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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies populaires Serbes + Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes + +Author: Auguste Dozon + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17540] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES POPULAIRES SERBES *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +POÉSIES POPULAIRES SERBES + + * * * * * + +CHANTS HEROÏQUES + +CHANTS DOMESTIQUES ET CHANSONS + + PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOM + 55, QUAI DES AUGUSTINS. + +POÉSIES POPULAIRES SERBES + +TRADUITES SUR LES ORIGINAUX AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES + +PAR + +AUGUSTE DOZON + +CHANCELIER DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A BELGRAD + + Les Serbes, ce peuple enfermé dans son passé, destiné à être + musicien et poëte de toute la race slave, sans savoir même qu'il + deviendrait un jour la plus grande gloire littéraire des Slaves. + + MICKIEWICZ, _Les Slaves_ T. I p. 331 + + PARIS + E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR + PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS + +1859 + +A AUG. BRIZEUX ET AUG. BARBIER. + + +_Mon cher Barbier, + +Lorsque j'eus d'abord la pensée d'inscrire en tête de ce livre deux noms +qui m'étaient également chers, celui de Brizeux et le vôtre, Brizeux +était plein de vie; éloigné de lui, je le croyais du moins. Nous le +pleurons aujourd'hui, et les lettres françaises avec nous; au lieu de +serrer la main d'un ami, il ne me reste qu'à honorer la mémoire d'un +poëte. Permettez-moi, mon cher Barbier, de vous associer ici à cette +mémoire; j'y ai un double droit: Vous êtes l'égal de Brizeux par le +talent, et vous voulez bien m'accorder dans votre amitié la même place +que je tenais dans la sienne._ + +A.D. + +_Belgrad, le 1er Septembre 1858._ + + + + +INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS +QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE + +_Agalouk_ (T), dignité et fief d'aga. + +_Belgrad_ (ville blanche), capitale de la principauté de Serbie avec une +forteresse occupée par les Turcs. + +_Bochtchalouk_ (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185). + +_Boiana_, rivière qui traverse Scutari d'Albanie. + +_Bosnie_ (_Bosna_), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et +rivière qui y coule. + +_Boula_, nom que les Serbes donnent aux femmes mariées turques. + +_Bouzdovan_, masse d'armes garnie de nœuds. + +_Brankovitch_, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61). + +_Bulgarie_, province slave de la Turquie. + +_Charatz_ (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch. + +_Choumadia_ (de _chouma_, forêt), partie de la Serbie dans laquelle se +trouve Belgrad. + +_Coucou_, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties). + +_Deh_ (T.), brave, espèce de garde-du-corps, homme d'escorte; _deh-bacha_, +chef des gardes. + +_Dépense_, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot _riznitza_, qui +désigne une chambre où l'on garde l'argent, les habits et les provisions. + +_Despote_, titre des chefs nationaux serbes, après le renversement de +l'empire. + +_Devèi_, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ). + +_Dolman_ (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long +vêtement sans manches. + +_Douchan_ (Étienne), tzar serbe, de 1336 à 1356. + +_Gouslé_ (ce mot est en serbe du féminin pluriel), instrument de musique +à une seule corde, ayant la forme générale d'une guitare, sauf que le +corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc, +il sert uniquement à accompagner la récitation déclamée des poésies +héroïques. + +_Grahovo_, district situé entre l'Hertzégovine et le Montenégro. + +_Haïdouk_ (de l'arabe-turc _haidoud_), bandit, mais, dans la poésie +populaire, sans aucune idée flétrissante, et plutôt dans un sens +héroïque. + +_Harambacha_ (T.), chef de voleurs. + +_Hertzégovine_, province slavo-musulmane de la Turquie. + +_Igoumene_ (ο ηγουμενος), supérieur des couvents du rite +oriental. + +_Ioug_, le sud. _Ioug Bogdan_, beau-père du knèze Lazare. + +_Iounak_, héros, homme brave et accompli, d'où _iounatchka pesma_, chant +héroïque. + +_Iovo_, diminutif de _Iovan_, Jean. + +_Irène_, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-même de 1457 à +1459. + +_Jéna_, femme, d'où _jénska pesma_, chant féminin, par opposition aux +poésies héroïques. + +_Kaloyer_ (καλογερων, en serbe, _kaloudjèr_), moine du rite +oriental. + +_Kalpak_ (T.), bonnet de fourrure, d'où notre mot kolbak. + +_Karageorge_ (en serbe _Karadjordje_). Voir note 10 de la 4e partie, p. +224. + +_Kèrsno-imé_. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.) + +_Kladoucha_, ville de la Croatie turque. + +_Kmète_, chef électif des villages serbes, il y en a ordinairement deux +ou trois. + +_Knèze_, Pendant la domination turque, ce mot désignait les petits chefs +de district, sous sa forme russe, _kniaz_ (que nous rendons par duc), il +est le titre officiel du prince actuel de Serbie. + +_Koçovo_ (de _koç_ merle), grande plaine située dans l'ancienne Serbie, +et où fut livrée contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui +amena la ruine de l'empire serbe. + +_Kolo_, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie, +p. 185). + +_Koula_, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62). + +_Koum_, parrain pour les noces comme pour le baptême. + +_Krouchedol_, monastère de Sirmie. + +_Krouchevatz_, ville de Serbie. + +_Lab_ (le), et la _Sitnitza_, rivières ou ruisseaux qui traversent la +plaine de Koçovo. + +_Lazare Greblianovitch_, tzar ou knèze serbe de 1371 à 1389 (Voir note 2 +de la 1re partie p 69). + +_Lievo_, ville de l'Hertzégovine. + +_Litra_, quart de l'_oka_. + +_Maritza_, l'_Hebrus_ des anciens, et aussi, sans doute par confusion, +quelque rivière qui coule dans la plaine de Koçovo (Voir note 14 de la 2e +partie, p 121). + +_Marko Kralievitch_, personnage historique et héros légendaire serbe. + +_Méhana_ (du persan _mei_ vin, et _khane_ maison), cabaret et petite +auberge de village, en Serbie. + +_Merniavtchevitch_, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frères +(Voir note 1 de la 2e partie p 119). + +_Miliatzka_, rivière qui traverse Saraievo. + +_Miloch Obrenovitch_, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p +224). + +_Mirotch_, montagne de Serbie. + +_Mitrovitza_, ville de la Slavonie, sur la Save. + +_Morava_, la rivière la plus considérable qui coule dans l'intérieur de +la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer. + +_Mostar_, chef-lieu de l'Hertzégovine. + +_Mouio_, diminutif de Moustafa. + +_Nemania_, Étienne (XIIe siècle), fondateur de la dynastie serbe des +Nemanitch. + +_Nich_ (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie. + +_Obilitch_, Miloch. L'un des gendres du knèze Lazare, qui donna la mort au +sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.) + +_Oka_, poids et mesure de capacité turcs. (1,284 grammes.) + +_Opanak_, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixée autour de la +jambe par une lanière, et qui forme la chaussure des paysans serbes et +turcs. + +_Otmitza_, enlèvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.) + +_Oudbigna_, ville de la Croatie turque. + +_Ouroch V_, tzar serbe, de 1356 à 1367. + +_Pachinitza_, en serbe, femme d'un pacha. + +_Pandour_, agent de la police, gendarme serbe. + +_Pesma_, nom de toutes les pièces de poésie chantée serbes. + +_Pobratime_, _Poçestrima_, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.) + +_Prilip_, ville d'Albanie, et résidence de Marko Kralievitch. + +_Prizren_, ville d'Albanie. + +_Protopope_, ou vulgairement _prota_, dignitaire de l'Église orientale. +C'est notre archiprêtre. + +_Rade_, _Rado_, diminutif de Radoïtza. + +_Ravantiza_, monastère de Serbie. + +_Romania_, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo. + +_Saraievo_ (en turc, _Bosna-Serai_, palais de la Bosnie), grande ville, +chef-lieu de la Bosnie. + +_Save_ (Sava), grande rivière, qui se jette dans le Danube à Belgrad. + +_Scutari_ (Skadar), ville d'Albanie. + +_Sègne_, ville de Dalmatie. + +_Serbie_ (Sèrbia), principauté tributaire de la Porte Ottomane, avec +administration intérieure indépendante. + +_Sirmie_ (en serbe _Srem_), province de la Hongrie entre le Danube et la +Save. + +_Slava_, fête du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.) + +_Smederevo_ (sur les cartes, Sémendria), ville de Serbie. + +_Sokol_ (le Faucon), vieux château fort, situé en Serbie. + +_Sophia_, ville de Bulgarie. + +_Spahi_ (en serbe, _spahia_), seigneur féodal, grand propriétaire +terrien--_Spahilouk_, domaine d'un spahi. + +_Stara planina_ (la vieille montagne), nom serbe des Balkans. + +_Svat_, invité aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le _stari +svat_ en est le chef et l'un des témoins du mariage. + +_Sveta Gora_, la sainte montagne (το αγιον ορος) le mont Athos. + +_Talari_ (de l'allemand _thaler_), pièce d'argent autrichienne qui vaut +environ cinq francs. + +_Tamboura_, instrument de musique à cordes. + +_Tchaouch_ (T ), huissier, messager, héraut. + +_Tchardak_ (T ), galerie ou pièce ouverte, _verandah_ attenant à une +maison, aussi, pavillon, corps de logis. + +_Tchelebi_ (T ), espèce de petit-maître, de _dandy_ turc, jeune homme de +distinction. + +_Timok_, rivière de Serbie. + +_Toka_, espèces de plaques métalliques qui couvraient le devant de la +veste dans l'ancien costume serbe. + +_Tzar_, _tzarine_ (tzaritza), _tzarevitch_, mots appliqués par les Serbes +dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu'à +ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan. + +_Tzarigrad_, ville impériale, nom par lequel les Serbes désignent +Constantinople. + +_Tzer_, montagne de Serbie. + +_Tziganes_, bohémiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123). + +_Tzerna Gora_, nom serbe du Montenégro. + +_Tzetigna_, rivière de Dalmatie--_Tzetigne_ (au fém. plur. ), Cettigne, +capitale du Montenégro. + +_Varadin_, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie. + +_Vila_, espèce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120). + +_Vilindar_ (Chilendar), monastère de l'Athos, fondé par un tzar serbe. + +_Voukachine_, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et +Ouroch, père de Marko Kralievitch. + +_Zadoujbina_, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.) + +_Zadrouga_, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.) + +_Zagorié_, district de l'Hertzégovine. + +_Zadar_ (Zara), ville de Dalmatie. + +_Yatak_, recéleur des haïdouks, qui les héberge et les cache pendant +l'hiver. + + + + +INTRODUCTION + +I + + +Les poésies populaires dont le présent recueil contient un choix +restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1], +appartiennent à toute la race serbe répandue, sous divers noms, dans la +principauté actuelle de Serbie (_Sèrbia_), la Bosnie, l'Hertzégovine, +le Montenégro (_Tzèrna Gora_), quelques districts de la Bulgarie et +de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces méridionales de la Hongrie +(Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore à l'état de tradition +orale, et le patriote éclairé, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui, +depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zèle intelligent et une +scrupuleuse fidélité à les recueillir de la bouche même du peuple, n'a +pas encore entièrement accompli sa tâche, tant la mine où il puise est +abondante, tant aussi l'accès en est parfois difficile, tant il faut de +patience et de sagacité pour faire un choix parmi les matériaux qu'elle +fournit[2]. + +Pour juger ces poésies, pour les goûter même, et surtout pour comprendre +leur valeur comme documents de l'histoire littéraire générale, il est +indispensable de connaître certaines circonstances qui se rattachent à +leur origine et à leur composition. Les détails qui suivent, empruntés +à leur savant éditeur[3], sont les plus propres à mettre le lecteur au +courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui +me sont personnelles. + +«Toutes nos poésies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants +héroïques (_pèsmè ïounatchké_) que les hommes chantent (ou plutôt +déclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la _gouslé_, +et en poésies domestiques ou féminines (_jénské_), que chantent +non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes, +particulièrement les jeunes gens, le plus souvent à deux voix. Ceux qui +chantent les poésies féminines le font pour leur propre amusement, +tandis que les poésies héroïques sont destinées à des auditeurs; c'est +pourquoi, dans les premières, on a surtout égard à la partie musicale, +à la mélodie, et dans les secondes, à l'expression poétique. + +«Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro +et les régions montagneuses du midi de la Serbie, que le goût pour les +poésies héroïques est le plus vif et le plus général. Actuellement +encore, dans ces contrées, il est à peine une maison où l'on ne trouve +une _gouslé_, qui surtout ne manque jamais dans les stations des pâtres; +et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne sût pas jouer de cet +instrument, chose même que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont +en état de faire. Dans les districts inférieurs de la Serbie (ceux qui +avoisinent le Danube et la Save), les _gouslé_ deviennent déjà plus +rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive +gauche de la Morava), on en trouverait au moins une. + +«Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles +sont les seuls qui y possèdent des _gouslé_, et encore doivent-ils +apprendre à en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour +accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une +honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les +pays que je viens de nommer, les poésies héroïques (ou, comme on les y +appelle déjà, d'aveugles) ne sont-elles chantées que par des mendiants +privés de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la +_gouslé_. Cela explique pourquoi les poésies héroïques se chantent plus +mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en +Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans +l'intérieur des terres, en Bosnie et en Hertzégovine surtout.... + +«La poésie domestique ou féminine, à ce que je crois, est surtout +répandue là où l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie; +car de même que dans les contrées qui bordent le Danube et la Save, les +mœurs des hommes se sont adoucies, de même dans les autres (les villes +exceptées), le caractère des femmes a conservé plus de rudesse, et la +guerre, plus que l'amour, occupe la pensée de la population. Une autre +raison encore, c'est que là les femmes vivent plus dans la société. +Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai +nommées, les chansons _populaires_ ne se chantent plus, et ont été +remplacées par de nouvelles, que composent des gens instruits, des +écoliers et des apprentis du commerce. + +«Il y a un certain nombre de poésies qui appartiennent à une classe +intermédiaire entre les héroïques et les domestiques. Elles se +rapprochent plus d'ailleurs des premières, bien qu'il soit fort rare de +les entendre chanter sur la _gouslé_ par des hommes, et qu'en raison de +leur longueur, le plus souvent on les _récite_. + +«On compose encore aujourd'hui des poésies héroïques,.... qui ont +ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de +moyen âge et des vieillards. Dans les pays où le goût en est général, +il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu'à +cinquante ou même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si +bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut +d'ailleurs savoir que, dans les contrées dont je parle, les paysans +n'ont ni les mêmes soucis, ni les mêmes besoins que dans les États +de l'Europe, et qu'ils mènent une vie assez semblable à celle que les +poëtes décrivent sous le nom de l'âge d'or...» + +L'auteur cite ensuite des exemples de pièces burlesques ou +_satiriques_,--genre qu'il n'a point admis dans sa collection,--qui +ont été composées par des gens à lui connus. Elles sont faites à +l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance +générale, ce qui fait qu'elles ne se répandent point au dehors et +meurent bientôt là où elles sont nées. Voici quelques-unes de ces +circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique, +par exemple quand les invités se prennent de querelle et rouent de coups +l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a +brouille dans un ménage, ou que des gens mariés à la suite d'un rapt +(_otmitza_)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk, à propos des querelles +entre gens de noce, ajoute avec quelque naïveté: «S'il y avait mort +d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique.» Tout cela, +il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'âge d'or. Mais c'est +peut-être ici le lieu de faire observer que la naïveté dont je parle +dans ces pages est une qualité de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a +rien à faire avec la candeur ou l'innocence des mœurs. + +«Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connaître les auteurs des poésies +populaires, même les plus récentes, il n'y a rien là qui doive étonner; +mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne +n'attache d'importance à composer des vers, et que, loin d'en tirer +vanité, le véritable auteur d'un chant se défend de l'être, et prétend +l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des poésies +les plus récentes, de celles dont on connaît parfaitement le lieu +d'origine, et qui roulent sur un événement de fraîche date; car à peine +quelques jours se sont-ils écoulés, que personne ne songe plus à leur +provenance. + +«Quant aux poésies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles +aujourd'hui, et elles ne se produisent plus guère que sous la forme de +dialogues improvisés entre filles et garçons.» + +Et plus loin: «Les poésies héroïques sont mises en circulation +principalement par les aveugles, les voyageurs et les haïdouks. Les +aveugles vont mendiant de porte en porte, ils fréquentent les assemblées +près des monastères et des églises, ainsi que les foires, et partout +ils chantent. De même, quand un voyageur reçoit l'hospitalité dans +une maison, il est d'usage, le soir, de lui présenter une _gouslé_, en +l'invitant à chanter, et dans les khans et les cabarets (_méhanas_), il +s'en trouve pour le même usage. Quant aux haïdouks, dans leurs retraites +d'hiver, ils passent la nuit à boire et à chanter, le plus souvent les +exploits de leurs confrères.» + +M. Vouk entre ensuite dans des détails sur la manière dont il a recueilli +les _pesmas_. Il raconte l'étonnement et la défiance qu'il inspirait, +soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie +de métier, excitée par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cédait +qu'à de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il +se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son métier avec +un peu d'intelligence et sans gâter la _pesma_. Il fallait d'ordinaire +l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complète, et avec +l'exactitude et dans l'ordre convenables. + + +II + +Comme on vient de le voir, les _pesmas_ serbes sont le travail de plusieurs +siècles, sont l'œuvre collective d'une race tout entière, du génie +et des mœurs de laquelle elles fournissent en même temps l'expression, +d'autant plus fidèle et plus authentique, que toute influence, toute +imitation extérieures, sont restées étrangères à leur composition. Le +nom de _nationales_ leur conviendrait donc mieux que celui de _populaires_, +mot qui, dans notre état social si raffiné, a pris une acception +particulière, et est devenu presque le synonyme de _vulgaire_, de +_trivial_. La poésie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons +grossières du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est-à-dire de +l'homme qui, étranger à la langue polie, à la connaissance de l'histoire +et de l'antiquité, se trouve, par cette ignorance même, exclu de la vie +intellectuelle et comme ravalé dans une condition inférieure; poésie +informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des +œuvres soi-disant populaires fabriquées par des _messieurs_. C'est +ordinairement le plus détestable des pastiches. + +Chez les Serbes, rien de tout cela. + +Ce n'est pas que les lumières y soient plus répandues; l'ignorance y est, +au contraire, universelle, absolue; la société y forme une seule classe, +qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une +histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les +poésies populaires. Les choses ont un peu changé, bien entendu, dans la +principauté, où une transformation politique et sociale s'opère, où la +poésie populaire se meurt et commence à être dédaignée, bien que la +poésie savante soit encore dans les langes; mais là même où, comme en +Bosnie, il s'est conservé une espèce de noblesse féodale, les mœurs la +rapprochent tellement du rustre, du _raya_, que, pour mon sujet, il n'y a +point de différence. + +Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destinée singulière +et bien importante. C'est grâce à eux en grande partie, on n'en saurait +douter, que s'est conservé dans le peuple le sentiment de la nationalité. +L'habitude de célébrer sous une forme poétique chacun des incidents de +la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu +le souvenir et l'amour de l'indépendance, et attisé la haine de peuple +à peuple, de religion à religion[6]: double sentiment qui a fini par +se faire jour, au commencement de ce siècle, chez les Serbes de la +principauté, et qui règne encore si énergiquement parmi ceux de la +_Tzèrna Gora_. Et, d'un autre côté pourtant, ils ont servi à conserver +le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des +Bosniaques musulmans demander à un kadi la grâce d'un prisonnier serbe du +rit oriental, comme bon chanteur de _pesmas_, et, au commencement du +XVIIe siècle, Goundoulitch, le dignitaire de la république de Raguse, +revendiquait déjà comme gloire nationale, dans son poëme d'_Osman_[7], +les gestes, embellis par la poésie, de Marko Kralievitch et d'autres +héros serbes. + +Quelques-uns des détails fournis par M. Vouk sur la composition et la +transmission des _pesmas_ auront sans doute rappelé au lecteur ce qu'on +raconte des rapsodes homériques, et suggéré à son esprit de curieux +rapprochements d'histoire littéraire, que la lecture de ces poésies +elles-mêmes ne peut que confirmer. A mon avis, là ne s'arrête pas la +ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne +et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquité grecque. Non +que je veuille établir un parallèle de valeur artistique, auquel rien +ne se prêterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des +caractères soit extérieurs, soit moraux, qui donnent à la véritable +poésie épique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut +ranger l'exposition dramatique du dialogue, les répétitions constantes +et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces épithètes +exprimant la qualité la plus essentielle et la plus apparente des objets +auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et, +parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective +qui, à mon avis, est le trait distinctif et comme l'âme de la poésie +épique. + +Je n'ai pas la prétention de donner une nouvelle définition de cette +poésie, dont la véritable nature a été pourtant bien méconnue. +Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnaître que ce qui la +constitue, ce n'est ni la longueur d'un récit versifié, ni sa division +en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni +(comme les _rêves_ dans la tragédie) une superfétation d'épisodes. +A mes yeux, ce qui la caractérise, ce qui en forme l'essence, c'est +un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de +pensée et d'exécution, et avant tout, comme je viens de le dire, une +inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte +d'une race, d'un peuple, à l'opposé de la poésie lyrique, manifestation +d'une pensée, d'une personnalité individuelles. + +La classification en genres et en espèces convient à la nature physique, +qui reproduit perpétuellement les formes qu'elle s'est prescrites à +elle-même; mais, appliquée aux œuvres de l'esprit humain, plus libres, +variables comme la pensée, comme la physionomie individuelles, n'est-elle +pas un abus de mots? En quoi, pour me borner à cet exemple, l'_Odyssée_, +ce premier des romans, ressemble-t-elle _extérieurement_ à l'_Iliade_? +Et voudra-t-on absolument faire une épopée de la _Divine Comédie_, une +tragédie de _Faust_, œuvres au plus haut degré lyriques? Il est trop +évident, en effet, que chaque génie vraiment original produit son œuvre +sous une forme propre, étroitement liée avec la pensée et qui en est +comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme même. + +L'inspiration collective dont je parle, fondement de la poésie épique, et +qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus +dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrès de la critique et du +raisonnement, comme la rosée sous les rayons du soleil, paraît alliée de +fort près à la tendance historique, car là où elle règne, les sujets +individuels n'ont pas encore d'intérêt, le peuple se passionne uniquement +pour ceux qui appartiennent à son histoire générale ou qui la reflètent +(les dieux mêmes, à cette période, font partie de la nation), et la +manière de les concevoir est la même pour tous les membres de la nation. +Cette manière aussi ne comporte que la peinture et le développement des +plus simples sentiments de l'humanité; les passions dans leurs traits +les plus élémentaires, et non les goûts de l'esprit, les analyses +ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si +multipliées plus tard, lui servent de base. Dans cet état social, où +le poëte chante presque comme un oiseau, sans le savoir, où l'homme de +lettres n'existe pas encore, les caractères des personnages traditionnels +se conservent intacts de génération en génération, et même alors que +le souvenir des événements s'altère, ils se transmettent à l'état de +types auxquels personne ne songe à toucher, et qu'on ne modifie pas +plus que ceux de l'antique statuaire égyptienne, ou, pour me servir d'un +exemple plus voisin, que les images sacrées du Christ et des saints de +l'Église orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est +ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une +puissante unité, sans altération de données primitives, des rapsodies +homériques, et des traditions germaniques dans les _Niebelungen_, où le +changement partiel de couleur et l'introduction d'éléments plus modernes +n'ont rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare. +Enfin c'est ainsi que la manière des _pesmas_ serbes n'a point subi +d'altérations sensibles pendant plusieurs siècles, et que Marko +Kralievitch, pour le Serbe étranger à l'Occident, est toujours le même +héros pourfendeur de Turcs, fort et buveur à la façon de Gargantua, +féroce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme +Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national. + +Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l'esprit +poétique dans cet état de primitive naïveté. L'isolement moral dans +lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes, +l'opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs mœurs, à leurs +croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance +a été singulièrement favorisée dans la Turquie d'Europe par les +circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet +avantage--au prix d'autres dominations étrangères, bien entendu--qu'elle +ne s'est que superposée et n'a point cherché à s'assimiler les +populations conquises, à leur faire adopter sa langue[8], sa législation. +Contente à l'origine, et dans les temps de première ferveur, d'avoir +prouvé la supériorité de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a +laissé les races à elles-mêmes et à l'avenir, s'interposant pour +ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matériel aussi bien +qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et +arrête le développement de la végétation, sans pourtant la tuer. Les +provinces chrétiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe +cette comparaison, le conte de la _Belle au bois dormant_. Tout y a été +plongé dans un sommeil qui dure depuis plusieurs siècles, et qui, pour +l'homme de l'Occident, en fait, à certains égards, le pays le plus +curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose +de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des poésies serbes. + +Un autre résultat littéraire de cette séquestration, naturelle ou +politique, des populations serbes, c'est que leurs facultés poétiques se +sont développées spontanément, librement, suivant la loi de leur nature, +et à l'abri de toute influence extérieure. Il n'y a pas eu là invasion +d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie étrangères: tout est +resté national, idée, sujets, langue, versification. Aussi la poésie +serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalité +rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la +personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le poëte que nous +venons de perdre, alors qu'il se révoltait contre l'accusation de plagiat: + + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montenégro +surtout, eurent de fréquentes relations non-seulement avec Venise, +mais avec Raguse (_Doubrovnik_), où, dès la fin du XVe siècle, une +littérature florissante, ayant la même langue pour organe, s'était +développée sous l'influence italienne, dont elle porte des traces +nombreuses et profondes. + +Une autre circonstance non moins digne d'être notée, c'est que cette +barrière a complètement arrêté l'invasion, dans les mœurs comme dans +la poésie, des idées ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant, +lorsque celle-ci s'est développée, avaient encore beaucoup de force +en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les _pesmas_ +elles-mêmes et telle qu'elle est dans la réalité (qu'on se rappelle +ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage +poétique, dont mention a déjà été et sera encore faite dans ces pages, +celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est +vrai, venge quelquefois les opprimés d'une manière qui rappellerait +celle des chevaliers errants; une fois il reproche à quelqu'un des +actes d'inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa +carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu'à +contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à +l'héritier légitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui +l'anime, et hors de là il n'est pas toujours un modèle de bonne foi ni de +bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices +sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers +les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la +brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie +ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et +qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l'Occident. + + +III. + +La poésie populaire serbe a été, nous l'avons vu, partagée par celui +qui l'a le premier tirée de l'état de tradition orale en deux grandes +divisions: en _poésie héroïque_, ou déclamée à l'aide d'un instrument +de musique à ce destiné, et en _poésie féminine_ ou chantée. Mais, +suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions, +distinguer plusieurs catégories. Commençons par la seconde, qui, elle +aussi, a plutôt un caractère épique, dans le sens que j'ai donné à ce +mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique +et dialoguée, on ne saurait déduire, de chaque chant pris à part, une +individualité d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le génie de la +race. Elle comprend des pièces se rapportant à des usages domestiques ou +agricoles, ou même ayant une couleur obscurément mythologique, mais trop +locales et trop dénuées de valeur poétique pour être traduites, surtout +dans un recueil aussi borné; et enfin des poésies amoureuses, les plus +nombreuses et les seules où j'aie puisé. Remarquons, en passant, que +l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux +et transi des Allemands, mais la passion méridionale du _mi piace_, +sensuelle, mais naturelle et non sans délicatesse et sans grâce. On +y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus +d'imagination, plus de couleur, comme si, à travers l'islam, un reflet de +l'Orient était venu les dorer. + +Pour ce qui est de la poésie héroïque, c'est l'élément historique, +appuyé sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous +les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unité, c'est +la guerre contre le Turc. + +En effet, la grande masse des _pesmas_ serbes,--sœurs en ce point des +_romances_ espagnoles et des chants klephtiques, comme, à d'autres +égards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,--nous retrace un épisode +de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam +et le christianisme, qui, commencée par les Arabes sous les murs de +Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transportée +par eux en Espagne, s'est étendue presque jusqu'aux glaces du pôle, à +travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les +Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de +l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le nœud, sous une autre +forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolongée +jusqu'à nos jours, avec quelque chose de son caractère primitif, dans la +petite principauté du Montenégro, a traversé, chez les Serbes, quatre +phases distinctes, marquées nettement par la poésie, qui les a chantées: +une première période de guerre d'égal à égal, entre les tzars serbes +et les sultans osmanlis, terminée par la défaite de Koçovo (15 juin +1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a été la bataille de Ceuta pour les +Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; après la ruine de +l'indépendance, une époque de vasselage, qui trouve sa personnification +dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et +redoutée, est contrainte de prendre part, par le service militaire, +aux expéditions guerrières du vainqueur; vient ensuite la période de +représailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du +brigandage, et ayant pour acteurs les Haïdouks et les Ouskoks; enfin, +en dernier lieu, mais dans la principauté seulement, une guerre +d'indépendance, où la Muse a salué encore le réveil de la nationalité. + +De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regardés comme +saints, un essai d'histoire générale (celle de Raïtch), voilà tout +ce qu'ont laissé les trois premières époques. Écrits dans la langue +liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont +demeurés à peu près inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple, +qui s'est fait à lui-même, au fur et à mesure des événements, son +histoire chantée, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle +qu'elle eût dû être, et réformée par la conscience générale, +comme on voit, dans nos théâtres de mélodrame, des spectateurs naïfs, +emportés par la situation, invectiver le tyran et prendre la défense de +l'innocence. + +Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination +populaire, et en même temps la conception la plus nettement dessinée +qu'ait produite la poésie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch, +un de ces héros semi-réels, semi-légendaires, qui se rencontrent au +début de presque toutes les littératures, ou plutôt à l'origine des +peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et +aussi des Gargantua); figures réelles, mais que le laps du temps a +transformées, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une +époque ou la personnification d'une nation tout entière. Devant +l'histoire, c'est un traître qui a attiré la ruine sur son pays en +appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose +étrange! cette action s'est effacée de la mémoire du peuple, qui, +une fois asservi, a mis en lui sa prédilection, parce qu'il faisait +quelquefois payer cher à l'ennemi commun, aux Turcs, les services +qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les +circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation. + +Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule +qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et +dont l'explosion a eu son importance dans les dernières années. Bien +que le héros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de +Sibigne, et son apocryphe neveu, le _ban Sekula_, jouent un certain rôle +dans les légendes et poésies serbes, le Magyar catholique ou protestant +n'y paraît guère moins détesté que le Turc infidèle, et il est de +certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les +guerres de 1848 et 1849[9]. + +Au sein d'un état social tel que celui des Serbes, dans la poésie d'un +peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perpétuelle avec +la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'élément +mythique. Ce fait doit être attribué au génie pratique et positif, sans +profondeur, et ennemi des spéculations abstraites, de la race slave[10]: +contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laissé, +dans les traditions cosmogoniques et héroïques des _Eddas Scandinaves_, +un monument de son énergie morale et de ses aptitudes contemplatives. +L'existence de poëtes-chanteurs, parmi les Slaves païens, est attestée +par les écrivains byzantins du VIe siècle[11]; mais, selon toute +apparence, leur tâche était, à l'opposé des druides et des scaldes, de +célébrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a +été introduit si tard et sous une forme si élémentaire parmi les +Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue +nationale ou à peu près, les a tellement _préservés_ des idées et +d'une culture étrangères, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes, +trouver les débris nombreux d'une poésie mythique. Or, il n'existe rien +de ce genre, car on ne saurait donner ce nom à des traces de la croyance +orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques +légendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige même de l'ancien +culte a disparu, à l'exception peut-être des refrains inintelligibles +des chansons dites _Kralyitchke_ et _Dodolské_[13], lesquels paraissent +renfermer des invocations à des divinités païennes; et, chose +singulière, la poésie n'a pas admis non plus les superstitions populaires +encore aujourd'hui les plus enracinées, telles que la croyance aux +vampires (_vampir_, _voukodlak_) et à la sorcellerie. A cela, les _Vilas_ +seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel +et vraiment poétique. On pourrait même, à la rigueur, voir en elles +un mythe: êtres aux formes indécises que l'imagination n'a pas même +déterminées, rarement aperçues, mais faisant souvent retentir leur voix +prophétique ou menaçante, redoutables pour l'homme qui va les +troubler dans leur solitude, douées d'une puissance bienfaisante par la +connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes +ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forêts, dans la +profondeur des montagnes, comme un écho de sa voix mystérieuse. Quant +à ces exemples de la parole prêtée aux animaux, à ces colloques qui +s'établissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet +de la tendance de l'esprit humain à revêtir de ses propres qualités +les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la +familiarité engendre l'affection. + +L'âge des _pesmas_ n'est pas une question facile à résoudre. En +présence de l'uniformité de style et de langue qui les caractérise, on +n'a pour guide, afin de constater leur ancienneté relative, qu'un reste +de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des événements qu'elles +célèbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont +ces refrains obscurs dont j'ai parlé plus haut. Il croit aussi, non sans +vraisemblance, que la poésie serbe était déjà florissante avant la +bataille de Koçovo, mais que la commotion terrible produite par cet +événement, point de départ d'une nouvelle ère, fit tomber dans l'oubli +bien des chants, qui furent bientôt remplacés dans la mémoire du peuple +par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs +un certain nombre qui se rapportent à des princes de la dynastie des +Nemanias (à partir du milieu du XIIe siècle), laquelle donna la première +une certaine cohésion à la nation, et on peut supposer, il me semble, +que l'état de morcellement et d'obscurité où celle-ci était restée +jusqu'alors n'était pas propre à développer la poésie historique, +dont l'essor ne date sans doute que de l'époque où se manifesta une +vie politique plus concentrée et plus active. Je ne prétends pas +dire, d'ailleurs, que les _pesmas_ soient, _dans leur forme actuelle_, +contemporaines des événements qu'elles célèbrent: beaucoup seraient +sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu +cultivés se conservent bien plus longtemps sans altération. Elles ont +été se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots +devenus obscurs des expressions qui devaient être mieux comprises, tout en +respectant le fond et même la couleur et le style. Ce n'est pas une pure +supposition: dans les _pesmas_ évidemment antérieures à l'arrivée +des Osmanlis ou à leur contact prolongé avec les populations serbes, +on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement +successif. Mais pour s'assurer combien la composition des _pesmas_, leur +style et leur esprit sont restés les mêmes, on n'a qu'à lire la +pièce qui date de 1813 (_les Adieux de Karageorge_), que j'ai insérée +principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est +à peine si on y trouvera une différence. C'est le même souffle qui, à +travers les siècles, au sein du même état social, animait les esprits. + +Le sentiment épique, qui apparaît aussi au printemps de la vie des +nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer, à un fruit délicat sur +le point de se nouer et que menacent la gelée ou la pluie: pour que +le fruit de l'inspiration ne _coule_ point, pour qu'il se forme et +soit durable, la condition première, c'est l'existence d'une langue +régulière, formée et commune à toute la nation, et qui est comme le +corps où la poésie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement +remplie, fit défaut aux poëtes de notre moyen âge, à l'auteur de _la +Chanson de Roland_, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins +imparfait ou capable, comme Dante, de le créer lui-même à son usage, +nous eût peut-être légué un chef-d'œuvre. De même que, par un nouveau +malheur, le jour où notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet +que l'imagination puisse rêver, la vie de la Pucelle d'Orléans, il était +déjà trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractère, +la prétendue _naïveté_ gauloise avait pris le dessus et rendu impossible +qu'il fût traité dans l'esprit convenable. Plus heureux, les poëtes +populaires serbes ont eu ce précieux avantage, et à un tel degré, que +l'idiome vulgaire par eux élaboré a pu, au jour de l'émancipation, +devenir immédiatement la base d'une langue écrite, intelligible à tous, +et n'offrant point ces disparates de patois ou même de dialectes qui +existent dans tant d'autres pays. + +Cette langue, douce d'ailleurs et très-variée dans son accentuation et +son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement +la versification et la partie musicale laissent à désirer. Elles ont, en +effet, aussi bien que les danses, pour caractère une grande monotonie. Les +chansons, aux airs lents et mélancoliques, comme chez les autres peuples +slaves, ont, il est vrai, une métrique plus variée[14]; mais une +grande partie des _pesmas_ dites féminines, ainsi que tous les chants +héroïques, sont composés dans un vers de dix syllabes, coupé exactement +comme le nôtre, c'est-à-dire après le quatrième pied, et offrant +invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la +chute répétée sonne désagréablement à l'oreille de l'étranger. +Et l'accompagnement de la _gouslé_ n'est pas fait pour en relever +l'uniformité. Cet instrument, façonné par les paysans eux-mêmes au +moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revêt de peau de mouton, n'a +qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue à l'aide d'un archet +en forme d'arc, à peu près à la manière du violoncelle. Le chanteur +débite ses vers, sur une mélopée analogue à celle des récitatifs +d'opéra, d'une voix criarde et par couplets de cinq à six vers, après +quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde +continue à se faire entendre. Cette description n'a rien de séduisant, +et pour moi, si j'ai goûté les _pesmas_ sous cette forme, c'est lorsque, +dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces _méhanas_ +ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre +isolées au bord des chemins, généralement dans le voisinage des +fontaines. Là, entouré de mes chiens et assis sur un banc peu élevé +devant le foyer qui occupe le milieu de la pièce, j'observais, tout +en savourant une tasse de café à la turque, les visages de ceux qui +m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se +communiquaient peu à peu à mon esprit et je finissais par tomber sous le +charme: la scène faisait passer le comédien, la pensée l'emportait sur +l'exécution barbare. + +Pour une pareille poésie, le mode de traduction était clairement +indiqué. Il n'y avait là ni conceptions puissantes, ni pensées +ingénieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentré +qu'il faut faire jaillir, et qui établissent une lutte entre le traducteur +et son original, mais un art de composition purement instinctif, une +clarté continue, sans trivialité, mais sans ornements poétiques, point +d'images, à peine une rare comparaison ou une épithète pittoresque pour +relever la simplicité, on pourrait dire la nudité, de ces productions +naïves, tout en action, où l'imagination de l'auditeur semble chargée de +compléter par la formé l'idée dramatique qui lui est transmise en +germe. Être exact, au risque même d'être incorrect, surtout ne point +_embellir_, c'est-à-dire altérer, voilà ce que je me suis proposé. Je +me suis seulement permis des coupures (les répétitions et la prolixité +sont les grands défauts des poëtes populaires) là où un sentiment de +fatigue me faisait craindre la même impression pour le lecteur. C'est +poussé par ce scrupule de fidélité que j'ai appliqué aux chants non +héroïques, et même à quelques-uns de ceux-ci, destinés à servir de +spécimens exacts de la manière de l'original, la méthode de traduction +si heureusement employée pour les poésies de _Burns_ par M. Léon de +Wailly, et qui consiste à rendre chaque vers à part. Si je suis ainsi +parvenu à faire passer le lecteur sous l'impression de cette poésie, peu +brillante dans les détails, mais originale et saisissante dans l'ensemble, +si son intérêt est captivé un moment par le tableau des mœurs d'un +peuple qui s'est peint lui-même lentement et sans en avoir conscience, mon +ambition sera satisfaite. + +AUG. DOZON. + +Belgrade, 1er décembre 1857. + + + + +NOTES + + +[Note 1: La traduction de Mme Élise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834) +a été au contraire exécutée d'après une version allemande, +singulièrement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon +travail aussi renferme plusieurs pièces dont l'original n'a été publié +que depuis.] + +[Note 2: Outre un premier spécimen publié à Vienne en 1815, les +_Narodné serbské pésmé_ (poésies nationales ou populaires serbes) ont +eu deux éditions, l'une imprimée en 4 volumes grand in-12 à Leipzig, de +1823 à 1834, l'autre à Vienne, de 1841 à 1846, en 3 volumes in-8, qui +doivent être complétés par un quatrième, pour lequel l'auteur rassemble +encore des matériaux. Le nombre des poésies héroïques, qui forment deux +tomes de cette dernière édition, s'élèvent à 190.--Comme singularité, +et pour prouver combien cette poésie est encore à l'état oral, il faut +dire que la collection imprimée de M. Vouk est à peu près inconnue même +en Serbie, où son introduction est interdite par un ordre du gouvernement, +à raison d'un système d'orthographe différent de l'orthographe +officielle, et il m'est arrivé d'écrire, sous la dictée de gens qui en +ignoraient l'existence, des pièces ayant plus de cent vers.] + +[Note 3: Préface de la première édition, Leipzig, 1823.] + +[Note 4: La coutume d'enlever les filles était générale parmi les Serbes +sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle règne encore chez ceux +qui relèvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu à main +armée et entraînait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les détails +que donne notre auteur dans son _Dictionnaire serbe_ (au mot OTMITZA), ceux +qui m'ont semblé les plus caractéristiques: «S'il arrive que la fille +résiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entraînent +en la tirant par les cheveux, et en la frappant à coups de bâton, comme +_des bœufs dans un champ de choux_,» et «on l'entraîne dans un bois, +et on la marie dans quelque cabane de pâtre ou tout autre endroit, le pope +est contraint, bon gré mal gré, et sous peine d'être abîmé de coups, +de faire le mariage.»] + +[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours à M. Vouk pour recueillir de +la bouche d'un seul rapsode (_pévatch_), un vieillard nommé Milia, la +_pesma_ des _noces de Maxime Tzèvnoiévitch_, qui n'a pas moins de douze +cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitulée _Banovitch +Stralnma_, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des poëmes +serbes.] + +[Note 6: Un des hommes les plus distingués de la principauté me disait +qu'étant ministre de l'intérieur, il y a environ dix ans de cela, il +s'était vu obligé d'interdire, dans quelques districts, le chant public +des _pesmas_, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser +quelques-uns à s'enfuir dans les montagnes et à se faire haïdouks.] + +[Note 7: _Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu_ 1844.] + +[Note 8: Le serbe n'a guère pris au turc des mots désignant des choses +usuelles, des objets fabriqués surtout, et des noms de métiers. Les +Bosniaques, tout zélés musulmans qu'ils ont la prétention d'être, +ont conservé, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages +slaves. Je me suis diverti plus d'une fois à voir l'embarras et le +dépit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge +en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait +dans l'impossibilité de comprendre les plus simples questions, ou même +d'y répondre.] + +[Note 9: On peut citer pour exemple une _pesma_ intitulée _Combat entre +les habitants d'Arad et ceux de Komadia_. Elle est assez récente, du +temps de Joseph II (_Ioçifa kiéçara_). Entre autres aménités, avant le +combat, ou plutôt la rixe provoquée par les Serbes, ceux-ci boivent «à +la santé du brave, qui apportera une langue de calviniste,» c'est-à-dire +de Magyar, comme le montre la suite, où les deux dénominations sont +employées indifféremment.] + +[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, où en est la philosophie en Russie +et même ce qu'on y entend par là, que l'on consulte la _Chrestomathie +russe_ de Galahov, imprimée a Moscou en 1853, pour l'usage des +universités. On sera étonné du caractère des morceaux qui représentent +cette branche de la littérature.] + +[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, _Revue des Deux-Mondes_, 15 +février 1852.] + +[Note 12: J'ai imprimé la traduction de deux de ces contes dans +l'_Athénaeum français_ du 6 janvier 1855. Quant à l'absence, dans la +poésie, des _vampirs_ et autres objets des croyances populaires, c'est +ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupçons sur +l'authenticité de la _Guzla_, de M. Mérimée. (_Cours de littérature +slave_.)] + +[Note 13: Les premières sont des chansons que, le jour de la Pentecôte, +des filles, dont l'une prenait le nom de reine, _Kralyitza_, allaient +chanter de porte en porte dans les villages; les autres étaient chantées +aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages +et de fleurs; aussi des Tziganes étaient-elles ordinairement les actrices +de cette cérémonie, qui avait lieu en temps de sécheresse et pour +implorer la pluie du ciel.--Je mentionnerai encore ici les lamentations +funèbres (_naritzanié_, à Belgrade _zapévanié_) que prononcent les +femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les +Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont +j'ai été témoin plusieurs fois, a plutôt excité ma curiosité que mon +émotion.] + +[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu'à quatorze +syllabes, et sont formés de trochées ou de dactyles, rarement mélangés. +Par une coïncidence singulière, deux des vers les plus usités, +l'héroïque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coupé par le +milieu, sont identiques à deux mètres, aussi employés chez nous. Voici +un exemple du second: + + Ōblăk sĕ vīyĕ | pō vĕdrŏm nēbŭ + Le nuage flotte dans le ciel clair + +Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque générale +à faire, c'est que la quantité primitive des syllabes y est modifiée +suivant les exigences de la métrique. Ainsi le vers héroïque suivant +(composé comme tous ceux de cette classe, uniquement de trochées), dont +les mots, pris isolément, seraient prononcées + + Ĭ pōnĕsĕ | trī tōvără blāgă. + +a pour prononciation chantée. + + Ī pŏnēsĕ | trī tŏvāră blāgă. + +N'y a-t-il pas là, pour le dire en passant, un fait de nature à jeter +quelque lumière sur la question si controversée du rôle de l'accent +et de la quantité dans l'ancienne poésie grecque? L'accentuation de +la langue moderne est fortement marquée, or, les anciens Hellènes +auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait répondu +à rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la poésie la prononciation +habituelle, c'est-à-dire l'accentuation de leur langue, selon les +exigences de la métrique?--Ajoutons que la rime était complétement +inconnue aux Serbes, et n'a été introduite que récemment dans la poésie +savante.] + + + + +Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en +même temps ne pas m'éloigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru +convenable d'adopter une méthode de transcription uniforme et en partie +conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe. + +Prononcez + +_ai, ei, oi, oui_, comme _ail, eil, oille (oy), ouille_ dans _travail, +soleil, foyer, fouille_; + +_è_ comme _eu_ dans _heurter_, + +_ch_ comme _chercher_, + +_j_ comme _jardin_, + +_ç_ (au lieu de ss) comme _s dur_, + +_tz_ comme _zz Italien_, ex. _tzar_ (tsar) + +Les combinaisons _dj_ et, dans les finales des noms patronymiques, _tch_ +(ex Kralievitch), représentent des sons mouillés et sifflants, analogues +a _di_ dans _Dieu_, et _ti_ dans _tiens_. + +Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles étaient +suivies d'un _e_ muet, ex. _svat_ (svate). + +Les noms de personnes et de lieux et les mots étrangers sont réunis dans +un index placé à la fin du volume. + + + + +I + +LA BATAILLE DE KOÇOVO + + +NOTICE + +Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des +événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris +dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces +détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications. + +Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder, +dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous +la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et +sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés _Joupans_. L'un de +ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en +une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs +de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ +deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après +avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens +des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur +Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs. +Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration +politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par +l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de +roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de +l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un +autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans +les _pesmas_, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit +successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils +aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît +seulement le titre de knèze. + +Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat +de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut, +les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie +méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27 +juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus, +et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier +décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch, +gendre du knèze serbe. + +Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant +les uns,--c'est la donnée de nos légendes,--Miloch, semblable au romain +Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de +Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui +représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand +celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch, +blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il +embrassait en suppliant son étrier[A]. + +[Note A: _Izvori serbské poviestnitzé_, etc., ou sources de l'histoire +serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR +et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.] + +Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes +tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement +réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants +témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée +dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse +et avec fierté son indépendance perdue. + + + + +LA BATAILLE DE KOÇOVO[A]. + + +I + + Le tzar Murad fond sur Koçovo, + comme il y arrive il écrit une lettre menue[1], + et l'envoie vers la ville de Krouchévatz, + aux mains du prince Lazare: + + «O Lazare, tête de la Serbie, + ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être, + c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs, + et que les mêmes rayas payent deux tributs. + Régner tous deux nous ne pouvons. + Envoie-moi donc clefs et tributs, + les clefs d'or de toutes les cités, + et le tribut pour sept années; + si tu ne veux me les envoyer, + viens vers le champ de Koçovo, + que nous partagions la terre avec nos sabres.» + + Lorsque la lettre menue parvient à Lazare, + il la regarde et verse des pleurs amers. + +[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin +s'est perdue.] + + +II + +LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE. + + Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes + du Lieu saint, de Jérusalem, + et il porte une légère hirondelle.... + Ce n'est point un oiseau gris, un faucon, + mais bien saint Élie; + et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte, + mais une lettre de la mère de Dieu; + il l'apporte au tzar[2], à Koçovo, + et sur ses genoux la laisse tomber. + Voici ce que la lettre annonce au tzar: + + «Lazare, (né d'une) illustre race, + pour quel empire te décideras-tu? + Veux-tu l'empire du ciel, + ou l'empire de la terre? + Si tu choisis l'empire terrestre, + fais seller les chevaux, et resserrer les sangles; + guerriers! ceignez vos sabres, + puis ruez-vous sur les Turcs, + et leur armée tout entière périra; + si tu choisis l'empire céleste, + érige un temple à Koçovo, + n'y pose point des fondements de marbre, + mais seulement de soie et d'écarlate, + puis fais communier l'armée et range-la en bataille + tout entière elle succombera, + et toi, prince, avec elle tu périras.» + + Lorsque le tzar a lu ces mots, + il songe, il roule bien des pensées: + «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre? + Pour quel empire me décider? + Sera-ce pour l'empire céleste, + ou pour l'empire de la terre? + Si c'est la terre que je choisis, + l'empire de ce monde est pour peu de temps, + tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.» + + Le tzar a préféré l'empire du ciel + à celui de la terre; + il érige à Koçovo un temple, + il n'y pose point des fondements de marbre, + mais seulement de soie et d'écarlate, + puis il mande le patriarche de Serbie, + avec douze puissants évêques, + et l'armée communie, et se range en bataille. + A peine le prince avait-il ordonné l'armée, + que les Turcs se ruèrent sur Koçovo...[A] + +[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et +faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.] + + +III + + «Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch, + as-tu reconnu l'armée turque? + Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? + pouvons-nous avec eux engager le combat? + Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?» + + Ivan Koçantchitch lui répond: + «O mon frère, Miloch Obilitch, + oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs, + immenses sont leurs troupes; + fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel, + nous ne salerions point la nourriture des Turcs. + Voilà deux semaines entières + que chaque jour je pousse vers les hordes turques, + et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre: + de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia, + de Sazlia jusqu'à la route du pont, + du pont à la ville de Zvetchan, + de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan, + et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, + l'armée turque a tout occupé: + cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, + des lances de guerre comme une noire forêt, + partout des étendards comme des nuages, + et des tentes comme des neiges[4]. + La pluie tombât-elle à flots du ciel, + nulle part elle ne toucherait la terre, + mais rien que des bons chevaux et des guerriers. + Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, + il commande le Lab et la Sitnitza.» + + Miloch derechef l'interroge: + «Où est la tente du puissant Murad? + car j'ai fait au prince le serment + de tuer Murad, le tzar des Turcs, + et de lui poser le pied sur la gorge.» + + «Es-tu donc fou, mon pobratime? + où peut être la tente du puissant Murad, + qu'au milieu du camp des Turcs? + Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, + et fondre du haut du ciel serein, + tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.» + + Miloch alors adjura ainsi Ivan: + «O Ivan, mon bon frère, + non par le sang, mais tout aussi cher[5], + ne révèle point au Prince ce que tu sais, + car il en concevrait du souci, + et toute l'armée s'en épouvanterait, + mais au contraire dis-lui ceci: + Les Turcs ont une nombreuse armée, + mais nous pouvons nous mesurer avec eux, + et aisément en venir à bout; + car ce n'est point une armée pour la guerre, + ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins, + gens de métier et jeunes marchands, + qui jamais n'ont vu de combat, + et ne sont venus que pour consommer du pain. + Et ces troupes mêmes des Turcs, + elles sont atteintes d'une maladie, + d'un mal terrible, la dyssenterie, + et leurs chevaux sont pris d'un mal... + + +IV + + Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa _slava_[6] + à Krouchévatz, lieu retiré; + à sa table il a fait asseoir ses seigneurs, + ses seigneurs et leurs fils. + A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], + et à côté de lui les neuf Yougovitch; + à gauche est Vouk Brankovitch[8], + puis les autres seigneurs à sa suite; + à l'autre bout est le voïvode Miloch, + et à ses côtés deux voïvodes serbes: + l'un est Ivan Koçantchitch, + l'autre, Milan Toplitza. + Le tzar prend une coupe de vin, + puis il s'adresse à ses seigneurs serbes: + «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? + si c'est à l'âge que je la bois, + ce sera à Youg-Bogdan le vieillard; + si je la bois à la dignité, + ce sera à Vouk Brankovitch; + si je bois à l'amitié, + ce sera à mes neuf beaux frères, + mes beaux frères, les neuf Yougovitch; + si je la bois à la beauté, + ce sera à Ivan Koçantchitch; + si je bois à la haute stature, + ce sera à Milan Toplitza; + si je bois à la vaillance, + ce sera au voïvode Miloch; + pourtant à aucun autre je ne veux boire, + qu'à Miloch Obilitch[9]; + à ta santé, Miloch, fidèle ou traître! + Demain tu dois me trahir à Koçovo, + et passer au tzar des Turcs, Murad; + à toi donc! et bois cette santé, + bois du vin, et reçois en don cette coupe!» + + Miloch bondit sur ses pieds légers, + puis il s'incline vers la terre noire: + «Grâces à toi, noble prince Lazare, + grâces à toi pour cette santé, + pour cette santé et ton présent, + mais non pour un tel discours, + car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale! + jamais je ne fus traître, + jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, + mais demain je pense à Koçovo + mourir pour la foi chrétienne. + Le traître est assis à ton côté, + touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, + et c'est le maudit Vouk Brankovitch. + Demain c'est un beau jour[10], + demain nous verrons dans la plaine de Koçovo, + qui est fidèle, et qui est traître. + J'en jure par Dieu, le très-haut, + j'irai demain à Koçovo, + j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, + et lui mettrai le pied sur la gorge; + puis si Dieu et la fortune permettent + que je revienne sauf à Krouchévatz, + je prendrai Vouk Brankovitch, + je l'attacherai à ma lance de guerre, + comme une femme du lin à sa quenouille, + et je le porterai sur la plaine de Koçovo.» + + +V + +LA BATAILLE. + + Le tzar Lazare est assis à table, + à ses côtés la tzarine Militza; + et la tzarine ainsi lui parle: + «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, + Tu pars demain pour Koçovo, + avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes, + et au logis tu ne laisses, + ô tzar pas même un homme + qui pût te porter un message + à Koçovo, ou en rapporter. + Tu m'emmènes neuf frères aimés, + neuf frères, les neuf Yougovitch: + Laisse-moi au moins un frère, + Un frère par qui une sœur puisse jurer.»[11] + + Lazare, le prince des Serbes, lui répond: + «Ma dame, tzarine Militza, + lequel de tes frères aimes-tu mieux + que je te laisse dans notre blanc palais?» + --Laisse-moi Bochko Yougovitch.» + + Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: + «Madame, tzarine Militza, + demain, lorsque naîtra le jour blanc, + que naîtra le jour et se lèvera le soleil, + alors que s'ouvriront les portes de la ville, + lève-toi, et va vers la porte + par où sortira l'armée en ordre: + tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, + et à leur tête Bochko Yougovitch, + portant l'étendard de la croix. + Va de ma part le saluer (et lui dire) + qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble + et demeure avec toi au logis.» + + Le lendemain lorsque parut le jour, + et que les portes de la cité s'ouvrirent, + la tzarine Militza sortit; + à l'issue de la cité elle se tenait, + quand voici venir les troupes en ordre: + tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, + et à leur tête Bochko Yougovitch + sur son alezan tout chamarré d'or pur. + L'étendard de la croix l'enveloppait, + frères! (tombant) jusque sur le coursier; + en haut de l'étendard est une pomme d'or; + de la pomme (sortent) des croix d'or, + aux croix pendent des glands d'or + qui flottent sur l'épaule de Bochko. + + Alors la tzarine Militza s'avance, + puis saisit l'alezan par la bride, + et passant les bras autour du cou de son frère, + elle commence à lui parler doucement: + «O mon frère Bochko Yougovitch, + le tzar t'a donné à moi, + pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo, + et il te fait saluer (et dire) + de remettre l'étendard à qui bon te semble, + et de demeurer avec moi à Krouchévatz, + afin que j'aie un frère par qui jurer.» + Mais Bochko Yougovitch lui répond: + «Va-t-en, ma sœur, vers ta blanche tour[12], + pour moi, je ne voudrais point retourner, + ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix, + dût le tyran me donner Krouchévatz, + pour que l'armée dise de moi: + voyez le lâche Bochko Yougovitch! + il n'ose point aller à Koçovo, + pour la sainte croix verser son sang, + et mourir pour la foi.» + Puis il pousse son cheval vers la porte. + Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan, + et derrière lui les sept Yougovitch; + tous elle les arrête successivement, + mais pas un ne veut même la regarder. + Un peu de temps après cela s'écoule, + puis voici venir Voïn-Yougovitch, + conduisant les destriers du tzar, + tout couverts d'or pur; + sous lui elle saisit son gris coursier, + et jetant les bras au cou de son frère, + elle commence à lui dire: + «O mon frère, Voïn-Yougovitch, + le tzar t'a donné à moi, + il te fait saluer (et dire) + de remettre les destriers à qui bon te semble, + et de rester avec moi à Krouchévatz, + afin que j'aie un frère par qui jurer.» + Voïn-Yougovitch lui répond: + «Va-t'en, ma sœur, à ta blanche tour; + je ne voudrais, guerrier, m'en retourner, + ni abandonner les destriers du tzar, + quand même je saurais que je dois périr; + je vais, ma sœur, vers la plaine de Koçovo + y verser mon sang pour la croix sainte, + et pour la foi mourir avec mes frères.» + Puis il pousse son cheval vers la porte. + + Quand la tzarine vit cela, + elle tomba sur la pierre froide, + elle tomba et s'évanouit; + mais voici venir le glorieux Lazare; + en voyant sa dame Militza, + les larmes lui coulent le long des joues, + et il appelle son serviteur Golouban: + + «Golouban, mon fidèle serviteur, + descends de ton blanc coursier, + prends ta maîtresse sur tes bras blancs, + et porte-la jusqu'à la tour élancée; + à cause de moi que Dieu te le pardonne! + ne va point à la bataille de Koçovo, + mais reste dans mon blanc palais.» + + Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots, + les larmes coulent sur son visage, + puis il descend de son blanc coursier, + prend la dame sur ses bras blancs, + et la porte à la tour élancée; + mais à son cœur il ne peut résister, + pour aller à la bataille, à Koçovo; + il retourne vers son cheval blanc, + le monte, et vers Koçovo s'élance. + + Le lendemain, quand l'aurore brilla, + deux noirs corbeaux[13] arrivèrent + de Koçovo, la vaste plaine, + et se posèrent sur le blanc palais, + le palais même du glorieux Lazare; + l'un croasse, l'autre parle: + «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare? + Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?» + + Il n'y avait personne pour entendre ces mots, + seule la tzarine Militza les a entendus, + puis elle sort devant la blanche tour, + et interroge les deux noirs corbeaux: + «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux, + d'où êtes-vous venus ce matin? + n'est-ce point du champ de Koçovo? + Avez-vous vu les deux puissantes armées? + les deux armées en sont-elles venues aux prises? + et des deux laquelle l'a emporté?» + + Et les deux noirs corbeaux répondent: + «Au nom de Dieu, tzarine Militza, + nous venons ce matin des plaines de Koçovo, + nous avons vu les deux puissantes armées; + les deux armées hier en sont venues aux prises, + et les deux tzars ont succombé; + des Turcs il n'est rien resté, + mais des Serbes il est resté quelque chose, + tout navré et couvert de sang.» + + A peine ainsi commençaient-ils leur récit, + que voici un des serviteurs, Miloutine; + il porte la main droite (coupée) dans la gauche, + sur son corps il a dix-sept blessures, + et son cheval ruisselle de sang. + + Dame Militza l'interroge: + «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? + aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo? + + Mais le fidèle Miloutine lui dit: + «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse + lave-moi avec de l'eau froide + et abreuve-moi de vin vermeil; + elles sont graves les blessures que j'ai reçues.» + + La tzarine Militza le descend, + et le lave avec de l'eau froide, + puis l'abreuve de vin vermeil. + Quand ses forces sont revenues, + dame Militza l'interroge: + «Où est tombé le glorieux prince Lazare? + Où est tombé le vieux Youg-Bogdan? + Ou sont tombés les neuf Yougovitch? + Où est tombé Miloch le voïvode? + Où est tombé Vouk Brankovitch? + Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14] + + Et le serviteur commence son récit: + «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo; + où le glorieux prince Lazare a succombé; + là beaucoup de lances ont été brisées, + des lances et turques et serbes, + mais plus de serbes que de turques + pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, + de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. + Youg, ton père, a péri + en exemple, au premier choc; + tombés aussi sont huit des Yougovitch, + le frère ne voulant point abandonner le frère, + tant qu'un seul survivrait. + Restait encore Bochko Yougovitch, + faisant flotter sa bannière sur Koçovo, + dispersant les Turcs par troupes, + comme un faucon de légères tourterelles. + Où le sang baignait jusqu'aux genoux, + c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch. + Miloch, maîtresse, est tombé + au bord de la Sitnitza à l'eau glacée, + et là bien des Turcs ont péri; + Miloch a immolé le tzar turc Murad, + et des Turcs douze mille soldats; + Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré! + Il restera en souvenir au peuple des Serbes, + pour être raconté et chanté, + tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo. + Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, + maudit soit-il, et qui l'a engendré! + maudite soit sa race et sa postérité! + il a trahi le tzar à Koçovo + et détaché douze mille, + ô maîtresse! de nos hardis guerriers.» + + + + +NOTES + + +I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires, +cette épithète de menu (_sitni_) appliquée aux caractères d'écriture: +ce qui n'a guère besoin d'explication.] + +II. [Note 2: Lazare Gréblianovitch est tantôt appelé tzar, tantôt +knèze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilité, dit-on, +bien qu'il eût été sacré tzar en 1376.] + +III. [Note 3: Le mot de _pobratime_, dérivé de _brat_ frère, marque une +liaison d'amitié qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un +caractère sacré et religieux, car il forme empêchement au mariage. Jadis +elle était souvent bénie par le prêtre, et il y a même dans les anciens +livres de liturgie serbe des prières applicables à cette cérémonie; +mais c'est surtout par un appel de secours prononcé en cas de danger, ou +de maladie, voire dans un rêve, qu'elle se contracte. La formule employée +ordinairement--et que l'on place même dans la bouche des Turcs et des +Vilas,--est celle-ci: _Bogom braté_ (ou _sestra_) _i svelim Iovanom_, +«mon frère (ou ma sœur) en Dieu et en saint Jean.» Au mot de +_pobratime_ (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui +de _poçestrima_, sœur ainsi choisie.] + +III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole +orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus +moderne de la présente collection, _le départ de Karageorge_.] + +III. [Note 5: Litt.: «non né, mais comme né.»] + +IV. [Note 6: La _slava_ (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne, +particulière aux Serbes, et encore aujourd'hui en très-grand honneur dans +la principauté. Chaque famille (la _gens_ des Romains), indépendamment +des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri, +saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fête avec de certaines cérémonies. +C'est ce qu'on appelle _slaviti slavou_ ou _kèrsno imé_, célébrer la +gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte--tradition qui prouve +combien cette coutume lui est chère--que Marko Kraliévitch vient chaque +année, le cinq mai, dans une église de Prilip, fêter ainsi saint +Georges. La principale cérémonie usitée lors de la slava, et qui sert +d'introduction à d'interminables compotations, est un toast qui a un +caractère religieux. Les toasts (_zdravitza_) en effet, pour le dire +en passant, sont un genre de récréation plus cher encore aux Serbes +peut-être qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir débiter ou +même improviser, et il en est de fort amusants.] + +IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et +se trouvent dans les _pesmas_ qui se rapportent à la bataille de +Koçovo.--Ioug-Bogdan (_Ioug_ signifie le sud), était le beau-père de +Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macédoine.