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+The Project Gutenberg EBook of Poésies populaires Serbes, by Auguste Dozon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Poésies populaires Serbes
+ Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes
+
+Author: Auguste Dozon
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17540]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES POPULAIRES SERBES ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+POÉSIES POPULAIRES SERBES
+
+ * * * * *
+
+CHANTS HEROÏQUES
+
+CHANTS DOMESTIQUES ET CHANSONS
+
+ PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOM
+ 55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+POÉSIES POPULAIRES SERBES
+
+TRADUITES SUR LES ORIGINAUX AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
+
+PAR
+
+AUGUSTE DOZON
+
+CHANCELIER DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A BELGRAD
+
+ Les Serbes, ce peuple enfermé dans son passé, destiné à être
+ musicien et poëte de toute la race slave, sans savoir même qu'il
+ deviendrait un jour la plus grande gloire littéraire des Slaves.
+
+ MICKIEWICZ, _Les Slaves_ T. I p. 331
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
+ PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS
+
+1859
+
+A AUG. BRIZEUX ET AUG. BARBIER.
+
+
+_Mon cher Barbier,
+
+Lorsque j'eus d'abord la pensée d'inscrire en tête de ce livre deux noms
+qui m'étaient également chers, celui de Brizeux et le vôtre, Brizeux
+était plein de vie; éloigné de lui, je le croyais du moins. Nous le
+pleurons aujourd'hui, et les lettres françaises avec nous; au lieu de
+serrer la main d'un ami, il ne me reste qu'à honorer la mémoire d'un
+poëte. Permettez-moi, mon cher Barbier, de vous associer ici à cette
+mémoire; j'y ai un double droit: Vous êtes l'égal de Brizeux par le
+talent, et vous voulez bien m'accorder dans votre amitié la même place
+que je tenais dans la sienne._
+
+A.D.
+
+_Belgrad, le 1er Septembre 1858._
+
+
+
+
+INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS
+QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE
+
+_Agalouk_ (T), dignité et fief d'aga.
+
+_Belgrad_ (ville blanche), capitale de la principauté de Serbie avec une
+forteresse occupée par les Turcs.
+
+_Bochtchalouk_ (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185).
+
+_Boiana_, rivière qui traverse Scutari d'Albanie.
+
+_Bosnie_ (_Bosna_), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et
+rivière qui y coule.
+
+_Boula_, nom que les Serbes donnent aux femmes mariées turques.
+
+_Bouzdovan_, masse d'armes garnie de noeuds.
+
+_Brankovitch_, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61).
+
+_Bulgarie_, province slave de la Turquie.
+
+_Charatz_ (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch.
+
+_Choumadia_ (de _chouma_, forêt), partie de la Serbie dans laquelle se
+trouve Belgrad.
+
+_Coucou_, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties).
+
+_Deh_ (T.), brave, espèce de garde-du-corps, homme d'escorte; _deh-bacha_,
+chef des gardes.
+
+_Dépense_, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot _riznitza_, qui
+désigne une chambre où l'on garde l'argent, les habits et les provisions.
+
+_Despote_, titre des chefs nationaux serbes, après le renversement de
+l'empire.
+
+_Devèi_, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ).
+
+_Dolman_ (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long
+vêtement sans manches.
+
+_Douchan_ (Étienne), tzar serbe, de 1336 à 1356.
+
+_Gouslé_ (ce mot est en serbe du féminin pluriel), instrument de musique
+à une seule corde, ayant la forme générale d'une guitare, sauf que le
+corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc,
+il sert uniquement à accompagner la récitation déclamée des poésies
+héroïques.
+
+_Grahovo_, district situé entre l'Hertzégovine et le Montenégro.
+
+_Haïdouk_ (de l'arabe-turc _haidoud_), bandit, mais, dans la poésie
+populaire, sans aucune idée flétrissante, et plutôt dans un sens
+héroïque.
+
+_Harambacha_ (T.), chef de voleurs.
+
+_Hertzégovine_, province slavo-musulmane de la Turquie.
+
+_Igoumene_ ({~GREEK SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER
+ETA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
+SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER
+EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
+SMALL LETTER FINAL SIGMA~}), supérieur des couvents du rite oriental.
+
+_Ioug_, le sud. _Ioug Bogdan_, beau-père du knèze Lazare.
+
+_Iounak_, héros, homme brave et accompli, d'où _iounatchka pesma_, chant
+héroïque.
+
+_Iovo_, diminutif de _Iovan_, Jean.
+
+_Irène_, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-même de 1457 à
+1459.
+
+_Jéna_, femme, d'où _jénska pesma_, chant féminin, par opposition aux
+poésies héroïques.
+
+_Kaloyer_ ({~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
+ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
+SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
+RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}, en serbe,
+_kaloudjèr_), moine du rite oriental.
+
+_Kalpak_ (T.), bonnet de fourrure, d'où notre mot kolbak.
+
+_Karageorge_ (en serbe _Karadjordje_). Voir note 10 de la 4e partie, p.
+224.
+
+_Kèrsno-imé_. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)
+
+_Kladoucha_, ville de la Croatie turque.
+
+_Kmète_, chef électif des villages serbes, il y en a ordinairement deux
+ou trois.
+
+_Knèze_, Pendant la domination turque, ce mot désignait les petits chefs
+de district, sous sa forme russe, _kniaz_ (que nous rendons par duc), il
+est le titre officiel du prince actuel de Serbie.
+
+_Koçovo_ (de _koç_ merle), grande plaine située dans l'ancienne Serbie,
+et où fut livrée contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui
+amena la ruine de l'empire serbe.
+
+_Kolo_, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie,
+p. 185).
+
+_Koula_, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62).
+
+_Koum_, parrain pour les noces comme pour le baptême.
+
+_Krouchedol_, monastère de Sirmie.
+
+_Krouchevatz_, ville de Serbie.
+
+_Lab_ (le), et la _Sitnitza_, rivières ou ruisseaux qui traversent la
+plaine de Koçovo.
+
+_Lazare Greblianovitch_, tzar ou knèze serbe de 1371 à 1389 (Voir note 2
+de la 1re partie p 69).
+
+_Lievo_, ville de l'Hertzégovine.
+
+_Litra_, quart de l'_oka_.
+
+_Maritza_, l'_Hebrus_ des anciens, et aussi, sans doute par confusion,
+quelque rivière qui coule dans la plaine de Koçovo (Voir note 14 de la 2e
+partie, p 121).
+
+_Marko Kralievitch_, personnage historique et héros légendaire serbe.
+
+_Méhana_ (du persan _mei_ vin, et _khane_ maison), cabaret et petite
+auberge de village, en Serbie.
+
+_Merniavtchevitch_, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frères
+(Voir note 1 de la 2e partie p 119).
+
+_Miliatzka_, rivière qui traverse Saraievo.
+
+_Miloch Obrenovitch_, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p
+224).
+
+_Mirotch_, montagne de Serbie.
+
+_Mitrovitza_, ville de la Slavonie, sur la Save.
+
+_Morava_, la rivière la plus considérable qui coule dans l'intérieur de
+la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer.
+
+_Mostar_, chef-lieu de l'Hertzégovine.
+
+_Mouio_, diminutif de Moustafa.
+
+_Nemania_, Étienne (XIIe siècle), fondateur de la dynastie serbe des
+Nemanitch.
+
+_Nich_ (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie.
+
+_Obilitch_, Miloch. L'un des gendres du knèze Lazare, qui donna la mort au
+sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.)
+
+_Oka_, poids et mesure de capacité turcs. (1,284 grammes.)
+
+_Opanak_, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixée autour de la
+jambe par une lanière, et qui forme la chaussure des paysans serbes et
+turcs.
+
+_Otmitza_, enlèvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.)
+
+_Oudbigna_, ville de la Croatie turque.
+
+_Ouroch V_, tzar serbe, de 1356 à 1367.
+
+_Pachinitza_, en serbe, femme d'un pacha.
+
+_Pandour_, agent de la police, gendarme serbe.
+
+_Pesma_, nom de toutes les pièces de poésie chantée serbes.
+
+_Pobratime_, _Poçestrima_, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.)
+
+_Prilip_, ville d'Albanie, et résidence de Marko Kralievitch.
+
+_Prizren_, ville d'Albanie.
+
+_Protopope_, ou vulgairement _prota_, dignitaire de l'Église orientale.
+C'est notre archiprêtre.
+
+_Rade_, _Rado_, diminutif de Radoïtza.
+
+_Ravantiza_, monastère de Serbie.
+
+_Romania_, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo.
+
+_Saraievo_ (en turc, _Bosna-Serai_, palais de la Bosnie), grande ville,
+chef-lieu de la Bosnie.
+
+_Save_ (Sava), grande rivière, qui se jette dans le Danube à Belgrad.
+
+_Scutari_ (Skadar), ville d'Albanie.
+
+_Sègne_, ville de Dalmatie.
+
+_Serbie_ (Sèrbia), principauté tributaire de la Porte Ottomane, avec
+administration intérieure indépendante.
+
+_Sirmie_ (en serbe _Srem_), province de la Hongrie entre le Danube et la
+Save.
+
+_Slava_, fête du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)
+
+_Smederevo_ (sur les cartes, Sémendria), ville de Serbie.
+
+_Sokol_ (le Faucon), vieux château fort, situé en Serbie.
+
+_Sophia_, ville de Bulgarie.
+
+_Spahi_ (en serbe, _spahia_), seigneur féodal, grand propriétaire
+terrien--_Spahilouk_, domaine d'un spahi.
+
+_Stara planina_ (la vieille montagne), nom serbe des Balkans.
+
+_Svat_, invité aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le _stari
+svat_ en est le chef et l'un des témoins du mariage.
+
+_Sveta Gora_, la sainte montagne ({~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK
+SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER
+GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
+SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
+RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~})
+le mont Athos.
+
+_Talari_ (de l'allemand _thaler_), pièce d'argent autrichienne qui vaut
+environ cinq francs.
+
+_Tamboura_, instrument de musique à cordes.
+
+_Tchaouch_ (T ), huissier, messager, héraut.
+
+_Tchardak_ (T ), galerie ou pièce ouverte, _verandah_ attenant à une
+maison, aussi, pavillon, corps de logis.
+
+_Tchelebi_ (T ), espèce de petit-maître, de _dandy_ turc, jeune homme de
+distinction.
+
+_Timok_, rivière de Serbie.
+
+_Toka_, espèces de plaques métalliques qui couvraient le devant de la
+veste dans l'ancien costume serbe.
+
+_Tzar_, _tzarine_ (tzaritza), _tzarevitch_, mots appliqués par les Serbes
+dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu'à
+ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan.
+
+_Tzarigrad_, ville impériale, nom par lequel les Serbes désignent
+Constantinople.
+
+_Tzer_, montagne de Serbie.
+
+_Tziganes_, bohémiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123).
+
+_Tzerna Gora_, nom serbe du Montenégro.
+
+_Tzetigna_, rivière de Dalmatie--_Tzetigne_ (au fém. plur. ), Cettigne,
+capitale du Montenégro.
+
+_Varadin_, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie.
+
+_Vila_, espèce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120).
+
+_Vilindar_ (Chilendar), monastère de l'Athos, fondé par un tzar serbe.
+
+_Voukachine_, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et
+Ouroch, père de Marko Kralievitch.
+
+_Zadoujbina_, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.)
+
+_Zadrouga_, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.)
+
+_Zagorié_, district de l'Hertzégovine.
+
+_Zadar_ (Zara), ville de Dalmatie.
+
+_Yatak_, recéleur des haïdouks, qui les héberge et les cache pendant
+l'hiver.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+I
+
+
+Les poésies populaires dont le présent recueil contient un choix
+restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1],
+appartiennent à toute la race serbe répandue, sous divers noms, dans la
+principauté actuelle de Serbie (_Sèrbia_), la Bosnie, l'Hertzégovine,
+le Montenégro (_Tzèrna Gora_), quelques districts de la Bulgarie et
+de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces méridionales de la Hongrie
+(Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore à l'état de tradition
+orale, et le patriote éclairé, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui,
+depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zèle intelligent et une
+scrupuleuse fidélité à les recueillir de la bouche même du peuple, n'a
+pas encore entièrement accompli sa tâche, tant la mine où il puise est
+abondante, tant aussi l'accès en est parfois difficile, tant il faut de
+patience et de sagacité pour faire un choix parmi les matériaux qu'elle
+fournit[2].
+
+Pour juger ces poésies, pour les goûter même, et surtout pour comprendre
+leur valeur comme documents de l'histoire littéraire générale, il est
+indispensable de connaître certaines circonstances qui se rattachent à
+leur origine et à leur composition. Les détails qui suivent, empruntés
+à leur savant éditeur[3], sont les plus propres à mettre le lecteur au
+courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui
+me sont personnelles.
+
+«Toutes nos poésies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants
+héroïques (_pèsmè ïounatchké_) que les hommes chantent (ou plutôt
+déclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la _gouslé_,
+et en poésies domestiques ou féminines (_jénské_), que chantent
+non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes,
+particulièrement les jeunes gens, le plus souvent à deux voix. Ceux qui
+chantent les poésies féminines le font pour leur propre amusement,
+tandis que les poésies héroïques sont destinées à des auditeurs; c'est
+pourquoi, dans les premières, on a surtout égard à la partie musicale,
+à la mélodie, et dans les secondes, à l'expression poétique.
+
+«Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro
+et les régions montagneuses du midi de la Serbie, que le goût pour les
+poésies héroïques est le plus vif et le plus général. Actuellement
+encore, dans ces contrées, il est à peine une maison où l'on ne trouve
+une _gouslé_, qui surtout ne manque jamais dans les stations des pâtres;
+et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne sût pas jouer de cet
+instrument, chose même que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont
+en état de faire. Dans les districts inférieurs de la Serbie (ceux qui
+avoisinent le Danube et la Save), les _gouslé_ deviennent déjà plus
+rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive
+gauche de la Morava), on en trouverait au moins une.
+
+«Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles
+sont les seuls qui y possèdent des _gouslé_, et encore doivent-ils
+apprendre à en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour
+accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une
+honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les
+pays que je viens de nommer, les poésies héroïques (ou, comme on les y
+appelle déjà, d'aveugles) ne sont-elles chantées que par des mendiants
+privés de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la
+_gouslé_. Cela explique pourquoi les poésies héroïques se chantent plus
+mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en
+Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans
+l'intérieur des terres, en Bosnie et en Hertzégovine surtout....
+
+«La poésie domestique ou féminine, à ce que je crois, est surtout
+répandue là où l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie;
+car de même que dans les contrées qui bordent le Danube et la Save, les
+moeurs des hommes se sont adoucies, de même dans les autres (les villes
+exceptées), le caractère des femmes a conservé plus de rudesse, et la
+guerre, plus que l'amour, occupe la pensée de la population. Une autre
+raison encore, c'est que là les femmes vivent plus dans la société.
+Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai
+nommées, les chansons _populaires_ ne se chantent plus, et ont été
+remplacées par de nouvelles, que composent des gens instruits, des
+écoliers et des apprentis du commerce.
+
+«Il y a un certain nombre de poésies qui appartiennent à une classe
+intermédiaire entre les héroïques et les domestiques. Elles se
+rapprochent plus d'ailleurs des premières, bien qu'il soit fort rare de
+les entendre chanter sur la _gouslé_ par des hommes, et qu'en raison de
+leur longueur, le plus souvent on les _récite_.
+
+«On compose encore aujourd'hui des poésies héroïques,.... qui ont
+ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de
+moyen âge et des vieillards. Dans les pays où le goût en est général,
+il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu'à
+cinquante ou même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si
+bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut
+d'ailleurs savoir que, dans les contrées dont je parle, les paysans
+n'ont ni les mêmes soucis, ni les mêmes besoins que dans les États
+de l'Europe, et qu'ils mènent une vie assez semblable à celle que les
+poëtes décrivent sous le nom de l'âge d'or...»
+
+L'auteur cite ensuite des exemples de pièces burlesques ou
+_satiriques_,--genre qu'il n'a point admis dans sa collection,--qui
+ont été composées par des gens à lui connus. Elles sont faites à
+l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance
+générale, ce qui fait qu'elles ne se répandent point au dehors et
+meurent bientôt là où elles sont nées. Voici quelques-unes de ces
+circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique,
+par exemple quand les invités se prennent de querelle et rouent de coups
+l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a
+brouille dans un ménage, ou que des gens mariés à la suite d'un rapt
+(_otmitza_)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk, à propos des querelles
+entre gens de noce, ajoute avec quelque naïveté: «S'il y avait mort
+d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique.» Tout cela,
+il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'âge d'or. Mais c'est
+peut-être ici le lieu de faire observer que la naïveté dont je parle
+dans ces pages est une qualité de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a
+rien à faire avec la candeur ou l'innocence des moeurs.
+
+«Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connaître les auteurs des poésies
+populaires, même les plus récentes, il n'y a rien là qui doive étonner;
+mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne
+n'attache d'importance à composer des vers, et que, loin d'en tirer
+vanité, le véritable auteur d'un chant se défend de l'être, et prétend
+l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des poésies
+les plus récentes, de celles dont on connaît parfaitement le lieu
+d'origine, et qui roulent sur un événement de fraîche date; car à peine
+quelques jours se sont-ils écoulés, que personne ne songe plus à leur
+provenance.
+
+«Quant aux poésies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles
+aujourd'hui, et elles ne se produisent plus guère que sous la forme de
+dialogues improvisés entre filles et garçons.»
+
+Et plus loin: «Les poésies héroïques sont mises en circulation
+principalement par les aveugles, les voyageurs et les haïdouks. Les
+aveugles vont mendiant de porte en porte, ils fréquentent les assemblées
+près des monastères et des églises, ainsi que les foires, et partout
+ils chantent. De même, quand un voyageur reçoit l'hospitalité dans
+une maison, il est d'usage, le soir, de lui présenter une _gouslé_, en
+l'invitant à chanter, et dans les khans et les cabarets (_méhanas_), il
+s'en trouve pour le même usage. Quant aux haïdouks, dans leurs retraites
+d'hiver, ils passent la nuit à boire et à chanter, le plus souvent les
+exploits de leurs confrères.»
+
+M. Vouk entre ensuite dans des détails sur la manière dont il a recueilli
+les _pesmas_. Il raconte l'étonnement et la défiance qu'il inspirait,
+soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie
+de métier, excitée par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cédait
+qu'à de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il
+se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son métier avec
+un peu d'intelligence et sans gâter la _pesma_. Il fallait d'ordinaire
+l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complète, et avec
+l'exactitude et dans l'ordre convenables.
+
+
+II
+
+Comme on vient de le voir, les _pesmas_ serbes sont le travail de plusieurs
+siècles, sont l'oeuvre collective d'une race tout entière, du génie
+et des moeurs de laquelle elles fournissent en même temps l'expression,
+d'autant plus fidèle et plus authentique, que toute influence, toute
+imitation extérieures, sont restées étrangères à leur composition. Le
+nom de _nationales_ leur conviendrait donc mieux que celui de _populaires_,
+mot qui, dans notre état social si raffiné, a pris une acception
+particulière, et est devenu presque le synonyme de _vulgaire_, de
+_trivial_. La poésie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons
+grossières du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est-à-dire de
+l'homme qui, étranger à la langue polie, à la connaissance de l'histoire
+et de l'antiquité, se trouve, par cette ignorance même, exclu de la vie
+intellectuelle et comme ravalé dans une condition inférieure; poésie
+informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des
+oeuvres soi-disant populaires fabriquées par des _messieurs_. C'est
+ordinairement le plus détestable des pastiches.
+
+Chez les Serbes, rien de tout cela.
+
+Ce n'est pas que les lumières y soient plus répandues; l'ignorance y est,
+au contraire, universelle, absolue; la société y forme une seule classe,
+qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une
+histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les
+poésies populaires. Les choses ont un peu changé, bien entendu, dans la
+principauté, où une transformation politique et sociale s'opère, où la
+poésie populaire se meurt et commence à être dédaignée, bien que la
+poésie savante soit encore dans les langes; mais là même où, comme en
+Bosnie, il s'est conservé une espèce de noblesse féodale, les moeurs la
+rapprochent tellement du rustre, du _raya_, que, pour mon sujet, il n'y a
+point de différence.
+
+Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destinée singulière
+et bien importante. C'est grâce à eux en grande partie, on n'en saurait
+douter, que s'est conservé dans le peuple le sentiment de la nationalité.
+L'habitude de célébrer sous une forme poétique chacun des incidents de
+la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu
+le souvenir et l'amour de l'indépendance, et attisé la haine de peuple
+à peuple, de religion à religion[6]: double sentiment qui a fini par
+se faire jour, au commencement de ce siècle, chez les Serbes de la
+principauté, et qui règne encore si énergiquement parmi ceux de la
+_Tzèrna Gora_. Et, d'un autre côté pourtant, ils ont servi à conserver
+le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des
+Bosniaques musulmans demander à un kadi la grâce d'un prisonnier serbe du
+rit oriental, comme bon chanteur de _pesmas_, et, au commencement du
+XVIIe siècle, Goundoulitch, le dignitaire de la république de Raguse,
+revendiquait déjà comme gloire nationale, dans son poëme d'_Osman_[7],
+les gestes, embellis par la poésie, de Marko Kralievitch et d'autres
+héros serbes.
+
+Quelques-uns des détails fournis par M. Vouk sur la composition et la
+transmission des _pesmas_ auront sans doute rappelé au lecteur ce qu'on
+raconte des rapsodes homériques, et suggéré à son esprit de curieux
+rapprochements d'histoire littéraire, que la lecture de ces poésies
+elles-mêmes ne peut que confirmer. A mon avis, là ne s'arrête pas la
+ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne
+et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquité grecque. Non
+que je veuille établir un parallèle de valeur artistique, auquel rien
+ne se prêterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des
+caractères soit extérieurs, soit moraux, qui donnent à la véritable
+poésie épique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut
+ranger l'exposition dramatique du dialogue, les répétitions constantes
+et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces épithètes
+exprimant la qualité la plus essentielle et la plus apparente des objets
+auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et,
+parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective
+qui, à mon avis, est le trait distinctif et comme l'âme de la poésie
+épique.
+
+Je n'ai pas la prétention de donner une nouvelle définition de cette
+poésie, dont la véritable nature a été pourtant bien méconnue.
+Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnaître que ce qui la
+constitue, ce n'est ni la longueur d'un récit versifié, ni sa division
+en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni
+(comme les _rêves_ dans la tragédie) une superfétation d'épisodes.
+A mes yeux, ce qui la caractérise, ce qui en forme l'essence, c'est
+un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de
+pensée et d'exécution, et avant tout, comme je viens de le dire, une
+inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte
+d'une race, d'un peuple, à l'opposé de la poésie lyrique, manifestation
+d'une pensée, d'une personnalité individuelles.
+
+La classification en genres et en espèces convient à la nature physique,
+qui reproduit perpétuellement les formes qu'elle s'est prescrites à
+elle-même; mais, appliquée aux oeuvres de l'esprit humain, plus libres,
+variables comme la pensée, comme la physionomie individuelles, n'est-elle
+pas un abus de mots? En quoi, pour me borner à cet exemple, l'_Odyssée_,
+ce premier des romans, ressemble-t-elle _extérieurement_ à l'_Iliade_?
+Et voudra-t-on absolument faire une épopée de la _Divine Comédie_, une
+tragédie de _Faust_, oeuvres au plus haut degré lyriques? Il est trop
+évident, en effet, que chaque génie vraiment original produit son oeuvre
+sous une forme propre, étroitement liée avec la pensée et qui en est
+comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme même.
+
+L'inspiration collective dont je parle, fondement de la poésie épique, et
+qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus
+dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrès de la critique et du
+raisonnement, comme la rosée sous les rayons du soleil, paraît alliée de
+fort près à la tendance historique, car là où elle règne, les sujets
+individuels n'ont pas encore d'intérêt, le peuple se passionne uniquement
+pour ceux qui appartiennent à son histoire générale ou qui la reflètent
+(les dieux mêmes, à cette période, font partie de la nation), et la
+manière de les concevoir est la même pour tous les membres de la nation.
+Cette manière aussi ne comporte que la peinture et le développement des
+plus simples sentiments de l'humanité; les passions dans leurs traits
+les plus élémentaires, et non les goûts de l'esprit, les analyses
+ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si
+multipliées plus tard, lui servent de base. Dans cet état social, où
+le poëte chante presque comme un oiseau, sans le savoir, où l'homme de
+lettres n'existe pas encore, les caractères des personnages traditionnels
+se conservent intacts de génération en génération, et même alors que
+le souvenir des événements s'altère, ils se transmettent à l'état de
+types auxquels personne ne songe à toucher, et qu'on ne modifie pas
+plus que ceux de l'antique statuaire égyptienne, ou, pour me servir d'un
+exemple plus voisin, que les images sacrées du Christ et des saints de
+l'Église orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est
+ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une
+puissante unité, sans altération de données primitives, des rapsodies
+homériques, et des traditions germaniques dans les _Niebelungen_, où le
+changement partiel de couleur et l'introduction d'éléments plus modernes
+n'ont rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare.
+Enfin c'est ainsi que la manière des _pesmas_ serbes n'a point subi
+d'altérations sensibles pendant plusieurs siècles, et que Marko
+Kralievitch, pour le Serbe étranger à l'Occident, est toujours le même
+héros pourfendeur de Turcs, fort et buveur à la façon de Gargantua,
+féroce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme
+Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national.
+
+Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l'esprit
+poétique dans cet état de primitive naïveté. L'isolement moral dans
+lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes,
+l'opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs moeurs, à leurs
+croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance
+a été singulièrement favorisée dans la Turquie d'Europe par les
+circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet
+avantage--au prix d'autres dominations étrangères, bien entendu--qu'elle
+ne s'est que superposée et n'a point cherché à s'assimiler les
+populations conquises, à leur faire adopter sa langue[8], sa législation.
+Contente à l'origine, et dans les temps de première ferveur, d'avoir
+prouvé la supériorité de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a
+laissé les races à elles-mêmes et à l'avenir, s'interposant pour
+ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matériel aussi bien
+qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et
+arrête le développement de la végétation, sans pourtant la tuer. Les
+provinces chrétiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe
+cette comparaison, le conte de la _Belle au bois dormant_. Tout y a été
+plongé dans un sommeil qui dure depuis plusieurs siècles, et qui, pour
+l'homme de l'Occident, en fait, à certains égards, le pays le plus
+curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose
+de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des poésies serbes.
+
+Un autre résultat littéraire de cette séquestration, naturelle ou
+politique, des populations serbes, c'est que leurs facultés poétiques se
+sont développées spontanément, librement, suivant la loi de leur nature,
+et à l'abri de toute influence extérieure. Il n'y a pas eu là invasion
+d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie étrangères: tout est
+resté national, idée, sujets, langue, versification. Aussi la poésie
+serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalité
+rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la
+personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le poëte que nous
+venons de perdre, alors qu'il se révoltait contre l'accusation de plagiat:
+
+ Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
+
+Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montenégro
+surtout, eurent de fréquentes relations non-seulement avec Venise,
+mais avec Raguse (_Doubrovnik_), où, dès la fin du XVe siècle, une
+littérature florissante, ayant la même langue pour organe, s'était
+développée sous l'influence italienne, dont elle porte des traces
+nombreuses et profondes.
+
+Une autre circonstance non moins digne d'être notée, c'est que cette
+barrière a complètement arrêté l'invasion, dans les moeurs comme dans
+la poésie, des idées ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant,
+lorsque celle-ci s'est développée, avaient encore beaucoup de force
+en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les _pesmas_
+elles-mêmes et telle qu'elle est dans la réalité (qu'on se rappelle
+ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage
+poétique, dont mention a déjà été et sera encore faite dans ces pages,
+celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est
+vrai, venge quelquefois les opprimés d'une manière qui rappellerait
+celle des chevaliers errants; une fois il reproche à quelqu'un des
+actes d'inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa
+carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu'à
+contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à
+l'héritier légitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui
+l'anime, et hors de là il n'est pas toujours un modèle de bonne foi ni de
+bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices
+sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers
+les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la
+brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie
+ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et
+qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l'Occident.
+
+
+III.
+
+La poésie populaire serbe a été, nous l'avons vu, partagée par celui
+qui l'a le premier tirée de l'état de tradition orale en deux grandes
+divisions: en _poésie héroïque_, ou déclamée à l'aide d'un instrument
+de musique à ce destiné, et en _poésie féminine_ ou chantée. Mais,
+suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions,
+distinguer plusieurs catégories. Commençons par la seconde, qui, elle
+aussi, a plutôt un caractère épique, dans le sens que j'ai donné à ce
+mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique
+et dialoguée, on ne saurait déduire, de chaque chant pris à part, une
+individualité d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le génie de la
+race. Elle comprend des pièces se rapportant à des usages domestiques ou
+agricoles, ou même ayant une couleur obscurément mythologique, mais trop
+locales et trop dénuées de valeur poétique pour être traduites, surtout
+dans un recueil aussi borné; et enfin des poésies amoureuses, les plus
+nombreuses et les seules où j'aie puisé. Remarquons, en passant, que
+l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux
+et transi des Allemands, mais la passion méridionale du _mi piace_,
+sensuelle, mais naturelle et non sans délicatesse et sans grâce. On
+y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus
+d'imagination, plus de couleur, comme si, à travers l'islam, un reflet de
+l'Orient était venu les dorer.
+
+Pour ce qui est de la poésie héroïque, c'est l'élément historique,
+appuyé sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous
+les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unité, c'est
+la guerre contre le Turc.
+
+En effet, la grande masse des _pesmas_ serbes,--soeurs en ce point des
+_romances_ espagnoles et des chants klephtiques, comme, à d'autres
+égards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,--nous retrace un épisode
+de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam
+et le christianisme, qui, commencée par les Arabes sous les murs de
+Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transportée
+par eux en Espagne, s'est étendue presque jusqu'aux glaces du pôle, à
+travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les
+Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de
+l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le noeud, sous une autre
+forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolongée
+jusqu'à nos jours, avec quelque chose de son caractère primitif, dans la
+petite principauté du Montenégro, a traversé, chez les Serbes, quatre
+phases distinctes, marquées nettement par la poésie, qui les a chantées:
+une première période de guerre d'égal à égal, entre les tzars serbes
+et les sultans osmanlis, terminée par la défaite de Koçovo (15 juin
+1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a été la bataille de Ceuta pour les
+Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; après la ruine de
+l'indépendance, une époque de vasselage, qui trouve sa personnification
+dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et
+redoutée, est contrainte de prendre part, par le service militaire,
+aux expéditions guerrières du vainqueur; vient ensuite la période de
+représailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du
+brigandage, et ayant pour acteurs les Haïdouks et les Ouskoks; enfin,
+en dernier lieu, mais dans la principauté seulement, une guerre
+d'indépendance, où la Muse a salué encore le réveil de la nationalité.
+
+De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regardés comme
+saints, un essai d'histoire générale (celle de Raïtch), voilà tout
+ce qu'ont laissé les trois premières époques. Écrits dans la langue
+liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont
+demeurés à peu près inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple,
+qui s'est fait à lui-même, au fur et à mesure des événements, son
+histoire chantée, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle
+qu'elle eût dû être, et réformée par la conscience générale,
+comme on voit, dans nos théâtres de mélodrame, des spectateurs naïfs,
+emportés par la situation, invectiver le tyran et prendre la défense de
+l'innocence.
+
+Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination
+populaire, et en même temps la conception la plus nettement dessinée
+qu'ait produite la poésie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch,
+un de ces héros semi-réels, semi-légendaires, qui se rencontrent au
+début de presque toutes les littératures, ou plutôt à l'origine des
+peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et
+aussi des Gargantua); figures réelles, mais que le laps du temps a
+transformées, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une
+époque ou la personnification d'une nation tout entière. Devant
+l'histoire, c'est un traître qui a attiré la ruine sur son pays en
+appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose
+étrange! cette action s'est effacée de la mémoire du peuple, qui,
+une fois asservi, a mis en lui sa prédilection, parce qu'il faisait
+quelquefois payer cher à l'ennemi commun, aux Turcs, les services
+qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les
+circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation.
+
+Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule
+qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et
+dont l'explosion a eu son importance dans les dernières années. Bien
+que le héros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de
+Sibigne, et son apocryphe neveu, le _ban Sekula_, jouent un certain rôle
+dans les légendes et poésies serbes, le Magyar catholique ou protestant
+n'y paraît guère moins détesté que le Turc infidèle, et il est de
+certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les
+guerres de 1848 et 1849[9].
+
+Au sein d'un état social tel que celui des Serbes, dans la poésie d'un
+peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perpétuelle avec
+la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'élément
+mythique. Ce fait doit être attribué au génie pratique et positif, sans
+profondeur, et ennemi des spéculations abstraites, de la race slave[10]:
+contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laissé,
+dans les traditions cosmogoniques et héroïques des _Eddas Scandinaves_,
+un monument de son énergie morale et de ses aptitudes contemplatives.
