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+The Project Gutenberg EBook of Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les lois sociologiques
+
+Author: Guillaume De Greef
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17538]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LES LOIS SOCIOLOGIQUES
+
+PAR
+
+GUILLAUME DE GREEF
+
+Docteur agrégé à la Faculté de Droit
+Professeur a l'École des sciences sociales de l'Université de Bruxelles.
+
+
+
+
+PARIS
+
+
+1893
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA CLASSIFICATION DES SCIENCES
+
+
+Quelles sont les méthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre
+par lois sociologiques? Quel est, en général, le sens de ce mot: loi? Il
+semble extraordinaire que les juristes, les légistes et les politiciens
+possèdent les notions les plus confuses à ce sujet, si même ils y ont
+jamais réfléchi; une longue et constante expérience nous prouve
+cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutôt
+cette séparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique
+d'un côté et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son
+explication dans ce fait que les phénomènes juridiques et politiques
+sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis à nos méditations,
+L'empirisme et la métaphysique chassés de presque tontes les autres
+sciences physiques et naturelles proprement dites se sont réfugiés et
+barricadés dans cette dernière et haute citadelle largement
+approvisionnée depuis des siècles, en prévision de cet assaut ultime,
+des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes
+dont les éternels vaincus du progrès scientifique reconnaîtront bientôt
+eux-mêmes l'irrémédiable insuffisance.
+
+Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique,
+auront emprunté aux sciences antécédentes les armes, c'est-à-dire les
+méthodes positives qui ont donné la victoire à leurs aînées, cette
+forteresse en apparence inaccessible et irréductible s'écroulera
+d'elle-même ou mieux encore, pareille à ces demeures enchantées
+défendues par des monstres et des chimères, elle s'évanouira, comme une
+pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystérieuses
+régions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions légendaires
+où se complaisent les sociétés dans leur enfance.
+
+Avant donc d'aborder l'étude des sciences sociales et surtout de la
+politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements,
+c'est-à-dire dans les procédés ou instruments d'investigation qu'il
+faut employer dans ce genre de recherches.
+
+Les sciences en général, au point de vue de la méthode, peuvent être
+envisagées sous trois aspects différents: au point de vue dogmatique,
+c'est-à-dire de leur enseignement; au point de vue historique,
+c'est-à-dire de leur formation et de leur évolution réelles dans le
+temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-à-dire des
+procédés ou des lois du raisonnement.
+
+La question se présente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des
+sciences correspond à leur ordre historique et l'un et l'autre à leur
+ordre dogmatique.
+
+Une première distinction est à faire entre les sciences abstraites et
+les sciences concrètes: les premières ont pour objet les phénomènes,
+abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se
+manifestent; les secondes considèrent les phénomènes en tant
+qu'incorporés. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites;
+la minéralogie, la géologie, la zoologie, des sciences concrètes.
+La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des
+civilisations particulières, est une science concrète; lorsqu'elle
+s'élève jusqu'à l'étude des lois qui règlent les rapports sociaux dans
+toute société quelconque, indépendamment du moment et de l'espace
+historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractère des
+sciences ne doit pas être perdu de vue dans les considérations qui vont
+suivre.
+
+On peut, à la façon idéaliste, soutenir que l'histoire des sciences,
+tant particulière que générale, doit être assimilée à un véritable
+raisonnement logique; on peut, s'élevant à des hauteurs métaphysiques,
+au delà même des nuages, prétendre indifféremment ou bien que le noumène
+est un produit du phénomène ou celui-ci une création du noumène, que
+l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce
+sont là jeux de princes, des princes de la pensée humaine, nous le
+concédons, mais de princes qui, à l'exemple des souverains temporels,
+vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne
+s'élève pas à ces sublimités; elle n'a pas de ces envolées qui font
+perdre de vue à la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la
+prétention d'observer, de classer et de juger même ces grandes doctrines
+qui semblent échapper à toute loi; elle les ramène à leur relativité
+naturelle et sociale; elle décrit et explique leurs formes et leurs
+évolutions successives; ainsi elle réduit ces absolus apparents à ce
+qu'ils sont et peuvent être socialement: des phénomènes soumis eux-mêmes
+à un ordre statique et dynamique comme tous les phénomènes naturels. Si
+l'immortel auteur de l'_Esprit des lois_ a pu dire avec raison que
+«la Divinité même a des lois», l'orgueil métaphysique peut bien se plier
+au même niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer
+ce caractère relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le
+faisant entrer dans l'histoire, à côté et au-dessus des religions et de
+leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilités, c'est-à-dire
+démontrer que le hasard même n'a rien d'absolu; si les religions et les
+métaphysiques soulevaient la prétention de se soustraire au déterminisme
+universel, par cela même elles méconnaîtraient leur incontestable et
+respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas
+déchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais
+cela même ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur
+assignant leur rôle transitoire bien que considérable, dans l'évolution
+générale, leur garantit la seule immortalité possible, celle que procure
+l'histoire, organe enregistreur de la mémoire collective.
+
+Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les sociétés que
+leurs phénomènes et les rapports entre ces derniers, c'est-à-dire encore
+des phénomènes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent être
+scientifiquement atteints; il en est de même des causes premières et des
+causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer
+des uns et des autres qu'en tant que leur préoccupation et leur
+recherche sont elles-mêmes des phénomènes sociaux, dès lors relatifs et
+susceptibles d'être étudiés.
+
+Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences
+positives, si en outre, départageant celles-ci en concrètes et
+abstraites, nous avons surtout égard à ces dernières, nous reconnaissons
+que la série logique des sciences correspond d'une façon assez générale
+à leur évolution historique, c'est-à-dire aux divers moments où elles
+sont parvenues à se constituer comme sciences abstraites à l'état
+positif.
+
+Les phénomènes relatifs à l'étendue et au nombre sont les plus simples
+et les plus généraux; les mathématiques sont aussi la plus abstraite des
+sciences; non seulement il est possible de les étudier indépendamment de
+toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une expérience
+antique a dégagées dans leur domaine sont tellement parfaites, que le
+raisonnement déductif a pu s'y substituer en très grande partie à la
+méthode inductive, en dehors de toute application concrète et
+particulière. Bien que, comme toutes les sciences, la mathématique ait
+été précédée d'une période d'empirisme, de tâtonnements et d'inductions
+accompagnées et suivies de constantes vérifications, sa perfection est
+devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractères
+primitifs; en réalité les mathématiques doivent tout à l'observation et
+à l'expérience comme toutes les autres sciences. L'étendue et le nombre
+sont les phénomènes et les rapports les plus simples et les plus
+généraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore
+y crut trouver la cause première de tous les faits naturels, y compris
+les faits sociaux et politiques; plus tard, les métaphysiciens en firent
+des catégories de l'esprit humain, des cadres préexistants à toutes nos
+idées et où elles venaient nécessairement se classer. La vérité est que
+tout phénomène implique la double relation d'étendue et de nombre; on
+n'en peut concevoir aucun indépendamment de ces propriétés élémentaires;
+l'étendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrême de
+toute abstraction.
+
+Les mathématiques, limitées au calcul et à la géométrie, nous
+présentent principalement le monde des phénomènes au point de vue
+statique, à l'état de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif
+des notions qu'elles dégagent; les nombres, par exemple, nous donnent
+en effet déjà, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de
+multiplication, de succession, de développement, de croissance, d'ordre
+sériel hiérarchique et par conséquent d'évolution, en un mot une vue
+rudimentaire, la plus simple possible, de propriétés dynamiques. C'est
+dans la mécanique rationnelle, cette troisième branche des
+mathématiques, que la division logique et naturelle des phénomènes en
+statiques et dynamiques acquiert une importance décisive. D'un autre
+côté, il est incontestable qu'on peut étudier et enseigner le calcul et
+la géométrie indépendamment de la mécanique, même statique, on ne peut,
+au contraire, aborder cette dernière sans le secours des Mathématiques
+proprement dites. Les propriétés relatives à l'étendue et au nombre sont
+aussi plus générales que celles relatives aux forces; celles-ci sont
+déjà une combinaison particulière de celles-là; l'arithmétique et la
+géométrie sont donc des sciences plus simples, plus générales, plus
+abstraites que la mécanique.
+
+Nombre, étendue, forces en repos ou en activité, voilà les trois
+propriétés élémentaires de la phénoménalité universelle. Nous les
+rencontrons aux confins les plus éloignés, aux dernières cimes
+accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'évolution
+cosmique; elles sont à la base de tout enseignement; de même, au point
+de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites,
+les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme
+les premières en possession de leurs méthodes et de leurs lois; leurs
+applications concrètes elles-mêmes ont précédé dans leurs progrès toutes
+les autres.
+
+On peut envisager l'astronomie, à l'exemple d'A. Comte, comme science
+abstraite, c'est-à-dire en tant qu'ayant pour objet les lois générales
+des corps célestes, indépendamment de leurs structures et de leurs
+évolutions particulières. Si l'arithmétique, la géométrie, la mécanique
+se suffisent à elles-mêmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, même
+abstraite; celle-ci n'a plus la même indépendance; elle a toujours
+besoin de l'appui de ses soeurs aînées: le nombre, l'étendue, le
+mouvement sont inséparables de l'étude des corps célestes; la théorie de
+leur formation et de leur évolution, la loi de la gravitation
+universelle sont des applications plus complexes à des cas spéciaux des
+propriétés dont s'occupent les sciences antécédentes; il y a une
+astronomie mathématique et une mécanique céleste, qui sont quelque chose
+de plus que la mathématique et la mécanique; elles sont en un mot moins
+simples, moins générales, moins abstraites. L'ordre logique postpose
+donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des
+mathématiques. Or, on ne peut étudier et enseigner ce qui est complexe
+qu'à la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la même manière
+que, dans un raisonnement logique, on ne peut déduire des lois générales
+ou des conclusions complexes que d'inductions particulières et de
+propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science
+positive abstraite, s'est conformée historiquement à cette loi logique;
+elle fut consécutive à la constitution des sciences mathématiques
+abstraites.
+
+Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons
+nous occuper, sont, remarquons-le bien, considérées toujours ici en tant
+que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord
+en tant qu'elles peuvent être étudiées et enseignées, abstraction faite
+des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant
+qu'elles peuvent et doivent l'être, abstraction faite des sciences
+postérieures plus complexes.
+
+Il ne faut pas non plus confondre le degré d'abstraction d'une science
+avec son degré de généralité, bien qu'en fait ces deux notions se
+confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus
+générales sont également les plus abstraites ou susceptibles de la plus
+grande abstraction; mais les sciences les plus générales ne sont pas
+nécessairement et seulement abstraites, elles peuvent être également
+concrètes, c'est-à-dire s'appliquer à l'étude de formes, corps
+inorganiques, organiques ou sociaux, déterminées. C'est ainsi qu'il y a
+une astronomie abstraite et une astronomie concrète, une sociologie
+abstraite et une sociologie concrète. Il y a, en effet, une astronomie
+et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les
+corps célestes et de toutes les sociétés, abstraction faite de la
+structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces
+sociétés dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la
+sociologie et de l'astronomie concrètes; dans les deux cas, le degré de
+généralité des phénomènes relatifs à ces sciences reste le même; la
+différence est dans leur aspect concret ou abstrait.
+
+Parmi les sciences abstraites consacrées à l'étude des corps bruts,
+la physique est évidemment moins simple et moins générale, plus complexe
+et plus spéciale que les sciences antécédentes. Elle étudie les rapports
+des corps les uns avec les autres, indépendamment de la composition de
+ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par conséquent de
+leurs propriétés chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut
+étudier les mathématiques, la mécanique et l'astronomie, abstraction
+faite des phénomènes relatifs à la barologie, à la thermologie, à
+l'acoustique, à l'optique, à l'électricité, etc., on ne peut étudier
+ceux-ci sans celles-là. La théorie des mouvements des corps célestes,
+la loi de la gravitation universelle sont tirées des rapports entre la
+masse et la distance des corps, c'est-à-dire de rapports de nombre et
+d'étendue d'après lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou
+l'intensité de leur gravitation; ainsi, géométrie, calcul, mécanique
+sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De même les lois
+astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent
+constamment dans l'étude des phénomènes physiques; il en est ainsi, par
+exemple, de la pesanteur qui se relie directement à la gravitation
+universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la
+physique s'est constituée comme science positive postérieurement aux
+mathématiques, à la mécanique et à l'astronomie: les sciences
+mathématiques et mécaniques avaient dès la plus haute antiquité, en
+Orient, en Egypte et en Grèce, réalisé des progrès considérables même
+comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire,
+la science astronomique, surtout abstraite, malgré des observations
+empiriques, des inductions, des généralisations et surtout des
+hypothèses importantes très anciennes, ne s'est élevée à la dignité
+de science abstraite que très tard, vers la fin du XVe au XVIe et au
+commencement du XVIIe siècle. Il suffit de citer Copernic, Galilée,
+Kepler. Si Newton découvrit la loi de la gravitation et de la pesanteur,
+c'est qu'il était le plus grand mathématicien de son temps. La physique,
+à son tour, se constitua comme science positive abstraite, encore plus
+tard. Il est inutile de rappeler qu'elle fut, par suite de la confusion
+primitive bien que naturelle de l'animé et de l'inanimé, une des sources
+principales, de toutes les superstitions religieuses qui, depuis le
+fétichisme le plus grossier jusqu'au monothéisme le plus élevé,
+alimentèrent l'ignorance universelle et remplacèrent provisoirement la
+philosophie positive des sciences, mais il convient de ne pas oublier
+que, déjà au déclin du monothéisme occidental, il y a trois cents ans
+à peine, les théories métaphysiques d'après lesquelles, par exemple, la
+nature avait horreur du vide, étaient encore en pleine efflorescence.
+C'est, en définitive, au XVIIe siècle seulement que la physique s'érigea
+en science positive, indépendante de la religion et des vaines et
+puériles entités et subtilités de la métaphysique. En réalité, la
+physique est une science non seulement européenne, mais moderne.
+
+Les mêmes considérations s'appliquent aussi à plus forte raison à la
+chimie; cette science ne peut être étudiée ni enseignée sans une
+initiation préliminaire et suffisante aux sciences antérieures; elle
+est un degré de plus dans l'ordre de complexité et de spécialité des
+phénomènes. Longtemps la composition et la décomposition des corps
+furent la base des croyances et des dogmes mystérieux sur le fumier
+desquels pullulèrent les religions; longtemps la chimie fut la science
+hermétique, scholastique et puis franchement métaphysique; pendant des
+siècles, sous le nom de chrysopée ou d'alchimie, elle s'affola dans la
+recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procédés pour
+changer les métaux en or. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements
+empiriques, que, parvenant enfin à rompre ses préjugés mystiques et
+philosophiques, vers la fin seulement du XVIIIe siècle, la chimie
+réussit à circonscrire nettement son domaine dans le monde de la
+phénoménalité universelle; elle se limita dès lors à la recherche des
+rapports et des lois de combinaison et de décomposition résultant de
+l'action moléculaire des diverses espèces de corps cristallisables ou
+volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie
+chimique devint possible par la généralisation de plus en plus parfaite
+des faits et des rapports observés ou expérimentés; alors seulement on
+put commencer à entreprendre de déduire de ces généralisations des lois
+abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considérât
+surtout les _conditions_ nécessaires dans lesquelles les phénomènes
+peuvent avoir lieu, c'est-à-dire sont _aptes_ à agir, soit que l'on
+considérât principalement les actions moléculaires elles-mêmes dans
+leur _activité._ La constitution de la chimie abstraite et positive
+nous reporte seulement à la fin du XVIIIe siècle; le nom de l'illustre
+et malheureux Lavoisier restera à jamais attaché à cette période capitale
+de l'évolution historique des sciences.
+
+La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est
+postérieure à celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe
+des substances organisées, telles que la fibrine, l'albumine, la
+cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littré ont soutenu avec raison, au
+point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait
+de la rattacher de préférence à l'anatomie et à la physiologie, le
+domaine de la chimie devant être limité à celui des corps non vivants,
+non organisés. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait
+donc en réalité déjà à la physiologie. La controverse soulevée autour de
+cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite
+organique est la transition naturelle, à la fois logique et historique,
+reliant la chimie à la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne
+peut être ni étudiée ni enseignée sans le secours des autres sciences
+antécédentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'être et se sont
+constituées historiquement avant et sans la chimie.
+
+Si Lavoisier peut être considéré comme ayant, à la fin du
+XVIIIe siècle, jeté les bases de la philosophie chimique
+abstraite[1], il est incontestable qu'il fallut les progrès décisifs et
+continus depuis lors de cette dernière science pour permettre à la
+physiologie de dégager ses premières lois abstraites des conceptions
+empiriques, métaphysiques et même religieuses où elle se complaisait
+encore au siècle dernier. De tous les ancêtres de la physiologie
+générale ou, si l'on préfère, de la philosophie physiologique,
+l'illustre Wolf seul appartient à la fin du XVIIIe siècle;
+tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier,
+Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout à fait
+au siècle actuel, ou en partie seulement aussi au siècle précédent.
+Que la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins
+générale, il ne viendra à l'idée de personne de le contester; son
+enseignement serait impossible sans l'étude préliminaire de cette
+dernière. Les propriétés vitales résultent d'un degré supérieur de
+composition et de combinaison des corps; de là des caractères spéciaux,
+lesquels ne peuvent être reconnus et dégagés qu'à la suite des
+propriétés chimiques. La vie et la mort sont la province de la
+physiologie, province comprise dans un Etat plus étendu dont les autres
+départements ne manifestent pas les mêmes phénomènes; au delà de l'étude
+des éléments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au
+delà de celui des éléments chimiques s'ouvre celui de la physique, et
+puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux
+phénomènes de l'étendue et du nombre, lesquels eux-mêmes confinent à
+l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.
+
+Comme dépendance particulière et plus complexe encore de la physiologie,
+A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hiérarchique des
+sciences le groupe de phénomènes désigné par lui sous le titre de
+physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie
+psychique ou Psychologie. Elle aussi, à cette heure, s'érige en science
+abstraite indépendante.
+
+Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phénomènes
+est un cas spécial, mais plus complexe des propriétés vitales en
+général, de la même manière que celles-ci sont une combinaison
+supérieure et particulière des propriétés chimiques, physiques,
+mécaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en général de la
+figuration et de la situation (géométrie) d'un certain nombre (calcul)
+d'éléments ou d'agrégats d'éléments inorganiques dans le temps et dans
+l'espace. L'étude des phénomènes psychiques est impossible sans la
+connaissance préalable des lois de la physiologie générale et de celles
+de toutes les sciences antécédentes. Historiquement, du reste, la
+physiologie psychique s'est dégagée seulement dans ces derniers temps de
+la gangue fruste des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques:
+elle n'a commencé à être en possession constante de sa méthode
+scientifique que dans la dernière moitié de ce siècle. L'antique
+classification même des sciences, basée non pas sur leurs caractères
+objectifs, mais sur les facultés subjectives déduites _a priori_ de la
+constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'établirent
+F. Bacon et après lui d'Alembert lui-même, dans la Grande _Encyclopédie,_
+est la meilleure preuve qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles la science des
+phénomènes mentals était encore, chez ses représentants les plus
+éminents, dans sa période de gestation métaphysique. Le tableau des
+facultés cérébrales dressé par A. Comte est aussi essentiellement
+subjectif, et les déductions sociologiques qu'il en tira étaient la
+négation radicale de sa propre méthode positive. Il a fallu, en
+définitive, que nos laboratoires de physiologie, après que celle-ci
+elle-même fut devenue une science expérimentale, prêtassent aux
+psychologues leurs instruments d'observation et d'expérimentation, pour
+que la science des phénomènes mentals fût enfin entraînée dans le
+courant scientifique général. Alors seulement la psychologie, devenue
+positive, put s'arracher notamment à la simple et stérile observation
+interne du moi par le moi, procédé si imparfait qui excluait
+naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la
+psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses
+attardées qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide
+d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut révélé principalement
+par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer
+à mesurer, d'une façon exacte, la quantité, la durée, l'intensité des
+faits psychiques, problèmes si importants au point de vue, par exemple,
+de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au
+travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et même la
+simple observation externe étaient également impuissantes à aborder
+l'examen des phénomènes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs
+à la psychologie des idiots, des déments, des délinquants, sans compter
+celle des femmes et des vieillards; tous ces états mentals, le plus
+grand métaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut évidemment les
+produire en lui-même à volonté aux fins de les contempler dans le champ
+de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus guère à
+même de les observer, car on ne se figure pas aisément ce dédoublement
+mystérieux d'une âme dont une part, en pleine conscience scientifique,
+observerait avec sérénité l'autre devenue déraisonnable et même
+imbécile. L'étude des passions en général, dans ce système, révèle la
+même inconséquence, les mêmes contradictions. L'observation directe
+externe elle-même ne peut nous en révéler que les caractères également
+externes, c'est-à-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas
+étaient impuissantes à transformer les simples descriptions psychiques
+qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idéal de toute
+science parfaite en possession de sa méthode.