--_Iougovitch_ +veut dire fils de Ioug.] + +IV [Note 8: Vouk Brankovitch était un des gendres de Lazare. C'est, à ce +qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch +(motif qui forme aussi le nœud du poème des _Niebelungen_) que naquit +entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un à la +défection, l'autre à donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI, +_Serbische Volkslieder_, deuxième édition, page 34 ) L'usage fait de +son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularité. «A dater +d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montenégrin, un village, etc. qui +trahit la patrie, nous le vouons unanimement à l'éternelle malédiction, +ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infâme Vouk +Brankovitch, qui trahit les Serbes à Koçovo et s'attira ainsi la +malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine» (Code du +Montenégro, décrété le 15 août 1803).] + +IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort célèbre chez +les Serbes, au point que son nom a été donné à un ordre de chevalerie +institué, il y a quelques années, au Montenégro; et qu'en 1840, un +Serbe, aumônier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce +titre _Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva_, etc., +ou examen de la bataille de Koçovo et de l'action héroïque de +Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'éthique, de la +psychologie, et des idées alors régnantes.] + +IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau _Vidovdon_. C'est le +nom que les Serbes donnent à la journée du 15/27 juin, mais je n'ai pu +découvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.] + +V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse +fraternelle chez les Serbes, pour qui, paraît-il, la formule la plus +solennelle de serment est par le frère ou par la sœur. On peut voir +entre autres dans la pièce intitulée _Prédrag et Nénad_, un haïdouk, +réputé fils unique, éprouver un sentiment de honte à ne pouvoir +jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans +plusieurs pièces _domestiques_, un sentiment de doute et une certaine +ironie envers l'affection de l'épouse, comparée à celle de la sœur.] + +V. [Note 12: Le mot _koula_ (sans doute dérivé de l'arabe-turc _kalé_, +forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la +poésie toute maison de pierre, ou en général une habitation un peu +considérable. Je le rends tantôt par tour, maison, ou même palais, +suivant les circonstances.] + +V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent +fréquemment dans la poésie héroïque serbe.] + +V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long poème de huit cent +dix vers, mais dénué d'intérêt.] + + + + +II + +MARKO KRALIEVITCH + + +NOTICE + +Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage +historique. Il était le fils aîné du roi Voukachine, vassal des tzars +serbes Étienne Douchan et Ouroch, et qui après avoir tué ce dernier +de sa propre main, périt lui-même en 1371, dans une bataille contre les +Turcs. Dépouillé de son héritage par son beau-frère George Balza et par +le knèze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais après avoir, à ce +que semblent prouver de récentes découvertes[a], été revêtu pendant +quelques années de la dignité royale, Marko implora le secours du sultan +Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualité à toutes +les expéditions des Turcs, et périt en 1392 dans une bataille qu'ils +livrèrent aux Valaques, à Rovina. + +Voyons maintenant ce que la légende a fait de lui. + +«Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko +Kralievitch,» et à propos d'une monnaie frappée à son effigie, voici +comment s'exprime un antiquaire serbe: «Cette pièce est de la plus haute +importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous révèle l'existence +d'un roi serbe, que bien des personnes, même instruites, ne regardaient +jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.» + +C'est qu'en effet la capacité illimitée de boire, des exploits +merveilleux et une force corporelle sans égale, attribués à Marko, et +passés en proverbe, ont peu à peu effacé dans l'imagination populaire +les autres traits de son caractère, que le lecteur pourra recomposer en +lisant les pages qui suivent. + +Marko a toute une biographie légendaire. + +Voici comment sa naissance est racontée dans un chant[A] qui renferme +quelques détails mythologiques. + +[Note A: Tome II de la deuxième édition, n° 25.] + +Le roi Voukachine, qui résidait à Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la +femme d'un voïvode de l'Hertzégovine, Moutchilo, à empoisonner son mari, +pour l'épouser, lui, ensuite. L'empoisonnement étant trop difficile, elle +imagine une suite de ruses, à l'aide desquelles Voukachine finit par tuer +Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'épouser, non pas sa femme, +laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa sœur Euphrosine, qui a +cherché à sauver la vie à son frère. Voukachine suit ce conseil, après +avoir fait traîner la veuve à la queue des chevaux. + +«Elle lui engendra (dit le poëte) une belle lignée, Marko et André, et +Marko se modela sur son oncle, son oncle le voïvode de Moutchilo.» + +Euphrosine reparaît souvent dans l'histoire de Marko, son caractère ne +se dément jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui +rachète ses actes de férocité, est certainement le respect qu'il montre +pour sa mère. + +André est un personnage réel, et dont il est fait plusieurs fois mention. + +Quant à sa femme, appelée tantôt Angelia, tantôt Iéla ou Ielitza, et +qui, d'après le n° 56 du tome II, était fille du roi bulgare Chichman +(Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire. + +J'ai écrit, sous la dictée d'un Serbe, le commencement du n° 62, +tome II, mais avec des variantes assez considérables, et dont la plus +remarquable est celle qui attribue à Marko un enfant. C'est en effet le +seul passage dans tous les chants, où on le fasse père de famille. Avant +de partir pour rejoindre l'armée du sultan, il dit à sa femme: «Aie soin +de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai +demande à Dieu dans nos prières. Le Créateur a eu pitié de nous, et il +nous l'a accordé.» + +La mort de notre héros forme le sujet d'un beau poëme qu'on lira plus +loin, mais elle est en outre diversement racontée dans les traditions +populaires, citées par M. Vouk (_Dictionnaire_, au mot MARKO), et qui +se rapprochent pour la plupart de la vérité historique. Ainsi «les uns +rapportent, dit le savant éditeur, qu'il fut tué d'une flèche d'or, à +la bouche, par un certain Mirtcheta, voïvode valaque, dans une bataille +livrée aux Valaques par les Turcs, près du village de Rovina, d'autres +disent que, dans cette même affaire, son cheval, Charatz, s'étant +enfoncé dans un marais au bord du Danube, tous deux y périrent. Dans le +district de Négoune (Serbie actuelle), on raconte même que le fait s'est +passé dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de +la Tzaritchina, il existe encore là aujourd'hui un marais et une église +en ruines, qu'on prétend avoir été construite sur le tombeau de Marko. +D'autres enfin rapportent que dans cette même bataille, Marko avait tué +tant d'hommes, que bêtes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors, +levant les mains au ciel, il s'écria. «Mon Dieu, que vais-je devenir?» +Sur quoi, Dieu en ayant pris pitié, le transporta, lui et Charatz, d'une +manière miraculeuse dans une caverne où tous deux vivent encore: là, +Marko, après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est +couché et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le +sabre sort peu à peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger +la mousse et que le sabre tombera, le héros se réveillera et reparaîtra +dans le monde.» + +Suivant une autre légende, qui a été aussi, il me semble, racontée de +quelque chevalier de notre moyen âge occidental, Marko s'est retiré +dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la première fois un fusil. Pour +s'assurer si cette arme était telle qu'on le rapportait, il s'en fit +lui-même partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite. +«Désormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil +peut donner la mort au plus vaillant héros.» + +Enfin un Serbe me disait qu'à Prilip, ancienne résidence de Marko, +en Albanie, le peuple est persuadé que le jour de la Saint George, (27 +avril-5 mai), fête de son patron de famille, les portes d'une certaine +église se ferment d'elles-mêmes, et que Marko y entre, monté sur +Charatz, et y célèbre, en buvant, la fête de son patron de famille, ou +_slava_. + +Dans la biographie d'un tel héros, il serait injuste de passer sous +silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tacheté, pie--comme on le +verra, ne le cède pas beaucoup à son maître en courage, en goût pour le +vin, et même en intelligence; il est doué de la parole, comme les chevaux +d'Achille, et d'autres coursiers _épiques_. Voici ce que le peuple raconte +touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait présent; +d'autres rapportent qu'il l'acheta à des _kiridjias_, ou muletiers. Avant +de l'avoir, il avait, dit-on, changé plusieurs fois de cheval, aucun ne +pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu à des muletiers un poulain +pie, atteint de la lèpre, il crut trouver en lui des signes de race, et +l'ayant saisi par la queue, le tira à lui, ainsi qu'il l'avait fait pour +essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place. +Alors Marko satisfait l'acheta, le guérit de la lèpre et lui apprit à +boire du vin. + + +NOTE + +[Note a: Il s'agit de divers documents publiés par la société de +littérature serbe, de Belgrade, dans ses Mémoires (_Glas nik serbské +Slovésnosti_), et qui consistent: + +1° Dans le fac-similé d'une monnaie d'argent, portant cette inscription: +_u hrista boga blagoverni Kral Marko_, «le roi Marko dévot à Dieu le +Christ» (tome VII, p. 217 1855). 2° Une inscription de l'église du +monastère de Zerza, en Albanie, où il est fait mention de Marko, comme +d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: _préyé +gospodstva séyé zemlié (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin +iégo Kral Marko_, «auparavant la souveraineté de cette terre a appartenu +au pieux roi Velikachine (Voukachine), et à son fils le roi Marko.» +(_Glasnik_, tome VI, p. 186) 3° Une peinture qui se trouve dans l'église +de l'archange saint Michel à Prilip, connue parmi le peuple sous le +nom d'église de Marko Kralievitch, et où l'on voit la figure de Marko +accompagnée de l'inscription précitée, et placée à côté de la figure +de son père, le roi Voukachine. Marko y est représenté, vêtu du manteau +impérial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe +noire (_Glasnik_, ibid.) 4° Enfin une ancienne chronique rédigée par +un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de _rodosloviyé +serbskoyé_, ou généalogie serbe, renferme une histoire abrégée des +rois, tzars et despotes serbes. (_Glasnik_, tome V.) Des paroles de cet +annaliste, comparées avec les monuments figurés, M. Chafarik, professeur +d'histoire à Belgrade, conclut: «qu'après la mort de Voukachine, Marko +fut reconnu roi dans les contrées soumises à celui-ci, et qu'il y régna +pendant plusieurs années, c'est-à-dire tant que le knèze Lazare n'eut +pas achevé de réduire sous son obéissance tous les autres knèzes +serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant été sacré, +à Prizren, roi de Dacie par l'archevêque Ephrem en 1377, ce fut en 1378, +ou peut-être plus tard, c'est-à-dire après cinq ou six ans de règne +au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dépossédé, dut se +réfugier auprès de Murad et lui demander protection. + +«C'est après cette époque, continue-t-il, que se place sa vie +aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki, +il excita à faire la guerre aux Serbes..., et qu'il guida avec son frère +André, vers le champ de bataille de Koçovo. Là ils rentrèrent en +possession de leurs domaines, et les gardèrent en qualité de vassaux +des Turcs, peut-être jusqu'à leur mort, car on sait que Marko périt, +en 1394, dans une grande bataille livrée au voïvode valaque Mirtcha +par Bajazet, qu'il avait accompagné à la tête de ses troupes serbes.» +(_Glasnik_, tome VII.) + +Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents +originaux sont accessibles à peu de personnes, j'ai cru devoir m'étendre +sur ce sujet.] + + + + + +MARKO KRALIEVITCH + + +I + +OUROCH ET LES MERNIAVTCHÉVITCH[1]. + +Il y a quatre camps dressés dans la vaste plaine de Koçovo près de +la blanche église de Samodréja: l'un de ces camps est celui du roi +Voukachine, le second celui du despote Ougliécha, le troisième au +voïvode Goïko, et le dernier au tzarévitch Ouroch[2]. Ces princes se +disputent le trône, ils veulent s'ôter la vie, et se percer de leurs +poignards d'or, ne sachant à qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: «Il +est à moi;»--le despote Ougliécha: «Non, mais à moi;»--le voïvode +Goïko: «C'est à moi qu'il appartient». Pour le tzarévitch Ouroch, il +se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frères, les +trois Merniavtchévitch. Le roi Voukachine écrit une lettre, et envoie +un messager à Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedélko, +l'invitant à se rendre à Koçovo, pour dire à qui est l'empire; c'est +lui qui avait confessé et fait communier le glorieux tzar défunt[3], +et qui avait en ses mains les lettres impériales[A]. Tous les quatre +écrivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un à l'insu +de l'autre. + +[Note A: Chacun des trois autres princes écrit de même une lettre, et +l'expédie pour la même destination.] + +Les quatre _tchaouchs_ se rencontrent à Prizren, la blanche cité, devant +la demeure du protopope Nedélko, mais le prêtre n'y était point, il +était à l'église à dire les matines, les matines et la messe. Arrogants +messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de +leurs chevaux mais ils les poussèrent dans l'église, et faisant claquer +leurs fouets tressés, ils en frappèrent le prêtre Nedélko: «Allons +vite (crièrent-ils), allons vite à Koçovo, pour que tu y déclares +à qui est l'empire; car c'est toi qui as confessé et fait communier le +glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impériales[4]: viens, +si tu ne veux sur l'heure perdre la tête!» Les larmes coulent des yeux +du prêtre tandis qu'il leur dit: «Retirez-vous, arrogants des arrogants, +tandis que dans l'église nous célébrons l'office divin! on saura à qui +appartient la couronne.» Alors ils s'éloignèrent, et quand, l'office +divin terminé, on fut sorti devant l'église, ainsi parla le protopope: +«Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confessé l'illustre tzar et lui +ai donné la communion; mais je ne l'ai point interrogé touchant l'empire, +mais bien sur les péchés qu'il avait commis. Allez vers la ville de +Prilip, à la demeure de Marko Kralievitch, mon élève; il a étudié +auprès de moi, et il a été scribe chez le tzar; il a en ses mains +les lettres impériales et sait à qui est la couronne. Conduisez-le à +Koçovo, il fera connaître la vérité, car Marko n'a peur de personne et +ne craint que le vrai Dieu.» + +Les quatre tchaouchs s'éloignèrent et partirent pour Prilip. Arrivés +devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtèrent les +portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils: +«Marko, mon cher enfant! qui frappe à la porte avec l'anneau? on dirait +que ce sont les tchaouchs de ton père.» Marko se leva et ouvrit la +porte, les messagers devant lui s'inclinèrent: «Dieu t'assiste, seigneur +Marko!» Et Marko les caressant de la main: «Soyez les bienvenus, leur +dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne santé, ainsi +que les nobles tzars et rois?--Seigneur Marko Kralievitch, répondirent les +messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne santé, mais ils +ne sont point en paix: la discorde a divisé profondément nos seigneurs, +et à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de +Samodréja, ils se disputent l'empire; l'un à l'autre ils veulent s'ôter +la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est le +trône, ils te mandent à Koçovo pour que tu le déclares.» Marko rentre +dans sa maison et appelle sa mère: «Euphrosine, ma chère mère, une +grave querelle a éclaté entre nos princes à Koçovo, dans la vaste +plaine, devant la blanche église de Samodréja; ils se disputent l'empire +et veulent l'un à l'autre s'ôter la vie en se perçant de leurs poignards +d'or, et ne sachant à qui est la couronne, ils me mandent à Koçovo pour +que je déclare à qui elle appartient.» Autant Marko avait à cœur la +vérité, autant sa mère l'exhorte à y rester fidèle. «Marko, +dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si +tu témoignais faussement, fût-ce pour ton père ou pour tes oncles; mais +parle conformément à la vérité divine: ne va pas, mon fils, perdre +ton âme; mieux vaudrait perdre ta tête que de charger ton âme d'un +péché.» + +Marko s'équipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz +et tous partirent vers Koçovo. Quand ils passèrent devant la tente +royale, Voukachine s'écria: «Bonheur à moi, par le Dieu clément! voici +mon fils Marko, il va déclarer que l'empire est à moi, et du père il +passera au fils.» Marko entend ces mots, mais il n'y répond rien; vers la +tente il ne tourne pas la tête. Le voïvode Ougliécha l'aperçoit et il +s'écrie: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire +est à moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous régnerons +comme des frères.» Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne +tourne pas la tête. Quand le voïvode Goïko l'aperçoit, il dit à son +tour: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est +à moi. Alors que Marko n'était qu'un faible enfant, je l'ai caressé +tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme +une belle pomme d'or; où que j'allasse à cheval, je le portais toujours +avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est à moi, tu régneras le premier +(en rang) et je serai assis à tes genoux.» + +Marko garde le silence et ne détourne point la tête, mais il pousse son +cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et là il descend de +Charatz. Dès que le jeune Ouroch l'aperçut, il s'élança légèrement +de son divan de soie en disant: «Bonheur à moi! voici mon parrain, voici +Marko Kralievitch, il va prononcer à qui est l'empire.» Ils ouvrent les +bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves +s'enquièrent de leur santé[5], puis s'asseyent sur le divan de soie. + +Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre +arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonné +devant l'église, les princes se rendirent aux matines et assistèrent au +service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils +mangèrent le sucre et burent la _rakia_[6]. Marko prit les anciens livres; +il les consulta et dit: «Mon père, ô roi Voukachine! est-ce trop +peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans +maître[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, +mon oncle, despote Ougliécha! est-ce trop peu pour toi de ta _despotie_? +est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne +d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, mon oncle, voïvode Goïko! +est-ce trop peu pour toi de ta voïvodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle +rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez. +Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre: +«L'empire est à Ouroch, de son père, il lui est descendu; à cet enfant +le trône appartient par héritage. Le tzar en expirant le lui a remis.» + +[Note A: C'est-à-dire: puisses-tu en être dépouillé!] + +Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'élança de terre sur +ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se +mit à fuir devant son père, car il ne lui convenait pas de se battre avec +celui qui l'avait engendré; il se mit à fuir autour de l'église, de la +blanche église de Samodréja, et déjà il en avait fait trois fois le +tour, son père le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une +voix sortit du sanctuaire: «Réfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko +Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas périr, périr de la main de ton +père, et cela pour la vérité du vrai Dieu?» Les portes s'ouvrirent, +Marko se précipita dans le temple, et sur lui elles se refermèrent. Le +roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du +bois le sang commença à couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces +paroles: «Malheur à moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tué mon fils +Marko.» Mais la voix reprit du sanctuaire: «Écoute, roi Voukachine, ce +n'est point ton fils Marko que tu as percé, mais un ange du Seigneur.» +Contre Marko le roi était violemment irrité, et il se mit à le maudire +avec rage: «Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni +tombeau ni postérité, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies +servi le tzar des Turcs!» + +Le roi le maudit, le tzar le bénit: «Marko, mon parrain, Dieu t'assiste! +Que ton visage brille dans le conseil! que ton épée tranche dans le +combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton +nom partout soit célébré, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y +aura une lune!» + +Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arrivé. + + +II + +MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7]. + +Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un +était Marko Kralievitch, l'autre le voïvode Miloch. Ils poussent de front +leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de +se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz +sent le sommeil qui le gagne, et il dit à son compagnon: «Mon frère, +voïvode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi à chanter et +divertis-moi.» Mais Miloch, le voïvode, lui répond: «Marko, mon frère, +volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la +Vila Ravioïla, et la Vila m'a menacé, si elle m'entend chanter jamais, de +me percer de ses flèches et la gorge et le cœur.--Chante, frère, reprend +Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis là, moi Marko +Kralievitch, avec mon fortuné Charatz et ma masse[8] d'or.» + +Alors Miloch commence, il entonne un chant à la louange de nos anciens et +illustres rois; il raconte comment dans la Macédoine la fortunée chacun +d'eux a fondé de pieux édifices[9]. Le chant plut à Marko, et s'appuyant +sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait. +Ravioïla la Vila entend Miloch, et à mesure qu'il chante elle répond; +mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite, +s'élance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flèches, +de l'une elle frappe Miloch à la gorge, de l'autre elle perce son cœur +vaillant. «Hélas! ma mère! Malheur, Marko, mon frère en Dieu! Malheur, +frère, la Vila m'a frappé! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas +chanter dans la montagne du Mirotch!» + +En sursaut Marko s'éveille, il saute à bas de son cheval pie, puis, +serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise: +«Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Ravioïla la Vila +et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te +couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou +jusque sur les sabots; je mêlerai de l'or à ta crinière et je l'ornerai +de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher +les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour +que tu te traînes de sapin en sapin, comme moi, Marko, privé de mon +pobratime.» + +Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'élance à travers le Mirotch. La +Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant, +sans voir ni entendre la Vila. Dès qu'il l'a aperçue, il bondit en l'air +de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientôt il atteint +la Vila. Quand elle se voit dans cette extrémité, la pauvrette s'envole +vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des +branches à foison et il atteint entre les épaules la blanche Vila, qui +tombe sur la terre noire, puis il commence à la frapper de sa masse; il la +retourne à droite et à gauche et la frappe encore. «Pourquoi, Vila, que +Dieu fasse périr! pourquoi as-tu percé d'une flèche mon frère? Donne +des herbes à ce héros ou tu ne porteras pas longtemps ta tête.» + +La Vila commence à l'appeler frère en Dieu: «Mon frère en Dieu, Marko +Kralievitch! mon frère en Dieu très-haut et en saint Jean! laisse-moi +vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je guérisse +les blessures de ce héros.» Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la +compassion dans son cœur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la +montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et répond à de +fréquents appels: «Je viens, mon frère en Dieu.» Sa moisson faite dans +le Mirotch, elle guérit les blessures du héros; le gosier (la voix) de +Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais été, et son +cœur de héros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut. + +La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'éloigne +avec son frère: ils vont vers Poretch, sur la frontière, et après avoir +guéé la rivière du Timok, auprès du grand village de Breg, ils se +dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes: +«Écoutez, Vilas, ne percez jamais de vos flèches les héros dans la +montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable +Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, à souffrir de +lui! et à peine ai-je pu sauver ma vie.» + + +III + +MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON. + +Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; près de sa tête +il plante sa lance, et à la lance il attache Charatz, puis il se prend +à dire: «Qui me donnerait de l'eau à boire, qui me procurerait un peu +d'ombre, celui-là assurerait à son âme une place en paradis.» Alors +s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il +abreuve Marko, puis au-dessus de lui il étend ses ailes et lui fait ainsi +de l'ombre. «O faucon, mon oiseau gris, lui demande le héros, quel +bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me +procures de l'ombre?»--«Ne plaisante point, Marko Kralievitch, répond +l'oiseau, lorsque nous combattions à Koçovo et que nous soutenions +l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et coupèrent mes deux +ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les +chevaux turcs ne pussent m'écraser; tu me nourris de la chair des héros +et tu m'abreuvas de sang vermeil; voilà le bien que tu m'as fait.» + + +IV + +LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH. + +Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon +fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus +t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche; +marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.--Dieu +m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf +royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour +moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des +amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille +mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des +Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis +l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et +les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je +parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine +achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui +prépare des gâteaux sucrés. + +Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il +remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et +de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz +et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi +Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent +les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé _de +braves_. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans +les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils +s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire +le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses +pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi +sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau +et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à +ses sœurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa +un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler +les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon +gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de _paranymphe_ étranger, +mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous +redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin +il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip. + +Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à +quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au +visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko +Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une +bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?--J'ai, répond Marko à sa +vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé +trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère +de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point +amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la +fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi, +mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.--O mon fils, +Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci, +mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il +vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés; +écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le +paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu +n'auras à craindre aucun scandale.» + +Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des +lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à +son ami Étienne Zemlitch. + +Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va +vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste +plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés. +Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là +les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et +la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les +chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison; +pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent. +Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants +conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer +au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna +un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et +au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à +cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous +ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la +belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de +noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie. + +Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine +et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert. +Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine +(d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le +cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne +Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch, +abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour +fidèle maîtresse; voici pour toi une _botte_ pleine d'or, pleine, ô +mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi, +doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête +de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte +suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch: +«Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle +maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon +Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain: +«Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle +aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A]. +Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes +ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa +tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que +nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare +lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait +sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il +possible d'aimer son parrain?--Ne parle pas follement, ma chère filleule, +reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le +baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas +une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens +t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge: +«Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa +barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.» + +[Note A: Au gîte suivant, troisième proposition du doge accompagnée de +l'offre de trois bourses, c'est-à-dire _bottes_.] + +Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers, +l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant +recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congédia +les barbiers, et d'une voix douce dit à la fiancée: «Assieds-toi, ma +chère filleule.» Mais la Bulgare lui répondit: «O mon parrain! si Marko +l'apprend, nous y perdrons tous deux la tête.--Assieds-toi et ne fais +point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plantée +au milieu des conviés; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres +précieuses que l'on aperçoit des extrémités du camp; assieds-toi, que +nous nous caressions.--Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune +fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou +s'il est nuageux.» + +Quand elle fut dehors, elle aperçut la tente de Marko Kralievitch et s'y +rendit, se glissant à travers les conviés, pareille à un cerf d'un an. +Marko était couché et plongé dans le sommeil; la jeune fille se tint +debout à côté de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage, +quand, s'éveillant soudain, il lui dit: «Infâme fille bulgare! ne +pouvais-tu attendre que nous fussions arrivés à ma blanche maison et +que la loi chrétienne fût accomplie?» Il saisissait son sabre, quand la +belle jeune fille lui dit: «Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis +point d'une race infâme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis +deux infâmes, mon parrain et mon paranymphe. Étienne Zemlitch m'a vendue +au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point, +Marko, voici la barbe du doge de Venise.» Et elle ouvrit le mouchoir où +était la barbe. Quand Marko vit cela, il dit à sa fiancée: «Assieds-toi +là, belle jeune fille, et demain Marko fera son enquête;» puis il +retomba dans son sommeil. + +Quand le soleil commença à briller, Marko se leva sur ses pieds légers, +passa sa pelisse à l'envers[13], et prenant à la main sa lourde masse, il +alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour! +«Bonjour à vous! Eh bien, paranymphe, où est ta fiancée, et toi, +parrain, où est ta filleule?» Étienne garde le silence, pour le doge +voici ce qu'il répond: «Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens +d'une humeur étrange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.--Malheur à +toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est +pas un badinage qu'une barbe rasée! où est la barbe que tu avais hier?» +Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il +brandit son sabre, et lui abat la tête. Étienne Zemlitch s'enfuit, mais +Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux; +puis il retourna vers sa tente, et s'équipa, lui et Charatz. Le cortège +des noces reprit sa route, et arriva heureusement à la blanche Prilip. + + +V + +MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PÈRE. + +Une fille turque s'est levée de bonne heure, avant l'aurore et le jour +blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil +l'eau avait été limpide; mais après qu'il eut paru, l'eau se troubla, +elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des +kalpaks, et vers le midi des combattants blessés; enfin elle apporta un +guerrier, qu'elle entraînait ballotté au milieu du courant. Le guerrier +aperçut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu: +«Ma sœur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pièce de toile, et +retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits.» La jeune fille +reçut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pièce de toile, et l'attira +jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un +vêtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forgé, et ce sabre +avait une triple poignée, ornée de trois pierreries; ce sabre valait +trois villes impériales. «Ma sœur, jeune Turque, qui demeure avec +toi dans ta blanche maison?--J'ai une vieille mère, et un frère, +Moustaf-Aga.--Ma sœur, va dire à ton frère, à Moustaf-Aga, de +m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or, +chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai présent, d'une autre à +Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisième, afin de faire panser +mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se guérissent, je ferai ta +fortune, ainsi que celle de ton frère.» + +La jeune fille court vers sa blanche maison: «Mon frère, Moustaf-Aga, +dit-elle, j'ai trouvé un guerrier blessé dans la Maritza, la froide +rivière. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats: +d'une il veut me faire présent, d'une autre à toi, mon frère, et garder +pour lui la troisième afin de faire panser ses graves blessures. Ne va +pas violer ma promesse, et tuer le héros blessé, mais apporte-le à notre +blanche maison.» Le Turc accourt vers la rivière, et quand il voit le +guerrier blessé, il se prend à considérer le sabre forgé, il le saisit, +tranche la tête au blessé, le dépouille de ses magnifiques habits, et +s'en retourne à sa blanche maison. La jeune fille l'avait précédé, +quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit à Moustaf-Aga: «Comment, mon +frère, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort à mon pobratime? +et pourquoi t'es-tu parjuré? Pourquoi? pour un sabre forgé! Fasse Dieu +que ce sabre t'abatte la tête!» Cela dit, elle s'enfuit dans la maison. + +Peu de temps depuis lors s'était écoulé, quand il arriva un firman du +sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf +s'y rendit, ayant à sa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à +l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put +tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans +celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même +du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots +chrétiens: l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du +roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kralievitch. Marko demande +à Moustaf-Aga: «Par Dieu! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant? +l'as-tu acheté à prix d'or, ou l'as tu gagné à la guerre? Ton père +te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme +portion de son héritage?--Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges, +je vais te répondre franchement.» Et il lui raconta tout ce qui s'était +passé. Le Kralievitch lui dit: «Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende! +n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des +_agalouks_ de notre auguste sultan.--Ne te moque point, giaour Marko, lui +répondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par +le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre.» Marko de Prilip brandit le +sabre, et d'un coup abat la tête de Moustaf-Aga. + +On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun +d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis +à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup +à l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pénétra sous la tente +du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses +bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan, +pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que +Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avança jusqu'à +l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main à sa poche, en tira cent +ducats, qu'il donna au Kralievitch: «Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta +guise; pourquoi un si violent courroux?--Ne me le demande pas, sultan, mon +père d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût +mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eût été le +même.» + + +VI + +MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN. + +Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch; +quand le bey dit à Marko: «Viens chez moi, à l'automne, frère, le +jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fête et un +régal, et la belle réception, et les magnifiques banquets.» Mais Marko +Kralievitch lui répondit: «Ne te vante point, bey, de ta réception! +déjà, lorsque je cherchais mon frère André, je me suis trouvé dans ta +maison à l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille; +j'ai vu ta façon de traiter, et j'ai été témoin de trois actes +d'inhumanité.--Marko Kralievitch, mon frère, reprit le bey Kostadin, de +quels actes d'inhumanité veux-tu parler? + +--Le premier, frère, répliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux +indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin +vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller +mon vin devant ces seigneurs. J'éprouvai de la compassion, bey, pour ces +indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et après +leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis +tailler des habits de bel écarlate, de bel écarlate et de soie verte, +puis je les renvoyai à ta maison; pour moi, bey, j'étais à l'écart +regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux +indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les +conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et +buvez, mes jeunes seigneurs. + +«L'autre acte d'inhumanité, bey, le voici: il y avait là d'anciens +gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils étaient vêtus +d'écarlate usé, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux +seigneurs qui étaient là, ayant acquis récemment du bien, et qui avaient +des habits neufs, ceux-là tu les plaças au haut bout, tu leur servis du +vin et de la rakia, et les traitas avec distinction. + +«Le troisième acte d'inhumanité, bey, c'est qu'ayant et ton père et ta +mère, aucun des deux n'était à table, pour y boire la première coupe de +vin.» + + +VII + +MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA. + +Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un +était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à +dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se +pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi +veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible +dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par +grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la +selle, et ainsi sortit de Tzarigrad. + +Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan, +suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko +Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la +fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne +ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma +fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta +maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître +du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch: +«Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec +toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne +puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais +le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son +dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du +dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le +Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman; +Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en, +misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et +saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la +poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse +sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz +danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il +appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une +flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec +l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et +que plus tard il n'y ait point de querelle.» + +Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant, +Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du +kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des +ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc; +il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux: +«Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois +cette masse aux nœuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait +plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus +de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux nœuds +dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent. + +Quand ils partirent pour le _meidan_, l'aga avait trente janissaires, et +Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En +arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier, +tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan +impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»--«Oui, +Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as +le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour +la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc +le premier.» + +Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la +distance, elle avait franchi cent vingt _archines_; Marko tire une blanche +flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive, +apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la +décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les +yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines! +Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère +en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par +votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon +épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.--Le Dieu vivant +t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta +femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme +chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une sœur. J'ai dans ma maison +une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout, +frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois +charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc +saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il +le baise, puis l'emmène à sa riche maison. + +[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur +de Marko.] + +Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la +dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un +mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour +l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble) +le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la +frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des +cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko. + + +VIII + +MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES. + +La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu +tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers +Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?--Ma vieille mère, lui répondit +Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me +levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or, +quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus, +avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle, +ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir +Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les +dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi, +me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures. +Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans. +Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul +je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en +lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la +huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais +j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et +matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir, +Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me +prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon +Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats, +autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère, +dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux, +puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai +point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à +la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne +manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que +j'avais fait ce serment. + +[Note A: Ainsi jusqu'à six.] + +«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit +sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier +encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un +sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes +le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour +reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras. +Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me +fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que +le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête +de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko +Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché +envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant +de pieux édifices.» + + +IX + +MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS. + +Murad, le vizir, s'en va à la chasse dans la verte montagne, avec ses +douze braves[18], et, en treizième, Marko Kralievitch. Depuis trois jours +ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les +conduisit dans la forêt, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient +des canards aux ailes d'or. Le vizir lâche un faucon pour qu'il prenne un +canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'élève jusqu'aux +nues, et le faucon sur un vert sapin se pose. + +«Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lâcher mon +faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or?» Et Murad, le vizir, +lui répond: «Cela t'est permis; pourquoi non, Marko?» Marko lâche son +faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis +vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit +cela, il en éprouva un vif dépit. Or, il avait une vilaine habitude, de +prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre près du faucon de Marko, +et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tête +chaude, tout comme l'avait son maître: au lieu de céder le canard, il +déchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad, +le vizir, vit cela, il entra dans une violente colère, et, saisissant le +faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite; +après quoi il s'en retourne par la verte forêt, suivi de ses douze +braves. + +Le faucon blessé gémit, comme dans les rochers un serpent en colère. +Marko prend l'oiseau, et commence à lui bander l'aile en disant d'une voix +courroucée: «C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi, +d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de +partager leurs méfaits!» + +Quand Marko eut bandé l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz, +et le lança à travers la noire forêt. Charatz allait comme la Vila des +montagnes, vite il allait, il dévorait l'espace, et loin il parvint. En un +instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et découvrirent dans +la plaine le vizir avec ses douze braves. + +Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit à +ses hommes: «Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussière +sous la montagne. Dans cette poussière est Marko Kralievitch. Avec quelle +rage il a poussé Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner.» En ce +moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse, +et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des +corneilles devant un milan dans un bois d'épines. Marko atteint Murad et +lui abat la tête, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre. +Il commence alors à réfléchir, s'il se rendra près du tzar, à +Andrinople, ou à Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pesé, il se +dit: «Mieux vaut aller trouver le tzar à Andrinople, et lui dire ce que +j'ai fait, que de laisser les Turcs auprès de lui m'accuser.» + +Quand Marko arriva à Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en présence +du sultan, ses yeux étaient ardents comme ceux d'un loup affamé dans la +forêt, et ses regards semblaient l'éclair qui brille. Le tzar souverain +lui demande: «Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente +colère? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent?» Et Marko commence son +récit; il dit au tzar comment tout s'est passé. Quand il eut ouï ce +discours, le sultan partit d'un éclat de rire, puis: «Bravo, Marko, mon +cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appelé mon +fils. Tout Turc peut être vizir, mais de brave pareil à Marko, il n'y +en a pas.» Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille +ducats, il les donne à Marko Kralievitch: «Prends ceci, mon fils, et +va-t'en boire du vin.» Marko prend les mille ducats et quitte le Divan +impérial; mais ce n'était pas pour qu'il bût du vin que le sultan +lui donnait des ducats, c'était pour qu'il s'ôtât de ses yeux, car la +colère de Marko était terrible. + + +X + +MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR. + +Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mère, et, +lorsqu'ils eurent bu à satiété, sa mère commença à lui dire: «Marko, +mon fils, laisse là les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien, +et ta vieille mère est lasse de laver des vêtements ensanglantés; prends +une charrue et des bœufs, laboure et montagne et vallée, puis sème, mon +fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.» + +Marko obéit à sa mère; il prend une charrue et des bœufs; mais, au lieu +de montagne ou de vallée, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par là +passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent +à Marko: «Laisse, ne laboure point les chemins.--Laissez, vous autres +Turcs, ne vous inquiétez point si je laboure.--Cesse, Marko, de labourer +les chemins.--Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela +ennuya Marko, il laissa et bœufs et charrue et tua les janissaires turcs; +puis, prenant les trois charges d'or, il les porte à sa vieille mère: +«Voilà, dit-il, ce que je t'ai labouré aujourd'hui.» + + +XI + +MORT DE MARKO KRALIEVITCH. + +Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever +du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, +Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des +larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz? +dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que +nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu +commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera +rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la +mienne.» + +Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne, +appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi +ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez +bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila, +puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz, +quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est +à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros +qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête +sera sur mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne +t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un +guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la +lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu +dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux +me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à +gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt +que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce +côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins; +ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras +ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.» + +Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna +ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui +surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il +poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à +un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans +l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il +connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à +dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai +parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est +venu où je vais me séparer du monde.» + +Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et +d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains +des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans +les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il +n'avait enterré son frère André. + +Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains +des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait +resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre +tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les +branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il +la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant +ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à +naître) seront nés!» + +Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un +papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque, +passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y +trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois +mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure, +afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner +les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les +aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.» +La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait +l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine, +il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se +signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses +yeux, se coucha et ne se releva plus. + +Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine. +Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait +endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le +bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi +du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la +blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre +Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au +diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles; +car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait +nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit +au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit +que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi +guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent +des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa +ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps. +Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son +cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer. +Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne +sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko +les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au +milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il +ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et +que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance. + + +XII + +LA SŒUR DU CAPITAINE LÉKA. + +_Analyse_[A]. + +[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner +que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants +concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés, +dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.] + +1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille +à la jeune Roçanda, sœur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la +terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas +une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche +d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes. + +15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une +cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa +merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde +arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce +serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami, +avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre +seigneurs. Il appelle donc sa sœur et l'invite à lui préparer ses plus +beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez +lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume, +longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il +boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à +son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang +jusqu'aux oreilles.» + +66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le +voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa +rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de +ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la +maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer +son cheval sur le ventre.» + +100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui +lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte +longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme, +les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour +son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un +troisième ami commun, Relia l'Ailé (_Krilati_), qui partagera aussi la +chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes, +et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement, +et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur +lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le +poëte, celle qui le prendra!» + +167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons +prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de +courir cette aventure. + +193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils +arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara. +Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et +reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé, +craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses +serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans +la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage, +s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches +mains et montent dans les appartements.» + +236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve +ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et +l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque +particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf _litras_. + +264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au +dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet +de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au +capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon? +répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi, +demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer, +après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté +de la jeune Roçanda. «Donne ta sœur, dit-il, à l'un de nous, choisis +pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les +deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.» + +331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce +qu'on dit de la beauté de sa sœur est vrai, mais que c'est une fille +fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà +repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom +l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus. + +353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure, +s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip, +et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui +arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa sœur, +d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes, +promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré. + +378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les +appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à +descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand +«voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda, +et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques +habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent +les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment +honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu +les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu +peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille +à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses +yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa sœur, il regarde +les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à +lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne +se décide à parler, il s'adresse à sa sœur et l'engage à choisir un +époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe +éloge. + +444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et +fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un +courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a +été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si +fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est, +dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue? +puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de +quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens +racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un +matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en +refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort. + +495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de +honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en +veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui +dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à +cause d'une vilaine pécore?» + +509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et, +saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison, +trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la +férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage, +qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il +puisse plus tard en donner des nouvelles à sa sœur. + +531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage. +«Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko +s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main, +et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras +droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la +gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un +mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à +présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des +Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.» + +550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle +son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,» +n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie +Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.» +Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre +entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils +s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste +plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des +gémissements de douleur.» + + + + +NOTES + + +I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'était Voukachine et ses deux frères, +Ougliécha et Goiko. «Voukachine Merniavtchévitch résidait à Prichtina, +et son autorité s'étendait sur tous les pays environnants; il avait +donné à son frère Ougliécha le titre de despote, avec le commandement +de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu'à Salonique» (_Istoria +Tzèrne Gore, napisao Milakovitch_, 1856, page 20.)] + +I. [Note 2: Ouroch V (le dixième des Nemanitch), que la légende +représente comme un enfant, était déjà, du vivant de son père Douchan, +marié à une princesse Valaque, Hélène et avait le commandement de la +vieille Serbie, avec le titre de roi.] + +I. [Note 3: _Le tzar défunt_, c'est Douchan le Fort (_Silni_).] + +I. [Note 4: Le texte porte: _Starostavné Knigué_ livres anciennement +composés, mais d'après une leçon que propose l'éditeur (_Dictionnaire +serbe_, p. 713), je lis Tzarostavné, (lettres) impériales, ce qui offre +un sens plus convenable.] + +I. [Note 5: _Za iounatchko se pitayou zdravlié_, littéralement, ils +s'enquièrent (l'un à l'autre) de leur santé de braves, expression qui +revient constamment.] + +I. [Note 6: _Chetcher vyou, a rakiou piyou_ Aujourd'hui encore c'est +l'étiquette parmi les Serbes, d'offrir à tout visiteur la confiture et +l'eau-de-vie de prune (_chlivovitza_), ou le café, avec le tchibouk.] + +II. [Note 7: Les Vilas sont des êtres surnaturels, à l'existence desquels +le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une idée +bien exacte. Au physique cependant on se les représente sous la forme de +jeunes filles vêtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les +épaules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculés +des forêts et des montagnes. Leur principal attribut paraît être la +connaissance des simples, et par là de l'art médical. Elles figurent +aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifiés), que +dans les chants, et paraissent certainement être un reste de la mythologie +slave païenne.] + +II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de nœuds, est +_bouzdovan_, du turc _bouzdyghan_.] + +II. [Note 9: _Zadoujbina_ (de _doucha_, âme), désigne une fondation +religieuse faite, une construction quelconque élevée, une œuvre pie +accomplie en vue du salut éternel. Les souverains serbes, dépassant +ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude +d'églises et de monastères, dont plusieurs subsistent encore. La +fondation de _Ravanitza_ par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant +(t. II, n° 35) Ses restes qui y avaient été d'abord déposés en ont +été enlevés depuis et transportés au couvent de Krouchedol en Sirmie.] + +IV. [Note 10: Les gens de noces, conviés, _svat_. Les noces serbes se +font avec un cérémonial tout particulier, et celui qui est décrit ici ne +s'éloigne point des coutumes actuelles. Au jour fixé, le fiancé se rend +avec les personnes des deux sexes qu'il a invitées, et qui portent le +nom de _svat_, à la maison de l'épousée; il est assisté d'un _koum_ ou +parrain, d'un _stari svat_ ou ancien des invités, qui servent de témoins, +et d'un _dévèr_, ou paranymphe (il peut être marié, c'est pourquoi +je ne dis pas garçon de noce), qui reçoit l'épousée des mains de ses +parents, et ne doit point la quitter jusqu'à l'arrivée dans la maison +conjugale. L'usage en effet interdit absolument à ses parents d'assister +au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours +après. Cette prohibition va plus loin: elle s'étend jusqu'aux couches, +dans lesquelles une mère ne saurait assister sa fille. Quand on demande +aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins), +ils n'ont d'autre réponse que celle-ci: «Ce serait une honte (d'agir +autrement).»] + +IV. [Note 11: Il ne faut pas s'étonner de voir figurer ici le doge de +Venise. Cette ville (en serbe, _Mlétzi_), par suite de ses rapports +avec la Dalmatie et le Montenégro, était bien connue dans tous les pays +serbes, et le long poëme d'Ivan Tzèrnoiévitch roule sur une union entre +une ancienne famille princière du Montenégro et un doge.] + +IV. [Note 12: Protégée. Je n'ai su comment rendre le mot _snaha_, qui +marque ici la relation entre la fiancée et le _dévèr_, sous la garde +duquel elle se trouve placée.] + +IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste _à l'envers_ est la +manière de porter le deuil parmi les paysans.] + +V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (_Hebrus_ +des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une première +bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivière qui traverse la +plaine de Koçovo. De même, lors de cette bataille, il y avait longtemps +que le roi Voukachine était mort: il avait péri en 1371, assassiné +par un valet, à la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch, +_Istoria Serbskog naroda_, p. 77.)] + +V. [Note 15: On connaît assez l'étiquette turque pour comprendre ce que +cette action avait d'outrageant.] + +V. [Note 16: _Tzaré pootchimé_. _Pootchim_ signifie quelque chose comme +père d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement +au sultan, qui lui répond par celui de _poçinko_, de _sin_ fils. Tous ces +mots, ainsi que celui de _pomaika_ (de _maika_, mère), que l'on rencontre +aussi, et qui sont également intraduisibles, sont dérivés des noms de +parenté avec l'addition de la particule _po_. (Voir _pobratime_, aux notes +de la première partie, page 59.)] + +VIII. [Note 17: Le mot _Arapin_ désigne et les Arabes, et les nègres +ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une +réminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille où +il fut défait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille +auxiliaires serbes.] + +IX. [Note 18: _Deli_ (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.] + +X. [Note 19: Les pays habités par les Serbes sont en général si montueux +et si boisés, qu'ils distinguent mal les idées de montagne et de forêt, +exprimées à peu près indifféremment toutes deux par les mots _gora_ et +_planina, mons saltosus_.] + +X. [Note 20: Aventures, _tchetovanié_. Ce mot s'applique, par exemple, +aux pillages, ou _razzias_, commis réciproquement par les bandes +montenégrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent +_tchétas_.] + +XI. [Note 21: La sainte montagne (_sveta gora_) est le mont Athos, couvert, +comme on sait, de couvents fondés par les différentes nations du rit +oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes, +a été commencé en 1197, par Stefan Nemania.] + +XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohémiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom +est la plus méprisante insulte que l'on puisse adresser à quelqu'un. +Ce qui n'est nullement à mépriser, c'est la beauté de leurs femmes, ou +plutôt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas +d'un charme étrange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.] + + + + +III + +LES HAÏDOUKS + + +NOTICE + +J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les haïdouks, non seulement +les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à +faire connaître leur genre de vie, leurs mœurs et l'esprit du métier, +on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra déserter +leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour +échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait +employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au +secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient +pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers +la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la +terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;» +se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver, +tirer vengeance des _yataks_ ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs +compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier +à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître +encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails +empruntés à M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK) + +«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée--et elle exprime +cette croyance dans ses chants--que l'existence des haïdouks a été +le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que +quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la +nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement +à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est +pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain, +moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel, +plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois +parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination +turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de +distinction. + +Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de +faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se +sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt +entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks +font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs +et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus +grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de +_pèrjibaba_ (bandit et chauffeur). + +Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait +généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_), +d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un +_dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le +tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le +fez, ou les bonnets de soie nommés _kitienkas_, garnis de houppes qui leur +pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement +à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce +de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en +procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes, +ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau. + +«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque +district, un officier turc nommé _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un +certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les +haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et +commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute +la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait +point de résultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est-à-dire +que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre +d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups +et d'amendes, il contraignait les _kmètes_ (chefs des villages) et +les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les +haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des +haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient +inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs +maisons. + +[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont +les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que +l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit +ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les +paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le +commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procèdent à +la battue (_haika_). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de +mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.] + +Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire +qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon +(_bourountia_), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors +n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans +cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu +l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de +kmète qu'ils ne puissent pas remplir. + +«Les haïdouks ont de la religion, ils jeûnent et prient Dieu comme tout +le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui +offre la vie sauve s'il consent à se faire musulman, pour réponse il +injurie Mahomet, en ajoutant. «Bah! est-ce qu'après tout il ne faut pas +mourir!» + +«Ils se regardent tous comme de grands héros, aussi ne se fait guère +haïdouk que celui qui peut compter sur soi même. Quand ils sont pris et +qu'on les conduit au supplice, ils chantent à pleine tête pour montrer +qu'ils font peu de cas de la vie.» + +J'ajoute que cet article, écrit il y a près de quarante ans (en 1818), +bien que parfois mis au présent, était dès lors de l'histoire. + + +LES HAÏDOUKS + +I + +PRÉDRAG ET NÉNAD[1]. + +Une mère nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise année, dans +un temps de famine, à l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur +avait donné de beaux noms: à l'un, celui de Prédrag, à l'autre celui de +Nénad[2]. Prédrag grandit, et quand il fut en état de monter un cheval +et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, +et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier +durant trois ans. La mère continua d'élever Nénad, qui ne savait pas +même qu'il eût un frère. Quand Nénad fut devenu grand et capable de +monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de +sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont +il fit le métier durant trois ans. C'était un brave, sage et intelligent, +et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine, +et trois ans il la commanda. + +Mais le jeune homme en vint à regretter sa mère, et il dit à ses gens: +«Ma troupe, mes chers frères, je suis en peine de ma mère. Venez que +nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mère.» A +cela la bande aisément se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait +d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frère, les autres +par leur sœur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de +Nénad, il dit à ses hommes: «Ma troupe, mes chers frères, je n'ai point +de frère, et je n'ai point de sœur[3], mais j'en jure par le Dieu unique, +que ma main se sèche! que mon bon cheval perde sa crinière! et que mon +sabre tranchant s'émousse! si j'ai rien retenu du butin.» + +Le partage ainsi fait, Nénad monta sur son bon cheval, et courut chez sa +mère. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit +les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nénad ainsi +parla: «Ma vieille, ma chère mère, si ce n'était une honte devant les +hommes, et devant Dieu un péché, je ne dirais point que tu es ma mère: +comment ne m'as-tu point donné de frère, soit un frère ou bien une +chère sœur? Quand j'ai partagé le butin avec ma troupe, chacun m'a fait +un serment solennel, qui par son frère, qui par sa sœur, mais moi, ma +mère (j'ai dû jurer), par moi-même et par mon sabre, et par le bon +cheval qui me porte.--Ne raille point, jeune Nénad, lui répondit en +souriant la vieille: je t'ai donné un frère, Prédrag, que j'ai mis au +monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est haïdouk +et fait son séjour dans la verte forêt de Garévitza, et il est le +_harambacha_ de sa troupe.--O ma vieille, ma chère mère! reprit le +jeune Nénad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se +confondant avec la forêt, afin que j'aille à la recherche de mon frère, +et que mon violent désir se passe.» Et sa mère lui dit: «C'est folie, +jeune Nénad, car tu vas sottement y perdre la tête.» Mais Nénad +n'écouta point sa mère, et fit comme il lui plaisait: il se tailla +lui-même un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le +feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son +frère, et pour que son violent désir se passât. + +Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son +cheval, mais quand il atteignit la forêt, il s'écria, pareil à un faucon +gris: «Garévitza, verte forêt, ne nourris-tu pas un héros Prédrag, mon +frère par la naissance? Ne nourris-tu pas un héros qui pût me réunir +à mon frère?» Prédrag était assis sous un vert sapin, buvant du vin +pourpre, quand il ouït la voix de Nénad, et, s'adressant à ses hommes: +«O ma troupe, mes chers frères, allez vous mettre en embuscade le long +du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le rançonner, +amenez-le-moi vivant; d'où qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma +famille.» + +Trente hommes s'éloignèrent, et se placèrent par dix en trois endroits. +Quand Nénad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir à sa +rencontre, sortir, et arrêter son cheval, mais ils se mirent à lui lancer +des flèches. Le jeune homme leur dit: «Ne tirez point, mes frères de la +forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de +retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» +Et ceux-là le laissèrent passer en paix. Quand il fut devant les dix +autres, eux aussi lui lancèrent des flèches et Nénad leur dit: «Ne +tirez pas, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme +moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste +et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là encore le laissèrent passer en +paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancèrent des flèches, +la colère s'empara du jeune Nénad, et il fondit sur les trente braves: +à coups de sabre il tailla en pièces les dix premiers, il écrasa les dix +seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix +autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la fraîche rivière. +La nouvelle en arrive à Prédrag, le héros: «Malheur! que fais-tu là +assis, harambacha Prédrag? Voilà un brave inconnu qui taille en pièces +tes hommes dans la forêt.» Prédrag saute sur ses pieds légers, et, +saisissant son arc et ses flèches, il va se mettre en embuscade au bord +du chemin, et, placé derrière un vert sapin, il jette d'une flèche +(l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint, +dans un endroit fatal, dans son cœur de héros. Nénad gémit comme un +faucon gris, et, en gémissant, il se roule sur son cheval: «Hélas! +héros de la verte forêt, Dieu, frère, t'anéantisse! Que ta main droite +se sèche, dont tu as décoché ta flèche! et que ton œil droit saute de +son orbite, dont tu m'as visé! Sois consumé de l'ardent désir de voir +ton frère, ce désir qui m'afflige et m'a poussé jusqu'ici, pour mon +malheur et pour que j'y perdisse la vie!» Quand Prédrag ouït ces +paroles, de son sapin[5] il lui demanda: «Qui es-tu, héros, et de quelle +race?» Nénad blessé lui répond: «A quoi bon t'enquérir de ma race? ce +n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le +jeune Nénad, j'ai une vieille mère qui m'a nourri, et un frère par le +sang. Prédrag est ce frère, à la recherche duquel je suis parti, afin +d'assouvir mon ardent désir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.» +Quand Prédrag eut ouï ces paroles, d'épouvante il laissa tomber ses +flèches, et s'élançant vers le héros blessé, il l'enleva du cheval et +le déposa sur l'herbe. «Est-ce donc toi, dit-il, mon frère Nénad? Moi +je suis Prédrag, ton frère par le sang. Peux-tu guérir de tes blessures, +que je déchire ma fine chemise, pour les panser et les bander.» Nénad +blessé lui répond: «C'est donc toi, mon frère par le sang! grâce à +Dieu, je t'ai vu, et mon ardent désir est assouvi; je ne puis guérir de +mes blessures, mais que mon sang te soit pardonné.» Cela il dit, puis il +rend l'âme. + +Sur son corps, Prédrag éclate en lamentations: «Hélas! Nénad, mon +brillant soleil, qui pour moi s'était levé de bonne heure, et qui +s'est couché si tôt! Mon basilic du vert jardin, tu t'étais, pour moi, +épanoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tôt flétri?» Puis, tirant +un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au cœur, et tombe mort à côté +de son frère. + + +II + +STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV. + +Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière, +chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze +Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que +bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a +poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant +métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est +passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque +tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité +qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène +bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai, +traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes bœufs, et pour ces +trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai +(seulement) point pour mes pieds d'_opanaks_! Et cela, frère, je l'eusse +encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo, +elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les +fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de +trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien +payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris +la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me +faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les +États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et +m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie. + +«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les +invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en +arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais, +allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre, +il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère +en Dieu:--Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les +exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe +ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.