+L'existence de poëtes-chanteurs, parmi les Slaves païens, est attestée
+par les écrivains byzantins du VIe siècle[11]; mais, selon toute
+apparence, leur tâche était, à l'opposé des druides et des scaldes, de
+célébrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a
+été introduit si tard et sous une forme si élémentaire parmi les
+Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue
+nationale ou à peu près, les a tellement _préservés_ des idées et
+d'une culture étrangères, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes,
+trouver les débris nombreux d'une poésie mythique. Or, il n'existe rien
+de ce genre, car on ne saurait donner ce nom à des traces de la croyance
+orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques
+légendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige même de l'ancien
+culte a disparu, à l'exception peut-être des refrains inintelligibles
+des chansons dites _Kralyitchke_ et _Dodolské_[13], lesquels paraissent
+renfermer des invocations à des divinités païennes; et, chose
+singulière, la poésie n'a pas admis non plus les superstitions populaires
+encore aujourd'hui les plus enracinées, telles que la croyance aux
+vampires (_vampir_, _voukodlak_) et à la sorcellerie. A cela, les _Vilas_
+seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel
+et vraiment poétique. On pourrait même, à la rigueur, voir en elles
+un mythe: êtres aux formes indécises que l'imagination n'a pas même
+déterminées, rarement aperçues, mais faisant souvent retentir leur voix
+prophétique ou menaçante, redoutables pour l'homme qui va les
+troubler dans leur solitude, douées d'une puissance bienfaisante par la
+connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes
+ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forêts, dans la
+profondeur des montagnes, comme un écho de sa voix mystérieuse. Quant
+à ces exemples de la parole prêtée aux animaux, à ces colloques qui
+s'établissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet
+de la tendance de l'esprit humain à revêtir de ses propres qualités
+les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la
+familiarité engendre l'affection.
+
+L'âge des _pesmas_ n'est pas une question facile à résoudre. En
+présence de l'uniformité de style et de langue qui les caractérise, on
+n'a pour guide, afin de constater leur ancienneté relative, qu'un reste
+de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des événements qu'elles
+célèbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont
+ces refrains obscurs dont j'ai parlé plus haut. Il croit aussi, non sans
+vraisemblance, que la poésie serbe était déjà florissante avant la
+bataille de Koçovo, mais que la commotion terrible produite par cet
+événement, point de départ d'une nouvelle ère, fit tomber dans l'oubli
+bien des chants, qui furent bientôt remplacés dans la mémoire du peuple
+par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs
+un certain nombre qui se rapportent à des princes de la dynastie des
+Nemanias (à partir du milieu du XIIe siècle), laquelle donna la première
+une certaine cohésion à la nation, et on peut supposer, il me semble,
+que l'état de morcellement et d'obscurité où celle-ci était restée
+jusqu'alors n'était pas propre à développer la poésie historique,
+dont l'essor ne date sans doute que de l'époque où se manifesta une
+vie politique plus concentrée et plus active. Je ne prétends pas
+dire, d'ailleurs, que les _pesmas_ soient, _dans leur forme actuelle_,
+contemporaines des événements qu'elles célèbrent: beaucoup seraient
+sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu
+cultivés se conservent bien plus longtemps sans altération. Elles ont
+été se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots
+devenus obscurs des expressions qui devaient être mieux comprises, tout en
+respectant le fond et même la couleur et le style. Ce n'est pas une pure
+supposition: dans les _pesmas_ évidemment antérieures à l'arrivée
+des Osmanlis ou à leur contact prolongé avec les populations serbes,
+on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement
+successif. Mais pour s'assurer combien la composition des _pesmas_, leur
+style et leur esprit sont restés les mêmes, on n'a qu'à lire la
+pièce qui date de 1813 (_les Adieux de Karageorge_), que j'ai insérée
+principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est
+à peine si on y trouvera une différence. C'est le même souffle qui, à
+travers les siècles, au sein du même état social, animait les esprits.
+
+Le sentiment épique, qui apparaît aussi au printemps de la vie des
+nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer, à un fruit délicat sur
+le point de se nouer et que menacent la gelée ou la pluie: pour que
+le fruit de l'inspiration ne _coule_ point, pour qu'il se forme et
+soit durable, la condition première, c'est l'existence d'une langue
+régulière, formée et commune à toute la nation, et qui est comme le
+corps où la poésie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement
+remplie, fit défaut aux poëtes de notre moyen âge, à l'auteur de _la
+Chanson de Roland_, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins
+imparfait ou capable, comme Dante, de le créer lui-même à son usage,
+nous eût peut-être légué un chef-d'oeuvre. De même que, par un nouveau
+malheur, le jour où notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet
+que l'imagination puisse rêver, la vie de la Pucelle d'Orléans, il était
+déjà trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractère,
+la prétendue _naïveté_ gauloise avait pris le dessus et rendu impossible
+qu'il fût traité dans l'esprit convenable. Plus heureux, les poëtes
+populaires serbes ont eu ce précieux avantage, et à un tel degré, que
+l'idiome vulgaire par eux élaboré a pu, au jour de l'émancipation,
+devenir immédiatement la base d'une langue écrite, intelligible à tous,
+et n'offrant point ces disparates de patois ou même de dialectes qui
+existent dans tant d'autres pays.
+
+Cette langue, douce d'ailleurs et très-variée dans son accentuation et
+son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement
+la versification et la partie musicale laissent à désirer. Elles ont, en
+effet, aussi bien que les danses, pour caractère une grande monotonie. Les
+chansons, aux airs lents et mélancoliques, comme chez les autres peuples
+slaves, ont, il est vrai, une métrique plus variée[14]; mais une
+grande partie des _pesmas_ dites féminines, ainsi que tous les chants
+héroïques, sont composés dans un vers de dix syllabes, coupé exactement
+comme le nôtre, c'est-à-dire après le quatrième pied, et offrant
+invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la
+chute répétée sonne désagréablement à l'oreille de l'étranger.
+Et l'accompagnement de la _gouslé_ n'est pas fait pour en relever
+l'uniformité. Cet instrument, façonné par les paysans eux-mêmes au
+moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revêt de peau de mouton, n'a
+qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue à l'aide d'un archet
+en forme d'arc, à peu près à la manière du violoncelle. Le chanteur
+débite ses vers, sur une mélopée analogue à celle des récitatifs
+d'opéra, d'une voix criarde et par couplets de cinq à six vers, après
+quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde
+continue à se faire entendre. Cette description n'a rien de séduisant,
+et pour moi, si j'ai goûté les _pesmas_ sous cette forme, c'est lorsque,
+dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces _méhanas_
+ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre
+isolées au bord des chemins, généralement dans le voisinage des
+fontaines. Là, entouré de mes chiens et assis sur un banc peu élevé
+devant le foyer qui occupe le milieu de la pièce, j'observais, tout
+en savourant une tasse de café à la turque, les visages de ceux qui
+m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se
+communiquaient peu à peu à mon esprit et je finissais par tomber sous le
+charme: la scène faisait passer le comédien, la pensée l'emportait sur
+l'exécution barbare.
+
+Pour une pareille poésie, le mode de traduction était clairement
+indiqué. Il n'y avait là ni conceptions puissantes, ni pensées
+ingénieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentré
+qu'il faut faire jaillir, et qui établissent une lutte entre le traducteur
+et son original, mais un art de composition purement instinctif, une
+clarté continue, sans trivialité, mais sans ornements poétiques, point
+d'images, à peine une rare comparaison ou une épithète pittoresque pour
+relever la simplicité, on pourrait dire la nudité, de ces productions
+naïves, tout en action, où l'imagination de l'auditeur semble chargée de
+compléter par la formé l'idée dramatique qui lui est transmise en
+germe. Être exact, au risque même d'être incorrect, surtout ne point
+_embellir_, c'est-à-dire altérer, voilà ce que je me suis proposé. Je
+me suis seulement permis des coupures (les répétitions et la prolixité
+sont les grands défauts des poëtes populaires) là où un sentiment de
+fatigue me faisait craindre la même impression pour le lecteur. C'est
+poussé par ce scrupule de fidélité que j'ai appliqué aux chants non
+héroïques, et même à quelques-uns de ceux-ci, destinés à servir de
+spécimens exacts de la manière de l'original, la méthode de traduction
+si heureusement employée pour les poésies de _Burns_ par M. Léon de
+Wailly, et qui consiste à rendre chaque vers à part. Si je suis ainsi
+parvenu à faire passer le lecteur sous l'impression de cette poésie, peu
+brillante dans les détails, mais originale et saisissante dans l'ensemble,
+si son intérêt est captivé un moment par le tableau des moeurs d'un
+peuple qui s'est peint lui-même lentement et sans en avoir conscience, mon
+ambition sera satisfaite.
+
+AUG. DOZON.
+
+Belgrade, 1er décembre 1857.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[Note 1: La traduction de Mme Élise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834)
+a été au contraire exécutée d'après une version allemande,
+singulièrement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon
+travail aussi renferme plusieurs pièces dont l'original n'a été publié
+que depuis.]
+
+[Note 2: Outre un premier spécimen publié à Vienne en 1815, les
+_Narodné serbské pésmé_ (poésies nationales ou populaires serbes) ont
+eu deux éditions, l'une imprimée en 4 volumes grand in-12 à Leipzig, de
+1823 à 1834, l'autre à Vienne, de 1841 à 1846, en 3 volumes in-8, qui
+doivent être complétés par un quatrième, pour lequel l'auteur rassemble
+encore des matériaux. Le nombre des poésies héroïques, qui forment deux
+tomes de cette dernière édition, s'élèvent à 190.--Comme singularité,
+et pour prouver combien cette poésie est encore à l'état oral, il faut
+dire que la collection imprimée de M. Vouk est à peu près inconnue même
+en Serbie, où son introduction est interdite par un ordre du gouvernement,
+à raison d'un système d'orthographe différent de l'orthographe
+officielle, et il m'est arrivé d'écrire, sous la dictée de gens qui en
+ignoraient l'existence, des pièces ayant plus de cent vers.]
+
+[Note 3: Préface de la première édition, Leipzig, 1823.]
+
+[Note 4: La coutume d'enlever les filles était générale parmi les Serbes
+sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle règne encore chez ceux
+qui relèvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu à main
+armée et entraînait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les détails
+que donne notre auteur dans son _Dictionnaire serbe_ (au mot OTMITZA), ceux
+qui m'ont semblé les plus caractéristiques: «S'il arrive que la fille
+résiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entraînent
+en la tirant par les cheveux, et en la frappant à coups de bâton, comme
+_des boeufs dans un champ de choux_,» et «on l'entraîne dans un bois,
+et on la marie dans quelque cabane de pâtre ou tout autre endroit, le pope
+est contraint, bon gré mal gré, et sous peine d'être abîmé de coups,
+de faire le mariage.»]
+
+[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours à M. Vouk pour recueillir de
+la bouche d'un seul rapsode (_pévatch_), un vieillard nommé Milia, la
+_pesma_ des _noces de Maxime Tzèvnoiévitch_, qui n'a pas moins de douze
+cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitulée _Banovitch
+Stralnma_, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des poëmes
+serbes.]
+
+[Note 6: Un des hommes les plus distingués de la principauté me disait
+qu'étant ministre de l'intérieur, il y a environ dix ans de cela, il
+s'était vu obligé d'interdire, dans quelques districts, le chant public
+des _pesmas_, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser
+quelques-uns à s'enfuir dans les montagnes et à se faire haïdouks.]
+
+[Note 7: _Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu_ 1844.]
+
+[Note 8: Le serbe n'a guère pris au turc des mots désignant des choses
+usuelles, des objets fabriqués surtout, et des noms de métiers. Les
+Bosniaques, tout zélés musulmans qu'ils ont la prétention d'être,
+ont conservé, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages
+slaves. Je me suis diverti plus d'une fois à voir l'embarras et le
+dépit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge
+en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait
+dans l'impossibilité de comprendre les plus simples questions, ou même
+d'y répondre.]
+
+[Note 9: On peut citer pour exemple une _pesma_ intitulée _Combat entre
+les habitants d'Arad et ceux de Komadia_. Elle est assez récente, du
+temps de Joseph II (_Ioçifa kiéçara_). Entre autres aménités, avant le
+combat, ou plutôt la rixe provoquée par les Serbes, ceux-ci boivent «à
+la santé du brave, qui apportera une langue de calviniste,» c'est-à-dire
+de Magyar, comme le montre la suite, où les deux dénominations sont
+employées indifféremment.]
+
+[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, où en est la philosophie en Russie
+et même ce qu'on y entend par là, que l'on consulte la _Chrestomathie
+russe_ de Galahov, imprimée a Moscou en 1853, pour l'usage des
+universités. On sera étonné du caractère des morceaux qui représentent
+cette branche de la littérature.]
+
+[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, _Revue des Deux-Mondes_, 15
+février 1852.]
+
+[Note 12: J'ai imprimé la traduction de deux de ces contes dans
+l'_Athénaeum français_ du 6 janvier 1855. Quant à l'absence, dans la
+poésie, des _vampirs_ et autres objets des croyances populaires, c'est
+ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupçons sur
+l'authenticité de la _Guzla_, de M. Mérimée. (_Cours de littérature
+slave_.)]
+
+[Note 13: Les premières sont des chansons que, le jour de la Pentecôte,
+des filles, dont l'une prenait le nom de reine, _Kralyitza_, allaient
+chanter de porte en porte dans les villages; les autres étaient chantées
+aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages
+et de fleurs; aussi des Tziganes étaient-elles ordinairement les actrices
+de cette cérémonie, qui avait lieu en temps de sécheresse et pour
+implorer la pluie du ciel.--Je mentionnerai encore ici les lamentations
+funèbres (_naritzanié_, à Belgrade _zapévanié_) que prononcent les
+femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les
+Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont
+j'ai été témoin plusieurs fois, a plutôt excité ma curiosité que mon
+émotion.]
+
+[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu'à quatorze
+syllabes, et sont formés de trochées ou de dactyles, rarement mélangés.
+Par une coïncidence singulière, deux des vers les plus usités,
+l'héroïque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coupé par le
+milieu, sont identiques à deux mètres, aussi employés chez nous. Voici
+un exemple du second:
+
+ Oblak se viye | po vedrom nebu
+ Le nuage flotte dans le ciel clair
+
+Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque générale
+à faire, c'est que la quantité primitive des syllabes y est modifiée
+suivant les exigences de la métrique. Ainsi le vers héroïque suivant
+(composé comme tous ceux de cette classe, uniquement de trochées), dont
+les mots, pris isolément, seraient prononcées
+
+ I ponese | tri tovara blaga.
+
+a pour prononciation chantée.
+
+ I ponese | tri tovara blaga.
+
+N'y a-t-il pas là, pour le dire en passant, un fait de nature à jeter
+quelque lumière sur la question si controversée du rôle de l'accent
+et de la quantité dans l'ancienne poésie grecque? L'accentuation de
+la langue moderne est fortement marquée, or, les anciens Hellènes
+auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait répondu
+à rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la poésie la prononciation
+habituelle, c'est-à-dire l'accentuation de leur langue, selon les
+exigences de la métrique?--Ajoutons que la rime était complétement
+inconnue aux Serbes, et n'a été introduite que récemment dans la poésie
+savante.]
+
+
+
+
+Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en
+même temps ne pas m'éloigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru
+convenable d'adopter une méthode de transcription uniforme et en partie
+conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe.
+
+Prononcez
+
+_ai, ei, oi, oui_, comme _ail, eil, oille (oy), ouille_ dans _travail,
+soleil, foyer, fouille_;
+
+_è_ comme _eu_ dans _heurter_,
+
+_ch_ comme _chercher_,
+
+_j_ comme _jardin_,
+
+_ç_ (au lieu de ss) comme _s dur_,
+
+_tz_ comme _zz Italien_, ex. _tzar_ (tsar)
+
+Les combinaisons _dj_ et, dans les finales des noms patronymiques, _tch_
+(ex Kralievitch), représentent des sons mouillés et sifflants, analogues
+a _di_ dans _Dieu_, et _ti_ dans _tiens_.
+
+Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles étaient
+suivies d'un _e_ muet, ex. _svat_ (svate).
+
+Les noms de personnes et de lieux et les mots étrangers sont réunis dans
+un index placé à la fin du volume.
+
+
+
+
+I
+
+LA BATAILLE DE KOÇOVO
+
+
+NOTICE
+
+Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des
+événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris
+dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces
+détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.
+
+Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder,
+dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous
+la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et
+sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés _Joupans_. L'un de
+ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en
+une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs
+de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ
+deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après
+avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens
+des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur
+Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs.
+Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration
+politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par
+l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de
+roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de
+l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un
+autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans
+les _pesmas_, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit
+successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils
+aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît
+seulement le titre de knèze.
+
+Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat
+de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut,
+les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie
+méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27
+juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus,
+et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier
+décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch,
+gendre du knèze serbe.
+
+Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant
+les uns,--c'est la donnée de nos légendes,--Miloch, semblable au romain
+Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de
+Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui
+représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand
+celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch,
+blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il
+embrassait en suppliant son étrier[A].
+
+[Note A: _Izvori serbské poviestnitzé_, etc., ou sources de l'histoire
+serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR
+et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]
+
+Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes
+tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement
+réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants
+témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée
+dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse
+et avec fierté son indépendance perdue.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].
+
+
+I
+
+ Le tzar Murad fond sur Koçovo,
+ comme il y arrive il écrit une lettre menue[1],
+ et l'envoie vers la ville de Krouchévatz,
+ aux mains du prince Lazare:
+
+ «O Lazare, tête de la Serbie,
+ ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être,
+ c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs,
+ et que les mêmes rayas payent deux tributs.
+ Régner tous deux nous ne pouvons.
+ Envoie-moi donc clefs et tributs,
+ les clefs d'or de toutes les cités,
+ et le tribut pour sept années;
+ si tu ne veux me les envoyer,
+ viens vers le champ de Koçovo,
+ que nous partagions la terre avec nos sabres.»
+
+ Lorsque la lettre menue parvient à Lazare,
+ il la regarde et verse des pleurs amers.
+
+[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin
+s'est perdue.]
+
+
+II
+
+LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.
+
+ Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes
+ du Lieu saint, de Jérusalem,
+ et il porte une légère hirondelle....
+ Ce n'est point un oiseau gris, un faucon,
+ mais bien saint Élie;
+ et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte,
+ mais une lettre de la mère de Dieu;
+ il l'apporte au tzar[2], à Koçovo,
+ et sur ses genoux la laisse tomber.
+ Voici ce que la lettre annonce au tzar:
+
+ «Lazare, (né d'une) illustre race,
+ pour quel empire te décideras-tu?
+ Veux-tu l'empire du ciel,
+ ou l'empire de la terre?
+ Si tu choisis l'empire terrestre,
+ fais seller les chevaux, et resserrer les sangles;
+ guerriers! ceignez vos sabres,
+ puis ruez-vous sur les Turcs,
+ et leur armée tout entière périra;
+ si tu choisis l'empire céleste,
+ érige un temple à Koçovo,
+ n'y pose point des fondements de marbre,
+ mais seulement de soie et d'écarlate,
+ puis fais communier l'armée et range-la en bataille
+ tout entière elle succombera,
+ et toi, prince, avec elle tu périras.»
+
+ Lorsque le tzar a lu ces mots,
+ il songe, il roule bien des pensées:
+ «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre?
+ Pour quel empire me décider?
+ Sera-ce pour l'empire céleste,
+ ou pour l'empire de la terre?
+ Si c'est la terre que je choisis,
+ l'empire de ce monde est pour peu de temps,
+ tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.»
+
+ Le tzar a préféré l'empire du ciel
+ à celui de la terre;
+ il érige à Koçovo un temple,
+ il n'y pose point des fondements de marbre,
+ mais seulement de soie et d'écarlate,
+ puis il mande le patriarche de Serbie,
+ avec douze puissants évêques,
+ et l'armée communie, et se range en bataille.
+ A peine le prince avait-il ordonné l'armée,
+ que les Turcs se ruèrent sur Koçovo...[A]
+
+[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et
+faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.]
+
+
+III
+
+ «Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch,
+ as-tu reconnu l'armée turque?
+ Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes?
+ pouvons-nous avec eux engager le combat?
+ Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»
+
+ Ivan Koçantchitch lui répond:
+ «O mon frère, Miloch Obilitch,
+ oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs,
+ immenses sont leurs troupes;
+ fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel,
+ nous ne salerions point la nourriture des Turcs.
+ Voilà deux semaines entières
+ que chaque jour je pousse vers les hordes turques,
+ et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre:
+ de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia,
+ de Sazlia jusqu'à la route du pont,
+ du pont à la ville de Zvetchan,
+ de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan,
+ et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes,
+ l'armée turque a tout occupé:
+ cheval contre cheval, guerrier contre guerrier,
+ des lances de guerre comme une noire forêt,
+ partout des étendards comme des nuages,
+ et des tentes comme des neiges[4].
+ La pluie tombât-elle à flots du ciel,
+ nulle part elle ne toucherait la terre,
+ mais rien que des bons chevaux et des guerriers.
+ Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite,
+ il commande le Lab et la Sitnitza.»
+
+ Miloch derechef l'interroge:
+ «Où est la tente du puissant Murad?
+ car j'ai fait au prince le serment
+ de tuer Murad, le tzar des Turcs,
+ et de lui poser le pied sur la gorge.»
+
+ «Es-tu donc fou, mon pobratime?
+ où peut être la tente du puissant Murad,
+ qu'au milieu du camp des Turcs?
+ Tu aurais beau avoir les ailes du faucon,
+ et fondre du haut du ciel serein,
+ tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»
+
+ Miloch alors adjura ainsi Ivan:
+ «O Ivan, mon bon frère,
+ non par le sang, mais tout aussi cher[5],
+ ne révèle point au Prince ce que tu sais,
+ car il en concevrait du souci,
+ et toute l'armée s'en épouvanterait,
+ mais au contraire dis-lui ceci:
+ Les Turcs ont une nombreuse armée,
+ mais nous pouvons nous mesurer avec eux,
+ et aisément en venir à bout;
+ car ce n'est point une armée pour la guerre,
+ ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins,
+ gens de métier et jeunes marchands,
+ qui jamais n'ont vu de combat,
+ et ne sont venus que pour consommer du pain.
+ Et ces troupes mêmes des Turcs,
+ elles sont atteintes d'une maladie,
+ d'un mal terrible, la dyssenterie,
+ et leurs chevaux sont pris d'un mal...
+
+
+IV
+
+ Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa _slava_[6]
+ à Krouchévatz, lieu retiré;
+ à sa table il a fait asseoir ses seigneurs,
+ ses seigneurs et leurs fils.
+ A droite est le vieux Youg-Bogdan[7],
+ et à côté de lui les neuf Yougovitch;
+ à gauche est Vouk Brankovitch[8],
+ puis les autres seigneurs à sa suite;
+ à l'autre bout est le voïvode Miloch,
+ et à ses côtés deux voïvodes serbes:
+ l'un est Ivan Koçantchitch,
+ l'autre, Milan Toplitza.
+ Le tzar prend une coupe de vin,
+ puis il s'adresse à ses seigneurs serbes:
+ «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe?
+ si c'est à l'âge que je la bois,
+ ce sera à Youg-Bogdan le vieillard;
+ si je la bois à la dignité,
+ ce sera à Vouk Brankovitch;
+ si je bois à l'amitié,
+ ce sera à mes neuf beaux frères,
+ mes beaux frères, les neuf Yougovitch;
+ si je la bois à la beauté,
+ ce sera à Ivan Koçantchitch;
+ si je bois à la haute stature,
+ ce sera à Milan Toplitza;
+ si je bois à la vaillance,
+ ce sera au voïvode Miloch;
+ pourtant à aucun autre je ne veux boire,
+ qu'à Miloch Obilitch[9];
+ à ta santé, Miloch, fidèle ou traître!
+ Demain tu dois me trahir à Koçovo,
+ et passer au tzar des Turcs, Murad;
+ à toi donc! et bois cette santé,
+ bois du vin, et reçois en don cette coupe!»
+
+ Miloch bondit sur ses pieds légers,
+ puis il s'incline vers la terre noire:
+ «Grâces à toi, noble prince Lazare,
+ grâces à toi pour cette santé,
+ pour cette santé et ton présent,
+ mais non pour un tel discours,
+ car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale!
+ jamais je ne fus traître,
+ jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai,
+ mais demain je pense à Koçovo
+ mourir pour la foi chrétienne.
+ Le traître est assis à ton côté,
+ touchant le pan de tes habits il boit du vin frais,
+ et c'est le maudit Vouk Brankovitch.
+ Demain c'est un beau jour[10],
+ demain nous verrons dans la plaine de Koçovo,
+ qui est fidèle, et qui est traître.
+ J'en jure par Dieu, le très-haut,
+ j'irai demain à Koçovo,
+ j'immolerai le tzar des Turcs, Murad,
+ et lui mettrai le pied sur la gorge;
+ puis si Dieu et la fortune permettent
+ que je revienne sauf à Krouchévatz,
+ je prendrai Vouk Brankovitch,
+ je l'attacherai à ma lance de guerre,
+ comme une femme du lin à sa quenouille,
+ et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»
+
+
+V
+
+LA BATAILLE.
+
+ Le tzar Lazare est assis à table,
+ à ses côtés la tzarine Militza;
+ et la tzarine ainsi lui parle:
+ «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie,
+ Tu pars demain pour Koçovo,
+ avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes,
+ et au logis tu ne laisses,
+ ô tzar pas même un homme
+ qui pût te porter un message
+ à Koçovo, ou en rapporter.
+ Tu m'emmènes neuf frères aimés,
+ neuf frères, les neuf Yougovitch:
+ Laisse-moi au moins un frère,
+ Un frère par qui une soeur puisse jurer.»[11]
+
+ Lazare, le prince des Serbes, lui répond:
+ «Ma dame, tzarine Militza,
+ lequel de tes frères aimes-tu mieux
+ que je te laisse dans notre blanc palais?»
+ --Laisse-moi Bochko Yougovitch.»
+
+ Et Lazare, le prince des Serbes, reprend:
+ «Madame, tzarine Militza,
+ demain, lorsque naîtra le jour blanc,
+ que naîtra le jour et se lèvera le soleil,
+ alors que s'ouvriront les portes de la ville,
+ lève-toi, et va vers la porte
+ par où sortira l'armée en ordre:
+ tous les cavaliers avec leurs lances de guerre,
+ et à leur tête Bochko Yougovitch,
+ portant l'étendard de la croix.
+ Va de ma part le saluer (et lui dire)
+ qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble
+ et demeure avec toi au logis.»
+
+ Le lendemain lorsque parut le jour,
+ et que les portes de la cité s'ouvrirent,
+ la tzarine Militza sortit;
+ à l'issue de la cité elle se tenait,
+ quand voici venir les troupes en ordre:
+ tous les cavaliers avec leurs lances de guerre,
+ et à leur tête Bochko Yougovitch
+ sur son alezan tout chamarré d'or pur.
+ L'étendard de la croix l'enveloppait,
+ frères! (tombant) jusque sur le coursier;
+ en haut de l'étendard est une pomme d'or;
+ de la pomme (sortent) des croix d'or,
+ aux croix pendent des glands d'or
+ qui flottent sur l'épaule de Bochko.
+
+ Alors la tzarine Militza s'avance,
+ puis saisit l'alezan par la bride,
+ et passant les bras autour du cou de son frère,
+ elle commence à lui parler doucement:
+ «O mon frère Bochko Yougovitch,
+ le tzar t'a donné à moi,
+ pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo,
+ et il te fait saluer (et dire)
+ de remettre l'étendard à qui bon te semble,
+ et de demeurer avec moi à Krouchévatz,
+ afin que j'aie un frère par qui jurer.»
+ Mais Bochko Yougovitch lui répond:
+ «Va-t-en, ma soeur, vers ta blanche tour[12],
+ pour moi, je ne voudrais point retourner,
+ ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix,
+ dût le tyran me donner Krouchévatz,
+ pour que l'armée dise de moi:
+ voyez le lâche Bochko Yougovitch!
+ il n'ose point aller à Koçovo,
+ pour la sainte croix verser son sang,
+ et mourir pour la foi.»
+ Puis il pousse son cheval vers la porte.
+ Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan,
+ et derrière lui les sept Yougovitch;
+ tous elle les arrête successivement,
+ mais pas un ne veut même la regarder.
+ Un peu de temps après cela s'écoule,
+ puis voici venir Voïn-Yougovitch,
+ conduisant les destriers du tzar,
+ tout couverts d'or pur;
+ sous lui elle saisit son gris coursier,
+ et jetant les bras au cou de son frère,
+ elle commence à lui dire:
+ «O mon frère, Voïn-Yougovitch,
+ le tzar t'a donné à moi,
+ il te fait saluer (et dire)
+ de remettre les destriers à qui bon te semble,
+ et de rester avec moi à Krouchévatz,
+ afin que j'aie un frère par qui jurer.»
+ Voïn-Yougovitch lui répond:
+ «Va-t'en, ma soeur, à ta blanche tour;
+ je ne voudrais, guerrier, m'en retourner,
+ ni abandonner les destriers du tzar,
+ quand même je saurais que je dois périr;
+ je vais, ma soeur, vers la plaine de Koçovo
+ y verser mon sang pour la croix sainte,
+ et pour la foi mourir avec mes frères.»
+ Puis il pousse son cheval vers la porte.
+
+ Quand la tzarine vit cela,
+ elle tomba sur la pierre froide,
+ elle tomba et s'évanouit;
+ mais voici venir le glorieux Lazare;
+ en voyant sa dame Militza,
+ les larmes lui coulent le long des joues,
+ et il appelle son serviteur Golouban:
+
+ «Golouban, mon fidèle serviteur,
+ descends de ton blanc coursier,
+ prends ta maîtresse sur tes bras blancs,
+ et porte-la jusqu'à la tour élancée;
+ à cause de moi que Dieu te le pardonne!
+ ne va point à la bataille de Koçovo,
+ mais reste dans mon blanc palais.»
+
+ Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots,
+ les larmes coulent sur son visage,
+ puis il descend de son blanc coursier,
+ prend la dame sur ses bras blancs,
+ et la porte à la tour élancée;
+ mais à son coeur il ne peut résister,
+ pour aller à la bataille, à Koçovo;
+ il retourne vers son cheval blanc,
+ le monte, et vers Koçovo s'élance.
+
+ Le lendemain, quand l'aurore brilla,
+ deux noirs corbeaux[13] arrivèrent
+ de Koçovo, la vaste plaine,
+ et se posèrent sur le blanc palais,
+ le palais même du glorieux Lazare;
+ l'un croasse, l'autre parle:
+ «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare?
+ Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?»
+
+ Il n'y avait personne pour entendre ces mots,
+ seule la tzarine Militza les a entendus,
+ puis elle sort devant la blanche tour,
+ et interroge les deux noirs corbeaux:
+ «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux,
+ d'où êtes-vous venus ce matin?
+ n'est-ce point du champ de Koçovo?
+ Avez-vous vu les deux puissantes armées?
+ les deux armées en sont-elles venues aux prises?
+ et des deux laquelle l'a emporté?»
+
+ Et les deux noirs corbeaux répondent:
+ «Au nom de Dieu, tzarine Militza,
+ nous venons ce matin des plaines de Koçovo,
+ nous avons vu les deux puissantes armées;
+ les deux armées hier en sont venues aux prises,
+ et les deux tzars ont succombé;
+ des Turcs il n'est rien resté,
+ mais des Serbes il est resté quelque chose,
+ tout navré et couvert de sang.»
+
+ A peine ainsi commençaient-ils leur récit,
+ que voici un des serviteurs, Miloutine;
+ il porte la main droite (coupée) dans la gauche,
+ sur son corps il a dix-sept blessures,
+ et son cheval ruisselle de sang.
+
+ Dame Militza l'interroge:
+ «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur?
+ aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?
+
+ Mais le fidèle Miloutine lui dit:
+ «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse
+ lave-moi avec de l'eau froide
+ et abreuve-moi de vin vermeil;
+ elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»
+
+ La tzarine Militza le descend,
+ et le lave avec de l'eau froide,
+ puis l'abreuve de vin vermeil.
+ Quand ses forces sont revenues,
+ dame Militza l'interroge:
+ «Où est tombé le glorieux prince Lazare?
+ Où est tombé le vieux Youg-Bogdan?
+ Ou sont tombés les neuf Yougovitch?
+ Où est tombé Miloch le voïvode?
+ Où est tombé Vouk Brankovitch?
+ Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]
+
+ Et le serviteur commence son récit:
+ «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo;
+ où le glorieux prince Lazare a succombé;
+ là beaucoup de lances ont été brisées,
+ des lances et turques et serbes,
+ mais plus de serbes que de turques
+ pour la défense, maîtresse, de ton seigneur,
+ de ton seigneur, le glorieux prince Lazare.
+ Youg, ton père, a péri
+ en exemple, au premier choc;
+ tombés aussi sont huit des Yougovitch,
+ le frère ne voulant point abandonner le frère,
+ tant qu'un seul survivrait.
+ Restait encore Bochko Yougovitch,
+ faisant flotter sa bannière sur Koçovo,
+ dispersant les Turcs par troupes,
+ comme un faucon de légères tourterelles.
+ Où le sang baignait jusqu'aux genoux,
+ c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch.