+
+Il faut donc étudier la physiologie végétale d'abord et animale ensuite
+avant la psychologie; cette initiation préliminaire est indispensable,
+ne fût-ce que pour acquérir la notion de ce que sont la structure et le
+fonctionnement des êtres vivants, ces deux aspects, l'un statique,
+l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie
+proprement dite, la première élève notre intelligence à la notion de
+structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous
+fournit celle du fonctionnement, non plus d'entités idéales, mais de
+combinaisons objectives supérieures dont l'activité constitue la vie des
+organes et des systèmes généraux de structure.
+
+En fait, c'est par les progrès d'une dépendance directe de la
+physiologie, c'est-à-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est
+émancipée et des dogmes religieux et des hypothèses métaphysiques. Ce
+progrès, réalisé dans les cas anormaux ou morbides, s'étendra
+naturellement de plus en plus à l'ensemble de la science mentale. Il
+restera à la philosophie métaphysique cette gloire, qui n'est pas petite
+au point de vue des progrès de l'esprit humain, d'avoir contribué, au
+nom de la raison à arracher nos conceptions en général au joug des
+superstitions religieuses; ce fut son grand rôle social; dans l'oraison
+funèbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra
+jamais oublier le caractère positif et organique par lequel la
+métaphysique, comme du reste les religions elles-mêmes, ont participé au
+progrès de l'humanité par la réduction successive des superstitions et
+des systèmes: de ce progrès, religion et métaphysique furent
+inconsciemment les artisans sociaux.
+
+Mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie,
+telle est donc d'après A. Comte et la philosophie positive en général,
+à part certaines divergences particulières inutiles à discuter ici, la
+classification hiérarchique, à la fois logique et historique des
+sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le
+couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.
+
+D'après A. Comte, cette classification hiérarchique serait conforme non
+seulement à l'ordre logique et historique, mais à l'ordre dogmatique,
+c'est-à-dire relatif à l'enseignement des sciences. Il restreint
+cependant cette vue trop générale en ajoutant qu'au point de vue
+dogmatique l'ordre logique est et doit rester prédominant, tandis qu'au
+point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir
+compte d'un phénomène considérable, c'est-à-dire de leur connexion
+statique, ou de structure et de leur interdépendance dynamique,
+c'est-à-dire de leur activité réciproque, de l'influence mutuelle
+qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur évolution
+progressive. De ce phénomène capital résulte leur avancement, non plus
+simplement successif, mais aussi et à la fois connectif ou collectif et
+simultané.
+
+Cette considération de Comte nous semble elle-même devoir être
+restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement à la structure
+et à l'évolution historiques des sciences concrètes. Toutes les sciences
+abstraites dont nous venons de parcourir la série ont, en effet, leurs
+sciences correspondantes concrètes. Il en est ainsi des mathématiques,
+y compris la mécanique, en tant que sciences appliquées; il y a de même
+une astronomie concrète; les sciences physico-chimiques abstraites ont
+leurs équivalents concrets, par exemple, dans la minéralogie et la
+géologie; la physiologie, dans la médecine, la botanique, la zoologie,
+l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des
+civilisations particulières.
+
+Ces sciences concrètes préparées et fortifiées pendant des siècles, par
+des procédés d'abord empiriques, doivent faire seules, en réalité,
+l'objet principal de la restriction apportée par Comte à la concordance
+qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur
+constitution historique; en tant que sciences abstraites, même au point
+de vue historique comme nous l'avons indiqué, la correspondance entre
+l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf
+les variations accessoires et négligeables que l'on rencontre à
+l'occasion de l'étude de tous les phénomènes sociaux, variations dont
+l'importance disparaît, pour ainsi dire, à mesure que l'on embrasse un
+champ d'expérience plus étendu dans le temps et dans l'espace.
+
+L'observation de Comte exige encore d'être rectifiée et complétée sous
+un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique
+d'un côté et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre
+dogmatique n'est pas et ne peut pas être absolument le même que l'ordre
+logique; il est quelque chose d'intermédiaire, par sa nature, entre les
+lois de la pensée et du raisonnement et les lois de l'histoire; il
+emprunte aux unes et aux autres des caractères spéciaux qui en font un
+type à part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des
+conséquences graves à la fois théoriques et pratiques. Dans
+l'enseignement, le procès logique et le procès historique doivent se
+prêter un constant et mutuel appui; par là seulement l'enseignement à
+tous ses degrés revêt ce grand caractère social de simultanéité et de
+continuité qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme
+scientifique soient disloquées et mutilées à l'école, non plus qu'elles
+le sont dans la structure générale effective des sociétés et dans leur
+évolution ou dynamique réelle.
+
+Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre
+s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conformé plus ou
+moins, bien que d'une façon encore empirique et insuffisante, aux
+véritables et permanentes nécessités scientifiques des sociétés. A tous
+les degrés, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y
+compris les athénées, et dans les universités, l'enseignement est déjà
+et continuera d'une façon de plus en plus raisonnée et systématique à
+être à la fois successivement et simultanément intégral; l'ordre
+successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus
+en plus combiné avec les nécessités dogmatiques de simultanéité et
+d'interdépendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'à chaque degré
+plus élevé dans la hiérarchie de l'enseignement et dans chaque classe
+plus élevée de chaque degré, cet enseignement sera de plus en plus
+approfondi dans toutes et chacune des branches spéciales.
+L'enseignement, en un mot, à tous les degrés devra toujours être à la
+fois général et spécial, c'est-à-dire encyclopédique; en outre, il devra
+devenir de plus en plus approfondi et spécial, à mesure que l'on gravit
+les échelons scolaires, mais en contre-balançant de plus en plus
+rigoureusement cette spécialisation croissante par le contrepoids
+nécessaire de considérations générales et abstraites tirées des sciences
+particulières et des rapports qui les unissent entre elles. Cette
+prédominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier
+imprime seule à l'enseignement son véritable caractère social.
+
+Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute
+l'école positiviste y compris Spencer, nous complétons maintenant le
+tableau hiérarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par
+l'adjonction de la science la plus spéciale et la plus complexe de
+toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.
+
+La sociologie abstraite complète la série logique et historique des
+autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la
+connaissance des lois générales qui résultent des rapports des hommes
+les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales,
+variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent
+dans les sociétés particulières; celles-ci sont le domaine réservé de la
+sociologie concrète.
+
+Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et
+indéniable que les phénomènes sociologiques sont de leur nature plus
+complexes et moins généraux que les phénomènes purement physiologiques
+et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent déjà un
+degré très intéressant des propriétés d'association tant organiques
+proprement dites qu'émotionnelles et intellectuelles. Les phénomènes
+relatifs à l'imitation, à la sympathie, à l'association des sentiments
+et des idées, le langage lui-même sont à la fois d'ordre psychique
+individuel et collectif; par eux la sociologie se relie
+fonctionnellement et organiquement aux phénomènes du ressort de toutes
+les sciences antécédentes. Par cela même ils constituent la transition
+naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites
+encore. Les sociétés, en effet, nous présentent des propriétés, des
+formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons
+nulle part ailleurs, pas même dans les corps organisés et vivants en
+général. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractères
+distinctifs, que dans les agrégats sociaux toutes les unités composantes
+sont plus ou moins douées de sensibilité et de conscience, qu'en outre,
+tout au moins dans les structures sociales supérieures, des
+combinaisons originales résultent, notamment en ce qui concerne leurs
+liens connectifs, de la propriété que possèdent ces mêmes unités
+composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue économique
+qu'aux points de vue génésique ou familial, intellectuel, moral,
+juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour
+reconnaître que la science sociale a un domaine privé, constitué d'un
+ensemble de propriétés particulières qu'on ne rencontre dans les
+départements d'aucune des sciences antérieures. De ces titres
+authentiques résulte pour la sociologie son droit légitime à sa
+reconnaissance comme science à la fois indépendante et souveraine, bien
+que la dernière conçue et née de toutes les autres sciences. Telle est,
+en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume
+féodal des sciences, elle est à la fois serve et seigneur; serve en tant
+que dépendante elle-même de toutes les sciences antécédentes, seigneur
+en tant que par sa naissance et son évolution elle s'est élevée
+au-dessus de ces dernières par la dignité et la supériorité croissante
+de ses prérogatives et de ses fonctions. Si nous complétons maintenant
+à ce point de vue nos précédentes conclusions dogmatiques, nous devons
+dire qu'à tous les degrés, primaire, moyen, supérieur, l'enseignement
+des sciences doit être parfait par un enseignement, proportionnel en
+intensité, des sciences sociale.
+
+Ici se place naturellement une observation applicable à toutes les
+sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement
+scientifique doit être encyclopédique à tous les degrés, mais cet
+enseignement doit être méthodique, c'est-à-dire conforme aux procédés
+rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mêmes
+des lois tirées de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi,
+au degré inférieur doivent naturellement être enseignées seulement de
+chaque science les notions les plus simples et les plus générales; cette
+nécessité résulte à toute évidence de nos considérations antérieures;
+mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas
+plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de
+généraliser; ce n'est que peu à peu et très lentement, à force
+d'observations et d'expériences particulières et accumulées, qu'il
+parvient à s'élever à des concepts généraux, à la notion de lois d'abord
+concrètes, puis abstraites.
+
+L'enseignement inférieur et même moyen, dans les classes inférieures,
+celui-ci cependant dans une proportion déjà moindre, sera donc avant
+tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant
+partout et toujours l'arbre encyclopédique complet des sciences, y
+compris les sciences sociales, il ne se départira qu'avec une
+circonspection extrême de ces procédés dogmatiques imposés par la nature
+elle-même. C'est dans tous les cas par des observations tirées des
+sciences les plus générales et les plus simples, des phénomènes les plus
+fréquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, à pas comptés,
+par enseigner aux jeunes gens à formuler eux-mêmes leurs premières
+généralisations, leurs abstractions spontanées, notamment dans la
+géométrie, le calcul, la mécanique et la physique, tous ordres de
+phénomènes du plus haut intérêt pour les enfants et les jeunes gens et
+constituant même une véritable récréation quand, au lieu de se servir de
+formules sèches et abrutissantes, le professeur objective
+expérimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel
+enseignement des _règles_ de la grammaire, par exemple, est aussi peu en
+rapport avec l'état des jeunes intelligences que celui d'une
+métaphysique ou d'une philosophie générale et abstraite des sciences. La
+grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou écrit doit
+être rigoureusement expulsée de renseignement au moins primaire tout
+aussi bien que le cathéchisme. Il n'y a pas plus de place dans les
+cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour
+une conception cosmogonique et sociale, générale ou abstraite et même
+concrète.
+
+C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner
+toujours rigoureusement les nécessités de l'ordre logique avec celles de
+l'ordre historique, en procédant en définitive pour chaque éducation
+particulière, mais avec une rapidité incomparable, par les mêmes stades
+traversés par les civilisations particulières et l'humanité en général
+dans son évolution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il
+est inutile de repasser par les mêmes erreurs ou déviations, et qu'il
+est possible actuellement de suivre une ligne raisonnée et droite.
+
+En résumé, les procédés dogmatiques, tout en se conformant aux
+classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins
+rigoureux; ils doivent également tenir compte des grandes conditions de
+simultanéité et d'interdépendance historiques des sciences, surtout
+concrètes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les
+classifications logiques sont elles-mêmes en rapport avec la structure
+et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de
+l'évolution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des
+modalités différentes selon les âges; son activité est autrement
+conditionnée pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturité;
+les méthodes dogmatiques, tout en se différenciant partiellement de
+l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer à la
+constitution physiologique et psychique des élèves; elles doivent par
+conséquent transiter du concret à l'abstrait, du particulier au général,
+du simple au composé.
+
+D'un autre côté, renseignement scientifique n'a pas son objectif en
+lui-même; il a une destination sociale; il s'applique à tous les besoins
+de plus en plus complexes, non seulement matériels, mais idéaux, des
+individus et des sociétés; chaque science correspond, dans ses
+applications, à un ou à plusieurs arts et professions différents.
+Aux premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se
+confondent généralement avec leur utilité pratique, mais à mesure qu'il
+devient à la fois plus généralisateur, plus abstrait et en même temps
+plus intensif, la nécessité apparaît, dans l'intérêt de l'équilibre
+intellectuel et même physiologique et surtout dans l'intérêt supérieur
+de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une
+intervention de plus en plus considérable de l'enseignement professionnel.
+Ainsi, dans les instituts supérieurs du Commerce, de l'Industrie, de
+l'Agriculture, dans les écoles polytechniques et dans les diverses
+facultés universitaires, le maximum d'abstraction et de généralisation
+scientifiques et philosophiques doit être naturellement contre-balancé
+par le maximum de spécialisation professionnelle. Là où l'enseignement
+universitaire se réduit à être une fabrique de diplômes professionnels,
+il est aussi vicieux que là où il ne produirait que des théoriciens et
+des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y prenne garde, ce
+n'est pas la métaphysique qui peut servir de contrepoids, avec ses rêves,
+à la différenciation sociale progressive des études et des fonctions;
+la philosophie de chaque science particulière et la philosophie générale
+des sciences peuvent seules remplir cette indispensable mission; la
+spécialisation scientifique et professionnelle a son antidote dans la
+généralisation également scientifique qui permet à chaque conscience
+individuelle de rattacher l'existence de toute profession particulière
+à l'ensemble de l'organisation collective et par là de reconnaître et de
+proclamer la dignité et l'équivalence de tous les métiers, libéraux ou
+manuels, dans la trame indivisible de la vie des sociétés.
+
+Cette considération est de la plus haute importance, surtout si l'on
+complète le tableau hiérarchique des sciences par la philosophie des
+sciences sociales particulières, c'est-à-dire par la sociologie qui en
+est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable
+conclusion de l'enseignement de toutes les écoles, instituts ou
+facultés, dont l'ensemble constitue l'Instruction supérieure. Sans
+l'initiation à cette philosophie générale, les spécialistes non
+seulement ne pourront jamais être que des particularistes très bornés
+et sujets à toutes les divagations dès qu'ils seront, comme c'est
+inévitable pour tout homme vivant en société, entraînés à sortir du
+domaine restreint de leur activité ordinaire, mais ils en arriveront
+même à être des spécialistes inférieurs en intelligence à ceux de leurs
+confrères dont l'équilibre intellectuel n'aura pas été déformé comme le
+leur par l'exercice de facultés isolées. Il se produira, et il s'est
+malheureusement produit déjà, dans le domaine des professions dites
+libérales, le même phénomène qui s'est manifesté dans le domaine
+industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amènera
+l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale générale.
+
+L'enseignement doit donc être intégral à tous les degrés; il commencera
+par être concret et, à mesure qu'il se différenciera en spécialités
+professionnelles, cette division nécessaire sera compensée par une
+généralisation et une abstraction progressives non moins nécessaires.
+Les spécialités les plus éminentes, si elles ne sont pas constamment
+dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale,
+n'apparaissent plus, en définitive, que comme des déviations et des
+déformations organiques; les gibbosités les plus hautes n'ont jamais,
+en aucun temps, été considérées comme un attribut de la beauté; les
+difformités intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue
+de la plastique du corps social.
+
+De tout ce qui précède il résulte, avec non moins d'évidence, qu'il
+existe, dans la législation qui règle notre enseignement supérieur,
+des lacunes et des vices considérables. Les conditions physiologiques,
+psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons
+brièvement exposées ci-dessus, conditions actuellement reconnues par
+tous les hommes de science, constituent, en réalité, les lois
+nécessaires, c'est-à-dire naturelles, qui doivent présidera
+l'organisation de tout enseignement notamment supérieur.
+
+Or, non seulement la sociologie abstraite et même concrète est écartée
+des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par
+une réminiscence théologique et métaphysique inconcevable dans l'état
+de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Faculté de
+philosophie, au point de vue de l'ordre des études, avant les autres
+facultés, notamment celle de droit? Il est évident, pour peu qu'on y
+réfléchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche
+des lois dégagées par l'étude de toutes les sciences antérieures; c'est
+à cette condition seulement qu'elle peut être elle-même une philosophie
+positive ou scientifique. La philosophie des sciences en général et des
+sciences sociales en particulier ne peut donc être que le couronnement,
+la terminaison naturelle de ces dernières; son enseignement final
+devrait réunir dans un même auditoire les étudiants de _toutes_ les
+Facultés _après_ l'achèvement de leurs études professionnelles,
+c'est-à-dire spéciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne
+s'explique précisément que par le caractère soit théologique, soit
+métaphysique de l'enseignement philosophique dominant.
+
+Voilà pour la philosophie en général. En ce qui concerne la psychologie
+en particulier, elle est une dépendance de la physiologie, elle ne peut
+donc et ne doit être enseignée qu'après une initiation physiologique
+suffisante; la dernière loi sur l'enseignement universitaire, en
+Belgique, a déjà partiellement reconnu cette dépendance nécessaire;
+il faut l'affirmer d'une façon de plus en plus nette; il faut insister
+notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement
+scientifique est le véritable préliminaire à l'étude des sciences
+sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignées dans les
+facultés de droit. Le droit lui-même et surtout le droit criminel ont
+leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la
+théorie de la responsabilité pénale n'est qu'un cas particulier de la
+théorie de la responsabilité morale; l'une et l'autre sont conditionnées
+par la psycho-physiologie; même toute là théorie du consentement, celle
+des conventions et des obligations en droit civil sont à réviser dans ce
+sens; ici également l'ancienne métaphysique doit être expulsée par la
+philosophie positive.[2]
+
+L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les
+sciences particulières nous montre déjà par lui-même ce qu'il faut
+entendre par loi au sens scientifique de ce mot: _la loi est le rapport
+nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce
+phénomène apparaît._ Le tableau hiérarchique des sciences depuis les
+mathématiques jusqu'à la sociologie, est la formule d'une loi à la fois
+statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre nécessaire de
+l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spéciales et
+les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus
+générales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activité
+et notamment dans leur évolution à la fois historique et logique elles
+obéissent à la même loi, au même ordre, déterminés par les mêmes
+conditions.
