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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + CLODIUS PIAT + + AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE + + + + LEIBNIZ + + LA MONADOLOGIE + + AVEC ÉTUDE ET NOTES + + + + PARIS + LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE + RUE BONAPARTE, 90 + + 1900 + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR: + +1° _L'Intellect actif_, LEROUX, Paris, 1890. + +2° _Historique de la liberté au XIXe siècle_, LETHIELLEUX, Paris, 1894. + +3° _Problème de la liberté_, chez le même, Paris, 1895 (ces deux +derniers ouvrages ont été couronnés par l'Académie française). + +4° _L'Idée,_ Ch. POUSSIELOUE, Paris, 1896. + +5° _La Personne humaine_, ALCAN, Paris, 1891 (ouvrage couronné par +l'Académie des sciences morales et politiques). + +6° _Destinée de l'homme,_ ALCAN, Paria, 1898. + + + + + +I. IDÉE MAITRESSE + +Leibniz[1], tout jeune encore, apprit la philosophie d'Aristote et des +scolasliques[2]; et ce système lui sembla contenir la véritable +explication des choses. Bien que déjà familier avec Platon et «d'autres +anciens», c'est pour l'Ecole qu'il se prononça. + + [Note 1: C'est ainsi que nous croyons devoir écrire le nom de ce + philosophe; car il signait lui-même: _Leibniz. _Toutefois _Leibnitz_ + est aussi une orthographe courante.] + + [Note 2: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond de Montmort, _datée de 1714, + 701b, Erdmann, Berlin, 1840.] + +Un peu plus tard, il «tomba sur les modernes» et se mit à les étudier +avec la même curiosité, poussé déjà par le désir «de déterrer et de +réunir la vérité ensevelie et dispersée dans les opinions des +différentes sectes des philosophes[3]». Il lut Keppler, Galilée, Cardan, +Campanella, Bacon, Descartes[4]. Et ses convictions philosophiques ne +tardèrent pas à se modifier, sous l'influence de ces penseurs d'allure +nouvelle. «Je me souviens, dit-il, que je me promenai seul dans un +bocage auprès de Leipsic, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je +garderais les Formes substantielles. Enfin, le Mécanisme prévalut et me +porta à m'appliquer aux mathématiques[5].» + + [Note 3: _Ibid._ p. 701b.] + + [Note 4: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 205.] + + [Note 5: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.] + +«Mais, continue Leibniz, quand je cherchai les dernières raisons du +Mécanisme et des lois mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir +qu'il était impossible de les trouver dans les mathématiques et qu'il +fallait retourner à la métaphysique. C'est ce qui me ramena aux +entéléchies, et du matériel au formel et me fit enfin comprendre, après +plusieurs corrections et avancements de mes notions, que les Monades, ou +les substances simples, sont les seules véritables substances et que les +choses matérielles ne sont que des phénomènes, mais bien fondés et bien +liés[6].» + + [Note 6: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond_..., p. 703a.] + +Leibniz fut donc scolastique d'abord, puis cartésien, avant d'être +lui-même. C'est comme par un chemin en zigzag qu'il parvint à la +découverte de son idée maîtresse. De plus, cette idée fut, pour lui, le +résultat d'une incubation qui dura près de vingt ans, et dont il est +possible de suivre les phases principales. + +En 1670, il réédite, sur l'invitation de Boinebourg[7], _l'Antibarbare_ +de Nizolius. Et, dans sa préface à cet ouvrage, il prend la défense de +l'Ecole. Sa pensée est déjà «qu'il y a de l'or dans ces scories[8]». Il +proteste contre la mode, alors régnante, d'englober Aristote et tous les +philosophes du moyen âge dans la même réprobation. Il reproche même à +l'auteur d'avoir confondu, avec des scolastiques de second ordre, un +esprit tel que saint Thomas d'Aquin[9]. En 1671, il compose sa _Théorie +du mouvement concret_ et sa _Théorie du mouvement abstrait_ et prélude, +par ces études scientifiques, à sa conception dynamique du monde. Vers +la même époque, le baron de Boinebourg l'engage à s'occuper du dogme de +la transsubstantiation, avec lequel la théorie cartésienne de la matière +semblait incompatible; et, pendant l'automne de 1671, il écrit à Arnaud +une lettre qui va droit au fond du sujet. Il y fait voir que le multiple +doit de toute rigueur se réduire à l'un, et que, par conséquent, +l'étendue suppose quelque autre chose, un principe plus profond, qui est +simple et sans lequel il n'y a plus de substance[10]. Enfin, vers 1685, +il arrive à se satisfaire[11]. A partir de ce moment, il est en pleine +possession de sa pensée personnelle et ne fait, dans la suite, qu'en +développer les riches et multiples aspects. Il y varie à l'indéfini et +ses considérations et sa langue. Mais, sous cette diversité d'apparence, +on observe toujours la même unité organique: c'est partout la +philosophie de la _Monade._ + + [Note 7: LE BARON DE BOINEBOURG, ancien premier conseiller privé de + l'électeur de Mayence Jean-Philippe, grâce auquel Leibniz prit part + aux événements politiques de l'époque.] + + [Note 8: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 371b; _Lettre III à Remond de + Montmort,_ datée de 1714, p. 704b.] + + [Note 9: LEIBNIZ, _De stylo philosophico Nizol.,_p.63 et sqq.] + + [Note 10: GUHRAUER, _Gottfried Wilhelm Freiherr von Leibnitz eine + Biographie,_ t. I, p. 76 et sqq.] + + [Note 11: _Ibid._, t. I, Beil., p. 29.] + +Leibniz suit, dans l'exposition de sa doctrine, une sorte de route +ascensionnelle, où l'on va de la _matière_ à la _substance,_ de la +substance à _l'âme_ et de l'âme à _Dieu_. En outre, il a tout un +ensemble de vues morales qui sont comme l'épanouissement de sa +métaphysique et qui constituent une théorie du _bien_. + +Ce sont ses diverses étapes que l'on va essayer de parcourir à nouveau, +et dans le même ordre. + + + + +II.--LA SUBSTANCE + +A) NATURE DE LA SUBSTANCE.--On peut dire en un sens «que tout se fait +mécaniquement dans la nature corporelle»; mais il n'en demeure pas moins +vrai «que les principes mêmes de la mécanique, c'est-à-dire les +premières loix du mouvement, ont une origine plus sublime que celle que +les pures mathématiques peuvent fournir[12]». + + [Note 12: LEIBNIZ, _Si l'essence du corps consiste dans l'étendue_, + p. 113b; _Syst. nouv. de la nature_, p. 124b; _Lettre I à Remond de + Montmort_, p. 702a.] + +L'essence de la matière demande quelque chose de plus que «la +philosophie corpusculaire[13]». + + [Note 13: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 632, Ed. P. + Janet, Paris, 1886.] + +L'expérience nous apprend que les corps sont divisibles. Et, par +conséquent, il faut qu'antérieurement à toute division ils aient déjà +des parties actuelles; car la division ne crée pas, elle ne fait que +compter. Les corps sont donc des composés. Or tout composé se ramène à +des éléments ultimes, lesquels ne se divisent plus. Supposé, en effet, +que l'on y puisse pousser le partage à l'indéfini; on n'aurait toujours +que des sommes, et jamais des unités: ce qui est contradictoire[14]. De +plus, ces éléments ultimes ne peuvent être étendus, comme l'ont imaginé +les atomistes; car, si petites que l'on fasse les portions de l'étendue, +elles gardent toujours leur nature; elles demeurent divisibles: c'est +encore une pure _multitude_. Et la raison déjà fournie conserve toute sa +force. + + [Note 14: _Ibid._, pp. 631, 654, 655; _Syst. nouv. de la nature, _p. + 24{b}, 3; _Monadol._, p. 705{a}, 2.--L'argument de Leibniz suppose + que tout ce qui est divisible contient nécessairement des parties + actuelles, antérieurement à toute division. Or ce principe ne parait + pas suffisamment établi. Pourquoi la théorie aristotélicienne du + _continu_ ne serait-elle pas conforme à la réalité des choses? + Quelle raison de croire que la division n'est pas, au moins en + certains cas, un vrai passage de la puissance à l'acte?] + +Ainsi le mécanisme, quelque forme qu'il revête, n'est que «l'antichambre +de la vérité[15]». La conception de Descartes et celle d'Épicure +laissent l'une et l'autre l'esprit en suspens. Une détermination donnée +de l'étendue n'est pas plus une substance «qu'un tas de pierres», «l'eau +d'un étang avec les poissons y compris[16]», «ou bien un troupeau de +moutons, quand même ces moutons seraient tellement liés qu'ils ne +pussent marcher que d'un pas égal et que l'un ne pût être touché sans +que tous les autres criassent». Il y a autant de différence entre une +substance et un morceau de marbre «qu'il y en a entre un homme et une +communauté, comme peuple, armée, société ou collège, qui sont des êtres +moraux, où il y a quelque chose d'imaginaire et de dépendant de la +fiction de notre esprit[17]». Et l'on peut raisonner de même au sujet +des atomes purement matériels[18]. En les introduisant à la place du +continu, l'on ne change rien qu'aux yeux de l'imagination. Au fond, +c'est métaphysiquement que les corps s'expliquent[19]; car «la seule +matière ne suffit pas pour former une substance». Il y faut «un être +accompli, indivisible»: substantialité signifie simplicité[20]. + + [Note 15: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..._, 702{a}.] + + [Note 16: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld_, p. 830; _N. + Essais_, p. 238{b},7.] + + [Note 17: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 631.] + + [Note 18: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature, _p. 124b, 3.] + + [Note 19: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.] + + [Note 20: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 631; v. aussi + pp. 619, 630, 639, 654, 655; _N. Essais, _p. 276a, 1; _Monadol.,_ p. + 705a, 1-3.] + +En quoi consistent au juste ces principes indivisibles? quelle est la +nature intime de ces «points métaphysiques», qui constituent les +éléments des choses et qui seuls méritent le nom de substance? Sont-ils +inertes, comme l'a cru Descartes? En aucune manière; et c'est là que se +trouve la seconde erreur du mécanisme géométrique. + +Lorsqu'un corps en repos est rencontré par un autre corps en mouvement, +il se meut à son tour. Il faut donc qu'il ait été actionné de quelque +manière; et, par conséquent, il faut aussi qu'il ait agi lui-même; car +«tout ce qui pâtit doit agir réciproquement[21]». Ainsi chaque +mouvement, si léger qu'il soit, accuse la présence d'une source +d'énergie et dans le moteur et dans le mobile qu'il suppose; et ce même +principe d'activité se manifeste également dans la manière dont les +corps se choquent les uns les autres. + + [Note 21: LEIBNIZ, _Si l'Essence du corps consiste dans l'étendue, + _p. 113a.] + +«Nous remarquons dans la matière une qualité que quelques-uns ont +appelée l'_inertie naturelle, _par laquelle le corps résiste ea quelque +façon au mouvement; en sorte qu'il faut employer quelque force pour l'y +mettre (faisant même abstraction de la pesanteur) et qu'un grand corps +est plus difficilement ébranlé qu'un petit.» Soit, par exemple, la +figure: + +[Illustration: A] [Illustration: B] + +où l'on suppose que le corps A en mouvement rencontre le corps B en +repos. «Il est clair que, si le corps B était indifférent au mouvement +ou au repos, il se laisserait pousser par le corps A sans lui résister +et sans diminuer la vitesse, ou changer la direction du corps A. Et, +après le concours, A continuerait son chemin et B irait avec lui de +compagnie en le devançant. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature. +Plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse avec laquelle +vient le corps A, jusqu'à l'obliger même de réfléchir, si B est beaucoup +plus grand qu'A[22].» Et rien ne prouve mieux que l'inertie à laquelle +on s'arrête n'est que de l'énergie déguisée. + + [Note 22: LEIBNIZ, _Si l'essence du corps..., _p. 112{a et b}.] + +On peut remarquer aussi qu'il y a dans les corps comme une tension +perpétuelle, une sorte d'élan continu vers quelque autre chose que ce +qu'ils sont déjà. Les blocs énormes qui couronnent les pyramides tombent +d'eux-mêmes, dès qu'on enlève la base qui les soutient; un arc tendu +part tout seul, lorsqu'on en délivre la corde[23]; et nous avons dans +notre organisme une multitude indéfinie «de ressorts» qui se débandent à +chaque instant, sans que nous l'ayons voulu et même à l'encontre de +notre vouloir[24]. La nature corporelle implique un effort incessant. Or +l'effort n'est plus seulement de la puissance; c'est aussi de l'action. +«Omnis autem conatus actio.» + + [Note 23: LEIBNIZ, _De Vera Methodo..._, p.111b.] + + [Note 24: LEIBNIZ, _De Vera Methodo..., _p. 111b.] + +Et cette conclusion ne s'impose pas seulement au nom de l'expérience; +elle se fonde aussi sur les exigences de la raison. On veut que l'être +n'enveloppe que des puissances à l'état nu. Et l'on n'observe pas que +c'est «une fiction, que la nature ne souffre point». On ne remarque pas +qu'une simple faculté n'est qu'une «notion incomplète», «comme la +matière première» séparée de toute forme; «une abstraction» vide de +réalité, «comme le temps, l'espace et les autres êtres des mathématiques +pures[25]». Il est bon de supprimer une telle équivoque et de donner des +choses une notion plus compréhensive et plus exacte. Le vrai, c'est que +tout est déterminé: le vrai, c'est que chaque substance «a toujours une +disposition particulière à l'action et à une action plutôt qu'à telle +autre»; «qu'outre la disposition», elle enveloppe «une tendance à +l'action, dont même il y a toujours une infinité à la fois dans chaque +sujet»; et que «ces tendances ne sont jamais sans quelque effet[26]». +Tout être est une force qui se bande, un «conatus» qui passe de lui-même +au succès, «si rien ne l'empêche»: toute substance est action et +tendance à l'action[27]. Et de là une interprétation nouvelle du +devenir. D'après Aristote, tout se meut par autre chose. Au gré de +Leibniz, tout se meut par soi-même. Chaque être est gros de sa destinée +et la réalise en vertu d'un principe qui lui est interne. C'est le règne +de l'autonomie, qui se substitue à celui de l'hétéronomie. + + [Note 25: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 222b, 2 et p. 223b, 9.] + + [Note 26: _Ibid.;_ v. aussi p. 248a, 4.] + + [Note 27: LEIBNIZ, _Théod._, p. 526b, 87; _Syst. nouv. de la nature, + _p. 125a, 3.] + +L'effort, qui fait le fond de la substance, n'est pas purement physique. +Il enveloppe toujours quelque degré de perception; il est produit et +maintenu par la connaissance: c'est une véritable _appétition_[28]. + + [Note 28: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 706, 14-15; _Epist. ad Wagnerum_, + p. 466, II.] + +«L'expérience interne» nous atteste qu'il y a au-dedans de nous-mêmes +«Un Moi qui s'aperçoit» des changements corporels, et qui ne peut être +expliqué ni par les figures ni par les mouvements[29]. C'est sur ce type +qu'il faut concevoir tous les autres êtres[30]. Ainsi le veulent et les +lois de l'_analogie_ et le principe de _continuité_. + + [Note 29: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 185.] + + [Note 30: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 124-125, 3.] + +Le propre du Moi humain est d'envelopper «une multitude dans +l'unité[31]». Or telle est aussi la fonction essentielle de «ces forces +primitives» auxquelles on aboutit par l'analyse métaphysique de la +réalité. Elles doivent donc avoir, elles aussi, «quelque chose +d'analogique au sentiment et à l'appétit[32]». De plus, comme le monde a +pour auteur un être souverainement parfait, il faut qu'il soit le +meilleur possible; et, comme la bonté s'achève dans la beauté, il faut +aussi qu'il soit le plus beau possible. La nature est un poème immense +où tout varie par degrés insensibles et dans l'unité, où tout se tient +et se déploie dans la continuité. Or cette homogénéité fondamentale +n'est pas expliquée, si, comme l'a fait Descartes, on oppose +radicalement l'essence de l'esprit à l'essence de la matière. Il faut, +pour la rendre intelligible, se représenter l'univers entier comme la +réalisation différenciée à l'infini d'un seul et même principe qui est +la pensée. Les choses alors acquièrent «une simplicité surprenante, en +sorte qu'on peut dire que c'est partout et toujours la même chose, aux +degrés de perfection près[33]». + + [Note 31: LEIBNIZ, _Monadol._, p.706, 14; _Epist. ad Wagnerum_, p. + 466, III.] + + [Note 32: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 124-125, 3.] + + [Note 33: LEIBNIZ, _Théod_, p. 602, 337; _N. Essais_, p. 305.] + +Le monde est donc plus qu'une machine. La machine est ce qu'on voit; +mais ce qu'on voit n'est qu'une apparence. Au fond, il y a l'être qui +est force, vie, pensée et désir. Le monde entier, y compris son +Créateur, est un système d'âmes qui ne diffèrent entre elles que par +l'intensité de leur action. En ce point capital, Leibniz ne contredit +plus Aristote. Le grec et l'allemand ont la même théorie. Pour l'un et +pour l'autre, c'est l'amour qui meut tout; et, par conséquent, l'un et +l'autre admettent aussi la prédominance des causes finales sur les +causes efficientes. C'est le finalisme qui l'emporte de nouveau. Ni +Descartes, ni Hobbes, ni Spinoza n'ont réussi à le détruire pour tout de +bon. + +Les agrégats corporels se composent de _monades_, c'est-à-dire de +principes simples dont l'essence consiste dans la perception. Et l'objet +de cette perception enveloppe toujours d'une certaine manière l'être +tout entier; car, les choses allant d'elles-mêmes au meilleur, il n'y a +pas de raison pour qu'il contienne telle portion de la réalité à +l'exclusion de telle autre[34].Chaque monade a quelque représentation de +l'infini; et c'est là qu'elle puise ses idées distinctes. Chaque monade, +aussi, a quelque représentation de l'univers; et c'est de là que lui +viennent ses idées confuses[35]. Les substances sont autant «de points +de vue», d'où l'on aperçoit d'une façon plus ou moins explicite et la +nature immense et l'Être éternel qui l'imprègne de toutes parts[36]. + + [Note 34: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle, _p. 187b; + _Monadol._, p. 709b, 58, 60.] + + [Note 35: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 222a, 1.] + + [Note 36: LEIBNIZ, _Monadol., _p. 709b, 57; _Syst. nouv. de la + nature,_ p. 126b, 11.] + + Toutefois, cet Être éternel possède le privilège de n'avoir que des + idées distinctes: l'Infini seul est pensée pure[37]. + + [Note 37: LEIBNIZ, _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV; _Monadol., + p.708a, 41.] + +Quant aux autres monades, elles contiennent, avec «leur entéléchie +primitive», un obstacle également interne qui les entrave dans leur élan +vers la perfection[38]. + + [Note 38: LEIBNIZ, _Théod., _p. 510a, 20; _Monadol., _p. 708b, 47.] + +Les anciens ont parlé de la _matière seconde_ et de la _matière +première:_ et leur distinction n'est pas vaine, bien qu'il faille +modifier quelque peu leur manière de l'entendre. La matière seconde est +d'ordre phénoménal: elle vient toujours d'un agrégat de monades, mais +elle n'existe que dans la pensée et s'y traduit sous forme d'extension. +Au contraire, la matière première est d'ordre réel: c'est un principe +que chaque monade porte au-dedans d'elle-même, qui fait partie de son +essence, et dont l'effet naturel est de communiquer à ses perceptions de +provenance extérieure leur caractère extensif[39]. Mais l'étendu, c'est +aussi du confus[40]. Et, par conséquent, la matière première, voilà ce +qui limite l'action des substances créées; voilà ce qui les arrête, à +des étapes différentes, dans leur ascension vers la lumière des «idées +distinctes». «Autrement toute entéléchie serait Dieu[41].» Et de là une +hiérarchie infiniment variée d'êtres qui se ressemblent par leur fond. +Tout est pensée; mais la pensée dort dans le minéral et la plante, +sommeille dans l'animal, s'éveille en l'homme et trouve en Dieu son +éternel et plein achèvement. Encore y a-t-il, entre ces degrés divers, +une multitude incalculable et de différences et de nuances; car la +nature ne fait pas de bonds: c'est par un progrès insensible qu'elle +passe du moins au plus[42]. «Rien de stérile ou de négligé, rien de trop +uniforme, tout varié, mais avec ordre, et, ce qui passe l'imagination, +tout l'univers en raccourci, mais d'une vue différente dans chacune de +ses parties et même dans chacune de ses unités de substance[43].» + + [Note 39: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, datée du 11 mars + 1706, p. 436b; _Lettre VII au même_, datée du 16 octobre 1706, p. + 440b; _Lettre XIII au même, _datée du 3 juillet 1709, p. 461b; + _Comment. de anima brutorum_, p. 463a, I-II; _Epist. ad Wagnerum_, + p. 406a, II. Dans cette dernière lettre, l'auteur paraît préoccupé, + non de distinguer la _matière première_ de la _matière seconde_, + mais de déterminer au juste en quoi consiste la passivité de la + matière _generalim sumpta_ par opposition à l'activité de la forme; + et son effort n'est pas stérile: il aboutit à des notions plus + précises. La matière a bien quelque activité, tant il est vrai que + rien n'est puissance pure: mais cette activité n'est que résistance. + Au contraire, l'activité de la forme est vie, perception et effort.] + + [Note 40: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b; _Lettre + XIII au même_, p. 461b; _Théod., _p. 607, 356;_Monadol._, p. 709b, + 60.] + + [Note 41: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187b; + _Lettre VII au P. des Bosses_, 440b; _Epist. ad Wagnerum_, p. + 466b, IV.] + + [Note 42: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature, _p. 125b, 5; _Comment. + de anima brutorum_, p. 465b, XIII; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466-467, + V; _Syst. nouv. de la nature_, p. 125b, 7; _Lettre VI au P. des + Bosses_, datée du 4 octobre 1706, p. 439-440; _N. Essais_, p. 224b, + 12; _Monadol._, p.709b, 38.] + + [Note 43: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 2O5b.] + +Bien que composées de deux principes constitutifs, dont l'un est forme +et l'autre matière, les monades n'en demeurent pas moins absolument +simples. Car la matière première n'est qu'un principe d'étendue, et la +matière seconde, qui est l'étendue elle-même, se fonde bien au dehors +sur des agglomérais de monades; mais, considérée en soi, non plus dans +sa cause, elle ne se produit qu'au dedans: elle est «toute mentale[44]». +Et de là une nouvelle approximation de la notion de substance. + + [Note 44: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 238b, 7. V. aussi: _Lettre II au + P. des Bosses_, p. 436b; _Lettre XIV au même, _p. 462b; _Lettre XXIV + au même_, p. 689a.] + +D'abord, «les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque +chose y puisse entrer ou sortir». Et, par là même, «les accidents ne +sauraient se détacher, ni se promener hors des substances, comme +faisaient autrefois les espèces sensibles des scolastiques[45]». En +second lieu, les monades n'ont point de surface extérieure. Et, par +conséquent, elles ne présentent aucun point d'appui, à l'aide duquel on +puisse ou les modifier, ou les mouvoir[46]. Chaque monade est à la fois +close et intangible et demeure, de ce chef, essentiellement indépendante +de toute influence dynamique externe. C'est en elle-même et par +elle-même qu'elle agit et pâtit: sa vie est tout intérieure. Et c'est +sans doute dans ce recueillement absolu que Leibniz a puisé la raison +principale pour laquelle il conçoit la substance à l'image de l'âme +humaine; car, si la monade ne se meut du dehors, il faut bien qu'elle se +meuve du dedans. Et comment cela? Où trouver en elle une cause de +changement quelconque, si elle n'était douée de connaissance et +d'appétition[47]? + + [Note 45: LEIBNIZ, _Monadol., _p. 705a, 7.] + + [Note 46: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 796a, 17.] + + [Note 47:_Ibid._, p. 705b, 8 et 10-11.] + +La philosophie de Leibniz est donc un retour «aux formes substantielles, +si décriées[48]». Pour lui, comme pour Aristote, la substance enveloppe +deux co-principes essentiels dont l'un est actif et l'autre passif; +l'être est une dualité qui se ramène à l'unité d'un même sujet: c'est +une trinité. Mais cette vieille conception revêt, sous l'effort de +Leibniz, un aspect absolument nouveau. D'abord, il transporte du tout +aux parties la définition de la substance donnée par Aristote. De plus, +l'extension des corps cesse, à ses yeux, d'être une propriété absolue; +elle n'existe que pour la pensée: c'est quelque chose de purement +phénoménal. Il modifie également d'une manière profonde et l'idée +traditionnelle de la forme et celle de la matière. Inspiré par Spinoza +et continuant «le philosophe stagirite», il précise l'activité de la +forme et en fait une force qui a pour qualités déterminantes la +_perception_ et _l'appétition_. D'autre part, la matière, en tant +qu'elle se distingue de l'extension proprement dite, devient pour lui +une limite interne de l'activité, et par là même un principe de +résistance à la conquête des «idées distinctes». Tout se transforme et +s'approfondit, tout s'unifie sous l'influence de sa pensée. + + [Note 48: LEIBNIZ, _Syst. nouv..._, p. 124b, 3.] + +B) Pluralité des substances.--La multiplicité des choses +n'est pas seulement phénoménale: il y a plusieurs substances, puisque +la matière se divise en éléments substantiels. + +Le même fait ressort également des données de la psychologie. «Je suis +d'opinion, dit Leibniz, que la réflexion suffit pour trouver l'idée de +substance en nous-mêmes, qui sommes des substances[49].» La chose ne +semble pas claire à tout le monde, il est vrai; et Locke ne pense pas +que l'expérience interne ait une telle valeur; mais c'est uniquement +parce qu'on ne prend pas la question du bon côté. On monte d'abord dans +sa tête, on y considère les objets à l'état de désagrégation où le +travail de l'entendement les a mis. On voit alors d'une part des +prédicats qui sont abstraits, de l'autre un sujet qui l'est +également[50]; et l'on conclut qu'il n'y a là qu'un amas d'êtres +logiques, une collection de phénomènes où la substance n'apparaît +nullement. Procéder ainsi, c'est aller au rebours de la réalité, c'est +«renverser l'ordre des choses». «La connaissance des concrets est +toujours antérieure à celle des abstraits[51].» Nous percevons le chaud +avant la chaleur, le luisant avant la lumière, et des savants avant le +savoir[52]. Ce qui nous est donné tout d'abord, ce sont les choses +elles-mêmes dans leur unité physique: les abstractions n'existent que +pour et par notre esprit qui a sa manière à lui de diviser +l'indivisible. Et quand on envisage la question de ce biais, les +difficultés disparaissent du même coup. Chacun sent alors qu'il y a sous +les modes de sa conscience un sujet simple et fixe qui les groupe dans +son unité vivante[53]; et la substance, c'est cela. + + [Note 49: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 221a, 18.] + + [Note 50: _Ibid., _p. 278a, 2.] + + [Note 51: _Ibid., _p. 238b, 6.] + + [Note 52: _Ibid., _p. 272a, 1.] + + [Note 53: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 183; + _Monadol._ p. 706, 16.] + +Mais pourquoi les éléments ultimes auxquels on aboutit par la division +de la matière ne seraient-ils pas des espèces de modes un peu plus +durables que les autres? Leibniz tombe déjà d'accord avec Spinoza pour +dire que les parties du continu n'ont rien d'absolu: ce sont, à ses +yeux, «des points de vue» des monades sur l'univers. Et alors pourquoi +les monades elles-mêmes ne seraient-elles pas à leur tour les +déterminations passagères d'une réalité plus riche et plus profonde, +unique en son fond, et qui seule mériterait le nom de substance? Quelle +raison de croire que le monde n'est pas le développement éternel d'un +même principe d'où se dégage à chaque instant une multitude +d'individualités d'ordre divers, à la façon dont les formes de la pensée +sortent de la pensée et s'en distinguent, tout en lui demeurant +immanentes? A cette difficulté fondamentale, que contenait déjà la +philosophie de l'ermite de la Haye et que Schelling devait plus tard +ériger en système[54], Leibniz semble bien ne pas avoir de réponse. Le +génie, aussi, est «une monade»; il a son «point de vue» et n'en sort que +très difficilement. Les philosophes ne se convertissent pas. + + [Note 54: V. _Philosophie der Offenbarung_, t. II, pp. 154-156, + 281-283; _Philosoph. Untersuchungen über das wesen der menschlichen + Freyheit..._, p. 406-437, Ed. Landshut.] + +Revenons à notre exposé. Il y a des substances; et le nombre en est +_actuellement_ infini[55]. Dieu, qui est la souveraine sagesse, ne fait +rien qui n'ait sa raison d'être. Or il n'y en a pas pour qu'il ait créé +telle somme de monades plutôt que telle autre. Il faut de toute rigueur +ou qu'il n'en ait produit aucune (ce qui est contraire aux faits), ou +qu'il en ait produit un nombre illimité[56]. De plus, Dieu se conforme, +dans ses oeuvres, au principe du _meilleur_. Il se devait donc à lui-même +de créer le plus de substances possible; il se devait à lui-même d'en +créer à l'infini, car plus il y a d'êtres et dans l'ordre, plus il y a +de perfection[57]. La multiplicité sans borne, c'est aussi ce que +suppose la nature même de la monade. La matière telle que la monade la +saisit au-dedans d'elle-même, c'est-à-dire le _continu_, est divisible à +l'infini. Et cette divisibilité intérieure demande qu'il y ait au +dehors, dans le monde des éléments simples et discontinus, une division +actuelle qui soit également infinie. Autrement il pourrait se produire +dans la monade des phénomènes auxquels rien ne correspondrait dans la +réalité des choses, qui porteraient en quelque sorte dans le vide. Or ce +manque d'adaptation entre la pensée et les objets ne saurait exister: +«Tout est lié» et «bien fondé»; il n'y a rien dans _l'apparent_ qui ne +symbolise quelque chose de _réel_[58]. + + [Note 55: LEIBNIZ, _Lettre à Foucher, _datée de 1693, 118b; _Lettre + I au P. des Bosses_, datée du 14 février 1706, p. 434b; _Théod._, p. + 564a, 195; _Monadol._, 710{b}, 65.] + + [Note 56: LEIBNIZ, _Théod._, p. 602-337; _Monadol._, p. 707b, 32.] + + [Note 57: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 709b, 58;_Lettre I au P. des + Bosses_, p. 434b.] + + [Note 58: LEIBNIZ, _Lettre XXI au P. des Bosses_, datée du 20 + septembre 1712, p. 687; _Théod._, p. 607b, 357 et 620a, 403; + _Monadol._, p. 711b, 78.] + +La seule raison qu'il soit permis d'opposer à la théorie de l'infinité +actuelle, c'est son impossibilité[59]. Et cette raison n'est que +fictive; elle tient, comme la négation de la substance, à une sorte de +malentendu. Sans doute, si l'on commence par se figurer l'univers comme +formant «un tout», c'est-à-dire comme représentant une somme déterminée, +il faut bien alors qu'il contienne un nombre fini d'éléments premiers. +Car il est contradictoire qu'une somme donnée, soit dans la réalité, +soit seulement dans l'esprit, n'enveloppe pas un dernier terme. Mais +poser ainsi le problème, c'est en changer le sens pour le résoudre. La +conclusion qui dérive et du principe de raison suffisante et de la +perfection divine et de l'essence même de la monade, c'est que le monde +ne forme pas plus «un tout» qu'un «nombre infini dont on ne saurait dire +s'il est pair ou impair[60]». Et dès lors, quel obstacle logique peut-il +y avoir à ce que la multitude de ses éléments soit supérieure à tout +nombre donné, à ce qu'il comprenne toujours plus d'unités actuelles +«qu'on n'en peut assigner»? Quelle antinomie à ce que l'arithmétique ne +puisse fournir l'expression adéquate de la réalité métaphysique? Or +cette aptitude de l'univers à ne point se laisser emprisonner dans nos +calculs, si loin que nous les poussions, c'est là précisément ce qui +constitue son infinité[61]. + + [Note 59: LEIBNIZ, _Lettre XXI au P. des Bosses_, p. 687a.] + + [Note 60: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, 435b-436a.] + + [Note 61: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 244a-244b.] + +Au fond, Leibniz raisonne ici comme Descartes[62] et Spinoza[63]; si +l'infini paraît contradictoire, c'est qu'on le prend dès le début comme +une quantité finie. Il ajoute d'ailleurs une considération d'un autre +ordre et qui s'adresse principalement aux théologiens. «On ne peut nier, +dit-il, que les essences de tous les nombres possibles _soient données +en fait_, au moins dans l'intelligence divine, et que par là même la +multitude des nombres constitue un véritable infini[64].» C'est donc +bien que le concept d'une série illimitée n'a rien qui répugne aux lois +de la raison, et qu'en conséquence sa réalisation n'y répugne pas non +plus. + + [Note 62: _Lettres au R. P. Mersenne_, 15 avril 1630, Ed. Cousin.] + + [Note 63: _Lettre XV_, t. III, Ed. Charpentier, Paris.] + + [Note 64: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 435b-436a.] + +C) Communication des substances.