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+The Project Gutenberg EBook of La monadologie (1909), by
+Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La monadologie (1909)
+ avec étude et notes de Clodius Piat
+
+Author: Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716)
+
+Annotator: Clodius Piat
+
+Release Date: January 30, 2006 [EBook #17641]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MONADOLOGIE (1909) ***
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+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ CLODIUS PIAT
+
+ AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE
+
+
+
+ LEIBNIZ
+
+ LA MONADOLOGIE
+
+ AVEC ÉTUDE ET NOTES
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE
+ RUE BONAPARTE, 90
+
+ 1900
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
+
+1° _L'Intellect actif_, LEROUX, Paris, 1890.
+
+2° _Historique de la liberté au XIXe siècle_, LETHIELLEUX, Paris, 1894.
+
+3° _Problème de la liberté_, chez le même, Paris, 1895 (ces deux
+derniers ouvrages ont été couronnés par l'Académie française).
+
+4° _L'Idée,_ Ch. POUSSIELOUE, Paris, 1896.
+
+5° _La Personne humaine_, ALCAN, Paris, 1891 (ouvrage couronné par
+l'Académie des sciences morales et politiques).
+
+6° _Destinée de l'homme,_ ALCAN, Paria, 1898.
+
+
+
+
+
+I. IDÉE MAITRESSE
+
+Leibniz[1], tout jeune encore, apprit la philosophie d'Aristote et des
+scolasliques[2]; et ce système lui sembla contenir la véritable
+explication des choses. Bien que déjà familier avec Platon et «d'autres
+anciens», c'est pour l'Ecole qu'il se prononça.
+
+ [Note 1: C'est ainsi que nous croyons devoir écrire le nom de ce
+ philosophe; car il signait lui-même: _Leibniz. _Toutefois _Leibnitz_
+ est aussi une orthographe courante.]
+
+ [Note 2: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond de Montmort, _datée de 1714,
+ 701b, Erdmann, Berlin, 1840.]
+
+Un peu plus tard, il «tomba sur les modernes» et se mit à les étudier
+avec la même curiosité, poussé déjà par le désir «de déterrer et de
+réunir la vérité ensevelie et dispersée dans les opinions des
+différentes sectes des philosophes[3]». Il lut Keppler, Galilée, Cardan,
+Campanella, Bacon, Descartes[4]. Et ses convictions philosophiques ne
+tardèrent pas à se modifier, sous l'influence de ces penseurs d'allure
+nouvelle. «Je me souviens, dit-il, que je me promenai seul dans un
+bocage auprès de Leipsic, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je
+garderais les Formes substantielles. Enfin, le Mécanisme prévalut et me
+porta à m'appliquer aux mathématiques[5].»
+
+ [Note 3: _Ibid._ p. 701b.]
+
+ [Note 4: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 205.]
+
+ [Note 5: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.]
+
+«Mais, continue Leibniz, quand je cherchai les dernières raisons du
+Mécanisme et des lois mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir
+qu'il était impossible de les trouver dans les mathématiques et qu'il
+fallait retourner à la métaphysique. C'est ce qui me ramena aux
+entéléchies, et du matériel au formel et me fit enfin comprendre, après
+plusieurs corrections et avancements de mes notions, que les Monades, ou
+les substances simples, sont les seules véritables substances et que les
+choses matérielles ne sont que des phénomènes, mais bien fondés et bien
+liés[6].»
+
+ [Note 6: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond_..., p. 703a.]
+
+Leibniz fut donc scolastique d'abord, puis cartésien, avant d'être
+lui-même. C'est comme par un chemin en zigzag qu'il parvint à la
+découverte de son idée maîtresse. De plus, cette idée fut, pour lui, le
+résultat d'une incubation qui dura près de vingt ans, et dont il est
+possible de suivre les phases principales.
+
+En 1670, il réédite, sur l'invitation de Boinebourg[7], _l'Antibarbare_
+de Nizolius. Et, dans sa préface à cet ouvrage, il prend la défense de
+l'Ecole. Sa pensée est déjà «qu'il y a de l'or dans ces scories[8]». Il
+proteste contre la mode, alors régnante, d'englober Aristote et tous les
+philosophes du moyen âge dans la même réprobation. Il reproche même à
+l'auteur d'avoir confondu, avec des scolastiques de second ordre, un
+esprit tel que saint Thomas d'Aquin[9]. En 1671, il compose sa _Théorie
+du mouvement concret_ et sa _Théorie du mouvement abstrait_ et prélude,
+par ces études scientifiques, à sa conception dynamique du monde. Vers
+la même époque, le baron de Boinebourg l'engage à s'occuper du dogme de
+la transsubstantiation, avec lequel la théorie cartésienne de la matière
+semblait incompatible; et, pendant l'automne de 1671, il écrit à Arnaud
+une lettre qui va droit au fond du sujet. Il y fait voir que le multiple
+doit de toute rigueur se réduire à l'un, et que, par conséquent,
+l'étendue suppose quelque autre chose, un principe plus profond, qui est
+simple et sans lequel il n'y a plus de substance[10]. Enfin, vers 1685,
+il arrive à se satisfaire[11]. A partir de ce moment, il est en pleine
+possession de sa pensée personnelle et ne fait, dans la suite, qu'en
+développer les riches et multiples aspects. Il y varie à l'indéfini et
+ses considérations et sa langue. Mais, sous cette diversité d'apparence,
+on observe toujours la même unité organique: c'est partout la
+philosophie de la _Monade._
+
+ [Note 7: LE BARON DE BOINEBOURG, ancien premier conseiller privé de
+ l'électeur de Mayence Jean-Philippe, grâce auquel Leibniz prit part
+ aux événements politiques de l'époque.]
+
+ [Note 8: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 371b; _Lettre III à Remond de
+ Montmort,_ datée de 1714, p. 704b.]
+
+ [Note 9: LEIBNIZ, _De stylo philosophico Nizol.,_p.63 et sqq.]
+
+ [Note 10: GUHRAUER, _Gottfried Wilhelm Freiherr von Leibnitz eine
+ Biographie,_ t. I, p. 76 et sqq.]
+
+ [Note 11: _Ibid._, t. I, Beil., p. 29.]
+
+Leibniz suit, dans l'exposition de sa doctrine, une sorte de route
+ascensionnelle, où l'on va de la _matière_ à la _substance,_ de la
+substance à _l'âme_ et de l'âme à _Dieu_. En outre, il a tout un
+ensemble de vues morales qui sont comme l'épanouissement de sa
+métaphysique et qui constituent une théorie du _bien_.
+
+Ce sont ses diverses étapes que l'on va essayer de parcourir à nouveau,
+et dans le même ordre.
+
+
+
+
+II.--LA SUBSTANCE
+
+A) NATURE DE LA SUBSTANCE.--On peut dire en un sens «que tout se fait
+mécaniquement dans la nature corporelle»; mais il n'en demeure pas moins
+vrai «que les principes mêmes de la mécanique, c'est-à-dire les
+premières loix du mouvement, ont une origine plus sublime que celle que
+les pures mathématiques peuvent fournir[12]».
+
+ [Note 12: LEIBNIZ, _Si l'essence du corps consiste dans l'étendue_,
+ p. 113b; _Syst. nouv. de la nature_, p. 124b; _Lettre I à Remond de
+ Montmort_, p. 702a.]
+
+L'essence de la matière demande quelque chose de plus que «la
+philosophie corpusculaire[13]».
+
+ [Note 13: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 632, Ed. P.
+ Janet, Paris, 1886.]
+
+L'expérience nous apprend que les corps sont divisibles. Et, par
+conséquent, il faut qu'antérieurement à toute division ils aient déjà
+des parties actuelles; car la division ne crée pas, elle ne fait que
+compter. Les corps sont donc des composés. Or tout composé se ramène à
+des éléments ultimes, lesquels ne se divisent plus. Supposé, en effet,
+que l'on y puisse pousser le partage à l'indéfini; on n'aurait toujours
+que des sommes, et jamais des unités: ce qui est contradictoire[14]. De
+plus, ces éléments ultimes ne peuvent être étendus, comme l'ont imaginé
+les atomistes; car, si petites que l'on fasse les portions de l'étendue,
+elles gardent toujours leur nature; elles demeurent divisibles: c'est
+encore une pure _multitude_. Et la raison déjà fournie conserve toute sa
+force.
+
+ [Note 14: _Ibid._, pp. 631, 654, 655; _Syst. nouv. de la nature, _p.
+ 24{b}, 3; _Monadol._, p. 705{a}, 2.--L'argument de Leibniz suppose
+ que tout ce qui est divisible contient nécessairement des parties
+ actuelles, antérieurement à toute division. Or ce principe ne parait
+ pas suffisamment établi. Pourquoi la théorie aristotélicienne du
+ _continu_ ne serait-elle pas conforme à la réalité des choses?
+ Quelle raison de croire que la division n'est pas, au moins en
+ certains cas, un vrai passage de la puissance à l'acte?]
+
+Ainsi le mécanisme, quelque forme qu'il revête, n'est que «l'antichambre
+de la vérité[15]». La conception de Descartes et celle d'Épicure
+laissent l'une et l'autre l'esprit en suspens. Une détermination donnée
+de l'étendue n'est pas plus une substance «qu'un tas de pierres», «l'eau
+d'un étang avec les poissons y compris[16]», «ou bien un troupeau de
+moutons, quand même ces moutons seraient tellement liés qu'ils ne
+pussent marcher que d'un pas égal et que l'un ne pût être touché sans
+que tous les autres criassent». Il y a autant de différence entre une
+substance et un morceau de marbre «qu'il y en a entre un homme et une
+communauté, comme peuple, armée, société ou collège, qui sont des êtres
+moraux, où il y a quelque chose d'imaginaire et de dépendant de la
+fiction de notre esprit[17]». Et l'on peut raisonner de même au sujet
+des atomes purement matériels[18]. En les introduisant à la place du
+continu, l'on ne change rien qu'aux yeux de l'imagination. Au fond,
+c'est métaphysiquement que les corps s'expliquent[19]; car «la seule
+matière ne suffit pas pour former une substance». Il y faut «un être
+accompli, indivisible»: substantialité signifie simplicité[20].
+
+ [Note 15: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..._, 702{a}.]
+
+ [Note 16: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld_, p. 830; _N.
+ Essais_, p. 238{b},7.]
+
+ [Note 17: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 631.]
+
+ [Note 18: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature, _p. 124b, 3.]
+
+ [Note 19: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.]
+
+ [Note 20: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 631; v. aussi
+ pp. 619, 630, 639, 654, 655; _N. Essais, _p. 276a, 1; _Monadol.,_ p.
+ 705a, 1-3.]
+
+En quoi consistent au juste ces principes indivisibles? quelle est la
+nature intime de ces «points métaphysiques», qui constituent les
+éléments des choses et qui seuls méritent le nom de substance? Sont-ils
+inertes, comme l'a cru Descartes? En aucune manière; et c'est là que se
+trouve la seconde erreur du mécanisme géométrique.
+
+Lorsqu'un corps en repos est rencontré par un autre corps en mouvement,
+il se meut à son tour. Il faut donc qu'il ait été actionné de quelque
+manière; et, par conséquent, il faut aussi qu'il ait agi lui-même; car
+«tout ce qui pâtit doit agir réciproquement[21]». Ainsi chaque
+mouvement, si léger qu'il soit, accuse la présence d'une source
+d'énergie et dans le moteur et dans le mobile qu'il suppose; et ce même
+principe d'activité se manifeste également dans la manière dont les
+corps se choquent les uns les autres.
+
+ [Note 21: LEIBNIZ, _Si l'Essence du corps consiste dans l'étendue,
+ _p. 113a.]
+
+«Nous remarquons dans la matière une qualité que quelques-uns ont
+appelée l'_inertie naturelle, _par laquelle le corps résiste ea quelque
+façon au mouvement; en sorte qu'il faut employer quelque force pour l'y
+mettre (faisant même abstraction de la pesanteur) et qu'un grand corps
+est plus difficilement ébranlé qu'un petit.» Soit, par exemple, la
+figure:
+
+[Illustration: A] [Illustration: B]
+
+où l'on suppose que le corps A en mouvement rencontre le corps B en
+repos. «Il est clair que, si le corps B était indifférent au mouvement
+ou au repos, il se laisserait pousser par le corps A sans lui résister
+et sans diminuer la vitesse, ou changer la direction du corps A. Et,
+après le concours, A continuerait son chemin et B irait avec lui de
+compagnie en le devançant. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature.
+Plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse avec laquelle
+vient le corps A, jusqu'à l'obliger même de réfléchir, si B est beaucoup
+plus grand qu'A[22].» Et rien ne prouve mieux que l'inertie à laquelle
+on s'arrête n'est que de l'énergie déguisée.
+
+ [Note 22: LEIBNIZ, _Si l'essence du corps..., _p. 112{a et b}.]
+
+On peut remarquer aussi qu'il y a dans les corps comme une tension
+perpétuelle, une sorte d'élan continu vers quelque autre chose que ce
+qu'ils sont déjà. Les blocs énormes qui couronnent les pyramides tombent
+d'eux-mêmes, dès qu'on enlève la base qui les soutient; un arc tendu
+part tout seul, lorsqu'on en délivre la corde[23]; et nous avons dans
+notre organisme une multitude indéfinie «de ressorts» qui se débandent à
+chaque instant, sans que nous l'ayons voulu et même à l'encontre de
+notre vouloir[24]. La nature corporelle implique un effort incessant. Or
+l'effort n'est plus seulement de la puissance; c'est aussi de l'action.
+«Omnis autem conatus actio.»
+
+ [Note 23: LEIBNIZ, _De Vera Methodo..._, p.111b.]
+
+ [Note 24: LEIBNIZ, _De Vera Methodo..., _p. 111b.]
+
+Et cette conclusion ne s'impose pas seulement au nom de l'expérience;
+elle se fonde aussi sur les exigences de la raison. On veut que l'être
+n'enveloppe que des puissances à l'état nu. Et l'on n'observe pas que
+c'est «une fiction, que la nature ne souffre point». On ne remarque pas
+qu'une simple faculté n'est qu'une «notion incomplète», «comme la
+matière première» séparée de toute forme; «une abstraction» vide de
+réalité, «comme le temps, l'espace et les autres êtres des mathématiques
+pures[25]». Il est bon de supprimer une telle équivoque et de donner des
+choses une notion plus compréhensive et plus exacte. Le vrai, c'est que
+tout est déterminé: le vrai, c'est que chaque substance «a toujours une
+disposition particulière à l'action et à une action plutôt qu'à telle
+autre»; «qu'outre la disposition», elle enveloppe «une tendance à
+l'action, dont même il y a toujours une infinité à la fois dans chaque
+sujet»; et que «ces tendances ne sont jamais sans quelque effet[26]».
+Tout être est une force qui se bande, un «conatus» qui passe de lui-même
+au succès, «si rien ne l'empêche»: toute substance est action et
+tendance à l'action[27]. Et de là une interprétation nouvelle du
+devenir. D'après Aristote, tout se meut par autre chose. Au gré de
+Leibniz, tout se meut par soi-même. Chaque être est gros de sa destinée
+et la réalise en vertu d'un principe qui lui est interne. C'est le règne
+de l'autonomie, qui se substitue à celui de l'hétéronomie.
+
+ [Note 25: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 222b, 2 et p. 223b, 9.]
+
+ [Note 26: _Ibid.;_ v. aussi p. 248a, 4.]
+
+ [Note 27: LEIBNIZ, _Théod._, p. 526b, 87; _Syst. nouv. de la nature,
+ _p. 125a, 3.]
+
+L'effort, qui fait le fond de la substance, n'est pas purement physique.
+Il enveloppe toujours quelque degré de perception; il est produit et
+maintenu par la connaissance: c'est une véritable _appétition_[28].
+
+ [Note 28: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 706, 14-15; _Epist. ad Wagnerum_,
+ p. 466, II.]
+
+«L'expérience interne» nous atteste qu'il y a au-dedans de nous-mêmes
+«Un Moi qui s'aperçoit» des changements corporels, et qui ne peut être
+expliqué ni par les figures ni par les mouvements[29]. C'est sur ce type
+qu'il faut concevoir tous les autres êtres[30]. Ainsi le veulent et les
+lois de l'_analogie_ et le principe de _continuité_.
+
+ [Note 29: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 185.]
+
+ [Note 30: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 124-125, 3.]
+
+Le propre du Moi humain est d'envelopper «une multitude dans
+l'unité[31]». Or telle est aussi la fonction essentielle de «ces forces
+primitives» auxquelles on aboutit par l'analyse métaphysique de la
+réalité. Elles doivent donc avoir, elles aussi, «quelque chose
+d'analogique au sentiment et à l'appétit[32]». De plus, comme le monde a
+pour auteur un être souverainement parfait, il faut qu'il soit le
+meilleur possible; et, comme la bonté s'achève dans la beauté, il faut
+aussi qu'il soit le plus beau possible. La nature est un poème immense
+où tout varie par degrés insensibles et dans l'unité, où tout se tient
+et se déploie dans la continuité. Or cette homogénéité fondamentale
+n'est pas expliquée, si, comme l'a fait Descartes, on oppose
+radicalement l'essence de l'esprit à l'essence de la matière. Il faut,
+pour la rendre intelligible, se représenter l'univers entier comme la
+réalisation différenciée à l'infini d'un seul et même principe qui est
+la pensée. Les choses alors acquièrent «une simplicité surprenante, en
+sorte qu'on peut dire que c'est partout et toujours la même chose, aux
+degrés de perfection près[33]».
+
+ [Note 31: LEIBNIZ, _Monadol._, p.706, 14; _Epist. ad Wagnerum_, p.
+ 466, III.]
+
+ [Note 32: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 124-125, 3.]
+
+ [Note 33: LEIBNIZ, _Théod_, p. 602, 337; _N. Essais_, p. 305.]
+
+Le monde est donc plus qu'une machine. La machine est ce qu'on voit;
+mais ce qu'on voit n'est qu'une apparence. Au fond, il y a l'être qui
+est force, vie, pensée et désir. Le monde entier, y compris son
+Créateur, est un système d'âmes qui ne diffèrent entre elles que par
+l'intensité de leur action. En ce point capital, Leibniz ne contredit
+plus Aristote. Le grec et l'allemand ont la même théorie. Pour l'un et
+pour l'autre, c'est l'amour qui meut tout; et, par conséquent, l'un et
+l'autre admettent aussi la prédominance des causes finales sur les
+causes efficientes. C'est le finalisme qui l'emporte de nouveau. Ni
+Descartes, ni Hobbes, ni Spinoza n'ont réussi à le détruire pour tout de
+bon.
+
+Les agrégats corporels se composent de _monades_, c'est-à-dire de
+principes simples dont l'essence consiste dans la perception. Et l'objet
+de cette perception enveloppe toujours d'une certaine manière l'être
+tout entier; car, les choses allant d'elles-mêmes au meilleur, il n'y a
+pas de raison pour qu'il contienne telle portion de la réalité à
+l'exclusion de telle autre[34].Chaque monade a quelque représentation de
+l'infini; et c'est là qu'elle puise ses idées distinctes. Chaque monade,
+aussi, a quelque représentation de l'univers; et c'est de là que lui
+viennent ses idées confuses[35]. Les substances sont autant «de points
+de vue», d'où l'on aperçoit d'une façon plus ou moins explicite et la
+nature immense et l'Être éternel qui l'imprègne de toutes parts[36].
+
+ [Note 34: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle, _p. 187b;
+ _Monadol._, p. 709b, 58, 60.]
+
+ [Note 35: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 222a, 1.]
+
+ [Note 36: LEIBNIZ, _Monadol., _p. 709b, 57; _Syst. nouv. de la
+ nature,_ p. 126b, 11.]
+
+ Toutefois, cet Être éternel possède le privilège de n'avoir que des
+ idées distinctes: l'Infini seul est pensée pure[37].
+
+ [Note 37: LEIBNIZ, _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV; _Monadol.,
+ p.708a, 41.]
+
+Quant aux autres monades, elles contiennent, avec «leur entéléchie
+primitive», un obstacle également interne qui les entrave dans leur élan
+vers la perfection[38].
+
+ [Note 38: LEIBNIZ, _Théod., _p. 510a, 20; _Monadol., _p. 708b, 47.]
+
+Les anciens ont parlé de la _matière seconde_ et de la _matière
+première:_ et leur distinction n'est pas vaine, bien qu'il faille
+modifier quelque peu leur manière de l'entendre. La matière seconde est
+d'ordre phénoménal: elle vient toujours d'un agrégat de monades, mais
+elle n'existe que dans la pensée et s'y traduit sous forme d'extension.
+Au contraire, la matière première est d'ordre réel: c'est un principe
+que chaque monade porte au-dedans d'elle-même, qui fait partie de son
+essence, et dont l'effet naturel est de communiquer à ses perceptions de
+provenance extérieure leur caractère extensif[39]. Mais l'étendu, c'est
+aussi du confus[40]. Et, par conséquent, la matière première, voilà ce
+qui limite l'action des substances créées; voilà ce qui les arrête, à
+des étapes différentes, dans leur ascension vers la lumière des «idées
+distinctes». «Autrement toute entéléchie serait Dieu[41].» Et de là une
+hiérarchie infiniment variée d'êtres qui se ressemblent par leur fond.
+Tout est pensée; mais la pensée dort dans le minéral et la plante,
+sommeille dans l'animal, s'éveille en l'homme et trouve en Dieu son
+éternel et plein achèvement. Encore y a-t-il, entre ces degrés divers,
+une multitude incalculable et de différences et de nuances; car la
+nature ne fait pas de bonds: c'est par un progrès insensible qu'elle
+passe du moins au plus[42]. «Rien de stérile ou de négligé, rien de trop
+uniforme, tout varié, mais avec ordre, et, ce qui passe l'imagination,
+tout l'univers en raccourci, mais d'une vue différente dans chacune de
+ses parties et même dans chacune de ses unités de substance[43].»
+
+ [Note 39: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, datée du 11 mars
+ 1706, p. 436b; _Lettre VII au même_, datée du 16 octobre 1706, p.
+ 440b; _Lettre XIII au même, _datée du 3 juillet 1709, p. 461b;
+ _Comment. de anima brutorum_, p. 463a, I-II; _Epist. ad Wagnerum_,
+ p. 406a, II. Dans cette dernière lettre, l'auteur paraît préoccupé,
+ non de distinguer la _matière première_ de la _matière seconde_,
+ mais de déterminer au juste en quoi consiste la passivité de la
+ matière _generalim sumpta_ par opposition à l'activité de la forme;
+ et son effort n'est pas stérile: il aboutit à des notions plus
+ précises. La matière a bien quelque activité, tant il est vrai que
+ rien n'est puissance pure: mais cette activité n'est que résistance.
+ Au contraire, l'activité de la forme est vie, perception et effort.]
+
+ [Note 40: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b; _Lettre
+ XIII au même_, p. 461b; _Théod., _p. 607, 356;_Monadol._, p. 709b,
+ 60.]
+
+ [Note 41: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187b;
+ _Lettre VII au P. des Bosses_, 440b; _Epist. ad Wagnerum_, p.
+ 466b, IV.]
+
+ [Note 42: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature, _p. 125b, 5; _Comment.
+ de anima brutorum_, p. 465b, XIII; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466-467,
+ V; _Syst. nouv. de la nature_, p. 125b, 7; _Lettre VI au P. des
+ Bosses_, datée du 4 octobre 1706, p. 439-440; _N. Essais_, p. 224b,
+ 12; _Monadol._, p.709b, 38.]
+
+ [Note 43: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 2O5b.]
+
+Bien que composées de deux principes constitutifs, dont l'un est forme
+et l'autre matière, les monades n'en demeurent pas moins absolument
+simples. Car la matière première n'est qu'un principe d'étendue, et la
+matière seconde, qui est l'étendue elle-même, se fonde bien au dehors
+sur des agglomérais de monades; mais, considérée en soi, non plus dans
+sa cause, elle ne se produit qu'au dedans: elle est «toute mentale[44]».
+Et de là une nouvelle approximation de la notion de substance.
+
+ [Note 44: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 238b, 7. V. aussi: _Lettre II au
+ P. des Bosses_, p. 436b; _Lettre XIV au même, _p. 462b; _Lettre XXIV
+ au même_, p. 689a.]
+
+D'abord, «les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque
+chose y puisse entrer ou sortir». Et, par là même, «les accidents ne
+sauraient se détacher, ni se promener hors des substances, comme
+faisaient autrefois les espèces sensibles des scolastiques[45]». En
+second lieu, les monades n'ont point de surface extérieure. Et, par
+conséquent, elles ne présentent aucun point d'appui, à l'aide duquel on
+puisse ou les modifier, ou les mouvoir[46]. Chaque monade est à la fois
+close et intangible et demeure, de ce chef, essentiellement indépendante
+de toute influence dynamique externe. C'est en elle-même et par
+elle-même qu'elle agit et pâtit: sa vie est tout intérieure. Et c'est
+sans doute dans ce recueillement absolu que Leibniz a puisé la raison
+principale pour laquelle il conçoit la substance à l'image de l'âme
+humaine; car, si la monade ne se meut du dehors, il faut bien qu'elle se
+meuve du dedans. Et comment cela? Où trouver en elle une cause de
+changement quelconque, si elle n'était douée de connaissance et
+d'appétition[47]?
+
+ [Note 45: LEIBNIZ, _Monadol., _p. 705a, 7.]
+
+ [Note 46: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 796a, 17.]
+
+ [Note 47:_Ibid._, p. 705b, 8 et 10-11.]
+
+La philosophie de Leibniz est donc un retour «aux formes substantielles,
+si décriées[48]». Pour lui, comme pour Aristote, la substance enveloppe
+deux co-principes essentiels dont l'un est actif et l'autre passif;
+l'être est une dualité qui se ramène à l'unité d'un même sujet: c'est
+une trinité. Mais cette vieille conception revêt, sous l'effort de
+Leibniz, un aspect absolument nouveau. D'abord, il transporte du tout
+aux parties la définition de la substance donnée par Aristote. De plus,
+l'extension des corps cesse, à ses yeux, d'être une propriété absolue;
+elle n'existe que pour la pensée: c'est quelque chose de purement
+phénoménal. Il modifie également d'une manière profonde et l'idée
+traditionnelle de la forme et celle de la matière. Inspiré par Spinoza
+et continuant «le philosophe stagirite», il précise l'activité de la
+forme et en fait une force qui a pour qualités déterminantes la
+_perception_ et _l'appétition_. D'autre part, la matière, en tant
+qu'elle se distingue de l'extension proprement dite, devient pour lui
+une limite interne de l'activité, et par là même un principe de
+résistance à la conquête des «idées distinctes». Tout se transforme et
+s'approfondit, tout s'unifie sous l'influence de sa pensée.
+
+ [Note 48: LEIBNIZ, _Syst. nouv..._, p. 124b, 3.]
+
+B) Pluralité des substances.--La multiplicité des choses
+n'est pas seulement phénoménale: il y a plusieurs substances, puisque
+la matière se divise en éléments substantiels.
+
+Le même fait ressort également des données de la psychologie. «Je suis
+d'opinion, dit Leibniz, que la réflexion suffit pour trouver l'idée de
+substance en nous-mêmes, qui sommes des substances[49].» La chose ne
+semble pas claire à tout le monde, il est vrai; et Locke ne pense pas
+que l'expérience interne ait une telle valeur; mais c'est uniquement
+parce qu'on ne prend pas la question du bon côté. On monte d'abord dans
+sa tête, on y considère les objets à l'état de désagrégation où le
+travail de l'entendement les a mis. On voit alors d'une part des
+prédicats qui sont abstraits, de l'autre un sujet qui l'est
+également[50]; et l'on conclut qu'il n'y a là qu'un amas d'êtres
+logiques, une collection de phénomènes où la substance n'apparaît
+nullement. Procéder ainsi, c'est aller au rebours de la réalité, c'est
+«renverser l'ordre des choses». «La connaissance des concrets est
+toujours antérieure à celle des abstraits[51].» Nous percevons le chaud
+avant la chaleur, le luisant avant la lumière, et des savants avant le
+savoir[52]. Ce qui nous est donné tout d'abord, ce sont les choses
+elles-mêmes dans leur unité physique: les abstractions n'existent que
+pour et par notre esprit qui a sa manière à lui de diviser
+l'indivisible. Et quand on envisage la question de ce biais, les
+difficultés disparaissent du même coup. Chacun sent alors qu'il y a sous
+les modes de sa conscience un sujet simple et fixe qui les groupe dans
+son unité vivante[53]; et la substance, c'est cela.
+
+ [Note 49: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 221a, 18.]
+
+ [Note 50: _Ibid., _p. 278a, 2.]
+
+ [Note 51: _Ibid., _p. 238b, 6.]
+
+ [Note 52: _Ibid., _p. 272a, 1.]
+
+ [Note 53: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 183;
+ _Monadol._ p. 706, 16.]
+
+Mais pourquoi les éléments ultimes auxquels on aboutit par la division
+de la matière ne seraient-ils pas des espèces de modes un peu plus
+durables que les autres? Leibniz tombe déjà d'accord avec Spinoza pour
+dire que les parties du continu n'ont rien d'absolu: ce sont, à ses
+yeux, «des points de vue» des monades sur l'univers. Et alors pourquoi
+les monades elles-mêmes ne seraient-elles pas à leur tour les
+déterminations passagères d'une réalité plus riche et plus profonde,
+unique en son fond, et qui seule mériterait le nom de substance? Quelle
+raison de croire que le monde n'est pas le développement éternel d'un
+même principe d'où se dégage à chaque instant une multitude
+d'individualités d'ordre divers, à la façon dont les formes de la pensée
+sortent de la pensée et s'en distinguent, tout en lui demeurant
+immanentes? A cette difficulté fondamentale, que contenait déjà la
+philosophie de l'ermite de la Haye et que Schelling devait plus tard
+ériger en système[54], Leibniz semble bien ne pas avoir de réponse. Le
+génie, aussi, est «une monade»; il a son «point de vue» et n'en sort que
+très difficilement. Les philosophes ne se convertissent pas.
+
+ [Note 54: V. _Philosophie der Offenbarung_, t. II, pp. 154-156,
+ 281-283; _Philosoph. Untersuchungen über das wesen der menschlichen
+ Freyheit..._, p. 406-437, Ed. Landshut.]
+
+Revenons à notre exposé. Il y a des substances; et le nombre en est
+_actuellement_ infini[55]. Dieu, qui est la souveraine sagesse, ne fait
+rien qui n'ait sa raison d'être. Or il n'y en a pas pour qu'il ait créé
+telle somme de monades plutôt que telle autre. Il faut de toute rigueur
+ou qu'il n'en ait produit aucune (ce qui est contraire aux faits), ou
+qu'il en ait produit un nombre illimité[56]. De plus, Dieu se conforme,
+dans ses oeuvres, au principe du _meilleur_. Il se devait donc à lui-même
+de créer le plus de substances possible; il se devait à lui-même d'en
+créer à l'infini, car plus il y a d'êtres et dans l'ordre, plus il y a
+de perfection[57]. La multiplicité sans borne, c'est aussi ce que
+suppose la nature même de la monade. La matière telle que la monade la
+saisit au-dedans d'elle-même, c'est-à-dire le _continu_, est divisible à
+l'infini. Et cette divisibilité intérieure demande qu'il y ait au
+dehors, dans le monde des éléments simples et discontinus, une division
+actuelle qui soit également infinie. Autrement il pourrait se produire
+dans la monade des phénomènes auxquels rien ne correspondrait dans la
+réalité des choses, qui porteraient en quelque sorte dans le vide. Or ce
+manque d'adaptation entre la pensée et les objets ne saurait exister:
+«Tout est lié» et «bien fondé»; il n'y a rien dans _l'apparent_ qui ne
+symbolise quelque chose de _réel_[58].
+
+ [Note 55: LEIBNIZ, _Lettre à Foucher, _datée de 1693, 118b; _Lettre
+ I au P. des Bosses_, datée du 14 février 1706, p. 434b; _Théod._, p.
+ 564a, 195; _Monadol._, 710{b}, 65.]
+
+ [Note 56: LEIBNIZ, _Théod._, p. 602-337; _Monadol._, p. 707b, 32.]
+
+ [Note 57: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 709b, 58;_Lettre I au P. des
+ Bosses_, p. 434b.]
+
+ [Note 58: LEIBNIZ, _Lettre XXI au P. des Bosses_, datée du 20
+ septembre 1712, p. 687; _Théod._, p. 607b, 357 et 620a, 403;
+ _Monadol._, p. 711b, 78.]
+
+La seule raison qu'il soit permis d'opposer à la théorie de l'infinité
+actuelle, c'est son impossibilité[59]. Et cette raison n'est que
+fictive; elle tient, comme la négation de la substance, à une sorte de
+malentendu. Sans doute, si l'on commence par se figurer l'univers comme
+formant «un tout», c'est-à-dire comme représentant une somme déterminée,
+il faut bien alors qu'il contienne un nombre fini d'éléments premiers.
+Car il est contradictoire qu'une somme donnée, soit dans la réalité,
+soit seulement dans l'esprit, n'enveloppe pas un dernier terme. Mais
+poser ainsi le problème, c'est en changer le sens pour le résoudre. La
+conclusion qui dérive et du principe de raison suffisante et de la
+perfection divine et de l'essence même de la monade, c'est que le monde
+ne forme pas plus «un tout» qu'un «nombre infini dont on ne saurait dire
+s'il est pair ou impair[60]». Et dès lors, quel obstacle logique peut-il
+y avoir à ce que la multitude de ses éléments soit supérieure à tout
+nombre donné, à ce qu'il comprenne toujours plus d'unités actuelles
+«qu'on n'en peut assigner»? Quelle antinomie à ce que l'arithmétique ne
+puisse fournir l'expression adéquate de la réalité métaphysique? Or
+cette aptitude de l'univers à ne point se laisser emprisonner dans nos
+calculs, si loin que nous les poussions, c'est là précisément ce qui
+constitue son infinité[61].
+
+ [Note 59: LEIBNIZ, _Lettre XXI au P. des Bosses_, p. 687a.]
+
+ [Note 60: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, 435b-436a.]
+
+ [Note 61: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 244a-244b.]
+
+Au fond, Leibniz raisonne ici comme Descartes[62] et Spinoza[63]; si
+l'infini paraît contradictoire, c'est qu'on le prend dès le début comme
+une quantité finie. Il ajoute d'ailleurs une considération d'un autre
+ordre et qui s'adresse principalement aux théologiens. «On ne peut nier,
+dit-il, que les essences de tous les nombres possibles _soient données
+en fait_, au moins dans l'intelligence divine, et que par là même la
+multitude des nombres constitue un véritable infini[64].» C'est donc
+bien que le concept d'une série illimitée n'a rien qui répugne aux lois
+de la raison, et qu'en conséquence sa réalisation n'y répugne pas non
+plus.
+
+ [Note 62: _Lettres au R. P. Mersenne_, 15 avril 1630, Ed. Cousin.]
+
+ [Note 63: _Lettre XV_, t. III, Ed. Charpentier, Paris.]
+
+ [Note 64: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 435b-436a.]
+
+C) Communication des substances.--Il n'existe aucune _influence
+dynamique_ entre les monades. Absolument fermées et dépourvues de
+surfaces, piquées en quelque sorte dans le vide infini, comme des
+étoiles qui n'auraient de la lumière et de la grandeur qu'au dedans, les
+monades demeurent incapables par nature et d'agir au dehors et d'en
+recevoir une action quelconque. Par là même aussi, les monades n'ont
+aucune influence dynamique sur les corps, tels qu'ils existent en soi,
+indépendamment de toute pensée. Car les corps envisagés de ce point de
+vue ne sont eux-mêmes que des agrégats de monades.
+
+Et cette dernière conclusion ne se fonde pas seulement sur la
+métaphysique; on en trouve également la preuve dans les principes de la
+mécanique.
+
+«M. Descartes, dit Leibniz, a voulu capituler et faire dépendre de l'âme
+une partie de l'action du corps. Il croyait savoir une règle de la
+nature, qui porte, selon lui, que la même quantité de mouvement se
+conserve dans les corps. Il n'a pas jugé possible que l'influence de
+l'âme violât cette loi des corps; mais il a cru que l'âme pourrait
+pourtant avoir le pouvoir de changer la direction des mouvements qui se
+font dans le corps; à peu près comme un cavalier, quoiqu'il ne donne
+point de force au cheval qu'il monte, ne laisse pas de le gouverner en
+dirigeant cette force du côté que bon lui semble[65].» Mais «on a
+découvert deux vérités importantes sur ce sujet, depuis M. Descartes: la
+première est que la quantité de la force absolue qui se conserve, en
+effet, est différente de la quantité de mouvement, comme je l'ai
+démontré ailleurs»: ce qu'il y a de permanent dans l'univers, ce n'est
+pas _mv_, le produit de la masse par la vitesse; mais _mv2_, le produit
+de la masse par le carré de la vitesse. «La seconde découverte est qu'il
+se conserve encore la même direction dans tous les corps ensemble qu'on
+suppose agir entre eux, de quelque manière qu'ils se choquent[66].» «Il
+existe toujours la même direction totale dans la matière[67].» Et de là
+deux corollaires qui modifient la conception trop aprioriste de
+Descartes. Changer la direction d'un mouvement, c'est produire un
+surplus de force vive. Or la chose est impossible, puisque la quantité
+de force vive ne change pas. De plus, changer la direction d'un
+mouvement, c'est influer sur la direction totale des corps. Et cela ne
+se peut pas davantage, vu que cette direction ne souffre point de
+variation. Ainsi l'âme ne saurait «agir physiquement sur le corps»,
+«sans un dérangement entier des lois de la nature».