+ Miloch, maîtresse, est tombé
+ au bord de la Sitnitza à l'eau glacée,
+ et là bien des Turcs ont péri;
+ Miloch a immolé le tzar turc Murad,
+ et des Turcs douze mille soldats;
+ Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré!
+ Il restera en souvenir au peuple des Serbes,
+ pour être raconté et chanté,
+ tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo.
+ Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit,
+ maudit soit-il, et qui l'a engendré!
+ maudite soit sa race et sa postérité!
+ il a trahi le tzar à Koçovo
+ et détaché douze mille,
+ ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires,
+cette épithète de menu (_sitni_) appliquée aux caractères d'écriture:
+ce qui n'a guère besoin d'explication.]
+
+II. [Note 2: Lazare Gréblianovitch est tantôt appelé tzar, tantôt
+knèze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilité, dit-on,
+bien qu'il eût été sacré tzar en 1376.]
+
+III. [Note 3: Le mot de _pobratime_, dérivé de _brat_ frère, marque une
+liaison d'amitié qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un
+caractère sacré et religieux, car il forme empêchement au mariage. Jadis
+elle était souvent bénie par le prêtre, et il y a même dans les anciens
+livres de liturgie serbe des prières applicables à cette cérémonie;
+mais c'est surtout par un appel de secours prononcé en cas de danger, ou
+de maladie, voire dans un rêve, qu'elle se contracte. La formule employée
+ordinairement--et que l'on place même dans la bouche des Turcs et des
+Vilas,--est celle-ci: _Bogom braté_ (ou _sestra_) _i svelim Iovanom_,
+«mon frère (ou ma soeur) en Dieu et en saint Jean.» Au mot de
+_pobratime_ (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui
+de _poçestrima_, soeur ainsi choisie.]
+
+III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole
+orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus
+moderne de la présente collection, _le départ de Karageorge_.]
+
+III. [Note 5: Litt.: «non né, mais comme né.»]
+
+IV. [Note 6: La _slava_ (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne,
+particulière aux Serbes, et encore aujourd'hui en très-grand honneur dans
+la principauté. Chaque famille (la _gens_ des Romains), indépendamment
+des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri,
+saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fête avec de certaines cérémonies.
+C'est ce qu'on appelle _slaviti slavou_ ou _kèrsno imé_, célébrer la
+gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte--tradition qui prouve
+combien cette coutume lui est chère--que Marko Kraliévitch vient chaque
+année, le cinq mai, dans une église de Prilip, fêter ainsi saint
+Georges. La principale cérémonie usitée lors de la slava, et qui sert
+d'introduction à d'interminables compotations, est un toast qui a un
+caractère religieux. Les toasts (_zdravitza_) en effet, pour le dire
+en passant, sont un genre de récréation plus cher encore aux Serbes
+peut-être qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir débiter ou
+même improviser, et il en est de fort amusants.]
+
+IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et
+se trouvent dans les _pesmas_ qui se rapportent à la bataille de
+Koçovo.--Ioug-Bogdan (_Ioug_ signifie le sud), était le beau-père de
+Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macédoine.--_Iougovitch_
+veut dire fils de Ioug.]
+
+IV [Note 8: Vouk Brankovitch était un des gendres de Lazare. C'est, à ce
+qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch
+(motif qui forme aussi le noeud du poème des _Niebelungen_) que naquit
+entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un à la
+défection, l'autre à donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI,
+_Serbische Volkslieder_, deuxième édition, page 34 ) L'usage fait de
+son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularité. «A dater
+d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montenégrin, un village, etc. qui
+trahit la patrie, nous le vouons unanimement à l'éternelle malédiction,
+ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infâme Vouk
+Brankovitch, qui trahit les Serbes à Koçovo et s'attira ainsi la
+malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine» (Code du
+Montenégro, décrété le 15 août 1803).]
+
+IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort célèbre chez
+les Serbes, au point que son nom a été donné à un ordre de chevalerie
+institué, il y a quelques années, au Montenégro; et qu'en 1840, un
+Serbe, aumônier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce
+titre _Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva_, etc.,
+ou examen de la bataille de Koçovo et de l'action héroïque de
+Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'éthique, de la
+psychologie, et des idées alors régnantes.]
+
+IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau _Vidovdon_. C'est le
+nom que les Serbes donnent à la journée du 15/27 juin, mais je n'ai pu
+découvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.]
+
+V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse
+fraternelle chez les Serbes, pour qui, paraît-il, la formule la plus
+solennelle de serment est par le frère ou par la soeur. On peut voir
+entre autres dans la pièce intitulée _Prédrag et Nénad_, un haïdouk,
+réputé fils unique, éprouver un sentiment de honte à ne pouvoir
+jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans
+plusieurs pièces _domestiques_, un sentiment de doute et une certaine
+ironie envers l'affection de l'épouse, comparée à celle de la soeur.]
+
+V. [Note 12: Le mot _koula_ (sans doute dérivé de l'arabe-turc _kalé_,
+forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la
+poésie toute maison de pierre, ou en général une habitation un peu
+considérable. Je le rends tantôt par tour, maison, ou même palais,
+suivant les circonstances.]
+
+V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent
+fréquemment dans la poésie héroïque serbe.]
+
+V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long poème de huit cent
+dix vers, mais dénué d'intérêt.]
+
+
+
+
+II
+
+MARKO KRALIEVITCH
+
+
+NOTICE
+
+Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage
+historique. Il était le fils aîné du roi Voukachine, vassal des tzars
+serbes Étienne Douchan et Ouroch, et qui après avoir tué ce dernier
+de sa propre main, périt lui-même en 1371, dans une bataille contre les
+Turcs. Dépouillé de son héritage par son beau-frère George Balza et par
+le knèze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais après avoir, à ce
+que semblent prouver de récentes découvertes[a], été revêtu pendant
+quelques années de la dignité royale, Marko implora le secours du sultan
+Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualité à toutes
+les expéditions des Turcs, et périt en 1392 dans une bataille qu'ils
+livrèrent aux Valaques, à Rovina.
+
+Voyons maintenant ce que la légende a fait de lui.
+
+«Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko
+Kralievitch,» et à propos d'une monnaie frappée à son effigie, voici
+comment s'exprime un antiquaire serbe: «Cette pièce est de la plus haute
+importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous révèle l'existence
+d'un roi serbe, que bien des personnes, même instruites, ne regardaient
+jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.»
+
+C'est qu'en effet la capacité illimitée de boire, des exploits
+merveilleux et une force corporelle sans égale, attribués à Marko, et
+passés en proverbe, ont peu à peu effacé dans l'imagination populaire
+les autres traits de son caractère, que le lecteur pourra recomposer en
+lisant les pages qui suivent.
+
+Marko a toute une biographie légendaire.
+
+Voici comment sa naissance est racontée dans un chant[A] qui renferme
+quelques détails mythologiques.
+
+[Note A: Tome II de la deuxième édition, n° 25.]
+
+Le roi Voukachine, qui résidait à Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la
+femme d'un voïvode de l'Hertzégovine, Moutchilo, à empoisonner son mari,
+pour l'épouser, lui, ensuite. L'empoisonnement étant trop difficile, elle
+imagine une suite de ruses, à l'aide desquelles Voukachine finit par tuer
+Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'épouser, non pas sa femme,
+laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa soeur Euphrosine, qui a
+cherché à sauver la vie à son frère. Voukachine suit ce conseil, après
+avoir fait traîner la veuve à la queue des chevaux.
+
+«Elle lui engendra (dit le poëte) une belle lignée, Marko et André, et
+Marko se modela sur son oncle, son oncle le voïvode de Moutchilo.»
+
+Euphrosine reparaît souvent dans l'histoire de Marko, son caractère ne
+se dément jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui
+rachète ses actes de férocité, est certainement le respect qu'il montre
+pour sa mère.
+
+André est un personnage réel, et dont il est fait plusieurs fois mention.
+
+Quant à sa femme, appelée tantôt Angelia, tantôt Iéla ou Ielitza, et
+qui, d'après le n° 56 du tome II, était fille du roi bulgare Chichman
+(Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire.
+
+J'ai écrit, sous la dictée d'un Serbe, le commencement du n° 62,
+tome II, mais avec des variantes assez considérables, et dont la plus
+remarquable est celle qui attribue à Marko un enfant. C'est en effet le
+seul passage dans tous les chants, où on le fasse père de famille. Avant
+de partir pour rejoindre l'armée du sultan, il dit à sa femme: «Aie soin
+de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai
+demande à Dieu dans nos prières. Le Créateur a eu pitié de nous, et il
+nous l'a accordé.»
+
+La mort de notre héros forme le sujet d'un beau poëme qu'on lira plus
+loin, mais elle est en outre diversement racontée dans les traditions
+populaires, citées par M. Vouk (_Dictionnaire_, au mot MARKO), et qui
+se rapprochent pour la plupart de la vérité historique. Ainsi «les uns
+rapportent, dit le savant éditeur, qu'il fut tué d'une flèche d'or, à
+la bouche, par un certain Mirtcheta, voïvode valaque, dans une bataille
+livrée aux Valaques par les Turcs, près du village de Rovina, d'autres
+disent que, dans cette même affaire, son cheval, Charatz, s'étant
+enfoncé dans un marais au bord du Danube, tous deux y périrent. Dans le
+district de Négoune (Serbie actuelle), on raconte même que le fait s'est
+passé dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de
+la Tzaritchina, il existe encore là aujourd'hui un marais et une église
+en ruines, qu'on prétend avoir été construite sur le tombeau de Marko.
+D'autres enfin rapportent que dans cette même bataille, Marko avait tué
+tant d'hommes, que bêtes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors,
+levant les mains au ciel, il s'écria. «Mon Dieu, que vais-je devenir?»
+Sur quoi, Dieu en ayant pris pitié, le transporta, lui et Charatz, d'une
+manière miraculeuse dans une caverne où tous deux vivent encore: là,
+Marko, après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est
+couché et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le
+sabre sort peu à peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger
+la mousse et que le sabre tombera, le héros se réveillera et reparaîtra
+dans le monde.»
+
+Suivant une autre légende, qui a été aussi, il me semble, racontée de
+quelque chevalier de notre moyen âge occidental, Marko s'est retiré
+dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la première fois un fusil. Pour
+s'assurer si cette arme était telle qu'on le rapportait, il s'en fit
+lui-même partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite.
+«Désormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil
+peut donner la mort au plus vaillant héros.»
+
+Enfin un Serbe me disait qu'à Prilip, ancienne résidence de Marko,
+en Albanie, le peuple est persuadé que le jour de la Saint George, (27
+avril-5 mai), fête de son patron de famille, les portes d'une certaine
+église se ferment d'elles-mêmes, et que Marko y entre, monté sur
+Charatz, et y célèbre, en buvant, la fête de son patron de famille, ou
+_slava_.
+
+Dans la biographie d'un tel héros, il serait injuste de passer sous
+silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tacheté, pie--comme on le
+verra, ne le cède pas beaucoup à son maître en courage, en goût pour le
+vin, et même en intelligence; il est doué de la parole, comme les chevaux
+d'Achille, et d'autres coursiers _épiques_. Voici ce que le peuple raconte
+touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait présent;
+d'autres rapportent qu'il l'acheta à des _kiridjias_, ou muletiers. Avant
+de l'avoir, il avait, dit-on, changé plusieurs fois de cheval, aucun ne
+pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu à des muletiers un poulain
+pie, atteint de la lèpre, il crut trouver en lui des signes de race, et
+l'ayant saisi par la queue, le tira à lui, ainsi qu'il l'avait fait pour
+essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place.
+Alors Marko satisfait l'acheta, le guérit de la lèpre et lui apprit à
+boire du vin.
+
+
+NOTE
+
+[Note a: Il s'agit de divers documents publiés par la société de
+littérature serbe, de Belgrade, dans ses Mémoires (_Glas nik serbské
+Slovésnosti_), et qui consistent:
+
+1° Dans le fac-similé d'une monnaie d'argent, portant cette inscription:
+_u hrista boga blagoverni Kral Marko_, «le roi Marko dévot à Dieu le
+Christ» (tome VII, p. 217 1855). 2° Une inscription de l'église du
+monastère de Zerza, en Albanie, où il est fait mention de Marko, comme
+d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: _préyé
+gospodstva séyé zemlié (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin
+iégo Kral Marko_, «auparavant la souveraineté de cette terre a appartenu
+au pieux roi Velikachine (Voukachine), et à son fils le roi Marko.»
+(_Glasnik_, tome VI, p. 186) 3° Une peinture qui se trouve dans l'église
+de l'archange saint Michel à Prilip, connue parmi le peuple sous le
+nom d'église de Marko Kralievitch, et où l'on voit la figure de Marko
+accompagnée de l'inscription précitée, et placée à côté de la figure
+de son père, le roi Voukachine. Marko y est représenté, vêtu du manteau
+impérial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe
+noire (_Glasnik_, ibid.) 4° Enfin une ancienne chronique rédigée par
+un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de _rodosloviyé
+serbskoyé_, ou généalogie serbe, renferme une histoire abrégée des
+rois, tzars et despotes serbes. (_Glasnik_, tome V.) Des paroles de cet
+annaliste, comparées avec les monuments figurés, M. Chafarik, professeur
+d'histoire à Belgrade, conclut: «qu'après la mort de Voukachine, Marko
+fut reconnu roi dans les contrées soumises à celui-ci, et qu'il y régna
+pendant plusieurs années, c'est-à-dire tant que le knèze Lazare n'eut
+pas achevé de réduire sous son obéissance tous les autres knèzes
+serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant été sacré,
+à Prizren, roi de Dacie par l'archevêque Ephrem en 1377, ce fut en 1378,
+ou peut-être plus tard, c'est-à-dire après cinq ou six ans de règne
+au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dépossédé, dut se
+réfugier auprès de Murad et lui demander protection.
+
+«C'est après cette époque, continue-t-il, que se place sa vie
+aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki,
+il excita à faire la guerre aux Serbes..., et qu'il guida avec son frère
+André, vers le champ de bataille de Koçovo. Là ils rentrèrent en
+possession de leurs domaines, et les gardèrent en qualité de vassaux
+des Turcs, peut-être jusqu'à leur mort, car on sait que Marko périt,
+en 1394, dans une grande bataille livrée au voïvode valaque Mirtcha
+par Bajazet, qu'il avait accompagné à la tête de ses troupes serbes.»
+(_Glasnik_, tome VII.)
+
+Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents
+originaux sont accessibles à peu de personnes, j'ai cru devoir m'étendre
+sur ce sujet.]
+
+
+
+
+
+MARKO KRALIEVITCH
+
+
+I
+
+OUROCH ET LES MERNIAVTCHÉVITCH[1].
+
+Il y a quatre camps dressés dans la vaste plaine de Koçovo près de
+la blanche église de Samodréja: l'un de ces camps est celui du roi
+Voukachine, le second celui du despote Ougliécha, le troisième au
+voïvode Goïko, et le dernier au tzarévitch Ouroch[2]. Ces princes se
+disputent le trône, ils veulent s'ôter la vie, et se percer de leurs
+poignards d'or, ne sachant à qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: «Il
+est à moi;»--le despote Ougliécha: «Non, mais à moi;»--le voïvode
+Goïko: «C'est à moi qu'il appartient». Pour le tzarévitch Ouroch, il
+se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frères, les
+trois Merniavtchévitch. Le roi Voukachine écrit une lettre, et envoie
+un messager à Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedélko,
+l'invitant à se rendre à Koçovo, pour dire à qui est l'empire; c'est
+lui qui avait confessé et fait communier le glorieux tzar défunt[3],
+et qui avait en ses mains les lettres impériales[A]. Tous les quatre
+écrivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un à l'insu
+de l'autre.
+
+[Note A: Chacun des trois autres princes écrit de même une lettre, et
+l'expédie pour la même destination.]
+
+Les quatre _tchaouchs_ se rencontrent à Prizren, la blanche cité, devant
+la demeure du protopope Nedélko, mais le prêtre n'y était point, il
+était à l'église à dire les matines, les matines et la messe. Arrogants
+messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de
+leurs chevaux mais ils les poussèrent dans l'église, et faisant claquer
+leurs fouets tressés, ils en frappèrent le prêtre Nedélko: «Allons
+vite (crièrent-ils), allons vite à Koçovo, pour que tu y déclares
+à qui est l'empire; car c'est toi qui as confessé et fait communier le
+glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impériales[4]: viens,
+si tu ne veux sur l'heure perdre la tête!» Les larmes coulent des yeux
+du prêtre tandis qu'il leur dit: «Retirez-vous, arrogants des arrogants,
+tandis que dans l'église nous célébrons l'office divin! on saura à qui
+appartient la couronne.» Alors ils s'éloignèrent, et quand, l'office
+divin terminé, on fut sorti devant l'église, ainsi parla le protopope:
+«Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confessé l'illustre tzar et lui
+ai donné la communion; mais je ne l'ai point interrogé touchant l'empire,
+mais bien sur les péchés qu'il avait commis. Allez vers la ville de
+Prilip, à la demeure de Marko Kralievitch, mon élève; il a étudié
+auprès de moi, et il a été scribe chez le tzar; il a en ses mains
+les lettres impériales et sait à qui est la couronne. Conduisez-le à
+Koçovo, il fera connaître la vérité, car Marko n'a peur de personne et
+ne craint que le vrai Dieu.»
+
+Les quatre tchaouchs s'éloignèrent et partirent pour Prilip. Arrivés
+devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtèrent les
+portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils:
+«Marko, mon cher enfant! qui frappe à la porte avec l'anneau? on dirait
+que ce sont les tchaouchs de ton père.» Marko se leva et ouvrit la
+porte, les messagers devant lui s'inclinèrent: «Dieu t'assiste, seigneur
+Marko!» Et Marko les caressant de la main: «Soyez les bienvenus, leur
+dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne santé, ainsi
+que les nobles tzars et rois?--Seigneur Marko Kralievitch, répondirent les
+messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne santé, mais ils
+ne sont point en paix: la discorde a divisé profondément nos seigneurs,
+et à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de
+Samodréja, ils se disputent l'empire; l'un à l'autre ils veulent s'ôter
+la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est le
+trône, ils te mandent à Koçovo pour que tu le déclares.» Marko rentre
+dans sa maison et appelle sa mère: «Euphrosine, ma chère mère, une
+grave querelle a éclaté entre nos princes à Koçovo, dans la vaste
+plaine, devant la blanche église de Samodréja; ils se disputent l'empire
+et veulent l'un à l'autre s'ôter la vie en se perçant de leurs poignards
+d'or, et ne sachant à qui est la couronne, ils me mandent à Koçovo pour
+que je déclare à qui elle appartient.» Autant Marko avait à coeur la
+vérité, autant sa mère l'exhorte à y rester fidèle. «Marko,
+dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si
+tu témoignais faussement, fût-ce pour ton père ou pour tes oncles; mais
+parle conformément à la vérité divine: ne va pas, mon fils, perdre
+ton âme; mieux vaudrait perdre ta tête que de charger ton âme d'un
+péché.»
+
+Marko s'équipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz
+et tous partirent vers Koçovo. Quand ils passèrent devant la tente
+royale, Voukachine s'écria: «Bonheur à moi, par le Dieu clément! voici
+mon fils Marko, il va déclarer que l'empire est à moi, et du père il
+passera au fils.» Marko entend ces mots, mais il n'y répond rien; vers la
+tente il ne tourne pas la tête. Le voïvode Ougliécha l'aperçoit et il
+s'écrie: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire
+est à moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous régnerons
+comme des frères.» Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne
+tourne pas la tête. Quand le voïvode Goïko l'aperçoit, il dit à son
+tour: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est
+à moi. Alors que Marko n'était qu'un faible enfant, je l'ai caressé
+tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme
+une belle pomme d'or; où que j'allasse à cheval, je le portais toujours
+avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est à moi, tu régneras le premier
+(en rang) et je serai assis à tes genoux.»
+
+Marko garde le silence et ne détourne point la tête, mais il pousse son
+cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et là il descend de
+Charatz. Dès que le jeune Ouroch l'aperçut, il s'élança légèrement
+de son divan de soie en disant: «Bonheur à moi! voici mon parrain, voici
+Marko Kralievitch, il va prononcer à qui est l'empire.» Ils ouvrent les
+bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves
+s'enquièrent de leur santé[5], puis s'asseyent sur le divan de soie.
+
+Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre
+arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonné
+devant l'église, les princes se rendirent aux matines et assistèrent au
+service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils
+mangèrent le sucre et burent la _rakia_[6]. Marko prit les anciens livres;
+il les consulta et dit: «Mon père, ô roi Voukachine! est-ce trop
+peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans
+maître[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.--Et toi,
+mon oncle, despote Ougliécha! est-ce trop peu pour toi de ta _despotie_?
+est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne
+d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, mon oncle, voïvode Goïko!
+est-ce trop peu pour toi de ta voïvodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle
+rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.
+Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre:
+«L'empire est à Ouroch, de son père, il lui est descendu; à cet enfant
+le trône appartient par héritage. Le tzar en expirant le lui a remis.»
+
+[Note A: C'est-à-dire: puisses-tu en être dépouillé!]
+
+Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'élança de terre sur
+ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se
+mit à fuir devant son père, car il ne lui convenait pas de se battre avec
+celui qui l'avait engendré; il se mit à fuir autour de l'église, de la
+blanche église de Samodréja, et déjà il en avait fait trois fois le
+tour, son père le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une
+voix sortit du sanctuaire: «Réfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko
+Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas périr, périr de la main de ton
+père, et cela pour la vérité du vrai Dieu?» Les portes s'ouvrirent,
+Marko se précipita dans le temple, et sur lui elles se refermèrent. Le
+roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du
+bois le sang commença à couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces
+paroles: «Malheur à moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tué mon fils
+Marko.» Mais la voix reprit du sanctuaire: «Écoute, roi Voukachine, ce
+n'est point ton fils Marko que tu as percé, mais un ange du Seigneur.»
+Contre Marko le roi était violemment irrité, et il se mit à le maudire
+avec rage: «Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni
+tombeau ni postérité, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies
+servi le tzar des Turcs!»
+
+Le roi le maudit, le tzar le bénit: «Marko, mon parrain, Dieu t'assiste!
+Que ton visage brille dans le conseil! que ton épée tranche dans le
+combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton
+nom partout soit célébré, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y
+aura une lune!»
+
+Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arrivé.
+
+
+II
+
+MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7].
+
+Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un
+était Marko Kralievitch, l'autre le voïvode Miloch. Ils poussent de front
+leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de
+se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz
+sent le sommeil qui le gagne, et il dit à son compagnon: «Mon frère,
+voïvode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi à chanter et
+divertis-moi.» Mais Miloch, le voïvode, lui répond: «Marko, mon frère,
+volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la
+Vila Ravioïla, et la Vila m'a menacé, si elle m'entend chanter jamais, de
+me percer de ses flèches et la gorge et le coeur.--Chante, frère, reprend
+Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis là, moi Marko
+Kralievitch, avec mon fortuné Charatz et ma masse[8] d'or.»
+
+Alors Miloch commence, il entonne un chant à la louange de nos anciens et
+illustres rois; il raconte comment dans la Macédoine la fortunée chacun
+d'eux a fondé de pieux édifices[9]. Le chant plut à Marko, et s'appuyant
+sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait.
+Ravioïla la Vila entend Miloch, et à mesure qu'il chante elle répond;
+mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite,
+s'élance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flèches,
+de l'une elle frappe Miloch à la gorge, de l'autre elle perce son coeur
+vaillant. «Hélas! ma mère! Malheur, Marko, mon frère en Dieu! Malheur,
+frère, la Vila m'a frappé! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas
+chanter dans la montagne du Mirotch!»
+
+En sursaut Marko s'éveille, il saute à bas de son cheval pie, puis,
+serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise:
+«Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Ravioïla la Vila
+et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te
+couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou
+jusque sur les sabots; je mêlerai de l'or à ta crinière et je l'ornerai
+de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher
+les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour
+que tu te traînes de sapin en sapin, comme moi, Marko, privé de mon
+pobratime.»
+
+Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'élance à travers le Mirotch. La
+Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant,
+sans voir ni entendre la Vila. Dès qu'il l'a aperçue, il bondit en l'air
+de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientôt il atteint
+la Vila. Quand elle se voit dans cette extrémité, la pauvrette s'envole
+vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des
+branches à foison et il atteint entre les épaules la blanche Vila, qui
+tombe sur la terre noire, puis il commence à la frapper de sa masse; il la
+retourne à droite et à gauche et la frappe encore. «Pourquoi, Vila, que
+Dieu fasse périr! pourquoi as-tu percé d'une flèche mon frère? Donne
+des herbes à ce héros ou tu ne porteras pas longtemps ta tête.»
+
+La Vila commence à l'appeler frère en Dieu: «Mon frère en Dieu, Marko
+Kralievitch! mon frère en Dieu très-haut et en saint Jean! laisse-moi
+vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je guérisse
+les blessures de ce héros.» Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la
+compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la
+montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et répond à de
+fréquents appels: «Je viens, mon frère en Dieu.» Sa moisson faite dans
+le Mirotch, elle guérit les blessures du héros; le gosier (la voix) de
+Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais été, et son
+coeur de héros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut.
+
+La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'éloigne
+avec son frère: ils vont vers Poretch, sur la frontière, et après avoir
+guéé la rivière du Timok, auprès du grand village de Breg, ils se
+dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes:
+«Écoutez, Vilas, ne percez jamais de vos flèches les héros dans la
+montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable
+Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, à souffrir de
+lui! et à peine ai-je pu sauver ma vie.»
+
+
+III
+
+MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON.
+
+Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; près de sa tête
+il plante sa lance, et à la lance il attache Charatz, puis il se prend
+à dire: «Qui me donnerait de l'eau à boire, qui me procurerait un peu
+d'ombre, celui-là assurerait à son âme une place en paradis.» Alors
+s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il
+abreuve Marko, puis au-dessus de lui il étend ses ailes et lui fait ainsi
+de l'ombre. «O faucon, mon oiseau gris, lui demande le héros, quel
+bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me
+procures de l'ombre?»--«Ne plaisante point, Marko Kralievitch, répond
+l'oiseau, lorsque nous combattions à Koçovo et que nous soutenions
+l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et coupèrent mes deux
+ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les
+chevaux turcs ne pussent m'écraser; tu me nourris de la chair des héros
+et tu m'abreuvas de sang vermeil; voilà le bien que tu m'as fait.»
+
+
+IV
+
+LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH.
+
+Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon
+fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus
+t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche;
+marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.--Dieu
+m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf
+royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour
+moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des
+amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille
+mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des
+Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis
+l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et
+les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je
+parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine
+achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui
+prépare des gâteaux sucrés.
+
+Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il
+remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et
+de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz
+et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi
+Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent
+les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé _de
+braves_. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans
+les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils
+s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire
+le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses
+pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi
+sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau
+et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à
+ses soeurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa
+un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler
+les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon
+gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de _paranymphe_ étranger,
+mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous
+redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin
+il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.
+
+Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à
+quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au
+visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko
+Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une
+bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?--J'ai, répond Marko à sa
+vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé
+trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère
+de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point
+amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la
+fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi,
+mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.--O mon fils,
+Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci,
+mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il
+vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés;
+écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le
+paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu
+n'auras à craindre aucun scandale.»
+
+Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des
+lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à
+son ami Étienne Zemlitch.
+
+Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va
+vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste
+plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés.
+Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là
+les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et
+la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les
+chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison;
+pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent.
+Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants
+conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer
+au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna
+un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et
+au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à
+cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous
+ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la
+belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de
+noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie.
+
+Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine
+et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert.
+Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine
+(d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le
+cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne
+Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch,
+abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour
+fidèle maîtresse; voici pour toi une _botte_ pleine d'or, pleine, ô
+mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi,
+doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête
+de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte
+suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch:
+«Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle
+maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon
+Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain:
+«Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle
+aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A].
+Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes
+ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa
+tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que
+nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare
+lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait
+sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il
+possible d'aimer son parrain?--Ne parle pas follement, ma chère filleule,
+reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le
+baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas
+une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens
+t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge:
+«Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa
+barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.»
+
+[Note A: Au gîte suivant, troisième proposition du doge accompagnée de
+l'offre de trois bourses, c'est-à-dire _bottes_.]
+
+Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers,
+l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant
+recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congédia
+les barbiers, et d'une voix douce dit à la fiancée: «Assieds-toi, ma
+chère filleule.» Mais la Bulgare lui répondit: «O mon parrain! si Marko
+l'apprend, nous y perdrons tous deux la tête.--Assieds-toi et ne fais
+point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plantée
+au milieu des conviés; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres
+précieuses que l'on aperçoit des extrémités du camp; assieds-toi, que
+nous nous caressions.--Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune
+fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou
+s'il est nuageux.»
+
+Quand elle fut dehors, elle aperçut la tente de Marko Kralievitch et s'y
+rendit, se glissant à travers les conviés, pareille à un cerf d'un an.
+Marko était couché et plongé dans le sommeil; la jeune fille se tint
+debout à côté de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage,
+quand, s'éveillant soudain, il lui dit: «Infâme fille bulgare! ne
+pouvais-tu attendre que nous fussions arrivés à ma blanche maison et
+que la loi chrétienne fût accomplie?» Il saisissait son sabre, quand la
+belle jeune fille lui dit: «Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis
+point d'une race infâme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis
+deux infâmes, mon parrain et mon paranymphe. Étienne Zemlitch m'a vendue
+au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point,
+Marko, voici la barbe du doge de Venise.» Et elle ouvrit le mouchoir où
+était la barbe. Quand Marko vit cela, il dit à sa fiancée: «Assieds-toi
+là, belle jeune fille, et demain Marko fera son enquête;» puis il
+retomba dans son sommeil.
+
+Quand le soleil commença à briller, Marko se leva sur ses pieds légers,
+passa sa pelisse à l'envers[13], et prenant à la main sa lourde masse, il
+alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour!
+«Bonjour à vous! Eh bien, paranymphe, où est ta fiancée, et toi,
+parrain, où est ta filleule?» Étienne garde le silence, pour le doge
+voici ce qu'il répond: «Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens
+d'une humeur étrange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.--Malheur à
+toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est
+pas un badinage qu'une barbe rasée! où est la barbe que tu avais hier?»
+Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il
+brandit son sabre, et lui abat la tête. Étienne Zemlitch s'enfuit, mais
+Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux;
+puis il retourna vers sa tente, et s'équipa, lui et Charatz. Le cortège
+des noces reprit sa route, et arriva heureusement à la blanche Prilip.
+
+
+V
+
+MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PÈRE.
+
+Une fille turque s'est levée de bonne heure, avant l'aurore et le jour
+blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil
+l'eau avait été limpide; mais après qu'il eut paru, l'eau se troubla,
+elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des
+kalpaks, et vers le midi des combattants blessés; enfin elle apporta un
+guerrier, qu'elle entraînait ballotté au milieu du courant. Le guerrier
+aperçut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu:
+«Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pièce de toile, et
+retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits.» La jeune fille
+reçut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pièce de toile, et l'attira
+jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un
+vêtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forgé, et ce sabre
+avait une triple poignée, ornée de trois pierreries; ce sabre valait
+trois villes impériales. «Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec
+toi dans ta blanche maison?--J'ai une vieille mère, et un frère,
+Moustaf-Aga.--Ma soeur, va dire à ton frère, à Moustaf-Aga, de
+m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or,
+chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai présent, d'une autre à
+Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisième, afin de faire panser
+mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se guérissent, je ferai ta
+fortune, ainsi que celle de ton frère.»
+
+La jeune fille court vers sa blanche maison: «Mon frère, Moustaf-Aga,
+dit-elle, j'ai trouvé un guerrier blessé dans la Maritza, la froide
+rivière. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats:
+d'une il veut me faire présent, d'une autre à toi, mon frère, et garder
+pour lui la troisième afin de faire panser ses graves blessures. Ne va
+pas violer ma promesse, et tuer le héros blessé, mais apporte-le à notre
+blanche maison.» Le Turc accourt vers la rivière, et quand il voit le
+guerrier blessé, il se prend à considérer le sabre forgé, il le saisit,
+tranche la tête au blessé, le dépouille de ses magnifiques habits, et
+s'en retourne à sa blanche maison. La jeune fille l'avait précédé,
+quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit à Moustaf-Aga: «Comment, mon
+frère, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort à mon pobratime?
+et pourquoi t'es-tu parjuré? Pourquoi? pour un sabre forgé! Fasse Dieu
+que ce sabre t'abatte la tête!» Cela dit, elle s'enfuit dans la maison.
+
+Peu de temps depuis lors s'était écoulé, quand il arriva un firman du
+sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf
+s'y rendit, ayant à sa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à
+l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put
+tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans
+celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même
+du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots
+chrétiens: l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du
+roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kralievitch. Marko demande
+à Moustaf-Aga: «Par Dieu! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant?
+l'as-tu acheté à prix d'or, ou l'as tu gagné à la guerre? Ton père
+te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme
+portion de son héritage?--Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges,
+je vais te répondre franchement.» Et il lui raconta tout ce qui s'était
+passé. Le Kralievitch lui dit: «Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende!