--Il n'existe aucune _influence +dynamique_ entre les monades. Absolument fermées et dépourvues de +surfaces, piquées en quelque sorte dans le vide infini, comme des +étoiles qui n'auraient de la lumière et de la grandeur qu'au dedans, les +monades demeurent incapables par nature et d'agir au dehors et d'en +recevoir une action quelconque. Par là même aussi, les monades n'ont +aucune influence dynamique sur les corps, tels qu'ils existent en soi, +indépendamment de toute pensée. Car les corps envisagés de ce point de +vue ne sont eux-mêmes que des agrégats de monades. + +Et cette dernière conclusion ne se fonde pas seulement sur la +métaphysique; on en trouve également la preuve dans les principes de la +mécanique. + +«M. Descartes, dit Leibniz, a voulu capituler et faire dépendre de l'âme +une partie de l'action du corps. Il croyait savoir une règle de la +nature, qui porte, selon lui, que la même quantité de mouvement se +conserve dans les corps. Il n'a pas jugé possible que l'influence de +l'âme violât cette loi des corps; mais il a cru que l'âme pourrait +pourtant avoir le pouvoir de changer la direction des mouvements qui se +font dans le corps; à peu près comme un cavalier, quoiqu'il ne donne +point de force au cheval qu'il monte, ne laisse pas de le gouverner en +dirigeant cette force du côté que bon lui semble[65].» Mais «on a +découvert deux vérités importantes sur ce sujet, depuis M. Descartes: la +première est que la quantité de la force absolue qui se conserve, en +effet, est différente de la quantité de mouvement, comme je l'ai +démontré ailleurs»: ce qu'il y a de permanent dans l'univers, ce n'est +pas _mv_, le produit de la masse par la vitesse; mais _mv2_, le produit +de la masse par le carré de la vitesse. «La seconde découverte est qu'il +se conserve encore la même direction dans tous les corps ensemble qu'on +suppose agir entre eux, de quelque manière qu'ils se choquent[66].» «Il +existe toujours la même direction totale dans la matière[67].» Et de là +deux corollaires qui modifient la conception trop aprioriste de +Descartes. Changer la direction d'un mouvement, c'est produire un +surplus de force vive. Or la chose est impossible, puisque la quantité +de force vive ne change pas. De plus, changer la direction d'un +mouvement, c'est influer sur la direction totale des corps. Et cela ne +se peut pas davantage, vu que cette direction ne souffre point de +variation. Ainsi l'âme ne saurait «agir physiquement sur le corps», +«sans un dérangement entier des lois de la nature». + + [Note 65: LEIBNIZ, _Théod._, p. 519b, 60.] + + [Note 66: _Ibid._, p. 520a, 61.] + + [Note 67: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 711b, 80.] + +Encore une fois, il faut sortir du mécanisme pour l'expliquer. Il n'y a +pas de «communication» directe des substances entre elles. Et, par +conséquent, l'on ne peut rendre compte de leurs rapports qu'en s'élevant +de la cause efficiente à la cause finale. Mais comment concevoir +l'action de cette dernière cause? Est-ce Malebranche qui a raison? Et le +système des causes _occasionnelles_ donnerait-il la vraie solution du +problème? + +Malebranche a bien vu que les êtres créés ne peuvent avoir entre eux des +relations dynamiques. Mais sa théorie n'en demeure pas moins sujette à +deux objections, qui la rendent inadmissible. Elle veut, en effet, que +le cours des phénomènes qui forment le monde ne soit qu'un tissu de +miracles[68]. Or c'est là une extrémité à laquelle il semble difficile +de se tenir. S'il y a des _lois naturelles_,--et la chose n'est pas +douteuse,--il faut aussi qu'il y ait des _agents naturels:_ il faut +qu'entre la _Cause première_ et les faits ordinaires s'interposent des +_causes secondes_. Ou Dieu n'a pas le monopole de l'activité, ou il +n'existe point de nature[69]. «Il est bon, d'ailleurs, qu'on prenne +garde qu'en confondant les substances avec les accidents, en ôtant +l'action aux substances créées, on ne tombe dans le spinosisme, qui est +un cartésianisme outré. Ce qui n'agit point ne mérite point le nom de +substance; si les accidents ne sont point distingués des substances; si +la substance créée est un être successif, comme le mouvement; si elle ne +dure pas au-delà d'un moment, et ne se trouve pas la même (durant +quelque partie assignable du temps), non plus que ses accidents; si elle +n'opère point, non plus qu'une figure mathématique ou qu'un nombre; +pourquoi ne dira-t-on pas, comme Spinosa, que Dieu est la seule +substance et que les créatures ne sont que des accidents ou des +modifications[70]?» + + [Note 68: LEIBNIZ, _Théod._, p. 606b, 353 et 607a, 355; _Examen des + principes de Malebranche_, p. 695.] + + [Note 69: LEIBNIZ, _Théod., _p. 607a-607b, 355.] + + [Note 70: LEIBNIZ, _Théod._, p. 617b, 393.] + +Le P. Malebranche exagère, et de la façon la plus dangereuse, le +souverain domaine de Dieu; son surnaturalisme contredit les données de +l'expérience et mène tout droit au panthéisme. Il faut donc «supposer +l'établissement d'un autre ordre». Et cet ordre, voici quel il doit +être. + +Il n'existe, comme on l'a déjà vu, «aucune communication physique» entre +les substances créées[71]. Les monades portent en leur fond «une +spontanéité merveilleuse», qui est le principe unique de tous leurs +changements[72]: «Il y a une suffisance ({~GREEK SMALL LETTER +ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER +TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER +RHO~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK +SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}) qui les rend sources de +leurs actions internes et pour ainsi dire des automates +incorporels[73].» + + [Note 71: _Ibid._, p. 519b, 59.] + + [Note 72: _Ibid._] + + [Note 73: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 706b, 19.] + +Bien que physiquement indépendantes, les monades exercent les unes sur +les autres une _influence idéale_ qui en fait le mieux ordonné et par là +même le meilleur et le plus beau des mondes possibles. + +D'abord, elles convergent toutes vers un seul et même objet externe: +elles sont toutes, quoiqu'à des degrés différents, «des images de +l'univers», «des centres qui expriment une conférence infinie[74]». + + [Note 74: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187a.] + +De plus, Dieu, qui est sagesse et bonté, a _préformé_ les monades de +manière à ce qu'il y ait une _correspondance_ _constante_ entre les +changements qui se produisent dans l'intérieur des unes et les +changements qui se produisent dans l'intérieur des autres: il existe +entre les monades une _harmonie préétablie_, analogue à celle de deux +horloges parfaitement réglées et qui, au même moment, sonneraient +toujours la même heure[75]. Supposé, par exemple, qu'une pierre vienne à +tomber sur le pied d'un homme. On dit ordinairement que la chute de la +pierre produit la contusion qui la suit, et qu'à son tour cette +contusion produit elle-même la douleur qui l'accompagne. On dit +également que les parties de la pierre et celles de l'organe atteint +s'actionnent les unes les autres par leurs surfaces. Mais ce langage ne +vise que les apparences; ce langage est d'ordre purement phénoménal. Le +vrai, c'est que, à l'occasion de la chute de la pierre, l'agrégat des +monades qui constituent l'organe éprouve de lui-même ce qu'on appelle +une contusion; et que, à l'occasion de cet état pathologique, la monade +dominante qui souffre, tire de son propre fond sa sensation de +souffrance. Le vrai aussi, c'est qu'il n'y a qu'une simple +_concomitance_ soit entre les états des monades qui composent la pierre, +soit entre les états des monades qui composent le pied. Ainsi des autres +cas de causation externe, de quelque nature qu'ils puissent être. Tout +s'enchaîne, mais non directement: tout s'ordonne et sympathise dans la +nature «par l'intervention de Dieu, en tant que dans les idées de Dieu +une monade demande avec raison que Dieu, en réglant les autres dès le +commencement des choses, ait égard à elle[76]». + + [Note 75: LEIBNIZ, _Second éclaircissement du système de la com. des + subst._, p. 133; _Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 14-15; _Réponse + aux réflexions de Bayle_, p. 185-186; _Théod._, p. 477a et p. 519b, + 58; _Lettre XXIII au P. des Bosses, _datée du 24 janvier 1713, p. + 688b; _N. Essais_, p. 205a-205b; _Monadol._, p. 709a, 51.] + + [Note 76: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 709a, 51; _Lettre IV au P. des + Bosses,_ p. 438b; _Lettre XXIII au même_, p. 688b.] + +Non seulement les états intérieurs des monades se déroulent dans un +ordre parallèle; mais encore il existe entre eux une certaine +_similitude:_ ils se font écho. «La représentation a un rapport naturel +à ce qui doit être représenté. Si Dieu faisait représenter la figure +ronde d'un corps par l'idée d'un carré, ce serait une représentation peu +convenable; car il y aurait des angles ou éminences dans la +représentation, pendant que tout serait égal et uni dans +l'original[77].» «Les projections de perspective, qui reviennent dans le +cercle aux sections coniques, font voir qu'un même cercle peut être +représenté par une ellipse, par une parabole, et par une hyperbole, et +même par un autre cercle et par une ligne droite et par un point[78].» +Cette variété dans l'unité donne une idée approchante de ce qui se passe +de monades à monades. + + [Note 77: LEIBNIZ, _Théod._, p. 607b, 356.] + + [Note 78: _Ibid._, p. 607b, 357.] + +Toutefois, l'analogie de «la représentation et de la chose» n'est pas la +même dans les différents êtres. Chaque monade a son point de vue d'où +elle perçoit l'univers; et, par conséquent, comme il existe une +multitude infinie de monades, il existe aussi une multitude infinie de +représentations du monde, toutes différentes les unes des autres: il en +est comme d'une ville dont les perspectives se multiplient, au fur et à +mesure que varient les sites où l'on se met pour la regarder[79]. En +outre, chaque monade, en vertu même de la matière première qui lui est +inhérente et qui l'individue[80], a toujours un nombre plus ou moins +grand d'idées confuses, comme celles «de la chaleur, du froid et des +couleurs», qu'elle ne réussit jamais à éclaircir. Et de là des degrés à +l'infini dans la connaissance que les créatures ont des choses[81]. + + [Note 79: LEIBNIZ, _Théod._, p. 607b, 357; _Monadol._, p. 709b, 57.] + + [Note 80: _Ibid._, p. 477b.] + + [Note 81: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187b; + _Théod._, p. 6O7b, 357 et p. 620a, 403; _Monadol._, p.709a, 49.--Il + est bon de remarquer ici que l'idée que Leibniz s'est faite du + rapport des représentations aux choses n'est pas d'une + interprétation facile. On est toujours tenté de croire, en le + lisant, qu'il parle des corps, tels que le vulgaire se les figure, + c'est-à-dire d'agrégats qui sont étendus et dont l'existence est + indépendante de toute pensée. Mais il ne peut rien y avoir de pareil + dans sa théorie; et la difficulté qu'on éprouve à le mettre d'accord + avec lui-même vient uniquement de ce qu'il se sert ordinairement de + termes communs pour exposer un système nouveau.] + +Que peut être le corps humain, d'après une semblable doctrine? Rien de +ce qu'imagine le commun des hommes. Qu'on ne se le figure point comme +une colonie d'éléments étendus, qui existent en eux-mêmes, qui +s'actionnent les uns les autres et sont pour ainsi dire «mêlés à notre +âme». Qu'on ne se le figure pas davantage comme une portion de matière +que meut la pensée du haut de la glande pinéale, à la manière dont un +cocher gouverne ses chevaux du haut de son char; car il ne peut rien +exister de pareil; et Descartes lui-même n'a pas fait la part assez +belle à la doctrine spiritualiste. Considéré tel qu'il nous apparaît, +l'organisme humain n'est qu'un système de représentations, le point de +vue spécial dont nous percevons l'univers[82]: sa réalité est toute +phénoménale. Et, considéré tel qu'il existe en soi, ce n'est qu'un +groupe de substances simples et dépourvues d'activité transitive, une +hiérarchie de monades qui se fonde uniquement sur une certaine +correspondance d'états intérieurs soit entre elles, soit avec l'âme +elle-même. Rien, absolument rien qu'on y puisse voir ou toucher ou +imaginer; rien non plus qui s'y produise sous forme d'action réciproque. +L'intelligence seule le conçoit et comme un cas de _l'harmonie +préétablie_[83]. + + [Note 82: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 127b.] + + [Note 83: LEIBNIZ, _Lettre IV au P. des Bosses_, p. 438b, ad 22; _N. + Essais_, p. 238b, 7; _Monadol._, p. 709a, 49.] + +A ce «système de la communication des substances» se rattache une +théorie de _l'espace_ et du _temps_, qui en est comme le corollaire. + +D'après Clarke et Newton, l'espace et le temps seraient deux «êtres +absolus», «éternels et infinis», distincts par là même des corps qui +composent la nature[84]. Or une telle conception ne peut être que +chimérique; elle contredit à la fois et la perfection de Dieu, et le +principe _de la raison suffisante_ et celui des _indiscernables_. + + [Note 84: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p. + 751b, 3.] + +Ou bien l'espace est un attribut de Dieu. Et, dans ce cas, Dieu lui-même +se divise à l'infini; car l'espace «a des parties», et qui se +sous-divisent sans fin[85]. Ou bien l'espace se distingue radicalement +de Dieu, comme on veut qu'il se distingue des corps; et alors il y a +«une infinité de choses éternelles hors de Dieu[86]». Dans l'une et +l'autre hypothèses, les seules que l'on conçoive, l'idée fondamentale de +l'Être parfait se trouve altérée. Et l'on peut raisonner de même à +l'égard du temps; dès qu'on l'érige à l'état d'absolu, il faut que +l'essence de Dieu en souffre ou du dedans ou du dehors. + + [Note 85: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p. + 751b,3; _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, p. 756a, 11; + _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. 767b, 42.] + + [Note 86: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, + p. 756a, 10.] + +En outre, si l'espace est un absolu, si c'est une réalité qui préexiste +à la création du monde physique, les points qui le composent ne +diffèrent en rien les uns des autres: ils sont «uniformes absolument». +Or, dans cette uniformité sans bornes, il est impossible de trouver «une +raison pourquoi Dieu, gardant les mêmes situations des corps entre eux, +les a placés dans l'espace ainsi et non pas autrement; et pourquoi tout +n'a pas été pris à rebours, (par exemple), par un échange de l'Orient et +de l'Occident[87]. Et l'on se heurte à une difficulté analogue, +lorsqu'on suppose que le temps, de son côté, est un autre absolu. Car, +d'après une telle hypothèse, le temps existait avant la création: +antérieurement à l'apparition du monde, il se prolongeait déjà comme une +ligne à la fois infinie et homogène. Et, dans cette éternelle +ressemblance, Dieu n'a jamais pu trouver une raison de créer à tel +moment plutôt qu'à tel autre: ce qui revient à dire qu'il n'a jamais pu +créer et que le commencement de l'univers est inexplicable[88]. + + [Note 87: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p. + 752a, 5.] + + [Note 88: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p. + 752, 6.] + +C'est aussi une loi de la nature que tout ce qui se ressemble +s'identifie dans la mesure même où il y a ressemblance: «non pas» qu'il +soit impossible absolument de poser deux ou plusieurs êtres qui n'aient +entre eux aucune différence; mais «la chose est contraire à la sagesse +divine», qui demande que le monde soit le plus beau possible et renferme +de ce chef le plus de variété possible[89]. Par conséquent, supposé, +comme le veut la théorie de Clarke et de Newton, que l'espace soit chose +absolument homogène, il faut de toute rigueur que son immensité se +réduise à un point géométrique[90]. Et supposé que telle soit aussi la +nature du temps, il faut de même que tous les moments de l'éternelle +durée se ramassent en un instant indivisible[91]: et, de la sorte, +Homère sera le contemporain de Spinoza. + + [Note 89: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, + p. 765b, 25.] + + [Note 90: LEIBNIZ, _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p. + 752a, 5; _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, p. 756b, + 18.] + + [Note 91: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, + p. 756, 6 et 13.] + +Il n'y a donc que des _idola tribus_, «des chimères toutes pures» et +«des imaginations superficielles», dans l'hypothèse d'un espace et d'un +temps absolus[92]. L'espace et le temps ne peuvent être ni des attributs +de Dieu, ni des réalités éternelles et distinctes de Dieu. Ils ont +commencé avec le monde; et ils n'existeraient point, «s'il n'y avait +point de créatures». Il ne resterait alors que l'immensité et l'éternité +de Dieu lui-même, lesquelles portent seulement «qu'il serait présent et +coexistant à toutes les choses qui existeraient[93]». + + [Note 92: _Ibid._, p. 756b, 14.] + + [Note 93: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, + p. 776a, 106.] + +D'autre part, il ne se peut pas non plus que l'espace et le temps soient +eux-mêmes des substances créées. Car alors il faudrait supposer un autre +espace et un autre temps; et l'on irait ainsi sans fin, comme le voulait +Zénon d'Elée. Il ne reste donc qu'une hypothèse raisonnable: c'est de +concevoir l'espace et le temps comme des rapports que les créatures +soutiennent entre elles. + +Soit un vase A, où se trouve une liqueur _b_; il existe entre les parois +de A et les parties adhérentes de _b_ un certain rapport de situation. +Si l'on substitue à la liqueur _b_ une autre liqueur _c_ ou _d_, ce +rapport, considéré abstraitement, ne change pas; et, considéré du même +point de vue, il ne change pas davantage, si l'on remplace le vase A par +un autre vase de même contenance et de même forme, quelle que soit +d'ailleurs la matière dont il est fait. Ce rapport constant, c'est ce +qu'on appelle «une place». Et l'ensemble de toutes les places constitue +l'_espace_[94]. + + [Note 94: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, + p. 768, 47.] + +De même, soit un changement _m_, au terme duquel commence un autre +changement _n_. Ces deux changements, en tant qu'ayant une limite +commune, soutiennent un rapport déterminé, et dont la notion reste +identique, quels que soient les sujets qu'ils affectent. Ce rapport +invariable est ce qu'on appelle une succession; et l'ensemble de toutes +les successions forme le _temps_. + +Mais, si telle est la logique des choses, il ne faut plus supposer qu'il +y a de l'espace en dehors de nous, dans le monde absolu que constituent +les monades. Car il n'existe entre elles aucun rapport analogue à celui +que soutient un liquide avec les parois d'une ampoule: il ne s'y trouve +ni contenants, ni contenus. Il ne faut pas croire davantage que les +monades sont dans le temps. Le temps n'est qu'en elles. Elles durent +sans doute; mais, conçues du dehors, elles demeurent essentiellement +immobiles et ne peuvent, de l'une à l'autre, produire aucun cas de +succession; l'espace et le temps n'existent que pour et par notre +pensée: ils sont de purs phénomènes. Et c'est dans ce sens qu'il faut +entendre les paroles de Leibniz, lorsqu'il définit l'espace: _un ordre +de coexistence_[95], et le temps: _un ordre de succession_[96]. + + [Note 95: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, + p. 758a, 41; _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. + 766a, 29.] + + [Note 96: _Ibid._, p. 776a, 105.] + +_Idéalité_ de la _matière, idéalité de l'espace et du temps_: telles +sont donc les conclusions auxquelles Leibniz se trouve conduit par une +suite toute naturelle. Et cette conception originale, la plus +compréhensive peut-être et la plus féconde en points de vue qui soit +jamais sortie de l'esprit humain, ne devait pas demeurer stérile. Les +philosophes postérieurs s'emparèrent de son principe dominant, qui +consiste à interpréter le dehors par le dedans et la poussèrent jusqu'au +subjectivisme absolu. A quoi bon un monde extérieur, existant en +lui-même et inaccessible à tous les regards, puisque la monade +enveloppait déjà l'univers dans ses mystérieuses virtualités? Pourquoi +cette doublure du dedans, si difficile, d'ailleurs, à concevoir? Kant, +d'abord, vint substituer à l'infinité multiforme des monades +l'indéfinité de la matière. Puis Fichte parut, qui «fourra» la matière +elle-même dans la conscience, suivant l'expression de Schiller[97]. + + [Note 97: _Almanach des Muses, les Philosophes_, 1797.] + + + + +III.--L'AME + +On peut dire, d'une manière générale, qu'il n'y a que des âmes dans +l'univers[98]. Et ces âmes se différencient à l'infini par leur degré de +perfection qui n'est autre chose que le degré de distinction de leur +connaissance[99]. + + [Note 98: LEIBNIZ, _Comment. de anima brutorum_, p. 464a, VII; + _Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III; _Monadol._, p. 706b, 19.] + + [Note 99: LEIBNIZ, _Lettre à M. des Maizeaux_, datée de 1711, p. + 676b.] + +Mais cette différenciation infinie n'est point comme une traînée +continue qui ne contient que des nuances insensibles. On distingue trois +principales sortes d'âmes, qui sont comme les points culminants de la +nature: les âmes des _vivants_, celles des _animaux_ et celles des +_hommes_. + +Les premières ne possèdent que la _perception_ pure et simple, +c'est-à-dire un mode de connaissance tellement enfoui dans son objet +qu'il ne se ramène jamais sur lui-même, et si infime qu'il est incapable +de rester à l'état de souvenir. Telles sont les monades des plantes, et +aussi celles des êtres inférieurs aux plantes, ou minéraux. Car il n'y a +pas de corps bruts; tout est organique, tout est vivant et doué de +quelque pensée: l'esprit ne fait que dormir où nous affirmons qu'il +n'est pas[100]. + + [Note 100: _Ibid._--V. aussi: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, + XI; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, II; _Monadol._, p. 706b, 20-21.] + +Les âmes des animaux ont une connaissance plus distincte, qu'on peut +appeler _sentiment_ et qui consiste dans la «perception accompagnée de +mémoire[101]». Il se produit en elles comme «un écho de leurs +impressions qui demeure longtemps pour se faire entendre dans +l'occasion[102]». Mais elles sont dépourvues de toute énergie réflexive +et par là même de raison. + + [Note 101: LEIBNIZ, _Principes de la nature et de la grâce_, p. + 715a, 4.] + + [Note 102: _Ibid._] + +C'est dans l'homme seulement que s'épanouit la puissance de réfléchir, +et d'abstraire et de déduire: ce qui en fait un être à part et comme un +«petit dieu» dans l'univers. Et cette faculté d'ordre supérieur ne va +pas seule en lui: elle s'y ajoute aux formes inférieures de l'activité, +sans les changer entièrement. Perception simple, perception avec mémoire +et réflexion ou aperception, tous les modes de la connaissance se +réunissent et se coordonnent dans l'âme humaine. + +Aussi est-ce cette ame que le philosophe choisit comme l'objet central +de ses investigations. + +A) Origine des représentations.--L'âme humaine, étant une monade, n'a +pas de fenêtre ouverte sur l'univers. Elle n'en peut donc recevoir +aucune impression; et, par conséquent, c'est de son propre fonds qu'elle +tire son trésor d'expériences: elle enveloppe dès l'origine toutes les +_images_ qu'elle percevra jamais. + +Mais il ne faut pas croire, comme l'entendait Locke, qu'elles s'y +trouvent d'ores et déjà toutes faites. Elles n'y sont qu'à l'état +d'ébauches, comme les figures que marquent les veines d'un morceau de +marbre[103]. Et c'est l'âme elle-même qui, par sa spontanéité naturelle, +les élève par degrés du confus au distinct. + + [Note 103: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 210a, 11.] + +Nous avons des «perceptions inaperçues». Notre pensée se dégrade +indéfiniment, comme la lumière du soleil: si bien qu'à un point donné il +nous arrive de connaître encore sans savoir que nous connaissons. +Lorsque nous sommes en état de veille, «nous pensons à quantité de +choses à la fois, mais nous ne prenons garde qu'aux pensées qui sont les +plus distinguées, et la chose ne saurait aller autrement; car, si nous +prenions garde à tout, il faudrait penser avec attention à une infinité +de choses en même temps, que nous sentons toutes et qui font impression +sur nos sens[104]». «Quand nous dormons sans songe et quand nous sommes +étourdis par quelque coup, chute, symptôme ou autre accident», nous +revenons à nous-mêmes au bout d'un certain temps et commençons derechef +à _nous apercevoir_ de nos _perceptions_; et, par conséquent, il faut +qu'il y ait eu, immédiatement avant, d'autres perceptions dont nous ne +nous sommes pas aperçus. Car une pensée ne saurait venir naturellement +que d'une autre pensée, comme un mouvement ne peut venir naturellement +que d'un autre mouvement[105]. Une chose encore plus frappante, c'est +que l'aperception elle-même suppose toujours de l'inaperçu. «Il n'est +pas possible que nous réfléchissions toujours expressément sur toutes +nos pensées; autrement l'esprit ferait réflexion sur chaque réflexion à +l'infini sans pouvoir jamais passer à une autre pensée. Par exemple, en +m'apercevant de quelque sentiment présent, je devrais toujours penser +que j'y pense, et penser encore que je pense d'y penser, et ainsi à +l'infini[106].» + + [Note 104: LEIBNIZ, _N. Essais_, 224a, 11; p. 225a, 14.] + + [Note 105: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 224a, 11; _Réplique aux + réflexions de Bayle_, p. 185b; _Monadol._, p. 707a, 23.] + + [Note 106: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 226b, 19.] + +De plus, l'existence de ces perceptions inaperçues n'est pas un fait +accidentel; elles tiennent à la nature des choses. «Les puissances +véritables ne sont jamais de simples possibilités. Il y a toujours de la +tendance et de l'action[107].» + + [Note 107: _Ibid._, p. 223b, 9.] + +Or l'action essentielle de l'âme, c'est la pensée. Donc elle pense +toujours. Et cependant elle n'a pu toujours s'apercevoir de ce qu'elle +pense; un enfant ne fait pas de métaphysique dans le sein de sa mère. Il +faut donc, en vertu de l'essence de l'âme, qu'il existe des perceptions +inaperçues; et il le faut aussi, en vertu de son intime union avec +l'organisme. «Il y a toujours une exacte correspondance entre le corps +et l'âme[108].» Pas un changement dans le physique, si infime qu'on le +suppose, qui n'ait quelque retentissement dans le mental. «S'il y avait +des impressions dans le corps pendant le sommeil ou pendant qu'on +veille, dont l'âme ne fût point touchée ou affectée du tout, il faudrait +donner des limites à l'union de l'âme et du corps, comme si les +impressions corporelles avaient besoin d'une certaine figure ou grandeur +pour que l'âme s'en pût ressentir; ce qui n'est point soutenable[109].» +Du moment que l'âme est simple, elle doit être modifiée par les petits +mouvements du corps comme par les grands. Mais ces mouvements sont en +nombre infini et forment une sorte de tourbillon qui ne se calme +jamais[110]. C'est donc bien que nous recevons du dehors, et à chaque +instant, une multitude d'impressions dont nous avons quelque +connaissance sans le remarquer, «tout comme ceux qui habitent auprès +d'un moulin à eau ne s'aperçoivent pas du bruit qu'il fait[111]». + + [Note 108: LEIBNIZ. _N. Essais_, p. 225b, 15.] + + [Note 109: _Ibid._, p. 225b, 15.] + + [Note 110: _Ibid._, p. 223b, 9.] + + [Note 111: _Ibid._, p. 225b, 15.] + +Si l'âme pense toujours, elle pense dès son origine. Et voilà l'acte +premier d'où dérivent tous les autres actes de la sensibilité; voilà le +ressort interne qui fait passer de l'implicite à l'explicite le contenu +empirique de la monade. + +La première image donnée en évoque d'autres qui en évoquent d'autres +encore à peu près de la manière suivante: + +1° Chaque perception, qui enveloppe l'idée d'un état meilleur, tend à +susciter d'autres perceptions. + +2° Nous éprouvons à chaque instant une foule «de demi-douleurs», «de +petites douleurs inaperceptibles», qui travaillent de derrière la +coulisse et «font agir notre machine[112]». Par exemple, «quand je me +tourne d'un côté plutôt que d'un autre, c'est bien souvent par un +enchaînement de petites impressions dont je ne m'aperçois pas, et qui +rendent un mouvement un peu plus malaisé que l'autre[113]». Et ces +mouvements eux-mêmes provoquent, en s'opérant, de nouvelles perceptions; +car, encore une fois, il ne se fait rien dans le corps qui n'ait son +contre-coup dans l'âme. + + [Note 112: _ibid._, p. 248a-248b.] + + [Note 113: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 225a, 15.] + +3° Lorsque ces perceptions affectives deviennent «notables», elles +éveillent l'attention, dont le rôle est à la fois de rendre plus +distinctes les images déjà présentes et d'en faire jaillir de nouvelles. +C'est ainsi que «le sanglier s'aperçoit d'une personne qui lui crie, et +va droit à cette personne, dont il n'avait eu déjà auparavant qu'une +perception nue mais confuse comme de tous les autres objets, qui +tombaient sous ses yeux et dont les rayons frappaient son +cristallin[114]». + + [Note 114: _Ibid._, p. 251b, 5.] + +4° Chez l'homme, l'attention s'accompagne de réflexion. Et de là un +autre moyen, le plus puissant de tous, d'élargir le domaine de +l'expérience. Car la réflexion conduit tout droit à la découverte du +possible; et le possible lui-même, pousse, par la voie des hypothèses, à +la connaissance de faits nouveaux. + +Outre les _images_, ou représentations concrètes, nous trouvons en nous +des _idées_, ou représentations abstraites. D'où viennent ces autres +formes de la pensée? Faut-il y voir une simple élaboration des images +elles-mêmes? Est-ce des données de l'expérience qu'elles résultent en +vertu de l'activité de l'entendement? Aristote et ses «sectateurs» l'ont +cru; mais il semble bien que leur solution soit insuffisante, et que, +sur ce point comme sur d'autres, le passé demande «quelque +perfectionnement». + +Il y a des _vérités de fait_, c'est-à-dire des jugements, soit +particuliers, soit généraux, où l'attribut s'ajoute au sujet sans +dériver de son essence elle-même. Et ces vérités sont tirées de +l'expérience[115]: c'est la réflexion qui les en dégage et les formule. +Mais il faut distinguer aussi des _vérités nécessaires_, comme celles +«de l'arithmétique et de la géométrie»: il existe des propositions dont +les deux termes sont tellement liés l'un à l'autre que l'on ne conçoit +ni lieu ni temps où le premier n'enveloppe le second[116]. Or il y a là +une donnée originale que ni l'observation toute seule ni l'observation +aidée de la réflexion ne peuvent expliquer. Rien dans les synthèses +purement empiriques, qu'elles expriment les phénomènes de l'esprit ou +les phénomènes de la matière, qui ait un point d'attache infrangible, un +rapport qui ne peut pas ne pas être, un rapport absolu, tout y est +susceptible de prendre un autre ordre et une autre suite: tout y est +contingent. Et, partant, notre esprit aura beau s'évertuer, notre +réflexion pourra limer et transformer à l'infini; elle n'en fera jamais +sortir ce qui ne s'y trouve pas: elle ne suffira jamais à changer une +simple agglutination physique en une connexion nécessaire[117]. + + [Note 115: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 207a, 1.] + + [Note 116: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 207a, 1; 208a, 5; _Lettre à M. + Coste_, datée de 1707, p. 447; _Théod._, p. 480a, 2; p. 515b, 44; p. + 557b, 174.] + + [Note 117: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 209b,5.--V. aussi p. 230b-231a, + où Leibniz parle du travail de la réflexion sur les données de + l'observation.] + +Si, au lieu de considérer les _vérités de droit_, on envisage les +_idées_ elles-mêmes, on trouve aussi qu'en dernière analyse elles sont +irréductibles à l'expérience. Toute idée vraie renferme une aptitude +interne à se réaliser indéfiniment dans tous les temps et tous les +lieux, une _supposabilité_ qu'elle ne saurait perdre, quand même le +monde entier, avec toutes les intelligences qu'il contient, viendrait à +crouler dans le néant: toute idée est nécessairement et par là même +éternellement possible. Or il y a là-dedans une réalité qui dépasse +toutes les existences individuelles et ne peut y trouver son +explication[118]. + + [Note 118: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 379b, 13.] + +C'est donc en dehors de la nature, c'est dans le monde de l'éternité, +c'est en Dieu lui-même, que se trouve l'origine première et des vérités +nécessaires et des idées[119]. Mais comment? Dieu, d'après Malebranche, +est l'objet immédiat de notre entendement, et parce que l'Infini ne se +représente pas. Serait-ce là le mot de l'énigme? + + [Note 119: _Ibid._, p 379b-380a, 13.] + +La théorie de Malebranche n'est pas dépourvue de fondement. Mais elle a +le tort de rapprocher à l'excès le Créateur et la créature. Si c'est en +Dieu lui-même que nous voyons les intelligibles et leur enchaînement +immuable, Dieu se modifie avec notre âme et souvent par elle; bien plus, +il s'identifie de quelque manière avec notre raison, car la pensée et +son terme direct ne sauraient être radicalement distincts l'un de +l'autre. Et l'on tombe par là dans le panthéisme: c'est Spinoza qui a +raison. + +Nous n'avons donc pas la vision de Dieu; nous n'en possédons qu'une +représentation interne, une sorte de symbole mental: entre Dieu et nous +s'interpose son idée, comme le voulait Descartes[120]. «Nos pensées avec +tout ce qui est en nous, en tant qu'il renferme quelque perfection, sont +produites sans intermission» par l'opération continuée de Dieu. «Ainsi, +en tant que nous recevons nos perfections finies des siennes qui sont +infinies, nous en sommes affectés immédiatement. Et c'est ainsi que +notre esprit est affecté immédiatement par les idées éternelles qui sont +en Dieu, lorsque notre esprit a des pensées qui s'y rapportent, et qui +en participent[121].» L'idée de Dieu et le contenu logique qu'elle +enveloppe sont comme l'empreinte que le Créateur fait de lui-même dans +la créature par son action créatrice[122]. + + [Note 120: _Ibid._, p. 222a, 1; _Examen des principes de + Malebranche_, p. 697b.] + + [Note 121: _Ibid._] + + [Note 122: LEIBNIZ, _Remarques sur le sentiment du P. Malebranche_, + p. 451b-452b.] + +Partant, si Dieu est la source ultime des idées, notre raison en est la +source immédiate: elle les contient dans ses profondeurs et les «prend» +toujours «de chez soi[123]». Mais elles n'y sont pas plus à l'état +explicite que les images dans la sensibilité. Elles y sont comme les +veines d'une pierre avant que l'ouvrier les découvre en +travaillant[124]; et souvent l'on se fonde sur elles «sans les +remarquer, comme on se fonde sur les majeures qu'on supprime lorsqu'on +raisonne par enthymènes[125]». On les peut comparer «aux muscles et aux +tendons» dont on se sert en marchant, «quoiqu'on n'y pense point[126]». +«Notre entendement n'est pas une faculté nue qui consiste dans la seule +possibilité de les entendre»; il n'en a pas non plus la connaissance +distincte _ab utero matris_: C'est une disposition, une aptitude, une +préformation, qui détermine notre âme et qui fait qu'elles en peuvent +être tirées[127].» + + [Note 123: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 208b,5.] + + [Note 124: _Ibid._, p. 210a, 11; p. 212b, 25; p. 213a, 26.] + + [Note 125: _Ibid._, p. 207b-208a, 4; p. 211a, 19.] + + [Note 126: _Ibid._, p. 211b, 20.] + + [Note 127: _Ibid._, p. 210a, 11.] + +Les idées «sont en nous d'une manière virtuelle[128]»; et c'est notre +esprit qui «les tire de son propre fonds»[129]. Essentiellement actif, +il a le pouvoir de se replier des objets sensibles sur lui-même, de +s'analyser de plus en plus et de découvrir peu à peu les rayons que +projette en lui le Soleil des intelligences. «On peut trouver» les idées +«en considérant attentivement et rangeant ce qu'on a déjà dans l'esprit, +sans se servir d'aucune vérité apprise par l'expérience ou par la +tradition d'autrui, comme Platon l'a montré dans un dialogue où il +introduit Socrate menant un enfant à des vérités abstruses par les +seules interrogations sans lui rien apprendre[130]». C'est ce que l'on +voit surtout par l'arithmétique et la géométrie. Car ce sont là des +sciences que «l'on peut se former dans son cabinet et même à yeux clos, +sans apprendre par la vue ni même par l'attouchement les vérités dont on +a besoin; quoiqu'il soit vrai qu'on n'envisagerait pas les idées dont il +s'agit, si l'on n'avait jamais rien vu ni touché[131]». La nature a +voulu, «par une admirable économie», que l'expérience qui est +impuissante à nous fournir des idées, nous donne «l'occasion» d'y +«prendre garde», et «nous porte aux unes plutôt qu'aux autres[132]». + + [Note 128: _Ibid._, p. 208a, 5.] + + [Note 129: _ Ibid._, p. 208a, 5; p. 209b, 5; 212a, 21.] + + [Note 130: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 208a, 5.] + + [Note 131: _Ibid._, p. 208a-208b 5; p. 212a, 23.] + + [Note 132: _Ibid._, p. 208b, 5; p. 209b, 5.] + +Ainsi, bien que tout soit contenu dans l'âme et à l'état virtuel, bien +que «tout lui vienne d'elle-même après Dieu[133]», il y a des +différences notables entre l'innéité des _images_ et celle des _idées_. +1° Les images ne font que correspondre aux mouvements qu'elles +représentent. Les idées ont leur cause efficiente dans leur «objet +immédiat externe»: c'est Dieu qu'elles symbolisent et c'est Dieu aussi +qui les produit en nous par une action continue; 2° les images sont +innées à la sensibilité, et les idées à l'entendement; 3° les images se +développent _spontanément_, ou sous l'influence de l'_attention_; et +dans l'un et l'autre cas, le ressort caché qui meut tout, est la +recherche d'un plus grand plaisir ou d'une moindre douleur. C'est par +l'effort de la _réflexion_ que les idées s'élèvent du virtuel à +l'actuel: elles sont comme autant de découvertes que fait l'esprit en se +ramenant par lui-même sur lui-même; 4° il y a toujours du _confus_ dans +les images, si bien qu'on les analyse: elles sont ce que Platon appelait +du nom d'opinion ({~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER +OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER XI~}{~GREEK SMALL LETTER +ALPHA~}). Le propre des idées est de s'élever jusqu'au _distinct_[134]. +Mais ce dernier mot demande quelque explication. Pour Leibniz, comme +pour Descartes, la distinction diffère de la clarté, bien que d'une +autre manière. Leibniz appelle _claire_ une idée qui permet de discerner +une chose d'une autre; et il appelle _distincte_ une idée dont on +connaît tous les détails. Ainsi, une idée peut être claire sans être +distincte: par exemple, l'idée de couleur est claire; et en même temps +elle est très confuse[135]. + + [Note 133: _Ibid._, p. 269a, 72.] + + [Note 134: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 222a, 1.] + + [Note 135: LEIBNIZ, _Meditationes de cognitione, veritate et ideis_, + écrit en 1684, p. 79; _N. Essais_, p. 288b; 291b, 13.] + +B) Rapports des représentations.