+
+ [Note 65: LEIBNIZ, _Théod._, p. 519b, 60.]
+
+ [Note 66: _Ibid._, p. 520a, 61.]
+
+ [Note 67: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 711b, 80.]
+
+Encore une fois, il faut sortir du mécanisme pour l'expliquer. Il n'y a
+pas de «communication» directe des substances entre elles. Et, par
+conséquent, l'on ne peut rendre compte de leurs rapports qu'en s'élevant
+de la cause efficiente à la cause finale. Mais comment concevoir
+l'action de cette dernière cause? Est-ce Malebranche qui a raison? Et le
+système des causes _occasionnelles_ donnerait-il la vraie solution du
+problème?
+
+Malebranche a bien vu que les êtres créés ne peuvent avoir entre eux des
+relations dynamiques. Mais sa théorie n'en demeure pas moins sujette à
+deux objections, qui la rendent inadmissible. Elle veut, en effet, que
+le cours des phénomènes qui forment le monde ne soit qu'un tissu de
+miracles[68]. Or c'est là une extrémité à laquelle il semble difficile
+de se tenir. S'il y a des _lois naturelles_,--et la chose n'est pas
+douteuse,--il faut aussi qu'il y ait des _agents naturels:_ il faut
+qu'entre la _Cause première_ et les faits ordinaires s'interposent des
+_causes secondes_. Ou Dieu n'a pas le monopole de l'activité, ou il
+n'existe point de nature[69]. «Il est bon, d'ailleurs, qu'on prenne
+garde qu'en confondant les substances avec les accidents, en ôtant
+l'action aux substances créées, on ne tombe dans le spinosisme, qui est
+un cartésianisme outré. Ce qui n'agit point ne mérite point le nom de
+substance; si les accidents ne sont point distingués des substances; si
+la substance créée est un être successif, comme le mouvement; si elle ne
+dure pas au-delà d'un moment, et ne se trouve pas la même (durant
+quelque partie assignable du temps), non plus que ses accidents; si elle
+n'opère point, non plus qu'une figure mathématique ou qu'un nombre;
+pourquoi ne dira-t-on pas, comme Spinosa, que Dieu est la seule
+substance et que les créatures ne sont que des accidents ou des
+modifications[70]?»
+
+ [Note 68: LEIBNIZ, _Théod._, p. 606b, 353 et 607a, 355; _Examen des
+ principes de Malebranche_, p. 695.]
+
+ [Note 69: LEIBNIZ, _Théod., _p. 607a-607b, 355.]
+
+ [Note 70: LEIBNIZ, _Théod._, p. 617b, 393.]
+
+Le P. Malebranche exagère, et de la façon la plus dangereuse, le
+souverain domaine de Dieu; son surnaturalisme contredit les données de
+l'expérience et mène tout droit au panthéisme. Il faut donc «supposer
+l'établissement d'un autre ordre». Et cet ordre, voici quel il doit
+être.
+
+Il n'existe, comme on l'a déjà vu, «aucune communication physique» entre
+les substances créées[71]. Les monades portent en leur fond «une
+spontanéité merveilleuse», qui est le principe unique de tous leurs
+changements[72]: «Il y a une suffisance ({~GREEK SMALL LETTER
+ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
+TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
+RHO~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK
+SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}) qui les rend sources de
+leurs actions internes et pour ainsi dire des automates
+incorporels[73].»
+
+ [Note 71: _Ibid._, p. 519b, 59.]
+
+ [Note 72: _Ibid._]
+
+ [Note 73: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 706b, 19.]
+
+Bien que physiquement indépendantes, les monades exercent les unes sur
+les autres une _influence idéale_ qui en fait le mieux ordonné et par là
+même le meilleur et le plus beau des mondes possibles.
+
+D'abord, elles convergent toutes vers un seul et même objet externe:
+elles sont toutes, quoiqu'à des degrés différents, «des images de
+l'univers», «des centres qui expriment une conférence infinie[74]».
+
+ [Note 74: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187a.]
+
+De plus, Dieu, qui est sagesse et bonté, a _préformé_ les monades de
+manière à ce qu'il y ait une _correspondance_ _constante_ entre les
+changements qui se produisent dans l'intérieur des unes et les
+changements qui se produisent dans l'intérieur des autres: il existe
+entre les monades une _harmonie préétablie_, analogue à celle de deux
+horloges parfaitement réglées et qui, au même moment, sonneraient
+toujours la même heure[75]. Supposé, par exemple, qu'une pierre vienne à
+tomber sur le pied d'un homme. On dit ordinairement que la chute de la
+pierre produit la contusion qui la suit, et qu'à son tour cette
+contusion produit elle-même la douleur qui l'accompagne. On dit
+également que les parties de la pierre et celles de l'organe atteint
+s'actionnent les unes les autres par leurs surfaces. Mais ce langage ne
+vise que les apparences; ce langage est d'ordre purement phénoménal. Le
+vrai, c'est que, à l'occasion de la chute de la pierre, l'agrégat des
+monades qui constituent l'organe éprouve de lui-même ce qu'on appelle
+une contusion; et que, à l'occasion de cet état pathologique, la monade
+dominante qui souffre, tire de son propre fond sa sensation de
+souffrance. Le vrai aussi, c'est qu'il n'y a qu'une simple
+_concomitance_ soit entre les états des monades qui composent la pierre,
+soit entre les états des monades qui composent le pied. Ainsi des autres
+cas de causation externe, de quelque nature qu'ils puissent être. Tout
+s'enchaîne, mais non directement: tout s'ordonne et sympathise dans la
+nature «par l'intervention de Dieu, en tant que dans les idées de Dieu
+une monade demande avec raison que Dieu, en réglant les autres dès le
+commencement des choses, ait égard à elle[76]».
+
+ [Note 75: LEIBNIZ, _Second éclaircissement du système de la com. des
+ subst._, p. 133; _Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 14-15; _Réponse
+ aux réflexions de Bayle_, p. 185-186; _Théod._, p. 477a et p. 519b,
+ 58; _Lettre XXIII au P. des Bosses, _datée du 24 janvier 1713, p.
+ 688b; _N. Essais_, p. 205a-205b; _Monadol._, p. 709a, 51.]
+
+ [Note 76: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 709a, 51; _Lettre IV au P. des
+ Bosses,_ p. 438b; _Lettre XXIII au même_, p. 688b.]
+
+Non seulement les états intérieurs des monades se déroulent dans un
+ordre parallèle; mais encore il existe entre eux une certaine
+_similitude:_ ils se font écho. «La représentation a un rapport naturel
+à ce qui doit être représenté. Si Dieu faisait représenter la figure
+ronde d'un corps par l'idée d'un carré, ce serait une représentation peu
+convenable; car il y aurait des angles ou éminences dans la
+représentation, pendant que tout serait égal et uni dans
+l'original[77].» «Les projections de perspective, qui reviennent dans le
+cercle aux sections coniques, font voir qu'un même cercle peut être
+représenté par une ellipse, par une parabole, et par une hyperbole, et
+même par un autre cercle et par une ligne droite et par un point[78].»
+Cette variété dans l'unité donne une idée approchante de ce qui se passe
+de monades à monades.
+
+ [Note 77: LEIBNIZ, _Théod._, p. 607b, 356.]
+
+ [Note 78: _Ibid._, p. 607b, 357.]
+
+Toutefois, l'analogie de «la représentation et de la chose» n'est pas la
+même dans les différents êtres. Chaque monade a son point de vue d'où
+elle perçoit l'univers; et, par conséquent, comme il existe une
+multitude infinie de monades, il existe aussi une multitude infinie de
+représentations du monde, toutes différentes les unes des autres: il en
+est comme d'une ville dont les perspectives se multiplient, au fur et à
+mesure que varient les sites où l'on se met pour la regarder[79]. En
+outre, chaque monade, en vertu même de la matière première qui lui est
+inhérente et qui l'individue[80], a toujours un nombre plus ou moins
+grand d'idées confuses, comme celles «de la chaleur, du froid et des
+couleurs», qu'elle ne réussit jamais à éclaircir. Et de là des degrés à
+l'infini dans la connaissance que les créatures ont des choses[81].
+
+ [Note 79: LEIBNIZ, _Théod._, p. 607b, 357; _Monadol._, p. 709b, 57.]
+
+ [Note 80: _Ibid._, p. 477b.]
+
+ [Note 81: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187b;
+ _Théod._, p. 6O7b, 357 et p. 620a, 403; _Monadol._, p.709a, 49.--Il
+ est bon de remarquer ici que l'idée que Leibniz s'est faite du
+ rapport des représentations aux choses n'est pas d'une
+ interprétation facile. On est toujours tenté de croire, en le
+ lisant, qu'il parle des corps, tels que le vulgaire se les figure,
+ c'est-à-dire d'agrégats qui sont étendus et dont l'existence est
+ indépendante de toute pensée. Mais il ne peut rien y avoir de pareil
+ dans sa théorie; et la difficulté qu'on éprouve à le mettre d'accord
+ avec lui-même vient uniquement de ce qu'il se sert ordinairement de
+ termes communs pour exposer un système nouveau.]
+
+Que peut être le corps humain, d'après une semblable doctrine? Rien de
+ce qu'imagine le commun des hommes. Qu'on ne se le figure point comme
+une colonie d'éléments étendus, qui existent en eux-mêmes, qui
+s'actionnent les uns les autres et sont pour ainsi dire «mêlés à notre
+âme». Qu'on ne se le figure pas davantage comme une portion de matière
+que meut la pensée du haut de la glande pinéale, à la manière dont un
+cocher gouverne ses chevaux du haut de son char; car il ne peut rien
+exister de pareil; et Descartes lui-même n'a pas fait la part assez
+belle à la doctrine spiritualiste. Considéré tel qu'il nous apparaît,
+l'organisme humain n'est qu'un système de représentations, le point de
+vue spécial dont nous percevons l'univers[82]: sa réalité est toute
+phénoménale. Et, considéré tel qu'il existe en soi, ce n'est qu'un
+groupe de substances simples et dépourvues d'activité transitive, une
+hiérarchie de monades qui se fonde uniquement sur une certaine
+correspondance d'états intérieurs soit entre elles, soit avec l'âme
+elle-même. Rien, absolument rien qu'on y puisse voir ou toucher ou
+imaginer; rien non plus qui s'y produise sous forme d'action réciproque.
+L'intelligence seule le conçoit et comme un cas de _l'harmonie
+préétablie_[83].
+
+ [Note 82: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 127b.]
+
+ [Note 83: LEIBNIZ, _Lettre IV au P. des Bosses_, p. 438b, ad 22; _N.
+ Essais_, p. 238b, 7; _Monadol._, p. 709a, 49.]
+
+A ce «système de la communication des substances» se rattache une
+théorie de _l'espace_ et du _temps_, qui en est comme le corollaire.
+
+D'après Clarke et Newton, l'espace et le temps seraient deux «êtres
+absolus», «éternels et infinis», distincts par là même des corps qui
+composent la nature[84]. Or une telle conception ne peut être que
+chimérique; elle contredit à la fois et la perfection de Dieu, et le
+principe _de la raison suffisante_ et celui des _indiscernables_.
+
+ [Note 84: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p.
+ 751b, 3.]
+
+Ou bien l'espace est un attribut de Dieu. Et, dans ce cas, Dieu lui-même
+se divise à l'infini; car l'espace «a des parties», et qui se
+sous-divisent sans fin[85]. Ou bien l'espace se distingue radicalement
+de Dieu, comme on veut qu'il se distingue des corps; et alors il y a
+«une infinité de choses éternelles hors de Dieu[86]». Dans l'une et
+l'autre hypothèses, les seules que l'on conçoive, l'idée fondamentale de
+l'Être parfait se trouve altérée. Et l'on peut raisonner de même à
+l'égard du temps; dès qu'on l'érige à l'état d'absolu, il faut que
+l'essence de Dieu en souffre ou du dedans ou du dehors.
+
+ [Note 85: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p.
+ 751b,3; _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, p. 756a, 11;
+ _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. 767b, 42.]
+
+ [Note 86: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_,
+ p. 756a, 10.]
+
+En outre, si l'espace est un absolu, si c'est une réalité qui préexiste
+à la création du monde physique, les points qui le composent ne
+diffèrent en rien les uns des autres: ils sont «uniformes absolument».
+Or, dans cette uniformité sans bornes, il est impossible de trouver «une
+raison pourquoi Dieu, gardant les mêmes situations des corps entre eux,
+les a placés dans l'espace ainsi et non pas autrement; et pourquoi tout
+n'a pas été pris à rebours, (par exemple), par un échange de l'Orient et
+de l'Occident[87]. Et l'on se heurte à une difficulté analogue,
+lorsqu'on suppose que le temps, de son côté, est un autre absolu. Car,
+d'après une telle hypothèse, le temps existait avant la création:
+antérieurement à l'apparition du monde, il se prolongeait déjà comme une
+ligne à la fois infinie et homogène. Et, dans cette éternelle
+ressemblance, Dieu n'a jamais pu trouver une raison de créer à tel
+moment plutôt qu'à tel autre: ce qui revient à dire qu'il n'a jamais pu
+créer et que le commencement de l'univers est inexplicable[88].
+
+ [Note 87: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p.
+ 752a, 5.]
+
+ [Note 88: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p.
+ 752, 6.]
+
+C'est aussi une loi de la nature que tout ce qui se ressemble
+s'identifie dans la mesure même où il y a ressemblance: «non pas» qu'il
+soit impossible absolument de poser deux ou plusieurs êtres qui n'aient
+entre eux aucune différence; mais «la chose est contraire à la sagesse
+divine», qui demande que le monde soit le plus beau possible et renferme
+de ce chef le plus de variété possible[89]. Par conséquent, supposé,
+comme le veut la théorie de Clarke et de Newton, que l'espace soit chose
+absolument homogène, il faut de toute rigueur que son immensité se
+réduise à un point géométrique[90]. Et supposé que telle soit aussi la
+nature du temps, il faut de même que tous les moments de l'éternelle
+durée se ramassent en un instant indivisible[91]: et, de la sorte,
+Homère sera le contemporain de Spinoza.
+
+ [Note 89: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_,
+ p. 765b, 25.]
+
+ [Note 90: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p.
+ 752a, 5; _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, p. 756b,
+ 18.]
+
+ [Note 91: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_,
+ p. 756, 6 et 13.]
+
+Il n'y a donc que des _idola tribus_, «des chimères toutes pures» et
+«des imaginations superficielles», dans l'hypothèse d'un espace et d'un
+temps absolus[92]. L'espace et le temps ne peuvent être ni des attributs
+de Dieu, ni des réalités éternelles et distinctes de Dieu. Ils ont
+commencé avec le monde; et ils n'existeraient point, «s'il n'y avait
+point de créatures». Il ne resterait alors que l'immensité et l'éternité
+de Dieu lui-même, lesquelles portent seulement «qu'il serait présent et
+coexistant à toutes les choses qui existeraient[93]».
+
+ [Note 92: _Ibid._, p. 756b, 14.]
+
+ [Note 93: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_,
+ p. 776a, 106.]
+
+D'autre part, il ne se peut pas non plus que l'espace et le temps soient
+eux-mêmes des substances créées. Car alors il faudrait supposer un autre
+espace et un autre temps; et l'on irait ainsi sans fin, comme le voulait
+Zénon d'Elée. Il ne reste donc qu'une hypothèse raisonnable: c'est de
+concevoir l'espace et le temps comme des rapports que les créatures
+soutiennent entre elles.
+
+Soit un vase A, où se trouve une liqueur _b_; il existe entre les parois
+de A et les parties adhérentes de _b_ un certain rapport de situation.
+Si l'on substitue à la liqueur _b_ une autre liqueur _c_ ou _d_, ce
+rapport, considéré abstraitement, ne change pas; et, considéré du même
+point de vue, il ne change pas davantage, si l'on remplace le vase A par
+un autre vase de même contenance et de même forme, quelle que soit
+d'ailleurs la matière dont il est fait. Ce rapport constant, c'est ce
+qu'on appelle «une place». Et l'ensemble de toutes les places constitue
+l'_espace_[94].
+
+ [Note 94: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_,
+ p. 768, 47.]
+
+De même, soit un changement _m_, au terme duquel commence un autre
+changement _n_. Ces deux changements, en tant qu'ayant une limite
+commune, soutiennent un rapport déterminé, et dont la notion reste
+identique, quels que soient les sujets qu'ils affectent. Ce rapport
+invariable est ce qu'on appelle une succession; et l'ensemble de toutes
+les successions forme le _temps_.
+
+Mais, si telle est la logique des choses, il ne faut plus supposer qu'il
+y a de l'espace en dehors de nous, dans le monde absolu que constituent
+les monades. Car il n'existe entre elles aucun rapport analogue à celui
+que soutient un liquide avec les parois d'une ampoule: il ne s'y trouve
+ni contenants, ni contenus. Il ne faut pas croire davantage que les
+monades sont dans le temps. Le temps n'est qu'en elles. Elles durent
+sans doute; mais, conçues du dehors, elles demeurent essentiellement
+immobiles et ne peuvent, de l'une à l'autre, produire aucun cas de
+succession; l'espace et le temps n'existent que pour et par notre
+pensée: ils sont de purs phénomènes. Et c'est dans ce sens qu'il faut
+entendre les paroles de Leibniz, lorsqu'il définit l'espace: _un ordre
+de coexistence_[95], et le temps: _un ordre de succession_[96].
+
+ [Note 95: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_,
+ p. 758a, 41; _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p.
+ 766a, 29.]
+
+ [Note 96: _Ibid._, p. 776a, 105.]
+
+_Idéalité_ de la _matière, idéalité de l'espace et du temps_: telles
+sont donc les conclusions auxquelles Leibniz se trouve conduit par une
+suite toute naturelle. Et cette conception originale, la plus
+compréhensive peut-être et la plus féconde en points de vue qui soit
+jamais sortie de l'esprit humain, ne devait pas demeurer stérile. Les
+philosophes postérieurs s'emparèrent de son principe dominant, qui
+consiste à interpréter le dehors par le dedans et la poussèrent jusqu'au
+subjectivisme absolu. A quoi bon un monde extérieur, existant en
+lui-même et inaccessible à tous les regards, puisque la monade
+enveloppait déjà l'univers dans ses mystérieuses virtualités? Pourquoi
+cette doublure du dedans, si difficile, d'ailleurs, à concevoir? Kant,
+d'abord, vint substituer à l'infinité multiforme des monades
+l'indéfinité de la matière. Puis Fichte parut, qui «fourra» la matière
+elle-même dans la conscience, suivant l'expression de Schiller[97].
+
+ [Note 97: _Almanach des Muses, les Philosophes_, 1797.]
+
+
+
+
+III.--L'AME
+
+On peut dire, d'une manière générale, qu'il n'y a que des âmes dans
+l'univers[98]. Et ces âmes se différencient à l'infini par leur degré de
+perfection qui n'est autre chose que le degré de distinction de leur
+connaissance[99].
+
+ [Note 98: LEIBNIZ, _Comment. de anima brutorum_, p. 464a, VII;
+ _Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III; _Monadol._, p. 706b, 19.]
+
+ [Note 99: LEIBNIZ, _Lettre à M. des Maizeaux_, datée de 1711, p.
+ 676b.]
+
+Mais cette différenciation infinie n'est point comme une traînée
+continue qui ne contient que des nuances insensibles. On distingue trois
+principales sortes d'âmes, qui sont comme les points culminants de la
+nature: les âmes des _vivants_, celles des _animaux_ et celles des
+_hommes_.
+
+Les premières ne possèdent que la _perception_ pure et simple,
+c'est-à-dire un mode de connaissance tellement enfoui dans son objet
+qu'il ne se ramène jamais sur lui-même, et si infime qu'il est incapable
+de rester à l'état de souvenir. Telles sont les monades des plantes, et
+aussi celles des êtres inférieurs aux plantes, ou minéraux. Car il n'y a
+pas de corps bruts; tout est organique, tout est vivant et doué de
+quelque pensée: l'esprit ne fait que dormir où nous affirmons qu'il
+n'est pas[100].
+
+ [Note 100: _Ibid._--V. aussi: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b,
+ XI; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, II; _Monadol._, p. 706b, 20-21.]
+
+Les âmes des animaux ont une connaissance plus distincte, qu'on peut
+appeler _sentiment_ et qui consiste dans la «perception accompagnée de
+mémoire[101]». Il se produit en elles comme «un écho de leurs
+impressions qui demeure longtemps pour se faire entendre dans
+l'occasion[102]». Mais elles sont dépourvues de toute énergie réflexive
+et par là même de raison.
+
+ [Note 101: LEIBNIZ, _Principes de la nature et de la grâce_, p.
+ 715a, 4.]
+
+ [Note 102: _Ibid._]
+
+C'est dans l'homme seulement que s'épanouit la puissance de réfléchir,
+et d'abstraire et de déduire: ce qui en fait un être à part et comme un
+«petit dieu» dans l'univers. Et cette faculté d'ordre supérieur ne va
+pas seule en lui: elle s'y ajoute aux formes inférieures de l'activité,
+sans les changer entièrement. Perception simple, perception avec mémoire
+et réflexion ou aperception, tous les modes de la connaissance se
+réunissent et se coordonnent dans l'âme humaine.
+
+Aussi est-ce cette ame que le philosophe choisit comme l'objet central
+de ses investigations.
+
+A) Origine des représentations.--L'âme humaine, étant une monade, n'a
+pas de fenêtre ouverte sur l'univers. Elle n'en peut donc recevoir
+aucune impression; et, par conséquent, c'est de son propre fonds qu'elle
+tire son trésor d'expériences: elle enveloppe dès l'origine toutes les
+_images_ qu'elle percevra jamais.
+
+Mais il ne faut pas croire, comme l'entendait Locke, qu'elles s'y
+trouvent d'ores et déjà toutes faites. Elles n'y sont qu'à l'état
+d'ébauches, comme les figures que marquent les veines d'un morceau de
+marbre[103]. Et c'est l'âme elle-même qui, par sa spontanéité naturelle,
+les élève par degrés du confus au distinct.
+
+ [Note 103: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 210a, 11.]
+
+Nous avons des «perceptions inaperçues». Notre pensée se dégrade
+indéfiniment, comme la lumière du soleil: si bien qu'à un point donné il
+nous arrive de connaître encore sans savoir que nous connaissons.
+Lorsque nous sommes en état de veille, «nous pensons à quantité de
+choses à la fois, mais nous ne prenons garde qu'aux pensées qui sont les
+plus distinguées, et la chose ne saurait aller autrement; car, si nous
+prenions garde à tout, il faudrait penser avec attention à une infinité
+de choses en même temps, que nous sentons toutes et qui font impression
+sur nos sens[104]». «Quand nous dormons sans songe et quand nous sommes
+étourdis par quelque coup, chute, symptôme ou autre accident», nous
+revenons à nous-mêmes au bout d'un certain temps et commençons derechef
+à _nous apercevoir_ de nos _perceptions_; et, par conséquent, il faut
+qu'il y ait eu, immédiatement avant, d'autres perceptions dont nous ne
+nous sommes pas aperçus. Car une pensée ne saurait venir naturellement
+que d'une autre pensée, comme un mouvement ne peut venir naturellement
+que d'un autre mouvement[105]. Une chose encore plus frappante, c'est
+que l'aperception elle-même suppose toujours de l'inaperçu. «Il n'est
+pas possible que nous réfléchissions toujours expressément sur toutes
+nos pensées; autrement l'esprit ferait réflexion sur chaque réflexion à
+l'infini sans pouvoir jamais passer à une autre pensée. Par exemple, en
+m'apercevant de quelque sentiment présent, je devrais toujours penser
+que j'y pense, et penser encore que je pense d'y penser, et ainsi à
+l'infini[106].»
+
+ [Note 104: LEIBNIZ, _N. Essais_, 224a, 11; p. 225a, 14.]
+
+ [Note 105: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 224a, 11; _Réplique aux
+ réflexions de Bayle_, p. 185b; _Monadol._, p. 707a, 23.]
+
+ [Note 106: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 226b, 19.]
+
+De plus, l'existence de ces perceptions inaperçues n'est pas un fait
+accidentel; elles tiennent à la nature des choses. «Les puissances
+véritables ne sont jamais de simples possibilités. Il y a toujours de la
+tendance et de l'action[107].»
+
+ [Note 107: _Ibid._, p. 223b, 9.]
+
+Or l'action essentielle de l'âme, c'est la pensée. Donc elle pense
+toujours. Et cependant elle n'a pu toujours s'apercevoir de ce qu'elle
+pense; un enfant ne fait pas de métaphysique dans le sein de sa mère. Il
+faut donc, en vertu de l'essence de l'âme, qu'il existe des perceptions
+inaperçues; et il le faut aussi, en vertu de son intime union avec
+l'organisme. «Il y a toujours une exacte correspondance entre le corps
+et l'âme[108].» Pas un changement dans le physique, si infime qu'on le
+suppose, qui n'ait quelque retentissement dans le mental. «S'il y avait
+des impressions dans le corps pendant le sommeil ou pendant qu'on
+veille, dont l'âme ne fût point touchée ou affectée du tout, il faudrait
+donner des limites à l'union de l'âme et du corps, comme si les
+impressions corporelles avaient besoin d'une certaine figure ou grandeur
+pour que l'âme s'en pût ressentir; ce qui n'est point soutenable[109].»
+Du moment que l'âme est simple, elle doit être modifiée par les petits
+mouvements du corps comme par les grands. Mais ces mouvements sont en
+nombre infini et forment une sorte de tourbillon qui ne se calme
+jamais[110]. C'est donc bien que nous recevons du dehors, et à chaque
+instant, une multitude d'impressions dont nous avons quelque
+connaissance sans le remarquer, «tout comme ceux qui habitent auprès
+d'un moulin à eau ne s'aperçoivent pas du bruit qu'il fait[111]».
+
+ [Note 108: LEIBNIZ. _N. Essais_, p. 225b, 15.]
+
+ [Note 109: _Ibid._, p. 225b, 15.]
+
+ [Note 110: _Ibid._, p. 223b, 9.]
+
+ [Note 111: _Ibid._, p. 225b, 15.]
+
+Si l'âme pense toujours, elle pense dès son origine. Et voilà l'acte
+premier d'où dérivent tous les autres actes de la sensibilité; voilà le
+ressort interne qui fait passer de l'implicite à l'explicite le contenu
+empirique de la monade.
+
+La première image donnée en évoque d'autres qui en évoquent d'autres
+encore à peu près de la manière suivante:
+
+1° Chaque perception, qui enveloppe l'idée d'un état meilleur, tend à
+susciter d'autres perceptions.
+
+2° Nous éprouvons à chaque instant une foule «de demi-douleurs», «de
+petites douleurs inaperceptibles», qui travaillent de derrière la
+coulisse et «font agir notre machine[112]». Par exemple, «quand je me
+tourne d'un côté plutôt que d'un autre, c'est bien souvent par un
+enchaînement de petites impressions dont je ne m'aperçois pas, et qui
+rendent un mouvement un peu plus malaisé que l'autre[113]». Et ces
+mouvements eux-mêmes provoquent, en s'opérant, de nouvelles perceptions;
+car, encore une fois, il ne se fait rien dans le corps qui n'ait son
+contre-coup dans l'âme.
+
+ [Note 112: _ibid._, p. 248a-248b.]
+
+ [Note 113: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 225a, 15.]
+
+3° Lorsque ces perceptions affectives deviennent «notables», elles
+éveillent l'attention, dont le rôle est à la fois de rendre plus
+distinctes les images déjà présentes et d'en faire jaillir de nouvelles.
+C'est ainsi que «le sanglier s'aperçoit d'une personne qui lui crie, et
+va droit à cette personne, dont il n'avait eu déjà auparavant qu'une
+perception nue mais confuse comme de tous les autres objets, qui
+tombaient sous ses yeux et dont les rayons frappaient son
+cristallin[114]».
+
+ [Note 114: _Ibid._, p. 251b, 5.]
+
+4° Chez l'homme, l'attention s'accompagne de réflexion. Et de là un
+autre moyen, le plus puissant de tous, d'élargir le domaine de
+l'expérience. Car la réflexion conduit tout droit à la découverte du
+possible; et le possible lui-même, pousse, par la voie des hypothèses, à
+la connaissance de faits nouveaux.
+
+Outre les _images_, ou représentations concrètes, nous trouvons en nous
+des _idées_, ou représentations abstraites. D'où viennent ces autres
+formes de la pensée? Faut-il y voir une simple élaboration des images
+elles-mêmes? Est-ce des données de l'expérience qu'elles résultent en
+vertu de l'activité de l'entendement? Aristote et ses «sectateurs» l'ont
+cru; mais il semble bien que leur solution soit insuffisante, et que,
+sur ce point comme sur d'autres, le passé demande «quelque
+perfectionnement».
+
+Il y a des _vérités de fait_, c'est-à-dire des jugements, soit
+particuliers, soit généraux, où l'attribut s'ajoute au sujet sans
+dériver de son essence elle-même. Et ces vérités sont tirées de
+l'expérience[115]: c'est la réflexion qui les en dégage et les formule.
+Mais il faut distinguer aussi des _vérités nécessaires_, comme celles
+«de l'arithmétique et de la géométrie»: il existe des propositions dont
+les deux termes sont tellement liés l'un à l'autre que l'on ne conçoit
+ni lieu ni temps où le premier n'enveloppe le second[116]. Or il y a là
+une donnée originale que ni l'observation toute seule ni l'observation
+aidée de la réflexion ne peuvent expliquer. Rien dans les synthèses
+purement empiriques, qu'elles expriment les phénomènes de l'esprit ou
+les phénomènes de la matière, qui ait un point d'attache infrangible, un
+rapport qui ne peut pas ne pas être, un rapport absolu, tout y est
+susceptible de prendre un autre ordre et une autre suite: tout y est
+contingent. Et, partant, notre esprit aura beau s'évertuer, notre
+réflexion pourra limer et transformer à l'infini; elle n'en fera jamais
+sortir ce qui ne s'y trouve pas: elle ne suffira jamais à changer une
+simple agglutination physique en une connexion nécessaire[117].
+
+ [Note 115: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 207a, 1.]
+
+ [Note 116: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 207a, 1; 208a, 5; _Lettre à M.
+ Coste_, datée de 1707, p. 447; _Théod._, p. 480a, 2; p. 515b, 44; p.
+ 557b, 174.]
+
+ [Note 117: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 209b,5.--V. aussi p. 230b-231a,
+ où Leibniz parle du travail de la réflexion sur les données de
+ l'observation.]
+
+Si, au lieu de considérer les _vérités de droit_, on envisage les
+_idées_ elles-mêmes, on trouve aussi qu'en dernière analyse elles sont
+irréductibles à l'expérience. Toute idée vraie renferme une aptitude
+interne à se réaliser indéfiniment dans tous les temps et tous les
+lieux, une _supposabilité_ qu'elle ne saurait perdre, quand même le
+monde entier, avec toutes les intelligences qu'il contient, viendrait à
+crouler dans le néant: toute idée est nécessairement et par là même
+éternellement possible. Or il y a là-dedans une réalité qui dépasse
+toutes les existences individuelles et ne peut y trouver son
+explication[118].
+
+ [Note 118: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 379b, 13.]
+
+C'est donc en dehors de la nature, c'est dans le monde de l'éternité,
+c'est en Dieu lui-même, que se trouve l'origine première et des vérités
+nécessaires et des idées[119]. Mais comment? Dieu, d'après Malebranche,
+est l'objet immédiat de notre entendement, et parce que l'Infini ne se
+représente pas. Serait-ce là le mot de l'énigme?
+
+ [Note 119: _Ibid._, p 379b-380a, 13.]
+
+La théorie de Malebranche n'est pas dépourvue de fondement. Mais elle a
+le tort de rapprocher à l'excès le Créateur et la créature. Si c'est en
+Dieu lui-même que nous voyons les intelligibles et leur enchaînement
+immuable, Dieu se modifie avec notre âme et souvent par elle; bien plus,
+il s'identifie de quelque manière avec notre raison, car la pensée et
+son terme direct ne sauraient être radicalement distincts l'un de
+l'autre. Et l'on tombe par là dans le panthéisme: c'est Spinoza qui a
+raison.
+
+Nous n'avons donc pas la vision de Dieu; nous n'en possédons qu'une
+représentation interne, une sorte de symbole mental: entre Dieu et nous
+s'interpose son idée, comme le voulait Descartes[120]. «Nos pensées avec
+tout ce qui est en nous, en tant qu'il renferme quelque perfection, sont
+produites sans intermission» par l'opération continuée de Dieu. «Ainsi,
+en tant que nous recevons nos perfections finies des siennes qui sont
+infinies, nous en sommes affectés immédiatement. Et c'est ainsi que
+notre esprit est affecté immédiatement par les idées éternelles qui sont
+en Dieu, lorsque notre esprit a des pensées qui s'y rapportent, et qui
+en participent[121].» L'idée de Dieu et le contenu logique qu'elle
+enveloppe sont comme l'empreinte que le Créateur fait de lui-même dans
+la créature par son action créatrice[122].
+
+ [Note 120: _Ibid._, p. 222a, 1; _Examen des principes de
+ Malebranche_, p. 697b.]
+
+ [Note 121: _Ibid._]
+
+ [Note 122: LEIBNIZ, _Remarques sur le sentiment du P. Malebranche_,
+ p. 451b-452b.]
+
+Partant, si Dieu est la source ultime des idées, notre raison en est la
+source immédiate: elle les contient dans ses profondeurs et les «prend»
+toujours «de chez soi[123]». Mais elles n'y sont pas plus à l'état
+explicite que les images dans la sensibilité. Elles y sont comme les
+veines d'une pierre avant que l'ouvrier les découvre en
+travaillant[124]; et souvent l'on se fonde sur elles «sans les
+remarquer, comme on se fonde sur les majeures qu'on supprime lorsqu'on
+raisonne par enthymènes[125]». On les peut comparer «aux muscles et aux
+tendons» dont on se sert en marchant, «quoiqu'on n'y pense point[126]».
+«Notre entendement n'est pas une faculté nue qui consiste dans la seule
+possibilité de les entendre»; il n'en a pas non plus la connaissance
+distincte _ab utero matris_: C'est une disposition, une aptitude, une
+préformation, qui détermine notre âme et qui fait qu'elles en peuvent
+être tirées[127].»
+
+ [Note 123: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 208b,5.]
+
+ [Note 124: _Ibid._, p. 210a, 11; p. 212b, 25; p. 213a, 26.]
+
+ [Note 125: _Ibid._, p. 207b-208a, 4; p. 211a, 19.]
+
+ [Note 126: _Ibid._, p. 211b, 20.]
+
+ [Note 127: _Ibid._, p. 210a, 11.]
+
+Les idées «sont en nous d'une manière virtuelle[128]»; et c'est notre
+esprit qui «les tire de son propre fonds»[129]. Essentiellement actif,
+il a le pouvoir de se replier des objets sensibles sur lui-même, de
+s'analyser de plus en plus et de découvrir peu à peu les rayons que
+projette en lui le Soleil des intelligences. «On peut trouver» les idées
+«en considérant attentivement et rangeant ce qu'on a déjà dans l'esprit,
+sans se servir d'aucune vérité apprise par l'expérience ou par la
+tradition d'autrui, comme Platon l'a montré dans un dialogue où il
+introduit Socrate menant un enfant à des vérités abstruses par les
+seules interrogations sans lui rien apprendre[130]». C'est ce que l'on
+voit surtout par l'arithmétique et la géométrie. Car ce sont là des
+sciences que «l'on peut se former dans son cabinet et même à yeux clos,
+sans apprendre par la vue ni même par l'attouchement les vérités dont on
+a besoin; quoiqu'il soit vrai qu'on n'envisagerait pas les idées dont il
+s'agit, si l'on n'avait jamais rien vu ni touché[131]». La nature a
+voulu, «par une admirable économie», que l'expérience qui est
+impuissante à nous fournir des idées, nous donne «l'occasion» d'y
+«prendre garde», et «nous porte aux unes plutôt qu'aux autres[132]».
+
+ [Note 128: _Ibid._, p. 208a, 5.]
+
+ [Note 129: _ Ibid._, p. 208a, 5; p. 209b, 5; 212a, 21.]
+
+ [Note 130: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 208a, 5.]
+
+ [Note 131: _Ibid._, p. 208a-208b 5; p. 212a, 23.]
+
+ [Note 132: _Ibid._, p. 208b, 5; p. 209b, 5.]
+
+Ainsi, bien que tout soit contenu dans l'âme et à l'état virtuel, bien
+que «tout lui vienne d'elle-même après Dieu[133]», il y a des
+différences notables entre l'innéité des _images_ et celle des _idées_.
+1° Les images ne font que correspondre aux mouvements qu'elles
+représentent. Les idées ont leur cause efficiente dans leur «objet
+immédiat externe»: c'est Dieu qu'elles symbolisent et c'est Dieu aussi
+qui les produit en nous par une action continue; 2° les images sont
+innées à la sensibilité, et les idées à l'entendement; 3° les images se
+développent _spontanément_, ou sous l'influence de l'_attention_; et
+dans l'un et l'autre cas, le ressort caché qui meut tout, est la
+recherche d'un plus grand plaisir ou d'une moindre douleur. C'est par
+l'effort de la _réflexion_ que les idées s'élèvent du virtuel à
+l'actuel: elles sont comme autant de découvertes que fait l'esprit en se
+ramenant par lui-même sur lui-même; 4° il y a toujours du _confus_ dans
+les images, si bien qu'on les analyse: elles sont ce que Platon appelait
+du nom d'opinion ({~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER
+OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER XI~}{~GREEK SMALL LETTER
+ALPHA~}). Le propre des idées est de s'élever jusqu'au _distinct_[134].