+n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des
+_agalouks_ de notre auguste sultan.--Ne te moque point, giaour Marko, lui
+répondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par
+le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre.» Marko de Prilip brandit le
+sabre, et d'un coup abat la tête de Moustaf-Aga.
+
+On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun
+d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis
+à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup
+à l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pénétra sous la tente
+du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses
+bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan,
+pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que
+Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avança jusqu'à
+l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main à sa poche, en tira cent
+ducats, qu'il donna au Kralievitch: «Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta
+guise; pourquoi un si violent courroux?--Ne me le demande pas, sultan, mon
+père d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût
+mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eût été le
+même.»
+
+
+VI
+
+MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN.
+
+Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch;
+quand le bey dit à Marko: «Viens chez moi, à l'automne, frère, le
+jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fête et un
+régal, et la belle réception, et les magnifiques banquets.» Mais Marko
+Kralievitch lui répondit: «Ne te vante point, bey, de ta réception!
+déjà, lorsque je cherchais mon frère André, je me suis trouvé dans ta
+maison à l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille;
+j'ai vu ta façon de traiter, et j'ai été témoin de trois actes
+d'inhumanité.--Marko Kralievitch, mon frère, reprit le bey Kostadin, de
+quels actes d'inhumanité veux-tu parler?
+
+--Le premier, frère, répliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux
+indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin
+vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller
+mon vin devant ces seigneurs. J'éprouvai de la compassion, bey, pour ces
+indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et après
+leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis
+tailler des habits de bel écarlate, de bel écarlate et de soie verte,
+puis je les renvoyai à ta maison; pour moi, bey, j'étais à l'écart
+regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux
+indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les
+conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et
+buvez, mes jeunes seigneurs.
+
+«L'autre acte d'inhumanité, bey, le voici: il y avait là d'anciens
+gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils étaient vêtus
+d'écarlate usé, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux
+seigneurs qui étaient là, ayant acquis récemment du bien, et qui avaient
+des habits neufs, ceux-là tu les plaças au haut bout, tu leur servis du
+vin et de la rakia, et les traitas avec distinction.
+
+«Le troisième acte d'inhumanité, bey, c'est qu'ayant et ton père et ta
+mère, aucun des deux n'était à table, pour y boire la première coupe de
+vin.»
+
+
+VII
+
+MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.
+
+Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un
+était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à
+dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se
+pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi
+veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible
+dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par
+grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la
+selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.
+
+Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan,
+suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko
+Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la
+fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne
+ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma
+fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta
+maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître
+du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch:
+«Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec
+toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne
+puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais
+le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son
+dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du
+dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le
+Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman;
+Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en,
+misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et
+saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la
+poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse
+sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz
+danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il
+appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une
+flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec
+l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et
+que plus tard il n'y ait point de querelle.»
+
+Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant,
+Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du
+kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des
+ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc;
+il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux:
+«Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois
+cette masse aux noeuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait
+plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus
+de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux noeuds
+dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.
+
+Quand ils partirent pour le _meidan_, l'aga avait trente janissaires, et
+Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En
+arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier,
+tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan
+impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»--«Oui,
+Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as
+le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour
+la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc
+le premier.»
+
+Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la
+distance, elle avait franchi cent vingt _archines_; Marko tire une blanche
+flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive,
+apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la
+décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les
+yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines!
+Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère
+en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par
+votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon
+épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.--Le Dieu vivant
+t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta
+femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme
+chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison
+une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout,
+frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois
+charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc
+saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il
+le baise, puis l'emmène à sa riche maison.
+
+[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur
+de Marko.]
+
+Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la
+dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un
+mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour
+l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble)
+le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la
+frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des
+cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.
+
+
+VIII
+
+MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES.
+
+La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu
+tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers
+Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?--Ma vieille mère, lui répondit
+Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me
+levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or,
+quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus,
+avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle,
+ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir
+Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les
+dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi,
+me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures.
+Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans.
+Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul
+je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en
+lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la
+huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais
+j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et
+matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir,
+Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me
+prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon
+Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats,
+autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère,
+dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux,
+puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai
+point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à
+la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne
+manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que
+j'avais fait ce serment.
+
+[Note A: Ainsi jusqu'à six.]
+
+«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit
+sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier
+encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un
+sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes
+le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour
+reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras.
+Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me
+fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que
+le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête
+de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko
+Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché
+envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant
+de pieux édifices.»
+
+
+IX
+
+MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS.
+
+Murad, le vizir, s'en va à la chasse dans la verte montagne, avec ses
+douze braves[18], et, en treizième, Marko Kralievitch. Depuis trois jours
+ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les
+conduisit dans la forêt, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient
+des canards aux ailes d'or. Le vizir lâche un faucon pour qu'il prenne un
+canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'élève jusqu'aux
+nues, et le faucon sur un vert sapin se pose.
+
+«Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lâcher mon
+faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or?» Et Murad, le vizir,
+lui répond: «Cela t'est permis; pourquoi non, Marko?» Marko lâche son
+faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis
+vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit
+cela, il en éprouva un vif dépit. Or, il avait une vilaine habitude, de
+prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre près du faucon de Marko,
+et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tête
+chaude, tout comme l'avait son maître: au lieu de céder le canard, il
+déchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad,
+le vizir, vit cela, il entra dans une violente colère, et, saisissant le
+faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite;
+après quoi il s'en retourne par la verte forêt, suivi de ses douze
+braves.
+
+Le faucon blessé gémit, comme dans les rochers un serpent en colère.
+Marko prend l'oiseau, et commence à lui bander l'aile en disant d'une voix
+courroucée: «C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi,
+d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de
+partager leurs méfaits!»
+
+Quand Marko eut bandé l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz,
+et le lança à travers la noire forêt. Charatz allait comme la Vila des
+montagnes, vite il allait, il dévorait l'espace, et loin il parvint. En un
+instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et découvrirent dans
+la plaine le vizir avec ses douze braves.
+
+Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit à
+ses hommes: «Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussière
+sous la montagne. Dans cette poussière est Marko Kralievitch. Avec quelle
+rage il a poussé Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner.» En ce
+moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse,
+et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des
+corneilles devant un milan dans un bois d'épines. Marko atteint Murad et
+lui abat la tête, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre.
+Il commence alors à réfléchir, s'il se rendra près du tzar, à
+Andrinople, ou à Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pesé, il se
+dit: «Mieux vaut aller trouver le tzar à Andrinople, et lui dire ce que
+j'ai fait, que de laisser les Turcs auprès de lui m'accuser.»
+
+Quand Marko arriva à Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en présence
+du sultan, ses yeux étaient ardents comme ceux d'un loup affamé dans la
+forêt, et ses regards semblaient l'éclair qui brille. Le tzar souverain
+lui demande: «Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente
+colère? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent?» Et Marko commence son
+récit; il dit au tzar comment tout s'est passé. Quand il eut ouï ce
+discours, le sultan partit d'un éclat de rire, puis: «Bravo, Marko, mon
+cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appelé mon
+fils. Tout Turc peut être vizir, mais de brave pareil à Marko, il n'y
+en a pas.» Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille
+ducats, il les donne à Marko Kralievitch: «Prends ceci, mon fils, et
+va-t'en boire du vin.» Marko prend les mille ducats et quitte le Divan
+impérial; mais ce n'était pas pour qu'il bût du vin que le sultan
+lui donnait des ducats, c'était pour qu'il s'ôtât de ses yeux, car la
+colère de Marko était terrible.
+
+
+X
+
+MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR.
+
+Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mère, et,
+lorsqu'ils eurent bu à satiété, sa mère commença à lui dire: «Marko,
+mon fils, laisse là les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien,
+et ta vieille mère est lasse de laver des vêtements ensanglantés; prends
+une charrue et des boeufs, laboure et montagne et vallée, puis sème, mon
+fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.»
+
+Marko obéit à sa mère; il prend une charrue et des boeufs; mais, au lieu
+de montagne ou de vallée, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par là
+passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent
+à Marko: «Laisse, ne laboure point les chemins.--Laissez, vous autres
+Turcs, ne vous inquiétez point si je laboure.--Cesse, Marko, de labourer
+les chemins.--Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela
+ennuya Marko, il laissa et boeufs et charrue et tua les janissaires turcs;
+puis, prenant les trois charges d'or, il les porte à sa vieille mère:
+«Voilà, dit-il, ce que je t'ai labouré aujourd'hui.»
+
+
+XI
+
+MORT DE MARKO KRALIEVITCH.
+
+Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever
+du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait,
+Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des
+larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz?
+dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que
+nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu
+commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera
+rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la
+mienne.»
+
+Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne,
+appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi
+ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez
+bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila,
+puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz,
+quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est
+à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros
+qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête
+sera sur mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne
+t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un
+guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la
+lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu
+dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux
+me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à
+gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt
+que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce
+côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins;
+ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras
+ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.»
+
+Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna
+ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui
+surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il
+poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à
+un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans
+l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il
+connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à
+dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai
+parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est
+venu où je vais me séparer du monde.»
+
+Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et
+d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains
+des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans
+les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il
+n'avait enterré son frère André.
+
+Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains
+des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait
+resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre
+tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les
+branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il
+la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant
+ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à
+naître) seront nés!»
+
+Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un
+papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque,
+passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y
+trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois
+mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure,
+afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner
+les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les
+aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.»
+La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait
+l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine,
+il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se
+signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses
+yeux, se coucha et ne se releva plus.
+
+Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine.
+Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait
+endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le
+bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi
+du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la
+blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre
+Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au
+diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles;
+car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait
+nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit
+au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit
+que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi
+guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent
+des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa
+ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps.
+Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son
+cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer.
+Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne
+sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko
+les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au
+milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il
+ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et
+que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.
+
+
+XII
+
+LA SOEUR DU CAPITAINE LÉKA.
+
+_Analyse_[A].
+
+[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner
+que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants
+concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés,
+dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]
+
+1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille
+à la jeune Roçanda, soeur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la
+terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas
+une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche
+d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.
+
+15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une
+cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa
+merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde
+arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce
+serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami,
+avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre
+seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite à lui préparer ses plus
+beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez
+lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume,
+longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il
+boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à
+son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang
+jusqu'aux oreilles.»
+
+66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le
+voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa
+rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de
+ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la
+maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer
+son cheval sur le ventre.»
+
+100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui
+lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte
+longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme,
+les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour
+son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un
+troisième ami commun, Relia l'Ailé (_Krilati_), qui partagera aussi la
+chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes,
+et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement,
+et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur
+lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le
+poëte, celle qui le prendra!»
+
+167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons
+prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de
+courir cette aventure.
+
+193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils
+arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara.
+Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et
+reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé,
+craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses
+serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans
+la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage,
+s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches
+mains et montent dans les appartements.»
+
+236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve
+ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et
+l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque
+particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf _litras_.
+
+264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au
+dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet
+de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au
+capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon?
+répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi,
+demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer,
+après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté
+de la jeune Roçanda. «Donne ta soeur, dit-il, à l'un de nous, choisis
+pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les
+deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»
+
+331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce
+qu'on dit de la beauté de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille
+fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà
+repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom
+l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.
+
+353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure,
+s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip,
+et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui
+arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa soeur,
+d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes,
+promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.
+
+378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les
+appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à
+descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand
+«voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda,
+et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques
+habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent
+les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment
+honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu
+les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu
+peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille
+à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses
+yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa soeur, il regarde
+les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à
+lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne
+se décide à parler, il s'adresse à sa soeur et l'engage à choisir un
+époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe
+éloge.
+
+444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et
+fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un
+courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a
+été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si
+fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est,
+dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue?
+puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de
+quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens
+racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un
+matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en
+refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.
+
+495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de
+honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en
+veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui
+dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à
+cause d'une vilaine pécore?»
+
+509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et,
+saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison,
+trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la
+férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage,
+qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il
+puisse plus tard en donner des nouvelles à sa soeur.
+
+531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage.
+«Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko
+s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main,
+et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras
+droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la
+gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un
+mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à
+présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des
+Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»
+
+550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle
+son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,»
+n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie
+Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.»
+Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre
+entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils
+s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste
+plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des
+gémissements de douleur.»
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'était Voukachine et ses deux frères,
+Ougliécha et Goiko. «Voukachine Merniavtchévitch résidait à Prichtina,
+et son autorité s'étendait sur tous les pays environnants; il avait
+donné à son frère Ougliécha le titre de despote, avec le commandement
+de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu'à Salonique» (_Istoria
+Tzèrne Gore, napisao Milakovitch_, 1856, page 20.)]
+
+I. [Note 2: Ouroch V (le dixième des Nemanitch), que la légende
+représente comme un enfant, était déjà, du vivant de son père Douchan,
+marié à une princesse Valaque, Hélène et avait le commandement de la
+vieille Serbie, avec le titre de roi.]
+
+I. [Note 3: _Le tzar défunt_, c'est Douchan le Fort (_Silni_).]
+
+I. [Note 4: Le texte porte: _Starostavné Knigué_ livres anciennement
+composés, mais d'après une leçon que propose l'éditeur (_Dictionnaire
+serbe_, p. 713), je lis Tzarostavné, (lettres) impériales, ce qui offre
+un sens plus convenable.]
+
+I. [Note 5: _Za iounatchko se pitayou zdravlié_, littéralement, ils
+s'enquièrent (l'un à l'autre) de leur santé de braves, expression qui
+revient constamment.]
+
+I. [Note 6: _Chetcher vyou, a rakiou piyou_ Aujourd'hui encore c'est
+l'étiquette parmi les Serbes, d'offrir à tout visiteur la confiture et
+l'eau-de-vie de prune (_chlivovitza_), ou le café, avec le tchibouk.]
+
+II. [Note 7: Les Vilas sont des êtres surnaturels, à l'existence desquels
+le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une idée
+bien exacte. Au physique cependant on se les représente sous la forme de
+jeunes filles vêtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les
+épaules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculés
+des forêts et des montagnes. Leur principal attribut paraît être la
+connaissance des simples, et par là de l'art médical. Elles figurent
+aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifiés), que
+dans les chants, et paraissent certainement être un reste de la mythologie
+slave païenne.]
+
+II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de noeuds, est
+_bouzdovan_, du turc _bouzdyghan_.]
+
+II. [Note 9: _Zadoujbina_ (de _doucha_, âme), désigne une fondation
+religieuse faite, une construction quelconque élevée, une oeuvre pie
+accomplie en vue du salut éternel. Les souverains serbes, dépassant
+ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude
+d'églises et de monastères, dont plusieurs subsistent encore. La
+fondation de _Ravanitza_ par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant
+(t. II, n° 35) Ses restes qui y avaient été d'abord déposés en ont
+été enlevés depuis et transportés au couvent de Krouchedol en Sirmie.]
+
+IV. [Note 10: Les gens de noces, conviés, _svat_. Les noces serbes se
+font avec un cérémonial tout particulier, et celui qui est décrit ici ne
+s'éloigne point des coutumes actuelles. Au jour fixé, le fiancé se rend
+avec les personnes des deux sexes qu'il a invitées, et qui portent le
+nom de _svat_, à la maison de l'épousée; il est assisté d'un _koum_ ou
+parrain, d'un _stari svat_ ou ancien des invités, qui servent de témoins,
+et d'un _dévèr_, ou paranymphe (il peut être marié, c'est pourquoi
+je ne dis pas garçon de noce), qui reçoit l'épousée des mains de ses
+parents, et ne doit point la quitter jusqu'à l'arrivée dans la maison
+conjugale. L'usage en effet interdit absolument à ses parents d'assister
+au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours
+après. Cette prohibition va plus loin: elle s'étend jusqu'aux couches,
+dans lesquelles une mère ne saurait assister sa fille. Quand on demande
+aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins),
+ils n'ont d'autre réponse que celle-ci: «Ce serait une honte (d'agir
+autrement).»]
+
+IV. [Note 11: Il ne faut pas s'étonner de voir figurer ici le doge de
+Venise. Cette ville (en serbe, _Mlétzi_), par suite de ses rapports
+avec la Dalmatie et le Montenégro, était bien connue dans tous les pays
+serbes, et le long poëme d'Ivan Tzèrnoiévitch roule sur une union entre
+une ancienne famille princière du Montenégro et un doge.]
+
+IV. [Note 12: Protégée. Je n'ai su comment rendre le mot _snaha_, qui
+marque ici la relation entre la fiancée et le _dévèr_, sous la garde
+duquel elle se trouve placée.]
+
+IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste _à l'envers_ est la
+manière de porter le deuil parmi les paysans.]
+
+V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (_Hebrus_
+des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une première
+bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivière qui traverse la
+plaine de Koçovo. De même, lors de cette bataille, il y avait longtemps
+que le roi Voukachine était mort: il avait péri en 1371, assassiné
+par un valet, à la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch,
+_Istoria Serbskog naroda_, p. 77.)]
+
+V. [Note 15: On connaît assez l'étiquette turque pour comprendre ce que
+cette action avait d'outrageant.]
+
+V. [Note 16: _Tzaré pootchimé_. _Pootchim_ signifie quelque chose comme
+père d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement
+au sultan, qui lui répond par celui de _poçinko_, de _sin_ fils. Tous ces
+mots, ainsi que celui de _pomaika_ (de _maika_, mère), que l'on rencontre
+aussi, et qui sont également intraduisibles, sont dérivés des noms de
+parenté avec l'addition de la particule _po_. (Voir _pobratime_, aux notes
+de la première partie, page 59.)]
+
+VIII. [Note 17: Le mot _Arapin_ désigne et les Arabes, et les nègres
+ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une
+réminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille où
+il fut défait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille
+auxiliaires serbes.]
+
+IX. [Note 18: _Deli_ (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.]
+
+X. [Note 19: Les pays habités par les Serbes sont en général si montueux
+et si boisés, qu'ils distinguent mal les idées de montagne et de forêt,
+exprimées à peu près indifféremment toutes deux par les mots _gora_ et
+_planina, mons saltosus_.]
+
+X. [Note 20: Aventures, _tchetovanié_. Ce mot s'applique, par exemple,
+aux pillages, ou _razzias_, commis réciproquement par les bandes
+montenégrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent
+_tchétas_.]
+
+XI. [Note 21: La sainte montagne (_sveta gora_) est le mont Athos, couvert,
+comme on sait, de couvents fondés par les différentes nations du rit
+oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes,
+a été commencé en 1197, par Stefan Nemania.]
+
+XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohémiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom
+est la plus méprisante insulte que l'on puisse adresser à quelqu'un.
+Ce qui n'est nullement à mépriser, c'est la beauté de leurs femmes, ou
+plutôt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas
+d'un charme étrange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.]
+
+
+
+
+III
+
+LES HAÏDOUKS
+
+
+NOTICE
+
+J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les haïdouks, non seulement
+les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à
+faire connaître leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du métier,
+on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra déserter
+leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour
+échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait
+employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au
+secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient
+pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers
+la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la
+terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;»
+se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver,
+tirer vengeance des _yataks_ ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs
+compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier
+à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître
+encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails
+empruntés à M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK)
+
+«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée--et elle exprime
+cette croyance dans ses chants--que l'existence des haïdouks a été
+le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que
+quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la
+nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement
+à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est
+pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain,
+moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel,
+plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois
+parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination
+turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de
+distinction.
+
+Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de
+faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se
+sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt
+entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks
+font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs
+et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus
+grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de
+_pèrjibaba_ (bandit et chauffeur).
+
+Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait
+généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_),
+d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un
+_dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le
+tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le
+fez, ou les bonnets de soie nommés _kitienkas_, garnis de houppes qui leur
+pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement
+à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce
+de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en
+procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes,
+ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.
+
+«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque
+district, un officier turc nommé _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un
+certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les
+haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et
+commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute
+la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait
+point de résultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est-à-dire
+que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre
+d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups
+et d'amendes, il contraignait les _kmètes_ (chefs des villages) et
+les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les
+haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des
+haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient
+inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs
+maisons.
+
+[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont
+les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que
+l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit
+ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les
+paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le
+commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procèdent à
+la battue (_haika_). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de
+mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.]
+
+Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire
+qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon
+(_bourountia_), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors
+n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans
+cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu
+l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de
+kmète qu'ils ne puissent pas remplir.
+
+«Les haïdouks ont de la religion, ils jeûnent et prient Dieu comme tout
+le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui
+offre la vie sauve s'il consent à se faire musulman, pour réponse il
+injurie Mahomet, en ajoutant. «Bah! est-ce qu'après tout il ne faut pas
+mourir!»
+
+«Ils se regardent tous comme de grands héros, aussi ne se fait guère
+haïdouk que celui qui peut compter sur soi même. Quand ils sont pris et
+qu'on les conduit au supplice, ils chantent à pleine tête pour montrer
+qu'ils font peu de cas de la vie.»
+
+J'ajoute que cet article, écrit il y a près de quarante ans (en 1818),
+bien que parfois mis au présent, était dès lors de l'histoire.
+
+
+LES HAÏDOUKS
+
+I
+
+PRÉDRAG ET NÉNAD[1].
+
+Une mère nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise année, dans
+un temps de famine, à l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur
+avait donné de beaux noms: à l'un, celui de Prédrag, à l'autre celui de
+Nénad[2]. Prédrag grandit, et quand il fut en état de monter un cheval
+et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère,
+et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier
+durant trois ans. La mère continua d'élever Nénad, qui ne savait pas
+même qu'il eût un frère. Quand Nénad fut devenu grand et capable de
+monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de
+sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont
+il fit le métier durant trois ans. C'était un brave, sage et intelligent,
+et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine,
+et trois ans il la commanda.
+
+Mais le jeune homme en vint à regretter sa mère, et il dit à ses gens:
+«Ma troupe, mes chers frères, je suis en peine de ma mère. Venez que
+nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mère.» A
+cela la bande aisément se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait
+d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frère, les autres
+par leur soeur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de
+Nénad, il dit à ses hommes: «Ma troupe, mes chers frères, je n'ai point
+de frère, et je n'ai point de soeur[3], mais j'en jure par le Dieu unique,
+que ma main se sèche! que mon bon cheval perde sa crinière! et que mon
+sabre tranchant s'émousse! si j'ai rien retenu du butin.»
+
+Le partage ainsi fait, Nénad monta sur son bon cheval, et courut chez sa
+mère. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit
+les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nénad ainsi
+parla: «Ma vieille, ma chère mère, si ce n'était une honte devant les
+hommes, et devant Dieu un péché, je ne dirais point que tu es ma mère:
+comment ne m'as-tu point donné de frère, soit un frère ou bien une
+chère soeur? Quand j'ai partagé le butin avec ma troupe, chacun m'a fait
+un serment solennel, qui par son frère, qui par sa soeur, mais moi, ma
+mère (j'ai dû jurer), par moi-même et par mon sabre, et par le bon
+cheval qui me porte.--Ne raille point, jeune Nénad, lui répondit en
+souriant la vieille: je t'ai donné un frère, Prédrag, que j'ai mis au
+monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est haïdouk
+et fait son séjour dans la verte forêt de Garévitza, et il est le
+_harambacha_ de sa troupe.--O ma vieille, ma chère mère! reprit le
+jeune Nénad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se
+confondant avec la forêt, afin que j'aille à la recherche de mon frère,
+et que mon violent désir se passe.» Et sa mère lui dit: «C'est folie,
+jeune Nénad, car tu vas sottement y perdre la tête.» Mais Nénad
+n'écouta point sa mère, et fit comme il lui plaisait: il se tailla
+lui-même un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le
+feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son
+frère, et pour que son violent désir se passât.
+
+Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son
+cheval, mais quand il atteignit la forêt, il s'écria, pareil à un faucon
+gris: «Garévitza, verte forêt, ne nourris-tu pas un héros Prédrag, mon
+frère par la naissance? Ne nourris-tu pas un héros qui pût me réunir
+à mon frère?» Prédrag était assis sous un vert sapin, buvant du vin
+pourpre, quand il ouït la voix de Nénad, et, s'adressant à ses hommes:
+«O ma troupe, mes chers frères, allez vous mettre en embuscade le long
+du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le rançonner,
+amenez-le-moi vivant; d'où qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma
+famille.»
+
+Trente hommes s'éloignèrent, et se placèrent par dix en trois endroits.
+Quand Nénad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir à sa
+rencontre, sortir, et arrêter son cheval, mais ils se mirent à lui lancer
+des flèches. Le jeune homme leur dit: «Ne tirez point, mes frères de la
+forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de
+retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.»
+Et ceux-là le laissèrent passer en paix. Quand il fut devant les dix
+autres, eux aussi lui lancèrent des flèches et Nénad leur dit: «Ne
+tirez pas, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme
+moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste
+et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là encore le laissèrent passer en
+paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancèrent des flèches,
+la colère s'empara du jeune Nénad, et il fondit sur les trente braves:
+à coups de sabre il tailla en pièces les dix premiers, il écrasa les dix
+seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix
+autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la fraîche rivière.
+La nouvelle en arrive à Prédrag, le héros: «Malheur! que fais-tu là
+assis, harambacha Prédrag? Voilà un brave inconnu qui taille en pièces
+tes hommes dans la forêt.» Prédrag saute sur ses pieds légers, et,
+saisissant son arc et ses flèches, il va se mettre en embuscade au bord
+du chemin, et, placé derrière un vert sapin, il jette d'une flèche
+(l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint,
+dans un endroit fatal, dans son coeur de héros. Nénad gémit comme un
+faucon gris, et, en gémissant, il se roule sur son cheval: «Hélas!
+héros de la verte forêt, Dieu, frère, t'anéantisse! Que ta main droite
+se sèche, dont tu as décoché ta flèche! et que ton oeil droit saute de
+son orbite, dont tu m'as visé! Sois consumé de l'ardent désir de voir
+ton frère, ce désir qui m'afflige et m'a poussé jusqu'ici, pour mon
+malheur et pour que j'y perdisse la vie!» Quand Prédrag ouït ces
+paroles, de son sapin[5] il lui demanda: «Qui es-tu, héros, et de quelle
+race?» Nénad blessé lui répond: «A quoi bon t'enquérir de ma race? ce
+n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le
+jeune Nénad, j'ai une vieille mère qui m'a nourri, et un frère par le
+sang. Prédrag est ce frère, à la recherche duquel je suis parti, afin
+d'assouvir mon ardent désir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.»
+Quand Prédrag eut ouï ces paroles, d'épouvante il laissa tomber ses
+flèches, et s'élançant vers le héros blessé, il l'enleva du cheval et
+le déposa sur l'herbe. «Est-ce donc toi, dit-il, mon frère Nénad? Moi
+je suis Prédrag, ton frère par le sang. Peux-tu guérir de tes blessures,
+que je déchire ma fine chemise, pour les panser et les bander.» Nénad
+blessé lui répond: «C'est donc toi, mon frère par le sang! grâce à
+Dieu, je t'ai vu, et mon ardent désir est assouvi; je ne puis guérir de
+mes blessures, mais que mon sang te soit pardonné.» Cela il dit, puis il
+rend l'âme.
+
+Sur son corps, Prédrag éclate en lamentations: «Hélas! Nénad, mon
+brillant soleil, qui pour moi s'était levé de bonne heure, et qui
+s'est couché si tôt! Mon basilic du vert jardin, tu t'étais, pour moi,
+épanoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tôt flétri?» Puis, tirant
+un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au coeur, et tombe mort à côté
+de son frère.
+
+
+II
+
+STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.
+
+Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière,
+chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze
+Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que
+bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a
+poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant
+métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est
+passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque
+tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité
+qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène
+bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai,
+traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces
+trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai
+(seulement) point pour mes pieds d'_opanaks_! Et cela, frère, je l'eusse
+encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo,
+elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les
+fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de
+trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien
+payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris
+la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me
+faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les
+États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et
+m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.
+
+«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les
+invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en
+arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais,
+allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre,
+il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère
+en Dieu:--Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les
+exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe
+ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.--Le Turc ne
+voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me
+faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon
+épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse
+frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai
+encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son
+âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or,
+que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le
+passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que
+les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en
+fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils
+ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne
+l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont
+Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage
+de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et
+l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille
+et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une
+dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»
+
+
+III
+
+NOVAK ET RADIVOÏ VENDENT GROUÏTZA.
+
+Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et
+c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à
+satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina
+Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni
+dinars.--N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y
+a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous
+avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille.
+Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements
+misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il
+pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin
+et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs
+pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza
+des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo.
+
+Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme
+elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve
+turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec
+trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions:
+«Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir
+longtemps: une nuit seulement ou deux!»
+
+La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche
+maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune
+Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza
+s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant
+qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit
+délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas.
+
+Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne
+heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur
+les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et,
+à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman
+vert, etc., etc.[A]
+
+[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans
+lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les
+formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk,
+sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible
+veuve turque.]
+
+Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la
+maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour.
+La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche
+maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi
+te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois
+charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient?
+Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de
+chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires;
+tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi,
+cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey,
+je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais
+chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je
+ne connais personne (qui m'y accompagne).»--«Ne crains rien, esclave
+cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui
+allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par
+la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la
+montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs
+et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de
+combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente
+Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe
+dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté,
+va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent
+aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.»
+Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les
+ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant,
+dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave
+cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.»
+
+Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein
+d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le
+diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air
+fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres
+et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande
+merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle
+a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils
+s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne,
+on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave
+cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche
+qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous
+êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï,
+et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son
+cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens
+restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais,
+en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te
+laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,»
+il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais
+Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein
+d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein,
+le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de
+guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier
+jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce
+moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque
+j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la
+place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre
+Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis
+il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il
+s'enfonce dans la verte montagne.
+
+
+IV
+
+STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVOÏ.
+
+Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est
+son frère Radivoï, avec Radivoï le jeune Grouïtza, et avec Grouïtza le
+brave Tatomir et trente autres haïdouks. Après que les haïdouks furent
+rassasiés, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme
+parla le brave Radivoï: «Écoute, mon frère Novak! je vais, frère,
+te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les
+aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre
+les marchands qui vont sur la mer.» Quand il eut dit, il s'élança sur
+ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par
+delà la noire montagne, suivi des trente haïdouks, tandis que Novak reste
+sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils.
+
+Mais si tu voyais le brave Radivoï! Comme il arrivait à un carrefour
+de la route, une fâcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec
+Méhémed le Maure, accompagné de trente braves. Le Turc conduisait trois
+charges d'or: or, quand il aperçut les haïdouks, il donna, par un cri,
+le signal à ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'élancèrent
+sur les haïdouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent
+les trente têtes, saisirent Radivoï vivant, lui lièrent les mains
+derrière le dos, et l'emmenèrent, lui chantant, par la montagne. Voici
+ce qu'allait chantant le brave Radivoï: «Dieu t'anéantisse, montagne du
+Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est passé une
+bande de pigeons, avec un corbeau en tête; ils ont emmené un cygne blanc,
+et sous leurs ailes ils portent de l'or.»
+
+Ainsi chantait Radivoï, en marchant. Le jeune Grouïtza l'entendit, et dit
+à Starina Novak: «Père, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et
+parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon
+oncle Radivoï. Ou bien mon oncle a enlevé du butin, ou bien il lui est
+arrivé malheur; mais allons à son secours.» Puis il saisit son léger
+mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir
+à sa suite et Novak venant derrière eux.
+
+Quand ils arrivèrent au large chemin, Novak se plaça aux aguets sur le
+bord, ses deux jeunes fils à ses côtés. Mais quel bruit vient de la
+montagne? On aperçoit trente braves, chacun portant sur l'épaule une
+lance, et au bout de la lance une tête de haïdouk: en avant, marche
+Méhémed le Maure, menant Radivoï lié, et conduisant trois charges d'or.
+Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu'à ce qu'il tombe
+dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal
+à ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Méhémed en pleine
+ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est déjà plus, il tombe
+sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui
+tranche la tête, après quoi, courant au brave Radivoï, il coupe le lien
+qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clément,
+gloire à toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les
+dispersèrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre; ceux
+que poussait le brave Radivoï, le jeune Tatomir les attendait au passage;
+ceux qui fuyaient devant Tatomir, Grouïtza l'enfant les attendait; et ceux
+qui avaient échappé à Grouïtza, c'était Novak qui les recevait. Ils
+tuèrent les trente braves, dépouillèrent les Turcs, prirent les trois
+charges, puis se mirent à boire le vin doré. Mais voici ce que dit
+Starina Novak: «Brave Radivoï, mon frère, ce que je te demande, dis-le
+moi franchement: qui valait le mieux de trente haïdouks ou du vieux
+Starina Novak?--Starina Novak, mon frère, lui répond le brave Radivoï,
+mieux valaient les trente haïdouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.»