--Toutes nos représentations, de quelque +faculté qu'elles relèvent, sont susceptibles de _s'associer_ les unes +aux autres, c'est-à-dire de former des synthèses plus ou moins complexes +et plus ou moins solides, où la raison n'entre pour rien et qui peuvent +même aller à rencontre de ses lois. «Les ténèbres réveillent l'idée des +spectres aux enfants, à cause des contes qu'on leur en a faits. On ne +pense pas à un homme qu'on hait, sans penser au mal qu'il nous a fait ou +peut faire[136].» «Quand on suit un certain air, on le trouve dès qu'on +a commencé[137].» Et l'on observe la «même liaison» «dans les habitudes +intellectuelles[138]». «On lie la matière avec l'être comme s'il n'y +avait rien d'immatériel. On attache à son opinion le parti de secte dans +la philosophie, dans la religion et dans l'État[139]. «L'entendement +peut avoir ses _rites_, comme la sensibilité, lorsqu'on cesse de +«s'attacher sérieusement à la recherche de la vérité», ou d'y «procéder +avec méthode[140]». + + [Note 136: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 295b 10-11.] + + [Note 137: _Ibid._, p. 295a, 6.] + + [Note 138: _Ibid._, p. 295b, 17.] + + [Note 139: _Ibid._, p. 295b, 18.] + + [Note 140: _Ibid._, p. 296b.] + +Ces associations suivent un certain nombre de lois qu'on peut dégager +des formes indéfiniment variées qu'elles revêtent. + +1° Souvent elles proviennent de _la fréquence de plusieurs +impressions_[141]. Certaines traces du cours des esprits animaux +deviennent à la longue «des chemins battus», où ils se précipitent +derechef, dès que les mêmes conditions sont données[142]. «Quelques-uns +haïssent les livres toute leur vie à cause des mauvais traitements +qu'ils ont reçus[143].» «Il s'est trouvé un homme qui avait bien appris +à danser, mais qui ne pouvait l'exécuter, quand il n'y avait point dans +la chambre un coffre, pareil à celui qui avait été dans celle où il +avait appris[144].» + + [Note 141: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 296b.] + + [Note 142: _Ibid._, p. 295a, 6.] + + [Note 143: _Ibid._, p. 295b, 15.] + + [Note 144: _Ibid._, p. 295b, 16.] + +2° Les associations peuvent résulter également d'une _seule impression_, +lorsque cette impression acquiert un certain degré de «véhémence[145]». +«Un homme guéri parfaitement de la rage par une opération extrêmement +sensible se reconnut obligé toute sa vie à celui qui avait fait cette +opération; mais il lui fut impossible d'en supporter la vue[146].» +«Quelqu'un, ayant une fois pris un ascendant sur un autre dans quelque +occasion, le garde toujours[147].» «Un enfant a mangé trop de miel et en +a été incommodé; et puis, étant devenu homme fait, il ne saurait +entendre le nom de miel sans un soulèvement de coeur[148]». + + [Note 145: _Ibid._, p. 296b.] + + [Note 146: _Ibid._, p. 295b, 14.] + + [Note 147: _Ibid._, p. 295b, 15.] + + [Note 148: _Ibid._, p. 295a, 7.] + +3° Les associations se forment _par voie de ressemblance_: les +phénomènes similaires tendent à s'agglutiner. C'est ainsi que «Descartes +ayant eu dans sa jeunesse quelque affection pour une personne louche ne +put s'empêcher d'avoir toute sa vie quelque penchant pour celles qui +avaient ce défaut». Un gentilhomme qui avait été «blessé peut-être dans +son enfance par une épingle mal attachée, ne pouvait plus en voir dans +cet état sans être prêt à tomber en défaillance[149]». + + [Note 149: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 295b.] + +4° _L'autorité_ «fait aussi le même effet que l'expérience[150]». C'est +pourquoi nos convictions politiques, religieuses et morales sont +toujours, en bonne partie, le résultat des influences personnelles ou +sociales que nous avons subies dans notre jeunesse. + + [Note 150: _Ibid._, p. 296b.] + +Toutefois, ces lois générales ne s'appliquent pas de la même manière à +tout le monde. Elles ont plus ou moins d'efficacité suivant «les +inclinations et les intérêts[151]» des individus. Au fond, c'est de +l'orientation native de chacun, c'est du _caractère_ que dépend +principalement la suite empirique des représentations. + + [Note 151: _Ibid._, p. 295a, 6.] + +Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les lois de l'association ont +une importance considérable. + +D'abord, elles expliquent ce que l'on appelle l'intelligence des +bêtes[152]. Si, «quand le maître prend un bâton le chien appréhende +d'être frappé», ce n'est point qu'il fasse des syllogismes. Le même +_mouvement_ s'est continué d'autres fois par une _correction_, qu'a +suivie la _douleur_. Et maintenant, ces trois phénomènes sont soudés +l'un à l'autre: ils forment un groupe inséparable, et s'évoquent +mutuellement. Le chien menacé ne raisonne pas; il ne fait que reproduire +une _consécution d'images_. C'est à tort aussi qu'on attribue des +abstractions aux animaux. Il est vrai qu'ils «connaissent la blancheur +et la remarquent dans la craie comme dans la neige[153]»: ils ont leur +manière de discerner dans les objets certains traits de ressemblance. +Mais il n'y a là qu'une imitation tout extérieure des opérations de +l'entendement humain. Les animaux n'universalisent pas; ils sentent: la +pluralité des faits similaires correspond en eux à un même fond +d'émotion, et non à une même idée[154]. + + [Note 152: _Ibid._, p. 296a.] + + [Note 153: _Ibid._, p. 237a, 10.] + + [Note 154: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 237b, 11.] + +Les lois de l'association expliquent également une très grande partie de +l'activité mentale de l'homme. Car «nous sommes empiriques dans les +trois quarts de nos actions». Il demeure toujours de l'indistinct et +dans la pratique des beaux-arts, et dans la stratégie militaire, et dans +la diplomatie, et dans la plupart des actions qui composent la trame de +notre vie quotidienne. En outre, «les hommes raisonnent souvent en +paroles, sans avoir presque l'objet même dans l'esprit». Ce n'est pas +qu'ils ne puissent trouver leurs idées et en pénétrer la liaison +naturelle. «Mais ils ne se donnent point la peine de pousser l'analyse.» +Et tout ce qu'ils pensent «n'est que _psittacisme_ ou des images +grossières et vaines à la mahométane, où eux-mêmes voient peu +d'apparence». C'est une des raisons pour lesquelles ils sont si peu +touchés de la vérité morale: «Car il faut quelque chose de vif pour +qu'on soit ému[155].» + + [Note 155: _Ibid._, p. 257b, 31.] + +Les idées s'associent comme les images. Mais, de plus, elles ont entre +elles des _rapports nécessaires_. Quelle est la nature de ces rapports? + +Ils sont d'abord essentiellement _connaissables_. On ne sait pas au +juste pourquoi une perception amène une autre perception, et un +mouvement un autre mouvement. Mais on peut savoir pourquoi la somme des +angles d'un triangle est égale à deux droits. Et il en va de même pour +les autres «connexions d'idées». Elles sont distinctes, parce que leurs +termes le sont. + +En outre, ces rapports ne dépendent ni des temps, ni des lieux, ni de la +constitution de l'entendement humain qui les trouve en lui «sans les +former[156]». Elles ne peuvent même dépendre de la volonté souveraine de +Dieu, comme l'a imaginé Descartes. Car, outre qu'une telle hypothèse +fait de Dieu un être indifférent au bien et au mal, et de la morale une +chose purement arbitraire, elle donne lieu de prétendre qu'une +proposition comme celle-ci, «trois et trois font six, n'est vraie qu'où +et pendant qu'il plaît à Dieu, qu'elle est peut-être fausse dans +quelques parties de l'univers, et que peut-être elle le sera parmi les +hommes l'année qui vient[157]». Or de semblables conséquences trahissent +assez le vice de leur principe. Ce qu'il faut maintenir, c'est que la +nécessité qui caractérise les rapports des idées vient de ce que les +unes sont comprises dans les autres[158]. _Elle tient à «l'essence des +choses»_[159]. Et, par conséquent, il ne se peut d'aucune manière que +l'une se réalise sans que les autres se réalisent par là même; car ce +serait une contradiction[160]. Ainsi Dieu lui-même n'y saurait rien +changer; et «les vérités éternelles, objet de sa sagesse, sont plus +inviolables que le Styx[161]». + + [Note 156: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 206b, 1.] + + [Note 157: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b., 180: ce sont les paroles de + Bayle, tirées de _Rép. au Provincial_, ch. LXXXIX, p. 203. Mais + Leibniz fait sien le sentiment qu'elles contiennent.] + + [Note 158: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 355a, 1.] + + [Note 159: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b, 180.] + + [Note 160: _Ibid._, p. 480a, 2.] + + [Note 161: _Ibid._, p. 538a, 122.] + +Enfin, si les rapports des idées sont nécessaires de par la nature des +choses, il faut également qu'ils soient _universels_. L'un dérive de +l'autre; il ne se peut produire aucun cas, où un sujet donné n'entraîne +à sa suite les prédicats qu'enveloppe son essence[162]. + + [Note 162: LEIBNIZ, _N. Essais_, 379b, 13.] + +Bien qu'également nécessaires, les vérités éternelles n'ont pas toutes +la même extension; elles forment une sorte de hiérarchie au sommet de +laquelle il y a deux principes régulateurs: celui _de la contradiction_, +et celui _de la raison suffisante_ ou _déterminante_[163]. + + [Note 163: LEIBNIZ, _Théod._, p. 515b, 44.] + +Le premier de ces principes peut se définir ainsi: A est A, ou bien: A +ne saurait être non A; et il signifie qu'une même proposition ne saurait +être vraie et fausse à la fois[164]. + + [Note 164: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 338b-339a, 1.] + +C'est ce principe qui régit les vérités éternelles[165]; et voilà +pourquoi il est utile et parfois même nécessaire d'y recourir dans la +démonstration. + + [Note 165: LEIBNIZ, _Théod._, p. 480a, 2.] + +Considéré sous sa forme _positive_ A = A, le principe de contradiction +est le _type_ auquel il convient de réduire, «à force de conséquences et +de définitions», les énonciations universelles dont nous n'avons pas +encore l'évidence; car les idées qui s'accordent entre elles se ramènent +toujours soit à une identité totale, soit à une identité partielle[166]. + + [Note 166: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 370b, 3.] + +Considéré sous sa forme _négative_, le principe de contradiction fonde +ce qu'on appelle la _démonstration par l'absurde_. Lorsqu'on aboutit par +voie légitime à une conséquence dont les termes s'excluent, on peut en +inférer la fausseté de la proposition d'où l'on est parti et par là même +la vérité de sa contradictoire. Et ce procédé, familier aux +mathématiciens, est aussi d'un grand secours pour les philosophes, +lorsqu'ils l'emploient avec prudence[167]; l'on ne saurait blâmer les +scolastiques d'en avoir fait usage. + + [Note 167: _Ibid._, p. 339b, 1.] + +Le second principe demande que jamais rien n'arrive, sans qu'il y ait +une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque +chose qui puisse servir à rendre raison _a priori_ pourquoi cela existe +et existe ainsi plutôt que de toute autre façon[168]. + + [Note 168: LEIBNIZ, _Théod._, p. 515b, 44; _Réponse à la seconde + réplique de M. Clarke_, p. 761b, 2; _Réponse à la quatrième réplique + de M. Clarke_, p. 765a, 20.] + +C'est ce principe qui régit _les vérités de fait_[169]; et voici en quoi +il consiste. + + [Note 169: LEIBNIZ, _Théod._, p. 480a, 2.--_Leibniz_ a varié sur ce + point, comme on le verra dans la _Monadologie_.] + +Dieu ne peut vouloir «sans aucun motif»; car une telle action ne se +comprend pas: elle est chose contradictoire. De plus, comme Dieu est la +souveraine perfection, il ne peut choisir, entre plusieurs partis, que +celui qui enveloppe le plus de bien[170]. Ainsi, ni la _nécessité +métaphysique_ dont a parlé Spinoza, ni _l'indifférence absolue_ de la +liberté créatrice inventée par Descartes, n'expliquent réellement le +devenir. Entre les théories extrêmes développées par ces deux +philosophes, il y a un intermédiaire qui contient la vérité[171]: c'est +l'action infaillible et non contraignante de l'idée du meilleur sur le +vouloir divin; c'est la _nécessité morale_. Et là se trouve la _raison +suffisante_[172]. + + [Note 170: _Ibid._, p. 516a, 45.] + + [Note 171: _Ibid._, p. 557, 173-174; p. 558, 175 et sqq.] + + [Note 172: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, + p. 755b, 1-2; _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. + 763a, 3-4; p. 763b, 9-10; p. 765a, 20.] + +De la raison suffisante découlent deux autres principes qui, bien que +moins fondamentaux, président également à l'ordonnance de la nature +entière: à savoir, le principe des _indiscernables_ et celui de +_continuité_. + +Puisque le monde, en vertu de la raison suffisante, est le meilleur +possible, il renferme aussi le plus de beauté possible, et par là même +le plus de _variété_ possible. Donc il n'y a pas dans la nature deux +êtres qui se ressemblent absolument[173]: «deux gouttes d'eau, ou de +lait, regardées par le microscope, se trouveront discernables»; et l'on +peut parcourir toutes les forêts de la planète sans y découvrir deux +feuilles qui s'imitent parfaitement l'une l'autre[174]. + + [Note 173: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, + p. 765a, 21.] + + [Note 174: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, + p. 755{b}, 4.] + +Non qu'il soit impossible absolument de poser deux corps ou deux +substances qui soient _indiscernables_; mais «la chose est contraire à +la sagesse divine». En se répétant de la sorte, «Dieu et la nature +agiraient sans raison[175]». + + [Note 175: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, + p. 765, 21, 25, 26.] + +De plus, puisque le monde est le plus beau possible, il y a aussi le +plus _d'unité_ possible. Il faut donc que le monde soit la réalisation +insensiblement et infiniment différenciée d'un seul et même principe. +«Tout va par degrés dans la nature et rien par saut[176]»; les +changements sans nombre qui s'y produisent, bien que toujours +dissemblables de quelque façon, se ressemblent toujours par quelque +endroit et forment un développement qui n'a rien de brusque: ils sont +continus. + + [Note 176: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 392a, 12.] + +Si l'on passe maintenant aux rapports qu'ont entre elles les _images_ et +les _idées_, il devient plus facile d'en discerner la nature. Mais la +question ne laisse pas d'être quelque peu embarrassante. Le style de +Leibniz est ondoyant et divers. Sa doctrine, une en son fond, est +infiniment variée en sa forme, comme la nature elle-même telle qu'il l'a +comprise; et de là des équivoques qu'il n'est pas toujours aisé de faire +disparaître. + +Les idées viennent de l'entendement, et les images de l'expérience +interne ou externe. Et par conséquent, l'on ne peut regarder les +premières comme le fond logique des secondes, suivant la pensée +d'Aristote. Entre le sensible et l'intelligible pur, il n'y a, pour +Leibniz, aucune identité ni totale ni partielle: ils forment comme deux +séries parallèles. Mais il existe entre eux une correspondance +constante. Les images ont, à l'égard des idées, trois rôles assez +distincts: 1° elles «nous donnent _occasion_ de nous en +apercevoir[177]»; 2° elles _dirigent_ notre entendement en ui +fournissant telle piste d'idées plutôt que telle autre[178]; 3° elles +sont un moyen de vérification: en «éprouvant» nos raisonnements «dans +les exemples», comme font les arithméticiens vulgaires, nous nous +assurons de leur justesse[179]. Et Leibniz, à l'encontre de Malebranche, +ajoute l'importance la plus grande à ce rôle de l'expérience. Il en +conçoit, comme Descartes, de glorieuses espérances et un état toujours +croissant d'ordre et de bien-être pour l'humanité entière. «Le public, +mieux policé, dit-il, se tournera un jour, plus qu'il n'a fait +jusqu'ici, à l'avancement de la médecine; on donnera par tous les pays +des histoires naturelles, comme des almanachs ou comme des Mercures +galants; on ne laissera aucune observation sans être enregistrée; on +aidera ceux qui s'y appliqueront; on perfectionnera l'art de faire de +telles observations, et encore celui de les employer pour faire des +aphorismes. Il y aura un temps où le nombre des bons médecins étant +devenu plus grand et le nombre des gens de certaines professions, dont +on aura moins besoin alors, étant diminué à proportion, le public sera +en état de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et +surtout à l'avancement de la médecine; et alors cette science importante +sera bientôt portée fort au-delà de son présent état et croîtra à vue +d'oeil. Je crois, en effet, que cette partie de la police devrait être +l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, après celui de la +vertu, et qu'un des plus grands fruits de la bonne morale ou politique +sera de nous amener une meilleure médecine, quand les hommes +commenceront à être plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands +auront appris à mieux employer leurs richesses et leur puissance pour +leur propre bonheur[180].» Leibniz a compris, avec une netteté +surprenante, que son siècle, cependant si lourd de traditions, entrait +déjà dans une ère nouvelle où la science expérimentale devait entasser +les prodiges. + + [Note 177: _Ibid._, p. 206b, 1.] + + [Note 178: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 209b, 5.] + + [Note 179:_Ibid._, p. 212a, 23.] + + [Note 180:_Ibid._, p. 350b, 19.] + +Les images éveillent en notre entendement les théories d'idées qui s'y +trouvent à l'état virtuel; et les idées, de leur côté, «s'appliquent» +aux images de manière à les coordonner: «elles en font l'âme et la +liaison [181]». «Cette proposition: _le doux, n'est pas l'amer_, n'est +point innée. Car les sentiments du doux et de l'amer viennent des sens +externes. Ainsi, c'est une conclusion mêlée (hybrida conclusio) où +l'axiome est appliqué à une vérité sensible[182].» «Celui qui connaît +que dix est plus que neuf, que le corps est plus grand que le doigt, et +que la maison est trop grande pour pouvoir s'enfuir par la porte, +connaît chacune de ces propositions particulières, par une même raison +générale, qui y est comme incorporée et enluminée, tout comme l'on voit +des traits, chargés de couleurs, où la proportion et la configuration +consistent proprement dans les traits, quelle que soit la couleur[183].» +Et il en va toujours ainsi, que les propositions dont il s'agit soient +singulières ou qu'elles aient cette généralité relative que l'expérience +par elle-même ne dépasse jamais: ce sont les idées qui, en s'y mêlant, +leur communiquent la nécessité que nous y remarquons assez souvent. Et, +par une telle explication, Leibniz annonce et prépare Kant. Kant fera de +tout objet de la connaissance une synthèse de l'intelligible et du +sensible, et les représentations simplement _générales_, que Leibniz +attribue à l'activité de l'entendement, deviendront pour lui ce qu'il +appelle des schémes. + + [Note 181: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 211b, 20.] + + [Note 182: _Ibid._, p. 211a, 10.] + + [Note 183: _Ibid._, p. 380b, 1.] + +C) Valeur des représentations.--Les idées ont une _valeur objective_ qui +consiste à coordonner les données empiriques: et, de plus, elles ont une +_valeur formelle_, qui est absolue. N'étant que possibles, elles ne +signifient point qu'il y ait une expérience; mais elles exigent que, +s'il y en a une, elle soit de tous points conforme à leurs lois. Rien en +fait qui puisse déroger au principe de contradiction, ou au principe de +raison suffisante; rien que ne dominent les enchaînements d'idées qui +forment le plein de notre entendement. Et de là une conséquence +importante: c'est que les «propositions mixtes» où l'intelligible +s'applique au sensible, sont plus que «des vérités humaines»; elles +impliquent une convenance de termes qui ne saurait jamais manquer: les +sciences expérimentales ont, comme les mathématiques, bien que d'une +autre manière, un fond d'éternité. + +A son tour, l'expérience ne porte pas dans le vide, quand elle est +légitimement faite. Nous avons des «phénomènes bien fondés[184]», des +images qui correspondent à des réalités extérieures, indépendantes de +toute perception; et ces images, nous les pouvons discerner dans une +certaine mesure. On a déjà vu que le nombre des monades est infini et +qu'il se fait entre elles un trafic incessant de pensées qui traduisent +au dedans de chacune ce qui se passe dans les autres. De plus, nous +remarquons en nous des systèmes de représentations dont nous ne sommes +pas cause, et où nous trouvons les divers signes physiques qui +accompagnent habituellement nos propres perceptions et appétitions. Or +comment expliquer de semblables faits, s'il n'y avait au dehors des +êtres plus ou moins semblables à nous qui les produisent[185]? Le tout +est donc de distinguer les «phénomènes réels» de ceux qui ne sont +qu'imaginaires. Et l'on possède, pour faire ce discernement, des indices +qui ne trompent pas en général, quand on est à même de les observer. +«Les phénomènes réels» ont une _intensité_ qui leur est spéciale. En +outre, ils se prêtent à _toute sorte d'expérimentation_: on peut essayer +de les regarder et sous divers aspects, de les sentir, de les frapper, +de les palper; et, toujours ils répondent à notre attente; nous n'y +constatons jamais rien qui tienne des fantaisies du songe[186]. Mais la +«marque principale de la réalité d'un phénomène, marque qui suffit par +elle-même, c'est la _possibilité de la prédiction_. Il faut bien alors +qu'il y ait une harmonie de fond entre la pensée et le monde extérieur; +car, s'il en était autrement, l'événement prévu n'arriverait pas à +point[187], ou, du moins, ne se reproduirait pas à terme fixe. + + [Note 184: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b.] + + [Note 185: LEIBNIZ, _De modo distinguendi phenom. real. ab + imaginariis_, p. 445a.] + + [Note 186: LEIBNIZ, _De modo distinguendi phenom. real. ab + imaginariis_, p. 442b.] + + [Note 187: _Ibid._, p. 444a.] + +Et cette démonstration permet de compléter l'inférence que l'on a tirée +plus haut relativement aux sciences expérimentales: non seulement les +sciences expérimentales traduisent les convenances essentielles des +phénomènes, mais encore elles symbolisent d'une certaine manière les +lois du _monde réel_. + +D) Existence de la liberté.--Au-dessus de _l'appétition brute_, il y a +_l'appétition réfléchie_, qui est libre. C'est là un fait, pour Leibniz; +et ce fait, il le défend à tout propos avec cette obstination tranquille +dont il a le don. Mais, selon lui, l'expérience interne ne suffit pas à +l'établir; il y faut ajouter le raisonnement. Ce n'est pas la +_psychologie_, c'est la _métaphysique_ qui nous révèle l'empire que nous +avons sur nous-mêmes; la découverte de la liberté est le résultat d'une +déduction. + +«Par le sentiment clair et net que nous avons de notre existence, +écrivait Bayle dans la _Réponse aux questions d'un Provincial_ (ch. CXL, +t. III, p. 76 et sqq.), nous ne discernons pas si nous existons par +nous-mêmes, ou si nous tenons d'un autre ce que nous sommes. Nous ne +discernons cela que par la voie des réflexions; c'est-à-dire qu'en +méditant sur l'impuissance où nous sommes de nous conserver autant que +nous le voudrions, et de nous délivrer de la dépendance des êtres qui +nous environnent, etc. Disons aussi que le sentiment clair et net que +nous avons des actes de notre volonté, ne nous peut faire discerner si +nous nous les donnons nous-mêmes ou si nous les recevons de la même +cause qui nous donne l'existence.» «Toute personne qui examinera bien +les choses connaîtra évidemment que, si nous n'étions qu'un sujet passif +à l'égard de la volonté, nous aurions les mêmes sentiments d'expérience +que nous avons lorsque nous croyons être libres.» «Car soit que l'acte +de vouloir nous soit imprimé par une cause extérieure, soit que nous le +produisions nous-mêmes, il sera également vrai que nous voulons; et +comme cette cause extérieure peut mêler autant de plaisir qu'elle veut +dans la volition qu'elle nous imprime, nous pourrons sentir quelquefois +que les actes de notre volonté nous plaisent infiniment, et qu'ils nous +mènent selon la pente de nos plus fortes inclinations. Nous ne sentirons +point de contrainte. Vous savez la maxime: _voluntas non potest cogi_. +Ne comprenez-vous pas clairement qu'une girouette à qui l'on +imprimerait, toujours tout à la fois (en sorte pourtant que la priorité +de nature, ou si l'on veut même une priorité d'instant réel, +conviendrait au désir de se mouvoir) le mouvement vers un certain point +de l'horizon, et l'envie de se tourner de ce côté-là, serait persuadée +qu'elle se mouvrait d'elle-même pour exécuter les désirs qu'elle +formerait? Je suppose qu'elle ne saurait point qu'il y eût des vents, ni +qu'une cause extérieure fît changer tout à la fois, et sa situation, et +ses désirs. Nous voilà naturellement dans cet état: nous ne savons point +si une cause invisible nous fait passer successivement d'un point à un +autre. Il est donc naturel que les hommes se persuadent qu'ils se +déterminent eux-mêmes. Mais il reste à examiner s'ils se trompent en +cela comme en une infinité d'autres choses qu'ils affirment par une +espèce d'instinct et sans avoir employé les méditations +philosophiques[188].» + + [Note 188: LEIBNIZ, _Théod._, p. 592-593, 299; p. 517a, 50.] + +Leibniz se range à cette opinion anticartésienne; il admet qu'elle a «de +la force contre les systèmes ordinaires[189]». Et l'on comprend sa +manière de voir, lorsqu'on se reporte à la théorie des «petites +perceptions». Au fond de notre âme travaille à chaque instant une +multitude d'impressions infinitésimales qui échappent au regard de la +réflexion[190]. «Nous sommes aussi peu capables de nous apercevoir de +tout le jeu de notre esprit et de ses pensées, le plus souvent +imperceptibles et confuses, que nous le sommes de démêler toutes les +machines que la nature fait jouer dans le corps[191]. «Nous n'avons donc +jamais la connaissance adéquate des antécédents de nos volitions; on +peut même dire que nous en ignorons d'ordinaire la partie la plus +notable et la plus vivace. Et ne semble-t-il pas alors qu'il soit +difficile de discerner, à la lumière de l'introspection toute seule, +d'où vient le courant d'énergie qui produit nos «volontés». Il est vrai +que, si nous avons le sentiment de tirer de nous-mêmes nos propres +décisions, de les _commencer_ en vertu d'un effort qui ne vient que de +nous, le témoignage de la conscience acquiert une valeur différente; +car, dans ce cas, il nous révèle en fait notre indépendance à l'égard de +tout le reste: quelles que soient les influences hypocrites de +l'inconscient ou subconscient, nous sommes _sûrs de ne pas être +déterminés par autre chose, puisque nous nous déterminons +nous-mêmes_. Mais Leibniz, impressionné par Spinoza et Bayle, ne prend +point la question de ce biais. Il abandonne la preuve de l'expérience +interne et se rabat, pour établir le «franc arbitre», sur son système de +_l'harmonie préétablie_[192]. Voici la démonstration qu'il institue: + + [Note 189: _Ibid._, p. 593a, 300.] + + [Note 190: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 225, 15.] + + [Note 191: _Ibid._, p. 253b, 13.] + + [Note 192: LEIBNIZ, _Théod._, p. 593a, 300.] + +La théorie de _l'universelle et absolue nécessité_, qu'a développée +Spinoza, n'est pas admissible. On sent de prime abord, avant tout examen +détaillé, qu'elle renferme des erreurs de fond. Il faut croire, d'après +cette hypothèse, «que tous les romans qu'on peut imaginer existent +réellement à présent, ou ont existé, ou existeront encore dans quelque +endroit de l'univers». Il faut admettre «qu'il a été aussi impossible de +toute éternité que Spinoza, par exemple, ne mourût pas à la Haye, qu'il +est impossible que deux et deux soient six». Or c'est «une conséquence +qui rebute, qui effarouche, qui soulève les esprits par l'absurdité +qu'elle renferme diamétralement opposée au sens commun [193]». De plus, +lorsqu'on étudie de près la doctrine spinoziste, on ne tarde pas à +s'apercevoir qu'elle contredit les données de l'expérience. La nature ne +trouve pas son explication intégrale dans la _cause efficiente_; on est +obligé, pour en donner une interprétation satisfaisante, de recourir, en +dernière analyse, «à quelque chose qui dépend des _causes finales_ ou de +la _convenance_[194]». Il n'y a rien d'absolument nécessaire dans cette +loi du mouvement: «l'action est toujours égale à la réaction». Car «il +semble, en considérant l'indifférence de la matière au mouvement et au +repos, que le plus grand corps en repos pourrait être emporté sans +aucune résistance par le moindre corps qui serait en mouvement; auquel +cas il y aurait action sans réaction, et un effet plus grand que sa +cause[195]». Il n'y a rien non plus d'absolument nécessaire dans la loi +qui veut que «la même force se conserve toujours»: «cet axiome d'une +philosophie supérieure ne saurait être démontré géométriquement[196]». +Et l'on en peut dire autant de la loi de _continuité_. Elle est +convenable, il n'y a rien de si beau; et l'on ne concevrait pas que +Dieu, travaillant pour le _meilleur_, ne l'eût pas fait entrer dans son +oeuvre; mais, lorsqu'on la considère en elle-même et du point de vue +mécanique, on ne réussit pas à voir pourquoi le monde ne s'en serait pas +passé: elle n'a rien de la rigueur d'un corollaire[197]. Pourquoi les +corps célestes ont-ils telle forme plutôt que telle autre? Pourquoi +vont-ils d'orient en occident, au lieu de suivre la marche inverse? D'où +vient qu'ils diffèrent et en grandeur et en éclat? Ce sont aussi des +questions que la philosophie de la nécessité ne saurait résoudre. + + [Note 193: _Ibid._, p. 557, 173.] + + [Note 194: LEIBNIZ, _Théod._, p. 605b, 350.] + + [Note 195: _Ibid._, p. 604b, 346-347.] + + [Note 196: LEIBNIZ, _Théod._, p. 604b, 346.] + + [Note 197: _Ibid._, p. 605a, 348.] + +Il existe donc dans la nature une multitude de choses qui pourraient +être autrement qu'elles ne sont: la contingence éclate dans l'univers et +de toutes parts; il y a une infinité de possibles qui ne sont pas +réalisés et qui peut-être ne le seront jamais. De plus, ceux qui le sont +conservent une aptitude inaliénable, soit à se ranger dans un autre +ordre, soit à se mouvoir différemment. Ainsi les événements sont liés, +il est vrai; mais ils ne le sont pas à la manière des vérités logiques +et mathématiques. Leur suite a toujours quelque chose de conditionnel; +et il suffit, pour la modifier, que des causes adventices agissent du +dehors. Une horloge, quand elle est montée, ne peut marcher autrement +qu'elle ne marche. Mais qu'on en retouche les rouages ou qu'on en change +le balancier, et l'on obtiendra un mouvement nouveau. Voilà l'image de +l'univers. + +Si telle est la malléabilité de l'être, il n'y a plus _d'obstacle +métaphysique_ à ce que l'âme humaine intervienne de son chef dans le +cours des événements; et, d'autre part, elle a par nature _de quoi_ +produire de telles interventions. Toute âme, quel que soit son degré de +développement, a une suite de perceptions qui lui sont propres et qui +naissent naturellement les unes des autres; «sans qu'elle ait besoin de +recevoir aucune influence physique du corps: comme le corps aussi de son +côté s'accommode aux volontés de l'âme par ses propres loix et par +conséquent ne lui obéit, qu'autant que ces loix le portent[198]». Toute +âme contient en elle-même le principe intégral de toutes ses actions et +possède ainsi «une parfaite spontanéité[199]». De plus, l'âme humaine +n'est pas «bandée aux objets», comme les autres; elle se pense +elle-même: la spontanéité, en elle, s'imprègne de réflexion. Et voilà +pourquoi elle peut dans une certaine mesure diriger le cours de ses +représentations et régler ses désirs; voilà ce qui la rend indépendante +non seulement à l'égard des autres êtres, mais aussi à l'égard +d'elle-même[200]; voilà ce qui la fait libre: «le franc arbitre est une +spontanéité qui se sait, _spontaneitas intelligentis_[201]». + + [Note 198: LEIBNIZ, _Théod._, p. 590b, 291.] + + [Note 199: _Ibid._, p. 593, 300-301.] + + [Note 200: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 253b, 12; _Théod._, p. 590a, + 288-289; p. 593b, 301.] + + [Note 201: LEIBNIZ, _De Libertate_, p. 669a.] + +Ainsi la liberté suppose trois conditions essentielles: la +_contingence_, c'est-à-dire «l'exclusion de la nécessité logique ou +métaphysique»; «la _spontanéité_ avec laquelle nous nous déterminons»; +«_l'intelligence_ qui enveloppe une connaissance distincte de l'objet de +la délibération». Or ces trois conditions sont données. Elle existe +donc. Mais quelle en est la nature intime? + +E) Nature de la liberté.