+Mais ce dernier mot demande quelque explication. Pour Leibniz, comme
+pour Descartes, la distinction diffère de la clarté, bien que d'une
+autre manière. Leibniz appelle _claire_ une idée qui permet de discerner
+une chose d'une autre; et il appelle _distincte_ une idée dont on
+connaît tous les détails. Ainsi, une idée peut être claire sans être
+distincte: par exemple, l'idée de couleur est claire; et en même temps
+elle est très confuse[135].
+
+ [Note 133: _Ibid._, p. 269a, 72.]
+
+ [Note 134: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 222a, 1.]
+
+ [Note 135: LEIBNIZ, _Meditationes de cognitione, veritate et ideis_,
+ écrit en 1684, p. 79; _N. Essais_, p. 288b; 291b, 13.]
+
+B) Rapports des représentations.--Toutes nos représentations, de quelque
+faculté qu'elles relèvent, sont susceptibles de _s'associer_ les unes
+aux autres, c'est-à-dire de former des synthèses plus ou moins complexes
+et plus ou moins solides, où la raison n'entre pour rien et qui peuvent
+même aller à rencontre de ses lois. «Les ténèbres réveillent l'idée des
+spectres aux enfants, à cause des contes qu'on leur en a faits. On ne
+pense pas à un homme qu'on hait, sans penser au mal qu'il nous a fait ou
+peut faire[136].» «Quand on suit un certain air, on le trouve dès qu'on
+a commencé[137].» Et l'on observe la «même liaison» «dans les habitudes
+intellectuelles[138]». «On lie la matière avec l'être comme s'il n'y
+avait rien d'immatériel. On attache à son opinion le parti de secte dans
+la philosophie, dans la religion et dans l'État[139]. «L'entendement
+peut avoir ses _rites_, comme la sensibilité, lorsqu'on cesse de
+«s'attacher sérieusement à la recherche de la vérité», ou d'y «procéder
+avec méthode[140]».
+
+ [Note 136: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 295b 10-11.]
+
+ [Note 137: _Ibid._, p. 295a, 6.]
+
+ [Note 138: _Ibid._, p. 295b, 17.]
+
+ [Note 139: _Ibid._, p. 295b, 18.]
+
+ [Note 140: _Ibid._, p. 296b.]
+
+Ces associations suivent un certain nombre de lois qu'on peut dégager
+des formes indéfiniment variées qu'elles revêtent.
+
+1° Souvent elles proviennent de _la fréquence de plusieurs
+impressions_[141]. Certaines traces du cours des esprits animaux
+deviennent à la longue «des chemins battus», où ils se précipitent
+derechef, dès que les mêmes conditions sont données[142]. «Quelques-uns
+haïssent les livres toute leur vie à cause des mauvais traitements
+qu'ils ont reçus[143].» «Il s'est trouvé un homme qui avait bien appris
+à danser, mais qui ne pouvait l'exécuter, quand il n'y avait point dans
+la chambre un coffre, pareil à celui qui avait été dans celle où il
+avait appris[144].»
+
+ [Note 141: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 296b.]
+
+ [Note 142: _Ibid._, p. 295a, 6.]
+
+ [Note 143: _Ibid._, p. 295b, 15.]
+
+ [Note 144: _Ibid._, p. 295b, 16.]
+
+2° Les associations peuvent résulter également d'une _seule impression_,
+lorsque cette impression acquiert un certain degré de «véhémence[145]».
+«Un homme guéri parfaitement de la rage par une opération extrêmement
+sensible se reconnut obligé toute sa vie à celui qui avait fait cette
+opération; mais il lui fut impossible d'en supporter la vue[146].»
+«Quelqu'un, ayant une fois pris un ascendant sur un autre dans quelque
+occasion, le garde toujours[147].» «Un enfant a mangé trop de miel et en
+a été incommodé; et puis, étant devenu homme fait, il ne saurait
+entendre le nom de miel sans un soulèvement de coeur[148]».
+
+ [Note 145: _Ibid._, p. 296b.]
+
+ [Note 146: _Ibid._, p. 295b, 14.]
+
+ [Note 147: _Ibid._, p. 295b, 15.]
+
+ [Note 148: _Ibid._, p. 295a, 7.]
+
+3° Les associations se forment _par voie de ressemblance_: les
+phénomènes similaires tendent à s'agglutiner. C'est ainsi que «Descartes
+ayant eu dans sa jeunesse quelque affection pour une personne louche ne
+put s'empêcher d'avoir toute sa vie quelque penchant pour celles qui
+avaient ce défaut». Un gentilhomme qui avait été «blessé peut-être dans
+son enfance par une épingle mal attachée, ne pouvait plus en voir dans
+cet état sans être prêt à tomber en défaillance[149]».
+
+ [Note 149: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 295b.]
+
+4° _L'autorité_ «fait aussi le même effet que l'expérience[150]». C'est
+pourquoi nos convictions politiques, religieuses et morales sont
+toujours, en bonne partie, le résultat des influences personnelles ou
+sociales que nous avons subies dans notre jeunesse.
+
+ [Note 150: _Ibid._, p. 296b.]
+
+Toutefois, ces lois générales ne s'appliquent pas de la même manière à
+tout le monde. Elles ont plus ou moins d'efficacité suivant «les
+inclinations et les intérêts[151]» des individus. Au fond, c'est de
+l'orientation native de chacun, c'est du _caractère_ que dépend
+principalement la suite empirique des représentations.
+
+ [Note 151: _Ibid._, p. 295a, 6.]
+
+Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les lois de l'association ont
+une importance considérable.
+
+D'abord, elles expliquent ce que l'on appelle l'intelligence des
+bêtes[152]. Si, «quand le maître prend un bâton le chien appréhende
+d'être frappé», ce n'est point qu'il fasse des syllogismes. Le même
+_mouvement_ s'est continué d'autres fois par une _correction_, qu'a
+suivie la _douleur_. Et maintenant, ces trois phénomènes sont soudés
+l'un à l'autre: ils forment un groupe inséparable, et s'évoquent
+mutuellement. Le chien menacé ne raisonne pas; il ne fait que reproduire
+une _consécution d'images_. C'est à tort aussi qu'on attribue des
+abstractions aux animaux. Il est vrai qu'ils «connaissent la blancheur
+et la remarquent dans la craie comme dans la neige[153]»: ils ont leur
+manière de discerner dans les objets certains traits de ressemblance.
+Mais il n'y a là qu'une imitation tout extérieure des opérations de
+l'entendement humain. Les animaux n'universalisent pas; ils sentent: la
+pluralité des faits similaires correspond en eux à un même fond
+d'émotion, et non à une même idée[154].
+
+ [Note 152: _Ibid._, p. 296a.]
+
+ [Note 153: _Ibid._, p. 237a, 10.]
+
+ [Note 154: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 237b, 11.]
+
+Les lois de l'association expliquent également une très grande partie de
+l'activité mentale de l'homme. Car «nous sommes empiriques dans les
+trois quarts de nos actions». Il demeure toujours de l'indistinct et
+dans la pratique des beaux-arts, et dans la stratégie militaire, et dans
+la diplomatie, et dans la plupart des actions qui composent la trame de
+notre vie quotidienne. En outre, «les hommes raisonnent souvent en
+paroles, sans avoir presque l'objet même dans l'esprit». Ce n'est pas
+qu'ils ne puissent trouver leurs idées et en pénétrer la liaison
+naturelle. «Mais ils ne se donnent point la peine de pousser l'analyse.»
+Et tout ce qu'ils pensent «n'est que _psittacisme_ ou des images
+grossières et vaines à la mahométane, où eux-mêmes voient peu
+d'apparence». C'est une des raisons pour lesquelles ils sont si peu
+touchés de la vérité morale: «Car il faut quelque chose de vif pour
+qu'on soit ému[155].»
+
+ [Note 155: _Ibid._, p. 257b, 31.]
+
+Les idées s'associent comme les images. Mais, de plus, elles ont entre
+elles des _rapports nécessaires_. Quelle est la nature de ces rapports?
+
+Ils sont d'abord essentiellement _connaissables_. On ne sait pas au
+juste pourquoi une perception amène une autre perception, et un
+mouvement un autre mouvement. Mais on peut savoir pourquoi la somme des
+angles d'un triangle est égale à deux droits. Et il en va de même pour
+les autres «connexions d'idées». Elles sont distinctes, parce que leurs
+termes le sont.
+
+En outre, ces rapports ne dépendent ni des temps, ni des lieux, ni de la
+constitution de l'entendement humain qui les trouve en lui «sans les
+former[156]». Elles ne peuvent même dépendre de la volonté souveraine de
+Dieu, comme l'a imaginé Descartes. Car, outre qu'une telle hypothèse
+fait de Dieu un être indifférent au bien et au mal, et de la morale une
+chose purement arbitraire, elle donne lieu de prétendre qu'une
+proposition comme celle-ci, «trois et trois font six, n'est vraie qu'où
+et pendant qu'il plaît à Dieu, qu'elle est peut-être fausse dans
+quelques parties de l'univers, et que peut-être elle le sera parmi les
+hommes l'année qui vient[157]». Or de semblables conséquences trahissent
+assez le vice de leur principe. Ce qu'il faut maintenir, c'est que la
+nécessité qui caractérise les rapports des idées vient de ce que les
+unes sont comprises dans les autres[158]. _Elle tient à «l'essence des
+choses»_[159]. Et, par conséquent, il ne se peut d'aucune manière que
+l'une se réalise sans que les autres se réalisent par là même; car ce
+serait une contradiction[160]. Ainsi Dieu lui-même n'y saurait rien
+changer; et «les vérités éternelles, objet de sa sagesse, sont plus
+inviolables que le Styx[161]».
+
+ [Note 156: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 206b, 1.]
+
+ [Note 157: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b., 180: ce sont les paroles de
+ Bayle, tirées de _Rép. au Provincial_, ch. LXXXIX, p. 203. Mais
+ Leibniz fait sien le sentiment qu'elles contiennent.]
+
+ [Note 158: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 355a, 1.]
+
+ [Note 159: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b, 180.]
+
+ [Note 160: _Ibid._, p. 480a, 2.]
+
+ [Note 161: _Ibid._, p. 538a, 122.]
+
+Enfin, si les rapports des idées sont nécessaires de par la nature des
+choses, il faut également qu'ils soient _universels_. L'un dérive de
+l'autre; il ne se peut produire aucun cas, où un sujet donné n'entraîne
+à sa suite les prédicats qu'enveloppe son essence[162].
+
+ [Note 162: LEIBNIZ, _N. Essais_, 379b, 13.]
+
+Bien qu'également nécessaires, les vérités éternelles n'ont pas toutes
+la même extension; elles forment une sorte de hiérarchie au sommet de
+laquelle il y a deux principes régulateurs: celui _de la contradiction_,
+et celui _de la raison suffisante_ ou _déterminante_[163].
+
+ [Note 163: LEIBNIZ, _Théod._, p. 515b, 44.]
+
+Le premier de ces principes peut se définir ainsi: A est A, ou bien: A
+ne saurait être non A; et il signifie qu'une même proposition ne saurait
+être vraie et fausse à la fois[164].
+
+ [Note 164: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 338b-339a, 1.]
+
+C'est ce principe qui régit les vérités éternelles[165]; et voilà
+pourquoi il est utile et parfois même nécessaire d'y recourir dans la
+démonstration.
+
+ [Note 165: LEIBNIZ, _Théod._, p. 480a, 2.]
+
+Considéré sous sa forme _positive_ A = A, le principe de contradiction
+est le _type_ auquel il convient de réduire, «à force de conséquences et
+de définitions», les énonciations universelles dont nous n'avons pas
+encore l'évidence; car les idées qui s'accordent entre elles se ramènent
+toujours soit à une identité totale, soit à une identité partielle[166].
+
+ [Note 166: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 370b, 3.]
+
+Considéré sous sa forme _négative_, le principe de contradiction fonde
+ce qu'on appelle la _démonstration par l'absurde_. Lorsqu'on aboutit par
+voie légitime à une conséquence dont les termes s'excluent, on peut en
+inférer la fausseté de la proposition d'où l'on est parti et par là même
+la vérité de sa contradictoire. Et ce procédé, familier aux
+mathématiciens, est aussi d'un grand secours pour les philosophes,
+lorsqu'ils l'emploient avec prudence[167]; l'on ne saurait blâmer les
+scolastiques d'en avoir fait usage.
+
+ [Note 167: _Ibid._, p. 339b, 1.]
+
+Le second principe demande que jamais rien n'arrive, sans qu'il y ait
+une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque
+chose qui puisse servir à rendre raison _a priori_ pourquoi cela existe
+et existe ainsi plutôt que de toute autre façon[168].
+
+ [Note 168: LEIBNIZ, _Théod._, p. 515b, 44; _Réponse à la seconde
+ réplique de M. Clarke_, p. 761b, 2; _Réponse à la quatrième réplique
+ de M. Clarke_, p. 765a, 20.]
+
+C'est ce principe qui régit _les vérités de fait_[169]; et voici en quoi
+il consiste.
+
+ [Note 169: LEIBNIZ, _Théod._, p. 480a, 2.--_Leibniz_ a varié sur ce
+ point, comme on le verra dans la _Monadologie_.]
+
+Dieu ne peut vouloir «sans aucun motif»; car une telle action ne se
+comprend pas: elle est chose contradictoire. De plus, comme Dieu est la
+souveraine perfection, il ne peut choisir, entre plusieurs partis, que
+celui qui enveloppe le plus de bien[170]. Ainsi, ni la _nécessité
+métaphysique_ dont a parlé Spinoza, ni _l'indifférence absolue_ de la
+liberté créatrice inventée par Descartes, n'expliquent réellement le
+devenir. Entre les théories extrêmes développées par ces deux
+philosophes, il y a un intermédiaire qui contient la vérité[171]: c'est
+l'action infaillible et non contraignante de l'idée du meilleur sur le
+vouloir divin; c'est la _nécessité morale_. Et là se trouve la _raison
+suffisante_[172].
+
+ [Note 170: _Ibid._, p. 516a, 45.]
+
+ [Note 171: _Ibid._, p. 557, 173-174; p. 558, 175 et sqq.]
+
+ [Note 172: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_,
+ p. 755b, 1-2; _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p.
+ 763a, 3-4; p. 763b, 9-10; p. 765a, 20.]
+
+De la raison suffisante découlent deux autres principes qui, bien que
+moins fondamentaux, président également à l'ordonnance de la nature
+entière: à savoir, le principe des _indiscernables_ et celui de
+_continuité_.
+
+Puisque le monde, en vertu de la raison suffisante, est le meilleur
+possible, il renferme aussi le plus de beauté possible, et par là même
+le plus de _variété_ possible. Donc il n'y a pas dans la nature deux
+êtres qui se ressemblent absolument[173]: «deux gouttes d'eau, ou de
+lait, regardées par le microscope, se trouveront discernables»; et l'on
+peut parcourir toutes les forêts de la planète sans y découvrir deux
+feuilles qui s'imitent parfaitement l'une l'autre[174].
+
+ [Note 173: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_,
+ p. 765a, 21.]
+
+ [Note 174: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_,
+ p. 755{b}, 4.]
+
+Non qu'il soit impossible absolument de poser deux corps ou deux
+substances qui soient _indiscernables_; mais «la chose est contraire à
+la sagesse divine». En se répétant de la sorte, «Dieu et la nature
+agiraient sans raison[175]».
+
+ [Note 175: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_,
+ p. 765, 21, 25, 26.]
+
+De plus, puisque le monde est le plus beau possible, il y a aussi le
+plus _d'unité_ possible. Il faut donc que le monde soit la réalisation
+insensiblement et infiniment différenciée d'un seul et même principe.
+«Tout va par degrés dans la nature et rien par saut[176]»; les
+changements sans nombre qui s'y produisent, bien que toujours
+dissemblables de quelque façon, se ressemblent toujours par quelque
+endroit et forment un développement qui n'a rien de brusque: ils sont
+continus.
+
+ [Note 176: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 392a, 12.]
+
+Si l'on passe maintenant aux rapports qu'ont entre elles les _images_ et
+les _idées_, il devient plus facile d'en discerner la nature. Mais la
+question ne laisse pas d'être quelque peu embarrassante. Le style de
+Leibniz est ondoyant et divers. Sa doctrine, une en son fond, est
+infiniment variée en sa forme, comme la nature elle-même telle qu'il l'a
+comprise; et de là des équivoques qu'il n'est pas toujours aisé de faire
+disparaître.
+
+Les idées viennent de l'entendement, et les images de l'expérience
+interne ou externe. Et par conséquent, l'on ne peut regarder les
+premières comme le fond logique des secondes, suivant la pensée
+d'Aristote. Entre le sensible et l'intelligible pur, il n'y a, pour
+Leibniz, aucune identité ni totale ni partielle: ils forment comme deux
+séries parallèles. Mais il existe entre eux une correspondance
+constante. Les images ont, à l'égard des idées, trois rôles assez
+distincts: 1° elles «nous donnent _occasion_ de nous en
+apercevoir[177]»; 2° elles _dirigent_ notre entendement en ui
+fournissant telle piste d'idées plutôt que telle autre[178]; 3° elles
+sont un moyen de vérification: en «éprouvant» nos raisonnements «dans
+les exemples», comme font les arithméticiens vulgaires, nous nous
+assurons de leur justesse[179]. Et Leibniz, à l'encontre de Malebranche,
+ajoute l'importance la plus grande à ce rôle de l'expérience. Il en
+conçoit, comme Descartes, de glorieuses espérances et un état toujours
+croissant d'ordre et de bien-être pour l'humanité entière. «Le public,
+mieux policé, dit-il, se tournera un jour, plus qu'il n'a fait
+jusqu'ici, à l'avancement de la médecine; on donnera par tous les pays
+des histoires naturelles, comme des almanachs ou comme des Mercures
+galants; on ne laissera aucune observation sans être enregistrée; on
+aidera ceux qui s'y appliqueront; on perfectionnera l'art de faire de
+telles observations, et encore celui de les employer pour faire des
+aphorismes. Il y aura un temps où le nombre des bons médecins étant
+devenu plus grand et le nombre des gens de certaines professions, dont
+on aura moins besoin alors, étant diminué à proportion, le public sera
+en état de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et
+surtout à l'avancement de la médecine; et alors cette science importante
+sera bientôt portée fort au-delà de son présent état et croîtra à vue
+d'oeil. Je crois, en effet, que cette partie de la police devrait être
+l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, après celui de la
+vertu, et qu'un des plus grands fruits de la bonne morale ou politique
+sera de nous amener une meilleure médecine, quand les hommes
+commenceront à être plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands
+auront appris à mieux employer leurs richesses et leur puissance pour
+leur propre bonheur[180].» Leibniz a compris, avec une netteté
+surprenante, que son siècle, cependant si lourd de traditions, entrait
+déjà dans une ère nouvelle où la science expérimentale devait entasser
+les prodiges.
+
+ [Note 177: _Ibid._, p. 206b, 1.]
+
+ [Note 178: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 209b, 5.]
+
+ [Note 179:_Ibid._, p. 212a, 23.]
+
+ [Note 180:_Ibid._, p. 350b, 19.]
+
+Les images éveillent en notre entendement les théories d'idées qui s'y
+trouvent à l'état virtuel; et les idées, de leur côté, «s'appliquent»
+aux images de manière à les coordonner: «elles en font l'âme et la
+liaison [181]». «Cette proposition: _le doux, n'est pas l'amer_, n'est
+point innée. Car les sentiments du doux et de l'amer viennent des sens
+externes. Ainsi, c'est une conclusion mêlée (hybrida conclusio) où
+l'axiome est appliqué à une vérité sensible[182].» «Celui qui connaît
+que dix est plus que neuf, que le corps est plus grand que le doigt, et
+que la maison est trop grande pour pouvoir s'enfuir par la porte,
+connaît chacune de ces propositions particulières, par une même raison
+générale, qui y est comme incorporée et enluminée, tout comme l'on voit
+des traits, chargés de couleurs, où la proportion et la configuration
+consistent proprement dans les traits, quelle que soit la couleur[183].»
+Et il en va toujours ainsi, que les propositions dont il s'agit soient
+singulières ou qu'elles aient cette généralité relative que l'expérience
+par elle-même ne dépasse jamais: ce sont les idées qui, en s'y mêlant,
+leur communiquent la nécessité que nous y remarquons assez souvent. Et,
+par une telle explication, Leibniz annonce et prépare Kant. Kant fera de
+tout objet de la connaissance une synthèse de l'intelligible et du
+sensible, et les représentations simplement _générales_, que Leibniz
+attribue à l'activité de l'entendement, deviendront pour lui ce qu'il
+appelle des schémes.
+
+ [Note 181: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 211b, 20.]
+
+ [Note 182: _Ibid._, p. 211a, 10.]
+
+ [Note 183: _Ibid._, p. 380b, 1.]
+
+C) Valeur des représentations.--Les idées ont une _valeur objective_ qui
+consiste à coordonner les données empiriques: et, de plus, elles ont une
+_valeur formelle_, qui est absolue. N'étant que possibles, elles ne
+signifient point qu'il y ait une expérience; mais elles exigent que,
+s'il y en a une, elle soit de tous points conforme à leurs lois. Rien en
+fait qui puisse déroger au principe de contradiction, ou au principe de
+raison suffisante; rien que ne dominent les enchaînements d'idées qui
+forment le plein de notre entendement. Et de là une conséquence
+importante: c'est que les «propositions mixtes» où l'intelligible
+s'applique au sensible, sont plus que «des vérités humaines»; elles
+impliquent une convenance de termes qui ne saurait jamais manquer: les
+sciences expérimentales ont, comme les mathématiques, bien que d'une
+autre manière, un fond d'éternité.
+
+A son tour, l'expérience ne porte pas dans le vide, quand elle est
+légitimement faite. Nous avons des «phénomènes bien fondés[184]», des
+images qui correspondent à des réalités extérieures, indépendantes de
+toute perception; et ces images, nous les pouvons discerner dans une
+certaine mesure. On a déjà vu que le nombre des monades est infini et
+qu'il se fait entre elles un trafic incessant de pensées qui traduisent
+au dedans de chacune ce qui se passe dans les autres. De plus, nous
+remarquons en nous des systèmes de représentations dont nous ne sommes
+pas cause, et où nous trouvons les divers signes physiques qui
+accompagnent habituellement nos propres perceptions et appétitions. Or
+comment expliquer de semblables faits, s'il n'y avait au dehors des
+êtres plus ou moins semblables à nous qui les produisent[185]? Le tout
+est donc de distinguer les «phénomènes réels» de ceux qui ne sont
+qu'imaginaires. Et l'on possède, pour faire ce discernement, des indices
+qui ne trompent pas en général, quand on est à même de les observer.
+«Les phénomènes réels» ont une _intensité_ qui leur est spéciale. En
+outre, ils se prêtent à _toute sorte d'expérimentation_: on peut essayer
+de les regarder et sous divers aspects, de les sentir, de les frapper,
+de les palper; et, toujours ils répondent à notre attente; nous n'y
+constatons jamais rien qui tienne des fantaisies du songe[186]. Mais la
+«marque principale de la réalité d'un phénomène, marque qui suffit par
+elle-même, c'est la _possibilité de la prédiction_. Il faut bien alors
+qu'il y ait une harmonie de fond entre la pensée et le monde extérieur;
+car, s'il en était autrement, l'événement prévu n'arriverait pas à
+point[187], ou, du moins, ne se reproduirait pas à terme fixe.
+
+ [Note 184: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b.]
+
+ [Note 185: LEIBNIZ, _De modo distinguendi phenom. real. ab
+ imaginariis_, p. 445a.]
+
+ [Note 186: LEIBNIZ, _De modo distinguendi phenom. real. ab
+ imaginariis_, p. 442b.]
+
+ [Note 187: _Ibid._, p. 444a.]
+
+Et cette démonstration permet de compléter l'inférence que l'on a tirée
+plus haut relativement aux sciences expérimentales: non seulement les
+sciences expérimentales traduisent les convenances essentielles des
+phénomènes, mais encore elles symbolisent d'une certaine manière les
+lois du _monde réel_.
+
+D) Existence de la liberté.--Au-dessus de _l'appétition brute_, il y a
+_l'appétition réfléchie_, qui est libre. C'est là un fait, pour Leibniz;
+et ce fait, il le défend à tout propos avec cette obstination tranquille
+dont il a le don. Mais, selon lui, l'expérience interne ne suffit pas à
+l'établir; il y faut ajouter le raisonnement. Ce n'est pas la
+_psychologie_, c'est la _métaphysique_ qui nous révèle l'empire que nous
+avons sur nous-mêmes; la découverte de la liberté est le résultat d'une
+déduction.
+
+«Par le sentiment clair et net que nous avons de notre existence,
+écrivait Bayle dans la _Réponse aux questions d'un Provincial_ (ch. CXL,
+t. III, p. 76 et sqq.), nous ne discernons pas si nous existons par
+nous-mêmes, ou si nous tenons d'un autre ce que nous sommes. Nous ne
+discernons cela que par la voie des réflexions; c'est-à-dire qu'en
+méditant sur l'impuissance où nous sommes de nous conserver autant que
+nous le voudrions, et de nous délivrer de la dépendance des êtres qui
+nous environnent, etc. Disons aussi que le sentiment clair et net que
+nous avons des actes de notre volonté, ne nous peut faire discerner si
+nous nous les donnons nous-mêmes ou si nous les recevons de la même
+cause qui nous donne l'existence.» «Toute personne qui examinera bien
+les choses connaîtra évidemment que, si nous n'étions qu'un sujet passif
+à l'égard de la volonté, nous aurions les mêmes sentiments d'expérience
+que nous avons lorsque nous croyons être libres.» «Car soit que l'acte
+de vouloir nous soit imprimé par une cause extérieure, soit que nous le
+produisions nous-mêmes, il sera également vrai que nous voulons; et
+comme cette cause extérieure peut mêler autant de plaisir qu'elle veut
+dans la volition qu'elle nous imprime, nous pourrons sentir quelquefois
+que les actes de notre volonté nous plaisent infiniment, et qu'ils nous
+mènent selon la pente de nos plus fortes inclinations. Nous ne sentirons
+point de contrainte. Vous savez la maxime: _voluntas non potest cogi_.
+Ne comprenez-vous pas clairement qu'une girouette à qui l'on
+imprimerait, toujours tout à la fois (en sorte pourtant que la priorité
+de nature, ou si l'on veut même une priorité d'instant réel,
+conviendrait au désir de se mouvoir) le mouvement vers un certain point
+de l'horizon, et l'envie de se tourner de ce côté-là, serait persuadée
+qu'elle se mouvrait d'elle-même pour exécuter les désirs qu'elle
+formerait? Je suppose qu'elle ne saurait point qu'il y eût des vents, ni
+qu'une cause extérieure fît changer tout à la fois, et sa situation, et
+ses désirs. Nous voilà naturellement dans cet état: nous ne savons point
+si une cause invisible nous fait passer successivement d'un point à un
+autre. Il est donc naturel que les hommes se persuadent qu'ils se
+déterminent eux-mêmes. Mais il reste à examiner s'ils se trompent en
+cela comme en une infinité d'autres choses qu'ils affirment par une
+espèce d'instinct et sans avoir employé les méditations
+philosophiques[188].»
+
+ [Note 188: LEIBNIZ, _Théod._, p. 592-593, 299; p. 517a, 50.]
+
+Leibniz se range à cette opinion anticartésienne; il admet qu'elle a «de
+la force contre les systèmes ordinaires[189]». Et l'on comprend sa
+manière de voir, lorsqu'on se reporte à la théorie des «petites
+perceptions». Au fond de notre âme travaille à chaque instant une
+multitude d'impressions infinitésimales qui échappent au regard de la
+réflexion[190]. «Nous sommes aussi peu capables de nous apercevoir de
+tout le jeu de notre esprit et de ses pensées, le plus souvent
+imperceptibles et confuses, que nous le sommes de démêler toutes les
+machines que la nature fait jouer dans le corps[191]. «Nous n'avons donc
+jamais la connaissance adéquate des antécédents de nos volitions; on
+peut même dire que nous en ignorons d'ordinaire la partie la plus
+notable et la plus vivace. Et ne semble-t-il pas alors qu'il soit
+difficile de discerner, à la lumière de l'introspection toute seule,
+d'où vient le courant d'énergie qui produit nos «volontés». Il est vrai
+que, si nous avons le sentiment de tirer de nous-mêmes nos propres
+décisions, de les _commencer_ en vertu d'un effort qui ne vient que de
+nous, le témoignage de la conscience acquiert une valeur différente;
+car, dans ce cas, il nous révèle en fait notre indépendance à l'égard de
+tout le reste: quelles que soient les influences hypocrites de
+l'inconscient ou subconscient, nous sommes _sûrs de ne pas être
+déterminés par autre chose, puisque nous nous déterminons
+nous-mêmes_. Mais Leibniz, impressionné par Spinoza et Bayle, ne prend
+point la question de ce biais. Il abandonne la preuve de l'expérience
+interne et se rabat, pour établir le «franc arbitre», sur son système de
+_l'harmonie préétablie_[192]. Voici la démonstration qu'il institue:
+
+ [Note 189: _Ibid._, p. 593a, 300.]
+
+ [Note 190: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 225, 15.]
+
+ [Note 191: _Ibid._, p. 253b, 13.]
+
+ [Note 192: LEIBNIZ, _Théod._, p. 593a, 300.]
+
+La théorie de _l'universelle et absolue nécessité_, qu'a développée
+Spinoza, n'est pas admissible. On sent de prime abord, avant tout examen
+détaillé, qu'elle renferme des erreurs de fond. Il faut croire, d'après
+cette hypothèse, «que tous les romans qu'on peut imaginer existent
+réellement à présent, ou ont existé, ou existeront encore dans quelque
+endroit de l'univers». Il faut admettre «qu'il a été aussi impossible de
+toute éternité que Spinoza, par exemple, ne mourût pas à la Haye, qu'il
+est impossible que deux et deux soient six». Or c'est «une conséquence
+qui rebute, qui effarouche, qui soulève les esprits par l'absurdité
+qu'elle renferme diamétralement opposée au sens commun [193]». De plus,
+lorsqu'on étudie de près la doctrine spinoziste, on ne tarde pas à
+s'apercevoir qu'elle contredit les données de l'expérience. La nature ne
+trouve pas son explication intégrale dans la _cause efficiente_; on est
+obligé, pour en donner une interprétation satisfaisante, de recourir, en
+dernière analyse, «à quelque chose qui dépend des _causes finales_ ou de
+la _convenance_[194]». Il n'y a rien d'absolument nécessaire dans cette
+loi du mouvement: «l'action est toujours égale à la réaction». Car «il
+semble, en considérant l'indifférence de la matière au mouvement et au
+repos, que le plus grand corps en repos pourrait être emporté sans
+aucune résistance par le moindre corps qui serait en mouvement; auquel
+cas il y aurait action sans réaction, et un effet plus grand que sa
+cause[195]». Il n'y a rien non plus d'absolument nécessaire dans la loi
+qui veut que «la même force se conserve toujours»: «cet axiome d'une
+philosophie supérieure ne saurait être démontré géométriquement[196]».
+Et l'on en peut dire autant de la loi de _continuité_. Elle est
+convenable, il n'y a rien de si beau; et l'on ne concevrait pas que
+Dieu, travaillant pour le _meilleur_, ne l'eût pas fait entrer dans son
+oeuvre; mais, lorsqu'on la considère en elle-même et du point de vue
+mécanique, on ne réussit pas à voir pourquoi le monde ne s'en serait pas
+passé: elle n'a rien de la rigueur d'un corollaire[197]. Pourquoi les
+corps célestes ont-ils telle forme plutôt que telle autre? Pourquoi
+vont-ils d'orient en occident, au lieu de suivre la marche inverse? D'où
+vient qu'ils diffèrent et en grandeur et en éclat? Ce sont aussi des
+questions que la philosophie de la nécessité ne saurait résoudre.
+
+ [Note 193: _Ibid._, p. 557, 173.]
+
+ [Note 194: LEIBNIZ, _Théod._, p. 605b, 350.]
+
+ [Note 195: _Ibid._, p. 604b, 346-347.]
+
+ [Note 196: LEIBNIZ, _Théod._, p. 604b, 346.]
+
+ [Note 197: _Ibid._, p. 605a, 348.]
+
+Il existe donc dans la nature une multitude de choses qui pourraient
+être autrement qu'elles ne sont: la contingence éclate dans l'univers et
+de toutes parts; il y a une infinité de possibles qui ne sont pas
+réalisés et qui peut-être ne le seront jamais. De plus, ceux qui le sont
+conservent une aptitude inaliénable, soit à se ranger dans un autre
+ordre, soit à se mouvoir différemment. Ainsi les événements sont liés,
+il est vrai; mais ils ne le sont pas à la manière des vérités logiques
+et mathématiques. Leur suite a toujours quelque chose de conditionnel;
+et il suffit, pour la modifier, que des causes adventices agissent du
+dehors. Une horloge, quand elle est montée, ne peut marcher autrement
+qu'elle ne marche. Mais qu'on en retouche les rouages ou qu'on en change
+le balancier, et l'on obtiendra un mouvement nouveau. Voilà l'image de
+l'univers.
+
+Si telle est la malléabilité de l'être, il n'y a plus _d'obstacle
+métaphysique_ à ce que l'âme humaine intervienne de son chef dans le
+cours des événements; et, d'autre part, elle a par nature _de quoi_
+produire de telles interventions. Toute âme, quel que soit son degré de
+développement, a une suite de perceptions qui lui sont propres et qui
+naissent naturellement les unes des autres; «sans qu'elle ait besoin de
+recevoir aucune influence physique du corps: comme le corps aussi de son
+côté s'accommode aux volontés de l'âme par ses propres loix et par
+conséquent ne lui obéit, qu'autant que ces loix le portent[198]». Toute
+âme contient en elle-même le principe intégral de toutes ses actions et
+possède ainsi «une parfaite spontanéité[199]». De plus, l'âme humaine
+n'est pas «bandée aux objets», comme les autres; elle se pense
+elle-même: la spontanéité, en elle, s'imprègne de réflexion. Et voilà
+pourquoi elle peut dans une certaine mesure diriger le cours de ses
+représentations et régler ses désirs; voilà ce qui la rend indépendante
+non seulement à l'égard des autres êtres, mais aussi à l'égard
+d'elle-même[200]; voilà ce qui la fait libre: «le franc arbitre est une
+spontanéité qui se sait, _spontaneitas intelligentis_[201]».
+
+ [Note 198: LEIBNIZ, _Théod._, p. 590b, 291.]
+
+ [Note 199: _Ibid._, p. 593, 300-301.]
+
+ [Note 200: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 253b, 12; _Théod._, p. 590a,
+ 288-289; p. 593b, 301.]
+
+ [Note 201: LEIBNIZ, _De Libertate_, p. 669a.]
+
+Ainsi la liberté suppose trois conditions essentielles: la
+_contingence_, c'est-à-dire «l'exclusion de la nécessité logique ou
+métaphysique»; «la _spontanéité_ avec laquelle nous nous déterminons»;
+«_l'intelligence_ qui enveloppe une connaissance distincte de l'objet de
+la délibération». Or ces trois conditions sont données. Elle existe
+donc. Mais quelle en est la nature intime?
+
+E) Nature de la liberté.--Sorti de la doctrine de la nécessité, Leibniz
+essaie aussi d'échapper à celle de _l'indiffèrence_. C'est entre ces
+deux écueils qu'il tente de s'ouvrir une voie.
+
+Leibniz n'admet pas une «indifférence d'équilibre»; il ne croit pas
+qu'on choisisse jamais quand on n'est nullement sollicité. A ses yeux,
+«un tel choix serait une espèce de pur hazard, sans raison déterminante,
+tant apparente que cachée[202]». Car il n'y a que deux situations
+possibles pour une liberté d'indifférence: ou bien elle manque
+entièrement de motif qui la pousse dans un sens plutôt que dans l'autre;
+ou bien elle se trouve en face de «motifs parfaitement égaux». Or, dans
+les deux cas, tout effort, toute décision, tout commencement, si faible
+qu'on l'imagine, est chose irrationnelle, une contradiction réalisée.
+
+ [Note 202: LEIBNIZ, _Théod._, p. 593b, 303.]
+
+«Vouloir qu'une détermination vienne d'une pleine indifférence
+absolument indéterminée, est vouloir qu'elle vienne naturellement de
+rien. L'on suppose que Dieu ne donne pas cette détermination: elle n'a
+donc point de source dans l'âme, ni dans le corps, ni dans les
+circonstances, puisque tout est supposé indéterminé; et la voilà
+pourtant qui paraît et qui existe sans préparation, sans que rien s'y
+dispose, sans qu'un Ange, sans que Dieu puisse voir ou faire voir
+comment elle existe. C'est non seulement sortir de rien, mais même c'est
+en sortir par soi-même[203].»
+
+ [Note 203: _Ibid._, p. 598a, 320.]
+
+On ne se méprend pas moins, lorsqu'on prête à l'homme la puissance de se
+déterminer en présence de motifs parfaitement égaux[204]; car c'est un
+principe absolu: rien ne se fait sans raison. Or, dans le cas donné, il
+n'y en a pas pour qu'on prenne à gauche plutôt qu'à droite, et
+précisément parce qu'il y en a autant pour aller dans le premier sens
+que dans le second. L'âne de Buridan serait mort de faim entre sa botte
+de foin et sa ration d'avoine, si quelque impulsion secrète n'était
+venue rompre l'équilibre et le tirer ainsi de son mauvais pas[205].