+
+Malheur à tout héros qui n'écoute point un plus âgé que lui!
+
+
+V
+
+GROUÏTZA ET LE MAURE.
+
+Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert
+sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent
+fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du
+même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs,
+il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des
+noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui
+pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si
+nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions
+le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre
+par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin,
+devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait
+tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»
+
+Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens
+de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et,
+sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le
+chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était
+pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa soeur gardait
+la maison. Or, sa soeur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère,
+dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est
+point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le
+cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»
+
+A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança
+sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il
+l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha
+celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure
+lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune,
+que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est
+une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses
+enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta
+main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la
+tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis
+que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas
+mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir
+Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a
+tué.»
+
+
+VI
+
+GROUÏTZA ET LE PACHA DE ZAGORIÉ.
+
+Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine
+de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine,
+knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais
+nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente
+jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi,
+fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère
+fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de
+Zagorié.»
+
+La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine
+de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui
+tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement:
+«O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu
+consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si
+triste t'apporte-t-elle?--Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la
+lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir
+loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles
+pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour,
+afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et
+verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze
+Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper
+splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente
+compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.»
+
+Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier,
+et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza
+Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère,
+choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme
+des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre
+blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à
+Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans
+sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des
+vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers
+la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze
+Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au
+visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant
+dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de
+fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit
+dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit
+alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis,
+quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et
+la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et
+l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche
+tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son
+homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.»
+
+La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres.
+Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en
+revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée
+d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur
+lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois
+colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des
+guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches
+d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête
+d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit:
+«Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme
+ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha
+de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la
+dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le
+pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le
+knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente
+braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et
+l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit
+à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un
+souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.»
+
+Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves
+dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu
+avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza
+à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se
+laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens
+ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras
+la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu
+avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer
+la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui
+saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche,
+et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de
+Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!»
+Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la
+fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à
+ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant
+leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent
+ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce
+qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant
+du vin que lui servait la belle Ikonia.
+
+Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent
+leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper
+splendide.
+
+Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet
+à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et
+moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité
+où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises,
+dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère,
+elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite,
+elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina
+Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant
+en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère,
+dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.»
+Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part
+vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.
+
+
+VII
+
+LE MARIAGE DE GROUÏTZA NOVAKOVITCH.
+
+Starina Novak est à boire du vin; avec lui est le brave Radivoï, et
+entre eux le brave Tatomir, et c'est Grouïtza Novakovitch qui les sert: en
+présentant le verre à chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce
+fut le tour de son père, il versa tellement à pleins bords que le vin se
+répandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak
+lui demanda: «Grouïtza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon
+verre de façon à en faire déborder le vin sur la soie et le velours?
+dis-moi, mon fils, quel chagrin tu éprouves et quelle peine je t'ai
+causée?--Mon père, répondit alors Grouïtza, grand est mon chagrin: tu
+as marié tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as
+point voulu me donner de femme, fût-elle fille ou fût-elle veuve; voilà
+aujourd'hui ce qui fait mon affliction.»
+
+Et Starina Novak reprit: «Maudite soit l'heure où j'ai voulu te marier,
+mon fils! Voilà aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et
+pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; où je trouvais
+pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et où il y avait
+un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Grouïtza
+Novakovitch, où j'ai trouvé pour toi une fille et pour moi un ami: c'est
+chez le roi de Pladin, la blanche cité. Mais que sert que ce soit une
+fille accomplie! Un serpent l'avait demandée, ce serpent venimeux de
+Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, écoute-moi, mon enfant; ôte
+tes beaux vêtements et habille-toi à la bulgare; prends sur ton épaule
+une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son
+cortège de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs,
+ses compagnons de métier, portant de la soie et du velours, et ayant des
+deux côtés des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du
+butin pour les haïdouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur
+l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, alors il y aura de la
+besogne pour les haïdouks.»
+
+Grouïtza n'a pas plus tôt ouï ce discours, qu'il dépouille la soie et
+le velours, se revêt d'habits bulgares, prend sur son épaule une pioche
+pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. Là,
+ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent
+sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, mais des Grecs
+et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de métier, vêtus de
+velours et de soie, avec des poches aux deux côtés, des poches pleines de
+jaunes ducats. Grouïtza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire à
+Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-même réunit un
+cortège de noces tout composé de haïdouks de la montagne....., et part
+pour le défilé de Kliçoura, là où doit passer Manuel le Grec.
+
+Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortége. Lui-même en tête
+il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse
+qu'il lance en l'air et reçoit dans sa main droite, et d'une voix claire
+voici ce qu'il chante: «Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage,
+de combien de sang avez-vous été baignés! Que de mères vous avez
+désolées, que de soeurs vous avez mises en deuil, que de veuves
+renvoyées dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère?
+Allez-vous mettre ma soeur en deuil et livrer mon accordée à Grouïtza,
+le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les haïdouks le
+voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur goût. Le
+Grec passe, allant chercher l'accordée, et eux demeurent dans la montagne.
+
+Huit jours environ s'écoulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce
+et emmenant la fille. Il descend dans le défilé de Kliçoura, le premier
+en tête de sa troupe, monté sur un cheval noir aux longs poils, les
+jambes croisées sur sa monture, et au son d'une _tamboura_ dont il
+s'accompagne, d'une voix claire il chante: «Monts du Mlav et des Balkans!
+Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas été
+baignés! Que de mères vous avez désolées, que de soeurs vous avez
+mises en deuil, et que de veuves renvoyées dans leur famille! Et encore
+si c'était quelqu'un (qui eût versé le sang), mais ce n'est personne,
+ce n'est que Novak et Radivoï. Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère?
+Allez-vous mettre ma soeur en deuil, et livrer mon accordée à Grouïtza,
+le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel. Les haïdouks le regardent de
+la montagne, le regardent et cela n'est point de leur goût.
+
+Alors Starina Novak leur dit: «Écoutez, mes compagnons! que chacun de
+vous (se choisisse et) attaque un adversaire.....» La troupe tout entière
+obéit à Novak, et s'élance sur le cortège. Boroï abat le parrain,
+et le _stari svat_ abat le _stari svat_; Radivoï tue le paranymphe, puis
+saisit la belle jeune fille, et l'entraîne dans la verte forêt; Novak tue
+le chef de famille, et les _svats_ poursuivent les _svats_. Manuel le Grec
+demeure seul; vers lui s'avance Grouïtza Novakovitch, un sabre nu à la
+main, et il défie Manuel: «Arrête, débauché, à qui est cette belle
+fille que tu emmènes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons
+à qui elle est.» Là-dessus, le Grec écarte les jambes (qu'il avait
+croisées) sur son cheval, et se dresse sur les étriers d'or; puis, jetant
+la tamboura, il saisit de la main droite son épée, de la gauche les
+rênes du cheval, et dit au haïdouk: «Approche, Grouïtza, approche, que
+nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conquérir
+la jeune fille par l'épée.» Grouïtza se précipite, et lui porte à
+l'épaule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et
+le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce
+que voyant Manuel, il brandit sa tranchante épée: «Arrête, débauché,
+Grouïtza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le haïdouk!
+tu vas voir une épée tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des
+haïdouks!» Puis il le touche à peine de son épée, et pourtant lui fait
+une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman
+de drap. Mais le haïdouk a des pieds légers, qui l'emportent vers la
+montagne, et dans la verte forêt il s'enfonce en criant à pleine voix:
+«Où es-tu, frère, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat!»
+
+Le brave Tatomir se précipite, un sabre nu à la main: «Arrête,
+débauché, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Grouïtza, mais
+attends le brave Tatomir!...[A]»
+
+[Note A: Tatomir, et, après lui, Radivoï, qu'il a appelé à son secours,
+et qui est lui-même remplacé par Starina Novak, éprouvent le même sort
+que Grouïtza. Je m'abstiens de traduire ces deux scènes, identiques à la
+précédente, et, en partie, à celle qui suit.]
+
+Mais voici venir Starina Novak, couvert d'étranges vêtements; il a pour
+pelisse une peau d'ours, sur la tête, un bonnet de peau de loup, et au
+bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent à deux coupes de vin,
+ses sourcils à une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forgé:
+«Arrête, s'écrie-t-il, débauché de Manuel! Il est facile de combattre
+avec un enfant, mais attends Starina Novak.--Approche, répond le Grec, ce
+n'est pas toi qui me feras fuir du défilé de Kliçoura. J'ai vu des ours
+vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me
+fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume
+d'aigle?»
+
+[Note A: Plume de _cygne_ est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car
+plus loin, au vers 276, elle est remplacée, avec bien plus de raison, par
+une plume d'_aigle_.]
+
+Starina Novak s'élance, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; le
+Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend
+en deux, coupe la main à Manuel, et se brise en éclats. La rage saisit le
+Grec, il prend son épée de la main gauche, et s'élance à la poursuite
+de Starina. Dieu clément, la grande merveille! S'il eût été donné à
+quelqu'un d'être là, et de voir comment il arrachait la grise pelisse
+d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la
+fuite, il court par la forêt verte, rien qu'un moment, deux heures
+pleines, et il crie à plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles
+de la forêt tombèrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa
+soeur d'alliance, la Vila: «Dieu t'anéantisse, Vila ma soeur! ne m'as-tu
+pas donné devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu
+serais là pour me tirer du péril?»
+
+Or, voici la Vila qui vient à la rencontre de Novak: «Starina, mon
+frère en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en
+fuite?--Vila, ma soeur fidèle, je ne poursuis point, mais je suis forcé
+de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.--Retourne sur tes pas, mon frère
+en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je
+jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu
+pourras donner la mort au héros aveuglé.»
+
+Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprès de
+Manuel, puis s'arrête à l'écart dans la verte forêt. La Vila cependant
+prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les
+mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fasciné les yeux,
+elle appelle le haïdouk: «Starina Novak, mon frère, maintenant frappe
+le héros aveuglé.» Mais Novak était saisi d'épouvante; il n'ose point
+s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et
+le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe,
+et Novak s'élance, lui coupe la tête, et s'enfonce dans la forêt,
+cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous
+rassemblés, ils se partagèrent les beaux cadeaux de noce, et bandèrent
+leurs profondes blessures.
+
+
+VIII
+
+TRAHISON DE LA FEMME DE GROUÏTZA.
+
+Grouïtza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus
+d'Andrinople, et sous la tente il se met à boire du vin, que lui sert le
+petit Étienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or
+sur de la soie éclatante; puis Grouïtza Novakovitch dit à Maxime: «Mon
+épouse fidèle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher
+un peu et dormir.» Il s'étend pour faire un somme, et Maxime reste à
+broder devant la tente.
+
+Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit Étienne dit à Maxime:
+«Écoute, ma mère, voilà trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller
+éveiller mon père.--Mon fils, répond la jeune femme, ce ne sont point
+des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une rançon à ton
+père.» L'enfant cependant n'obéit pas, et il va pour réveiller
+Grouïtza: Maxime court après lui, elle le rattrape à l'entrée de
+la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frappé,
+l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de
+la bouche, et quatre autres sont ébranlées.
+
+Là-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: «Dieu t'assiste,
+jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'épouse? de quel héros? quel est
+le brave qui t'a parée?--Je suis, jeunes Turcs, la femme de Grouïtza
+Novakovitch, le brave qui m'a parée est Grouïtza.» Et les trois jeunes
+Turcs de dire: «Livre-nous Grouïtza Novakovitch; avec lui tu portes de la
+soie éclatante, chez nous tu te promèneras dans la soie, et tu porteras
+de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec
+les autres te divertir à la campagne chaque vendredi.» Deux des Turcs
+descendaient de cheval, quand le troisième leur cria: «Que faites-vous,
+malheur à votre mère! Vous n'avez jamais vu Grouïtza, et vous voulez
+vous battre avec lui! Pour moi je connais Grouïtza Novakovitch; il n'avait
+que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il était assis,
+comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne
+s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant
+l'argent. Mais l'enfant avait un coeur vaillant, un coeur vaillant et
+libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'élança à
+ma poursuite dans la forêt, moi à cheval, Grouïtza à pied; et sans
+les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevèrent de dessus sa tête son
+bonnet, en vérité il m'eût atteint. Mais pendant qu'il reprenait son
+_katpak_ et le remettait, j'eus le temps de m'éloigner. Grouïtza alors
+lança sa masse ainsi qu'on lance un bâton, pour me frapper sur mon
+cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et
+si faiblement l'eût-il touché, l'arbre fut déraciné et ses branches
+jonchèrent la terre.»
+
+Les Turcs n'osèrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme,
+n'eût lié les mains de Grouïtza, et autour du cou ne lui eût attaché
+une chaîne formée de trente anneaux et pesant quarante _okas_; alors les
+Turcs sur lui se précipitèrent. Grouïtza fit un bond, emportant sur
+lui les trois Turcs, et en quatrième Maxime sa femme, et il allait
+se déprendre des Turcs, mais il songea au petit Étienne: «Dieu tout
+puissant ait pitié de moi! pensa-t-il; les Turcs emmèneront mon enfant
+en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon âme
+pécheresse?» et il se rendit pour l'enfant.
+
+Quand les Turcs furent maîtres de Grouïtza, ils donnèrent à sa femme un
+cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient,
+le petit Étienne dit en gémissant: «Beau papa, Grouïtza Novakovitch,
+les pieds d'Étienne ne sont pas forts; déjà je ne puis plus suivre les
+chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils
+me frappent de leurs fouets sur les yeux.» Grouïtza verse des larmes:
+«Étienne, mon cher enfant, répond-il, que peut pour toi ton père? il
+a les mains liées. Va prier ta mère de te prendre sur son cheval.»
+L'enfant commence à la prier: «Maxime, ma chère mère, prends-moi sur
+ton bon cheval, les pieds d'Étienne ne sont pas forts, et je ne puis plus
+marcher avec les chevaux.» Mais l'infâme lui lance un coup de fouet:
+«Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je
+ne vous aurais pas livrés aux Turcs.»
+
+Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressèrent deux tentes
+de soie, l'une pour Grouïtza et Étienne, l'autre pour Maxime, la
+jeune femme. Deux d'entre eux s'en allèrent à la ville, pendant que le
+troisième restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha:
+«Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle
+capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec Étienne son
+fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beauté, que nulle
+autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad.» Et le pacha
+de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: «Voici, mes
+enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous
+m'amènerez vos captifs, vous aurez une récompense, l'un un agalouk,
+l'autre un _spahilouk_.» Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en
+allèrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucré, mais ils n'en
+purent trouver que chez une tavernière, nommée Mara, qui était la
+soeur adoptive de Grouïtza: «Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous
+de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est
+Grouïtza Novakovitch, avec son petit Étienne, et Maxime sa femme. Quelle
+beauté c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle
+est richement habillée.»
+
+En les entendant, Mara la tavernière verse des larmes, qu'elle dérobe aux
+Turcs à l'aide de sa manche: «Malheur (pense-t-elle) à toi, Grouïtza,
+mon frère en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois
+tu me délivras de la servitude, et dans la servitude te voici
+tombé!» Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moitié
+_bendjelouk_[13], leur préparant un lourd sommeil, pendant lequel
+Grouïtza put se dégager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en
+allèrent, emportant l'hydromel sucré.
+
+Arrivés à la tente, ils se mirent à boire, Maxime leur servant
+l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui présentait la coupe, lui donnait
+un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrèrent, s'enivrèrent
+comme la terre noire, et tombèrent dans un sommeil semblable à la mort.
+La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-même: «Si je me couche
+avec deux seulement, je causerai du dépit au troisième,» et quand
+elle eût bien réfléchi, elle croisa les bords de son vêtement et ses
+blanches mains, et s'étendit (de manière) à toucher la tête des trois
+Turcs.
+
+Quand ce fut vers le minuit, le petit Étienne se mit à pleurer. «Hélas!
+père, dit-il, j'ai bien faim.--Étienne, mon cher enfant, lui répond
+Grouïtza, que peut faire pour toi ton père? on lui a lié les mains; va
+dans la tente de ta mère, dérobe-lui un couteau, et reviens couper les
+cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai à manger.» Or, l'enfant
+était de race de haïdouk, et il avait le coeur vaillant et libre: il va
+auprès de sa mère dans la tente, et lui dérobe un couteau; mais le voici
+dans un grand embarras; le couteau était pesant et l'enfant bien faible;
+à peine s'il put le traîner jusqu'à son père, des deux mains à peine
+le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les
+tranchant, pénètre dans la main droite de Grouïtza. L'enfant gémit
+comme un serpent venimeux: «Ah! père, je t'ai coupé la main!--Ne crains
+rien, Étienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton
+père que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort.»
+
+Quand Grouïtza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le
+signe de la croix sacrée, et prononça le nom de saint Nicolas, le nom
+de Pâques et du Saint Évangile, puis prenant son sabre, il entra dans la
+tente où étaient les Turcs, écarta de dessus eux là couverture de soie,
+et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture,
+de trois en faisant six. Puis il courut à Andrinople, chez sa soeur Mara,
+la tavernière, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc
+et de la viande grasse de bélier, il s'assit sous la tente de soie, et
+quand il eût mangé ainsi avec Étienne, il se mit à chanter d'une voix
+claire et haute. Maxime s'éveilla, et voulut réveiller les trois Turcs:
+«Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mère! Voici Grouïtza qui
+chante, tout lié qu'il est.» Mais quand elle eût écarté la
+couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout à
+réfléchir: «Dieu clément! que faire et que devenir? Malheureuse, si je
+veux fuir, les chevaux même n'échappent pas à Grouïtza, bien moins une
+femme!» Croisant les bords de ses vêtements et ses blanches mains, elle
+va d'elle-même trouver Grouïtza, franchit la portière de la tente,
+et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: «Mon seigneur
+Grouïtza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jeté un
+sortilège.» Mais Grouïtza lui réplique: «Maxime, créature perfide,
+vivants les Turcs t'avaient ensorcelée, et morts ils t'ont renvoyée vers
+moi.» Puis il lève la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne,
+jusqu'au lieu où il avait campé, et dresse de nouveau la tente; après
+quoi il dit à Maxime: «Créature perfide, lequel aimes-tu le mieux
+de m'éclairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?--Seigneur,
+lui répondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de
+souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'éclairer, quand même
+je ne devrais point dormir[14].» Alors Grouïtza se lève et la saisit
+par les cheveux, il la dépouille de ses habits de soie et de velours,
+et après lui avoir enlevé le mouchoir qui lui couvrait la tête, et
+le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise,
+il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis
+l'enveloppant de coton délicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte,
+l'enterre jusqu'à la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il
+s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'éclaire d'une triste
+lumière.
+
+Quand elle fut brûlée jusqu'à ses yeux noirs, Maxime commença à dire:
+«Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux
+blonds, qu'a si souvent pressés ta main, comment ne regrettes-tu pas
+mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baisés.» Lorsqu'elle fut
+brûlée jusqu'à son blanc visage, elle dit encore: «Grouïtza, mon
+seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas
+regret de mon blanc visage, car il n'a point son égal, et ton père,
+épris pour lui d'admiration, t'a fait riche.» Grouïtza alors lui
+répond: «Maxime, créature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que,
+ton visage n'a point d'égal, et que dans son admiration, mon père m'a
+richement doté, mais j'aime mieux qu'il soit consumé par le feu que s'il
+me livrait aux Turcs.» Quand elle fut brûlée jusqu'à ses seins blancs,
+le petit Étienne fondit en pleurs: «Beau papa, voilà les seins de ma
+mère brûlés, les seins qui m'ont nourri, père, et qui ont fait que
+je marche.» En voyant pleurer le petit Étienne, Grouïtza Novakovitch
+s'émut de pitié, et les larmes lui coulérent des yeux; il éteignit ce
+qui n'était point encore consumé, et soigneusement l'inhuma.
+
+
+IX
+
+THADÉE DE SÈGNE.
+
+Extrait.
+
+L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'étoile du matin montré son
+visage, quand les portes de Sègne s'ouvrirent, et il en sortit une petite
+troupe de trente-quatre compagnons (haïdouks), qui commencèrent à gravir
+la montagne.
+
+ * * * * *
+
+Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramène un bélier de neuf ans,
+et un fort bouc de sept ans. Thadée de Sègne les écorche vifs tous
+les deux, puis les lâche parmi les branches des sapins. Au contact des
+branches le bouc commence à crier, tandis que le bélier reste muet, ne
+pousse pas une plainte. «O Thadée, chef de notre troupe, dit alors Iovan
+de Kotar, pourquoi lâcher des animaux écorchés?» et Thadée de Sègne
+lui répond: «Voyez-vous, mes chers frères, quels tourments endurent ces
+animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs,
+quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le
+fasse en silence, frères, comme ce bélier écorché dans la forêt; celui
+qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu;
+qu'il s'en retourne à Sègne sur la frontière.»
+
+
+X
+
+LA FEMME DU HAÏDOUK VOUKOÇAR.
+
+Extrait.
+
+Voukoçar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui
+l'emmène à sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un
+cachot. Au bout de ce temps, le haïdouk, désespérant d'être rendu à
+la liberté, écrit à sa jeune femme pour l'engager à se remarier. Mais
+celle-ci «éclate de rire» à cette invitation, et après s'être fait
+couper les cheveux, et s'être revêtue de somptueux habits d'homme et d'un
+splendide équipement de guerre, elle se rend à Oudbigna, chez le Turc.
+Elle se présente à lui, la menace à la bouche, comme un messager
+impérial chargé de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan.
+Alil Boïtchitch (c'est le nom du Turc), frappé de terreur, la reçoit,
+l'héberge et remplit même à son égard des offices serviles.
+
+Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes,
+et montant son grand cheval, elle se rendit à la porte du cachot. Là
+elle trouve le geôlier, auquel elle fait sauter la tête, puis frappant
+la porte de sa masse: «Sors, s'écrie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a
+envoyé pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.»
+
+Les tourments avaient abattu le haïdouk, il était résigné à perdre sa
+tête, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse,
+le frappe deux à trois fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des
+Turcs, puis elle appelle Alil Boïtchitch: «Amène, dit-elle, un cheval au
+haïdouk, et pour toi trouves-en un aussi.» Le Turc rentre dans sa blanche
+maison, et en ramène un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre
+forgé, et une bourse de cinq cents ducats: «Voilà pour toi, messager
+impérial, ne me conduis pas devant le tzar.» Sans tarder alors, la
+jeune femme jette le haïdouk sur le cheval, puis s'élance à travers la
+campagne.
+
+Quand ils furent dans la verte forêt, ils arrivèrent à un carrefour,
+d'où partaient deux chemins, l'un allant à Stambol, l'autre vers le
+littoral uni. Là, dit la belle jeune femme: «Allons, regarde, connais-tu
+ces armes?» Quand le haïdouk les eut considérées: «Je les connais,
+dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'où te sont-elles venues?--C'est ta
+femme qui me les a apportées, je l'ai prise pour ma fidèle épouse.»
+Lorsque le haïdouk Voukoçar entendit ces paroles, le fièvre le prit;
+mais la belle jeune femme lui dit: «N'aie point de crainte, mon cher
+seigneur, je suis ta fidèle épouse, mais pardonne-moi ces coups de masse,
+j'ai ainsi vengé bien des coups de pied[A].»
+
+[Note A: Ceux qu'elle avait reçus de son mari.]
+
+
+XI
+
+LE VIEUX VOUÏADIN.
+
+Une fille maudissait ses yeux: «Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point
+voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs
+de Liévo ramenant des haïdouks de la montagne: Vouïadin avec ses deux
+fils...»
+
+Quand ils furent près de Liévo, et qu'ils l'aperçurent, la ville
+maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadin: «Mes fils,
+mes faucons, voyez-vous le maudit Liévo, et la tour qui y blanchit! c'est
+là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras,
+et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un
+coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur héroïque; ne trahissez pas
+un seul de vos compagnons, ni les recéleurs chez qui nous avons hiverné,
+hiverné, et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes
+tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en
+cachette.»
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à Liévo, la ville de plaine, les Turcs les mirent
+en prison, et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices
+qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le
+vieux Vouïadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait
+lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous,
+débauché, vieux Vouïadin, révèle-nous le reste de ta bande, et les
+recéleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné
+et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous
+buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.»
+
+Mais le vieux Vouïadin leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévo;
+ce que je n'ai point confessé pour mes pieds rapides, qui savaient
+échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour mes mains
+vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je
+ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me
+faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins
+par où passaient les Turcs et les marchands.»
+
+
+XII
+
+LE PETIT RADOÏTZA.
+
+Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre
+qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui
+se battent dans la montagne?--Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la
+terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou
+les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à
+Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le
+petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont
+vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à
+ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu
+enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza
+entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en
+imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices!
+C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre
+délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant
+nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez
+point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga
+Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on
+m'enterre.»
+
+Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers
+s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené
+Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au
+milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes
+de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux
+prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu,
+Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du
+feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais
+Radoïtza avait un coeur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement.
+Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de
+l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de
+Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit
+un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé;
+mais il avait un coeur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme
+de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être,
+prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il
+remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous
+les ongles, mais là encore Radé montra un coeur ferme, il ne bougea, ni
+n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé
+n'est point mort, que les filles forment un _kolo_[16], et en tête
+la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se
+rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de
+Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et
+comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus
+grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa
+taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend
+le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit
+Radoïtza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa
+moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie,
+qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent
+rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton
+âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais
+la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais
+jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de
+haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde.
+
+Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage,
+puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents
+blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et
+s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça
+ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille:
+quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de
+Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga
+était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle
+épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne
+pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu,
+il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt
+autres, dès que le jour paraîtra.»
+
+Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit
+par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les
+épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les
+clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à
+peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu
+saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant
+la jeune Haïkouna: «Haïkouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs
+de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva
+les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore:
+«Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que
+je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à
+faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le
+coffre aux talaris: «Mon cher coeur, lui dit Radé, que ferai-je de ces
+fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle
+ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe;
+puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la
+conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia,
+il la prit pour sa fidèle épouse.
+
+
+XIII
+
+RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY.
+
+(_L'hivernage des haïdouks_.)
+
+Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins:
+l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et
+le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs
+quatre-vingt-dix compagnons.
+
+Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença
+à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver
+arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue),
+mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il
+l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé
+de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami
+Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers,
+et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.»
+Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez
+mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes
+trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner,
+as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes
+amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin
+de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et
+celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste
+hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la
+forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que
+l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on
+entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous
+réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce
+jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui
+au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais
+qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans
+son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur
+blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.
+
+Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il
+secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison,
+ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey
+Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main
+du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur
+ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir
+celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs
+blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et
+rentrèrent dans la maison. La _boula_ aussi vint à la rencontre de Radé,
+lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à
+Radé, qui était assis sur la molle couche.
+
+Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais;
+puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en
+tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à
+son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me
+nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la
+main dans son _dolama_, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à
+la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, il y a longtemps
+que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore
+un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, car tu me
+serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous
+l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk
+était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey
+à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey
+Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te
+reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à
+ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de
+Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer
+de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le
+corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des
+aigles et des corbeaux.
+
+Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le
+printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire
+d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords
+de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les
+haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la
+Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix
+compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux
+semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de
+Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la
+porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et
+la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la
+porte de la cour.»
+
+Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante,
+quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit
+la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et
+l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui
+t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes
+venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond:
+«Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort
+en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son
+bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.--Si tu as dissipé son bien,
+réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de
+métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à
+triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue
+par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le
+vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de
+sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans
+la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et
+le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent
+la maison du bey, et partirent en santé et en joie.
+
+
+
+
+NOTES
+
+I. [Note 1: Cette pièce est beaucoup plus ancienne que les suivantes,
+et semble antérieure à l'arrivée des Turcs, bien que le mot même de
+haïdouk paraisse dériver du turc _haidoud_, brigand. Leur établissement
+dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et,
+quelquefois une direction patriotique à un métier qui là, comme
+ailleurs, a existé de toute éternité.]
+
+I. [Note 2: _Prédrag_ signifie le très-cher, et _Nénad_, l'inespéré.]
+
+I. [Note 3: Voyez les notes du n° V, première partie.]
+
+I. [Note 4: Littéralement: «Elle apporte devant lui un doux service,»
+c'est-à-dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de
+l'eau-de-vie de prunes et le café, alors inconnu. Ce sont les femmes et
+surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont chargées
+de cet office.]
+
+I. [Note 5: C'est à couvert, en effet, que les haïdouks montrent toute
+leur bravoure, et la manière de combattre, qui leur est commune avec les
+Montenégrins, est bien décrite dans une _pésima_ de ceux-ci qui date du
+siècle dernier.
+
+«..... Les Turcs brûlèrent bien des villages et ne firent pas peu
+d'esclaves; mais une male fortune leur échut, car ils ne savent pas, eux,
+se cacher à l'abri d'un arbre ou derrière un rocher, comme le font les
+Montenégrins. Et le Bosniaque s'écrie: «Arrête, Montenégrin, coeur de
+souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une
+souris dans un tronc d'arbre!» Mais de derrière l'arbre un coup de fusil
+part, et le Turc tombe frappé d'un côté où il ne s'y attendait
+pas.» (_Piévannia Tzèrno-gorska_, etc., chants du Montenégro et de
+l'Hertzégovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.)
+
+En 1849, après la fin de la guerre de Hongrie, lorsque les débris de
+la légion polonaise traversèrent un coin de la Serbie pour se rendre à
+Choumla, ils arrivèrent à l'improviste, à cheval, mais sans armes, sur
+une clairière de forêt, où s'exerçait une milice de paysans. Fidèles
+à leur tactique, ceux-ci eurent disparu en un clin d'oeil, et à l'abri
+des arbres environnants firent pleuvoir des balles sur les Polonais, qui
+eurent quelque peine à faire reconnaître qu'ils étaient désarmés.]
+
+I. [Note 6: Allusion à la vendette qu'il suppose devoir exister désormais
+entre les deux familles.--A part le motif du voyage du haïdouk et sa fin
+tragique, cette pièce a beaucoup d'analogie avec une des ballades sur
+Robin Hood; et le _green wood_ des _outlaws_ est bien la _zéléna gora_
+des haïdouks.]
+
+III. [Note 7: Le texte porte, en un seul mot, _Djaferbegovitza_. Au moyen
+de la finale _ovitza_ ou _itza_, on forme ainsi des noms féminins, par
+exemple, _konsoulovitza_, la femme du consul, la consulesse, _pachinitza_,
+la femme du pacha.]
+
+III. [Note 8: C'est la traduction littérale du mot _dragoskoup_.]
+
+IV. [Note 9: Ou _vinou kief zadobiché_, «(quand) ils eurent trouvé le
+_kief_ dans le vin.» Le mot turc de _kief_, rendu ici par belle humeur,
+marque cet état de béatitude où l'on est plongé après un bon dîner,
+ou en buvant une tasse de café aromatique, alors qu'accroupi sur un
+divan, on aspire lentement la fumée de son tchibouk. Un Anglais dirait en
+pareille occasion que: _He feels very comfortable_.]
+
+VI. [Note 10: Le mot employé ici est _bochtchalouk_, qui désigne un
+cadeau fait ordinairement aux gens de noce, et qui se compose d'une
+chemise, de larges caleçons ou pantalons de dessous et d'une serviette, le
+tout de fine toile de coton, mêlée de soie, à la mode turque, et de bas
+de laine épais, à dessins de diverses couleurs.]
+
+VII. [Note 11: Manuel ou Manoïlo. Ce personnage est le héros de plusieurs
+autres chants.]
+
+VII. [Note 12: Au texte _stara planina_, la vieille montagne.]
+
+VIII. [Note 13: _Bendjelouk_, nom turc de quelque plante narcotique.]
+
+VIII. [Note 14: Ces expressions sont fort claires, et cependant M. Vouk
+remarque que dans les chants populaires, où elles se rencontrent assez
+fréquemment, elles ne sont jamais comprises dans leur sens figuré. Mais
+c'est ici le cas de ne pas entendre à demi-mot.]
+
+XII. [Note 15: Littéralement «mais il s'est rendu immobile.»]
+
+XII. [Note 16: Le mot _kolo_, qui signifie roue, et que l'on peut par
+conséquent rendre fort exactement par celui de _ronde_, est le nom
+générique des danses nationales serbes, qui s'exécutent en rond, bien
+que, dans quelques-unes, les deux extrémités du rond ne se touchent
+point. Elles consistent en général dans un mouvement alternatif d'avance
+et de recul, exécuté au moyen de pas divers, mais le plus souvent d'un
+caractère monotone. Les deux sexes s'y mêlent librement, les danseurs se
+tenant soit par la main, soit à l'aide d'un mouchoir noué autour de la
+ceinture. A défaut de cornemuse (_gaïdé_) ou de flageolet, ils chantent
+des rondes spéciales, absolument comme font chez nous les enfants.]