--Le Turc ne +voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me +faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon +épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse +frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai +encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son +âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or, +que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le +passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que +les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en +fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils +ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne +l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont +Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage +de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et +l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille +et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une +dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!» + + +III + +NOVAK ET RADIVOÏ VENDENT GROUÏTZA. + +Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et +c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à +satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina +Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni +dinars.--N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y +a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous +avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille. +Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements +misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il +pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin +et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs +pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza +des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo. + +Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme +elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve +turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec +trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions: +«Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir +longtemps: une nuit seulement ou deux!» + +La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche +maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune +Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza +s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant +qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit +délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas. + +Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne +heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur +les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et, +à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman +vert, etc., etc.[A] + +[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans +lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les +formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk, +sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible +veuve turque.] + +Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la +maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour. +La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche +maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi +te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois +charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient? +Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de +chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires; +tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi, +cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey, +je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais +chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je +ne connais personne (qui m'y accompagne).»--«Ne crains rien, esclave +cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui +allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par +la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la +montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs +et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de +combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente +Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe +dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté, +va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent +aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.» +Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les +ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant, +dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave +cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.» + +Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein +d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le +diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air +fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres +et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande +merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle +a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils +s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne, +on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave +cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche +qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous +êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï, +et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son +cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens +restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais, +en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te +laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,» +il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais +Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein +d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein, +le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de +guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier +jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce +moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque +j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la +place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre +Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis +il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il +s'enfonce dans la verte montagne. + + +IV + +STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVOÏ. + +Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est +son frère Radivoï, avec Radivoï le jeune Grouïtza, et avec Grouïtza le +brave Tatomir et trente autres haïdouks. Après que les haïdouks furent +rassasiés, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme +parla le brave Radivoï: «Écoute, mon frère Novak! je vais, frère, +te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les +aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre +les marchands qui vont sur la mer.» Quand il eut dit, il s'élança sur +ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par +delà la noire montagne, suivi des trente haïdouks, tandis que Novak reste +sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils. + +Mais si tu voyais le brave Radivoï! Comme il arrivait à un carrefour +de la route, une fâcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec +Méhémed le Maure, accompagné de trente braves. Le Turc conduisait trois +charges d'or: or, quand il aperçut les haïdouks, il donna, par un cri, +le signal à ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'élancèrent +sur les haïdouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent +les trente têtes, saisirent Radivoï vivant, lui lièrent les mains +derrière le dos, et l'emmenèrent, lui chantant, par la montagne. Voici +ce qu'allait chantant le brave Radivoï: «Dieu t'anéantisse, montagne du +Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est passé une +bande de pigeons, avec un corbeau en tête; ils ont emmené un cygne blanc, +et sous leurs ailes ils portent de l'or.» + +Ainsi chantait Radivoï, en marchant. Le jeune Grouïtza l'entendit, et dit +à Starina Novak: «Père, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et +parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon +oncle Radivoï. Ou bien mon oncle a enlevé du butin, ou bien il lui est +arrivé malheur; mais allons à son secours.» Puis il saisit son léger +mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir +à sa suite et Novak venant derrière eux. + +Quand ils arrivèrent au large chemin, Novak se plaça aux aguets sur le +bord, ses deux jeunes fils à ses côtés. Mais quel bruit vient de la +montagne? On aperçoit trente braves, chacun portant sur l'épaule une +lance, et au bout de la lance une tête de haïdouk: en avant, marche +Méhémed le Maure, menant Radivoï lié, et conduisant trois charges d'or. +Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu'à ce qu'il tombe +dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal +à ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Méhémed en pleine +ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est déjà plus, il tombe +sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui +tranche la tête, après quoi, courant au brave Radivoï, il coupe le lien +qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clément, +gloire à toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les +dispersèrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre; ceux +que poussait le brave Radivoï, le jeune Tatomir les attendait au passage; +ceux qui fuyaient devant Tatomir, Grouïtza l'enfant les attendait; et ceux +qui avaient échappé à Grouïtza, c'était Novak qui les recevait. Ils +tuèrent les trente braves, dépouillèrent les Turcs, prirent les trois +charges, puis se mirent à boire le vin doré. Mais voici ce que dit +Starina Novak: «Brave Radivoï, mon frère, ce que je te demande, dis-le +moi franchement: qui valait le mieux de trente haïdouks ou du vieux +Starina Novak?--Starina Novak, mon frère, lui répond le brave Radivoï, +mieux valaient les trente haïdouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.» + +Malheur à tout héros qui n'écoute point un plus âgé que lui! + + +V + +GROUÏTZA ET LE MAURE. + +Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert +sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent +fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du +même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs, +il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des +noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui +pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si +nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions +le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre +par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin, +devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait +tromper ce débauché, le tromper et le tuer.» + +Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens +de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et, +sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le +chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était +pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa sœur gardait +la maison. Or, sa sœur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère, +dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est +point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le +cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.» + +A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança +sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il +l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha +celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure +lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune, +que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est +une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses +enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta +main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la +tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis +que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas +mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir +Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a +tué.» + + +VI + +GROUÏTZA ET LE PACHA DE ZAGORIÉ. + +Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine +de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine, +knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais +nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente +jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi, +fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère +fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de +Zagorié.» + +La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine +de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui +tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement: +«O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu +consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si +triste t'apporte-t-elle?--Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la +lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir +loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles +pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour, +afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et +verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze +Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper +splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente +compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.» + +Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier, +et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza +Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère, +choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme +des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre +blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à +Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans +sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des +vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers +la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze +Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au +visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant +dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de +fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit +dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit +alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis, +quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et +la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et +l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche +tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son +homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.» + +La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres. +Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en +revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée +d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur +lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois +colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des +guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches +d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête +d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit: +«Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme +ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha +de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la +dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le +pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le +knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente +braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et +l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit +à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un +souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.» + +Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves +dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu +avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza +à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se +laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens +ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras +la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu +avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer +la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui +saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche, +et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de +Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!» +Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la +fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à +ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant +leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent +ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce +qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant +du vin que lui servait la belle Ikonia. + +Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent +leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper +splendide. + +Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet +à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et +moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité +où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises, +dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère, +elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite, +elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina +Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant +en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère, +dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.» +Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part +vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour. + + +VII + +LE MARIAGE DE GROUÏTZA NOVAKOVITCH. + +Starina Novak est à boire du vin; avec lui est le brave Radivoï, et +entre eux le brave Tatomir, et c'est Grouïtza Novakovitch qui les sert: en +présentant le verre à chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce +fut le tour de son père, il versa tellement à pleins bords que le vin se +répandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak +lui demanda: «Grouïtza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon +verre de façon à en faire déborder le vin sur la soie et le velours? +dis-moi, mon fils, quel chagrin tu éprouves et quelle peine je t'ai +causée?--Mon père, répondit alors Grouïtza, grand est mon chagrin: tu +as marié tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as +point voulu me donner de femme, fût-elle fille ou fût-elle veuve; voilà +aujourd'hui ce qui fait mon affliction.» + +Et Starina Novak reprit: «Maudite soit l'heure où j'ai voulu te marier, +mon fils! Voilà aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et +pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; où je trouvais +pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et où il y avait +un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Grouïtza +Novakovitch, où j'ai trouvé pour toi une fille et pour moi un ami: c'est +chez le roi de Pladin, la blanche cité. Mais que sert que ce soit une +fille accomplie! Un serpent l'avait demandée, ce serpent venimeux de +Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, écoute-moi, mon enfant; ôte +tes beaux vêtements et habille-toi à la bulgare; prends sur ton épaule +une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son +cortège de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs, +ses compagnons de métier, portant de la soie et du velours, et ayant des +deux côtés des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du +butin pour les haïdouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur +l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, alors il y aura de la +besogne pour les haïdouks.» + +Grouïtza n'a pas plus tôt ouï ce discours, qu'il dépouille la soie et +le velours, se revêt d'habits bulgares, prend sur son épaule une pioche +pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. Là, +ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent +sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, mais des Grecs +et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de métier, vêtus de +velours et de soie, avec des poches aux deux côtés, des poches pleines de +jaunes ducats. Grouïtza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire à +Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-même réunit un +cortège de noces tout composé de haïdouks de la montagne....., et part +pour le défilé de Kliçoura, là où doit passer Manuel le Grec. + +Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortége. Lui-même en tête +il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse +qu'il lance en l'air et reçoit dans sa main droite, et d'une voix claire +voici ce qu'il chante: «Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage, +de combien de sang avez-vous été baignés! Que de mères vous avez +désolées, que de sœurs vous avez mises en deuil, que de veuves +renvoyées dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? +Allez-vous mettre ma sœur en deuil et livrer mon accordée à Grouïtza, +le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les haïdouks le +voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur goût. Le +Grec passe, allant chercher l'accordée, et eux demeurent dans la montagne. + +Huit jours environ s'écoulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce +et emmenant la fille. Il descend dans le défilé de Kliçoura, le premier +en tête de sa troupe, monté sur un cheval noir aux longs poils, les +jambes croisées sur sa monture, et au son d'une _tamboura_ dont il +s'accompagne, d'une voix claire il chante: «Monts du Mlav et des Balkans! +Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas été +baignés! Que de mères vous avez désolées, que de sœurs vous avez +mises en deuil, et que de veuves renvoyées dans leur famille! Et encore +si c'était quelqu'un (qui eût versé le sang), mais ce n'est personne, +ce n'est que Novak et Radivoï. Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? +Allez-vous mettre ma sœur en deuil, et livrer mon accordée à Grouïtza, +le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel. Les haïdouks le regardent de +la montagne, le regardent et cela n'est point de leur goût. + +Alors Starina Novak leur dit: «Écoutez, mes compagnons! que chacun de +vous (se choisisse et) attaque un adversaire.....» La troupe tout entière +obéit à Novak, et s'élance sur le cortège. Boroï abat le parrain, +et le _stari svat_ abat le _stari svat_; Radivoï tue le paranymphe, puis +saisit la belle jeune fille, et l'entraîne dans la verte forêt; Novak tue +le chef de famille, et les _svats_ poursuivent les _svats_. Manuel le Grec +demeure seul; vers lui s'avance Grouïtza Novakovitch, un sabre nu à la +main, et il défie Manuel: «Arrête, débauché, à qui est cette belle +fille que tu emmènes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons +à qui elle est.» Là-dessus, le Grec écarte les jambes (qu'il avait +croisées) sur son cheval, et se dresse sur les étriers d'or; puis, jetant +la tamboura, il saisit de la main droite son épée, de la gauche les +rênes du cheval, et dit au haïdouk: «Approche, Grouïtza, approche, que +nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conquérir +la jeune fille par l'épée.» Grouïtza se précipite, et lui porte à +l'épaule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et +le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce +que voyant Manuel, il brandit sa tranchante épée: «Arrête, débauché, +Grouïtza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le haïdouk! +tu vas voir une épée tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des +haïdouks!» Puis il le touche à peine de son épée, et pourtant lui fait +une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman +de drap. Mais le haïdouk a des pieds légers, qui l'emportent vers la +montagne, et dans la verte forêt il s'enfonce en criant à pleine voix: +«Où es-tu, frère, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat!» + +Le brave Tatomir se précipite, un sabre nu à la main: «Arrête, +débauché, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Grouïtza, mais +attends le brave Tatomir!...[A]» + +[Note A: Tatomir, et, après lui, Radivoï, qu'il a appelé à son secours, +et qui est lui-même remplacé par Starina Novak, éprouvent le même sort +que Grouïtza. Je m'abstiens de traduire ces deux scènes, identiques à la +précédente, et, en partie, à celle qui suit.] + +Mais voici venir Starina Novak, couvert d'étranges vêtements; il a pour +pelisse une peau d'ours, sur la tête, un bonnet de peau de loup, et au +bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent à deux coupes de vin, +ses sourcils à une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forgé: +«Arrête, s'écrie-t-il, débauché de Manuel! Il est facile de combattre +avec un enfant, mais attends Starina Novak.--Approche, répond le Grec, ce +n'est pas toi qui me feras fuir du défilé de Kliçoura. J'ai vu des ours +vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me +fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume +d'aigle?» + +[Note A: Plume de _cygne_ est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car +plus loin, au vers 276, elle est remplacée, avec bien plus de raison, par +une plume d'_aigle_.] + +Starina Novak s'élance, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; le +Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend +en deux, coupe la main à Manuel, et se brise en éclats. La rage saisit le +Grec, il prend son épée de la main gauche, et s'élance à la poursuite +de Starina. Dieu clément, la grande merveille! S'il eût été donné à +quelqu'un d'être là, et de voir comment il arrachait la grise pelisse +d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la +fuite, il court par la forêt verte, rien qu'un moment, deux heures +pleines, et il crie à plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles +de la forêt tombèrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa +sœur d'alliance, la Vila: «Dieu t'anéantisse, Vila ma sœur! ne m'as-tu +pas donné devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu +serais là pour me tirer du péril?» + +Or, voici la Vila qui vient à la rencontre de Novak: «Starina, mon +frère en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en +fuite?--Vila, ma sœur fidèle, je ne poursuis point, mais je suis forcé +de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.--Retourne sur tes pas, mon frère +en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je +jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu +pourras donner la mort au héros aveuglé.» + +Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprès de +Manuel, puis s'arrête à l'écart dans la verte forêt. La Vila cependant +prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les +mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fasciné les yeux, +elle appelle le haïdouk: «Starina Novak, mon frère, maintenant frappe +le héros aveuglé.» Mais Novak était saisi d'épouvante; il n'ose point +s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et +le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe, +et Novak s'élance, lui coupe la tête, et s'enfonce dans la forêt, +cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous +rassemblés, ils se partagèrent les beaux cadeaux de noce, et bandèrent +leurs profondes blessures. + + +VIII + +TRAHISON DE LA FEMME DE GROUÏTZA. + +Grouïtza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus +d'Andrinople, et sous la tente il se met à boire du vin, que lui sert le +petit Étienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or +sur de la soie éclatante; puis Grouïtza Novakovitch dit à Maxime: «Mon +épouse fidèle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher +un peu et dormir.» Il s'étend pour faire un somme, et Maxime reste à +broder devant la tente. + +Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit Étienne dit à Maxime: +«Écoute, ma mère, voilà trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller +éveiller mon père.--Mon fils, répond la jeune femme, ce ne sont point +des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une rançon à ton +père.» L'enfant cependant n'obéit pas, et il va pour réveiller +Grouïtza: Maxime court après lui, elle le rattrape à l'entrée de +la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frappé, +l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de +la bouche, et quatre autres sont ébranlées. + +Là-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: «Dieu t'assiste, +jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'épouse? de quel héros? quel est +le brave qui t'a parée?--Je suis, jeunes Turcs, la femme de Grouïtza +Novakovitch, le brave qui m'a parée est Grouïtza.» Et les trois jeunes +Turcs de dire: «Livre-nous Grouïtza Novakovitch; avec lui tu portes de la +soie éclatante, chez nous tu te promèneras dans la soie, et tu porteras +de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec +les autres te divertir à la campagne chaque vendredi.» Deux des Turcs +descendaient de cheval, quand le troisième leur cria: «Que faites-vous, +malheur à votre mère! Vous n'avez jamais vu Grouïtza, et vous voulez +vous battre avec lui! Pour moi je connais Grouïtza Novakovitch; il n'avait +que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il était assis, +comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne +s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant +l'argent. Mais l'enfant avait un cœur vaillant, un cœur vaillant et +libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'élança à +ma poursuite dans la forêt, moi à cheval, Grouïtza à pied; et sans +les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevèrent de dessus sa tête son +bonnet, en vérité il m'eût atteint. Mais pendant qu'il reprenait son +_katpak_ et le remettait, j'eus le temps de m'éloigner. Grouïtza alors +lança sa masse ainsi qu'on lance un bâton, pour me frapper sur mon +cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et +si faiblement l'eût-il touché, l'arbre fut déraciné et ses branches +jonchèrent la terre.» + +Les Turcs n'osèrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme, +n'eût lié les mains de Grouïtza, et autour du cou ne lui eût attaché +une chaîne formée de trente anneaux et pesant quarante _okas_; alors les +Turcs sur lui se précipitèrent. Grouïtza fit un bond, emportant sur +lui les trois Turcs, et en quatrième Maxime sa femme, et il allait +se déprendre des Turcs, mais il songea au petit Étienne: «Dieu tout +puissant ait pitié de moi! pensa-t-il; les Turcs emmèneront mon enfant +en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon âme +pécheresse?» et il se rendit pour l'enfant. + +Quand les Turcs furent maîtres de Grouïtza, ils donnèrent à sa femme un +cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient, +le petit Étienne dit en gémissant: «Beau papa, Grouïtza Novakovitch, +les pieds d'Étienne ne sont pas forts; déjà je ne puis plus suivre les +chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils +me frappent de leurs fouets sur les yeux.» Grouïtza verse des larmes: +«Étienne, mon cher enfant, répond-il, que peut pour toi ton père? il +a les mains liées. Va prier ta mère de te prendre sur son cheval.» +L'enfant commence à la prier: «Maxime, ma chère mère, prends-moi sur +ton bon cheval, les pieds d'Étienne ne sont pas forts, et je ne puis plus +marcher avec les chevaux.» Mais l'infâme lui lance un coup de fouet: +«Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je +ne vous aurais pas livrés aux Turcs.» + +Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressèrent deux tentes +de soie, l'une pour Grouïtza et Étienne, l'autre pour Maxime, la +jeune femme. Deux d'entre eux s'en allèrent à la ville, pendant que le +troisième restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha: +«Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle +capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec Étienne son +fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beauté, que nulle +autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad.» Et le pacha +de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: «Voici, mes +enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous +m'amènerez vos captifs, vous aurez une récompense, l'un un agalouk, +l'autre un _spahilouk_.» Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en +allèrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucré, mais ils n'en +purent trouver que chez une tavernière, nommée Mara, qui était la +sœur adoptive de Grouïtza: «Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous +de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est +Grouïtza Novakovitch, avec son petit Étienne, et Maxime sa femme. Quelle +beauté c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle +est richement habillée.» + +En les entendant, Mara la tavernière verse des larmes, qu'elle dérobe aux +Turcs à l'aide de sa manche: «Malheur (pense-t-elle) à toi, Grouïtza, +mon frère en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois +tu me délivras de la servitude, et dans la servitude te voici +tombé!» Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moitié +_bendjelouk_[13], leur préparant un lourd sommeil, pendant lequel +Grouïtza put se dégager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en +allèrent, emportant l'hydromel sucré. + +Arrivés à la tente, ils se mirent à boire, Maxime leur servant +l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui présentait la coupe, lui donnait +un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrèrent, s'enivrèrent +comme la terre noire, et tombèrent dans un sommeil semblable à la mort. +La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-même: «Si je me couche +avec deux seulement, je causerai du dépit au troisième,» et quand +elle eût bien réfléchi, elle croisa les bords de son vêtement et ses +blanches mains, et s'étendit (de manière) à toucher la tête des trois +Turcs. + +Quand ce fut vers le minuit, le petit Étienne se mit à pleurer. «Hélas! +père, dit-il, j'ai bien faim.--Étienne, mon cher enfant, lui répond +Grouïtza, que peut faire pour toi ton père? on lui a lié les mains; va +dans la tente de ta mère, dérobe-lui un couteau, et reviens couper les +cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai à manger.» Or, l'enfant +était de race de haïdouk, et il avait le cœur vaillant et libre: il va +auprès de sa mère dans la tente, et lui dérobe un couteau; mais le voici +dans un grand embarras; le couteau était pesant et l'enfant bien faible; +à peine s'il put le traîner jusqu'à son père, des deux mains à peine +le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les +tranchant, pénètre dans la main droite de Grouïtza. L'enfant gémit +comme un serpent venimeux: «Ah! père, je t'ai coupé la main!--Ne crains +rien, Étienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton +père que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort.» + +Quand Grouïtza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le +signe de la croix sacrée, et prononça le nom de saint Nicolas, le nom +de Pâques et du Saint Évangile, puis prenant son sabre, il entra dans la +tente où étaient les Turcs, écarta de dessus eux là couverture de soie, +et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture, +de trois en faisant six. Puis il courut à Andrinople, chez sa sœur Mara, +la tavernière, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc +et de la viande grasse de bélier, il s'assit sous la tente de soie, et +quand il eût mangé ainsi avec Étienne, il se mit à chanter d'une voix +claire et haute. Maxime s'éveilla, et voulut réveiller les trois Turcs: +«Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mère! Voici Grouïtza qui +chante, tout lié qu'il est.» Mais quand elle eût écarté la +couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout à +réfléchir: «Dieu clément! que faire et que devenir? Malheureuse, si je +veux fuir, les chevaux même n'échappent pas à Grouïtza, bien moins une +femme!» Croisant les bords de ses vêtements et ses blanches mains, elle +va d'elle-même trouver Grouïtza, franchit la portière de la tente, +et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: «Mon seigneur +Grouïtza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jeté un +sortilège.» Mais Grouïtza lui réplique: «Maxime, créature perfide, +vivants les Turcs t'avaient ensorcelée, et morts ils t'ont renvoyée vers +moi.» Puis il lève la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne, +jusqu'au lieu où il avait campé, et dresse de nouveau la tente; après +quoi il dit à Maxime: «Créature perfide, lequel aimes-tu le mieux +de m'éclairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?--Seigneur, +lui répondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de +souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'éclairer, quand même +je ne devrais point dormir[14].» Alors Grouïtza se lève et la saisit +par les cheveux, il la dépouille de ses habits de soie et de velours, +et après lui avoir enlevé le mouchoir qui lui couvrait la tête, et +le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise, +il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis +l'enveloppant de coton délicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte, +l'enterre jusqu'à la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il +s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'éclaire d'une triste +lumière. + +Quand elle fut brûlée jusqu'à ses yeux noirs, Maxime commença à dire: +«Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux +blonds, qu'a si souvent pressés ta main, comment ne regrettes-tu pas +mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baisés.» Lorsqu'elle fut +brûlée jusqu'à son blanc visage, elle dit encore: «Grouïtza, mon +seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas +regret de mon blanc visage, car il n'a point son égal, et ton père, +épris pour lui d'admiration, t'a fait riche.» Grouïtza alors lui +répond: «Maxime, créature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que, +ton visage n'a point d'égal, et que dans son admiration, mon père m'a +richement doté, mais j'aime mieux qu'il soit consumé par le feu que s'il +me livrait aux Turcs.» Quand elle fut brûlée jusqu'à ses seins blancs, +le petit Étienne fondit en pleurs: «Beau papa, voilà les seins de ma +mère brûlés, les seins qui m'ont nourri, père, et qui ont fait que +je marche.» En voyant pleurer le petit Étienne, Grouïtza Novakovitch +s'émut de pitié, et les larmes lui coulérent des yeux; il éteignit ce +qui n'était point encore consumé, et soigneusement l'inhuma. + + +IX + +THADÉE DE SÈGNE. + +Extrait. + +L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'étoile du matin montré son +visage, quand les portes de Sègne s'ouvrirent, et il en sortit une petite +troupe de trente-quatre compagnons (haïdouks), qui commencèrent à gravir +la montagne. + + * * * * * + +Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramène un bélier de neuf ans, +et un fort bouc de sept ans. Thadée de Sègne les écorche vifs tous +les deux, puis les lâche parmi les branches des sapins. Au contact des +branches le bouc commence à crier, tandis que le bélier reste muet, ne +pousse pas une plainte. «O Thadée, chef de notre troupe, dit alors Iovan +de Kotar, pourquoi lâcher des animaux écorchés?» et Thadée de Sègne +lui répond: «Voyez-vous, mes chers frères, quels tourments endurent ces +animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs, +quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le +fasse en silence, frères, comme ce bélier écorché dans la forêt; celui +qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu; +qu'il s'en retourne à Sègne sur la frontière.» + + +X + +LA FEMME DU HAÏDOUK VOUKOÇAR. + +Extrait. + +Voukoçar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui +l'emmène à sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un +cachot. Au bout de ce temps, le haïdouk, désespérant d'être rendu à +la liberté, écrit à sa jeune femme pour l'engager à se remarier. Mais +celle-ci «éclate de rire» à cette invitation, et après s'être fait +couper les cheveux, et s'être revêtue de somptueux habits d'homme et d'un +splendide équipement de guerre, elle se rend à Oudbigna, chez le Turc. +Elle se présente à lui, la menace à la bouche, comme un messager +impérial chargé de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan. +Alil Boïtchitch (c'est le nom du Turc), frappé de terreur, la reçoit, +l'héberge et remplit même à son égard des offices serviles. + +Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes, +et montant son grand cheval, elle se rendit à la porte du cachot. Là +elle trouve le geôlier, auquel elle fait sauter la tête, puis frappant +la porte de sa masse: «Sors, s'écrie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a +envoyé pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.» + +Les tourments avaient abattu le haïdouk, il était résigné à perdre sa +tête, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse, +le frappe deux à trois fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des +Turcs, puis elle appelle Alil Boïtchitch: «Amène, dit-elle, un cheval au +haïdouk, et pour toi trouves-en un aussi.» Le Turc rentre dans sa blanche +maison, et en ramène un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre +forgé, et une bourse de cinq cents ducats: «Voilà pour toi, messager +impérial, ne me conduis pas devant le tzar.» Sans tarder alors, la +jeune femme jette le haïdouk sur le cheval, puis s'élance à travers la +campagne. + +Quand ils furent dans la verte forêt, ils arrivèrent à un carrefour, +d'où partaient deux chemins, l'un allant à Stambol, l'autre vers le +littoral uni. Là, dit la belle jeune femme: «Allons, regarde, connais-tu +ces armes?» Quand le haïdouk les eut considérées: «Je les connais, +dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'où te sont-elles venues?--C'est ta +femme qui me les a apportées, je l'ai prise pour ma fidèle épouse.» +Lorsque le haïdouk Voukoçar entendit ces paroles, le fièvre le prit; +mais la belle jeune femme lui dit: «N'aie point de crainte, mon cher +seigneur, je suis ta fidèle épouse, mais pardonne-moi ces coups de masse, +j'ai ainsi vengé bien des coups de pied[A].» + +[Note A: Ceux qu'elle avait reçus de son mari.] + + +XI + +LE VIEUX VOUÏADIN. + +Une fille maudissait ses yeux: «Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point +voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs +de Liévo ramenant des haïdouks de la montagne: Vouïadin avec ses deux +fils...» + +Quand ils furent près de Liévo, et qu'ils l'aperçurent, la ville +maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadin: «Mes fils, +mes faucons, voyez-vous le maudit Liévo, et la tour qui y blanchit! c'est +là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras, +et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un +cœur de veuve, mais faites preuve d'un cœur héroïque; ne trahissez pas +un seul de vos compagnons, ni les recéleurs chez qui nous avons hiverné, +hiverné, et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes +tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en +cachette.» + +Lorsqu'ils arrivèrent à Liévo, la ville de plaine, les Turcs les mirent +en prison, et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices +qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le +vieux Vouïadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait +lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous, +débauché, vieux Vouïadin, révèle-nous le reste de ta bande, et les +recéleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné +et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous +buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.» + +Mais le vieux Vouïadin leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévo; +ce que je n'ai point confessé pour mes pieds rapides, qui savaient +échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour mes mains +vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je +ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me +faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins +par où passaient les Turcs et les marchands.» + + +XII + +LE PETIT RADOÏTZA. + +Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre +qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui +se battent dans la montagne?--Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la +terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou +les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à +Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le +petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont +vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à +ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu +enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza +entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en +imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices! +C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre +délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant +nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez +point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga +Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on +m'enterre.» + +Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers +s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené +Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au +milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes +de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux +prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu, +Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du +feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais +Radoïtza avait un cœur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement. +Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de +l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de +Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit +un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé; +mais il avait un cœur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme +de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, +prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il +remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous +les ongles, mais là encore Radé montra un cœur ferme, il ne bougea, ni +n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé +n'est point mort, que les filles forment un _kolo_[16], et en tête +la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se +rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de +Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et +comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus +grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa +taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend +le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit +Radoïtza la regarde de l'œil droit, et du gauche il sourit dans sa +moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie, +qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent +rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton +âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais +la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais +jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de +haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde. + +Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage, +puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents +blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et +s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça +ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille: +quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de +Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga +était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle +épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne +pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu, +il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt +autres, dès que le jour paraîtra.» + +Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit +par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les +épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les +clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à +peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu +saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant +la jeune Haïkouna: «Haïkouna, cœur de ma poitrine, trouve-moi les clefs +de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva +les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore: +«Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que +je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à +faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le +coffre aux talaris: «Mon cher cœur, lui dit Radé, que ferai-je de ces +fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle +ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe; +puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la +conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia, +il la prit pour sa fidèle épouse. + + +XIII + +RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY. + +(_L'hivernage des haïdouks_.) + +Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins: +l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et +le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs +quatre-vingt-dix compagnons. + +Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença +à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver +arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue), +mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il +l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé +de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami +Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers, +et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.» +Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez +mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes +trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner, +as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes +amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin +de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et +celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste +hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la +forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que +l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on +entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous +réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce +jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui +au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais +qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans +son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur +blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche. + +Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il +secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison, +ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey +Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main +du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur +ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir +celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs +blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et +rentrèrent dans la maison. La _boula_ aussi vint à la rencontre de Radé, +lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à +Radé, qui était assis sur la molle couche. + +Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais; +puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en +tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à +son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me +nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la +main dans son _dolama_, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à +la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-sœur, il y a longtemps +que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore +un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-sœur, car tu me +serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous +l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk +était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey +à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey +Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te +reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à +ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de +Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer +de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le +corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des +aigles et des corbeaux. + +Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le +printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire +d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords +de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les +haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la +Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix +compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux +semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de +Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la +porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et +la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la +porte de la cour.» + +Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante, +quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit +la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et +l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui +t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes +venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond: +«Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort +en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son +bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.--Si tu as dissipé son bien, +réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de +métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à +triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue +par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le +vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de +sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans +la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et +le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent +la maison du bey, et partirent en santé et en joie. + + + + +NOTES + +I. [Note 1: Cette pièce est beaucoup plus ancienne que les suivantes, +et semble antérieure à l'arrivée des Turcs, bien que le mot même de +haïdouk paraisse dériver du turc _haidoud_, brigand. Leur établissement +dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et, +quelquefois une direction patriotique à un métier qui là, comme +ailleurs, a existé de toute éternité.] + +I. [Note 2: _Prédrag_ signifie le très-cher, et _Nénad_, l'inespéré.] + +I. [Note 3: Voyez les notes du n° V, première partie.] + +I. [Note 4: Littéralement: «Elle apporte devant lui un doux service,» +c'est-à-dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de +l'eau-de-vie de prunes et le café, alors inconnu. Ce sont les femmes et +surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont chargées +de cet office.] + +I. [Note 5: C'est à couvert, en effet, que les haïdouks montrent toute +leur bravoure, et la manière de combattre, qui leur est commune avec les +Montenégrins, est bien décrite dans une _pésima_ de ceux-ci qui date du +siècle dernier. + +«..... Les Turcs brûlèrent bien des villages et ne firent pas peu +d'esclaves; mais une male fortune leur échut, car ils ne savent pas, eux, +se cacher à l'abri d'un arbre ou derrière un rocher, comme le font les +Montenégrins. Et le Bosniaque s'écrie: «Arrête, Montenégrin, cœur de +souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une +souris dans un tronc d'arbre!» Mais de derrière l'arbre un coup de fusil +part, et le Turc tombe frappé d'un côté où il ne s'y attendait +pas.» (_Piévannia Tzèrno-gorska_, etc., chants du Montenégro et de +l'Hertzégovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.) + +En 1849, après la fin de la guerre de Hongrie, lorsque les débris de +la légion polonaise traversèrent un coin de la Serbie pour se rendre à +Choumla, ils arrivèrent à l'improviste, à cheval, mais sans armes, sur +une clairière de forêt, où s'exerçait une milice de paysans. Fidèles +à leur tactique, ceux-ci eurent disparu en un clin d'œil, et à l'abri +des arbres environnants firent pleuvoir des balles sur les Polonais, qui +eurent quelque peine à faire reconnaître qu'ils étaient désarmés.] + +I. [Note 6: Allusion à la vendette qu'il suppose devoir exister désormais +entre les deux familles.--A part le motif du voyage du haïdouk et sa fin +tragique, cette pièce a beaucoup d'analogie avec une des ballades sur +Robin Hood; et le _green wood_ des _outlaws_ est bien la _zéléna gora_ +des haïdouks.] + +III. [Note 7: Le texte porte, en un seul mot, _Djaferbegovitza_. Au moyen +de la finale _ovitza_ ou _itza_, on forme ainsi des noms féminins, par +exemple, _konsoulovitza_, la femme du consul, la consulesse, _pachinitza_, +la femme du pacha.] + +III. [Note 8: C'est la traduction littérale du mot _dragoskoup_.] + +IV. [Note 9: Ou _vinou kief zadobiché_, «(quand) ils eurent trouvé le +_kief_ dans le vin.» Le mot turc de _kief_, rendu ici par belle humeur, +marque cet état de béatitude où l'on est plongé après un bon dîner, +ou en buvant une tasse de café aromatique, alors qu'accroupi sur un +divan, on aspire lentement la fumée de son tchibouk. Un Anglais dirait en +pareille occasion que: _He feels very comfortable_.] + +VI. [Note 10: Le mot employé ici est _bochtchalouk_, qui désigne un +cadeau fait ordinairement aux gens de noce, et qui se compose d'une +chemise, de larges caleçons ou pantalons de dessous et d'une serviette, le +tout de fine toile de coton, mêlée de soie, à la mode turque, et de bas +de laine épais, à dessins de diverses couleurs.] + +VII. [Note 11: Manuel ou Manoïlo. Ce personnage est le héros de plusieurs +autres chants.] + +VII. [Note 12: Au texte _stara planina_, la vieille montagne.] + +VIII. [Note 13: _Bendjelouk_, nom turc de quelque plante narcotique.] + +VIII. [Note 14: Ces expressions sont fort claires, et cependant M. Vouk +remarque que dans les chants populaires, où elles se rencontrent assez +fréquemment, elles ne sont jamais comprises dans leur sens figuré. Mais +c'est ici le cas de ne pas entendre à demi-mot.] + +XII. [Note 15: Littéralement «mais il s'est rendu immobile.»] + +XII. [Note 16: Le mot _kolo_, qui signifie roue, et que l'on peut par +conséquent rendre fort exactement par celui de _ronde_, est le nom +générique des danses nationales serbes, qui s'exécutent en rond, bien +que, dans quelques-unes, les deux extrémités du rond ne se touchent +point. Elles consistent en général dans un mouvement alternatif d'avance +et de recul, exécuté au moyen de pas divers, mais le plus souvent d'un +caractère monotone. Les deux sexes s'y mêlent librement, les danseurs se +tenant soit par la main, soit à l'aide d'un mouchoir noué autour de la +ceinture. A défaut de cornemuse (_gaïdé_) ou de flageolet, ils chantent +des rondes spéciales, absolument comme font chez nous les enfants.] + + + + +IV + +POÉSIES HÉROÏQUES DIVERSES + + +I + +LA CONSTRUCTION DE SCUTARI (SKADAR). + +Trois frères bâtissaient une ville, trois frères, les Merniavtchévitch; +l'un était le roi Voukachine, le second le voïvode Ougliécha, et le +troisième était Goïko. La ville qu'ils construisaient était Scutari sur +la Boïana; trois ans ils y travaillèrent, avec trois cents ouvriers, sans +pouvoir poser les fondations, et moins encore élever les murailles: ce que +les ouvriers avaient édifié pendant le jour, la Vila venait la nuit le +renverser. + +Quand commença la quatrième année, la Vila cria de la montagne: «Ne +te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne +saurais bâtir les fondations, et moins encore édifier les murailles, à +moins de trouver deux (personnes à) noms semblables, à moins de trouver +Stoïa et Stoïan[1], le frère et la sœur, et en les murant dans les +fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras édifier la +ville.» + +Quand le roi Voukachine eût entendu ces paroles, il appela son serviteur +Decimir: «Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as été mon serviteur +fidèle, et désormais (tu seras) mon enfant chéri: attelle, mon fils, des +chevaux à une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout +du monde chercher deux (personnes à) noms semblables; cherche Stoïan et +Stoïa, le frère et la sœur, et enlève-les, ou les achète pour de l'or, +et ramène-les à Scutari sur la Boïana, pour que nous les murions dans +les fondations: peut-être celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous +édifier la forteresse[A].» + +[Note A: Decimir part en effet, mais après un voyage de trois années +qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilité de ses +recherches.] + +Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents +ouvriers. Le roi édifie Scutari sur la Boïana, le roi l'édifie, la Vila +le renverse, elle ne laisse point bâtir les fondations, et moins encore +élever la cité, puis de la montagne elle s'écrie: «M'écouteras-tu, +roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne +saurais bâtir les fondations, et moins encore élever la cité. Mais voici +que vous êtes trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui +viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la +dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez +bâtir les murailles.» + +A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frères: «Écoutez, mes +chers frères, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de +rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point bâtir les +fondations, et moins encore élever la ville. Mais nous sommes, a dit la +Vila de la montagne, trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle +qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers, murons-la +dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous édifierons +la cité. Mais engageons à Dieu, mes frères, notre parole solennelle, +que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (à +décider) laquelle viendra à la Boïana.» Et chacun engagea à Dieu sa +foi, de ne rien dire à son épouse. + +La nuit cependant tomba; ils s'en retournèrent à leurs blanches maisons, +soupèrent comme il convient à des seigneurs, puis allèrent se coucher +chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi +Voukachine viola sa parole, et il fut le premier à dire: «Prends bien +garde, ma fidèle épouse, de ne pas venir demain à la Boïana, ni +d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait +dans les fondations de la forteresse[B].» + +[Note B: Ougliécha fait la même révélation à sa femme.] + +Le jeune Goïko ne trahit point sa foi, et ne révéla point (le secret) +à son épouse. Le matin venu, les trois Merniavtchévitch se levèrent de +bonne heure, et s'en allèrent vers la Boïana, à la forteresse. + +Le temps arriva de porter le dîner. Or le tour était à dame la reine. +Elle alla trouver sa belle-sœur, la femme d'Ougliécha: «Écoute +(dit-elle), je suis prise d'un mal de tête, toi, tu es bien portante, +tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dîner.»--La +femme d'Ougliécha lui répondit:«Dame reine, ma belle-sœur, et moi, je +suis prise d'un mal à la main, tu es en santé, je ne puis me remettre, +mais adresse-toi à (notre) plus jeune belle-sœur[C].» + +[Note C: Elle va en effet lui faire la même demande.] + +«Écoute, dame reine, répondit la jeune femme de Goïko, je serais +heureuse de t'obéir, mais mon petit enfant n'est pas encore baigné, et +mon linge n'est pas lavé.--Va, ma belle-sœur reprit la reine, et porte +aux ouvriers leur dîner; je laverai ton linge, et notre belle-sœur +baignera l'enfant.» La jeune femme n'a plus rien à dire, et elle part +portant le dîner. + +Quand elle fut au bord de la Boïana, Goïko Merniavtchévitch l'aperçut, +et le cœur du jeune homme se serra, il eut pitié de sa chère petite +épouse, il eut pitié de son enfant au berceau, qui n'était né que +depuis un mois, et les larmes coulèrent sur son visage. La svelte jeune +femme le vit (pleurer), elle s'avança jusqu'à lui, d'un pas léger, et +d'une voix douce lui dit: «Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes +coulent sur tes joues?--Il y a un malheur, ma chère petite femme, +j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boïana; voilà ce qui +m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler.» Elle ne comprend point, la +jeune femme, mais elle dit à son seigneur: «Prie Dieu qu'il te donne la +santé, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.» + +Cependant la douleur du héros devenait plus cruelle, et il détourna +la tête pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivèrent les deux +Merniavtchévitch; les beaux-frères de la jeune femme de Goïko, et +l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenèrent vers la forteresse +pour l'y _emmurer_, et appelèrent Rad l'architecte qui appela à grands +cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant +que c'était un jeu. L'ayant poussée pour l'enfermer dans la muraille, les +ouvriers apportèrent du bois et des pierres, et maçonnèrent jusqu'à la +hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, espérant encore +que ce n'était qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportèrent et bois +et pierre, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de sa ceinture, et +alors pierre et bois commençant à la serrer, elle vit le malheur qui +l'attendait, et avec un gémissement amer, pareil au sifflement d'un +serpent, elle se mit à implorer ses _chers_ beaux-frères: «Ne me +faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme +je suis.»--Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses +beaux-frères ne la regardèrent même point. Alors surmontant la honte +et la crainte, elle supplia son mari: «Ne permets pas, mon bon seigneur, +qu'ils me fassent périr, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille +mère, ma mère est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une +femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.»--Ainsi elle +priait, mais de rien ne lui servit. + +Et quand elle vit que ses supplications étaient inutiles, elle s'adressa +à Rad l'architecte: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse une +ouverture devant ma poitrine, et par là tire mes blanches mamelles, afin +qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter.» Rad, qu'elle +appelle frère, accède à cette prière; il lui laisse devant la poitrine +une ouverture, et tire par là les mamelles, afin, quand viendra le petit +Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortunée implore encore une fois Rad: +«Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant +les yeux, afin que je puisse voir jusqu'à ma blanche maison, quand on +m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.»--Rad accéda encore à +sa prière, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pût +voir jusqu'à sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au +logis on le remporterait. + +Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son +berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa +voix s'éteignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle +l'allaita une année entière. + +Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et là toujours +coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remède pour la +femme (mère) qui n'a point de lait[3]. + + +II + +DOÏTCHIN L'INFIRME. + +Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans +entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin, +on croit qu'il est trépassé. + +Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le +pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella +son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la +ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on +fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat +à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves, +pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait +Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui +n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et +pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va +point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te +tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir +elle-même.» + +Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions +en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque +maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de +vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats, +et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être +emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le +tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait +personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère sœur. +Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient +personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans +Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient. +Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle +versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et +se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te +traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.--O mon frère, +Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau +qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta sœur (que tu +sens).--Qu'y a-t-il, ma sœur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le +pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi +broder sur ton métier[A]?» + +[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est +passé, puis elle termine ainsi;] + +«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour +le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta sœur. +Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère, +tant que tu vivras.--O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors +Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure, +et me permettent de mourir en paix;»--puis il appela sa femme. «Angelia, +dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?--Seigneur, +infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien +nourrir.--Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et +conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à +crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.» + +Sa femme aussitôt lui obéit; prenant le robuste coursier, elle le +conduisit chez Pierre, le maréchal, et quand Pierre la vit venir, il lui +dit: «Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trépassé, que tu +mènes vendre son cheval?--Pierre, le maréchal, répondit Angelia, ton +pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu à la santé, et (demande) +que tu lui ferres à crédit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre +le Maure; à son retour, il te payera.--Angelia, ma chère belle-sœur, je +ne ferre point les chevaux à crédit; à moins que tu ne m'abandonnes +tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de +retour, et me paye mon travail.»--Angelia, la méchante et la maudite, +s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il fût +ferré, le ramène à l'infirme Doïtchin. «Angelia, ma fidèle épouse, +lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferré le cheval?--Seigneur, +infirme Doïtchin, Dieu anéantisse ton pobratime! il ne ferre point les +chevaux à crédit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser, +en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis être au +forgeron, Doïtchin, toi vivant.»--Lorsqu'il eut ouï ces paroles, le +malade dit à Angelia: «Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma +lance de guerre;»--puis appelant Ielitza: «Ma chère sœur, apporte +une pièce de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux côtes, +de crainte que mes os ne se déplacent et ne glissent les uns sur les +autres.»--Toutes deux promptement lui obéirent: sa femme selle le robuste +cheval, et apporte la lance de guerre; sa sœur apporta la toile, et elles +serrèrent l'infirme Doïtchin des cuisses aux côtes, et après lui avoir +ceint son sabre, elles amenèrent le destrier de combat, hissèrent sur son +dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre. + +Le bon cheval reconnaît son maître, et il commence à caracoler avec +vigueur; Doïtchin le pousse par la _tcharchia_, et il bondissait avec +tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pavé, si bien que les +marchands de Salonique disaient: «Gloire à Dieu l'unique! Depuis que +Doïtchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a traversé Salonique la +blanche cité ni monté un meilleur cheval.» + +Doïtchin sortit dans la vaste plaine, du côté de la tente du noir +Maure. Quand Ouço l'aperçut, de peur il sauta sur ses pieds et lui +dit: «Doïtchin que Dieu anéantisse! es-tu donc encore en vie? Viens, +camarade, que nous buvions du vin; laisse de côté noise et dispute, +je t'abandonne le tribut de Salonique.»--Mais l'infirme Doïtchin lui +répondit: «Avance, noir Maure, avance, débauché, te battre à la +manière des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du +vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.--Mon frère en Dieu, +voïvode Doïtchin, reprit le noir Maure, laisse-là noise et dispute, et +descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et +les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus +je ne reviendrai ici.»--Quand l'infirme Doïtchin vit que le Maure n'osait +sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la +renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente étaient +trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouço voyant que +Doïtchin ne voulait point le lâcher, sauta sur le dos de son cheval, +sa lance de guerre à la main; et tous deux, pressant leurs coursiers, +s'élancèrent dans la vaste plaine.--«Frappe (le premier), débauché, +s'écria l'infirme Doïtchin, frappe, que tu n'aies point à te +plaindre.»--Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan était fait à +la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus +lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfonça à moitié, l'autre +moitié tombant brisée. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit +la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme +Doïtchin. Déjà il en touchait la porte, quand Doïtchin l'atteignit, et +le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cité, +puis d'un coup de sabre lui ayant tranché la tête, il la mit sur la +pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaça dans un mouchoir +délicat, et jeta la tête dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue, +et quand il fut à la maison de son pobratime, Pierre, le maréchal, il +l'appela: «Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir +ferré mon cheval, l'avoir ferré à crédit.--Mon pobratime, infirme +Doïtchin, répondit le maréchal, je n'ai pas ferré ton cheval, j'ai +seulement un peu plaisanté, et Angelia, la méchante et la maudite, s'est +enflammée comme un feu vivant, et a emmené le cheval sans qu'il fût +ferré.--Viens ici, reprit Doïtchin, que je te paye ton travail.»--Et +comme il sortait de sa boutique, l'infirme Doïtchin brandissant son sabre, +trancha la tête au forgeron, et mettant la tête sur la pointe de son +sabre, il en arracha les yeux, les plaça dans le mouchoir et jeta la tête +sur le pavé. + +Tout droit il s'en va à sa blanche maison, descend de cheval à la porte, +puis s'étant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du +Maure, et les jette à sa chère sœur: «Tiens, ma sœur, voici les yeux +du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma sœur, +moi vivant.»--Puis prenant les yeux du maréchal et les donnant à sa +femme: «Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que +tu n'auras point à les baiser, ma femme, moi vivant.»--Cela il dit, et +rendit l'âme. + + +III + +LE PARTAGE DES IAKCHITCH[5]. + +La lune gronde l'étoile du matin: «Où as-tu été, où as-tu passé le +temps, passé le temps, ces trois jours blancs?» L'étoile du matin ainsi +s'excuse: «J'ai été, j'ai passé le temps au-dessus de la blanche cité +de Belgrad, à regarder une grande merveille. Deux frères partageaient +leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent +d'accord, et divisèrent l'héritage: Dmitar a pris la Valachie, la +Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan +a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui +bordent la Save et la Serbie jusqu'à la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la +partie inférieure de la cité (de Belgrad) et Néboïcha, la tour qui +est sur le Danube. Bogdan a pris la partie inférieure de la cité, avec +l'église de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les +frères se sont brouillés, pour si peu de chose que ce n'est rien: à +propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar réclame le cheval par droit +d'aînesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne +veut céder. + +Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir, +et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais +(d'abord) il appelle sa femme Angelia:--«Angelia, mon épouse fidèle, +empoisonne-moi mon frère Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends +plus dans notre blanche maison.»--Angelia a entendu ces paroles, et elle +demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-même et elle +se dit: «Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frère, +devant Dieu c'est un grand péché, et devant les hommes honte et opprobre; +de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a +empoisonné son beau-frère; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis +plus attendre mon mari au logis.»--Elle a tout pesé, elle prend une +résolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif +qu'elle avait apportée de chez son père. Elle l'emplit de vin pourpre, +puis la porte à son beau-frère, lui baise et le pan de l'habit et la +main, et devant lui s'incline jusqu'à terre: «Accepte (dit-elle), mon +cher beau-frère, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et +le faucon.»--Bogdan se sentit ému et il lui accorde cheval et faucon. + +[Note A: C'est à dire elle-même. Le coucou est pour les Serbes la +personnification de la douleur et du deuil. D'après une des traditions +qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, après la mort +de son frère, l'aurait tant pleuré qu'elle aurait été transformée +en cet oiseau. «Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point, +jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frère, qui ne fonde en +larmes au chant du coucou.»] + +«Dimitri chasse tout le jour dans la forêt, mais sans faire de capture; +le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la forêt, sur +le lac est une sarcelle aux ailes dorées, Dmitar lance son faucon gris, +pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dorées, mais l'oiseau, sans +perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand +Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dépouille ses beaux habits, puis se +précipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande: +«Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?»