+D'ailleurs, «le cas du parfait équilibre» est chimérique: il ne se
+produit pas dans la réalité, «l'univers ne pouvant jamais être mi-parti,
+en sorte que toutes les impressions soient équivalentes de part et
+d'autre». «Il y a toujours des raisons dans la nature qui sont cause de
+ce qui arrive par hazard ou par le sort[206].» «Quoique je ne voie pas
+toujours la raison d'une inclination qui me fait choisir entre deux
+partis qui paraissent égaux, il y aura toujours quelque impression,
+quoique imperceptible, qui nous détermine[207].» Ainsi l'exige le
+principe des _indiscernables_. Si les deux termes d'une alternative
+donnée étaient absolument semblables, ils n'en feraient plus qu'un. Les
+états de l'âme diffèrent comme les feuilles des bois.
+
+ [Note 204: _Ibid._, p. 594a, 304.]
+
+ [Note 205: LEIBNIZ, _Théod._, p. 594, 306-307; p. 517a, 49.]
+
+ [Note 206: _Ibid._, p. 594b, 307.]
+
+ [Note 207: _Ibid._, p.594a, 305.]
+
+La liberté d'indifférence est donc _impossible_; elle se heurte de front
+au «grand principe de la raison déterminante». De plus, on peut dire
+qu'elle a quelque chose d'_immoral_, La moralité, en effet, enveloppe
+l'amour du bien. Or il n'y a rien de tel dans la liberté d'indifférence;
+vu qu'elle est essentiellement neutre, inaccessible par définition et au
+charme du bien et à celui du mal[208]. Et de là dérivent des conclusions
+graves, qui ébranlent jusqu'aux bases de la science de la vie. «Si la
+justice a été établie arbitrairement et sans aucun sujet, si Dieu y est
+tombé par une espèce de hazard, comme lorsqu'on tire au sort, sa bonté
+et sa sagesse n'y paraissent pas[209]»; ou, si elles y paraissent
+encore, c'est que Dieu, avant de créer le monde, «ne voyait rien de
+meilleur dans la vertu que dans le vice, et que ses idées ne lui
+montraient pas que la vertu fût plus digne de son amour que le vice». Et
+«cela ne laisse nulle distinction entre le droit naturel et le droit
+positif.
+
+ [Note 208: _Ibid._, p. 558a, 175.]
+
+ [Note 209: _Ibid._, p. 558a, 176.]
+
+Il n'y aura plus rien d'immuable ou d'indispensable dans la morale[210]».
+
+ [Note 210: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b, 180.]
+
+Il existe donc une sorte de rapport causal entre la liberté et ses
+motifs. Mais ce rapport ne ressemble pas à ce que l'on voit dans les
+phénomènes mécaniques: il présente un caractère à part qui lui vient de
+la nature spéciale de ses termes constitutifs. C'est une erreur de
+croire que les motifs et la volonté s'actionnent entre eux comme les
+rouages d'une poulie.
+
+La liberté suit toujours le _motif prévalent_; elle le suit d'une
+manière _infaillible_. Car, soit qu'il s'agisse d'êtres purement
+spontanés, soit qu'il s'agisse d'êtres libres, il demeure également vrai
+que «tout ce qui vient de la nature d'une chose est déterminé[211]»,
+puisque le principe de raison suffisante ne peut souffrir d'exception.
+Et ce _motif prévalent_ se manifeste toujours par un _attrait_, qu'il se
+rapporte au devoir ou bien à la passion: il ne meut la liberté qu'autant
+qu'il meut la sensibilité elle-même. «Nous ne voulons à la vérité que ce
+qui nous plaît[212].» Sur ce point, Leibniz ne devine pas Kant; il n'a
+nulle idée d'une action directe de l'idée du devoir sur la volonté pure.
+Et il ne faut pas trop lui en vouloir; tout son siècle en était là: il
+ne s'agissait autour de lui que de l'attrait de la nature opposé à
+l'attrait de la grâce. Théologiens et philosophes ne comprenaient
+l'action des motifs que comme une forme du plaisir; et c'est là, sans
+doute, l'une des raisons pour lesquelles ils ont tant parlé de libre
+arbitre sans pouvoir s'entendre. Il manquait à leurs discussions une
+idée maîtresse qu'ils possédaient, il est vrai, d'une manière implicite,
+mais qui attendait encore de l'avenir la précision de ses contours et sa
+vraie portée.
+
+ [Note 211: _Ibid._, p. 594b, 308.]
+
+ [Note 212: _Ibid._, p. 590a, 289.]
+
+Bien qu'_infaillible_, l'action des motifs n'est point _fatale_, la
+volonté peut être _inclinée, _mais elle ne saurait être
+_nécessitée_[213]. La prévalence du motif dominant «n'empêche point que
+l'homme ne soit maître chez lui[214]». Car, du moment que la liberté est
+une force qui se connaît, elle dispose toujours d'elle-même et garde
+ainsi le pouvoir d'agir autrement qu'elle n'agit en fait; mais en quoi
+consiste au juste cette influence _infaillible_ et qui cependant _ne
+nécessite pas_? C'est un mystère que Leibniz n'essaie pas même
+d'éclaircir. Il va sans cesse répétant la formule des docteurs du moyen
+âge: _non necessario, sed certo_; et il ne l'explique jamais. Il n'a
+qu'une préoccupation, qui est d'échapper au fatalisme spinoziste tout en
+donnant satisfaction au principe de raison suffisante: son attitude est
+défensive. Et pourtant l'on se demande avec inquiétude comment il se
+fait qu'un choix qui peut toujours manquer ne manque jamais en réalité.
+Les grâces suffisantes qui conduisent infailliblement aux enfers sont
+une énigme redoutable, non seulement au coeur, mais encore à la raison.
+
+ [Note 213: LEIBNIZ, _Théod._, p. 611b, 371; p. 599a, 324; _N.
+ Essais_, p. 251b-252a, 6.]
+
+ [Note 214: LEIBNIZ, _Théod._, p. 599b, 326; p. 588a, 282; p. 611a,
+ 369.]
+
+On ne comprendrait pas complètement ce qui fait l'essence de la liberté
+d'après Leibniz, si l'on s'en tenait là. Cette faculté, à ses yeux,
+enveloppe de sa nature une tendance à l'ordre rationnel. Et cette
+tendance, qui en est comme le lest, sert aussi à marquer son degré de
+perfection. On est d'autant moins libre qu'on agit davantage par
+passion; on l'est d'autant plus qu'on agit davantage par raison[215]. Et
+celui-là est le plus libre qui est toujours «déterminé par la raison du
+meilleur[216]».
+
+ [Note 215: LEIBNIZ, _De libertate_, p. 669b.]
+
+ [Note 216: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 263b, 50.]
+
+D'autre part, la tendance à l'ordre, qui fait le fond de la liberté,
+croît avec la connaissance elle-même. «Notre connaissance est de deux
+sortes: distincte ou confuse. La connaissance distincte, ou
+_l'intelligence_, a lieu dans le véritable usage de la raison; mais les
+sens nous fournissent des pensées confuses. Et nous pouvons dire que
+nous sommes exempts d'esclavage en tant que nous agissons avec une
+connaissance distincte, mais que nous sommes asservis aux passions, en
+tant que nos perceptions sont confuses. C'est dans ce sens que nous
+n'avons pas toute la liberté qui serait à souhaiter, et que nous pouvons
+dire avec saint Augustin, qu'étant assujettis au péché, nous avons la
+liberté d'un esclave[217].» Il y a donc une hiérarchie de libertés, de
+même qu'il y a une hiérarchie de pensées; et c'est la seconde de ces
+hiérarchies qui explique la première. Le sage est plus libre que le
+libertin; l'ange, plus libre que l'homme; Dieu, qui n'agit jamais que
+pour le meilleur, est l'idéal éternel et vivant de la liberté. Et cette
+gradation a pour règle le progrès de la connaissance: la liberté est un
+libre amour du bien, qui grandit avec et par la raison.
+
+ [Note 217: LEIBNIZ, _Théod._, p. 590a, 289.]
+
+De cette théorie se dégage une conséquence relative à l'accord du franc
+arbitre et de la prescience divine, ce problème tant de fois agité par
+le moyen âge et aussi par le XVIIe siècle.
+
+Leibniz ne pense pas, comme Descartes et Bossuet, qu'il faille se
+contenter de tenir les deux bouts de la chaîne. Son avis est qu'on peut
+voir comment ils se rattachent l'un à l'autre. «Lorsqu'on prétend,
+dit-il, qu'un événement ne saurait être prévu, on confond la liberté
+avec l'indétermination, ou avec l'indifférence pleine et d'équilibre.»
+Que l'on renonce à cette «chimère»; que l'on ait recours à la théorie de
+la _nécessité morale_; et tout s'explique de soi. D'après cette théorie,
+en effet, il n'y a pas de cas de parfait équilibre; et, d'autre part,
+«l'inclination prévalente» l'emporte toujours. Il y a donc entre le
+présent et l'avenir un lien certain, des points d'attache qui ne
+manquent jamais. Et cela suffit pour que Dieu ait des futurs contingents
+une science qui n'est jamais en défaut. Dieu prévoit les actes libres
+dans leurs causes aussi bien que les autres événements. Toute la
+différence, c'est que ces causes produisent leurs effets _sans
+contrainte_: elles les assurent sans aller jusqu'à les rendre
+nécessaires[218].
+
+ [Note 218: LEIBNIZ, _Théod._, p. 611a, 369; p. 610b, 367; p. 516b,
+ 47-48; p. 552a, 162-166.]
+
+F) Éducation de la liberté.--Leibniz regarde toujours aux conséquences
+pratiques; il se préoccupe sans cesse des vérités religieuses et
+morales: c'est un apologiste du bien autant qu'un philosophe. Il innove
+sans relâche; et cependant on ne vit peut-être jamais un penseur aussi
+sincèrement respectueux des croyances traditionnelles: son souci
+dominant est de «perfectionner» et non de détruire[219].
+
+ [Note 219: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 219a, 21.]
+
+La liberté a des degrés; elle est capable de s'améliorer elle-même.
+Leibniz ne manque pas d'indiquer les procédés à l'aide desquels on en
+peut faire l'éducation. Et il apporte à cette tâche la sagesse d'un Père
+de l'Église, et la pénétration d'un psychologue de génie, tout en
+rattachant ses observations à sa philosophie de la volonté.
+
+Comme «l'inclination prévalente» l'emporte toujours, l'esprit n'a pas de
+pouvoir direct sur ses désirs; il n'a sur eux qu'un pouvoir indirect, «à
+peu près comme Bellarmin voulait que les Papes eussent droit sur le
+temporel des rois[220]». Le secret de la victoire morale est «d'y
+pourvoir de loin» et à force «d'adresse»; «car, dans le moment du
+combat, il n'est plus temps d'user» d'artifices [221]. Il faut se
+préparer des armes par avance, si l'on veut avoir le dessus dans la
+lutte[222].
+
+ [Note 220: LEIBNIZ, _Théod._, p. 599b, 327; _N. Essais_, p. 262b,
+ 48.]
+
+ [Note 221: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 260b, 40.]
+
+ [Note 222: _Ibid._, p. 262b, 48; p. 262a, 47; _Théod._, p. 599b,
+ 326.]
+
+_L'art de se vaincre soi-même consiste principalement à développer la
+puissance de la raison_. «Rien ne serait plus fort que la vérité, dit
+Leibniz en reprenant une pensée d'Aristote[223], si l'on s'attachait à
+la bien connaître et à la faire valoir; et il y aurait moyen sans doute
+d'y porter fortement les hommes. Quand je considère combien peut
+l'ambition et l'avarice dans tous ceux qui se mettent une fois dans ce
+train de vie, presque destitué d'attraits sensibles et présents, je ne
+désespère de rien, et je tiens que la vertu ferait infiniment plus
+d'effet, accompagnée comme elle est de tant de solides biens, si quelque
+heureuse révolution du genre humain la mettait un jour en vogue et comme
+à la mode[224].»
+
+ [Note 223: _Arist., Eth. Eud._, H, 13, 1246b, 32-34, Ed. de Berlin,
+ 1831.]
+
+ [Note 224: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 260a, 37.]
+
+Or il y a plusieurs manières d'accroître la force de la raison et d'en
+assurer l'empire.
+
+La première est la _méditation_. La grande raison pour laquelle il y a
+si peu de vertu sur la terre, c'est que les hommes ne se donnent point
+la peine de se faire des idées distinctes du bien et des motifs qui le
+fondent. D'ordinaire «nos pensées et nos raisonnements, contraires au
+sentiment, sont une espèce de psittacisme, qui ne fournit rien pour le
+présent à l'esprit». «Autant en emporte le vent.» Car «les plus beaux
+préceptes de morale avec les meilleures règles de la prudence ne portent
+coup que dans une âme qui y est sensible». Si l'on veut faire triompher
+l'idée du meilleur, si l'on veut établir en soi le règne de la justice,
+il faut «se recueillir de temps en temps», «s'élever au-dessus du
+tumulte présent des impressions et réfléchir pour tout de bon sur la
+beauté de l'ordre qui se manifeste dans l'univers, sur les perfections
+infinies de Dieu et la valeur souveraine du bien. C'est alors seulement
+qu'on éprouve ces émotions vives et profondes, ces ardeurs
+indescriptibles dont parle Cicéron, et qu'exciterait en nous la beauté
+de la vertu, si nos yeux pouvaient l'entrevoir[225].
+
+ [Note 225: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 257b, 31; p. 259b, 37; p. 262a,
+ 47; p. 302, 2-3.]
+
+Il est aussi très bon de «_s'accoutumer à procéder méthodiquement_ et à
+s'attacher à un train de pensées, dont la raison et non le hazard
+(c'est-à-dire les impressions insensibles et casuelles) fassent la
+liaison[226]». Et, pour cela, il convient de recourir à quelque artifice
+qui nous donne le temps de nous recueillir avant de passer à l'action.
+«Les hommes auraient bien souvent besoin de quelqu'un, établi en titre
+(comme en avait Philippe, le père d'Alexandre le Grand) qui les
+interrompît et les rappelât à leur devoir. Mais, au défaut d'un tel
+officier, il est bon que nous soyons stylés à nous rendre cet office
+nous-mêmes[227].» «Supposons qu'Auguste, prêt à donner des ordres pour
+faire mourir Fabius Maximus, se serve à son ordinaire du conseil qu'un
+philosophe lui avait donné, de réciter l'alphabet grec, avant que de
+rien faire dans le mouvement de sa colère: cette réflexion sera capable
+de sauver la vie de Fabius et la gloire d'Auguste[228].»
+
+ [Note 226: _Ibid._, p. 262a, 47.]
+
+ [Note 227: _Ibid._]
+
+ [Note 228: LEIBNIZ, _Théod._, p. 599b, 326.]
+
+Enfin, «il faut profiter des bons mouvements comme de la voix de Dieu
+qui nous appelle, pour prendre des _résolutions efficaces_. Et comme on
+ne peut pas faire toujours l'analyse des notions, des vrais biens et des
+vrais maux jusques à la perception du plaisir et de la douleur, qu'ils
+renferment, pour en être touché il faut se faire une fois pour toutes
+cette loi: d'attendre et de suivre désormais les conclusions de la
+raison, comprises une bonne fois, quoique non aperçues dans la suite et
+ordinairement par des pensées sourdes seulement et destituées d'attraits
+sensibles[229]».
+
+ [Note 229: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 258a, 32.]
+
+Ce n'est pas assez pour l'homme de bien d'affermir sa raison; il doit
+aussi entreprendre _une lutte directe contre ses appétits_. Et cette
+seconde tâche est importante.
+
+Il faut d'abord qu'il travaille chaque jour à _mortifier ses
+inclinations_, jusqu'à ce qu'il en ait fait les dociles servantes de la
+loi morale; car elles ne portent point en elles-mêmes la règle dont
+elles ont besoin: elles sont comme des coursiers fougueux qu'on forme à
+l'aide d'une longue et sévère discipline. Et ce qui réussit, dans ce
+combat quotidien, c'est moins la violence que la ruse. «François de
+Borgia, général des Jésuites, qui a été enfin canonisé, étant accoutumé
+à boire largement lorsqu'il était homme de grand monde, se réduisit peu
+à peu au petit pied, lorsqu'il pensa à la retraite, en faisant tomber
+chaque jour une goutte de cire dans le bocal qu'il avait coutume de
+vider[230].» Et l'on ne saurait mieux s'entendre à tromper la nature
+pour s'en affranchir.
+
+ [Note 230: _Ibid., _p. 258a, 32.]
+
+En second lieu, il est très utile de recourir à la _diversion_; il
+arrive même assez souvent qu'il n'y a pas d'autre moyen d'échapper à la
+défaite: il se produit des cas où tout est perdu, si l'on n'a soin de
+détourner promptement son esprit de l'objet qui le captive.
+
+ Fertur equis auriga nec audit currus habenas[231].
+
+ [Note 231: _Ibid., _p. 260b-261a, 40.]
+
+«A des sensibilités dangereuses on opposera quelque autre sensibilité
+innocente, comme l'agriculture, le jardinage; on fuira l'oisiveté; on
+ramassera des curiosités de la nature et de l'art; on fera des
+expériences et des recherches; on s'engagera dans quelque occupation
+indispensable, si l'on n'en a point, ou dans quelque conversation ou
+lecture utile et agréable[232].» «Un voyage entrepris tout exprès
+guérira un amant[233]; une retraite nous tirera des compagnies qui
+entretiennent dans quelque mauvaise inclination[234].»
+
+ [Note 232: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 258a, 32.]
+
+ [Note 233: V. _Xenoph. Mem._, I, 3, 13, Ed. Tauchnitz, Leipzig,
+ 1887.]
+
+ [Note 234: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 258a, 32.]
+
+Telle est, aux yeux de Leibniz, la thérapeutique morale, grâce à
+laquelle l'homme se délivre insensiblement, et qui peut, par une série
+de petites ascensions, le conduire jusqu'à la sainteté. Il ne l'a pas
+découverte; on la trouve tout entière dans les Pères spirituels. Mais il
+a le mérite d'en avoir donné une formule psychologique. Toutefois le
+malheur veut qu'il soit difficile d'en voir la signification pratique,
+si la théorie de la nécessité morale est fondée. D'après cette théorie,
+les inclinations ne se font jamais parfaitement équilibre; il y en a
+toujours une qui est prévalente et qui assure par là même son effet:
+tout est prédéterminé de quelque manière. Et alors où se prendre, dans
+ce fleuve de pensées et d'appétitions dont le courant est partout
+vainqueur, pour donner le coup de barre qui sauve? Si loin qu'on remonte
+vers l'origine de la vie, l'écoulement des choses est également
+infaillible; on n'y change jamais rien, bien que l'on y puisse toujours
+changer quelque chose. La liberté, qui signifie seulement contingence,
+n'est donc qu'une triste théorie (grauist): elle peut faire des
+coupables; elle ne concourt jamais à faire d'honnêtes gens.
+
+Je crois qu'il a manqué à Leibniz une idée essentielle: il n'a pas
+remarqué que la loi morale a une action directe sur la volonté pure; il
+n'a point vu que le devoir a une valeur absolue dont le respect s'impose
+dès qu'elle est comprise, en dehors et même à l'encontre de tout attrait
+sensible. Et là cependant doit se trouver la solution du problème. Dans
+cette hypothèse, en effet, on a toujours une raison prévalente de se
+prononcer pour le devoir contre la passion, puisque l'un dépasse l'autre
+de l'infini; on a toujours un motif logiquement péremptoire de rompre la
+chaîne des inclinations, et toute faute morale devient un libre
+relâchement. C'est de l'une des idées nouvelles, émises par Kant, qu'il
+faut partir pour sauver le libre arbitre.
+
+Mais le génie ne travaille jamais en pure perte; et Leibniz, malgré
+cette lacune de fond, ne laisse point d'avoir précisé le problème de la
+liberté morale:
+
+1° Il a fait de la théorie de _l'indifférence_ une critique qui paraît
+définitive;
+
+2° Il a mis dans une lumière plus vive la compénétration essentielle de
+la liberté et de la réflexion;
+
+3° Il faut lui savoir gré d'avoir affirmé si nettement la
+proportionnalité du franc arbitre et de la connaissance, encore discutée
+de son temps;
+
+4° Il a soutenu à bon droit que la liberté est amie de l'ordre, comme
+l'intelligence, et qu'elle y trouve son achèvement.
+
+
+
+
+IV.--DIEU
+
+A) Existence de Dieu.--Leibniz aborde ce problème avec le même esprit
+religieux que l'on trouve dans Platon au dixième livre des Lois:
+l'existence de Dieu lui paraît indiscutable; «son évidence, dit-il,
+égale, si je ne me trompe, celle des démonstrations mathématiques[235]».
+Il croit, d'autre part, «que presque tous les moyens qu'on a employés
+pour prouver l'existence de Dieu sont bons» et peuvent servir, pourvu
+qu'on les «perfectionne[236]»; et c'est à cet achèvement de l'oeuvre des
+siècles qu'il essaie de concourir.
+
+ [Note 235: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 373b, 1.]
+
+ [Note 236: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 375b, 7.]
+
+On peut ramener à deux chefs principaux les différentes preuves qu'il
+apporte: les unes sont d'ordre _idéologique_ et les autres d'ordre
+_cosmologique_.
+
+1° _Preuves idéologiques_.--La preuve de saint Anselme[237], que tous
+les scolastiques ont méprisée, «sans excepter même le Docteur angélique»
+et que Descartes a reprise, n'est pas un paralogisme, comme on l'a dit
+tant de fois; «c'est une démonstration imparfaite[238]».
+
+ [Note 237: R.P. RAGEY, _Argument de saint Anselme_, p. 19, notes.]
+
+ [Note 238: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 374b-375a, 7; _De la
+ démonstration cartésienne de l'existence de Dieu du R.P. Lami_, p.
+ 177a.]
+
+Lorsqu'on affirme que l'idée de Dieu ou de l'Être infini enveloppe
+l'existence effective, «on suppose tacitement» que Dieu «est
+possible[239]». Mais on ne le fait point voir, et l'argument tout entier
+demeure hypothétique. En second lieu, on ne montre pas non plus d'une
+façon suffisamment claire comment la possibilité de Dieu ou de l'Être
+infini entraîne son existence.
+
+ [Note 239: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 375a, 7; _De la démonstr.
+ cart..._, p. 177a; _Epist. ad Hermannum Conringium_, p. 78.]
+
+Mais ce sont là deux lacunes que l'on peut combler en prenant la
+question d'un biais nouveau.
+
+L'Infini «est une suite simple de l'être possible». Or il n'y a pas de
+raison pour que cette suite s'arrête à tel point plutôt qu'à tel autre.
+Il n'y a pas de raison non plus pour que le nombre des éléments
+qu'enferme «l'être possible», soit celui-ci plutôt que celui-là: il faut
+de toute rigueur ou qu'il soit illimité, ou qu'il se réduise à zéro; et
+cette dernière hypothèse est manifestement erronée, vu que nous savons
+par notre expérience qu'il y a du possible[240].
+
+ [Note 240: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708a, 40-41; _De la démonstr.
+ cart..._, p. 177.]
+
+L'idée de l'Être infini n'implique donc aucune contradiction. Le premier
+point en litige se trouve démontré; et l'on peut aussi mettre le second
+dans une lumière plus vive, à l'aide d'une théorie plus profonde des
+possibles.
+
+Les possibles ne sont pas choses inertes: ils enveloppent une tendance à
+l'existence actuelle, à peu près comme la matière enveloppe «une
+exigence à l'extension». Il se fait entre eux une sorte de combat
+éternel qui vient de leur effort vers le meilleur; ce sont des
+«prétendants» à la vie, dont chacun tâche de l'emporter dans la lutte.
+Et il faut bien qu'il en soit ainsi: car autrement rien n'aurait jamais
+existé. L'actuel ne s'explique, en définitive, que par le logique; et le
+logique, de son côté, n'explique l'actuel que s'il y va d'un élan
+interne.
+
+La tendance des possibles à l'existence est d'autant plus grande qu'ils
+ont plus de _réalité_, de _perfection_, ou _d'intelligibilité_; car tous
+ces termes signifient une seule et même chose[241].
+
+ [Note 241: LEIBNIZ, _Théod._, p. 566a, 201.]
+
+En Dieu, cette tendance est souveraine en vertu même de son infinité.
+Et, par conséquent, il ne se peut point qu'elle n'aboutisse pas. Dieu
+existe donc par le fait qu'il est possible. Pour lui, l'existence et la
+possibilité ne font qu'un.
+
+Et l'on peut dire, en toute vérité, que ce spinozisme mitigé[242]
+précise Descartes et Bossuet[243]. Mais, en même temps, il prépare Kant,
+en soulevant la question de la possibilité de l'Être infini; de plus, il
+annonce Hegel, qui, s'inspirant de la théorie leibnizienne des
+possibles, y verra la raison dernière des choses et fera de Dieu une
+hypothèse superflue.
+
+ [Note 242: SPINOZA, _Eth._, I, Prop. 11, Ed. Charpentier, Paris.]
+
+ [Note 243: Bossuet, _Elév. sur les mystères_, I, p. 323, Ed.
+ Charpentier, Paris.]
+
+Avec l'idée de Dieu se trouve en notre âme une multitude indéfinie
+d'autres idées. Et là réside une autre preuve de son existence. Notre
+entendement est comme imprégné de divinité; elle y éclate de toutes
+parts. Outre la nécessité conditionnelle, qui vient de ce qu'un sujet
+donné exige essentiellement tel ou tel prédicat, nos idées ont une
+nécessité interne, qui est absolue. Chacune d'elles est _supposable_ à
+l'indéfini, dans tous les temps et tous les pays: chacune d'elles
+enveloppe un fond d'éternité. «Où seraient ces idées, si aucun esprit
+n'existait...?» «Cela nous mène enfin au dernier fondement des vérités,
+savoir à cet esprit suprême et universel qui ne peut manquer d'exister,
+et dont l'entendement, à dire vrai, est la région des vérités
+éternelles, comme saint Augustin l'a reconnu et l'exprime d'une manière
+assez vive[244].» Et là encore Leibniz, comme d'ailleurs les autres
+philosophes de son temps, ouvre la voie à l'hégélianisme. A quoi bon
+recourir à «l'existence d'une substance nécessaire» pour fonder les
+idées, puisque leur nécessité est interne et que, de la sorte, elles se
+fondent elles-mêmes? Pourquoi les situer en Dieu, vu qu'étant éternelles
+de leur nature, elles se suffisent?
+
+ [Note 244: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 319b-380a, 13; _Monadol._, p.
+ 708b, 44; _Théod._, p. 561b, 184.]
+
+2° _Preuves cosmologiques_.--D'après Spinoza, tout est nécessaire en
+nous et en dehors de nous; la contingence, à ses yeux, n'est qu'une
+apparence: elle se réduit à l'ignorance où nous sommes des causes
+réelles.
+
+Leibniz s'élève contre cette conception qu'il regarde comme entachée
+d'apriorisme. Il pense, comme on l'a vu plus haut à propos de la
+liberté, qu'il n'y a rien d'absolument nécessaire, ni dans la loi qui
+veut que l'action soit égale à la réaction, ni dans la loi de
+continuité, ni dans la loi de conservation de la même quantité de force
+vive. A son sens, le temps, l'espace et la matière, étant «uniformes et
+indifférents à tout», pouvaient recevoir d'autres mouvements et figures
+et dans un autre ordre. Outre le monde qui existe, il y a «une infinité
+d'autres mondes» qui sont possibles et qui sont également des candidats
+à l'existence, mais des candidats malheureux. Il faut donc qu'il y ait
+eu choix: il faut qu'il existe une intelligence souveraine qui soit
+venue donner la préférence à l'assemblage actuel des choses[245]. «Et
+comme tout est lié, il n'y a pas lieu d'en admettre plus d'une[246].»
+«Mais cet argument, qui ne paraît que d'une certitude morale, ajoute
+Leibniz, est poussé à une nécessité tout à fait métaphysique par la
+nouvelle espèce d'harmonie que j'ai introduite, qui est l'harmonie
+préétablie.» Car chacune des âmes, «exprimant à sa manière ce qui se
+passe au dehors et ne pouvant avoir aucune influence sur les autres
+êtres particuliers, ou plutôt, devant tirer cette expression du propre
+fonds de sa nature, il faut nécessairement que chacune ait reçu cette
+nature (ou cette raison interne des expressions de ce qui est au dehors)
+d'une cause universelle, dont ces Êtres dépendent tous, et qui fasse que
+l'un soit parfaitement d'accord et correspondant avec l'autre; ce qui ne
+se peut sans une connaissance et puissance infinies[247].» Et c'est cela
+surtout qui fait ressortir la grandeur des perfections divines.
+
+ [Note 245: LEIBNIZ, _Théod._, p. 506a, 7.]
+
+ [Note 246: _Ibid._]
+
+ [Note 247: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 376, 10.]
+
+De la contingence de _l'ordre_, on peut induire la contingence du
+_mouvement_ lui-même. Si la matière n'est pas déterminée de sa nature à
+tel mouvement plutôt qu'à tel autre, elle n'en a aucun qui soit inhérent
+à son essence; et, par conséquent, il faut qu'il existe un moteur qui
+l'ait mise en branle: le mouvement vient d'une autre cause que la
+matière. Or cette cause, il est inutile de la chercher dans le détail
+infini «d'autres contingents antérieurs»; car on ne fait par là que
+reculer la question. Il est donc de rigueur qu'il y ait «hors de la
+suite, ou séries de ce détail» une substance nécessaire où il «ne soit
+qu'éminemment, comme dans la source, et c'est ce que nous appelons
+Dieu». De plus, «cette substance étant une raison suffisante de tout ce
+détail, lequel aussi est lié partout, il _n'y a qu'un Dieu, et ce Dieu
+suffit_[248]».
+
+ [Note 248: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708a, 36-39; _Principes de la
+ nature et de la grâce_, p. 716, 8.]
+
+La contingence du _mouvement_ entraîne à son tour la contingence de la
+_matière_. Si la matière, en effet, est essentiellement indifférente au
+mouvement, elle ne contient de soi aucune action qui la détermine; et,
+dès lors, elle n'est, avant de passer à l'existence effective, qu'une
+simple abstraction. Il faut qu'elle ait été créée; or toute création
+suppose comme cause une puissance infinie.
+
+B) La création.--Les possibles ont une tendance à se réaliser par
+eux-mêmes; mais cette tendance ne leur suffit pas. Elle est limitée de
+sa nature; de plus, «comme tous les possibles ne sont point compatibles
+entre eux dans une même suite d'univers», ils s'arrêtent les uns les
+autres dans leur élan vers l'existence. Il faut que Dieu, qui en a
+l'éternelle et pleine intuition, vienne du dehors y faire un choix et
+donne la grâce efficace à la combinaison qu'il préfère[249]. Il semble
+donc bien que, d'après Leibniz, l'univers ne sorte pas tout entier du
+néant. La création lui apparaît au fond comme un épanouissement des
+possibles, comme «une fulguration» des idées divines à travers le temps
+et l'espace[250]: c'est «une émanation» des intelligibles, qui se fait
+en Dieu même sous le libre effort de sa volonté[251]. Et, si cela n'est
+pas du Spinoza, c'est au moins du Schelling. Leibniz, il est vrai, se
+garde de recourir à une formule aussi nette que celle de ces deux
+derniers philosophes. Il a mille manières de nuancer ses pensées, de les
+tourner, de les grandir et de les amoindrir. Mais on sent bien qu'il est
+sur la pente du monisme.
+
+ [Note 249: LEIBNIZ, _Théod._, p. 562b, 189; p. 565b-566a, 201.]
+
+ [Note 250: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708b, 47.]
+
+ [Note 251: LEIBNIZ, _Remarques sur le sentiment du P. Malebranche_,
+ p. 452b.]
+
+Quoi qu'il en puisse être de ce point difficile, la création, pour
+Leibniz, ne cesse point avec la production même de l'être créé; elle
+dure autant que lui, et en vertu de son essentielle contingence. «La
+créature dépend continuellement de l'opération divine»; et cette
+«dépendance est aussi grande dans la suite, que dans le commencement».
+Elle porte que la créature «ne continuerait point d'exister, si Dieu ne
+continuait pas d'agir[252]». Mais Leibniz ne veut point que l'on entende
+la _création continuée_ à la manière de Descartes: il lui semble étrange
+que l'être contingent n'existe jamais, qu'il soit toujours naissant et
+toujours mourant[253]. D'après lui, l'opinion cartésienne est contraire
+à la notion de la monade. La monade n'est pas une pure puissance; comme
+on l'a vu plus haut, elle enveloppe toujours quelque effort: ce qui en
+fait le fond, c'est la tendance à persévérer dans l'être, et par là même
+à prendre une durée continue. Or Dieu ne défait pas d'une main ce qu'il
+a fait de l'autre: il adapte toujours son action aux conditions
+naturelles de ses propres oeuvres[254].
+
+ [Note 252: LEIBNIZ, _Théod._, p. 615b, 385.]
+
+ [Note 253: _Ibid._, p. 614b, 382; p. 615a, 384.]
+
+ [Note 254: _Ibid._, p. 615a, 383.]
+
+Si la conservation n'est qu'une création continuée, elle a
+nécessairement les mêmes effets qu'elle. Lorsque Dieu produit la chose,
+«il la produit comme un individu, et non pas comme un universel
+logique»; «il produit son essence avant ses accidents, sa nature avant
+ses opérations, suivant la priorité de leur nature»; mais tout cela se
+fait «dans le même moment[255]». Voilà donc aussi ce qui a lieu par la
+suite pendant toute la durée de chaque être: substance, facultés,
+accidents et actions, tout est toujours également envahi, dominé et
+comme soutenu au-dessus du néant par le concours de Dieu: Dieu nous fait
+à chaque instant tels que nous sommes et avec toutes nos déterminations.
+
+ [Note 255: _Ibid._, p. 616b, 390; p. 616b, 388.]
+
+Comme effrayé d'une solution si grosse de conséquences, et qui se trouve
+pourtant à l'état implicite dans saint Thomas d'Aquin, Leibniz
+s'empresse d'ajouter que, «si la créature ne concourt point avec Dieu
+pour se conserver», il ne voit «rien qui l'empêche de concourir avec
+Dieu pour la production de quelque autre chose, et particulièrement de
+son opération interne, comme serait une pensée, une volition, choses
+réellement distinctes de la substance[256]»; et son intention est de
+sauver au moins le libre arbitre, défendu par ailleurs avec tant de
+persévérance. Mais le principe sur lequel il se fonde est plus fort que
+sa bonne volonté; il renverse d'un coup toute sa théorie de la monade.
+Pour qui l'admet, «Dieu fait tout[257]», suivant l'expression de Bayle;
+et, si l'être est essentiellement action, comme l'a compris Leibniz
+lui-même, Dieu est tout. La théorie de la conservation ouvre une autre
+porte sur le spinozisme.
+
+ [Note 256: LEIBNIZ, _Théod._, p. 617a, 391.]
+
+ [Note 257: _Ibid._, p. 615b, 386.]
+
+La création suppose un choix; et ce choix lui-même n'a pu se produire
+sans _motif_. «Dans la région des vérités éternelles se trouvent tous
+les possibles, et, par conséquent, tant le régulier que l'irrégulier; il
+faut une raison qui ait fait préférer l'ordre et le régulier[258].» Or
+cette raison ne peut être que l'attrait du _meilleur_. Car Dieu, étant
+souverainement parfait, est aussi souverainement bon. Et «d'avancer
+qu'il sait ce qui est meilleur, qu'il le peut faire, et qu'il ne le fait
+pas, c'est avouer qu'il ne tenait qu'à sa volonté de rendre le Monde
+meilleur qu'il n'est»; c'est dire qu'il manque de bonté[259].
+
+ [Note 258: _Ibid._, p. 562b, 189.]
+
+ [Note 259: LEIBNIZ, _Théod._, p. 563b, 194; p. 506, 8; p. 573b,
+ 228.]
+
+«La sagesse de Dieu, non contente d'embrasser tous les possibles, les
+pénètre, les compare, les pèse les uns contre les autres, pour en
+estimer les degrés de perfection ou d'imperfection, le fort et le
+faible, le bien et le mal: elle va même au-delà des combinaisons finies,
+elle en fait une infinité d'infinies, c'est-à-dire une infinité de
+suites possibles de l'Univers, dont chacune contient une infinité de
+Créatures; et par ce moyen la Sagesse divine distribue tous les
+possibles qu'elle avait déjà envisagés à part, en autant de systèmes
+universels, qu'elle compare encore entre eux: et le résultat de toutes
+ces comparaisons et réflexions, est le choix du meilleur d'entre tous
+ces systèmes possibles, que la sagesse fait pour satisfaire pleinement à
+la bonté; ce qui est justement, le plan de l'univers actuel[260].»
+
+ [Note 260: _Ibid._, p. 573a, 225.]
+
+Bien que motivé par l'idée du meilleur, le décret de créer demeure
+libre. «Dieu est porté à tout bien; le bien, et même le meilleur,
+l'incline à agir; mais il ne le nécessite pas: car son choix ne rend
+point impossible ce qui est distinct du meilleur; il ne fait point que
+ce que Dieu omet implique contradiction[261].» Et, d'autre part, il ne
+fait point non plus que Dieu cesse de se posséder lui-même par sa
+réflexion et de disposer à son gré de son énergie toute-puissante. Le
+Créateur, sous l'action du principe qui le porte à créer, est
+entièrement exempt et de toute nécessité externe et de toute nécessité
+interne.