+
+
+
+
+IV
+
+POÉSIES HÉROÏQUES DIVERSES
+
+
+I
+
+LA CONSTRUCTION DE SCUTARI (SKADAR).
+
+Trois frères bâtissaient une ville, trois frères, les Merniavtchévitch;
+l'un était le roi Voukachine, le second le voïvode Ougliécha, et le
+troisième était Goïko. La ville qu'ils construisaient était Scutari sur
+la Boïana; trois ans ils y travaillèrent, avec trois cents ouvriers, sans
+pouvoir poser les fondations, et moins encore élever les murailles: ce que
+les ouvriers avaient édifié pendant le jour, la Vila venait la nuit le
+renverser.
+
+Quand commença la quatrième année, la Vila cria de la montagne: «Ne
+te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne
+saurais bâtir les fondations, et moins encore édifier les murailles, à
+moins de trouver deux (personnes à) noms semblables, à moins de trouver
+Stoïa et Stoïan[1], le frère et la soeur, et en les murant dans les
+fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras édifier la
+ville.»
+
+Quand le roi Voukachine eût entendu ces paroles, il appela son serviteur
+Decimir: «Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as été mon serviteur
+fidèle, et désormais (tu seras) mon enfant chéri: attelle, mon fils, des
+chevaux à une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout
+du monde chercher deux (personnes à) noms semblables; cherche Stoïan et
+Stoïa, le frère et la soeur, et enlève-les, ou les achète pour de l'or,
+et ramène-les à Scutari sur la Boïana, pour que nous les murions dans
+les fondations: peut-être celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous
+édifier la forteresse[A].»
+
+[Note A: Decimir part en effet, mais après un voyage de trois années
+qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilité de ses
+recherches.]
+
+Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents
+ouvriers. Le roi édifie Scutari sur la Boïana, le roi l'édifie, la Vila
+le renverse, elle ne laisse point bâtir les fondations, et moins encore
+élever la cité, puis de la montagne elle s'écrie: «M'écouteras-tu,
+roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne
+saurais bâtir les fondations, et moins encore élever la cité. Mais voici
+que vous êtes trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui
+viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la
+dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez
+bâtir les murailles.»
+
+A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frères: «Écoutez, mes
+chers frères, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de
+rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point bâtir les
+fondations, et moins encore élever la ville. Mais nous sommes, a dit la
+Vila de la montagne, trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle
+qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers, murons-la
+dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous édifierons
+la cité. Mais engageons à Dieu, mes frères, notre parole solennelle,
+que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (à
+décider) laquelle viendra à la Boïana.» Et chacun engagea à Dieu sa
+foi, de ne rien dire à son épouse.
+
+La nuit cependant tomba; ils s'en retournèrent à leurs blanches maisons,
+soupèrent comme il convient à des seigneurs, puis allèrent se coucher
+chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi
+Voukachine viola sa parole, et il fut le premier à dire: «Prends bien
+garde, ma fidèle épouse, de ne pas venir demain à la Boïana, ni
+d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait
+dans les fondations de la forteresse[B].»
+
+[Note B: Ougliécha fait la même révélation à sa femme.]
+
+Le jeune Goïko ne trahit point sa foi, et ne révéla point (le secret)
+à son épouse. Le matin venu, les trois Merniavtchévitch se levèrent de
+bonne heure, et s'en allèrent vers la Boïana, à la forteresse.
+
+Le temps arriva de porter le dîner. Or le tour était à dame la reine.
+Elle alla trouver sa belle-soeur, la femme d'Ougliécha: «Écoute
+(dit-elle), je suis prise d'un mal de tête, toi, tu es bien portante,
+tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dîner.»--La
+femme d'Ougliécha lui répondit:«Dame reine, ma belle-soeur, et moi, je
+suis prise d'un mal à la main, tu es en santé, je ne puis me remettre,
+mais adresse-toi à (notre) plus jeune belle-soeur[C].»
+
+[Note C: Elle va en effet lui faire la même demande.]
+
+«Écoute, dame reine, répondit la jeune femme de Goïko, je serais
+heureuse de t'obéir, mais mon petit enfant n'est pas encore baigné, et
+mon linge n'est pas lavé.--Va, ma belle-soeur reprit la reine, et porte
+aux ouvriers leur dîner; je laverai ton linge, et notre belle-soeur
+baignera l'enfant.» La jeune femme n'a plus rien à dire, et elle part
+portant le dîner.
+
+Quand elle fut au bord de la Boïana, Goïko Merniavtchévitch l'aperçut,
+et le coeur du jeune homme se serra, il eut pitié de sa chère petite
+épouse, il eut pitié de son enfant au berceau, qui n'était né que
+depuis un mois, et les larmes coulèrent sur son visage. La svelte jeune
+femme le vit (pleurer), elle s'avança jusqu'à lui, d'un pas léger, et
+d'une voix douce lui dit: «Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes
+coulent sur tes joues?--Il y a un malheur, ma chère petite femme,
+j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boïana; voilà ce qui
+m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler.» Elle ne comprend point, la
+jeune femme, mais elle dit à son seigneur: «Prie Dieu qu'il te donne la
+santé, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.»
+
+Cependant la douleur du héros devenait plus cruelle, et il détourna
+la tête pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivèrent les deux
+Merniavtchévitch; les beaux-frères de la jeune femme de Goïko, et
+l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenèrent vers la forteresse
+pour l'y _emmurer_, et appelèrent Rad l'architecte qui appela à grands
+cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant
+que c'était un jeu. L'ayant poussée pour l'enfermer dans la muraille, les
+ouvriers apportèrent du bois et des pierres, et maçonnèrent jusqu'à la
+hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, espérant encore
+que ce n'était qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportèrent et bois
+et pierre, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de sa ceinture, et
+alors pierre et bois commençant à la serrer, elle vit le malheur qui
+l'attendait, et avec un gémissement amer, pareil au sifflement d'un
+serpent, elle se mit à implorer ses _chers_ beaux-frères: «Ne me
+faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme
+je suis.»--Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses
+beaux-frères ne la regardèrent même point. Alors surmontant la honte
+et la crainte, elle supplia son mari: «Ne permets pas, mon bon seigneur,
+qu'ils me fassent périr, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille
+mère, ma mère est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une
+femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.»--Ainsi elle
+priait, mais de rien ne lui servit.
+
+Et quand elle vit que ses supplications étaient inutiles, elle s'adressa
+à Rad l'architecte: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse une
+ouverture devant ma poitrine, et par là tire mes blanches mamelles, afin
+qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter.» Rad, qu'elle
+appelle frère, accède à cette prière; il lui laisse devant la poitrine
+une ouverture, et tire par là les mamelles, afin, quand viendra le petit
+Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortunée implore encore une fois Rad:
+«Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant
+les yeux, afin que je puisse voir jusqu'à ma blanche maison, quand on
+m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.»--Rad accéda encore à
+sa prière, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pût
+voir jusqu'à sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au
+logis on le remporterait.
+
+Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son
+berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa
+voix s'éteignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle
+l'allaita une année entière.
+
+Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et là toujours
+coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remède pour la
+femme (mère) qui n'a point de lait[3].
+
+
+II
+
+DOÏTCHIN L'INFIRME.
+
+Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans
+entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin,
+on croit qu'il est trépassé.
+
+Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le
+pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella
+son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la
+ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on
+fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat
+à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves,
+pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait
+Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui
+n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et
+pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va
+point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te
+tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir
+elle-même.»
+
+Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions
+en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque
+maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de
+vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats,
+et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être
+emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le
+tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait
+personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère soeur.
+Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient
+personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans
+Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient.
+Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle
+versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et
+se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te
+traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.--O mon frère,
+Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau
+qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta soeur (que tu
+sens).--Qu'y a-t-il, ma soeur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le
+pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi
+broder sur ton métier[A]?»
+
+[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est
+passé, puis elle termine ainsi;]
+
+«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour
+le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta soeur.
+Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère,
+tant que tu vivras.--O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors
+Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure,
+et me permettent de mourir en paix;»--puis il appela sa femme. «Angelia,
+dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?--Seigneur,
+infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien
+nourrir.--Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et
+conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à
+crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.»
+
+Sa femme aussitôt lui obéit; prenant le robuste coursier, elle le
+conduisit chez Pierre, le maréchal, et quand Pierre la vit venir, il lui
+dit: «Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trépassé, que tu
+mènes vendre son cheval?--Pierre, le maréchal, répondit Angelia, ton
+pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu à la santé, et (demande)
+que tu lui ferres à crédit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre
+le Maure; à son retour, il te payera.--Angelia, ma chère belle-soeur, je
+ne ferre point les chevaux à crédit; à moins que tu ne m'abandonnes
+tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de
+retour, et me paye mon travail.»--Angelia, la méchante et la maudite,
+s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il fût
+ferré, le ramène à l'infirme Doïtchin. «Angelia, ma fidèle épouse,
+lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferré le cheval?--Seigneur,
+infirme Doïtchin, Dieu anéantisse ton pobratime! il ne ferre point les
+chevaux à crédit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser,
+en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis être au
+forgeron, Doïtchin, toi vivant.»--Lorsqu'il eut ouï ces paroles, le
+malade dit à Angelia: «Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma
+lance de guerre;»--puis appelant Ielitza: «Ma chère soeur, apporte
+une pièce de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux côtes,
+de crainte que mes os ne se déplacent et ne glissent les uns sur les
+autres.»--Toutes deux promptement lui obéirent: sa femme selle le robuste
+cheval, et apporte la lance de guerre; sa soeur apporta la toile, et elles
+serrèrent l'infirme Doïtchin des cuisses aux côtes, et après lui avoir
+ceint son sabre, elles amenèrent le destrier de combat, hissèrent sur son
+dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre.
+
+Le bon cheval reconnaît son maître, et il commence à caracoler avec
+vigueur; Doïtchin le pousse par la _tcharchia_, et il bondissait avec
+tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pavé, si bien que les
+marchands de Salonique disaient: «Gloire à Dieu l'unique! Depuis que
+Doïtchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a traversé Salonique la
+blanche cité ni monté un meilleur cheval.»
+
+Doïtchin sortit dans la vaste plaine, du côté de la tente du noir
+Maure. Quand Ouço l'aperçut, de peur il sauta sur ses pieds et lui
+dit: «Doïtchin que Dieu anéantisse! es-tu donc encore en vie? Viens,
+camarade, que nous buvions du vin; laisse de côté noise et dispute,
+je t'abandonne le tribut de Salonique.»--Mais l'infirme Doïtchin lui
+répondit: «Avance, noir Maure, avance, débauché, te battre à la
+manière des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du
+vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.--Mon frère en Dieu,
+voïvode Doïtchin, reprit le noir Maure, laisse-là noise et dispute, et
+descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et
+les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus
+je ne reviendrai ici.»--Quand l'infirme Doïtchin vit que le Maure n'osait
+sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la
+renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente étaient
+trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouço voyant que
+Doïtchin ne voulait point le lâcher, sauta sur le dos de son cheval,
+sa lance de guerre à la main; et tous deux, pressant leurs coursiers,
+s'élancèrent dans la vaste plaine.--«Frappe (le premier), débauché,
+s'écria l'infirme Doïtchin, frappe, que tu n'aies point à te
+plaindre.»--Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan était fait à
+la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus
+lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfonça à moitié, l'autre
+moitié tombant brisée. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit
+la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme
+Doïtchin. Déjà il en touchait la porte, quand Doïtchin l'atteignit, et
+le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cité,
+puis d'un coup de sabre lui ayant tranché la tête, il la mit sur la
+pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaça dans un mouchoir
+délicat, et jeta la tête dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue,
+et quand il fut à la maison de son pobratime, Pierre, le maréchal, il
+l'appela: «Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir
+ferré mon cheval, l'avoir ferré à crédit.--Mon pobratime, infirme
+Doïtchin, répondit le maréchal, je n'ai pas ferré ton cheval, j'ai
+seulement un peu plaisanté, et Angelia, la méchante et la maudite, s'est
+enflammée comme un feu vivant, et a emmené le cheval sans qu'il fût
+ferré.--Viens ici, reprit Doïtchin, que je te paye ton travail.»--Et
+comme il sortait de sa boutique, l'infirme Doïtchin brandissant son sabre,
+trancha la tête au forgeron, et mettant la tête sur la pointe de son
+sabre, il en arracha les yeux, les plaça dans le mouchoir et jeta la tête
+sur le pavé.
+
+Tout droit il s'en va à sa blanche maison, descend de cheval à la porte,
+puis s'étant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du
+Maure, et les jette à sa chère soeur: «Tiens, ma soeur, voici les yeux
+du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma soeur,
+moi vivant.»--Puis prenant les yeux du maréchal et les donnant à sa
+femme: «Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que
+tu n'auras point à les baiser, ma femme, moi vivant.»--Cela il dit, et
+rendit l'âme.
+
+
+III
+
+LE PARTAGE DES IAKCHITCH[5].
+
+La lune gronde l'étoile du matin: «Où as-tu été, où as-tu passé le
+temps, passé le temps, ces trois jours blancs?» L'étoile du matin ainsi
+s'excuse: «J'ai été, j'ai passé le temps au-dessus de la blanche cité
+de Belgrad, à regarder une grande merveille. Deux frères partageaient
+leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent
+d'accord, et divisèrent l'héritage: Dmitar a pris la Valachie, la
+Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan
+a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui
+bordent la Save et la Serbie jusqu'à la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la
+partie inférieure de la cité (de Belgrad) et Néboïcha, la tour qui
+est sur le Danube. Bogdan a pris la partie inférieure de la cité, avec
+l'église de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les
+frères se sont brouillés, pour si peu de chose que ce n'est rien: à
+propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar réclame le cheval par droit
+d'aînesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne
+veut céder.
+
+Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir,
+et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais
+(d'abord) il appelle sa femme Angelia:--«Angelia, mon épouse fidèle,
+empoisonne-moi mon frère Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends
+plus dans notre blanche maison.»--Angelia a entendu ces paroles, et elle
+demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-même et elle
+se dit: «Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frère,
+devant Dieu c'est un grand péché, et devant les hommes honte et opprobre;
+de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a
+empoisonné son beau-frère; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis
+plus attendre mon mari au logis.»--Elle a tout pesé, elle prend une
+résolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif
+qu'elle avait apportée de chez son père. Elle l'emplit de vin pourpre,
+puis la porte à son beau-frère, lui baise et le pan de l'habit et la
+main, et devant lui s'incline jusqu'à terre: «Accepte (dit-elle), mon
+cher beau-frère, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et
+le faucon.»--Bogdan se sentit ému et il lui accorde cheval et faucon.
+
+[Note A: C'est à dire elle-même. Le coucou est pour les Serbes la
+personnification de la douleur et du deuil. D'après une des traditions
+qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, après la mort
+de son frère, l'aurait tant pleuré qu'elle aurait été transformée
+en cet oiseau. «Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point,
+jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frère, qui ne fonde en
+larmes au chant du coucou.»]
+
+«Dimitri chasse tout le jour dans la forêt, mais sans faire de capture;
+le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la forêt, sur
+le lac est une sarcelle aux ailes dorées, Dmitar lance son faucon gris,
+pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dorées, mais l'oiseau, sans
+perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand
+Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dépouille ses beaux habits, puis se
+précipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande:
+«Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?»--Et
+l'oiseau lui répond avec un sifflement: «Je suis, sans mon aile, comme un
+frère sans son frère.»
+
+«Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frère.
+Il saute sur son grand cheval noir, et court en hâte vers la cité de
+Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frère vivant. Quand il est
+arrivé au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse;
+au coursier les jambes ont manqué sur le pont, ses deux jambes de devant
+sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il ôte la selle
+de dessus son cheval noir, l'attache à sa masse noueuse, et vite gagne la
+cité de Belgrad; comme il arrive, il appelle son épouse: «Angelia, ma
+fidèle épouse, oh! tu ne m'as pas empoisonné mon frère!»--Angelia lui
+répond: «Je ne t'ai pas empoisonné ton frère, mais avec ton frère je
+t'ai réconcilié.»
+
+
+IV
+
+LES IAKCHITCH ÉPROUVENT LEURS FEMMES.
+
+Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch.
+Quand de vin ils se furent rassasiés, Bogdan dit à Dimitri: «Mitar,
+mon cher frère, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mère
+gouvernait la maison, alors notre demeure était blanche (brillante), des
+hôtes nombreux nous visitaient, les knèzes de la Sirmie venaient chez
+nous, et en personne le tzar serbe Étienne; mais depuis, frère que nous
+avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est
+obscurcie, les hôtes nous ont abandonnés, et nous n'avons plus la visite
+des knèzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe Étienne. Qui en est
+cause? Puisse Dieu le lui valoir!» Et Dimitri dit à son frère:
+«Bogdan Iakchitch, mon cher frère, cela vient de ta fidèle épouse, de
+Voukoçava, puisse Dieu le lui valoir!»--Grand fut le chagrin de Bogdan,
+et il reprit: «Mitar, mon cher frère; allons éprouver nos femmes: nous
+verrons si cela vient de la tienne, frère, ou de la mienne.»
+
+Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent à la maison de
+Bogdan, qui entre près de sa femme, tandis que Dimitri restait auprès
+de la fenêtre, pour écouter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla:
+«Youkoçava, ma fidéle épouse, je voudrais te dire quelque chose, mais
+je ne sais si ce sera à ton gré.»--Et doucement sa femme lui répondit:
+«Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon âme, ce qu'il te plaira; je
+n'ai pas encore enfreint ta volonté, et jamais je ne
+l'enfreindrai.--Voukoçava, ma fidèle épouse, reprit Bogdan, le roi de
+Bude marie son fils, et il a invité notre frère Dimitri aux noces. Mitar
+demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle
+à plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chère âme?--Donne-lui, mon
+âme, donne à ton frère et le cheval et les armes, les habits turcs, et
+encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que
+pour toi j'avais brodée encore chez mon père, et dont jamais je ne t'ai
+parlé, parce qu'elle n'était point achevée, mais je viens de finir de la
+(broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont à mon cou,
+l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer
+dans la crinière du cheval, afin d'émerveiller les conviés du roi.»
+
+Dimitri auprès de la fenêtre entendait ce que disait la dame sa
+belle-soeur, et d'attendrissement ses larmes coulaient.
+
+Ensuite ils se rendirent à sa maison, où Bogdan restait près de la
+fenêtre pour écouter, tandis que Dimitri entrait près de sa femme, à
+laquelle il dit: «Militza, ma chère petite dame, je voudrais te dire
+quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»--Et doucement sa
+femme lui répondit: «Dis, mon âme, tout ce qu'il te plaira.--Militza, ma
+fidèle épouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invité Bogdan aux
+noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs,
+et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chère âme?»--Mais
+voici comment répondit la dame Militza: «A lui des chevaux? que (plutôt)
+les loups les dévorent! à lui des armes? que les Turcs les enlèvent! à
+lui des habits? qu'il en soit dépouillé (par la mort)!»
+
+Quand Dimitri eût entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc,
+et si doucement l'eût-il touchée, les deux yeux lui sautèrent (de
+leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'élançant, prit Dimitri par
+la main:--«Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe à tes petits
+faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure épouse, mais jamais pour
+eux de mère; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de
+nous séparer, mon frère!»
+
+[Note A: Tes jeunes enfants; expression figurée qui se rencontre
+fréquemment.]
+
+
+V
+
+DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS.
+
+Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cités, tant
+qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid.
+C'étaient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des présents
+magnifiques: pour le sultan lui-même une table d'or, sur la table une
+mosquée d'or, et autour un serpent enroulé, portant sur la tête une
+escarboucle, à (la lumière de) laquelle on voyait pour marcher au milieu
+d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit;
+pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec
+des cordons dorés, et aux cordons des pierreries; pour la plus âgée des
+sultanes, il y avait un berceau d'or, surmonté d'un faucon gris.
+
+Or, quand ces dons arrivèrent au sultan, il en ressentit du trouble et
+de l'inquiétude, car il n'avait rien à offrir en retour: il avait beau
+songer, il ne trouvait pas d'expédient; à quiconque venait le visiter,
+le sultan vantait les présents qu'il avait reçus du grand tzar de Moscou,
+espérant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait à envoyer au pays
+des Moscovites.
+
+Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les présents;
+là-dessus arrivent un hodja et un kadi, et après qu'ils l'ont humblement
+salué, qu'ils lui ont baisé la main et les genoux, le sultan à eux
+s'adresse: «Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller,
+sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces
+présents et au nom de mon Empire?»--Mais modestement ils firent cette
+réponse: «Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables
+de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux
+patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.»
+
+Dès qu'il eût entendu ces paroles, le sultan envoya en hâte un kavas,
+pour mander le vieux patriarche, et le vieillard étant venu, le sultan lui
+vanta les présents qu'il avait reçus, puis il lui dit: «Mon serviteur,
+vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays
+des Moscovites?--Sultan impérial, soleil resplendissant, je ne suis point
+capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-même qui t'a instruit; tu as,
+ô sultan, dans ton Empire, des présents à donner en retour qui ne
+te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agréables:
+Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar
+Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'étendard porte-croix du
+knèze des Serbes, Lazare; à toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et
+d'eux sera fort bien venu.»
+
+Quand le sultan eût entendu ces paroles, il fit préparer les présents,
+et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne
+ceux-ci, et il leur donne ces instructions: «Dieu vous accompagne,
+cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la
+forêt, à travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra,
+pour vous enlever ces reliques chrétiennes. Pour moi, j'ai sacrifié ma
+tête, et déjà mon corps a succombé, mais il n'en sera point de même de
+mon âme, si Dieu le permet.»--Puis d'eux il se sépara.
+
+Quand le sultan eut remis les présents, à chacun il s'en vantait et le
+pacha Sokolovitch étant venu, le sultan lui dit: «Sais-tu, pacha, mon
+fidèle serviteur, ce que j'ai envoyé au pays des Moscovites: j'y ai
+envoyé la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin,
+avec l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare, et les habits de
+saint Jean; cela ne m'était d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.»
+Aussitôt le pacha Sokolovitch lui demande: «Sultan impérial, soleil
+resplendissant, qui t'a donné ce conseil?»--Le sultan lui dit franchement
+et ouvertement: «C'est le vieux patriarche qui m'a conseillé.--Sultan
+impérial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque
+tu envoyais ces reliques chrétiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs
+de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une défaite).»--Le
+sultan comprit le pacha, et il lui dit: «Va, pacha, mon fidèle serviteur,
+assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les
+à mort, et leur enlève les reliques chrétiennes.»
+
+Le pacha se hâte d'obéir, il assemble des janissaires turcs, et s'élance
+par le grand chemin à la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais
+ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au
+sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit:
+«Va, mon fidèle serviteur, et mets à mort le vieux patriarche.»
+
+Le pacha se hâta d'obéir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner
+la mort quand celui-ci lui dit: «Pardon pour un peu de temps, seigneur
+pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera
+une sécheresse, qui durera trois ans sans interruption.»--Ayant ouï ces
+paroles, le pacha l'emmena sur la mer azurée, et il allait lui donner le
+coup mortel quand le vieillard lui dit: «Pardon pour un peu de temps, si
+tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azurée; car, moi mort, un
+orage éclatera; la mer et les lacs se soulèveront, et submergeront les
+vaisseaux et les galères, et la terre à ses quatre coins.»
+
+Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit
+son sabre, et trancha la tête du vieux patriarche: Dieu lui donne place en
+son paradis! et à nous, frères, joie et santé[8].
+
+
+VI
+
+IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUÏO[9].
+
+Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha,
+aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans
+la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine,
+viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus
+brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre:
+d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille
+mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second
+rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle
+épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le
+troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite
+entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est
+altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers.
+Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le
+combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi
+des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon
+épouse.»
+
+Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de
+la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras
+croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de
+la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda
+son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque
+au combat, que te voilà si abattu?»--Alil prend dans sa poche la feuille
+de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce
+qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats,
+qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi,
+jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le
+mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir,
+afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»--Ensuite il
+rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier,
+commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est
+adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble
+dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers
+la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister
+mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir
+expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison.
+Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et
+Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée
+puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de
+Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur
+rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la
+puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici
+venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille
+guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante
+armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison.
+
+[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant
+identiquement la même réquisition.]
+
+Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper,
+revêtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenèrent
+son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le
+camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le
+mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la
+forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko
+était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient
+deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves
+renommés.
+
+Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan:
+«Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de
+Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le
+combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux
+armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier
+donnera la mort à son adversaire.»--Stoïan se hâte d'obéir et se
+rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il
+s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le
+Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»--Stoïan lui répond: «Mon père
+m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au
+lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la
+victoire.--C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au
+combat.»--Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune
+Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le
+coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre
+Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de
+Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule,
+marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que
+derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être
+témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur
+un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre.....
+
+Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo:
+«Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de
+regret.»--Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de
+Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le
+défi.»--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le
+frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la
+plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais
+le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le
+brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait
+un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour
+contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant
+par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de
+guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux
+fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant,
+reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil
+aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe
+une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la
+mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un
+troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie,
+puis il le précipite en bas de son cheval blanc.
+
+Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé,
+la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine
+un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent
+l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu
+d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se
+sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les
+Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk
+Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle:
+«Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»--Comme
+Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha,
+les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre
+en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.»
+Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne,
+Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce
+qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.»
+
+Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe
+vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis
+chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du
+vin avec Stoïan dans sa blanche maison.
+
+
+VII
+
+LA FUITE DE KARAGEORGE[10].
+
+La Vila s'écrie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince
+ruisseau, elle appelle George Pétrovitch, à Topola, dans la plaine:
+«Insensé, George Pétrovitch, où es-tu en ce jour? Puisses-tu n'être
+nulle part[A]! Si tu bois du vin à la méhana, puisse ce vin s'écouler
+sur toi de blessures[B]! Si tu es couché au lit près de ta femme, puisse
+ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu privé de la vue! que
+les Turcs ont envahi ton pays?» Et George lui répond: «Tais-toi, Vila,
+que la peste étouffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11]
+à Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de
+Déligrad, je ne crains ni tzar ni vizir.» La Vila alors reprend: «Fuis,
+George, malheur à ta mère! Velko[12] a succombé sur le Timok; Miloch a
+été battu à Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enfermé dans le
+fort retranchement de Déligrad, puis ils se sont avancés vers la Morava,
+ont traversé la rivière à son embouchure, et les voici déjà à
+Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval,
+guerrier contre guerrier; leurs étendards sont (nombreux) comme les
+nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre
+sont semblables à une noire forêt. N'espère en personne, George,
+personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets
+(place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taillé, et
+retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.»
+
+[Note A: C'est-à-dire, avoir péri.]
+
+[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue à suppléer.]
+
+Quand George Pétrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulèrent de
+son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf
+éclata au genou, et les bagues d'or à ses doigts: «Malheur à moi
+(s'écria-t-il), Dieu clément! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque
+j'avais tant de voïvodes!» Puis il charge chevaux et mulets, et passe
+dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut traversé l'eau, il se retourna
+du côté de son pays: «Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu
+et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans
+que de nouveau je te visite, ô mon pays!» Puis George pénétra dans la
+Sirmie.
+
+Les Turcs alors s'emparèrent du pays, et y commirent des violences,
+faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant à mort les jeunes
+Choumadiens. S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et d'entendre
+les gémissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la
+montagne, et les chants des Turcs dans les villages!
+
+Ainsi fut-il pendant une année, et la moitié de la suivante aussi
+s'écoula. Alors la Vila des bords de la Save s'écria de nouveau, appelant
+George Pétrovitch: «Où es-tu, George? Puisses-tu n'être nulle part! Ne
+sais-tu pas que l'an dernier tu as fait voeu de revoir la Choumadia et
+ta blanche maison à Topola? Si tu voyais où en est ta maison! pillée,
+consumée par le feu; (si tu voyais) comme ton église est ruinée, tes
+vignes sans culture, tes chemins défoncés et tes pieuses fondations
+abattues.»
+
+--«Ma soeur en Dieu, Vila de la Save, répond George Pétrovitch, salue de
+ma part ma Choumadia, et mon parrain le knèze Miloch; qu'il poursuive les
+Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de
+pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar
+des Moscovites, pour le servir pendant une année, et peut-être me
+renverra-t-il là-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et à
+Topola ma blanche maison.»
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+I. [Note 1: Il y a ici quelque jeu de mot fondé sur le rapport des noms
+propres, Stoïan et Stoïa, avec le verbe _stoïati_, se tenir debout.]
+
+I. [Note 2: Ceci se rapporte à une coutume bien ancienne,--comme on le
+voit par ce passage,--et tellement générale que la loi a dû l'adopter
+et la consacrer (Code civil serbe, §§ 159, 520, etc., etc.). Chez les
+paysans de la principauté, les fils et petits-fils ne se séparent
+point d'ordinaire de leur père ou aïeul; non plus que les frères ne se
+quittent après la mort du père. Il s'établit entre eux une association
+domestique connue sous le nom de _zadrouga_, ayant pour chef et
+administrateur (_staréchina_), non toujours le plus âgé, mais celui que
+sa capacité a fait choisir. Chaque membre de la communauté (_zadrougar_)
+a ses fonctions; les femmes entre autres sont à tour de rôle _de
+semaine_. La _rédoucha_, outre le soin de ses enfants, a pour fonction
+l'entretien de la maison, la fabrication du pain, la préparation de la
+nourriture pour tous, et, à l'époque des travaux agricoles, l'obligation
+de la porter dans les champs aux zadrougars, c'est-à-dire, comme on voit,
+aux ouvriers gagés, etc.--L'autorité du staréchina n'est d'ailleurs
+nullement absolue et n'a point d'analogie avec la puissance paternelle, car
+il ne fait aucun acte d'administration et ne peut engager la communauté
+que du consentement de tous.]
+
+I. [Note 3: «On prétend qu'aujourd'hui encore, de l'ouverture où
+passaient les mamelles de la pauvre jeune femme, il suinte une substance
+blanchâtre, semblable à de la craie, et que les femmes qui n'ont pas de
+lait, ou qui ont mal au sein, la recueillent pour la boire mêlée avec de
+l'eau. Actuellement encore, les Serbes racontent qu'il est impossible de
+construire un grand édifice, à moins d'enfermer ainsi quelqu'un, homme
+ou femme, dans les fondations; c'est pourquoi tous ceux qui le peuvent
+évitent de s'approcher de l'emplacement d'une construction, dans la
+pensée que l'ombre humaine même peut être ainsi _emmurée_, ce qui
+entraînerait la mort.» (Note de M. Vouk.)]
+
+II. [Note 4: Ainsi que je l'ai dit ailleurs, une fiancée reste sous la
+garde du dévèr et sans aucune communication, même de paroles, avec son
+mari, jusqu'à l'arrivée à la maison conjugale, séparée quelquefois de
+celle de ses parents par plusieurs journées de marche. C'est là seulement
+qu'a lieu la consommation du mariage.
+
+Ce chant a le plus grand rapport, pour le fond et aussi dans quelques
+détails, avec ceux intitulés _Marko Kralievitch et le Maure_, et _Marko
+abolit l'impôt sur les mariages_. Partout il s'agit d'atteintes à
+l'honneur des femmes, grief le plus insupportable des peuples conquis.]
+
+III. [Note 5: Cette famille des Iakchitch, qui paraît avoir une existence
+historique, est le sujet de plusieurs autres chants, également fort
+anciens.]
+
+III. [Note 6: Cette tour et cette petite église existent encore. L'église
+ou chapelle, convertie en poudrière, se trouve dans la partie basse de la
+citadelle; la _Néboïcha_ (ce qui veut dire: _ne crains pas_) est cette
+construction hexagone, enclavée dans le mur de la forteresse, au bord du
+Danube, et qui servait jadis de prison d'État.]
+
+III. [Note 7: Ou plutôt par droit de _staréchina_, car il s'agit ici du
+partage d'une communauté domestique ou _zadrouga_. Voy. la note 2, N° I.]
+
+V. [Note 8: «C'est, dit M. Vouk dans une note, une croyance universelle
+parmi le peuple serbe, que les Turcs ont eu en leur possession les objets
+antiques et sacrés mentionnés dans la _pésma_, lesquels ont été plus
+tard transportés en Russie.» Puis il cite les fragments d'un autre chant
+où «Madame Élisabeth,» l'impératrice de Russie, écrit une lettre
+au sultan Soleïman, pour le sommer de lui restituer son héritage, dans
+lequel sont énumérés lesdits objets.--Mise en regard des circonstances
+politiques actuelles, cette ancienne légende n'a-t-elle pas un sens
+curieux et profond?]
+
+VI. [Note 9: «Il s'agit ici d'Ianko Mitrovitch, père du célèbre
+guerrier Stoïan Iankovitch, et qui a dû vivre vers le milieu du XVIIe
+siècle, car les Vénitiens reconnurent publiquement la bravoure de son
+fils Stoïan, et le nommèrent serdar ou chef des Morlaques en 1669.»