+
+Voyons maintenant par quelles méthodes nous pouvons reconnaître et
+dégager les lois scientifiques des phénomènes en général et notamment
+des phénomènes sociologiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES LOIS SCIENTIFIQUES
+
+
+La classification des sciences, conformément aux considérations
+précédentes, et moyennant les réserves qu'il convient d'y apporter selon
+que l'on envisage spécialement cette classification, soit au point de
+vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point
+de vue dogmatique, nous fournit par elle-même un premier et frappant
+exemple de ce qu'il faut entendre par: _loi sociologique._ Cette
+classification formule de la façon la plus simple et la plus générale le
+_rapport nécessaire_ qui, abstraction faite de toutes les circonstances
+locales ou temporaires, c'est-à-dire quel que soit le corps social
+observé, relie indissolublement les phénomènes scientifiques entre eux
+tant à l'état statique, c'est-à-dire sous le rapport de leur structure
+générale, qu'à l'état dynamique, c'est-à-dire sous le rapport de leur
+évolution et de leur action réciproque. Il s'agit donc, dans cet
+exemple, d'une loi sociologique abstraite dégagée des sciences également
+abstraites.
+
+Comment, par quelle méthode les fondateurs de la philosophie générale
+des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A.
+Comte ont-ils d'une façon successivement plus parfaite et plus complète,
+dressé ce tableau hiérarchique des sciences, comment sont-ils parvenus
+à dégager et à formuler cette loi?
+
+L'évolution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent
+les plus nobles représentants fut, en réalité, conforme aux lois mêmes
+de notre constitution psychique dont les lois logiques, à leur tour,
+sont une application. Les sciences abstraites succédèrent naturellement
+aux sciences concrètes, comme ces dernières elles-mêmes avaient été
+précédées d'une phase principalement empirique dont la nécessité
+explique à son tour les hypothèses théologiques et métaphysiques qui
+furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives,
+confuses et incohérentes. Le progrès de la philosophie positive ou
+générale repose sur le progrès des sciences abstraites et celui-ci sur
+le perfectionnement des sciences concrètes dont les premiers pas sont
+empiriques; sciences abstraites et sciences concrètes se prêtent, en
+outre, un appui mutuel, celles-là servant à leur tour au
+perfectionnement de celles-ci, à mesure que la série hiérarchique des
+sciences abstraites devient plus complète par la constitution de ses
+départements les plus spéciaux et les plus complexes, tels que la
+physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la
+fonction sociale de la théologie et de la métaphysique, bon gré, mal
+gré, disparaît faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient
+comme tous les organes hors d'usage.
+
+Les procédés individuels des précurseurs de la philosophie générale des
+sciences furent, en réalité, le reflet du processus intellectuel
+collectif. Ils avaient recueilli par héritage ancestral ou social une
+masse considérable d'observations de tous genres; ils y avaient ajouté
+un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant
+pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette
+collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs
+étaient précisément ceux qui, sous le masque des hypothèses religieuses
+ou métaphysiques, s'offraient déjà fallacieusement sous une apparence
+séduisante de cohésion naturelle et universellement admise par les
+consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappréciable service
+philosophique en faisant du doute le point de départ de tout progrès
+philosophique. Dès lors, la première opération devait être
+nécessairement une révision ainsi qu'un dénombrement analytique de tout
+le savoir scientifique emmagasiné par l'intelligence des siècles. La
+deuxième opération fut de réunir sous une même dénomination ou étiquette
+toutes les observations, tous les phénomènes qui présentaient des
+caractères communs et de former successivement des groupes distincts de
+phénomènes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractères spéciaux
+qui ne se retrouvaient pas chez les autres.
+
+L'observation, l'analyse, l'induction, voilà quels furent les flambeaux
+de la méthode; par elles, il fut possible de procéder à des
+classifications naturelles, à des groupements de phénomènes d'après
+leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite à des
+généralisations.
+
+Cette première et double entreprise d'analyse et de synthèse, menée à
+bonne fin, nous montre à ce moment, par le seul examen des résultats
+obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de
+phénomènes ainsi établis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y
+rapportent: certaines propriétés, telles que les propriétés
+mathématiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propriétés
+physiques proprement dites, les propriétés chimiques, biologiques,
+psychiques, sociologiques apparaissent d'une façon de moins en moins
+générale.
+
+Dès lors, les propriétés qui se rencontrent indistinctement partout,
+dans toutes les classes des phénomènes naturels, sont par cela même les
+plus générales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se
+concevoir comme non mélangées avec les autres; elles sont non seulement
+les propriétés les plus générales, mais aussi les moins composées, les
+plus simples.
+
+C'est d'après cette juste observation tirée du degré de généralité et
+de simplicité décroissantes des groupes des phénomènes naturels que
+la philosophie naturelle positive put finalement, à dater d'A. Comte,
+instaurer la classification non pas seulement complète, mais
+hiérarchique des sciences.
+
+Qu'est-ce maintenant que cette classification hiérarchique des sciences?
+C'est la création ou plutôt la découverte d'un ordre naturel dans
+l'ensemble primitivement incohérent de nos connaissances. C'est la _loi_
+de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un
+rapport de ressemblance ou de dissemblance étendu de deux ou plusieurs
+phénomènes à la généralité des phénomènes dans la mesure où ces derniers
+nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions
+sont insuffisantes, erronées, incomplètes, la loi le sera dans la même
+proportion; elle sera tôt ou tard infirmée par une découverte nouvelle,
+mais, en somme, la méthode positive d'observation restera le seul
+instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte
+amendera l'observation et la généralisation consécutive fausses; à une
+observation mal faite, il n'y a de remède qu'une observation bien faite;
+la méthode positive trouve en elle-même sa règle, sa discipline.
+
+C'est donc par la généralisation et la classification des inductions
+particulières que nous parvenons à concevoir et à formuler des lois
+scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considérable
+d'inductions, plus elles sont générales; plus ces lois éliminent les
+propriétés spéciales pour ne tenir compte que des caractères les plus
+simples et les plus généraux, plus les lois ainsi formulées sont
+abstraites. Les lois naturelles peuvent donc être abstraites sous deux
+rapports: soit qu'on les dégage indépendamment des corps particuliers
+dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque
+de l'ordre hiérarchique des phénomènes et des sciences, on les dégage
+des propriétés spéciales et complexes de l'ordre auquel elles se
+rattachent pour les ramener à un ordre plus général et plus simple.
+
+Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minéralogie, la géologie,
+la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la médecine et la chirurgie,
+la structure et l'évolution des sociétés particulières sont des sciences
+concrètes; la géométrie, l'astronomie en général, la physique, la chimie
+inorganique, la physiologie végétale, la physiologie animale, la
+physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites;
+celles-ci formulent les lois des phénomènes compris dans leur
+département, indépendamment des combinaisons concrètes auxquelles ces
+phénomènes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi,
+la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que
+soient les organismes; les lois qu'elle dégage s'appliquent
+indifféremment à tous les êtres organisés. De même, en sociologie, si
+nous étudions la structure et l'évolution d'une société déterminée, la
+Belgique, par exemple, les généralisations que nous parviendrons à
+dégager de nos observations relatives à ce pays nous fourniront des lois
+non pas abstraites mais concrètes, en ce sens qu'elles impliqueront les
+caractères originaux qui font de la Belgique une société en partie
+différente des autres sociétés; ces lois seront spécialement
+particulières à notre pays, puisque, dans l'étude des phénomènes sociaux
+dont nous les aurons tirées, il aura été tenu compte des conditions
+sociales particulières qui sans doute ne se rencontrent pas également
+partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, néglige ces conditions
+particulières.
+
+L'observation et la généralisation des faits concrets ont, du reste,
+partout et dans tous les temps, précédé la constatation des phénomènes
+et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun à
+l'individu et à la collectivité. L'empirisme le plus grossier a précédé
+la médecine et la chirurgie et ces dernières à leur tour ont permis à la
+physiologie de se constituer; de même les biographies, les chroniques
+locales ont précédé les histoires générales et ces dernières la
+sociologie abstraite.
+
+Où l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque
+dans l'étude de phénomènes appartenant à un groupe spécial et plus
+complexe de la série hiérarchique des sciences, elle supprime
+précisément les propriétés spéciales qui seules justifient la
+constitution de ce groupe en science particulière indépendante, en vue
+de ramener l'explication de ces phénomènes spéciaux aux explications
+fournies par les lois des classes antécédentes de phénomènes plus
+simples et plus généraux. Ainsi, les phénomènes sociologiques peuvent
+se ramener à des phénomènes psychiques et physiologiques, ceux-ci à des
+lois chimiques, lesquelles peuvent être réduites à des lois purement
+physiques et finalement astronomiques et même simplement numériques et
+géométriques. Les phénomènes complexes et spéciaux sont en effet
+toujours convertibles en phénomènes plus simples et plus généraux; on
+peut ainsi ramener la science sociale à des principes premiers tels que
+l'intégration et la désintégration continues de la matière et du
+mouvement, mais, ce faisant, en réalité, on n'explique rien, on montre
+simplement que tout est impliqué dans tout. Les phénomènes spéciaux,
+en un mot, exigent une explication spéciale, tout en s'en référant aux
+explications plus générales fournies par la série entière des sciences.
+Ces audacieuses généralisations ont le grave défaut de supprimer les
+caractères spéciaux des phénomènes pour mieux les expliquer; en
+réalité, elles suppriment le problème et ne le résolvent pas. Quand,
+en biologie, on dépasse les éléments anatomiques, on ne fait plus de la
+biologie, mais de la chimie; de même en sociologie, quand on dépasse les
+deux agrégats territoire et population en tant qu'agrégats, on tombe
+dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces
+abstractions ne doivent être utilisées que pour montrer la dépendance
+nécessaire qui relie les phénomènes les plus spéciaux aux phénomènes
+généraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux
+généralisations et aux lois spéciales dont l'exposé est l'oeuvre de
+chaque science particulière. Ni les nombres de Pythagore, ni la
+gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de
+l'abstraction et de la généralisation sociologiques; ce n'est pas
+avancer, mais reculer la solution du problème[3]. Chaque science
+spéciale dégage des lois également spéciales, bien que dépendantes des
+lois plus générales des sciences antécédentes; mais on ne peut, sans
+supprimer par le fait cette science spéciale, la ramener exclusivement
+à ces dernières; le problème des sciences les plus complexes consiste
+au contraire surtout à déterminer les propriétés et les lois qui les
+distinguent des sciences les plus simples.
+
+Tous les rapports imaginables entre les phénomènes quelconques se
+réduisant en fin de compte à des rapports soit de similitude, soit de
+différence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par _loi_, au
+sens le plus général, les rapports constants de similitude et de
+succession qui existent entre les phénomènes de l'univers, inorganiques,
+organiques et superorganiques ou sociaux.
+
+La réduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de
+la généralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits
+particuliers à une loi générale, nous disons communément que cette loi
+est la _cause_ de ces phénomènes particuliers; c'est là en réalité une
+expression vicieuse, correspondant à une conception métaphysique et,
+primitivement même théologique, des rapports qui unissent les phénomènes
+naturels. Ainsi, l'immense variété des phénomènes astronomiques et de
+ceux relatifs à la pesanteur des corps en général sont tous compris dans
+la loi de la gravitation universelle formulée par Newton. Cependant la
+gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime
+seulement le fait général de la tendance constante de tous les corps à
+se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et
+en raison inverse du carré de leurs distances. La cause n'est donc qu'un
+rapport plus ou moins constant et formulé d'une façon générale.
+Généraliser des rapports, dégager des lois, voilà les plus hauts sommets
+scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes
+premières et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.
+
+Les causes ne sont donc que des rapports plus généraux de similitude ou
+de différence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons
+des phénomènes particuliers.
+
+Quand nous étudions les lois relatives à la pesanteur des corps, lois
+physiques, et à la gravitation des corps célestes, lois astronomiques,
+indépendamment des corps déterminés où ces lois se manifestent, nous
+faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au
+contraire, nous les étudions dans ces corps, nous faisons de la science
+concrète.
+
+Le tableau hiérarchique des sciences, dressé par A. Comte, avec les
+quelques amendements qui n'en détruisent pas les grandes lignes et qu'il
+convient d'y apporter, nous montre également, par son seul examen, une
+distinction importante à faire au point de vue de la définition d'une
+loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport général
+et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances,
+mais il nous montre ce rapport général et constant, c'est-à-dire _la
+loi_ des phénomènes scientifiques sous un double aspect: l'un statique,
+l'autre dynamique. Ceci revient à dire qu'il existe des lois statiques
+et des lois dynamiques; nous le savions déjà d'une façon générale; le
+tableau des sciences nous le montre pour des phénomènes d'ordre
+sociologique relatifs, dans l'espèce, à la vie intellectuelle des hommes
+en société.
+
+Les lois statiques sont celles qui se rapportent à la structure
+nécessaire et constante des êtres sociaux à l'état de repos, dans un
+espace et un moment déterminés, s'il s'agit de lois statiques concrètes,
+ou indéterminés, c'est-à-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques
+abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mêmes
+conditions, se rapportent aux mouvements simultanés, réciproques et
+surtout successifs des mêmes organismes sociaux.
+
+Le tableau hiérarchique des sciences nous expose d'un côté la structure
+scientifique invariable et nécessaire des sociétés clans tous les temps,
+dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes
+les sciences; de l'autre, l'évolution nécessaire et invariable de cette
+même structure également dans tous les temps et dans toutes les parties
+de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.
+
+Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le
+fonctionnement, nous paraîtra encore plus claire dans la loi des trois
+états de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre à l'ordre
+spécial de phénomènes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi
+sociologique universelle, comme l'a tenté hâtivement celui qui l'a
+formulée. La période théologique, avec ses subdivisions en âge du
+fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, la période métaphysique
+avec son stade scholastique préparatoire, la période positive ou
+purement scientifique représentent parfaitement, bien qu'uniquement
+au point de vue des croyances générales ou philosophiques, d'un côté
+l'aspect statique et structural nécessaire de toutes les sociétés,
+de l'autre leur aspect dynamique et évolutif.
+
+C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois
+générales de toute la série des phénomènes naturels, depuis, les plus
+simples et les plus généraux jusqu'aux plus complexes et aux plus
+spéciaux, en un mot depuis les mathématiques jusqu'aux sciences
+sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie première et ce
+qu'on a appelé depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la
+philosophie scientifique ou positive. _La philosophie positive est donc
+la philosophie générale des sciences_; au point de vue de renseignement,
+il n'en peut exister d'autre; la science ne connaît que des phénomènes,
+des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les
+religions et les métaphysiques sont elles-mêmes des phénomènes, des
+objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de
+vue scientifique, c'est-à-dire relatif et, dans l'espèce, social. Leur
+structure et leur évolution sont, comme nous venons de l'indiquer,
+soumises elles-mêmes à des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu
+écrire ces paroles profondes: «La Divinité a ses lois.» S'il en est
+ainsi, la Divinité n'est plus l'absolu, elle est réduite à une simple
+fonction sociale dont nous pouvons suivre les développements depuis les
+origines jusqu'à sa transformation positive finale.
+
+Ayant défini la philosophie positive en général, nous pouvons de même
+définir la science qui en est le couronnement: _la Sociologie est la
+philosophie générale des sciences sociales particulières_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES MÉTHODES
+
+
+Quel que soit le domaine scientifique spécial dont il s'agisse, la loi
+est un rapport nécessaire entre deux ou plusieurs phénomènes; c'est un
+rapport nécessaire qui se reproduit d'une façon constante et invariable
+quand les conditions où les phénomènes se produisent sont les mêmes, et,
+d'une façon variable, quand ces conditions varient.
+
+La constatation des phénomènes, de leurs rapports et de leurs lois a une
+source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre méthode scientifique;
+les procédés de l'observation seuls différent suivant la nature des
+phénomènes à étudier et les conditions subjectives de notre constitution
+physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la méthode positive
+ont leur correctif dans la méthode positive même; elles ne peuvent, en
+effet, provenir que soit d'une constitution momentanément ou
+radicalement défectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des
+procédés, c'est-à-dire des instruments, soit de rapports erronés
+supposés entre le sujet et ses instruments d'un côté et les faits
+observés de l'autre.
+
+Le processus intellectuel est invariable, le point de départ de toute
+acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction
+simple et particulière, menée par des intermédiaires successifs, de plus
+en plus complexes et étendus, jusqu'à des lois ou propositions
+générales. Toute conclusion raisonnée, toute loi ne trouvent leur preuve
+que par la vérification de leur conformité avec toutes les inductions et
+propositions particulières qu'elles embrassent; aucune déduction, même
+dans les sciences les plus simples, telles que les mathématiques, n'est
+légitime que sous réserve constante du contrôle de cette conformité. La
+méthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses
+procédés ou instruments d'application. Ceci nécessite quelques
+explications.
+
+Chaque branche principale de l'arbre encyclopédique des sciences
+développe l'un des aspects caractéristiques des procédés utilisés par la
+méthode positive. Plus on s'élève vers les degrés de complexité
+supérieure de l'échelle scientifique, plus les instruments d'observation
+deviennent à la fois puissants et d'un maniement délicat et difficile;
+leur perfection et leur force sont naturellement en corrélation avec
+celles des objets soumis à leurs investigations. Si dans les sciences
+abstraites les plus générales, telles que les mathématiques, la
+simplicité et la constance supérieures des rapports qui règnent entre
+les phénomènes a permis, à tort cependant, de supposer que c'étaient des
+sciences déductives, il ne paraît plus contesté aujourd'hui que cette
+illusion logique provenait de ce qu'on avait substitué l'effet à la
+cause; si les mathématiques autorisent si généralement l'emploi des
+méthodes déductives, c'est que la généralité et la simplicité des
+relations qui forment leur département étant naturement mieux connues
+pour cela même qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la
+prévision scientifique y est plus facile; or, la prévision est une
+déduction; c'est une conclusion particulière tirée d'observations
+générales supposées constantes. Dans les mathématiques aussi bien que
+dans l'astronomie, ces déductions et ces prévisions ne sont devenues
+possibles que grâce à l'accumulation des observations particulières
+finalement généralisées; elles y ont été possibles antérieurement aux
+prévisions et aux déductions dans les autres sciences, parce que ces
+dernières sont plus complexes, c'est-à-dire qu'il est plus difficile d'y
+formuler en lois, eu égard aux multiples conditions au sein desquelles
+leurs phénomènes se manifestent, les rapports invariables et nécessaires
+d'apparition de ces phénomènes. Il n'y a donc de différence entre les
+sciences, au point de vue des méthodes, que dans leurs difficultés
+relatives. Les mathématiques et l'astronomie doivent leurs progrès
+fondamentaux à _l'observation directe_: leurs procédés ont été des
+procédés inductifs; la déduction n'y devint possible qu'accessoirement,
+grâce à l'antériorité naturelle et historique de leur constitution
+positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur méthode
+propre.
+
+A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un
+instrument nouveau rendu nécessaire et devenu possible par suite même
+des conditions et des variations plus nombreuses, des phénomènes que ces
+sciences embrassent; ce procédé qu'elles inaugurent est en rapport avec
+la nécessité et la possibilité de reproduire artificiellement, dans cet
+ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent
+naissance nécessairement aux phénomènes conformément aux conditions et
+aux variations de leur milieu artificiel. Ce procédé, c'est la _méthode
+expérimentale_; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mêmes
+conditions produisent invariablement le même phénomène, nous fournit la
+meilleure démonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les
+mots rapport, déterminisme et loi. Le déterminisme, en effet, tant en
+physique qu'en chimie, signifie qu'en recréant les mêmes conditions on
+recrée toujours le même phénomène suivant un rapport nécessaire, ou
+bien, qu'en éliminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de
+nouvelles conditions, on obtient également, suivant un rapport non moins
+nécessaire et constant, certaines variations correspondantes.