+
+ [Note 261: _Ibid._, p. 574, 230.]
+
+Il est vrai que le problème de la liberté divine se complique d'une
+difficulté spéciale. Quand il s'agit de l'homme, on a simplement à se
+demander s'il n'y a pas un rapport nécessaire entre sa volonté et les
+motifs ou mobiles qui l'actionnent. Quand il est question de Dieu, il
+faut savoir en plus s'il n'y a pas un rapport nécessaire entre son
+action _ad extra_ et son essence elle-même. Dieu est souverainement
+parfait; dès lors ne faut-il pas, et de rigueur logique, que toutes ses
+décisions et opérations le soient aussi? conçoit-on de quelque manière
+qu'un être qui est la bonté suprême, puisse choisir autre chose que le
+meilleur? Entre Dieu et la préférence du moins mauvais, n'y a-t-il pas
+la même connexion qu'entre une proposition mathématique et ses
+corollaires? Leibniz se pose la question[262]. Et sa réponse est
+celle-ci: «_métaphysiquement_ parlant», Dieu «pouvait choisir ou faire
+ce qui ne fût point le meilleur; mais il ne le pouvait point
+_moralement_ parlant[263]». Dieu n'est pas une force brute qui se
+déploie en un nombre infini d'attributs infinis, comme l'a imaginé
+Spinoza; c'est un être personnel. Or la perfection de l'être personnel
+ne consiste pas à subir mécaniquement l'action du meilleur. Elle a
+quelque chose de plus spontané et, par là même, de plus noble: c'est le
+libre et indéfectible amour du bien.
+
+ [Note 262: LEIBNIZ, _Théod._, p. 556b, 171; p. 575a, 234.]
+
+ [Note 263: _Ibid._, p. 574b, 230; p. 575, 234 et 235.]
+
+C) L'origine du mal.--Si Dieu crée librement, et sous l'action de l'idée
+du meilleur, comment se fait-il que le désordre, et sous toutes ses
+formes, occupe une si grande place dans le monde? Quel moyen de
+concilier l'optimisme qui se fonde sur l'idée de la perfection infinie
+de Dieu avec le pessimisme que nous inspire, comme malgré nous, le
+spectacle de l'inachèvement des choses? _Si Deus est, unde malum_[264]?
+
+ [Note 264: _Ibid._, p. 509b, 20.]
+
+Leibniz sent vivement la difficulté de cet effroyable problème, qui
+devait tant tourmenter notre siècle; et il l'envisage sous tous ses
+aspects, avec l'espérance de lui trouver une solution qui sorte de sa
+philosophie. Il s'efforce, en premier lieu, de _réduire à sa juste
+mesure le sentiment que nous avons du mal_ inhérent aux choses; puis, il
+en essaie une explication qui dérive à la fois de sa théorie de la
+matière et de sa théorie des possibles.
+
+La vie n'est pas parfaite, sans doute: «il y règne une certaine
+médiocrité». Cependant il y a «incomparablement plus de bien que de mal»
+dans le monde; on y trouve en somme plus de plaisirs que de douleurs,
+plus de vertus que de vices. Les maisons sont infiniment plus nombreuses
+que les hôpitaux, et les foyers honnêtes que les prisons[265]. Nous
+exagérons «les défauts du monde entier, ces taches d'un soleil, dont le
+nôtre n'est qu'un rayon[266]». Et cette exagération tient à deux causes
+principales, qui ne viennent que de nous, et dont l'une est _d'ordre
+moral_ l'autre d'ordre _intellectuel_.
+
+ [Note 265: LEIBNIZ, _Théod._, p. 548b, 148.]
+
+ [Note 266: _Ibid._, p. 548b, 149; p. 582-583, 262-263.]
+
+Nombre d'hommes ne remarquent que les infortunes, les injustices et les
+souffrances dont ils sont victimes ou témoins. Le désordre est la seule
+chose à laquelle ils fassent attention. Ils voient l'univers entier à
+travers le voile assombrissant de leur mélancolie et se figurent qu'il
+est mauvais, parce qu'ils sont tristes. Il faudrait cependant s'exercer
+à regarder la vie sous un jour plus vrai; et l'on s'apercevrait alors
+que, si les roses ont des épines, les épines ont des roses[267].
+
+ [Note 267: _Ibid._, p. 548b, 148; p. 549a, 151.]
+
+De plus, si nous devenons pessimistes, c'est parce que nous ne nous
+faisons pas de l'univers une _idée suffisamment compréhensive_.
+
+D'abord, nous jugeons du _tout_ qu'il compose par _l'infime partie_ que
+nous en connaissons. Attachés à cette terre, qui est sans doute l'une
+des portions les moins belles de l'oeuvre divine, et ne la connaissant
+elle-même que d'une manière très imparfaite, nous prétendons interpréter
+la nature entière d'après ce que nous y remarquons. C'est là une erreur
+manifeste, analogue à celle que commettrait un voyageur en jugeant du
+plan d'un édifice pour avoir aperçu de biais l'une de ses
+dépendances[268]. «Si nous connaissions la cité de Dieu telle qu'elle
+est, nous verrions que c'est le plus parfait état qui puisse être
+inventé; que la vertu et le bonheur y régnent, autant qu'il se peut,
+suivant les loix du meilleur; que le péché et le malheur (que des
+raisons d'ordre suprême ne permettaient point d'exclure de la nature des
+choses) ne sont presque rien en comparaison du bien, et servent même à
+de plus grands biens. Or, puisque ces maux devaient exister, il fallait
+bien qu'il y eût quelques-uns qui y fussent sujets; et nous sommes ces
+quelques-uns. Si c'étaient d'autres, n'y aurait-il pas la même apparence
+du mal? ou plutôt, ces autres ne seraient-ils pas ce qu'on appelle
+Nous[269]?»
+
+ [Note 268: LEIBNIZ, _Théod._, p. 603a, 341; p. 570, 214; p.
+ 543-544a, 134; p. 547, 146; p. 563, 194.]
+
+ [Note 269: _Ibid._, p. 539a, 123.]
+
+En second lieu, nous regardons l'univers du point de vue de _notre
+sensibilité_: nous voulons que le but suprême de la création soit le
+bonheur des créatures raisonnables[270]. Et c'est là une autre illusion,
+que l'amour-propre nous inspire à notre insu. Dieu s'est proposé de
+faire le meilleur des mondes. Or le meilleur des mondes n'est pas
+précisément celui qui procure la plus grande somme de bonheur; c'est le
+plus beau, et par conséquent celui qui comprend le maximum de la variété
+dans le maximum de l'unité. Mais il ne peut y avoir maximum de variété
+que si, de Dieu lui-même jusqu'au grain de sable, il se fait une série
+infinie de dégradations insensibles de la réalité; et cela suppose une
+série parallèle d'imperfections croissantes. Il ne peut y avoir maximum
+d'unité que si les êtres qui composent l'univers sont liés entre eux
+d'après des lois constantes. Or ces liaisons n'existeraient point, «s'il
+n'y avait que des esprits»: elles supposent la matière; et voilà
+précisément la source directe de toutes les ignorances, de toutes les
+fautes et de toutes les infortunes[271].
+
+ [Note 270: _Ibid._, p. 537a, 120; p. 582, 263.]
+
+ [Note 271: LEIBNIZ, _Théod._, p. 537a, 120; p. 539, 124.]
+
+Il faut ajouter que la _liberté_, bien qu'entravée et comme alourdie par
+la résistance de la matière, demeure cependant capable d'un progrès
+continu, dont les hommes ne tirent presque aucun souci. Et là se trouve
+une source inépuisable de malheurs: l'abus de notre franc arbitre fait
+que le désordre va sans cesse croissant et en nous et autour de nous. Il
+serait donc plus sage de travailler sérieusement à réformer notre
+conduite, à secouer de plus en plus le joug de nos passions, que de
+reprocher à la Providence des maux qui viennent surtout de notre
+méchanceté[272].
+
+ [Note 272: _Ibid._, p. 583, 264-265.]
+
+Que l'homme corrige son humeur chagrine, qu'il cesse de se regarder
+comme le centre de l'univers et s'exerce en même temps à réduire la
+fougue de ses penchants; qu'il introduise en son âme le règne de
+l'harmonie; et il aura fait un grand pas vers l'intelligence de
+l'harmonie fondamentale des choses.
+
+Toutefois, le problème ne peut se résoudre entièrement à l'aide de
+considérations psychologiques ou morales; il lui faut une _solution
+d'ordre métaphysique_. Si peu considérable que soit le _mal objectif_,
+il est; et il exige une explication.
+
+Platon attribuait la cause du mal à la matière, qu'il croyait incréée et
+indépendante de Dieu; et ce sentiment contient une part de vérité[273].
+«Aussitôt qu'il y a un mélange de pensées confuses, voilà les sens,
+voilà la matière[274].» Or les pensées confuses sont précisément la
+cause de l'ignorance et de l'erreur; le principe de nos passions. Et ce
+sont ces choses qui, à leur tour, produisent tous les autres désordres,
+tant physiques que moraux.
+
+ [Note 273: _Ibid._, p. 510a, 20.]
+
+ [Note 274: _Ibid._, p. 540a, 124.]
+
+Mais on ne peut s'en tenir à la matière telle qu'elle existe dans la
+nature: on ne peut s'arrêter à la _matière réelle_.Car le mal, ne venant
+point de la volonté divine, il lui faut une source éternelle: et la
+matière réelle ne l'est pas[275]. Reste donc que la cause première du
+mal soit contenue dans la _nature idéale_ de la matière, «autant que
+cette nature est renfermée dans, les vérités éternelles» que comprend
+l'entendement divin[276]. «L'imperfection originale» de la créature
+vient de la région des possibles; et, par conséquent, elle est éternelle
+et nécessaire, au même titre que les nombres, les figures et toutes les
+autres essences[277]. Ainsi Dieu n'y peut rien. Il faut ou qu'il ne crée
+pas, ou que, s'il crée, il lui ouvre la porte; le mal «est enveloppé
+dans le meilleur plan» que la sagesse suprême puisse choisir[278]: il y
+tient comme la conséquence à son principe. Dieu trouve donc dans l'objet
+intérieur de son entendement, sinon dans son entendement lui-même, une
+limite essentielle à sa volonté. Et cette antinomie dont la raison
+s'étonne, c'est la raison qui l'exige. La logique est plus forte que
+Dieu: ce que Descartes déclarait illogique.
+
+ [Note 275: LEIBNIZ, _Théod._, p. 614b, 380.]
+
+ [Note 276: _Ibid._, p. 510a, 20.]
+
+ [Note 277: _Ibid._, p. 601b, 335.]
+
+ [Note 278: _Ibid._]
+
+Il se pourrait d'ailleurs «que l'univers allât toujours de mieux en
+mieux, si telle était la nature des choses, qu'il ne fût point permis
+d'atteindre au meilleur d'un seul coup[279]». Et, dans ce cas, rien
+n'empêcherait le genre humain de s'élever par la suite à une plus grande
+perfection que celle que nous imaginons présentement. «Mais la place que
+Dieu a assignée à l'homme dans l'espace et dans le temps borne les
+perfections qu'il a pu recevoir[280].» Il est même permis d'affirmer que
+toute créature, quelle qu'elle soit, trouvera toujours une dernière
+limite à son effort vers le meilleur: le progrès ne saurait être
+indéfini, et le mal ne disparaîtra jamais complètement du monde. S'il
+n'y avait plus de mal, c'est qu'il n'y aurait plus de matière. Mais
+alors tout serait devenu Dieu; et il n'y aurait plus de monde.
+
+ [Note 279: _Ibid._, p. 566b, 202.]
+
+ [Note 280: LEIBNIZ, _Théod._, p. 603a, 341.]
+
+
+
+
+V.--LE BIEN
+
+On peut relever trois idées principales dans la théorie morale qui se
+dégage des écrits de Leibniz: sa notion du _bonheur_; sa notion de _la
+valeur des choses_; et celle qu'il s'est faite des _mobiles de nos
+actions_.
+
+A) Le bonheur.--«Tout le but de l'homme est d'être heureux, dit Bossuet
+dans la première de ses _méditations sur les Evangiles_.» C'est aussi la
+pensée que Leibniz exprime à plusieurs reprises et sous différentes
+formes. A ses yeux, la soif du bonheur est le levier unique de notre
+activité. Nous n'avons aucun dessein, aucune crainte, aucune espérance,
+nous ne produisons aucun effort qui n'ait là son ressort caché et
+toujours tendu. «Nous faisons tout pour notre bien; et il est impossible
+que nous ayons d'autres sentiments, quoi que nous puissions dire[281].»
+Ce n'est pas que l'on soit incapable d'aimer autre chose que soi-même.
+L'amour désintéressé, «celui où l'on ne cherche pas son propre profit»,
+demeure possible[282]. Mais il ne vient jamais entièrement de la tête;
+il y entre toujours quelque joie plus ou moins aperçue qui lui donne
+toute sa force: «L'amour est cet acte ou état actif de l'âme qui nous
+fait trouver notre plaisir dans la félicité ou satisfaction
+d'autrui[283].»
+
+ [Note 281: LEIBNIZ, _Sentiment de M. Leibniz sur le livre de M.
+ l'Archevêque de Cambrai et sur l'amour de Dieu désintéressé_, p.
+ 789b et 790a.]
+
+ [Note 282: LEIBNIZ, _Sentiment de..._, p. 789b; _N. Essais_, p.
+ 246b, 15.]
+
+ [Note 283: LEIBNIZ, _Sentiment de..._, p. 789{b}; _N. Essais_, p.
+ 246b, 15.]
+
+Le bonheur: voilà le cri de la nature. Or la nature ne peut nous tromper
+de tous points; car sa corruption n'est pas radicale, comme l'ont
+prétendu certains protestants de la première heure; elle conserve un
+fond de droiture. Et, par conséquent, l'instinct de félicité que nous y
+trouvons doit contenir de quelque manière l'indication de notre fin
+suprême, de la fin qui se suffit. La morale tout entière ne peut être
+que notre penchant fondamental, purifié à la lumière de la réflexion,
+«exprimé par l'entendement», et élevé à «l'état de précepte ou vérité de
+pratique[284]».
+
+ [Note 284: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 213b; p. 214a, 3.]
+
+Qu'est-ce donc que le bonheur? «C'est un contentement durable», dont on
+sait qu'il est tel. Et ce contentement n'est pas simple de sa nature; il
+enveloppe une multitude de composantes plus ou moins confusément
+perçues: c'est une _synthèse de plaisirs_. Un plaisir isolé ne fait pas
+plus le bonheur «qu'une hirondelle ne fait le printemps», pour employer
+une comparaison d'Aristote; il y faut un concours de la nature entière:
+le bonheur est comme l'écho que produit en notre sensibilité
+l'harmonieux exercice des fonctions de la vie[285].
+
+ [Note 285: LEIBNIZ, _Von der Glückseligkeit_, p. 671a; _N. Essais_,
+ p. 261a, 41.]
+
+Par le fait même que le bonheur est harmonie, il exige une certaine
+coordination des éléments qu'il contient. Les plaisirs des sens
+acquièrent presque toujours une intensité excessive qui les transforme
+en souffrance ou du moins en dégoût; de plus, et par là même, ils nous
+engouffrent dans leur objet et nous empêchent de voir aux conséquences
+qu'ils peuvent entraîner: ce sont comme des vases de tristesse
+enveloppés de joie. Au contraire, les plaisirs de l'esprit sont purs,
+parce qu'ils sont calmes; et ils s'accompagnent toujours de prévoyance.
+Il faut donc choisir ses jouissances et les échelonner en quelque sorte,
+pour arriver à la félicité[286]. Considéré de plus près, le bonheur
+devient une _hiérarchie_ de plaisirs.
+
+ [Note 286: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 261b, 41; p. 264b, 58; _Von der
+ Glückseligkeit_, p. 671a.]
+
+Et cette hiérarchie, ce n'est pas la sensibilité qui la peut établir.
+«Notre penchant va non pas à la félicité proprement, mais à la joie,
+c'est-à-dire au présent[287].» «Les appétitions sont comme la tendance
+de la pierre, qui va le plus droit, mais non pas toujours le meilleur
+chemin vers le centre de la terre, ne pouvant pas prévoir qu'elle
+rencontrera des rochers où elle se brisera, au lieu qu'elle se serait
+approchée davantage de son but, si elle avait eu l'esprit et le moyen de
+s'en détourner[288].» Ou, si l'on veut une autre comparaison, les
+appétitions sont «semblables à un héritier prodigue, qui, pour la
+possession présente de peu de chose, renoncerait à un grand héritage qui
+ne lui pourrait manquer[289]». C'est à l'entendement de subvenir à
+l'insuffisance de la sensibilité. Lui seul a des idées distinctes, lui
+seul pénètre le fond des choses et en déduit les conséquences: lui seul
+sait faire des calculs qui ne trompent pas[290]. Le bonheur est une
+_hiérarchie rationnelle de plaisirs_.
+
+ [Note 287: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 214a, 3.]
+
+ [Note 288: _Ibid._, p. 259a, 36.]
+
+ [Note 289: _Ibid._, p. 265a, 62.]
+
+ [Note 290: _Ibid._, p. 259a. 36; _Von der Glückseligkeit_, p. 672a.]
+
+De plus, cette hiérarchie rationnelle n'est pas _statique,_ comme on l'a
+cru si longtemps; elle est _en progrès continu_.
+
+Dieu jouit, il est vrai, d'une béatitude qui ne souffre aucun
+changement; car il est la pensée adéquate de l'être: il a par essence
+toute la joie possible, vu qu'il a par essence toute la connaissance
+possible.
+
+Mais il en va différemment de l'homme. L'homme s'élève sans cesse de la
+perception confuse à la perception distincte, et par là même d'un
+bonheur moindre à un plus grand bonheur. Sa félicité, à lui, ne peut
+être que le contentement qu'il trouve à la poursuivre toujours sans en
+avoir jamais la plénitude: c'est «pour ainsi dire un chemin par des
+plaisirs[291]». Et le ressort interne qui le pousse en avant, qui lui
+fait continuer sans relâche sa marche ascensionnelle vers la joie d'une
+lumière plus vive et plus pure, n'est autre chose qu'une sorte
+_d'inquiétude constante_(uneasiness), qui lui vient à la fois de son
+esprit et de son affectivité. Il lui reste toujours quelque chose à
+connaître ou du moins à mieux connaître. De plus, il éprouve à chaque
+instant une multitude «d'éléments ou rudiments de douleurs», «qui ne
+vont pas jusqu'à l'incommoder», mais qui «ne laissent pas d'être
+suffisants pour servir d'aiguillon et pour exciter la volonté[292]». De
+là un amas de «petits succès continuels», qui le mettent de plus en plus
+à son aise, soit «en tendant au bien», soit «en diminuant le sentiment
+de la douleur[293]». Et l'on peut raisonner de même à l'égard des
+esprits qui nous sont supérieurs, c'est-à-dire des anges et des
+archanges. Le besoin «est essentiel à la félicité des créatures,
+laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession, qui les
+rendrait insensibles et comme stupides, mais dans un progrès continuel
+et non interrompu à de plus grands biens[294]»: les créatures ne peuvent
+connaître que la forme inquiète du bonheur.
+
+ [Note 291: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 261a, 41.]
+
+ [Note 292: _Ibid._, p. 247a, 6; p. 258b-259a, 36.]
+
+ [Note 293: _Ibid._, p. 258b, 36.]
+
+ [Note 294: _Ibid._, p. 259b, 36.]
+
+Le bonheur se compose de plaisirs; et le plaisir, pris en lui-même, ne
+saurait se définir; car il est chose essentiellement simple. Mais on en
+peut fournir une _définition causale_. Le plaisir est «le sentiment
+d'une perfection», comme la douleur est le sentiment d'une imperfection.
+L'homme veut vivre et d'une vie toujours plus pleine et plus
+harmonieuse: c'est le fond de son être, aussi bien que celui de toutes
+les autres créatures. Et, par conséquent, il se réjouit naturellement de
+tout ce qui tend à développer sa nature, et s'attriste naturellement de
+tout ce qui tend à l'amoindrir[295]. Sur ce point, comme sur beaucoup
+d'autres, que l'on a signalés au passage, Leibniz s'inspire de Spinoza
+et ne fait guère que donner à sa théorie métaphysique du plaisir une
+forme plus humaine.
+
+ [Note 295: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 246b, 1; p. 261b, 42; _Von der
+ Glückseligkeit_, p. 671a.]
+
+B) La valeur des choses.--Si le bonheur est notre fin suprême, c'est
+aussi par le bonheur que tout le reste vaut et rien que par là: les
+êtres n'ont de bonté morale que dans la mesure où ils sont source de
+félicité. Et cette conséquence, Leibniz l'admet.
+
+«On divise, dit-il, le bien en honnête, agréable et utile; mais dans le
+fond, il faut qu'il soit agréable lui-même, ou servant à quelque autre
+chose qui nous puisse donner un sentiment agréable, c'est-à-dire le bien
+est agréable ou utile, et l'honnête lui-même consiste dans un plaisir de
+l'esprit[296].» «Le bien, ajoute-t-il un peu plus loin, est ce qui sert
+ou contribue au plaisir, comme le mal ce qui contribue à la
+douleur[297].» Et il veut parler en cet endroit, non du plaisir brut,
+mais du plaisir en tant qu'il est réglé de manière à faire partie du
+bonheur.
+
+ [Note 296: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 246b, 1.]
+
+ [Note 297: _Ibid._, p. 261b, 42.]
+
+Or, ce qui contribue le plus à l'oeuvre du bonheur, ce sont les _idées
+distinctes_, soit parce qu'elles nous causent directement les joies les
+plus durables et les plus pures, soit parce qu'elles nous servent à
+instituer la véritable arithmétique des plaisirs, soit enfin parce
+qu'elles sont les motifs qui nous poussent le plus puissamment à mettre
+cette arithmétique en exercice[298].
+
+ [Note 298: LEIBNIZ, _De vita beata_, p. 71.]
+
+Les idées distinctes, à leur tour, ont deux sources, dont l'une est
+subjective, et l'autre objective. Un être acquiert d'autant plus d'idées
+distinctes qu'il a plus de force _d'intelligence_; il en acquiert aussi
+d'autant plus que les choses vers lesquelles il se tourne ont un degré
+plus haut _d'intelligibilité._
+
+Mais un être possède d'autant plus et d'intelligence et
+d'intelligibilité qu'il enveloppe moins de matière, et qu'il est par là
+même plus actif; car ce sont là deux choses qui croissent en raison
+inverse l'une de l'autre. Et, partant, ce qui fait en définitive la
+bonté morale d'un être, c'est son degré _d'activité_. Leibniz reste
+d'accord avec lui-même, en éthique comme en métaphysique: c'est du
+principe fondamental de sa philosophie qu'il déduit sa notion du bien.
+
+De cette notion du bien dérive toute une hiérarchie de perfections
+morales.
+
+D'après Malebranche, les êtres n'ont pas seulement des rapports de
+grandeur; ils ont aussi des rapports de qualité. Une plante vaut plus
+qu'un silex, un animal plus qu'une plante, l'homme plus qu'un animal, et
+Dieu infiniment plus que tout le reste, vu qu'il est la cause
+universelle et suprême de la création entière. Leibniz admet une telle
+gradation; et, de plus, il ne se contente pas d'en affirmer l'existence:
+il l'explique ou du moins s'efforce de l'expliquer par sa théorie de
+l'activité.
+
+Nous avons donc, à son sens, une règle de notre estime et de notre
+conduite, qui n'enveloppe rien de conventionnel, que l'opinion des
+hommes n'a point faite, comme le voulait Locke; qui ne vient pas non
+plus de la liberté divine, comme le voulait Descartes: mais qui se fonde
+sur la nature même des choses, qu'il faut tenir pour éternelle et
+nécessaire, au même titre que les vérités géométriques[299]. Et cette
+règle est faite de proportion et d'harmonie, comme les mathématiques, la
+musique et l'architecture: la bonté morale des choses est eurythmie; son
+vrai nom est celui de la beauté[300].
+
+ [Note 299: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 286-287.]
+
+ [Note 300: LEIBNIZ, _Von der Glückseligkeit_, p. 671b; _Réflexions
+ sur l'art de connaître les hommes_, p. 135, Ed. Foucher de Careil,
+ Ladrange, Paris, 1854.]
+
+C) Les mobiles de nos actions.--Sur ce point, Leibniz n'a rien de
+l'excessive austérité de Kant; c'est le plus humain des moralistes.
+
+On peut _agir par plaisir_ jusqu'à concurrence du devoir. Rien de plus
+naturel. Le plaisir, étant le sentiment d'une perfection, enveloppe
+toujours quelque bonté; l'abus seul en est blâmable.
+
+On peut dans la même mesure _agir par passion_. Les passions trouvent
+place dans une vie bien ordonnée et peuvent même servir à la vertu.
+L'amour de soi a sa raison d'être[301]; il suffit de savoir en user.
+L'ambition aussi est légitime de sa nature et peut avoir de bons effets.
+Socrate n'eût pas montré tant de noblesse d'âme, s'il n'avait aimé la
+gloire. Et «n'était-ce pas déjà une grande force d'esprit» que de
+s'assujettir à cette belle passion «que je souhaiterais, écrit Leibniz,
+à tous les hommes? Je dis davantage, quand on aura appris à faire des
+actions louables par ambition, on les fera après par inclination[302]».
+Pourquoi, d'ailleurs, ne pas s'exercer à «surmonter une passion par une
+autre passion»? quel motif de négliger «de si grands aides[303]»?
+
+ [Note 301: _Ibid._, p. 138.]
+
+ [Note 302: _Ibid._, p. 136.]
+
+ [Note 303: _Ibid._, p. 137.]
+
+Il n'est pas défendu non plus de _poursuivre son intérêt_, pourvu que
+l'honnêteté n'en souffre pas. On n'est blâmable «que lorsqu'on préfère
+l'utile prétendu à l'honnête et aux plaisirs plus purs de l'esprit». Il
+est même très moral de songer pratiquement à nos intérêts d'ordre
+supérieur. L'espérance du ciel et la crainte de l'enfer sont des mobiles
+très puissants de la vertu[304].
+
+ [Note 304: LEIBNIZ, _Réflexions sur l'art de..._, p. 142-143.]
+
+Toutefois, ce qui fait le mobile par excellence de la moralité, c'est le
+_plaisir qu'on trouve dans les bonnes actions_. L'homme, il est vrai, ne
+peut se détacher complètement de lui-même; ôter toute émotion à son
+amour, c'est le détruire[305]. Mais il demeure capable de se complaire
+dans le bien rationnel; et cette complaisance, qui prend son objet pour
+fin: voilà ce qui constitue l'honnêteté proprement dite[306].
+
+ [Note 305: LEIBNIZ, _De notionibus juris et justitiæ_, daté de 1693,
+ p. 118, Ed. Erdmann;--_Epist. ad Hanschium_, datée de juillet 1707,
+ p. 446{b}, VI;--_Lettre à M. l'abbé Nicaise_, datée de 1698, p.
+ 791b-792a;--_N. Essais_, p. 246b-247a, 5.]
+
+ [Note 306: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 246b, 1.]
+
+Ce «plaisir de l'esprit se fortifie lui-même et de plus en plus,
+lorsqu'on s'élève jusqu'à l'amour de Dieu: c'est une vérité dont on peut
+fournir deux raisons principales. D'abord, Dieu est l'exemplaire éternel
+et vivant de la sainteté; la beauté morale atteint en lui sa
+plénitude[307]. Et de là un amour du bien qui va toujours croissant chez
+ceux qui prennent la peine de méditer sur ses perfections infinies. De
+plus, Dieu veut l'ordre dont il porte l'idéal en sa nature[308]; il se
+doit à lui-même de le vouloir: il le veut essentiellement. Or le propre
+de l'amour est de faire que celui qui aime se complaise en la volonté de
+l'objet aimé[309].
+
+ [Note 307: LEIBNIZ, _Epist. ad Hanschium_, p. 446b, VI; _Réflexions
+ sur l'art de connaître..._, p. 142-143.]
+
+ [Note 308: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 216b-217a, 12; p. 264b, 55, Ed.
+ Erdmann.]
+
+ [Note 309: LEIBNIZ, _Lettre à M. l'abbé Nicaise_, p. 791b-792a.]
+
+Et une théorie à la fois si juste et si compréhensive révèle un bon sens
+d'ordre supérieur. Leibniz a raison, en particulier, de distinguer
+au-dessous de la zone du _devoir_ la zone de ce qui est simplement
+_permis_: l'obligation morale n'englobe pas tout. Mais il semble que sa
+hiérarchie des mobiles de nos actions ne s'élève pas assez haut. Non
+seulement l'homme est capable de se complaire dans la vertu, d'éprouver
+le plaisir de l'ordre, mais encore il peut accomplir le bien par le fait
+même qu'il le comprend; et il arrive même qu'il le doit. L'impératif
+catégorique s'adresse directement à la volonté pure et s'impose de soi,
+que la sensibilité y trouve son compte ou non. En cette matière, encore
+une fois, Kant parfait Leibniz; personne n'a montré, comme lui, ce qu'il
+y a de rationnel et d'absolu dans les préceptes de la loi morale.
+
+Harmonie, proportion, beauté: ce sont là des termes qui reviennent sans
+cesse sous la plume de Leibniz, principalement lorsqu'il s'agit de
+l'idée du bien: il pense et parle comme un Grec. Il est profondément
+convaincu que tous les systèmes de morale, depuis l'hédonisme jusqu'au
+rationalisme le plus raffiné, se concilient dans sa doctrine à lui: il
+déclare que «le bonheur, le plaisir, l'amour, la perfection, l'être, la
+force, la liberté», si longtemps opposés l'un à l'autre, se donnent en
+quelque sorte le baiser de paix dans son système[310]. Mais il ne croit
+point que cet accord complet se fasse dès cette vie. Si sa pensée lui
+suffit, c'est qu'elle enveloppe, avec le temps, l'éternité elle-même.
+Les choses sont bien, les choses sont parfaites, parce qu'il y a une
+autre existence où l'ordre pourra trouver son achèvement.
+
+ [Note 310: LEIBNIZ, _Von der Glückseligkeit_, p. 672a.]
+
+Il existe une Justice immanente: le bien appelle naturellement le bien,
+et le mal, le mal. «L'intempérance, par exemple, est punie par des
+maladies», et l'avarice par les privations qu'elle impose aux
+avares[311]. Mais cette Justice des choses est lente: on peut y échapper
+la vie tout entière; et il serait impossible de démontrer l'harmonie de
+l'honnête et de l'utile, s'il n'y avait rien au-delà du tombeau. Si le
+monde est le meilleur possible (et il l'est puisqu'il a pour auteur
+l'Être parfait), il faut qu'il existe une autre région où tout crime
+trouve son châtiment et toute bonne action sa récompense: la vie future
+est une _exigence de la loi morale_[312]. De plus, comme Dieu est «le
+centre de toutes les perfections», et que nous en portons naturellement
+l'idée au fond de nous-mêmes, notre coeur ne peut être satisfait que si
+nous en faisons pour ainsi dire une conquête progressive et indéfinie:
+la vie future est une _exigence de l'amour_, tel qu'il se manifeste en
+nous[313].
+
+ [Note 311: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 216b, 217b, 12; _Monadol._, p.
+ 712b, 89-90.]
+
+ [Note 312: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 216b-217a, 12; p. 264b, 55; p.
+ 268, 70.]
+
+ [Note 313: LEIBNIZ, _Epist. ad Hanschium_, p. 446b, VI.]
+
+L'âme humaine, _physiquement_ immortelle en vertu de sa simplicité,
+comme l'âme des animaux, l'est aussi _moralement_. Du moment qu'elle
+«devient raisonnable et capable par là même de conscience et de commerce
+avec Dieu, elle ne perd plus son droit de cité dans la république
+divine[314]». Et c'est grâce à cette continuité d'existence que l'ordre
+s'achève, que la finalité du monde moral s'accomplit.
+
+ [Note 314: LEIBNIZ, _Epist. ad Wagnerum..._, p. 467a, V; _Syst.
+ nouv. de la nature_, p. 125b, 126a, 6-9.]
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+La philosophie de Leibniz s'est développée sous l'influence d'une foule
+de systèmes. Aristote, avec ses _entéléchies_, lui a inspiré, sinon
+fourni, son point de départ. Descartes, Spinoza, Malebranche, Bayle,
+Clarke, Newton, et nombre d'autres penseurs de moindre lignée, ont
+contribué à sa formation, soit en abondant dans le même sens, soit en
+l'obligeant par voie de contradiction à se préciser davantage. Et
+cependant, à partir du jour où Leibniz a découvert l'idée de la monade,
+sa doctrine n'a plus changé de caractère: elle a grandi comme un
+organisme souple et puissant, qui va se transformant toujours sans
+jamais perdre son identité. Elle ressemble «au meilleur des mondes»: il
+est difficile d'imaginer une oeuvre qui soit à la fois plus variée et
+plus une; elle «est toute d'une pièce comme un océan[315]», et elle en a
+l'apparente mobilité. Ce n'est pas, évidemment, que tout s'y rattache
+d'une manière absolument légitime; chaque philosophe, si grand qu'il
+soit, est prédéterminé à pécher contre la logique. Mais l'auteur a un
+point de vue central dont il ne sort jamais et d'après lequel il
+interprète tout le reste.
+
+ [Note 315: LEIBNIZ, _Théod._, p. 506b, 9.]
+
+De cette philosophie, d'ailleurs particulièrement féconde en détails
+finement observés et de tout ordre, se dégage un certain nombre de
+traits principaux qu'il est bon de signaler.
+
+Ce qui frappe de plus en plus au fur et à mesure qu'on étudie la théorie
+de Leibniz, c'est l'_esprit_ qui la pénètre et la dirige. Il est bien
+plus préoccupé de «bâtir» que de «détruire». «Je souhaiterais, dit-il,
+qu'on ressemblât plutôt aux Romains qui faisaient de beaux ouvrages
+publics, qu'à ce roi vandale à qui sa mère recommanda que ne pouvant pas
+espérer la gloire d'égaler ces grands bâtiments, il en cherchât à les
+détruire[316].» Il s'indigne contre ceux «qui, par ambition, le plus
+souvent, prétendent innover[317]»; il ne goûte que les chercheurs qui
+s'aident du passé et du présent en faveur de l'avenir.
+
+ [Note 316: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 219a, 21.]
+
+ [Note 317: _Ibid._]
+
+De plus, sa _méthode_ est en harmonie avec l'esprit qui le domine; il
+lit avec une égale curiosité et les anciens et les modernes, et les
+théologiens et les philosophes, et ceux qui pensent comme lui et ceux
+qui le contredisent. Il approfondit les principes, à la manière d'un
+amateur d'abstractions, et se complaît dans les _particularités_, comme
+un savant. Et, s'il procède ainsi, ce n'est ni pour faire le procès de
+la raison humaine, à l'exemple de Bayle ou de Montaigne, ni pour
+construire une mosaïque d'idées disparates: son but est à la fois plus
+élevé et plus sain: il cherche une _idée supérieure_ où se concilient
+les divergences des théories apparues au cours de l'histoire.
+
+Il faut remarquer aussi le _point de vue_ auquel se place constamment
+Leibniz pour interpréter la nature: c'est celui de l'_intériorité_. La
+substance, à son sens, est un sujet, non une chose. C'est du dedans
+qu'il considère tout le reste, et il pense avec raison que, tout le
+premier, il a vraiment mis en relief le _côté interne_ des choses.
+
+Enfin, la philosophie de Leibniz comprend un certain nombre de grandes
+vues qui ont imprimé à l'esprit humain un élan nouveau, et dont les
+principales sont les suivantes:
+
+a) L'idée de _substance-effort_, conçue comme un intermédiaire entre la
+simple puissance et l'action;
+
+b) L'idée de l'_universelle spiritualité_ des choses;
+
+c) L'idée de l'_existence purement phénoménale_ de la matière, de
+l'espace et du temps;
+
+d) La théorie des _perceptions imperceptibles_, inspirée de Spinoza,
+mais totalement transformée;
+
+e) Le concept de la _contingence_ et celui de la _nécessité morale_, qui
+se complètent l'un l'autre;
+
+f) L'idée des _possibles_, compris comme enveloppant une tendance
+essentielle à se réaliser eux-mêmes;
+
+g) Son _finalisme_, qui est comme le dernier terme auquel aboutissent le
+mécanisme et le dynamisme;
+
+h) Son _optimisme_, d'après lequel le mal est la condition _sine qua
+non_ du meilleur des plans de l'univers.
+
+Toutes ces idées ont influé sur le développement ultérieur de la
+philosophie; et quelques-unes d'entre elles ont exercé une action
+particulièrement profonde.
+
+En faisant de la Monade un principe qui tire de ses virtualités la
+représentation de l'univers et de Dieu, et de la création elle-même un
+épanouissement des intelligibles plutôt qu'une production _a nihilo_; en
+attribuant au concours du Créateur tout ce qu'il y a d'actif et par là
+même de réel dans la créature, Leibniz a ouvert la porte aux théories
+monistes qui devaient apparaître plus tard en Allemagne et se propager
+dans le monde entier. De plus, sa théorie des possibles a été un premier
+pas vers le monisme hégélien, d'après lequel l'intelligible est le fond
+des choses et suffit par lui-même à se réaliser. Et c'est là une
+conception nouvelle dont la philosophie traditionnelle sortira sans nul
+doute, mais dont elle ne semble pas encore sortie. Son premier devoir
+est de s'en rendre compte, si elle tient à faire quelque impression sur
+ses adversaires[318]: «Vetera novis augere et perficere.»