--Et +l'oiseau lui répond avec un sifflement: «Je suis, sans mon aile, comme un +frère sans son frère.» + +«Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frère. +Il saute sur son grand cheval noir, et court en hâte vers la cité de +Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frère vivant. Quand il est +arrivé au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse; +au coursier les jambes ont manqué sur le pont, ses deux jambes de devant +sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il ôte la selle +de dessus son cheval noir, l'attache à sa masse noueuse, et vite gagne la +cité de Belgrad; comme il arrive, il appelle son épouse: «Angelia, ma +fidèle épouse, oh! tu ne m'as pas empoisonné mon frère!»--Angelia lui +répond: «Je ne t'ai pas empoisonné ton frère, mais avec ton frère je +t'ai réconcilié.» + + +IV + +LES IAKCHITCH ÉPROUVENT LEURS FEMMES. + +Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch. +Quand de vin ils se furent rassasiés, Bogdan dit à Dimitri: «Mitar, +mon cher frère, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mère +gouvernait la maison, alors notre demeure était blanche (brillante), des +hôtes nombreux nous visitaient, les knèzes de la Sirmie venaient chez +nous, et en personne le tzar serbe Étienne; mais depuis, frère que nous +avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est +obscurcie, les hôtes nous ont abandonnés, et nous n'avons plus la visite +des knèzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe Étienne. Qui en est +cause? Puisse Dieu le lui valoir!» Et Dimitri dit à son frère: +«Bogdan Iakchitch, mon cher frère, cela vient de ta fidèle épouse, de +Voukoçava, puisse Dieu le lui valoir!»--Grand fut le chagrin de Bogdan, +et il reprit: «Mitar, mon cher frère; allons éprouver nos femmes: nous +verrons si cela vient de la tienne, frère, ou de la mienne.» + +Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent à la maison de +Bogdan, qui entre près de sa femme, tandis que Dimitri restait auprès +de la fenêtre, pour écouter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla: +«Youkoçava, ma fidéle épouse, je voudrais te dire quelque chose, mais +je ne sais si ce sera à ton gré.»--Et doucement sa femme lui répondit: +«Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon âme, ce qu'il te plaira; je +n'ai pas encore enfreint ta volonté, et jamais je ne +l'enfreindrai.--Voukoçava, ma fidèle épouse, reprit Bogdan, le roi de +Bude marie son fils, et il a invité notre frère Dimitri aux noces. Mitar +demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle +à plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chère âme?--Donne-lui, mon +âme, donne à ton frère et le cheval et les armes, les habits turcs, et +encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que +pour toi j'avais brodée encore chez mon père, et dont jamais je ne t'ai +parlé, parce qu'elle n'était point achevée, mais je viens de finir de la +(broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont à mon cou, +l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer +dans la crinière du cheval, afin d'émerveiller les conviés du roi.» + +Dimitri auprès de la fenêtre entendait ce que disait la dame sa +belle-sœur, et d'attendrissement ses larmes coulaient. + +Ensuite ils se rendirent à sa maison, où Bogdan restait près de la +fenêtre pour écouter, tandis que Dimitri entrait près de sa femme, à +laquelle il dit: «Militza, ma chère petite dame, je voudrais te dire +quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»--Et doucement sa +femme lui répondit: «Dis, mon âme, tout ce qu'il te plaira.--Militza, ma +fidèle épouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invité Bogdan aux +noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, +et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chère âme?»--Mais +voici comment répondit la dame Militza: «A lui des chevaux? que (plutôt) +les loups les dévorent! à lui des armes? que les Turcs les enlèvent! à +lui des habits? qu'il en soit dépouillé (par la mort)!» + +Quand Dimitri eût entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc, +et si doucement l'eût-il touchée, les deux yeux lui sautèrent (de +leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'élançant, prit Dimitri par +la main:--«Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe à tes petits +faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure épouse, mais jamais pour +eux de mère; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de +nous séparer, mon frère!» + +[Note A: Tes jeunes enfants; expression figurée qui se rencontre +fréquemment.] + + +V + +DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS. + +Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cités, tant +qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid. +C'étaient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des présents +magnifiques: pour le sultan lui-même une table d'or, sur la table une +mosquée d'or, et autour un serpent enroulé, portant sur la tête une +escarboucle, à (la lumière de) laquelle on voyait pour marcher au milieu +d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit; +pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec +des cordons dorés, et aux cordons des pierreries; pour la plus âgée des +sultanes, il y avait un berceau d'or, surmonté d'un faucon gris. + +Or, quand ces dons arrivèrent au sultan, il en ressentit du trouble et +de l'inquiétude, car il n'avait rien à offrir en retour: il avait beau +songer, il ne trouvait pas d'expédient; à quiconque venait le visiter, +le sultan vantait les présents qu'il avait reçus du grand tzar de Moscou, +espérant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait à envoyer au pays +des Moscovites. + +Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les présents; +là-dessus arrivent un hodja et un kadi, et après qu'ils l'ont humblement +salué, qu'ils lui ont baisé la main et les genoux, le sultan à eux +s'adresse: «Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller, +sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces +présents et au nom de mon Empire?»--Mais modestement ils firent cette +réponse: «Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables +de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux +patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.» + +Dès qu'il eût entendu ces paroles, le sultan envoya en hâte un kavas, +pour mander le vieux patriarche, et le vieillard étant venu, le sultan lui +vanta les présents qu'il avait reçus, puis il lui dit: «Mon serviteur, +vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays +des Moscovites?--Sultan impérial, soleil resplendissant, je ne suis point +capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-même qui t'a instruit; tu as, +ô sultan, dans ton Empire, des présents à donner en retour qui ne +te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agréables: +Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar +Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'étendard porte-croix du +knèze des Serbes, Lazare; à toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et +d'eux sera fort bien venu.» + +Quand le sultan eût entendu ces paroles, il fit préparer les présents, +et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne +ceux-ci, et il leur donne ces instructions: «Dieu vous accompagne, +cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la +forêt, à travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra, +pour vous enlever ces reliques chrétiennes. Pour moi, j'ai sacrifié ma +tête, et déjà mon corps a succombé, mais il n'en sera point de même de +mon âme, si Dieu le permet.»--Puis d'eux il se sépara. + +Quand le sultan eut remis les présents, à chacun il s'en vantait et le +pacha Sokolovitch étant venu, le sultan lui dit: «Sais-tu, pacha, mon +fidèle serviteur, ce que j'ai envoyé au pays des Moscovites: j'y ai +envoyé la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, +avec l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare, et les habits de +saint Jean; cela ne m'était d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.» +Aussitôt le pacha Sokolovitch lui demande: «Sultan impérial, soleil +resplendissant, qui t'a donné ce conseil?»--Le sultan lui dit franchement +et ouvertement: «C'est le vieux patriarche qui m'a conseillé.--Sultan +impérial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque +tu envoyais ces reliques chrétiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs +de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une défaite).»--Le +sultan comprit le pacha, et il lui dit: «Va, pacha, mon fidèle serviteur, +assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les +à mort, et leur enlève les reliques chrétiennes.» + +Le pacha se hâte d'obéir, il assemble des janissaires turcs, et s'élance +par le grand chemin à la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais +ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au +sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit: +«Va, mon fidèle serviteur, et mets à mort le vieux patriarche.» + +Le pacha se hâta d'obéir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner +la mort quand celui-ci lui dit: «Pardon pour un peu de temps, seigneur +pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera +une sécheresse, qui durera trois ans sans interruption.»--Ayant ouï ces +paroles, le pacha l'emmena sur la mer azurée, et il allait lui donner le +coup mortel quand le vieillard lui dit: «Pardon pour un peu de temps, si +tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azurée; car, moi mort, un +orage éclatera; la mer et les lacs se soulèveront, et submergeront les +vaisseaux et les galères, et la terre à ses quatre coins.» + +Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit +son sabre, et trancha la tête du vieux patriarche: Dieu lui donne place en +son paradis! et à nous, frères, joie et santé[8]. + + +VI + +IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUÏO[9]. + +Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha, +aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans +la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine, +viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus +brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre: +d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille +mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second +rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle +épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le +troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite +entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est +altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers. +Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le +combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi +des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon +épouse.» + +Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de +la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras +croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de +la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda +son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque +au combat, que te voilà si abattu?»--Alil prend dans sa poche la feuille +de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce +qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats, +qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi, +jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le +mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir, +afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»--Ensuite il +rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier, +commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est +adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble +dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers +la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister +mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir +expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison. +Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et +Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée +puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de +Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur +rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la +puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici +venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille +guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante +armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison. + +[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant +identiquement la même réquisition.] + +Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper, +revêtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenèrent +son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le +camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le +mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la +forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko +était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient +deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves +renommés. + +Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan: +«Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de +Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le +combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux +armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier +donnera la mort à son adversaire.»--Stoïan se hâte d'obéir et se +rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il +s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le +Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»--Stoïan lui répond: «Mon père +m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au +lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la +victoire.--C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au +combat.»--Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune +Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le +coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre +Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de +Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule, +marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que +derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être +témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur +un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre..... + +Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo: +«Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de +regret.»--Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de +Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le +défi.»--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le +frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la +plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais +le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le +brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait +un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour +contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant +par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de +guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux +fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant, +reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil +aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe +une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la +mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un +troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie, +puis il le précipite en bas de son cheval blanc. + +Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé, +la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine +un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent +l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu +d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se +sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les +Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk +Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle: +«Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»--Comme +Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha, +les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre +en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.» +Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne, +Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce +qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.» + +Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe +vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis +chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du +vin avec Stoïan dans sa blanche maison. + + +VII + +LA FUITE DE KARAGEORGE[10]. + +La Vila s'écrie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince +ruisseau, elle appelle George Pétrovitch, à Topola, dans la plaine: +«Insensé, George Pétrovitch, où es-tu en ce jour? Puisses-tu n'être +nulle part[A]! Si tu bois du vin à la méhana, puisse ce vin s'écouler +sur toi de blessures[B]! Si tu es couché au lit près de ta femme, puisse +ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu privé de la vue! que +les Turcs ont envahi ton pays?» Et George lui répond: «Tais-toi, Vila, +que la peste étouffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11] +à Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de +Déligrad, je ne crains ni tzar ni vizir.» La Vila alors reprend: «Fuis, +George, malheur à ta mère! Velko[12] a succombé sur le Timok; Miloch a +été battu à Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enfermé dans le +fort retranchement de Déligrad, puis ils se sont avancés vers la Morava, +ont traversé la rivière à son embouchure, et les voici déjà à +Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval, +guerrier contre guerrier; leurs étendards sont (nombreux) comme les +nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre +sont semblables à une noire forêt. N'espère en personne, George, +personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets +(place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taillé, et +retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.» + +[Note A: C'est-à-dire, avoir péri.] + +[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue à suppléer.] + +Quand George Pétrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulèrent de +son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf +éclata au genou, et les bagues d'or à ses doigts: «Malheur à moi +(s'écria-t-il), Dieu clément! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque +j'avais tant de voïvodes!» Puis il charge chevaux et mulets, et passe +dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut traversé l'eau, il se retourna +du côté de son pays: «Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu +et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans +que de nouveau je te visite, ô mon pays!» Puis George pénétra dans la +Sirmie. + +Les Turcs alors s'emparèrent du pays, et y commirent des violences, +faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant à mort les jeunes +Choumadiens. S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et d'entendre +les gémissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la +montagne, et les chants des Turcs dans les villages! + +Ainsi fut-il pendant une année, et la moitié de la suivante aussi +s'écoula. Alors la Vila des bords de la Save s'écria de nouveau, appelant +George Pétrovitch: «Où es-tu, George? Puisses-tu n'être nulle part! Ne +sais-tu pas que l'an dernier tu as fait vœu de revoir la Choumadia et +ta blanche maison à Topola? Si tu voyais où en est ta maison! pillée, +consumée par le feu; (si tu voyais) comme ton église est ruinée, tes +vignes sans culture, tes chemins défoncés et tes pieuses fondations +abattues.» + +--«Ma sœur en Dieu, Vila de la Save, répond George Pétrovitch, salue de +ma part ma Choumadia, et mon parrain le knèze Miloch; qu'il poursuive les +Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de +pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar +des Moscovites, pour le servir pendant une année, et peut-être me +renverra-t-il là-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et à +Topola ma blanche maison.» + + + + +NOTES + + +I. [Note 1: Il y a ici quelque jeu de mot fondé sur le rapport des noms +propres, Stoïan et Stoïa, avec le verbe _stoïati_, se tenir debout.] + +I. [Note 2: Ceci se rapporte à une coutume bien ancienne,--comme on le +voit par ce passage,--et tellement générale que la loi a dû l'adopter +et la consacrer (Code civil serbe, §§ 159, 520, etc., etc.). Chez les +paysans de la principauté, les fils et petits-fils ne se séparent +point d'ordinaire de leur père ou aïeul; non plus que les frères ne se +quittent après la mort du père. Il s'établit entre eux une association +domestique connue sous le nom de _zadrouga_, ayant pour chef et +administrateur (_staréchina_), non toujours le plus âgé, mais celui que +sa capacité a fait choisir. Chaque membre de la communauté (_zadrougar_) +a ses fonctions; les femmes entre autres sont à tour de rôle _de +semaine_. La _rédoucha_, outre le soin de ses enfants, a pour fonction +l'entretien de la maison, la fabrication du pain, la préparation de la +nourriture pour tous, et, à l'époque des travaux agricoles, l'obligation +de la porter dans les champs aux zadrougars, c'est-à-dire, comme on voit, +aux ouvriers gagés, etc.--L'autorité du staréchina n'est d'ailleurs +nullement absolue et n'a point d'analogie avec la puissance paternelle, car +il ne fait aucun acte d'administration et ne peut engager la communauté +que du consentement de tous.] + +I. [Note 3: «On prétend qu'aujourd'hui encore, de l'ouverture où +passaient les mamelles de la pauvre jeune femme, il suinte une substance +blanchâtre, semblable à de la craie, et que les femmes qui n'ont pas de +lait, ou qui ont mal au sein, la recueillent pour la boire mêlée avec de +l'eau. Actuellement encore, les Serbes racontent qu'il est impossible de +construire un grand édifice, à moins d'enfermer ainsi quelqu'un, homme +ou femme, dans les fondations; c'est pourquoi tous ceux qui le peuvent +évitent de s'approcher de l'emplacement d'une construction, dans la +pensée que l'ombre humaine même peut être ainsi _emmurée_, ce qui +entraînerait la mort.» (Note de M. Vouk.)] + +II. [Note 4: Ainsi que je l'ai dit ailleurs, une fiancée reste sous la +garde du dévèr et sans aucune communication, même de paroles, avec son +mari, jusqu'à l'arrivée à la maison conjugale, séparée quelquefois de +celle de ses parents par plusieurs journées de marche. C'est là seulement +qu'a lieu la consommation du mariage. + +Ce chant a le plus grand rapport, pour le fond et aussi dans quelques +détails, avec ceux intitulés _Marko Kralievitch et le Maure_, et _Marko +abolit l'impôt sur les mariages_. Partout il s'agit d'atteintes à +l'honneur des femmes, grief le plus insupportable des peuples conquis.] + +III. [Note 5: Cette famille des Iakchitch, qui paraît avoir une existence +historique, est le sujet de plusieurs autres chants, également fort +anciens.] + +III. [Note 6: Cette tour et cette petite église existent encore. L'église +ou chapelle, convertie en poudrière, se trouve dans la partie basse de la +citadelle; la _Néboïcha_ (ce qui veut dire: _ne crains pas_) est cette +construction hexagone, enclavée dans le mur de la forteresse, au bord du +Danube, et qui servait jadis de prison d'État.] + +III. [Note 7: Ou plutôt par droit de _staréchina_, car il s'agit ici du +partage d'une communauté domestique ou _zadrouga_. Voy. la note 2, N° I.] + +V. [Note 8: «C'est, dit M. Vouk dans une note, une croyance universelle +parmi le peuple serbe, que les Turcs ont eu en leur possession les objets +antiques et sacrés mentionnés dans la _pésma_, lesquels ont été plus +tard transportés en Russie.» Puis il cite les fragments d'un autre chant +où «Madame Élisabeth,» l'impératrice de Russie, écrit une lettre +au sultan Soleïman, pour le sommer de lui restituer son héritage, dans +lequel sont énumérés lesdits objets.--Mise en regard des circonstances +politiques actuelles, cette ancienne légende n'a-t-elle pas un sens +curieux et profond?] + +VI. [Note 9: «Il s'agit ici d'Ianko Mitrovitch, père du célèbre +guerrier Stoïan Iankovitch, et qui a dû vivre vers le milieu du XVIIe +siècle, car les Vénitiens reconnurent publiquement la bravoure de son +fils Stoïan, et le nommèrent serdar ou chef des Morlaques en 1669.» +(Note de M. Vouk.)--J'ai traduit ce poëme, comme spécimen d'une classe +de chants qui célèbrent ainsi des combats singuliers entre chrétiens et +musulmans, où l'auteur du défi appartient tantôt à l'une, tantôt à +l'autre nation, mais où l'avantage reste bien entendu toujours à celle +dont le poëte fait partie. On remarquera ici comme ailleurs encore, +comment les Serbes, devenus musulmans, ont conservé leurs noms de famille +slaves, tout en prenant des prénoms turcs.] + +VII. [Note 10: Cette pièce se rapporte à l'année 1813, et c'est la plus +récente du présent recueil. George Pétrovitch, surnommé par les +Turcs _Kara_ (noir, en serbe _tzèrni_), à cause de l'effroi qu'il leur +inspirait, et père de Son Altesse régnante, le prince Alexandre, a +été, comme on sait, le premier chef suprême des Serbes dans leur guerre +d'indépendance contre la Porte Ottomane. + +_P. S._ Je laisse subsister les lignes qui précèdent, bien que rendues +désormais inexactes par les événements. Au moment où je corrige cette +épreuve, le prince Alexandre Karadjordjévitch vient (mardi 22 décembre +1858 [3 janvier 1859]) de quitter Belgrade, par une révolution qui a mis +à sa place le knèze Miloch.] + +VII. [Note 11: Ce knèze est Miloch Obrénovitch, prince héréditaire de +Serbie de 1817 à 1839, et que la _Skoupchtina_ ou Assemblée nationale a +élu de nouveau ou plutôt acclamé dans sa séance du 12 (23) décembre +1858.--Le prince Miloch, né vers 1780, a en effet guerroyé contre les +Turcs (Janissaires et Dahis) dès les premières années de ce siècle, et +resté seul des chefs importants après la fuite de Karageorge en Autriche +(1813), il est devenu en 1815, la tête de l'insurrection définitive +des Serbes. La _pésma_, dans son cadre poétique, est donc parfaitement +fidèle à l'histoire.] + +VII. [Note 12: Le portrait de ce haïdouk, qui périt en effet bravement +dans la défense d'une redoute, se voit fréquemment à Belgrade.] + + + + +V + +CHANTS DOMESTIQUES + + +I + +LA FEMME DE HAÇAN-AGA[1]. + + Que voit-on de blanc dans la verte montagne? + Est-ce de la neige, où sont-ce des cygnes? + Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue, + (si c'étaient) des cygnes, ils auraient pris leur vol. + Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes, + mais la tente de l'aga Haçan-Aga. + Haçan a reçu de cruelles blessures; + sa mère et sa sœur sont venues le visiter, + mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire. + Quand il fut guéri de ses blessures, + il fit dire à sa fidèle épouse: + «Ne m'attends plus dans ma blanche maison, + ni dans ma maison, ni dans ma famille.» + La Turque venait d'entendre ces paroles, + et elle demeurait encore dans la pensée de sa misère, + quand le pas d'un cheval s'arrêta devant la maison. + Haçan-Aguinitza[2] alors s'enfuit, + pour se briser le cou en se jetant de la fenêtre. + Après elle courent ses deux petites filles: + «Reviens-t'en, chère maman, + ce n'est pas notre père, Haçan-Aga, + mais notre oncle, Pintorovitch-Bey.» + Et Haçan-Aguinitza revint sur ses pas, + et se pendant au cou de son frère: + «La grande honte, mon frère, (dit-elle) + de me séparer[3] de cinq enfants!» + Le bey garde le silence, il ne dit mot, + mais fouillant dans sa poche de soie, + il en tire (et lui remet) la lettre de répudiation, + afin qu'elle reprenne son douaire entier, + et qu'elle revienne avec lui chez sa mère. + Quand la Turque eut lu la lettre, + elle baisa ses deux fils au front, + ses deux filles sur leurs joues vermeilles, + mais pour le petit enfançon au berceau, + elle ne pouvait du tout s'en séparer. + Son frère, la prenant par la main, + à grand'peine l'éloigna de l'enfant, + puis, la plaçant derrière lui sur son cheval, + partit avec elle pour sa blanche maison. + + Chez ses parents elle ne demeura que peu de temps, + peu de temps, pas même une semaine. + La Turque était belle et de bonne famille, + pour sa beauté on la demanda de toutes parts, + et avec le plus d'instance, le kadi d'Imoski. + La dame supplie son frère: + + «Veuille ne me donner à personne, + de peur que mon pauvre cœur ne se brise, + par pitié de mes petits orphelins.» + Mais le bey de cela n'eut point souci, + et l'accorda au kadi d'Imoski. + La Turque supplia encore son frère, + d'écrire sur une feuille de blanc papier, + pour l'envoyer au kadi d'Imoski: + «L'accordée[4] (disait-elle) te salue courtoisement, + et courtoisement te demande par cette lettre, + quand tu rassembleras les nobles svats, + et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison, + d'apporter une longue couverture (voile) pour elle + afin qu'en passant devant la demeure de l'aga, + elle ne voie point ses petits orphelins.» + Dès que la lettre parvint au kadi, + il rassembla de nobles svats, + et partit pour chercher l'accordée. + Chez elle le cortége arriva à bon port, + et sans encombre avec elle repartit. + Mais comme on passait devant la maison de l'aga, + les deux filles virent leur mère de la fenêtre, + et ses deux fils au-devant d'elle sortirent: + «Reviens avec nous, chère maman, lui dirent-ils, + que nous te donnions à dîner.» + A ces paroles, Haçan-Aguinitza dit au stari svat: + «Stari svat, mon frère en Dieu! + fais arrêter les chevaux près de la maison, + que je donne quelque chose à mes orphelins.» + On arrêta les chevaux près de la maison. + A ses enfants elle fit de beaux cadeaux: + à chaque garçon, des couteaux dorés, + à chaque fille, une longue robe de drap; + pour l'enfançon au berceau, + elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin). + Le cavalier[5] Haçan-Aga avait tout vu; + il appela ses deux fils: + «Venez ici, mes orphelins, + puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous, + votre mère au cœur de pierre.» + En entendant ces mots, Haçan-Aguinitza + frappa contre terre de son blanc visage + et à l'instant rendit l'âme, + de douleur et de souci pour ses orphelins. + +[Note 1: Ce chant, publié d'abord en 1774, par l'abbé Fortis, dans son +_Voyage en Dalmatie_, avec une version italienne, puis traduit en allemand +sur cette version par Gœthe, en 1789, fut comme l'introduction dans le +monde littéraire des poésies serbes: c'est en partie à ce titre que je +le traduis. Il appartient, d'ailleurs, à cette classe de chants qui, d'un +caractère tout domestique, se déclament cependant avec accompagnement de +la gouslé.] + +[Note 2: _Aguinitza_, femme d'un aga.] + +[Note 3: En la répudiant.] + +[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du récit, _dévoïka_, +fille, _vierge_. Le mot que j'ai substitué convient mieux à la mère de +cinq enfants, et était d'ailleurs dans la pensée du poëte.] + +[Note 5: Iounak.] + + +II + +MODESTIE. + + Militza avait de longs cils, + qui ombrageaient ses joues vermeilles, + ses joues et son blanc visage. + Pendant trois ans je l'avais regardée, + sans pouvoir jamais voir à loisir ses yeux, + ses yeux noirs ni son blanc visage. + + Je rassemblai le kolo des filles + --et du kolo était la jeune Militza-- + pour avoir occasion de regarder ses yeux. + Tandis que le kolo se jouait sur l'herbe, + le ciel d'abord serein s'obscurcit, + les éclairs brillaient à travers les nuées: + les filles lèvent toutes les yeux vers le ciel, + Militza seule les a devant soi inclinés vers l'herbe verte. + + D'une voix douce alors lui dirent les filles: + «O Militza, notre compagne, + es-tu donc folle, ou sage par-dessus toutes, + que tu as les yeux fixés sur l'herbe verte, + et ne les lèves point avec nous vers le ciel, + où les éclairs sillonnent les nues?» + Mais la jeune Militza leur répond: + «Je ne suis ni folle, ni sage par-dessus toutes: + je ne suis point non plus la Vila, qui rassemble les nuages, + mais une fille, qui regarde devant soi.» + + +III + +UNE BEAUTÉ SERBE[1]. + + Devant la maison se dansait un merveilleux kolo, + ayant pour chef la sœur de Stoïan: + et quelle beauté c'est, que Dieu l'en punisse! + elle est plus belle que la blanche Vila, + ses yeux sont deux pierres précieuses, + ses joues deux roses vermeilles, + ses sourcils des sangsues marines, + ses cils, des ailes d'hirondelle, + ses blanches dents sont deux rangées de perles; + elle est mince comme un rameau + et grande comme un sapin; + quand elle danse, on dirait d'un paon qui marche, + quand elle parle, c'est comme un pigeon qui roucoule, + et quand elle sourit, il semble que le soleil brille... + +[Note 1: Extrait d'une pièce héroïque (t. III, n° 35).] + + +IV + + O fillette, ô Miléva, + assieds-toi à mon côté. + Nous ne sommes point des sauvages, + et nous savons où l'on embrasse: + les veuves entre les yeux, + et les fillettes entre les seins. + + +V + + Ma compagne, sœur de mon bien-aimé, + salue ton frère, et pour moi embrasse-le, + demande-lui pourquoi il est fâché contre moi.-- + Et après tout, de lui il me soucie peu: + il y a encore assez de forêts debout[1], + et de jeunes messieurs sans amoureuse. + L'or trouvera bien un orfèvre, + et (l'amant) qui m'est destiné m'arrivera. + +[Note 1: _Nésétchèn_, non coupées; c'est-à-dire: où ceux qui ont +besoin de bois en trouveront.] + + +VI + + Oh! dans les longues nuits, + qui n'a point d'yeux noirs à baiser, + le sommeil ne lui tombe point sur les yeux, + mais le chagrin lui tombe dans le cœur. + + +VII + + O fillette, or de ta mère, + est-ce que l'on te bat, est-ce que l'on te gronde? + Si je savais, ma chère âme, + qu'on te bat et qu'on te gronde, + à cause de mes fréquentes visites, + plus souvent (encore) j'irais te visiter, + peut-être ta mère te chasserait-elle, + te chasserait-elle vers ma blanche maison. + + +VIII + + Deux fleurs croissaient dans le jardin, + un narcisse et une jacinthe bleue. + Le narcisse[1] part pour Doliana, + et seule dans le jardin reste la jacinthe bleue. + Le narcisse mande de Doliana: + «Mon âme, jacinthe du jardin, + comment te trouves-tu dans le jardin toute seule?» + Du jardin répond la jacinthe: + «Tout grand qu'est le ciel, fût-il une feuille de papier, + toute grande qu'est la forêt, fût-elle de _qalams_[2], + toute vaste qu'est la mer, fût-elle d'encre, + et dussé-je écrire durant trois ans tout le jour, + je ne retracerais pas mon chagrin.» + +[Note 1: Pour conserver la vérité poétique, il a fallu, dans la +traduction, transposer les noms des deux fleurs, car, en serbe, le mot +(_zéléna kada_) qui signifie narcisse est du féminin, et réciproquement +pour le nom de la jacinthe (_zoumboul_), qui est du masculin.] + +[Note 2: Roseaux à écrire] + + +IX + + L'aube blanchit, les coqs chantent, + laisse, mon âme, laisse-moi partir.-- + Ce n'est point l'aube, mais c'est la lune, + repose encore, mon agneau, près de moi.-- + + Les vaches meuglent autour de la maison, + laisse, mon âme, laisse-moi partir.-- + Ce n'est point les vaches (qu'on entend), mais l'appel à la prière, + repose encore, mon agneau, près de moi.-- + + Les Turcs appellent à la mosquée, + laisse, mon âme, laisse-moi partir.-- + Ce ne sont point les Turcs, mais les loups, + repose encore, mon agneau, près de moi.-- + + Les enfants crient devant la maison, + laisse, mon âme, laisse-moi partir.-- + Il n'y a point d'enfants devant la maison, + repose encore, mon agneau, près de moi. + + Ma mère m'appelle sur la porte, + laisse, mon âme, laisse-moi partir.-- + Ta mère n'est point sur la porte, + repose encore, mon agneau, près de moi. + + +X + + J'ai planté des roses dans Noviçad. + O petite rose, ô (cause de) mon chagrin, + je ne te cueille point, je ne te donne point à mon amant, + car mon amant s'est fâché contre moi, + il passe à côté de ma maison, + comme un esclave auprès d'un _tombeau turc_[1]. + +[Note 1: C'est-à-dire d'un air de mépris.] + + +XI + +LA FEMME DU PETIT RADOÏTZA. + + Une blanche Vila du milieu de la forêt s'écrie: + «Petit village, pourquoi es-tu si triste? + pourquoi les danses ont-elles cessé?» + Et une autre Vila lui répond: + «Tais-toi, Vila, que ton gosier soit malade! + Comment veux-tu qu'on soit gai, + quand le petit Radoïtza est mort, + celui qui conduisait les kolos? + Il a laissé une épouse en deuil, + il a laissé une jeune orpheline, + bien jeune, de quarante jours, + et il a recommandé l'enfant à sa femme: + --Mon épouse, si tu ne veux être maudite, + ne te remarie point de trois ans, + jusqu'à ce que mon orpheline ait grandi.» + + * * * * * + + Il ne s'était pas écoulé une semaine[1], + que, la lune s'élevant au-dessus de la forêt, + la femme de Radoïtza ainsi l'interrogea: + «O lune, mon voyageur nocturne, + toi qui passes au-dessus des villages et des cités, + as-tu vu mon orpheline? + Est-elle nue, ou a-t-elle des habits? + a-t-elle les pieds nus, ou chaussés? + a-t-elle faim, ou est-elle rassasiée? + la baigne-t-on le matin à l'aurore? + ne sort-elle pas de son doux somme, + et ne tourne-t-elle pas les yeux vers sa mère, + regardant par où elle va venir, + venir lui donner ses douces mamelles?»-- + Et la lune à Hélène répond: + «O petite Hélène, femme de Radoïtza, + je passe au-dessus des villages et des cités, + et j'ai vu ton orpheline: + elle n'est pas nue, mais elle a des habits; + elle n'a pas les pieds nus, mais chaussés, + elle n'est pas affamée, mais rassasiée; + et le matin à l'aurore on la baigne; + elle ne sort pas du doux sommeil, + pour tourner les yeux vers sa mère, + pour regarder par où elle va venir, + venir lui donner ses douces mamelles; + mais elle est altérée de tes soins.» + Quand Hélène ouït ces paroles, + elle gémit de douleur, comme un serpent, + et le chagrin lui brisa le cœur, + morte elle tomba sur la terre noire. + +[Note 1: Depuis que la veuve a été forcée par sa mère de revenir chez +celle-ci, en abandonnant son enfant aux soins de ses belles-sœurs.--Je +supprime trente et un vers, ou moins intéressants, ou qui se trouvent +textuellement répétés dans la suite.] + + +XII + +LA MALADIE DE MOUÏO. + + Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent; + devant les hommes marche le tzarévitch Mouïo, + devant les femmes l'épouse de Mahmoud-Pacha. + Comme il est beau le tzarévitch! + plus belle encore est la _pachinitza_; + et si belle qu'elle soit, la chienne! + ses habits lui siéent encore mieux. + Mouïo, le tzarévitch, devient malade (d'amour) + pour la dame, l'épouse du pacha; + il s'en retourne malade à son blanc palais, + et s'étend sur sa molle couche. + + Toutes les dames vinrent à leur tour + visiter le tzarévitch Mouïo; + seule ne vint l'épouse de Mahmoud. + La dame sultane lui fait dire: + «Es-tu donc plus grande dame que moi? + voici mon Mouïo qui se meurt; + toutes les dames lui ont fait visite, + et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter.» + Quand la pachinitza eut oui ces paroles, + elle retroussa ses manches et le pan de sa robe, + et prépara des présents[1] dignes d'un seigneur.... + des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar; + puis elle s'habille de ses plus beaux atours, + et se rend au palais impérial: + sans permission elle entre dans le palais, + et sans salut dans la galerie supérieure, + où gît le tzarévitch malade. + Là elle s'assied au chevet de Mouïo, + lui essuie la sueur du front, + puis à la sultane elle dit: + «La maladie dont souffre ce jeune homme + mon frère aussi l'a eue, + et moi-même, la femme du pacha Mahmoud! + Il n'est pas malade, mais amoureux.»-- + + A peine Mouïo a-t-il ouï ces paroles, + qu'il saute sur ses pieds légers, + ferme sur elle la galerie[2], + et pendant trois jours blancs il la caresse. + Quand le quatrième jour eût lui, + Mahmoud-Pacha écrit une lettre menue, + qu'il envoie au seigneur sultan: + «Sultan impérial, cher seigneur! + une sarcelle dorée de chez moi s'est envolée, + et a pris l'essor vers ton palais, + voilà de cela trois jours blancs; + rends-lui la liberté, si tu reconnais un Dieu!»-- + A Mahmoud-Pacha le sultan répond: + «Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur, + j'ai chez moi un faucon non dressé; + ce qu'il a une fois pris, il ne le lâche plus.» + +[Note 1: _Ponoudé_, présents qu'on offre à un malade. Ce sont des +friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms, +également turcs.] + +[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence +par éconduire sa mère, circonstance qui n'a pas été exprimée ici, mais +qui se suppose.] + + +XIII + +LA FEMME D'IOVO MORNIAKOVITCH. + + La belle Ikonia se vantait + au bain parmi les filles: + «Il n'y en a pas une seconde qui ait trouvé un mari + tel qu'est le mien, Iovo Morniakovitch: + où qu'il aille, il me conduit par la main, + où qu'il s'asseye, sur ses genoux il me place; + quand il jure, ce n'est que par mon nom; + quand je dors en haut dans le tchardak, + il marche doucement de peur de m'éveiller; + et pour m'éveiller, il me baise au visage: + debout, mon cœur (dit-il), le soleil est levé!»-- + + Quand Anna la veuve eut ouï ce discours, + elle se para de ses plus beaux atours, + se mit du blanc et du rouge, + et farda ses sourcils délicats; + puis elle sortit par la porte de la cour + au-devant d'Iovo qui revenait du bazar: + «Par Dieu! Iovo Morniakovitch, lui dit-elle, + qu'as-tu à faire d'une épouse stérile? + mais prends-moi, moi qui suis veuve, + je te donnerai chaque année un fils + aux mains et aux cheveux dorés[1].»-- + + Iovo par Anna se laissa séduire, + il la prit pour sa fidèle épouse; + et elle lui donna chaque année un fils + aux mains et aux cheveux dorés. + Quand la belle Ikonia le sut, + vite elle courut au nouveau bazar, + et acheta des cordons de soie, + puis dans le jardin elle se pendit à un jaune oranger. + La nouvelle vint à Iovo Morniakovitch: + «La belle Ikonia s'est pendue.»-- + «Qu'elle se pende, j'en ai une plus belle.» + +[Note 1: L'expression de _zlatna_, dorée, appliquée aux mains, indique, +paraît-il, la vigueur.] + + +XIV + + Une fille était au pied de la montagne, + de son visage toute la montagne était illuminée, + et elle se mit à parler à son visage: + «O mon visage, ô mon souci, + si je savais, mon blanc visage, + qu'un vieux mari dût le baiser, + j'irais dans la verte montagne, + j'en cueillerais toute l'absinthe, + et de l'absinthe j'exprimerais le suc, + pour t'en laver, mon visage, + afin, quand le vieillard te baiserait, qu'il en sentît l'amertume. + + «Mais si je savais, mon blanc visage, + qu'un jeune mari dût te baiser, + j'irais dans le vert jardin, + j'en cueillerais toutes les roses, + et des roses j'exprimerais le suc, + pour t'en laver, mon visage, + afin, quand le jeune homme te baiserait, de l'embaumer.» + + +XV + + Palissade, puisses-tu te briser! + et toi, tchardak, que le feu te brûle! + tant, jeunette, je m'ennuie, + de me promener seule dans le tchardak, + de dormir seule sur ma couche. + Je me retourne de droite à gauche, + mais personne ni à droite, ni à gauche; + j'enroule autour de moi la froide couverture, + et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs. + Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline; + je vendrai au fripier mes habits, + j'achèterai un cheval et un faucon, + et avec le cheval tout son harnais; + je m'en irai à Stambol, la forteresse, + servir le tzar pendant neuf ans, + et j'obtiendrai en récompense neuf agalouks, + et deviendrai pacha de Saraïevo. + Quelle loi étrange alors j'établirais! + (on aurait) pour une piastre un garçon, pour un ducat une fille; + les veuves pour un fourneau de pipe, + les vieilles veuves pour de vieux pots cassés. + + +XVI + + Deux amants dans la prairie s'embrassent, + ils croient que personne ne les voit; + mais la verte prairie les avait vus, + et elle le dit au blanc troupeau, + le troupeau le répète à son pasteur, + le pasteur au voyageur du chemin, + le voyageur le redit au marinier sur l'eau, + le marinier à sa barque de noyer, + la barque le raconte à la froide rivière, + et la rivière à la mère de la fillette. + La fillette en malédictions s'emporte: + «Prairie, puisses-tu ne plus verdir! + blanc troupeau, que les loups te dévorent! + toi, berger, que les Turcs t'exterminent! + voyageur, que tes pieds se paralysent! + marinier, que l'eau t'emporte! + barque légère, que le feu te brûle! + et toi, rivière, que tes eaux tarissent!» + + +XVII + + Je traversai une forêt, j'en traversai deux et trois, + et quand j'arrivai au quatrième bois de pins, + voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles; + sous un pin était une molle couche, + et sur la couche était ma maîtresse endormie. + Par pitié je ne voulus point l'éveiller, + ni de joie je ne voulus l'embrasser, + mais au Dieu Très-Haut je fis cette prière: + «Permets, mon Dieu, que le vent de la mer + détache une feuille de ce pin, + et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aimée.» + Dieu m'accorda le vent de la mer, + qui détacha une feuille de pin, + et sur le visage de ma bien-aimée elle tomba. + Celle qui m'est chère alors s'éveilla, + nos baisers et nos caresses durèrent jusqu'à l'aurore, + sans que ma mère le sût, ni la sienne, + mais seulement le ciel serein au-dessus de nous, + et sous nos corps notre molle couche. + + +XVIII + +LE CERF ET LA VILA. + + Un cerf, broute l'herbe par delà la montagne, + un jour il broute, le suivant il se sent mal, + et le troisième il commence à gémir. + Du milieu des rochers la Vila lui demande: + «O cerf, bête des bois et des monts, + quelle si grande douleur est la tienne, + que, paissant l'herbe au bas de la montagne, + un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal, + et le troisième tu exhales tes plaintes?» + Le cerf à la Vila répond d'une voix douce: + «Vila de la montagne, ma sœur! + ma douleur est grande, + j'avais avec moi ma biche, + qui s'en est allée dans la montagne vers la fontaine, + s'en est allée, et ne revient pas; + ou elle s'est égarée en quelque endroit, + ou les chasseurs l'ont prise, + ou bien elle m'a abandonné tout à fait, + et s'est éprise d'un autre cerf. + Si elle a perdu le chemin, + fasse Dieu qu'elle me retrouve bientôt! + si les chasseurs l'ont prise; + que Dieu leur donne un sort pareil au mien! + mais si elle m'a abandonné, + et s'est éprise d'un autre cerf, + fasse Dieu que les chasseurs la prennent!» + + +XIX + + Dans la prairie est dressée une blanche tente, + sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte, + sur l'herbe (est étendu) un tapis soyeux, + avec des coussins de velours bleu, + sur lesquels est assis le noble bey Iergetch. + Par là passe une fille giaour (allant) à l'eau, + et le noble bey Iergetch lui dit: + «Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure à l'eau.» + --«C'est ma vieille mère qui m'ordonne + de me lever chaque matin pour en aller chercher.» + + Le lendemain quand elle passa encore, + le noble bey Iergetch l'arrêta: + «Reste donc, fille giaour, + que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages, + que je baise ton blanc visage, pareil au soleil, + que je discoure avec ta bouche de miel.-- + Mais la jeune infidèle lui réplique: + «Où sont mes neuf jeunes frères + pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch, + et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds? + et s'ils ont pitié de lui, parce qu'il est jeune, + qu'ils me le livrent à moi, fillette, + je le jetterai dans de cruelles chaînes, dans mes bras.» + + +XX + + Sais-tu, mon âme, quand tu étais à moi, + dans mon sein tu versais des larmes amères, + et au milieu de tes pleurs, tu disais: + «Dieu anéantisse toute maîtresse, + qui garde sa foi à un amant; + de même que le ciel est pur, + tantôt pur, et tantôt nuageux, + telle est la foi des amants (jeunes gens): + avant de vous posséder, je te prendrai[1]; + et quand ils vous ont possédée: attends à l'automne.» + L'automne se passe et l'hiver commence, + mais alors avec une autre il s'entretient. + +[Note 1: Pour femme.] + + +XXI + + Nuit sombre, tu es pleine de ténèbres! + plus plein encore de chagrin est mon cœur. + Je nourris ma douleur, et ne la dis à personne: + je n'ai point de mère à qui la conter, + ni de sœur, à qui me plaindre; + un amant seulement, il est loin de moi: + le temps d'arriver, et il est plus de minuit; + le temps de m'éveiller, les chanteurs chantent; + le temps de m'embrasser, l'aube blanchit: + «L'aube blanchit, ami, il faut partir.» + + +XXII + + Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prière: + «Jour de Saint-George, quand tu reviendras, + chez ma mère puisses-tu ne plus me trouver: + (mais) soit mariée, soit ensevelie, + plutôt mariée qu'ensevelie.» + + +XXIII + + Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau! + je sais ou j'aurais ma source: + au bord de la Save, la froide rivière, + (là) ou passent les bateaux de blé; + afin de voir mon cher amant, + (de voir) si au gouvernail s'épanouit la rose, + si dans sa main sèche l'œillet, + que j'ai, pauvrette, cueillis samedi, + et que dimanche je donnai à celui que j'aime. + + +XXIV + +ÉLOGE DE LA VIOLETTE. + + La violette se disait à elle-même:-- + «Je suis la première fleur de l'année; + et bien que j'aie le col onduleux, + pourtant j'exhale un doux parfum. + Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette, + toutes elles cueilleraient mes fleurs, + et viendraient m'arroser.» + + +XXV + +LE DÉFAUT DE LA VIOLETTE. + + La violette elle-même se louait, + d'être du monde la fleur + la première et la plus belle, + quand la rose lui dit:-- + «Il est vrai, violette, + que tu es la fleur des fleurs, + mais tu serais plus belle encore, + si tu n'avais un petit défaut: + celui d'avoir la tête de travers (la tige courbe).» + + +XXVI + + Violette, je voudrais te cueillir, + mais je n'ai pas d'amant, à qui te donner. + Je te donnerais bien à Ali-Bey, + mais Ali-Bey est un orgueilleux garçon; + il ne porte pas toutes les fleurs, + (mais) seulement la rose et l'œillet. + + +XXVII + + ô Tzetigna, orgueilleuse rivière! + c'est faussement qu'hier tu jurais, + que tu ne portais point de barques. + Ce matin assez tard je passais, + quand je vis sur toi jusqu'à trois barques: + dans l'une étaient des gens de noce, + dans la seconde, le garçon et la fille (les fiancés), + et dans la troisième, un frère avec sa sœur. + La sœur pour son frère brodait des manches[1], + le frère cousait pour sa sœur un dolman bleu; + et la sœur dit tout bas à son frère: + «Mets, mon frère, des boutons au corsage (le long de la poitrine), + afin qu'il ne puisse passer même un homme, + encore moins la main d'un frère étranger[2].» + Le frère à la sœur tout bas répondit: + «Que tu es sotte encore, ma sœur! + lorsque s'approchera la main d'un frère étranger, + d'eux mêmes s'ouvriront les boutons.» + +[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.] + +[Note 2: C'est-à-dire d'un étranger, d'un homme.] + + +XXVIII + + Une fille s'élevait contre le soleil: + «Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi, + et que toi et que ton frère, + ton frère, le brillant astre des nuits[1], + et que ta sœur l'étoile voyageuse, + qui parcourt le ciel serein, + comme un berger devant ses brebis.» + Le soleil resplendissant se plaignit à Dieu, + et Dieu doucement lui répondit: + «Soleil resplendissant, mon enfant chéri, + ne t'attriste point, ne te mets pas en colère, + aisément nous châtierons cette maudite fillette: + toi, de tes rayons hâle-lui le visage, + et moi, je lui enverrai un mauvais sort, + un mauvais sort, de petits beaux-frères, + une méchante belle-mère, et un pire beau-père[2]; + et elle se souviendra de celui contre qui elle s'élevait.» + +[Note 1: On me passera cette périphrase. En serbe, la lune, _mécétz_, +est du masculin.] + +[Note 2: Dans la position bien subordonnée des femmes serbes, ce sont là, +en effet, de grandes calamités.] + + +XXIX + + La jeune femme de Voukoman se promenait + dans son jardin et dans son parterre, + quand une fleur s'accrocha à sa robe. + «Œillet, chère fleurette, lui dit-elle, + à ma robe ne t'attache point, + car tu fleuris et tu portes du fruit, + mais moi voilà neuf années, + pauvrette, que je suis mariée, + sans que je fleurisse, que je porte de fruit, + sans savoir ce que c'est qu'un homme.» + + Elle croyait que nul ne l'entendait, + mais sa chère belle-mère l'avait entendue, + et à son fils ainsi elle parla: + «Voukoman, mon unique enfant, + ma bru dans le parterre s'est plainte, + que voici neuf années déjà + depuis qu'elle est la femme de Voukoman, + et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit, + et ne sait ce que c'est qu'un homme; + n'es-tu donc point, mon fils, un homme? + n'as-tu pas d'énergie dans le cœur? + --Ma vieille, ma chère mère, répondit Voukoman, + il semble que je mérite ce reproche, + mais je vais te dire la vérité. + Le jour où tu me marias, ma mère, + quand vous eûtes laissé les deux époux, + je voulus baiser le visage de ma femme, + mais elle me supplia par le nom de frère, + de vivre ensemble comme frère et sœur.» + + --Voukoman, mon unique enfant, + plût à Dieu que je ne t'eusse marié, + ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans! + Le jour où ton père m'amena chez lui, + moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frère, + mais trois fois il me frappa (en disant): + je ne t'ai point emmenée pour être ma sœur, + c'est pour femme que je t'ai prise.» + + Il ne s'était pas encore écoulé un an, + quand la femme de Voukoman eut un enfant, + eut un enfant et justement un garçon. + + +XXX + + Que le temps me paraît long, + à demeurer assise à la fenêtre, + à toujours regarder sur la mer grise, + sur la mer grise, et sa plaine unie, + si mon amant y va voguant, + si son pavillon flotte au vent, + s'il joue de la tamboura, + et sur la tamboura s'il me chante. + + +XXXI + + Une fille est assise au bord de la mer, + et elle se dit à elle-même: + «Ah! Dieu cher et bon, + y a-t-il rien de plus vaste que la mer? + Y a-t-il rien de plus large que la plaine? + Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval? + Y a-t-il rien de plus doux que le miel? + Y a-t-il rien de plus cher qu'un frère?» + + Et un poisson du milieu de l'eau lui dit: + «Fille simple et sotte, + le ciel est plus vaste que la mer, + la mer est plus large que la plaine; + les yeux sont plus rapides que le cheval; + le sucre est plus doux que le miel; + et plus cher que le frère est l'amant.» + + +XXXII + +BOLOZANOVITCH. + + Djoul[1] la Turque convie à une assemblée, + elle y invite toutes les dames, + et prie aussi une fille promise, + promise à Bolozanovitch. + Celui-ci la chercha, un jour d'été jusqu'à midi, + la chercha sans pouvoir la trouver; + et ne pouvant résister à son cœur, + il alla vers Djoul, la dame turque: + «Ma sœur en Dieu! jeune femme, + donne-moi une fine chemise, + celle que tu portes le premier dimanche de la lune; + mets-moi de l'antimoine sur les sourcils, + une coiffure noire sur mes noirs cheveux, + et du rouge sur mon blanc visage; + fais-moi de fines tresses comme à une fille, + de cinq jusqu'à neuf (tresses); + et donne-moi une quenouille dorée + avec un fuseau de buis, + et une quenouille de lin d'Égypte, + puis laisse-moi entrer dans ton assemblée, + que je voie la fille qui m'est promise.» + + La Turque agréa la prière faite au nom de Dieu, + elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2], + puis elle ajouta ce bon conseil: + «Libertin que tu es, Bolozanovitch, + quand tu entreras dans mon assemblée, + les vieilles, baise-les aux mains, + les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, + et les filles à la gorge, au-dessous du collier.» + + Le libertin agréa le conseil; + quand il arriva dans l'assemblée, + il baisa les vieilles aux mains, + les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, + et les filles à la gorge au-dessous du collier; + et à son accordée quand il arriva, + il lui fit une blessure au-dessous de la gorge, + et la jeune accordée s'écria: + «Dames de cette assemblée, mes compagnes, + frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles, + c'est ce libertin de Bolozanovitch.» + +[Note 1: Pour _gul_, en turc. rose.] + +[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.] + + +XXXIII + +QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR. + + Une querelle éclate entre époux et femme, + entre le jeune Omer-Bey et la _beyine_[1], + au milieu de la nuit, sur leur molle couche. + Encore si c'eût été pour quelque chose, peu importerait, + mais c'est à propos d'un mouchoir brodé, + brodé d'or, lavé à l'eau de rose, + tant qu'il embaumait la maison, + et la chambre où dormait Omer-Bey; + c'étaient ses maîtresses qui le lui avaient donné. + Omer à sa femme se justifiait: + «Tu sais bien que j'ai une sœur, + une chère sœur, la femme de Zekir-Bey, + c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brodé, + brodé d'or, lavé à l'eau de rose.»-- + + La béyine n'eut pas plus tôt entendu cela, + que sautant sur ses pieds légers, + elle prit de l'encre et du papier, + et écrivit cette lettre à sa belle-sœur: + «Ma belle-sœur, femme de Zékir-Bey, + longue vie à ton mari, et n'aie point à le regretter[2]! + As-tu donné à ton frère un mouchoir brodé, + brodé d'or, lavé à l'eau de rose, + tant qu'il embaume la maison, + et la chambre où dort Omer-Bey?» + + La béyine regarde la lettre, + la regarde, et verse des pleurs. + «Dieu clément, aie pitié de moi! + Si je déclare la vérité, + je rendrai mon frère odieux à sa femme; + et si j'atteste une fausseté, + je crains de perdre mon mari, Dieu le fera périr.» + Tout elle pèse, puis s'arrête à un parti, (eh bien! qu'il meure!) + Elle prend de l'encre et du papier, + et écrit à sa belle sœur une lettre: + «Ma belle-sœur, femme d'Omer-Bey, + longue vie à mon mari, et que je n'aie point à le regretter! + J'ai donné à mon frère un mouchoir brodé, + brodé d'or, lavé à l'eau de rose, + tant qu'il embaume la maison, + et la chambre où dort Omer-Bey.» + +[Note 1: _Beijovitsa_, femme d'un bey, ou beg.] + +[Note 2: C'est-à-dire: qu'il vive, si tu me dis la vérité: sinon qu'il +meure. Voilà pourquoi, plus bas, la belle-sœur _craint de perdre son +mari_, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler +le ménage de son frère.] + + +XXXIV + +LA SŒUR QUI ÉPROUVE SON FRERE. + + Qu'entend-on de ce côté? + sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?..... + Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point, + mais une sœur mande à son frère: + «Je suis, frère, esclave chez les Turcs, + rachète-moi, frère, du joug turc; + pour moi ils ne demandent pas beaucoup, + trois litras d'or et deux de perles.» + Et le frère fait répondre à sa sœur: + «J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval, + afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau, + j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle, + fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise.» + Alors sa sœur lui envoie dire: + «Je ne suis pas, frère, esclave des Turcs, + mais je suis, frère, la tzarine des Turcs.» + + +XXXV + +L'INCENDIE DE TRAVNIK. + + Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik? + est-ce qu'il brûle, est-ce que la peste le ravage? + ou Iagna l'a-t-elle embrasé de ses yeux?-- + Il ne brûle pas et la peste ne le ravage point, + mais les yeux d'Iagna l'ont embrasé; + il y a eu de consumé deux boutiques neuves, + deux boutiques et deux tavernes neuves, + et le tribunal où siège le kadi. + + +XXXVI + + «Ma mie es-tu donc mariée?» + --«Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant, + et c'est ton nom que je lui ai donné, + afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe; + car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils; + mais: Viens vers moi, ami.» + + +XXXVII + + Montagne noire, que tu es pleine d'ombre! + mon cœur, que tu es plein de chagrin! + voir près de soi son amant, + le voir et ne pas lui donner un baiser! + + +XXXVIII + + Un jeune garçon non (encore) marié, à Dieu fait la prière, + de le changer en perle au bord de la mer, + là où les filles viennent à l'eau; + afin qu'elles le mettent dans leur sein, + qu'elles l'enfilent à une soie verte, + afin qu'elles le pendent à leur col, + et qu'il entende ce que dit chacune, + si elle parle de son amant, + et si sa mie aussi parle de lui. + + Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accordé: + il a été changé en perle au bord de la mer, + là où les filles viennent à l'eau. + Elles mettent la perle dans leur sein, + elles l'enfilent à une soie verte, + à leur col elles la suspendent, + et lui, il écoute ce que dit chacune, + chacune parlait de son amant, + et de lui parlait sa mie. + + +XXXIX + + «O fillette, rose vermeille, + ni plantée, ni greffée, + ni arrosée d'eau fraîche; + ni cueillie, ni respirée, + ni baisée, ni caressée; + te donnerai-je, mon âme, des baisers?» + + --«Tu le peux jeune homme, à ton gré; + mon jardin est près de ta prairie; + je viendrai arroser mon jardin, + toi, viens attacher là tes chevaux; + donne-moi des baisers, jeune homme, à ton gré, + mais ne me mords point le visage. + de crainte qu'à ma mère ne me trahissent mes joues» + + +XL + + Une petite troupe s'est mise en marche, + petite oui, mais ardente. + A sa tête est le porte-étendard Mouïo, + il porte son drapeau, et chante en turc: + «Malheur à celui chez qui je prendrai mon gîte! + je lui tuerai ses bœufs sous son chariot, + et je tuerai le bélier qui porte la clochette; + je me ferai donner du vin de trois ans, + et de la rakia de quatre années; + et ce seraient là ses moindres maux, + mais sans nouvelle mariée je ne souperai point, + et sans pucelle je ne veux pas dormir.» + + Mouïo en était là de son discours, + quand un fusil part de dessous le vert taillis, + le coup avait bien frappé Mouïo, + au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine, + il tombe sur l'herbe verte, + et de la forêt un brave lui crie: + «Tu voulais, Mouïo, une belle fille, + n'en est-ce pas une belle que tu as, + une fille jolie, l'herbe verte.» + + +XLI + +LE BASILIC ET LA ROSÉE. + + Le basilic aux feuilles menues se plaignait: + «Rosée silencieuse, que ne tombes-tu sur moi?» + --«Pendant deux matinées j'ai tombé sur toi, + celle-ci je l'ai passée à me distraire, + à regarder une grande merveille: + une Vila et un aigle se disputaient + touchant cette verte montagne; + la Vila disait: La montagne est à moi. + --«Non, disait l'aigle, elle m'appartient. + La Vila brisa l'aile de l'aigle, + et les jeunes aiglons gémirent amèrement, + (ils) gémissaient, car ils étaient en péril, + quand une hirondelle ainsi les consola: + «Ne gémissez point, jeunes aiglons, + je vous porterai dans la terre des Indes, + où l'amarante croît jusqu'au genou des chevaux, + et le trèfle jusqu'à leur épaule, + où le soleil ne disparaît jamais.-- + Là-dessus les aiglons s'apaisèrent.» + + +XLII + +LES ADIEUX. + + L'aurore blanchissait, le jour allait naître, + et un guerrier sellait son cheval pour partir. + Sa vieille mère but à son voyage, + but, tout en versant des larmes + et en pleurant doucement elle dit: + «Dieu permette, mon fils, qu'en santé tu partes, + qu'en santé tu partes et tu reviennes, + et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère!»-- + + Sa fidèle épouse lui ceint le sabre, + lui ceint le sabre, tout en versant des larmes, + et en pleurant doucement elle dit: + «Dieu permette, ami, qu'en santé tu partes, + qu'en santé tu partes et tu reviennes, + et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère, + en vie, sous la terre noire! + et ta fidèle épouse, dans une blanche maison, + dans une blanche maison, mais dans une autre, + dans une autre maison, chez un autre époux.» + + +XLIII + + «O Danube! fleuve tranquille, + pourquoi n'es-tu pas limpide? + est-ce un cerf qui t'a troublé avec son bois, + ou le voïvode Mirtchéta? + --Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troublé, + ni le voïvode Mirtchéta; + mais des fillettes, petits démons, + qui viennent chaque matin + cueillir des glaïeuls + et laver leur blanc visage.» + + +XLIV + + Écoute, fillette, écoute, ma belle, + tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage, + et moi jeune homme je suis le marchand de la mer. + qui trafique en prunelles du rivage. + + Écoute, fillette, écoute, ma belle, + tes dents sont des perles menues, + et moi jeune homme je suis le marchand de la mer, + qui trafique en perles menues. + + Écoute, fillette, écoute, ma belle, + tes mains sont du doux coton, + et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer + qui achète le doux coton. + + +XLV + + «O fille de Smederevo, + descends et viens ici, + que je voie ton visage. + --O jeune homme, sois-tu vermeil[1]! + Es-tu allé au bazar? + y as-tu vu une feuille de papier? + tel est mon visage. + Es-tu allé dans quelque taverne? + y as-tu vu du vin vermeil? + telles sont mes joues. + Es-tu allé par la plaine? + y as-tu vu des prunelles sauvages? + tels sont mes yeux. + As-tu été le long de la mer? + y as-tu vu des sangsues? + tels sont mes sourcils.» + +[Note 1: C'est-à-dire beau; des joues rosées sont, à ce qu'il paraît, +une des conditions de la beauté masculine.] + + +XLVI + +AMULETTE POUR LES FILLES. + + Mon amant a une haleine d'ambre, + de sa main blanche et de son qalam il écrit + pour les filles de fines amulettes, + voici dans l'une d'elles ce qu'il écrit: + «Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas à lui; + qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas.» + + +XLVII + + Ma mère, marie-moi jeune, + avant que ne m'ait poussé la barbe, + une barbe épaisse et des moustaches; + car les filles alors diraient + en me montrant à leur mère: + «Voilà, mère, un ours qui sort du bois; + ou: Voilà un lièvre qui sort des choux.» + + +XLVIII + + «O mon Miyo[1], où as-tu été cette nuit?» + «--Ma chère, j'ai eu mal à la tête.» + «--Ne te l'ai-je pas dit, Michel; + ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve, + car toute eau donne la fièvre, + (toute) veuve a le cœur chagrin; + mais bois du vin, et aime une fille.» + +[Note 1: Diminutif de Michel.] + + +XLIX + + Épanouis-toi, rose, sans songer à moi, + garçon, j'ai pris pour femme + une veuve, plus âgée que moi, + où qu'elle aille, elle pleure son premier mari: + «Mon premier mari, mon premier bien! + avec toi que j'étais heureuse! + de bonne heure je me couchais, et tard je me levais; + pour m'éveiller, tu me baisais sur les yeux, + (en disant:) debout, mon cœur, le soleil est levé, + notre vieille mère est debout, + elle a balayé la maison et apporté de l'eau[1].» + +[Note 1: La même idée est traitée dans plusieurs autres pièces.] + + +L + + Virginité, mon empire! + j'étais reine[1], tant que je fus vierge: + s'il m'était donné de revenir en arrière, + je saurais maintenant être (rester) vierge. + +[Note 1: _Tzar_.] + + +LI + + Chantons, dansons, + tant que nous n'avons point de mari, + car lorsque nous en prendrons, + il nous faudra laisser ces chansons au dressoir, + et les airs turcs dans la boîte, + il faudra raccommoder pantalons et chemises, + et plus vous les raccommodez pour le diable, + plus Satan les déchire. + + +LII + + Rose je suis rose, + tant que je n'aurai point de mari; + un mari quand je prendrai, + ma rose tombera. + Fleur je suis fleur, + tant que je n'aurai point d'enfant; + un enfant quand j'aurai, + ma fleur sera flétrie. + + +LIII + + Un faucon vole au-dessus de Saraïevo, + il cherche de l'ombre pour y prendre le frais. + Il trouve un pin au milieu de Saraïevo: + sous le pin est une fraîche fontaine, + au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1], + et une fille, la gentille Roujitza[2], + le faucon commence à songer, + s'il aimera Zoumboul, la veuve, + ou Roujitza, la gentille vierge. + A tout il songe, puis il prend une résolution, + et tout bas il dit: + «Mieux vaut l'or, même un peu abîmé, + que l'argent récemment forgé;» + et il donne un baiser à Zoumboul, la veuve, + vive est la colère de Roujitza, la fillette: + «Saraïevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits! + pourquoi la coutume en toi est-elle née, + que les jeunes courtisent les veuves, + et les froids vieillards les belles vierges?» + +[Note 1: En turc, jacinthe.] + +[Note 2: En serbe, petite rose.] + + +LIV + +LES DEUX TOURTERELLES. + + Une tourterelle avait amassé du millet, + vers elle vint une autre tourterelle: + «Donne-moi, ma sœur, un grain.» + --«Je n'en donne, ma sœur, pas un seul; + il fallait amasser, et non dormir; + j'ai amassé, et n'ai point dormi, + je n'ai pas pris mes ébats dans la forêt, + ni caché ma tête sous le taillis.» + + +LV + +A L'EMPEREUR NAPOLÉON[1]. + + Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save, + est assise une fille, qui se parle ainsi: + «O Français, puissant Empereur, + renvoie-nous les garçons, les filles seules sont restées; + et gâtés se sont les coings et les pommes, + et les chemises brodées d'or.» + +[Note 1: Cette pièce rappelle l'époque où les Français occupaient +Raguse et les provinces Illyriennes.] + + +LVI + +LA PESTE + + «Saraïevo, pourquoi t'es-tu obscurci? + est-ce que le feu t'a consumé, + la peste t'a-t-elle ravagé, + ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submergé?» + --«Si le feu m'eût consumé, + il eût (du moins) renouvelé mes blanches maisons; + si la rivière m'eût inondé, + du moins, elle eût nettoyé mes rues; + mais c'est la peste qui m'a dévoré, + mettant à bas et jeunes et vieux, + et séparant tous ceux qui s'aimaient.» + + +LVII + +AGNÈS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE. + + Dieu clément, la grande merveille! + une mère a enfanté neuf filles, + et elle en porte une dixième dans son sein, + demandant à Dieu de mettre au monde un garçon; + mais quand son terme fut venu + ce fut d'une dixième fille qu'elle devint mère. + + Quand le moment du baptême arriva, + le parrain demanda à la vieille mère: + «Quel nom donnerons-nous à l'enfançon?» + La vieille mère irritée répondit: + «Appelle-la Agnès, puisse le diable l'emporter!» + + Agnès devint svelte et grande, + blanche et rose de visage, + et quand on fut pour la marier, + elle prit un seau et alla vers la fontaine. + Mais une fois dans la verte forêt, + voici la Vila qui du bois lui crie: + «Entends-tu, Agnès, la très-belle! + jette ton seau dans l'herbe verte + et viens vers moi dans la forêt, + car ta mère à nous t'a donnée[1], + encore petit enfant qu'on porte sur les bras.» + + A ces mots, Agnès, la fille unique, + jette son seau dans l'herbe verte, + et s'enfonce dans la forêt. + Après elle court sa vieille mère: + «Reviens au logis, Agnès, mon unique fille.» + Mais la jeune fille lui répond: + «Va-t'en, toi qui as renié Dieu, + en m'abandonnant (au démon), + encore petit enfant qu'on porte sur les bras.» + +[Note 1: C'est le seul exemple que j'aie rencontré de cette assimilation +entre les Vilas et les mauvais esprits reconnus par le dogme chrétien.] + + +LVIII + + Le jeune Iovo se promenait dans le tchardak, + quand sous lui le tchardak se rompit + et il eut le bras droit brisé. + Vite il se trouva un médecin, + un médecin, la Vila de la montagne, + mais qui demandait beaucoup pour la cure: + à la mère (elle demandait), sa main droite; + à la sœur, ses cheveux avec le ruban (qui les maintient); + et à l'épouse, un collier de perles. + + La mère donna sa main droite, + la sœur, ses cheveux avec le ruban; + mais l'épouse refusa le collier: + «Je ne donne point, par Dieu, mes blanches perles, + je les ai apportées de chez mon père[1].» + + La Vila de la montagne s'en irrite, + elle empoisonne la nourriture d'Iovo, + et Iovo meurt. Oh! désespoir pour sa mère! + Les trois femmes[2] se lamentaient, + l'une gémissait sans fin ni trêve, + l'autre le soir et le matin, + la troisième quand il lui venait à l'esprit. + Celle qui gémissait sans fin ni trêve, + c'était la pauvre mère d'Iovo; + celle qui gémissait le soir et le matin, + c'était la sœur affligée d'Iovo; + celle qui gémissait quand il lui venait à l'esprit, + c'était la jeune femme d'Iovo. + +[Note 1: Cela signifie qu'elles sont sa propriété et ne sont point à son +mari.] + +[Note 2: Il y a au texte _koukavitzé_, coucous. Cet oiseau, ainsi que je +l'ai dit ailleurs, est l'emblème du deuil et de l'affliction.] + + +LIX + + Sous Bude des brebis étaient à l'ombre, + de la ville un pan de mur s'écroula + et tua des brebis à la laine soyeuse, + ainsi que deux jeunes bergers, + Chékièr-Marko et Andrio-Zlato[1]. + Marko fut pleuré par son père et par sa mère, + mais André n'eut (pour le regretter) ni père, ni mère, + rien qu'une fille du village, + qui disait en se lamentant: + «Hélas! André, mon or pur, + si je te chantais dans une chanson, + la chanson va de bouche en bouche, + et elle passerait dans des bouches profanes; + si je brodais ton nom sur des manches, + une manche bien vite se déchire, + et ton nom périrait; + si je l'écrivais sur du papier, + le papier va de main en main, + et il arriverait dans des mains profanes.» + +[Note 1: _Chékièr_ et _zlato_ ne sont pas des noms, mais des épithètes +de tendresse, signifiant _sucre_ et _or_. Le premier surtout ne pouvait se +traduire.] + + +LX + + «O fillette, mon âme, + quel parfum exhale ton sein? + celui du coing ou de l'orange, + de l'immortelle ou du basilic?» + --«Par Dieu! jeune homme, + ce qui parfume mon sein, + ce n'est ni le coing, ni l'orange, + ni l'immortelle, ni le basilic, + mais une âme virginale.» + + +LXI + + --«Fillette, ma violette mignonne, + je t'aimerais, mais tu es petite. + --Aime-moi, ami, à mon tour je deviendrai grande: + menue comme un grain est la perle, + pourtant elle se porte à un col royal; + petite est la caille, + pourtant elle lasse coursiers et chasseurs.» + + +LXII + + Pierre Doïtchin, le ban de Varadin, boit du vin. + il en a bu pour trois cents ducats en un jour, + et encore avec cela (pour) son cheval noir et sa masse dorée. + Le roi Mathias, le seigneur du pays, le querelle: + «Dieu t'anéantisse, Pierre Doïtchin, ban de Varadin! + voilà que tu as bu pour trois cents ducats en un jour, + et avec cela (pour) ton cheval noir et ta masse dorée?» + Mais Pierre Doïtchin, le ban de Varadin, lui répond: + «Ne me querelle point, roi Mathias, seigneur du pays! + si tu avais été à la taverne où je fus, + et embrassé comme moi la tavernière qui est là, + tu aurais bu Pest la ville de plaine et Bude l'acropole.» + + +LXIII + + Un amandier s'élevait haut et svelte, + au-dessous dormait Mehmed-Aga avec la jeune Fatime; + pour couche, ils ont la terre noire et l'herbe humide; + pour couverture, le ciel serein et les étoiles brillantes; + et pour coussin, chacun les bras blancs de l'autre. + + +LXIV + + Si je pouvais me changer en mouche + je saurais où passer l'hiver: + je me poserais sur le visage d'une veuve + ou sur les seins blancs d'une fille. + + +LXV + +LA TZETIGNIENNE ET LE PETIT RADOITZA + + Trente habitants de Tzétigné sont à boire + au bord de la Tzétigna, la calme et froide rivière, + et c'est une fille de Tzétigné qui leur sert le vin. + A mesure qu'à chacun elle présentait le verre, + il n'étendait pas la main pour prendre le vin, + mais pour toucher le sein de la jeune fille, + tant que celle-ci se prit à dire: + «J'en atteste Dieu, vous trente Tzétigniens, + si je puis être votre servante à tous; + je ne puis être votre épouse à tous, + mais celle du brave seulement + qui s'élancera dans la rivière à la nage, + couvert de ses habits et de ses armes, + et la traversera d'une rive à l'autre; + celui-là m'aura pour sa fidèle épouse.» + + Tous à ces mots baissèrent la tête, + les regards fixés sur la terre; + seul, le petit Radoïtza ne baissa point la tête, + mais s'élançant sur ses pieds légers, + il saisit ses armes brillantes, + acheva de revêtir ses habits. + et s'élança dans la Tzétigna. + Le brave nagea tout droit, + il traversa d'une rive à l'autre; + mais comme il revenait au bord opposé, + il s'enfonça un peu sous l'eau, + il n'enfonça point parce qu'il était fatigué, + mais il s'enfonça pour mettre à l'épreuve sa belle + et savoir si elle voulait être sa fidèle épouse. + Quand la jeune Tzétignienne vit cela, + elle descendit dans la rivière; + ce que voyant le petit Radoïtza, + il s'avança en nageant vers la rive, + et sortant de l'eau il prit la jeune fille, + la prit par sa blanche main + et l'emmena à sa blanche maison. + + +LXVI + +LE TCHÉLÉBI MOUÏO ET FATIME LIOUBOVITCH. + + Fatime Lioubovitch était à broder + dans le jardin sous le jaune oranger, + là vint à passer le tchélébi Mouïo, + qui la salua au nom de Dieu: + «Dieu t'assiste, Fatime Lioubovitch! + prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1].» + --«Es-tu fou, tchélébi Mouïo, + pour domestique je ne te voudrais pas + et moins encore pour que tu baises mon visage.» + --«Si de moi tu ne veux, Fatime, + vrai comme ma tête est vivante sur mes épaules, + je publierai partout où j'irai + que tu portes un enfant dans ton sein.» + Fatime pourtant n'en tient pas de compte, + mais continue de broder sur son métier. + Mouïo mortifié s'éloigne + et traverse la vaste campagne, + mais voici que la nouvelle lui arrive + que le pacha a planté sa tente, + qu'il l'a plantée dans la plaine de Rakitno, + et qu'avec lui il a des agas et des spahis. + Là se dirige le tchélébi Mouïo, + devant le pacha humblement il s'incline, + lui baise le genou et le bas (de son caftan), + et le pacha lui tient ce discours: + «Comment te va, tchélébi Mouïo? + as-tu traversé l'Hertzégovine? + as-tu visité la maison des Lioubovitch? + comment vont les neuf frères? + sont-ils en santé et en joie?» + --«J'ai passé par l'Hertzégovine, + et visité la maison des Lioubovitch, + en santé sont les neuf frères, + en santé ils sont, mais non en joie, + car ils ont une sœur unique, + qui porte un enfant dans son sein: + c'est l'enfant du pacha de Bosnie.» + Le pacha de Novi-Bazar se met à rire: + «C'est bien, puisqu'il est de bonne race.» + Pourtant le pacha avait grand dépit, + vite il écrit une lettre menue, + et dans la lettre à Fatime il disait: + «Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno.» + Puis il appelle son tatar, + et l'expédie vers la maison des Lioubovitch. + Quand le tatar à la maison arriva + et que la jeune Fatime l'aperçut, + aussitôt pressentant quelque malheur, + elle se dirigea en hâte vers Rakitno. + Là devant le pacha humblement elle s'incline, + lui baise la main et le bas du caftan; + mais voyant que le pacha la regardait de travers, + elle ôte sa jaune tunique + et reste nue dans sa fine chemise: + «Sois un juge équitable, seigneur pacha, + sois un juge équitable et que Dieu te conserve! + pourrais-je ici cacher une pomme, + comment donc un enfant sous ma ceinture? + Si tu ne veux être un juge équitable, + je suis venue pieds nus à Rakitno, + pieds nus j'irai jusqu'au sultan, + je me plaindrai au sultan à Stamboul, + afin qu'il te fasse mettre à mort.» + Quand le pacha eut entendu Fatime, + une violente colère s'empara de lui, + et il fit de l'œil un signe au bourreau + qui abattit la tête de Mouïo. + Il prit Fatime pour son épouse + et en fit une jeune pachinitza. + +[Note 1: Que de rester chez tes frères.] + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INDEX EXPLICATIF des noms de personnes et de lieux, + et des mots étrangers qui se rencontrent dans + l'ouvrage + + INTRODUCTION + + NOTES + + TRANSCRIPTION de quelques sons de la langue Serbe + + LA BATAILLE DE KOÇOVO + + Notice + I. + II. La Chute de l'Empire Serbe + III. + IV. + V. + Notes + + MARKO KRALIEVITCH + + Notice + Note + I. Ouroch et les Merniavtchévitch + II. Marko et la Vila + III. Marko et le faucon + IV. Les noces de Marko + V. Marko reconnaît le sabre de son père + VI. Marko et le bey Kostadin + VII. Marko et Alil-Aga + VIII. Marko et la fille du roi des Maures + IX. Marko va à la chasse avec les Turcs + X. Marko laboureur + XI. Mort de Marko + XII. La Sœur du capitaine Léka (analyse) + NOTES + + LES HAÏDOUKS + + NOTICE + + I. Prédrag et Nénad + II. Starina Novak et le knèze Bogoçav + III. Novak et Radivoï vendent Grouïtza + IV. Starina Novak et le brave Radivoï + V. Grouïtza et le Maure + VI. Grouïtza et le pacha de Zagorié + VII. Le Mariage de Grouïtza Novakovitch + VIII. Trahison de la femme de Grouïtza + IX. Thadée de Sègne (extrait) + X. La femme du haïdouk Voukoçar + XI. Le Vieux Vouïadin + XII. Le Petit Radoïtza + XIII. Radé de Sokol et Achin-Bey (l'hivernage des + haïdouks) + NOTES + + POÉSIES HÉROÏQUES DIVERSES + + I. La Fondation de Scutari + II. Doïtchin l'infirme + III. Le Partage des Iakchitch + IV. Les Iakchitch éprouvent leurs femmes + V. Dons moscovites et cadeaux turcs + VI. Ianko de Cattaro et Alil fils de Mouïo + VII. La Fuite de Karageorge + NOTES + + CHANTS DOMESTIQUES (I-LXVI) + + + FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Poésies populaires Serbes, by Auguste Dozon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES POPULAIRES SERBES *** + +***** This file should be named 17540-0.txt or 17540-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17540/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Posies populaires Serbes + Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes + +Author: Auguste Dozon + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17540] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES POPULAIRES SERBES *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +POSIES POPULAIRES SERBES + + * * * * * + +CHANTS HEROQUES + +CHANTS DOMESTIQUES ET CHANSONS + + PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOM + 55, QUAI DES AUGUSTINS. + +POSIES POPULAIRES SERBES + +TRADUITES SUR LES ORIGINAUX AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES + +PAR + +AUGUSTE DOZON + +CHANCELIER DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A BELGRAD + + Les Serbes, ce peuple enferm dans son pass, destin tre + musicien et pote de toute la race slave, sans savoir mme qu'il + deviendrait un jour la plus grande gloire littraire des Slaves. + + MICKIEWICZ, _Les Slaves_ T. I p. 331 + + PARIS + E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR + PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS + +1859 + +A AUG. BRIZEUX ET AUG. BARBIER. + + +_Mon cher Barbier, + +Lorsque j'eus d'abord la pense d'inscrire en tte de ce livre deux noms +qui m'taient galement chers, celui de Brizeux et le vtre, Brizeux +tait plein de vie; loign de lui, je le croyais du moins. Nous le +pleurons aujourd'hui, et les lettres franaises avec nous; au lieu de +serrer la main d'un ami, il ne me reste qu' honorer la mmoire d'un +pote. Permettez-moi, mon cher Barbier, de vous associer ici cette +mmoire; j'y ai un double droit: Vous tes l'gal de Brizeux par le +talent, et vous voulez bien m'accorder dans votre amiti la mme place +que je tenais dans la sienne._ + +A.D. + +_Belgrad, le 1er Septembre 1858._ + + + + +INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS +QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE + +_Agalouk_ (T), dignit et fief d'aga. + +_Belgrad_ (ville blanche), capitale de la principaut de Serbie avec une +forteresse occupe par les Turcs. + +_Bochtchalouk_ (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185). + +_Boiana_, rivire qui traverse Scutari d'Albanie. + +_Bosnie_ (_Bosna_), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et +rivire qui y coule. + +_Boula_, nom que les Serbes donnent aux femmes maries turques. + +_Bouzdovan_, masse d'armes garnie de noeuds. + +_Brankovitch_, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61). + +_Bulgarie_, province slave de la Turquie. + +_Charatz_ (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch. + +_Choumadia_ (de _chouma_, fort), partie de la Serbie dans laquelle se +trouve Belgrad. + +_Coucou_, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties). + +_Deh_ (T.), brave, espce de garde-du-corps, homme d'escorte; _deh-bacha_, +chef des gardes. + +_Dpense_, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot _riznitza_, qui +dsigne une chambre o l'on garde l'argent, les habits et les provisions. + +_Despote_, titre des chefs nationaux serbes, aprs le renversement de +l'empire. + +_Devi_, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ). + +_Dolman_ (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long +vtement sans manches. + +_Douchan_ (tienne), tzar serbe, de 1336 1356. + +_Gousl_ (ce mot est en serbe du fminin pluriel), instrument de musique + une seule corde, ayant la forme gnrale d'une guitare, sauf que le +corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc, +il sert uniquement accompagner la rcitation dclame des posies +hroques. + +_Grahovo_, district situ entre l'Hertzgovine et le Montengro. + +_Hadouk_ (de l'arabe-turc _haidoud_), bandit, mais, dans la posie +populaire, sans aucune ide fltrissante, et plutt dans un sens +hroque. + +_Harambacha_ (T.), chef de voleurs. + +_Hertzgovine_, province slavo-musulmane de la Turquie. + +_Igoumene_ ({~GREEK SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER +ETA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK +SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER +EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK +SMALL LETTER FINAL SIGMA~}), suprieur des couvents du rite oriental. + +_Ioug_, le sud. _Ioug Bogdan_, beau-pre du knze Lazare. + +_Iounak_, hros, homme brave et accompli, d'o _iounatchka pesma_, chant +hroque. + +_Iovo_, diminutif de _Iovan_, Jean. + +_Irne_, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-mme de 1457 +1459. + +_Jna_, femme, d'o _jnska pesma_, chant fminin, par opposition aux +posies hroques. + +_Kaloyer_ ({~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER +ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK +SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER +RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}, en serbe, +_kaloudjr_), moine du rite oriental. + +_Kalpak_ (T.), bonnet de fourrure, d'o notre mot kolbak. + +_Karageorge_ (en serbe _Karadjordje_). Voir note 10 de la 4e partie, p. +224. + +_Krsno-im_. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.) + +_Kladoucha_, ville de la Croatie turque. + +_Kmte_, chef lectif des villages serbes, il y en a ordinairement deux +ou trois. + +_Knze_, Pendant la domination turque, ce mot dsignait les petits chefs +de district, sous sa forme russe, _kniaz_ (que nous rendons par duc), il +est le titre officiel du prince actuel de Serbie. + +_Koovo_ (de _ko_ merle), grande plaine situe dans l'ancienne Serbie, +et o fut livre contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui +amena la ruine de l'empire serbe. + +_Kolo_, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie, +p. 185). + +_Koula_, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62). + +_Koum_, parrain pour les noces comme pour le baptme. + +_Krouchedol_, monastre de Sirmie. + +_Krouchevatz_, ville de Serbie. + +_Lab_ (le), et la _Sitnitza_, rivires ou ruisseaux qui traversent la +plaine de Koovo. + +_Lazare Greblianovitch_, tzar ou knze serbe de 1371 1389 (Voir note 2 +de la 1re partie p 69). + +_Lievo_, ville de l'Hertzgovine. + +_Litra_, quart de l'_oka_. + +_Maritza_, l'_Hebrus_ des anciens, et aussi, sans doute par confusion, +quelque rivire qui coule dans la plaine de Koovo (Voir note 14 de la 2e +partie, p 121). + +_Marko Kralievitch_, personnage historique et hros lgendaire serbe. + +_Mhana_ (du persan _mei_ vin, et _khane_ maison), cabaret et petite +auberge de village, en Serbie. + +_Merniavtchevitch_, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frres +(Voir note 1 de la 2e partie p 119). + +_Miliatzka_, rivire qui traverse Saraievo. + +_Miloch Obrenovitch_, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p +224). + +_Mirotch_, montagne de Serbie. + +_Mitrovitza_, ville de la Slavonie, sur la Save. + +_Morava_, la rivire la plus considrable qui coule dans l'intrieur de +la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer. + +_Mostar_, chef-lieu de l'Hertzgovine. + +_Mouio_, diminutif de Moustafa. + +_Nemania_, tienne (XIIe sicle), fondateur de la dynastie serbe des +Nemanitch. + +_Nich_ (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie. + +_Obilitch_, Miloch. L'un des gendres du knze Lazare, qui donna la mort au +sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.) + +_Oka_, poids et mesure de capacit turcs. (1,284 grammes.) + +_Opanak_, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixe autour de la +jambe par une lanire, et qui forme la chaussure des paysans serbes et +turcs. + +_Otmitza_, enlvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.) + +_Oudbigna_, ville de la Croatie turque. + +_Ouroch V_, tzar serbe, de 1356 1367. + +_Pachinitza_, en serbe, femme d'un pacha. + +_Pandour_, agent de la police, gendarme serbe. + +_Pesma_, nom de toutes les pices de posie chante serbes. + +_Pobratime_, _Poestrima_, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.) + +_Prilip_, ville d'Albanie, et rsidence de Marko Kralievitch. + +_Prizren_, ville d'Albanie. + +_Protopope_, ou vulgairement _prota_, dignitaire de l'glise orientale. +C'est notre archiprtre. + +_Rade_, _Rado_, diminutif de Radotza. + +_Ravantiza_, monastre de Serbie. + +_Romania_, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo. + +_Saraievo_ (en turc, _Bosna-Serai_, palais de la Bosnie), grande ville, +chef-lieu de la Bosnie. + +_Save_ (Sava), grande rivire, qui se jette dans le Danube Belgrad. + +_Scutari_ (Skadar), ville d'Albanie. + +_Sgne_, ville de Dalmatie. + +_Serbie_ (Srbia), principaut tributaire de la Porte Ottomane, avec +administration intrieure indpendante. + +_Sirmie_ (en serbe _Srem_), province de la Hongrie entre le Danube et la +Save. + +_Slava_, fte du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.) + +_Smederevo_ (sur les cartes, Smendria), ville de Serbie. + +_Sokol_ (le Faucon), vieux chteau fort, situ en Serbie. + +_Sophia_, ville de Bulgarie. + +_Spahi_ (en serbe, _spahia_), seigneur fodal, grand propritaire +terrien--_Spahilouk_, domaine d'un spahi. + +_Stara planina_ (la vieille montagne), nom serbe des Balkans. + +_Svat_, invit aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le _stari +svat_ en est le chef et l'un des tmoins du mariage. + +_Sveta Gora_, la sainte montagne ({~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK +SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER +GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK +SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER +RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}) +le mont Athos. + +_Talari_ (de l'allemand _thaler_), pice d'argent autrichienne qui vaut +environ cinq francs. + +_Tamboura_, instrument de musique cordes. + +_Tchaouch_ (T ), huissier, messager, hraut. + +_Tchardak_ (T ), galerie ou pice ouverte, _verandah_ attenant une +maison, aussi, pavillon, corps de logis. + +_Tchelebi_ (T ), espce de petit-matre, de _dandy_ turc, jeune homme de +distinction. + +_Timok_, rivire de Serbie. + +_Toka_, espces de plaques mtalliques qui couvraient le devant de la +veste dans l'ancien costume serbe. + +_Tzar_, _tzarine_ (tzaritza), _tzarevitch_, mots appliqus par les Serbes +dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu' +ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan. + +_Tzarigrad_, ville impriale, nom par lequel les Serbes dsignent +Constantinople. + +_Tzer_, montagne de Serbie. + +_Tziganes_, bohmiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123). + +_Tzerna Gora_, nom serbe du Montengro. + +_Tzetigna_, rivire de Dalmatie--_Tzetigne_ (au fm. plur. ), Cettigne, +capitale du Montengro. + +_Varadin_, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie. + +_Vila_, espce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120). + +_Vilindar_ (Chilendar), monastre de l'Athos, fond par un tzar serbe. + +_Voukachine_, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et +Ouroch, pre de Marko Kralievitch. + +_Zadoujbina_, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.) + +_Zadrouga_, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.) + +_Zagori_, district de l'Hertzgovine. + +_Zadar_ (Zara), ville de Dalmatie. + +_Yatak_, recleur des hadouks, qui les hberge et les cache pendant +l'hiver. + + + + +INTRODUCTION + +I + + +Les posies populaires dont le prsent recueil contient un choix +restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1], +appartiennent toute la race serbe rpandue, sous divers noms, dans la +principaut actuelle de Serbie (_Srbia_), la Bosnie, l'Hertzgovine, +le Montengro (_Tzrna Gora_), quelques districts de la Bulgarie et +de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces mridionales de la Hongrie +(Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore l'tat de tradition +orale, et le patriote clair, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui, +depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zle intelligent et une +scrupuleuse fidlit les recueillir de la bouche mme du peuple, n'a +pas encore entirement accompli sa tche, tant la mine o il puise est +abondante, tant aussi l'accs en est parfois difficile, tant il faut de +patience et de sagacit pour faire un choix parmi les matriaux qu'elle +fournit[2]. + +Pour juger ces posies, pour les goter mme, et surtout pour comprendre +leur valeur comme documents de l'histoire littraire gnrale, il est +indispensable de connatre certaines circonstances qui se rattachent +leur origine et leur composition. Les dtails qui suivent, emprunts + leur savant diteur[3], sont les plus propres mettre le lecteur au +courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui +me sont personnelles. + +Toutes nos posies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants +hroques (_psm ounatchk_) que les hommes chantent (ou plutt +dclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la _gousl_, +et en posies domestiques ou fminines (_jnsk_), que chantent +non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes, +particulirement les jeunes gens, le plus souvent deux voix. Ceux qui +chantent les posies fminines le font pour leur propre amusement, +tandis que les posies hroques sont destines des auditeurs; c'est +pourquoi, dans les premires, on a surtout gard la partie musicale, + la mlodie, et dans les secondes, l'expression potique. + +Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzgovine, le Montengro +et les rgions montagneuses du midi de la Serbie, que le got pour les +posies hroques est le plus vif et le plus gnral. Actuellement +encore, dans ces contres, il est peine une maison o l'on ne trouve +une _gousl_, qui surtout ne manque jamais dans les stations des ptres; +et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne st pas jouer de cet +instrument, chose mme que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont +en tat de faire. Dans les districts infrieurs de la Serbie (ceux qui +avoisinent le Danube et la Save), les _gousl_ deviennent dj plus +rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive +gauche de la Morava), on en trouverait au moins une. + +Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles +sont les seuls qui y possdent des _gousl_, et encore doivent-ils +apprendre en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour +accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une +honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les +pays que je viens de nommer, les posies hroques (ou, comme on les y +appelle dj, d'aveugles) ne sont-elles chantes que par des mendiants +privs de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la +_gousl_. Cela explique pourquoi les posies hroques se chantent plus +mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en +Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans +l'intrieur des terres, en Bosnie et en Hertzgovine surtout.... + +La posie domestique ou fminine, ce que je crois, est surtout +rpandue l o l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie; +car de mme que dans les contres qui bordent le Danube et la Save, les +moeurs des hommes se sont adoucies, de mme dans les autres (les villes +exceptes), le caractre des femmes a conserv plus de rudesse, et la +guerre, plus que l'amour, occupe la pense de la population. Une autre +raison encore, c'est que l les femmes vivent plus dans la socit. +Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai +nommes, les chansons _populaires_ ne se chantent plus, et ont t +remplaces par de nouvelles, que composent des gens instruits, des +coliers et des apprentis du commerce. + +Il y a un certain nombre de posies qui appartiennent une classe +intermdiaire entre les hroques et les domestiques. Elles se +rapprochent plus d'ailleurs des premires, bien qu'il soit fort rare de +les entendre chanter sur la _gousl_ par des hommes, et qu'en raison de +leur longueur, le plus souvent on les _rcite_. + +On compose encore aujourd'hui des posies hroques,.... qui ont +ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de +moyen ge et des vieillards. Dans les pays o le got en est gnral, +il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu' +cinquante ou mme davantage, et pour ceux dont la mmoire est si +bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut +d'ailleurs savoir que, dans les contres dont je parle, les paysans +n'ont ni les mmes soucis, ni les mmes besoins que dans les tats +de l'Europe, et qu'ils mnent une vie assez semblable celle que les +potes dcrivent sous le nom de l'ge d'or... + +L'auteur cite ensuite des exemples de pices burlesques ou +_satiriques_,--genre qu'il n'a point admis dans sa collection,--qui +ont t composes par des gens lui connus. Elles sont faites +l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance +gnrale, ce qui fait qu'elles ne se rpandent point au dehors et +meurent bientt l o elles sont nes. Voici quelques-unes de ces +circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique, +par exemple quand les invits se prennent de querelle et rouent de coups +l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a +brouille dans un mnage, ou que des gens maris la suite d'un rapt +(_otmitza_)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk, propos des querelles +entre gens de noce, ajoute avec quelque navet: S'il y avait mort +d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique. Tout cela, +il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'ge d'or. Mais c'est +peut-tre ici le lieu de faire observer que la navet dont je parle +dans ces pages est une qualit de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a +rien faire avec la candeur ou l'innocence des moeurs. + +Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connatre les auteurs des posies +populaires, mme les plus rcentes, il n'y a rien l qui doive tonner; +mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne +n'attache d'importance composer des vers, et que, loin d'en tirer +vanit, le vritable auteur d'un chant se dfend de l'tre, et prtend +l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des posies +les plus rcentes, de celles dont on connat parfaitement le lieu +d'origine, et qui roulent sur un vnement de frache date; car peine +quelques jours se sont-ils couls, que personne ne songe plus leur +provenance. + +Quant aux posies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles +aujourd'hui, et elles ne se produisent plus gure que sous la forme de +dialogues improviss entre filles et garons. + +Et plus loin: Les posies hroques sont mises en circulation +principalement par les aveugles, les voyageurs et les hadouks. Les +aveugles vont mendiant de porte en porte, ils frquentent les assembles +prs des monastres et des glises, ainsi que les foires, et partout +ils chantent. De mme, quand un voyageur reoit l'hospitalit dans +une maison, il est d'usage, le soir, de lui prsenter une _gousl_, en +l'invitant chanter, et dans les khans et les cabarets (_mhanas_), il +s'en trouve pour le mme usage. Quant aux hadouks, dans leurs retraites +d'hiver, ils passent la nuit boire et chanter, le plus souvent les +exploits de leurs confrres. + +M. Vouk entre ensuite dans des dtails sur la manire dont il a recueilli +les _pesmas_. Il raconte l'tonnement et la dfiance qu'il inspirait, +soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie +de mtier, excite par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cdait +qu' de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il +se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son mtier avec +un peu d'intelligence et sans gter la _pesma_. Il fallait d'ordinaire +l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complte, et avec +l'exactitude et dans l'ordre convenables. + + +II + +Comme on vient de le voir, les _pesmas_ serbes sont le travail de plusieurs +sicles, sont l'oeuvre collective d'une race tout entire, du gnie +et des moeurs de laquelle elles fournissent en mme temps l'expression, +d'autant plus fidle et plus authentique, que toute influence, toute +imitation extrieures, sont restes trangres leur composition. Le +nom de _nationales_ leur conviendrait donc mieux que celui de _populaires_, +mot qui, dans notre tat social si raffin, a pris une acception +particulire, et est devenu presque le synonyme de _vulgaire_, de +_trivial_. La posie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons +grossires du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est--dire de +l'homme qui, tranger la langue polie, la connaissance de l'histoire +et de l'antiquit, se trouve, par cette ignorance mme, exclu de la vie +intellectuelle et comme raval dans une condition infrieure; posie +informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des +oeuvres soi-disant populaires fabriques par des _messieurs_. C'est +ordinairement le plus dtestable des pastiches. + +Chez les Serbes, rien de tout cela. + +Ce n'est pas que les lumires y soient plus rpandues; l'ignorance y est, +au contraire, universelle, absolue; la socit y forme une seule classe, +qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une +histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les +posies populaires. Les choses ont un peu chang, bien entendu, dans la +principaut, o une transformation politique et sociale s'opre, o la +posie populaire se meurt et commence tre ddaigne, bien que la +posie savante soit encore dans les langes; mais l mme o, comme en +Bosnie, il s'est conserv une espce de noblesse fodale, les moeurs la +rapprochent tellement du rustre, du _raya_, que, pour mon sujet, il n'y a +point de diffrence. + +Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destine singulire +et bien importante. C'est grce eux en grande partie, on n'en saurait +douter, que s'est conserv dans le peuple le sentiment de la nationalit. +L'habitude de clbrer sous une forme potique chacun des incidents de +la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu +le souvenir et l'amour de l'indpendance, et attis la haine de peuple + peuple, de religion religion[6]: double sentiment qui a fini par +se faire jour, au commencement de ce sicle, chez les Serbes de la +principaut, et qui rgne encore si nergiquement parmi ceux de la +_Tzrna Gora_. Et, d'un autre ct pourtant, ils ont servi conserver +le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des +Bosniaques musulmans demander un kadi la grce d'un prisonnier serbe du +rit oriental, comme bon chanteur de _pesmas_, et, au commencement du +XVIIe sicle, Goundoulitch, le dignitaire de la rpublique de Raguse, +revendiquait dj comme gloire nationale, dans son pome d'_Osman_[7], +les gestes, embellis par la posie, de Marko Kralievitch et d'autres +hros serbes. + +Quelques-uns des dtails fournis par M. Vouk sur la composition et la +transmission des _pesmas_ auront sans doute rappel au lecteur ce qu'on +raconte des rapsodes homriques, et suggr son esprit de curieux +rapprochements d'histoire littraire, que la lecture de ces posies +elles-mmes ne peut que confirmer. A mon avis, l ne s'arrte pas la +ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne +et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquit grecque. Non +que je veuille tablir un parallle de valeur artistique, auquel rien +ne se prterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des +caractres soit extrieurs, soit moraux, qui donnent la vritable +posie pique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut +ranger l'exposition dramatique du dialogue, les rptitions constantes +et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces pithtes +exprimant la qualit la plus essentielle et la plus apparente des objets +auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et, +parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective +qui, mon avis, est le trait distinctif et comme l'me de la posie +pique. + +Je n'ai pas la prtention de donner une nouvelle dfinition de cette +posie, dont la vritable nature a t pourtant bien mconnue. +Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnatre que ce qui la +constitue, ce n'est ni la longueur d'un rcit versifi, ni sa division +en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni +(comme les _rves_ dans la tragdie) une superftation d'pisodes. +A mes yeux, ce qui la caractrise, ce qui en forme l'essence, c'est +un sentiment de fracheur et de jeunesse, une navet sduisante de +pense et d'excution, et avant tout, comme je viens de le dire, une +inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte +d'une race, d'un peuple, l'oppos de la posie lyrique, manifestation +d'une pense, d'une personnalit individuelles. + +La classification en genres et en espces convient la nature physique, +qui reproduit perptuellement les formes qu'elle s'est prescrites +elle-mme; mais, applique aux oeuvres de l'esprit humain, plus libres, +variables comme la pense, comme la physionomie individuelles, n'est-elle +pas un abus de mots? En quoi, pour me borner cet exemple, l'_Odysse_, +ce premier des romans, ressemble-t-elle _extrieurement_ l'_Iliade_? +Et voudra-t-on absolument faire une pope de la _Divine Comdie_, une +tragdie de _Faust_, oeuvres au plus haut degr lyriques? Il est trop +vident, en effet, que chaque gnie vraiment original produit son oeuvre +sous une forme propre, troitement lie avec la pense et qui en est +comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme mme. + +L'inspiration collective dont je parle, fondement de la posie pique, et +qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus +dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrs de la critique et du +raisonnement, comme la rose sous les rayons du soleil, parat allie de +fort prs la tendance historique, car l o elle rgne, les sujets +individuels n'ont pas encore d'intrt, le peuple se passionne uniquement +pour ceux qui appartiennent son histoire gnrale ou qui la refltent +(les dieux mmes, cette priode, font partie de la nation), et la +manire de les concevoir est la mme pour tous les membres de la nation. +Cette manire aussi ne comporte que la peinture et le dveloppement des +plus simples sentiments de l'humanit; les passions dans leurs traits +les plus lmentaires, et non les gots de l'esprit, les analyses +ingnieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si +multiplies plus tard, lui servent de base. Dans cet tat social, o +le pote chante presque comme un oiseau, sans le savoir, o l'homme de +lettres n'existe pas encore, les caractres des personnages traditionnels +se conservent intacts de gnration en gnration, et mme alors que +le souvenir des vnements s'altre, ils se transmettent l'tat de +types auxquels personne ne songe toucher, et qu'on ne modifie pas +plus que ceux de l'antique statuaire gyptienne, ou, pour me servir d'un +exemple plus voisin, que les images sacres du Christ et des saints de +l'glise orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est +ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une +puissante unit, sans altration de donnes primitives, des rapsodies +homriques, et des traditions germaniques dans les _Niebelungen_, o le +changement partiel de couleur et l'introduction d'lments plus modernes +n'ont rien enlev aux caractres de leur vieille grandeur barbare. +Enfin c'est ainsi que la manire des _pesmas_ serbes n'a point subi +d'altrations sensibles pendant plusieurs sicles, et que Marko +Kralievitch, pour le Serbe tranger l'Occident, est toujours le mme +hros pourfendeur de Turcs, fort et buveur la faon de Gargantua, +froce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme +Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national. + +Diverses causes ont concouru maintenir chez les Serbes l'esprit +potique dans cet tat de primitive navet. L'isolement moral dans +lequel vivent les peuples montagnards, la tnacit de leurs habitudes, +l'opinitret avec laquelle ils adhrent leurs moeurs, leurs +croyances, leur langue, sont un fait gnral, mais dont la persistance +a t singulirement favorise dans la Turquie d'Europe par les +circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet +avantage--au prix d'autres dominations trangres, bien entendu--qu'elle +ne s'est que superpose et n'a point cherch s'assimiler les +populations conquises, leur faire adopter sa langue[8], sa lgislation. +Contente l'origine, et dans les temps de premire ferveur, d'avoir +prouv la supriorit de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a +laiss les races elles-mmes et l'avenir, s'interposant pour +ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matriel aussi bien +qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et +arrte le dveloppement de la vgtation, sans pourtant la tuer. Les +provinces chrtiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe +cette comparaison, le conte de la _Belle au bois dormant_. Tout y a t +plong dans un sommeil qui dure depuis plusieurs sicles, et qui, pour +l'homme de l'Occident, en fait, certains gards, le pays le plus +curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose +de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des posies serbes. + +Un autre rsultat littraire de cette squestration, naturelle ou +politique, des populations serbes, c'est que leurs facults potiques se +sont dveloppes spontanment, librement, suivant la loi de leur nature, +et l'abri de toute influence extrieure. Il n'y a pas eu l invasion +d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie trangres: tout est +rest national, ide, sujets, langue, versification. Aussi la posie +serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalit +rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la +personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le pote que nous +venons de perdre, alors qu'il se rvoltait contre l'accusation de plagiat: + + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montengro +surtout, eurent de frquentes relations non-seulement avec Venise, +mais avec Raguse (_Doubrovnik_), o, ds la fin du XVe sicle, une +littrature florissante, ayant la mme langue pour organe, s'tait +dveloppe sous l'influence italienne, dont elle porte des traces +nombreuses et profondes. + +Une autre circonstance non moins digne d'tre note, c'est que cette +barrire a compltement arrt l'invasion, dans les moeurs comme dans +la posie, des ides ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant, +lorsque celle-ci s'est dveloppe, avaient encore beaucoup de force +en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les _pesmas_ +elles-mmes et telle qu'elle est dans la ralit (qu'on se rappelle +ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage +potique, dont mention a dj t et sera encore faite dans ces pages, +celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est +vrai, venge quelquefois les opprims d'une manire qui rappellerait +celle des chevaliers errants; une fois il reproche quelqu'un des +actes d'inhumanit ou plutt un manque de charit, et, au dbut de sa +carrire, il va mme, par amour de la justice et de la vrit, jusqu' +contredire les prtentions de son pre au trne, pour le conserver +l'hritier lgitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui +l'anime, et hors de l il n'est pas toujours un modle de bonne foi ni de +bravoure, et en gnral il se montre vindicatif, brutal, froce, vices +sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers +les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempra la +brutalit du moyen ge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie +ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie rvoltante et +qui et appel sur lui la vengeance des paladins de l'Occident. + + +III. + +La posie populaire serbe a t, nous l'avons vu, partage par celui +qui l'a le premier tire de l'tat de tradition orale en deux grandes +divisions: en _posie hroque_, ou dclame l'aide d'un instrument +de musique ce destin, et en _posie fminine_ ou chante. Mais, +suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions, +distinguer plusieurs catgories. Commenons par la seconde, qui, elle +aussi, a plutt un caractre pique, dans le sens que j'ai donn ce +mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique +et dialogue, on ne saurait dduire, de chaque chant pris part, une +individualit d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le gnie de la +race. Elle comprend des pices se rapportant des usages domestiques ou +agricoles, ou mme ayant une couleur obscurment mythologique, mais trop +locales et trop dnues de valeur potique pour tre traduites, surtout +dans un recueil aussi born; et enfin des posies amoureuses, les plus +nombreuses et les seules o j'aie puis. Remarquons, en passant, que +l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux +et transi des Allemands, mais la passion mridionale du _mi piace_, +sensuelle, mais naturelle et non sans dlicatesse et sans grce. On +y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus +d'imagination, plus de couleur, comme si, travers l'islam, un reflet de +l'Orient tait venu les dorer. + +Pour ce qui est de la posie hroque, c'est l'lment historique, +appuy sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous +les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unit, c'est +la guerre contre le Turc. + +En effet, la grande masse des _pesmas_ serbes,--soeurs en ce point des +_romances_ espagnoles et des chants klephtiques, comme, d'autres +gards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,--nous retrace un pisode +de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam +et le christianisme, qui, commence par les Arabes sous les murs de +Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transporte +par eux en Espagne, s'est tendue presque jusqu'aux glaces du ple, +travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les +Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de +l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le noeud, sous une autre +forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolonge +jusqu' nos jours, avec quelque chose de son caractre primitif, dans la +petite principaut du Montengro, a travers, chez les Serbes, quatre +phases distinctes, marques nettement par la posie, qui les a chantes: +une premire priode de guerre d'gal gal, entre les tzars serbes +et les sultans osmanlis, termine par la dfaite de Koovo (15 juin +1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a t la bataille de Ceuta pour les +Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; aprs la ruine de +l'indpendance, une poque de vasselage, qui trouve sa personnification +dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et +redoute, est contrainte de prendre part, par le service militaire, +aux expditions guerrires du vainqueur; vient ensuite la priode de +reprsailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du +brigandage, et ayant pour acteurs les Hadouks et les Ouskoks; enfin, +en dernier lieu, mais dans la principaut seulement, une guerre +d'indpendance, o la Muse a salu encore le rveil de la nationalit. + +De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regards comme +saints, un essai d'histoire gnrale (celle de Ratch), voil tout +ce qu'ont laiss les trois premires poques. crits dans la langue +liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont +demeurs peu prs inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple, +qui s'est fait lui-mme, au fur et mesure des vnements, son +histoire chante, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle +qu'elle et d tre, et rforme par la conscience gnrale, +comme on voit, dans nos thtres de mlodrame, des spectateurs nafs, +emports par la situation, invectiver le tyran et prendre la dfense de +l'innocence. + +Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination +populaire, et en mme temps la conception la plus nettement dessine +qu'ait produite la posie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch, +un de ces hros semi-rels, semi-lgendaires, qui se rencontrent au +dbut de presque toutes les littratures, ou plutt l'origine des +peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et +aussi des Gargantua); figures relles, mais que le laps du temps a +transformes, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une +poque ou la personnification d'une nation tout entire. Devant +l'histoire, c'est un tratre qui a attir la ruine sur son pays en +appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose +trange! cette action s'est efface de la mmoire du peuple, qui, +une fois asservi, a mis en lui sa prdilection, parce qu'il faisait +quelquefois payer cher l'ennemi commun, aux Turcs, les services +qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les +circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation. + +Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule +qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et +dont l'explosion a eu son importance dans les dernires annes. Bien +que le hros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de +Sibigne, et son apocryphe neveu, le _ban Sekula_, jouent un certain rle +dans les lgendes et posies serbes, le Magyar catholique ou protestant +n'y parat gure moins dtest que le Turc infidle, et il est de +certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les +guerres de 1848 et 1849[9]. + +Au sein d'un tat social tel que celui des Serbes, dans la posie d'un +peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perptuelle avec +la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'lment +mythique. Ce fait doit tre attribu au gnie pratique et positif, sans +profondeur, et ennemi des spculations abstraites, de la race slave[10]: +contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laiss, +dans les traditions cosmogoniques et hroques des _Eddas Scandinaves_, +un monument de son nergie morale et de ses aptitudes contemplatives. +L'existence de potes-chanteurs, parmi les Slaves paens, est atteste +par les crivains byzantins du VIe sicle[11]; mais, selon toute +apparence, leur tche tait, l'oppos des druides et des scaldes, de +clbrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a +t introduit si tard et sous une forme si lmentaire parmi les +Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue +nationale ou peu prs, les a tellement _prservs_ des ides et +d'une culture trangres, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes, +trouver les dbris nombreux d'une posie mythique. Or, il n'existe rien +de ce genre, car on ne saurait donner ce nom des traces de la croyance +orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques +lgendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige mme de l'ancien +culte a disparu, l'exception peut-tre des refrains inintelligibles +des chansons dites _Kralyitchke_ et _Dodolsk_[13], lesquels paraissent +renfermer des invocations des divinits paennes; et, chose +singulire, la posie n'a pas admis non plus les superstitions populaires +encore aujourd'hui les plus enracines, telles que la croyance aux +vampires (_vampir_, _voukodlak_) et la sorcellerie. A cela, les _Vilas_ +seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel +et vraiment potique. On pourrait mme, la rigueur, voir en elles +un mythe: tres aux formes indcises que l'imagination n'a pas mme +dtermines, rarement aperues, mais faisant souvent retentir leur voix +prophtique ou menaante, redoutables pour l'homme qui va les +troubler dans leur solitude, doues d'une puissance bienfaisante par la +connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes +ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forts, dans la +profondeur des montagnes, comme un cho de sa voix mystrieuse. Quant + ces exemples de la parole prte aux animaux, ces colloques qui +s'tablissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet +de la tendance de l'esprit humain revtir de ses propres qualits +les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la +familiarit engendre l'affection. + +L'ge des _pesmas_ n'est pas une question facile rsoudre. En +prsence de l'uniformit de style et de langue qui les caractrise, on +n'a pour guide, afin de constater leur anciennet relative, qu'un reste +de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des vnements qu'elles +clbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont +ces refrains obscurs dont j'ai parl plus haut. Il croit aussi, non sans +vraisemblance, que la posie serbe tait dj florissante avant la +bataille de Koovo, mais que la commotion terrible produite par cet +vnement, point de dpart d'une nouvelle re, fit tomber dans l'oubli +bien des chants, qui furent bientt remplacs dans la mmoire du peuple +par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs +un certain nombre qui se rapportent des princes de la dynastie des +Nemanias ( partir du milieu du XIIe sicle), laquelle donna la premire +une certaine cohsion la nation, et on peut supposer, il me semble, +que l'tat de morcellement et d'obscurit o celle-ci tait reste +jusqu'alors n'tait pas propre dvelopper la posie historique, +dont l'essor ne date sans doute que de l'poque o se manifesta une +vie politique plus concentre et plus active. Je ne prtends pas +dire, d'ailleurs, que les _pesmas_ soient, _dans leur forme actuelle_, +contemporaines des vnements qu'elles clbrent: beaucoup seraient +sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu +cultivs se conservent bien plus longtemps sans altration. Elles ont +t se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots +devenus obscurs des expressions qui devaient tre mieux comprises, tout en +respectant le fond et mme la couleur et le style. Ce n'est pas une pure +supposition: dans les _pesmas_ videmment antrieures l'arrive +des Osmanlis ou leur contact prolong avec les populations serbes, +on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement +successif. Mais pour s'assurer combien la composition des _pesmas_, leur +style et leur esprit sont rests les mmes, on n'a qu' lire la +pice qui date de 1813 (_les Adieux de Karageorge_), que j'ai insre +principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est + peine si on y trouvera une diffrence. C'est le mme souffle qui, +travers les sicles, au sein du mme tat social, animait les esprits. + +Le sentiment pique, qui apparat aussi au printemps de la vie des +nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer, un fruit dlicat sur +le point de se nouer et que menacent la gele ou la pluie: pour que +le fruit de l'inspiration ne _coule_ point, pour qu'il se forme et +soit durable, la condition premire, c'est l'existence d'une langue +rgulire, forme et commune toute la nation, et qui est comme le +corps o la posie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement +remplie, fit dfaut aux potes de notre moyen ge, l'auteur de _la +Chanson de Roland_, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins +imparfait ou capable, comme Dante, de le crer lui-mme son usage, +nous et peut-tre lgu un chef-d'oeuvre. De mme que, par un nouveau +malheur, le jour o notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet +que l'imagination puisse rver, la vie de la Pucelle d'Orlans, il tait +dj trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractre, +la prtendue _navet_ gauloise avait pris le dessus et rendu impossible +qu'il ft trait dans l'esprit convenable. Plus heureux, les potes +populaires serbes ont eu ce prcieux avantage, et un tel degr, que +l'idiome vulgaire par eux labor a pu, au jour de l'mancipation, +devenir immdiatement la base d'une langue crite, intelligible tous, +et n'offrant point ces disparates de patois ou mme de dialectes qui +existent dans tant d'autres pays. + +Cette langue, douce d'ailleurs et trs-varie dans son accentuation et +son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement +la versification et la partie musicale laissent dsirer. Elles ont, en +effet, aussi bien que les danses, pour caractre une grande monotonie. Les +chansons, aux airs lents et mlancoliques, comme chez les autres peuples +slaves, ont, il est vrai, une mtrique plus varie[14]; mais une +grande partie des _pesmas_ dites fminines, ainsi que tous les chants +hroques, sont composs dans un vers de dix syllabes, coup exactement +comme le ntre, c'est--dire aprs le quatrime pied, et offrant +invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la +chute rpte sonne dsagrablement l'oreille de l'tranger. +Et l'accompagnement de la _gousl_ n'est pas fait pour en relever +l'uniformit. Cet instrument, faonn par les paysans eux-mmes au +moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revt de peau de mouton, n'a +qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue l'aide d'un archet +en forme d'arc, peu prs la manire du violoncelle. Le chanteur +dbite ses vers, sur une mlope analogue celle des rcitatifs +d'opra, d'une voix criarde et par couplets de cinq six vers, aprs +quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde +continue se faire entendre. Cette description n'a rien de sduisant, +et pour moi, si j'ai got les _pesmas_ sous cette forme, c'est lorsque, +dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces _mhanas_ +ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre +isoles au bord des chemins, gnralement dans le voisinage des +fontaines. L, entour de mes chiens et assis sur un banc peu lev +devant le foyer qui occupe le milieu de la pice, j'observais, tout +en savourant une tasse de caf la turque, les visages de ceux qui +m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se +communiquaient peu peu mon esprit et je finissais par tomber sous le +charme: la scne faisait passer le comdien, la pense l'emportait sur +l'excution barbare. + +Pour une pareille posie, le mode de traduction tait clairement +indiqu. Il n'y avait l ni conceptions puissantes, ni penses +ingnieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentr +qu'il faut faire jaillir, et qui tablissent une lutte entre le traducteur +et son original, mais un art de composition purement instinctif, une +clart continue, sans trivialit, mais sans ornements potiques, point +d'images, peine une rare comparaison ou une pithte pittoresque pour +relever la simplicit, on pourrait dire la nudit, de ces productions +naves, tout en action, o l'imagination de l'auditeur semble charge de +complter par la form l'ide dramatique qui lui est transmise en +germe. tre exact, au risque mme d'tre incorrect, surtout ne point +_embellir_, c'est--dire altrer, voil ce que je me suis propos. Je +me suis seulement permis des coupures (les rptitions et la prolixit +sont les grands dfauts des potes populaires) l o un sentiment de +fatigue me faisait craindre la mme impression pour le lecteur. C'est +pouss par ce scrupule de fidlit que j'ai appliqu aux chants non +hroques, et mme quelques-uns de ceux-ci, destins servir de +spcimens exacts de la manire de l'original, la mthode de traduction +si heureusement employe pour les posies de _Burns_ par M. Lon de +Wailly, et qui consiste rendre chaque vers part. Si je suis ainsi +parvenu faire passer le lecteur sous l'impression de cette posie, peu +brillante dans les dtails, mais originale et saisissante dans l'ensemble, +si son intrt est captiv un moment par le tableau des moeurs d'un +peuple qui s'est peint lui-mme lentement et sans en avoir conscience, mon +ambition sera satisfaite. + +AUG. DOZON. + +Belgrade, 1er dcembre 1857. + + + + +NOTES + + +[Note 1: La traduction de Mme lise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834) +a t au contraire excute d'aprs une version allemande, +singulirement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon +travail aussi renferme plusieurs pices dont l'original n'a t publi +que depuis.] + +[Note 2: Outre un premier spcimen publi Vienne en 1815, les +_Narodn serbsk psm_ (posies nationales ou populaires serbes) ont +eu deux ditions, l'une imprime en 4 volumes grand in-12 Leipzig, de +1823 1834, l'autre Vienne, de 1841 1846, en 3 volumes in-8, qui +doivent tre complts par un quatrime, pour lequel l'auteur rassemble +encore des matriaux. Le nombre des posies hroques, qui forment deux +tomes de cette dernire dition, s'lvent 190.--Comme singularit, +et pour prouver combien cette posie est encore l'tat oral, il faut +dire que la collection imprime de M. Vouk est peu prs inconnue mme +en Serbie, o son introduction est interdite par un ordre du gouvernement, + raison d'un systme d'orthographe diffrent de l'orthographe +officielle, et il m'est arriv d'crire, sous la dicte de gens qui en +ignoraient l'existence, des pices ayant plus de cent vers.] + +[Note 3: Prface de la premire dition, Leipzig, 1823.] + +[Note 4: La coutume d'enlever les filles tait gnrale parmi les Serbes +sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle rgne encore chez ceux +qui relvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu main +arme et entranait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les dtails +que donne notre auteur dans son _Dictionnaire serbe_ (au mot OTMITZA), ceux +qui m'ont sembl les plus caractristiques: S'il arrive que la fille +rsiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entranent +en la tirant par les cheveux, et en la frappant coups de bton, comme +_des boeufs dans un champ de choux_, et on l'entrane dans un bois, +et on la marie dans quelque cabane de ptre ou tout autre endroit, le pope +est contraint, bon gr mal gr, et sous peine d'tre abm de coups, +de faire le mariage.] + +[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours M. Vouk pour recueillir de +la bouche d'un seul rapsode (_pvatch_), un vieillard nomm Milia, la +_pesma_ des _noces de Maxime Tzvnoivitch_, qui n'a pas moins de douze +cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitule _Banovitch +Stralnma_, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des pomes +serbes.] + +[Note 6: Un des hommes les plus distingus de la principaut me disait +qu'tant ministre de l'intrieur, il y a environ dix ans de cela, il +s'tait vu oblig d'interdire, dans quelques districts, le chant public +des _pesmas_, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser +quelques-uns s'enfuir dans les montagnes et se faire hadouks.] + +[Note 7: _Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu_ 1844.] + +[Note 8: Le serbe n'a gure pris au turc des mots dsignant des choses +usuelles, des objets fabriqus surtout, et des noms de mtiers. Les +Bosniaques, tout zls musulmans qu'ils ont la prtention d'tre, +ont conserv, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages +slaves. Je me suis diverti plus d'une fois voir l'embarras et le +dpit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge +en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait +dans l'impossibilit de comprendre les plus simples questions, ou mme +d'y rpondre.] + +[Note 9: On peut citer pour exemple une _pesma_ intitule _Combat entre +les habitants d'Arad et ceux de Komadia_. Elle est assez rcente, du +temps de Joseph II (_Ioifa kiara_). Entre autres amnits, avant le +combat, ou plutt la rixe provoque par les Serbes, ceux-ci boivent +la sant du brave, qui apportera une langue de calviniste, c'est--dire +de Magyar, comme le montre la suite, o les deux dnominations sont +employes indiffremment.] + +[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, o en est la philosophie en Russie +et mme ce qu'on y entend par l, que l'on consulte la _Chrestomathie +russe_ de Galahov, imprime a Moscou en 1853, pour l'usage des +universits. On sera tonn du caractre des morceaux qui reprsentent +cette branche de la littrature.] + +[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, _Revue des Deux-Mondes_, 15 +fvrier 1852.] + +[Note 12: J'ai imprim la traduction de deux de ces contes dans +l'_Athnaeum franais_ du 6 janvier 1855. Quant l'absence, dans la +posie, des _vampirs_ et autres objets des croyances populaires, c'est +ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupons sur +l'authenticit de la _Guzla_, de M. Mrime. (_Cours de littrature +slave_.)] + +[Note 13: Les premires sont des chansons que, le jour de la Pentecte, +des filles, dont l'une prenait le nom de reine, _Kralyitza_, allaient +chanter de porte en porte dans les villages; les autres taient chantes +aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages +et de fleurs; aussi des Tziganes taient-elles ordinairement les actrices +de cette crmonie, qui avait lieu en temps de scheresse et pour +implorer la pluie du ciel.--Je mentionnerai encore ici les lamentations +funbres (_naritzani_, Belgrade _zapvani_) que prononcent les +femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les +Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont +j'ai t tmoin plusieurs fois, a plutt excit ma curiosit que mon +motion.] + +[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu' quatorze +syllabes, et sont forms de troches ou de dactyles, rarement mlangs. +Par une concidence singulire, deux des vers les plus usits, +l'hroque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coup par le +milieu, sont identiques deux mtres, aussi employs chez nous. Voici +un exemple du second: + + Oblak se viye | po vedrom nebu + Le nuage flotte dans le ciel clair + +Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque gnrale + faire, c'est que la quantit primitive des syllabes y est modifie +suivant les exigences de la mtrique. Ainsi le vers hroque suivant +(compos comme tous ceux de cette classe, uniquement de troches), dont +les mots, pris isolment, seraient prononces + + I ponese | tri tovara blaga. + +a pour prononciation chante. + + I ponese | tri tovara blaga. + +N'y a-t-il pas l, pour le dire en passant, un fait de nature jeter +quelque lumire sur la question si controverse du rle de l'accent +et de la quantit dans l'ancienne posie grecque? L'accentuation de +la langue moderne est fortement marque, or, les anciens Hellnes +auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait rpondu + rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la posie la prononciation +habituelle, c'est--dire l'accentuation de leur langue, selon les +exigences de la mtrique?--Ajoutons que la rime tait compltement +inconnue aux Serbes, et n'a t introduite que rcemment dans la posie +savante.] + + + + +Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en +mme temps ne pas m'loigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru +convenable d'adopter une mthode de transcription uniforme et en partie +conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe. + +Prononcez + +_ai, ei, oi, oui_, comme _ail, eil, oille (oy), ouille_ dans _travail, +soleil, foyer, fouille_; + +__ comme _eu_ dans _heurter_, + +_ch_ comme _chercher_, + +_j_ comme _jardin_, + +__ (au lieu de ss) comme _s dur_, + +_tz_ comme _zz Italien_, ex. _tzar_ (tsar) + +Les combinaisons _dj_ et, dans les finales des noms patronymiques, _tch_ +(ex Kralievitch), reprsentent des sons mouills et sifflants, analogues +a _di_ dans _Dieu_, et _ti_ dans _tiens_. + +Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles taient +suivies d'un _e_ muet, ex. _svat_ (svate). + +Les noms de personnes et de lieux et les mots trangers sont runis dans +un index plac la fin du volume. + + + + +I + +LA BATAILLE DE KOOVO + + +NOTICE + +Il est ncessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperu des +vnements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris +dans cette premire section, ainsi qu' nombre d'autres, omis ici. Ces +dtails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications. + +Les Serbes venus, au VIIe sicle, des bords de la Vistule et de l'Oder, +dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Msie), s'y tablirent sous +la suzerainet de l'empereur Hraclius, qui leur assigna des terres, et +sous l'autorit immdiate de chefs nationaux appels _Joupans_. L'un de +ces chefs, tienne Nemania, ayant russi au XIIe sicle runir en +une seule toutes les joupanies, parvint se rendre indpendant des Grecs +de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ +deux sicles. L'avant-dernier des Nemanitch, tienne Douchan, aprs +avoir tendu considrablement sa domination, surtout aux dpens +des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il tait en marche sur +Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appel les Turcs. +Un mouvement d'expansion fodale suivit cette poque de concentration +politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassin en 1368 par +l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de +roi, et dont l'autorit s'tendait sur la vieille Serbie, une partie de +l'Albanie, l'Acarnanie et la Macdoine. Quelques annes aprs, un +autre de ces personnages, dont les noms se trouvent frquemment dans +les _pesmas_, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, rduisit +successivement ses comptiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils +an de Voukachine, et fut sacr tzar en 1376, bien qu'il prt +seulement le titre de knze. + +Les Turcs avaient dfait une premire fois les Serbes en 1365, au combat +de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refus le tribut, +les attendit dans les vastes plaines de Koovo, situes dans la partie +mridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27 +juin 1389 eut lieu une sanglante bataille o les Serbes furent vaincus, +et la suite de laquelle prirent Lazare et Murad Ier, le premier +dcapit par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch, +gendre du knze serbe. + +Les rcits varient sur les circonstances de cet vnement. Suivant +les uns,--c'est la donne de nos lgendes,--Miloch, semblable au romain +Scvola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de +Murad, o il l'aurait poignard; suivant les historiens turcs, qui +reprsentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand +celui-ci, la lutte termine, parcourait le champ de bataille, que Miloch, +bless, se serait relev et aurait frapp le sultan, pendant qu'il +embrassait en suppliant son trier[A]. + +[Note A: _Izvori serbsk poviestnitz_, etc., ou sources de l'histoire +serbe, publies en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR +et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.] + +Quoi qu'il en soit, aprs Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes +tributaires, jusqu'en 1459, poque o la nation fut dfinitivement +rduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants +tmoignent de l'impression profonde que ces vnements avaient laisse +dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cess de clbrer avec tristesse +et avec fiert son indpendance perdue. + + + + +LA BATAILLE DE KOOVO[A]. + + +I + + Le tzar Murad fond sur Koovo, + comme il y arrive il crit une lettre menue[1], + et l'envoie vers la ville de Krouchvatz, + aux mains du prince Lazare: + + O Lazare, tte de la Serbie, + ce qui n'a jamais t, ce qui ne peut tre, + c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs, + et que les mmes rayas payent deux tributs. + Rgner tous deux nous ne pouvons. + Envoie-moi donc clefs et tributs, + les clefs d'or de toutes les cits, + et le tribut pour sept annes; + si tu ne veux me les envoyer, + viens vers le champ de Koovo, + que nous partagions la terre avec nos sabres. + + Lorsque la lettre menue parvient Lazare, + il la regarde et verse des pleurs amers. + +[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin +s'est perdue.] + + +II + +LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE. + + Un oiseau gris, un faucon, arrive tire-d'ailes + du Lieu saint, de Jrusalem, + et il porte une lgre hirondelle.... + Ce n'est point un oiseau gris, un faucon, + mais bien saint lie; + et ce n'est point une lgre hirondelle qu'il porte, + mais une lettre de la mre de Dieu; + il l'apporte au tzar[2], Koovo, + et sur ses genoux la laisse tomber. + Voici ce que la lettre annonce au tzar: + + Lazare, (n d'une) illustre race, + pour quel empire te dcideras-tu? + Veux-tu l'empire du ciel, + ou l'empire de la terre? + Si tu choisis l'empire terrestre, + fais seller les chevaux, et resserrer les sangles; + guerriers! ceignez vos sabres, + puis ruez-vous sur les Turcs, + et leur arme tout entire prira; + si tu choisis l'empire cleste, + rige un temple Koovo, + n'y pose point des fondements de marbre, + mais seulement de soie et d'carlate, + puis fais communier l'arme et range-la en bataille + tout entire elle succombera, + et toi, prince, avec elle tu priras. + + Lorsque le tzar a lu ces mots, + il songe, il roule bien des penses: + O mon Dieu, que faire et quoi me rsoudre? + Pour quel empire me dcider? + Sera-ce pour l'empire cleste, + ou pour l'empire de la terre? + Si c'est la terre que je choisis, + l'empire de ce monde est pour peu de temps, + tandis que celui du ciel dure dans les sicles des sicles. + + Le tzar a prfr l'empire du ciel + celui de la terre; + il rige Koovo un temple, + il n'y pose point des fondements de marbre, + mais seulement de soie et d'carlate, + puis il mande le patriarche de Serbie, + avec douze puissants vques, + et l'arme communie, et se range en bataille. + A peine le prince avait-il ordonn l'arme, + que les Turcs se rurent sur Koovo...[A] + +[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intrt, et +faisant d'ailleurs double emploi avec le n V.] + + +III + + Mon pobratime[3], Ivan Koantchitch, + as-tu reconnu l'arme turque? + Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? + pouvons-nous avec eux engager le combat? + Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs? + + Ivan Koantchitch lui rpond: + O mon frre, Miloch Obilitch, + oui, j'ai reconnu l'arme des Turcs, + immenses sont leurs troupes; + fussions-nous tous (Serbes) jets dans le sel, + nous ne salerions point la nourriture des Turcs. + Voil deux semaines entires + que chaque jour je pousse vers les hordes turques, + et je n'y ai trouv ni fin ni nombre: + de l'Erable, frre, jusqu' Sazlia, + de Sazlia jusqu' la route du pont, + du pont la ville de Zvetchan, + de Zvetchan, frre, jusqu' Tchetchan, + et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, + l'arme turque a tout occup: + cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, + des lances de guerre comme une noire fort, + partout des tendards comme des nuages, + et des tentes comme des neiges[4]. + La pluie tombt-elle flots du ciel, + nulle part elle ne toucherait la terre, + mais rien que des bons chevaux et des guerriers. + Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, + il commande le Lab et la Sitnitza. + + Miloch derechef l'interroge: + O est la tente du puissant Murad? + car j'ai fait au prince le serment + de tuer Murad, le tzar des Turcs, + et de lui poser le pied sur la gorge. + + Es-tu donc fou, mon pobratime? + o peut tre la tente du puissant Murad, + qu'au milieu du camp des Turcs? + Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, + et fondre du haut du ciel serein, + tes plumes n'emporteraient point de l ton corps. + + Miloch alors adjura ainsi Ivan: + O Ivan, mon bon frre, + non par le sang, mais tout aussi cher[5], + ne rvle point au Prince ce que tu sais, + car il en concevrait du souci, + et toute l'arme s'en pouvanterait, + mais au contraire dis-lui ceci: + Les Turcs ont une nombreuse arme, + mais nous pouvons nous mesurer avec eux, + et aisment en venir bout; + car ce n'est point une arme pour la guerre, + ce ne sont que vieux prtres et plerins, + gens de mtier et jeunes marchands, + qui jamais n'ont vu de combat, + et ne sont venus que pour consommer du pain. + Et ces troupes mmes des Turcs, + elles sont atteintes d'une maladie, + d'un mal terrible, la dyssenterie, + et leurs chevaux sont pris d'un mal... + + +IV + + Le prince des Serbes, Lazare, clbre sa _slava_[6] + Krouchvatz, lieu retir; + sa table il a fait asseoir ses seigneurs, + ses seigneurs et leurs fils. + A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], + et ct de lui les neuf Yougovitch; + gauche est Vouk Brankovitch[8], + puis les autres seigneurs sa suite; + l'autre bout est le vovode Miloch, + et ses cts deux vovodes serbes: + l'un est Ivan Koantchitch, + l'autre, Milan Toplitza. + Le tzar prend une coupe de vin, + puis il s'adresse ses seigneurs serbes: + En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? + si c'est l'ge que je la bois, + ce sera Youg-Bogdan le vieillard; + si je la bois la dignit, + ce sera Vouk Brankovitch; + si je bois l'amiti, + ce sera mes neuf beaux frres, + mes beaux frres, les neuf Yougovitch; + si je la bois la beaut, + ce sera Ivan Koantchitch; + si je bois la haute stature, + ce sera Milan Toplitza; + si je bois la vaillance, + ce sera au vovode Miloch; + pourtant aucun autre je ne veux boire, + qu' Miloch Obilitch[9]; + ta sant, Miloch, fidle ou tratre! + Demain tu dois me trahir Koovo, + et passer au tzar des Turcs, Murad; + toi donc! et bois cette sant, + bois du vin, et reois en don cette coupe! + + Miloch bondit sur ses pieds lgers, + puis il s'incline vers la terre noire: + Grces toi, noble prince Lazare, + grces toi pour cette sant, + pour cette sant et ton prsent, + mais non pour un tel discours, + car, et puisse ma loyaut ne m'tre point fatale! + jamais je ne fus tratre, + jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, + mais demain je pense Koovo + mourir pour la foi chrtienne. + Le tratre est assis ton ct, + touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, + et c'est le maudit Vouk Brankovitch. + Demain c'est un beau jour[10], + demain nous verrons dans la plaine de Koovo, + qui est fidle, et qui est tratre. + J'en jure par Dieu, le trs-haut, + j'irai demain Koovo, + j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, + et lui mettrai le pied sur la gorge; + puis si Dieu et la fortune permettent + que je revienne sauf Krouchvatz, + je prendrai Vouk Brankovitch, + je l'attacherai ma lance de guerre, + comme une femme du lin sa quenouille, + et je le porterai sur la plaine de Koovo. + + +V + +LA BATAILLE. + + Le tzar Lazare est assis table, + ses cts la tzarine Militza; + et la tzarine ainsi lui parle: + Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, + Tu pars demain pour Koovo, + avec toi tu emmnes serviteurs et vovodes, + et au logis tu ne laisses, + tzar pas mme un homme + qui pt te porter un message + Koovo, ou en rapporter. + Tu m'emmnes neuf frres aims, + neuf frres, les neuf Yougovitch: + Laisse-moi au moins un frre, + Un frre par qui une soeur puisse jurer.[11] + + Lazare, le prince des Serbes, lui rpond: + Ma dame, tzarine Militza, + lequel de tes frres aimes-tu mieux + que je te laisse dans notre blanc palais? + --Laisse-moi Bochko Yougovitch. + + Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: + Madame, tzarine Militza, + demain, lorsque natra le jour blanc, + que natra le jour et se lvera le soleil, + alors que s'ouvriront les portes de la ville, + lve-toi, et va vers la porte + par o sortira l'arme en ordre: + tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, + et leur tte Bochko Yougovitch, + portant l'tendard de la croix. + Va de ma part le saluer (et lui dire) + qu'il remette l'tendard qui bon lui semble + et demeure avec toi au logis. + + Le lendemain lorsque parut le jour, + et que les portes de la cit s'ouvrirent, + la tzarine Militza sortit; + l'issue de la cit elle se tenait, + quand voici venir les troupes en ordre: + tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, + et leur tte Bochko Yougovitch + sur son alezan tout chamarr d'or pur. + L'tendard de la croix l'enveloppait, + frres! (tombant) jusque sur le coursier; + en haut de l'tendard est une pomme d'or; + de la pomme (sortent) des croix d'or, + aux croix pendent des glands d'or + qui flottent sur l'paule de Bochko. + + Alors la tzarine Militza s'avance, + puis saisit l'alezan par la bride, + et passant les bras autour du cou de son frre, + elle commence lui parler doucement: + O mon frre Bochko Yougovitch, + le tzar t'a donn moi, + pour que tu n'ailles point guerroyer Koovo, + et il te fait saluer (et dire) + de remettre l'tendard qui bon te semble, + et de demeurer avec moi Krouchvatz, + afin que j'aie un frre par qui jurer. + Mais Bochko Yougovitch lui rpond: + Va-t-en, ma soeur, vers ta blanche tour[12], + pour moi, je ne voudrais point retourner, + ni laisser sortir de mes mains l'tendard de la croix, + dt le tyran me donner Krouchvatz, + pour que l'arme dise de moi: + voyez le lche Bochko Yougovitch! + il n'ose point aller Koovo, + pour la sainte croix verser son sang, + et mourir pour la foi. + Puis il pousse son cheval vers la porte. + Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan, + et derrire lui les sept Yougovitch; + tous elle les arrte successivement, + mais pas un ne veut mme la regarder. + Un peu de temps aprs cela s'coule, + puis voici venir Von-Yougovitch, + conduisant les destriers du tzar, + tout couverts d'or pur; + sous lui elle saisit son gris coursier, + et jetant les bras au cou de son frre, + elle commence lui dire: + O mon frre, Von-Yougovitch, + le tzar t'a donn moi, + il te fait saluer (et dire) + de remettre les destriers qui bon te semble, + et de rester avec moi Krouchvatz, + afin que j'aie un frre par qui jurer. + Von-Yougovitch lui rpond: + Va-t'en, ma soeur, ta blanche tour; + je ne voudrais, guerrier, m'en retourner, + ni abandonner les destriers du tzar, + quand mme je saurais que je dois prir; + je vais, ma soeur, vers la plaine de Koovo + y verser mon sang pour la croix sainte, + et pour la foi mourir avec mes frres. + Puis il pousse son cheval vers la porte. + + Quand la tzarine vit cela, + elle tomba sur la pierre froide, + elle tomba et s'vanouit; + mais voici venir le glorieux Lazare; + en voyant sa dame Militza, + les larmes lui coulent le long des joues, + et il appelle son serviteur Golouban: + + Golouban, mon fidle serviteur, + descends de ton blanc coursier, + prends ta matresse sur tes bras blancs, + et porte-la jusqu' la tour lance; + cause de moi que Dieu te le pardonne! + ne va point la bataille de Koovo, + mais reste dans mon blanc palais. + + Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots, + les larmes coulent sur son visage, + puis il descend de son blanc coursier, + prend la dame sur ses bras blancs, + et la porte la tour lance; + mais son coeur il ne peut rsister, + pour aller la bataille, Koovo; + il retourne vers son cheval blanc, + le monte, et vers Koovo s'lance. + + Le lendemain, quand l'aurore brilla, + deux noirs corbeaux[13] arrivrent + de Koovo, la vaste plaine, + et se posrent sur le blanc palais, + le palais mme du glorieux Lazare; + l'un croasse, l'autre parle: + Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare? + Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais? + + Il n'y avait personne pour entendre ces mots, + seule la tzarine Militza les a entendus, + puis elle sort devant la blanche tour, + et interroge les deux noirs corbeaux: + Au nom de Dieu, vous noirs corbeaux, + d'o tes-vous venus ce matin? + n'est-ce point du champ de Koovo? + Avez-vous vu les deux puissantes armes? + les deux armes en sont-elles venues aux prises? + et des deux laquelle l'a emport? + + Et les deux noirs corbeaux rpondent: + Au nom de Dieu, tzarine Militza, + nous venons ce matin des plaines de Koovo, + nous avons vu les deux puissantes armes; + les deux armes hier en sont venues aux prises, + et les deux tzars ont succomb; + des Turcs il n'est rien rest, + mais des Serbes il est rest quelque chose, + tout navr et couvert de sang. + + A peine ainsi commenaient-ils leur rcit, + que voici un des serviteurs, Miloutine; + il porte la main droite (coupe) dans la gauche, + sur son corps il a dix-sept blessures, + et son cheval ruisselle de sang. + + Dame Militza l'interroge: + O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? + aurais-tu abandonn le tzar Koovo? + + Mais le fidle Miloutine lui dit: + Descends-moi de mon vaillant cheval, matresse + lave-moi avec de l'eau froide + et abreuve-moi de vin vermeil; + elles sont graves les blessures que j'ai reues. + + La tzarine Militza le descend, + et le lave avec de l'eau froide, + puis l'abreuve de vin vermeil. + Quand ses forces sont revenues, + dame Militza l'interroge: + O est tomb le glorieux prince Lazare? + O est tomb le vieux Youg-Bogdan? + Ou sont tombs les neuf Yougovitch? + O est tomb Miloch le vovode? + O est tomb Vouk Brankovitch? + O est tomb Strahinia Banovitch?[14] + + Et le serviteur commence son rcit: + Tous sont rests, matresse, Koovo; + o le glorieux prince Lazare a succomb; + l beaucoup de lances ont t brises, + des lances et turques et serbes, + mais plus de serbes que de turques + pour la dfense, matresse, de ton seigneur, + de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. + Youg, ton pre, a pri + en exemple, au premier choc; + tombs aussi sont huit des Yougovitch, + le frre ne voulant point abandonner le frre, + tant qu'un seul survivrait. + Restait encore Bochko Yougovitch, + faisant flotter sa bannire sur Koovo, + dispersant les Turcs par troupes, + comme un faucon de lgres tourterelles. + O le sang baignait jusqu'aux genoux, + c'est l qu'a pri Strahinia Banovitch. + Miloch, matresse, est tomb + au bord de la Sitnitza l'eau glace, + et l bien des Turcs ont pri; + Miloch a immol le tzar turc Murad, + et des Turcs douze mille soldats; + Dieu ait en sa misricorde qui l'a engendr! + Il restera en souvenir au peuple des Serbes, + pour tre racont et chant, + tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koovo. + Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, + maudit soit-il, et qui l'a engendr! + maudite soit sa race et sa postrit! + il a trahi le tzar Koovo + et dtach douze mille, + matresse! de nos hardis guerriers. + + + + +NOTES + + +I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires, +cette pithte de menu (_sitni_) applique aux caractres d'criture: +ce qui n'a gure besoin d'explication.] + +II. [Note 2: Lazare Grblianovitch est tantt appel tzar, tantt +knze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilit, dit-on, +bien qu'il et t sacr tzar en 1376.] + +III. [Note 3: Le mot de _pobratime_, driv de _brat_ frre, marque une +liaison d'amiti qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un +caractre sacr et religieux, car il forme empchement au mariage. Jadis +elle tait souvent bnie par le prtre, et il y a mme dans les anciens +livres de liturgie serbe des prires applicables cette crmonie; +mais c'est surtout par un appel de secours prononc en cas de danger, ou +de maladie, voire dans un rve, qu'elle se contracte. La formule employe +ordinairement--et que l'on place mme dans la bouche des Turcs et des +Vilas,--est celle-ci: _Bogom brat_ (ou _sestra_) _i svelim Iovanom_, +mon frre (ou ma soeur) en Dieu et en saint Jean. Au mot de +_pobratime_ (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui +de _poestrima_, soeur ainsi choisie.] + +III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole +orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus +moderne de la prsente collection, _le dpart de Karageorge_.] + +III. [Note 5: Litt.: non n, mais comme n.] + +IV. [Note 6: La _slava_ (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne, +particulire aux Serbes, et encore aujourd'hui en trs-grand honneur dans +la principaut. Chaque famille (la _gens_ des Romains), indpendamment +des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri, +saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fte avec de certaines crmonies. +C'est ce qu'on appelle _slaviti slavou_ ou _krsno im_, clbrer la +gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte--tradition qui prouve +combien cette coutume lui est chre--que Marko Kralivitch vient chaque +anne, le cinq mai, dans une glise de Prilip, fter ainsi saint +Georges. La principale crmonie usite lors de la slava, et qui sert +d'introduction d'interminables compotations, est un toast qui a un +caractre religieux. Les toasts (_zdravitza_) en effet, pour le dire +en passant, sont un genre de rcration plus cher encore aux Serbes +peut-tre qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir dbiter ou +mme improviser, et il en est de fort amusants.] + +IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et +se trouvent dans les _pesmas_ qui se rapportent la bataille de +Koovo.--Ioug-Bogdan (_Ioug_ signifie le sud), tait le beau-pre de +Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macdoine.--_Iougovitch_ +veut dire fils de Ioug.] + +IV [Note 8: Vouk Brankovitch tait un des gendres de Lazare. C'est, ce +qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch +(motif qui forme aussi le noeud du pome des _Niebelungen_) que naquit +entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un la +dfection, l'autre donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI, +_Serbische Volkslieder_, deuxime dition, page 34 ) L'usage fait de +son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularit. A dater +d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montengrin, un village, etc. qui +trahit la patrie, nous le vouons unanimement l'ternelle maldiction, +ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infme Vouk +Brankovitch, qui trahit les Serbes Koovo et s'attira ainsi la +maldiction des peuples et se priva de la misricorde divine (Code du +Montengro, dcrt le 15 aot 1803).] + +IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort clbre chez +les Serbes, au point que son nom a t donn un ordre de chevalerie +institu, il y a quelques annes, au Montengro; et qu'en 1840, un +Serbe, aumnier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce +titre _Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva_, etc., +ou examen de la bataille de Koovo et de l'action hroque de +Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'thique, de la +psychologie, et des ides alors rgnantes.] + +IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau _Vidovdon_. C'est le +nom que les Serbes donnent la journe du 15/27 juin, mais je n'ai pu +dcouvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.] + +V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse +fraternelle chez les Serbes, pour qui, parat-il, la formule la plus +solennelle de serment est par le frre ou par la soeur. On peut voir +entre autres dans la pice intitule _Prdrag et Nnad_, un hadouk, +rput fils unique, prouver un sentiment de honte ne pouvoir +jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans +plusieurs pices _domestiques_, un sentiment de doute et une certaine +ironie envers l'affection de l'pouse, compare celle de la soeur.] + +V. [Note 12: Le mot _koula_ (sans doute driv de l'arabe-turc _kal_, +forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la +posie toute maison de pierre, ou en gnral une habitation un peu +considrable. Je le rends tantt par tour, maison, ou mme palais, +suivant les circonstances.] + +V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent +frquemment dans la posie hroque serbe.] + +V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long pome de huit cent +dix vers, mais dnu d'intrt.] + + + + +II + +MARKO KRALIEVITCH + + +NOTICE + +Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage +historique. Il tait le fils an du roi Voukachine, vassal des tzars +serbes tienne Douchan et Ouroch, et qui aprs avoir tu ce dernier +de sa propre main, prit lui-mme en 1371, dans une bataille contre les +Turcs. Dpouill de son hritage par son beau-frre George Balza et par +le knze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais aprs avoir, ce +que semblent prouver de rcentes dcouvertes[a], t revtu pendant +quelques annes de la dignit royale, Marko implora le secours du sultan +Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualit toutes +les expditions des Turcs, et prit en 1392 dans une bataille qu'ils +livrrent aux Valaques, Rovina. + +Voyons maintenant ce que la lgende a fait de lui. + +Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko +Kralievitch, et propos d'une monnaie frappe son effigie, voici +comment s'exprime un antiquaire serbe: Cette pice est de la plus haute +importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous rvle l'existence +d'un roi serbe, que bien des personnes, mme instruites, ne regardaient +jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier. + +C'est qu'en effet la capacit illimite de boire, des exploits +merveilleux et une force corporelle sans gale, attribus Marko, et +passs en proverbe, ont peu peu effac dans l'imagination populaire +les autres traits de son caractre, que le lecteur pourra recomposer en +lisant les pages qui suivent. + +Marko a toute une biographie lgendaire. + +Voici comment sa naissance est raconte dans un chant[A] qui renferme +quelques dtails mythologiques. + +[Note A: Tome II de la deuxime dition, n 25.] + +Le roi Voukachine, qui rsidait Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la +femme d'un vovode de l'Hertzgovine, Moutchilo, empoisonner son mari, +pour l'pouser, lui, ensuite. L'empoisonnement tant trop difficile, elle +imagine une suite de ruses, l'aide desquelles Voukachine finit par tuer +Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'pouser, non pas sa femme, +laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa soeur Euphrosine, qui a +cherch sauver la vie son frre. Voukachine suit ce conseil, aprs +avoir fait traner la veuve la queue des chevaux. + +Elle lui engendra (dit le pote) une belle ligne, Marko et Andr, et +Marko se modela sur son oncle, son oncle le vovode de Moutchilo. + +Euphrosine reparat souvent dans l'histoire de Marko, son caractre ne +se dment jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui +rachte ses actes de frocit, est certainement le respect qu'il montre +pour sa mre. + +Andr est un personnage rel, et dont il est fait plusieurs fois mention. + +Quant sa femme, appele tantt Angelia, tantt Ila ou Ielitza, et +qui, d'aprs le n 56 du tome II, tait fille du roi bulgare Chichman +(Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire. + +J'ai crit, sous la dicte d'un Serbe, le commencement du n 62, +tome II, mais avec des variantes assez considrables, et dont la plus +remarquable est celle qui attribue Marko un enfant. C'est en effet le +seul passage dans tous les chants, o on le fasse pre de famille. Avant +de partir pour rejoindre l'arme du sultan, il dit sa femme: Aie soin +de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai +demande Dieu dans nos prires. Le Crateur a eu piti de nous, et il +nous l'a accord. + +La mort de notre hros forme le sujet d'un beau pome qu'on lira plus +loin, mais elle est en outre diversement raconte dans les traditions +populaires, cites par M. Vouk (_Dictionnaire_, au mot MARKO), et qui +se rapprochent pour la plupart de la vrit historique. Ainsi les uns +rapportent, dit le savant diteur, qu'il fut tu d'une flche d'or, +la bouche, par un certain Mirtcheta, vovode valaque, dans une bataille +livre aux Valaques par les Turcs, prs du village de Rovina, d'autres +disent que, dans cette mme affaire, son cheval, Charatz, s'tant +enfonc dans un marais au bord du Danube, tous deux y prirent. Dans le +district de Ngoune (Serbie actuelle), on raconte mme que le fait s'est +pass dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de +la Tzaritchina, il existe encore l aujourd'hui un marais et une glise +en ruines, qu'on prtend avoir t construite sur le tombeau de Marko. +D'autres enfin rapportent que dans cette mme bataille, Marko avait tu +tant d'hommes, que btes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors, +levant les mains au ciel, il s'cria. Mon Dieu, que vais-je devenir? +Sur quoi, Dieu en ayant pris piti, le transporta, lui et Charatz, d'une +manire miraculeuse dans une caverne o tous deux vivent encore: l, +Marko, aprs avoir enfonc son sabre dans la pierre de la vote, s'est +couch et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le +sabre sort peu peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger +la mousse et que le sabre tombera, le hros se rveillera et reparatra +dans le monde. + +Suivant une autre lgende, qui a t aussi, il me semble, raconte de +quelque chevalier de notre moyen ge occidental, Marko s'est retir +dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la premire fois un fusil. Pour +s'assurer si cette arme tait telle qu'on le rapportait, il s'en fit +lui-mme partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite. +Dsormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil +peut donner la mort au plus vaillant hros. + +Enfin un Serbe me disait qu' Prilip, ancienne rsidence de Marko, +en Albanie, le peuple est persuad que le jour de la Saint George, (27 +avril-5 mai), fte de son patron de famille, les portes d'une certaine +glise se ferment d'elles-mmes, et que Marko y entre, mont sur +Charatz, et y clbre, en buvant, la fte de son patron de famille, ou +_slava_. + +Dans la biographie d'un tel hros, il serait injuste de passer sous +silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tachet, pie--comme on le +verra, ne le cde pas beaucoup son matre en courage, en got pour le +vin, et mme en intelligence; il est dou de la parole, comme les chevaux +d'Achille, et d'autres coursiers _piques_. Voici ce que le peuple raconte +touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait prsent; +d'autres rapportent qu'il l'acheta des _kiridjias_, ou muletiers. Avant +de l'avoir, il avait, dit-on, chang plusieurs fois de cheval, aucun ne +pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu des muletiers un poulain +pie, atteint de la lpre, il crut trouver en lui des signes de race, et +l'ayant saisi par la queue, le tira lui, ainsi qu'il l'avait fait pour +essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place. +Alors Marko satisfait l'acheta, le gurit de la lpre et lui apprit +boire du vin. + + +NOTE + +[Note a: Il s'agit de divers documents publis par la socit de +littrature serbe, de Belgrade, dans ses Mmoires (_Glas nik serbsk +Slovsnosti_), et qui consistent: + +1 Dans le fac-simil d'une monnaie d'argent, portant cette inscription: +_u hrista boga blagoverni Kral Marko_, le roi Marko dvot Dieu le +Christ (tome VII, p. 217 1855). 