+
+L'histoire le démontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont
+introduit et développé l'usage des méthodes expérimentales et, par
+réaction, ces dernières ont reçu certaines applications en astronomie et
+en mécanique. C'est en effet un phénomène historique constant en rapport
+avec le caractère interdépendant de toutes les sciences, que les
+perfectionnements des instruments de méthode dans les sciences plus
+complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples,
+spécialement dans leurs parties extrêmes qui servent de transition avec
+les sciences plus complexes.
+
+En revanche, chaque science supérieure utilise les procédés des sciences
+antécédentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractère
+original d'être des sciences expérimentales, ne cessent pas pour cela
+d'être également des sciences descriptives et d'observation directe.
+A mesure qu'on gravit l'échelle des sciences, les instruments d'étude
+s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus délicats
+n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de
+fer n'ont supprimé les canaux, les routes et les voies naturelles.
+
+Les sciences physiologiques, à leur tour, ont été fécondées par
+l'emploi successif et de plus en plus complet des méthodes précédentes;
+c'est l'expérimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au
+chimiste et au physicien, d'agir sur les phénomènes naturels, sur les
+organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible évidemment
+qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de
+l'organisme, en y déterminant par une mutation des conditions ordinaires
+une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation
+ou variation de la structure. Après les belles expériences et les
+démonstrations de l'illustre et regretté Claude Bernard, il est inutile
+d'insister sur l'application des procédés d'expérimentation en
+physiologie. La pratique et la théorie des variations dans les espèces
+animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une
+justification supplémentaire, si c'était nécessaire, de la légitimité
+de la méthode expérimentale en physiologie.
+
+Un procédé spécial à la science des corps vivants, surtout en ce qui
+concerne leur structure, c'est la _méthode de comparaison_ qui, en
+biologie, vient s'ajouter à tous les procédés antérieurs: observation
+directe et expérimentation. A son tour, elle réagit sur le progrès des
+sciences antérieures. Ce sont les méthodes d'expérimentation et de
+comparaison qui, depuis un siècle, ont fait réaliser à la biologie et
+à la physiologie les progrès décisifs qui nous permettent de leur
+attribuer la dignité de sciences positives au même titre qu'à leurs
+aînées. Goethe et Cuvier peuvent être cités comme des exemples à jamais
+mémorables de l'application de la méthode comparative dans l'étude des
+êtres vivants et notamment dans la reconstitution des structures
+appartenant aux périodes préhistoriques.
+
+Les considérations qui précèdent suffiraient à elles seules à nous
+convaincre que tous les procédés dont nous venons de parler, observation
+directe, expérimentation, comparaison, sont tous également utilisables
+dans cette branche spéciale de la physiologie qui constitue la science
+de l'activité et de la structure des phénomènes affectifs, émotionnels
+et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle,
+réduire ses instruments de méthode à la seule observation, soit interne,
+soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renoncé,
+à limiter ses procédés dans ces bornes étroites où la prudence et
+l'imperfection même de la science l'enfermaient, naturellement peut-être
+à l'origine, elle exclurait par cela même l'étude des phénomènes
+psychiques les plus importants et les plus intéressants: la physiologie
+et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des déments, des
+délinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de même
+de l'étude de toutes les passions humaines où l'observation interne est
+également impuissante, puisque la première condition de celle-ci est une
+sérénité absolue dans la personne même de l'agent qui s'observe. Les
+phénomènes du sommeil et du rêve lui seraient aussi interdits, bien que
+ce soit surtout dans le rêve que la psychologie subjective se complaise.
+Quant à l'observation externe, elle ne peut être qu'une description
+superficielle tout à fait insuffisante pour nous révéler les caractères
+intimes des phénomènes psychiques, tant au point de vue de la manière
+dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des
+troubles qu'ils apportent dans les organes mêmes, pas du tout
+extérieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de
+ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation
+externe, ne sont aptes à mesurer exactement les conditions les plus
+élémentaires des phénomènes psychiques, telles que leur durée, leur
+intensité, leurs périodes de croissance et de décroissance, etc.; et,
+cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les
+autres sciences, ne peut résulter que de cette transformation de science
+purement descriptive et qualitative, en science expérimentale et
+quantitative.
+
+Renfermée dans les limites de l'observation, la psychologie serait
+certainement restée à l'état stagnant, si elle n'avait pas été
+renouvelée et vivifiée par la méthode expérimentale au point de vue
+principalement fonctionnel et, par la méthode de comparaison, au point
+de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, à la
+lettre, son salut et sa rénovation actuels à ce que la biologie et la
+physiologie lui ont prêté leurs instruments d'exploration et
+d'expérimentation, dans le sens le plus matériel de ces mots,
+instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera réaliser plus de
+progrès à la science des phénomènes mentaux que ne l'ont fait depuis des
+siècles toutes les soi-disant observations externes et internes qui
+généralement même ne constituaient pas des descriptions exactes.
+
+Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antécédentes tous leurs
+procédés d'investigation: observation directe, expérimentation,
+comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire général d'un
+instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance
+incomparable, mais d'une délicatesse excessive en rapport étroit avec la
+puissance et la délicatesse des phénomènes à l'étude desquels il doit
+être utilisé; cet instrument, c'est la _Logique_.
+
+La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la
+science des lois du raisonnement, science que des métaphysiciens
+pouvaient seuls placer avec les mathématiques parmi les sciences les
+plus générales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la
+logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution
+même, encore fort défectueuse, ne pourra se parfaire que grâce aux
+progrès de la psychologie générale dont elle est une dépendance.
+Or, il existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phénomènes
+tellement délicats et dont les conditions sont tellement malaisées à
+reproduire et à réunir, même par les procédés et les instruments les
+plus perfectionnés, qu'il devient nécessaire d'y suppléer par des
+procédés intellectuels empruntés à notre constitution cérébrale.
+Ces instruments véritablement psychiques, mais organisés dans leur
+structure, permettent, par le raisonnement, de créer hypothétiquement ce
+milieu artificiel que produit effectivement l'expérimentateur dans les
+sciences physico-chimiques.
+
+Cette étude n'est pas un traité de Logique; nous devons donc ici nous
+borner à rappeler ce qui doit être enseigné dans les diverses Facultés
+dont l'enseignement est préparatoire aux Instituts de Sociologie.
+Il existe quatre Méthodes expérimentales ou d'induction directe _a
+posteriori_: 1° la Méthode de Concordance; 2° la Méthode de Différence;
+la première, plus spéciale, applicable surtout là où l'expérimentation
+artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors,
+comme s'exprime Stuart Mill, «presque toujours la seule ressource
+directement inductive»; 3° la Méthode des Résidus, application encore
+plus spéciale de la Méthode de Différence, et 4° la Méthode des
+Variations concomitantes. Cette dernière reçoit son application la plus
+large dans tous les cas où les variations des conditions déterminantes
+du phénomène à produire ou à étudier portent sur la quantité de ces
+variations; si les variations des conditions du phénomène et celles du
+phénomène lui-même sont exactement correspondantes, leur rapport, leur
+loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent être exactement
+établis, sinon ils ne peuvent l'être aussi que partiellement.[4]
+
+La méthode expérimentale logique intervient donc là où les autres
+instruments, soit à cause de la ténuité, soit à cause de la multiplicité
+et de la complexité des conditions des phénomènes, soit pour tous ces
+motifs réunis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous
+l'avons indiqué à propos de tous les procédés antérieurs, les procédés
+logiques d'expérimentation profitent à leur tour en partie tant aux
+sciences antécédentes qu'aux sciences subséquentes. C'est ainsi que
+Stuart Mill observe notamment avec raison que la méthode expérimentale
+de concordance, en tant que méthode purement logique, est applicable à
+l'astronomie aussi bien qu'à la sociologie.
+
+Les sciences sociales qui, dès l'abord, ont surtout et spécialement
+scruté les phénomènes de solidarité, de continuité et de succession,
+dans le temps et l'espace, des phénomènes collectifs, avaient
+nécessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une
+portée encore plus étendue en correspondance avec la complexité, la
+grandeur et la durée supérieures des organismes soumis à leur
+investigation. Cet instrument approprié à ces conditions tout à fait
+spéciales, elles l'ont trouvé dans la _Méthode historique_, laquelle,
+appliquée à son tour à toutes les sciences antécédentes, leur a fait
+réaliser de nouveaux progrès en leur révélant, par la description de
+leurs accroissements successifs antérieurs, la direction à suivre pour
+leurs développements futurs. Par l'usage de la méthode historique, notre
+activité scientifique avait ainsi elle-même conscience qu'elle était une
+oeuvre en réalité impersonnelle et collective, reliée à la structure
+générale et à la vie d'ensemble des sociétés dans le passé, le présent
+et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la méthode
+historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus
+compliquée de la sociologie pourra sans doute aboutir à constituer une
+philosophie politique de l'histoire.
+
+Les considérations que nous avons exposées relativement à l'application
+rétroactive, tout au moins partielle, des méthodes des sciences plus
+complexes aux sciences antécédentes plus simples et plus générales,
+doivent nous préparer à admettre qu'à son tour la sociologie peut faire
+et continuera toujours à faire son profit de toutes les méthodes propres
+à chacune des sciences dont nous avons indiqué les instruments
+d'observation; les méthodes logiques, celles de comparaison,
+d'expérimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les
+auxiliaires naturels et indispensables de la méthode historique, en
+sociologie; réunies, elles constituent la méthode inductive ou de la
+découverte scientifique, dont la déduction n'est jamais qu'une
+dérivation toujours soumise au contrôle permanent de la première.
+
+En définitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation
+directe jusques et y compris la méthode historique, sont de véritables
+prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet
+organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement
+de tous en rapport avec le cerveau.
+
+De même que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la
+méthode expérimentale qui a été contestée en sociologie, même par les
+partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que
+J.-S. Mill notamment avance que «dans les sciences ayant pour objet les
+phénomènes dans lesquels l'expérimentation est impossible,
+l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part très réduite, comme dans
+la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale,
+l'induction de l'expérience directe est d'une pratique si fautive
+qu'elle est généralement à peu près impraticable.[5] M. A. Bain partage
+la même opinion.
+
+J.-S. Mill atténue toutefois un peu plus loin son appréciation, tout en
+proclamant, à tort, suivant nous, que «le mode d'investigation qui, par
+suite de l'inapplicabilité constatée des méthodes directes d'observation
+et d'expérimentation, reste comme principal instrument de la
+connaissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et aux
+lois de réapparition des phénomènes les plus complexes est, au sens le
+plus général, la méthode déductive», il corrige lui-même cette
+proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte
+immédiatement en reconnaissant que a le premier pas du procédé déductif
+est une opération inductive, parce que c'est une induction directe qui
+doit être la base de tout». Et encore: «Le problème de la méthode
+déductive consiste à déterminer la loi d'un effet d'après les lois des
+diverses tendances dont il est le résultat commun. En conséquence, la
+première condition à remplir est de connaître les lois de ces
+tendances. _Ce qui suppose une observation_ ou une _expérimentation
+préalable pour chaque cause séparée_, ou une déduction préliminaire dont
+les prémisses supérieures doivent dériver aussi de l'observation ou de
+l'expérimentation. Ainsi, s'il s'agit des phénomènes sociaux ou
+historiques, les prémisses doivent être les lois des causes dont
+dépendent les phénomènes de cet ordre; ces causes sont les actions des
+hommes, ainsi que les circonstances extérieures sous l'influence
+desquelles le genre humain est placé et qui constituent la condition de
+l'homme sur la terre. La méthode déductive, appliquée aux faits sociaux,
+doit donc _commencer par rechercher les lois de l'activité humaine_ et
+ces propriétés des choses extérieures par lesquelles sont déterminées
+les actions des hommes en société. Naturellement quelques-unes de ces
+vérités générales seront obtenues par l'observation et l'expérience,
+d'autres par déduction. _Les lois les plus complexes des actions
+humaines,_ par exemple, _peuvent être déduites des lois plus simples,
+mais les lois simples ou élémentaires seront toujours et nécessairement
+déterminées par l'induction directe_.»[6]
+
+Malheureusement les lois simples ne suffisent pas à l'explication des
+lois plus complexes; cette explication qu'on leur réclame ne peut être
+également que simple ainsi que nous croyons l'avoir démontré au
+commencement de notre étude; donc, même dans les limites tracées par
+J.-S. Mill, la méthode déductive est subordonnée aux divers procédés de
+l'induction et toute déduction n'est légitime que si elle est
+l'application d'une loi générale, simple ou complexe, induite, à un fait
+particulier compris dans les rapports nécessaires formulés et embrassés
+par cette loi.
+
+Il y a contradiction à dire que la méthode déductive est la méthode
+des sciences mentales et sociales; elle est au contraire la méthode
+utilisable surtout après coup, à partir de leur constitution plus
+ou moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus
+générales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont,
+du reste, démontré par le fait que les procédés inductifs, y compris
+l'expérimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches
+complexes, les instruments véritables de tous nos progrès scientifiques.
+
+En sociologie, en ce qui concerne la méthode expérimentale, il ne faut
+notamment jamais perdre de vue que si les procédés expérimentaux
+individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de
+plus en plus, qui seront de véritables instruments collectifs en rapport
+avec les expérimentations collectives qu'il convient d'instituer de
+plus en plus en matière sociale. Le cabinet du savant est, sous ce
+rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont
+de vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux,
+consacrés spécialement à dresser des statistiques intelligentes et non
+incohérentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels,
+et à suivre dans leurs effets les plus éloignés les lois en général et
+toutes ces mesures beaucoup trop empiriques émanées des administrations
+et des législatures, mesures et lois qui sont en réalité de véritables
+expériences collectives. Dans ces matières étendues et complexes, l'oeil
+du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires
+en rapport avec la nature des études. L'histoire en général est au
+surplus une expérimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes
+pas actuellement suffisamment outillés pour procéder à des
+expérimentations méthodiques et systématiques, il n'est pas permis de
+conclure qu'il faille rejeter la méthode expérimentale du domaine
+sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes
+les conditions, tous les facteurs d'un phénomène social et surtout de
+reproduire artificiellement ces conditions et ces phénomènes pour
+établir le rapport nécessaire et invariable qui existe entre le
+phénomène et ses conditions, rien n'autorise _a_ préjuger que la
+puissance collective, supérieurement armée, ne puisse le faire; dans
+ce cas, en effet, l'agent qui observe et qui expérimente est égal en
+étendue et en puissance aux objets soumis à ses expériences et à ses
+observations; c'est la société qui s'observe et qui expérimente sur
+elle-même.
+
+Dans un beau livre sur «la Politique expérimentale», M. Donnât, tout en
+ne se rendant pas compte des difficultés théoriques et philosophiques
+de la question, a exposé d'une façon empirique et approximative la
+possibilité d'utiliser la méthode expérimentale dans le domaine des
+arrangements sociaux pratiques. Nous avons également ailleurs proposé
+des expérimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le
+problème de la limitation des heures de travail dans les charbonnages
+et celui de la réorganisation des circonscriptions administratives
+actuelles par l'application facultative du régime des syndicats avec
+personnification civile aux communes et aux cantons.[7]
+
+Par cela même que la sociologie est la plus complexe de toutes les
+sciences, sa matière est susceptible d'un nombre considérable de
+combinaisons; elle est donc, par excellence, une matière plastique,
+malléable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur
+certains facteurs sociaux, dans des conditions déterminées, surtout
+sur les facteurs les plus généraux et les plus simples, produire des
+phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois observées,
+expérimentées, et permettant par conséquent la prévision scientifique du
+phénomène social dont la production ou la reproduction sont recherchées.
+Ceci constitue la méthode expérimentale proprement dite, avec cette
+réserve, que dans ses applications aux phénomènes sociologiques, cette
+méthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, être
+l'oeuvre raisonnée à la fois des générations passées, présentes et
+futures. La méthode historique, essentiellement propre à la sociologie,
+n'est au surplus elle-même qu'une extension collective des procédés
+expérimentaux; elle est la méthode expérimentale mise en action par les
+sociétés devenues conscientes de leur activité vitale.
+
+S'il faut donc restreindre la méthode expérimentale, en sociologie, dans
+des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donné par exemple à un
+individu isolé, quelque savant qu'il puisse être, d'instaurer lui-même
+des expériences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut
+encore, dans une certaine mesure, grâce aux méthodes purement logiques
+que nous avons indiquées ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans
+recourir à des expérimentations réelles, procéder à des expérimentations
+essentiellement intellectuelles, c'est-à-dire fictives ou raisonnées,
+bien que toujours basées sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par
+un exemple emprunté aux rapports nécessaires qui existent entre l'état
+économique général d'un pays et l'état de sa population, qu'il est
+possible par la méthode des variations concomitantes, par la méthode
+d'élimination, par la méthode de différence et celle des résidus,
+d'utiliser les matériaux fournis par la statistique pour créer des
+expériences idéales ou artificielles permettant, d'une façon
+suffisamment certaine, d'aboutir à des prévisions sociales, c'est-à-dire
+de conclure de certaines conditions déterminées à la production d'un
+phénomène social également déterminé.
+
+Ainsi, même dans le milieu social et politique actuel, encore bien
+incohérent et si mal outillé au point de vue des méthodes d'observation
+et d'expérimentation, une science sociologique suffisante est dès à
+présent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments
+imparfaits des sciences antécédentes à la sociologie. L'empirisme
+grossier des législateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc à
+tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante
+coordination de faits sociaux observés et expérimentés pour régler
+scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement
+à notre portée de suivre toute mesure législative et autre dans ses
+conséquences, de manière à faire de toute loi, au sens politique, une
+véritable expérience sociale, la constatation d'une loi dans le sens
+scientifique de ce terme.[8]
+
+Ainsi, en résumé, les sciences sociales empruntent à toutes les autres
+sciences, dans des proportions diverses, leurs méthodes: aux
+mathématiques, à la mécanique, à l'astronomie l'observation directe
+et indirecte avec ses applications déductives, en rapport avec la
+perfection supérieure de ces sciences, mais toujours sous le contrôle
+sévère des modes inductifs de vérification et de preuve; aux sciences
+physico-chimiques, la méthode expérimentale; à la biologie, la méthode
+de comparaison; à la psychologie tous ses procédés logiques légitimes;
+enfin la sociologie se complète elle-même et perfectionne toutes les
+autres sciences par la méthode historique. C'est en utilisant, à
+l'exclusion de tous autres procédés subjectifs, dans la mesure du
+possible, ces instruments de méthode positive, que dans nos travaux
+sociologiques antérieurs nous avons essayé de parfaire, surtout au
+point de vue de la méthodologie des sciences sociales, les monuments
+considérables élevés notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer;
+pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune étudiant
+actuel d'être plus fort en mathématiques que Newton, pas plus il n'est
+difficile, après les défrichements opérés par ces illustres penseurs,
+d'améliorer et d'utiliser le domaine ainsi hérité; on peut même, sans
+avoir du génie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien
+la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent légitimement. Le
+siècle actuel a produit des savants qui ont révolutionné les bases des
+sciences spéciales, notamment des sciences organiques, y compris la
+psychologie, mais c'est à ces princes de la pensée que nous devons et la
+constitution positive de la Sociologie, c'est-à-dire d'une philosophie
+des sciences sociales et, par suite, la possibilité d'une philosophie
+positive de la série hiérarchique complète de l'ensemble du savoir
+humain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES
+
+
+La méthode positive, avec ses procédés divers, est donc la seule
+applicable aux sciences sociales, comme à toutes les autres parties
+de nos connaissances; il y a unité de méthode, bien que variété
+d'instruments. Le raisonnement déductif en sociologie, comme ailleurs,
+n'est donc légitime que si les conclusions particulières déduites de
+leurs prémisses générales sont comprises dans ces prémisses; si on
+procède à une telle déduction du général au particuler, _a priori_,
+la conclusion n'a de valeur que dans la mesure même de la vérification
+et de l'expérience; sinon, elle reste à l'état d'hypothèse. Si le
+raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel,
+est exact, ce n'est pas parce que les prémisses générales ont pu être
+observées et vérifiées, nos observations à cet égard sont, en effet,
+incomplètes, et la conclusion particulière déduite ne constitue qu'une
+probabilité très forte,[9] c'est seulement parce que les phénomènes de
+vie et de mort se rapportent à des lois physiologiques générales,
+lesquelles peuvent être considérées comme démontrées.