--Sorti de la doctrine de la nécessité, Leibniz +essaie aussi d'échapper à celle de _l'indiffèrence_. C'est entre ces +deux écueils qu'il tente de s'ouvrir une voie. + +Leibniz n'admet pas une «indifférence d'équilibre»; il ne croit pas +qu'on choisisse jamais quand on n'est nullement sollicité. A ses yeux, +«un tel choix serait une espèce de pur hazard, sans raison déterminante, +tant apparente que cachée[202]». Car il n'y a que deux situations +possibles pour une liberté d'indifférence: ou bien elle manque +entièrement de motif qui la pousse dans un sens plutôt que dans l'autre; +ou bien elle se trouve en face de «motifs parfaitement égaux». Or, dans +les deux cas, tout effort, toute décision, tout commencement, si faible +qu'on l'imagine, est chose irrationnelle, une contradiction réalisée. + + [Note 202: LEIBNIZ, _Théod._, p. 593b, 303.] + +«Vouloir qu'une détermination vienne d'une pleine indifférence +absolument indéterminée, est vouloir qu'elle vienne naturellement de +rien. L'on suppose que Dieu ne donne pas cette détermination: elle n'a +donc point de source dans l'âme, ni dans le corps, ni dans les +circonstances, puisque tout est supposé indéterminé; et la voilà +pourtant qui paraît et qui existe sans préparation, sans que rien s'y +dispose, sans qu'un Ange, sans que Dieu puisse voir ou faire voir +comment elle existe. C'est non seulement sortir de rien, mais même c'est +en sortir par soi-même[203].» + + [Note 203: _Ibid._, p. 598a, 320.] + +On ne se méprend pas moins, lorsqu'on prête à l'homme la puissance de se +déterminer en présence de motifs parfaitement égaux[204]; car c'est un +principe absolu: rien ne se fait sans raison. Or, dans le cas donné, il +n'y en a pas pour qu'on prenne à gauche plutôt qu'à droite, et +précisément parce qu'il y en a autant pour aller dans le premier sens +que dans le second. L'âne de Buridan serait mort de faim entre sa botte +de foin et sa ration d'avoine, si quelque impulsion secrète n'était +venue rompre l'équilibre et le tirer ainsi de son mauvais pas[205]. +D'ailleurs, «le cas du parfait équilibre» est chimérique: il ne se +produit pas dans la réalité, «l'univers ne pouvant jamais être mi-parti, +en sorte que toutes les impressions soient équivalentes de part et +d'autre». «Il y a toujours des raisons dans la nature qui sont cause de +ce qui arrive par hazard ou par le sort[206].» «Quoique je ne voie pas +toujours la raison d'une inclination qui me fait choisir entre deux +partis qui paraissent égaux, il y aura toujours quelque impression, +quoique imperceptible, qui nous détermine[207].» Ainsi l'exige le +principe des _indiscernables_. Si les deux termes d'une alternative +donnée étaient absolument semblables, ils n'en feraient plus qu'un. Les +états de l'âme diffèrent comme les feuilles des bois. + + [Note 204: _Ibid._, p. 594a, 304.] + + [Note 205: LEIBNIZ, _Théod._, p. 594, 306-307; p. 517a, 49.] + + [Note 206: _Ibid._, p. 594b, 307.] + + [Note 207: _Ibid._, p.594a, 305.] + +La liberté d'indifférence est donc _impossible_; elle se heurte de front +au «grand principe de la raison déterminante». De plus, on peut dire +qu'elle a quelque chose d'_immoral_, La moralité, en effet, enveloppe +l'amour du bien. Or il n'y a rien de tel dans la liberté d'indifférence; +vu qu'elle est essentiellement neutre, inaccessible par définition et au +charme du bien et à celui du mal[208]. Et de là dérivent des conclusions +graves, qui ébranlent jusqu'aux bases de la science de la vie. «Si la +justice a été établie arbitrairement et sans aucun sujet, si Dieu y est +tombé par une espèce de hazard, comme lorsqu'on tire au sort, sa bonté +et sa sagesse n'y paraissent pas[209]»; ou, si elles y paraissent +encore, c'est que Dieu, avant de créer le monde, «ne voyait rien de +meilleur dans la vertu que dans le vice, et que ses idées ne lui +montraient pas que la vertu fût plus digne de son amour que le vice». Et +«cela ne laisse nulle distinction entre le droit naturel et le droit +positif. + + [Note 208: _Ibid._, p. 558a, 175.] + + [Note 209: _Ibid._, p. 558a, 176.] + +Il n'y aura plus rien d'immuable ou d'indispensable dans la morale[210]». + + [Note 210: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b, 180.] + +Il existe donc une sorte de rapport causal entre la liberté et ses +motifs. Mais ce rapport ne ressemble pas à ce que l'on voit dans les +phénomènes mécaniques: il présente un caractère à part qui lui vient de +la nature spéciale de ses termes constitutifs. C'est une erreur de +croire que les motifs et la volonté s'actionnent entre eux comme les +rouages d'une poulie. + +La liberté suit toujours le _motif prévalent_; elle le suit d'une +manière _infaillible_. Car, soit qu'il s'agisse d'êtres purement +spontanés, soit qu'il s'agisse d'êtres libres, il demeure également vrai +que «tout ce qui vient de la nature d'une chose est déterminé[211]», +puisque le principe de raison suffisante ne peut souffrir d'exception. +Et ce _motif prévalent_ se manifeste toujours par un _attrait_, qu'il se +rapporte au devoir ou bien à la passion: il ne meut la liberté qu'autant +qu'il meut la sensibilité elle-même. «Nous ne voulons à la vérité que ce +qui nous plaît[212].» Sur ce point, Leibniz ne devine pas Kant; il n'a +nulle idée d'une action directe de l'idée du devoir sur la volonté pure. +Et il ne faut pas trop lui en vouloir; tout son siècle en était là: il +ne s'agissait autour de lui que de l'attrait de la nature opposé à +l'attrait de la grâce. Théologiens et philosophes ne comprenaient +l'action des motifs que comme une forme du plaisir; et c'est là, sans +doute, l'une des raisons pour lesquelles ils ont tant parlé de libre +arbitre sans pouvoir s'entendre. Il manquait à leurs discussions une +idée maîtresse qu'ils possédaient, il est vrai, d'une manière implicite, +mais qui attendait encore de l'avenir la précision de ses contours et sa +vraie portée. + + [Note 211: _Ibid._, p. 594b, 308.] + + [Note 212: _Ibid._, p. 590a, 289.] + +Bien qu'_infaillible_, l'action des motifs n'est point _fatale_, la +volonté peut être _inclinée, _mais elle ne saurait être +_nécessitée_[213]. La prévalence du motif dominant «n'empêche point que +l'homme ne soit maître chez lui[214]». Car, du moment que la liberté est +une force qui se connaît, elle dispose toujours d'elle-même et garde +ainsi le pouvoir d'agir autrement qu'elle n'agit en fait; mais en quoi +consiste au juste cette influence _infaillible_ et qui cependant _ne +nécessite pas_? C'est un mystère que Leibniz n'essaie pas même +d'éclaircir. Il va sans cesse répétant la formule des docteurs du moyen +âge: _non necessario, sed certo_; et il ne l'explique jamais. Il n'a +qu'une préoccupation, qui est d'échapper au fatalisme spinoziste tout en +donnant satisfaction au principe de raison suffisante: son attitude est +défensive. Et pourtant l'on se demande avec inquiétude comment il se +fait qu'un choix qui peut toujours manquer ne manque jamais en réalité. +Les grâces suffisantes qui conduisent infailliblement aux enfers sont +une énigme redoutable, non seulement au coeur, mais encore à la raison. + + [Note 213: LEIBNIZ, _Théod._, p. 611b, 371; p. 599a, 324; _N. + Essais_, p. 251b-252a, 6.] + + [Note 214: LEIBNIZ, _Théod._, p. 599b, 326; p. 588a, 282; p. 611a, + 369.] + +On ne comprendrait pas complètement ce qui fait l'essence de la liberté +d'après Leibniz, si l'on s'en tenait là. Cette faculté, à ses yeux, +enveloppe de sa nature une tendance à l'ordre rationnel. Et cette +tendance, qui en est comme le lest, sert aussi à marquer son degré de +perfection. On est d'autant moins libre qu'on agit davantage par +passion; on l'est d'autant plus qu'on agit davantage par raison[215]. Et +celui-là est le plus libre qui est toujours «déterminé par la raison du +meilleur[216]». + + [Note 215: LEIBNIZ, _De libertate_, p. 669b.] + + [Note 216: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 263b, 50.] + +D'autre part, la tendance à l'ordre, qui fait le fond de la liberté, +croît avec la connaissance elle-même. «Notre connaissance est de deux +sortes: distincte ou confuse. La connaissance distincte, ou +_l'intelligence_, a lieu dans le véritable usage de la raison; mais les +sens nous fournissent des pensées confuses. Et nous pouvons dire que +nous sommes exempts d'esclavage en tant que nous agissons avec une +connaissance distincte, mais que nous sommes asservis aux passions, en +tant que nos perceptions sont confuses. C'est dans ce sens que nous +n'avons pas toute la liberté qui serait à souhaiter, et que nous pouvons +dire avec saint Augustin, qu'étant assujettis au péché, nous avons la +liberté d'un esclave[217].» Il y a donc une hiérarchie de libertés, de +même qu'il y a une hiérarchie de pensées; et c'est la seconde de ces +hiérarchies qui explique la première. Le sage est plus libre que le +libertin; l'ange, plus libre que l'homme; Dieu, qui n'agit jamais que +pour le meilleur, est l'idéal éternel et vivant de la liberté. Et cette +gradation a pour règle le progrès de la connaissance: la liberté est un +libre amour du bien, qui grandit avec et par la raison. + + [Note 217: LEIBNIZ, _Théod._, p. 590a, 289.] + +De cette théorie se dégage une conséquence relative à l'accord du franc +arbitre et de la prescience divine, ce problème tant de fois agité par +le moyen âge et aussi par le XVIIe siècle. + +Leibniz ne pense pas, comme Descartes et Bossuet, qu'il faille se +contenter de tenir les deux bouts de la chaîne. Son avis est qu'on peut +voir comment ils se rattachent l'un à l'autre. «Lorsqu'on prétend, +dit-il, qu'un événement ne saurait être prévu, on confond la liberté +avec l'indétermination, ou avec l'indifférence pleine et d'équilibre.» +Que l'on renonce à cette «chimère»; que l'on ait recours à la théorie de +la _nécessité morale_; et tout s'explique de soi. D'après cette théorie, +en effet, il n'y a pas de cas de parfait équilibre; et, d'autre part, +«l'inclination prévalente» l'emporte toujours. Il y a donc entre le +présent et l'avenir un lien certain, des points d'attache qui ne +manquent jamais. Et cela suffit pour que Dieu ait des futurs contingents +une science qui n'est jamais en défaut. Dieu prévoit les actes libres +dans leurs causes aussi bien que les autres événements. Toute la +différence, c'est que ces causes produisent leurs effets _sans +contrainte_: elles les assurent sans aller jusqu'à les rendre +nécessaires[218]. + + [Note 218: LEIBNIZ, _Théod._, p. 611a, 369; p. 610b, 367; p. 516b, + 47-48; p. 552a, 162-166.] + +F) Éducation de la liberté.--Leibniz regarde toujours aux conséquences +pratiques; il se préoccupe sans cesse des vérités religieuses et +morales: c'est un apologiste du bien autant qu'un philosophe. Il innove +sans relâche; et cependant on ne vit peut-être jamais un penseur aussi +sincèrement respectueux des croyances traditionnelles: son souci +dominant est de «perfectionner» et non de détruire[219]. + + [Note 219: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 219a, 21.] + +La liberté a des degrés; elle est capable de s'améliorer elle-même. +Leibniz ne manque pas d'indiquer les procédés à l'aide desquels on en +peut faire l'éducation. Et il apporte à cette tâche la sagesse d'un Père +de l'Église, et la pénétration d'un psychologue de génie, tout en +rattachant ses observations à sa philosophie de la volonté. + +Comme «l'inclination prévalente» l'emporte toujours, l'esprit n'a pas de +pouvoir direct sur ses désirs; il n'a sur eux qu'un pouvoir indirect, «à +peu près comme Bellarmin voulait que les Papes eussent droit sur le +temporel des rois[220]». Le secret de la victoire morale est «d'y +pourvoir de loin» et à force «d'adresse»; «car, dans le moment du +combat, il n'est plus temps d'user» d'artifices [221]. Il faut se +préparer des armes par avance, si l'on veut avoir le dessus dans la +lutte[222]. + + [Note 220: LEIBNIZ, _Théod._, p. 599b, 327; _N. Essais_, p. 262b, + 48.] + + [Note 221: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 260b, 40.] + + [Note 222: _Ibid._, p. 262b, 48; p. 262a, 47; _Théod._, p. 599b, + 326.] + +_L'art de se vaincre soi-même consiste principalement à développer la +puissance de la raison_. «Rien ne serait plus fort que la vérité, dit +Leibniz en reprenant une pensée d'Aristote[223], si l'on s'attachait à +la bien connaître et à la faire valoir; et il y aurait moyen sans doute +d'y porter fortement les hommes. Quand je considère combien peut +l'ambition et l'avarice dans tous ceux qui se mettent une fois dans ce +train de vie, presque destitué d'attraits sensibles et présents, je ne +désespère de rien, et je tiens que la vertu ferait infiniment plus +d'effet, accompagnée comme elle est de tant de solides biens, si quelque +heureuse révolution du genre humain la mettait un jour en vogue et comme +à la mode[224].» + + [Note 223: _Arist., Eth. Eud._, H, 13, 1246b, 32-34, Ed. de Berlin, + 1831.] + + [Note 224: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 260a, 37.] + +Or il y a plusieurs manières d'accroître la force de la raison et d'en +assurer l'empire. + +La première est la _méditation_. La grande raison pour laquelle il y a +si peu de vertu sur la terre, c'est que les hommes ne se donnent point +la peine de se faire des idées distinctes du bien et des motifs qui le +fondent. D'ordinaire «nos pensées et nos raisonnements, contraires au +sentiment, sont une espèce de psittacisme, qui ne fournit rien pour le +présent à l'esprit». «Autant en emporte le vent.» Car «les plus beaux +préceptes de morale avec les meilleures règles de la prudence ne portent +coup que dans une âme qui y est sensible». Si l'on veut faire triompher +l'idée du meilleur, si l'on veut établir en soi le règne de la justice, +il faut «se recueillir de temps en temps», «s'élever au-dessus du +tumulte présent des impressions et réfléchir pour tout de bon sur la +beauté de l'ordre qui se manifeste dans l'univers, sur les perfections +infinies de Dieu et la valeur souveraine du bien. C'est alors seulement +qu'on éprouve ces émotions vives et profondes, ces ardeurs +indescriptibles dont parle Cicéron, et qu'exciterait en nous la beauté +de la vertu, si nos yeux pouvaient l'entrevoir[225]. + + [Note 225: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 257b, 31; p. 259b, 37; p. 262a, + 47; p. 302, 2-3.] + +Il est aussi très bon de «_s'accoutumer à procéder méthodiquement_ et à +s'attacher à un train de pensées, dont la raison et non le hazard +(c'est-à-dire les impressions insensibles et casuelles) fassent la +liaison[226]». Et, pour cela, il convient de recourir à quelque artifice +qui nous donne le temps de nous recueillir avant de passer à l'action. +«Les hommes auraient bien souvent besoin de quelqu'un, établi en titre +(comme en avait Philippe, le père d'Alexandre le Grand) qui les +interrompît et les rappelât à leur devoir. Mais, au défaut d'un tel +officier, il est bon que nous soyons stylés à nous rendre cet office +nous-mêmes[227].» «Supposons qu'Auguste, prêt à donner des ordres pour +faire mourir Fabius Maximus, se serve à son ordinaire du conseil qu'un +philosophe lui avait donné, de réciter l'alphabet grec, avant que de +rien faire dans le mouvement de sa colère: cette réflexion sera capable +de sauver la vie de Fabius et la gloire d'Auguste[228].» + + [Note 226: _Ibid._, p. 262a, 47.] + + [Note 227: _Ibid._] + + [Note 228: LEIBNIZ, _Théod._, p. 599b, 326.] + +Enfin, «il faut profiter des bons mouvements comme de la voix de Dieu +qui nous appelle, pour prendre des _résolutions efficaces_. Et comme on +ne peut pas faire toujours l'analyse des notions, des vrais biens et des +vrais maux jusques à la perception du plaisir et de la douleur, qu'ils +renferment, pour en être touché il faut se faire une fois pour toutes +cette loi: d'attendre et de suivre désormais les conclusions de la +raison, comprises une bonne fois, quoique non aperçues dans la suite et +ordinairement par des pensées sourdes seulement et destituées d'attraits +sensibles[229]». + + [Note 229: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 258a, 32.] + +Ce n'est pas assez pour l'homme de bien d'affermir sa raison; il doit +aussi entreprendre _une lutte directe contre ses appétits_. Et cette +seconde tâche est importante. + +Il faut d'abord qu'il travaille chaque jour à _mortifier ses +inclinations_, jusqu'à ce qu'il en ait fait les dociles servantes de la +loi morale; car elles ne portent point en elles-mêmes la règle dont +elles ont besoin: elles sont comme des coursiers fougueux qu'on forme à +l'aide d'une longue et sévère discipline. Et ce qui réussit, dans ce +combat quotidien, c'est moins la violence que la ruse. «François de +Borgia, général des Jésuites, qui a été enfin canonisé, étant accoutumé +à boire largement lorsqu'il était homme de grand monde, se réduisit peu +à peu au petit pied, lorsqu'il pensa à la retraite, en faisant tomber +chaque jour une goutte de cire dans le bocal qu'il avait coutume de +vider[230].» Et l'on ne saurait mieux s'entendre à tromper la nature +pour s'en affranchir. + + [Note 230: _Ibid., _p. 258a, 32.] + +En second lieu, il est très utile de recourir à la _diversion_; il +arrive même assez souvent qu'il n'y a pas d'autre moyen d'échapper à la +défaite: il se produit des cas où tout est perdu, si l'on n'a soin de +détourner promptement son esprit de l'objet qui le captive. + + Fertur equis auriga nec audit currus habenas[231]. + + [Note 231: _Ibid., _p. 260b-261a, 40.] + +«A des sensibilités dangereuses on opposera quelque autre sensibilité +innocente, comme l'agriculture, le jardinage; on fuira l'oisiveté; on +ramassera des curiosités de la nature et de l'art; on fera des +expériences et des recherches; on s'engagera dans quelque occupation +indispensable, si l'on n'en a point, ou dans quelque conversation ou +lecture utile et agréable[232].» «Un voyage entrepris tout exprès +guérira un amant[233]; une retraite nous tirera des compagnies qui +entretiennent dans quelque mauvaise inclination[234].» + + [Note 232: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 258a, 32.] + + [Note 233: V. _Xenoph. Mem._, I, 3, 13, Ed. Tauchnitz, Leipzig, + 1887.] + + [Note 234: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 258a, 32.] + +Telle est, aux yeux de Leibniz, la thérapeutique morale, grâce à +laquelle l'homme se délivre insensiblement, et qui peut, par une série +de petites ascensions, le conduire jusqu'à la sainteté. Il ne l'a pas +découverte; on la trouve tout entière dans les Pères spirituels. Mais il +a le mérite d'en avoir donné une formule psychologique. Toutefois le +malheur veut qu'il soit difficile d'en voir la signification pratique, +si la théorie de la nécessité morale est fondée. D'après cette théorie, +les inclinations ne se font jamais parfaitement équilibre; il y en a +toujours une qui est prévalente et qui assure par là même son effet: +tout est prédéterminé de quelque manière. Et alors où se prendre, dans +ce fleuve de pensées et d'appétitions dont le courant est partout +vainqueur, pour donner le coup de barre qui sauve? Si loin qu'on remonte +vers l'origine de la vie, l'écoulement des choses est également +infaillible; on n'y change jamais rien, bien que l'on y puisse toujours +changer quelque chose. La liberté, qui signifie seulement contingence, +n'est donc qu'une triste théorie (grauist): elle peut faire des +coupables; elle ne concourt jamais à faire d'honnêtes gens. + +Je crois qu'il a manqué à Leibniz une idée essentielle: il n'a pas +remarqué que la loi morale a une action directe sur la volonté pure; il +n'a point vu que le devoir a une valeur absolue dont le respect s'impose +dès qu'elle est comprise, en dehors et même à l'encontre de tout attrait +sensible. Et là cependant doit se trouver la solution du problème. Dans +cette hypothèse, en effet, on a toujours une raison prévalente de se +prononcer pour le devoir contre la passion, puisque l'un dépasse l'autre +de l'infini; on a toujours un motif logiquement péremptoire de rompre la +chaîne des inclinations, et toute faute morale devient un libre +relâchement. C'est de l'une des idées nouvelles, émises par Kant, qu'il +faut partir pour sauver le libre arbitre. + +Mais le génie ne travaille jamais en pure perte; et Leibniz, malgré +cette lacune de fond, ne laisse point d'avoir précisé le problème de la +liberté morale: + +1° Il a fait de la théorie de _l'indifférence_ une critique qui paraît +définitive; + +2° Il a mis dans une lumière plus vive la compénétration essentielle de +la liberté et de la réflexion; + +3° Il faut lui savoir gré d'avoir affirmé si nettement la +proportionnalité du franc arbitre et de la connaissance, encore discutée +de son temps; + +4° Il a soutenu à bon droit que la liberté est amie de l'ordre, comme +l'intelligence, et qu'elle y trouve son achèvement. + + + + +IV.--DIEU + +A) Existence de Dieu.--Leibniz aborde ce problème avec le même esprit +religieux que l'on trouve dans Platon au dixième livre des Lois: +l'existence de Dieu lui paraît indiscutable; «son évidence, dit-il, +égale, si je ne me trompe, celle des démonstrations mathématiques[235]». +Il croit, d'autre part, «que presque tous les moyens qu'on a employés +pour prouver l'existence de Dieu sont bons» et peuvent servir, pourvu +qu'on les «perfectionne[236]»; et c'est à cet achèvement de l'oeuvre des +siècles qu'il essaie de concourir. + + [Note 235: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 373b, 1.] + + [Note 236: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 375b, 7.] + +On peut ramener à deux chefs principaux les différentes preuves qu'il +apporte: les unes sont d'ordre _idéologique_ et les autres d'ordre +_cosmologique_. + +1° _Preuves idéologiques_.--La preuve de saint Anselme[237], que tous +les scolastiques ont méprisée, «sans excepter même le Docteur angélique» +et que Descartes a reprise, n'est pas un paralogisme, comme on l'a dit +tant de fois; «c'est une démonstration imparfaite[238]». + + [Note 237: R.P. RAGEY, _Argument de saint Anselme_, p. 19, notes.] + + [Note 238: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 374b-375a, 7; _De la + démonstration cartésienne de l'existence de Dieu du R.P. Lami_, p. + 177a.] + +Lorsqu'on affirme que l'idée de Dieu ou de l'Être infini enveloppe +l'existence effective, «on suppose tacitement» que Dieu «est +possible[239]». Mais on ne le fait point voir, et l'argument tout entier +demeure hypothétique. En second lieu, on ne montre pas non plus d'une +façon suffisamment claire comment la possibilité de Dieu ou de l'Être +infini entraîne son existence. + + [Note 239: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 375a, 7; _De la démonstr. + cart..._, p. 177a; _Epist. ad Hermannum Conringium_, p. 78.] + +Mais ce sont là deux lacunes que l'on peut combler en prenant la +question d'un biais nouveau. + +L'Infini «est une suite simple de l'être possible». Or il n'y a pas de +raison pour que cette suite s'arrête à tel point plutôt qu'à tel autre. +Il n'y a pas de raison non plus pour que le nombre des éléments +qu'enferme «l'être possible», soit celui-ci plutôt que celui-là: il faut +de toute rigueur ou qu'il soit illimité, ou qu'il se réduise à zéro; et +cette dernière hypothèse est manifestement erronée, vu que nous savons +par notre expérience qu'il y a du possible[240]. + + [Note 240: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708a, 40-41; _De la démonstr. + cart..._, p. 177.] + +L'idée de l'Être infini n'implique donc aucune contradiction. Le premier +point en litige se trouve démontré; et l'on peut aussi mettre le second +dans une lumière plus vive, à l'aide d'une théorie plus profonde des +possibles. + +Les possibles ne sont pas choses inertes: ils enveloppent une tendance à +l'existence actuelle, à peu près comme la matière enveloppe «une +exigence à l'extension». Il se fait entre eux une sorte de combat +éternel qui vient de leur effort vers le meilleur; ce sont des +«prétendants» à la vie, dont chacun tâche de l'emporter dans la lutte. +Et il faut bien qu'il en soit ainsi: car autrement rien n'aurait jamais +existé. L'actuel ne s'explique, en définitive, que par le logique; et le +logique, de son côté, n'explique l'actuel que s'il y va d'un élan +interne. + +La tendance des possibles à l'existence est d'autant plus grande qu'ils +ont plus de _réalité_, de _perfection_, ou _d'intelligibilité_; car tous +ces termes signifient une seule et même chose[241]. + + [Note 241: LEIBNIZ, _Théod._, p. 566a, 201.] + +En Dieu, cette tendance est souveraine en vertu même de son infinité. +Et, par conséquent, il ne se peut point qu'elle n'aboutisse pas. Dieu +existe donc par le fait qu'il est possible. Pour lui, l'existence et la +possibilité ne font qu'un. + +Et l'on peut dire, en toute vérité, que ce spinozisme mitigé[242] +précise Descartes et Bossuet[243]. Mais, en même temps, il prépare Kant, +en soulevant la question de la possibilité de l'Être infini; de plus, il +annonce Hegel, qui, s'inspirant de la théorie leibnizienne des +possibles, y verra la raison dernière des choses et fera de Dieu une +hypothèse superflue. + + [Note 242: SPINOZA, _Eth._, I, Prop. 11, Ed. Charpentier, Paris.] + + [Note 243: Bossuet, _Elév. sur les mystères_, I, p. 323, Ed. + Charpentier, Paris.] + +Avec l'idée de Dieu se trouve en notre âme une multitude indéfinie +d'autres idées. Et là réside une autre preuve de son existence. Notre +entendement est comme imprégné de divinité; elle y éclate de toutes +parts. Outre la nécessité conditionnelle, qui vient de ce qu'un sujet +donné exige essentiellement tel ou tel prédicat, nos idées ont une +nécessité interne, qui est absolue. Chacune d'elles est _supposable_ à +l'indéfini, dans tous les temps et tous les pays: chacune d'elles +enveloppe un fond d'éternité. «Où seraient ces idées, si aucun esprit +n'existait...?» «Cela nous mène enfin au dernier fondement des vérités, +savoir à cet esprit suprême et universel qui ne peut manquer d'exister, +et dont l'entendement, à dire vrai, est la région des vérités +éternelles, comme saint Augustin l'a reconnu et l'exprime d'une manière +assez vive[244].» Et là encore Leibniz, comme d'ailleurs les autres +philosophes de son temps, ouvre la voie à l'hégélianisme. A quoi bon +recourir à «l'existence d'une substance nécessaire» pour fonder les +idées, puisque leur nécessité est interne et que, de la sorte, elles se +fondent elles-mêmes? Pourquoi les situer en Dieu, vu qu'étant éternelles +de leur nature, elles se suffisent? + + [Note 244: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 319b-380a, 13; _Monadol._, p. + 708b, 44; _Théod._, p. 561b, 184.] + +2° _Preuves cosmologiques_.--D'après Spinoza, tout est nécessaire en +nous et en dehors de nous; la contingence, à ses yeux, n'est qu'une +apparence: elle se réduit à l'ignorance où nous sommes des causes +réelles. + +Leibniz s'élève contre cette conception qu'il regarde comme entachée +d'apriorisme. Il pense, comme on l'a vu plus haut à propos de la +liberté, qu'il n'y a rien d'absolument nécessaire, ni dans la loi qui +veut que l'action soit égale à la réaction, ni dans la loi de +continuité, ni dans la loi de conservation de la même quantité de force +vive. A son sens, le temps, l'espace et la matière, étant «uniformes et +indifférents à tout», pouvaient recevoir d'autres mouvements et figures +et dans un autre ordre. Outre le monde qui existe, il y a «une infinité +d'autres mondes» qui sont possibles et qui sont également des candidats +à l'existence, mais des candidats malheureux. Il faut donc qu'il y ait +eu choix: il faut qu'il existe une intelligence souveraine qui soit +venue donner la préférence à l'assemblage actuel des choses[245]. «Et +comme tout est lié, il n'y a pas lieu d'en admettre plus d'une[246].» +«Mais cet argument, qui ne paraît que d'une certitude morale, ajoute +Leibniz, est poussé à une nécessité tout à fait métaphysique par la +nouvelle espèce d'harmonie que j'ai introduite, qui est l'harmonie +préétablie.» Car chacune des âmes, «exprimant à sa manière ce qui se +passe au dehors et ne pouvant avoir aucune influence sur les autres +êtres particuliers, ou plutôt, devant tirer cette expression du propre +fonds de sa nature, il faut nécessairement que chacune ait reçu cette +nature (ou cette raison interne des expressions de ce qui est au dehors) +d'une cause universelle, dont ces Êtres dépendent tous, et qui fasse que +l'un soit parfaitement d'accord et correspondant avec l'autre; ce qui ne +se peut sans une connaissance et puissance infinies[247].» Et c'est cela +surtout qui fait ressortir la grandeur des perfections divines. + + [Note 245: LEIBNIZ, _Théod._, p. 506a, 7.] + + [Note 246: _Ibid._] + + [Note 247: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 376, 10.] + +De la contingence de _l'ordre_, on peut induire la contingence du +_mouvement_ lui-même. Si la matière n'est pas déterminée de sa nature à +tel mouvement plutôt qu'à tel autre, elle n'en a aucun qui soit inhérent +à son essence; et, par conséquent, il faut qu'il existe un moteur qui +l'ait mise en branle: le mouvement vient d'une autre cause que la +matière. Or cette cause, il est inutile de la chercher dans le détail +infini «d'autres contingents antérieurs»; car on ne fait par là que +reculer la question. Il est donc de rigueur qu'il y ait «hors de la +suite, ou séries de ce détail» une substance nécessaire où il «ne soit +qu'éminemment, comme dans la source, et c'est ce que nous appelons +Dieu». De plus, «cette substance étant une raison suffisante de tout ce +détail, lequel aussi est lié partout, il _n'y a qu'un Dieu, et ce Dieu +suffit_[248]». + + [Note 248: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708a, 36-39; _Principes de la + nature et de la grâce_, p. 716, 8.] + +La contingence du _mouvement_ entraîne à son tour la contingence de la +_matière_. Si la matière, en effet, est essentiellement indifférente au +mouvement, elle ne contient de soi aucune action qui la détermine; et, +dès lors, elle n'est, avant de passer à l'existence effective, qu'une +simple abstraction. Il faut qu'elle ait été créée; or toute création +suppose comme cause une puissance infinie. + +B) La création.--Les possibles ont une tendance à se réaliser par +eux-mêmes; mais cette tendance ne leur suffit pas. Elle est limitée de +sa nature; de plus, «comme tous les possibles ne sont point compatibles +entre eux dans une même suite d'univers», ils s'arrêtent les uns les +autres dans leur élan vers l'existence. Il faut que Dieu, qui en a +l'éternelle et pleine intuition, vienne du dehors y faire un choix et +donne la grâce efficace à la combinaison qu'il préfère[249]. Il semble +donc bien que, d'après Leibniz, l'univers ne sorte pas tout entier du +néant. La création lui apparaît au fond comme un épanouissement des +possibles, comme «une fulguration» des idées divines à travers le temps +et l'espace[250]: c'est «une émanation» des intelligibles, qui se fait +en Dieu même sous le libre effort de sa volonté[251]. Et, si cela n'est +pas du Spinoza, c'est au moins du Schelling. Leibniz, il est vrai, se +garde de recourir à une formule aussi nette que celle de ces deux +derniers philosophes. Il a mille manières de nuancer ses pensées, de les +tourner, de les grandir et de les amoindrir. Mais on sent bien qu'il est +sur la pente du monisme. + + [Note 249: LEIBNIZ, _Théod._, p. 562b, 189; p. 565b-566a, 201.] + + [Note 250: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708b, 47.] + + [Note 251: LEIBNIZ, _Remarques sur le sentiment du P. Malebranche_, + p. 452b.] + +Quoi qu'il en puisse être de ce point difficile, la création, pour +Leibniz, ne cesse point avec la production même de l'être créé; elle +dure autant que lui, et en vertu de son essentielle contingence. «La +créature dépend continuellement de l'opération divine»; et cette +«dépendance est aussi grande dans la suite, que dans le commencement». +Elle porte que la créature «ne continuerait point d'exister, si Dieu ne +continuait pas d'agir[252]». Mais Leibniz ne veut point que l'on entende +la _création continuée_ à la manière de Descartes: il lui semble étrange +que l'être contingent n'existe jamais, qu'il soit toujours naissant et +toujours mourant[253]. D'après lui, l'opinion cartésienne est contraire +à la notion de la monade. La monade n'est pas une pure puissance; comme +on l'a vu plus haut, elle enveloppe toujours quelque effort: ce qui en +fait le fond, c'est la tendance à persévérer dans l'être, et par là même +à prendre une durée continue. Or Dieu ne défait pas d'une main ce qu'il +a fait de l'autre: il adapte toujours son action aux conditions +naturelles de ses propres oeuvres[254]. + + [Note 252: LEIBNIZ, _Théod._, p. 615b, 385.] + + [Note 253: _Ibid._, p. 614b, 382; p. 615a, 384.] + + [Note 254: _Ibid._, p. 615a, 383.] + +Si la conservation n'est qu'une création continuée, elle a +nécessairement les mêmes effets qu'elle. Lorsque Dieu produit la chose, +«il la produit comme un individu, et non pas comme un universel +logique»; «il produit son essence avant ses accidents, sa nature avant +ses opérations, suivant la priorité de leur nature»; mais tout cela se +fait «dans le même moment[255]». Voilà donc aussi ce qui a lieu par la +suite pendant toute la durée de chaque être: substance, facultés, +accidents et actions, tout est toujours également envahi, dominé et +comme soutenu au-dessus du néant par le concours de Dieu: Dieu nous fait +à chaque instant tels que nous sommes et avec toutes nos déterminations. + + [Note 255: _Ibid._, p. 616b, 390; p. 616b, 388.] + +Comme effrayé d'une solution si grosse de conséquences, et qui se trouve +pourtant à l'état implicite dans saint Thomas d'Aquin, Leibniz +s'empresse d'ajouter que, «si la créature ne concourt point avec Dieu +pour se conserver», il ne voit «rien qui l'empêche de concourir avec +Dieu pour la production de quelque autre chose, et particulièrement de +son opération interne, comme serait une pensée, une volition, choses +réellement distinctes de la substance[256]»; et son intention est de +sauver au moins le libre arbitre, défendu par ailleurs avec tant de +persévérance. Mais le principe sur lequel il se fonde est plus fort que +sa bonne volonté; il renverse d'un coup toute sa théorie de la monade. +Pour qui l'admet, «Dieu fait tout[257]», suivant l'expression de Bayle; +et, si l'être est essentiellement action, comme l'a compris Leibniz +lui-même, Dieu est tout. La théorie de la conservation ouvre une autre +porte sur le spinozisme. + + [Note 256: LEIBNIZ, _Théod._, p. 617a, 391.] + + [Note 257: _Ibid._, p. 615b, 386.] + +La création suppose un choix; et ce choix lui-même n'a pu se produire +sans _motif_. «Dans la région des vérités éternelles se trouvent tous +les possibles, et, par conséquent, tant le régulier que l'irrégulier; il +faut une raison qui ait fait préférer l'ordre et le régulier[258].» Or +cette raison ne peut être que l'attrait du _meilleur_. Car Dieu, étant +souverainement parfait, est aussi souverainement bon. Et «d'avancer +qu'il sait ce qui est meilleur, qu'il le peut faire, et qu'il ne le fait +pas, c'est avouer qu'il ne tenait qu'à sa volonté de rendre le Monde +meilleur qu'il n'est»; c'est dire qu'il manque de bonté[259]. + + [Note 258: _Ibid._, p. 562b, 189.] + + [Note 259: LEIBNIZ, _Théod._, p. 563b, 194; p. 506, 8; p. 573b, + 228.] + +«La sagesse de Dieu, non contente d'embrasser tous les possibles, les +pénètre, les compare, les pèse les uns contre les autres, pour en +estimer les degrés de perfection ou d'imperfection, le fort et le +faible, le bien et le mal: elle va même au-delà des combinaisons finies, +elle en fait une infinité d'infinies, c'est-à-dire une infinité de +suites possibles de l'Univers, dont chacune contient une infinité de +Créatures; et par ce moyen la Sagesse divine distribue tous les +possibles qu'elle avait déjà envisagés à part, en autant de systèmes +universels, qu'elle compare encore entre eux: et le résultat de toutes +ces comparaisons et réflexions, est le choix du meilleur d'entre tous +ces systèmes possibles, que la sagesse fait pour satisfaire pleinement à +la bonté; ce qui est justement, le plan de l'univers actuel[260].» + + [Note 260: _Ibid._, p. 573a, 225.] + +Bien que motivé par l'idée du meilleur, le décret de créer demeure +libre. «Dieu est porté à tout bien; le bien, et même le meilleur, +l'incline à agir; mais il ne le nécessite pas: car son choix ne rend +point impossible ce qui est distinct du meilleur; il ne fait point que +ce que Dieu omet implique contradiction[261].» Et, d'autre part, il ne +fait point non plus que Dieu cesse de se posséder lui-même par sa +réflexion et de disposer à son gré de son énergie toute-puissante. Le +Créateur, sous l'action du principe qui le porte à créer, est +entièrement exempt et de toute nécessité externe et de toute nécessité +interne. + + [Note 261: _Ibid._, p. 574, 230.] + +Il est vrai que le problème de la liberté divine se complique d'une +difficulté spéciale. Quand il s'agit de l'homme, on a simplement à se +demander s'il n'y a pas un rapport nécessaire entre sa volonté et les +motifs ou mobiles qui l'actionnent. Quand il est question de Dieu, il +faut savoir en plus s'il n'y a pas un rapport nécessaire entre son +action _ad extra_ et son essence elle-même. Dieu est souverainement +parfait; dès lors ne faut-il pas, et de rigueur logique, que toutes ses +décisions et opérations le soient aussi? conçoit-on de quelque manière +qu'un être qui est la bonté suprême, puisse choisir autre chose que le +meilleur? Entre Dieu et la préférence du moins mauvais, n'y a-t-il pas +la même connexion qu'entre une proposition mathématique et ses +corollaires? Leibniz se pose la question[262]. Et sa réponse est +celle-ci: «_métaphysiquement_ parlant», Dieu «pouvait choisir ou faire +ce qui ne fût point le meilleur; mais il ne le pouvait point +_moralement_ parlant[263]». Dieu n'est pas une force brute qui se +déploie en un nombre infini d'attributs infinis, comme l'a imaginé +Spinoza; c'est un être personnel. Or la perfection de l'être personnel +ne consiste pas à subir mécaniquement l'action du meilleur. Elle a +quelque chose de plus spontané et, par là même, de plus noble: c'est le +libre et indéfectible amour du bien. + + [Note 262: LEIBNIZ, _Théod._, p. 556b, 171; p. 575a, 234.] + + [Note 263: _Ibid._, p. 574b, 230; p. 575, 234 et 235.] + +C) L'origine du mal.