2 Une inscription de l'glise du +monastre de Zerza, en Albanie, o il est fait mention de Marko, comme +d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: _pry +gospodstva sy zemli (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin +igo Kral Marko_, auparavant la souverainet de cette terre a appartenu +au pieux roi Velikachine (Voukachine), et son fils le roi Marko. +(_Glasnik_, tome VI, p. 186) 3 Une peinture qui se trouve dans l'glise +de l'archange saint Michel Prilip, connue parmi le peuple sous le +nom d'glise de Marko Kralievitch, et o l'on voit la figure de Marko +accompagne de l'inscription prcite, et place ct de la figure +de son pre, le roi Voukachine. Marko y est reprsent, vtu du manteau +imprial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe +noire (_Glasnik_, ibid.) 4 Enfin une ancienne chronique rdige par +un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de _rodosloviy +serbskoy_, ou gnalogie serbe, renferme une histoire abrge des +rois, tzars et despotes serbes. (_Glasnik_, tome V.) Des paroles de cet +annaliste, compares avec les monuments figurs, M. Chafarik, professeur +d'histoire Belgrade, conclut: qu'aprs la mort de Voukachine, Marko +fut reconnu roi dans les contres soumises celui-ci, et qu'il y rgna +pendant plusieurs annes, c'est--dire tant que le knze Lazare n'eut +pas achev de rduire sous son obissance tous les autres knzes +serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant t sacr, + Prizren, roi de Dacie par l'archevque Ephrem en 1377, ce fut en 1378, +ou peut-tre plus tard, c'est--dire aprs cinq ou six ans de rgne +au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dpossd, dut se +rfugier auprs de Murad et lui demander protection. + +C'est aprs cette poque, continue-t-il, que se place sa vie +aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki, +il excita faire la guerre aux Serbes..., et qu'il guida avec son frre +Andr, vers le champ de bataille de Koovo. L ils rentrrent en +possession de leurs domaines, et les gardrent en qualit de vassaux +des Turcs, peut-tre jusqu' leur mort, car on sait que Marko prit, +en 1394, dans une grande bataille livre au vovode valaque Mirtcha +par Bajazet, qu'il avait accompagn la tte de ses troupes serbes. +(_Glasnik_, tome VII.) + +Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents +originaux sont accessibles peu de personnes, j'ai cru devoir m'tendre +sur ce sujet.] + + + + + +MARKO KRALIEVITCH + + +I + +OUROCH ET LES MERNIAVTCHVITCH[1]. + +Il y a quatre camps dresss dans la vaste plaine de Koovo prs de +la blanche glise de Samodrja: l'un de ces camps est celui du roi +Voukachine, le second celui du despote Ouglicha, le troisime au +vovode Goko, et le dernier au tzarvitch Ouroch[2]. Ces princes se +disputent le trne, ils veulent s'ter la vie, et se percer de leurs +poignards d'or, ne sachant qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: Il +est moi;--le despote Ouglicha: Non, mais moi;--le vovode +Goko: C'est moi qu'il appartient. Pour le tzarvitch Ouroch, il +se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frres, les +trois Merniavtchvitch. Le roi Voukachine crit une lettre, et envoie +un messager Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedlko, +l'invitant se rendre Koovo, pour dire qui est l'empire; c'est +lui qui avait confess et fait communier le glorieux tzar dfunt[3], +et qui avait en ses mains les lettres impriales[A]. Tous les quatre +crivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un l'insu +de l'autre. + +[Note A: Chacun des trois autres princes crit de mme une lettre, et +l'expdie pour la mme destination.] + +Les quatre _tchaouchs_ se rencontrent Prizren, la blanche cit, devant +la demeure du protopope Nedlko, mais le prtre n'y tait point, il +tait l'glise dire les matines, les matines et la messe. Arrogants +messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de +leurs chevaux mais ils les poussrent dans l'glise, et faisant claquer +leurs fouets tresss, ils en frapprent le prtre Nedlko: Allons +vite (crirent-ils), allons vite Koovo, pour que tu y dclares + qui est l'empire; car c'est toi qui as confess et fait communier le +glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impriales[4]: viens, +si tu ne veux sur l'heure perdre la tte! Les larmes coulent des yeux +du prtre tandis qu'il leur dit: Retirez-vous, arrogants des arrogants, +tandis que dans l'glise nous clbrons l'office divin! on saura qui +appartient la couronne. Alors ils s'loignrent, et quand, l'office +divin termin, on fut sorti devant l'glise, ainsi parla le protopope: +Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confess l'illustre tzar et lui +ai donn la communion; mais je ne l'ai point interrog touchant l'empire, +mais bien sur les pchs qu'il avait commis. Allez vers la ville de +Prilip, la demeure de Marko Kralievitch, mon lve; il a tudi +auprs de moi, et il a t scribe chez le tzar; il a en ses mains +les lettres impriales et sait qui est la couronne. Conduisez-le +Koovo, il fera connatre la vrit, car Marko n'a peur de personne et +ne craint que le vrai Dieu. + +Les quatre tchaouchs s'loignrent et partirent pour Prilip. Arrivs +devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtrent les +portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils: +Marko, mon cher enfant! qui frappe la porte avec l'anneau? on dirait +que ce sont les tchaouchs de ton pre. Marko se leva et ouvrit la +porte, les messagers devant lui s'inclinrent: Dieu t'assiste, seigneur +Marko! Et Marko les caressant de la main: Soyez les bienvenus, leur +dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne sant, ainsi +que les nobles tzars et rois?--Seigneur Marko Kralievitch, rpondirent les +messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne sant, mais ils +ne sont point en paix: la discorde a divis profondment nos seigneurs, +et Koovo, dans la vaste plaine, devant la blanche glise de +Samodrja, ils se disputent l'empire; l'un l'autre ils veulent s'ter +la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant qui est le +trne, ils te mandent Koovo pour que tu le dclares. Marko rentre +dans sa maison et appelle sa mre: Euphrosine, ma chre mre, une +grave querelle a clat entre nos princes Koovo, dans la vaste +plaine, devant la blanche glise de Samodrja; ils se disputent l'empire +et veulent l'un l'autre s'ter la vie en se perant de leurs poignards +d'or, et ne sachant qui est la couronne, ils me mandent Koovo pour +que je dclare qui elle appartient. Autant Marko avait coeur la +vrit, autant sa mre l'exhorte y rester fidle. Marko, +dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si +tu tmoignais faussement, ft-ce pour ton pre ou pour tes oncles; mais +parle conformment la vrit divine: ne va pas, mon fils, perdre +ton me; mieux vaudrait perdre ta tte que de charger ton me d'un +pch. + +Marko s'quipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz +et tous partirent vers Koovo. Quand ils passrent devant la tente +royale, Voukachine s'cria: Bonheur moi, par le Dieu clment! voici +mon fils Marko, il va dclarer que l'empire est moi, et du pre il +passera au fils. Marko entend ces mots, mais il n'y rpond rien; vers la +tente il ne tourne pas la tte. Le vovode Ouglicha l'aperoit et il +s'crie: Bonheur moi! voici mon neveu, il va dclarer que l'empire +est moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous rgnerons +comme des frres. Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne +tourne pas la tte. Quand le vovode Goko l'aperoit, il dit son +tour: Bonheur moi! voici mon neveu, il va dclarer que l'empire est + moi. Alors que Marko n'tait qu'un faible enfant, je l'ai caress +tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme +une belle pomme d'or; o que j'allasse cheval, je le portais toujours +avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est moi, tu rgneras le premier +(en rang) et je serai assis tes genoux. + +Marko garde le silence et ne dtourne point la tte, mais il pousse son +cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et l il descend de +Charatz. Ds que le jeune Ouroch l'aperut, il s'lana lgrement +de son divan de soie en disant: Bonheur moi! voici mon parrain, voici +Marko Kralievitch, il va prononcer qui est l'empire. Ils ouvrent les +bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves +s'enquirent de leur sant[5], puis s'asseyent sur le divan de soie. + +Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre +arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonn +devant l'glise, les princes se rendirent aux matines et assistrent au +service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils +mangrent le sucre et burent la _rakia_[6]. Marko prit les anciens livres; +il les consulta et dit: Mon pre, roi Voukachine! est-ce trop +peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans +matre[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, +mon oncle, despote Ouglicha! est-ce trop peu pour toi de ta _despotie_? +est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans matre! car c'est la couronne +d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, mon oncle, vovode Goko! +est-ce trop peu pour toi de ta vovodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle +rester sans matre! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez. +Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre: +L'empire est Ouroch, de son pre, il lui est descendu; cet enfant +le trne appartient par hritage. Le tzar en expirant le lui a remis. + +[Note A: C'est--dire: puisses-tu en tre dpouill!] + +Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'lana de terre sur +ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se +mit fuir devant son pre, car il ne lui convenait pas de se battre avec +celui qui l'avait engendr; il se mit fuir autour de l'glise, de la +blanche glise de Samodrja, et dj il en avait fait trois fois le +tour, son pre le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une +voix sortit du sanctuaire: Rfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko +Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas prir, prir de la main de ton +pre, et cela pour la vrit du vrai Dieu? Les portes s'ouvrirent, +Marko se prcipita dans le temple, et sur lui elles se refermrent. Le +roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du +bois le sang commena couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces +paroles: Malheur moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tu mon fils +Marko. Mais la voix reprit du sanctuaire: coute, roi Voukachine, ce +n'est point ton fils Marko que tu as perc, mais un ange du Seigneur. +Contre Marko le roi tait violemment irrit, et il se mit le maudire +avec rage: Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni +tombeau ni postrit, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies +servi le tzar des Turcs! + +Le roi le maudit, le tzar le bnit: Marko, mon parrain, Dieu t'assiste! +Que ton visage brille dans le conseil! que ton pe tranche dans le +combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton +nom partout soit clbr, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y +aura une lune! + +Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arriv. + + +II + +MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7]. + +Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un +tait Marko Kralievitch, l'autre le vovode Miloch. Ils poussent de front +leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de +se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz +sent le sommeil qui le gagne, et il dit son compagnon: Mon frre, +vovode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi chanter et +divertis-moi. Mais Miloch, le vovode, lui rpond: Marko, mon frre, +volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la +Vila Raviola, et la Vila m'a menac, si elle m'entend chanter jamais, de +me percer de ses flches et la gorge et le coeur.--Chante, frre, reprend +Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis l, moi Marko +Kralievitch, avec mon fortun Charatz et ma masse[8] d'or. + +Alors Miloch commence, il entonne un chant la louange de nos anciens et +illustres rois; il raconte comment dans la Macdoine la fortune chacun +d'eux a fond de pieux difices[9]. Le chant plut Marko, et s'appuyant +sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait. +Raviola la Vila entend Miloch, et mesure qu'il chante elle rpond; +mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite, +s'lance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flches, +de l'une elle frappe Miloch la gorge, de l'autre elle perce son coeur +vaillant. Hlas! ma mre! Malheur, Marko, mon frre en Dieu! Malheur, +frre, la Vila m'a frapp! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas +chanter dans la montagne du Mirotch! + +En sursaut Marko s'veille, il saute bas de son cheval pie, puis, +serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise: +Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Raviola la Vila +et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te +couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou +jusque sur les sabots; je mlerai de l'or ta crinire et je l'ornerai +de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher +les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour +que tu te tranes de sapin en sapin, comme moi, Marko, priv de mon +pobratime. + +Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'lance travers le Mirotch. La +Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant, +sans voir ni entendre la Vila. Ds qu'il l'a aperue, il bondit en l'air +de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientt il atteint +la Vila. Quand elle se voit dans cette extrmit, la pauvrette s'envole +vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des +branches foison et il atteint entre les paules la blanche Vila, qui +tombe sur la terre noire, puis il commence la frapper de sa masse; il la +retourne droite et gauche et la frappe encore. Pourquoi, Vila, que +Dieu fasse prir! pourquoi as-tu perc d'une flche mon frre? Donne +des herbes ce hros ou tu ne porteras pas longtemps ta tte. + +La Vila commence l'appeler frre en Dieu: Mon frre en Dieu, Marko +Kralievitch! mon frre en Dieu trs-haut et en saint Jean! laisse-moi +vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je gurisse +les blessures de ce hros. Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la +compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la +montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et rpond de +frquents appels: Je viens, mon frre en Dieu. Sa moisson faite dans +le Mirotch, elle gurit les blessures du hros; le gosier (la voix) de +Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais t, et son +coeur de hros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut. + +La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'loigne +avec son frre: ils vont vers Poretch, sur la frontire, et aprs avoir +gu la rivire du Timok, auprs du grand village de Breg, ils se +dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes: +coutez, Vilas, ne percez jamais de vos flches les hros dans la +montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable +Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, souffrir de +lui! et peine ai-je pu sauver ma vie. + + +III + +MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON. + +Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; prs de sa tte +il plante sa lance, et la lance il attache Charatz, puis il se prend + dire: Qui me donnerait de l'eau boire, qui me procurerait un peu +d'ombre, celui-l assurerait son me une place en paradis. Alors +s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il +abreuve Marko, puis au-dessus de lui il tend ses ailes et lui fait ainsi +de l'ombre. O faucon, mon oiseau gris, lui demande le hros, quel +bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me +procures de l'ombre?--Ne plaisante point, Marko Kralievitch, rpond +l'oiseau, lorsque nous combattions Koovo et que nous soutenions +l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et couprent mes deux +ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les +chevaux turcs ne pussent m'craser; tu me nourris de la chair des hros +et tu m'abreuvas de sang vermeil; voil le bien que tu m'as fait. + + +IV + +LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH. + +Marko est souper avec sa mre, qui commence lui dire: O mon +fils, Marko Kralievitch, voil ta mre qui a vieilli; elle ne peut plus +t'apprter souper ni te servir du vin, ou t'clairer avec une torche; +marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplace.--Dieu +m'est tmoin, ma vieille mre, rpond Marko, que j'ai parcouru neuf +royaumes et en dixime l'empire turc; l o je trouvais une fille pour +moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et o je trouvais pour toi des +amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille +mre, et cela la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des +Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau une citerne, et quand je la vis +l'herbe tremblait autour de moi. Voil, mre, la fille qu'il me faut et +les amis qui te conviennent; apprte-moi des pains effils, afin que je +parte et que j'aille la demander. La vieille mre le laisse peine +achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui +prpare des gteaux sucrs. + +Le matin, ds que parut le jour, Marko s'quipa, lui et Charatz; il +remplit de vin une outre et il la suspendit la selle de son cheval, et +de l'autre ct une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz +et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi +Chichman. Le roi de loin l'aperut et sortit sa rencontre; ils ouvrent +les bras et se baisent au visage; ils s'enquirent de leur sant _de +braves_. Les serviteurs fidles prirent le cheval et le menrent dans +les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, o ils +s'assirent la table qu'on avait prpare et o ils se mirent boire +le vin noir. Quand ils furent rassasis de vin, Marko, sautant sur ses +pieds lgers, ta son bonnet, se courba jusqu' terre et demanda au roi +sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau +et des prsents, pour les habits de la fiance, et pour les cadeaux +ses soeurs et ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa +un dlai d'un mois pour aller jusqu' la blanche Prilip et rassembler +les gens de noce[10]. La mre de la fiance lui tint ce discours: O mon +gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de _paranymphe_ tranger, +mais bien un tien frre ou cousin; la fiance est trop belle, et nous +redoutons quelque grand scandale. Marko passa l cette nuit, et au matin +il quipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip. + +Comme il approchait de la ville, sa mre de loin l'aperut et alla +quelque distance sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au +visage, tandis que lui baisait sa blanche main. O mon fils, Marko +Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyag en paix? m'as-tu obtenu une +bru, bru pour moi et pour toi fidle pouse?--J'ai, rpond Marko sa +vieille mre, voyag en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dpens +trois charges d'or; et quand j'ai quitt la maison, voici ce que la mre +de la fiance m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point +amener un paranymphe tranger, mais bien un tien frre ou cousin; la +fiance est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi, +mre, je n'ai point de frre, point de frre ni de cousin.--O mon fils, +Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mre, de cela n'aie aucun souci, +mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il +vienne tre tmoin tes noces, et amne avec lui cinq cents convis; +cris-en une autre tienne Zemlitch, pour l'inviter tre le +paranymphe de la fiance et amener aussi cinq cents convis; ainsi tu +n'auras craindre aucun scandale. + +Quand Marko eut ou ces paroles, il obit sa mre et crivit des +lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre +son ami tienne Zemlitch. + +Voici venir le doge de Venise et sa suite cinq cents convis, il va +vers la tour lance, tandis que les convis restent dans la vaste +plaine. Peu aprs, voici tienne, aussi conduisant cinq cents convis. +Ils se runirent dans la tour et burent satit du vin noir. De l +les gens de noce partirent, et se dirigrent vers le pays des Bulgares et +la demeure du roi Chichman. Le roi les reut honorablement; on mena les +chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison; +pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposrent. +Quand le quatrime jour parut, les tchaouchs crirent: Sus, brillants +convis! les jours sont courts et longues les tapes, il nous faut songer +au retour. Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: l'un il donna +un mouchoir brod, l'autre des habits, au parrain une table d'or, et +au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiance dj +cheval, en lui adressant ces paroles: Voici un cheval et une fille sous +ta garde jusqu' la blanche demeure de Marko; tu remettras Marko la +belle jeune fille, le destrier de combat t'est destin. Puis les gens de +noce partirent, prenant leur route travers la plaine de Bulgarie. + +Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine +et souleva le voile de la fiance, dont le visage resta dcouvert. +Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tte malade de peine +(d'amour), peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le +cortge campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu' la tente d'tienne +Zemlitch, et lui dit voix basse: O paranymphe, tienne Zemlitch, +abandonne-moi pendant une seule nuit ta chre protge[12] pour +fidle matresse; voici pour toi une _botte_ pleine d'or, pleine, +mon tienne, de jaunes ducats. Mais Zemlitch lui rpondit: Tais-toi, +doge, puisses-tu tre chang en pierre! T'es-tu donc mis en tte +de prir? Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gte +suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit Zemlitch: +Abandonne-moi ta chre protge une seule nuit pour fidle +matresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, mon +tienne, de jaunes ducats. Mais tienne lui rpondit avec ddain: +Va-t'en, doge, puisse ta tte tomber! Comment (une fiance) irait-elle +aux bras de son parrain? Et le doge s'en retourna sous sa tente[A]. +tienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes +ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa +tente, puis il lui dit doucement: Assieds-toi, ma chre filleule, que +nous nous embrassions et que nous fassions l'amour. Mais la jeune Bulgare +lui rpond: Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait +sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il +possible d'aimer son parrain?--Ne parle pas follement, ma chre filleule, +reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possd neuf, neuf filleules selon le +baptme, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas +une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est croul. Viens +t'asseoir, que nous nous caressions. Alors la jeune fille dit au doge: +Mon parrain, ma vieille mre m'a dfendu d'aimer un homme ayant sa +barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch. + +[Note A: Au gte suivant, troisime proposition du doge accompagne de +l'offre de trois bourses, c'est--dire _bottes_.] + +Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers, +l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant +recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congdia +les barbiers, et d'une voix douce dit la fiance: Assieds-toi, ma +chre filleule. Mais la Bulgare lui rpondit: O mon parrain! si Marko +l'apprend, nous y perdrons tous deux la tte.--Assieds-toi et ne fais +point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plante +au milieu des convis; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres +prcieuses que l'on aperoit des extrmits du camp; assieds-toi, que +nous nous caressions.--Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune +fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou +s'il est nuageux. + +Quand elle fut dehors, elle aperut la tente de Marko Kralievitch et s'y +rendit, se glissant travers les convis, pareille un cerf d'un an. +Marko tait couch et plong dans le sommeil; la jeune fille se tint +debout ct de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage, +quand, s'veillant soudain, il lui dit: Infme fille bulgare! ne +pouvais-tu attendre que nous fussions arrivs ma blanche maison et +que la loi chrtienne ft accomplie? Il saisissait son sabre, quand la +belle jeune fille lui dit: Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis +point d'une race infme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis +deux infmes, mon parrain et mon paranymphe. tienne Zemlitch m'a vendue +au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point, +Marko, voici la barbe du doge de Venise. Et elle ouvrit le mouchoir o +tait la barbe. Quand Marko vit cela, il dit sa fiance: Assieds-toi +l, belle jeune fille, et demain Marko fera son enqute; puis il +retomba dans son sommeil. + +Quand le soleil commena briller, Marko se leva sur ses pieds lgers, +passa sa pelisse l'envers[13], et prenant la main sa lourde masse, il +alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour! +Bonjour vous! Eh bien, paranymphe, o est ta fiance, et toi, +parrain, o est ta filleule? tienne garde le silence, pour le doge +voici ce qu'il rpond: Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens +d'une humeur trange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.--Malheur +toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est +pas un badinage qu'une barbe rase! o est la barbe que tu avais hier? +Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il +brandit son sabre, et lui abat la tte. tienne Zemlitch s'enfuit, mais +Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux; +puis il retourna vers sa tente, et s'quipa, lui et Charatz. Le cortge +des noces reprit sa route, et arriva heureusement la blanche Prilip. + + +V + +MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PRE. + +Une fille turque s'est leve de bonne heure, avant l'aurore et le jour +blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil +l'eau avait t limpide; mais aprs qu'il eut paru, l'eau se troubla, +elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des +kalpaks, et vers le midi des combattants blesss; enfin elle apporta un +guerrier, qu'elle entranait ballott au milieu du courant. Le guerrier +aperut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu: +Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pice de toile, et +retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits. La jeune fille +reut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pice de toile, et l'attira +jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un +vtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forg, et ce sabre +avait une triple poigne, orne de trois pierreries; ce sabre valait +trois villes impriales. Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec +toi dans ta blanche maison?--J'ai une vieille mre, et un frre, +Moustaf-Aga.--Ma soeur, va dire ton frre, Moustaf-Aga, de +m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or, +chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai prsent, d'une autre +Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisime, afin de faire panser +mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se gurissent, je ferai ta +fortune, ainsi que celle de ton frre. + +La jeune fille court vers sa blanche maison: Mon frre, Moustaf-Aga, +dit-elle, j'ai trouv un guerrier bless dans la Maritza, la froide +rivire. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats: +d'une il veut me faire prsent, d'une autre toi, mon frre, et garder +pour lui la troisime afin de faire panser ses graves blessures. Ne va +pas violer ma promesse, et tuer le hros bless, mais apporte-le notre +blanche maison. Le Turc accourt vers la rivire, et quand il voit le +guerrier bless, il se prend considrer le sabre forg, il le saisit, +tranche la tte au bless, le dpouille de ses magnifiques habits, et +s'en retourne sa blanche maison. La jeune fille l'avait prcd, +quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit Moustaf-Aga: Comment, mon +frre, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort mon pobratime? +et pourquoi t'es-tu parjur? Pourquoi? pour un sabre forg! Fasse Dieu +que ce sabre t'abatte la tte! Cela dit, elle s'enfuit dans la maison. + +Peu de temps depuis lors s'tait coul, quand il arriva un firman du +sultan des Turcs, enjoignant Moustaf-Aga de rejoindre l'arme. Moustaf +s'y rendit, ayant sa ceinture le sabre forg. A son arrive +l'arme impriale, petits et grands examinrent le sabre, que nul ne put +tirer du fourreau, jusqu' ce qu'allant de main en main, il arriva dans +celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-mme +du fourreau. Marko le considrait et sur la lame il vit trois mots +chrtiens: l'un tait le nom de Novak, le forgeron, le second celui du +roi Voukachine, et le troisime le nom de Marko Kralievitch. Marko demande + Moustaf-Aga: Par Dieu! jeune Turc, d'o te vient ce sabre tranchant? +l'as-tu achet prix d'or, ou l'as tu gagn la guerre? Ton pre +te l'a-t-il lgu, ou ta femme te l'a-t-elle apport, apport comme +portion de son hritage?--Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges, +je vais te rpondre franchement. Et il lui raconta tout ce qui s'tait +pass. Le Kralievitch lui dit: Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende! +n'as-tu point pans ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des +_agalouks_ de notre auguste sultan.--Ne te moque point, giaour Marko, lui +rpondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par +le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre. Marko de Prilip brandit le +sabre, et d'un coup abat la tte de Moustaf-Aga. + +On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun +d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis + boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup + l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pntra sous la tente +du sultan. La colre de Marko tait terrible; il avait gard ses +bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan, +pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que +Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avana jusqu' +l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main sa poche, en tira cent +ducats, qu'il donna au Kralievitch: Va, dit-il, Marko, boire du vin ta +guise; pourquoi un si violent courroux?--Ne me le demande pas, sultan, mon +pre d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon pre, et Dieu l'et +mis lui-mme entre tes mains, que contre toi mon courroux et t le +mme. + + +VI + +MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN. + +Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch; +quand le bey dit Marko: Viens chez moi, l'automne, frre, le +jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fte et un +rgal, et la belle rception, et les magnifiques banquets. Mais Marko +Kralievitch lui rpondit: Ne te vante point, bey, de ta rception! +dj, lorsque je cherchais mon frre Andr, je me suis trouv dans ta +maison l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille; +j'ai vu ta faon de traiter, et j'ai t tmoin de trois actes +d'inhumanit.--Marko Kralievitch, mon frre, reprit le bey Kostadin, de +quels actes d'inhumanit veux-tu parler? + +--Le premier, frre, rpliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux +indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin +vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller +mon vin devant ces seigneurs. J'prouvai de la compassion, bey, pour ces +indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et aprs +leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis +tailler des habits de bel carlate, de bel carlate et de soie verte, +puis je les renvoyai ta maison; pour moi, bey, j'tais l'cart +regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux +indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les +conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et +buvez, mes jeunes seigneurs. + +L'autre acte d'inhumanit, bey, le voici: il y avait l d'anciens +gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils taient vtus +d'carlate us, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux +seigneurs qui taient l, ayant acquis rcemment du bien, et qui avaient +des habits neufs, ceux-l tu les plaas au haut bout, tu leur servis du +vin et de la rakia, et les traitas avec distinction. + +Le troisime acte d'inhumanit, bey, c'est qu'ayant et ton pre et ta +mre, aucun des deux n'tait table, pour y boire la premire coupe de +vin. + + +VII + +MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA. + +Deux pobratimes traversaient cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un +tait Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit +dire: Mon frre, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se +pourrait que je rencontrasse un importun qui me dfit au combat, aussi +veux-je feindre d'tre gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible +dyssenterie. Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par +grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu' toucher la +selle, et ainsi sortit de Tzarigrad. + +Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan, +suivi de trente janissaires; et l'aga dit Marko: O hros, Marko +Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flches; et si Dieu et la +fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne +ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma +fidle pouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta +maison ni ta femme, je veux aussitt te pendre, et devenir matre +du vaillant Charatz. Mais voici ce que lui rpondit le Kralievitch: +Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas moi d'aller jouter avec +toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne +puis mme me tenir cheval, comment irais-je tirer des flches. Mais +le Turc ne se dcourage point; il saisit Marko par le pan droit de son +dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du +dolman: Va-t'en, misrable (lui crie-t-il), et sois maudit. Mais le +Turc ne se dcourage point, et il saisit le pan gauche du dolman; +Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vtement: Va-t'en, +misrable, que Dieu t'extermine! Le Turc ne veut encore en dmordre, et +saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la +poitrine de Marko. Le hros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse +sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz +danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il +appelle le bey Kostadin: Cours, frre, ma maison, et apporte-moi une +flche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec +l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et +que plus tard il n'y ait point de querelle. + +Le bey s'loigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant, +Alil-Aga, l'homme du sultan, te ses pantoufles, et va s'asseoir prs du +kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. Efendi, voici des +ducats, ne juge point en faveur de Marko. Mais Marko comprenait le turc; +il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux: +coute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois +cette masse aux noeuds dors; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait +plus d'empltre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus +de ducats. Un frisson s'empare de l'Efendi, voir la masse aux noeuds +dors, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent. + +Quand ils partirent pour le _meidan_, l'aga avait trente janissaires, et +Marko n'tait suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En +arrivant, Alil-Aga dit Marko: Deli-Bacha, allons, tire le premier, +tu te glorifies d'tre un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan +imprial, de percer une pice d'or, tandis qu'elle fend l'air.--Oui, +Turc, lui rpond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as +le pas sur moi, car vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour +la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as dfi; tire donc +le premier. + +Le Turc dcoche une blanche flche, il la dcoche, puis on mesure la +distance, elle avait franchi cent vingt _archines_; Marko tire une blanche +flche, et l'envoie deux cents archines[A]. L-dessus Kostadin arrive, +apportant la flche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la +dcoche, et le trait s'enfonce dans la poussire et la brume, o les +yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines! +Le Turc commence fondre en larmes, et implorer Marko: Mon frre +en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu trs-haut et par saint Jean, par +votre belle religion! toi ma blanche maison, et la Turque, mon +pouse fidle, mais grce, frre, ne me pends point.--Le Dieu vivant +t'anantisse, Turc! comment m'appelles-tu frre, toi qui me donnes ta +femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme +chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison +une pouse fidle, Ilitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout, +frre, si tu n'avais gt mon dolman, il faut que tu me donnes trois +charges d'or, pour que je fasse rparer les pans de mon habit. Le Turc +saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il +le baise, puis l'emmne sa riche maison. + +[Note A: L'preuve se renouvelle deux fois encore, toujours l'honneur +de Marko.] + +L pendant trois jours il le fta, lui donna les trois charges, et la +dame, en cadeau, ajouta une chemise broche d'or, et avec la chemise un +mouchoir broch d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour +l'accompagner jusqu' sa maison. Et de ce jour, ils gardrent (ensemble) +le pays pour l'illustre tzar. Partout o il y avait une attaque sur la +frontire, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout o se prenaient des +cits, c'tait Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko. + + +VIII + +MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES. + +La mre de Marko Kralievitch lui demandait: Comment, mon fils, btis-tu +tant de pieux difices? As-tu donc commis de si grands pchs envers +Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?--Ma vieille mre, lui rpondit +Marko de Prilip, un jour que j'tais dans le pays des Maures[17], je me +levai de bonne heure pour aller la citerne y abreuver mon Charatz. Or, +quand j'arrivai la citerne, il y avait l douze Maures. Je voulus, +avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposrent, et une querelle, +ma mre, s'leva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir +Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frapprent); moi deux et les +dix autres me (frapprent)[A]. Les six (restant) vinrent bout de moi, +me lirent les mains derrire le dos, et me menrent au roi des Maures. +Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans. +Quand l't tait venu, ou quand l'hiver tait arriv, par ceci seul +je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en +lanaient, ou en t se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la +huitime anne commena, ce n'tait plus la prison qui me pesait, mais +j'tais tourment par la fille du roi des Maures qui, venant soir et +matin, me criait par le soupirail du cachot: Ne te laisse point pourrir, +Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me +prendras pour femme, et je te dlivrerai de prison; je tirerai ton bon +Charatz de la cave (o il est enferm), et je prendrai des jaunes ducats, +autant, pauvre Marko, que tu pourras le dsirer. Me voyant, ma mre, +dans cette ncessit, j'tai mon bonnet, le plaai sur mes genoux, +puis je jurai (m'adressant) ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai +point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant +la sienne, n'chaufft-il plus (la terre), hiver comme t, je ne +manquerai point ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'tait elle que +j'avais fait ce serment. + +[Note A: Ainsi jusqu' six.] + +Un soir, la nuit tombe, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit +sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier +encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un +sabre forg, et monts sur nos chevaux, nous partmes et traversmes +le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'tais assis pour +reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras. +Lorsque je vis, ma mre, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me +fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai la ceinture, tant que +le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tte +de la Mauresque parlait encore (disant): Mon frre en Dieu, Marko +Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voil comment, ma mre, j'ai pch +envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais btir tant +de pieux difices. + + +IX + +MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS. + +Murad, le vizir, s'en va la chasse dans la verte montagne, avec ses +douze braves[18], et, en treizime, Marko Kralievitch. Depuis trois jours +ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les +conduisit dans la fort, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient +des canards aux ailes d'or. Le vizir lche un faucon pour qu'il prenne un +canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'lve jusqu'aux +nues, et le faucon sur un vert sapin se pose. + +Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lcher mon +faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or? Et Murad, le vizir, +lui rpond: Cela t'est permis; pourquoi non, Marko? Marko lche son +faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis +vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit +cela, il en prouva un vif dpit. Or, il avait une vilaine habitude, de +prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre prs du faucon de Marko, +et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tte +chaude, tout comme l'avait son matre: au lieu de cder le canard, il +dchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad, +le vizir, vit cela, il entra dans une violente colre, et, saisissant le +faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite; +aprs quoi il s'en retourne par la verte fort, suivi de ses douze +braves. + +Le faucon bless gmit, comme dans les rochers un serpent en colre. +Marko prend l'oiseau, et commence lui bander l'aile en disant d'une voix +courrouce: C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi, +d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de +partager leurs mfaits! + +Quand Marko eut band l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz, +et le lana travers la noire fort. Charatz allait comme la Vila des +montagnes, vite il allait, il dvorait l'espace, et loin il parvint. En un +instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et dcouvrirent dans +la plaine le vizir avec ses douze braves. + +Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit +ses hommes: Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussire +sous la montagne. Dans cette poussire est Marko Kralievitch. Avec quelle +rage il a pouss Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner. En ce +moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse, +et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des +corneilles devant un milan dans un bois d'pines. Marko atteint Murad et +lui abat la tte, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre. +Il commence alors rflchir, s'il se rendra prs du tzar, +Andrinople, ou Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pes, il se +dit: Mieux vaut aller trouver le tzar Andrinople, et lui dire ce que +j'ai fait, que de laisser les Turcs auprs de lui m'accuser. + +Quand Marko arriva Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en prsence +du sultan, ses yeux taient ardents comme ceux d'un loup affam dans la +fort, et ses regards semblaient l'clair qui brille. Le tzar souverain +lui demande: Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente +colre? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent? Et Marko commence son +rcit; il dit au tzar comment tout s'est pass. Quand il eut ou ce +discours, le sultan partit d'un clat de rire, puis: Bravo, Marko, mon +cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appel mon +fils. Tout Turc peut tre vizir, mais de brave pareil Marko, il n'y +en a pas. Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille +ducats, il les donne Marko Kralievitch: Prends ceci, mon fils, et +va-t'en boire du vin. Marko prend les mille ducats et quitte le Divan +imprial; mais ce n'tait pas pour qu'il bt du vin que le sultan +lui donnait des ducats, c'tait pour qu'il s'tt de ses yeux, car la +colre de Marko tait terrible. + + +X + +MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR. + +Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mre, et, +lorsqu'ils eurent bu satit, sa mre commena lui dire: Marko, +mon fils, laisse l les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien, +et ta vieille mre est lasse de laver des vtements ensanglants; prends +une charrue et des boeufs, laboure et montagne et valle, puis sme, mon +fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux. + +Marko obit sa mre; il prend une charrue et des boeufs; mais, au lieu +de montagne ou de valle, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par l +passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent + Marko: Laisse, ne laboure point les chemins.--Laissez, vous autres +Turcs, ne vous inquitez point si je laboure.--Cesse, Marko, de labourer +les chemins.--Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela +ennuya Marko, il laissa et boeufs et charrue et tua les janissaires turcs; +puis, prenant les trois charges d'or, il les porte sa vieille mre: +Voil, dit-il, ce que je t'ai labour aujourd'hui. + + +XI + +MORT DE MARKO KRALIEVITCH. + +Marko Kralievitch tait parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever +du soleil, il tait au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, +Charatz, sous lui, commena glisser, glisser et verser des +larmes. Cela causa Marko un grand trouble: Qu'est cela, Charatz? +dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voil cent cinquante annes que +nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronch, et voil que tu +commences broncher et verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera +rien de bon; il va y aller de quelque tte, soit de la tienne, ou de la +mienne. + +Marko ainsi discourait, quand la Vila s'crie du milieu de la montagne, +appelant Marko: Mon frre, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi +ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son matre, car vous allez +bientt vous sparer. Mais Marko rpond, la Vila: Blanche Vila, +puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me sparer de Charatz, +quand j'ai parcouru la terre ses cts, que je l'ai visite de l'est + l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un hros +qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tte +sera sur mes paules.--Mon frre, reprend la blanche Vila, personne ne +t'enlvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un +guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la +lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu +dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux +me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite +gauche; tu verras deux pins lancs, qui surpassent en hauteur la fort +que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce +ct Charatz, et, mettant pied terre, attache-le un des pins; +ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras +ton visage, et tu verras quand tu dois mourir. + +Marko obit la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna +ses regards de droite gauche et aperut les deux pins lancs, qui +surpassaient en hauteur la fort, que parait leur vert feuillage. Il +poussa de ce ct son cheval, et, mettant pied terre, il l'attacha +un des pins; aprs quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans +l'eau, considra son visage; et, quand il eut considr son visage, il +connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit +dire: Monde menteur! ma belle fleur! tu tais beau, et moi, je t'ai +parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents annes! Le moment est +venu o je vais me sparer du monde. + +Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et +d'un coup abat la tte de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains +des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corve et ne portt l'eau dans +les seaux; et, quand il eut ainsi tu son cheval, il l'enterra mieux qu'il +n'avait enterr son frre Andr. + +Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombt aux mains +des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait +rest de Marko, et que les chrtiens ne le maudissent. Son sabre +tranchant bris, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les +branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il +la prcipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant +ces mots: Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants ( +natre) seront ns! + +Quand Marko se fut ainsi dfait de ses armes, il tira de sa ceinture un +papier o rien n'tait crit, et il traa cette lettre: Quiconque, +passant par l'Ourvina, arrivera la frache fontaine entre les pins et y +trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois +mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure, +afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner +les glises, et la troisime aux manchots et aux aveugles, afin que les +aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et clbrent Marko. +La lettre termine, il la plaa sur une branche de pin, o on pouvait +l'apercevoir du chemin, et, ayant jet l'encrier d'or dans la fontaine, +il ta son dolman vert; l'tendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se +signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses +yeux, se coucha et ne se releva plus. + +Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine. +Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait +endormi et faisait un long dtour, de peur de l'veiller. O est le +bonheur, l aussi est le malheur, et, l o est le malheur, il y a aussi +du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumne Vao, de la +blanche glise de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre +Isae. Quand l'igoumne aperut Marko, il fit signe de la main au +diacre: Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le rveilles; +car Marko, troubl dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait +nous tuer tous les deux. Pourtant le moine, le regardant dormir, vit +au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit +que Marko tait mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi +guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'tait plus. Les larmes coulent +des yeux de l'igoumne Vao, tant il regrette Marko. Il lui te sa +ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps. +Puis, songeant o il enterrera Marko, il prend cette rsolution. Sur son +cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer. +Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit la montagne +sainte, et le transporte l'glise de Vilindar. L il lit sur Marko +les prires qui conviennent un mort, puis dpose le corps en terre au +milieu de la blanche glise. L o le vieillard avait enseveli Marko, il +ne lui leva aucun monument, afin que l'on ne reconnt point sa tombe et +que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance. + + +XII + +LA SOEUR DU CAPITAINE LKA. + +_Analyse_[A]. + +[Note A: Ce pome a 570 vers. Le dfaut d'espace ne me permet d'en donner +que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants +concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analyss, +dans le dsir de faire connatre compltement ce personnage potique.] + +1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille + la jeune Roanda, soeur du capitaine Lka de Prizren. Par toute la +terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas +une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche +d'elle pour la beaut. Elle l'emporte mme sur la Vila des montagnes. + +15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a t leve dans une +cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa +merveilleuse beaut s'tant rpandu de bouche en bouche dans le monde +arrive Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce +serait l pour lui une pouse, et qu'en Lka il aurait un digne ami, +avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre +seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite lui prparer ses plus +beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramen chez +lui Roanda comme sa femme. En effet, Marko revt un brillant costume, +longuement et pompeusement dcrit, et, avant de se mettre en selle, il +boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la mme mesure +son cheval, aprs quoi bte et cavalier deviennent couleur de sang +jusqu'aux oreilles. + +66. Le hros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le +vovode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie sa +rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de +ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la +maison, car Marko pourrait tre en colre ou ivre, et leur faire passer +son cheval sur le ventre. + +100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui +lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte +longuement, et dans les mmes vers, identiquement, qui ouvrent le pome, +les merveilles de la jeune Roanda, et l'invite en venir aussi, pour +son propre compte, briguer la main, annonant l'intention d'emmener un +troisime ami commun, Relia l'Ail (_Krilati_), qui partagera aussi la +chance: L'un sera l'alerte fianc, les deux autres les paranymphes, +et tous les amis de Lka. Miloch s'quipe non moins magnifiquement, +et aprs avoir dpeint sa haute stature et ses larges paules, sur +lesquelles tombent de fines et noires moustaches. Heureuse, s'crie le +pote, celle qui le prendra! + +167. Plus beau cependant est encore Rlia, que les deux compagnons +prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchant de +courir cette aventure. + +193. La route suivie par les trois amis est minutieusement dcrite. Ils +arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara. +Lka, le capitaine, les aperoit de loin au moyen de sa lunette, et +reconnat les trois vovodes serbes. tonn, et mme un peu effray, +craignant que la guerre n'ait clat dans le pays, il envoie ses +serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-mme leur rencontre dans +la cour de la maison. Ils ouvrent les bras et se baisent au visage, +s'enquirent de leur sant de braves, se prennent par leurs blanches +mains et montent dans les appartements. + +236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'tonnement ni la honte, prouve +ces deux sentiments la vue du luxe qui clate dans la dcoration et +l'ameublement, o tout est or et argent, soie et velours. Il remarque +particulirement la coupe de Lka, contenant neuf _litras_. + +264. Le festin commence aussitt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au +dimanche suivant, sans qu'aucun des trois vovodes ose mentionner l'objet +de leur visite. Enfin, Marko se dcide marquer son tonnement au +capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosit. A quoi bon? +rpond Lka. Nous buvons du vin vermeil; vous tes venus chez moi, +demain j'irai chez vous. Marko alors est bien oblig de se dclarer, +aprs avoir rapport les bruits qui courent sur la merveilleuse beaut +de la jeune Roanda. Donne ta soeur, dit-il, l'un de nous, choisis +pour beau-frre celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fianc, les +deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis. + +331. A cette proposition, Lka rpond d'assez mauvaise humeur que ce +qu'on dit de la beaut de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille +fire, qui n'a pas la moindre dfrence pour lui. Elle a dj +repouss soixante-quatorze prtendants; il n'ose accepter en son nom +l'anneau des fianailles, de crainte d'un nouveau refus. + +353. L-dessus, Marko part d'un clat de rire: Je te jure, +s'crie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle tait moi Prilip, +et qu'elle ne voult point m'obir, je lui couperais les mains ou je lui +arracherais les yeux! Puis il propose Lka, s'il redoute sa soeur, +d'inviter celle-ci venir et choisir parmi les trois vovodes, +promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le prfr. + +378. Sans rpliquer un mot, le capitaine monte en hte dans les +appartements suprieurs, et invite en effet la fire Roanda +descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont attendre, quand +voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roanda, +et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques +habits, de sa taille et de son visage. Les trois vovodes serbes jetrent +les yeux sur elle, puis ils les baissrent de honte, ils eurent vraiment +honte devant Roanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu +les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu +peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'merveille + la vue de Roanda, et que, devant Lka prouvant quelque honte, ses +yeux se baissent vers la terre noire. Lka regarde sa soeur, il regarde +les vovodes, attendant que l'un des hros adresse la parole, soit +lui, soit la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne +se dcide parler, il s'adresse sa soeur et l'engage choisir un +poux parmi les trois vovodes, dont il fait successivement un prolixe +loge. + +444. Mais Roanda rpond ce discours par un autre encore plus long et +fort insultant, il est vrai, pour les trois prtendants: Marko n'est qu'un +courtisan des Turcs, qui n'aura point de prires sur sa tombe. Miloch a +t enfant et allait par une jument, c'est pour cela qu'il est si +fort et si haut de taille. Quant Rlia, c'est pire encore: O est, +dit-elle son frre, ta raison? puisses-tu la perdre! O est ta langue? +puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frre, Rlia de +quelle famille il est, quel est son pre et quelle est sa mre? Les gens +racontent et j'ai ou dire qu'il n'est qu'un btard; on l'a trouv un +matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allait. Bref, elle termine en +refusant d'pouser aucun des trois prtendants, puis elle sort. + +495. Les braves, en se regardant, rougissent de colre et plissent de +honte. Marko s'allume comme un feu vivant, et, prenant son sabre, il en +veut couper la tte Lka. Mais Miloch le retient: Voudrais-tu, lui +dit-il, ter la vie un frre qui nous a si bien reus, et cela +cause d'une vilaine pcore? + +509. Marko, revenu lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et, +saisissant son poignard, il s'lance au dehors. En bas de la maison, +trouvant Roanda entoure de ses femmes, et joignant la ruse la +frocit, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage, +qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble o il tait afin qu'il +puisse plus tard en donner des nouvelles sa soeur. + +531. La jeune fille carte les femmes, se retourne et montre son visage. +Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa. Transport de rage, Marko +s'lance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main, +et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras +droit, le bras jusqu' l'paule; il lui met la main droite dans la +gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un +mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: Choisis +prsent, jeune Roanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des +Turcs, ou Miloch n d'une jument, ou Rlia le btard. + +550. Roanda pousse un gmissement qui s'entend au loin, et elle appelle +son frre au secours. Mais Lka reste muet, comme une pierre froide, +n'osant rien dire, de peur d'tre aussi immol. Venez, frres, crie +Marko ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir. +Ils sautent, en effet, du tchardak terre, et quand Marko a son sabre +entre les mains, le pote termine ainsi froidement son rcit: Ils +s'lancrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste +plaine; Lka demeura comme une pierre froide, et Roanda poussant des +gmissements de douleur. + + + + +NOTES + + +I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'tait Voukachine et ses deux frres, +Ouglicha et Goiko. Voukachine Merniavtchvitch rsidait Prichtina, +et son autorit s'tendait sur tous les pays environnants; il avait +donn son frre Ouglicha le titre de despote, avec le commandement +de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu' Salonique (_Istoria +Tzrne Gore, napisao Milakovitch_, 1856, page 20.)] + +I. [Note 2: Ouroch V (le dixime des Nemanitch), que la lgende +reprsente comme un enfant, tait dj, du vivant de son pre Douchan, +mari une princesse Valaque, Hlne et avait le commandement de la +vieille Serbie, avec le titre de roi.] + +I. [Note 3: _Le tzar dfunt_, c'est Douchan le Fort (_Silni_).] + +I. [Note 4: Le texte porte: _Starostavn Knigu_ livres anciennement +composs, mais d'aprs une leon que propose l'diteur (_Dictionnaire +serbe_, p. 713), je lis Tzarostavn, (lettres) impriales, ce qui offre +un sens plus convenable.] + +I. [Note 5: _Za iounatchko se pitayou zdravli_, littralement, ils +s'enquirent (l'un l'autre) de leur sant de braves, expression qui +revient constamment.] + +I. [Note 6: _Chetcher vyou, a rakiou piyou_ Aujourd'hui encore c'est +l'tiquette parmi les Serbes, d'offrir tout visiteur la confiture et +l'eau-de-vie de prune (_chlivovitza_), ou le caf, avec le tchibouk.] + +II. [Note 7: Les Vilas sont des tres surnaturels, l'existence desquels +le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une ide +bien exacte. Au physique cependant on se les reprsente sous la forme de +jeunes filles vtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les +paules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculs +des forts et des montagnes. Leur principal attribut parat tre la +connaissance des simples, et par l de l'art mdical. Elles figurent +aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifis), que +dans les chants, et paraissent certainement tre un reste de la mythologie +slave paenne.] + +II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de noeuds, est +_bouzdovan_, du turc _bouzdyghan_.] + +II. [Note 9: _Zadoujbina_ (de _doucha_, me), dsigne une fondation +religieuse faite, une construction quelconque leve, une oeuvre pie +accomplie en vue du salut ternel. Les souverains serbes, dpassant +ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude +d'glises et de monastres, dont plusieurs subsistent encore. La +fondation de _Ravanitza_ par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant +(t. II, n 35) Ses restes qui y avaient t d'abord dposs en ont +t enlevs depuis et transports au couvent de Krouchedol en Sirmie.] + +IV. [Note 10: Les gens de noces, convis, _svat_. Les noces serbes se +font avec un crmonial tout particulier, et celui qui est dcrit ici ne +s'loigne point des coutumes actuelles. Au jour fix, le fianc se rend +avec les personnes des deux sexes qu'il a invites, et qui portent le +nom de _svat_, la maison de l'pouse; il est assist d'un _koum_ ou +parrain, d'un _stari svat_ ou ancien des invits, qui servent de tmoins, +et d'un _dvr_, ou paranymphe (il peut tre mari, c'est pourquoi +je ne dis pas garon de noce), qui reoit l'pouse des mains de ses +parents, et ne doit point la quitter jusqu' l'arrive dans la maison +conjugale. L'usage en effet interdit absolument ses parents d'assister +au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours +aprs. Cette prohibition va plus loin: elle s'tend jusqu'aux couches, +dans lesquelles une mre ne saurait assister sa fille. Quand on demande +aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins), +ils n'ont d'autre rponse que celle-ci: Ce serait une honte (d'agir +autrement).] + +IV. [Note 11: Il ne faut pas s'tonner de voir figurer ici le doge de +Venise. Cette ville (en serbe, _Mltzi_), par suite de ses rapports +avec la Dalmatie et le Montengro, tait bien connue dans tous les pays +serbes, et le long pome d'Ivan Tzrnoivitch roule sur une union entre +une ancienne famille princire du Montengro et un doge.] + +IV. [Note 12: Protge. Je n'ai su comment rendre le mot _snaha_, qui +marque ici la relation entre la fiance et le _dvr_, sous la garde +duquel elle se trouve place.] + +IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste _ l'envers_ est la +manire de porter le deuil parmi les paysans.] + +V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (_Hebrus_ +des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une premire +bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivire qui traverse la +plaine de Koovo. De mme, lors de cette bataille, il y avait longtemps +que le roi Voukachine tait mort: il avait pri en 1371, assassin +par un valet, la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch, +_Istoria Serbskog naroda_, p. 77.)] + +V. [Note 15: On connat assez l'tiquette turque pour comprendre ce que +cette action avait d'outrageant.] + +V. [Note 16: _Tzar pootchim_. _Pootchim_ signifie quelque chose comme +pre d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement +au sultan, qui lui rpond par celui de _poinko_, de _sin_ fils. Tous ces +mots, ainsi que celui de _pomaika_ (de _maika_, mre), que l'on rencontre +aussi, et qui sont galement intraduisibles, sont drivs des noms de +parent avec l'addition de la particule _po_. (Voir _pobratime_, aux notes +de la premire partie, page 59.)] + +VIII. [Note 17: Le mot _Arapin_ dsigne et les Arabes, et les ngres +ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une +rminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille o +il fut dfait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille +auxiliaires serbes.] + +IX. [Note 18: _Deli_ (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.] + +X. [Note 19: Les pays habits par les Serbes sont en gnral si montueux +et si boiss, qu'ils distinguent mal les ides de montagne et de fort, +exprimes peu prs indiffremment toutes deux par les mots _gora_ et +_planina, mons saltosus_.] + +X. [Note 20: Aventures, _tchetovani_. Ce mot s'applique, par exemple, +aux pillages, ou _razzias_, commis rciproquement par les bandes +montengrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent +_tchtas_.] + +XI. [Note 21: La sainte montagne (_sveta gora_) est le mont Athos, couvert, +comme on sait, de couvents fonds par les diffrentes nations du rit +oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes, +a t commenc en 1197, par Stefan Nemania.] + +XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohmiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom +est la plus mprisante insulte que l'on puisse adresser quelqu'un. +Ce qui n'est nullement mpriser, c'est la beaut de leurs femmes, ou +plutt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas +d'un charme trange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.] + + + + +III + +LES HADOUKS + + +NOTICE + +J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les hadouks, non seulement +les plus intressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres +faire connatre leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du mtier, +on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra dserter +leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour +chapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait +employer un autre mot) l'abri des arbres ou des rochers; venir au +secours de leurs compatriotes opprims (que d'ailleurs ils ne se faisaient +pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers +la Saint-Georges, alors que la fort s'est revtue de feuilles et la +terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne; +se sparer la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver, +tirer vengeance des _yataks_ ou recleurs qui ont trahi et livr leurs +compagnons; boire toujours du vin dans la verte fort, et s'tudier + mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connatre +encore cette dangereuse confraternit, j'ajouterai quelques dtails +emprunts M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK) + +Notre nation, dit cet crivain, est persuade--et elle exprime +cette croyance dans ses chants--que l'existence des hadouks a t +le rsultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que +quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y tre contraints par la +ncessit, pousss par le dsir de porter des habits et un quipement + leur convenance ou d'exercer une vengeance particulire, il n'en est +pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a t doux et humain, +moins il y a eu de hadouks, et plus il s'est montr inique et cruel, +plus leur nombre a t grand, et de l vient qu'il y a eu parfois +parmi eux des gens fort honorables et mme, l'origine de la domination +turque, on a compt dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de +distinction. + +Il est vrai que beaucoup ne se font point hadouks dans l'intention de +faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans ducation, se +spare de la socit et s'affranchit de toute autorit, il est bientt +entran par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les hadouks +font du mal leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs +et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire un hadouk la plus +grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de +_prjibaba_ (bandit et chauffeur). + +Le costume des hadouks de notre temps en Serbie se composait +gnralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_), +d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns mme portaient un +_dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le +tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le +fez, ou les bonnets de soie nomms _kitienkas_, garnis de houppes qui leur +pendaient d'un ct sur l'paule et qui taient presque exclusivement + leur usage. Ils aimaient surtout porter sur la poitrine une espce +de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en +procurer le remplaaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes, +ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau. + +Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque +district, un officier turc nomm _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un +certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargs de poursuivre les +hadouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et +commettaient des meurtres et des vols frquents, les Turcs mettaient toute +la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait +point de rsultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est--dire +que quelque fonctionnaire se mettait parcourir le pays avec un nombre +d'hommes assez considrable, et qu'au moyen de la prison, des coups +et d'amendes, il contraignait les _kmtes_ (chefs des villages) et +les parents des hadouks chercher les recleurs et capturer les +hadouks eux-mmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des +hadouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'taient +inquits par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs +maisons. + +[Note A: Ce mode de battue s'est conserv dans la Principaut dont +les lois pnales ont un caractre de svrit draconienne. Ds que +l'autorit a connaissance d'un hadouk, ce qui signifie plus qu'un bandit +ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les +paysans de la localit, quelquefois en trs-grand nombre, qui, sous le +commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procdent +la battue (_haika_). Si le hadouk, la premire sommation, refuse de +mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immdiatement.] + +Lorsqu'un hadouk se lasse du mtier, il se rend, c'est--dire +qu'il mande aux kmtes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon +(_bourountia_), aprs quoi il reparat en public, et personne ds lors +n'oserait parler en sa prsence de ce qu'il a fait tant hadouk. Dans +cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu +l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de +kmte qu'ils ne puissent pas remplir. + +Les hadouks ont de la religion, ils jenent et prient Dieu comme tout +le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui +offre la vie sauve s'il consent se faire musulman, pour rponse il +injurie Mahomet, en ajoutant. Bah! est-ce qu'aprs tout il ne faut pas +mourir! + +Ils se regardent tous comme de grands hros, aussi ne se fait gure +hadouk que celui qui peut compter sur soi mme. Quand ils sont pris et +qu'on les conduit au supplice, ils chantent pleine tte pour montrer +qu'ils font peu de cas de la vie. + +J'ajoute que cet article, crit il y a prs de quarante ans (en 1818), +bien que parfois mis au prsent, tait ds lors de l'histoire. + + +LES HADOUKS + +I + +PRDRAG ET NNAD[1]. + +Une mre nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise anne, dans +un temps de famine, l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur +avait donn de beaux noms: l'un, celui de Prdrag, l'autre celui de +Nnad[2]. Prdrag grandit, et quand il fut en tat de monter un cheval +et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprs de sa vieille mre, +et se rendit dans la montagne parmi les hadouks, dont il fit le mtier +durant trois ans. La mre continua d'lever Nnad, qui ne savait pas +mme qu'il et un frre. Quand Nnad fut devenu grand et capable de +monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprs de +sa vieille mre, et se rendit dans la montagne parmi les hadouks, dont +il fit le mtier durant trois ans. C'tait un brave, sage et intelligent, +et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine, +et trois ans il la commanda. + +Mais le jeune homme en vint regretter sa mre, et il dit ses gens: +Ma troupe, mes chers frres, je suis en peine de ma mre. Venez que +nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mre. A +cela la bande aisment se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait +d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frre, les autres +par leur soeur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de +Nnad, il dit ses hommes: Ma troupe, mes chers frres, je n'ai point +de frre, et je n'ai point de soeur[3], mais j'en jure par le Dieu unique, +que ma main se sche! que mon bon cheval perde sa crinire! et que mon +sabre tranchant s'mousse! si j'ai rien retenu du butin. + +Le partage ainsi fait, Nnad monta sur son bon cheval, et courut chez sa +mre. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit +les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nnad ainsi +parla: Ma vieille, ma chre mre, si ce n'tait une honte devant les +hommes, et devant Dieu un pch, je ne dirais point que tu es ma mre: +comment ne m'as-tu point donn de frre, soit un frre ou bien une +chre soeur? Quand j'ai partag le butin avec ma troupe, chacun m'a fait +un serment solennel, qui par son frre, qui par sa soeur, mais moi, ma +mre (j'ai d jurer), par moi-mme et par mon sabre, et par le bon +cheval qui me porte.--Ne raille point, jeune Nnad, lui rpondit en +souriant la vieille: je t'ai donn un frre, Prdrag, que j'ai mis au +monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est hadouk +et fait son sjour dans la verte fort de Garvitza, et il est le +_harambacha_ de sa troupe.--O ma vieille, ma chre mre! reprit le +jeune Nnad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se +confondant avec la fort, afin que j'aille la recherche de mon frre, +et que mon violent dsir se passe. Et sa mre lui dit: C'est folie, +jeune Nnad, car tu vas sottement y perdre la tte. Mais Nnad +n'couta point sa mre, et fit comme il lui plaisait: il se tailla +lui-mme un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le +feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son +frre, et pour que son violent dsir se passt. + +Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son +cheval, mais quand il atteignit la fort, il s'cria, pareil un faucon +gris: Garvitza, verte fort, ne nourris-tu pas un hros Prdrag, mon +frre par la naissance? Ne nourris-tu pas un hros qui pt me runir + mon frre? Prdrag tait assis sous un vert sapin, buvant du vin +pourpre, quand il out la voix de Nnad, et, s'adressant ses hommes: +O ma troupe, mes chers frres, allez vous mettre en embuscade le long +du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le ranonner, +amenez-le-moi vivant; d'o qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma +famille. + +Trente hommes s'loignrent, et se placrent par dix en trois endroits. +Quand Nnad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir sa +rencontre, sortir, et arrter son cheval, mais ils se mirent lui lancer +des flches. Le jeune homme leur dit: Ne tirez point, mes frres de la +fort, et puissiez-vous ne pas tre, comme moi, consums du dsir de +retrouver un frre, ce dsir qui m'attriste et m'a pouss jusqu'ici. +Et ceux-l le laissrent passer en paix. Quand il fut devant les dix +autres, eux aussi lui lancrent des flches et Nnad leur dit: Ne +tirez pas, mes frres de la fort, et puissiez-vous ne pas tre, comme +moi, consums du dsir de retrouver un frre, ce dsir qui m'attriste +et m'a pouss jusqu'ici. Et ceux-l encore le laissrent passer en +paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancrent des flches, +la colre s'empara du jeune Nnad, et il fondit sur les trente braves: + coups de sabre il tailla en pices les dix premiers, il crasa les dix +seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix +autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la frache rivire. +La nouvelle en arrive Prdrag, le hros: Malheur! que fais-tu l +assis, harambacha Prdrag? Voil un brave inconnu qui taille en pices +tes hommes dans la fort. Prdrag saute sur ses pieds lgers, et, +saisissant son arc et ses flches, il va se mettre en embuscade au bord +du chemin, et, plac derrire un vert sapin, il jette d'une flche +(l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint, +dans un endroit fatal, dans son coeur de hros. Nnad gmit comme un +faucon gris, et, en gmissant, il se roule sur son cheval: Hlas! +hros de la verte fort, Dieu, frre, t'anantisse! Que ta main droite +se sche, dont tu as dcoch ta flche! et que ton oeil droit saute de +son orbite, dont tu m'as vis! Sois consum de l'ardent dsir de voir +ton frre, ce dsir qui m'afflige et m'a pouss jusqu'ici, pour mon +malheur et pour que j'y perdisse la vie! Quand Prdrag out ces +paroles, de son sapin[5] il lui demanda: Qui es-tu, hros, et de quelle +race? Nnad bless lui rpond: A quoi bon t'enqurir de ma race? ce +n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le +jeune Nnad, j'ai une vieille mre qui m'a nourri, et un frre par le +sang. Prdrag est ce frre, la recherche duquel je suis parti, afin +d'assouvir mon ardent dsir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie. +Quand Prdrag eut ou ces paroles, d'pouvante il laissa tomber ses +flches, et s'lanant vers le hros bless, il l'enleva du cheval et +le dposa sur l'herbe. Est-ce donc toi, dit-il, mon frre Nnad? Moi +je suis Prdrag, ton frre par le sang. Peux-tu gurir de tes blessures, +que je dchire ma fine chemise, pour les panser et les bander. Nnad +bless lui rpond: C'est donc toi, mon frre par le sang! grce +Dieu, je t'ai vu, et mon ardent dsir est assouvi; je ne puis gurir de +mes blessures, mais que mon sang te soit pardonn. Cela il dit, puis il +rend l'me. + +Sur son corps, Prdrag clate en lamentations: Hlas! Nnad, mon +brillant soleil, qui pour moi s'tait lev de bonne heure, et qui +s'est couch si tt! Mon basilic du vert jardin, tu t'tais, pour moi, +panoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tt fltri? Puis, tirant +un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au coeur, et tombe mort ct +de son frre. + + +II + +STARINA NOVAK ET LE KNZE BOGOAV. + +Novak et Radivo boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivire, +chez le knze Bogoav. Quand de vin ils se furent rassasis, le knze +Bogoav tint ce discours: Frre Starina Novak, dis franchement, et que +bien t'en advienne! comment tu t'es fait hadouk; quelle ncessit t'a +pouss te rompre le col, courir la montagne, en faisant le mchant +mtier du hadouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est +pass? Starina Novak lui rpondit: Frre, knze Bogoav, puisque +tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure ncessit +qui m'a pouss. Peut-tre le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irne +btit Smederevo, je fus appel la corve. Trois ans je travaillai, +tranant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces +trois annes pleines, je ne reus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai +(seulement) point pour mes pieds d'_opanaks_! Et cela, frre, je l'eusse +encore pardonn; mais quand elle eut bti la forteresse de Smederevo, +elle commena construire des maisons, en dorer les portes et les +fentres, et elle tablit sur le pays un impt, par chaque maison, de +trois litras d'or. Cela fait, frre, trois cents ducats! Qui avait du bien +payait, et qui payait restait. Pour moi, j'tais un pauvre homme; je pris +la pioche avec laquelle j'avais fait la corve, et je partis pour me +faire hadouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les +tats d'Irne la maudite, je m'enfuis de l'autre ct de la Drina, et +m'enfonai dans la rocheuse Bosnie. + +Comme j'arrivais prs du Romania, j'aperus une noce turque. Tous les +invits passrent tranquillement; seul, le fianc turc resta en +arrire sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais, +allongeant son fouet trois lanires et garni de trois boules de cuivre, +il m'en frappa sur les paules. Trois fois je lui donnai le nom de frre +en Dieu:--Je t'en supplie (lui dis-je), fianc turc, par la fortune et les +exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe +ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.