+
+ [Note 318: Voir sur ce point: J. Lachelier, _Du Fondement de
+ l'induction_, p. 62-63, 87, Alcan, Paris, 1898; M. Couailhac, _la
+ Liberté et la Conservation de l'énergie_, p. 252-300, Lecoffre,
+ Paris, 1897.]
+
+
+
+
+MONADOLOGIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+I.--NOTICE
+
+C'est en 1714 que Leibniz composa la _Monadologie_. Il l'écrivit en
+français, pendant son dernier séjour à Vienne, pour le prince Eugène de
+Savoie. Ce prince mit le manuscrit dans une cassette et l'y conserva
+comme un trésor d'un prix inestimable. «Il garde votre ouvrage, écrivait
+à Leibniz M. de Bonneval, ami intime du prince, comme les prêtres de
+Naples gardent le sang de saint Janvier. Il me le fait baiser, puis il
+le renferme dans sa cassette[319].»
+
+ [Note 319: _Guhrauer_, t. II, p. 286.]
+
+Le texte français de la _Monadologie_ fut publié pour la première fois
+en 1840, dans l'édition de J. Ed. Erdmann. Koelher en avait déjà fait une
+traduction allemande; et Hansche, de Leipzig, une traduction latine, qui
+parut en 1721 dans les _Acta eruditorum_, sous ce titre: _Principia
+philosophiæ seu theses in gratiam principis Eugenii conscriptæ_.
+
+Comme l'indique ce titre, la _Monadologie_ est un résumé de la
+philosophie de Leibniz. Mais ce résumé, il est difficile de le bien
+entendre, si l'on ne connaît pas déjà la doctrine dont il formule les
+idées principales. Et c'est la raison pour laquelle on a cru devoir
+commencer par un exposé général de la pensée de l'auteur.
+
+Bien que divisée en propositions numérotées, la _Monadologie_ a un plan
+assez net, qui comprend quatre parties. Leibniz y parle: 1° de la nature
+de la Monade et de ses degrés de perfection (1-35); 2° de l'existence et
+des attributs de Dieu (36-48); 3° de l'univers considéré du point de vue
+divin (49-83); 4° de la morale (84-90).
+
+
+
+
+II.--TEXTE ET NOTES
+
+1. La Monade[320], dont nous parlerons ici, n'est autre chose, qu'une
+substance simple, qui entre dans les composés; simple, c'est-à-dire sans
+parties[321].
+
+ [Note 320: C'est dans une lettre à Fardella, datée de 1697 _(Ed.
+ Erd._, p. 145), que Leibniz a commencé à se servir du terme de
+ Monade (unité). Il n'est pas le premier qui l'ait employé. Ce mot se
+ trouve déjà dans Jordano Bruno, qui philosophait vers la seconde
+ moitié du XVIe siècle; mais il prend, dans cet auteur, un sens assez
+ différent. D'après Jordano Bruno, la Monade n'est point une
+ substance; c'est un élément modal de la Substance, qui est unique et
+ éternelle. De plus, Jordano Bruno ne fait pas de la Monade un
+ _sujet_, mais une _chose_.]
+
+ [Note 321: La _Monadologie_ contient des renvois à la _Théodicée_
+ que Leibniz a écrits de sa main dans la marge de la première copie
+ de cet ouvrage. Nous y adjoindrons un _astérisque_, pour les
+ distinguer des autres références auxquelles nous aurons l'occasion
+ de recourir.
+
+ _Théod._, § l0, p. 482b: Le système de l'harmonie préétablie «fait
+ voir qu'il y a nécessairement des substances simples et sans
+ étendue, répandues par toute la nature».--_Syst. nouv. de la
+ nature_, p. 125a, 3: «Aristote les appelle _Entéléchies premières_.
+ Je les appelle peut-être plus intelligiblement, _Forces primitives_,
+ qui ne contiennent pas seulement l'acte ou le complément de la
+ possibilité, mais encore une activité originale.» Leibniz, comme on
+ peut le remarquer ici, n'emploie pas encore le mot de monade; c'est
+ deux ans plus tard qu'il s'en servira pour la première
+ fois.--_Correspondance de Leibniz et d'Amauld_, p. 639, _Ed. Janet_:
+ «L'étendue est un attribut qui ne saurait constituer un être
+ accompli.»--_Ibid._, p. 631: «L'unité substantielle demande un être
+ accompli et indivisible.»]
+
+2. Et il faut qu'il y ait des substances simples; puisqu'il y a des
+composés; car le composé n'est autre chose, qu'un amas, ou _aggregatum_
+des simples[322].
+
+ [Note 322: _Syst. nouv. de la nature, _p. 124a, 3, _Erdmann_: «Au
+ commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug d'Aristote,
+ j'avais donné dans le vide et dans les atomes, car c'est ce qui
+ remplit le mieux l'imagination; mais en étant revenu, après bien des
+ méditations je m'aperçus qu'il est impossible de trouver les
+ principes d'une véritable unité dans la matière seule, ou dans ce
+ qui n'est que passif, puisque tout n'y est que collection ou amas de
+ parties à l'infini. Or la multitude ne pouvant avoir sa réalité que
+ des _unités véritables_, qui viennent d'ailleurs, et sont tout autre
+ chose que les points dont il est constant que le continu ne saurait
+ être composé; donc pour trouver ces _unités réelles_ je fus
+ contraint de recourir à un atome formel, puisqu'un être matériel ne
+ saurait être en même temps matériel et parfaitement indivisible, ou
+ doué d'une véritable unité. Il fallut donc rappeler et comme
+ réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui; mais
+ d'une manière qui les rendît intelligibles, et qui séparât l'usage
+ qu'on en doit faire, de l'abus qu'on en a fait.»--_Correspondance de
+ Leibniz et d'Arnauld_, p. 639: «Ainsi on ne trouvera jamais un corps
+ dont on puisse dire que c'est véritablement une substance. Ce sera
+ toujours un agrégé de plusieurs.»_--Ibid._, p. 630: «Je crois qu'un
+ carreau de marbre n'est peut-être que comme un tas de pierres, et
+ ainsi ne saurait passer pour une seule substance, mais pour un
+ assemblage de plusieurs. Car supposons qu'il y ait deux pierres, par
+ exemple celui du Grand-Duc et celui du Grand-Mogol; on pourra mettre
+ un même nom collectif en ligne de compte pour tous deux, et on
+ pourra dire que c'est une paire de diamants, quoiqu'ils se trouvent
+ bien éloignés l'un de l'autre; mais on ne dira pas que ces deux
+ diamants composent une seule substance. Or le plus et le moins ne
+ fait rien ici. Qu'on les rapproche donc davantage l'un de l'autre,
+ et qu'on les fasse toucher même, ils n'en seront pas plus
+ substantiellement unis; et quand après leur attouchement, on y
+ joindrait quelque autre corps propre à empêcher leur séparation, par
+ exemple si on les enchâssait dans un seul anneau, tout cela n'en
+ ferait que ce qu'on appelle un uni _per accidens_.» Ainsi des autres
+ corps. On peut dire de chacun d'eux qu'il n'est pas plus une
+ substance «qu'un troupeau de moutons.»]
+
+3. Or là, où il n'y a point de parties, il n'y a ni étendue, ni
+figure[323], ni divisibilité possible[324]. Et ces Monades sont les
+véritables Atomes de la Nature et en un mot les Éléments des choses.
+
+ [Note 323: Si la monade était un «atome matériel» à la façon
+ d'Epicure, elle serait encore étendue, et pourrait avoir une figure.
+ Mais un tel atome ne résout pas le problème; car il ne signifie
+ «qu'une répétition ou multiplicité continuée de ce qui est répandu»
+ (_Lettre_ à M. Foucher, datée de 1693, p. 114b): ce n'est encore
+ qu'un agrégat. Il faut, pour trancher la question, arriver à des
+ éléments qui soient simples, comme la pensée. A «l'atome matériel»,
+ il faut substituer «l'atome formel». Or celui-là, évidemment, n'a
+ plus ni étendue ni figure. On ne le touche pas, on ne l'imagine pas;
+ on le conçoit, et c'est tout. «Quoique je demeure d'accord, que le
+ détail de la nature se doit expliquer _mécaniquement_, il faut,
+ qu'outre l'étendue on conçoive dans le corps une force primitive qui
+ explique _intelligiblement_ tout ce qu'il y a de solide dans les
+ formes des écoles» (_Lettre à un ami sur le cartésianisme_, datée de
+ 1695, p. 123a).]
+
+ [Note 324: _Syst. nouv. de la nature_, p. 125a, 4: «Je voyais que
+ ces formes et ces âmes devaient être indivisibles, aussi bien que
+ notre Esprit, comme en effet je me souvenais que c'était le
+ sentiment de saint Thomas à l'égard des âmes des
+ bêtes.»--_Correspondance de Leibniz et d'Arnauld_, p. 630:
+ «J'accorde que la forme substantielle du corps est indivisible; et
+ il me semble que c'est aussi le sentiment de saint Thomas.»
+ Remarquons cependant que, d'après le Dr Angélique, l'âme des bêtes
+ est, non _indivisible_, mais seulement _indivise._]
+
+4. Il n'y a aussi point de dissolution à craindre, et il n'y a aucune
+manière concevable par laquelle une substance simple puisse périr
+naturellement.
+
+5. Par la même raison il n'y en a aucune, par laquelle une substance
+simple puisse commencer naturellement, puisqu'elle ne saurait être
+formée par composition.
+
+6. Ainsi on peut dire, que les Monades ne sauraient commencer ni finir,
+que tout d'un coup, c'est-à-dire elles ne sauraient commencer que par
+création, et finir que par annihilation; au lieu, que ce qui est
+composé, commence ou finit par parties[325].
+
+ [Note 325: LEIBNIZ déduit ici les conséquences qu'entraîne le
+ concept de la _monade_ relativement à son _origine_ et à sa
+ _destinée_.
+
+ _Théod._, § 89, p. 527b: «Je tiens que les âmes, et généralement les
+ substances simples, ne sauraient commencer que par la création, ni
+ finir que par l'annihilation: et comme la formation de corps
+ organiques animés ne paraît explicable dans la nature, que lorsqu'on
+ suppose _une préformation_ déjà organique, j'en ai inféré que ce que
+ nous appelons génération d'un animal, n'est qu'une transformation et
+ augmentation: ainsi puisque le même corps était déjà animé et qu'il
+ avait la même âme; de même que je juge _vice-versa_ de la
+ conservation de l'âme, lorsqu'elle est créée une fois, l'animal est
+ conservé aussi, et que la mort apparente n'est qu'un enveloppement.»
+
+ V. _Ibid._, p. 527b, 91, la suite de la même théorie appliquée à
+ _l'âme humaine_: «Je croirais, que les âmes, qui seront un jour âmes
+ humaines, comme celles des autres espèces, ont été dans les semences
+ et dans les ancêtres jusqu'à Adam, et ont existé par conséquent
+ depuis le commencement des choses, toujours dans une manière de
+ corps organique... Et cette doctrine est assez confirmée par les
+ observations microscopiques de M. Leeuwenhoek, et d'autres bons
+ observateurs. Mais il me paraît encore convenable pour plusieurs
+ raisons, qu'elles n'existaient alors qu'en âmes sensitives ou
+ animales, douées de perception et de sentiment, et destituées de
+ raison; et qu'elles sont demeurées dans cet état jusqu'au temps de
+ la génération de l'homme à qui elles devaient appartenir, mais
+ qu'alors elles ont reçu la Raison; soit qu'il y ait un moyen naturel
+ d'élever une âme sensitive au degré d'une âme raisonnable (ce que
+ j'ai de la peine à concevoir), soit que Dieu ait donné la Raison à
+ cette âme par une opération particulière, ou (si vous voulez) par
+ une espèce de transcréation.»
+
+ V. aussi sur ce point: _Théod._, p. 618, 396-398; _Correspondance de
+ Leibniz et d'Arnauld_, p. 639-640; _Syst. nouv. de la nature_, p.
+ 125-126a, 4-7; _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, XI; _Epist. ad
+ Wagnerum_, p. 466, IV; _N. essais_, p. 224a, 12; p. 243a, 11; p.
+ 269b, 73; p. 273a, 13; p. 273b, 19; p. 278b, 6: «Cependant il n'y a
+ point de _transmigration_ par laquelle l'âme quitte entièrement son
+ corps et passe dans un antre. Elle garde toujours, même dans la
+ mort, un corps organisé, partie du précédent, quoique ce qu'elle
+ garde soit toujours sujet à se dissiper insensiblement et à se
+ réparer et même à souffrir en certain temps un grand changement.
+ Ainsi au lieu d'une transmigration de l'âme il y a transformation,
+ enveloppement ou développement, et enfin fluxion du corps de cette
+ âme.»
+
+ Dieu pourrait à la rigueur anéantir les âmes au moment de la mort.
+ Mais il ne le fait point, et pour deux raisons. En premier lieu,
+ comme il est souverainement parfait, ses oeuvres ne lui inspirent
+ jamais de repentance; il conserve à l'indéfini ce qu'il a une fois
+ créé. En second lieu, si Dieu détruisait les âmes au fur et à mesure
+ que leurs machines se détraquent, il lui en faudrait créer d'autres,
+ pour les remplacer. Or il obéit à la loi _d'économie_, par le fait
+ même qu'il obéit à la loi _du meilleur_. C'est donc pour toujours
+ que les âmes sont livrées au trafic de la nature: il y a permanence
+ d'énergie psychologique, comme il y a permanence de force vive.
+
+ On remarquera aussi qu'il ne s'agit, dans ce passage important, que
+ de _l'immortalité physique_; Leibniz touchera plus loin au problème
+ de _l'immortalité morale_.]
+
+7. Il n'y a pas moyen aussi d'expliquer, comment une Monade puisse être
+altérée ou changée dans son intérieur par quelque autre créature,
+puisqu'on n'y saurait rien transposer ni concevoir en elle aucun
+mouvement interne, qui puisse être excité, dirigé, augmenté ou diminué
+là-dedans; comme cela se peut dans les composés, où il y a des
+changements entre les parties. Les Monades n'ont point de fenêtres, par
+lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. Les accidents ne
+sauraient se détacher, ni se promener hors de substances, comme
+faisaient autrefois les espèces sensibles des scholastiques. Ainsi ni
+substance ni accident peut entrer de dehors dans une Monade[326].
+
+ [Note 326: V. _sup._, p. 11-12, les raisons d'ordre _métaphysique_,
+ sur lesquelles se fonde cette thèse de l'indépendance absolue de la
+ monade à l'égard de toute influence dynamique extérieure; et _sup._,
+ p. 17-18, les raisons d'ordre _mécanique_ à l'aide desquelles
+ Leibniz essaie également de l'établir.]
+
+8. Cependant il faut que les Monades aient quelques qualités, autrement
+ce ne seraient pas même des Êtres[327]. Et si les substances simples ne
+différaient point par leurs qualités, il n'y aurait pas de moyen de
+s'appercevoir d'aucun changement dans les choses, puisque ce qui est
+dans le composé ne peut venir que des ingrédients simples[328], et les
+Monades étant sans qualités seraient indistinguables l'une de l'autre,
+puisqu'aussi bien elles ne diffèrent point en quantité[329]: et par
+conséquent, le plein étant supposé, chaque lieu ne recevrait toujours,
+dans le mouvement, que l'Équivalent de ce qu'il avait eu, et un état des
+choses serait indistinguable de l'autre[330].
+
+ [Note 327: V. _sup._, p. 7.--_N. Essais_, p. 222a-223b, 2: «Les
+ facultés sans quelque acte, en un mot les pures puissances de
+ l'école, ne sont que des fictions, que la nature ne connaît point,
+ et qu'on n'obtient qu'en faisant des abstractions. Car où
+ trouvera-t-on jamais dans le monde une faculté, qui se renferme dans
+ la seule puissance sans exercer aucun acte? il y a toujours une
+ disposition particulière à l'action et à une action plutôt qu'à
+ l'autre. Et outre la disposition il y a une tendance à l'action,
+ dont même il y a toujours une infinité à la fois dans chaque sujet:
+ et ces tendances ne sont jamais sans quelque effet.»--_De vera
+ methodo..._, p. 111b: «Satis autem ex interioribus metaphysicæ
+ principiis ostendi potest, _quod non agit, nec existere_, nam
+ potentia agendi sine ullo actus initio nulla est.»]
+
+ [Note 328: Il pourrait y avoir du changement; mais on serait dans
+ l'impossibilité de s'en apercevoir, car il ne s'y produirait aucune
+ différence, ni qualitative ni quantitative: Tout serait homogène à
+ la surface, tout se trouvant homogène dans le fond.]
+
+ [Note 329: Et, par là même, elles se confondraient: il n'y aurait
+ qu'une monade créée, comme il n'y a qu'une monade incréée. Ainsi le
+ veut le principe des _indiscernables_. Si le monde est le _meilleur
+ possible_, il est aussi _le plus varié possible_; et, partant, il
+ n'y a pas dans la nature deux êtres réels absolument semblables:
+ Dieu ne fait point de telles «répétitions», qui sont contraires à sa
+ sagesse. Il n'y a pas plus de monades qui se ressemblent de tous
+ points qu'il n'y a dans les forêts deux feuilles qui s'imitent
+ parfaitement l'une l'autre (_Lettres entre Leibniz et Clarke_, p.
+ 755b, 3-4, p. 765, 3 et 4, 5 et 6).]
+
+ [Note 330: «Un état des choses serait _indistinguable_ de l'autre»
+ Il le serait _en soi_, non plus _en apparence_ seulement, comme il
+ est dit plus haut; les divers mouvements de la nature n'en feraient
+ plus qu'un, car c'est un principe qui ne souffre pas d'exception:
+ les semblables ne peuvent être qu'identiques.]
+
+
+9. Il faut même que chaque Monade soit différente de chaque autre. Car
+il n'y a jamais dans la nature, deux Êtres, qui soient parfaitement l'un
+comme l'autre, et où il ne soit possible de trouver une différence
+interne, ou fondée sur une dénomination intrinsèque[331].
+
+ [Note 331: C'est encore ce qu'exige le principe des
+ _indiscernables_. Il ne suffit pas, d'après ce principe, qu'il y ait
+ entre les monades une _différenciation spécifique_; il faut aussi
+ qu'il y ait entre elles une _différenciation individuelle_; et
+ Leibniz développe cette pensée au livre second des _Nouveaux
+ Essais_, ch. I, p. 222b, 2: «Il n'y a point de corps, dit-il, dont
+ les parties soient en repos, et il n'y a point de substance qui
+ n'ait de quoi se distinguer de toute autre. Les âmes humaines
+ diffèrent non seulement des autres âmes, mais encore entr'elles,
+ quoique la différence ne soit point de la nature de celles, qu'on
+ appelle spécifiques. Et selon les démonstrations, que je crois
+ avoir, toute chose substantielle, soit âme ou corps, a son rapport à
+ chacune des autres, qui lui est _propre_; et l'une doit toujours
+ différer de l'autre par des dénominations _intrinsèques_.»]
+
+10. Je prends aussi pour accordé, que tout être créé est sujet au
+changement, et par conséquent la Monade créée aussi, et même que ce
+changement est continuel dans chacune[332].
+
+ [Note 332: _Théod._, § 396, p.618a: «Et je conçois les qualités ou
+ les forces dérivatives, ou ce qu'on appelle formes accidentelles,
+ comme des modifications de l'Entéléchie primitive; de même que les
+ figures sont des modifications de la matière. C'est pourquoi ces
+ modifications _sont dans un changement perpétuel_, pendant que la
+ _substance simple demeure_.»--_Comment. de anima brutorum_, p. 464a,
+ VIII.]
+
+11. Il s'ensuit de ce que nous venons de dire, que les changemens
+naturels des Monades viennent d'un _principe interne_, puisqu'une cause
+externe ne saurait influer dans son intérieur[333].
+
+ [Note 333: _Théod._, § 400, p. 619: «De dire que l'âme ne produit
+ point ses pensées, ses sensations, ses sentiments de douleur et de
+ plaisir, c'est de quoi je ne vois aucune raison. Chez moi, toute
+ substance simple (c'est-à-dire, toute substance véritable) doit être
+ la véritable cause immédiate de toutes ses actions et passions
+ internes; et à parler dans la rigueur métaphysique, elle n'en a
+ point d'autres que celles qu'elle produit.» La nature des monades
+ consiste donc dans «la force». Elles sont «effort» (conatus); ou,
+ plus justement encore, elles ont pour fond «la spontanéité» _(Syst.
+ nouv. de la nature_, p. 125a, 3 et 127, 14; _De Vera Methodo.._,
+ 111b; _Théod._, p. 590b, 291).
+
+ «Late anima idem erit quod vita seu principium vitale, nempe
+ principium actionis internæ in re simplici seu monade existens, cui
+ actio externa respondet» (_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III).)]
+
+12. Mais il faut aussi, qu'outre le principe du changement il y ait un
+_détail de ce qui change_, qui fasse pour ainsi dire la spécification et
+la variété des substances simples.
+
+13. Ce détail doit envelopper une multitude dans l'unité ou dans le
+simple. Car tout changement naturel se faisant par degrés, quelque chose
+change et quelque chose reste; et par conséquent il faut que dans la
+substance simple il y ait une pluralité d'affections et de rapports
+quoiqu'il n'y en ait point de parties.
+
+14. L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans
+l'unité ou dans la substance simple n'est autre chose que ce qu'on
+appelle la _Perception_[334].
+
+ [Note 334: _Lettre III au P. des Bosses_, datée du 11 juillet 1706,
+ p. 438a: «Cum perceptio nihil aliud sit, quam multorum in uno
+ expressio, necesse est onmes Entelechias seu Monades perceptione
+ præditas esse.»--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III: «Isque
+ corresponsus interni et externi seu repræsentatio externi in
+ interno, compositi in simplice, multitudinis in unitate, revera
+ perceptionem constituit» dans le _moi humain_; l'autre se déduit du
+ principe de _continuité_, qui veut que tout soit _un_ dans une
+ variété infinie. A ces deux raisons, on peut en ajouter une
+ troisième qui se tire du _rapport de la monade au monde extérieur_:
+ La monade, étant close et intangible, ne peut avoir de relations
+ avec l'univers qu'autant qu'elle en contient la _représentation_;
+ mais toute représentation suppose la perception _(Syst. nouv. de la
+ nature_, p. 127, 14).]
+
+On a donné plus haut (p. 7-8) deux raisons de la thèse formulée ici par
+Leibniz: l'une se fonde sur _une certaine analogie_ que présentent la
+réduction du multiple à l'un, telle qu'elle a lieu dans la monade, et la
+même opération, telle qu'elle se fait qu'on doit distinguer de
+l'aperception ou de la conscience, comme il paraîtra dans la suite[335].
+Et c'est en quoi les Cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien
+les perceptions dont on ne s'aperçoit pas. C'est aussi ce qui les a fait
+croire, que les seuls Esprits étaient des Monades, et qu'il n'y avait
+point d'Ames des Bêtes ou d'autres Entéléchies[336], et qu'ils ont
+confondu avec le vulgaire un long étourdissement avec une mort à la
+rigueur[337], ce qui les a fait encore donner dans le préjugé
+scolastique des âmes entièrement séparées[338], et a même confirmé les
+esprits mal tournés dans l'opinion de la mortalité des âmes[339].
+
+ [Note 335: V. _sup._, p. 28-30, les considérations sur lesquelles
+ Leibniz fonde l'existence des _perceptions_ qui ne sont point
+ _aperçues_.]
+
+ [Note 336: Leibniz distingue «la _perception_ qui est l'état
+ intérieur de la monade représentant les choses externes, et
+ l'_aperception_ qui est la _conscience_, ou la connaissance
+ réflexive de cet état intérieur» _(Principes de la nature et de la
+ grâce_, p. 715a, 4). Et cette distinction lui permet d'établir une
+ _différence spécifique_ entre l'homme et l'animal (_Ibid.; Epist. ad
+ Wagnerum_ p. 464b, XIII; _Comment. de anima brutorum_, p. 466a, III;
+ _N. Essais_, p.251b, 5). Descartes, au contraire, admettant que
+ toute âme est par essence pensée de la pensée, était dans
+ l'obligation ou de faire des animaux de simples machines, ou de les
+ égaler psychologiquement à l'homme.]
+
+ [Note 337: Il n'y a jamais de mort réelle, pour Leibniz. Toute
+ monade, quelles que soient les métamorphoses de son organisme,
+ conserve toujours au moins quelques _perceptions inaperçues_, vu que
+ son «action essentielle» est la pensée. «Aussi n'y a-t-il personne
+ qui puisse bien marquer le véritable temps de la mort, laquelle peut
+ passer longtemps pour une simple suspension des actions notables, et
+ dans le fond n'est jamais autre chose dans les simples animaux»
+ (_Syst. nouv. de la nature_, p. 125b, 7).--V. aussi: (_Comment. de
+ anima brutorum_, p. 464b, XI; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV).]
+
+ [Note 338: Par le fait même que les cartésiens ne voyaient, dans la
+ nature, que des _esprits_ et des _machines_, ils ont dû admettre
+ qu'après la mort les âmes humaines sont «entièrement séparées».
+ C'est aussi sous la même forme qu'ils ont dû s'imaginer les anges.]
+
+ [Note 339: _N. Essais_, p. 269b, 73: «Ceux qui ont voulu soutenir
+ une entière séparation et des manières de penser dans l'âme séparée,
+ inexplicables par tout ce que nous connaissons, et éloignées non
+ seulement de nos présentes expériences, mais, ce qui est bien plus,
+ de l'ordre général des choses, ont donné trop de prise aux prétendus
+ esprits forts et ont rendu suspectes à bien des gens les plus belles
+ et les plus grandes vérités, s'étant même privés par là de quelques
+ bons moyens de les prouver, que cet ordre nous fournit.»]
+
+15. L'action du principe interne, qui fait le changement ou le passage
+d'une perception à une autre, peut être appelé _appétition_[340]; il est
+vrai, que l'appétit ne saurait toujours parvenir entièrement à toute la
+perception, où il tend, mais il en obtient toujours quelque chose, et
+parvient à des perceptions nouvelles[341].
+
+ [Note 340: Tous les griefs que Leibniz élève, dans cette
+ proposition, contre le cartésianisme, sont formulés et à peu près
+ dans les mêmes termes, au numéro 4 des _Principes de la nature et de
+ la grâce_, p. 715a.]
+
+ [Note 341: La monade «porte avec elle non seulement une simple
+ faculté active, mais aussi ce qu'on peut appeler _force, effort,
+ conatus_, dont l'action même doit suivre, si rien ne l'empêche»
+ (_Théod._, p. 526b, 87); elle enveloppe «une tendance». De plus,
+ cette tendance enveloppe à son tour la perception; elle est donc une
+ véritable appétition; et c'est là le ressort interne, tant cherché,
+ qui meut tout. Il a fallu, pour le trouver, que Leibniz passât
+ d'abord du mécanisme au dynamisme, puis du dynamisme lui-même au
+ psychologisme. C'est la philosophie des _fins_, et non celle des
+ _causes_, qui fournit la solution du problème.]
+
+ [Note 341: V. _sup._, p. 30-31, la loi de développement des
+ monades.]
+
+16. Nous expérimentons en nous-mêmes une multitude dans la substance
+simple, lorsque nous trouvons que la moindre pensée dont nous nous
+appercevons, enveloppe une variété dans l'objet. Ainsi tous ceux, qui
+reconnaissent que l'âme est une substance simple, doivent reconnaître
+cette multitude dans la Monade; et Monsieur Bayle ne devait point y
+trouver de la difficulté, comme il a fait dans son Dictionnaire, article
+_Rorarius_[342].
+
+ [Note 342: Leibniz répond ici à l'objection de Bayle, insérée dans
+ l'article _Rorarius_, et d'après laquelle il ne peut y avoir de
+ cause de changement dans la monade. Voici les paroles de Bayle:
+ «Comme il (Leibniz) suppose avec beaucoup de raison que toutes les
+ âmes sont simples et indivisibles, on ne saurait comprendre qu'elles
+ puissent être comparées à une pendule; c'est-à-dire que, par leur
+ constitution originale, elles puissent diversifier leurs opérations,
+ en se servant de l'activité spontanée qu'elles recevraient de leur
+ Créateur. On conçoit fort bien qu'un être simple agira toujours
+ uniformément, si aucune cause étrangère ne le détourne. S'il était
+ composé de plusieurs pièces comme une machine, il agirait
+ diversement, parce que l'activité particulière de chaque pièce
+ pourrait changer à tout moment le cours de celle des autres; mais
+ dans une substance unique, où trouverez-vous la cause du changement
+ d'opération?»]
+
+17. On est obligé d'ailleurs de confesser, que la _Perception_ et ce,
+qui en dépend, est _inexplicable par des raisons mécaniques_,
+c'est-à-dire par les figures et par les mouvements[343]. Et feignant,
+qu'il y ait une machine, dont la structure fasse penser, sentir, avoir
+perception; on pourra la concevoir aggrandie en conservant les mêmes
+proportions, en sorte qu'on y puisse entrer comme dans un moulin. Et
+cela posé on ne trouvera en la visitant au dedans que des pièces qui
+poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une
+perception. Ainsi c'est dans la substance simple et non dans le composé,
+ou dans la machine, qu'il la faut chercher. Aussi n'y a-t-il que cela
+qu'on puisse trouver dans la substance simple, c'est-à-dire les
+perceptions et leurs changemens. C'est en cela seul aussi que peuvent
+consister toutes les _Actions internes_ des substances simples[344].
+
+ [Note 343: Il y a là un _confirmatur_ de la simplicité de la monade.
+ Aux raisons _métaphysiques_ qui la prouvent s'ajoute une raison
+ d'ordre _psychologique_. Si la monade est _perception_, il faut bien
+ qu'elle soit indivisible, comme notre âme elle-même.]
+
+ [Note 344: _Préf._ *** 2, b, p. 474a.]
+
+18. On pourrait donner le nom d'Entéléchies à toutes les substances
+simples ou Monades créées[345], car elles ont en elles une certaine
+perfection ({~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL
+LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
+UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK
+SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK
+SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL
+LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
+LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
+FINAL SIGMA~}), il y a une suffisance ({~GREEK SMALL LETTER
+ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
+TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
+RHO~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK
+SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}) qui les rend sources de
+leurs actions internes et pour ainsi dire des Automates
+incorporels[346].
+
+ [Note 345: _Théod._, § 87, p. 526b;--_Syst. nouv. de la nature_, p.
+ 125a, 3;--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, II;--_Comment. de anima
+ brutorum_, p. 463, V;--_Principes de la nature et de la grâce_, p.
+ 714a.]
+
+ [Note 346: _Lettre IV au P. des Bosses_, datée du 1er septembre
+ 1706, p. 438b, ad 21: «Bruta puto perfecta esse automata».--_N.
+ Essais_, p. 205a: «Je vois maintenant... comment les animaux sont
+ des automates suivant Descartes et comment ils ont pourtant des âmes
+ et du sentiment suivant l'opinion du genre humain.»--_Correspondance
+ de Leibniz et d'Arnauld_, p. 578: «Comme la notion individuelle de
+ chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à
+ jamais, on y voit les preuves _a priori_ ou raisons de la vérité de
+ chaque événement, ou pourquoi l'un est arrivé plutôt que
+ l'autre.»--_Théod._, p. 620a, 403.]
+
+19. [347]Si nous voulons appeler Ame tout ce qui a _perceptions_ et
+_appétits_ dans le sens général que je viens d'expliquer, toutes les
+substances simples ou Monades créées pourraient être appelées Ames;
+mais, comme le sentiment est quelque chose de plus qu'une simple
+perception, je consens, que le nom général de Monades et d'Entéléchies
+suffise aux substances simples, qui n'auront que cela; et qu'on appelle
+_Ames_ seulement celles dont la perception est plus distincte et
+accompagnée de mémoire[348].
+
+ [Note 347: Leibniz, après avoir déterminé la _nature_ des monades,
+ passe à l'examen de leurs _degrés de perfection_.]
+
+ [Note 348: Dans la variété infinie des monades, se distinguent
+ _trois degrés notables de perfection_, qui ne sont autre chose que
+ _trois degrés notables de la connaissance_. Il y a d'abord des
+ monades qui n'ont que la _perception pure et simple_, c'est-à-dire
+ un mode de pensée tellement «bandé» à son objet qu'il ne se replie
+ jamais sur lui-même, et tellement infime qu'il n'en reste aucune
+ trace perceptible. Et ce sont ces monades que l'on ne peut appeler
+ _âmes_ que _lato sensu_, auxquelles il convient de laisser le nom
+ d'_enléléchies_.]
+
+20. Car nous expérimentons en nous-mêmes un état, où nous ne nous
+souvenons de rien et n'avons aucune perception distinguée, comme lorsque
+nous tombons en défaillance ou quand nous sommes accablés d'un profond
+sommeil sans aucun songe. Dans cet état l'âme ne diffère point
+sensiblement d'une simple Monade[349], mais, comme cet état n'est point
+durable, et qu'elle s'en tire, elle est quelque chose de plus[350].
+
+ [Note 349: L'état de ces monades inférieures est semblable à celui
+ où nous tombons accidentellement, lorsque «nous dormons sans songe»
+ ou que nous sommes évanouis (_Comment. de anima brutorum_ p. 464b,
+ X; _N. Essais_, p. 224a, 11; _Principes de la nature et de la
+ grâce_, p. 715a). C'est une sorte de «stupeur»: «aggregatum confusum
+ multarum perceptionum parvarum nihil eminentis habentium, quod
+ attentionem excitet, stuporem inducit» (_Comment. de anima
+ brutorum_, p. 464b, X).]
+
+ [Note 350: _Théod._, § 64, p.497a.]
+
+21. Et il ne s'ensuit point, qu'alors la substance simple soit sans
+aucune perception. Cela ne se peut pas même par les raisons susdites;
+car elle ne saurait périr, elle ne saurait aussi subsister sans quelque
+affection, qui n'est autre chose, que sa perception: mais quand il y a
+une grande multitude de petites perceptions, où il n'y a rien de
+distingué, on est étourdi; comme quand on tourne continuellement d'un
+même sens plusieurs fois de suite, où il vient un vertige qui peut nous
+faire évanouir et qui ne nous laisse rien distinguer. Et la mort peut
+donner cet état pour un tems aux animaux.
+
+22. Et comme tout présent état d'une substance simple est naturellement
+une suite de son état précédent[351], tellement, que le présent y est
+gros d'avenir.
+
+ [Note 351: _Théod._, § 360, p. 608b: «C'est une des règles de mon
+ système de l'harmonie générale, que le présent est gros de l'avenir,
+ et que celui qui voit tout, voit dans ce qui est ce qui sera.»]
+
+23. Donc puisque réveillé de l'étourdissement, on _s'apperçoit_ de ses
+perceptions, il faut bien, qu'on en ait eu immédiatement auparavant,
+quoiqu'on ne s'en soit point apperçu[352]; car une perception ne saurait
+venir naturellement, que d'une autre perception, comme un mouvement ne
+peut venir naturellement que d'un mouvement[353].
+
+ [Note 352: Lorsque nous commençons à revenir soit «d'un sommeil sans
+ songe», soit d'un évanouissement, nous avons nécessairement une
+ première pensée dont nous nous apercevons. C'est donc qu'auparavant
+ nous en avions d'autres que nous n'apercevions pas, car une pensée
+ ne peut avoir pour antécédent qu'une autre pensée: «Tout se fait
+ dans l'âme, comme s'il n'y avait pas de corps; de même que... tout
+ se fait dans le corps, comme s'il n'y avait point d'âme» _(Réplique
+ aux réflexions de Bayle_, p. 185b).]
+
+ [Note 353: _Théod._, § 401-403, p. 619-620: «Toute perception
+ présente tend à une perception nouvelle, comme tout mouvement
+ qu'elle représente tend à un autre mouvement.»
+
+ Ainsi, le propre des entéléchies ou simples monades est de vivre
+ dans une sorte d'étourdissement dont elles ne se tirent jamais, leur
+ matière première y faisant obstacle.]
+
+24. L'on voit par là, que si nous n'avions rien de distingué et pour
+ainsi dire de relevé, et d'un plus haut goût dans nos perceptions, nous
+serions toujours dans l'étourdissement. Et c'est l'état des Monades
+toutes nues.
+
+25. Aussi[354] voyons-nous que la nature a donné des perceptions
+relevées aux animaux par les soins qu'elle a pris de leur fournir des
+organes, qui ramassent plusieurs rayons de lumière ou plusieurs
+ondulations de l'air pour les faire avoir plus d'efficace par leur
+union. Il y a quelque chose d'approchant dans l'odeur, dans le goût et
+dans l'attouchement et peut-être dans quantité d'autres sens, qui nous
+sont inconnus[355]. Et j'expliquerai tantôt, comment ce qui se passe
+dans l'âme représente ce qui se fait dans les organes.
+
+ [Note 354: Au-dessus des entéléchies, il y a des monades dont la
+ perception s'accompagne de mémoire sans aller jusqu'à la réflexion:
+ ces monades peuvent s'appeler des âmes, et les êtres qui les
+ possèdent sont des animaux.]