--Si Dieu crée librement, et sous l'action de l'idée +du meilleur, comment se fait-il que le désordre, et sous toutes ses +formes, occupe une si grande place dans le monde? Quel moyen de +concilier l'optimisme qui se fonde sur l'idée de la perfection infinie +de Dieu avec le pessimisme que nous inspire, comme malgré nous, le +spectacle de l'inachèvement des choses? _Si Deus est, unde malum_[264]? + + [Note 264: _Ibid._, p. 509b, 20.] + +Leibniz sent vivement la difficulté de cet effroyable problème, qui +devait tant tourmenter notre siècle; et il l'envisage sous tous ses +aspects, avec l'espérance de lui trouver une solution qui sorte de sa +philosophie. Il s'efforce, en premier lieu, de _réduire à sa juste +mesure le sentiment que nous avons du mal_ inhérent aux choses; puis, il +en essaie une explication qui dérive à la fois de sa théorie de la +matière et de sa théorie des possibles. + +La vie n'est pas parfaite, sans doute: «il y règne une certaine +médiocrité». Cependant il y a «incomparablement plus de bien que de mal» +dans le monde; on y trouve en somme plus de plaisirs que de douleurs, +plus de vertus que de vices. Les maisons sont infiniment plus nombreuses +que les hôpitaux, et les foyers honnêtes que les prisons[265]. Nous +exagérons «les défauts du monde entier, ces taches d'un soleil, dont le +nôtre n'est qu'un rayon[266]». Et cette exagération tient à deux causes +principales, qui ne viennent que de nous, et dont l'une est _d'ordre +moral_ l'autre d'ordre _intellectuel_. + + [Note 265: LEIBNIZ, _Théod._, p. 548b, 148.] + + [Note 266: _Ibid._, p. 548b, 149; p. 582-583, 262-263.] + +Nombre d'hommes ne remarquent que les infortunes, les injustices et les +souffrances dont ils sont victimes ou témoins. Le désordre est la seule +chose à laquelle ils fassent attention. Ils voient l'univers entier à +travers le voile assombrissant de leur mélancolie et se figurent qu'il +est mauvais, parce qu'ils sont tristes. Il faudrait cependant s'exercer +à regarder la vie sous un jour plus vrai; et l'on s'apercevrait alors +que, si les roses ont des épines, les épines ont des roses[267]. + + [Note 267: _Ibid._, p. 548b, 148; p. 549a, 151.] + +De plus, si nous devenons pessimistes, c'est parce que nous ne nous +faisons pas de l'univers une _idée suffisamment compréhensive_. + +D'abord, nous jugeons du _tout_ qu'il compose par _l'infime partie_ que +nous en connaissons. Attachés à cette terre, qui est sans doute l'une +des portions les moins belles de l'oeuvre divine, et ne la connaissant +elle-même que d'une manière très imparfaite, nous prétendons interpréter +la nature entière d'après ce que nous y remarquons. C'est là une erreur +manifeste, analogue à celle que commettrait un voyageur en jugeant du +plan d'un édifice pour avoir aperçu de biais l'une de ses +dépendances[268]. «Si nous connaissions la cité de Dieu telle qu'elle +est, nous verrions que c'est le plus parfait état qui puisse être +inventé; que la vertu et le bonheur y régnent, autant qu'il se peut, +suivant les loix du meilleur; que le péché et le malheur (que des +raisons d'ordre suprême ne permettaient point d'exclure de la nature des +choses) ne sont presque rien en comparaison du bien, et servent même à +de plus grands biens. Or, puisque ces maux devaient exister, il fallait +bien qu'il y eût quelques-uns qui y fussent sujets; et nous sommes ces +quelques-uns. Si c'étaient d'autres, n'y aurait-il pas la même apparence +du mal? ou plutôt, ces autres ne seraient-ils pas ce qu'on appelle +Nous[269]?» + + [Note 268: LEIBNIZ, _Théod._, p. 603a, 341; p. 570, 214; p. + 543-544a, 134; p. 547, 146; p. 563, 194.] + + [Note 269: _Ibid._, p. 539a, 123.] + +En second lieu, nous regardons l'univers du point de vue de _notre +sensibilité_: nous voulons que le but suprême de la création soit le +bonheur des créatures raisonnables[270]. Et c'est là une autre illusion, +que l'amour-propre nous inspire à notre insu. Dieu s'est proposé de +faire le meilleur des mondes. Or le meilleur des mondes n'est pas +précisément celui qui procure la plus grande somme de bonheur; c'est le +plus beau, et par conséquent celui qui comprend le maximum de la variété +dans le maximum de l'unité. Mais il ne peut y avoir maximum de variété +que si, de Dieu lui-même jusqu'au grain de sable, il se fait une série +infinie de dégradations insensibles de la réalité; et cela suppose une +série parallèle d'imperfections croissantes. Il ne peut y avoir maximum +d'unité que si les êtres qui composent l'univers sont liés entre eux +d'après des lois constantes. Or ces liaisons n'existeraient point, «s'il +n'y avait que des esprits»: elles supposent la matière; et voilà +précisément la source directe de toutes les ignorances, de toutes les +fautes et de toutes les infortunes[271]. + + [Note 270: _Ibid._, p. 537a, 120; p. 582, 263.] + + [Note 271: LEIBNIZ, _Théod._, p. 537a, 120; p. 539, 124.] + +Il faut ajouter que la _liberté_, bien qu'entravée et comme alourdie par +la résistance de la matière, demeure cependant capable d'un progrès +continu, dont les hommes ne tirent presque aucun souci. Et là se trouve +une source inépuisable de malheurs: l'abus de notre franc arbitre fait +que le désordre va sans cesse croissant et en nous et autour de nous. Il +serait donc plus sage de travailler sérieusement à réformer notre +conduite, à secouer de plus en plus le joug de nos passions, que de +reprocher à la Providence des maux qui viennent surtout de notre +méchanceté[272]. + + [Note 272: _Ibid._, p. 583, 264-265.] + +Que l'homme corrige son humeur chagrine, qu'il cesse de se regarder +comme le centre de l'univers et s'exerce en même temps à réduire la +fougue de ses penchants; qu'il introduise en son âme le règne de +l'harmonie; et il aura fait un grand pas vers l'intelligence de +l'harmonie fondamentale des choses. + +Toutefois, le problème ne peut se résoudre entièrement à l'aide de +considérations psychologiques ou morales; il lui faut une _solution +d'ordre métaphysique_. Si peu considérable que soit le _mal objectif_, +il est; et il exige une explication. + +Platon attribuait la cause du mal à la matière, qu'il croyait incréée et +indépendante de Dieu; et ce sentiment contient une part de vérité[273]. +«Aussitôt qu'il y a un mélange de pensées confuses, voilà les sens, +voilà la matière[274].» Or les pensées confuses sont précisément la +cause de l'ignorance et de l'erreur; le principe de nos passions. Et ce +sont ces choses qui, à leur tour, produisent tous les autres désordres, +tant physiques que moraux. + + [Note 273: _Ibid._, p. 510a, 20.] + + [Note 274: _Ibid._, p. 540a, 124.] + +Mais on ne peut s'en tenir à la matière telle qu'elle existe dans la +nature: on ne peut s'arrêter à la _matière réelle_.Car le mal, ne venant +point de la volonté divine, il lui faut une source éternelle: et la +matière réelle ne l'est pas[275]. Reste donc que la cause première du +mal soit contenue dans la _nature idéale_ de la matière, «autant que +cette nature est renfermée dans, les vérités éternelles» que comprend +l'entendement divin[276]. «L'imperfection originale» de la créature +vient de la région des possibles; et, par conséquent, elle est éternelle +et nécessaire, au même titre que les nombres, les figures et toutes les +autres essences[277]. Ainsi Dieu n'y peut rien. Il faut ou qu'il ne crée +pas, ou que, s'il crée, il lui ouvre la porte; le mal «est enveloppé +dans le meilleur plan» que la sagesse suprême puisse choisir[278]: il y +tient comme la conséquence à son principe. Dieu trouve donc dans l'objet +intérieur de son entendement, sinon dans son entendement lui-même, une +limite essentielle à sa volonté. Et cette antinomie dont la raison +s'étonne, c'est la raison qui l'exige. La logique est plus forte que +Dieu: ce que Descartes déclarait illogique. + + [Note 275: LEIBNIZ, _Théod._, p. 614b, 380.] + + [Note 276: _Ibid._, p. 510a, 20.] + + [Note 277: _Ibid._, p. 601b, 335.] + + [Note 278: _Ibid._] + +Il se pourrait d'ailleurs «que l'univers allât toujours de mieux en +mieux, si telle était la nature des choses, qu'il ne fût point permis +d'atteindre au meilleur d'un seul coup[279]». Et, dans ce cas, rien +n'empêcherait le genre humain de s'élever par la suite à une plus grande +perfection que celle que nous imaginons présentement. «Mais la place que +Dieu a assignée à l'homme dans l'espace et dans le temps borne les +perfections qu'il a pu recevoir[280].» Il est même permis d'affirmer que +toute créature, quelle qu'elle soit, trouvera toujours une dernière +limite à son effort vers le meilleur: le progrès ne saurait être +indéfini, et le mal ne disparaîtra jamais complètement du monde. S'il +n'y avait plus de mal, c'est qu'il n'y aurait plus de matière. Mais +alors tout serait devenu Dieu; et il n'y aurait plus de monde. + + [Note 279: _Ibid._, p. 566b, 202.] + + [Note 280: LEIBNIZ, _Théod._, p. 603a, 341.] + + + + +V.--LE BIEN + +On peut relever trois idées principales dans la théorie morale qui se +dégage des écrits de Leibniz: sa notion du _bonheur_; sa notion de _la +valeur des choses_; et celle qu'il s'est faite des _mobiles de nos +actions_. + +A) Le bonheur.--«Tout le but de l'homme est d'être heureux, dit Bossuet +dans la première de ses _méditations sur les Evangiles_.» C'est aussi la +pensée que Leibniz exprime à plusieurs reprises et sous différentes +formes. A ses yeux, la soif du bonheur est le levier unique de notre +activité. Nous n'avons aucun dessein, aucune crainte, aucune espérance, +nous ne produisons aucun effort qui n'ait là son ressort caché et +toujours tendu. «Nous faisons tout pour notre bien; et il est impossible +que nous ayons d'autres sentiments, quoi que nous puissions dire[281].» +Ce n'est pas que l'on soit incapable d'aimer autre chose que soi-même. +L'amour désintéressé, «celui où l'on ne cherche pas son propre profit», +demeure possible[282]. Mais il ne vient jamais entièrement de la tête; +il y entre toujours quelque joie plus ou moins aperçue qui lui donne +toute sa force: «L'amour est cet acte ou état actif de l'âme qui nous +fait trouver notre plaisir dans la félicité ou satisfaction +d'autrui[283].» + + [Note 281: LEIBNIZ, _Sentiment de M. Leibniz sur le livre de M. + l'Archevêque de Cambrai et sur l'amour de Dieu désintéressé_, p. + 789b et 790a.] + + [Note 282: LEIBNIZ, _Sentiment de..._, p. 789b; _N. Essais_, p. + 246b, 15.] + + [Note 283: LEIBNIZ, _Sentiment de..._, p. 789{b}; _N. Essais_, p. + 246b, 15.] + +Le bonheur: voilà le cri de la nature. Or la nature ne peut nous tromper +de tous points; car sa corruption n'est pas radicale, comme l'ont +prétendu certains protestants de la première heure; elle conserve un +fond de droiture. Et, par conséquent, l'instinct de félicité que nous y +trouvons doit contenir de quelque manière l'indication de notre fin +suprême, de la fin qui se suffit. La morale tout entière ne peut être +que notre penchant fondamental, purifié à la lumière de la réflexion, +«exprimé par l'entendement», et élevé à «l'état de précepte ou vérité de +pratique[284]». + + [Note 284: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 213b; p. 214a, 3.] + +Qu'est-ce donc que le bonheur? «C'est un contentement durable», dont on +sait qu'il est tel. Et ce contentement n'est pas simple de sa nature; il +enveloppe une multitude de composantes plus ou moins confusément +perçues: c'est une _synthèse de plaisirs_. Un plaisir isolé ne fait pas +plus le bonheur «qu'une hirondelle ne fait le printemps», pour employer +une comparaison d'Aristote; il y faut un concours de la nature entière: +le bonheur est comme l'écho que produit en notre sensibilité +l'harmonieux exercice des fonctions de la vie[285]. + + [Note 285: LEIBNIZ, _Von der Glückseligkeit_, p. 671a; _N. Essais_, + p. 261a, 41.] + +Par le fait même que le bonheur est harmonie, il exige une certaine +coordination des éléments qu'il contient. Les plaisirs des sens +acquièrent presque toujours une intensité excessive qui les transforme +en souffrance ou du moins en dégoût; de plus, et par là même, ils nous +engouffrent dans leur objet et nous empêchent de voir aux conséquences +qu'ils peuvent entraîner: ce sont comme des vases de tristesse +enveloppés de joie. Au contraire, les plaisirs de l'esprit sont purs, +parce qu'ils sont calmes; et ils s'accompagnent toujours de prévoyance. +Il faut donc choisir ses jouissances et les échelonner en quelque sorte, +pour arriver à la félicité[286]. Considéré de plus près, le bonheur +devient une _hiérarchie_ de plaisirs. + + [Note 286: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 261b, 41; p. 264b, 58; _Von der + Glückseligkeit_, p. 671a.] + +Et cette hiérarchie, ce n'est pas la sensibilité qui la peut établir. +«Notre penchant va non pas à la félicité proprement, mais à la joie, +c'est-à-dire au présent[287].» «Les appétitions sont comme la tendance +de la pierre, qui va le plus droit, mais non pas toujours le meilleur +chemin vers le centre de la terre, ne pouvant pas prévoir qu'elle +rencontrera des rochers où elle se brisera, au lieu qu'elle se serait +approchée davantage de son but, si elle avait eu l'esprit et le moyen de +s'en détourner[288].» Ou, si l'on veut une autre comparaison, les +appétitions sont «semblables à un héritier prodigue, qui, pour la +possession présente de peu de chose, renoncerait à un grand héritage qui +ne lui pourrait manquer[289]». C'est à l'entendement de subvenir à +l'insuffisance de la sensibilité. Lui seul a des idées distinctes, lui +seul pénètre le fond des choses et en déduit les conséquences: lui seul +sait faire des calculs qui ne trompent pas[290]. Le bonheur est une +_hiérarchie rationnelle de plaisirs_. + + [Note 287: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 214a, 3.] + + [Note 288: _Ibid._, p. 259a, 36.] + + [Note 289: _Ibid._, p. 265a, 62.] + + [Note 290: _Ibid._, p. 259a. 36; _Von der Glückseligkeit_, p. 672a.] + +De plus, cette hiérarchie rationnelle n'est pas _statique,_ comme on l'a +cru si longtemps; elle est _en progrès continu_. + +Dieu jouit, il est vrai, d'une béatitude qui ne souffre aucun +changement; car il est la pensée adéquate de l'être: il a par essence +toute la joie possible, vu qu'il a par essence toute la connaissance +possible. + +Mais il en va différemment de l'homme. L'homme s'élève sans cesse de la +perception confuse à la perception distincte, et par là même d'un +bonheur moindre à un plus grand bonheur. Sa félicité, à lui, ne peut +être que le contentement qu'il trouve à la poursuivre toujours sans en +avoir jamais la plénitude: c'est «pour ainsi dire un chemin par des +plaisirs[291]». Et le ressort interne qui le pousse en avant, qui lui +fait continuer sans relâche sa marche ascensionnelle vers la joie d'une +lumière plus vive et plus pure, n'est autre chose qu'une sorte +_d'inquiétude constante_(uneasiness), qui lui vient à la fois de son +esprit et de son affectivité. Il lui reste toujours quelque chose à +connaître ou du moins à mieux connaître. De plus, il éprouve à chaque +instant une multitude «d'éléments ou rudiments de douleurs», «qui ne +vont pas jusqu'à l'incommoder», mais qui «ne laissent pas d'être +suffisants pour servir d'aiguillon et pour exciter la volonté[292]». De +là un amas de «petits succès continuels», qui le mettent de plus en plus +à son aise, soit «en tendant au bien», soit «en diminuant le sentiment +de la douleur[293]». Et l'on peut raisonner de même à l'égard des +esprits qui nous sont supérieurs, c'est-à-dire des anges et des +archanges. Le besoin «est essentiel à la félicité des créatures, +laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession, qui les +rendrait insensibles et comme stupides, mais dans un progrès continuel +et non interrompu à de plus grands biens[294]»: les créatures ne peuvent +connaître que la forme inquiète du bonheur. + + [Note 291: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 261a, 41.] + + [Note 292: _Ibid._, p. 247a, 6; p. 258b-259a, 36.] + + [Note 293: _Ibid._, p. 258b, 36.] + + [Note 294: _Ibid._, p. 259b, 36.] + +Le bonheur se compose de plaisirs; et le plaisir, pris en lui-même, ne +saurait se définir; car il est chose essentiellement simple. Mais on en +peut fournir une _définition causale_. Le plaisir est «le sentiment +d'une perfection», comme la douleur est le sentiment d'une imperfection. +L'homme veut vivre et d'une vie toujours plus pleine et plus +harmonieuse: c'est le fond de son être, aussi bien que celui de toutes +les autres créatures. Et, par conséquent, il se réjouit naturellement de +tout ce qui tend à développer sa nature, et s'attriste naturellement de +tout ce qui tend à l'amoindrir[295]. Sur ce point, comme sur beaucoup +d'autres, que l'on a signalés au passage, Leibniz s'inspire de Spinoza +et ne fait guère que donner à sa théorie métaphysique du plaisir une +forme plus humaine. + + [Note 295: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 246b, 1; p. 261b, 42; _Von der + Glückseligkeit_, p. 671a.] + +B) La valeur des choses.--Si le bonheur est notre fin suprême, c'est +aussi par le bonheur que tout le reste vaut et rien que par là: les +êtres n'ont de bonté morale que dans la mesure où ils sont source de +félicité. Et cette conséquence, Leibniz l'admet. + +«On divise, dit-il, le bien en honnête, agréable et utile; mais dans le +fond, il faut qu'il soit agréable lui-même, ou servant à quelque autre +chose qui nous puisse donner un sentiment agréable, c'est-à-dire le bien +est agréable ou utile, et l'honnête lui-même consiste dans un plaisir de +l'esprit[296].» «Le bien, ajoute-t-il un peu plus loin, est ce qui sert +ou contribue au plaisir, comme le mal ce qui contribue à la +douleur[297].» Et il veut parler en cet endroit, non du plaisir brut, +mais du plaisir en tant qu'il est réglé de manière à faire partie du +bonheur. + + [Note 296: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 246b, 1.] + + [Note 297: _Ibid._, p. 261b, 42.] + +Or, ce qui contribue le plus à l'oeuvre du bonheur, ce sont les _idées +distinctes_, soit parce qu'elles nous causent directement les joies les +plus durables et les plus pures, soit parce qu'elles nous servent à +instituer la véritable arithmétique des plaisirs, soit enfin parce +qu'elles sont les motifs qui nous poussent le plus puissamment à mettre +cette arithmétique en exercice[298]. + + [Note 298: LEIBNIZ, _De vita beata_, p. 71.] + +Les idées distinctes, à leur tour, ont deux sources, dont l'une est +subjective, et l'autre objective. Un être acquiert d'autant plus d'idées +distinctes qu'il a plus de force _d'intelligence_; il en acquiert aussi +d'autant plus que les choses vers lesquelles il se tourne ont un degré +plus haut _d'intelligibilité._ + +Mais un être possède d'autant plus et d'intelligence et +d'intelligibilité qu'il enveloppe moins de matière, et qu'il est par là +même plus actif; car ce sont là deux choses qui croissent en raison +inverse l'une de l'autre. Et, partant, ce qui fait en définitive la +bonté morale d'un être, c'est son degré _d'activité_. Leibniz reste +d'accord avec lui-même, en éthique comme en métaphysique: c'est du +principe fondamental de sa philosophie qu'il déduit sa notion du bien. + +De cette notion du bien dérive toute une hiérarchie de perfections +morales. + +D'après Malebranche, les êtres n'ont pas seulement des rapports de +grandeur; ils ont aussi des rapports de qualité. Une plante vaut plus +qu'un silex, un animal plus qu'une plante, l'homme plus qu'un animal, et +Dieu infiniment plus que tout le reste, vu qu'il est la cause +universelle et suprême de la création entière. Leibniz admet une telle +gradation; et, de plus, il ne se contente pas d'en affirmer l'existence: +il l'explique ou du moins s'efforce de l'expliquer par sa théorie de +l'activité. + +Nous avons donc, à son sens, une règle de notre estime et de notre +conduite, qui n'enveloppe rien de conventionnel, que l'opinion des +hommes n'a point faite, comme le voulait Locke; qui ne vient pas non +plus de la liberté divine, comme le voulait Descartes: mais qui se fonde +sur la nature même des choses, qu'il faut tenir pour éternelle et +nécessaire, au même titre que les vérités géométriques[299]. Et cette +règle est faite de proportion et d'harmonie, comme les mathématiques, la +musique et l'architecture: la bonté morale des choses est eurythmie; son +vrai nom est celui de la beauté[300]. + + [Note 299: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 286-287.] + + [Note 300: LEIBNIZ, _Von der Glückseligkeit_, p. 671b; _Réflexions + sur l'art de connaître les hommes_, p. 135, Ed. Foucher de Careil, + Ladrange, Paris, 1854.] + +C) Les mobiles de nos actions.--Sur ce point, Leibniz n'a rien de +l'excessive austérité de Kant; c'est le plus humain des moralistes. + +On peut _agir par plaisir_ jusqu'à concurrence du devoir. Rien de plus +naturel. Le plaisir, étant le sentiment d'une perfection, enveloppe +toujours quelque bonté; l'abus seul en est blâmable. + +On peut dans la même mesure _agir par passion_. Les passions trouvent +place dans une vie bien ordonnée et peuvent même servir à la vertu. +L'amour de soi a sa raison d'être[301]; il suffit de savoir en user. +L'ambition aussi est légitime de sa nature et peut avoir de bons effets. +Socrate n'eût pas montré tant de noblesse d'âme, s'il n'avait aimé la +gloire. Et «n'était-ce pas déjà une grande force d'esprit» que de +s'assujettir à cette belle passion «que je souhaiterais, écrit Leibniz, +à tous les hommes? Je dis davantage, quand on aura appris à faire des +actions louables par ambition, on les fera après par inclination[302]». +Pourquoi, d'ailleurs, ne pas s'exercer à «surmonter une passion par une +autre passion»? quel motif de négliger «de si grands aides[303]»? + + [Note 301: _Ibid._, p. 138.] + + [Note 302: _Ibid._, p. 136.] + + [Note 303: _Ibid._, p. 137.] + +Il n'est pas défendu non plus de _poursuivre son intérêt_, pourvu que +l'honnêteté n'en souffre pas. On n'est blâmable «que lorsqu'on préfère +l'utile prétendu à l'honnête et aux plaisirs plus purs de l'esprit». Il +est même très moral de songer pratiquement à nos intérêts d'ordre +supérieur. L'espérance du ciel et la crainte de l'enfer sont des mobiles +très puissants de la vertu[304]. + + [Note 304: LEIBNIZ, _Réflexions sur l'art de..._, p. 142-143.] + +Toutefois, ce qui fait le mobile par excellence de la moralité, c'est le +_plaisir qu'on trouve dans les bonnes actions_. L'homme, il est vrai, ne +peut se détacher complètement de lui-même; ôter toute émotion à son +amour, c'est le détruire[305]. Mais il demeure capable de se complaire +dans le bien rationnel; et cette complaisance, qui prend son objet pour +fin: voilà ce qui constitue l'honnêteté proprement dite[306]. + + [Note 305: LEIBNIZ, _De notionibus juris et justitiæ_, daté de 1693, + p. 118, Ed. Erdmann;--_Epist. ad Hanschium_, datée de juillet 1707, + p. 446{b}, VI;--_Lettre à M. l'abbé Nicaise_, datée de 1698, p. + 791b-792a;--_N. Essais_, p. 246b-247a, 5.] + + [Note 306: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 246b, 1.] + +Ce «plaisir de l'esprit se fortifie lui-même et de plus en plus, +lorsqu'on s'élève jusqu'à l'amour de Dieu: c'est une vérité dont on peut +fournir deux raisons principales. D'abord, Dieu est l'exemplaire éternel +et vivant de la sainteté; la beauté morale atteint en lui sa +plénitude[307]. Et de là un amour du bien qui va toujours croissant chez +ceux qui prennent la peine de méditer sur ses perfections infinies. De +plus, Dieu veut l'ordre dont il porte l'idéal en sa nature[308]; il se +doit à lui-même de le vouloir: il le veut essentiellement. Or le propre +de l'amour est de faire que celui qui aime se complaise en la volonté de +l'objet aimé[309]. + + [Note 307: LEIBNIZ, _Epist. ad Hanschium_, p. 446b, VI; _Réflexions + sur l'art de connaître..._, p. 142-143.] + + [Note 308: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 216b-217a, 12; p. 264b, 55, Ed. + Erdmann.] + + [Note 309: LEIBNIZ, _Lettre à M. l'abbé Nicaise_, p. 791b-792a.] + +Et une théorie à la fois si juste et si compréhensive révèle un bon sens +d'ordre supérieur. Leibniz a raison, en particulier, de distinguer +au-dessous de la zone du _devoir_ la zone de ce qui est simplement +_permis_: l'obligation morale n'englobe pas tout. Mais il semble que sa +hiérarchie des mobiles de nos actions ne s'élève pas assez haut. Non +seulement l'homme est capable de se complaire dans la vertu, d'éprouver +le plaisir de l'ordre, mais encore il peut accomplir le bien par le fait +même qu'il le comprend; et il arrive même qu'il le doit. L'impératif +catégorique s'adresse directement à la volonté pure et s'impose de soi, +que la sensibilité y trouve son compte ou non. En cette matière, encore +une fois, Kant parfait Leibniz; personne n'a montré, comme lui, ce qu'il +y a de rationnel et d'absolu dans les préceptes de la loi morale. + +Harmonie, proportion, beauté: ce sont là des termes qui reviennent sans +cesse sous la plume de Leibniz, principalement lorsqu'il s'agit de +l'idée du bien: il pense et parle comme un Grec. Il est profondément +convaincu que tous les systèmes de morale, depuis l'hédonisme jusqu'au +rationalisme le plus raffiné, se concilient dans sa doctrine à lui: il +déclare que «le bonheur, le plaisir, l'amour, la perfection, l'être, la +force, la liberté», si longtemps opposés l'un à l'autre, se donnent en +quelque sorte le baiser de paix dans son système[310]. Mais il ne croit +point que cet accord complet se fasse dès cette vie. Si sa pensée lui +suffit, c'est qu'elle enveloppe, avec le temps, l'éternité elle-même. +Les choses sont bien, les choses sont parfaites, parce qu'il y a une +autre existence où l'ordre pourra trouver son achèvement. + + [Note 310: LEIBNIZ, _Von der Glückseligkeit_, p. 672a.] + +Il existe une Justice immanente: le bien appelle naturellement le bien, +et le mal, le mal. «L'intempérance, par exemple, est punie par des +maladies», et l'avarice par les privations qu'elle impose aux +avares[311]. Mais cette Justice des choses est lente: on peut y échapper +la vie tout entière; et il serait impossible de démontrer l'harmonie de +l'honnête et de l'utile, s'il n'y avait rien au-delà du tombeau. Si le +monde est le meilleur possible (et il l'est puisqu'il a pour auteur +l'Être parfait), il faut qu'il existe une autre région où tout crime +trouve son châtiment et toute bonne action sa récompense: la vie future +est une _exigence de la loi morale_[312]. De plus, comme Dieu est «le +centre de toutes les perfections», et que nous en portons naturellement +l'idée au fond de nous-mêmes, notre coeur ne peut être satisfait que si +nous en faisons pour ainsi dire une conquête progressive et indéfinie: +la vie future est une _exigence de l'amour_, tel qu'il se manifeste en +nous[313]. + + [Note 311: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 216b, 217b, 12; _Monadol._, p. + 712b, 89-90.] + + [Note 312: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 216b-217a, 12; p. 264b, 55; p. + 268, 70.] + + [Note 313: LEIBNIZ, _Epist. ad Hanschium_, p. 446b, VI.] + +L'âme humaine, _physiquement_ immortelle en vertu de sa simplicité, +comme l'âme des animaux, l'est aussi _moralement_. Du moment qu'elle +«devient raisonnable et capable par là même de conscience et de commerce +avec Dieu, elle ne perd plus son droit de cité dans la république +divine[314]». Et c'est grâce à cette continuité d'existence que l'ordre +s'achève, que la finalité du monde moral s'accomplit. + + [Note 314: LEIBNIZ, _Epist. ad Wagnerum..._, p. 467a, V; _Syst. + nouv. de la nature_, p. 125b, 126a, 6-9.] + + + + +CONCLUSION + +La philosophie de Leibniz s'est développée sous l'influence d'une foule +de systèmes. Aristote, avec ses _entéléchies_, lui a inspiré, sinon +fourni, son point de départ. Descartes, Spinoza, Malebranche, Bayle, +Clarke, Newton, et nombre d'autres penseurs de moindre lignée, ont +contribué à sa formation, soit en abondant dans le même sens, soit en +l'obligeant par voie de contradiction à se préciser davantage. Et +cependant, à partir du jour où Leibniz a découvert l'idée de la monade, +sa doctrine n'a plus changé de caractère: elle a grandi comme un +organisme souple et puissant, qui va se transformant toujours sans +jamais perdre son identité. Elle ressemble «au meilleur des mondes»: il +est difficile d'imaginer une oeuvre qui soit à la fois plus variée et +plus une; elle «est toute d'une pièce comme un océan[315]», et elle en a +l'apparente mobilité. Ce n'est pas, évidemment, que tout s'y rattache +d'une manière absolument légitime; chaque philosophe, si grand qu'il +soit, est prédéterminé à pécher contre la logique. Mais l'auteur a un +point de vue central dont il ne sort jamais et d'après lequel il +interprète tout le reste. + + [Note 315: LEIBNIZ, _Théod._, p. 506b, 9.] + +De cette philosophie, d'ailleurs particulièrement féconde en détails +finement observés et de tout ordre, se dégage un certain nombre de +traits principaux qu'il est bon de signaler. + +Ce qui frappe de plus en plus au fur et à mesure qu'on étudie la théorie +de Leibniz, c'est l'_esprit_ qui la pénètre et la dirige. Il est bien +plus préoccupé de «bâtir» que de «détruire». «Je souhaiterais, dit-il, +qu'on ressemblât plutôt aux Romains qui faisaient de beaux ouvrages +publics, qu'à ce roi vandale à qui sa mère recommanda que ne pouvant pas +espérer la gloire d'égaler ces grands bâtiments, il en cherchât à les +détruire[316].» Il s'indigne contre ceux «qui, par ambition, le plus +souvent, prétendent innover[317]»; il ne goûte que les chercheurs qui +s'aident du passé et du présent en faveur de l'avenir. + + [Note 316: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 219a, 21.] + + [Note 317: _Ibid._] + +De plus, sa _méthode_ est en harmonie avec l'esprit qui le domine; il +lit avec une égale curiosité et les anciens et les modernes, et les +théologiens et les philosophes, et ceux qui pensent comme lui et ceux +qui le contredisent. Il approfondit les principes, à la manière d'un +amateur d'abstractions, et se complaît dans les _particularités_, comme +un savant. Et, s'il procède ainsi, ce n'est ni pour faire le procès de +la raison humaine, à l'exemple de Bayle ou de Montaigne, ni pour +construire une mosaïque d'idées disparates: son but est à la fois plus +élevé et plus sain: il cherche une _idée supérieure_ où se concilient +les divergences des théories apparues au cours de l'histoire. + +Il faut remarquer aussi le _point de vue_ auquel se place constamment +Leibniz pour interpréter la nature: c'est celui de l'_intériorité_. La +substance, à son sens, est un sujet, non une chose. C'est du dedans +qu'il considère tout le reste, et il pense avec raison que, tout le +premier, il a vraiment mis en relief le _côté interne_ des choses. + +Enfin, la philosophie de Leibniz comprend un certain nombre de grandes +vues qui ont imprimé à l'esprit humain un élan nouveau, et dont les +principales sont les suivantes: + +a) L'idée de _substance-effort_, conçue comme un intermédiaire entre la +simple puissance et l'action; + +b) L'idée de l'_universelle spiritualité_ des choses; + +c) L'idée de l'_existence purement phénoménale_ de la matière, de +l'espace et du temps; + +d) La théorie des _perceptions imperceptibles_, inspirée de Spinoza, +mais totalement transformée; + +e) Le concept de la _contingence_ et celui de la _nécessité morale_, qui +se complètent l'un l'autre; + +f) L'idée des _possibles_, compris comme enveloppant une tendance +essentielle à se réaliser eux-mêmes; + +g) Son _finalisme_, qui est comme le dernier terme auquel aboutissent le +mécanisme et le dynamisme; + +h) Son _optimisme_, d'après lequel le mal est la condition _sine qua +non_ du meilleur des plans de l'univers. + +Toutes ces idées ont influé sur le développement ultérieur de la +philosophie; et quelques-unes d'entre elles ont exercé une action +particulièrement profonde. + +En faisant de la Monade un principe qui tire de ses virtualités la +représentation de l'univers et de Dieu, et de la création elle-même un +épanouissement des intelligibles plutôt qu'une production _a nihilo_; en +attribuant au concours du Créateur tout ce qu'il y a d'actif et par là +même de réel dans la créature, Leibniz a ouvert la porte aux théories +monistes qui devaient apparaître plus tard en Allemagne et se propager +dans le monde entier. De plus, sa théorie des possibles a été un premier +pas vers le monisme hégélien, d'après lequel l'intelligible est le fond +des choses et suffit par lui-même à se réaliser. Et c'est là une +conception nouvelle dont la philosophie traditionnelle sortira sans nul +doute, mais dont elle ne semble pas encore sortie. Son premier devoir +est de s'en rendre compte, si elle tient à faire quelque impression sur +ses adversaires[318]: «Vetera novis augere et perficere.» + + [Note 318: Voir sur ce point: J. Lachelier, _Du Fondement de + l'induction_, p. 62-63, 87, Alcan, Paris, 1898; M. Couailhac, _la + Liberté et la Conservation de l'énergie_, p. 252-300, Lecoffre, + Paris, 1897.] + + + + +MONADOLOGIE + + + * * * * * + + +I.