--Le Turc ne +voulait point s'loigner et commenait me frapper plus fort et me +faire mal. Une violente colre me prit, et, levant la pioche de dessus mon +paule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse +frapp, il tomba l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assnai +encore et deux et trois coups, jusqu' ce que je l'eusse spar de son +me. Je fouilla de la main ses poches, o je trouvai trois bourses d'or, +que je mis dans ma poitrine. Je dtachai le sabre de sa ceinture et le +passai autour de la mienne; je laissai auprs de lui ma pioche, afin que +les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en +fus tout droit vers le Romania. Les convis turcs voyaient cela; ils +ne voulurent pas mme me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne +l'osrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont +Romania, et cela vaut mieux, frre, que ma maison, car je garde le passage +de la montagne, o j'pie les gens de Saraevo; je leur enlve et +l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille +et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une +dangereuse embuscade, et, aprs Dieu, je ne crains personne! + + +III + +NOVAK ET RADIVO VENDENT GROUTZA. + +Novak et Radivo boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et +c'est Groutza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu +satit, le brave Radivo se mit dire: Eh! mon frre, Starina +Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni +dinars.--N'aie point de crainte, brave Radivo, rpondit Novak; s'il n'y +a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous +avons encore Groutza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille. +Habillons-nous en marchands, mettons Groutza des vtements +misrables, et allons le vendre Saraevo, puis qu'il s'enfuie comme il +pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin +et du tabac. Cela plut fort Radivo. Tous deux sautrent sur leurs +pieds lgers et s'habillrent en marchands, puis, ayant mis Groutza +des vtements misrables, ils s'en allrent pour le vendre Saraevo. + +L, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme +elle tait partie pour aller chercher la somme, le diable amne une veuve +turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec +trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en maldictions: +Emmne l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir +longtemps: une nuit seulement ou deux! + +La veuve emmne l'esclave cher-achet[8] et le conduit sa blanche +maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, aprs avoir lav le jeune +Groutza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Groutza +s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant +qu' regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle tend un lit +dlicat, et Groutza se couche avec elle sur le matelas. + +Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne +heure et apporta de beaux habits, dont elle vtit le jeune Groutza. Sur +les paules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu' la ceinture, et, + partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman +vert, etc., etc.[A] + +[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans +lesquels le pote dcrit avec complaisance, et en puisant toutes les +formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du hadouk, +sans doute afin de rendre plus piquant le tour jou la trop sensible +veuve turque.] + +Alors Groutza l'adolescent commence se pavaner; il descend de la +maison lance, et se promne, en croisant les bras, dans la cour. +La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fentre, du haut de la blanche +maison, puis elle l'appelle: Mon seigneur, esclave cher-achet, pourquoi +te promnes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois +charges d'or que pour toi j'ai donnes, ou les chevaux qui les portaient? +Ma maison est pleine de richesses et mes curies toutes pleines de +chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires; +tout cela tait Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est toi, +cher-achet! Et l'adolescent rpondit: Madame, femme de Djafer-Bey, +je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais +chez mon pre, j'allais la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je +ne connais personne (qui m'y accompagne).--Ne crains rien, esclave +cher-achet, rpliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraevo qui +allaient avec Djafer-Bey; je dirai mon domestique Ibrahim d'aller par +la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent la chasse dans la +montagne et la verte fort. L-bas est le Romania, o il y a et cerfs +et biches; je vais dire l'esclave Hussein de prparer deux coursiers de +combat. Tandis que Hussein quipait les chevaux, arrivrent les trente +Saraeviens. La veuve contemple l'esclave cher-achet, elle l'quipe +dans la blanche maison, puis elle lui dit: coute, esclave cher-achet, +va-t'en dans la dpense, prends-y des jaunes ducats et fais un prsent +aux jeunes Saraeviens, lorsqu'ils t'aideront rapporter le gibier. +Groutza court la dpense; le hadouk tait allch par les +ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant, +dit aux Saraeviens: coutez, vous autres: veillez sur mon esclave +cher-achet mieux encore que sur Djafer-Bey. + +Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein +d'ardeur, qu'il lance travers la ville; et, le voir, on et dit le +diable califourchon sur un autre diable, tant le hadouk avait l'air +fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres +et en frappait les khans et les boutiques. Dieu clment, la grande +merveille! disaient les jeunes Saraeviens; heureuse la veuve; elle +a trouv un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey! Ils +s'avancrent vers le Romania, et quand ils furent prs de la montagne, +on y entendait bramer les cerfs et les biches. Seigneur, esclave +cher-achet, dirent les trente Saraeviens, voici un cerf et une biche +qui brament. Mais le jeune Groutza leur rpondit: Fous que vous +tes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivo, +et moi je suis Groutza l'adolescent. Puis il frappe de l'trier son +cheval blanc, qui s'lance sur la plaine unie. Les jeunes Saraeviens +restrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais, +en s'criant: Arrte, infme! tu n'chapperas point, et je ne te +laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey, +il tire son sabre forg. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais +Groutza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein +d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein, +le frappa sur l'paule droite et le coupa en deux jusqu' la selle de +guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier +jusqu' la terre noire; et mme dans la terre il pntra un peu. En ce +moment parut Starina Novak: Bravo, cria-t-il, jeune Groutza! Lorsque +j'avais ton ge, c'est ainsi que je frappais. Hussein reste sur la +place, agitant les pieds; Groutza s'loigne en chantant et va rejoindre +Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son pre; puis +il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il +s'enfonce dans la verte montagne. + + +IV + +STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVO. + +Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est +son frre Radivo, avec Radivo le jeune Groutza, et avec Groutza le +brave Tatomir et trente autres hadouks. Aprs que les hadouks furent +rassasis, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme +parla le brave Radivo: coute, mon frre Novak! je vais, frre, +te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les +aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre +les marchands qui vont sur la mer. Quand il eut dit, il s'lana sur +ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par +del la noire montagne, suivi des trente hadouks, tandis que Novak reste +sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils. + +Mais si tu voyais le brave Radivo! Comme il arrivait un carrefour +de la route, une fcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec +Mhmed le Maure, accompagn de trente braves. Le Turc conduisait trois +charges d'or: or, quand il aperut les hadouks, il donna, par un cri, +le signal ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'lancrent +sur les hadouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent +les trente ttes, saisirent Radivo vivant, lui lirent les mains +derrire le dos, et l'emmenrent, lui chantant, par la montagne. Voici +ce qu'allait chantant le brave Radivo: Dieu t'anantisse, montagne du +Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est pass une +bande de pigeons, avec un corbeau en tte; ils ont emmen un cygne blanc, +et sous leurs ailes ils portent de l'or. + +Ainsi chantait Radivo, en marchant. Le jeune Groutza l'entendit, et dit + Starina Novak: Pre, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et +parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon +oncle Radivo. Ou bien mon oncle a enlev du butin, ou bien il lui est +arriv malheur; mais allons son secours. Puis il saisit son lger +mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir + sa suite et Novak venant derrire eux. + +Quand ils arrivrent au large chemin, Novak se plaa aux aguets sur le +bord, ses deux jeunes fils ses cts. Mais quel bruit vient de la +montagne? On aperoit trente braves, chacun portant sur l'paule une +lance, et au bout de la lance une tte de hadouk: en avant, marche +Mhmed le Maure, menant Radivo li, et conduisant trois charges d'or. +Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu' ce qu'il tombe +dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal + ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Mhmed en pleine +ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est dj plus, il tombe +sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui +tranche la tte, aprs quoi, courant au brave Radivo, il coupe le lien +qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clment, +gloire toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les +dispersrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un l'autre; ceux +que poussait le brave Radivo, le jeune Tatomir les attendait au passage; +ceux qui fuyaient devant Tatomir, Groutza l'enfant les attendait; et ceux +qui avaient chapp Groutza, c'tait Novak qui les recevait. Ils +turent les trente braves, dpouillrent les Turcs, prirent les trois +charges, puis se mirent boire le vin dor. Mais voici ce que dit +Starina Novak: Brave Radivo, mon frre, ce que je te demande, dis-le +moi franchement: qui valait le mieux de trente hadouks ou du vieux +Starina Novak?--Starina Novak, mon frre, lui rpond le brave Radivo, +mieux valaient les trente hadouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur. + +Malheur tout hros qui n'coute point un plus g que lui! + + +V + +GROUTZA ET LE MAURE. + +Novak est boire du vin avec Radivo, dans la montagne, sous un vert +sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Groutza l'adolescent +fait la garde. Et Novak dit son frre: Radivo, toi qui es n du +mme pre que moi, nous avons purg le pays de tous les oppresseurs, +il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins la rencontre des +noces, enlve les fiances dans leurs atours, et aprs en avoir joui +pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frre? Si +nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revtions +le jeune Groutza d'un costume (de marie), en le ceignant d'un sabre +par-dessous son voile; puis, si nous passions cheval par le chemin, +devant la maison du noir Maure, pour essayer si Groutza ne pourrait +tromper ce dbauch, le tromper et le tuer. + +Cela plut fort Radivo. On rassembla, comme pour une noce, des gens +de distinction, on couvrit le jeune Groutza d'un voile (de marie), et, +sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le +chemin, passrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y tait +pas, il tait la mhana, boire du vin, tandis que sa soeur gardait +la maison. Or, sa soeur courut la mhana: Noir Maure, mon frre, +dit-elle, depuis que tu as bti ta demeure au bord de la route, il n'est +point pass ici de noce plus magnifique, ni de fiance plus belle, que le +cortge d'invits et la fille qui viennent de passer. + +A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'lana +sur son cheval nu, et se mit la poursuite du cortge. Ds qu'il +l'atteignit, arrtant le cheval qui portait la fiance, il toucha +celle-ci la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure +lui dit: Maudite soit ta mre, jeune fille! T'a-t-elle marie si jeune, +que tu n'as pas mme de seins? Comme Groutza lui rpondait: C'est +une trange mre qui m'a accorde! jamais elle n'a mari mieux ses +enfants, Novak Debelitch lui crie: Frappe donc, Groutza, ou que ta +main se sche! De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la +tte du Maure. Puis le cortge s'en va chevauchant par le chemin, tandis +que Novak Debelitch chante ainsi: Jeunes cavaliers qui n'tes pas +maris, prenez femme maintenant o vous voudrez; ne redoutez plus le noir +Maure, car il a pri en ce jour, et c'est Groutza Novakovitch qui l'a +tu. + + +VI + +GROUTZA ET LE PACHA DE ZAGORI. + +Le pacha de Zagori crit une lettre, et il l'expdie vers la plaine +de Grahovo (pour tre remise) aux mains du knze Miloutine: Miloutine, +knze de Grahovo (lui dit-il), prpare-moi un logement splendide, fais +nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente +jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi, +fais dcorer la blanche tour, et que l soit ta chre fille, ta chre +fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reoive les caresses du pacha de +Zagori. + +La lettre va de main en main jusqu' ce qu'elle arrive la plaine +de Grahovo, aux mains du knze Miloutine. En la lisant, les larmes lui +tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement: +O mon pre, knze Miloutine, d'o vient cette lettre, que le feu +consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si +triste t'apporte-t-elle?--Ma fille, belle Ikonia, rpond le knze, la +lettre vient de la plaine de Zagori, du pacha maudit. Le pacha veut venir +loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles +pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour, +afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voil pourquoi je gmis et +verse des pleurs. Mais la belle Ikonia lui dit: O mon pre, knze +Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et prparer un souper +splendide; ne t'inquite point des jeunes filles, je me trouverai trente +compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour. + +Ikonia ayant instruit son pre, elle prit une critoire et du papier, +et elle crivit sur son genou cette lettre son pobratime, Groutza +Novakovitch: Aussitt que ces fins caractres te parviendront, frre, +choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme +des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre +blanche maison. Et la lettre crite, elle l'envoie en hte +Groutza. Aussitt qu'il l'a reue, le hadouk fait un appel dans +sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des +vierges, puis il prend son fusil lger, se met tout droit en marche vers +la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knze +Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au +visage, ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant +dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de +fille, dont elle revt les trente hadouks; aprs quoi elle les conduit +dans les trente chambres. Frres, vous tous mes compagnons, leur dit +alors le jeune Groutza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis, +quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et +la main, dtachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et +l'eau-de-vie. Mais coutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche +tour, c'est que j'aurai tu le pacha; que chacun de vous, alors, tue son +homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha. + +La belle Ilionia les emmne et les distribue dans les trente chambres. +Puis elle revient la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en +revt Groutza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brode +d'or, aux jambes des pantalons et aux paules trois tuniques, sur +lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois +colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des +gutres et des babouches, les gutres chamarres d'or et les babouches +d'argent massif; et, pour complter ce costume, elle lui couvre la tte +d'une riche coiffure; puis, se mettant le considrer, elle lui dit: +Tu es beau, mon frre! plus beau que moi, qui suis une fille. Comme +ils parlaient ainsi, on entend rsonner le pav de marbre: c'est le pacha +de Zagori qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la +dpense, tandis que Groutza reste dans la blanche tour, attendant le +pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le +knze Miloutine, portant une lanterne; derrire lui viennent ses trente +braves. Groutza Novakovitch va leur rencontre, et baise la main et +l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit + Miloutine: Retire-toi, knze, avec mes braves, et fais-leur servir un +souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger. + +Alors le knze retourna sur ses pas, et ayant distribu les trente braves +dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu +avais vu le pacha! il commena ter ses riches habits et Groutza + placer les coussins; puis quand le pacha se ft mis l'aise, il se +laissa tomber sur la couche, en disant Groutza Novakovitch: Viens +ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras +la femme d'un pacha. Groutza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu +avais vu le pacha! Aussitt il se mit lutiner Groutza, lui passer +la main sous les bras; mais le hadouk n'y tait pas fait; le voil qui +saute sur ses pieds lgers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche, +et commence lui dire voix basse: Arrte, dbauch, pacha de +Zagori! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Groutza Novakovitch! +Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court la +fentre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal +ses compagnons. A peine les hadouks l'eurent-ils entendu, que saisissant +leurs sabres tranchants ils en turent les trente braves, leur prirent +ce qu'ils avaient de prcieux et coururent trouver leur chef pour voir ce +qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tu, et il tait assis buvant +du vin que lui servait la belle Ikonia. + +Arrivs l, les hadouks trent leurs vtements de fille et remirent +leurs habits, puis s'assirent une table servie et mangrent un souper +splendide. + +Mais voici venir le knze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet + matre Groutza: Prends, mon fils, il y en a moiti pour toi et +moiti pour tes compagnons, vous qui m'avez assist dans l'extrmit +o j'tais. Aprs lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises, +dont elle fait prsent aux trente hadouks; pour Groutza son frre, +elle lui donne des habits[10] dors et une aigrette toute d'or. Ensuite, +elle les congdie et les renvoie vers son pre d'affection, Starina +Novak, pour lequel elle avait prpar un cadeau de cent ducats, envoyant +en outre son oncle Radivo le sabre de son pre: Voici, frre, +dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assiste dans cette calamit. +Ensuite elle change avec Groutza un baiser au visage; Groutza part +vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour. + + +VII + +LE MARIAGE DE GROUTZA NOVAKOVITCH. + +Starina Novak est boire du vin; avec lui est le brave Radivo, et +entre eux le brave Tatomir, et c'est Groutza Novakovitch qui les sert: en +prsentant le verre chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce +fut le tour de son pre, il versa tellement pleins bords que le vin se +rpandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak +lui demanda: Groutza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon +verre de faon en faire dborder le vin sur la soie et le velours? +dis-moi, mon fils, quel chagrin tu prouves et quelle peine je t'ai +cause?--Mon pre, rpondit alors Groutza, grand est mon chagrin: tu +as mari tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as +point voulu me donner de femme, ft-elle fille ou ft-elle veuve; voil +aujourd'hui ce qui fait mon affliction. + +Et Starina Novak reprit: Maudite soit l'heure o j'ai voulu te marier, +mon fils! Voil aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et +pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; o je trouvais +pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et o il y avait +un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Groutza +Novakovitch, o j'ai trouv pour toi une fille et pour moi un ami: c'est +chez le roi de Pladin, la blanche cit. Mais que sert que ce soit une +fille accomplie! Un serpent l'avait demande, ce serpent venimeux de +Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, coute-moi, mon enfant; te +tes beaux vtements et habille-toi la bulgare; prends sur ton paule +une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son +cortge de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs, +ses compagnons de mtier, portant de la soie et du velours, et ayant des +deux cts des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du +butin pour les hadouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur +l'paule des btons et la ceinture des pes, alors il y aura de la +besogne pour les hadouks. + +Groutza n'a pas plus tt ou ce discours, qu'il dpouille la soie et +le velours, se revt d'habits bulgares, prend sur son paule une pioche +pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. L, +ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent +sur l'paule des btons et la ceinture des pes, mais des Grecs +et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de mtier, vtus de +velours et de soie, avec des poches aux deux cts, des poches pleines de +jaunes ducats. Groutza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire +Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-mme runit un +cortge de noces tout compos de hadouks de la montagne....., et part +pour le dfil de Klioura, l o doit passer Manuel le Grec. + +Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortge. Lui-mme en tte +il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse +qu'il lance en l'air et reoit dans sa main droite, et d'une voix claire +voici ce qu'il chante: Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage, +de combien de sang avez-vous t baigns! Que de mres vous avez +dsoles, que de soeurs vous avez mises en deuil, que de veuves +renvoyes dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui dsoler ma mre? +Allez-vous mettre ma soeur en deuil et livrer mon accorde Groutza, +le fils de Novak? Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les hadouks le +voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur got. Le +Grec passe, allant chercher l'accorde, et eux demeurent dans la montagne. + +Huit jours environ s'coulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce +et emmenant la fille. Il descend dans le dfil de Klioura, le premier +en tte de sa troupe, mont sur un cheval noir aux longs poils, les +jambes croises sur sa monture, et au son d'une _tamboura_ dont il +s'accompagne, d'une voix claire il chante: Monts du Mlav et des Balkans! +Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas t +baigns! Que de mres vous avez dsoles, que de soeurs vous avez +mises en deuil, et que de veuves renvoyes dans leur famille! Et encore +si c'tait quelqu'un (qui et vers le sang), mais ce n'est personne, +ce n'est que Novak et Radivo. Allez-vous aujourd'hui dsoler ma mre? +Allez-vous mettre ma soeur en deuil, et livrer mon accorde Groutza, +le fils de Novak? Ainsi va chantant Manuel. Les hadouks le regardent de +la montagne, le regardent et cela n'est point de leur got. + +Alors Starina Novak leur dit: coutez, mes compagnons! que chacun de +vous (se choisisse et) attaque un adversaire..... La troupe tout entire +obit Novak, et s'lance sur le cortge. Boro abat le parrain, +et le _stari svat_ abat le _stari svat_; Radivo tue le paranymphe, puis +saisit la belle jeune fille, et l'entrane dans la verte fort; Novak tue +le chef de famille, et les _svats_ poursuivent les _svats_. Manuel le Grec +demeure seul; vers lui s'avance Groutza Novakovitch, un sabre nu la +main, et il dfie Manuel: Arrte, dbauch, qui est cette belle +fille que tu emmnes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons + qui elle est. L-dessus, le Grec carte les jambes (qu'il avait +croises) sur son cheval, et se dresse sur les triers d'or; puis, jetant +la tamboura, il saisit de la main droite son pe, de la gauche les +rnes du cheval, et dit au hadouk: Approche, Groutza, approche, que +nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conqurir +la jeune fille par l'pe. Groutza se prcipite, et lui porte +l'paule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et +le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce +que voyant Manuel, il brandit sa tranchante pe: Arrte, dbauch, +Groutza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le hadouk! +tu vas voir une pe tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des +hadouks! Puis il le touche peine de son pe, et pourtant lui fait +une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman +de drap. Mais le hadouk a des pieds lgers, qui l'emportent vers la +montagne, et dans la verte fort il s'enfonce en criant pleine voix: +O es-tu, frre, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat! + +Le brave Tatomir se prcipite, un sabre nu la main: Arrte, +dbauch, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Groutza, mais +attends le brave Tatomir!...[A] + +[Note A: Tatomir, et, aprs lui, Radivo, qu'il a appel son secours, +et qui est lui-mme remplac par Starina Novak, prouvent le mme sort +que Groutza. Je m'abstiens de traduire ces deux scnes, identiques la +prcdente, et, en partie, celle qui suit.] + +Mais voici venir Starina Novak, couvert d'tranges vtements; il a pour +pelisse une peau d'ours, sur la tte, un bonnet de peau de loup, et au +bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent deux coupes de vin, +ses sourcils une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forg: +Arrte, s'crie-t-il, dbauch de Manuel! Il est facile de combattre +avec un enfant, mais attends Starina Novak.--Approche, rpond le Grec, ce +n'est pas toi qui me feras fuir du dfil de Klioura. J'ai vu des ours +vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me +fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume +d'aigle? + +[Note A: Plume de _cygne_ est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car +plus loin, au vers 276, elle est remplace, avec bien plus de raison, par +une plume d'_aigle_.] + +Starina Novak s'lance, et lui porte l'paule un coup de sabre; le +Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend +en deux, coupe la main Manuel, et se brise en clats. La rage saisit le +Grec, il prend son pe de la main gauche, et s'lance la poursuite +de Starina. Dieu clment, la grande merveille! S'il et t donn +quelqu'un d'tre l, et de voir comment il arrachait la grise pelisse +d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la +fuite, il court par la fort verte, rien qu'un moment, deux heures +pleines, et il crie plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles +de la fort tombrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa +soeur d'alliance, la Vila: Dieu t'anantisse, Vila ma soeur! ne m'as-tu +pas donn devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu +serais l pour me tirer du pril? + +Or, voici la Vila qui vient la rencontre de Novak: Starina, mon +frre en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en +fuite?--Vila, ma soeur fidle, je ne poursuis point, mais je suis forc +de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.--Retourne sur tes pas, mon frre +en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je +jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu +pourras donner la mort au hros aveugl. + +Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprs de +Manuel, puis s'arrte l'cart dans la verte fort. La Vila cependant +prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les +mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fascin les yeux, +elle appelle le hadouk: Starina Novak, mon frre, maintenant frappe +le hros aveugl. Mais Novak tait saisi d'pouvante; il n'ose point +s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et +le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe, +et Novak s'lance, lui coupe la tte, et s'enfonce dans la fort, +cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous +rassembls, ils se partagrent les beaux cadeaux de noce, et bandrent +leurs profondes blessures. + + +VIII + +TRAHISON DE LA FEMME DE GROUTZA. + +Groutza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus +d'Andrinople, et sous la tente il se met boire du vin, que lui sert le +petit tienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or +sur de la soie clatante; puis Groutza Novakovitch dit Maxime: Mon +pouse fidle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher +un peu et dormir. Il s'tend pour faire un somme, et Maxime reste +broder devant la tente. + +Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit tienne dit Maxime: +coute, ma mre, voil trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller +veiller mon pre.--Mon fils, rpond la jeune femme, ce ne sont point +des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une ranon ton +pre. L'enfant cependant n'obit pas, et il va pour rveiller +Groutza: Maxime court aprs lui, elle le rattrape l'entre de +la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frapp, +l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de +la bouche, et quatre autres sont branles. + +L-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: Dieu t'assiste, +jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'pouse? de quel hros? quel est +le brave qui t'a pare?--Je suis, jeunes Turcs, la femme de Groutza +Novakovitch, le brave qui m'a pare est Groutza. Et les trois jeunes +Turcs de dire: Livre-nous Groutza Novakovitch; avec lui tu portes de la +soie clatante, chez nous tu te promneras dans la soie, et tu porteras +de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec +les autres te divertir la campagne chaque vendredi. Deux des Turcs +descendaient de cheval, quand le troisime leur cria: Que faites-vous, +malheur votre mre! Vous n'avez jamais vu Groutza, et vous voulez +vous battre avec lui! Pour moi je connais Groutza Novakovitch; il n'avait +que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il tait assis, +comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne +s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant +l'argent. Mais l'enfant avait un coeur vaillant, un coeur vaillant et +libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'lana +ma poursuite dans la fort, moi cheval, Groutza pied; et sans +les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevrent de dessus sa tte son +bonnet, en vrit il m'et atteint. Mais pendant qu'il reprenait son +_katpak_ et le remettait, j'eus le temps de m'loigner. Groutza alors +lana sa masse ainsi qu'on lance un bton, pour me frapper sur mon +cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et +si faiblement l'et-il touch, l'arbre fut dracin et ses branches +jonchrent la terre. + +Les Turcs n'osrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme, +n'et li les mains de Groutza, et autour du cou ne lui et attach +une chane forme de trente anneaux et pesant quarante _okas_; alors les +Turcs sur lui se prcipitrent. Groutza fit un bond, emportant sur +lui les trois Turcs, et en quatrime Maxime sa femme, et il allait +se dprendre des Turcs, mais il songea au petit tienne: Dieu tout +puissant ait piti de moi! pensa-t-il; les Turcs emmneront mon enfant +en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon me +pcheresse? et il se rendit pour l'enfant. + +Quand les Turcs furent matres de Groutza, ils donnrent sa femme un +cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient, +le petit tienne dit en gmissant: Beau papa, Groutza Novakovitch, +les pieds d'tienne ne sont pas forts; dj je ne puis plus suivre les +chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils +me frappent de leurs fouets sur les yeux. Groutza verse des larmes: +tienne, mon cher enfant, rpond-il, que peut pour toi ton pre? il +a les mains lies. Va prier ta mre de te prendre sur son cheval. +L'enfant commence la prier: Maxime, ma chre mre, prends-moi sur +ton bon cheval, les pieds d'tienne ne sont pas forts, et je ne puis plus +marcher avec les chevaux. Mais l'infme lui lance un coup de fouet: +Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je +ne vous aurais pas livrs aux Turcs. + +Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressrent deux tentes +de soie, l'une pour Groutza et tienne, l'autre pour Maxime, la +jeune femme. Deux d'entre eux s'en allrent la ville, pendant que le +troisime restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha: +Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle +capture, et cette capture c'est Groutza Novakovitch, avec tienne son +fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beaut, que nulle +autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad. Et le pacha +de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: Voici, mes +enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous +m'amnerez vos captifs, vous aurez une rcompense, l'un un agalouk, +l'autre un _spahilouk_. Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en +allrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucr, mais ils n'en +purent trouver que chez une tavernire, nomme Mara, qui tait la +soeur adoptive de Groutza: Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous +de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est +Groutza Novakovitch, avec son petit tienne, et Maxime sa femme. Quelle +beaut c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle +est richement habille. + +En les entendant, Mara la tavernire verse des larmes, qu'elle drobe aux +Turcs l'aide de sa manche: Malheur (pense-t-elle) toi, Groutza, +mon frre en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois +tu me dlivras de la servitude, et dans la servitude te voici +tomb! Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moiti +_bendjelouk_[13], leur prparant un lourd sommeil, pendant lequel +Groutza put se dgager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en +allrent, emportant l'hydromel sucr. + +Arrivs la tente, ils se mirent boire, Maxime leur servant +l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui prsentait la coupe, lui donnait +un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrrent, s'enivrrent +comme la terre noire, et tombrent dans un sommeil semblable la mort. +La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-mme: Si je me couche +avec deux seulement, je causerai du dpit au troisime, et quand +elle et bien rflchi, elle croisa les bords de son vtement et ses +blanches mains, et s'tendit (de manire) toucher la tte des trois +Turcs. + +Quand ce fut vers le minuit, le petit tienne se mit pleurer. Hlas! +pre, dit-il, j'ai bien faim.--tienne, mon cher enfant, lui rpond +Groutza, que peut faire pour toi ton pre? on lui a li les mains; va +dans la tente de ta mre, drobe-lui un couteau, et reviens couper les +cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai manger. Or, l'enfant +tait de race de hadouk, et il avait le coeur vaillant et libre: il va +auprs de sa mre dans la tente, et lui drobe un couteau; mais le voici +dans un grand embarras; le couteau tait pesant et l'enfant bien faible; + peine s'il put le traner jusqu' son pre, des deux mains peine +le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les +tranchant, pntre dans la main droite de Groutza. L'enfant gmit +comme un serpent venimeux: Ah! pre, je t'ai coup la main!--Ne crains +rien, tienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton +pre que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort. + +Quand Groutza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le +signe de la croix sacre, et pronona le nom de saint Nicolas, le nom +de Pques et du Saint vangile, puis prenant son sabre, il entra dans la +tente o taient les Turcs, carta de dessus eux l couverture de soie, +et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture, +de trois en faisant six. Puis il courut Andrinople, chez sa soeur Mara, +la tavernire, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc +et de la viande grasse de blier, il s'assit sous la tente de soie, et +quand il et mang ainsi avec tienne, il se mit chanter d'une voix +claire et haute. Maxime s'veilla, et voulut rveiller les trois Turcs: +Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mre! Voici Groutza qui +chante, tout li qu'il est. Mais quand elle et cart la +couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout +rflchir: Dieu clment! que faire et que devenir? Malheureuse, si je +veux fuir, les chevaux mme n'chappent pas Groutza, bien moins une +femme! Croisant les bords de ses vtements et ses blanches mains, elle +va d'elle-mme trouver Groutza, franchit la portire de la tente, +et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: Mon seigneur +Groutza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jet un +sortilge. Mais Groutza lui rplique: Maxime, crature perfide, +vivants les Turcs t'avaient ensorcele, et morts ils t'ont renvoye vers +moi. Puis il lve la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne, +jusqu'au lieu o il avait camp, et dresse de nouveau la tente; aprs +quoi il dit Maxime: Crature perfide, lequel aimes-tu le mieux +de m'clairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?--Seigneur, +lui rpondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de +souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'clairer, quand mme +je ne devrais point dormir[14]. Alors Groutza se lve et la saisit +par les cheveux, il la dpouille de ses habits de soie et de velours, +et aprs lui avoir enlev le mouchoir qui lui couvrait la tte, et +le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise, +il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis +l'enveloppant de coton dlicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte, +l'enterre jusqu' la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il +s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'claire d'une triste +lumire. + +Quand elle fut brle jusqu' ses yeux noirs, Maxime commena dire: +Mon seigneur Groutza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux +blonds, qu'a si souvent presss ta main, comment ne regrettes-tu pas +mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baiss. Lorsqu'elle fut +brle jusqu' son blanc visage, elle dit encore: Groutza, mon +seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas +regret de mon blanc visage, car il n'a point son gal, et ton pre, +pris pour lui d'admiration, t'a fait riche. Groutza alors lui +rpond: Maxime, crature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que, +ton visage n'a point d'gal, et que dans son admiration, mon pre m'a +richement dot, mais j'aime mieux qu'il soit consum par le feu que s'il +me livrait aux Turcs. Quand elle fut brle jusqu' ses seins blancs, +le petit tienne fondit en pleurs: Beau papa, voil les seins de ma +mre brls, les seins qui m'ont nourri, pre, et qui ont fait que +je marche. En voyant pleurer le petit tienne, Groutza Novakovitch +s'mut de piti, et les larmes lui coulrent des yeux; il teignit ce +qui n'tait point encore consum, et soigneusement l'inhuma. + + +IX + +THADE DE SGNE. + +Extrait. + +L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'toile du matin montr son +visage, quand les portes de Sgne s'ouvrirent, et il en sortit une petite +troupe de trente-quatre compagnons (hadouks), qui commencrent gravir +la montagne. + + * * * * * + +Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramne un blier de neuf ans, +et un fort bouc de sept ans. Thade de Sgne les corche vifs tous +les deux, puis les lche parmi les branches des sapins. Au contact des +branches le bouc commence crier, tandis que le blier reste muet, ne +pousse pas une plainte. O Thade, chef de notre troupe, dit alors Iovan +de Kotar, pourquoi lcher des animaux corchs? et Thade de Sgne +lui rpond: Voyez-vous, mes chers frres, quels tourments endurent ces +animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs, +quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le +fasse en silence, frres, comme ce blier corch dans la fort; celui +qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu; +qu'il s'en retourne Sgne sur la frontire. + + +X + +LA FEMME DU HADOUK VOUKOAR. + +Extrait. + +Voukoar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui +l'emmne sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un +cachot. Au bout de ce temps, le hadouk, dsesprant d'tre rendu +la libert, crit sa jeune femme pour l'engager se remarier. Mais +celle-ci clate de rire cette invitation, et aprs s'tre fait +couper les cheveux, et s'tre revtue de somptueux habits d'homme et d'un +splendide quipement de guerre, elle se rend Oudbigna, chez le Turc. +Elle se prsente lui, la menace la bouche, comme un messager +imprial charg de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan. +Alil Botchitch (c'est le nom du Turc), frapp de terreur, la reoit, +l'hberge et remplit mme son gard des offices serviles. + +Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes, +et montant son grand cheval, elle se rendit la porte du cachot. L +elle trouve le gelier, auquel elle fait sauter la tte, puis frappant +la porte de sa masse: Sors, s'crie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a +envoy pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil. + +Les tourments avaient abattu le hadouk, il tait rsign perdre sa +tte, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse, +le frappe deux trois fois, afin de ne pas veiller les soupons des +Turcs, puis elle appelle Alil Botchitch: Amne, dit-elle, un cheval au +hadouk, et pour toi trouves-en un aussi. Le Turc rentre dans sa blanche +maison, et en ramne un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre +forg, et une bourse de cinq cents ducats: Voil pour toi, messager +imprial, ne me conduis pas devant le tzar. Sans tarder alors, la +jeune femme jette le hadouk sur le cheval, puis s'lance travers la +campagne. + +Quand ils furent dans la verte fort, ils arrivrent un carrefour, +d'o partaient deux chemins, l'un allant Stambol, l'autre vers le +littoral uni. L, dit la belle jeune femme: Allons, regarde, connais-tu +ces armes? Quand le hadouk les eut considres: Je les connais, +dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'o te sont-elles venues?--C'est ta +femme qui me les a apportes, je l'ai prise pour ma fidle pouse. +Lorsque le hadouk Voukoar entendit ces paroles, le fivre le prit; +mais la belle jeune femme lui dit: N'aie point de crainte, mon cher +seigneur, je suis ta fidle pouse, mais pardonne-moi ces coups de masse, +j'ai ainsi veng bien des coups de pied[A]. + +[Note A: Ceux qu'elle avait reus de son mari.] + + +XI + +LE VIEUX VOUADIN. + +Une fille maudissait ses yeux: Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point +voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs +de Livo ramenant des hadouks de la montagne: Vouadin avec ses deux +fils... + +Quand ils furent prs de Livo, et qu'ils l'aperurent, la ville +maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouadin: Mes fils, +mes faucons, voyez-vous le maudit Livo, et la tour qui y blanchit! c'est +l qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras, +et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un +coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur hroque; ne trahissez pas +un seul de vos compagnons, ni les recleurs chez qui nous avons hivern, +hivern, et laiss nos richesses; ne trahissez point les jeunes +tavernires, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en +cachette. + +Lorsqu'ils arrivrent Livo, la ville de plaine, les Turcs les mirent +en prison, et trois jours les y laissrent, dlibrant sur les supplices +qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le +vieux Vouadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait +lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: Rvle-nous, +dbauch, vieux Vouadin, rvle-nous le reste de ta bande, et les +recleurs que vous avez visits, chez qui vous avez hivern, hivern +et laiss vos richesses, dis-nous les jeunes tavernires, chez qui vous +buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette. + +Mais le vieux Vouadin leur rpond: Ne raillez point, Turcs de Livo; +ce que je n'ai point confess pour mes pieds rapides, qui savaient +chapper aux chevaux, ce que je n'ai point confess pour mes mains +vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je +ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient mal, en me +faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins +par o passaient les Turcs et les marchands. + + +XII + +LE PETIT RADOTZA. + +Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre +qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les cueils, ou les Vilas qui +se battent dans la montagne?--Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la +terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les cueils ou +les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent +Zadar, o l'aga Bkir-Aga fait rjouissance, pour avoir pris le +petit Radotza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, o sont +vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit +ses compagnons: Ne craignez point, mes chers frres; peut-tre Dieu +enverra-t-il quelque brave pour nous dlivrer. Mais quand Radotza +entra parmi eux, tous d'une commune voix clatrent en sanglots et en +imprcations contre Radotza: Radotza, sois-tu livr aux supplices! +C'est en toi que nous esprions, de toi que nous attendions notre +dlivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant +nous tirera d'ici? Mais le petit Radotza leur rpond: Ne craignez +point, mes chers frres, mais demain, ds l'aube, appelez l'aga +Bkir, et dites-lui que Rad est mort: peut-tre ordonnera-t-il qu'on +m'enterre. + +Quand le jour et paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers +s'crirent: Dieu t'anantisse, aga Bkir-Aga, pour nous avoir amen +Radotza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expir cette nuit au +milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur? On ouvrit les portes +de la prison, et on emporta Radotza: Emportez-le, dit l'aga aux +prisonniers, et l'enterrez. Mais sa femme commena dire: Par Dieu, +Radotza n'est pas mort, il ne feint que de l'tre[15], allumez-lui du +feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand. Mais +Radotza avait un coeur hroque, il ne remua ni ne fit un mouvement. +Et la femme de l'aga reprit: Rad n'est point mort, il ne feint que de +l'tre, prenez un serpent tal au soleil, et mettez-le dans le sein de +Radotza; peut-tre aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand. On prit +un serpent chauff par le soleil, et on le mit dans le sein de Rad; +mais il avait un coeur hroque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme +de l'aga dit encore: Rad n'est point mort, il ne feint que de l'tre, +prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-tre qu'il +remuera, le brigand. Et on prit vingt clous, et on les lui enfona sous +les ongles, mais l encore Rad montra un coeur ferme, il ne bougea, ni +n'exhala un soupir. Pour la quatrime fois, la femme de l'aga dit: Rad +n'est point mort, que les filles forment un _kolo_[16], et en tte +la belle Hakouna, peut-tre lui sourira-t-il. Les filles se +rassemblrent en ronde, ayant leur tte la belle Hakouna: autour de +Rad elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et +comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus +grande et la plus belle, c'est sa beaut qui anime le kolo, que par sa +taille elle domine, le collier suspendu son col rsonne, et on entend +le frmissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit +Radotza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa +moustache; ce que voyant la jeune Hakouna, elle prit un mouchoir de soie, +qu'elle jeta sur le visage de Rad, afin que les autres filles ne vissent +rien, puis elle dit son pre: Mon pauvre pre, ne souille point ton +me d'un pch, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre. Mais +la femme de l'aga s'crie: N'allez point l'enterrer, le brigand, mais +jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de +hadouk. L'aga le prit et le lana dans la mer profonde. + +Mais Rad tait un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin la nage, +puis sortit sur le rivage de la mer, en s'criant: Allons mes dents +blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles. Et +s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaa +ensuite dans son sein. Rad pourtant ne voulait pas se tenir tranquille: +quand la sombre nuit fut arrive, il prit le chemin de la maison de +Bkir-Aga, et s'arrta un instant devant la fentre. En ce moment l'aga +tait table, soupant, et il disait sa femme: Ma dame, ma fidle +pouse, voil neuf ans que Rad s'est fait hadouk, et que je ne +pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radotza. Grce Dieu, +il n'est plus l, et je m'en suis dfait: demain je veux pendre ces vingt +autres, ds que le jour paratra. + +Or Rad entendait et voyait; il se prcipite dans la chambre, saisit +par le col l'aga encore table, et lui fait voler la tte de dessus les +paules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les +clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait +peine enfonc la moiti, qu'elle expira, la chienne: C'est pour que tu +saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous. Puis, prenant +la jeune Hakouna: Hakouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs +de la prison, que je dlivre les vingt prisonniers. Hakouna trouva +les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore: +Hakouna, ma chre me, trouve-moi les clefs de la dpense, que +je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage +faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin. Elle lui ouvrit le +coffre aux talaris: Mon cher coeur, lui dit Rad, que ferai-je de ces +fers cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre. Elle +ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe; +puis prenant la jeune Hakouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la +conduisit dans une blanche glise, et, d'Hakouna en ayant fait Angelia, +il la prit pour sa fidle pouse. + + +XIII + +RAD DE SOKOL ET ACHIN-BEY. + +(_L'hivernage des hadouks_.) + +Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins: +l'un tait Rad de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et +le troisime, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs +quatre-vingt-dix compagnons. + +Quand de vin vermeil ils se furent rassasis, Rad de Sokol commena + dire: coutez-moi, mes amis; l't se passe, et le triste hiver +arrive, les feuilles sont tombes, et il ne reste que la fort (nue), +mais par la fort on ne peut plus aller; o chacun de nous passera-t-il +l'hiver? chez quel ami dvou? Paul de Sirmie lui rpond: Ami Rad +de Sokol, je passerai l'hiver Ioug, la blanche cit, chez mon ami +Drachko, le capitaine. Chez lui dj j'ai sjourn durant sept hivers, +et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons. +Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: Pour moi, j'hivernerai chez +mon pre, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes +trente compagnons; mais toi, frre, Rad de Sokol, o veux-tu hiverner, +as-tu quelqu'un de ta parent? Rad leur rplique: coutez-moi, mes +amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin +de Sokol; chez lui, frres, j'ai pass neuf hivers en neuf annes, et +celui-ci sera le dixime. Mais coutez-moi, frres. Quand le triste +hiver sera pass, l'hiver pass et le jour de saint George venu, que la +fort se sera revtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que +l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on +entendra les loups dans la montagne, alors, frres, il sera temps de nous +runir, au lieu mme o nous nous sparons aujourd'hui: celui qui ce +jour l ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui +au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais +qui aprs deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frres, dans +son quartier d'hiver. Cela dit, ils se levrent, se baisrent sur leur +blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche. + +Rad vers le soir arriva Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il +secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison, +ayant sa femme ses cts, mais la Turque l'veille: Seigneur, bey +Achin-Bey, quelqu'un frappe la porte, il me semble reconnatre la main +du hadouk, du hadouk ton pobratime, Rad de Sokol. Le bey saute sur +ses pieds lgers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir +celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs +blancs visages ils se baisrent, puis s'enquirent de leur sant, et +rentrrent dans la maison. La _boula_ aussi vint la rencontre de Rad, +lui baisa la main, prit sa lgre carabine, et apporta le souper +Rad, qui tait assis sur la molle couche. + +Le hadouk commena souper, et, en soupant, boire du vin frais; +puis, quand de vin il fut rassasi, il ta sa ceinture: le voil qui en +tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux +son frre en Dieu: Voil pour toi, mon frre en Dieu, parce que tu me +nourriras cet hiver. Il jette la troisime sous l'oreiller et mettant la +main dans son _dolama_, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant +la femme du bey: Voil pour toi, ma chre belle-soeur, il y a longtemps +que je ne t'ai fait visite, ni apport de prsents. Il lui donne encore +un rseau de perles: Voil pour toi, ma chre belle-soeur, car tu me +serviras cet hiver, et laveras le linge fin. Puis il met le dolama sous +l'oreiller, et laisse ses cts deux couteaux tranchants. Le hadouk +tait puis de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey + ses cts. Mais la boula l'veille et lui dit: Seigneur bey +Achin-Bey, coute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te +reprocheront de nourrir un hadouk de la fort; donne donc la mort +ton pobratime. Le bey se laissa sduire, et prenant un des couteaux de +Rad, il en gorgea son frre en Dieu; mais il avait oubli de retirer +de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de mtal; puis il prit le +corps de Rad et le jeta au bas de la maison pour tre dvor des +aigles et des corbeaux. + +Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'coula et le +printemps vint, la fort se revtit de feuilles, et la terre noire +d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords +de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzr. Les +hadouks alors le gravirent, et arrivrent au rendez-vous: Paul de la +Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix +compagnons; mais Rad de Sokol ne parat point. Ils l'attendirent deux +semaines, puis s'en allrent de l en troupe, et prirent le chemin de +Sokol. Arrivs devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la +porte. Le bey tait dans sa blanche maison, souper avec sa femme, et +la boula lui dit: Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la +porte de la cour. + +Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son pouvante, +quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit +la fuite du ct de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et +l'arrte l'entre; puis il lui demande: Qu'est-ce donc, bey, qui +t'pouvante? nous sommes de la bande de Rad de Sokol, et nous sommes +venus pour nous runir: conduis-nous vers Rad. Mais le bey leur rpond: +Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Rad n'est plus: il est mort +en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterr alors, et distribu son +bien en aumnes aux infirmes et aux aveugles.--Si tu as dissip son bien, +rplique Sava des bords unis de la Save, o est son dolama aux plaques de +mtal, et les deux couteaux tranchants de Rad? Puis tirant un fouet +triple lanire, il commence en frapper la jeune femme du bey; vaincue +par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le +vtement et les armes. Quand les hadouks virent le dolama tout tach de +sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenrent hors de la maison, dans +la cour, au milieu de la troupe, et coups de sabre ils le taillrent et +le mirent en pices, pour venger leur frre en Dieu; puis ils pillrent +la maison du bey, et partirent en sant et en joie. + + + + +NOTES + +I. [Note 1: Cette pice est beaucoup plus ancienne que les suivantes, +et semble antrieure l'arrive des Turcs, bien que le mot mme de +hadouk paraisse driver du turc _haidoud_, brigand. Leur tablissement +dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et, +quelquefois une direction patriotique un mtier qui l, comme +ailleurs, a exist de toute ternit.] + +I. [Note 2: _Prdrag_ signifie le trs-cher, et _Nnad_, l'inespr.] + +I. [Note 3: Voyez les notes du n V, premire partie.] + +I. [Note 4: Littralement: Elle apporte devant lui un doux service, +c'est--dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de +l'eau-de-vie de prunes et le caf, alors inconnu. Ce sont les femmes et +surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont charges +de cet office.] + +I. [Note 5: C'est couvert, en effet, que les hadouks montrent toute +leur bravoure, et la manire de combattre, qui leur est commune avec les +Montengrins, est bien dcrite dans une _psima_ de ceux-ci qui date du +sicle dernier. + +..... Les Turcs brlrent bien des villages et ne firent pas peu +d'esclaves; mais une male fortune leur chut, car ils ne savent pas, eux, +se cacher l'abri d'un arbre ou derrire un rocher, comme le font les +Montengrins. Et le Bosniaque s'crie: Arrte, Montengrin, coeur de +souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une +souris dans un tronc d'arbre! Mais de derrire l'arbre un coup de fusil +part, et le Turc tombe frapp d'un ct o il ne s'y attendait +pas. (_Pivannia Tzrno-gorska_, etc., chants du Montengro et de +l'Hertzgovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.) + +En 1849, aprs la fin de la guerre de Hongrie, lorsque les dbris de +la lgion polonaise traversrent un coin de la Serbie pour se rendre +Choumla, ils arrivrent l'improviste, cheval, mais sans armes, sur +une clairire de fort, o s'exerait une milice de paysans. Fidles + leur tactique, ceux-ci eurent disparu en un clin d'oeil, et l'abri +des arbres environnants firent pleuvoir des balles sur les Polonais, qui +eurent quelque peine faire reconnatre qu'ils taient dsarms.] + +I. [Note 6: Allusion la vendette qu'il suppose devoir exister dsormais +entre les deux familles.--A part le motif du voyage du hadouk et sa fin +tragique, cette pice a beaucoup d'analogie avec une des ballades sur +Robin Hood; et le _green wood_ des _outlaws_ est bien la _zlna gora_ +des hadouks.] + +III. [Note 7: Le texte porte, en un seul mot, _Djaferbegovitza_. Au moyen +de la finale _ovitza_ ou _itza_, on forme ainsi des noms fminins, par +exemple, _konsoulovitza_, la femme du consul, la consulesse, _pachinitza_, +la femme du pacha.] + +III. [Note 8: C'est la traduction littrale du mot _dragoskoup_.] + +IV. [Note 9: Ou _vinou kief zadobich_, (quand) ils eurent trouv le +_kief_ dans le vin. Le mot turc de _kief_, rendu ici par belle humeur, +marque cet tat de batitude o l'on est plong aprs un bon dner, +ou en buvant une tasse de caf aromatique, alors qu'accroupi sur un +divan, on aspire lentement la fume de son tchibouk. Un Anglais dirait en +pareille occasion que: _He feels very comfortable_.] + +VI. [Note 10: Le mot employ ici est _bochtchalouk_, qui dsigne un +cadeau fait ordinairement aux gens de noce, et qui se compose d'une +chemise, de larges caleons ou pantalons de dessous et d'une serviette, le +tout de fine toile de coton, mle de soie, la mode turque, et de bas +de laine pais, dessins de diverses couleurs.] + +VII. [Note 11: Manuel ou Manolo. Ce personnage est le hros de plusieurs +autres chants.] + +VII. [Note 12: Au texte _stara planina_, la vieille montagne.] + +VIII. [Note 13: _Bendjelouk_, nom turc de quelque plante narcotique.] + +VIII. [Note 14: Ces expressions sont fort claires, et cependant M. Vouk +remarque que dans les chants populaires, o elles se rencontrent assez +frquemment, elles ne sont jamais comprises dans leur sens figur. Mais +c'est ici le cas de ne pas entendre demi-mot.] + +XII. [Note 15: Littralement mais il s'est rendu immobile.] + +XII. [Note 16: Le mot _kolo_, qui signifie roue, et que l'on peut par +consquent rendre fort exactement par celui de _ronde_, est le nom +gnrique des danses nationales serbes, qui s'excutent en rond, bien +que, dans quelques-unes, les deux extrmits du rond ne se touchent +point. Elles consistent en gnral dans un mouvement alternatif d'avance +et de recul, excut au moyen de pas divers, mais le plus souvent d'un +caractre monotone. Les deux sexes s'y mlent librement, les danseurs se +tenant soit par la main, soit l'aide d'un mouchoir nou autour de la +ceinture. A dfaut de cornemuse (_gad_) ou de flageolet, ils chantent +des rondes spciales, absolument comme font chez nous les enfants.] + + + + +IV + +POSIES HROQUES DIVERSES + + +I + +LA CONSTRUCTION DE SCUTARI (SKADAR). + +Trois frres btissaient une ville, trois frres, les Merniavtchvitch; +l'un tait le roi Voukachine, le second le vovode Ouglicha, et le +troisime tait Goko. La ville qu'ils construisaient tait Scutari sur +la Boana; trois ans ils y travaillrent, avec trois cents ouvriers, sans +pouvoir poser les fondations, et moins encore lever les murailles: ce que +les ouvriers avaient difi pendant le jour, la Vila venait la nuit le +renverser. + +Quand commena la quatrime anne, la Vila cria de la montagne: Ne +te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne +saurais btir les fondations, et moins encore difier les murailles, +moins de trouver deux (personnes ) noms semblables, moins de trouver +Stoa et Stoan[1], le frre et la soeur, et en les murant dans les +fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras difier la +ville. + +Quand le roi Voukachine et entendu ces paroles, il appela son serviteur +Decimir: Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as t mon serviteur +fidle, et dsormais (tu seras) mon enfant chri: attelle, mon fils, des +chevaux une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout +du monde chercher deux (personnes ) noms semblables; cherche Stoan et +Stoa, le frre et la soeur, et enlve-les, ou les achte pour de l'or, +et ramne-les Scutari sur la Boana, pour que nous les murions dans +les fondations: peut-tre celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous +difier la forteresse[A]. + +[Note A: Decimir part en effet, mais aprs un voyage de trois annes +qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilit de ses +recherches.] + +Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents +ouvriers. Le roi difie Scutari sur la Boana, le roi l'difie, la Vila +le renverse, elle ne laisse point btir les fondations, et moins encore +lever la cit, puis de la montagne elle s'crie: M'couteras-tu, +roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne +saurais btir les fondations, et moins encore lever la cit. Mais voici +que vous tes trois frres, ayant chacun une fidle pouse. Celle qui +viendra demain la Boana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la +dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez +btir les murailles. + +A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frres: coutez, mes +chers frres, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de +rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point btir les +fondations, et moins encore lever la ville. Mais nous sommes, a dit la +Vila de la montagne, trois frres, ayant chacun une fidle pouse. Celle +qui viendra demain la Boana, apporter le repas des ouvriers, murons-la +dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous difierons +la cit. Mais engageons Dieu, mes frres, notre parole solennelle, +que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard ( +dcider) laquelle viendra la Boana. Et chacun engagea Dieu sa +foi, de ne rien dire son pouse. + +La nuit cependant tomba; ils s'en retournrent leurs blanches maisons, +souprent comme il convient des seigneurs, puis allrent se coucher +chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi +Voukachine viola sa parole, et il fut le premier dire: Prends bien +garde, ma fidle pouse, de ne pas venir demain la Boana, ni +d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait +dans les fondations de la forteresse[B]. + +[Note B: Ouglicha fait la mme rvlation sa femme.] + +Le jeune Goko ne trahit point sa foi, et ne rvla point (le secret) + son pouse. Le matin venu, les trois Merniavtchvitch se levrent de +bonne heure, et s'en allrent vers la Boana, la forteresse. + +Le temps arriva de porter le dner. Or le tour tait dame la reine. +Elle alla trouver sa belle-soeur, la femme d'Ouglicha: coute +(dit-elle), je suis prise d'un mal de tte, toi, tu es bien portante, +tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dner.--La +femme d'Ouglicha lui rpondit:Dame reine, ma belle-soeur, et moi, je +suis prise d'un mal la main, tu es en sant, je ne puis me remettre, +mais adresse-toi (notre) plus jeune belle-soeur[C]. + +[Note C: Elle va en effet lui faire la mme demande.] + +coute, dame reine, rpondit la jeune femme de Goko, je serais +heureuse de t'obir, mais mon petit enfant n'est pas encore baign, et +mon linge n'est pas lav.--Va, ma belle-soeur reprit la reine, et porte +aux ouvriers leur dner; je laverai ton linge, et notre belle-soeur +baignera l'enfant. La jeune femme n'a plus rien dire, et elle part +portant le dner. + +Quand elle fut au bord de la Boana, Goko Merniavtchvitch l'aperut, +et le coeur du jeune homme se serra, il eut piti de sa chre petite +pouse, il eut piti de son enfant au berceau, qui n'tait n que +depuis un mois, et les larmes coulrent sur son visage. La svelte jeune +femme le vit (pleurer), elle s'avana jusqu' lui, d'un pas lger, et +d'une voix douce lui dit: Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes +coulent sur tes joues?--Il y a un malheur, ma chre petite femme, +j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boana; voil ce qui +m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler. Elle ne comprend point, la +jeune femme, mais elle dit son seigneur: Prie Dieu qu'il te donne la +sant, et tu fondras une autre pomme, et plus belle. + +Cependant la douleur du hros devenait plus cruelle, et il dtourna +la tte pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivrent les deux +Merniavtchvitch; les beaux-frres de la jeune femme de Goko, et +l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenrent vers la forteresse +pour l'y _emmurer_, et appelrent Rad l'architecte qui appela grands +cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant +que c'tait un jeu. L'ayant pousse pour l'enfermer dans la muraille, les +ouvriers apportrent du bois et des pierres, et maonnrent jusqu' la +hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, esprant encore +que ce n'tait qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportrent et bois +et pierre, et maonnrent jusqu' la hauteur de sa ceinture, et +alors pierre et bois commenant la serrer, elle vit le malheur qui +l'attendait, et avec un gmissement amer, pareil au sifflement d'un +serpent, elle se mit implorer ses _chers_ beaux-frres: Ne me +faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme +je suis.--Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses +beaux-frres ne la regardrent mme point. Alors surmontant la honte +et la crainte, elle supplia son mari: Ne permets pas, mon bon seigneur, +qu'ils me fassent prir, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille +mre, ma mre est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une +femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.--Ainsi elle +priait, mais de rien ne lui servit. + +Et quand elle vit que ses supplications taient inutiles, elle s'adressa + Rad l'architecte: Mon frre en Dieu, architecte Rad, laisse une +ouverture devant ma poitrine, et par l tire mes blanches mamelles, afin +qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter. Rad, qu'elle +appelle frre, accde cette prire; il lui laisse devant la poitrine +une ouverture, et tire par l les mamelles, afin, quand viendra le petit +Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortune implore encore une fois Rad: +Mon frre en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant +les yeux, afin que je puisse voir jusqu' ma blanche maison, quand on +m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.--Rad accda encore +sa prire, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pt +voir jusqu' sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au +logis on le remporterait. + +Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son +berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa +voix s'teignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle +l'allaita une anne entire. + +Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et l toujours +coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remde pour la +femme (mre) qui n'a point de lait[3]. + + +II + +DOTCHIN L'INFIRME. + +Le vovode Dotchin tombe malade Salonique, la blanche cit. Neuf ans +entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Dotchin, +on croit qu'il est trpass. + +Le bruit de cette merveille au loin se rpandit, au loin jusque dans le +pays des Maures, et vint jusqu' Ouo, le Maure; sur-le-champ il sella +son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arriv devant la +ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on +ft sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat + la manire des braves. Mais Salonique il ne reste plus de braves, +pour sortir contre lui: Il y avait Dotchin, qui est infirme; il y avait +Douka, qui a le bras malade; il y a lie, adolescent inexpriment, qui +n'a jamais vu de combat et en a encore moins livr pour son compte; et +pourtant il ft sorti, si sa mre ne l'en et empch: N'y va +point, lie, garon sans exprience, le Maure te trompera, il te +tuera, innocent que tu es, et ta mre reste seule devra se soutenir +elle-mme. + +Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus Salonique de champions +en tat de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque +maison devait fournir un mouton, une fourne de pain blanc, une charge de +vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distille, avec vingt jaunes ducats, +et une belle fille, fille ou nouvelle marie, venant peine d'tre +emmene par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le +tribut, et le tour vint la maison de Dotchin. Or Dotchin n'avait +personne avec lui, que sa fidle pouse et Ielitza, sa chre soeur. +Les pauvrettes rassemblrent le montant du tribut, mais elles n'avaient +personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans +Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misre elles se dsolaient. +Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frre, et les larmes qu'elle +versait tombant sur le visage de Dotchin, l'infirme revint lui et +se mit dire: Ma maison, que le feu te brle! voil l'eau qui te +traverse bien promptement, je ne puis mme mourir en paix.--O mon frre, +Dotchin l'infirme, rpondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau +qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta soeur (que tu +sens).--Qu'y a-t-il, ma soeur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le +pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi +broder sur ton mtier[A]? + +[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est +pass, puis elle termine ainsi;] + +Nous avons rassembl les objets du tribut, mais il n'y a personne pour +le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta soeur. +Or, coute-moi, infirme Dotchin, je ne puis tre au Maure, frre, +tant que tu vivras.--O Salonique, puisse le feu te consumer! s'cria alors +Dotchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure, +et me permettent de mourir en paix;--puis il appela sa femme. Angelia, +dit-il, ma fidle pouse, mon alezan est-il encore en vie?--Seigneur, +infirme Dotchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien +nourrir.--Angelia, ma fidle pouse, va prendre le robuste coursier, et +conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le marchal, afin qu'il le ferre +crdit; j'irai combattre le Maure, j'irai, duss-je ne point revenir. + +Sa femme aussitt lui obit; prenant le robuste coursier, elle le +conduisit chez Pierre, le marchal, et quand Pierre la vit venir, il lui +dit: Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trpass, que tu +mnes vendre son cheval?--Pierre, le marchal, rpondit Angelia, ton +pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu la sant, et (demande) +que tu lui ferres crdit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre +le Maure; son retour, il te payera.--Angelia, ma chre belle-soeur, je +ne ferre point les chevaux crdit; moins que tu ne m'abandonnes +tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de +retour, et me paye mon travail.--Angelia, la mchante et la maudite, +s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il ft +ferr, le ramne l'infirme Dotchin. Angelia, ma fidle pouse, +lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferr le cheval?--Seigneur, +infirme Dotchin, Dieu anantisse ton pobratime! il ne ferre point les +chevaux crdit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser, +en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis tre au +forgeron, Dotchin, toi vivant.--Lorsqu'il eut ou ces paroles, le +malade dit Angelia: Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma +lance de guerre;--puis appelant Ielitza: Ma chre soeur, apporte +une pice de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux ctes, +de crainte que mes os ne se dplacent et ne glissent les uns sur les +autres.--Toutes deux promptement lui obirent: sa femme selle le robuste +cheval, et apporte la lance de guerre; sa soeur apporta la toile, et elles +serrrent l'infirme Dotchin des cuisses aux ctes, et aprs lui avoir +ceint son sabre, elles amenrent le destrier de combat, hissrent sur son +dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre. + +Le bon cheval reconnat son matre, et il commence caracoler avec +vigueur; Dotchin le pousse par la _tcharchia_, et il bondissait avec +tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pav, si bien que les +marchands de Salonique disaient: Gloire Dieu l'unique! Depuis que +Dotchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a travers Salonique la +blanche cit ni mont un meilleur cheval. + +Dotchin sortit dans la vaste plaine, du ct de la tente du noir +Maure. Quand Ouo l'aperut, de peur il sauta sur ses pieds et lui +dit: Dotchin que Dieu anantisse! es-tu donc encore en vie? Viens, +camarade, que nous buvions du vin; laisse de ct noise et dispute, +je t'abandonne le tribut de Salonique.--Mais l'infirme Dotchin lui +rpondit: Avance, noir Maure, avance, dbauch, te battre la +manire des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du +vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.--Mon frre en Dieu, +vovode Dotchin, reprit le noir Maure, laisse-l noise et dispute, et +descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et +les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus +je ne reviendrai ici.--Quand l'infirme Dotchin vit que le Maure n'osait +sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la +renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente taient +trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouo voyant que +Dotchin ne voulait point le lcher, sauta sur le dos de son cheval, +sa lance de guerre la main; et tous deux, pressant leurs coursiers, +s'lancrent dans la vaste plaine.--Frappe (le premier), dbauch, +s'cria l'infirme Dotchin, frappe, que tu n'aies point te +plaindre.--Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan tait fait +la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus +lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfona moiti, l'autre +moiti tombant brise. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit +la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme +Dotchin. Dj il en touchait la porte, quand Dotchin l'atteignit, et +le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cit, +puis d'un coup de sabre lui ayant tranch la tte, il la mit sur la +pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaa dans un mouchoir +dlicat, et jeta la tte dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue, +et quand il fut la maison de son pobratime, Pierre, le marchal, il +l'appela: Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir +ferr mon cheval, l'avoir ferr crdit.--Mon pobratime, infirme +Dotchin, rpondit le marchal, je n'ai pas ferr ton cheval, j'ai +seulement un peu plaisant, et Angelia, la mchante et la maudite, s'est +enflamme comme un feu vivant, et a emmen le cheval sans qu'il ft +ferr.--Viens ici, reprit Dotchin, que je te paye ton travail.--Et +comme il sortait de sa boutique, l'infirme Dotchin brandissant son sabre, +trancha la tte au forgeron, et mettant la tte sur la pointe de son +sabre, il en arracha les yeux, les plaa dans le mouchoir et jeta la tte +sur le pav. + +Tout droit il s'en va sa blanche maison, descend de cheval la porte, +puis s'tant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du +Maure, et les jette sa chre soeur: Tiens, ma soeur, voici les yeux +du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point les baiser, ma soeur, +moi vivant.--Puis prenant les yeux du marchal et les donnant sa +femme: Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que +tu n'auras point les baiser, ma femme, moi vivant.--Cela il dit, et +rendit l'me. + + +III + +LE PARTAGE DES IAKCHITCH[5]. + +La lune gronde l'toile du matin: O as-tu t, o as-tu pass le +temps, pass le temps, ces trois jours blancs? L'toile du matin ainsi +s'excuse: J'ai t, j'ai pass le temps au-dessus de la blanche cit +de Belgrad, regarder une grande merveille. Deux frres partageaient +leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent +d'accord, et divisrent l'hritage: Dmitar a pris la Valachie, la +Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan +a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui +bordent la Save et la Serbie jusqu' la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la +partie infrieure de la cit (de Belgrad) et Nbocha, la tour qui +est sur le Danube. Bogdan a pris la partie infrieure de la cit, avec +l'glise de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les +frres se sont brouills, pour si peu de chose que ce n'est rien: +propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar rclame le cheval par droit +d'anesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne +veut cder. + +Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir, +et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais +(d'abord) il appelle sa femme Angelia:--Angelia, mon pouse fidle, +empoisonne-moi mon frre Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends +plus dans notre blanche maison.