+
+ [Note 355: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, X: «Oriuntur
+ perceptiones magis distincte, quando etiam corpus fit perfectius et
+ magis ordinatum.»--_Théod._, p. 540a, 124: «Ces corps organiques»,
+ où les âmes sont enveloppées, «ne diffèrent pas moins en perfection
+ que les esprits à qui ils appartiennent».--_Principes de la nature
+ et de la grâce_, p. 715a, 4: «Mais quand la Monade a des organes si
+ ajustés, que par leur moyen il y a du relief et du distingué dans
+ les impressions qu'ils reçoivent, et par conséquent dans les
+ perceptions qui les représentent (comme, par exemple, lorsque par le
+ moyen de la figure des humeurs des yeux, les rayons de la lumière
+ sont concentrés et agissent avec plus de force), cela peut aller
+ jusqu'au sentiment, c'est-à-dire, jusqu'à une perception accompagnée
+ de mémoire.» Leibniz admet qu'il existe une sorte de parallélisme
+ entre le développement _organique_ et le développement _mental_; et
+ c'est dans le premier, d'après lui, que le second trouve sa
+ condition.]
+
+26. La mémoire fournit une espèce de _consécution_ aux âmes, qui imite
+la raison, mais qui en doit être distinguée. C'est que nous voyons que
+les animaux ayant la perception de quelque chose qui les frappe et dont
+ils ont eu perception semblable auparavant, s'attendent par la
+représentation de leur mémoire à ce qui y a été joint dans cette
+perception précédente et sont portés à des sentiments semblables à ceux
+qu'ils avaient pris alors. Par exemple: quand on montre le bâton aux
+chiens, ils se souviennent de la douleur qu'il leur a causée et crient
+et fuient[356].
+
+ [Note 356: _Prélim._, § 65, p. 497a: «Les bêtes ont des
+ _consécutions_ de perception qui imitent le raisonnement, et qui se
+ trouvent aussi dans le sens interne des hommes, lorsqu'ils
+ n'agissent qu'en empiriques.»--_N. Essais_, p. 195b: «Les
+ consécutions des bêtes sont purement comme celles des simples
+ empiriques, qui prétendent, que ce, qui est arrivé quelquefois
+ arrivera encore dans un cas, où ce, qui les frappe, est pareil, sans
+ être pour cela capables de juger, si les mêmes raisons subsistent.
+ C'est par là qu'il est si aisé aux hommes d'attraper les bêtes, et
+ qu'il est si facile aux simples empiriques de faire des
+ fautes.»--_Ibid._, 237b, 11;--_Ibid._, p. 251b, 5;--_Principes de la
+ nature et de la grâce_, p. 715b.]
+
+27. Et l'imagination forte, qui les frappe et émeut, vient ou de la
+grandeur ou de la multitude des perceptions précédentes. Car souvent une
+impression forte fait tout d'un coup l'effet d'une longue _habitude_, ou
+de beaucoup de perceptions médiocres réitérées[357].
+
+ [Note 357: V., sur ce point, _sup._, p. 74-75.]
+
+28. [358]Les hommes agissent comme les bêtes en tant que les
+consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la
+mémoire; ressemblant aux Médecins empiriques, qui ont une simple
+practique sans théorie; et nous ne sommes qu'empiriques dans les trois
+quarts de nos actions. Par exemple, quand on s'attend qu'il y aura jour
+demain, on agit en empirique par ce que cela s'est toujours fait ainsi
+jusqu'ici. Il n'y a que l'Astronome qui le juge par raison.
+
+ [Note 358: Au-dessus de l'âme des bêtes, il y a l'âme humaine: c'est
+ là le troisième degré. Or le trait différentiel de l'âme humaine est
+ «l'apperception», c'est-à-dire la «conscience», ou «réflexion»,
+ laquelle enveloppe de quelque manière la connaissance des vérités
+ nécessaires ou «raison». Cette âme a incomparablement plus de
+ perfection que les autres formes «enfoncées dans la matière»: elle
+ est «comme un petit Dieu»; et on peut l'appeler du nom d'_Esprit_
+ (_Principes de la nature et de la grâce_, p. 719a, 4; _Syst. nouv.
+ de la nature_, p. 125a, 5).]
+
+29. Mais la connaissance des vérités nécessaires et éternelles est ce
+qui nous distingue des simples animaux et nous fait avoir la _Raison_ et
+les sciences, en nous élevant à la connaissance de nous-mêmes et de
+Dieu[359]. Et c'est ce qu'on appelle en nous Ame raisonnable ou
+_Esprit_.
+
+ [Note 359: _N. Essais_, p. 193;--_Ibid._, p 251b, 5;--_Comment. de
+ anima brutorum_, p. 464b, XIII et XIV;--_Epist. ad Wagnerum_, p.
+ 466a, III: «Quemadmodum mens est species animæ nobilior, ubi
+ sensioni accedit ratio seu consequutio ex universalitate
+ veritatum.»--_Ibid._, p. 466b, V;--_Principes de la nature et de la
+ grâce_, p. 715b, V: «Mais le raisonnement véritable dépend des
+ vérités nécessaires ou éternelles; comme sont celles de la logique,
+ des nombres, de la géométrie, qui font la connexion indubitable des
+ idées, et les conséquences immanquables. Les animaux où ces
+ conséquences ne se remarquent point, sont appelés bêtes; mais ceux
+ qui connaissent ces vérités nécessaires, sont proprement ceux qu'on
+ appelle _animaux raisonnables_, et leurs âmes sont appelées
+ _esprits_.»]
+
+30. C'est aussi par la connaissance des vérités nécessaires et par leurs
+abstractions, que nous sommes élevés aux _actes réflexifs_, qui nous
+font penser à ce qui s'appelle _Moi_, et à considérer que ceci ou cela
+est en nous[360]: et c'est ainsi, qu'en pensant à nous, nous pensons à
+l'Être, à la substance, au simple et au composé, à l'immatériel et à
+Dieu même, en concevant que ce qui est borné en nous, est en lui sans
+bornes. Et ces actes réflexifs fournissent les objets principaux de nos
+raisonnements[361].
+
+ [Note 360: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, XIII: «Datur
+ gradus quidam altior, quem adpellamus _cogitationem_. Cogitatio
+ autem est perceptio cum ratione conjuncta, quam bruta, quantum
+ observare possumus, non habent.»--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466b:
+ «Itaque homo non tantum vitam et animam, ut bruta, sed et
+ _conscientiam sui_, et memoriam pristini status, et ut verbo dicam,
+ personam servat.»--_Principes de la nature et de la grâce_, p. 715,
+ 4-5.]
+
+ [Note 361: _Théod._, préf. *, 4, _a_, p. 469a.--Ces différents
+ textes sur les marques distinctives de l'âme humaine soulèvent une
+ question de psychologie. D'après Leibniz, aperception, conscience de
+ soi, réflexion ne font qu'un. Mais il ne semble pas qu'il en soit de
+ même de la _réflexion et de la raison_. Ces deux choses s'impliquent
+ sans nul doute; néanmoins, il y a passage de l'une à l'autre. Est-ce
+ qu'on va de la réflexion à la raison ou de la raison à la réflexion?
+ D'après certains passages des _Nouveaux Essais_ (p. 212b 23; p.
+ 219b, 3; p. 221a 18), et aussi d'après les _Principes de la nature
+ et de la grâce_ (p. 715b, 5), il semble qu'on aille du sujet à
+ l'objet, de la réflexion à la découverte des vérités nécessaires, de
+ la réflexion à la raison. Et c'est la marche contraire, qui serait
+ la vraie d'après la première partie de la proposition 30 de la
+ _Monadologie_. Peut-être concilierait-on ces textes divers, en
+ disant que, selon Leibniz, l'esprit va par le _distinct_ à la
+ découverte du _moi_, et que, dans le _moi_ une fois découvert, il
+ trouve les «principaux objets de nos raisonnements», les idées de
+ l'être, de la substance, du possible, du même, du simple, de Dieu,
+ etc..]
+
+31. Nos raisonnements sont fondés sur _deux grands principes, celui de
+la Contradiction_, en vertu duquel nous jugeons _faux_ ce qui en
+enveloppe, et _vrai_ ce qui est opposé ou contradictoire au faux[362].
+
+ [Note 362: _Théod._, § 44, p. 491b;--_Théod._, § 196, p. 564;--V.
+ _sup._, p. 40-41.]
+
+32. Et _celui de la Raison suffisante_, en vertu duquel nous considérons
+qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énontiation
+véritable, sans qu'il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit
+ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne
+puissent point nous être connues[363].
+
+ [Note 363: V. _sup_., p. 41 et ssq. Mais la manière dont Leibniz
+ comprend ici le principe de la _raison suffisante_, diffère un peu
+ de ce que l'on a vu dans les ouvrages précédents. Ce principe ne
+ règle plus seulement les _vérités de fait_, il s'étend aux vérités
+ de _droit_: il n'est «aucune énontiation véritable» qu'il ne serve à
+ expliquer de quelque manière. Et c'est dans ce sens nouveau que
+ Leibniz emploie ce principe un peu plus loin, à la proposition 33.
+ «Quand une vérité est nécessaire, dit-il, on en peut trouver la
+ _raison_ par l'analyse.» Il semble bien aussi que la _raison
+ suffisante_ ait la même extension, au n° 7 des _Principes de la
+ nature et de la grâce_ (p. 716a).
+
+ Ainsi, le principe de contradiction et le principe de raison
+ suffisante ne se distinguent plus par leurs départements; ils ont le
+ même domaine, qui est celui de l'être réel ou possible. Mais ils
+ diffèrent par leur fonction. Le rôle du principe de contradiction
+ est _négatif_: il indique la condition logique de toute vérité, soit
+ éternelle, soit contingente. Le rôle du principe de raison
+ suffisante est _positif_: il sert d'abord à montrer le _pourquoi_
+ des connexions éternelles des possibles; en second lieu, il nous
+ révèle ce qui fait qu'il y a un univers plutôt que rien, et ce qui
+ fait que tel univers s'est réalisé de préférence à d'autres; et,
+ prise dans ce dernier sens qui a rapport au contingent, la raison
+ suffisante englobe à la fois la _cause efficiente_ et la _cause
+ finale_.
+
+ Cette autre manière d'entendre les principes directeurs de
+ l'intelligence humaine nous semble a la fois plus compréhensive et
+ plus conforme aux lois de la logique. Leibniz, à force de réflexion,
+ a fini par se rendre complètement maître de sa pensée.]
+
+33. Il y a aussi deux sortes de _vérités_, celles de _raisonnement_ et
+celles de _fait_[364]. Les vérités de _raisonnement_ sont nécessaires et
+leur opposé est impossible, et celles de _fait_ sont contingentes et
+leur opposé est possible. Quand une vérité est nécessaire, on en peut
+trouver la raison par l'analyse, la résolvant en idées et en vérités
+plus simples, jusqu'à ce qu'on vienne aux primitives[365].
+
+ [Note 364: V. _sup._, p. 31-32.]
+
+ [Note 365: _Théod._, § 170, 174, 189, p. 555-563;--_Ibid._, §
+ 280-289, p. 587, 588;--_Ibid._, § 367, p. 610b;--_Ibid._, abrégé,
+ object. 3, p. 625-626.]
+
+34. C'est ainsi que chez les Mathématiciens les _Théorèmes_ de
+spéculation et les _Canons_ de practique sont réduits par l'analyse aux
+_Définitions_, _Axiomes_ et _Demandes_.
+
+35. Et il y a enfin des _idées simples_, dont on ne saurait donner la
+définition; il y a aussi des axiomes et demandes ou en un mot des
+_principes primitifs_, qui ne sauraient être prouvés et n'en ont point
+besoin aussi; et ce sont les _énontiations identiques_, dont l'opposé
+contient une contradiction expresse[366].
+
+ [Note 366: _Théod._, § 36, p. 513b-514a;--_Ibid._, § 37, 44, 45, 49,
+ 52, p. 515-517;--_Ibid._, § 121, 122, p. 537b-538;--_Ibid._, § 373,
+ p. 612b-613a;--_Ibid._, § 340, 344, p. 602b-6O4a.]
+
+36.[367] Mais la _raison suffisante_ se doit aussi trouver dans les
+_vérités contingentes ou de fait_, c'est-à-dire dans la suite des choses
+répandues par l'univers des créatures, où la résolution en raisons
+particulières pourrait aller à un détail sans bornes à cause de la
+variété immense des choses de la Nature et de la division des corps à
+l'infini. Il y a une infinité de figures et de mouvements présents et
+passés, qui entrent dans la cause efficiente de mon écriture présente;
+et il y a une infinité de petites inclinations et dispositions de mon
+âme présentes et passées, qui entrent dans la cause finale.
+
+ [Note 367: Une fois arrivé, à travers la hiérarchie des Monades,
+ jusqu'au sommet de l'entendement humain, Leibniz aborde le problème
+ de l'existence et de la nature de Dieu: armé du principe de la
+ raison suffisante, il procède de suite à la recherche de la cause
+ première et des existences et des essences. Il démontre d'abord
+ l'existence de Dieu _a posteriori_; il la démontre ensuite _a
+ priori_; puis il esquisse une déduction des attributs de Dieu.]
+
+37. Et comme tout ce _détail_ n'enveloppe que d'autres contingents
+antérieurs ou plus détaillés, dont chacun a encore besoin d'une Analyse
+semblable pour en rendre raison, on n'en est pas plus avancé, et il faut
+que la raison suffisante ou dernière soit hors de la suite ou _séries_
+de ce détail des contingences, quelqu'infini qu'il pourrait être[368].
+
+ [Note 368: Cet argument, tiré de la _contingence du mouvement_, nous
+ paraît exposé avec plus de netteté, dans les _Principes de la nature
+ et de la grâce_ (p. 716, 8): «Cette raison suffisante de l'existence
+ de l'univers, dit Leibniz en cet endroit, ne se saurait trouver dans
+ la suite des _choses contingentes_, c'est-à-dire, des corps et de
+ leurs représentations dans les âmes; parce que la matière étant
+ indifférente en elle-même au mouvement et au repos, et à un
+ mouvement tel ou autre, on n'y saurait trouver la raison du
+ mouvement et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le présent
+ mouvement, qui est dans la matière, vienne du précédent, et celui-ci
+ encore d'un précédent, on n'en est pas plus avancé, quand on irait
+ aussi loin qu'on voudrait; car il reste toujours la même question.
+ Ainsi il faut que la raison suffisante, qui n'ait plus besoin d'une
+ autre raison, soit hors de cette suite des choses contingentes, et
+ se trouve dans une substance, qui en soit la cause, ou qui soit un
+ être nécessaire, portant la raison de son existence avec soi;
+ autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante où l'on pût
+ finir. Et cette raison des choses est appelée Dieu.»
+
+ Cet argument n'est pas entièrement identique à celui d'Aristote et
+ de Spinoza. Leibniz prend pour point de départ une donnée
+ scientifique, qui est l'indifférence de la matière au mouvement et
+ au repos, et à un mouvement tel ou autre; Aristote et Spinoza se
+ fondent uniquement sur l'_enchaînement causal_ que présente la série
+ régressive des mouvements. Mais Leibniz rejoint le raisonnement
+ aristotélien et spinoziste, lorsqu'il s'agit de trouver la raison
+ explicative du mouvement lui-même: il montre alors que, si la
+ _succession_ des phénomènes peut remonter à l'infini, il n'en peut
+ aller de même de leur _causation_: car autrement tout serait causé:
+ ce qui est contradictoire.
+
+ V. _sup._, p. 67-68, deux autres preuves dont l'une se fonde sur la
+ contingence de l'ordre, l'autre sur la contingence de la matière
+ elle-même.]
+
+38. Et c'est ainsi que la dernière raison des choses doit être dans une
+substance nécessaire, dans laquelle le détail des changemens ne soit
+qu'éminemment[369], comme dans la source, et c'est ce que nous appelons
+_Dieu_[370].
+
+ [Note 369: _Éminemment_: Cela signifie, comme le dit saint Thomas
+ d'Aquin (_S. th._, I, IV, _a_), que «tout ce qu'il y a de perfection
+ dans l'effet doit se trouver dans la cause» «d'une manière plus
+ excellente». Mais le malheur veut que cette explication ne suggère
+ rien de très clair à l'esprit. Que sont ces éminences, auxquelles la
+ philosophie traditionnelle a recours en toute occasion? C'est chose
+ difficile à déterminer. Perfection! perfection!--Oui, mais en quoi
+ consiste-t-elle au juste, cette perfection? Voilà ce qu'il faudrait
+ dire; et c'est peut-être indicible à l'homme, car ce que nous savons
+ des choses et surtout de leur fond n'est presque rien en face de ce
+ que nous ignorons.]
+
+ [Note 370: _Théod._, § 7, p. 506a.]
+
+39. Or cette substance étant une raison suffisante de tout ce détail,
+lequel aussi est lié par tout, _il n'y a qu'un Dieu, et ce Dieu suffit_.
+
+40. On peut juger aussi que cette substance suprême qui est unique,
+universelle et nécessaire, n'ayant rien hors d'elle qui en soit
+indépendent, et étant une suite simple de l'être possible, doit être
+incapable de limites et contenir tout autant de réalité qu'il est
+possible[371].
+
+ [Note 371: V. _sup._, p. 64, l'explication de cette proposition
+ importante. Le mérite de Leibniz n'est pas d'avoir résolu le
+ problème de la possibilité de l'Être infini; c'est de l'avoir posé.
+ Kant viendra plus tard, qui reprendra la question et mettra en
+ lumière toutes les difficultés qu'elle enveloppe. Et ces
+ difficultés, les voici en quelques mots: 1° La réalisation d'un
+ infini, quel qu'il soit, est-elle possible? N'implique-t-elle pas
+ contradiction? 2° et, par là-même, peut-il y avoir un nombre infini
+ d'infinis? 3° Ce nombre infini d'infinis, à supposer qu'il soit
+ possible en lui-même, implique-t-il les conditions voulues pour se
+ ramasser en un sujet unique, vivant et conscient, qui corresponde à
+ l'idéal que nous portons en nous?]
+
+41. D'où il s'ensuit, que Dieu est absolument parfait, la _perfection_
+n'étant autre chose, que la grandeur de la réalité positive prise
+précisément, en mettant à part les limites ou bornes dans les choses qui
+en ont[372]. Et là, où il n'y a point de bornes, c'est-à-dire en Dieu,
+la perfection est absolument infinie[373].
+
+ [Note 372: Si l'infini est l'acte plein du possible, il enferme tout
+ ce qui existe, la matière comme la pensée; et telle est la
+ conclusion que tire Spinoza avec son impitoyable logique. Mais cette
+ conclusion redoutable, Leibniz l'a prévue, et il y échappe par sa
+ théorie de la matière. Par là même, selon lui, que Dieu est la
+ réalisation pleine du possible, il est acte pur, pensée pure; et de
+ cette sorte le concept de l'infini n'enveloppe pas la matière; il
+ l'exclut. Mais la réponse vaut ce que vaut l'idée que Leibniz s'est
+ faite de la matière elle-même, et cette idée n'est qu'une hypothèse.
+ Il faut donc encore «perfectionner» pour aboutir.
+
+ [Note 373: Préf., 4, _a_, p. 469a.]
+
+42. Il s'ensuit aussi que les créatures ont leurs perfections de
+l'influence de Dieu, mais qu'elles ont leurs imperfections de leur
+nature propre, incapable d'être sans bornes. Car c'est en cela qu'elles
+sont distinguées de Dieu[374]. Cette _imperfection originale_ des
+créatures se remarque dans l'_inertie naturelle_ des corps[375].
+
+ [Note 374: _Théod._, § 20, p. 510a;--_Ibid._, § 27-31, p. 511b-513:
+ «Quelques-uns ont cru avec le célèbre Durand de S-Portien et le
+ cardinal Aureolus Scolastique fameux, que le concours de Dieu avec
+ la créature (j'entends le concours physique) n'est que général et
+ médiat; et que Dieu crée les substances, et leur donne la force dont
+ elles ont besoin; et qu'après cela, il les laisse faire, et ne fait
+ que les conserver, sans les aider dans leurs actions. Cette opinion
+ a été réfutée par la plupart des scolastiques, et il paraît qu'on
+ l'a désapprouvée autrefois dans Pelage...» Il faut considérer «que
+ l'action de Dieu conservant doit avoir du rapport à ce qui est
+ conservé, _tel qu'il est, et selon l'état où il est_; ainsi elle ne
+ saurait être générale ou indéterminée. Ces généralités sont des
+ abstractions qui ne se trouvent point dans la vérité des choses
+ singulières, et la conservation d'un homme debout est différente de
+ la conservation d'un homme assis... Il faut savoir que la
+ conservation de Dieu consiste dans cette influence immédiate
+ perpétuelle, que la _dépendance des créatures demande_. Cette
+ dépendance a lieu à l'égard non seulement de la substance, mais
+ encore de l'action, et on ne saurait peut-être l'expliquer mieux,
+ qu'en disant avec le commun des théologiens et des philosophes, que
+ c'est une création continuée.»
+
+ «On objectera que Dieu crée donc maintenant l'homme péchant, lui qui
+ l'a créé innocent d'abord...»
+
+ «C'est ici qu'il faut considérer cette vérité, qui a fait déjà tant
+ de bruit dans les écoles, depuis que saint Augustin l'a fait valoir,
+ que le mal est une _privation_ de l'être; au lieu que l'action de
+ Dieu va au _positif_...»
+
+ «Dieu donne toujours à la créature, et produit continuellement ce
+ qu'il y a en elle de positif, de bon et de parfait, tout don parfait
+ venant du Père des lumières; au lieu que les imperfections et les
+ défauts des actions viennent de la _limitation originale_, que la
+ créature n'a pu manquer de recevoir avec la première limitation de
+ son être, par les raisons idéales qui la bornent.»--_Ibid._, § 153,
+ p. 549b-550a;--_Ibid._, § 167, p. 553b-554a;--_Ibid._, § 377 et
+ sqq., p. 613b.]
+
+ [Note 375: Cette dernière phrase est tirée du texte de M. Boutroux,
+ _la Monadologie de Leibniz_, Paris, 1896.]
+
+43. Il est vrai aussi, qu'en Dieu est non seulement la source des
+existences mais encore celle des essences, en tant que réelles, ou de ce
+qu'il y a de réel dans la possibilité[376]. C'est parce que
+l'entendement de Dieu est la région des vérités éternelles, ou des idées
+dont elles dépendent, et que sans lui il n'y aurait rien de réel dans
+les possibilités, et non seulement rien d'existant, mais encore rien de
+possible[377].
+
+ [Note 376: Ici Leibniz aborde les preuves _a priori_; il en donne
+ deux: la première a pour point de départ la _nécessité qu'enveloppe
+ le possible_; la seconde ressort de l'analyse _de l'idée même de
+ Dieu_, que nous portons originairement au-dedans de nous-mêmes.]
+
+ [Note 377: § 20, p. 509b-510a;--V. _sup._. p. 65-66.]
+
+44. Cependant il faut bien que s'il y a une réalité dans les Essences ou
+possibilités, ou bien dans les vérités éternelles, cette réalité soit
+fondée en quelque chose d'existant et d'actuel, et par conséquent dans
+l'existence de l'Être nécessaire, dans lequel l'essence renferme
+l'existence, ou dans lequel il suffit d'être possible pour être
+actuel[378].
+
+ [Note 378: _Théod._, § 184, p. 561b;--_Ibid._, § 189, p.
+ 562b;--_Ibid._, § 335, p. 601b.]
+
+45. Ainsi Dieu seul (ou l'Être nécessaire) a ce privilège, qu'il faut
+qu'il existe, s'il est possible. Et comme rien ne peut empêcher la
+possibilité de ce qui n'enferme aucunes bornes, aucune négation et par
+conséquence aucune contradiction, cela seul suffit pour connaître
+l'Existence de Dieu _a priori_[379]. Nous l'avons prouvée aussi par la
+réalité des vérités éternelles. Mais nous venons de la prouver aussi _a
+posteriori_ puisque des êtres contingents existent, lesquels ne
+sauraient avoir leur raison dernière ou suffisante que dans l'Être
+nécessaire, qui a la raison de son existence en lui-même[380].
+
+ [Note 379: V. _sup._, p. 64-65, l'exposition de cet argument.
+ Leibniz le renouvelle de deux façons: 1° en essayant de montrer la
+ possibilité de l'Être infini; 2° en s'appuyant sur la nature des
+ possibles, qui enveloppent, d'après lui, une tendance essentielle à
+ l'existence effective.]
+
+ [Note 380: Leibniz résume ici sa démonstration de l'existence de
+ Dieu, en indiquant les deux sources très distinctes auxquelles il
+ l'a puisée.]
+
+46. Cependant il ne faut point s'imaginer avec quelques-uns, que les
+vérités éternelles étant dépendantes de Dieu, sont arbitraires et
+dépendent de sa volonté, comme Des Cartes paraît l'avoir pris et puis
+Monsieur Poiret. Cela n'est véritable que des vérités contingentes dont
+le principe est la _convenance_ ou le choix du _meilleur_, au lieu que
+les vérités nécessaires dépendent uniquement de son entendement et en
+sont l'objet interne[381].
+
+ [Note 381: _Théod._, § 180-184, p. 559a-561b;--_Ibid._, § 185, p.
+ 561b-562a;--_Ibid._, § 335, p. 601b;--_Ibid._, § 351, p. 605b-606a:
+ «... M. Bayle a soupçonné que le nombre des dimensions de la matière
+ dépendait du choix de Dieu, comme il a dépendu de lui de faire ou de
+ ne point faire que les arbres produisissent des animaux. En effet,
+ que savons-nous, s'il n'y a point des Globes Planétaires, ou des
+ Terres placées dans quelque endroit plus éloigné de l'Univers, où la
+ fable des Bernacles d'Écosse (oiseaux qu'on disait naître des
+ arbres) se trouve véritable, et s'il n'y a pas même des pays, où
+ l'on pourrait dire:
+
+ ..... populos umbrosa creavit Fraxinus, et foeta viridis puer excidit
+ almo.
+
+ Mais il n'en est pas ainsi des dimensions de la matière: le nombre
+ ternaire est déterminé, non pas par la raison du meilleur, mais par
+ la nécessité géométrique: c'est parce que les géomètres ont pu
+ démontrer qu'il n'y a que trois lignes perpendiculaires qui puissent
+ se couper dans un même point.» Il est intéressant de voir soulever
+ et débattre, en plein XVIIe siècle, cette question de la géométrie à
+ plus de trois dimensions, qui a passionné et passionne encore
+ certains philosophes et mathématiciens de notre temps.--_Ibid._, §
+ 380, p. 614;--V. _sup._, p. 54-55.]
+
+47. Ainsi Dieu seul est l'unité primitive ou la substance simple
+originaire, dont toutes les Monades créées ou dérivatives sont des
+productions, et naissent, pour ainsi dire, par des fulgurations
+continuelles de la Divinité de moment en moment, bornées par la
+réceptivité de la créature à laquelle il est essentiel d'être
+limitée[382].
+
+ [Note 382: _Théod._, § 382-391, p. 614b et sqq.;--_Ibid._, § 398, p.
+ 618b;--_Ibid._, § 395, p. 617b--618a;--_sup._, p. 119 et 121.]
+
+48. Il y a en Dieu la _Puissance_, qui est la source de tout, puis la
+_Connaissance_, qui contient le détail des Idées, et enfin la _Volonté_,
+qui fait les changements ou productions selon le principe du
+meilleur[383]. Et c'est ce qui répond à ce qui dans les Monades créées
+fait le sujet ou la base, la faculté perceptive et la faculté
+appétitive. Mais en Dieu ces attributs sont absolument infinis ou
+parfaits[384], et dans les Monades créées ou dans les Entéléchies (ou
+_perfectihabies_, comme Hermolaüs Barbarus traduisait ce mot) ce n'en
+sont que des imitations à mesure qu'il y a de la perfection.
+
+ [Note 383: _Théod._, § 7, p. 506a: «Cet égard ou rapport d'une
+ substance existante à de simples possibilités ne peut être autre
+ chose que l'acte de la volonté qui choisit. Et c'est la puissance de
+ cette substance, qui en rend la volonté efficace. La puissance va à
+ l'être, la sagesse ou l'entendement au vrai, et la volonté au
+ bien.»--_Ibid._, § 149-150, p. 548b-549a]
+
+ [Note 384: _Théod._, préf., p. 469a: «Les perfections de Dieu sont
+ celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes: il est un
+ Océan, dont nous n'avons reçu que des gouttes: il y a en nous
+ quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté; mais elles
+ sont toutes entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie
+ nous enchantent, la Peinture et la Musique en sont des échantillons;
+ Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions,
+ il fait l'harmonie universelle: toute la beauté est un épanchement
+ de ses rayons.» Leibniz humanise non seulement la nature, mais
+ encore la Divinité. Dieu a tout fait selon son image et
+ ressemblance, bien qu'à des degrés infiniment divers.]
+
+49. [385]La créature est dite _agir_ au dehors en tant qu'elle a de la
+perfection, et _pâtir_ d'une autre en tant qu'elle est imparfaite. Ainsi
+l'on attribue l'_action_ à la Monade en tant qu'elle a des perceptions
+distinctes, et la _passion_ en tant qu'elle en a de confuses[386].
+
+ [Note 385: Leibniz entre ici dans la troisième partie de la
+ _Monadologie_, qui a pour objet l'univers, considéré comme l'oeuvre
+ de Dieu. Et du n° 49 au n° 55, il expose les deux principes qui
+ dominent le sujet tout entier, et qui sont les suivants: 1° les
+ monades, en vertu de leur activité exclusivement immanente, ne
+ peuvent avoir qu'une influence _idéale_ les unes sur les autres; 2°
+ Dieu, en vertu de sa sagesse et de sa bonté, ne peut choisir, dans
+ l'infinité des univers possibles, que celui qui réunit le plus de
+ perfection.]
+
+ [Note 386: _Théod._, § 32, p. 513a;--_Ibid._, § 66, p. 521a: «Entant
+ que l'âme a de la perfection, et des pensées distinctes, Dieu a
+ accommodé le corps à l'âme, et a fait par avance que le corps est
+ poussé à exécuter ses ordres: et entant que l'âme est imparfaite, et
+ que ses perceptions sont confuses, Dieu a accommodé l'âme au corps,
+ en sorte que l'âme se laisse incliner par les passions qui naissent
+ des représentations corporelles: ce qui fait le même effet, et la
+ même apparence, que si l'un dépendait de l'autre immédiatement, et
+ par le moyen d'une influence physique.»--_Ibid._, § 386, p. 615.]
+
+50. Et une créature est plus parfaite qu'une autre en ce, qu'on trouve
+en elle ce qui sert à rendre raison _a priori_ de ce qui se passe dans
+l'autre, et c'est par là, qu'on dit, qu'elle agit sur l'autre[387].
+
+ [Note 387: _Théod._, p. 521a, 66.]
+
+51. Mais dans les substances simples ce n'est qu'une influence idéale
+d'une Monade sur l'autre, qui ne peut avoir son effet que par
+l'intervention de Dieu, en tant que dans les idées de Dieu une Monade
+demande avec raison, que Dieu en réglant les autres dès le commencement
+des choses, ait égard à elle. Car puisqu'une Monade créée ne saurait
+avoir une influence physique sur l'intérieur de l'autre, ce n'est que
+par ce moyen, que l'une peut avoir de la dépendance de l'autre[388].
+
+ [Note 388: _Théod._, § 9, p. 506b: «Chaque chose a contribué
+ _idéalement_ avant son existence à la résolution qui a été prise sur
+ l'existence de toutes les choses.»--_Ibid._, § 54, p. 518a--_Ibid._,
+ § 65-66, p. 521a;--_Ibid._, § 201, p. 565b;--_Ibid._, _Abrégé_,
+ Object, 3, p. 625b-626;--_Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 14;--V.
+ _sup_., p. 17 et sqq.]
+
+52. Et c'est par là, qu'entre les créatures les actions et passions sont
+mutuelles. Car Dieu, comparant deux substances simples, trouve en
+chacune des raisons, qui l'obligent à y accommoder l'autre; et par
+conséquent ce qui est actif à certains égards, est passif suivant un
+autre point de considération: _actif_ en tant, que ce qu'on connaît
+distinctement en lui, sert à rendre raison de ce qui se passe dans un
+autre, et _passif_ en tant, que la raison de ce qui se passe en lui, se
+trouve dans ce qui se connaît distinctement dans un autre[389].
+
+ [Note 389: _Théod._, § 66, p. 521a.]
+
+53. Or, comme il y a une infinité d'univers possibles dans les Idées de
+Dieu et qu'il n'en peut exister qu'un seul, il faut qu'il y ait une
+raison suffisante du choix de Dieu, qui le détermine à l'un plutôt qu'à
+l'autre[390].
+
+ [Note 390: _Théod._, § 8, p. 506a: «Cette suprême sagesse, jointe à
+ une bonté qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de
+ choisir le meilleur.»--_Ibid._, § 10, p. 506b-507a;--_Ibid._, § 44,
+ p. 515b-516a;--_Ibid._, § 173, p. 557;--_Ibid._, § 196 et sqq., p.
+ 564a;--_Ibid._, § 225, p. 573a;--_Ibid._, § 414-416, p. 622b--623.]
+
+54. Et cette raison ne peut se trouver que dans la _convenance_, dans
+les degrés de perfection, que ces Mondes contiennent, chaque possible
+ayant droit de prétendre à l'existence à mesure de la perfection qu'il
+enveloppe[391].
+
+ [Note 391: _Théod._, § 74, p. 522b;--_Ibid._, § 167, p.
+ 553b-554a;--_Ibid_., § 350, p. 605a-605b;--_Ibid._, § 201, p.
+ 565b-566a. «L'on peut dire qu'aussitôt que Dieu a décerné de créer
+ quelque chose, il y a un combat entre tous les possibles, tous
+ prétendants à existence, et que ceux qui joints ensemble produisent
+ le plus de _réalité_, le plus de _perfection_, le plus
+ d'_intelligibilité_ l'emportent. Il est vrai que ce combat ne peut
+ être qu'idéal, c'est-à-dire il ne peut être qu'un conflit de raisons
+ dans l'entendement le plus parfait; qui ne peut manquer d'agir de la
+ manière la plus parfaite, et par conséquent de choisir le
+ mieux.»--_Ibid_., § 130, p. 541;--_Ibid._, § 352, p. 606;--_Ibid._,
+ § 345, p. 604a;--_Ibid_., § 354, p. 607a--V. _sup._, p. 121-123.]
+
+55. Et c'est ce qui est la cause de l'existence du Meilleur, que la
+sagesse fait connaître à Dieu, que sa bonté le fait choisir, et que sa
+puissance le fait produire[392].
+
+ [Note 392: _Théod._, § 8, p. 506;--_Ibid._, § 78, p.
+ 523b--524a;--_Ibid._, § 80, p. 524;--_Ibid._, § 84, p.
+ 525;--_Ibid._, § 119, p. 535;--_Ibid._, § 204, p. 566;--_Ibid._, §
+ 206, p. 567;--_Ibid_., § 208, p. 568a;--_Ibid._, _Abrégé_, object.
+ 1, object. 8, p. 624a et 628a.]
+
+56. [393]Or cette _liaison_ ou cet accommodement de toutes les choses
+créées à chacune, et de chacune à toutes les autres, fait que chaque
+substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et
+qu'elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de l'univers[394].
+
+ [Note 393: Les principes précédents une fois posés, Leibniz pénètre
+ dans le coeur de la question et détermine successivement: Quel est,
+ d'après sa théorie, le rapport du simple au simple (Prop. 56-60);
+ quel est le rapport du composé au composé (Prop. 61); et quel est le
+ rapport du simple au composé (Prop. 62-81).]
+
+ [Note 394: _Théod._, § 130, p. 541;--_Ibid._, § 360, p. 608;--_Syst.
+ nouv. de la nature_, p. 127b, 14: «Et c'est ce qui fait que chacune
+ de ces substances, représentant exactement tout l'Univers à sa
+ manière, et suivant un certain point de vue; et les perceptions ou
+ expressions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé, en
+ vertu de ses propres loix, comme dans le monde à part, et comme s'il
+ n'existait rien que Dieu et elle, (pour me servir de la manière de
+ parler d'une certaine personne d'une grande élévation d'esprit, dont
+ la sainteté est célébrée); il y aura un parfait accord entre toutes
+ ces substances, qui fait le même effet qu'on remarquerait si elles
+ communiquaient ensemble par une transmission des espèces, ou des
+ qualités que le vulgaire des philosophes imagine.»--_Réplique aux
+ réflexions de Bayle_, p. 185b;--V. _sup._, p. 19 et sqq.]
+
+57. Et comme une même ville regardée de différents côtés paraît toute
+autre et est comme multipliée perspectivement; il arrive de même, que
+par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de
+différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d'un seul
+selon les différents points de vue de chaque Monade[395].
+
+ [Note 395: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 717a, 12: «Il
+ suit encore de la perfection de l'Auteur suprême, que non seulement
+ l'ordre de l'univers entier est le plus parfait qui se puisse, mais
+ aussi que chaque miroir vivant représentant l'univers suivant son
+ point de vue, c'est-à-dire, que chaque _Monade_, chaque _centre
+ substantiel_, doit avoir ses perceptions et ses appétits les mieux
+ réglés qu'il est compatible avec tout le reste.»]
+
+58. Et c'est le moyen d'obtenir autant de variété qu'il est possible,
+mais avec le plus grand ordre qui se puisse, c'est-à-dire c'est le moyen
+d'obtenir autant de perfection qu'il se peut[396].