+
+Dans l'étude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord
+des purs raisonnements déductifs, quelque rigoureux et séduisants qu'ils
+paraissent; leurs prémisses ne constituent, en général, que des
+hypothèses plus ou moins heureuses. Nous avons à faire table rase de
+toutes les constructions subjectives des réformateurs, quelque bien
+agencées et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant
+elles-mêmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens
+que, par le fait même de leur apparition spontanée à de certains moments
+de l'histoire, elles font partie des phénomènes vitaux des sociétés,
+par conséquent de la science sociale et notamment de l'évolution des
+croyances et doctrines politiques dont l'étude est une branche de la
+sociologie générale. Les constructions subjectives ne sont pas la
+science sociale; elles font partie des matériaux de cette dernière tout
+aussi bien que les rêves font partie de notre psychologie individuelle.
+Pour imaginer et construire intellectuellement une société idéale
+parfaite, il suffirait, dès que l'on renonce aux méthodes positives,
+d'être un bon romancier; cette création subjective sera, du reste,
+et avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend
+davantage et même uniquement comme type idéal le contre-pied absolu de
+la société actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans
+tous les cas, un tableau plus agréable que la situation présente.
+Ces dernières années ont vu éclore un grand nombre de constructions
+subjectives de ce genre. Elles tiennent à un état psychique réel. A ce
+point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et
+positive, offre toujours une utilité critique et négative réelle, ne
+fût-ce qu'au point de vue de la préparation des esprits à l'inévitable
+et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les
+croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au
+progrès social.
+
+Pour réaliser, d'une façon raisonnée et consciente, des progrès
+sociologiques, il faut s'en tenir aux méthodes positives; elles
+suffisent parfaitement à cette mission. La grande erreur d'A. Comte,
+dans son _Système de politique positive_, provient d'avoir renoncé,
+sans doute par suite d'une insuffisante élaboration des sciences
+particulières et notamment de l'économie politique, du droit et de la
+politique proprement dite, aux procédés inductifs qui sont la condition
+_sine qua non_ de toute généralisation objective. Heureusement la
+méthode positive suffit à redresser elle-même ces déviations et ces
+erreurs momentanées.
+
+Les phénomènes sociologiques se présentent tout d'abord à nos
+observations, comme tous les autres phénomènes naturels, sous leur forme
+concrète, complexe, comme un agrégat compact d'éléments divers, mais
+confus et non encore dissociés pour notre intelligence. La première
+opération consiste à dissocier par l'analyse ces éléments combinés, à
+les réduire à leurs éléments les plus simples, _irréductibles_. Il faut,
+en effet, entendre par éléments sociologiques ceux qui, par l'analyse,
+ne peuvent être ramenés à des constituants plus simples sans empiéter
+sur le domaine des sciences antécédentes. C'est ainsi qu'en biologie,
+les éléments les plus simples sont les éléments anatomiques ultimes que
+l'analyse anatomique parvient à dégager sans pénétrer sur le terrain
+réservé à la chimie.
+
+Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les
+plus généraux et les plus simples, deux éléments irréductibles, le
+territoire d'un côté, la population de l'autre.[10] Ces deux éléments,
+tissés de façons diverses, constituent la matière élémentaire de tous
+les phénomènes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au
+delà sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques
+proprement dites.
+
+Cette analyse préliminaire terminée, observons les diverses combinaisons
+sociologiques auxquelles, dans les sociétés passées ou présentes, le
+mélange variable de ces éléments a donné lieu. Prenons, pour ne rien
+négliger, si nous voulons, la société la plus complexe, c'est-à-dire la
+plus parfaitement combinée ou organisée contemporaine, de cette manière
+nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses
+actuellement observables.
+
+Cette opération nécessite une accumulation énorme de faits particuliers,
+c'est-à-dire d'observations particulières. Ceci ne fut pas l'oeuvre de
+quelques individualités, quel que fut leur génie, mais l'héritage sans
+cesse agrandi de la pensée collective depuis ses origines les plus
+lointaines, oeuvre empirique primitivement où les religions d'abord,
+les métaphysiques ensuite, tentèrent d'établir une certaine coordination
+malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trésors accumulés,
+transmis et accrus d'âge en âge, la méthode sociologique procède
+laborieusement à un travail de comparaison. Or, toute comparaison
+aboutit, en dernière analyse, à la constatation soit d'une ressemblance,
+soit d'une différence, c'est-à-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est
+envisagé au point de vue du temps, la ressemblance et la différence
+constituent des rapports de coexistence ou de conséquence.
+
+C'est par l'observation directe, par l'expérimentation, par l'analyse,
+par la comparaison, par les procédés logiques, par la méthode
+historique, appliqués aux phénomènes sociologiques que nous parvenons
+à reconnaître et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le
+territoire et la population peuvent donner lieu.
+
+Ces applications, aussi complètes que possible de la méthode positive,
+nous ont permis de ramener à un nombre limité de combinaisons sociales
+les résultats du mélange variable des grands facteurs élémentaires de
+toute structure sociale: combinaisons économiques, génésiques,
+artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes
+ces combinaisons sociales diffèrent les unes des autres par des
+propriétés ou modalités spéciales, bien que formées des mêmes éléments,
+territoire et population.
+
+Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti à une première
+généralisation. Cette généralisation constitue ce qu'on appelle une
+classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet,
+des généralisations tirées des ressemblances et des différences
+également naturelles des objets observés et comparés. Moins ces
+observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont
+profondes et plus elles sont des généralisations ou classifications
+exactes et complètes, embrassant tous les caractères des choses. Le
+progrès des classifications, dans toutes les sciences de la Nature,
+a toujours été des classifications purement subjectives aux
+classifications objectives et, dans ces dernières, des classifications
+simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et
+organiques des êtres; il en a été ainsi des classifications botaniques
+et zoologiques; il en a été de même des classifications sociologiques.
+En démontrant ailleurs que notre classification des phénomènes sociaux
+correspondait à celle des fonctions et des organes sociaux depuis les
+plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les
+progrès réalisés par les autres sciences naturelles.[11]
+
+Si cependant ces données fournies par l'application consciencieuse de la
+méthode positive aux faits sociaux peuvent paraître à certains inexactes
+ou incomplètes, nous répétons ici l'appel que nous avons adressé à nos
+lecteurs à l'occasion de chacun de nos ouvrages précédents: si vos
+observations vous amènent à pouvoir relever des phénomènes sociaux qui
+ne se rapportent à aucune des sept combinaisons spéciales énumérées
+ci-dessus, cette constatation ne sera pas un échec pour la méthode
+positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous
+empresserons d'enregistrer à son actif; elle diffère en cela des
+religions et des métaphysiques qu'elle se prête à toutes les découvertes
+scientifiques d'autant plus aisément qu'elle en est toujours elle-même
+l'instrument.
+
+Dans les diverses combinaisons auxquelles a donné jusqu'ici et continue
+à donner lieu la contexture sociale élémentaire, nous reconnaissons donc
+qu'il y a des phénomènes qui se rapportent principalement à la vie
+nutritive des sociétés, d'autres à leur vie reproductive et affective,
+d'autres à leur vie émotionnelle et esthétique, d'autres à leur activité
+intellectuelle proprement dite, un certain nombre à leur conduite et à
+leurs moeurs, une quantité plus restreinte à leur existence juridique,
+c'est-à-dire à des cas plus spéciaux où la pure contrainte morale semble
+insuffisante; finalement nous distinguons des phénomènes d'une nature
+tout à fait particulière, relatifs à la direction plus ou moins
+volontaire des sociétés, c'est-à-dire politiques.
+
+Quelle a donc été notre troisième opération? Nous avons placé sous une
+étiquette commune les phénomènes sociaux qui présentaient les mêmes
+caractères en en distinguant par d'autres étiquettes ceux qui
+présentaient des caractères spéciaux. Nous avons ainsi abouti à une
+première classification ou généralisation simples.
+
+Réduction des agrégats sociaux à leurs facteurs élémentaires, analyse
+des combinaisons diverses auxquelles ces éléments donnent naissance,
+classification de ces combinaisons ou phénomènes sociaux suivant leurs
+caractères communs et spéciaux, à cela cependant ne se bornent pas
+encore nos opérations méthodiques; nous pouvons faire un pas de plus.
+Toujours armés des seuls instruments d'induction, nous avons à
+rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en général,
+si, outre la classification simple des phénomènes sociaux suivant leurs
+propriétés communes, une classification hiérarchique de ces phénomènes
+ne correspond pas à leur structure et à leur évolution naturelles. Nous
+constatons en effet que parmi les diverses classes de phénomènes sociaux
+dont nous avons noté l'existence, il en existe dont les propriétés sont
+à la fois plus simples et plus générales les unes que les autres; il en
+est, en effet, qui se rencontrent également dans tous les cas, un plus
+petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus
+restreintes; quelques-unes enfin qui sont limitées à des cas tout à fait
+spéciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut être
+complété par un ordre de classification sérielle ou hiérarchique. Il y
+a, en effet, dans la structure et la formation des phénomènes sociaux un
+ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans
+tous les autres phénomènes naturels qui font l'objet des autres
+sciences. Ce n'est pas tout; comme les propriétés sociologiques sont
+relatives à des corps supérieurement organisés, cette superposition et
+cette succession ne constituent pas seulement une série purement
+logique, mais une structure et une filiation également organiques dont
+le caractère n'a été méconnu qu'à cause même de la complication plus
+grande des corps sociaux. Chaque classe spéciale de phénomènes sociaux
+naît organiquement par voie de filiation ou de différenciation
+naturelles, de la classe plus simple et plus générale immédiatement
+antécédente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et
+plus générales.
+
+Nos recherches ont abouti à reconnaître que les phénomènes économiques
+sont les plus généraux et les plus simples de la vie collective; la
+nutrition c'est-à-dire la circulation, la consommation et la production
+des utilités assimilables, est la condition _sine qua non_ de toute
+existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus
+constante; il est impossible même de se figurer un fait social
+quelconque sans le soutènement de certaines formes économiques.
+Supprimez la vie économique des sociétés, tout s'écroule: vie affective
+ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit
+même n'a plus de raison d'être et la direction politique collective
+devient sans force et sans objet. Nous avons exposé ailleurs l'ordre
+hiérarchique naturel des phénomènes sociaux suivant leur spécialité
+et leur complexité croissantes.[12] Nous pouvons donc maintenant,
+complétant l'oeuvre d'A. Comte, grâce à l'utilisation des méthodes
+positives par lui malheureusement délaissées en partie en sociologie,
+établir comme suit le tableau hiérarchique intégral de toutes les
+sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus générales
+jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciales:
+
+_Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites_:
+
+ 1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique statique et dynamique.
+
+ 2. Astronomie rationnelle ou abstraite.
+
+ 3. Physique.
+
+ 4. Chimie: _a_) inorganique; _b_) organique.
+
+ 5. Physiologie: _a_) végétale; _b_) animale.
+
+ 6. Psychologie et Logique.
+
+ 7. Economique.
+
+ 8. Génétique.
+
+ 9. Esthétique.
+
+10. Croyances: _a_) religieuses; _b_) métaphysiques; _c_) positives.
+
+11. Ethique.
+
+12. _A_. Droit: _a_) procédure; droit pénal; _b_) droit civil économique;
+ _c_) droit personnel et familial; _d_) droit artistique,
+ moral et philosophique; _e_) droit administratif--interne
+ et international.
+
+ _B_. Droit public: _a_) interne; _b_) international.
+
+13. Politique: _a_) représentation; _b_) délibération; _c_) exécution
+ --internes et internationales.
+
+Ce tableau hiérarchique des sciences se distingue radicalement de ceux
+de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond à la constitution
+objective de nos connaissances et non plus à un groupement plus ou moins
+fantaisiste, c'est-à-dire subjectif, des facultés de l'homme. Il diffère
+par les mêmes caractères de celui d'A. Comte, et en outre par
+l'importance plus grande accordée à la physiologie psychique et en ce
+que la logique y trouve sa place véritable comme dépendance directe de
+la psychologie; notre innovation principale, bien que déjà préparée
+vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre
+d'écrivains qui généralement divisaient les sciences sociales en
+sciences économiques, morales et politiques, comprenant même parfois la
+science économique dans les sciences politiques, consiste dans une
+analyse et une classification sérielle plus complètes et plus précises
+des divers phénomènes sociologiques et des sciences correspondantes.
+
+Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les
+diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non
+seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites,
+mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre nécessaire,
+naturel, constant; il y a, en un mot, une loi à la fois statique et
+dynamique de toutes nos connaissances. De même que nous l'avons vu pour
+les autres sciences, cette loi est à la fois, bien que dans des
+proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique
+et historique.
+
+L'évolution des sciences en général est déjà par elle-même un phénomène
+sociologique; à plus forte raison en est-il ainsi de l'évolution des
+sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et
+de leur activité doit donc être, en ce qui les concerne, complétée et
+rectifiée en partie par cette autre loi que manifestent déjà les
+sciences antécédentes. Les sciences et les phénomènes sociaux, surtout
+à un point avancé de leur développement, nous montrent encore mieux que
+toutes les autres sciences l'interdépendance de leurs divers organes et
+la simultanéité de leurs progrès. La filiation naturelle et historique,
+bien que continuant, d'une façon générale, à y être conforme à la série
+logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le
+fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une
+structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous,
+par conséquent, évoluent, sinon du même pas et sur le même rang, dans
+tous les cas concurremment, comme les individualités d'une subdivision
+militaire ou corporative quelconque, en exercice.
+
+Les conditions et les lois qui président au développement historique des
+sciences sociales sont donc déjà quelque chose de plus compliqué que les
+conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois
+dogmatiques des sciences sociales c'est-à-dire celles qu'il faut
+observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois
+dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractère
+superorganique interdépendant et de leur simultanéité historique
+relative. Les sciences sociales les plus générales seront donc toujours
+enseignées avant les plus spéciales, mais, dans l'application, cette
+nécessité logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non
+seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais
+régit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des
+organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs généralités
+d'abord, dans leurs particularités ensuite, peuvent et doivent être
+l'objet de cours à tous les degrés de l'enseignement, mais partout et à
+tous les degrés également, il conviendra de ne jamais perdre de vue et
+de faire bien pénétrer dans les intelligences qu'aucune des sciences
+sociales ne se suffit à elle-même, que toutes en définitive trouvent
+seulement leur justification et leur explication complètes clans leur
+agencement organique, dans leurs réactions réciproques; de la même
+manière, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la
+société, comme unité d'une fonction sociale nécessaire à la vie de
+l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les
+autres sciences, se consacrer de préférence à l'étude d'une branche
+spéciale, mais, comme ailleurs, cette spécialisation, si elle était
+absolue et exclusive, conduirait à la destruction de la science même et
+à l'abrutissement du savant, si elle n'était continuellement vivifiée
+par la considération supérieure du vaste ensemble sociologique dont
+chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en était autrement,
+le particularisme scientifique produirait les mêmes résultats néfastes
+que l'extrême division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage
+inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des
+relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive
+inévitablement, par son abêtissement, à devenir un coopérateur
+détestable, même dans sa spécialité. La coordination des fonctions et
+des organes est le caractère essentiel de toute structure sociale; cette
+coordination objective doit avoir son équivalent dans l'intelligence de
+toutes les unités humaines qui concourent à l'activité de ces fonctions
+et à la formation de ces organes.
+
+Le grand service que rend déjà et que rendra de plus en plus la
+sociologie, c'est-à-dire la philosophie positive des sciences sociales,
+sera de faire toujours prédominer, non seulement dans renseignement,
+mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la
+même humanité aussi bien les uns vis-à-vis des autres, y compris leurs
+ancêtres et leurs successeurs, que vis-à-vis de l'ensemble des
+phénomènes naturels. Tant que l'économie politique a eu la prétention de
+se suffire à elle-même, elle n'a pas été une science sociale: dans cet
+état fragmentaire et informe, où elle ne parvenait pas même à se
+définir, elle devait nécessairement méconnaître l'action sur la vie
+nutritive des sociétés de toutes les autres fonctions collectives; elle
+devait sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et
+familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement
+les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de la
+psychologie, dénaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manière
+la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes
+préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les
+progrès du droit en livrant l'humanité à tous les assauts d'une
+concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir
+en politique aune simple négation de toute intervention de la volonté
+collective, c'est-à-dire à la suppression de toute direction collective
+coordonnée et consciente, en somme, à la destruction du corps social et
+spécialement de ses organes les plus élevés, de ses régulateurs par
+excellence analogues à l'organisme cérébral, c'est-à-dire les organes
+régulateurs politiques.
+
+La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les
+sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement
+interdépendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les
+plus spéciales ont précisément pour mission de faciliter et de
+régulariser de plus en plus, par l'intervention systématique de la
+conscience collective, l'action des phénomènes sociaux plus généraux et
+plus simples tels que ceux relatifs à notre vie de nutrition. Les
+sciences sociales sont interdépendantes parce que les phénomènes sociaux
+et, par conséquent, la structure sociale, le sont également.
+
+Les organes des phénomènes sociaux supérieurs servent de régulateurs aux
+organes des phénomènes sociaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes les
+pouvoirs régulateurs sociaux des phénomènes physiologiques et psychiques
+des unités humaines dont l'agrégat forme la masse sociale. Les
+phénomènes sociaux supérieurs sont donc toujours, de leur côlé,
+conditionnés par les phénomènes inférieurs plus simples et plus
+généraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports génésiques,
+c'est-à-dire sexuels, familiaux ou relatifs à la population en général,
+vous négligez de tenir compte des nécessités économiques, des données
+et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux
+intentionnées seront impuissantes à reconstituer l'ordre dans les
+familles et à relever le niveau de la natalité encore beaucoup plus que
+si vous ne tenez pas compte, dans cette législation des besoins
+esthétiques, moraux, scientifiques et juridiques plus élevés des membres
+du groupe social. Les organes sociaux supérieurs ont surtout pour
+mission de parfaire et de régulariser le fonctionnement des organes
+sociaux les plus généraux, les plus simples; ceux-ci de leur côté
+doivent se soumettre servilement aux lois dégagées par toutes les
+sciences plus générales et plus simples que les sciences sociales, donc
+par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antécédentes.
+
+Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du
+droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la
+vertu et de la dignité domestiques, une famille où le père, la mère et
+même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de
+notre désorganisation industrielle, condamnés à ne se voir pour ainsi
+dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect, où
+l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du
+ménage et de sa fonction éducatrice, où le père est enlevé à tout et à
+tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin
+en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir,
+sans la moindre préoccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le
+loisir, ni sans autre excitation idéale que celle que peut procurer
+l'alcool?