--Angelia a entendu ces paroles, et elle +demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-mme et elle +se dit: Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frre, +devant Dieu c'est un grand pch, et devant les hommes honte et opprobre; +de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a +empoisonn son beau-frre; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis +plus attendre mon mari au logis.--Elle a tout pes, elle prend une +rsolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif +qu'elle avait apporte de chez son pre. Elle l'emplit de vin pourpre, +puis la porte son beau-frre, lui baise et le pan de l'habit et la +main, et devant lui s'incline jusqu' terre: Accepte (dit-elle), mon +cher beau-frre, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et +le faucon.--Bogdan se sentit mu et il lui accorde cheval et faucon. + +[Note A: C'est dire elle-mme. Le coucou est pour les Serbes la +personnification de la douleur et du deuil. D'aprs une des traditions +qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, aprs la mort +de son frre, l'aurait tant pleur qu'elle aurait t transforme +en cet oiseau. Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point, +jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frre, qui ne fonde en +larmes au chant du coucou.] + +Dimitri chasse tout le jour dans la fort, mais sans faire de capture; +le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la fort, sur +le lac est une sarcelle aux ailes dores, Dmitar lance son faucon gris, +pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dores, mais l'oiseau, sans +perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand +Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dpouille ses beaux habits, puis se +prcipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande: +Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?--Et +l'oiseau lui rpond avec un sifflement: Je suis, sans mon aile, comme un +frre sans son frre. + +Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frre. +Il saute sur son grand cheval noir, et court en hte vers la cit de +Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frre vivant. Quand il est +arriv au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse; +au coursier les jambes ont manqu sur le pont, ses deux jambes de devant +sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il te la selle +de dessus son cheval noir, l'attache sa masse noueuse, et vite gagne la +cit de Belgrad; comme il arrive, il appelle son pouse: Angelia, ma +fidle pouse, oh! tu ne m'as pas empoisonn mon frre!--Angelia lui +rpond: Je ne t'ai pas empoisonn ton frre, mais avec ton frre je +t'ai rconcili. + + +IV + +LES IAKCHITCH PROUVENT LEURS FEMMES. + +Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch. +Quand de vin ils se furent rassasis, Bogdan dit Dimitri: Mitar, +mon cher frre, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mre +gouvernait la maison, alors notre demeure tait blanche (brillante), des +htes nombreux nous visitaient, les knzes de la Sirmie venaient chez +nous, et en personne le tzar serbe tienne; mais depuis, frre que nous +avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est +obscurcie, les htes nous ont abandonns, et nous n'avons plus la visite +des knzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe tienne. Qui en est +cause? Puisse Dieu le lui valoir! Et Dimitri dit son frre: +Bogdan Iakchitch, mon cher frre, cela vient de ta fidle pouse, de +Voukoava, puisse Dieu le lui valoir!--Grand fut le chagrin de Bogdan, +et il reprit: Mitar, mon cher frre; allons prouver nos femmes: nous +verrons si cela vient de la tienne, frre, ou de la mienne. + +Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent la maison de +Bogdan, qui entre prs de sa femme, tandis que Dimitri restait auprs +de la fentre, pour couter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla: +Youkoava, ma fidle pouse, je voudrais te dire quelque chose, mais +je ne sais si ce sera ton gr.--Et doucement sa femme lui rpondit: +Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon me, ce qu'il te plaira; je +n'ai pas encore enfreint ta volont, et jamais je ne +l'enfreindrai.--Voukoava, ma fidle pouse, reprit Bogdan, le roi de +Bude marie son fils, et il a invit notre frre Dimitri aux noces. Mitar +demande un cheval et des armes, avec nos vtements turcs, et une selle + plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chre me?--Donne-lui, mon +me, donne ton frre et le cheval et les armes, les habits turcs, et +encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que +pour toi j'avais brode encore chez mon pre, et dont jamais je ne t'ai +parl, parce qu'elle n'tait point acheve, mais je viens de finir de la +(broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont mon cou, +l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer +dans la crinire du cheval, afin d'merveiller les convis du roi. + +Dimitri auprs de la fentre entendait ce que disait la dame sa +belle-soeur, et d'attendrissement ses larmes coulaient. + +Ensuite ils se rendirent sa maison, o Bogdan restait prs de la +fentre pour couter, tandis que Dimitri entrait prs de sa femme, +laquelle il dit: Militza, ma chre petite dame, je voudrais te dire +quelque chose, mais je ne sais si ce sera ton gr.--Et doucement sa +femme lui rpondit: Dis, mon me, tout ce qu'il te plaira.--Militza, ma +fidle pouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invit Bogdan aux +noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vtements turcs, +et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chre me?--Mais +voici comment rpondit la dame Militza: A lui des chevaux? que (plutt) +les loups les dvorent! lui des armes? que les Turcs les enlvent! +lui des habits? qu'il en soit dpouill (par la mort)! + +Quand Dimitri et entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc, +et si doucement l'et-il touche, les deux yeux lui sautrent (de +leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'lanant, prit Dimitri par +la main:--Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe tes petits +faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure pouse, mais jamais pour +eux de mre; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de +nous sparer, mon frre! + +[Note A: Tes jeunes enfants; expression figure qui se rencontre +frquemment.] + + +V + +DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS. + +Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cits, tant +qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid. +C'taient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des prsents +magnifiques: pour le sultan lui-mme une table d'or, sur la table une +mosque d'or, et autour un serpent enroul, portant sur la tte une +escarboucle, (la lumire de) laquelle on voyait pour marcher au milieu +d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit; +pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec +des cordons dors, et aux cordons des pierreries; pour la plus ge des +sultanes, il y avait un berceau d'or, surmont d'un faucon gris. + +Or, quand ces dons arrivrent au sultan, il en ressentit du trouble et +de l'inquitude, car il n'avait rien offrir en retour: il avait beau +songer, il ne trouvait pas d'expdient; quiconque venait le visiter, +le sultan vantait les prsents qu'il avait reus du grand tzar de Moscou, +esprant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait envoyer au pays +des Moscovites. + +Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les prsents; +l-dessus arrivent un hodja et un kadi, et aprs qu'ils l'ont humblement +salu, qu'ils lui ont bais la main et les genoux, le sultan eux +s'adresse: Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller, +sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces +prsents et au nom de mon Empire?--Mais modestement ils firent cette +rponse: Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables +de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux +patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer. + +Ds qu'il et entendu ces paroles, le sultan envoya en hte un kavas, +pour mander le vieux patriarche, et le vieillard tant venu, le sultan lui +vanta les prsents qu'il avait reus, puis il lui dit: Mon serviteur, +vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays +des Moscovites?--Sultan imprial, soleil resplendissant, je ne suis point +capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-mme qui t'a instruit; tu as, + sultan, dans ton Empire, des prsents donner en retour qui ne +te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agrables: +Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar +Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'tendard porte-croix du +knze des Serbes, Lazare; toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et +d'eux sera fort bien venu. + +Quand le sultan et entendu ces paroles, il fit prparer les prsents, +et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne +ceux-ci, et il leur donne ces instructions: Dieu vous accompagne, +cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la +fort, travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra, +pour vous enlever ces reliques chrtiennes. Pour moi, j'ai sacrifi ma +tte, et dj mon corps a succomb, mais il n'en sera point de mme de +mon me, si Dieu le permet.--Puis d'eux il se spara. + +Quand le sultan eut remis les prsents, chacun il s'en vantait et le +pacha Sokolovitch tant venu, le sultan lui dit: Sais-tu, pacha, mon +fidle serviteur, ce que j'ai envoy au pays des Moscovites: j'y ai +envoy la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, +avec l'tendard porte-croix du knze des Serbes, Lazare, et les habits de +saint Jean; cela ne m'tait d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu. +Aussitt le pacha Sokolovitch lui demande: Sultan imprial, soleil +resplendissant, qui t'a donn ce conseil?--Le sultan lui dit franchement +et ouvertement: C'est le vieux patriarche qui m'a conseill.--Sultan +imprial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque +tu envoyais ces reliques chrtiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs +de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une dfaite).--Le +sultan comprit le pacha, et il lui dit: Va, pacha, mon fidle serviteur, +assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les + mort, et leur enlve les reliques chrtiennes. + +Le pacha se hte d'obir, il assemble des janissaires turcs, et s'lance +par le grand chemin la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais +ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au +sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit: +Va, mon fidle serviteur, et mets mort le vieux patriarche. + +Le pacha se hta d'obir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner +la mort quand celui-ci lui dit: Pardon pour un peu de temps, seigneur +pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera +une scheresse, qui durera trois ans sans interruption.--Ayant ou ces +paroles, le pacha l'emmena sur la mer azure, et il allait lui donner le +coup mortel quand le vieillard lui dit: Pardon pour un peu de temps, si +tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azure; car, moi mort, un +orage clatera; la mer et les lacs se soulveront, et submergeront les +vaisseaux et les galres, et la terre ses quatre coins. + +Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit +son sabre, et trancha la tte du vieux patriarche: Dieu lui donne place en +son paradis! et nous, frres, joie et sant[8]. + + +VI + +IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUO[9]. + +Ianko de Cattaro crit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha, +aux mains d'Alil, fils de Mouo: O Turc, jeune Alil, on te vante dans +la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante Cattaro, la ville de plaine, +viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus +brave guerrier. Je t'offre choisir trois endroits pour la rencontre: +d'abord tu peux rester Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille +mre te voie, Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second +rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'o ma fidle +pouse pourra me voir, Turc, ou succomber ou te donner la mort; le +troisime est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite +entre le pays des Turcs et celui des chrtiens, l o la terre est +altre de sang, et les corbeaux (affams) de la chair des guerriers. +Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le +combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi +des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon +pouse. + +Quand la lettre fut remise Alil, il la lut debout, puis descendu de +la blanche tour, il se promenait avec anxit dans la cour, les bras +croiss sur la poitrine, lorsque parut Mouo de Kladoucha, qui venait de +la verte terrasse, vtu d'un caftan vert. Le Turc tait brave, il regarda +son fils et lui demanda: Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque +au combat, que te voil si abattu?--Alil prend dans sa poche la feuille +de blanc papier, et la remet son pre. Mouo la lit, et voyant ce +qu'elle contenait, il porte la main sa poche et en tire douze ducats, +qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: coute-moi, +jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le +mont Kounar, je lui mnerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir, +afin que le sabre la main ils se disputent la victoire.--Ensuite il +rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier, +commence crire des lettres sur son genou: la premire qu'il trace est +adresse au Turc Ranko de Kovatchi: Mon oncle (lui dit-il), rassemble +dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers +la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister +mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a dfi au combat[A]. Aprs avoir +expdi ses lettres, Mouo demeura quelque temps dans sa blanche maison. +Mais bientt un bruit s'leva, on entendit les tambours retentissants, et +Mouo regardant au loin dans la campagne, la vit occupe par une arme +puissante sous la conduite de deux chefs, Tal Boudalina et Ranko de +Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouo s'avana loin leur +rencontre, et ramena les agas sa maison, laissant dans la plaine la +puissante arme. Il ne s'tait coul que peu de temps, quand voici +venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille +guerriers. Alil alla loin leur rencontre, et laissant la puissante +arme dans la plaine, ramena les agas la blanche maison. + +[Note A: Le Turc crit encore trois autres lettres, contenant +identiquement la mme rquisition.] + +Pendant qu'avec eux Mouo tait boire du vin, Alil alla s'quiper, +revtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenrent +son cheval blanc, sur le dos duquel il s'lana, et descendant vers le +camp dans la plaine, il mit en marche la puissante arme et gravit le +mont Kounar, o le rejoignirent Mouo et les chefs turcs. On traversa la +fort de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, o Ianko +tait arriv au rendez-vous, accompagn de quatre serdars, que suivaient +deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves +renomms. + +Quand les Turcs arrivrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoan: +Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouo de +Kladoucha, et invite-le amener son fils Alil au lieu marqu pour le +combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux +armes voient qui d'abord mettra l'autre en dfaut, qui le premier +donnera la mort son adversaire.--Stoan se hte d'obir et se +rend au camp turc, vers la tente de Mouo de Kladoucha. Devant Mouo il +s'incline humblement: Qu'y a-t-il, btard d'Ianko? lui demande le +Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoy?--Stoan lui rpond: Mon pre +m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter amener ton Alil au +lieu marqu pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la +victoire.--C'est bien, mon fils, btard d'Ianko, Alil va s'avancer au +combat.--Puis sautant sur ses pieds lgers, il va quiper le jeune +Alil, et lui amne son bon cheval blanc. Le Turc s'lance sur le +coursier, et s'avance firement vers le lieu marqu, pour y attendre +Ianko de Cattaro; sa droite, paule contre paule, il a Ranko de +Kovatchi, puis Tal Boudalina, et sa gauche, paule contre paule, +marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que +derrire lui venait Mouo suivi de deux cents hommes, tous pour tre +tmoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur +un fougueux cheval gris, et portant sur l'paule sa lance de guerre..... + +Quand Ianko arrive au lieu marqu, il appelle le fils de Mouo: +coute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de +regret.--Mais le jeune Turc lui rpond: Frappe le premier, Ianko de +Cattaro, c'est toi qui as provoqu le combat, c'est toi qui as port le +dfi.--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le +frappant de la botte et de l'peron, le fait partir bondissant sur la +plaine; de l'paule il dtache son javelot et le lance contre Alil. Mais +le Turc tait habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le +brisa en deux, puis prenant le sien, il le lana contre Ianko. Ianko avait +un cheval de guerre, l'animal avait creus une fosse, assez grande pour +contenir deux Alil; il s'enfona dans la fosse, et le javelot passant +par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de +guerre, Ianko tira son pe, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux +fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant, +reoit sur son pe le sabre tranchant, qui est bris en deux. Alil +aussi a la main coupe, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe +une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu' la +mchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un +troisime coup il lui porte, qui le fend jusqu' la ceinture de soie, +puis il le prcipite en bas de son cheval blanc. + +Dieu clment, la grande merveille! Quand le chef des Turcs et succomb, +la colre gagna sa nombreuse parent, et il s'leva dans la plaine +un tumulte. Pendant une demi-journe on se battit, les Serbes dfirent +l'arme des Turcs, et la poussrent dans les forts du Kounar. Peu +d'entre eux s'chapprent, il n'y eut que Tal le dbauch qui se +sauva grce son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les +Serbes, peu succombrent, mais Tzvian Charitch tait bless, et Vouk +Mandouchitch avait disparu. Ianko se met sa recherche et l'appelle: +O es-tu, Vouk, ma main droite? mon expdition a russi.--Comme +Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouo de Kladoucha, +les mains lies derrire le dos; il l'amenait Ianko, et le lui offre +en prsent. Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira. +Ianko tait de noble race, il renvoya Mouo avec ces paroles: Retourne, +Mouo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce +qui s'est pass, pour moi je t'accorde la vie. + +Le Turc retourne Kladoucha, les mains lies, et Ianko avec sa troupe +vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fte, puis +chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste boire du +vin avec Stoan dans sa blanche maison. + + +VII + +LA FUITE DE KARAGEORGE[10]. + +La Vila s'crie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince +ruisseau, elle appelle George Ptrovitch, Topola, dans la plaine: +Insens, George Ptrovitch, o es-tu en ce jour? Puisses-tu n'tre +nulle part[A]! Si tu bois du vin la mhana, puisse ce vin s'couler +sur toi de blessures[B]! Si tu es couch au lit prs de ta femme, puisse +ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu priv de la vue! que +les Turcs ont envahi ton pays? Et George lui rpond: Tais-toi, Vila, +que la peste touffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11] + Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de +Dligrad, je ne crains ni tzar ni vizir. La Vila alors reprend: Fuis, +George, malheur ta mre! Velko[12] a succomb sur le Timok; Miloch a +t battu Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enferm dans le +fort retranchement de Dligrad, puis ils se sont avancs vers la Morava, +ont travers la rivire son embouchure, et les voici dj +Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval, +guerrier contre guerrier; leurs tendards sont (nombreux) comme les +nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre +sont semblables une noire fort. N'espre en personne, George, +personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets +(place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taill, et +retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate. + +[Note A: C'est--dire, avoir pri.] + +[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue suppler.] + +Quand George Ptrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulrent de +son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf +clata au genou, et les bagues d'or ses doigts: Malheur moi +(s'cria-t-il), Dieu clment! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque +j'avais tant de vovodes! Puis il charge chevaux et mulets, et passe +dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut travers l'eau, il se retourna +du ct de son pays: Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu +et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans +que de nouveau je te visite, mon pays! Puis George pntra dans la +Sirmie. + +Les Turcs alors s'emparrent du pays, et y commirent des violences, +faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant mort les jeunes +Choumadiens. S'il et t donn quelqu'un d'tre l, et d'entendre +les gmissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la +montagne, et les chants des Turcs dans les villages! + +Ainsi fut-il pendant une anne, et la moiti de la suivante aussi +s'coula. Alors la Vila des bords de la Save s'cria de nouveau, appelant +George Ptrovitch: O es-tu, George? Puisses-tu n'tre nulle part! Ne +sais-tu pas que l'an dernier tu as fait voeu de revoir la Choumadia et +ta blanche maison Topola? Si tu voyais o en est ta maison! pille, +consume par le feu; (si tu voyais) comme ton glise est ruine, tes +vignes sans culture, tes chemins dfoncs et tes pieuses fondations +abattues. + +--Ma soeur en Dieu, Vila de la Save, rpond George Ptrovitch, salue de +ma part ma Choumadia, et mon parrain le knze Miloch; qu'il poursuive les +Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de +pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar +des Moscovites, pour le servir pendant une anne, et peut-tre me +renverra-t-il l-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et +Topola ma blanche maison. + + + + +NOTES + + +I. [Note 1: Il y a ici quelque jeu de mot fond sur le rapport des noms +propres, Stoan et Stoa, avec le verbe _stoati_, se tenir debout.] + +I. [Note 2: Ceci se rapporte une coutume bien ancienne,--comme on le +voit par ce passage,--et tellement gnrale que la loi a d l'adopter +et la consacrer (Code civil serbe, 159, 520, etc., etc.). Chez les +paysans de la principaut, les fils et petits-fils ne se sparent +point d'ordinaire de leur pre ou aeul; non plus que les frres ne se +quittent aprs la mort du pre. Il s'tablit entre eux une association +domestique connue sous le nom de _zadrouga_, ayant pour chef et +administrateur (_starchina_), non toujours le plus g, mais celui que +sa capacit a fait choisir. Chaque membre de la communaut (_zadrougar_) +a ses fonctions; les femmes entre autres sont tour de rle _de +semaine_. La _rdoucha_, outre le soin de ses enfants, a pour fonction +l'entretien de la maison, la fabrication du pain, la prparation de la +nourriture pour tous, et, l'poque des travaux agricoles, l'obligation +de la porter dans les champs aux zadrougars, c'est--dire, comme on voit, +aux ouvriers gags, etc.--L'autorit du starchina n'est d'ailleurs +nullement absolue et n'a point d'analogie avec la puissance paternelle, car +il ne fait aucun acte d'administration et ne peut engager la communaut +que du consentement de tous.] + +I. [Note 3: On prtend qu'aujourd'hui encore, de l'ouverture o +passaient les mamelles de la pauvre jeune femme, il suinte une substance +blanchtre, semblable de la craie, et que les femmes qui n'ont pas de +lait, ou qui ont mal au sein, la recueillent pour la boire mle avec de +l'eau. Actuellement encore, les Serbes racontent qu'il est impossible de +construire un grand difice, moins d'enfermer ainsi quelqu'un, homme +ou femme, dans les fondations; c'est pourquoi tous ceux qui le peuvent +vitent de s'approcher de l'emplacement d'une construction, dans la +pense que l'ombre humaine mme peut tre ainsi _emmure_, ce qui +entranerait la mort. (Note de M. Vouk.)] + +II. [Note 4: Ainsi que je l'ai dit ailleurs, une fiance reste sous la +garde du dvr et sans aucune communication, mme de paroles, avec son +mari, jusqu' l'arrive la maison conjugale, spare quelquefois de +celle de ses parents par plusieurs journes de marche. C'est l seulement +qu'a lieu la consommation du mariage. + +Ce chant a le plus grand rapport, pour le fond et aussi dans quelques +dtails, avec ceux intituls _Marko Kralievitch et le Maure_, et _Marko +abolit l'impt sur les mariages_. Partout il s'agit d'atteintes +l'honneur des femmes, grief le plus insupportable des peuples conquis.] + +III. [Note 5: Cette famille des Iakchitch, qui parat avoir une existence +historique, est le sujet de plusieurs autres chants, galement fort +anciens.] + +III. [Note 6: Cette tour et cette petite glise existent encore. L'glise +ou chapelle, convertie en poudrire, se trouve dans la partie basse de la +citadelle; la _Nbocha_ (ce qui veut dire: _ne crains pas_) est cette +construction hexagone, enclave dans le mur de la forteresse, au bord du +Danube, et qui servait jadis de prison d'tat.] + +III. [Note 7: Ou plutt par droit de _starchina_, car il s'agit ici du +partage d'une communaut domestique ou _zadrouga_. Voy. la note 2, N I.] + +V. [Note 8: C'est, dit M. Vouk dans une note, une croyance universelle +parmi le peuple serbe, que les Turcs ont eu en leur possession les objets +antiques et sacrs mentionns dans la _psma_, lesquels ont t plus +tard transports en Russie. Puis il cite les fragments d'un autre chant +o Madame lisabeth, l'impratrice de Russie, crit une lettre +au sultan Soleman, pour le sommer de lui restituer son hritage, dans +lequel sont numrs lesdits objets.--Mise en regard des circonstances +politiques actuelles, cette ancienne lgende n'a-t-elle pas un sens +curieux et profond?] + +VI. [Note 9: Il s'agit ici d'Ianko Mitrovitch, pre du clbre +guerrier Stoan Iankovitch, et qui a d vivre vers le milieu du XVIIe +sicle, car les Vnitiens reconnurent publiquement la bravoure de son +fils Stoan, et le nommrent serdar ou chef des Morlaques en 1669. +(Note de M. Vouk.)--J'ai traduit ce pome, comme spcimen d'une classe +de chants qui clbrent ainsi des combats singuliers entre chrtiens et +musulmans, o l'auteur du dfi appartient tantt l'une, tantt +l'autre nation, mais o l'avantage reste bien entendu toujours celle +dont le pote fait partie. On remarquera ici comme ailleurs encore, +comment les Serbes, devenus musulmans, ont conserv leurs noms de famille +slaves, tout en prenant des prnoms turcs.] + +VII. [Note 10: Cette pice se rapporte l'anne 1813, et c'est la plus +rcente du prsent recueil. George Ptrovitch, surnomm par les +Turcs _Kara_ (noir, en serbe _tzrni_), cause de l'effroi qu'il leur +inspirait, et pre de Son Altesse rgnante, le prince Alexandre, a +t, comme on sait, le premier chef suprme des Serbes dans leur guerre +d'indpendance contre la Porte Ottomane. + +_P. S._ Je laisse subsister les lignes qui prcdent, bien que rendues +dsormais inexactes par les vnements. Au moment o je corrige cette +preuve, le prince Alexandre Karadjordjvitch vient (mardi 22 dcembre +1858 [3 janvier 1859]) de quitter Belgrade, par une rvolution qui a mis + sa place le knze Miloch.] + +VII. [Note 11: Ce knze est Miloch Obrnovitch, prince hrditaire de +Serbie de 1817 1839, et que la _Skoupchtina_ ou Assemble nationale a +lu de nouveau ou plutt acclam dans sa sance du 12 (23) dcembre +1858.--Le prince Miloch, n vers 1780, a en effet guerroy contre les +Turcs (Janissaires et Dahis) ds les premires annes de ce sicle, et +rest seul des chefs importants aprs la fuite de Karageorge en Autriche +(1813), il est devenu en 1815, la tte de l'insurrection dfinitive +des Serbes. La _psma_, dans son cadre potique, est donc parfaitement +fidle l'histoire.] + +VII. [Note 12: Le portrait de ce hadouk, qui prit en effet bravement +dans la dfense d'une redoute, se voit frquemment Belgrade.] + + + + +V + +CHANTS DOMESTIQUES + + +I + +LA FEMME DE HAAN-AGA[1]. + + Que voit-on de blanc dans la verte montagne? + Est-ce de la neige, o sont-ce des cygnes? + Si c'tait de la neige, elle serait dj fondue, + (si c'taient) des cygnes, ils auraient pris leur vol. + Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes, + mais la tente de l'aga Haan-Aga. + Haan a reu de cruelles blessures; + sa mre et sa soeur sont venues le visiter, + mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire. + Quand il fut guri de ses blessures, + il fit dire sa fidle pouse: + Ne m'attends plus dans ma blanche maison, + ni dans ma maison, ni dans ma famille. + La Turque venait d'entendre ces paroles, + et elle demeurait encore dans la pense de sa misre, + quand le pas d'un cheval s'arrta devant la maison. + Haan-Aguinitza[2] alors s'enfuit, + pour se briser le cou en se jetant de la fentre. + Aprs elle courent ses deux petites filles: + Reviens-t'en, chre maman, + ce n'est pas notre pre, Haan-Aga, + mais notre oncle, Pintorovitch-Bey. + Et Haan-Aguinitza revint sur ses pas, + et se pendant au cou de son frre: + La grande honte, mon frre, (dit-elle) + de me sparer[3] de cinq enfants! + Le bey garde le silence, il ne dit mot, + mais fouillant dans sa poche de soie, + il en tire (et lui remet) la lettre de rpudiation, + afin qu'elle reprenne son douaire entier, + et qu'elle revienne avec lui chez sa mre. + Quand la Turque eut lu la lettre, + elle baisa ses deux fils au front, + ses deux filles sur leurs joues vermeilles, + mais pour le petit enfanon au berceau, + elle ne pouvait du tout s'en sparer. + Son frre, la prenant par la main, + grand'peine l'loigna de l'enfant, + puis, la plaant derrire lui sur son cheval, + partit avec elle pour sa blanche maison. + + Chez ses parents elle ne demeura que peu de temps, + peu de temps, pas mme une semaine. + La Turque tait belle et de bonne famille, + pour sa beaut on la demanda de toutes parts, + et avec le plus d'instance, le kadi d'Imoski. + La dame supplie son frre: + + Veuille ne me donner personne, + de peur que mon pauvre coeur ne se brise, + par piti de mes petits orphelins. + Mais le bey de cela n'eut point souci, + et l'accorda au kadi d'Imoski. + La Turque supplia encore son frre, + d'crire sur une feuille de blanc papier, + pour l'envoyer au kadi d'Imoski: + L'accorde[4] (disait-elle) te salue courtoisement, + et courtoisement te demande par cette lettre, + quand tu rassembleras les nobles svats, + et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison, + d'apporter une longue couverture (voile) pour elle + afin qu'en passant devant la demeure de l'aga, + elle ne voie point ses petits orphelins. + Ds que la lettre parvint au kadi, + il rassembla de nobles svats, + et partit pour chercher l'accorde. + Chez elle le cortge arriva bon port, + et sans encombre avec elle repartit. + Mais comme on passait devant la maison de l'aga, + les deux filles virent leur mre de la fentre, + et ses deux fils au-devant d'elle sortirent: + Reviens avec nous, chre maman, lui dirent-ils, + que nous te donnions dner. + A ces paroles, Haan-Aguinitza dit au stari svat: + Stari svat, mon frre en Dieu! + fais arrter les chevaux prs de la maison, + que je donne quelque chose mes orphelins. + On arrta les chevaux prs de la maison. + A ses enfants elle fit de beaux cadeaux: + chaque garon, des couteaux dors, + chaque fille, une longue robe de drap; + pour l'enfanon au berceau, + elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin). + Le cavalier[5] Haan-Aga avait tout vu; + il appela ses deux fils: + Venez ici, mes orphelins, + puisqu'elle ne veut pas avoir piti de vous, + votre mre au coeur de pierre. + En entendant ces mots, Haan-Aguinitza + frappa contre terre de son blanc visage + et l'instant rendit l'me, + de douleur et de souci pour ses orphelins. + +[Note 1: Ce chant, publi d'abord en 1774, par l'abb Fortis, dans son +_Voyage en Dalmatie_, avec une version italienne, puis traduit en allemand +sur cette version par Goethe, en 1789, fut comme l'introduction dans le +monde littraire des posies serbes: c'est en partie ce titre que je +le traduis. Il appartient, d'ailleurs, cette classe de chants qui, d'un +caractre tout domestique, se dclament cependant avec accompagnement de +la gousl.] + +[Note 2: _Aguinitza_, femme d'un aga.] + +[Note 3: En la rpudiant.] + +[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du rcit, _dvoka_, +fille, _vierge_. Le mot que j'ai substitu convient mieux la mre de +cinq enfants, et tait d'ailleurs dans la pense du pote.] + +[Note 5: Iounak.] + + +II + +MODESTIE. + + Militza avait de longs cils, + qui ombrageaient ses joues vermeilles, + ses joues et son blanc visage. + Pendant trois ans je l'avais regarde, + sans pouvoir jamais voir loisir ses yeux, + ses yeux noirs ni son blanc visage. + + Je rassemblai le kolo des filles + --et du kolo tait la jeune Militza-- + pour avoir occasion de regarder ses yeux. + Tandis que le kolo se jouait sur l'herbe, + le ciel d'abord serein s'obscurcit, + les clairs brillaient travers les nues: + les filles lvent toutes les yeux vers le ciel, + Militza seule les a devant soi inclins vers l'herbe verte. + + D'une voix douce alors lui dirent les filles: + O Militza, notre compagne, + es-tu donc folle, ou sage par-dessus toutes, + que tu as les yeux fixs sur l'herbe verte, + et ne les lves point avec nous vers le ciel, + o les clairs sillonnent les nues? + Mais la jeune Militza leur rpond: + Je ne suis ni folle, ni sage par-dessus toutes: + je ne suis point non plus la Vila, qui rassemble les nuages, + mais une fille, qui regarde devant soi. + + +III + +UNE BEAUT SERBE[1]. + + Devant la maison se dansait un merveilleux kolo, + ayant pour chef la soeur de Stoan: + et quelle beaut c'est, que Dieu l'en punisse! + elle est plus belle que la blanche Vila, + ses yeux sont deux pierres prcieuses, + ses joues deux roses vermeilles, + ses sourcils des sangsues marines, + ses cils, des ailes d'hirondelle, + ses blanches dents sont deux ranges de perles; + elle est mince comme un rameau + et grande comme un sapin; + quand elle danse, on dirait d'un paon qui marche, + quand elle parle, c'est comme un pigeon qui roucoule, + et quand elle sourit, il semble que le soleil brille... + +[Note 1: Extrait d'une pice hroque (t. III, n 35).] + + +IV + + O fillette, Milva, + assieds-toi mon ct. + Nous ne sommes point des sauvages, + et nous savons o l'on embrasse: + les veuves entre les yeux, + et les fillettes entre les seins. + + +V + + Ma compagne, soeur de mon bien-aim, + salue ton frre, et pour moi embrasse-le, + demande-lui pourquoi il est fch contre moi.-- + Et aprs tout, de lui il me soucie peu: + il y a encore assez de forts debout[1], + et de jeunes messieurs sans amoureuse. + L'or trouvera bien un orfvre, + et (l'amant) qui m'est destin m'arrivera. + +[Note 1: _Nstchn_, non coupes; c'est--dire: o ceux qui ont +besoin de bois en trouveront.] + + +VI + + Oh! dans les longues nuits, + qui n'a point d'yeux noirs baiser, + le sommeil ne lui tombe point sur les yeux, + mais le chagrin lui tombe dans le coeur. + + +VII + + O fillette, or de ta mre, + est-ce que l'on te bat, est-ce que l'on te gronde? + Si je savais, ma chre me, + qu'on te bat et qu'on te gronde, + cause de mes frquentes visites, + plus souvent (encore) j'irais te visiter, + peut-tre ta mre te chasserait-elle, + te chasserait-elle vers ma blanche maison. + + +VIII + + Deux fleurs croissaient dans le jardin, + un narcisse et une jacinthe bleue. + Le narcisse[1] part pour Doliana, + et seule dans le jardin reste la jacinthe bleue. + Le narcisse mande de Doliana: + Mon me, jacinthe du jardin, + comment te trouves-tu dans le jardin toute seule? + Du jardin rpond la jacinthe: + Tout grand qu'est le ciel, ft-il une feuille de papier, + toute grande qu'est la fort, ft-elle de _qalams_[2], + toute vaste qu'est la mer, ft-elle d'encre, + et duss-je crire durant trois ans tout le jour, + je ne retracerais pas mon chagrin. + +[Note 1: Pour conserver la vrit potique, il a fallu, dans la +traduction, transposer les noms des deux fleurs, car, en serbe, le mot +(_zlna kada_) qui signifie narcisse est du fminin, et rciproquement +pour le nom de la jacinthe (_zoumboul_), qui est du masculin.] + +[Note 2: Roseaux crire] + + +IX + + L'aube blanchit, les coqs chantent, + laisse, mon me, laisse-moi partir.-- + Ce n'est point l'aube, mais c'est la lune, + repose encore, mon agneau, prs de moi.-- + + Les vaches meuglent autour de la maison, + laisse, mon me, laisse-moi partir.-- + Ce n'est point les vaches (qu'on entend), mais l'appel la prire, + repose encore, mon agneau, prs de moi.-- + + Les Turcs appellent la mosque, + laisse, mon me, laisse-moi partir.-- + Ce ne sont point les Turcs, mais les loups, + repose encore, mon agneau, prs de moi.-- + + Les enfants crient devant la maison, + laisse, mon me, laisse-moi partir.-- + Il n'y a point d'enfants devant la maison, + repose encore, mon agneau, prs de moi. + + Ma mre m'appelle sur la porte, + laisse, mon me, laisse-moi partir.-- + Ta mre n'est point sur la porte, + repose encore, mon agneau, prs de moi. + + +X + + J'ai plant des roses dans Noviad. + O petite rose, (cause de) mon chagrin, + je ne te cueille point, je ne te donne point mon amant, + car mon amant s'est fch contre moi, + il passe ct de ma maison, + comme un esclave auprs d'un _tombeau turc_[1]. + +[Note 1: C'est--dire d'un air de mpris.] + + +XI + +LA FEMME DU PETIT RADOTZA. + + Une blanche Vila du milieu de la fort s'crie: + Petit village, pourquoi es-tu si triste? + pourquoi les danses ont-elles cess? + Et une autre Vila lui rpond: + Tais-toi, Vila, que ton gosier soit malade! + Comment veux-tu qu'on soit gai, + quand le petit Radotza est mort, + celui qui conduisait les kolos? + Il a laiss une pouse en deuil, + il a laiss une jeune orpheline, + bien jeune, de quarante jours, + et il a recommand l'enfant sa femme: + --Mon pouse, si tu ne veux tre maudite, + ne te remarie point de trois ans, + jusqu' ce que mon orpheline ait grandi. + + * * * * * + + Il ne s'tait pas coul une semaine[1], + que, la lune s'levant au-dessus de la fort, + la femme de Radotza ainsi l'interrogea: + O lune, mon voyageur nocturne, + toi qui passes au-dessus des villages et des cits, + as-tu vu mon orpheline? + Est-elle nue, ou a-t-elle des habits? + a-t-elle les pieds nus, ou chausss? + a-t-elle faim, ou est-elle rassasie? + la baigne-t-on le matin l'aurore? + ne sort-elle pas de son doux somme, + et ne tourne-t-elle pas les yeux vers sa mre, + regardant par o elle va venir, + venir lui donner ses douces mamelles?-- + Et la lune Hlne rpond: + O petite Hlne, femme de Radotza, + je passe au-dessus des villages et des cits, + et j'ai vu ton orpheline: + elle n'est pas nue, mais elle a des habits; + elle n'a pas les pieds nus, mais chausss, + elle n'est pas affame, mais rassasie; + et le matin l'aurore on la baigne; + elle ne sort pas du doux sommeil, + pour tourner les yeux vers sa mre, + pour regarder par o elle va venir, + venir lui donner ses douces mamelles; + mais elle est altre de tes soins. + Quand Hlne out ces paroles, + elle gmit de douleur, comme un serpent, + et le chagrin lui brisa le coeur, + morte elle tomba sur la terre noire. + +[Note 1: Depuis que la veuve a t force par sa mre de revenir chez +celle-ci, en abandonnant son enfant aux soins de ses belles-soeurs.--Je +supprime trente et un vers, ou moins intressants, ou qui se trouvent +textuellement rpts dans la suite.] + + +XII + +LA MALADIE DE MOUO. + + Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent; + devant les hommes marche le tzarvitch Mouo, + devant les femmes l'pouse de Mahmoud-Pacha. + Comme il est beau le tzarvitch! + plus belle encore est la _pachinitza_; + et si belle qu'elle soit, la chienne! + ses habits lui sient encore mieux. + Mouo, le tzarvitch, devient malade (d'amour) + pour la dame, l'pouse du pacha; + il s'en retourne malade son blanc palais, + et s'tend sur sa molle couche. + + Toutes les dames vinrent leur tour + visiter le tzarvitch Mouo; + seule ne vint l'pouse de Mahmoud. + La dame sultane lui fait dire: + Es-tu donc plus grande dame que moi? + voici mon Mouo qui se meurt; + toutes les dames lui ont fait visite, + et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter. + Quand la pachinitza eut oui ces paroles, + elle retroussa ses manches et le pan de sa robe, + et prpara des prsents[1] dignes d'un seigneur.... + des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar; + puis elle s'habille de ses plus beaux atours, + et se rend au palais imprial: + sans permission elle entre dans le palais, + et sans salut dans la galerie suprieure, + o gt le tzarvitch malade. + L elle s'assied au chevet de Mouo, + lui essuie la sueur du front, + puis la sultane elle dit: + La maladie dont souffre ce jeune homme + mon frre aussi l'a eue, + et moi-mme, la femme du pacha Mahmoud! + Il n'est pas malade, mais amoureux.-- + + A peine Mouo a-t-il ou ces paroles, + qu'il saute sur ses pieds lgers, + ferme sur elle la galerie[2], + et pendant trois jours blancs il la caresse. + Quand le quatrime jour et lui, + Mahmoud-Pacha crit une lettre menue, + qu'il envoie au seigneur sultan: + Sultan imprial, cher seigneur! + une sarcelle dore de chez moi s'est envole, + et a pris l'essor vers ton palais, + voil de cela trois jours blancs; + rends-lui la libert, si tu reconnais un Dieu!-- + A Mahmoud-Pacha le sultan rpond: + Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur, + j'ai chez moi un faucon non dress; + ce qu'il a une fois pris, il ne le lche plus. + +[Note 1: _Ponoud_, prsents qu'on offre un malade. Ce sont des +friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms, +galement turcs.] + +[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence +par conduire sa mre, circonstance qui n'a pas t exprime ici, mais +qui se suppose.] + + +XIII + +LA FEMME D'IOVO MORNIAKOVITCH. + + La belle Ikonia se vantait + au bain parmi les filles: + Il n'y en a pas une seconde qui ait trouv un mari + tel qu'est le mien, Iovo Morniakovitch: + o qu'il aille, il me conduit par la main, + o qu'il s'asseye, sur ses genoux il me place; + quand il jure, ce n'est que par mon nom; + quand je dors en haut dans le tchardak, + il marche doucement de peur de m'veiller; + et pour m'veiller, il me baise au visage: + debout, mon coeur (dit-il), le soleil est lev!-- + + Quand Anna la veuve eut ou ce discours, + elle se para de ses plus beaux atours, + se mit du blanc et du rouge, + et farda ses sourcils dlicats; + puis elle sortit par la porte de la cour + au-devant d'Iovo qui revenait du bazar: + Par Dieu! Iovo Morniakovitch, lui dit-elle, + qu'as-tu faire d'une pouse strile? + mais prends-moi, moi qui suis veuve, + je te donnerai chaque anne un fils + aux mains et aux cheveux dors[1].-- + + Iovo par Anna se laissa sduire, + il la prit pour sa fidle pouse; + et elle lui donna chaque anne un fils + aux mains et aux cheveux dors. + Quand la belle Ikonia le sut, + vite elle courut au nouveau bazar, + et acheta des cordons de soie, + puis dans le jardin elle se pendit un jaune oranger. + La nouvelle vint Iovo Morniakovitch: + La belle Ikonia s'est pendue.-- + Qu'elle se pende, j'en ai une plus belle. + +[Note 1: L'expression de _zlatna_, dore, applique aux mains, indique, +parat-il, la vigueur.] + + +XIV + + Une fille tait au pied de la montagne, + de son visage toute la montagne tait illumine, + et elle se mit parler son visage: + O mon visage, mon souci, + si je savais, mon blanc visage, + qu'un vieux mari dt le baiser, + j'irais dans la verte montagne, + j'en cueillerais toute l'absinthe, + et de l'absinthe j'exprimerais le suc, + pour t'en laver, mon visage, + afin, quand le vieillard te baiserait, qu'il en sentt l'amertume. + + Mais si je savais, mon blanc visage, + qu'un jeune mari dt te baiser, + j'irais dans le vert jardin, + j'en cueillerais toutes les roses, + et des roses j'exprimerais le suc, + pour t'en laver, mon visage, + afin, quand le jeune homme te baiserait, de l'embaumer. + + +XV + + Palissade, puisses-tu te briser! + et toi, tchardak, que le feu te brle! + tant, jeunette, je m'ennuie, + de me promener seule dans le tchardak, + de dormir seule sur ma couche. + Je me retourne de droite gauche, + mais personne ni droite, ni gauche; + j'enroule autour de moi la froide couverture, + et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs. + Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline; + je vendrai au fripier mes habits, + j'achterai un cheval et un faucon, + et avec le cheval tout son harnais; + je m'en irai Stambol, la forteresse, + servir le tzar pendant neuf ans, + et j'obtiendrai en rcompense neuf agalouks, + et deviendrai pacha de Saraevo. + Quelle loi trange alors j'tablirais! + (on aurait) pour une piastre un garon, pour un ducat une fille; + les veuves pour un fourneau de pipe, + les vieilles veuves pour de vieux pots casss. + + +XVI + + Deux amants dans la prairie s'embrassent, + ils croient que personne ne les voit; + mais la verte prairie les avait vus, + et elle le dit au blanc troupeau, + le troupeau le rpte son pasteur, + le pasteur au voyageur du chemin, + le voyageur le redit au marinier sur l'eau, + le marinier sa barque de noyer, + la barque le raconte la froide rivire, + et la rivire la mre de la fillette. + La fillette en maldictions s'emporte: + Prairie, puisses-tu ne plus verdir! + blanc troupeau, que les loups te dvorent! + toi, berger, que les Turcs t'exterminent! + voyageur, que tes pieds se paralysent! + marinier, que l'eau t'emporte! + barque lgre, que le feu te brle! + et toi, rivire, que tes eaux tarissent! + + +XVII + + Je traversai une fort, j'en traversai deux et trois, + et quand j'arrivai au quatrime bois de pins, + voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles; + sous un pin tait une molle couche, + et sur la couche tait ma matresse endormie. + Par piti je ne voulus point l'veiller, + ni de joie je ne voulus l'embrasser, + mais au Dieu Trs-Haut je fis cette prire: + Permets, mon Dieu, que le vent de la mer + dtache une feuille de ce pin, + et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aime. + Dieu m'accorda le vent de la mer, + qui dtacha une feuille de pin, + et sur le visage de ma bien-aime elle tomba. + Celle qui m'est chre alors s'veilla, + nos baisers et nos caresses durrent jusqu' l'aurore, + sans que ma mre le st, ni la sienne, + mais seulement le ciel serein au-dessus de nous, + et sous nos corps notre molle couche. + + +XVIII + +LE CERF ET LA VILA. + + Un cerf, broute l'herbe par del la montagne, + un jour il broute, le suivant il se sent mal, + et le troisime il commence gmir. + Du milieu des rochers la Vila lui demande: + O cerf, bte des bois et des monts, + quelle si grande douleur est la tienne, + que, paissant l'herbe au bas de la montagne, + un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal, + et le troisime tu exhales tes plaintes? + Le cerf la Vila rpond d'une voix douce: + Vila de la montagne, ma soeur! + ma douleur est grande, + j'avais avec moi ma biche, + qui s'en est alle dans la montagne vers la fontaine, + s'en est alle, et ne revient pas; + ou elle s'est gare en quelque endroit, + ou les chasseurs l'ont prise, + ou bien elle m'a abandonn tout fait, + et s'est prise d'un autre cerf. + Si elle a perdu le chemin, + fasse Dieu qu'elle me retrouve bientt! + si les chasseurs l'ont prise; + que Dieu leur donne un sort pareil au mien! + mais si elle m'a abandonn, + et s'est prise d'un autre cerf, + fasse Dieu que les chasseurs la prennent! + + +XIX + + Dans la prairie est dresse une blanche tente, + sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte, + sur l'herbe (est tendu) un tapis soyeux, + avec des coussins de velours bleu, + sur lesquels est assis le noble bey Iergetch. + Par l passe une fille giaour (allant) l'eau, + et le noble bey Iergetch lui dit: + Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure l'eau. + --C'est ma vieille mre qui m'ordonne + de me lever chaque matin pour en aller chercher. + + Le lendemain quand elle passa encore, + le noble bey Iergetch l'arrta: + Reste donc, fille giaour, + que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages, + que je baise ton blanc visage, pareil au soleil, + que je discoure avec ta bouche de miel.-- + Mais la jeune infidle lui rplique: + O sont mes neuf jeunes frres + pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch, + et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds? + et s'ils ont piti de lui, parce qu'il est jeune, + qu'ils me le livrent moi, fillette, + je le jetterai dans de cruelles chanes, dans mes bras. + + +XX + + Sais-tu, mon me, quand tu tais moi, + dans mon sein tu versais des larmes amres, + et au milieu de tes pleurs, tu disais: + Dieu anantisse toute matresse, + qui garde sa foi un amant; + de mme que le ciel est pur, + tantt pur, et tantt nuageux, + telle est la foi des amants (jeunes gens): + avant de vous possder, je te prendrai[1]; + et quand ils vous ont possde: attends l'automne. + L'automne se passe et l'hiver commence, + mais alors avec une autre il s'entretient. + +[Note 1: Pour femme.] + + +XXI + + Nuit sombre, tu es pleine de tnbres! + plus plein encore de chagrin est mon coeur. + Je nourris ma douleur, et ne la dis personne: + je n'ai point de mre qui la conter, + ni de soeur, qui me plaindre; + un amant seulement, il est loin de moi: + le temps d'arriver, et il est plus de minuit; + le temps de m'veiller, les chanteurs chantent; + le temps de m'embrasser, l'aube blanchit: + L'aube blanchit, ami, il faut partir. + + +XXII + + Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prire: + Jour de Saint-George, quand tu reviendras, + chez ma mre puisses-tu ne plus me trouver: + (mais) soit marie, soit ensevelie, + plutt marie qu'ensevelie. + + +XXIII + + Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau! + je sais ou j'aurais ma source: + au bord de la Save, la froide rivire, + (l) ou passent les bateaux de bl; + afin de voir mon cher amant, + (de voir) si au gouvernail s'panouit la rose, + si dans sa main sche l'oeillet, + que j'ai, pauvrette, cueillis samedi, + et que dimanche je donnai celui que j'aime. + + +XXIV + +LOGE DE LA VIOLETTE. + + La violette se disait elle-mme:-- + Je suis la premire fleur de l'anne; + et bien que j'aie le col onduleux, + pourtant j'exhale un doux parfum. + Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette, + toutes elles cueilleraient mes fleurs, + et viendraient m'arroser. + + +XXV + +LE DFAUT DE LA VIOLETTE. + + La violette elle-mme se louait, + d'tre du monde la fleur + la premire et la plus belle, + quand la rose lui dit:-- + Il est vrai, violette, + que tu es la fleur des fleurs, + mais tu serais plus belle encore, + si tu n'avais un petit dfaut: + celui d'avoir la tte de travers (la tige courbe). + + +XXVI + + Violette, je voudrais te cueillir, + mais je n'ai pas d'amant, qui te donner. + Je te donnerais bien Ali-Bey, + mais Ali-Bey est un orgueilleux garon; + il ne porte pas toutes les fleurs, + (mais) seulement la rose et l'oeillet. + + +XXVII + + Tzetigna, orgueilleuse rivire! + c'est faussement qu'hier tu jurais, + que tu ne portais point de barques. + Ce matin assez tard je passais, + quand je vis sur toi jusqu' trois barques: + dans l'une taient des gens de noce, + dans la seconde, le garon et la fille (les fiancs), + et dans la troisime, un frre avec sa soeur. + La soeur pour son frre brodait des manches[1], + le frre cousait pour sa soeur un dolman bleu; + et la soeur dit tout bas son frre: + Mets, mon frre, des boutons au corsage (le long de la poitrine), + afin qu'il ne puisse passer mme un homme, + encore moins la main d'un frre tranger[2]. + Le frre la soeur tout bas rpondit: + Que tu es sotte encore, ma soeur! + lorsque s'approchera la main d'un frre tranger, + d'eux mmes s'ouvriront les boutons. + +[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.] + +[Note 2: C'est--dire d'un tranger, d'un homme.] + + +XXVIII + + Une fille s'levait contre le soleil: + Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi, + et que toi et que ton frre, + ton frre, le brillant astre des nuits[1], + et que ta soeur l'toile voyageuse, + qui parcourt le ciel serein, + comme un berger devant ses brebis. + Le soleil resplendissant se plaignit Dieu, + et Dieu doucement lui rpondit: + Soleil resplendissant, mon enfant chri, + ne t'attriste point, ne te mets pas en colre, + aisment nous chtierons cette maudite fillette: + toi, de tes rayons hle-lui le visage, + et moi, je lui enverrai un mauvais sort, + un mauvais sort, de petits beaux-frres, + une mchante belle-mre, et un pire beau-pre[2]; + et elle se souviendra de celui contre qui elle s'levait. + +[Note 1: On me passera cette priphrase. En serbe, la lune, _mctz_, +est du masculin.] + +[Note 2: Dans la position bien subordonne des femmes serbes, ce sont l, +en effet, de grandes calamits.] + + +XXIX + + La jeune femme de Voukoman se promenait + dans son jardin et dans son parterre, + quand une fleur s'accrocha sa robe. + OEillet, chre fleurette, lui dit-elle, + ma robe ne t'attache point, + car tu fleuris et tu portes du fruit, + mais moi voil neuf annes, + pauvrette, que je suis marie, + sans que je fleurisse, que je porte de fruit, + sans savoir ce que c'est qu'un homme. + + Elle croyait que nul ne l'entendait, + mais sa chre belle-mre l'avait entendue, + et son fils ainsi elle parla: + Voukoman, mon unique enfant, + ma bru dans le parterre s'est plainte, + que voici neuf annes dj + depuis qu'elle est la femme de Voukoman, + et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit, + et ne sait ce que c'est qu'un homme; + n'es-tu donc point, mon fils, un homme? + n'as-tu pas d'nergie dans le coeur? + --Ma vieille, ma chre mre, rpondit Voukoman, + il semble que je mrite ce reproche, + mais je vais te dire la vrit. + Le jour o tu me marias, ma mre, + quand vous etes laiss les deux poux, + je voulus baiser le visage de ma femme, + mais elle me supplia par le nom de frre, + de vivre ensemble comme frre et soeur. + + --Voukoman, mon unique enfant, + plt Dieu que je ne t'eusse mari, + ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans! + Le jour o ton pre m'amena chez lui, + moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frre, + mais trois fois il me frappa (en disant): + je ne t'ai point emmene pour tre ma soeur, + c'est pour femme que je t'ai prise. + + Il ne s'tait pas encore coul un an, + quand la femme de Voukoman eut un enfant, + eut un enfant et justement un garon. + + +XXX + + Que le temps me parat long, + demeurer assise la fentre, + toujours regarder sur la mer grise, + sur la mer grise, et sa plaine unie, + si mon amant y va voguant, + si son pavillon flotte au vent, + s'il joue de la tamboura, + et sur la tamboura s'il me chante. + + +XXXI + + Une fille est assise au bord de la mer, + et elle se dit elle-mme: + Ah! Dieu cher et bon, + y a-t-il rien de plus vaste que la mer? + Y a-t-il rien de plus large que la plaine? + Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval? + Y a-t-il rien de plus doux que le miel? + Y a-t-il rien de plus cher qu'un frre? + + Et un poisson du milieu de l'eau lui dit: + Fille simple et sotte, + le ciel est plus vaste que la mer, + la mer est plus large que la plaine; + les yeux sont plus rapides que le cheval; + le sucre est plus doux que le miel; + et plus cher que le frre est l'amant. + + +XXXII + +BOLOZANOVITCH. + + Djoul[1] la Turque convie une assemble, + elle y invite toutes les dames, + et prie aussi une fille promise, + promise Bolozanovitch. + Celui-ci la chercha, un jour d't jusqu' midi, + la chercha sans pouvoir la trouver; + et ne pouvant rsister son coeur, + il alla vers Djoul, la dame turque: + Ma soeur en Dieu! jeune femme, + donne-moi une fine chemise, + celle que tu portes le premier dimanche de la lune; + mets-moi de l'antimoine sur les sourcils, + une coiffure noire sur mes noirs cheveux, + et du rouge sur mon blanc visage; + fais-moi de fines tresses comme une fille, + de cinq jusqu' neuf (tresses); + et donne-moi une quenouille dore + avec un fuseau de buis, + et une quenouille de lin d'gypte, + puis laisse-moi entrer dans ton assemble, + que je voie la fille qui m'est promise. + + La Turque agra la prire faite au nom de Dieu, + elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2], + puis elle ajouta ce bon conseil: + Libertin que tu es, Bolozanovitch, + quand tu entreras dans mon assemble, + les vieilles, baise-les aux mains, + les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, + et les filles la gorge, au-dessous du collier. + + Le libertin agra le conseil; + quand il arriva dans l'assemble, + il baisa les vieilles aux mains, + les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, + et les filles la gorge au-dessous du collier; + et son accorde quand il arriva, + il lui fit une blessure au-dessous de la gorge, + et la jeune accorde s'cria: + Dames de cette assemble, mes compagnes, + frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles, + c'est ce libertin de Bolozanovitch. + +[Note 1: Pour _gul_, en turc. rose.] + +[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.] + + +XXXIII + +QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR. + + Une querelle clate entre poux et femme, + entre le jeune Omer-Bey et la _beyine_[1], + au milieu de la nuit, sur leur molle couche. + Encore si c'et t pour quelque chose, peu importerait, + mais c'est propos d'un mouchoir brod, + brod d'or, lav l'eau de rose, + tant qu'il embaumait la maison, + et la chambre o dormait Omer-Bey; + c'taient ses matresses qui le lui avaient donn. + Omer sa femme se justifiait: + Tu sais bien que j'ai une soeur, + une chre soeur, la femme de Zekir-Bey, + c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brod, + brod d'or, lav l'eau de rose.-- + + La byine n'eut pas plus tt entendu cela, + que sautant sur ses pieds lgers, + elle prit de l'encre et du papier, + et crivit cette lettre sa belle-soeur: + Ma belle-soeur, femme de Zkir-Bey, + longue vie ton mari, et n'aie point le regretter[2]! + As-tu donn ton frre un mouchoir brod, + brod d'or, lav l'eau de rose, + tant qu'il embaume la maison, + et la chambre o dort Omer-Bey? + + La byine regarde la lettre, + la regarde, et verse des pleurs. + Dieu clment, aie piti de moi! + Si je dclare la vrit, + je rendrai mon frre odieux sa femme; + et si j'atteste une fausset, + je crains de perdre mon mari, Dieu le fera prir. + Tout elle pse, puis s'arrte un parti, (eh bien! qu'il meure!) + Elle prend de l'encre et du papier, + et crit sa belle soeur une lettre: + Ma belle-soeur, femme d'Omer-Bey, + longue vie mon mari, et que je n'aie point le regretter! + J'ai donn mon frre un mouchoir brod, + brod d'or, lav l'eau de rose, + tant qu'il embaume la maison, + et la chambre o dort Omer-Bey. + +[Note 1: _Beijovitsa_, femme d'un bey, ou beg.] + +[Note 2: C'est--dire: qu'il vive, si tu me dis la vrit: sinon qu'il +meure. Voil pourquoi, plus bas, la belle-soeur _craint de perdre son +mari_, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler +le mnage de son frre.] + + +XXXIV + +LA SOEUR QUI PROUVE SON FRERE. + + Qu'entend-on de ce ct? + sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?..... + Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point, + mais une soeur mande son frre: + Je suis, frre, esclave chez les Turcs, + rachte-moi, frre, du joug turc; + pour moi ils ne demandent pas beaucoup, + trois litras d'or et deux de perles. + Et le frre fait rpondre sa soeur: + J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval, + afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau, + j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle, + fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise. + Alors sa soeur lui envoie dire: + Je ne suis pas, frre, esclave des Turcs, + mais je suis, frre, la tzarine des Turcs. + + +XXXV + +L'INCENDIE DE TRAVNIK. + + Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik? + est-ce qu'il brle, est-ce que la peste le ravage? + ou Iagna l'a-t-elle embras de ses yeux?-- + Il ne brle pas et la peste ne le ravage point, + mais les yeux d'Iagna l'ont embras; + il y a eu de consum deux boutiques neuves, + deux boutiques et deux tavernes neuves, + et le tribunal o sige le kadi. + + +XXXVI + + Ma mie es-tu donc marie? + --Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant, + et c'est ton nom que je lui ai donn, + afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe; + car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils; + mais: Viens vers moi, ami. + + +XXXVII + + Montagne noire, que tu es pleine d'ombre! + mon coeur, que tu es plein de chagrin! + voir prs de soi son amant, + le voir et ne pas lui donner un baiser! + + +XXXVIII + + Un jeune garon non (encore) mari, Dieu fait la prire, + de le changer en perle au bord de la mer, + l o les filles viennent l'eau; + afin qu'elles le mettent dans leur sein, + qu'elles l'enfilent une soie verte, + afin qu'elles le pendent leur col, + et qu'il entende ce que dit chacune, + si elle parle de son amant, + et si sa mie aussi parle de lui. + + Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accord: + il a t chang en perle au bord de la mer, + l o les filles viennent l'eau. + Elles mettent la perle dans leur sein, + elles l'enfilent une soie verte, + leur col elles la suspendent, + et lui, il coute ce que dit chacune, + chacune parlait de son amant, + et de lui parlait sa mie. + + +XXXIX + + O fillette, rose vermeille, + ni plante, ni greffe, + ni arrose d'eau frache; + ni cueillie, ni respire, + ni baise, ni caresse; + te donnerai-je, mon me, des baisers? + + --Tu le peux jeune homme, ton gr; + mon jardin est prs de ta prairie; + je viendrai arroser mon jardin, + toi, viens attacher l tes chevaux; + donne-moi des baisers, jeune homme, ton gr, + mais ne me mords point le visage. + de crainte qu' ma mre ne me trahissent mes joues + + +XL + + Une petite troupe s'est mise en marche, + petite oui, mais ardente. + A sa tte est le porte-tendard Mouo, + il porte son drapeau, et chante en turc: + Malheur celui chez qui je prendrai mon gte! + je lui tuerai ses boeufs sous son chariot, + et je tuerai le blier qui porte la clochette; + je me ferai donner du vin de trois ans, + et de la rakia de quatre annes; + et ce seraient l ses moindres maux, + mais sans nouvelle marie je ne souperai point, + et sans pucelle je ne veux pas dormir. + + Mouo en tait l de son discours, + quand un fusil part de dessous le vert taillis, + le coup avait bien frapp Mouo, + au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine, + il tombe sur l'herbe verte, + et de la fort un brave lui crie: + Tu voulais, Mouo, une belle fille, + n'en est-ce pas une belle que tu as, + une fille jolie, l'herbe verte. + + +XLI + +LE BASILIC ET LA ROSE. + + Le basilic aux feuilles menues se plaignait: + Rose silencieuse, que ne tombes-tu sur moi? + --Pendant deux matines j'ai tomb sur toi, + celle-ci je l'ai passe me distraire, + regarder une grande merveille: + une Vila et un aigle se disputaient + touchant cette verte montagne; + la Vila disait: La montagne est moi. + --Non, disait l'aigle, elle m'appartient. + La Vila brisa l'aile de l'aigle, + et les jeunes aiglons gmirent amrement, + (ils) gmissaient, car ils taient en pril, + quand une hirondelle ainsi les consola: + Ne gmissez point, jeunes aiglons, + je vous porterai dans la terre des Indes, + o l'amarante crot jusqu'au genou des chevaux, + et le trfle jusqu' leur paule, + o le soleil ne disparat jamais.-- + L-dessus les aiglons s'apaisrent. + + +XLII + +LES ADIEUX. + + L'aurore blanchissait, le jour allait natre, + et un guerrier sellait son cheval pour partir. + Sa vieille mre but son voyage, + but, tout en versant des larmes + et en pleurant doucement elle dit: + Dieu permette, mon fils, qu'en sant tu partes, + qu'en sant tu partes et tu reviennes, + et qu'en vie tu retrouves ta vieille mre!-- + + Sa fidle pouse lui ceint le sabre, + lui ceint le sabre, tout en versant des larmes, + et en pleurant doucement elle dit: + Dieu permette, ami, qu'en sant tu partes, + qu'en sant tu partes et tu reviennes, + et qu'en vie tu retrouves ta vieille mre, + en vie, sous la terre noire! + et ta fidle pouse, dans une blanche maison, + dans une blanche maison, mais dans une autre, + dans une autre maison, chez un autre poux. + + +XLIII + + O Danube! fleuve tranquille, + pourquoi n'es-tu pas limpide? + est-ce un cerf qui t'a troubl avec son bois, + ou le vovode Mirtchta? + --Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troubl, + ni le vovode Mirtchta; + mais des fillettes, petits dmons, + qui viennent chaque matin + cueillir des glaeuls + et laver leur blanc visage. + + +XLIV + + coute, fillette, coute, ma belle, + tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage, + et moi jeune homme je suis le marchand de la mer. + qui trafique en prunelles du rivage. + + coute, fillette, coute, ma belle, + tes dents sont des perles menues, + et moi jeune homme je suis le marchand de la mer, + qui trafique en perles menues. + + coute, fillette, coute, ma belle, + tes mains sont du doux coton, + et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer + qui achte le doux coton. + + +XLV + + O fille de Smederevo, + descends et viens ici, + que je voie ton visage. + --O jeune homme, sois-tu vermeil[1]! + Es-tu all au bazar? + y as-tu vu une feuille de papier? + tel est mon visage. + Es-tu all dans quelque taverne? + y as-tu vu du vin vermeil? + telles sont mes joues. + Es-tu all par la plaine? + y as-tu vu des prunelles sauvages? + tels sont mes yeux. + As-tu t le long de la mer? + y as-tu vu des sangsues? + tels sont mes sourcils. + +[Note 1: C'est--dire beau; des joues roses sont, ce qu'il parat, +une des conditions de la beaut masculine.] + + +XLVI + +AMULETTE POUR LES FILLES. + + Mon amant a une haleine d'ambre, + de sa main blanche et de son qalam il crit + pour les filles de fines amulettes, + voici dans l'une d'elles ce qu'il crit: + Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas lui; + qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas. + + +XLVII + + Ma mre, marie-moi jeune, + avant que ne m'ait pouss la barbe, + une barbe paisse et des moustaches; + car les filles alors diraient + en me montrant leur mre: + Voil, mre, un ours qui sort du bois; + ou: Voil un livre qui sort des choux. + + +XLVIII + + O mon Miyo[1], o as-tu t cette nuit? + --Ma chre, j'ai eu mal la tte. + --Ne te l'ai-je pas dit, Michel; + ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve, + car toute eau donne la fivre, + (toute) veuve a le coeur chagrin; + mais bois du vin, et aime une fille. + +[Note 1: Diminutif de Michel.] + + +XLIX + + panouis-toi, rose, sans songer moi, + garon, j'ai pris pour femme + une veuve, plus ge que moi, + o qu'elle aille, elle pleure son premier mari: + Mon premier mari, mon premier bien! + avec toi que j'tais heureuse! + de bonne heure je me couchais, et tard je me levais; + pour m'veiller, tu me baisais sur les yeux, + (en disant:) debout, mon coeur, le soleil est lev, + notre vieille mre est debout, + elle a balay la maison et apport de l'eau[1]. + +[Note 1: La mme ide est traite dans plusieurs autres pices.] + + +L + + Virginit, mon empire! + j'tais reine[1], tant que je fus vierge: + s'il m'tait donn de revenir en arrire, + je saurais maintenant tre (rester) vierge. + +[Note 1: _Tzar_.] + + +LI + + Chantons, dansons, + tant que nous n'avons point de mari, + car lorsque nous en prendrons, + il nous faudra laisser ces chansons au dressoir, + et les airs turcs dans la bote, + il faudra raccommoder pantalons et chemises, + et plus vous les raccommodez pour le diable, + plus Satan les dchire. + + +LII + + Rose je suis rose, + tant que je n'aurai point de mari; + un mari quand je prendrai, + ma rose tombera. + Fleur je suis fleur, + tant que je n'aurai point d'enfant; + un enfant quand j'aurai, + ma fleur sera fltrie. + + +LIII + + Un faucon vole au-dessus de Saraevo, + il cherche de l'ombre pour y prendre le frais. + Il trouve un pin au milieu de Saraevo: + sous le pin est une frache fontaine, + au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1], + et une fille, la gentille Roujitza[2], + le faucon commence songer, + s'il aimera Zoumboul, la veuve, + ou Roujitza, la gentille vierge. + A tout il songe, puis il prend une rsolution, + et tout bas il dit: + Mieux vaut l'or, mme un peu abm, + que l'argent rcemment forg; + et il donne un baiser Zoumboul, la veuve, + vive est la colre de Roujitza, la fillette: + Saraevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits! + pourquoi la coutume en toi est-elle ne, + que les jeunes courtisent les veuves, + et les froids vieillards les belles vierges? + +[Note 1: En turc, jacinthe.] + +[Note 2: En serbe, petite rose.] + + +LIV + +LES DEUX TOURTERELLES. + + Une tourterelle avait amass du millet, + vers elle vint une autre tourterelle: + Donne-moi, ma soeur, un grain. + --Je n'en donne, ma soeur, pas un seul; + il fallait amasser, et non dormir; + j'ai amass, et n'ai point dormi, + je n'ai pas pris mes bats dans la fort, + ni cach ma tte sous le taillis. + + +LV + +A L'EMPEREUR NAPOLON[1]. + + Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save, + est assise une fille, qui se parle ainsi: + O Franais, puissant Empereur, + renvoie-nous les garons, les filles seules sont restes; + et gts se sont les coings et les pommes, + et les chemises brodes d'or. + +[Note 1: Cette pice rappelle l'poque o les Franais occupaient +Raguse et les provinces Illyriennes.] + + +LVI + +LA PESTE + + Saraevo, pourquoi t'es-tu obscurci? + est-ce que le feu t'a consum, + la peste t'a-t-elle ravag, + ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submerg? + --Si le feu m'et consum, + il et (du moins) renouvel mes blanches maisons; + si la rivire m'et inond, + du moins, elle et nettoy mes rues; + mais c'est la peste qui m'a dvor, + mettant bas et jeunes et vieux, + et sparant tous ceux qui s'aimaient. + + +LVII + +AGNS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE. + + Dieu clment, la grande merveille! + une mre a enfant neuf filles, + et elle en porte une dixime dans son sein, + demandant Dieu de mettre au monde un garon; + mais quand son terme fut venu + ce fut d'une dixime fille qu'elle devint mre. + + Quand le moment du baptme arriva, + le parrain demanda la vieille mre: + Quel nom donnerons-nous l'enfanon? + La vieille mre irrite rpondit: + Appelle-la Agns, puisse le diable l'emporter! + + Agns devint svelte et grande, + blanche et rose de visage, + et quand on fut pour la marier, + elle prit un seau et alla vers la fontaine. + Mais une fois dans la verte fort, + voici la Vila qui du bois lui crie: + Entends-tu, Agns, la trs-belle! + jette ton seau dans l'herbe verte + et viens vers moi dans la fort, + car ta mre nous t'a donne[1], + encore petit enfant qu'on porte sur les bras. + + A ces mots, Agns, la fille unique, + jette son seau dans l'herbe verte, + et s'enfonce dans la fort. + Aprs elle court sa vieille mre: + Reviens au logis, Agns, mon unique fille. + Mais la jeune fille lui rpond: + Va-t'en, toi qui as reni Dieu, + en m'abandonnant (au dmon), + encore petit enfant qu'on porte sur les bras. + +[Note 1: C'est le seul exemple que j'aie rencontr de cette assimilation +entre les Vilas et les mauvais esprits reconnus par le dogme chrtien.] + + +LVIII + + Le jeune Iovo se promenait dans le tchardak, + quand sous lui le tchardak se rompit + et il eut le bras droit bris. + Vite il se trouva un mdecin, + un mdecin, la Vila de la montagne, + mais qui demandait beaucoup pour la cure: + la mre (elle demandait), sa main droite; + la soeur, ses cheveux avec le ruban (qui les maintient); + et l'pouse, un collier de perles. + + La mre donna sa main droite, + la soeur, ses cheveux avec le ruban; + mais l'pouse refusa le collier: + Je ne donne point, par Dieu, mes blanches perles, + je les ai apportes de chez mon pre[1]. + + La Vila de la montagne s'en irrite, + elle empoisonne la nourriture d'Iovo, + et Iovo meurt. Oh! dsespoir pour sa mre! + Les trois femmes[2] se lamentaient, + l'une gmissait sans fin ni trve, + l'autre le soir et le matin, + la troisime quand il lui venait l'esprit. + Celle qui gmissait sans fin ni trve, + c'tait la pauvre mre d'Iovo; + celle qui gmissait le soir et le matin, + c'tait la soeur afflige d'Iovo; + celle qui gmissait quand il lui venait l'esprit, + c'tait la jeune femme d'Iovo. + +[Note 1: Cela signifie qu'elles sont sa proprit et ne sont point son +mari.] + +[Note 2: Il y a au texte _koukavitz_, coucous. Cet oiseau, ainsi que je +l'ai dit ailleurs, est l'emblme du deuil et de l'affliction.] + + +LIX + + Sous Bude des brebis taient l'ombre, + de la ville un pan de mur s'croula + et tua des brebis la laine soyeuse, + ainsi que deux jeunes bergers, + Chkir-Marko et Andrio-Zlato[1]. + Marko fut pleur par son pre et par sa mre, + mais Andr n'eut (pour le regretter) ni pre, ni mre, + rien qu'une fille du village, + qui disait en se lamentant: + Hlas! Andr, mon or pur, + si je te chantais dans une chanson, + la chanson va de bouche en bouche, + et elle passerait dans des bouches profanes; + si je brodais ton nom sur des manches, + une manche bien vite se dchire, + et ton nom prirait; + si je l'crivais sur du papier, + le papier va de main en main, + et il arriverait dans des mains profanes. + +[Note 1: _Chkir_ et _zlato_ ne sont pas des noms, mais des pithtes +de tendresse, signifiant _sucre_ et _or_. Le premier surtout ne pouvait se +traduire.] + + +LX + + O fillette, mon me, + quel parfum exhale ton sein? + celui du coing ou de l'orange, + de l'immortelle ou du basilic? + --Par Dieu! jeune homme, + ce qui parfume mon sein, + ce n'est ni le coing, ni l'orange, + ni l'immortelle, ni le basilic, + mais une me virginale. + + +LXI + + --Fillette, ma violette mignonne, + je t'aimerais, mais tu es petite. + --Aime-moi, ami, mon tour je deviendrai grande: + menue comme un grain est la perle, + pourtant elle se porte un col royal; + petite est la caille, + pourtant elle lasse coursiers et chasseurs. + + +LXII + + Pierre Dotchin, le ban de Varadin, boit du vin. + il en a bu pour trois cents ducats en un jour, + et encore avec cela (pour) son cheval noir et sa masse dore. + Le roi Mathias, le seigneur du pays, le querelle: + Dieu t'anantisse, Pierre Dotchin, ban de Varadin! + voil que tu as bu pour trois cents ducats en un jour, + et avec cela (pour) ton cheval noir et ta masse dore? + Mais Pierre Dotchin, le ban de Varadin, lui rpond: + Ne me querelle point, roi Mathias, seigneur du pays! + si tu avais t la taverne o je fus, + et embrass comme moi la tavernire qui est l, + tu aurais bu Pest la ville de plaine et Bude l'acropole. + + +LXIII + + Un amandier s'levait haut et svelte, + au-dessous dormait Mehmed-Aga avec la jeune Fatime; + pour couche, ils ont la terre noire et l'herbe humide; + pour couverture, le ciel serein et les toiles brillantes; + et pour coussin, chacun les bras blancs de l'autre. + + +LXIV + + Si je pouvais me changer en mouche + je saurais o passer l'hiver: + je me poserais sur le visage d'une veuve + ou sur les seins blancs d'une fille. + + +LXV + +LA TZETIGNIENNE ET LE PETIT RADOITZA + + Trente habitants de Tztign sont boire + au bord de la Tztigna, la calme et froide rivire, + et c'est une fille de Tztign qui leur sert le vin. + A mesure qu' chacun elle prsentait le verre, + il n'tendait pas la main pour prendre le vin, + mais pour toucher le sein de la jeune fille, + tant que celle-ci se prit dire: + J'en atteste Dieu, vous trente Tztigniens, + si je puis tre votre servante tous; + je ne puis tre votre pouse tous, + mais celle du brave seulement + qui s'lancera dans la rivire la nage, + couvert de ses habits et de ses armes, + et la traversera d'une rive l'autre; + celui-l m'aura pour sa fidle pouse. + + Tous ces mots baissrent la tte, + les regards fixs sur la terre; + seul, le petit Radotza ne baissa point la tte, + mais s'lanant sur ses pieds lgers, + il saisit ses armes brillantes, + acheva de revtir ses habits. + et s'lana dans la Tztigna. + Le brave nagea tout droit, + il traversa d'une rive l'autre; + mais comme il revenait au bord oppos, + il s'enfona un peu sous l'eau, + il n'enfona point parce qu'il tait fatigu, + mais il s'enfona pour mettre l'preuve sa belle + et savoir si elle voulait tre sa fidle pouse. + Quand la jeune Tztignienne vit cela, + elle descendit dans la rivire; + ce que voyant le petit Radotza, + il s'avana en nageant vers la rive, + et sortant de l'eau il prit la jeune fille, + la prit par sa blanche main + et l'emmena sa blanche maison. + + +LXVI + +LE TCHLBI MOUO ET FATIME LIOUBOVITCH. + + Fatime Lioubovitch tait broder + dans le jardin sous le jaune oranger, + l vint passer le tchlbi Mouo, + qui la salua au nom de Dieu: + Dieu t'assiste, Fatime Lioubovitch! + prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1]. + --Es-tu fou, tchlbi Mouo, + pour domestique je ne te voudrais pas + et moins encore pour que tu baises mon visage. + --Si de moi tu ne veux, Fatime, + vrai comme ma tte est vivante sur mes paules, + je publierai partout o j'irai + que tu portes un enfant dans ton sein. + Fatime pourtant n'en tient pas de compte, + mais continue de broder sur son mtier. + Mouo mortifi s'loigne + et traverse la vaste campagne, + mais voici que la nouvelle lui arrive + que le pacha a plant sa tente, + qu'il l'a plante dans la plaine de Rakitno, + et qu'avec lui il a des agas et des spahis. + L se dirige le tchlbi Mouo, + devant le pacha humblement il s'incline, + lui baise le genou et le bas (de son caftan), + et le pacha lui tient ce discours: + Comment te va, tchlbi Mouo? + as-tu travers l'Hertzgovine? + as-tu visit la maison des Lioubovitch? + comment vont les neuf frres? + sont-ils en sant et en joie? + --J'ai pass par l'Hertzgovine, + et visit la maison des Lioubovitch, + en sant sont les neuf frres, + en sant ils sont, mais non en joie, + car ils ont une soeur unique, + qui porte un enfant dans son sein: + c'est l'enfant du pacha de Bosnie. + Le pacha de Novi-Bazar se met rire: + C'est bien, puisqu'il est de bonne race. + Pourtant le pacha avait grand dpit, + vite il crit une lettre menue, + et dans la lettre Fatime il disait: + Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno. + Puis il appelle son tatar, + et l'expdie vers la maison des Lioubovitch. + Quand le tatar la maison arriva + et que la jeune Fatime l'aperut, + aussitt pressentant quelque malheur, + elle se dirigea en hte vers Rakitno. + L devant le pacha humblement elle s'incline, + lui baise la main et le bas du caftan; + mais voyant que le pacha la regardait de travers, + elle te sa jaune tunique + et reste nue dans sa fine chemise: + Sois un juge quitable, seigneur pacha, + sois un juge quitable et que Dieu te conserve! + pourrais-je ici cacher une pomme, + comment donc un enfant sous ma ceinture? + Si tu ne veux tre un juge quitable, + je suis venue pieds nus Rakitno, + pieds nus j'irai jusqu'au sultan, + je me plaindrai au sultan Stamboul, + afin qu'il te fasse mettre mort. + Quand le pacha eut entendu Fatime, + une violente colre s'empara de lui, + et il fit de l'oeil un signe au bourreau + qui abattit la tte de Mouo. + Il prit Fatime pour son pouse + et en fit une jeune pachinitza. + +[Note 1: Que de rester chez tes frres.] + +FIN + + + + +TABLE DES MATIRES + + + INDEX EXPLICATIF des noms de personnes et de lieux, + et des mots trangers qui se rencontrent dans + l'ouvrage + + INTRODUCTION + + NOTES + + TRANSCRIPTION de quelques sons de la langue Serbe + + LA BATAILLE DE KOOVO + + Notice + I. + II. La Chute de l'Empire Serbe + III. + IV. + V. + Notes + + MARKO KRALIEVITCH + + Notice + Note + I. Ouroch et les Merniavtchvitch + II. Marko et la Vila + III. Marko et le faucon + IV. Les noces de Marko + V. Marko reconnat le sabre de son pre + VI. Marko et le bey Kostadin + VII. Marko et Alil-Aga + VIII. Marko et la fille du roi des Maures + IX. Marko va la chasse avec les Turcs + X. Marko laboureur + XI. Mort de Marko + XII. La Soeur du capitaine Lka (analyse) + NOTES + + LES HADOUKS + + NOTICE + + I. Prdrag et Nnad + II. Starina Novak et le knze Bogoav + III. Novak et Radivo vendent Groutza + IV. Starina Novak et le brave Radivo + V. Groutza et le Maure + VI. Groutza et le pacha de Zagori + VII. Le Mariage de Groutza Novakovitch + VIII. Trahison de la femme de Groutza + IX. Thade de Sgne (extrait) + X. La femme du hadouk Voukoar + XI. Le Vieux Vouadin + XII. Le Petit Radotza + XIII. Rad de Sokol et Achin-Bey (l'hivernage des + hadouks) + NOTES + + POSIES HROQUES DIVERSES + + I. La Fondation de Scutari + II. Dotchin l'infirme + III. Le Partage des Iakchitch + IV. Les Iakchitch prouvent leurs femmes + V. Dons moscovites et cadeaux turcs + VI. Ianko de Cattaro et Alil fils de Mouo + VII. La Fuite de Karageorge + NOTES + + CHANTS DOMESTIQUES (I-LXVI) + + + FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Posies populaires Serbes, by Auguste Dozon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES POPULAIRES SERBES *** + +***** This file should be named 17540-8.txt or 17540-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17540/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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