+
+ [Note 396: _Théod._, § 120, p. 536b-537b;--_Ibid._, § 124, p.
+ 539a--540a;--_Ibid._, § 241 et sqq., p. 577;--_Ibid._, § 214, p.
+ 570;--_Ibid_., § 243, p. 577b-578a;--_Ibid._, § 275, p. 586b. Tontes
+ ces références portent sur le problème du mal que suggère tout
+ naturellement la théorie du meilleur des mondes.--V. aussi _sup._,
+ p. 72 et sqq.]
+
+59. Aussi n'est-ce que cette hypothèse (que j'ose dire démontrée) qui
+relève, comme il faut, la grandeur de Dieu[397]; c'est ce que Monsieur
+Bayle reconnut lorsque, dans son Dictionnaire (article _Rorarius_), il y
+fit des objections, où même il fut tenté de croire, que je donnais trop
+à Dieu, et plus qu'il n'est possible[398]. Mais il ne put alléguer
+aucune raison pourquoi cette harmonie universelle, qui fait que toute
+substance exprime exactement toutes les autres par les rapports qu'elle
+y a, fût impossible[399].
+
+ [Note 397: _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 186a.]
+
+ [Note 398: Dans une note de l'article _Rorarius_, Bayle adresse deux
+ critiques à Leibniz. Il prétend d'abord que le système de l'harmonie
+ préétablie n'est qu'une autre forme de l'occasionnalisme. «La vertu
+ interne et active, dit-il, communiquée aux formes des corps, selon
+ M. Leibnitz, connaît-elle la suite d'actions qu'elle doit produire?
+ Nullement; car nous savons par expérience que nous ignorons si, dans
+ une heure, nous aurons telles ou telles perceptions; il faudrait
+ donc que les formes fussent dirigées par quelque principe externe
+ dans la production de leurs actes. Cela ne serait-il pas le _Deus ex
+ machina_, tout de même que dans le système des causes
+ occasionnelles?»--V. aussi _Théod._, p. 619b, 402. En second lieu,
+ Bayle observe que, dans la théorie leibnizienne, le corps ne sert de
+ rien, puisque l'âme se développe d'elle-même, comme s'il n'y en
+ avait pas.]
+
+ [Note 399: _Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 15.]
+
+60. On voit d'ailleurs dans ce que je viens de rapporter, les Raisons _a
+priori_ pourquoi les choses ne sauraient aller autrement. Parce que Dieu
+en réglant le tout a un égard à chaque partie, et particulièrement à
+chaque Monade, dont la nature étant représentative, rien ne la saurait
+borner à ne représenter qu'une partie des choses[400]; quoiqu'il soit
+vrai, que cette représentation n'est que confuse dans le détail de tout
+l'univers, et ne peut être distincte que dans une petite partie des
+choses, c'est-à-dire dans celles, qui sont ou les plus prochaines ou les
+plus grandes par rapport à chacune des Monades; autrement chaque Monade
+serait une Divinité. Ce n'est pas dans l'objet, mais dans la
+modification de la connaissance de l'objet, que les Monades sont
+bornées. Elles vont toutes confusément à l'infini, au tout, mais elles
+sont limitées et distinguées par les degrés des perceptions
+distinctes[401].
+
+ [Note 400: Il y a une raison pour que les Monades créées aient des
+ idées confuses: c'est la résistance de la matière. Mais il n'y en a
+ pas pour que leur vue soit limitée à telle zone de l'univers plutôt
+ qu'à telle autre. Et, par conséquent, il faut, en vertu de la loi du
+ meilleur, qu'elles enveloppent le monde entier dans le champ de
+ leurs représentations (V. sur ce point _Réplique aux réflexions de
+ Bayle_, p. 187).]
+
+ [Note 401: Le raisonnement que fait Leibniz du n° 56 au n° 60 est le
+ suivant: Le meilleur des mondes est aussi le plus beau. Et le plus
+ beau des mondes est celui qui a le plus de réalité avec le plus
+ d'unité et de variété. Or ces conditions se trouvent réalisées, si
+ chaque monade connaît l'univers d'un point de vue spécial; car alors
+ on a un nombre infini de représentations infiniment variées d'un
+ seul et même objet, qui est le monde entier.]
+
+61. Et les composés symbolisent en cela avec les simples[402]. Car comme
+tout est plein, ce qui rend toute la matière liée, et comme dans le
+plein tout mouvement fait quelque effet sur les corps distans à mesure
+de la distance, de sorte que chaque corps est affecté non seulement par
+ceux qui le touchent, et se ressent en quelque façon de tout ce qui leur
+arrive, mais aussi par leur moyen se ressent de ceux qui touchent les
+premiers dont il est touché immédiatement:--il s'ensuit, que cette
+communication va à quelque distance que ce soit. Et par conséquent tout
+corps se ressent de tout ce qui se fait dans l'univers; tellement que
+celui, qui voit tout, pourrait lire dans chacun ce qui se fait partout
+et même ce qui s'est fait ou se fera, en remarquant dans le présent ce
+qui est éloigné, tant selon les tems que selon les lieux: {~GREEK SMALL
+LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL
+LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK
+SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER
+KAPPA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH
+TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL
+LETTER ALPHA~}, disait Hippocrate[403]. Mais une âme ne peut lire en
+elle-même que ce qui y est représenté distinctement; elle ne saurait
+développer tout d'un coup tous ses replis, car ils vont à l'infini.
+
+ [Note 402: _Symboliser_, pris au neutre, est un vieux mot qui
+ signifie: avoir du rapport avec.]
+
+ [Note 403: Ce n'est point de l'univers qu'il s'agit ici; car
+ l'univers ne comprend par lui-même que des substances simples,
+ intangibles et closes. Leibniz veut parler de la représentation de
+ l'univers. C'est seulement en nous qu'il y a du composé. Les
+ agrégats ont une existence toute _phénoménale_.]
+
+62. Ainsi quoique chaque Monade créée représente tout l'univers, elle
+représente plus distinctement le corps, qui lui est affecté
+particulièrement et dont elle fait l'Entéléchie; et comme ce corps
+exprime tout l'univers par la connexion de toute la matière dans le
+plein[404], l'âme représente aussi tout l'univers en représentant ce
+corps, qui lui appartient d'une manière particulière[405].
+
+ [Note 404: C'est ce qu'exprime la proposition précédente: «Tout
+ corps, y est-il dit, se ressent de tout ce qui se fait dans
+ l'univers; tellement que celui, qui voit tout, pourrait lire dans
+ chacun ce qui se fait partout, et même ce qui s'est fait et se fera,
+ en remarquant dans le présent ce qui est éloigné, tant selon les
+ tems que selon les lieux.»]
+
+ [Note 405: _Théod._, § 400, p. 618[1]b-619a.--Ainsi «on pourrait
+ connaître la beauté de l'Univers dans chaque âme, si l'on pouvait
+ déplier tous ses replis, qui ne se développent sensiblement qu'avec
+ le tems» (_Principes de la nature et de la grâce_, p. 717a, 13). Par
+ contre, «tout ce que l'ambition, ou autre passion fait faire à l'âme
+ de César, est aussi représenté dans son corps: et tous les
+ mouvements de ces passions viennent des impressions des objets
+ joints aux mouvements internes; et le corps est fait en sorte que
+ l'âme ne prend jamais de résolution que les mouvements du corps ne
+ s'y accordent, les raisonnements même les plus abstraits y trouvant
+ leur jeu, par le moyen des caractères qui les représentent a
+ l'imagination» (_Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 185).--V.
+ _sup._, p. 19-22.]
+
+63. Le corps appartenant à une Monade, qui en est l'Entéléchie ou l'Âme,
+constitue avec l'Entéléchie ce qu'on peut appeler un _vivant_, et avec
+l'âme ce qu'on appelle un _animal_. Or ce corps d'un vivant ou d'un
+animal est toujours organique; car toute Monade étant un miroir de
+l'univers à sa mode, et l'univers étant réglé dans un ordre parfait, il
+faut qu'il y ait aussi un ordre dans le représentant, c'est-à-dire dans
+les perceptions de l'âme et par conséquent dans le corps, suivant lequel
+l'univers y est représenté[406].
+
+ [Note 406: _Théod._, § 403, 619b-620a.--Il faut qu'il y ait un ordre
+ dans l'assemblage des parties du corps, puisqu'il y en a un dans la
+ représentation que l'âme se fait de l'univers. Le corps est donc
+ organisé. Il l'est toujours; et plus son organisation est parfaite,
+ plus l'âme, comme on l'a vu à la proposition 28, s'élève aisément du
+ confus au distinct.]
+
+64. Ainsi chaque corps organique d'un vivant est une espèce de Machine
+divine, ou d'un automate naturel, qui surpasse infiniment tous les
+automates artificiels. Parce qu'une Machine, faite par l'art de l'homme,
+n'est pas Machine dans chacune de ses parties, par exemple la dent d'une
+roue de laiton a des parties ou fragmens, qui ne nous sont plus quelque
+chose d'artificiel et n'ont plus rien qui marque de la machine par
+rapport à l'usage, où la roue était destinée. Mais les machines de la
+nature, c'est-à-dire les corps vivans, sont encore machines dans leurs
+moindres parties jusqu'à l'infini[407].
+
+ [Note 407: Un organisme donné enveloppe une infinité de petits
+ organismes, dont chacun à son tour en enveloppe une infinité
+ d'autres, et ainsi de suite, sans qu'on puisse jamais trouver, comme
+ dans une roue de laiton, des fragments qui soient bruts,
+ c'est-à-dire dépourvus de toute marque de finalité.]
+
+
+C'est ce qui fait la différence entre la Nature et l'Art, c'est-à-dire,
+entre l'art Divin et le nôtre[408].
+
+ [Note 408: _Théod._, § 134, p. 543b-544a;--_Ibid._, § 146, p.
+ 547b;--_Ibid._, § 194, p. 563b;--_Ibid., §_ 403, p. 610b-620a.]
+
+65. Et l'auteur de la nature a pu practiquer cet artifice Divin et
+infiniment merveilleux, parce que chaque portion de la matière n'est pas
+seulement divisible à l'infini, comme les anciens l'ont reconnu, mais
+encore sous-divisée actuellement sans fin, chaque partie en parties,
+dont chacune a quelque mouvement propre: autrement il serait impossible
+que chaque portion de la matière pût exprimer tout l'univers[409].
+
+ [Note 409: V. _Prélim._ (disc. d. l. conformité...), § 70, p.
+ 498b-499a;--_Théod_., § 195, p. 564. «Il y a une infinité de
+ créatures dans la moindre parcelle de la matière, à cause de la
+ division actuelle du continuum à l'infini.»
+
+ Leibniz donne ici la preuve de l'infinité des organismes que
+ contient chaque corps; et voici en quoi elle consiste: Tout corps
+ est organique; et la raison, c'est que le corps est le moyen dont
+ l'âme se sert pour se représenter l'univers qui est _ordonné_.
+ D'autre part, tout corps comprend un nombre infini de parties
+ actuelles. C'est ce que fait voir la _divisibilité_ de toute portion
+ de matière à l'infini; car on ne divise que ce qui a déjà des
+ parties actuelles. C'est aussi ce que révèle le _rapport_ que
+ soutient toute portion de la matière avec le reste de l'univers. En
+ effet, comme on l'a vu plus haut (prop. 60), toute portion de la
+ matière exprime l'univers qui est infini; or comment pourrait-elle
+ l'exprimer, si elle n'avait elle-même un nombre infini d'éléments?
+ Il faut donc bien que tout organisme enveloppe une infinité d'autres
+ organismes.--V. _sup._, p. 13 et sqq., p. 19-22.--V. aussi la
+ modification apportée à cette thèse de l'_infinité actuelle_ par Ch.
+ Renouvier, _Nouv. Monadologie_, pp. 2, 13, 15, 16, Paris, 1899.]
+
+66. Par où l'on voit, qu'il y a un Monde de Créatures, de vivans,
+d'animaux, d'Entéléchies, d'âmes dans la moindre partie de la matière.
+
+67. Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein
+de plantes, et comme un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de
+la plante, chaque membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs est
+encore un tel jardin ou un tel étang.
+
+68. Et quoique la terre et l'air interceptés entre les plantes du
+jardin, ou l'eau interceptée entre les poissons de l'étang, ne soient
+point plante ni poisson, ils en contiennent pourtant encore, mais le
+plus souvent d'une subtilité à nous imperceptible.
+
+69. Ainsi il n'y a rien d'inculte, de stérile, de mort dans l'univers,
+point de chaos, point de confusions qu'en apparence; à peu près comme il
+en paraîtrait dans un étang à une distance, dans laquelle on verrait un
+mouvement confus et grouillement pour ainsi dire de poissons de l'étang,
+sans discerner les poissons mêmes[410].
+
+ [Note 410: _Préf._ ***, 5, _b_ *** _b_, p. 475b, p. 477b.]
+
+70. On voit par là, que chaque corps vivant a une Entéléchie dominante
+qui est l'âme dans l'animal; mais les membres de ce corps vivant sont
+pleins d'autres vivans, plantes, animaux, dont chacun a encore son
+Entéléchie ou son âme dominante[411].
+
+ [Note 411: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 714b: «Chaque
+ substance simple ou _Monade_, qui fait le centre d'une substance
+ composée, (comme par exemple, d'un animal) et le principe de son
+ _unicité_, est environnée d'une _masse_ composée par une infinité
+ d'autres _Monades_, qui constituent le _corps propre_ de cette
+ _Monade centrale_, suivant les affections duquel elle représente,
+ comme dans une manière de centre, les choses qui sont hors d'elle.»
+ Il s'agit ici du corps, considéré d'une manière absolue, ou plutôt
+ de son fondement dans la réalité des choses extérieures; et non du
+ corps proprement dit, qui, pour Leibniz, n'est qu'un phénomène
+ «comme l'arc-en-ciel».--(V. _sup._, p. 22.)]
+
+71. Mais il ne faut point s'imaginer avec quelques-uns, qui avaient mal
+pris ma pensée, que chaque âme a une masse ou portion de la matière
+propre ou affectée à elle pour toujours, et qu'elle possède par
+conséquent d'autres vivans inférieurs, destinés toujours à son service.
+Car tous les corps sont dans un flux perpétuel comme des rivières, et
+des parties y entrent et en sortent continuellement.
+
+72. Ainsi l'Âme ne change de corps que peu à peu et par degrés, de sorte
+qu'elle n'est jamais dépouillée tout d'un coup de tous ses organes; et
+il y a souvent métamorphose dans les animaux, mais jamais Métempsychose,
+ni transmigration des Âmes[412]: il n'y a pas non plus des _âmes_ tout à
+fait _séparées_, ni de génies sans corps. Dieu seul en est détaché
+entièrement[413].
+
+ [Note 412: V. _Sup._, p. 147, notes.]
+
+ [Note 413: _Théod._, § 90, p. 527b;--_Ibid._, § 124, p. 540a;--V.
+ _sup._, p. 147, notes.]
+
+73. C'est ce qui fait aussi qu'il n'y a jamais ni génération entière, ni
+mort parfaite prise à la rigueur, consistant dans la séparation de
+l'âme. Et ce que nous appelons _générations_ sont des développements et
+des accroissements; comme ce que nous appelons _morts_, sont des
+enveloppements et des diminutions.
+
+74. Les philosophes ont été fort embarrassés sur l'origine des formes,
+Entéléchies ou Âmes: mais aujourd'hui lorsqu'on s'est aperçu par des
+recherches exactes, faites sur les plantes, les insectes et les animaux,
+que les corps organiques de la nature ne sont jamais produits d'un Chaos
+ou d'une putréfaction, mais toujours par des semences, dans lesquelles
+il y avait sans doute quelque _préformation_, on a jugé que non
+seulement le corps organique y était déjà avant la conception, mais
+encore une âme dans ce corps et en un mot l'animal même, et que par le
+moyen de la conception cet animal a été seulement disposé à une grande
+transformation pour devenir un animal d'une autre espèce. On voit même
+quelque chose d'approchant hors de la génération, comme lorsque les vers
+deviennent mouches et que les chenilles deviennent papillons[414].
+
+ [Note 414: _Théod._, § 86, p. 526a;--_Ibid._, § 89, p.
+ 527a;--_Préf._ ***, 5. _b_ et sqq., p. 475-476;--_Théod._, § 90, p.
+ 527;--_Ibid._, § 187-188, p. 562;--_Ibid._, § 403, p.
+ 619--620a;--_Ibid._, § 397, p. 618.]
+
+75. Les _animaux_, dont quelques uns sont élevés au degré de plus grands
+animaux par le moyen de la conception, peuvent être appelés
+_spermatiques_; mais ceux d'entre eux qui demeurent dans leur espèce,
+c'est-à-dire la plupart, naissent, se multiplient et sont détruits comme
+les grands animaux, et il n'y a qu'un petit nombre d'élus, qui passe à
+un plus grand théâtre[415].
+
+ [Note 415: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 715b, 6: «Les
+ recherches des modernes nous ont appris, et la raison l'approuve,
+ que les vivants dont les organes nous sont connus, c'est-à-dire, les
+ plantes et les animaux, ne viennent point d'une putréfaction ou d'un
+ chaos, comme les anciens l'ont cru, mais de semences _préformées_,
+ et par conséquent, de la transformation des vivans préexistans. Il y
+ a de petits animaux dans les semences des grands, qui, par le moyen
+ de la conception, prennent un revêtement nouveau qu'ils
+ s'approprient et qui leur donne moyen de se nourrir et de
+ s'aggrandir, pour passer sur un plus grand théâtre, et faire la
+ propagation du grand animal. Il est vrai que les âmes des animaux
+ spermatiques humains ne sont point raisonnables, et ne le deviennent
+ que lorsque la conception détermine ces animaux à la nature humaine.
+ Et comme les animaux généralement ne naissent point entièrement dans
+ la conception ou _génération_, ils ne périssent pas entièrement non
+ plus dans ce que nous appelons _mort_; car il est raisonnable, que
+ ce qui ne commence pas naturellement, ne finisse pas non plus dans
+ l'ordre de la Nature. Ainsi, quittant leur masque ou leur guenille,
+ ils retournent seulement à un théâtre plus subtil, où ils peuvent
+ pourtant être aussi sensibles et aussi bien réglés que dans le plus
+ grand. Et ce qu'on vient de dire des grands animaux a encore lieu
+ dans la génération et la mort des animaux spermatiques plus petits,
+ à proportion desquels ils peuvent passer pour grands; car tout va à
+ l'infini dans la nature.» Leibniz cherche partout les éléments
+ infinitésimaux, en psychologie et en physiologie, comme en
+ mathématiques; et partout il tire de cette recherche des idées
+ fécondes.]
+
+76. Mais ce n'était que la moitié de la vérité: j'ai donc jugé, que si
+l'animal ne commence jamais naturellement, il ne finit pas naturellement
+non plus; et que non seulement il n'y aura point de génération, mais
+encore point de destruction entière ni mort prise à la rigueur. Et ces
+raisonnements faits _a posteriori_ et tirés des expériences s'accordent
+parfaitement avec mes principes déduits _a priori_ comme ci-dessus[416].
+
+ [Note 416: _Théod._, § 90, p. 527.]
+
+77. Ainsi on peut dire que non seulement l'âme (miroir d'un univers
+indestructible) est indestructible, mais encore l'animal même, quoique
+sa machine périsse souvent en partie et quitte ou prenne des dépouilles
+organiques.
+
+78. Ces principes m'ont donné moyen d'expliquer naturellement l'union,
+ou bien la conformité, de l'âme et du corps organique. L'âme suit ses
+propres loix, et le corps aussi les siennes; et ils se rencontrent en
+vertu de l'harmonie préétablie entre toutes les substances, puisqu'elles
+sont toutes les représentations d'un même univers[417].
+
+ [Note 417: _Préf_. ***, _b_, p. 475;--_Théod._, § 340, p.
+ 602b-603a;--_Ibid_., 352-353-358, p. 606a--608a.--Réplique aux
+ réflexions de Bayle, p. 185b: «Mais outre les principes, qui
+ établissent les _Monades_, dont les composés ne sont que les
+ résultats, l'expérience interne réfute la doctrine Épicurienne;
+ c'est la conscience qui est en nous de ce _Moi_ qui s'aperçoit des
+ choses qui se passent dans le corps; et la perception ne pouvant
+ être expliquée par les figures et les mouvements, établit l'autre
+ moitié de mon hypothèse, et nous oblige d'admettre en nous une
+ _substance indivisible_, qui doit être la source de ses phénomènes.
+ De sorte que, suivant cette seconde moitié de mon hypothèse, tout se
+ fait dans l'âme, comme s'il n'y avait point de corps; de même que
+ selon la première tout se fait dans le corps, comme s'il n'y avait
+ point d'âmes.» Encore ici, Leibniz parle des agrégats de monades qui
+ fondent le corps, non du corps lui-même qui n'est qu'un phénomène,
+ et qui, par conséquent, tient aux limites de l'activité de
+ l'âme.--V. aussi _sup._, p. 19-22.]
+
+79. Les âmes agissent selon les loix des causes finales par
+appétitions, fins et moyens. Les corps agissent selon les loix des
+causes efficientes ou des mouvemens. Et les deux règnes, celui des
+causes efficientes et celui des causes finales sont harmoniques entre
+eux[418].
+
+ [Note 418: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 714b, 3: «Les
+ perceptions dans la Monade naissent les unes des autres par les loix
+ des appétits, ou des causes _finales du Bien et du Mal_, qui
+ consistent dans les perceptions remarquables, réglées ou déréglées,
+ comme les changements des corps, et les phénomènes au dehors,
+ naissent les uns des autres par les loix des _causes efficientes_,
+ c'est-à-dire, des mouvements. Ainsi il y a une harmonie parfaite
+ entre les perceptions de la _Monade_, et les mouvements des corps,
+ préétablie d'abord entre le système des causes efficientes, et celui
+ des causes finales. Et c'est en cela que consiste l'accord et
+ l'union physique de l'âme et du corps, sans que l'un puisse changer
+ les loix de l'autre.»]
+
+80. Des Cartes a reconnu, que les âmes ne peuvent point donner de la
+force aux corps, parce qu'il y a toujours la même quantité de force dans
+la matière. Cependant il a cru que l'âme pouvait changer la direction
+des corps. Mais c'est parce qu'on n'a point su de son tems la loi de la
+nature, qui porte encore la conservation de la même direction totale
+dans la matière. S'il l'avait remarquée, il serait tombé dans mon
+système de l'Harmonie préétablie[419].
+
+ [Note 419: _Préf._ ****_. p. 477a;--_Théod._, § 22, p.
+ 510;--_Ibid._, § 59, p. 519; _Ibid._, § 60, 61, 62, 66, p.
+ 519b-521a;--_Ibid._, § 345-346 et sqq.; p. 604;--_Ibid._, § 354-355,
+ p. 607.--_Sup._, p. 32-34.--Ce qu'il y a de permanent dans
+ l'univers, d'après Leibniz, ce n'est point le mouvement (_mv_),
+ comme le voulait Descartes; c'est la force vive (_mv2_). Chacun sait
+ combien l'on a bataillé à notre époque sur le rapport de l'_activité
+ mentale à la mécanique_; et tout ce qui paraît résulter de tant
+ d'ardentes et pénétrantes discussions, c'est qu'il y «a quelque
+ chose de constant dans l'activité des corps». La question n'est donc
+ pas tranchée: _adhuc sub judice lis est_. (V. Fonsegrive, _Essai sur
+ le libre arbitre_, p. 280 et sqq., Alcan, Paris; Clodius Piat, _la
+ Liberté_, t. I, p. 108 et sqq., Lethielleux, Paris, 1894; M.
+ Couailhac, _la Liberté et la Conservation de l'énergie_, p. 118-155,
+ V. Lecoffre, Paris, 1897. On trouvera dans ces ouvrages le résumé
+ des débats.)]
+
+81. Ce système fait, que les corps agissent comme si (par impossible) il
+n'y avait point d'Âmes, et que les Âmes agissent comme s'il n'y avait
+point de corps, et que tous deux agissent comme si l'un influait sur
+l'autre.
+
+82. Quant aux _Esprits_ ou Âmes raisonnables, quoique je trouve qu'il y
+a dans le fond la même chose dans tous les vivans et animaux, comme nous
+venons de dire, (savoir que l'Animal et l'Âme ne commencent qu'avec le
+monde et ne finissent pas non plus que le monde),--il y a pourtant cela
+de particulier dans les Animaux raisonnables, que leurs petits Animaux
+spermatiques tant qu'ils ne sont que cela, ont seulement des âmes
+ordinaires ou sensitives: mais dès que ceux, qui sont élus, pour ainsi
+dire, parviennent par une actuelle conception à la nature humaine, leurs
+Âmes sensitives sont élevées au degré de la raison et à la prérogative
+des Esprits[420].
+
+ [Note 420: _Théod._, § 91, p. 527b-528a; _Ibid._, § 397, p. 618.]
+
+83. Entre autres différences qu'il y entre les Âmes ordinaires et les
+Esprits, dont j'en ai déjà marqué une partie, il y a encore celle-ci,
+que les âmes en général sont des miroirs vivans ou images de l'univers
+des créatures, mais que les esprits sont encore images de la Divinité
+même, ou de l'Auteur même de la nature, capables de connaître le système
+de l'univers et d'en imiter quelque chose par des échantillons
+architectoniques[421], chaque esprit étant comme une petite divinité
+dans son département[422].
+
+ [Note 421: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 717, 14: «Il
+ (l'esprit) n'est pas seulement un miroir de l'Univers des créatures,
+ mais encore une image de la Divinité. L'esprit n'a pas seulement une
+ perception des ouvrages de Dieu; mais il est même capable de
+ produire quelque chose qui leur ressemble, quoiqu'en petit. Car,
+ pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans
+ peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il
+ faudrait penser longtems pour les trouver quand on veille; notre âme
+ est _architectonique_ encore dans les actions volontaires, et
+ découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses
+ (_vondere, mensura, numero_), elle imite dans son département, et
+ dans son petit Monde où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu
+ a fait dans le grand.»]
+
+ [Note 422: _Théod._, § 147, p. 548a: «Il (Dieu) le laisse faire en
+ quelque sorte dans son petit département, _ut Spartam quam nactus
+ est ornet_. C'est là où le franc arbitre joue son jeu... L'homme est
+ donc comme un petit dieu dans son propre Monde, ou Microcosme, qu'il
+ gouverne à sa mode: il y fait merveilles quelquefois, et son art
+ imite souvent la nature... Mais il fait aussi de grandes fautes,
+ parce qu'il s'abandonne aux passions, et parce que Dieu l'abandonne
+ à son sens... L'homme s'en trouve mal, à mesure qu'il a tort; mais
+ Dieu, par un art merveilleux, tourne tous les défauts de ces petits
+ Mondes au plus grand ornement de son grand Monde.» L'homme, comme
+ Dieu, a l'éternel en perspective. L'homme, comme Dieu, fait des
+ inventions, soit en «comparant les possibles», soit par le jet
+ spontané des idées dont son âme est la source; et ces inventions
+ changent peu à peu la surface de la terre qu'il a reçu la mission de
+ conquérir. L'homme, ainsi que Dieu, a pour tendance fondamentale
+ l'amour rationnel du meilleur; et il s'en approche de plus en plus,
+ à travers ses défections, comme par une série d'arabesques
+ concentriques.]
+
+84. C'est ce qui fait que les esprits sont capables d'entrer dans une
+manière de société avec Dieu[423], et qu'il est à leur égard non
+seulement ce qu'un inventeur est à sa machine (comme Dieu l'est par
+rapport aux autres créatures) mais encore ce qu'un Prince est à ses
+sujets et même un père à ses enfants[424].
+
+ [Note 423: V. _Syst. nouv, de la nature_, p. 126; _Comment. de anima
+ brutorum_, p. 465b, XV; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, V. _Principes
+ de la nature et de la grâce_, p. 717b, 15.]
+
+ [Note 424: _Syst. nouv. de la nature_, p. 125a: «C'est pourquoi Dieu
+ gouverne les esprits, comme un Prince gouverne ses sujets, et même
+ comme un père a soin de ses enfans; au lieu qu'il dispose des autres
+ substances, comme un Ingénieur manie ses machines.»]
+
+85. D'où il est aisé de conclure que l'assemblage de tous les Esprits
+doit composer la _Cité de Dieu_[425], c'est-à-dire le plus parfait État
+qui soit possible sous le plus parfait des Monarques[426].
+
+ [Note 425: Ce mot, pris de saint Augustin, a, dans la langue de
+ Leibniz, un sens nouveau: il signifie le règne des volontés, ce que
+ Kant appelle le «règne des fins».]
+
+ [Note 426: _Théod._, § 146, p. 547b--548a;--_Ibid._, _object_. 2, p.
+ 625.]
+
+86. Cette Cité de Dieu, cette Monarchie véritablement universelle est un
+Monde Moral dans le monde Naturel, et ce qu'il y a de plus élevé et de
+plus divin dans les ouvrages de Dieu: et c'est en lui que consiste
+véritablement la gloire de Dieu[427], puisqu'il n'y en aurait point, si
+sa grandeur et sa bonté n'étaient pas connues et admirées par les
+esprits: c'est aussi par rapport à cette Cité divine, qu'il a proprement
+de la Bonté[428], au lieu que sa sagesse et sa puissance se montrent
+partout.
+
+ [Note 427: _Théod._, p. 523b-524a, 78: «À la vérité, Dieu formant le
+ dessein de créer le Monde, s'est proposé uniquement de manifester et
+ de communiquer ses perfections de la manière la plus efficace et la
+ plus digne de sa grandeur, de sa sagesse et de sa bonté...» Il est
+ comme un grand Architecte, qui se propose pour but la _satisfaction
+ ou la gloire_ d'avoir bâti un beau palais...» Mais la gloire, ainsi
+ comprise, ne peut exister que s'il y a des esprits pour concevoir
+ les oeuvres qui la fondent.]
+
+ [Note 428: _Lettre à M. l'abbé Nicaise_, p. 792: L'amour «a
+ proprement pour objet des substances susceptibles de la félicité»,
+ c'est-à-dire des esprits.]
+
+87. Comme nous avons établi ci-dessus une harmonie parfaite entre deux
+Règnes naturels, l'un des causes Efficientes, l'autre des Finales, nous
+devons remarquer ici encore une autre harmonie entre le règne Physique
+de la Nature et le règne Moral de la Grâce[429], c'est-à-dire entre
+Dieu, considéré comme Architecte de la Machine de l'univers, et Dieu
+considéré comme Monarque de la Cité divine des Esprits[430].
+
+ [Note 429: Le _règne physique de la nature_ comprend à la fois la
+ matière et les monades dépourvues de raison. Et, par conséquent, la
+ finalité y entre déjà et comme par deux portes: elle est la loi qui
+ préside au développement tout intérieur des monades; de plus, elle
+ est la loi suivant laquelle Dieu les harmonise du dehors avec leurs
+ corps respectifs et l'univers, comme on ferait deux horloges. Le
+ règne moral de la grâce comprend les monades qui se sont élevées
+ jusqu'à la raison, ou esprits. Ainsi le règne moral de la grâce ne
+ s'oppose pas au règne physique de la nature, il l'achève: il n'y a
+ plus en lui que de la finalité, comme dans l'idée distincte il n'y a
+ plus de matière. «Tout va par degré», et sans rupture, de la nature
+ à la grâce, ainsi que le veut la loi de continuité.]
+
+ [Note 430: _Théod_., § 62, p. 520;--_Ibid._, § 74, p. 522;--_Ibid_.,
+ § 118, p. 534b-535a;--_Ibid._, § 248, 578b-579a;--_Ibid._, § 112, p.
+ 533a;--_Ibid._, § 130, p. 541;--_Ibid._, § 247, p. 578b.]
+
+88. Cette harmonie fait que les choses conduisent à la Grâce par les
+voies mêmes de la Nature, et que ce globe par exemple doit être détruit
+et réparé par les voies naturelles dans les momens, que le demande le
+gouvernement des esprits pour le châtiment des uns et la récompense des
+autres[431].
+
+ [Note 431: _Théod._, § 18 et sqq., p. 508b et sqq.;--_Ibid._, § 110,
+ p.532b;--_Ibid._, § 244-245, p. 578a;--_Ibid._, § 340, p.
+ 602b-603a.]
+
+89. On peut dire encore, que Dieu comme architecte contente en tout Dieu
+comme législateur, et qu'ainsi les péchés doivent porter leur peine avec
+eux par l'ordre de la nature, et en vertu même de la structure mécanique
+des choses; et que de même les belles actions s'attireront leurs
+récompenses par des voies machinales par rapport aux corps, quoique cela
+ne puisse et ne doive pas arriver toujours sur le champ.
+
+90. Enfin sous ce gouvernement parfait il n'y aurait point de bonne
+Action sans récompense, point de mauvaise sans châtiment; et tout doit
+réussir au bien des bons[432], c'est-à-dire de ceux, qui ne sont point
+des mécontens dans ce grand État, qui se fient à la Providence, après
+avoir fait leur devoir, et qui aiment et imitent comme il faut l'Auteur
+de tout bien, se plaisant dans la considération de ses perfections
+suivant la nature du _pur amour_ véritable, qui fait prendre plaisir à
+la félicité de ce qu'on aime[433]. C'est ce qui fait travailler les
+personnes sages et vertueuses à tout ce qui paraît conforme à la volonté
+divine[434] présomtive ou antécédente, et se contenter cependant de ce
+que Dieu fait arriver effectivement par sa volonté secrète, conséquente
+et décisive[435], en reconnaissant, que si nous pouvions entendre assez
+l'ordre de l'univers, nous trouverions qu'il surpasse tous les souhaits
+des plus sages, et qu'il est impossible de le rendre meilleur qu'il est,
+non seulement pour le tout en général, mais encore pour nous mêmes en
+particulier, si nous sommes attachés comme il faut à l'Auteur du tout,
+non seulement comme à l'Architecte et à la cause efficiente de notre
+être, mais encore comme à notre Maître et à la cause finale qui doit
+faire tout le but de notre volonté, et peut seul faire notre
+bonheur[436].
+
+ [Note 432: Mais ce n'est pas que l'évolution des lois de la nature
+ doive parvenir dès la vie présente à cette harmonie totale. Il
+ faudra que nous quittions «notre guenille» pour voir
+ l'accomplissement de la justice (V. _sup._, p. 85-86).]
+
+ [Note 433: V. _sup._, p. 84.]
+
+ [Note 434: «... Quand on est bien pénétré des grandes vérités de la
+ providence de Dieu et de l'immortalité de nos âmes, on conte pour
+ peu de chose les plaisirs, les honneurs et les utilités de cette
+ vie, qui est si courte et si inégale. Le grand avenir est plus
+ capable de toucher, et celuy qui connaît assez les perfections
+ divines pour en être charmé, est parvenu à ce pur amour dont les
+ motifs sont encor plus nobles que tous les motifs des craintes et
+ des espérances futures de l'enfer et du paradis détachées de la
+ possession de Dieu» _Réflexions sur l'art de connaître les hommes_,
+ p. 142-143.]
+
+ [Note 435: Cette distinction entre la volonté _antécédente_ et la
+ volonté _conséquente_ est prise de saint Thomas d'Aquin (_S. th._,
+ I, XIX, 6, ad 1; _De veritate_, XXIII, _a_, 3, _c_). Mais Leibniz
+ l'exprime d'une manière assez neuve. «Dans le sens général,
+ écrit-il, on peut dire que la volonté consiste dans l'inclination à
+ faire quelque chose à proportion du bien qu'elle renferme. Cette
+ volonté est appelée _antécédente_, lorsqu'elle est détachée, et
+ regarde chaque bien à part en tant que bien.» La «volonté
+ _conséquente_, finale et décisive, résulte du conflit de toutes les
+ volontés antécédentes, tant de celles qui tendent vers le bien, que
+ de celles qui repoussent le mal: comme dans la mécanique le
+ mouvement composé résulte de toutes les tendances qui concourent
+ dans un même mobile, et satisfait également à chacune, autant qu'il
+ est possible de faire tout à la fois» (_Théod._, p. 510b, 22;
+ _--Ibid_., p. 535b, 119).]
+
+ [Note 436: _Théod._, § 134 fin, p. 544a: «Ainsi la nature même des
+ choses porte que cet ordre de la cité divine, que nous ne voyons pas
+ encore ici-bas, soit un objet de notre foi, de notre espérance, de
+ notre confiance en Dieu. S'il y en a qui en jugent autrement, tant
+ pis pour eux...»--_Préf._, 4 _a b_, p. 469;--_Théod._, § 278, p.
+ 587a. Ces deux derniers textes portent sur l'amour de Dieu: ils en
+ montrent la nature et l'efficacité morales.]
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ
+
+I.--IDÉE MAITRESSE.
+
+II--La substance.--Nature de la substance.--Pluralité des
+substances.--Communication des substances.
+
+III.--L'âme.--Origine des représentations.--Leurs rapports.--Leur valeur
+objective.--Existence de la liberté.--Nature de la liberté.--Éducation
+de la liberté.
+
+IV.--Dieu.--Existence de Dieu.--Le meilleur des mondes.--Origine du mal.
+
+V.--Le bien.--Idée de bonheur.--Idée de la valeur des choses.--Les
+mobiles de nos actions.
+
+ MONADOLOGIE
+
+I.--Notice.
+
+II.--Texte et notes.
+
+
+
+
+_____________________________________________
+Tours, imp. Deslisle Frères, 6, rue Gambetta.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La monadologie (1909), by
+Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MONADOLOGIE (1909) ***
+
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+
+
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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