+(Note de M. Vouk.)--J'ai traduit ce poëme, comme spécimen d'une classe
+de chants qui célèbrent ainsi des combats singuliers entre chrétiens et
+musulmans, où l'auteur du défi appartient tantôt à l'une, tantôt à
+l'autre nation, mais où l'avantage reste bien entendu toujours à celle
+dont le poëte fait partie. On remarquera ici comme ailleurs encore,
+comment les Serbes, devenus musulmans, ont conservé leurs noms de famille
+slaves, tout en prenant des prénoms turcs.]
+
+VII. [Note 10: Cette pièce se rapporte à l'année 1813, et c'est la plus
+récente du présent recueil. George Pétrovitch, surnommé par les
+Turcs _Kara_ (noir, en serbe _tzèrni_), à cause de l'effroi qu'il leur
+inspirait, et père de Son Altesse régnante, le prince Alexandre, a
+été, comme on sait, le premier chef suprême des Serbes dans leur guerre
+d'indépendance contre la Porte Ottomane.
+
+_P. S._ Je laisse subsister les lignes qui précèdent, bien que rendues
+désormais inexactes par les événements. Au moment où je corrige cette
+épreuve, le prince Alexandre Karadjordjévitch vient (mardi 22 décembre
+1858 [3 janvier 1859]) de quitter Belgrade, par une révolution qui a mis
+à sa place le knèze Miloch.]
+
+VII. [Note 11: Ce knèze est Miloch Obrénovitch, prince héréditaire de
+Serbie de 1817 à 1839, et que la _Skoupchtina_ ou Assemblée nationale a
+élu de nouveau ou plutôt acclamé dans sa séance du 12 (23) décembre
+1858.--Le prince Miloch, né vers 1780, a en effet guerroyé contre les
+Turcs (Janissaires et Dahis) dès les premières années de ce siècle, et
+resté seul des chefs importants après la fuite de Karageorge en Autriche
+(1813), il est devenu en 1815, la tête de l'insurrection définitive
+des Serbes. La _pésma_, dans son cadre poétique, est donc parfaitement
+fidèle à l'histoire.]
+
+VII. [Note 12: Le portrait de ce haïdouk, qui périt en effet bravement
+dans la défense d'une redoute, se voit fréquemment à Belgrade.]
+
+
+
+
+V
+
+CHANTS DOMESTIQUES
+
+
+I
+
+LA FEMME DE HAÇAN-AGA[1].
+
+ Que voit-on de blanc dans la verte montagne?
+ Est-ce de la neige, où sont-ce des cygnes?
+ Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue,
+ (si c'étaient) des cygnes, ils auraient pris leur vol.
+ Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes,
+ mais la tente de l'aga Haçan-Aga.
+ Haçan a reçu de cruelles blessures;
+ sa mère et sa soeur sont venues le visiter,
+ mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire.
+ Quand il fut guéri de ses blessures,
+ il fit dire à sa fidèle épouse:
+ «Ne m'attends plus dans ma blanche maison,
+ ni dans ma maison, ni dans ma famille.»
+ La Turque venait d'entendre ces paroles,
+ et elle demeurait encore dans la pensée de sa misère,
+ quand le pas d'un cheval s'arrêta devant la maison.
+ Haçan-Aguinitza[2] alors s'enfuit,
+ pour se briser le cou en se jetant de la fenêtre.
+ Après elle courent ses deux petites filles:
+ «Reviens-t'en, chère maman,
+ ce n'est pas notre père, Haçan-Aga,
+ mais notre oncle, Pintorovitch-Bey.»
+ Et Haçan-Aguinitza revint sur ses pas,
+ et se pendant au cou de son frère:
+ «La grande honte, mon frère, (dit-elle)
+ de me séparer[3] de cinq enfants!»
+ Le bey garde le silence, il ne dit mot,
+ mais fouillant dans sa poche de soie,
+ il en tire (et lui remet) la lettre de répudiation,
+ afin qu'elle reprenne son douaire entier,
+ et qu'elle revienne avec lui chez sa mère.
+ Quand la Turque eut lu la lettre,
+ elle baisa ses deux fils au front,
+ ses deux filles sur leurs joues vermeilles,
+ mais pour le petit enfançon au berceau,
+ elle ne pouvait du tout s'en séparer.
+ Son frère, la prenant par la main,
+ à grand'peine l'éloigna de l'enfant,
+ puis, la plaçant derrière lui sur son cheval,
+ partit avec elle pour sa blanche maison.
+
+ Chez ses parents elle ne demeura que peu de temps,
+ peu de temps, pas même une semaine.
+ La Turque était belle et de bonne famille,
+ pour sa beauté on la demanda de toutes parts,
+ et avec le plus d'instance, le kadi d'Imoski.
+ La dame supplie son frère:
+
+ «Veuille ne me donner à personne,
+ de peur que mon pauvre coeur ne se brise,
+ par pitié de mes petits orphelins.»
+ Mais le bey de cela n'eut point souci,
+ et l'accorda au kadi d'Imoski.
+ La Turque supplia encore son frère,
+ d'écrire sur une feuille de blanc papier,
+ pour l'envoyer au kadi d'Imoski:
+ «L'accordée[4] (disait-elle) te salue courtoisement,
+ et courtoisement te demande par cette lettre,
+ quand tu rassembleras les nobles svats,
+ et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison,
+ d'apporter une longue couverture (voile) pour elle
+ afin qu'en passant devant la demeure de l'aga,
+ elle ne voie point ses petits orphelins.»
+ Dès que la lettre parvint au kadi,
+ il rassembla de nobles svats,
+ et partit pour chercher l'accordée.
+ Chez elle le cortége arriva à bon port,
+ et sans encombre avec elle repartit.
+ Mais comme on passait devant la maison de l'aga,
+ les deux filles virent leur mère de la fenêtre,
+ et ses deux fils au-devant d'elle sortirent:
+ «Reviens avec nous, chère maman, lui dirent-ils,
+ que nous te donnions à dîner.»
+ A ces paroles, Haçan-Aguinitza dit au stari svat:
+ «Stari svat, mon frère en Dieu!
+ fais arrêter les chevaux près de la maison,
+ que je donne quelque chose à mes orphelins.»
+ On arrêta les chevaux près de la maison.
+ A ses enfants elle fit de beaux cadeaux:
+ à chaque garçon, des couteaux dorés,
+ à chaque fille, une longue robe de drap;
+ pour l'enfançon au berceau,
+ elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin).
+ Le cavalier[5] Haçan-Aga avait tout vu;
+ il appela ses deux fils:
+ «Venez ici, mes orphelins,
+ puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous,
+ votre mère au coeur de pierre.»
+ En entendant ces mots, Haçan-Aguinitza
+ frappa contre terre de son blanc visage
+ et à l'instant rendit l'âme,
+ de douleur et de souci pour ses orphelins.
+
+[Note 1: Ce chant, publié d'abord en 1774, par l'abbé Fortis, dans son
+_Voyage en Dalmatie_, avec une version italienne, puis traduit en allemand
+sur cette version par Goethe, en 1789, fut comme l'introduction dans le
+monde littéraire des poésies serbes: c'est en partie à ce titre que je
+le traduis. Il appartient, d'ailleurs, à cette classe de chants qui, d'un
+caractère tout domestique, se déclament cependant avec accompagnement de
+la gouslé.]
+
+[Note 2: _Aguinitza_, femme d'un aga.]
+
+[Note 3: En la répudiant.]
+
+[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du récit, _dévoïka_,
+fille, _vierge_. Le mot que j'ai substitué convient mieux à la mère de
+cinq enfants, et était d'ailleurs dans la pensée du poëte.]
+
+[Note 5: Iounak.]
+
+
+II
+
+MODESTIE.
+
+ Militza avait de longs cils,
+ qui ombrageaient ses joues vermeilles,
+ ses joues et son blanc visage.
+ Pendant trois ans je l'avais regardée,
+ sans pouvoir jamais voir à loisir ses yeux,
+ ses yeux noirs ni son blanc visage.
+
+ Je rassemblai le kolo des filles
+ --et du kolo était la jeune Militza--
+ pour avoir occasion de regarder ses yeux.
+ Tandis que le kolo se jouait sur l'herbe,
+ le ciel d'abord serein s'obscurcit,
+ les éclairs brillaient à travers les nuées:
+ les filles lèvent toutes les yeux vers le ciel,
+ Militza seule les a devant soi inclinés vers l'herbe verte.
+
+ D'une voix douce alors lui dirent les filles:
+ «O Militza, notre compagne,
+ es-tu donc folle, ou sage par-dessus toutes,
+ que tu as les yeux fixés sur l'herbe verte,
+ et ne les lèves point avec nous vers le ciel,
+ où les éclairs sillonnent les nues?»
+ Mais la jeune Militza leur répond:
+ «Je ne suis ni folle, ni sage par-dessus toutes:
+ je ne suis point non plus la Vila, qui rassemble les nuages,
+ mais une fille, qui regarde devant soi.»
+
+
+III
+
+UNE BEAUTÉ SERBE[1].
+
+ Devant la maison se dansait un merveilleux kolo,
+ ayant pour chef la soeur de Stoïan:
+ et quelle beauté c'est, que Dieu l'en punisse!
+ elle est plus belle que la blanche Vila,
+ ses yeux sont deux pierres précieuses,
+ ses joues deux roses vermeilles,
+ ses sourcils des sangsues marines,
+ ses cils, des ailes d'hirondelle,
+ ses blanches dents sont deux rangées de perles;
+ elle est mince comme un rameau
+ et grande comme un sapin;
+ quand elle danse, on dirait d'un paon qui marche,
+ quand elle parle, c'est comme un pigeon qui roucoule,
+ et quand elle sourit, il semble que le soleil brille...
+
+[Note 1: Extrait d'une pièce héroïque (t. III, n° 35).]
+
+
+IV
+
+ O fillette, ô Miléva,
+ assieds-toi à mon côté.
+ Nous ne sommes point des sauvages,
+ et nous savons où l'on embrasse:
+ les veuves entre les yeux,
+ et les fillettes entre les seins.
+
+
+V
+
+ Ma compagne, soeur de mon bien-aimé,
+ salue ton frère, et pour moi embrasse-le,
+ demande-lui pourquoi il est fâché contre moi.--
+ Et après tout, de lui il me soucie peu:
+ il y a encore assez de forêts debout[1],
+ et de jeunes messieurs sans amoureuse.
+ L'or trouvera bien un orfèvre,
+ et (l'amant) qui m'est destiné m'arrivera.
+
+[Note 1: _Nésétchèn_, non coupées; c'est-à-dire: où ceux qui ont
+besoin de bois en trouveront.]
+
+
+VI
+
+ Oh! dans les longues nuits,
+ qui n'a point d'yeux noirs à baiser,
+ le sommeil ne lui tombe point sur les yeux,
+ mais le chagrin lui tombe dans le coeur.
+
+
+VII
+
+ O fillette, or de ta mère,
+ est-ce que l'on te bat, est-ce que l'on te gronde?
+ Si je savais, ma chère âme,
+ qu'on te bat et qu'on te gronde,
+ à cause de mes fréquentes visites,
+ plus souvent (encore) j'irais te visiter,
+ peut-être ta mère te chasserait-elle,
+ te chasserait-elle vers ma blanche maison.
+
+
+VIII
+
+ Deux fleurs croissaient dans le jardin,
+ un narcisse et une jacinthe bleue.
+ Le narcisse[1] part pour Doliana,
+ et seule dans le jardin reste la jacinthe bleue.
+ Le narcisse mande de Doliana:
+ «Mon âme, jacinthe du jardin,
+ comment te trouves-tu dans le jardin toute seule?»
+ Du jardin répond la jacinthe:
+ «Tout grand qu'est le ciel, fût-il une feuille de papier,
+ toute grande qu'est la forêt, fût-elle de _qalams_[2],
+ toute vaste qu'est la mer, fût-elle d'encre,
+ et dussé-je écrire durant trois ans tout le jour,
+ je ne retracerais pas mon chagrin.»
+
+[Note 1: Pour conserver la vérité poétique, il a fallu, dans la
+traduction, transposer les noms des deux fleurs, car, en serbe, le mot
+(_zéléna kada_) qui signifie narcisse est du féminin, et réciproquement
+pour le nom de la jacinthe (_zoumboul_), qui est du masculin.]
+
+[Note 2: Roseaux à écrire]
+
+
+IX
+
+ L'aube blanchit, les coqs chantent,
+ laisse, mon âme, laisse-moi partir.--
+ Ce n'est point l'aube, mais c'est la lune,
+ repose encore, mon agneau, près de moi.--
+
+ Les vaches meuglent autour de la maison,
+ laisse, mon âme, laisse-moi partir.--
+ Ce n'est point les vaches (qu'on entend), mais l'appel à la prière,
+ repose encore, mon agneau, près de moi.--
+
+ Les Turcs appellent à la mosquée,
+ laisse, mon âme, laisse-moi partir.--
+ Ce ne sont point les Turcs, mais les loups,
+ repose encore, mon agneau, près de moi.--
+
+ Les enfants crient devant la maison,
+ laisse, mon âme, laisse-moi partir.--
+ Il n'y a point d'enfants devant la maison,
+ repose encore, mon agneau, près de moi.
+
+ Ma mère m'appelle sur la porte,
+ laisse, mon âme, laisse-moi partir.--
+ Ta mère n'est point sur la porte,
+ repose encore, mon agneau, près de moi.
+
+
+X
+
+ J'ai planté des roses dans Noviçad.
+ O petite rose, ô (cause de) mon chagrin,
+ je ne te cueille point, je ne te donne point à mon amant,
+ car mon amant s'est fâché contre moi,
+ il passe à côté de ma maison,
+ comme un esclave auprès d'un _tombeau turc_[1].
+
+[Note 1: C'est-à-dire d'un air de mépris.]
+
+
+XI
+
+LA FEMME DU PETIT RADOÏTZA.
+
+ Une blanche Vila du milieu de la forêt s'écrie:
+ «Petit village, pourquoi es-tu si triste?
+ pourquoi les danses ont-elles cessé?»
+ Et une autre Vila lui répond:
+ «Tais-toi, Vila, que ton gosier soit malade!
+ Comment veux-tu qu'on soit gai,
+ quand le petit Radoïtza est mort,
+ celui qui conduisait les kolos?
+ Il a laissé une épouse en deuil,
+ il a laissé une jeune orpheline,
+ bien jeune, de quarante jours,
+ et il a recommandé l'enfant à sa femme:
+ --Mon épouse, si tu ne veux être maudite,
+ ne te remarie point de trois ans,
+ jusqu'à ce que mon orpheline ait grandi.»
+
+ * * * * *
+
+ Il ne s'était pas écoulé une semaine[1],
+ que, la lune s'élevant au-dessus de la forêt,
+ la femme de Radoïtza ainsi l'interrogea:
+ «O lune, mon voyageur nocturne,
+ toi qui passes au-dessus des villages et des cités,
+ as-tu vu mon orpheline?
+ Est-elle nue, ou a-t-elle des habits?
+ a-t-elle les pieds nus, ou chaussés?
+ a-t-elle faim, ou est-elle rassasiée?
+ la baigne-t-on le matin à l'aurore?
+ ne sort-elle pas de son doux somme,
+ et ne tourne-t-elle pas les yeux vers sa mère,
+ regardant par où elle va venir,
+ venir lui donner ses douces mamelles?»--
+ Et la lune à Hélène répond:
+ «O petite Hélène, femme de Radoïtza,
+ je passe au-dessus des villages et des cités,
+ et j'ai vu ton orpheline:
+ elle n'est pas nue, mais elle a des habits;
+ elle n'a pas les pieds nus, mais chaussés,
+ elle n'est pas affamée, mais rassasiée;
+ et le matin à l'aurore on la baigne;
+ elle ne sort pas du doux sommeil,
+ pour tourner les yeux vers sa mère,
+ pour regarder par où elle va venir,
+ venir lui donner ses douces mamelles;
+ mais elle est altérée de tes soins.»
+ Quand Hélène ouït ces paroles,
+ elle gémit de douleur, comme un serpent,
+ et le chagrin lui brisa le coeur,
+ morte elle tomba sur la terre noire.
+
+[Note 1: Depuis que la veuve a été forcée par sa mère de revenir chez
+celle-ci, en abandonnant son enfant aux soins de ses belles-soeurs.--Je
+supprime trente et un vers, ou moins intéressants, ou qui se trouvent
+textuellement répétés dans la suite.]
+
+
+XII
+
+LA MALADIE DE MOUÏO.
+
+ Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent;
+ devant les hommes marche le tzarévitch Mouïo,
+ devant les femmes l'épouse de Mahmoud-Pacha.
+ Comme il est beau le tzarévitch!
+ plus belle encore est la _pachinitza_;
+ et si belle qu'elle soit, la chienne!
+ ses habits lui siéent encore mieux.
+ Mouïo, le tzarévitch, devient malade (d'amour)
+ pour la dame, l'épouse du pacha;
+ il s'en retourne malade à son blanc palais,
+ et s'étend sur sa molle couche.
+
+ Toutes les dames vinrent à leur tour
+ visiter le tzarévitch Mouïo;
+ seule ne vint l'épouse de Mahmoud.
+ La dame sultane lui fait dire:
+ «Es-tu donc plus grande dame que moi?
+ voici mon Mouïo qui se meurt;
+ toutes les dames lui ont fait visite,
+ et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter.»
+ Quand la pachinitza eut oui ces paroles,
+ elle retroussa ses manches et le pan de sa robe,
+ et prépara des présents[1] dignes d'un seigneur....
+ des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar;
+ puis elle s'habille de ses plus beaux atours,
+ et se rend au palais impérial:
+ sans permission elle entre dans le palais,
+ et sans salut dans la galerie supérieure,
+ où gît le tzarévitch malade.
+ Là elle s'assied au chevet de Mouïo,
+ lui essuie la sueur du front,
+ puis à la sultane elle dit:
+ «La maladie dont souffre ce jeune homme
+ mon frère aussi l'a eue,
+ et moi-même, la femme du pacha Mahmoud!
+ Il n'est pas malade, mais amoureux.»--
+
+ A peine Mouïo a-t-il ouï ces paroles,
+ qu'il saute sur ses pieds légers,
+ ferme sur elle la galerie[2],
+ et pendant trois jours blancs il la caresse.
+ Quand le quatrième jour eût lui,
+ Mahmoud-Pacha écrit une lettre menue,
+ qu'il envoie au seigneur sultan:
+ «Sultan impérial, cher seigneur!
+ une sarcelle dorée de chez moi s'est envolée,
+ et a pris l'essor vers ton palais,
+ voilà de cela trois jours blancs;
+ rends-lui la liberté, si tu reconnais un Dieu!»--
+ A Mahmoud-Pacha le sultan répond:
+ «Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur,
+ j'ai chez moi un faucon non dressé;
+ ce qu'il a une fois pris, il ne le lâche plus.»
+
+[Note 1: _Ponoudé_, présents qu'on offre à un malade. Ce sont des
+friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms,
+également turcs.]
+
+[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence
+par éconduire sa mère, circonstance qui n'a pas été exprimée ici, mais
+qui se suppose.]
+
+
+XIII
+
+LA FEMME D'IOVO MORNIAKOVITCH.
+
+ La belle Ikonia se vantait
+ au bain parmi les filles:
+ «Il n'y en a pas une seconde qui ait trouvé un mari
+ tel qu'est le mien, Iovo Morniakovitch:
+ où qu'il aille, il me conduit par la main,
+ où qu'il s'asseye, sur ses genoux il me place;
+ quand il jure, ce n'est que par mon nom;
+ quand je dors en haut dans le tchardak,
+ il marche doucement de peur de m'éveiller;
+ et pour m'éveiller, il me baise au visage:
+ debout, mon coeur (dit-il), le soleil est levé!»--
+
+ Quand Anna la veuve eut ouï ce discours,
+ elle se para de ses plus beaux atours,
+ se mit du blanc et du rouge,
+ et farda ses sourcils délicats;
+ puis elle sortit par la porte de la cour
+ au-devant d'Iovo qui revenait du bazar:
+ «Par Dieu! Iovo Morniakovitch, lui dit-elle,
+ qu'as-tu à faire d'une épouse stérile?
+ mais prends-moi, moi qui suis veuve,
+ je te donnerai chaque année un fils
+ aux mains et aux cheveux dorés[1].»--
+
+ Iovo par Anna se laissa séduire,
+ il la prit pour sa fidèle épouse;
+ et elle lui donna chaque année un fils
+ aux mains et aux cheveux dorés.
+ Quand la belle Ikonia le sut,
+ vite elle courut au nouveau bazar,
+ et acheta des cordons de soie,
+ puis dans le jardin elle se pendit à un jaune oranger.
+ La nouvelle vint à Iovo Morniakovitch:
+ «La belle Ikonia s'est pendue.»--
+ «Qu'elle se pende, j'en ai une plus belle.»
+
+[Note 1: L'expression de _zlatna_, dorée, appliquée aux mains, indique,
+paraît-il, la vigueur.]
+
+
+XIV
+
+ Une fille était au pied de la montagne,
+ de son visage toute la montagne était illuminée,
+ et elle se mit à parler à son visage:
+ «O mon visage, ô mon souci,
+ si je savais, mon blanc visage,
+ qu'un vieux mari dût le baiser,
+ j'irais dans la verte montagne,
+ j'en cueillerais toute l'absinthe,
+ et de l'absinthe j'exprimerais le suc,
+ pour t'en laver, mon visage,
+ afin, quand le vieillard te baiserait, qu'il en sentît l'amertume.
+
+ «Mais si je savais, mon blanc visage,
+ qu'un jeune mari dût te baiser,
+ j'irais dans le vert jardin,
+ j'en cueillerais toutes les roses,
+ et des roses j'exprimerais le suc,
+ pour t'en laver, mon visage,
+ afin, quand le jeune homme te baiserait, de l'embaumer.»
+
+
+XV
+
+ Palissade, puisses-tu te briser!
+ et toi, tchardak, que le feu te brûle!
+ tant, jeunette, je m'ennuie,
+ de me promener seule dans le tchardak,
+ de dormir seule sur ma couche.
+ Je me retourne de droite à gauche,
+ mais personne ni à droite, ni à gauche;
+ j'enroule autour de moi la froide couverture,
+ et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs.
+ Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline;
+ je vendrai au fripier mes habits,
+ j'achèterai un cheval et un faucon,
+ et avec le cheval tout son harnais;
+ je m'en irai à Stambol, la forteresse,
+ servir le tzar pendant neuf ans,
+ et j'obtiendrai en récompense neuf agalouks,
+ et deviendrai pacha de Saraïevo.
+ Quelle loi étrange alors j'établirais!
+ (on aurait) pour une piastre un garçon, pour un ducat une fille;
+ les veuves pour un fourneau de pipe,
+ les vieilles veuves pour de vieux pots cassés.
+
+
+XVI
+
+ Deux amants dans la prairie s'embrassent,
+ ils croient que personne ne les voit;
+ mais la verte prairie les avait vus,
+ et elle le dit au blanc troupeau,
+ le troupeau le répète à son pasteur,
+ le pasteur au voyageur du chemin,
+ le voyageur le redit au marinier sur l'eau,
+ le marinier à sa barque de noyer,
+ la barque le raconte à la froide rivière,
+ et la rivière à la mère de la fillette.
+ La fillette en malédictions s'emporte:
+ «Prairie, puisses-tu ne plus verdir!
+ blanc troupeau, que les loups te dévorent!
+ toi, berger, que les Turcs t'exterminent!
+ voyageur, que tes pieds se paralysent!
+ marinier, que l'eau t'emporte!
+ barque légère, que le feu te brûle!
+ et toi, rivière, que tes eaux tarissent!»
+
+
+XVII
+
+ Je traversai une forêt, j'en traversai deux et trois,
+ et quand j'arrivai au quatrième bois de pins,
+ voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles;
+ sous un pin était une molle couche,
+ et sur la couche était ma maîtresse endormie.
+ Par pitié je ne voulus point l'éveiller,
+ ni de joie je ne voulus l'embrasser,
+ mais au Dieu Très-Haut je fis cette prière:
+ «Permets, mon Dieu, que le vent de la mer
+ détache une feuille de ce pin,
+ et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aimée.»
+ Dieu m'accorda le vent de la mer,
+ qui détacha une feuille de pin,
+ et sur le visage de ma bien-aimée elle tomba.
+ Celle qui m'est chère alors s'éveilla,
+ nos baisers et nos caresses durèrent jusqu'à l'aurore,
+ sans que ma mère le sût, ni la sienne,
+ mais seulement le ciel serein au-dessus de nous,
+ et sous nos corps notre molle couche.
+
+
+XVIII
+
+LE CERF ET LA VILA.
+
+ Un cerf, broute l'herbe par delà la montagne,
+ un jour il broute, le suivant il se sent mal,
+ et le troisième il commence à gémir.
+ Du milieu des rochers la Vila lui demande:
+ «O cerf, bête des bois et des monts,
+ quelle si grande douleur est la tienne,
+ que, paissant l'herbe au bas de la montagne,
+ un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal,
+ et le troisième tu exhales tes plaintes?»
+ Le cerf à la Vila répond d'une voix douce:
+ «Vila de la montagne, ma soeur!
+ ma douleur est grande,
+ j'avais avec moi ma biche,
+ qui s'en est allée dans la montagne vers la fontaine,
+ s'en est allée, et ne revient pas;
+ ou elle s'est égarée en quelque endroit,
+ ou les chasseurs l'ont prise,
+ ou bien elle m'a abandonné tout à fait,
+ et s'est éprise d'un autre cerf.
+ Si elle a perdu le chemin,
+ fasse Dieu qu'elle me retrouve bientôt!
+ si les chasseurs l'ont prise;
+ que Dieu leur donne un sort pareil au mien!
+ mais si elle m'a abandonné,
+ et s'est éprise d'un autre cerf,
+ fasse Dieu que les chasseurs la prennent!»
+
+
+XIX
+
+ Dans la prairie est dressée une blanche tente,
+ sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte,
+ sur l'herbe (est étendu) un tapis soyeux,
+ avec des coussins de velours bleu,
+ sur lesquels est assis le noble bey Iergetch.
+ Par là passe une fille giaour (allant) à l'eau,
+ et le noble bey Iergetch lui dit:
+ «Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure à l'eau.»
+ --«C'est ma vieille mère qui m'ordonne
+ de me lever chaque matin pour en aller chercher.»
+
+ Le lendemain quand elle passa encore,
+ le noble bey Iergetch l'arrêta:
+ «Reste donc, fille giaour,
+ que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages,
+ que je baise ton blanc visage, pareil au soleil,
+ que je discoure avec ta bouche de miel.--
+ Mais la jeune infidèle lui réplique:
+ «Où sont mes neuf jeunes frères
+ pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch,
+ et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds?
+ et s'ils ont pitié de lui, parce qu'il est jeune,
+ qu'ils me le livrent à moi, fillette,
+ je le jetterai dans de cruelles chaînes, dans mes bras.»
+
+
+XX
+
+ Sais-tu, mon âme, quand tu étais à moi,
+ dans mon sein tu versais des larmes amères,
+ et au milieu de tes pleurs, tu disais:
+ «Dieu anéantisse toute maîtresse,
+ qui garde sa foi à un amant;
+ de même que le ciel est pur,
+ tantôt pur, et tantôt nuageux,
+ telle est la foi des amants (jeunes gens):
+ avant de vous posséder, je te prendrai[1];
+ et quand ils vous ont possédée: attends à l'automne.»
+ L'automne se passe et l'hiver commence,
+ mais alors avec une autre il s'entretient.
+
+[Note 1: Pour femme.]
+
+
+XXI
+
+ Nuit sombre, tu es pleine de ténèbres!
+ plus plein encore de chagrin est mon coeur.
+ Je nourris ma douleur, et ne la dis à personne:
+ je n'ai point de mère à qui la conter,
+ ni de soeur, à qui me plaindre;
+ un amant seulement, il est loin de moi:
+ le temps d'arriver, et il est plus de minuit;
+ le temps de m'éveiller, les chanteurs chantent;
+ le temps de m'embrasser, l'aube blanchit:
+ «L'aube blanchit, ami, il faut partir.»
+
+
+XXII
+
+ Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prière:
+ «Jour de Saint-George, quand tu reviendras,
+ chez ma mère puisses-tu ne plus me trouver:
+ (mais) soit mariée, soit ensevelie,
+ plutôt mariée qu'ensevelie.»
+
+
+XXIII
+
+ Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau!
+ je sais ou j'aurais ma source:
+ au bord de la Save, la froide rivière,
+ (là) ou passent les bateaux de blé;
+ afin de voir mon cher amant,
+ (de voir) si au gouvernail s'épanouit la rose,
+ si dans sa main sèche l'oeillet,
+ que j'ai, pauvrette, cueillis samedi,
+ et que dimanche je donnai à celui que j'aime.
+
+
+XXIV
+
+ÉLOGE DE LA VIOLETTE.
+
+ La violette se disait à elle-même:--
+ «Je suis la première fleur de l'année;
+ et bien que j'aie le col onduleux,
+ pourtant j'exhale un doux parfum.
+ Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette,
+ toutes elles cueilleraient mes fleurs,
+ et viendraient m'arroser.»
+
+
+XXV
+
+LE DÉFAUT DE LA VIOLETTE.
+
+ La violette elle-même se louait,
+ d'être du monde la fleur
+ la première et la plus belle,
+ quand la rose lui dit:--
+ «Il est vrai, violette,
+ que tu es la fleur des fleurs,
+ mais tu serais plus belle encore,
+ si tu n'avais un petit défaut:
+ celui d'avoir la tête de travers (la tige courbe).»
+
+
+XXVI
+
+ Violette, je voudrais te cueillir,
+ mais je n'ai pas d'amant, à qui te donner.
+ Je te donnerais bien à Ali-Bey,
+ mais Ali-Bey est un orgueilleux garçon;
+ il ne porte pas toutes les fleurs,
+ (mais) seulement la rose et l'oeillet.
+
+
+XXVII
+
+ ô Tzetigna, orgueilleuse rivière!
+ c'est faussement qu'hier tu jurais,
+ que tu ne portais point de barques.
+ Ce matin assez tard je passais,
+ quand je vis sur toi jusqu'à trois barques:
+ dans l'une étaient des gens de noce,
+ dans la seconde, le garçon et la fille (les fiancés),
+ et dans la troisième, un frère avec sa soeur.
+ La soeur pour son frère brodait des manches[1],
+ le frère cousait pour sa soeur un dolman bleu;
+ et la soeur dit tout bas à son frère:
+ «Mets, mon frère, des boutons au corsage (le long de la poitrine),
+ afin qu'il ne puisse passer même un homme,
+ encore moins la main d'un frère étranger[2].»
+ Le frère à la soeur tout bas répondit:
+ «Que tu es sotte encore, ma soeur!
+ lorsque s'approchera la main d'un frère étranger,
+ d'eux mêmes s'ouvriront les boutons.»
+
+[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.]
+
+[Note 2: C'est-à-dire d'un étranger, d'un homme.]
+
+
+XXVIII
+
+ Une fille s'élevait contre le soleil:
+ «Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi,
+ et que toi et que ton frère,
+ ton frère, le brillant astre des nuits[1],
+ et que ta soeur l'étoile voyageuse,
+ qui parcourt le ciel serein,
+ comme un berger devant ses brebis.»
+ Le soleil resplendissant se plaignit à Dieu,
+ et Dieu doucement lui répondit:
+ «Soleil resplendissant, mon enfant chéri,
+ ne t'attriste point, ne te mets pas en colère,
+ aisément nous châtierons cette maudite fillette:
+ toi, de tes rayons hâle-lui le visage,
+ et moi, je lui enverrai un mauvais sort,
+ un mauvais sort, de petits beaux-frères,
+ une méchante belle-mère, et un pire beau-père[2];
+ et elle se souviendra de celui contre qui elle s'élevait.»
+
+[Note 1: On me passera cette périphrase. En serbe, la lune, _mécétz_,
+est du masculin.]
+
+[Note 2: Dans la position bien subordonnée des femmes serbes, ce sont là,
+en effet, de grandes calamités.]
+
+
+XXIX
+
+ La jeune femme de Voukoman se promenait
+ dans son jardin et dans son parterre,
+ quand une fleur s'accrocha à sa robe.
+ «OEillet, chère fleurette, lui dit-elle,
+ à ma robe ne t'attache point,
+ car tu fleuris et tu portes du fruit,
+ mais moi voilà neuf années,
+ pauvrette, que je suis mariée,
+ sans que je fleurisse, que je porte de fruit,
+ sans savoir ce que c'est qu'un homme.»
+
+ Elle croyait que nul ne l'entendait,
+ mais sa chère belle-mère l'avait entendue,
+ et à son fils ainsi elle parla:
+ «Voukoman, mon unique enfant,
+ ma bru dans le parterre s'est plainte,
+ que voici neuf années déjà
+ depuis qu'elle est la femme de Voukoman,
+ et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit,
+ et ne sait ce que c'est qu'un homme;
+ n'es-tu donc point, mon fils, un homme?
+ n'as-tu pas d'énergie dans le coeur?
+ --Ma vieille, ma chère mère, répondit Voukoman,
+ il semble que je mérite ce reproche,
+ mais je vais te dire la vérité.