+
+Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-à-vis des
+fonctions sociales les plus simples et les plus générales, de celles
+notamment relatives à la vie économique. Nécessité également de
+subordonner notre organisation économique aux conditions plus générales
+et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et
+de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation
+industrielle véritablement sociale et stable n'est possible si au point
+de vue de la durée du travail elle ne commence par respecter les lois
+physiologiques et psychiques impératives d'après lesquelles toute
+dépense physiologique a besoin de se réparer; tout effort, au delà d'une
+certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir, toute attention
+(phénomène psychique) diminue et finalement même est distraite, puis
+abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, eu ce qui
+concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la
+durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la
+physiologie et de la psychologie. Cette législation elle-même nécessite
+à son tour pour correspondre à la variété considérable des conditions
+du travail manuel, une refonte et une extension du système représentatif
+à tous les degrés, dans toutes les catégories d'intérêts, une loi
+uniforme et générale ne pouvant également déterminer que d'une façon
+uniforme et générale des limites à la durée du travail, limites
+essentiellement variables suivant les métiers. Pour mieux préciser,
+les agents ou représentants généraux de la collectivité nationale ou
+internationale ne sont compétents que pour fixer la durée maxima de
+la journée normale de travail; aux représentants spéciaux de chaque
+profession appartient de débattre, de fixer ou de modifier, suivant les
+circonstances, la durée de cette même journée de travail, dans chaque
+profession; la représentation centrale ne serait compétente que si elle
+en arrivait à être elle-même la synthèse représentative exacte de tous
+les intérêts particuliers.[13]
+
+L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un côté les phénomènes sociaux
+les plus complexes dépendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un
+autre côté, comment les organes régulateurs de ceux-là interviennent
+à leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de
+ceux-ci; il nous démontre que si le progrès social dépend avant tout
+des réformes économiques, ces dernières exigent l'extension et le
+perfectionnement de notre système représentatif, délibérant et même
+exécutif, en un mot de notre organisation politique.
+
+Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdépendants, mais les
+sciences sociales dont ils sont le domaine le sont également. De même
+que la Politique sans le Droit enfante nécessairement le despotisme,
+de même que le Droit, sans la morale dont il est une dérivation, est un
+sépulcre blanchi, de même que la Morale non éclairée par la Science est
+aveugle, de même que la Science séparée de ses utilités artistiques et
+pratiques dégénérerait en un pédantisme chinois, de même que l'art pour
+l'art finit en dévergondage, de même que la famille est impossible sans
+les conditions économiques qui doivent en assurer la dignité et
+l'existence, de même qu'enfin ces conditions économiques ne peuvent
+impunément violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de
+même dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches
+fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vénérable dont
+une sève commune parcourt et vivifie toutes les parties; séparez ces
+branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort,
+bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, à
+faire des fagots et à mettre au feu. Ainsi, par elle-même,la description
+de la structure et de l'évolution logiques, historiques et dogmatiques
+des sciences en général et des sciences sociales en particulier, nous
+démontre, en dehors même de l'étude des phénomènes que ces sciences ont
+pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui,
+sous ce triple aspect, président à cette structure et à cette évolution.
+
+Tout phénomène social est donc nécessairement déterminé, dans sa forme
+et dans son activité, par les conditions dans lesquelles il se produit;
+toutes les conditions étant identiques ou égales, le même phénomène se
+produira toujours d'une façon invariable; toutes les conditions ou
+quelques-unes des conditions venant à se modifier, le phénomène se
+produira d'une façon variable en tout ou en partie.
+
+Ici se présente une observation, d'une importance capitale pour la
+sociologie: les conditions les plus générales au milieu desquelles se
+produisent les phénomènes sociologiques sont les facteurs inorganiques
+et organiques; ce sont eux qui déterminent la structure et la dynamique
+des Sociétés d'une façon générale; ils ébauchent les corps sociaux dont
+les agents spéciaux achèveront en détail la physionomie et l'allure.
+Ces facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la
+dénomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants
+et les moins variables. En somme, les conditions mathématiques,
+mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et
+psychiques qui déterminent la structure et l'évolution des diverses
+parties de l'humanité, sur les divers points de notre globe, sont, sinon
+absolument identiques, dans tous les cas resserrées dans des limites de
+variation assez étroites; les oscillations de la vie tant individuelle
+que sociale s'écartent fort peu de la moyenne des conditions générales
+et, plus elles s'en éloignent, plus les phénomènes vitaux et sociaux
+deviennent rares à mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'écartement
+où ils disparaissent tout à fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on établit
+le tableau de quelques-unes de ces conditions générales inorganiques ou
+organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la
+taille humaine ou de la capacité cranienne, ou de la moyenne des
+climats, etc., on reconnaît immédiatement que l'espèce humaine, dans sa
+masse la plus considérable, se rapproche de ces moyennes et que plus
+elle s'en éloigne plus ces écarts ou variations sont rares et deviennent
+des cas isolés; passé certaines limites, on ne rencontre plus que ce
+qu'on appelle des anomalies et des monstruosités et, au delà, plus rien.
+Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de
+degrés, l'humanité n'est plus possible, les conditions de viabilité pour
+les unités composantes de cette humanité n'existant plus; l'adaptation
+aux conditions les plus générales et les plus simples de la nature est
+la première loi de toute existence, l'adaptation aux conditions
+spéciales et les variations correspondantes constituent un progrès
+consécutif et accessoire.
+
+Il résulte de cette constatation un premier fait, une première loi,
+c'est que les facteurs généraux déterminants de toutes les sociétés sans
+exception étant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que
+variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure
+et l'évolution de toutes les sociétés, c'est-à-dire les phénomènes
+sociaux dont l'apparition est déterminée par ces facteurs, auront
+également une tendance générale, constante et permanente à se produire
+sous des formes et dans une direction identiques, homogènes. En un mot,
+l'unité de l'espèce humaine que les légendes religieuses et les
+hypothèses métaphysiques déduisaient de notre commune origine divine ou
+d'une cause ordonnatrice intelligente est directement déterminée par des
+conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention
+mystérieuse: l'unité des conditions les plus générales de notre milieu
+physique et de notre structure biologique, explique notre unité
+collective; les diverses sociétés passées et présentes ne sont que des
+variétés d'un type primitif homogène; les sociétés ne constituent pas
+des espèces immuables différentes; leurs variations continueront sans
+doute à s'effectuer suivant des lois régulières dans l'avenir comme
+pendant les siècles écoulés.
+
+Ceci vient confirmer ce phénomène sociologique considérable que nous
+avons observé dans nos études antérieures, relativement surtout aux
+sociétés politiques les moins avancées et les moins complexes: la
+ressemblance générale, à tous les points de vue, économique, familial,
+religieux, moral, juridique et politique de toutes les sociétés
+rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles
+provienne de la moindre influence réciproque; toutes ces sociétés, tant
+celles qui sont restées dans leur état rudimentaire, que celles qui ont
+disparu et que celles qui ont dépassé ces stades primitifs, ont eu la
+même structure générale, ont agi, c'est-à-dire vécu, senti, pensé, réglé
+leur conduite et dirigé leur politique d'une façon uniforme, à part des
+variations accessoires limitées à la mesure des variations également
+accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les
+variations sociales ne parviennent jamais à l'emporter sur l'unité
+fondamentale naturelle à l'espèce humaine.
+
+Les considérations précédentes, d'abord celles relatives à la structure
+et à l'évolution des sciences, puis celles relatives à la structure et
+à l'évolution générales des sociétés, nous prouvent ainsi, dès l'abord,
+que des lois générales, des rapports nécessaires, régissent les
+phénomènes sociaux au même titre que tous les phénomènes naturels; ces
+rapports et ces lois sont seulement plus difficiles à reconnaître eu
+égard à la complexité supérieure des faits sociaux.
+
+Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom
+n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a
+une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois.
+Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont
+été, sont encore et resteront toujours la première Providence de
+l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe,
+qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les
+plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par
+notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et
+leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de
+leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la
+plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit
+défaut, la mort sociale fut inévitable.
+
+Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois
+mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le
+déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du
+domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là
+mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi
+ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la
+prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y
+a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de
+lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois
+sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une
+science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des
+commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et
+inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement
+prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement
+pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au
+bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a
+pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si
+on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont
+des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par
+cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la
+Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre
+universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas
+de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LOIS SOCIOLOGIQUES ÉLÉMENTAIRES
+
+
+Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il
+nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en
+général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et
+nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par
+lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables
+et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des
+exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a
+des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au
+moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des
+procédés d'expérimentation indiqués antérieurement.
+
+
+EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE
+
+Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène
+social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant
+spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports
+nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes,
+suivant des lois.
+
+L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque
+nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage.
+
+Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du
+transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le
+progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de
+transporter la charge utile la plus grande.
+
+Voilà donc une loi; c'est un rapport nécessaire; elle est générale au
+point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions
+où se fait le tirage, ce tirage nécessite un effort, une dépense dont la
+mesure est en raison directe du poids mort.
+
+C'est en même temps une loi statique parce qu'elle nous montre les
+conditions du phénomène à l'état de repos et une loi abstraite, parce
+qu'elle est indépendante de la nature spéciale des objets circulants et
+des résistances qui font obstacle à leur déplacement.
+
+Veut-on considérer le phénomène au point de vue dynamique et concret?
+Alors intervient l'état du véhicule et de la voie; celui-ci détermine
+le coefficient, c'est-à-dire le rapport entre l'effort de tirage et
+l'ensemble de la charge à déplacer, poids mort et poids utile. Ce
+coefficient augmente suivant les résistances que doit vaincre la roue,
+ou tout autre agent pour avancer.
+
+Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un
+effort égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement.
+Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids
+mort.
+
+Sur une bonne route empierrée, ce rapport n'est plus que de 0,080 à
+0,030.
+
+Sur des madriers en chêne, ce rapport n'est plus que de 0,022.
+
+Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 à 0,003.
+
+Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 à 0,001.[14]
+
+Ces données qui sont des constatations acquises particulièrement par
+l'observation et l'expérimentation directes ainsi que par voie de
+comparaison, se rapportent aux phénomènes les plus simples de la
+circulation économique, à tel point qu'on peut les considérer comme de
+simples phénomènes mécaniques; ils suffisent déjà cependant pour nous
+montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en général, et une loi
+dynamique concrète par opposition à cette même loi abstraite. En effet,
+l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phénomène,
+effort de tirage, suivant les variations des conditions où il se
+produit. Nous pouvons notamment en dégager la loi dynamique abstraite
+et progressive suivante: Le progrès dans la circulation s'opère dans le
+sens de la réduction du rapport entre le poids total et le poids mort,
+c'est-à-dire de l'effort de tirage.
+
+Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une façon abstraite, nous
+la formulons en spécifiant les corps particuliers qui sont les
+conditions déterminantes du phénomène: un fardeau d'une certaine espèce,
+une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux,
+si en un mot nous incorporons les conditions du phénomène lui-même dans
+des objets spécifiés, la loi dégagée ne sera plus abstraite, mais
+concrète.
+
+Nous avons exposé ailleurs que ces mêmes lois, statiques et dynamiques
+relatives à la circulation en général, s'appliquent également à la
+circulation économique proprement dite.
+
+Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans
+l'intervention des signes fiduciaires des échanges et dans la
+circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la
+marchandise totale transportée, l'offre et la demande transmises, la
+monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et
+de cette circulation. Ce rapport dans l'espèce est représenté par les
+frais d'expédition et de commission, par le coût de l'instrument
+monétaire, par l'usure, par l'intérêt. Loi statique aussi certaine,
+rapport aussi nécessaire que dans le premier exemple de circulation
+simple donné plus haut. Même loi dynamique, abstraite ou concrète,
+suivant qu'on la formule pour une société particulière ou pour toutes
+les civilisations quelconques: partout et toujours le progrès de la
+circulation économique s'opère dans le sens de la substitution d'une
+marchandise spéciale comme monnaie, à toutes les marchandises, de la
+monnaie métallique à la monnaie marchandise, d'une monnaie métallique
+avec empreinte conventionnelle à la monnaie métallique pesée, du billet
+de banque à la monnaie métallique, du paiement par simple virement ou
+compensation au billet de banque.
+
+Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation
+économique, la loi dynamique est toujours: Le progrès s'opère dans le
+sens de la réduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de
+circulation, de l'intérêt, de l'usure.
+
+Il convient cependant de signaler cette restriction importante en
+sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes
+perfectionnés nouveaux n'exclut pas nécessairement ni immédiatement
+l'emploi et la conservation des procédés anciens. Ainsi, les chemins de
+fer n'ont supprimé ni les routes ni les canaux, les clearing-houses
+n'ont pas chassé le billet de banque, lequel fonctionne à côté de la
+monnaie métallique, qui, à son tour, n'a pas complètement supprimé la
+monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont
+le plus remarquable exemple de la réduction extraordinaire que peuvent
+atteindre, dans une société munie de cet instrument supérieur de la
+circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des
+échanges. On sait que tout le système des clearing-houses est basé sur
+la constatation de cette loi, que dans toute société particulière aussi
+bien que dans l'humanité en général, la valeur des achats est toujours
+égale à la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y être
+réglés par des écritures au grand livre social, de telle sorte que la
+balance des opérations serait la constatation d'un chiffre de ventes
+égal à celui des achats. Il s'opère ainsi au clearing-house de Londres
+pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse
+délier, moyennant des frais minimes d'écritures et de comptabilité.[15]
+
+Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intérêt social et
+scientifique qui est attaché à la constatation des rapports nécessaires,
+c'est-à-dire des lois tant statiques que dynamiques qui régissent les
+phénomènes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment
+le mètre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation
+particulière est avancée ou arriérée, si une mesure proposée
+législativement ou autrement est réactionnaire, conservatrice ou
+progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mètre ci-dessus à
+chaque nation successivement: toutes autres conditions égales, la nation
+la plus civilisée sera celle où le rapport du poids mort au poids total,
+celui de l'usure à la circulation fiduciaire seront les moins élevés.
+Toute mesure ayant cette tendance à la réduction du quantum de ce
+rapport sera un progrès, toute mesure tendant à l'aggravation de ce
+quantum sera un recul.
+
+
+EXEMPLES DE LOIS GÉNÉSIQUES
+
+A.--NAISSANCES ILLÉGITIMES
+
+Il existe des rapports nécessaires entre le chiffre des naissances
+illégitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de
+ce pays, notamment sa situation économique et tout particulièrement le
+taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent à des
+variations dans la cohérence des liens familiaux. Toutes autres
+conditions égales, le pays le plus civilisé sera celui où les liens
+sociaux mesurés par le rapport entre le chiffre des naissances
+illégitimes et celui des naissances en général seront les plus
+cohérents.
+
+Les procédés à l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de
+dégager cette loi sont une application pratique des procédés que nous
+avons signalés comme étant ceux de la méthode logique dite inductive
+et expérimentale en ce sens que les expériences faites résultent des
+constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser
+les quatre procédés de méthode expérimentale dont nous avons parlé plus
+haut et dont l'usage devrait être rendu familier par le cours de
+logique qui est compris dans le programme officiel des universités.
+Ces quatre méthodes de recherche expérimentale sont, comme nous l'avons
+indiqué ci-dessus: la méthode de concordance, la méthode de différence,
+la méthode des variations concomitantes et la méthode des résidus.
+
+Nous connaissons des sociétés rudimentaires disparues et même encore
+actuellement existantes, où les liens familiaux, spécialement ceux entre
+le père et l'enfant, sont à peu près inexistants; la maternité, fait
+matériel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci
+peut être, dans ce stade de civilisation, considéré comme à moitié
+légitime seulement, c'est-à-dire vis-à-vis de sa mère.
+
+Représentons par 100 le chiffre des naissances dans les sociétés de ce
+genre; nous pouvons représenter par 50, par exemple, le quantum supposé
+du rapport entre les naissances en général et leur légitimité de
+l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considérations qui
+vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines
+formes libres d'union sexuelle sont ou non supérieures à certaines
+formes officiellement légitimes; nous considérons seulement que dans
+notre état de civilisation, l'illégitimité des naissances est l'indice
+incontestable d'un relâchement des liens entre l'enfant et ses auteurs.
+
+Appliquons nos procédés à un pays particulier, la Belgique:
+
+A. _Tableau des naissances illégitimes_ par 100 _naissances_.
+
+
+ I II III
+
+ ROYAUME HAINAUT LUXEMBOURG
+
+1840.. 6.33 5.73 2.53
+1841-1850 7.43 7.59 2.53
+1851-1860 7.91 8.40 2.75
+1861-1870 7.13 8.94 2.73
+1871-1880 7.20 8.32 2.43
+1881-1889 8.72 10.74 2.71
+1890 ? ? ?
+
+
+Joignons maintenant à ce tableau celui des salaires des houilleurs du
+Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le
+Luxembourg:
+
+
+B.--_Tableau des salaires._
+
+ IV
+
+DES HOUILLEURS DU HAINAUT
+
+1841-1850 1.39
+1851-1860 2.85
+1861-1870 2.62
+1871-1880 3.39
+1881-1889 3.00
+1890 3.69
+
+
+ V
+
+SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE
+
+ Hommes Femmes
+
+1830 1.08 0.74
+1835 1.09 0.74
+1840 1.12 0.76
+1846 1.16 0.79
+1850 1.30 0.92
+1856 1.81 1.10
+1874 2.38 1.48
+1880 2.48 1.62
+
+
+Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier
+tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une
+véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux
+et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois.
+
+La simple comparaison des indications fournies par les données
+statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des
+conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur
+la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le
+rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général
+s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100.
+
+L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le
+royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à
+des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux
+qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans
+le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le
+pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de
+l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. 100!
+
+Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le
+Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions
+économiques et principalement le développement de la grande industrie:
+mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les
+causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de
+la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une
+époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste,
+c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation
+du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances
+illégitimes de tout le pays. En _éliminant_ les causes ou conditions
+industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du
+Hainaut, nous obtenons un _résidu_ ou reste qui est égal à la situation
+de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est
+donc la condition ou la cause de la _différence_ qui existe entre le
+phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se
+produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des
+conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces
+mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient
+faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une:
+
+La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs
+du Hainaut, nous permet de constater que les _variations_ favorables de
+ces salaires sont _concomitantes_ avec les variations relativement
+favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau,
+colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880,
+dans le Hainaut, _concorde_ avec un abaissement favorable du rapport des
+naissances illégitimes dans la même province.
+
+Cette _concordance_ est prouvée plus exactement encore par le fait que
+les _variations_ des deux faits envisagés, salaires et naissances
+illégitimes, sont _concomitantes_. Ainsi, dans cette même période de
+1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de
+vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des
+naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100
+pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les
+chiffres moyens de cette période décennale et constituaient,
+particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation
+favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette
+induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle
+que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des
+naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense
+de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en
+revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent
+dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des
+variations concomitantes également favorables dans la proportion des
+naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889,
+est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p.
+100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des
+naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890,
+mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé
+sur la _Statistique des mines_, que la moyenne du salaire des houilleurs
+du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près
+avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est
+manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes
+s'accentuera encore pour l'année 1890.[16]
+
+Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et
+physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent
+de découvrir les conditions de production et de reproduction des
+phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur
+évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette
+véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.
+
+Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui
+déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble
+notamment des conditions économiques de leur milieu de production et
+d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les
+variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par
+elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement
+important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien
+taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu.
+
+La colonne III du tableau _A_ et la colonne V du tableau _B_ relatives
+aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg
+constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale,
+surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données
+fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre
+toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions
+sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas
+subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de
+grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que
+fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au
+contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y
+a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment
+des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg,
+l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu
+économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du
+phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode
+expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode
+expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière
+confirme les méthodes de différence et des résidus.