--NOTICE + +C'est en 1714 que Leibniz composa la _Monadologie_. Il l'écrivit en +français, pendant son dernier séjour à Vienne, pour le prince Eugène de +Savoie. Ce prince mit le manuscrit dans une cassette et l'y conserva +comme un trésor d'un prix inestimable. «Il garde votre ouvrage, écrivait +à Leibniz M. de Bonneval, ami intime du prince, comme les prêtres de +Naples gardent le sang de saint Janvier. Il me le fait baiser, puis il +le renferme dans sa cassette[319].» + + [Note 319: _Guhrauer_, t. II, p. 286.] + +Le texte français de la _Monadologie_ fut publié pour la première fois +en 1840, dans l'édition de J. Ed. Erdmann. Koelher en avait déjà fait une +traduction allemande; et Hansche, de Leipzig, une traduction latine, qui +parut en 1721 dans les _Acta eruditorum_, sous ce titre: _Principia +philosophiæ seu theses in gratiam principis Eugenii conscriptæ_. + +Comme l'indique ce titre, la _Monadologie_ est un résumé de la +philosophie de Leibniz. Mais ce résumé, il est difficile de le bien +entendre, si l'on ne connaît pas déjà la doctrine dont il formule les +idées principales. Et c'est la raison pour laquelle on a cru devoir +commencer par un exposé général de la pensée de l'auteur. + +Bien que divisée en propositions numérotées, la _Monadologie_ a un plan +assez net, qui comprend quatre parties. Leibniz y parle: 1° de la nature +de la Monade et de ses degrés de perfection (1-35); 2° de l'existence et +des attributs de Dieu (36-48); 3° de l'univers considéré du point de vue +divin (49-83); 4° de la morale (84-90). + + + + +II.--TEXTE ET NOTES + +1. La Monade[320], dont nous parlerons ici, n'est autre chose, qu'une +substance simple, qui entre dans les composés; simple, c'est-à-dire sans +parties[321]. + + [Note 320: C'est dans une lettre à Fardella, datée de 1697 _(Ed. + Erd._, p. 145), que Leibniz a commencé à se servir du terme de + Monade (unité). Il n'est pas le premier qui l'ait employé. Ce mot se + trouve déjà dans Jordano Bruno, qui philosophait vers la seconde + moitié du XVIe siècle; mais il prend, dans cet auteur, un sens assez + différent. D'après Jordano Bruno, la Monade n'est point une + substance; c'est un élément modal de la Substance, qui est unique et + éternelle. De plus, Jordano Bruno ne fait pas de la Monade un + _sujet_, mais une _chose_.] + + [Note 321: La _Monadologie_ contient des renvois à la _Théodicée_ + que Leibniz a écrits de sa main dans la marge de la première copie + de cet ouvrage. Nous y adjoindrons un _astérisque_, pour les + distinguer des autres références auxquelles nous aurons l'occasion + de recourir. + + _Théod._, § l0, p. 482b: Le système de l'harmonie préétablie «fait + voir qu'il y a nécessairement des substances simples et sans + étendue, répandues par toute la nature».--_Syst. nouv. de la + nature_, p. 125a, 3: «Aristote les appelle _Entéléchies premières_. + Je les appelle peut-être plus intelligiblement, _Forces primitives_, + qui ne contiennent pas seulement l'acte ou le complément de la + possibilité, mais encore une activité originale.» Leibniz, comme on + peut le remarquer ici, n'emploie pas encore le mot de monade; c'est + deux ans plus tard qu'il s'en servira pour la première + fois.--_Correspondance de Leibniz et d'Amauld_, p. 639, _Ed. Janet_: + «L'étendue est un attribut qui ne saurait constituer un être + accompli.»--_Ibid._, p. 631: «L'unité substantielle demande un être + accompli et indivisible.»] + +2. Et il faut qu'il y ait des substances simples; puisqu'il y a des +composés; car le composé n'est autre chose, qu'un amas, ou _aggregatum_ +des simples[322]. + + [Note 322: _Syst. nouv. de la nature, _p. 124a, 3, _Erdmann_: «Au + commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug d'Aristote, + j'avais donné dans le vide et dans les atomes, car c'est ce qui + remplit le mieux l'imagination; mais en étant revenu, après bien des + méditations je m'aperçus qu'il est impossible de trouver les + principes d'une véritable unité dans la matière seule, ou dans ce + qui n'est que passif, puisque tout n'y est que collection ou amas de + parties à l'infini. Or la multitude ne pouvant avoir sa réalité que + des _unités véritables_, qui viennent d'ailleurs, et sont tout autre + chose que les points dont il est constant que le continu ne saurait + être composé; donc pour trouver ces _unités réelles_ je fus + contraint de recourir à un atome formel, puisqu'un être matériel ne + saurait être en même temps matériel et parfaitement indivisible, ou + doué d'une véritable unité. Il fallut donc rappeler et comme + réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui; mais + d'une manière qui les rendît intelligibles, et qui séparât l'usage + qu'on en doit faire, de l'abus qu'on en a fait.»--_Correspondance de + Leibniz et d'Arnauld_, p. 639: «Ainsi on ne trouvera jamais un corps + dont on puisse dire que c'est véritablement une substance. Ce sera + toujours un agrégé de plusieurs.»_--Ibid._, p. 630: «Je crois qu'un + carreau de marbre n'est peut-être que comme un tas de pierres, et + ainsi ne saurait passer pour une seule substance, mais pour un + assemblage de plusieurs. Car supposons qu'il y ait deux pierres, par + exemple celui du Grand-Duc et celui du Grand-Mogol; on pourra mettre + un même nom collectif en ligne de compte pour tous deux, et on + pourra dire que c'est une paire de diamants, quoiqu'ils se trouvent + bien éloignés l'un de l'autre; mais on ne dira pas que ces deux + diamants composent une seule substance. Or le plus et le moins ne + fait rien ici. Qu'on les rapproche donc davantage l'un de l'autre, + et qu'on les fasse toucher même, ils n'en seront pas plus + substantiellement unis; et quand après leur attouchement, on y + joindrait quelque autre corps propre à empêcher leur séparation, par + exemple si on les enchâssait dans un seul anneau, tout cela n'en + ferait que ce qu'on appelle un uni _per accidens_.» Ainsi des autres + corps. On peut dire de chacun d'eux qu'il n'est pas plus une + substance «qu'un troupeau de moutons.»] + +3. Or là, où il n'y a point de parties, il n'y a ni étendue, ni +figure[323], ni divisibilité possible[324]. Et ces Monades sont les +véritables Atomes de la Nature et en un mot les Éléments des choses. + + [Note 323: Si la monade était un «atome matériel» à la façon + d'Epicure, elle serait encore étendue, et pourrait avoir une figure. + Mais un tel atome ne résout pas le problème; car il ne signifie + «qu'une répétition ou multiplicité continuée de ce qui est répandu» + (_Lettre_ à M. Foucher, datée de 1693, p. 114b): ce n'est encore + qu'un agrégat. Il faut, pour trancher la question, arriver à des + éléments qui soient simples, comme la pensée. A «l'atome matériel», + il faut substituer «l'atome formel». Or celui-là, évidemment, n'a + plus ni étendue ni figure. On ne le touche pas, on ne l'imagine pas; + on le conçoit, et c'est tout. «Quoique je demeure d'accord, que le + détail de la nature se doit expliquer _mécaniquement_, il faut, + qu'outre l'étendue on conçoive dans le corps une force primitive qui + explique _intelligiblement_ tout ce qu'il y a de solide dans les + formes des écoles» (_Lettre à un ami sur le cartésianisme_, datée de + 1695, p. 123a).] + + [Note 324: _Syst. nouv. de la nature_, p. 125a, 4: «Je voyais que + ces formes et ces âmes devaient être indivisibles, aussi bien que + notre Esprit, comme en effet je me souvenais que c'était le + sentiment de saint Thomas à l'égard des âmes des + bêtes.»--_Correspondance de Leibniz et d'Arnauld_, p. 630: + «J'accorde que la forme substantielle du corps est indivisible; et + il me semble que c'est aussi le sentiment de saint Thomas.» + Remarquons cependant que, d'après le Dr Angélique, l'âme des bêtes + est, non _indivisible_, mais seulement _indivise._] + +4. Il n'y a aussi point de dissolution à craindre, et il n'y a aucune +manière concevable par laquelle une substance simple puisse périr +naturellement. + +5. Par la même raison il n'y en a aucune, par laquelle une substance +simple puisse commencer naturellement, puisqu'elle ne saurait être +formée par composition. + +6. Ainsi on peut dire, que les Monades ne sauraient commencer ni finir, +que tout d'un coup, c'est-à-dire elles ne sauraient commencer que par +création, et finir que par annihilation; au lieu, que ce qui est +composé, commence ou finit par parties[325]. + + [Note 325: LEIBNIZ déduit ici les conséquences qu'entraîne le + concept de la _monade_ relativement à son _origine_ et à sa + _destinée_. + + _Théod._, § 89, p. 527b: «Je tiens que les âmes, et généralement les + substances simples, ne sauraient commencer que par la création, ni + finir que par l'annihilation: et comme la formation de corps + organiques animés ne paraît explicable dans la nature, que lorsqu'on + suppose _une préformation_ déjà organique, j'en ai inféré que ce que + nous appelons génération d'un animal, n'est qu'une transformation et + augmentation: ainsi puisque le même corps était déjà animé et qu'il + avait la même âme; de même que je juge _vice-versa_ de la + conservation de l'âme, lorsqu'elle est créée une fois, l'animal est + conservé aussi, et que la mort apparente n'est qu'un enveloppement.» + + V. _Ibid._, p. 527b, 91, la suite de la même théorie appliquée à + _l'âme humaine_: «Je croirais, que les âmes, qui seront un jour âmes + humaines, comme celles des autres espèces, ont été dans les semences + et dans les ancêtres jusqu'à Adam, et ont existé par conséquent + depuis le commencement des choses, toujours dans une manière de + corps organique... Et cette doctrine est assez confirmée par les + observations microscopiques de M. Leeuwenhoek, et d'autres bons + observateurs. Mais il me paraît encore convenable pour plusieurs + raisons, qu'elles n'existaient alors qu'en âmes sensitives ou + animales, douées de perception et de sentiment, et destituées de + raison; et qu'elles sont demeurées dans cet état jusqu'au temps de + la génération de l'homme à qui elles devaient appartenir, mais + qu'alors elles ont reçu la Raison; soit qu'il y ait un moyen naturel + d'élever une âme sensitive au degré d'une âme raisonnable (ce que + j'ai de la peine à concevoir), soit que Dieu ait donné la Raison à + cette âme par une opération particulière, ou (si vous voulez) par + une espèce de transcréation.» + + V. aussi sur ce point: _Théod._, p. 618, 396-398; _Correspondance de + Leibniz et d'Arnauld_, p. 639-640; _Syst. nouv. de la nature_, p. + 125-126a, 4-7; _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, XI; _Epist. ad + Wagnerum_, p. 466, IV; _N. essais_, p. 224a, 12; p. 243a, 11; p. + 269b, 73; p. 273a, 13; p. 273b, 19; p. 278b, 6: «Cependant il n'y a + point de _transmigration_ par laquelle l'âme quitte entièrement son + corps et passe dans un antre. Elle garde toujours, même dans la + mort, un corps organisé, partie du précédent, quoique ce qu'elle + garde soit toujours sujet à se dissiper insensiblement et à se + réparer et même à souffrir en certain temps un grand changement. + Ainsi au lieu d'une transmigration de l'âme il y a transformation, + enveloppement ou développement, et enfin fluxion du corps de cette + âme.» + + Dieu pourrait à la rigueur anéantir les âmes au moment de la mort. + Mais il ne le fait point, et pour deux raisons. En premier lieu, + comme il est souverainement parfait, ses oeuvres ne lui inspirent + jamais de repentance; il conserve à l'indéfini ce qu'il a une fois + créé. En second lieu, si Dieu détruisait les âmes au fur et à mesure + que leurs machines se détraquent, il lui en faudrait créer d'autres, + pour les remplacer. Or il obéit à la loi _d'économie_, par le fait + même qu'il obéit à la loi _du meilleur_. C'est donc pour toujours + que les âmes sont livrées au trafic de la nature: il y a permanence + d'énergie psychologique, comme il y a permanence de force vive. + + On remarquera aussi qu'il ne s'agit, dans ce passage important, que + de _l'immortalité physique_; Leibniz touchera plus loin au problème + de _l'immortalité morale_.] + +7. Il n'y a pas moyen aussi d'expliquer, comment une Monade puisse être +altérée ou changée dans son intérieur par quelque autre créature, +puisqu'on n'y saurait rien transposer ni concevoir en elle aucun +mouvement interne, qui puisse être excité, dirigé, augmenté ou diminué +là-dedans; comme cela se peut dans les composés, où il y a des +changements entre les parties. Les Monades n'ont point de fenêtres, par +lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. Les accidents ne +sauraient se détacher, ni se promener hors de substances, comme +faisaient autrefois les espèces sensibles des scholastiques. Ainsi ni +substance ni accident peut entrer de dehors dans une Monade[326]. + + [Note 326: V. _sup._, p. 11-12, les raisons d'ordre _métaphysique_, + sur lesquelles se fonde cette thèse de l'indépendance absolue de la + monade à l'égard de toute influence dynamique extérieure; et _sup._, + p. 17-18, les raisons d'ordre _mécanique_ à l'aide desquelles + Leibniz essaie également de l'établir.] + +8. Cependant il faut que les Monades aient quelques qualités, autrement +ce ne seraient pas même des Êtres[327]. Et si les substances simples ne +différaient point par leurs qualités, il n'y aurait pas de moyen de +s'appercevoir d'aucun changement dans les choses, puisque ce qui est +dans le composé ne peut venir que des ingrédients simples[328], et les +Monades étant sans qualités seraient indistinguables l'une de l'autre, +puisqu'aussi bien elles ne diffèrent point en quantité[329]: et par +conséquent, le plein étant supposé, chaque lieu ne recevrait toujours, +dans le mouvement, que l'Équivalent de ce qu'il avait eu, et un état des +choses serait indistinguable de l'autre[330]. + + [Note 327: V. _sup._, p. 7.--_N. Essais_, p. 222a-223b, 2: «Les + facultés sans quelque acte, en un mot les pures puissances de + l'école, ne sont que des fictions, que la nature ne connaît point, + et qu'on n'obtient qu'en faisant des abstractions. Car où + trouvera-t-on jamais dans le monde une faculté, qui se renferme dans + la seule puissance sans exercer aucun acte? il y a toujours une + disposition particulière à l'action et à une action plutôt qu'à + l'autre. Et outre la disposition il y a une tendance à l'action, + dont même il y a toujours une infinité à la fois dans chaque sujet: + et ces tendances ne sont jamais sans quelque effet.»--_De vera + methodo..._, p. 111b: «Satis autem ex interioribus metaphysicæ + principiis ostendi potest, _quod non agit, nec existere_, nam + potentia agendi sine ullo actus initio nulla est.»] + + [Note 328: Il pourrait y avoir du changement; mais on serait dans + l'impossibilité de s'en apercevoir, car il ne s'y produirait aucune + différence, ni qualitative ni quantitative: Tout serait homogène à + la surface, tout se trouvant homogène dans le fond.] + + [Note 329: Et, par là même, elles se confondraient: il n'y aurait + qu'une monade créée, comme il n'y a qu'une monade incréée. Ainsi le + veut le principe des _indiscernables_. Si le monde est le _meilleur + possible_, il est aussi _le plus varié possible_; et, partant, il + n'y a pas dans la nature deux êtres réels absolument semblables: + Dieu ne fait point de telles «répétitions», qui sont contraires à sa + sagesse. Il n'y a pas plus de monades qui se ressemblent de tous + points qu'il n'y a dans les forêts deux feuilles qui s'imitent + parfaitement l'une l'autre (_Lettres entre Leibniz et Clarke_, p. + 755b, 3-4, p. 765, 3 et 4, 5 et 6).] + + [Note 330: «Un état des choses serait _indistinguable_ de l'autre» + Il le serait _en soi_, non plus _en apparence_ seulement, comme il + est dit plus haut; les divers mouvements de la nature n'en feraient + plus qu'un, car c'est un principe qui ne souffre pas d'exception: + les semblables ne peuvent être qu'identiques.] + + +9. Il faut même que chaque Monade soit différente de chaque autre. Car +il n'y a jamais dans la nature, deux Êtres, qui soient parfaitement l'un +comme l'autre, et où il ne soit possible de trouver une différence +interne, ou fondée sur une dénomination intrinsèque[331]. + + [Note 331: C'est encore ce qu'exige le principe des + _indiscernables_. Il ne suffit pas, d'après ce principe, qu'il y ait + entre les monades une _différenciation spécifique_; il faut aussi + qu'il y ait entre elles une _différenciation individuelle_; et + Leibniz développe cette pensée au livre second des _Nouveaux + Essais_, ch. I, p. 222b, 2: «Il n'y a point de corps, dit-il, dont + les parties soient en repos, et il n'y a point de substance qui + n'ait de quoi se distinguer de toute autre. Les âmes humaines + diffèrent non seulement des autres âmes, mais encore entr'elles, + quoique la différence ne soit point de la nature de celles, qu'on + appelle spécifiques. Et selon les démonstrations, que je crois + avoir, toute chose substantielle, soit âme ou corps, a son rapport à + chacune des autres, qui lui est _propre_; et l'une doit toujours + différer de l'autre par des dénominations _intrinsèques_.»] + +10. Je prends aussi pour accordé, que tout être créé est sujet au +changement, et par conséquent la Monade créée aussi, et même que ce +changement est continuel dans chacune[332]. + + [Note 332: _Théod._, § 396, p.618a: «Et je conçois les qualités ou + les forces dérivatives, ou ce qu'on appelle formes accidentelles, + comme des modifications de l'Entéléchie primitive; de même que les + figures sont des modifications de la matière. C'est pourquoi ces + modifications _sont dans un changement perpétuel_, pendant que la + _substance simple demeure_.»--_Comment. de anima brutorum_, p. 464a, + VIII.] + +11. Il s'ensuit de ce que nous venons de dire, que les changemens +naturels des Monades viennent d'un _principe interne_, puisqu'une cause +externe ne saurait influer dans son intérieur[333]. + + [Note 333: _Théod._, § 400, p. 619: «De dire que l'âme ne produit + point ses pensées, ses sensations, ses sentiments de douleur et de + plaisir, c'est de quoi je ne vois aucune raison. Chez moi, toute + substance simple (c'est-à-dire, toute substance véritable) doit être + la véritable cause immédiate de toutes ses actions et passions + internes; et à parler dans la rigueur métaphysique, elle n'en a + point d'autres que celles qu'elle produit.» La nature des monades + consiste donc dans «la force». Elles sont «effort» (conatus); ou, + plus justement encore, elles ont pour fond «la spontanéité» _(Syst. + nouv. de la nature_, p. 125a, 3 et 127, 14; _De Vera Methodo.._, + 111b; _Théod._, p. 590b, 291). + + «Late anima idem erit quod vita seu principium vitale, nempe + principium actionis internæ in re simplici seu monade existens, cui + actio externa respondet» (_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III).)] + +12. Mais il faut aussi, qu'outre le principe du changement il y ait un +_détail de ce qui change_, qui fasse pour ainsi dire la spécification et +la variété des substances simples. + +13. Ce détail doit envelopper une multitude dans l'unité ou dans le +simple. Car tout changement naturel se faisant par degrés, quelque chose +change et quelque chose reste; et par conséquent il faut que dans la +substance simple il y ait une pluralité d'affections et de rapports +quoiqu'il n'y en ait point de parties. + +14. L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans +l'unité ou dans la substance simple n'est autre chose que ce qu'on +appelle la _Perception_[334]. + + [Note 334: _Lettre III au P. des Bosses_, datée du 11 juillet 1706, + p. 438a: «Cum perceptio nihil aliud sit, quam multorum in uno + expressio, necesse est onmes Entelechias seu Monades perceptione + præditas esse.»--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III: «Isque + corresponsus interni et externi seu repræsentatio externi in + interno, compositi in simplice, multitudinis in unitate, revera + perceptionem constituit» dans le _moi humain_; l'autre se déduit du + principe de _continuité_, qui veut que tout soit _un_ dans une + variété infinie. A ces deux raisons, on peut en ajouter une + troisième qui se tire du _rapport de la monade au monde extérieur_: + La monade, étant close et intangible, ne peut avoir de relations + avec l'univers qu'autant qu'elle en contient la _représentation_; + mais toute représentation suppose la perception _(Syst. nouv. de la + nature_, p. 127, 14).] + +On a donné plus haut (p. 7-8) deux raisons de la thèse formulée ici par +Leibniz: l'une se fonde sur _une certaine analogie_ que présentent la +réduction du multiple à l'un, telle qu'elle a lieu dans la monade, et la +même opération, telle qu'elle se fait qu'on doit distinguer de +l'aperception ou de la conscience, comme il paraîtra dans la suite[335]. +Et c'est en quoi les Cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien +les perceptions dont on ne s'aperçoit pas. C'est aussi ce qui les a fait +croire, que les seuls Esprits étaient des Monades, et qu'il n'y avait +point d'Ames des Bêtes ou d'autres Entéléchies[336], et qu'ils ont +confondu avec le vulgaire un long étourdissement avec une mort à la +rigueur[337], ce qui les a fait encore donner dans le préjugé +scolastique des âmes entièrement séparées[338], et a même confirmé les +esprits mal tournés dans l'opinion de la mortalité des âmes[339]. + + [Note 335: V. _sup._, p. 28-30, les considérations sur lesquelles + Leibniz fonde l'existence des _perceptions_ qui ne sont point + _aperçues_.] + + [Note 336: Leibniz distingue «la _perception_ qui est l'état + intérieur de la monade représentant les choses externes, et + l'_aperception_ qui est la _conscience_, ou la connaissance + réflexive de cet état intérieur» _(Principes de la nature et de la + grâce_, p. 715a, 4). Et cette distinction lui permet d'établir une + _différence spécifique_ entre l'homme et l'animal (_Ibid.; Epist. ad + Wagnerum_ p. 464b, XIII; _Comment. de anima brutorum_, p. 466a, III; + _N. Essais_, p.251b, 5). Descartes, au contraire, admettant que + toute âme est par essence pensée de la pensée, était dans + l'obligation ou de faire des animaux de simples machines, ou de les + égaler psychologiquement à l'homme.] + + [Note 337: Il n'y a jamais de mort réelle, pour Leibniz. Toute + monade, quelles que soient les métamorphoses de son organisme, + conserve toujours au moins quelques _perceptions inaperçues_, vu que + son «action essentielle» est la pensée. «Aussi n'y a-t-il personne + qui puisse bien marquer le véritable temps de la mort, laquelle peut + passer longtemps pour une simple suspension des actions notables, et + dans le fond n'est jamais autre chose dans les simples animaux» + (_Syst. nouv. de la nature_, p. 125b, 7).--V. aussi: (_Comment. de + anima brutorum_, p. 464b, XI; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV).] + + [Note 338: Par le fait même que les cartésiens ne voyaient, dans la + nature, que des _esprits_ et des _machines_, ils ont dû admettre + qu'après la mort les âmes humaines sont «entièrement séparées». + C'est aussi sous la même forme qu'ils ont dû s'imaginer les anges.] + + [Note 339: _N. Essais_, p. 269b, 73: «Ceux qui ont voulu soutenir + une entière séparation et des manières de penser dans l'âme séparée, + inexplicables par tout ce que nous connaissons, et éloignées non + seulement de nos présentes expériences, mais, ce qui est bien plus, + de l'ordre général des choses, ont donné trop de prise aux prétendus + esprits forts et ont rendu suspectes à bien des gens les plus belles + et les plus grandes vérités, s'étant même privés par là de quelques + bons moyens de les prouver, que cet ordre nous fournit.»] + +15. L'action du principe interne, qui fait le changement ou le passage +d'une perception à une autre, peut être appelé _appétition_[340]; il est +vrai, que l'appétit ne saurait toujours parvenir entièrement à toute la +perception, où il tend, mais il en obtient toujours quelque chose, et +parvient à des perceptions nouvelles[341]. + + [Note 340: Tous les griefs que Leibniz élève, dans cette + proposition, contre le cartésianisme, sont formulés et à peu près + dans les mêmes termes, au numéro 4 des _Principes de la nature et de + la grâce_, p. 715a.] + + [Note 341: La monade «porte avec elle non seulement une simple + faculté active, mais aussi ce qu'on peut appeler _force, effort, + conatus_, dont l'action même doit suivre, si rien ne l'empêche» + (_Théod._, p. 526b, 87); elle enveloppe «une tendance». De plus, + cette tendance enveloppe à son tour la perception; elle est donc une + véritable appétition; et c'est là le ressort interne, tant cherché, + qui meut tout. Il a fallu, pour le trouver, que Leibniz passât + d'abord du mécanisme au dynamisme, puis du dynamisme lui-même au + psychologisme. C'est la philosophie des _fins_, et non celle des + _causes_, qui fournit la solution du problème.] + + [Note 341: V. _sup._, p. 30-31, la loi de développement des + monades.] + +16. Nous expérimentons en nous-mêmes une multitude dans la substance +simple, lorsque nous trouvons que la moindre pensée dont nous nous +appercevons, enveloppe une variété dans l'objet. Ainsi tous ceux, qui +reconnaissent que l'âme est une substance simple, doivent reconnaître +cette multitude dans la Monade; et Monsieur Bayle ne devait point y +trouver de la difficulté, comme il a fait dans son Dictionnaire, article +_Rorarius_[342]. + + [Note 342: Leibniz répond ici à l'objection de Bayle, insérée dans + l'article _Rorarius_, et d'après laquelle il ne peut y avoir de + cause de changement dans la monade. Voici les paroles de Bayle: + «Comme il (Leibniz) suppose avec beaucoup de raison que toutes les + âmes sont simples et indivisibles, on ne saurait comprendre qu'elles + puissent être comparées à une pendule; c'est-à-dire que, par leur + constitution originale, elles puissent diversifier leurs opérations, + en se servant de l'activité spontanée qu'elles recevraient de leur + Créateur. On conçoit fort bien qu'un être simple agira toujours + uniformément, si aucune cause étrangère ne le détourne. S'il était + composé de plusieurs pièces comme une machine, il agirait + diversement, parce que l'activité particulière de chaque pièce + pourrait changer à tout moment le cours de celle des autres; mais + dans une substance unique, où trouverez-vous la cause du changement + d'opération?»] + +17. On est obligé d'ailleurs de confesser, que la _Perception_ et ce, +qui en dépend, est _inexplicable par des raisons mécaniques_, +c'est-à-dire par les figures et par les mouvements[343]. Et feignant, +qu'il y ait une machine, dont la structure fasse penser, sentir, avoir +perception; on pourra la concevoir aggrandie en conservant les mêmes +proportions, en sorte qu'on y puisse entrer comme dans un moulin. Et +cela posé on ne trouvera en la visitant au dedans que des pièces qui +poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une +perception. Ainsi c'est dans la substance simple et non dans le composé, +ou dans la machine, qu'il la faut chercher. Aussi n'y a-t-il que cela +qu'on puisse trouver dans la substance simple, c'est-à-dire les +perceptions et leurs changemens. C'est en cela seul aussi que peuvent +consister toutes les _Actions internes_ des substances simples[344]. + + [Note 343: Il y a là un _confirmatur_ de la simplicité de la monade. + Aux raisons _métaphysiques_ qui la prouvent s'ajoute une raison + d'ordre _psychologique_. Si la monade est _perception_, il faut bien + qu'elle soit indivisible, comme notre âme elle-même.] + + [Note 344: _Préf._ *** 2, b, p. 474a.] + +18. On pourrait donner le nom d'Entéléchies à toutes les substances +simples ou Monades créées[345], car elles ont en elles une certaine +perfection ({~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL +LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER +UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK +SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK +SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL +LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER +LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER +FINAL SIGMA~}), il y a une suffisance ({~GREEK SMALL LETTER +ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER +TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER +RHO~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK +SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}) qui les rend sources de +leurs actions internes et pour ainsi dire des Automates +incorporels[346]. + + [Note 345: _Théod._, § 87, p. 526b;--_Syst. nouv. de la nature_, p. + 125a, 3;--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, II;--_Comment. de anima + brutorum_, p. 463, V;--_Principes de la nature et de la grâce_, p. + 714a.] + + [Note 346: _Lettre IV au P. des Bosses_, datée du 1er septembre + 1706, p. 438b, ad 21: «Bruta puto perfecta esse automata».--_N. + Essais_, p. 205a: «Je vois maintenant... comment les animaux sont + des automates suivant Descartes et comment ils ont pourtant des âmes + et du sentiment suivant l'opinion du genre humain.»--_Correspondance + de Leibniz et d'Arnauld_, p. 578: «Comme la notion individuelle de + chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à + jamais, on y voit les preuves _a priori_ ou raisons de la vérité de + chaque événement, ou pourquoi l'un est arrivé plutôt que + l'autre.»--_Théod._, p. 620a, 403.] + +19. [347]Si nous voulons appeler Ame tout ce qui a _perceptions_ et +_appétits_ dans le sens général que je viens d'expliquer, toutes les +substances simples ou Monades créées pourraient être appelées Ames; +mais, comme le sentiment est quelque chose de plus qu'une simple +perception, je consens, que le nom général de Monades et d'Entéléchies +suffise aux substances simples, qui n'auront que cela; et qu'on appelle +_Ames_ seulement celles dont la perception est plus distincte et +accompagnée de mémoire[348]. + + [Note 347: Leibniz, après avoir déterminé la _nature_ des monades, + passe à l'examen de leurs _degrés de perfection_.] + + [Note 348: Dans la variété infinie des monades, se distinguent + _trois degrés notables de perfection_, qui ne sont autre chose que + _trois degrés notables de la connaissance_. Il y a d'abord des + monades qui n'ont que la _perception pure et simple_, c'est-à-dire + un mode de pensée tellement «bandé» à son objet qu'il ne se replie + jamais sur lui-même, et tellement infime qu'il n'en reste aucune + trace perceptible. Et ce sont ces monades que l'on ne peut appeler + _âmes_ que _lato sensu_, auxquelles il convient de laisser le nom + d'_enléléchies_.] + +20. Car nous expérimentons en nous-mêmes un état, où nous ne nous +souvenons de rien et n'avons aucune perception distinguée, comme lorsque +nous tombons en défaillance ou quand nous sommes accablés d'un profond +sommeil sans aucun songe. Dans cet état l'âme ne diffère point +sensiblement d'une simple Monade[349], mais, comme cet état n'est point +durable, et qu'elle s'en tire, elle est quelque chose de plus[350]. + + [Note 349: L'état de ces monades inférieures est semblable à celui + où nous tombons accidentellement, lorsque «nous dormons sans songe» + ou que nous sommes évanouis (_Comment. de anima brutorum_ p. 464b, + X; _N. Essais_, p. 224a, 11; _Principes de la nature et de la + grâce_, p. 715a). C'est une sorte de «stupeur»: «aggregatum confusum + multarum perceptionum parvarum nihil eminentis habentium, quod + attentionem excitet, stuporem inducit» (_Comment. de anima + brutorum_, p. 464b, X).] + + [Note 350: _Théod._, § 64, p.497a.] + +21. Et il ne s'ensuit point, qu'alors la substance simple soit sans +aucune perception. Cela ne se peut pas même par les raisons susdites; +car elle ne saurait périr, elle ne saurait aussi subsister sans quelque +affection, qui n'est autre chose, que sa perception: mais quand il y a +une grande multitude de petites perceptions, où il n'y a rien de +distingué, on est étourdi; comme quand on tourne continuellement d'un +même sens plusieurs fois de suite, où il vient un vertige qui peut nous +faire évanouir et qui ne nous laisse rien distinguer. Et la mort peut +donner cet état pour un tems aux animaux. + +22. Et comme tout présent état d'une substance simple est naturellement +une suite de son état précédent[351], tellement, que le présent y est +gros d'avenir. + + [Note 351: _Théod._, § 360, p. 608b: «C'est une des règles de mon + système de l'harmonie générale, que le présent est gros de l'avenir, + et que celui qui voit tout, voit dans ce qui est ce qui sera.»] + +23. Donc puisque réveillé de l'étourdissement, on _s'apperçoit_ de ses +perceptions, il faut bien, qu'on en ait eu immédiatement auparavant, +quoiqu'on ne s'en soit point apperçu[352]; car une perception ne saurait +venir naturellement, que d'une autre perception, comme un mouvement ne +peut venir naturellement que d'un mouvement[353]. + + [Note 352: Lorsque nous commençons à revenir soit «d'un sommeil sans + songe», soit d'un évanouissement, nous avons nécessairement une + première pensée dont nous nous apercevons. C'est donc qu'auparavant + nous en avions d'autres que nous n'apercevions pas, car une pensée + ne peut avoir pour antécédent qu'une autre pensée: «Tout se fait + dans l'âme, comme s'il n'y avait pas de corps; de même que... tout + se fait dans le corps, comme s'il n'y avait point d'âme» _(Réplique + aux réflexions de Bayle_, p. 185b).] + + [Note 353: _Théod._, § 401-403, p. 619-620: «Toute perception + présente tend à une perception nouvelle, comme tout mouvement + qu'elle représente tend à un autre mouvement.» + + Ainsi, le propre des entéléchies ou simples monades est de vivre + dans une sorte d'étourdissement dont elles ne se tirent jamais, leur + matière première y faisant obstacle.] + +24. L'on voit par là, que si nous n'avions rien de distingué et pour +ainsi dire de relevé, et d'un plus haut goût dans nos perceptions, nous +serions toujours dans l'étourdissement. Et c'est l'état des Monades +toutes nues. + +25. Aussi[354] voyons-nous que la nature a donné des perceptions +relevées aux animaux par les soins qu'elle a pris de leur fournir des +organes, qui ramassent plusieurs rayons de lumière ou plusieurs +ondulations de l'air pour les faire avoir plus d'efficace par leur +union. Il y a quelque chose d'approchant dans l'odeur, dans le goût et +dans l'attouchement et peut-être dans quantité d'autres sens, qui nous +sont inconnus[355]. Et j'expliquerai tantôt, comment ce qui se passe +dans l'âme représente ce qui se fait dans les organes. + + [Note 354: Au-dessus des entéléchies, il y a des monades dont la + perception s'accompagne de mémoire sans aller jusqu'à la réflexion: + ces monades peuvent s'appeler des âmes, et les êtres qui les + possèdent sont des animaux.] + + [Note 355: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, X: «Oriuntur + perceptiones magis distincte, quando etiam corpus fit perfectius et + magis ordinatum.»