+ Le jour où tu me marias, ma mère,
+ quand vous eûtes laissé les deux époux,
+ je voulus baiser le visage de ma femme,
+ mais elle me supplia par le nom de frère,
+ de vivre ensemble comme frère et soeur.»
+
+ --Voukoman, mon unique enfant,
+ plût à Dieu que je ne t'eusse marié,
+ ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans!
+ Le jour où ton père m'amena chez lui,
+ moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frère,
+ mais trois fois il me frappa (en disant):
+ je ne t'ai point emmenée pour être ma soeur,
+ c'est pour femme que je t'ai prise.»
+
+ Il ne s'était pas encore écoulé un an,
+ quand la femme de Voukoman eut un enfant,
+ eut un enfant et justement un garçon.
+
+
+XXX
+
+ Que le temps me paraît long,
+ à demeurer assise à la fenêtre,
+ à toujours regarder sur la mer grise,
+ sur la mer grise, et sa plaine unie,
+ si mon amant y va voguant,
+ si son pavillon flotte au vent,
+ s'il joue de la tamboura,
+ et sur la tamboura s'il me chante.
+
+
+XXXI
+
+ Une fille est assise au bord de la mer,
+ et elle se dit à elle-même:
+ «Ah! Dieu cher et bon,
+ y a-t-il rien de plus vaste que la mer?
+ Y a-t-il rien de plus large que la plaine?
+ Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval?
+ Y a-t-il rien de plus doux que le miel?
+ Y a-t-il rien de plus cher qu'un frère?»
+
+ Et un poisson du milieu de l'eau lui dit:
+ «Fille simple et sotte,
+ le ciel est plus vaste que la mer,
+ la mer est plus large que la plaine;
+ les yeux sont plus rapides que le cheval;
+ le sucre est plus doux que le miel;
+ et plus cher que le frère est l'amant.»
+
+
+XXXII
+
+BOLOZANOVITCH.
+
+ Djoul[1] la Turque convie à une assemblée,
+ elle y invite toutes les dames,
+ et prie aussi une fille promise,
+ promise à Bolozanovitch.
+ Celui-ci la chercha, un jour d'été jusqu'à midi,
+ la chercha sans pouvoir la trouver;
+ et ne pouvant résister à son coeur,
+ il alla vers Djoul, la dame turque:
+ «Ma soeur en Dieu! jeune femme,
+ donne-moi une fine chemise,
+ celle que tu portes le premier dimanche de la lune;
+ mets-moi de l'antimoine sur les sourcils,
+ une coiffure noire sur mes noirs cheveux,
+ et du rouge sur mon blanc visage;
+ fais-moi de fines tresses comme à une fille,
+ de cinq jusqu'à neuf (tresses);
+ et donne-moi une quenouille dorée
+ avec un fuseau de buis,
+ et une quenouille de lin d'Égypte,
+ puis laisse-moi entrer dans ton assemblée,
+ que je voie la fille qui m'est promise.»
+
+ La Turque agréa la prière faite au nom de Dieu,
+ elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2],
+ puis elle ajouta ce bon conseil:
+ «Libertin que tu es, Bolozanovitch,
+ quand tu entreras dans mon assemblée,
+ les vieilles, baise-les aux mains,
+ les jeunes femmes sur leurs bouches de miel,
+ et les filles à la gorge, au-dessous du collier.»
+
+ Le libertin agréa le conseil;
+ quand il arriva dans l'assemblée,
+ il baisa les vieilles aux mains,
+ les jeunes femmes sur leurs bouches de miel,
+ et les filles à la gorge au-dessous du collier;
+ et à son accordée quand il arriva,
+ il lui fit une blessure au-dessous de la gorge,
+ et la jeune accordée s'écria:
+ «Dames de cette assemblée, mes compagnes,
+ frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles,
+ c'est ce libertin de Bolozanovitch.»
+
+[Note 1: Pour _gul_, en turc. rose.]
+
+[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.]
+
+
+XXXIII
+
+QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR.
+
+ Une querelle éclate entre époux et femme,
+ entre le jeune Omer-Bey et la _beyine_[1],
+ au milieu de la nuit, sur leur molle couche.
+ Encore si c'eût été pour quelque chose, peu importerait,
+ mais c'est à propos d'un mouchoir brodé,
+ brodé d'or, lavé à l'eau de rose,
+ tant qu'il embaumait la maison,
+ et la chambre où dormait Omer-Bey;
+ c'étaient ses maîtresses qui le lui avaient donné.
+ Omer à sa femme se justifiait:
+ «Tu sais bien que j'ai une soeur,
+ une chère soeur, la femme de Zekir-Bey,
+ c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brodé,
+ brodé d'or, lavé à l'eau de rose.»--
+
+ La béyine n'eut pas plus tôt entendu cela,
+ que sautant sur ses pieds légers,
+ elle prit de l'encre et du papier,
+ et écrivit cette lettre à sa belle-soeur:
+ «Ma belle-soeur, femme de Zékir-Bey,
+ longue vie à ton mari, et n'aie point à le regretter[2]!
+ As-tu donné à ton frère un mouchoir brodé,
+ brodé d'or, lavé à l'eau de rose,
+ tant qu'il embaume la maison,
+ et la chambre où dort Omer-Bey?»
+
+ La béyine regarde la lettre,
+ la regarde, et verse des pleurs.
+ «Dieu clément, aie pitié de moi!
+ Si je déclare la vérité,
+ je rendrai mon frère odieux à sa femme;
+ et si j'atteste une fausseté,
+ je crains de perdre mon mari, Dieu le fera périr.»
+ Tout elle pèse, puis s'arrête à un parti, (eh bien! qu'il meure!)
+ Elle prend de l'encre et du papier,
+ et écrit à sa belle soeur une lettre:
+ «Ma belle-soeur, femme d'Omer-Bey,
+ longue vie à mon mari, et que je n'aie point à le regretter!
+ J'ai donné à mon frère un mouchoir brodé,
+ brodé d'or, lavé à l'eau de rose,
+ tant qu'il embaume la maison,
+ et la chambre où dort Omer-Bey.»
+
+[Note 1: _Beijovitsa_, femme d'un bey, ou beg.]
+
+[Note 2: C'est-à-dire: qu'il vive, si tu me dis la vérité: sinon qu'il
+meure. Voilà pourquoi, plus bas, la belle-soeur _craint de perdre son
+mari_, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler
+le ménage de son frère.]
+
+
+XXXIV
+
+LA SOEUR QUI ÉPROUVE SON FRERE.
+
+ Qu'entend-on de ce côté?
+ sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?.....
+ Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point,
+ mais une soeur mande à son frère:
+ «Je suis, frère, esclave chez les Turcs,
+ rachète-moi, frère, du joug turc;
+ pour moi ils ne demandent pas beaucoup,
+ trois litras d'or et deux de perles.»
+ Et le frère fait répondre à sa soeur:
+ «J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval,
+ afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau,
+ j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle,
+ fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise.»
+ Alors sa soeur lui envoie dire:
+ «Je ne suis pas, frère, esclave des Turcs,
+ mais je suis, frère, la tzarine des Turcs.»
+
+
+XXXV
+
+L'INCENDIE DE TRAVNIK.
+
+ Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik?
+ est-ce qu'il brûle, est-ce que la peste le ravage?
+ ou Iagna l'a-t-elle embrasé de ses yeux?--
+ Il ne brûle pas et la peste ne le ravage point,
+ mais les yeux d'Iagna l'ont embrasé;
+ il y a eu de consumé deux boutiques neuves,
+ deux boutiques et deux tavernes neuves,
+ et le tribunal où siège le kadi.
+
+
+XXXVI
+
+ «Ma mie es-tu donc mariée?»
+ --«Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant,
+ et c'est ton nom que je lui ai donné,
+ afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe;
+ car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils;
+ mais: Viens vers moi, ami.»
+
+
+XXXVII
+
+ Montagne noire, que tu es pleine d'ombre!
+ mon coeur, que tu es plein de chagrin!
+ voir près de soi son amant,
+ le voir et ne pas lui donner un baiser!
+
+
+XXXVIII
+
+ Un jeune garçon non (encore) marié, à Dieu fait la prière,
+ de le changer en perle au bord de la mer,
+ là où les filles viennent à l'eau;
+ afin qu'elles le mettent dans leur sein,
+ qu'elles l'enfilent à une soie verte,
+ afin qu'elles le pendent à leur col,
+ et qu'il entende ce que dit chacune,
+ si elle parle de son amant,
+ et si sa mie aussi parle de lui.
+
+ Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accordé:
+ il a été changé en perle au bord de la mer,
+ là où les filles viennent à l'eau.
+ Elles mettent la perle dans leur sein,
+ elles l'enfilent à une soie verte,
+ à leur col elles la suspendent,
+ et lui, il écoute ce que dit chacune,
+ chacune parlait de son amant,
+ et de lui parlait sa mie.
+
+
+XXXIX
+
+ «O fillette, rose vermeille,
+ ni plantée, ni greffée,
+ ni arrosée d'eau fraîche;
+ ni cueillie, ni respirée,
+ ni baisée, ni caressée;
+ te donnerai-je, mon âme, des baisers?»
+
+ --«Tu le peux jeune homme, à ton gré;
+ mon jardin est près de ta prairie;
+ je viendrai arroser mon jardin,
+ toi, viens attacher là tes chevaux;
+ donne-moi des baisers, jeune homme, à ton gré,
+ mais ne me mords point le visage.
+ de crainte qu'à ma mère ne me trahissent mes joues»
+
+
+XL
+
+ Une petite troupe s'est mise en marche,
+ petite oui, mais ardente.
+ A sa tête est le porte-étendard Mouïo,
+ il porte son drapeau, et chante en turc:
+ «Malheur à celui chez qui je prendrai mon gîte!
+ je lui tuerai ses boeufs sous son chariot,
+ et je tuerai le bélier qui porte la clochette;
+ je me ferai donner du vin de trois ans,
+ et de la rakia de quatre années;
+ et ce seraient là ses moindres maux,
+ mais sans nouvelle mariée je ne souperai point,
+ et sans pucelle je ne veux pas dormir.»
+
+ Mouïo en était là de son discours,
+ quand un fusil part de dessous le vert taillis,
+ le coup avait bien frappé Mouïo,
+ au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine,
+ il tombe sur l'herbe verte,
+ et de la forêt un brave lui crie:
+ «Tu voulais, Mouïo, une belle fille,
+ n'en est-ce pas une belle que tu as,
+ une fille jolie, l'herbe verte.»
+
+
+XLI
+
+LE BASILIC ET LA ROSÉE.
+
+ Le basilic aux feuilles menues se plaignait:
+ «Rosée silencieuse, que ne tombes-tu sur moi?»
+ --«Pendant deux matinées j'ai tombé sur toi,
+ celle-ci je l'ai passée à me distraire,
+ à regarder une grande merveille:
+ une Vila et un aigle se disputaient
+ touchant cette verte montagne;
+ la Vila disait: La montagne est à moi.
+ --«Non, disait l'aigle, elle m'appartient.
+ La Vila brisa l'aile de l'aigle,
+ et les jeunes aiglons gémirent amèrement,
+ (ils) gémissaient, car ils étaient en péril,
+ quand une hirondelle ainsi les consola:
+ «Ne gémissez point, jeunes aiglons,
+ je vous porterai dans la terre des Indes,
+ où l'amarante croît jusqu'au genou des chevaux,
+ et le trèfle jusqu'à leur épaule,
+ où le soleil ne disparaît jamais.--
+ Là-dessus les aiglons s'apaisèrent.»
+
+
+XLII
+
+LES ADIEUX.
+
+ L'aurore blanchissait, le jour allait naître,
+ et un guerrier sellait son cheval pour partir.
+ Sa vieille mère but à son voyage,
+ but, tout en versant des larmes
+ et en pleurant doucement elle dit:
+ «Dieu permette, mon fils, qu'en santé tu partes,
+ qu'en santé tu partes et tu reviennes,
+ et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère!»--
+
+ Sa fidèle épouse lui ceint le sabre,
+ lui ceint le sabre, tout en versant des larmes,
+ et en pleurant doucement elle dit:
+ «Dieu permette, ami, qu'en santé tu partes,
+ qu'en santé tu partes et tu reviennes,
+ et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère,
+ en vie, sous la terre noire!
+ et ta fidèle épouse, dans une blanche maison,
+ dans une blanche maison, mais dans une autre,
+ dans une autre maison, chez un autre époux.»
+
+
+XLIII
+
+ «O Danube! fleuve tranquille,
+ pourquoi n'es-tu pas limpide?
+ est-ce un cerf qui t'a troublé avec son bois,
+ ou le voïvode Mirtchéta?
+ --Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troublé,
+ ni le voïvode Mirtchéta;
+ mais des fillettes, petits démons,
+ qui viennent chaque matin
+ cueillir des glaïeuls
+ et laver leur blanc visage.»
+
+
+XLIV
+
+ Écoute, fillette, écoute, ma belle,
+ tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage,
+ et moi jeune homme je suis le marchand de la mer.
+ qui trafique en prunelles du rivage.
+
+ Écoute, fillette, écoute, ma belle,
+ tes dents sont des perles menues,
+ et moi jeune homme je suis le marchand de la mer,
+ qui trafique en perles menues.
+
+ Écoute, fillette, écoute, ma belle,
+ tes mains sont du doux coton,
+ et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer
+ qui achète le doux coton.
+
+
+XLV
+
+ «O fille de Smederevo,
+ descends et viens ici,
+ que je voie ton visage.
+ --O jeune homme, sois-tu vermeil[1]!
+ Es-tu allé au bazar?
+ y as-tu vu une feuille de papier?
+ tel est mon visage.
+ Es-tu allé dans quelque taverne?
+ y as-tu vu du vin vermeil?
+ telles sont mes joues.
+ Es-tu allé par la plaine?
+ y as-tu vu des prunelles sauvages?
+ tels sont mes yeux.
+ As-tu été le long de la mer?
+ y as-tu vu des sangsues?
+ tels sont mes sourcils.»
+
+[Note 1: C'est-à-dire beau; des joues rosées sont, à ce qu'il paraît,
+une des conditions de la beauté masculine.]
+
+
+XLVI
+
+AMULETTE POUR LES FILLES.
+
+ Mon amant a une haleine d'ambre,
+ de sa main blanche et de son qalam il écrit
+ pour les filles de fines amulettes,
+ voici dans l'une d'elles ce qu'il écrit:
+ «Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas à lui;
+ qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas.»
+
+
+XLVII
+
+ Ma mère, marie-moi jeune,
+ avant que ne m'ait poussé la barbe,
+ une barbe épaisse et des moustaches;
+ car les filles alors diraient
+ en me montrant à leur mère:
+ «Voilà, mère, un ours qui sort du bois;
+ ou: Voilà un lièvre qui sort des choux.»
+
+
+XLVIII
+
+ «O mon Miyo[1], où as-tu été cette nuit?»
+ «--Ma chère, j'ai eu mal à la tête.»
+ «--Ne te l'ai-je pas dit, Michel;
+ ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve,
+ car toute eau donne la fièvre,
+ (toute) veuve a le coeur chagrin;
+ mais bois du vin, et aime une fille.»
+
+[Note 1: Diminutif de Michel.]
+
+
+XLIX
+
+ Épanouis-toi, rose, sans songer à moi,
+ garçon, j'ai pris pour femme
+ une veuve, plus âgée que moi,
+ où qu'elle aille, elle pleure son premier mari:
+ «Mon premier mari, mon premier bien!
+ avec toi que j'étais heureuse!
+ de bonne heure je me couchais, et tard je me levais;
+ pour m'éveiller, tu me baisais sur les yeux,
+ (en disant:) debout, mon coeur, le soleil est levé,
+ notre vieille mère est debout,
+ elle a balayé la maison et apporté de l'eau[1].»
+
+[Note 1: La même idée est traitée dans plusieurs autres pièces.]
+
+
+L
+
+ Virginité, mon empire!
+ j'étais reine[1], tant que je fus vierge:
+ s'il m'était donné de revenir en arrière,
+ je saurais maintenant être (rester) vierge.
+
+[Note 1: _Tzar_.]
+
+
+LI
+
+ Chantons, dansons,
+ tant que nous n'avons point de mari,
+ car lorsque nous en prendrons,
+ il nous faudra laisser ces chansons au dressoir,
+ et les airs turcs dans la boîte,
+ il faudra raccommoder pantalons et chemises,
+ et plus vous les raccommodez pour le diable,
+ plus Satan les déchire.
+
+
+LII
+
+ Rose je suis rose,
+ tant que je n'aurai point de mari;
+ un mari quand je prendrai,
+ ma rose tombera.
+ Fleur je suis fleur,
+ tant que je n'aurai point d'enfant;
+ un enfant quand j'aurai,
+ ma fleur sera flétrie.
+
+
+LIII
+
+ Un faucon vole au-dessus de Saraïevo,
+ il cherche de l'ombre pour y prendre le frais.
+ Il trouve un pin au milieu de Saraïevo:
+ sous le pin est une fraîche fontaine,
+ au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1],
+ et une fille, la gentille Roujitza[2],
+ le faucon commence à songer,
+ s'il aimera Zoumboul, la veuve,
+ ou Roujitza, la gentille vierge.
+ A tout il songe, puis il prend une résolution,
+ et tout bas il dit:
+ «Mieux vaut l'or, même un peu abîmé,
+ que l'argent récemment forgé;»
+ et il donne un baiser à Zoumboul, la veuve,
+ vive est la colère de Roujitza, la fillette:
+ «Saraïevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits!
+ pourquoi la coutume en toi est-elle née,
+ que les jeunes courtisent les veuves,
+ et les froids vieillards les belles vierges?»
+
+[Note 1: En turc, jacinthe.]
+
+[Note 2: En serbe, petite rose.]
+
+
+LIV
+
+LES DEUX TOURTERELLES.
+
+ Une tourterelle avait amassé du millet,
+ vers elle vint une autre tourterelle:
+ «Donne-moi, ma soeur, un grain.»
+ --«Je n'en donne, ma soeur, pas un seul;
+ il fallait amasser, et non dormir;
+ j'ai amassé, et n'ai point dormi,
+ je n'ai pas pris mes ébats dans la forêt,
+ ni caché ma tête sous le taillis.»
+
+
+LV
+
+A L'EMPEREUR NAPOLÉON[1].
+
+ Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save,
+ est assise une fille, qui se parle ainsi:
+ «O Français, puissant Empereur,
+ renvoie-nous les garçons, les filles seules sont restées;
+ et gâtés se sont les coings et les pommes,
+ et les chemises brodées d'or.»
+
+[Note 1: Cette pièce rappelle l'époque où les Français occupaient
+Raguse et les provinces Illyriennes.]
+
+
+LVI
+
+LA PESTE
+
+ «Saraïevo, pourquoi t'es-tu obscurci?
+ est-ce que le feu t'a consumé,
+ la peste t'a-t-elle ravagé,
+ ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submergé?»
+ --«Si le feu m'eût consumé,
+ il eût (du moins) renouvelé mes blanches maisons;
+ si la rivière m'eût inondé,
+ du moins, elle eût nettoyé mes rues;
+ mais c'est la peste qui m'a dévoré,
+ mettant à bas et jeunes et vieux,
+ et séparant tous ceux qui s'aimaient.»
+
+
+LVII
+
+AGNÈS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE.
+
+ Dieu clément, la grande merveille!
+ une mère a enfanté neuf filles,
+ et elle en porte une dixième dans son sein,
+ demandant à Dieu de mettre au monde un garçon;
+ mais quand son terme fut venu
+ ce fut d'une dixième fille qu'elle devint mère.
+
+ Quand le moment du baptême arriva,
+ le parrain demanda à la vieille mère:
+ «Quel nom donnerons-nous à l'enfançon?»
+ La vieille mère irritée répondit:
+ «Appelle-la Agnès, puisse le diable l'emporter!»
+
+ Agnès devint svelte et grande,
+ blanche et rose de visage,
+ et quand on fut pour la marier,
+ elle prit un seau et alla vers la fontaine.
+ Mais une fois dans la verte forêt,
+ voici la Vila qui du bois lui crie:
+ «Entends-tu, Agnès, la très-belle!
+ jette ton seau dans l'herbe verte
+ et viens vers moi dans la forêt,
+ car ta mère à nous t'a donnée[1],
+ encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»
+
+ A ces mots, Agnès, la fille unique,
+ jette son seau dans l'herbe verte,
+ et s'enfonce dans la forêt.
+ Après elle court sa vieille mère:
+ «Reviens au logis, Agnès, mon unique fille.»
+ Mais la jeune fille lui répond:
+ «Va-t'en, toi qui as renié Dieu,
+ en m'abandonnant (au démon),
+ encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»
+
+[Note 1: C'est le seul exemple que j'aie rencontré de cette assimilation
+entre les Vilas et les mauvais esprits reconnus par le dogme chrétien.]
+
+
+LVIII
+
+ Le jeune Iovo se promenait dans le tchardak,
+ quand sous lui le tchardak se rompit
+ et il eut le bras droit brisé.
+ Vite il se trouva un médecin,
+ un médecin, la Vila de la montagne,
+ mais qui demandait beaucoup pour la cure:
+ à la mère (elle demandait), sa main droite;
+ à la soeur, ses cheveux avec le ruban (qui les maintient);
+ et à l'épouse, un collier de perles.
+
+ La mère donna sa main droite,
+ la soeur, ses cheveux avec le ruban;
+ mais l'épouse refusa le collier:
+ «Je ne donne point, par Dieu, mes blanches perles,
+ je les ai apportées de chez mon père[1].»
+
+ La Vila de la montagne s'en irrite,
+ elle empoisonne la nourriture d'Iovo,
+ et Iovo meurt. Oh! désespoir pour sa mère!
+ Les trois femmes[2] se lamentaient,
+ l'une gémissait sans fin ni trêve,
+ l'autre le soir et le matin,
+ la troisième quand il lui venait à l'esprit.
+ Celle qui gémissait sans fin ni trêve,
+ c'était la pauvre mère d'Iovo;
+ celle qui gémissait le soir et le matin,
+ c'était la soeur affligée d'Iovo;
+ celle qui gémissait quand il lui venait à l'esprit,
+ c'était la jeune femme d'Iovo.
+
+[Note 1: Cela signifie qu'elles sont sa propriété et ne sont point à son
+mari.]
+
+[Note 2: Il y a au texte _koukavitzé_, coucous. Cet oiseau, ainsi que je
+l'ai dit ailleurs, est l'emblème du deuil et de l'affliction.]
+
+
+LIX
+
+ Sous Bude des brebis étaient à l'ombre,
+ de la ville un pan de mur s'écroula
+ et tua des brebis à la laine soyeuse,
+ ainsi que deux jeunes bergers,
+ Chékièr-Marko et Andrio-Zlato[1].
+ Marko fut pleuré par son père et par sa mère,
+ mais André n'eut (pour le regretter) ni père, ni mère,
+ rien qu'une fille du village,
+ qui disait en se lamentant:
+ «Hélas! André, mon or pur,
+ si je te chantais dans une chanson,
+ la chanson va de bouche en bouche,
+ et elle passerait dans des bouches profanes;
+ si je brodais ton nom sur des manches,
+ une manche bien vite se déchire,
+ et ton nom périrait;
+ si je l'écrivais sur du papier,
+ le papier va de main en main,
+ et il arriverait dans des mains profanes.»
+
+[Note 1: _Chékièr_ et _zlato_ ne sont pas des noms, mais des épithètes
+de tendresse, signifiant _sucre_ et _or_. Le premier surtout ne pouvait se
+traduire.]
+
+
+LX
+
+ «O fillette, mon âme,
+ quel parfum exhale ton sein?
+ celui du coing ou de l'orange,
+ de l'immortelle ou du basilic?»
+ --«Par Dieu! jeune homme,
+ ce qui parfume mon sein,
+ ce n'est ni le coing, ni l'orange,
+ ni l'immortelle, ni le basilic,
+ mais une âme virginale.»
+
+
+LXI
+
+ --«Fillette, ma violette mignonne,
+ je t'aimerais, mais tu es petite.
+ --Aime-moi, ami, à mon tour je deviendrai grande:
+ menue comme un grain est la perle,
+ pourtant elle se porte à un col royal;
+ petite est la caille,
+ pourtant elle lasse coursiers et chasseurs.»
+
+
+LXII
+
+ Pierre Doïtchin, le ban de Varadin, boit du vin.
+ il en a bu pour trois cents ducats en un jour,
+ et encore avec cela (pour) son cheval noir et sa masse dorée.
+ Le roi Mathias, le seigneur du pays, le querelle:
+ «Dieu t'anéantisse, Pierre Doïtchin, ban de Varadin!
+ voilà que tu as bu pour trois cents ducats en un jour,
+ et avec cela (pour) ton cheval noir et ta masse dorée?»
+ Mais Pierre Doïtchin, le ban de Varadin, lui répond:
+ «Ne me querelle point, roi Mathias, seigneur du pays!
+ si tu avais été à la taverne où je fus,
+ et embrassé comme moi la tavernière qui est là,
+ tu aurais bu Pest la ville de plaine et Bude l'acropole.»
+
+
+LXIII
+
+ Un amandier s'élevait haut et svelte,
+ au-dessous dormait Mehmed-Aga avec la jeune Fatime;
+ pour couche, ils ont la terre noire et l'herbe humide;
+ pour couverture, le ciel serein et les étoiles brillantes;
+ et pour coussin, chacun les bras blancs de l'autre.
+
+
+LXIV
+
+ Si je pouvais me changer en mouche
+ je saurais où passer l'hiver:
+ je me poserais sur le visage d'une veuve
+ ou sur les seins blancs d'une fille.
+
+
+LXV
+
+LA TZETIGNIENNE ET LE PETIT RADOITZA
+
+ Trente habitants de Tzétigné sont à boire
+ au bord de la Tzétigna, la calme et froide rivière,
+ et c'est une fille de Tzétigné qui leur sert le vin.
+ A mesure qu'à chacun elle présentait le verre,
+ il n'étendait pas la main pour prendre le vin,
+ mais pour toucher le sein de la jeune fille,
+ tant que celle-ci se prit à dire:
+ «J'en atteste Dieu, vous trente Tzétigniens,
+ si je puis être votre servante à tous;
+ je ne puis être votre épouse à tous,
+ mais celle du brave seulement
+ qui s'élancera dans la rivière à la nage,
+ couvert de ses habits et de ses armes,
+ et la traversera d'une rive à l'autre;
+ celui-là m'aura pour sa fidèle épouse.»
+
+ Tous à ces mots baissèrent la tête,
+ les regards fixés sur la terre;
+ seul, le petit Radoïtza ne baissa point la tête,
+ mais s'élançant sur ses pieds légers,
+ il saisit ses armes brillantes,
+ acheva de revêtir ses habits.
+ et s'élança dans la Tzétigna.
+ Le brave nagea tout droit,
+ il traversa d'une rive à l'autre;
+ mais comme il revenait au bord opposé,
+ il s'enfonça un peu sous l'eau,
+ il n'enfonça point parce qu'il était fatigué,
+ mais il s'enfonça pour mettre à l'épreuve sa belle
+ et savoir si elle voulait être sa fidèle épouse.
+ Quand la jeune Tzétignienne vit cela,
+ elle descendit dans la rivière;
+ ce que voyant le petit Radoïtza,
+ il s'avança en nageant vers la rive,
+ et sortant de l'eau il prit la jeune fille,
+ la prit par sa blanche main
+ et l'emmena à sa blanche maison.
+
+
+LXVI
+
+LE TCHÉLÉBI MOUÏO ET FATIME LIOUBOVITCH.
+
+ Fatime Lioubovitch était à broder
+ dans le jardin sous le jaune oranger,
+ là vint à passer le tchélébi Mouïo,
+ qui la salua au nom de Dieu:
+ «Dieu t'assiste, Fatime Lioubovitch!
+ prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1].»
+ --«Es-tu fou, tchélébi Mouïo,
+ pour domestique je ne te voudrais pas
+ et moins encore pour que tu baises mon visage.»
+ --«Si de moi tu ne veux, Fatime,
+ vrai comme ma tête est vivante sur mes épaules,
+ je publierai partout où j'irai
+ que tu portes un enfant dans ton sein.»
+ Fatime pourtant n'en tient pas de compte,
+ mais continue de broder sur son métier.
+ Mouïo mortifié s'éloigne
+ et traverse la vaste campagne,
+ mais voici que la nouvelle lui arrive
+ que le pacha a planté sa tente,
+ qu'il l'a plantée dans la plaine de Rakitno,
+ et qu'avec lui il a des agas et des spahis.
+ Là se dirige le tchélébi Mouïo,
+ devant le pacha humblement il s'incline,
+ lui baise le genou et le bas (de son caftan),
+ et le pacha lui tient ce discours:
+ «Comment te va, tchélébi Mouïo?
+ as-tu traversé l'Hertzégovine?
+ as-tu visité la maison des Lioubovitch?
+ comment vont les neuf frères?
+ sont-ils en santé et en joie?»
+ --«J'ai passé par l'Hertzégovine,
+ et visité la maison des Lioubovitch,
+ en santé sont les neuf frères,
+ en santé ils sont, mais non en joie,
+ car ils ont une soeur unique,
+ qui porte un enfant dans son sein:
+ c'est l'enfant du pacha de Bosnie.»
+ Le pacha de Novi-Bazar se met à rire:
+ «C'est bien, puisqu'il est de bonne race.»
+ Pourtant le pacha avait grand dépit,
+ vite il écrit une lettre menue,
+ et dans la lettre à Fatime il disait:
+ «Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno.»
+ Puis il appelle son tatar,
+ et l'expédie vers la maison des Lioubovitch.
+ Quand le tatar à la maison arriva
+ et que la jeune Fatime l'aperçut,
+ aussitôt pressentant quelque malheur,
+ elle se dirigea en hâte vers Rakitno.
+ Là devant le pacha humblement elle s'incline,
+ lui baise la main et le bas du caftan;
+ mais voyant que le pacha la regardait de travers,
+ elle ôte sa jaune tunique
+ et reste nue dans sa fine chemise:
+ «Sois un juge équitable, seigneur pacha,
+ sois un juge équitable et que Dieu te conserve!
+ pourrais-je ici cacher une pomme,
+ comment donc un enfant sous ma ceinture?
+ Si tu ne veux être un juge équitable,
+ je suis venue pieds nus à Rakitno,
+ pieds nus j'irai jusqu'au sultan,
+ je me plaindrai au sultan à Stamboul,
+ afin qu'il te fasse mettre à mort.»
+ Quand le pacha eut entendu Fatime,
+ une violente colère s'empara de lui,
+ et il fit de l'oeil un signe au bourreau
+ qui abattit la tête de Mouïo.
+ Il prit Fatime pour son épouse
+ et en fit une jeune pachinitza.
+
+[Note 1: Que de rester chez tes frères.]
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INDEX EXPLICATIF des noms de personnes et de lieux,
+ et des mots étrangers qui se rencontrent dans
+ l'ouvrage
+
+ INTRODUCTION
+
+ NOTES
+
+ TRANSCRIPTION de quelques sons de la langue Serbe
+
+ LA BATAILLE DE KOÇOVO
+
+ Notice
+ I.
+ II. La Chute de l'Empire Serbe
+ III.
+ IV.
+ V.
+ Notes
+
+ MARKO KRALIEVITCH
+
+ Notice
+ Note
+ I. Ouroch et les Merniavtchévitch
+ II. Marko et la Vila
+ III. Marko et le faucon
+ IV. Les noces de Marko
+ V. Marko reconnaît le sabre de son père
+ VI. Marko et le bey Kostadin
+ VII. Marko et Alil-Aga
+ VIII. Marko et la fille du roi des Maures
+ IX. Marko va à la chasse avec les Turcs
+ X. Marko laboureur
+ XI. Mort de Marko
+ XII. La Soeur du capitaine Léka (analyse)
+ NOTES
+
+ LES HAÏDOUKS
+
+ NOTICE
+
+ I. Prédrag et Nénad
+ II. Starina Novak et le knèze Bogoçav
+ III. Novak et Radivoï vendent Grouïtza
+ IV. Starina Novak et le brave Radivoï
+ V. Grouïtza et le Maure
+ VI. Grouïtza et le pacha de Zagorié
+ VII. Le Mariage de Grouïtza Novakovitch
+ VIII. Trahison de la femme de Grouïtza
+ IX. Thadée de Sègne (extrait)
+ X. La femme du haïdouk Voukoçar
+ XI. Le Vieux Vouïadin
+ XII. Le Petit Radoïtza
+ XIII. Radé de Sokol et Achin-Bey (l'hivernage des
+ haïdouks)
+ NOTES
+
+ POÉSIES HÉROÏQUES DIVERSES
+
+ I. La Fondation de Scutari
+ II. Doïtchin l'infirme
+ III. Le Partage des Iakchitch
+ IV. Les Iakchitch éprouvent leurs femmes
+ V. Dons moscovites et cadeaux turcs
+ VI. Ianko de Cattaro et Alil fils de Mouïo
+ VII. La Fuite de Karageorge
+ NOTES
+
+ CHANTS DOMESTIQUES (I-LXVI)
+
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Poésies populaires Serbes, by Auguste Dozon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES POPULAIRES SERBES ***
+
+***** This file should be named 17540-8.txt or 17540-8.zip *****
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+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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