+
+En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage
+des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un
+procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou
+conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable
+avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le
+morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot
+réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du
+Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les
+causes des différences constatées dans la production des naissances
+illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les
+conditions communes à tous les pays.
+
+On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des
+naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance
+relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du
+phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène
+apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène
+apparaîtra aussi, mais modifié.
+
+Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens
+familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au
+mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et
+régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans
+la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du
+Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p.
+400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans
+l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100
+tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans
+l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath.
+Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des
+naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent
+des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances
+excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances
+harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle
+encore au point de vue du mouvement de la population en général, des
+variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.
+
+Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la
+population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y
+a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses
+salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans
+le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique
+correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles
+dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement
+encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont
+ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes.
+
+Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires
+qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur
+le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des
+vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans
+ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement
+efficace.
+
+Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production
+des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses
+d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène
+génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi,
+jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes
+sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement
+plus de mort-nés illégitimes que de légitimes!
+
+Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100
+enfants vivants, légitimes ou non:
+
+1841-1850 4.37 p. 100
+1851-1860 4.73 --
+1861-1870 4.81 --
+1871-1880 4.54 --
+1881-1890 4.50 --
+
+Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes
+vivants a été en:
+
+1841-1850 6.20 p. 100
+1851-1860 6.40 --
+1861-1870 6.97 --
+1871-1880 6.25 --
+1881-1890 6.45 -- [17]
+
+Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants
+illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des
+autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur
+préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des
+mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité
+correspondante dans les conditions où ils naissent morts.
+
+Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus
+générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle
+des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à
+celle des enfants des classes aisées.
+
+
+EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE
+
+Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à
+la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18]
+toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces
+physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques,
+génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production
+artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation
+vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles
+et les autres affections familiales et indirectement par les autres
+formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la
+société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc
+nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se
+rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par
+expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces
+circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines
+castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir
+et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique
+résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures,
+diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau
+par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour
+effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus
+en plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès
+sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une
+limitation rationnelle et humaine du travail et de la production
+entraînera.
+
+Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique
+et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi
+abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous
+pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure
+à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant
+que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes,
+détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est
+construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est
+vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère
+abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique.
+
+
+EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES
+
+Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment
+indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences.
+Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans
+tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et
+dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en
+fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie
+positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de
+vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers
+également sous leur double aspect, statique et dynamique.
+
+
+EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE
+
+_Le suicide_.[19]
+
+Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les
+tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par
+ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut
+entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes
+moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains
+conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et
+constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les
+planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport
+nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait
+son apparition:
+
+Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre
+les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le
+phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions
+économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les
+moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours
+et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des
+suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et
+c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération
+distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.[20] Si
+par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes,
+nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le
+département de la Seine dans cette situation particulièrement
+désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous
+déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou
+variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur
+existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que
+les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre
+d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les
+chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à
+peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la
+débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon
+constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de
+célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant
+charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme,
+les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles
+économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à
+la production des suicides; en France, ce champ de culture par
+excellence c'est Paris et le département de la Seine.
+
+
+EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES
+
+_L'Infanticide_.
+
+Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à
+1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent
+accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100.
+L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions
+qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore
+plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont
+généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la
+proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont
+celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en
+réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté
+contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à
+les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus
+élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en
+Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des
+ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes
+par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes
+et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions
+libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes.
+
+Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent
+les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus
+large que pour n'importe quel autre crime.[21]
+
+En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse,
+un infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait
+prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans
+cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les
+autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société
+est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige
+nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles: _elle_
+n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous
+montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux
+infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent
+invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est
+pas à ces personnes qu'une _peine_ supplémentaire doit être infligée,
+c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier
+à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi
+naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la
+mort.
+
+Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui
+fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la
+psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement
+petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement,
+notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non
+susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots
+du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement
+établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes
+sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à
+ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les
+variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si
+l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain
+que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations
+sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent
+rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de
+s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure,
+du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte que _la
+loi du libre arbitre_ serait précisément d'être d'autant plus efficace
+qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans
+application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette
+contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le
+fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des
+probabilités.
+
+Faut-il en conclure, comme on reproche à tort aux doctrines positives de
+le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le
+soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous
+les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour
+mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne
+pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre
+révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être
+plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres;
+nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière
+à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la
+justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice,
+c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la
+poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science,
+disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et
+indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de
+toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre
+implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de
+la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait
+connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est
+honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de
+critérium que l'expérience.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOSÉES
+
+
+La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois
+grands courants principaux dont le cours, désormais unique et
+majestueux, entraîne la civilisation moderne vers les vastes océans
+transformés de barrières en voies naturelles par excellence de la
+civilisation mondiale. La science sociale fut constituée le jour où,
+brisant ses enveloppes religieuses et métaphysiques primitives et
+atteignant dans ses recherches les phénomènes intimes et profonds de
+la structure et de la vie des sociétés, elle parvint à en dégager des
+rapports et des lois. Ces faits primordiaux et élémentaires, à la fois
+les plus simples et les plus généraux, étaient ceux relatifs à la vie
+de nutrition et de reproduction de l'espèce humaine. Ce sera l'éternel
+honneur de l'économie politique, même métaphysique, d'avoir déterminé
+l'importance prédominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut
+de les considérer comme des entités abstraites, immuables et, ce qui fut
+peut-être plus néfaste encore, comme indépendantes des autres facteurs
+sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.
+
+La révolution scientifique s'opéra par le triple et irrésistible effort
+du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers
+appliquèrent aux faits sociaux élémentaires les méthodes des sciences
+physiques et naturelles et, à peu près en même temps, par les fondateurs
+de la sociologie intégrale comme science indépendante et comme
+philosophie de toutes les sciences sociales particulières.
+
+Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles
+socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation
+des formules vides et généralement optimistes à l'observation des
+réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut
+heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction
+énergique de la volonté réformatrice collective.
+
+Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et
+physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques,
+moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de
+la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de
+rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier
+qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la
+natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc.,
+introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes
+scientifiques générales.
+
+C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs
+eux-mêmes des encyclopédistes du XVIIIe siècle et des fondateurs anglais,
+hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la statistique, qu'il
+devint possible, vers le milieu de notre XIXe siècle, d'essayer de
+constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans les divers ordres de
+nos connaissances sociales, une science unifiée et coordonnée, la
+sociologie.
+
+Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux
+formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des
+points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie
+divergents.
+
+Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi
+l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque,
+A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps
+social la méthode des sciences exactes; il base sa _Physique sociale_
+sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager,
+très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires
+abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes
+également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations
+n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles
+s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la
+criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle
+s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à
+l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes
+sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la
+structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations
+assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier
+l'insuffisance.
+
+A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi
+dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au
+point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et
+politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes
+de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions,
+mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant
+au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui
+concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement
+déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'un
+_Tableau des fonctions intérieures du cerveau_ qui est lui-même
+défectueux, elles sont à peu près complètement fausses.
+
+Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale
+des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice
+de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective,
+hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde.
+
+M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre
+Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de
+l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des
+fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception
+d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais,
+malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels
+l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions
+organiques, son point de départ est défectueux; ses données
+sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées;
+ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs
+rapports et leurs lois mal définis et conçus.
+
+Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de
+l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient
+succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer
+perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte
+couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par
+la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur
+oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective,
+la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans
+sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence
+se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.
+
+Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept
+classes de phénomènes sociologiques (nos 7 à 13) par
+lesquelles se termine notre _Tableau hiérarchique intégral des sciences
+abstraites_ du chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles
+transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes,
+des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes,
+des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme
+toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du
+général au complexe et au spécial par des gradations successives,
+conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.
+
+Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout
+d'abord ceux qui existent entre des faits de la même classe. Ainsi, dans
+le groupe des phénomènes économiques, il y a, comme nous l'avons montré,
+des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs à la
+circulation des produits et des signes représentatifs de ces produits.
+
+Il faut cependant signaler que clans la même classe de phénomènes il
+peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc.,
+composés; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en
+sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phénomènes économiques
+se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phénomènes de
+circulation, le groupe des phénomènes de consommation, le groupe des
+phénomènes de production; ceux-ci se différencient en groupes
+secondaires: ainsi, le groupe relatif à la circulation embrasse des
+phénomènes ayant pour objet:
+
+1° Le transport des marchandises;
+
+2° La transmission des offres et des demandes de marchandises;
+
+3° Les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges;
+
+4° La circulation même de ces signes fiduciaires.
+
+Dans chacune des sept classes de phénomènes sociologiques dont nous
+avons tracé le tableau hiérarchique, il y a donc des rapports et des
+lois internes soit simples soit composées à divers degrés. Dans chacune
+de ces classes, la méthode exige donc que l'on passe successivement des
+rapports et des lois les plus simples et les plus généraux aux rapports
+et aux lois les plus spéciaux.
+
+L'usage des diagrammes, surtout en économie politique et, par extension,
+à l'étude des faits intellectuels, moraux, juridiques et même
+politiques, permet de se faire une idée pour ainsi dire palpable et
+matérielle des rapports et des lois qui régissent le monde social.
+
+Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas
+de diagrammes relatifs à ses diverses opérations.[22] On y constate
+notamment, de visu, ce que la critique et la théorie avaient déjà
+d'ailleurs démontré, qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le
+capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet
+d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en réalité sans l'intervention
+de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-à-dire
+depuis quarante-deux ans, est resté immobilisé en fonds publics. Au
+contraire, les mêmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clarté
+les rapports constants et nécessaires qui existent entre toutes les
+fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci
+est en corrélation avec tous les autres éléments dont il apparaît comme
+une résultante et une dépendance.
+
+Voilà donc le processus méthodique à suivre dans la recherche des
+rapports et des lois relatifs à une seule classe de phénomènes
+sociologiques.[23]
+
+Nous pouvons maintenant monter à un échelon supérieur.
+
+Il y a des rapports et des lois entre les phénomènes de chaque classe
+particulière et les phénomènes de chacune de toutes les autres classes.
+Ainsi l'économie politique a des relations avec la population, avec
+l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la
+politique. Voilà le premier aspect à considérer dans les rapports entre
+ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue déjà par
+elle-même une collectivité complexe de groupes primaires et secondaires.
+
+Rappelons-nous encore une fois notre tableau hiérarchique des sept
+classes de phénomènes sociologiques; considérons-le au point de vue que
+nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immédiatement que
+les rapports de l'économie politique avec les six autres classes sont
+directs ou indirects. C'est là une observation importante. L'économie
+politique se relie directement à la science de la population et, de plus
+en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques.
+Or nous savons que les phénomènes les plus généraux sont ceux qui
+déterminent, d'une façon également générale, les plus spéciaux; ils les
+conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage
+métaphysique. Donc, sauf leurs caractères spéciaux, les rapports et les
+lois relatifs à la population sont directement déterminés et
+conditionnés par les facteurs économiques; les rapports et les lois
+relatifs à l'art, à la science, à la morale, au droit, à la politique,
+le sont au contraire de plus en plus indirectement.
+
+Ceci même constitue une des lois sociologiques générales les plus
+importantes, car il en résulte que plus on s'élève dans l'échelle
+hiérarchique des phénomènes sociaux, plus la volonté collective devient
+apte à intervenir efficacement dans l'organisation des sociétés par son
+adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spéciales
+produites naturellement par le développement de la civilisation.
+
+Au point de vue simplement logique, la même loi nous permet aussi
+d'affirmer que les conditions ou causes les plus générales de l'état
+et du fonctionnement de tous les autres phénomènes sociaux résident
+essentiellement dans la classe générale des facteurs économiques.
+
+Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications
+apportées par la politique au régime économique, tout en étant les plus
+difficiles à réaliser, eu égard à ce que les rapports entre l'économique
+et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles
+dont les effets sont les plus féconds et les plus durables précisément
+parce que leur action est à la fois la plus simple et la plus générale.
+C'est ainsi que les médicaments agissent sur l'organisme individuel par
+leur introduction dans le système circulatoire général.
+
+Le tableau hiérarchique des phénomènes sociaux nous montre comment cette
+influence politique sur l'organisation économique peut et doit
+s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en
+transformant les notions et les règles juridiques, en transformant les
+idées morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrès
+scientifiques, en rendant l'art même pour ainsi dire le complice et
+l'adjuvant du progrès et, finalement, en pénétrant par toutes ces
+influences réunies les populations dont le concours et l'acquiescement
+sont la condition primordiale de toute réforme sociale dans les sociétés
+modernes.
+
+Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composés,
+directs ou indirects, médiats ou immédiats. Les rapports et les lois
+simples sont ceux qui existent entre phénomènes d'une même classe ou
+entre phénomènes d'une même subdivision de classe; les rapports et les
+lois composés sont ceux que l'observation dégage des phénomènes soit
+de subdivisions d'une même classe, soit de classes différentes.
+
+Les rapports et lois directs sont ceux qui s'établissent entre
+phénomènes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermédiaire
+d'autres facteurs.
+
+Dans les exemples statistiques que nous avons donnés antérieurement, le
+tableau des naissances illégitimes par cent naissances de 1840 à 1890,
+nous montre des rapports simples empruntes à une même subdivision de la
+classe des phénomènes génésiques, le groupe de la natalité.
+
+Quand nous avons mis ces phénomènes génésiques en rapport avec les
+salaires, nous avons dégagé des rapports composés, c'est-à-dire
+provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une
+économique, l'autre génésique; ces rapports étaient en même temps
+directs, puisque la classe des phénomènes génésiques dépend directement,
+tant au point de vue organique que logique, de celle des phénomènes
+économiques.
+
+Voici du reste quelques exemples des rapports les plus généraux qui
+résultent des liens directs ou indirects d'une classe particulière de
+faits sociaux, la classe économique avec les six autres classes.
+
+Rapports directs entre l'Economique et la Génétique: le prix des grains
+a des rapports constants et nécessaires avec la natalité, la
+matrimonialité et la mortalité.
+
+Vis-à-vis des autres classes sociologiques, les rapports de
+l'Economique deviennent de plus en plus indirects et médiats dans
+l'ordre des exemples suivants:
+
+Rapports entre l'Economique et l'Esthétique: la qualité et la quantité
+de la production artistique sont dans un rapport constant et nécessaire
+avec le degré de bien-être et de loisir économiques.
+
+Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch.
+Darwin dit: «J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu à gagner mon
+pain»; il établit un rapport nécessaire entre cette condition économique
+favorable et ses succès scientifiques; ce rapport généralisé est une loi
+sociologique.
+
+Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples précédents sur les
+naissances illégitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent
+suffisamment les liens qui unissent la vie morale à la vie nutritive des
+sociétés.
+
+Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et
+nécessaires entre le paupérisme et la criminalité; d'un autre côté, au
+point de vue civil, il est suffisamment démontré que la transformation
+du Droit est dans un rapport nécessaire et constant avec les
+transformations du travail, de la propriété, des modes de production et
+de consommation, etc.
+
+Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports
+constants et nécessaires entre la liberté et l'égalité économiques et
+la liberté et l'égalité politiques; ces dernières ne sont qu'apparentes
+et trompeuses là où les premières font défaut.
+
+Il convient de signaler ici à nouveau que les rapports et les lois que
+parviennent à dégager des faits et des groupes naturels de faits,
+l'observation, l'expérimentation, et les autres procédés méthodiques
+de la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas être uniquement des
+rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible,
+quantitatifs, de manière à fournir non seulement une description, mais
+une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensité de ces
+rapports et de ces lois. Grâce à la Statistique, ce progrès scientifique
+a été réalisé en bien des points surtout dans l'Economique, dans la
+Génétique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment
+du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le
+véritable aliment de la méthode historique propre à la Sociologie aussi
+bien statique que dynamique.
+
+De l'étude des rapports et des lois élémentaires simples et composés,
+directs et indirects, on passe naturellement à celle des fonctions et
+des organes sociaux dans lesquels les éléments se combinent et
+s'intègrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique
+d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue
+de la Méthode, d'avoir négligé et même systématiquement nié l'utilité et
+la possibilité de procéder à une classification des phénomènes sociaux.
+Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique
+et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.
+
+La classification élémentaire naturelle fait défaut chez M.H. Spencer,
+celle des éléments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare
+transportent, il est vrai, à des hauteurs vertigineuses d'où son génie
+embrasse vaguement les lois sociales les plus générales, mais qui tombe
+finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental où
+il s'engloutit.
+
+L'étude des rapports et des lois organiques des sociétés ne peut donc
+être méthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification
+des phénomènes sociologiques élémentaires, de leurs rapports et de leurs
+lois également abstraits et élémentaires.
+
+Les phénomènes élémentaires fonctionnent dans la vie sociale par des
+organes qui en règlent, facilitent et modèrent l'exercice; ces organes
+sont les institutions proprement dites.
+
+Il y a des institutions ou organes économiques: chemins de fer, canaux,
+postes et télégraphes, banques de dépôt, d'émission, de circulation,
+de crédit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales où
+s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la
+circulation. Il y a des institutions génésiques: la famille, le mariage,
+la paternité, l'adoption, le divorce, la tutelle.
+
+Il y a des institutions artistiques: écoles, académies, musées.
+
+Il y a des institutions scientifiques: écoles à tous les degrés,
+professionnelles ou humanitaires, instituts, congrès, laboratoires,
+commissions nationales et internationales de statistique, instituts.
+
+Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.
+
+Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce,
+répressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.
+
+Il y a enfin des institutions politiques: assemblées représentatives à
+tous les degrés, administration, pouvoir exécutif.
+
+Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons
+seulement d'indiquer des spécimens il existe des rapports constants et
+nécessaires et par conséquent des lois; ces rapports et ces lois sont
+abstraits en tant qu'ils s'appliquent à toutes les sociétés, abstraction
+faite des conditions spéciales que ces sociétés subissent, concrets en
+tant qu'on les envisage dans ces conditions particulières.
+
+Ici la statistique se transforme véritablement en histoire proprement
+dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces
+sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une
+science dont les progrès placent notre siècle bien au-dessus de ceux
+illustrés par les plus grands historiens de l'antiquité. A. Thierry,
+Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen,
+pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, ont scruté
+les organes spéciaux des sociétés à une profondeur et avec un talent
+d'analyse et de synthèse que n'atteignirent jamais les anciens; ils
+en ont décrit la structure et l'évolution, chacun dans la branche
+particulière du savoir à laquelle ils avaient consacré leur vie. Leurs
+travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les
+parties des sciences sociales tant élémentaires qu'organiques, rendent
+enfin, réalisable avec une perfection plus grande l'étude de cette
+structure ou statique sociale générale d'ensemble que l'imperfection
+transitoire des connaissances avait rendue si périlleuse pour les
+précurseurs de la Sociologie positive.