--_Théod._, p. 540a, 124: «Ces corps organiques», + où les âmes sont enveloppées, «ne diffèrent pas moins en perfection + que les esprits à qui ils appartiennent».--_Principes de la nature + et de la grâce_, p. 715a, 4: «Mais quand la Monade a des organes si + ajustés, que par leur moyen il y a du relief et du distingué dans + les impressions qu'ils reçoivent, et par conséquent dans les + perceptions qui les représentent (comme, par exemple, lorsque par le + moyen de la figure des humeurs des yeux, les rayons de la lumière + sont concentrés et agissent avec plus de force), cela peut aller + jusqu'au sentiment, c'est-à-dire, jusqu'à une perception accompagnée + de mémoire.» Leibniz admet qu'il existe une sorte de parallélisme + entre le développement _organique_ et le développement _mental_; et + c'est dans le premier, d'après lui, que le second trouve sa + condition.] + +26. La mémoire fournit une espèce de _consécution_ aux âmes, qui imite +la raison, mais qui en doit être distinguée. C'est que nous voyons que +les animaux ayant la perception de quelque chose qui les frappe et dont +ils ont eu perception semblable auparavant, s'attendent par la +représentation de leur mémoire à ce qui y a été joint dans cette +perception précédente et sont portés à des sentiments semblables à ceux +qu'ils avaient pris alors. Par exemple: quand on montre le bâton aux +chiens, ils se souviennent de la douleur qu'il leur a causée et crient +et fuient[356]. + + [Note 356: _Prélim._, § 65, p. 497a: «Les bêtes ont des + _consécutions_ de perception qui imitent le raisonnement, et qui se + trouvent aussi dans le sens interne des hommes, lorsqu'ils + n'agissent qu'en empiriques.»--_N. Essais_, p. 195b: «Les + consécutions des bêtes sont purement comme celles des simples + empiriques, qui prétendent, que ce, qui est arrivé quelquefois + arrivera encore dans un cas, où ce, qui les frappe, est pareil, sans + être pour cela capables de juger, si les mêmes raisons subsistent. + C'est par là qu'il est si aisé aux hommes d'attraper les bêtes, et + qu'il est si facile aux simples empiriques de faire des + fautes.»--_Ibid._, 237b, 11;--_Ibid._, p. 251b, 5;--_Principes de la + nature et de la grâce_, p. 715b.] + +27. Et l'imagination forte, qui les frappe et émeut, vient ou de la +grandeur ou de la multitude des perceptions précédentes. Car souvent une +impression forte fait tout d'un coup l'effet d'une longue _habitude_, ou +de beaucoup de perceptions médiocres réitérées[357]. + + [Note 357: V., sur ce point, _sup._, p. 74-75.] + +28. [358]Les hommes agissent comme les bêtes en tant que les +consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la +mémoire; ressemblant aux Médecins empiriques, qui ont une simple +practique sans théorie; et nous ne sommes qu'empiriques dans les trois +quarts de nos actions. Par exemple, quand on s'attend qu'il y aura jour +demain, on agit en empirique par ce que cela s'est toujours fait ainsi +jusqu'ici. Il n'y a que l'Astronome qui le juge par raison. + + [Note 358: Au-dessus de l'âme des bêtes, il y a l'âme humaine: c'est + là le troisième degré. Or le trait différentiel de l'âme humaine est + «l'apperception», c'est-à-dire la «conscience», ou «réflexion», + laquelle enveloppe de quelque manière la connaissance des vérités + nécessaires ou «raison». Cette âme a incomparablement plus de + perfection que les autres formes «enfoncées dans la matière»: elle + est «comme un petit Dieu»; et on peut l'appeler du nom d'_Esprit_ + (_Principes de la nature et de la grâce_, p. 719a, 4; _Syst. nouv. + de la nature_, p. 125a, 5).] + +29. Mais la connaissance des vérités nécessaires et éternelles est ce +qui nous distingue des simples animaux et nous fait avoir la _Raison_ et +les sciences, en nous élevant à la connaissance de nous-mêmes et de +Dieu[359]. Et c'est ce qu'on appelle en nous Ame raisonnable ou +_Esprit_. + + [Note 359: _N. Essais_, p. 193;--_Ibid._, p 251b, 5;--_Comment. de + anima brutorum_, p. 464b, XIII et XIV;--_Epist. ad Wagnerum_, p. + 466a, III: «Quemadmodum mens est species animæ nobilior, ubi + sensioni accedit ratio seu consequutio ex universalitate + veritatum.»--_Ibid._, p. 466b, V;--_Principes de la nature et de la + grâce_, p. 715b, V: «Mais le raisonnement véritable dépend des + vérités nécessaires ou éternelles; comme sont celles de la logique, + des nombres, de la géométrie, qui font la connexion indubitable des + idées, et les conséquences immanquables. Les animaux où ces + conséquences ne se remarquent point, sont appelés bêtes; mais ceux + qui connaissent ces vérités nécessaires, sont proprement ceux qu'on + appelle _animaux raisonnables_, et leurs âmes sont appelées + _esprits_.»] + +30. C'est aussi par la connaissance des vérités nécessaires et par leurs +abstractions, que nous sommes élevés aux _actes réflexifs_, qui nous +font penser à ce qui s'appelle _Moi_, et à considérer que ceci ou cela +est en nous[360]: et c'est ainsi, qu'en pensant à nous, nous pensons à +l'Être, à la substance, au simple et au composé, à l'immatériel et à +Dieu même, en concevant que ce qui est borné en nous, est en lui sans +bornes. Et ces actes réflexifs fournissent les objets principaux de nos +raisonnements[361]. + + [Note 360: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, XIII: «Datur + gradus quidam altior, quem adpellamus _cogitationem_. Cogitatio + autem est perceptio cum ratione conjuncta, quam bruta, quantum + observare possumus, non habent.»--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466b: + «Itaque homo non tantum vitam et animam, ut bruta, sed et + _conscientiam sui_, et memoriam pristini status, et ut verbo dicam, + personam servat.»--_Principes de la nature et de la grâce_, p. 715, + 4-5.] + + [Note 361: _Théod._, préf. *, 4, _a_, p. 469a.--Ces différents + textes sur les marques distinctives de l'âme humaine soulèvent une + question de psychologie. D'après Leibniz, aperception, conscience de + soi, réflexion ne font qu'un. Mais il ne semble pas qu'il en soit de + même de la _réflexion et de la raison_. Ces deux choses s'impliquent + sans nul doute; néanmoins, il y a passage de l'une à l'autre. Est-ce + qu'on va de la réflexion à la raison ou de la raison à la réflexion? + D'après certains passages des _Nouveaux Essais_ (p. 212b 23; p. + 219b, 3; p. 221a 18), et aussi d'après les _Principes de la nature + et de la grâce_ (p. 715b, 5), il semble qu'on aille du sujet à + l'objet, de la réflexion à la découverte des vérités nécessaires, de + la réflexion à la raison. Et c'est la marche contraire, qui serait + la vraie d'après la première partie de la proposition 30 de la + _Monadologie_. Peut-être concilierait-on ces textes divers, en + disant que, selon Leibniz, l'esprit va par le _distinct_ à la + découverte du _moi_, et que, dans le _moi_ une fois découvert, il + trouve les «principaux objets de nos raisonnements», les idées de + l'être, de la substance, du possible, du même, du simple, de Dieu, + etc..] + +31. Nos raisonnements sont fondés sur _deux grands principes, celui de +la Contradiction_, en vertu duquel nous jugeons _faux_ ce qui en +enveloppe, et _vrai_ ce qui est opposé ou contradictoire au faux[362]. + + [Note 362: _Théod._, § 44, p. 491b;--_Théod._, § 196, p. 564;--V. + _sup._, p. 40-41.] + +32. Et _celui de la Raison suffisante_, en vertu duquel nous considérons +qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énontiation +véritable, sans qu'il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit +ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne +puissent point nous être connues[363]. + + [Note 363: V. _sup_., p. 41 et ssq. Mais la manière dont Leibniz + comprend ici le principe de la _raison suffisante_, diffère un peu + de ce que l'on a vu dans les ouvrages précédents. Ce principe ne + règle plus seulement les _vérités de fait_, il s'étend aux vérités + de _droit_: il n'est «aucune énontiation véritable» qu'il ne serve à + expliquer de quelque manière. Et c'est dans ce sens nouveau que + Leibniz emploie ce principe un peu plus loin, à la proposition 33. + «Quand une vérité est nécessaire, dit-il, on en peut trouver la + _raison_ par l'analyse.» Il semble bien aussi que la _raison + suffisante_ ait la même extension, au n° 7 des _Principes de la + nature et de la grâce_ (p. 716a). + + Ainsi, le principe de contradiction et le principe de raison + suffisante ne se distinguent plus par leurs départements; ils ont le + même domaine, qui est celui de l'être réel ou possible. Mais ils + diffèrent par leur fonction. Le rôle du principe de contradiction + est _négatif_: il indique la condition logique de toute vérité, soit + éternelle, soit contingente. Le rôle du principe de raison + suffisante est _positif_: il sert d'abord à montrer le _pourquoi_ + des connexions éternelles des possibles; en second lieu, il nous + révèle ce qui fait qu'il y a un univers plutôt que rien, et ce qui + fait que tel univers s'est réalisé de préférence à d'autres; et, + prise dans ce dernier sens qui a rapport au contingent, la raison + suffisante englobe à la fois la _cause efficiente_ et la _cause + finale_. + + Cette autre manière d'entendre les principes directeurs de + l'intelligence humaine nous semble a la fois plus compréhensive et + plus conforme aux lois de la logique. Leibniz, à force de réflexion, + a fini par se rendre complètement maître de sa pensée.] + +33. Il y a aussi deux sortes de _vérités_, celles de _raisonnement_ et +celles de _fait_[364]. Les vérités de _raisonnement_ sont nécessaires et +leur opposé est impossible, et celles de _fait_ sont contingentes et +leur opposé est possible. Quand une vérité est nécessaire, on en peut +trouver la raison par l'analyse, la résolvant en idées et en vérités +plus simples, jusqu'à ce qu'on vienne aux primitives[365]. + + [Note 364: V. _sup._, p. 31-32.] + + [Note 365: _Théod._, § 170, 174, 189, p. 555-563;--_Ibid._, § + 280-289, p. 587, 588;--_Ibid._, § 367, p. 610b;--_Ibid._, abrégé, + object. 3, p. 625-626.] + +34. C'est ainsi que chez les Mathématiciens les _Théorèmes_ de +spéculation et les _Canons_ de practique sont réduits par l'analyse aux +_Définitions_, _Axiomes_ et _Demandes_. + +35. Et il y a enfin des _idées simples_, dont on ne saurait donner la +définition; il y a aussi des axiomes et demandes ou en un mot des +_principes primitifs_, qui ne sauraient être prouvés et n'en ont point +besoin aussi; et ce sont les _énontiations identiques_, dont l'opposé +contient une contradiction expresse[366]. + + [Note 366: _Théod._, § 36, p. 513b-514a;--_Ibid._, § 37, 44, 45, 49, + 52, p. 515-517;--_Ibid._, § 121, 122, p. 537b-538;--_Ibid._, § 373, + p. 612b-613a;--_Ibid._, § 340, 344, p. 602b-6O4a.] + +36.[367] Mais la _raison suffisante_ se doit aussi trouver dans les +_vérités contingentes ou de fait_, c'est-à-dire dans la suite des choses +répandues par l'univers des créatures, où la résolution en raisons +particulières pourrait aller à un détail sans bornes à cause de la +variété immense des choses de la Nature et de la division des corps à +l'infini. Il y a une infinité de figures et de mouvements présents et +passés, qui entrent dans la cause efficiente de mon écriture présente; +et il y a une infinité de petites inclinations et dispositions de mon +âme présentes et passées, qui entrent dans la cause finale. + + [Note 367: Une fois arrivé, à travers la hiérarchie des Monades, + jusqu'au sommet de l'entendement humain, Leibniz aborde le problème + de l'existence et de la nature de Dieu: armé du principe de la + raison suffisante, il procède de suite à la recherche de la cause + première et des existences et des essences. Il démontre d'abord + l'existence de Dieu _a posteriori_; il la démontre ensuite _a + priori_; puis il esquisse une déduction des attributs de Dieu.] + +37. Et comme tout ce _détail_ n'enveloppe que d'autres contingents +antérieurs ou plus détaillés, dont chacun a encore besoin d'une Analyse +semblable pour en rendre raison, on n'en est pas plus avancé, et il faut +que la raison suffisante ou dernière soit hors de la suite ou _séries_ +de ce détail des contingences, quelqu'infini qu'il pourrait être[368]. + + [Note 368: Cet argument, tiré de la _contingence du mouvement_, nous + paraît exposé avec plus de netteté, dans les _Principes de la nature + et de la grâce_ (p. 716, 8): «Cette raison suffisante de l'existence + de l'univers, dit Leibniz en cet endroit, ne se saurait trouver dans + la suite des _choses contingentes_, c'est-à-dire, des corps et de + leurs représentations dans les âmes; parce que la matière étant + indifférente en elle-même au mouvement et au repos, et à un + mouvement tel ou autre, on n'y saurait trouver la raison du + mouvement et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le présent + mouvement, qui est dans la matière, vienne du précédent, et celui-ci + encore d'un précédent, on n'en est pas plus avancé, quand on irait + aussi loin qu'on voudrait; car il reste toujours la même question. + Ainsi il faut que la raison suffisante, qui n'ait plus besoin d'une + autre raison, soit hors de cette suite des choses contingentes, et + se trouve dans une substance, qui en soit la cause, ou qui soit un + être nécessaire, portant la raison de son existence avec soi; + autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante où l'on pût + finir. Et cette raison des choses est appelée Dieu.» + + Cet argument n'est pas entièrement identique à celui d'Aristote et + de Spinoza. Leibniz prend pour point de départ une donnée + scientifique, qui est l'indifférence de la matière au mouvement et + au repos, et à un mouvement tel ou autre; Aristote et Spinoza se + fondent uniquement sur l'_enchaînement causal_ que présente la série + régressive des mouvements. Mais Leibniz rejoint le raisonnement + aristotélien et spinoziste, lorsqu'il s'agit de trouver la raison + explicative du mouvement lui-même: il montre alors que, si la + _succession_ des phénomènes peut remonter à l'infini, il n'en peut + aller de même de leur _causation_: car autrement tout serait causé: + ce qui est contradictoire. + + V. _sup._, p. 67-68, deux autres preuves dont l'une se fonde sur la + contingence de l'ordre, l'autre sur la contingence de la matière + elle-même.] + +38. Et c'est ainsi que la dernière raison des choses doit être dans une +substance nécessaire, dans laquelle le détail des changemens ne soit +qu'éminemment[369], comme dans la source, et c'est ce que nous appelons +_Dieu_[370]. + + [Note 369: _Éminemment_: Cela signifie, comme le dit saint Thomas + d'Aquin (_S. th._, I, IV, _a_), que «tout ce qu'il y a de perfection + dans l'effet doit se trouver dans la cause» «d'une manière plus + excellente». Mais le malheur veut que cette explication ne suggère + rien de très clair à l'esprit. Que sont ces éminences, auxquelles la + philosophie traditionnelle a recours en toute occasion? C'est chose + difficile à déterminer. Perfection! perfection!--Oui, mais en quoi + consiste-t-elle au juste, cette perfection? Voilà ce qu'il faudrait + dire; et c'est peut-être indicible à l'homme, car ce que nous savons + des choses et surtout de leur fond n'est presque rien en face de ce + que nous ignorons.] + + [Note 370: _Théod._, § 7, p. 506a.] + +39. Or cette substance étant une raison suffisante de tout ce détail, +lequel aussi est lié par tout, _il n'y a qu'un Dieu, et ce Dieu suffit_. + +40. On peut juger aussi que cette substance suprême qui est unique, +universelle et nécessaire, n'ayant rien hors d'elle qui en soit +indépendent, et étant une suite simple de l'être possible, doit être +incapable de limites et contenir tout autant de réalité qu'il est +possible[371]. + + [Note 371: V. _sup._, p. 64, l'explication de cette proposition + importante. Le mérite de Leibniz n'est pas d'avoir résolu le + problème de la possibilité de l'Être infini; c'est de l'avoir posé. + Kant viendra plus tard, qui reprendra la question et mettra en + lumière toutes les difficultés qu'elle enveloppe. Et ces + difficultés, les voici en quelques mots: 1° La réalisation d'un + infini, quel qu'il soit, est-elle possible? N'implique-t-elle pas + contradiction? 2° et, par là-même, peut-il y avoir un nombre infini + d'infinis? 3° Ce nombre infini d'infinis, à supposer qu'il soit + possible en lui-même, implique-t-il les conditions voulues pour se + ramasser en un sujet unique, vivant et conscient, qui corresponde à + l'idéal que nous portons en nous?] + +41. D'où il s'ensuit, que Dieu est absolument parfait, la _perfection_ +n'étant autre chose, que la grandeur de la réalité positive prise +précisément, en mettant à part les limites ou bornes dans les choses qui +en ont[372]. Et là, où il n'y a point de bornes, c'est-à-dire en Dieu, +la perfection est absolument infinie[373]. + + [Note 372: Si l'infini est l'acte plein du possible, il enferme tout + ce qui existe, la matière comme la pensée; et telle est la + conclusion que tire Spinoza avec son impitoyable logique. Mais cette + conclusion redoutable, Leibniz l'a prévue, et il y échappe par sa + théorie de la matière. Par là même, selon lui, que Dieu est la + réalisation pleine du possible, il est acte pur, pensée pure; et de + cette sorte le concept de l'infini n'enveloppe pas la matière; il + l'exclut. Mais la réponse vaut ce que vaut l'idée que Leibniz s'est + faite de la matière elle-même, et cette idée n'est qu'une hypothèse. + Il faut donc encore «perfectionner» pour aboutir. + + [Note 373: Préf., 4, _a_, p. 469a.] + +42. Il s'ensuit aussi que les créatures ont leurs perfections de +l'influence de Dieu, mais qu'elles ont leurs imperfections de leur +nature propre, incapable d'être sans bornes. Car c'est en cela qu'elles +sont distinguées de Dieu[374]. Cette _imperfection originale_ des +créatures se remarque dans l'_inertie naturelle_ des corps[375]. + + [Note 374: _Théod._, § 20, p. 510a;--_Ibid._, § 27-31, p. 511b-513: + «Quelques-uns ont cru avec le célèbre Durand de S-Portien et le + cardinal Aureolus Scolastique fameux, que le concours de Dieu avec + la créature (j'entends le concours physique) n'est que général et + médiat; et que Dieu crée les substances, et leur donne la force dont + elles ont besoin; et qu'après cela, il les laisse faire, et ne fait + que les conserver, sans les aider dans leurs actions. Cette opinion + a été réfutée par la plupart des scolastiques, et il paraît qu'on + l'a désapprouvée autrefois dans Pelage...» Il faut considérer «que + l'action de Dieu conservant doit avoir du rapport à ce qui est + conservé, _tel qu'il est, et selon l'état où il est_; ainsi elle ne + saurait être générale ou indéterminée. Ces généralités sont des + abstractions qui ne se trouvent point dans la vérité des choses + singulières, et la conservation d'un homme debout est différente de + la conservation d'un homme assis... Il faut savoir que la + conservation de Dieu consiste dans cette influence immédiate + perpétuelle, que la _dépendance des créatures demande_. Cette + dépendance a lieu à l'égard non seulement de la substance, mais + encore de l'action, et on ne saurait peut-être l'expliquer mieux, + qu'en disant avec le commun des théologiens et des philosophes, que + c'est une création continuée.» + + «On objectera que Dieu crée donc maintenant l'homme péchant, lui qui + l'a créé innocent d'abord...» + + «C'est ici qu'il faut considérer cette vérité, qui a fait déjà tant + de bruit dans les écoles, depuis que saint Augustin l'a fait valoir, + que le mal est une _privation_ de l'être; au lieu que l'action de + Dieu va au _positif_...» + + «Dieu donne toujours à la créature, et produit continuellement ce + qu'il y a en elle de positif, de bon et de parfait, tout don parfait + venant du Père des lumières; au lieu que les imperfections et les + défauts des actions viennent de la _limitation originale_, que la + créature n'a pu manquer de recevoir avec la première limitation de + son être, par les raisons idéales qui la bornent.»--_Ibid._, § 153, + p. 549b-550a;--_Ibid._, § 167, p. 553b-554a;--_Ibid._, § 377 et + sqq., p. 613b.] + + [Note 375: Cette dernière phrase est tirée du texte de M. Boutroux, + _la Monadologie de Leibniz_, Paris, 1896.] + +43. Il est vrai aussi, qu'en Dieu est non seulement la source des +existences mais encore celle des essences, en tant que réelles, ou de ce +qu'il y a de réel dans la possibilité[376]. C'est parce que +l'entendement de Dieu est la région des vérités éternelles, ou des idées +dont elles dépendent, et que sans lui il n'y aurait rien de réel dans +les possibilités, et non seulement rien d'existant, mais encore rien de +possible[377]. + + [Note 376: Ici Leibniz aborde les preuves _a priori_; il en donne + deux: la première a pour point de départ la _nécessité qu'enveloppe + le possible_; la seconde ressort de l'analyse _de l'idée même de + Dieu_, que nous portons originairement au-dedans de nous-mêmes.] + + [Note 377: § 20, p. 509b-510a;--V. _sup._. p. 65-66.] + +44. Cependant il faut bien que s'il y a une réalité dans les Essences ou +possibilités, ou bien dans les vérités éternelles, cette réalité soit +fondée en quelque chose d'existant et d'actuel, et par conséquent dans +l'existence de l'Être nécessaire, dans lequel l'essence renferme +l'existence, ou dans lequel il suffit d'être possible pour être +actuel[378]. + + [Note 378: _Théod._, § 184, p. 561b;--_Ibid._, § 189, p. + 562b;--_Ibid._, § 335, p. 601b.] + +45. Ainsi Dieu seul (ou l'Être nécessaire) a ce privilège, qu'il faut +qu'il existe, s'il est possible. Et comme rien ne peut empêcher la +possibilité de ce qui n'enferme aucunes bornes, aucune négation et par +conséquence aucune contradiction, cela seul suffit pour connaître +l'Existence de Dieu _a priori_[379]. Nous l'avons prouvée aussi par la +réalité des vérités éternelles. Mais nous venons de la prouver aussi _a +posteriori_ puisque des êtres contingents existent, lesquels ne +sauraient avoir leur raison dernière ou suffisante que dans l'Être +nécessaire, qui a la raison de son existence en lui-même[380]. + + [Note 379: V. _sup._, p. 64-65, l'exposition de cet argument. + Leibniz le renouvelle de deux façons: 1° en essayant de montrer la + possibilité de l'Être infini; 2° en s'appuyant sur la nature des + possibles, qui enveloppent, d'après lui, une tendance essentielle à + l'existence effective.] + + [Note 380: Leibniz résume ici sa démonstration de l'existence de + Dieu, en indiquant les deux sources très distinctes auxquelles il + l'a puisée.] + +46. Cependant il ne faut point s'imaginer avec quelques-uns, que les +vérités éternelles étant dépendantes de Dieu, sont arbitraires et +dépendent de sa volonté, comme Des Cartes paraît l'avoir pris et puis +Monsieur Poiret. Cela n'est véritable que des vérités contingentes dont +le principe est la _convenance_ ou le choix du _meilleur_, au lieu que +les vérités nécessaires dépendent uniquement de son entendement et en +sont l'objet interne[381]. + + [Note 381: _Théod._, § 180-184, p. 559a-561b;--_Ibid._, § 185, p. + 561b-562a;--_Ibid._, § 335, p. 601b;--_Ibid._, § 351, p. 605b-606a: + «... M. Bayle a soupçonné que le nombre des dimensions de la matière + dépendait du choix de Dieu, comme il a dépendu de lui de faire ou de + ne point faire que les arbres produisissent des animaux. En effet, + que savons-nous, s'il n'y a point des Globes Planétaires, ou des + Terres placées dans quelque endroit plus éloigné de l'Univers, où la + fable des Bernacles d'Écosse (oiseaux qu'on disait naître des + arbres) se trouve véritable, et s'il n'y a pas même des pays, où + l'on pourrait dire: + + ..... populos umbrosa creavit Fraxinus, et foeta viridis puer excidit + almo. + + Mais il n'en est pas ainsi des dimensions de la matière: le nombre + ternaire est déterminé, non pas par la raison du meilleur, mais par + la nécessité géométrique: c'est parce que les géomètres ont pu + démontrer qu'il n'y a que trois lignes perpendiculaires qui puissent + se couper dans un même point.» Il est intéressant de voir soulever + et débattre, en plein XVIIe siècle, cette question de la géométrie à + plus de trois dimensions, qui a passionné et passionne encore + certains philosophes et mathématiciens de notre temps.--_Ibid._, § + 380, p. 614;--V. _sup._, p. 54-55.] + +47. Ainsi Dieu seul est l'unité primitive ou la substance simple +originaire, dont toutes les Monades créées ou dérivatives sont des +productions, et naissent, pour ainsi dire, par des fulgurations +continuelles de la Divinité de moment en moment, bornées par la +réceptivité de la créature à laquelle il est essentiel d'être +limitée[382]. + + [Note 382: _Théod._, § 382-391, p. 614b et sqq.;--_Ibid._, § 398, p. + 618b;--_Ibid._, § 395, p. 617b--618a;--_sup._, p. 119 et 121.] + +48. Il y a en Dieu la _Puissance_, qui est la source de tout, puis la +_Connaissance_, qui contient le détail des Idées, et enfin la _Volonté_, +qui fait les changements ou productions selon le principe du +meilleur[383]. Et c'est ce qui répond à ce qui dans les Monades créées +fait le sujet ou la base, la faculté perceptive et la faculté +appétitive. Mais en Dieu ces attributs sont absolument infinis ou +parfaits[384], et dans les Monades créées ou dans les Entéléchies (ou +_perfectihabies_, comme Hermolaüs Barbarus traduisait ce mot) ce n'en +sont que des imitations à mesure qu'il y a de la perfection. + + [Note 383: _Théod._, § 7, p. 506a: «Cet égard ou rapport d'une + substance existante à de simples possibilités ne peut être autre + chose que l'acte de la volonté qui choisit. Et c'est la puissance de + cette substance, qui en rend la volonté efficace. La puissance va à + l'être, la sagesse ou l'entendement au vrai, et la volonté au + bien.»--_Ibid._, § 149-150, p. 548b-549a] + + [Note 384: _Théod._, préf., p. 469a: «Les perfections de Dieu sont + celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes: il est un + Océan, dont nous n'avons reçu que des gouttes: il y a en nous + quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté; mais elles + sont toutes entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie + nous enchantent, la Peinture et la Musique en sont des échantillons; + Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions, + il fait l'harmonie universelle: toute la beauté est un épanchement + de ses rayons.» Leibniz humanise non seulement la nature, mais + encore la Divinité. Dieu a tout fait selon son image et + ressemblance, bien qu'à des degrés infiniment divers.] + +49. [385]La créature est dite _agir_ au dehors en tant qu'elle a de la +perfection, et _pâtir_ d'une autre en tant qu'elle est imparfaite. Ainsi +l'on attribue l'_action_ à la Monade en tant qu'elle a des perceptions +distinctes, et la _passion_ en tant qu'elle en a de confuses[386]. + + [Note 385: Leibniz entre ici dans la troisième partie de la + _Monadologie_, qui a pour objet l'univers, considéré comme l'oeuvre + de Dieu. Et du n° 49 au n° 55, il expose les deux principes qui + dominent le sujet tout entier, et qui sont les suivants: 1° les + monades, en vertu de leur activité exclusivement immanente, ne + peuvent avoir qu'une influence _idéale_ les unes sur les autres; 2° + Dieu, en vertu de sa sagesse et de sa bonté, ne peut choisir, dans + l'infinité des univers possibles, que celui qui réunit le plus de + perfection.] + + [Note 386: _Théod._, § 32, p. 513a;--_Ibid._, § 66, p. 521a: «Entant + que l'âme a de la perfection, et des pensées distinctes, Dieu a + accommodé le corps à l'âme, et a fait par avance que le corps est + poussé à exécuter ses ordres: et entant que l'âme est imparfaite, et + que ses perceptions sont confuses, Dieu a accommodé l'âme au corps, + en sorte que l'âme se laisse incliner par les passions qui naissent + des représentations corporelles: ce qui fait le même effet, et la + même apparence, que si l'un dépendait de l'autre immédiatement, et + par le moyen d'une influence physique.»--_Ibid._, § 386, p. 615.] + +50. Et une créature est plus parfaite qu'une autre en ce, qu'on trouve +en elle ce qui sert à rendre raison _a priori_ de ce qui se passe dans +l'autre, et c'est par là, qu'on dit, qu'elle agit sur l'autre[387]. + + [Note 387: _Théod._, p. 521a, 66.] + +51. Mais dans les substances simples ce n'est qu'une influence idéale +d'une Monade sur l'autre, qui ne peut avoir son effet que par +l'intervention de Dieu, en tant que dans les idées de Dieu une Monade +demande avec raison, que Dieu en réglant les autres dès le commencement +des choses, ait égard à elle. Car puisqu'une Monade créée ne saurait +avoir une influence physique sur l'intérieur de l'autre, ce n'est que +par ce moyen, que l'une peut avoir de la dépendance de l'autre[388]. + + [Note 388: _Théod._, § 9, p. 506b: «Chaque chose a contribué + _idéalement_ avant son existence à la résolution qui a été prise sur + l'existence de toutes les choses.»--_Ibid._, § 54, p. 518a--_Ibid._, + § 65-66, p. 521a;--_Ibid._, § 201, p. 565b;--_Ibid._, _Abrégé_, + Object, 3, p. 625b-626;--_Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 14;--V. + _sup_., p. 17 et sqq.] + +52. Et c'est par là, qu'entre les créatures les actions et passions sont +mutuelles. Car Dieu, comparant deux substances simples, trouve en +chacune des raisons, qui l'obligent à y accommoder l'autre; et par +conséquent ce qui est actif à certains égards, est passif suivant un +autre point de considération: _actif_ en tant, que ce qu'on connaît +distinctement en lui, sert à rendre raison de ce qui se passe dans un +autre, et _passif_ en tant, que la raison de ce qui se passe en lui, se +trouve dans ce qui se connaît distinctement dans un autre[389]. + + [Note 389: _Théod._, § 66, p. 521a.] + +53. Or, comme il y a une infinité d'univers possibles dans les Idées de +Dieu et qu'il n'en peut exister qu'un seul, il faut qu'il y ait une +raison suffisante du choix de Dieu, qui le détermine à l'un plutôt qu'à +l'autre[390]. + + [Note 390: _Théod._, § 8, p. 506a: «Cette suprême sagesse, jointe à + une bonté qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de + choisir le meilleur.»--_Ibid._, § 10, p. 506b-507a;--_Ibid._, § 44, + p. 515b-516a;--_Ibid._, § 173, p. 557;--_Ibid._, § 196 et sqq., p. + 564a;--_Ibid._, § 225, p. 573a;--_Ibid._, § 414-416, p. 622b--623.] + +54. Et cette raison ne peut se trouver que dans la _convenance_, dans +les degrés de perfection, que ces Mondes contiennent, chaque possible +ayant droit de prétendre à l'existence à mesure de la perfection qu'il +enveloppe[391]. + + [Note 391: _Théod._, § 74, p. 522b;--_Ibid._, § 167, p. + 553b-554a;--_Ibid_., § 350, p. 605a-605b;--_Ibid._, § 201, p. + 565b-566a. «L'on peut dire qu'aussitôt que Dieu a décerné de créer + quelque chose, il y a un combat entre tous les possibles, tous + prétendants à existence, et que ceux qui joints ensemble produisent + le plus de _réalité_, le plus de _perfection_, le plus + d'_intelligibilité_ l'emportent. Il est vrai que ce combat ne peut + être qu'idéal, c'est-à-dire il ne peut être qu'un conflit de raisons + dans l'entendement le plus parfait; qui ne peut manquer d'agir de la + manière la plus parfaite, et par conséquent de choisir le + mieux.»--_Ibid_., § 130, p. 541;--_Ibid._, § 352, p. 606;--_Ibid._, + § 345, p. 604a;--_Ibid_., § 354, p. 607a--V. _sup._, p. 121-123.] + +55. Et c'est ce qui est la cause de l'existence du Meilleur, que la +sagesse fait connaître à Dieu, que sa bonté le fait choisir, et que sa +puissance le fait produire[392]. + + [Note 392: _Théod._, § 8, p. 506;--_Ibid._, § 78, p. + 523b--524a;--_Ibid._, § 80, p. 524;--_Ibid._, § 84, p. + 525;--_Ibid._, § 119, p. 535;--_Ibid._, § 204, p. 566;--_Ibid._, § + 206, p. 567;--_Ibid_., § 208, p. 568a;--_Ibid._, _Abrégé_, object. + 1, object. 8, p. 624a et 628a.] + +56. [393]Or cette _liaison_ ou cet accommodement de toutes les choses +créées à chacune, et de chacune à toutes les autres, fait que chaque +substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et +qu'elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de l'univers[394]. + + [Note 393: Les principes précédents une fois posés, Leibniz pénètre + dans le coeur de la question et détermine successivement: Quel est, + d'après sa théorie, le rapport du simple au simple (Prop. 56-60); + quel est le rapport du composé au composé (Prop. 61); et quel est le + rapport du simple au composé (Prop. 62-81).] + + [Note 394: _Théod._, § 130, p. 541;--_Ibid._, § 360, p. 608;--_Syst. + nouv. de la nature_, p. 127b, 14: «Et c'est ce qui fait que chacune + de ces substances, représentant exactement tout l'Univers à sa + manière, et suivant un certain point de vue; et les perceptions ou + expressions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé, en + vertu de ses propres loix, comme dans le monde à part, et comme s'il + n'existait rien que Dieu et elle, (pour me servir de la manière de + parler d'une certaine personne d'une grande élévation d'esprit, dont + la sainteté est célébrée); il y aura un parfait accord entre toutes + ces substances, qui fait le même effet qu'on remarquerait si elles + communiquaient ensemble par une transmission des espèces, ou des + qualités que le vulgaire des philosophes imagine.»--_Réplique aux + réflexions de Bayle_, p. 185b;--V. _sup._, p. 19 et sqq.] + +57. Et comme une même ville regardée de différents côtés paraît toute +autre et est comme multipliée perspectivement; il arrive de même, que +par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de +différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d'un seul +selon les différents points de vue de chaque Monade[395]. + + [Note 395: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 717a, 12: «Il + suit encore de la perfection de l'Auteur suprême, que non seulement + l'ordre de l'univers entier est le plus parfait qui se puisse, mais + aussi que chaque miroir vivant représentant l'univers suivant son + point de vue, c'est-à-dire, que chaque _Monade_, chaque _centre + substantiel_, doit avoir ses perceptions et ses appétits les mieux + réglés qu'il est compatible avec tout le reste.»] + +58. Et c'est le moyen d'obtenir autant de variété qu'il est possible, +mais avec le plus grand ordre qui se puisse, c'est-à-dire c'est le moyen +d'obtenir autant de perfection qu'il se peut[396]. + + [Note 396: _Théod._, § 120, p. 536b-537b;--_Ibid._, § 124, p. + 539a--540a;--_Ibid._, § 241 et sqq., p. 577;--_Ibid._, § 214, p. + 570;--_Ibid_., § 243, p. 577b-578a;--_Ibid._, § 275, p. 586b. Tontes + ces références portent sur le problème du mal que suggère tout + naturellement la théorie du meilleur des mondes.--V. aussi _sup._, + p. 72 et sqq.] + +59. Aussi n'est-ce que cette hypothèse (que j'ose dire démontrée) qui +relève, comme il faut, la grandeur de Dieu[397]; c'est ce que Monsieur +Bayle reconnut lorsque, dans son Dictionnaire (article _Rorarius_), il y +fit des objections, où même il fut tenté de croire, que je donnais trop +à Dieu, et plus qu'il n'est possible[398]. Mais il ne put alléguer +aucune raison pourquoi cette harmonie universelle, qui fait que toute +substance exprime exactement toutes les autres par les rapports qu'elle +y a, fût impossible[399]. + + [Note 397: _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 186a.] + + [Note 398: Dans une note de l'article _Rorarius_, Bayle adresse deux + critiques à Leibniz. Il prétend d'abord que le système de l'harmonie + préétablie n'est qu'une autre forme de l'occasionnalisme. «La vertu + interne et active, dit-il, communiquée aux formes des corps, selon + M. Leibnitz, connaît-elle la suite d'actions qu'elle doit produire? + Nullement; car nous savons par expérience que nous ignorons si, dans + une heure, nous aurons telles ou telles perceptions; il faudrait + donc que les formes fussent dirigées par quelque principe externe + dans la production de leurs actes. Cela ne serait-il pas le _Deus ex + machina_, tout de même que dans le système des causes + occasionnelles?»--V. aussi _Théod._, p. 619b, 402. En second lieu, + Bayle observe que, dans la théorie leibnizienne, le corps ne sert de + rien, puisque l'âme se développe d'elle-même, comme s'il n'y en + avait pas.] + + [Note 399: _Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 15.] + +60. On voit d'ailleurs dans ce que je viens de rapporter, les Raisons _a +priori_ pourquoi les choses ne sauraient aller autrement. Parce que Dieu +en réglant le tout a un égard à chaque partie, et particulièrement à +chaque Monade, dont la nature étant représentative, rien ne la saurait +borner à ne représenter qu'une partie des choses[400]; quoiqu'il soit +vrai, que cette représentation n'est que confuse dans le détail de tout +l'univers, et ne peut être distincte que dans une petite partie des +choses, c'est-à-dire dans celles, qui sont ou les plus prochaines ou les +plus grandes par rapport à chacune des Monades; autrement chaque Monade +serait une Divinité. Ce n'est pas dans l'objet, mais dans la +modification de la connaissance de l'objet, que les Monades sont +bornées. Elles vont toutes confusément à l'infini, au tout, mais elles +sont limitées et distinguées par les degrés des perceptions +distinctes[401]. + + [Note 400: Il y a une raison pour que les Monades créées aient des + idées confuses: c'est la résistance de la matière. Mais il n'y en a + pas pour que leur vue soit limitée à telle zone de l'univers plutôt + qu'à telle autre. Et, par conséquent, il faut, en vertu de la loi du + meilleur, qu'elles enveloppent le monde entier dans le champ de + leurs représentations (V. sur ce point _Réplique aux réflexions de + Bayle_, p. 187).] + + [Note 401: Le raisonnement que fait Leibniz du n° 56 au n° 60 est le + suivant: Le meilleur des mondes est aussi le plus beau. Et le plus + beau des mondes est celui qui a le plus de réalité avec le plus + d'unité et de variété. Or ces conditions se trouvent réalisées, si + chaque monade connaît l'univers d'un point de vue spécial; car alors + on a un nombre infini de représentations infiniment variées d'un + seul et même objet, qui est le monde entier.] + +61. Et les composés symbolisent en cela avec les simples[402]. Car comme +tout est plein, ce qui rend toute la matière liée, et comme dans le +plein tout mouvement fait quelque effet sur les corps distans à mesure +de la distance, de sorte que chaque corps est affecté non seulement par +ceux qui le touchent, et se ressent en quelque façon de tout ce qui leur +arrive, mais aussi par leur moyen se ressent de ceux qui touchent les +premiers dont il est touché immédiatement:--il s'ensuit, que cette +communication va à quelque distance que ce soit. Et par conséquent tout +corps se ressent de tout ce qui se fait dans l'univers; tellement que +celui, qui voit tout, pourrait lire dans chacun ce qui se fait partout +et même ce qui s'est fait ou se fera, en remarquant dans le présent ce +qui est éloigné, tant selon les tems que selon les lieux: {~GREEK SMALL +LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL +LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK +SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER +KAPPA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH +TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL +LETTER ALPHA~}, disait Hippocrate[403]. Mais une âme ne peut lire en +elle-même que ce qui y est représenté distinctement; elle ne saurait +développer tout d'un coup tous ses replis, car ils vont à l'infini. + + [Note 402: _Symboliser_, pris au neutre, est un vieux mot qui + signifie: avoir du rapport avec.] + + [Note 403: Ce n'est point de l'univers qu'il s'agit ici; car + l'univers ne comprend par lui-même que des substances simples, + intangibles et closes. Leibniz veut parler de la représentation de + l'univers. C'est seulement en nous qu'il y a du composé. Les + agrégats ont une existence toute _phénoménale_.] + +62. Ainsi quoique chaque Monade créée représente tout l'univers, elle +représente plus distinctement le corps, qui lui est affecté +particulièrement et dont elle fait l'Entéléchie; et comme ce corps +exprime tout l'univers par la connexion de toute la matière dans le +plein[404], l'âme représente aussi tout l'univers en représentant ce +corps, qui lui appartient d'une manière particulière[405]. + + [Note 404: C'est ce qu'exprime la proposition précédente: «Tout + corps, y est-il dit, se ressent de tout ce qui se fait dans + l'univers; tellement que celui, qui voit tout, pourrait lire dans + chacun ce qui se fait partout, et même ce qui s'est fait et se fera, + en remarquant dans le présent ce qui est éloigné, tant selon les + tems que selon les lieux.»] + + [Note 405: _Théod._, § 400, p. 618[1]b-619a.--Ainsi «on pourrait + connaître la beauté de l'Univers dans chaque âme, si l'on pouvait + déplier tous ses replis, qui ne se développent sensiblement qu'avec + le tems» (_Principes de la nature et de la grâce_, p. 717a, 13). Par + contre, «tout ce que l'ambition, ou autre passion fait faire à l'âme + de César, est aussi représenté dans son corps: et tous les + mouvements de ces passions viennent des impressions des objets + joints aux mouvements internes; et le corps est fait en sorte que + l'âme ne prend jamais de résolution que les mouvements du corps ne + s'y accordent, les raisonnements même les plus abstraits y trouvant + leur jeu, par le moyen des caractères qui les représentent a + l'imagination» (_Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 185).--V. + _sup._, p. 19-22.] + +63. Le corps appartenant à une Monade, qui en est l'Entéléchie ou l'Âme, +constitue avec l'Entéléchie ce qu'on peut appeler un _vivant_, et avec +l'âme ce qu'on appelle un _animal_. Or ce corps d'un vivant ou d'un +animal est toujours organique; car toute Monade étant un miroir de +l'univers à sa mode, et l'univers étant réglé dans un ordre parfait, il +faut qu'il y ait aussi un ordre dans le représentant, c'est-à-dire dans +les perceptions de l'âme et par conséquent dans le corps, suivant lequel +l'univers y est représenté[406]. + + [Note 406: _Théod._, § 403, 619b-620a.--Il faut qu'il y ait un ordre + dans l'assemblage des parties du corps, puisqu'il y en a un dans la + représentation que l'âme se fait de l'univers. Le corps est donc + organisé. Il l'est toujours; et plus son organisation est parfaite, + plus l'âme, comme on l'a vu à la proposition 28, s'élève aisément du + confus au distinct.] + +64. Ainsi chaque corps organique d'un vivant est une espèce de Machine +divine, ou d'un automate naturel, qui surpasse infiniment tous les +automates artificiels. Parce qu'une Machine, faite par l'art de l'homme, +n'est pas Machine dans chacune de ses parties, par exemple la dent d'une +roue de laiton a des parties ou fragmens, qui ne nous sont plus quelque +chose d'artificiel et n'ont plus rien qui marque de la machine par +rapport à l'usage, où la roue était destinée. Mais les machines de la +nature, c'est-à-dire les corps vivans, sont encore machines dans leurs +moindres parties jusqu'à l'infini[407]. + + [Note 407: Un organisme donné enveloppe une infinité de petits + organismes, dont chacun à son tour en enveloppe une infinité + d'autres, et ainsi de suite, sans qu'on puisse jamais trouver, comme + dans une roue de laiton, des fragments qui soient bruts, + c'est-à-dire dépourvus de toute marque de finalité.] + + +C'est ce qui fait la différence entre la Nature et l'Art, c'est-à-dire, +entre l'art Divin et le nôtre[408]. + + [Note 408: _Théod._, § 134, p. 543b-544a;--_Ibid._, § 146, p. + 547b;--_Ibid._, § 194, p. 563b;--_Ibid., §_ 403, p. 610b-620a.] + +65. Et l'auteur de la nature a pu practiquer cet artifice Divin et +infiniment merveilleux, parce que chaque portion de la matière n'est pas +seulement divisible à l'infini, comme les anciens l'ont reconnu, mais +encore sous-divisée actuellement sans fin, chaque partie en parties, +dont chacune a quelque mouvement propre: autrement il serait impossible +que chaque portion de la matière pût exprimer tout l'univers[409]. + + [Note 409: V. _Prélim._ (disc. d. l. conformité...), § 70, p. + 498b-499a;--_Théod_., § 195, p. 564. «Il y a une infinité de + créatures dans la moindre parcelle de la matière, à cause de la + division actuelle du continuum à l'infini.» + + Leibniz donne ici la preuve de l'infinité des organismes que + contient chaque corps; et voici en quoi elle consiste: Tout corps + est organique; et la raison, c'est que le corps est le moyen dont + l'âme se sert pour se représenter l'univers qui est _ordonné_. + D'autre part, tout corps comprend un nombre infini de parties + actuelles. C'est ce que fait voir la _divisibilité_ de toute portion + de matière à l'infini; car on ne divise que ce qui a déjà des + parties actuelles. C'est aussi ce que révèle le _rapport_ que + soutient toute portion de la matière avec le reste de l'univers. En + effet, comme on l'a vu plus haut (prop. 60), toute portion de la + matière exprime l'univers qui est infini; or comment pourrait-elle + l'exprimer, si elle n'avait elle-même un nombre infini d'éléments? + Il faut donc bien que tout organisme enveloppe une infinité d'autres + organismes.--V. _sup._, p. 13 et sqq., p. 19-22.--V. aussi la + modification apportée à cette thèse de l'_infinité actuelle_ par Ch. + Renouvier, _Nouv. Monadologie_, pp. 2, 13, 15, 16, Paris, 1899.] + +66. Par où l'on voit, qu'il y a un Monde de Créatures, de vivans, +d'animaux, d'Entéléchies, d'âmes dans la moindre partie de la matière. + +67. Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein +de plantes, et comme un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de +la plante, chaque membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs est +encore un tel jardin ou un tel étang. + +68. Et quoique la terre et l'air interceptés entre les plantes du +jardin, ou l'eau interceptée entre les poissons de l'étang, ne soient +point plante ni poisson, ils en contiennent pourtant encore, mais le +plus souvent d'une subtilité à nous imperceptible. + +69. Ainsi il n'y a rien d'inculte, de stérile, de mort dans l'univers, +point de chaos, point de confusions qu'en apparence; à peu près comme il +en paraîtrait dans un étang à une distance, dans laquelle on verrait un +mouvement confus et grouillement pour ainsi dire de poissons de l'étang, +sans discerner les poissons mêmes[410]. + + [Note 410: _Préf._ ***, 5, _b_ *** _b_, p. 475b, p. 477b.] + +70. On voit par là, que chaque corps vivant a une Entéléchie dominante +qui est l'âme dans l'animal; mais les membres de ce corps vivant sont +pleins d'autres vivans, plantes, animaux, dont chacun a encore son +Entéléchie ou son âme dominante[411]. + + [Note 411: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 714b: «Chaque + substance simple ou _Monade_, qui fait le centre d'une substance + composée, (comme par exemple, d'un animal) et le principe de son + _unicité_, est environnée d'une _masse_ composée par une infinité + d'autres _Monades_, qui constituent le _corps propre_ de cette + _Monade centrale_, suivant les affections duquel elle représente, + comme dans une manière de centre, les choses qui sont hors d'elle.» + Il s'agit ici du corps, considéré d'une manière absolue, ou plutôt + de son fondement dans la réalité des choses extérieures; et non du + corps proprement dit, qui, pour Leibniz, n'est qu'un phénomène + «comme l'arc-en-ciel».--(V. _sup._, p. 22.)] + +71. Mais il ne faut point s'imaginer avec quelques-uns, qui avaient mal +pris ma pensée, que chaque âme a une masse ou portion de la matière +propre ou affectée à elle pour toujours, et qu'elle possède par +conséquent d'autres vivans inférieurs, destinés toujours à son service. +Car tous les corps sont dans un flux perpétuel comme des rivières, et +des parties y entrent et en sortent continuellement. + +72. Ainsi l'Âme ne change de corps que peu à peu et par degrés, de sorte +qu'elle n'est jamais dépouillée tout d'un coup de tous ses organes; et +il y a souvent métamorphose dans les animaux, mais jamais Métempsychose, +ni transmigration des Âmes[412]: il n'y a pas non plus des _âmes_ tout à +fait _séparées_, ni de génies sans corps. Dieu seul en est détaché +entièrement[413]. + + [Note 412: V. _Sup._, p. 147, notes.] + + [Note 413: _Théod._, § 90, p. 527b;--_Ibid._, § 124, p. 540a;--V. + _sup._, p. 147, notes.] + +73. C'est ce qui fait aussi qu'il n'y a jamais ni génération entière, ni +mort parfaite prise à la rigueur, consistant dans la séparation de +l'âme. Et ce que nous appelons _générations_ sont des développements et +des accroissements; comme ce que nous appelons _morts_, sont des +enveloppements et des diminutions. + +74. Les philosophes ont été fort embarrassés sur l'origine des formes, +Entéléchies ou Âmes: mais aujourd'hui lorsqu'on s'est aperçu par des +recherches exactes, faites sur les plantes, les insectes et les animaux, +que les corps organiques de la nature ne sont jamais produits d'un Chaos +ou d'une putréfaction, mais toujours par des semences, dans lesquelles +il y avait sans doute quelque _préformation_, on a jugé que non +seulement le corps organique y était déjà avant la conception, mais +encore une âme dans ce corps et en un mot l'animal même, et que par le +moyen de la conception cet animal a été seulement disposé à une grande +transformation pour devenir un animal d'une autre espèce. On voit même +quelque chose d'approchant hors de la génération, comme lorsque les vers +deviennent mouches et que les chenilles deviennent papillons[414]. + + [Note 414: _Théod._, § 86, p. 526a;--_Ibid._, § 89, p. + 527a;--_Préf._ ***, 5. _b_ et sqq., p. 475-476;--_Théod._, § 90, p. + 527;--_Ibid._, § 187-188, p. 562;--_Ibid._, § 403, p. + 619--620a;--_Ibid._, § 397, p. 618.] + +75. Les _animaux_, dont quelques uns sont élevés au degré de plus grands +animaux par le moyen de la conception, peuvent être appelés +_spermatiques_; mais ceux d'entre eux qui demeurent dans leur espèce, +c'est-à-dire la plupart, naissent, se multiplient et sont détruits comme +les grands animaux, et il n'y a qu'un petit nombre d'élus, qui passe à +un plus grand théâtre[415]. + + [Note 415: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 715b, 6: «Les + recherches des modernes nous ont appris, et la raison l'approuve, + que les vivants dont les organes nous sont connus, c'est-à-dire, les + plantes et les animaux, ne viennent point d'une putréfaction ou d'un + chaos, comme les anciens l'ont cru, mais de semences _préformées_, + et par conséquent, de la transformation des vivans préexistans. Il y + a de petits animaux dans les semences des grands, qui, par le moyen + de la conception, prennent un revêtement nouveau qu'ils + s'approprient et qui leur donne moyen de se nourrir et de + s'aggrandir, pour passer sur un plus grand théâtre, et faire la + propagation du grand animal. Il est vrai que les âmes des animaux + spermatiques humains ne sont point raisonnables, et ne le deviennent + que lorsque la conception détermine ces animaux à la nature humaine. + Et comme les animaux généralement ne naissent point entièrement dans + la conception ou _génération_, ils ne périssent pas entièrement non + plus dans ce que nous appelons _mort_; car il est raisonnable, que + ce qui ne commence pas naturellement, ne finisse pas non plus dans + l'ordre de la Nature. Ainsi, quittant leur masque ou leur guenille, + ils retournent seulement à un théâtre plus subtil, où ils peuvent + pourtant être aussi sensibles et aussi bien réglés que dans le plus + grand. Et ce qu'on vient de dire des grands animaux a encore lieu + dans la génération et la mort des animaux spermatiques plus petits, + à proportion desquels ils peuvent passer pour grands; car tout va à + l'infini dans la nature.» Leibniz cherche partout les éléments + infinitésimaux, en psychologie et en physiologie, comme en + mathématiques; et partout il tire de cette recherche des idées + fécondes.] + +76. Mais ce n'était que la moitié de la vérité: j'ai donc jugé, que si +l'animal ne commence jamais naturellement, il ne finit pas naturellement +non plus; et que non seulement il n'y aura point de génération, mais +encore point de destruction entière ni mort prise à la rigueur. Et ces +raisonnements faits _a posteriori_ et tirés des expériences s'accordent +parfaitement avec mes principes déduits _a priori_ comme ci-dessus[416]. + + [Note 416: _Théod._, § 90, p. 527.] + +77. Ainsi on peut dire que non seulement l'âme (miroir d'un univers +indestructible) est indestructible, mais encore l'animal même, quoique +sa machine périsse souvent en partie et quitte ou prenne des dépouilles +organiques. + +78. Ces principes m'ont donné moyen d'expliquer naturellement l'union, +ou bien la conformité, de l'âme et du corps organique. L'âme suit ses +propres loix, et le corps aussi les siennes; et ils se rencontrent en +vertu de l'harmonie préétablie entre toutes les substances, puisqu'elles +sont toutes les représentations d'un même univers[417]. + + [Note 417: _Préf_. ***, _b_, p. 475;--_Théod._, § 340, p. + 602b-603a;--_Ibid_., 352-353-358, p. 606a--608a.--Réplique aux + réflexions de Bayle, p. 185b: «Mais outre les principes, qui + établissent les _Monades_, dont les composés ne sont que les + résultats, l'expérience interne réfute la doctrine Épicurienne; + c'est la conscience qui est en nous de ce _Moi_ qui s'aperçoit des + choses qui se passent dans le corps; et la perception ne pouvant + être expliquée par les figures et les mouvements, établit l'autre + moitié de mon hypothèse, et nous oblige d'admettre en nous une + _substance indivisible_, qui doit être la source de ses phénomènes. + De sorte que, suivant cette seconde moitié de mon hypothèse, tout se + fait dans l'âme, comme s'il n'y avait point de corps; de même que + selon la première tout se fait dans le corps, comme s'il n'y avait + point d'âmes.» Encore ici, Leibniz parle des agrégats de monades qui + fondent le corps, non du corps lui-même qui n'est qu'un phénomène, + et qui, par conséquent, tient aux limites de l'activité de + l'âme.--V. aussi _sup._, p. 19-22.] + +79. Les âmes agissent selon les loix des causes finales par +appétitions, fins et moyens. Les corps agissent selon les loix des +causes efficientes ou des mouvemens. Et les deux règnes, celui des +causes efficientes et celui des causes finales sont harmoniques entre +eux[418]. + + [Note 418: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 714b, 3: «Les + perceptions dans la Monade naissent les unes des autres par les loix + des appétits, ou des causes _finales du Bien et du Mal_, qui + consistent dans les perceptions remarquables, réglées ou déréglées, + comme les changements des corps, et les phénomènes au dehors, + naissent les uns des autres par les loix des _causes efficientes_, + c'est-à-dire, des mouvements. Ainsi il y a une harmonie parfaite + entre les perceptions de la _Monade_, et les mouvements des corps, + préétablie d'abord entre le système des causes efficientes, et celui + des causes finales. Et c'est en cela que consiste l'accord et + l'union physique de l'âme et du corps, sans que l'un puisse changer + les loix de l'autre.»] + +80. Des Cartes a reconnu, que les âmes ne peuvent point donner de la +force aux corps, parce qu'il y a toujours la même quantité de force dans +la matière. Cependant il a cru que l'âme pouvait changer la direction +des corps. Mais c'est parce qu'on n'a point su de son tems la loi de la +nature, qui porte encore la conservation de la même direction totale +dans la matière. S'il l'avait remarquée, il serait tombé dans mon +système de l'Harmonie préétablie[419]. + + [Note 419: _Préf._ ****_. p. 477a;--_Théod._, § 22, p. + 510;--_Ibid._, § 59, p. 519; _Ibid._, § 60, 61, 62, 66, p. + 519b-521a;--_Ibid._, § 345-346 et sqq.; p. 604;--_Ibid._, § 354-355, + p. 607.--_Sup._, p. 32-34.--Ce qu'il y a de permanent dans + l'univers, d'après Leibniz, ce n'est point le mouvement (_mv_), + comme le voulait Descartes; c'est la force vive (_mv2_). Chacun sait + combien l'on a bataillé à notre époque sur le rapport de l'_activité + mentale à la mécanique_; et tout ce qui paraît résulter de tant + d'ardentes et pénétrantes discussions, c'est qu'il y «a quelque + chose de constant dans l'activité des corps». La question n'est donc + pas tranchée: _adhuc sub judice lis est_. (V. Fonsegrive, _Essai sur + le libre arbitre_, p. 280 et sqq., Alcan, Paris; Clodius Piat, _la + Liberté_, t. I, p. 108 et sqq., Lethielleux, Paris, 1894; M. + Couailhac, _la Liberté et la Conservation de l'énergie_, p. 118-155, + V. Lecoffre, Paris, 1897. On trouvera dans ces ouvrages le résumé + des débats.)] + +81. Ce système fait, que les corps agissent comme si (par impossible) il +n'y avait point d'Âmes, et que les Âmes agissent comme s'il n'y avait +point de corps, et que tous deux agissent comme si l'un influait sur +l'autre. + +82. Quant aux _Esprits_ ou Âmes raisonnables, quoique je trouve qu'il y +a dans le fond la même chose dans tous les vivans et animaux, comme nous +venons de dire, (savoir que l'Animal et l'Âme ne commencent qu'avec le +monde et ne finissent pas non plus que le monde),--il y a pourtant cela +de particulier dans les Animaux raisonnables, que leurs petits Animaux +spermatiques tant qu'ils ne sont que cela, ont seulement des âmes +ordinaires ou sensitives: mais dès que ceux, qui sont élus, pour ainsi +dire, parviennent par une actuelle conception à la nature humaine, leurs +Âmes sensitives sont élevées au degré de la raison et à la prérogative +des Esprits[420]. + + [Note 420: _Théod._, § 91, p. 527b-528a; _Ibid._, § 397, p. 618.] + +83. Entre autres différences qu'il y entre les Âmes ordinaires et les +Esprits, dont j'en ai déjà marqué une partie, il y a encore celle-ci, +que les âmes en général sont des miroirs vivans ou images de l'univers +des créatures, mais que les esprits sont encore images de la Divinité +même, ou de l'Auteur même de la nature, capables de connaître le système +de l'univers et d'en imiter quelque chose par des échantillons +architectoniques[421], chaque esprit étant comme une petite divinité +dans son département[422]. + + [Note 421: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 717, 14: «Il + (l'esprit) n'est pas seulement un miroir de l'Univers des créatures, + mais encore une image de la Divinité. L'esprit n'a pas seulement une + perception des ouvrages de Dieu; mais il est même capable de + produire quelque chose qui leur ressemble, quoiqu'en petit. Car, + pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans + peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il + faudrait penser longtems pour les trouver quand on veille; notre âme + est _architectonique_ encore dans les actions volontaires, et + découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses + (_vondere, mensura, numero_), elle imite dans son département, et + dans son petit Monde où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu + a fait dans le grand.»] + + [Note 422: _Théod._, § 147, p. 548a: «Il (Dieu) le laisse faire en + quelque sorte dans son petit département, _ut Spartam quam nactus + est ornet_. C'est là où le franc arbitre joue son jeu... L'homme est + donc comme un petit dieu dans son propre Monde, ou Microcosme, qu'il + gouverne à sa mode: il y fait merveilles quelquefois, et son art + imite souvent la nature... Mais il fait aussi de grandes fautes, + parce qu'il s'abandonne aux passions, et parce que Dieu l'abandonne + à son sens... L'homme s'en trouve mal, à mesure qu'il a tort; mais + Dieu, par un art merveilleux, tourne tous les défauts de ces petits + Mondes au plus grand ornement de son grand Monde.» L'homme, comme + Dieu, a l'éternel en perspective. L'homme, comme Dieu, fait des + inventions, soit en «comparant les possibles», soit par le jet + spontané des idées dont son âme est la source; et ces inventions + changent peu à peu la surface de la terre qu'il a reçu la mission de + conquérir. L'homme, ainsi que Dieu, a pour tendance fondamentale + l'amour rationnel du meilleur; et il s'en approche de plus en plus, + à travers ses défections, comme par une série d'arabesques + concentriques.] + +84. C'est ce qui fait que les esprits sont capables d'entrer dans une +manière de société avec Dieu[423], et qu'il est à leur égard non +seulement ce qu'un inventeur est à sa machine (comme Dieu l'est par +rapport aux autres créatures) mais encore ce qu'un Prince est à ses +sujets et même un père à ses enfants[424]. + + [Note 423: V. _Syst. nouv, de la nature_, p. 126; _Comment. de anima + brutorum_, p. 465b, XV; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, V. _Principes + de la nature et de la grâce_, p. 717b, 15.] + + [Note 424: _Syst. nouv. de la nature_, p. 125a: «C'est pourquoi Dieu + gouverne les esprits, comme un Prince gouverne ses sujets, et même + comme un père a soin de ses enfans; au lieu qu'il dispose des autres + substances, comme un Ingénieur manie ses machines.»] + +85. D'où il est aisé de conclure que l'assemblage de tous les Esprits +doit composer la _Cité de Dieu_[425], c'est-à-dire le plus parfait État +qui soit possible sous le plus parfait des Monarques[426]. + + [Note 425: Ce mot, pris de saint Augustin, a, dans la langue de + Leibniz, un sens nouveau: il signifie le règne des volontés, ce que + Kant appelle le «règne des fins».] + + [Note 426: _Théod._, § 146, p. 547b--548a;--_Ibid._, _object_. 2, p. + 625.] + +86. Cette Cité de Dieu, cette Monarchie véritablement universelle est un +Monde Moral dans le monde Naturel, et ce qu'il y a de plus élevé et de +plus divin dans les ouvrages de Dieu: et c'est en lui que consiste +véritablement la gloire de Dieu[427], puisqu'il n'y en aurait point, si +sa grandeur et sa bonté n'étaient pas connues et admirées par les +esprits: c'est aussi par rapport à cette Cité divine, qu'il a proprement +de la Bonté[428], au lieu que sa sagesse et sa puissance se montrent +partout. + + [Note 427: _Théod._, p. 523b-524a, 78: «À la vérité, Dieu formant le + dessein de créer le Monde, s'est proposé uniquement de manifester et + de communiquer ses perfections de la manière la plus efficace et la + plus digne de sa grandeur, de sa sagesse et de sa bonté...» Il est + comme un grand Architecte, qui se propose pour but la _satisfaction + ou la gloire_ d'avoir bâti un beau palais...» Mais la gloire, ainsi + comprise, ne peut exister que s'il y a des esprits pour concevoir + les oeuvres qui la fondent.] + + [Note 428: _Lettre à M. l'abbé Nicaise_, p. 792: L'amour «a + proprement pour objet des substances susceptibles de la félicité», + c'est-à-dire des esprits.] + +87. Comme nous avons établi ci-dessus une harmonie parfaite entre deux +Règnes naturels, l'un des causes Efficientes, l'autre des Finales, nous +devons remarquer ici encore une autre harmonie entre le règne Physique +de la Nature et le règne Moral de la Grâce[429], c'est-à-dire entre +Dieu, considéré comme Architecte de la Machine de l'univers, et Dieu +considéré comme Monarque de la Cité divine des Esprits[430]. + + [Note 429: Le _règne physique de la nature_ comprend à la fois la + matière et les monades dépourvues de raison. Et, par conséquent, la + finalité y entre déjà et comme par deux portes: elle est la loi qui + préside au développement tout intérieur des monades; de plus, elle + est la loi suivant laquelle Dieu les harmonise du dehors avec leurs + corps respectifs et l'univers, comme on ferait deux horloges. Le + règne moral de la grâce comprend les monades qui se sont élevées + jusqu'à la raison, ou esprits. Ainsi le règne moral de la grâce ne + s'oppose pas au règne physique de la nature, il l'achève: il n'y a + plus en lui que de la finalité, comme dans l'idée distincte il n'y a + plus de matière. «Tout va par degré», et sans rupture, de la nature + à la grâce, ainsi que le veut la loi de continuité.] + + [Note 430: _Théod_., § 62, p. 520;--_Ibid._, § 74, p. 522;--_Ibid_., + § 118, p. 534b-535a;--_Ibid._, § 248, 578b-579a;--_Ibid._, § 112, p. + 533a;--_Ibid._, § 130, p. 541;--_Ibid._, § 247, p. 578b.] + +88. Cette harmonie fait que les choses conduisent à la Grâce par les +voies mêmes de la Nature, et que ce globe par exemple doit être détruit +et réparé par les voies naturelles dans les momens, que le demande le +gouvernement des esprits pour le châtiment des uns et la récompense des +autres[431]. + + [Note 431: _Théod._, § 18 et sqq., p. 508b et sqq.;--_Ibid._, § 110, + p.532b;--_Ibid._, § 244-245, p. 578a;--_Ibid._, § 340, p. + 602b-603a.] + +89. On peut dire encore, que Dieu comme architecte contente en tout Dieu +comme législateur, et qu'ainsi les péchés doivent porter leur peine avec +eux par l'ordre de la nature, et en vertu même de la structure mécanique +des choses; et que de même les belles actions s'attireront leurs +récompenses par des voies machinales par rapport aux corps, quoique cela +ne puisse et ne doive pas arriver toujours sur le champ. + +90. Enfin sous ce gouvernement parfait il n'y aurait point de bonne +Action sans récompense, point de mauvaise sans châtiment; et tout doit +réussir au bien des bons[432], c'est-à-dire de ceux, qui ne sont point +des mécontens dans ce grand État, qui se fient à la Providence, après +avoir fait leur devoir, et qui aiment et imitent comme il faut l'Auteur +de tout bien, se plaisant dans la considération de ses perfections +suivant la nature du _pur amour_ véritable, qui fait prendre plaisir à +la félicité de ce qu'on aime[433]. C'est ce qui fait travailler les +personnes sages et vertueuses à tout ce qui paraît conforme à la volonté +divine[434] présomtive ou antécédente, et se contenter cependant de ce +que Dieu fait arriver effectivement par sa volonté secrète, conséquente +et décisive[435], en reconnaissant, que si nous pouvions entendre assez +l'ordre de l'univers, nous trouverions qu'il surpasse tous les souhaits +des plus sages, et qu'il est impossible de le rendre meilleur qu'il est, +non seulement pour le tout en général, mais encore pour nous mêmes en +particulier, si nous sommes attachés comme il faut à l'Auteur du tout, +non seulement comme à l'Architecte et à la cause efficiente de notre +être, mais encore comme à notre Maître et à la cause finale qui doit +faire tout le but de notre volonté, et peut seul faire notre +bonheur[436]. + + [Note 432: Mais ce n'est pas que l'évolution des lois de la nature + doive parvenir dès la vie présente à cette harmonie totale. Il + faudra que nous quittions «notre guenille» pour voir + l'accomplissement de la justice (V. _sup._, p. 85-86).] + + [Note 433: V. _sup._, p. 84.] + + [Note 434: «... Quand on est bien pénétré des grandes vérités de la + providence de Dieu et de l'immortalité de nos âmes, on conte pour + peu de chose les plaisirs, les honneurs et les utilités de cette + vie, qui est si courte et si inégale. Le grand avenir est plus + capable de toucher, et celuy qui connaît assez les perfections + divines pour en être charmé, est parvenu à ce pur amour dont les + motifs sont encor plus nobles que tous les motifs des craintes et + des espérances futures de l'enfer et du paradis détachées de la + possession de Dieu» _Réflexions sur l'art de connaître les hommes_, + p. 142-143.] + + [Note 435: Cette distinction entre la volonté _antécédente_ et la + volonté _conséquente_ est prise de saint Thomas d'Aquin (_S. th._, + I, XIX, 6, ad 1; _De veritate_, XXIII, _a_, 3, _c_). Mais Leibniz + l'exprime d'une manière assez neuve. «Dans le sens général, + écrit-il, on peut dire que la volonté consiste dans l'inclination à + faire quelque chose à proportion du bien qu'elle renferme. Cette + volonté est appelée _antécédente_, lorsqu'elle est détachée, et + regarde chaque bien à part en tant que bien.» La «volonté + _conséquente_, finale et décisive, résulte du conflit de toutes les + volontés antécédentes, tant de celles qui tendent vers le bien, que + de celles qui repoussent le mal: comme dans la mécanique le + mouvement composé résulte de toutes les tendances qui concourent + dans un même mobile, et satisfait également à chacune, autant qu'il + est possible de faire tout à la fois» (_Théod._, p. 510b, 22; + _--Ibid_., p. 535b, 119).] + + [Note 436: _Théod._, § 134 fin, p. 544a: «Ainsi la nature même des + choses porte que cet ordre de la cité divine, que nous ne voyons pas + encore ici-bas, soit un objet de notre foi, de notre espérance, de + notre confiance en Dieu. S'il y en a qui en jugent autrement, tant + pis pour eux...»--_Préf._, 4 _a b_, p. 469;--_Théod._, § 278, p. + 587a. Ces deux derniers textes portent sur l'amour de Dieu: ils en + montrent la nature et l'efficacité morales.] + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ + +I.--IDÉE MAITRESSE. + +II--La substance.--Nature de la substance.--Pluralité des +substances.--Communication des substances. + +III.--L'âme.--Origine des représentations.--Leurs rapports.--Leur valeur +objective.--Existence de la liberté.--Nature de la liberté.--Éducation +de la liberté. + +IV.--Dieu.--Existence de Dieu.--Le meilleur des mondes.--Origine du mal. + +V.--Le bien.--Idée de bonheur.--Idée de la valeur des choses.--Les +mobiles de nos actions. + + MONADOLOGIE + +I.--Notice. + +II.--Texte et notes. + + + + +_____________________________________________ +Tours, imp. Deslisle Frères, 6, rue Gambetta. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La monadologie (1909), by +Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MONADOLOGIE (1909) *** + +***** This file should be named 17641-8.txt or 17641-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/4/17641/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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