+
+L'oeuvre des savants qui ont décrit la structure et le fonctionnement
+des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur
+continuité et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple
+au point de vue de la propriété, du mariage, des diverses formes
+artistiques, des institutions religieuses, des écoles métaphysiques et
+scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des théories
+et de leurs applications juridiques et enfin du régime et du système
+politiques, a eu déjà et aura de plus en plus cet heureux résultat de
+nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les
+faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports
+abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos
+investigations aux simples relations des phénomènes sociaux
+élémentaires, mais leur oeuvre nous prépare à une conception plus
+exacte, plus réaliste et plus élevée; elle nous initie et nous prépare
+à la compréhension d'une structure sociale, analogue aux structures
+organiques bien que considérablement plus vaste et plus compliquée; rien
+ne pouvait mieux nous élever à cette notion finale d'une structure
+sociale d'ensemble si ce n'est la démonstration désormais acquise que
+les rapports et les lois entre phénomènes sociaux élémentaires se
+combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions
+collectives particulières. Dès lors ces rapports et ces lois ne sont
+plus simplement des rapports et des lois idéaux, des formules purement
+subjectives destinées à, venir en aide à la faiblesse de notre
+intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions
+positives; celles-ci à leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent,
+s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de
+relation qui forment de la vie collective générale non plus une simple
+idée, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.
+
+Ainsi l'idéalisme et le matérialisme sociologiques absolus se fondent
+méthodiquement et historiquement dans ce réalisme scientifique où
+aboutit aussi la philosophie générale des sciences.
+
+La dynamique sociale générale était inabordable sans une connaissance
+suffisante de la structure intégrale des sociétés et de celle de leurs
+institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure générale,
+organographie et fonctionnement spéciaux avaient à leur tour comme
+fondement naturel et nécessaire l'observation et la classification
+hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux élémentaires,
+
+La recherche des rapports et des lois sociologiques nous
+permettra-t-elle de dégager une loi sociologique générale, à la fois
+statique et dynamique, abstraite et concrète? Si notre classification
+hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, nous pouvons supposer
+dès maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus
+simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la
+classe également la plus simple et la plus générale de l'ordre
+sociologique, c'est-à-dire, l'économique, et dans cette classe à la
+division primaire, la circulation. Dès à présent, il n'est pas téméraire
+d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expériences
+acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés
+sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement
+économiques et, en première ligne, par les lois de leur circulation
+économique.
+
+Les lois sociologiques elles-mêmes sont déterminées par les lois de tous
+les phénomènes qui forment l'objet des sciences antécédentes; il est
+toujours nécessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert
+Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force,
+de la concentration et de la diffusion incessantes de la matière et du
+mouvement, lois communes à tous les ordres de phénomènes depuis
+l'astronomie jusqu'à la sociologie; dans la nature entière, le passage
+de la diffusion à la concentration concorde habituellement avec un
+passage de l'homogène à l'hétérogène; partout et toujours l'évolution et
+la dissolution sont étroitement unis et dans ce passé et cet avenir qui
+nous apparaissaient sans limite déterminante, la force rentre dans la
+même catégorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle
+n'admet de bornes dans la pensée.
+
+S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes
+les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et
+universelles, il importe cependant d'ajouter que ces généralisations ne
+sont pas du domaine privé de la sociologie, mais plutôt de la
+philosophie générale des sciences; la sociologie n'est que la
+philosophie des sciences sociales particulières.
+
+Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les
+combinaisons, auxquels donnent naissance et se prêtent les faits
+sociaux. A elles seules, les sept classes de phénomènes, considérées
+d'une façon indivise comme groupes séparés, peuvent donner lieu à cent
+vingt-sept combinaisons, savoir:
+
+Combinaisons 1 à 1 = 7
+ ---- 2 à 2 = 21
+ ---- 3 à 3 = 35
+ ---- 4 à 4 = 35
+ ---- 5 à 5 = 21
+ ---- 6 à 6 = 7
+ ---- 7 à 7 = 1
+ Total 427
+
+Chacune de ces sept classes se partage à son tour en divisions et en
+subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phénomènes qui
+font l'objet des six classes des sciences antécédentes; on constate
+alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie
+des sociétés sont pour ainsi dire innombrables.
+
+Il ne suffit pas de colliger un nombre considérable de faits sociaux
+pour en déduire des considérations d'ensemble, il faut classer ces faits
+suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et
+aussi suivant leur ordre hiérarchique de complexité. Après cela, il est
+permis de procéder à la découverte et à l'appréciation des rapports
+simples ou composés, directs ou indirects qui existent entre les divers
+groupes de phénomènes.
+
+On se ferait cependant encore une conception incomplète et inexacte de
+la grandeur et de la difficulté du problème si l'on envisageait
+exclusivement l'action directe ou indirecte exercée par les phénomènes
+ou groupes de phénomènes les plus simples et les plus généraux sur les
+plus complexes et les plus spéciaux. Il convient en effet de reconnaître
+que ces derniers agissent directement et indirectement _par réaction_
+sur les premiers. De là une nouvelle série de rapports et de lois à
+rechercher et à étudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs
+politiques, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes,
+agit par voie de réaction, et pour ainsi dire par régression, d'abord
+directement sur la classe de phénomènes juridiques, et indirectement
+ensuite sur toutes les autres clauses antécédentes. Il est possible
+en effet, par une politique méthodique et savante, de transformer ou
+d'aider à transformer les conceptions juridiques et morales et même
+de susciter les progrès scientifiques et artistiques qui facilitent
+l'évolution spontanée du développement économique et génésique des
+sociétés.
+
+Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense;
+sa fécondité est inépuisable pour tous ceux qui, s'arrachant à l'absolu
+religieux et métaphysique stérile, sauront se résoudre à se livrer à la
+patiente et rémunératrice recherche du relatif et de ses lois en
+dégageant de mieux en mieux ce qui est général, constant et nécessaire
+de ce qui est particulier, variable et contingent.
+
+De là la complexité réellement troublante de la science sociale,
+complexité qui n'est dépassée que par la simplicité des gouvernés et
+l'outrecuidance des gouvernants dont des générations successives vivent
+de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et
+décevantes au-dessus et en dépit desquelles le profond déterminisme de
+la nature suit son imperturbable cours.
+
+Heureusement, si le tissu des phénomènes sociaux est le plus compliqué
+de tous, il entre dans ses matériaux des éléments empruntés aux modes
+les plus élevés de notre vie morale et intellectuelle; l'observation
+ainsi que l'expérience nous montrent que la vie des sociétés plus encore
+que la vie individuelle, précisément parce qu'elle est plus vaste et
+plus variée que cette dernière, se prête à l'intervention réformatrice
+et régulatrice d'une volonté collective analogue à la volonté
+individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance
+collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les
+formes diverses de la souveraineté devient de plus en plus aujourd'hui
+une fonction au service de la société; à mesure que cette fonction
+s'organise et se perfectionne, son efficacité augmente tandis que
+parallèlement le corps social, par son développement propre, devient
+plus plastique et plus malléable.
+
+Ainsi le débat théorique entre l'individu et l'Etat se résout en une
+transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et
+l'intervention de la force collective s'étend et se justifie par la
+réduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette
+intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernière,
+par le moyen des formes supérieures du self-government au profit de la
+liberté individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrélation
+progressive, ce parallélisme du développement de l'Etat et de celui de
+l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont défendu des thèses
+politiques absolues, également inadmissibles et que les événements
+sociaux démentent journellement leurs théories.
+
+L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques
+devront désormais être étudiées en tenant compte de cette corrélation
+nécessaire entre l'évolution des formes de la vie individuelle et celle
+des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas
+l'antithèse, mais la synthèse des individus.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES
+
+
+C'est précisément parce que les phénomènes sociaux sont modifiables et
+par conséquent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi
+nous sommes naturellement conduits par les considérations précédentes à
+la conclusion spéciale de cette étude relativement à l'évolution des
+croyances et des doctrines politiques.
+
+Rappelons ici quelques considérations préliminaires indispensables.
+
+Nous entendons par _fonction sociale_ l'acte spécial que chaque _organe_
+social exécute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales
+n'est autre chose que l'accomplissement par des organes réguliers des
+diverses propriétés qui résultent des combinaisons supérieures aux
+simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en
+général, dans les autres organismes.
+
+Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction _sociale_, d'ordre
+économique; la monnaie métallique, le billet de banque, les banques
+elles-mêmes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonné des
+divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement
+à de Laveleye et à la suite d'A. Comte et de Spencer, l'étude des
+sociétés nous les a fait concevoir comme des organisations supérieures,
+même en complexité, aux organismes individuels proprement dits. Les
+sociétés, comme tous les êtres vivants, obéissent dès lors à des lois
+naturelles de structure et de croissance et nous devons également
+considérer comme erronée et destructive de toute science sociale la
+distinction imaginée par l'illustre et regretté professeur de Liège,
+distinction qui reste malheureusement partagée par le vulgaire et par
+les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'édicté
+le législateur et non pas des lois de la nature, et que «celles-ci
+échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent». Il n'y a de
+différence entre les lois sociales et les lois inorganiques et
+organiques auxquelles on réserve à tort le titre de naturelles, que
+celle résultant des combinaisons supérieures dont les phénomènes sociaux
+sont susceptibles, de leur plasticité et de leur masse plus
+considérables et plus étendues, des arrangements et réarrangements plus
+nombreux auxquels ils se prêtent. Ces différences ne sont que
+quantitatives; il en est de même pour la chimie et la biologie, bien
+qu'à un moindre degré relativement à la physique, et il n'est jamais
+venu à l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois
+chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes
+vivants. Nous avons prouvé ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois
+relatives à la structure et à la croissance des organes de la
+circulation économique; quand cette volonté collective, que de Laveleye
+considérait à tort comme absolument souveraine en matière sociale tant
+économique que politique, n'obéit pas à ces lois, les sociétés en
+souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconnaître
+qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois
+physiologiques et physiques naturelles? La Volonté humaine ne peut
+violenter les phénomènes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui
+est loin d'être arbitraire, les conditions déterminantes de leur
+production.[24]
+
+Les sociétés humaines sont donc des organismes supérieurs à tous les
+autres et soumis à des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous
+les autres êtres vivants, par le fonctionnement habituel des propriétés
+sociales suivant des voies déterminées; la façon dont, spontanément ou
+consciemment, se fixent ainsi les modes d'activité sociale donne
+naissance aux organes.
+
+Nous avons exposé ailleurs comment et pourquoi les phénomènes politiques
+sont les plus spéciaux et les plus complexes de tous les phénomènes
+sociaux. Les sociétés ont des besoins et par conséquent des désirs, les
+uns simples et généraux, tels que les besoins et les désirs économiques
+et génésiques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus
+composites et spéciaux, tels que les besoins et les désirs artistiques,
+scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus
+élevés. La façon dont les sociétés y donnent satisfaction est
+automatique, instinctive, plus rarement raisonnée et surtout
+méthodiquement raisonnée ou volontaire.
+
+Comme chez les individus, les besoins dans les sociétés donnent
+naissance à une _Représentation_ émotionnelle ou idéale, à des désirs,
+à des tendances d'ordinaire contradictoires, à une hésitation, à une
+_Délibération_ qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres
+spéciaux appropriés avant de se transformer finalement en _Volition_
+et en _Exécution_.
+
+Plus les besoins et les désirs qui arriveront à être représentés dans
+les organes spécialement affectés à la délibération seront nombreux,
+complexes et contradictoires, plus l'hésitation sera grande, plus la
+délibération sera raisonnée et consciente, moins la volition et
+l'exécution consécutives seront instinctives, réflexes et automatiques.
+
+Les fonctions et les organes qui, dans les sociétés, sont relatifs à
+l'accomplissement de la _Représentation_ des intérêts et des désirs, de
+leur _Délibération_ et de la _Volonté_ et de _l'Exécution_ qui en sont
+la conséquence, sont les fonctions et les organes politiques proprement
+dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le système politique, la
+partie la plus délicate du superorganisme social, analogue au système
+nerveux central des êtres organisés supérieurs, mais bien plus
+considérable, plus complexe et doué de propriétés particulières qui ne
+se rencontrent pas chez ces derniers.[25]
+
+La science politique est donc cette partie de la science de la nature
+qui a pour objet l'étude et la connaissance des phénomènes, des lois,
+des fonctions, des organes sociaux relatifs à la représentation, à la
+délibération, à la décision et à l'exécution des divers intérêts
+collectifs.
+
+La politique est la théorie de la volonté collective; la politique est
+le système régulateur suprême des intérêts ou besoins économiques,
+génésiques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne
+trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination
+de régulateurs suffisants.
+
+Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent
+évidemment à ce groupe de phénomènes sociaux que nous avons embrassés,
+d'après leurs caractères communs, dans notre tableau hiérarchique et
+intégral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels.
+
+Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises
+aux lois les plus générales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe
+de phénomènes. Homogènes, confuses et incohérentes primitivement, elles
+se confondent successivement avec les systèmes théologiques et subissent
+l'influence des conceptions métaphysiques; elles partagent, sous ce
+rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science
+politique ne se dégage que fort tard des inévitables synthèses
+hypothétiques; même après que la politique a commencé à devenir
+positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement
+moraux et avec le droit, surtout avec le droit représenté par la loi.
+
+Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les
+doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'à
+ces formes déjà élevées que nous rencontrons notamment au Pérou et au
+Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la
+Perse et surtout dans cette intéressante civilisation chinoise, qui par
+cela même qu'elle a eu si peu de rapports avec la nôtre, constitue, par
+sa conformité avec les lois sociologiques générales, la plus remarquable
+expérience collective dont il nous soit peut-être donné de profiter.
+C'est en Chine, notamment, que la science politique, dégagée en grande
+partie des formes religieuses, nous apparaît comme une science
+essentiellement morale et confondue complètement encore avec cette
+dernière.
+
+La merveilleuse conformité structurale et évolutive que nous découvrons
+sous les apparences divergentes de ces civilisations particulières nous
+permet d'entrevoir la possibilité de procéder à des généralisations
+provisoires et partielles et de dégager quelques lois sociologiques
+relatives à la structure et à l'évolution des doctrines et des croyances
+politiques.
+
+L'histoire grecque et romaine nous montre un progrès immense réalisé
+dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des
+fonctions représentatives et executives. C'est là, malgré ce qu'en
+pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est là et
+dans ces communautés primitives dont la tradition ne se perdit jamais,
+que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles
+de ce self-government social qui est l'idéal des sociétés politiques.
+
+L'étude des croyances et des doctrines politiques est donc une
+application des méthodes à la fois logique, dogmatique et historique
+que nous avons exposées au début de ce travail; les observations et les
+expériences qu'elle fournit permettront de dégager d'abord certaines
+lois sociologiques particulières à des sociétés déterminées dans
+l'espace et le temps; puis, par degrés successifs, de s'élever jusqu'à
+des lois communes à un nombre plus ou moins considérable de sociétés et
+finalement à des lois communes à toutes les sociétés dans quelque
+période du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou
+aient vécu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques,
+d'observations et d'expériences isolées, nos vues s'étendront de plus en
+plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concrètes
+et finalement abstraites, qui régissent les formes et la croissance ou
+la dégénérescence des croyances et des doctrines politiques. Voilà la
+seule méthode, lente mais sûre, de toute investigation scientifique;
+pour comprendre les phénomènes sociaux, il ne suffit pas de les voir
+de haut; celui qui observerait notre humanité en installant son
+observatoire dans un ballon à plusieurs milliers de mètres de hauteur,
+ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague;
+l'abstraction des détails ne doit se faire que graduellement et la
+recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les
+petites; ces grandes lignes, dans l'espèce les lois sociologiques
+abstraites, ne sont que la synthèse de tous les linéaments particuliers,
+c'est-à-dire non seulement des lois sociologiques concrètes, mais de
+toutes les observations et expériences isolées qui forment les matériaux
+de ces dernières.
+
+Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-mêmes partie
+intégrante d'une structure sociale générale, elles concourent à la
+dynamique d'ensemble des sociétés; cette seule considération suffit à
+démontrer qu'elles sont régies par des lois statiques et fonctionnelles
+comme tous les autres phénomènes organiques. Elles sont toutes d'abord
+déterminées et par les conditions et les lois de leur milieu externe,
+inorganique et physiologique, c'est-à-dire par toutes les propriétés ou
+forces physiques, et par toutes les propriétés ou forces des unités
+biologiques humaines, douées de sensibilité, dont l'agrégat combiné avec
+le milieu physique forme la matière sociale.
+
+Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionnées
+par ce milieu et parla elles reçoivent, comme nous l'avons déjà indiqué
+pour les phénomènes sociaux en général, cette uniformité de structure et
+de croissance qui assure objectivement, dès les commencements, l'unité
+de l'espèce humaine. Plus tard, la différenciation progressive des
+formes et des fonctions, c'est-à-dire la tendance aux variations dans
+l'espèce humaine, sera contre-balancée par l'uniformité plus complexe et
+plus haute qui résultera notamment des progrès de la science, de la
+morale et du droit d'où naîtront finalement des institutions politiques
+internationales; en attendant, dès son enfance et dès ses premiers pas,
+l'uniformité constitutionnelle de tous les groupes sociaux épars est
+assurée par leur dépendance étroite vis-à-vis des grandes lois physiques
+et organiques communes, dans des limites de variations restreintes,
+à l'ensemble de l'humanité.
+
+Ce n'est pas tout: en tant que partie intégrante de la structure
+générale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours
+coordonnées avec les autres parties de cette structure; elles sont un
+rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont
+toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu
+que l'on peut appeler interne.
+
+Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles
+seules une explication suffisante; il faut toujours les étudier dans
+leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique
+et avec leur milieu social interne surtout économique, génésique,
+philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions
+politiques elles-mêmes; les croyances et les doctrines sont
+incompréhensibles si on ne soumet pas leur étude à ce déterminisme
+scientifique. En l'absence de cette méthode, les croyances et les
+doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de
+M. Paul Janet, comme des créations purement subjectives de génies plus
+ou moins profonds, soutenant tour à tour des thèses plus ou moins
+brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des
+théoriciens morts depuis des siècles et démontrer au public, sans
+contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement trompés
+en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos
+jours; c'est là de la critique et de l'histoire négatives et stériles;
+s'il n'est pas extraordinaire que les illustres ancêtres de la science
+politique ne soient pas imbus des idées modernes, il l'est certes
+beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent à
+s'embourber dans les ornières anciennes.
+
+Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit
+arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur
+fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre
+intelligence. Celle-ci est douée de propriétés d'un côté analytiques et
+critiques, de l'autre synthétiques et coordinatrices. De là le double
+caractère des idées et des théories politiques en général, leur double
+mission sociale. D'une part, elles travaillent à la dissolution et à
+l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport
+avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect négatif et
+critique; d'autre part, elles coopèrent à la formation des institutions
+nouvelles en correspondance avec les nécessités et les idées modernes.
+
+Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes
+importants du corps social dont la fonction est à la fois
+révolutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les
+institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles
+ne sont pas par conséquent discutées et mises en question, les croyances
+et les doctrines politiques, conformes alors à ces institutions, sont le
+plus fort ciment de la société et dans ce cas, très rare surtout dans
+les sociétés modernes si instables et si vivantes, elles sont
+essentiellement conservatrices. Dès qu'une institution sociale, au
+contraire, est discutée, c'est un indice de sa transformation ou de sa
+suppression inévitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu écrire
+avec raison en parlant des écrits juridiques et politiques qui se
+publiaient sous le règne d'Elisabeth: «Dans ce temps-là, une nuée de
+jurisconsultes se levaient pour démontrer ce qui ne se démontre point,
+le pouvoir. Le pouvoir se déclare en s'exerçant; c'est un fait que le
+raisonnement ne crée ni ne détruit. Toute puissance qui argumente et
+soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cessé d'être.»[26]
+
+Or, par cela même que la stabilité absolue serait la mort absolue, toute
+puissance argumente parce que inévitablement, à certains stades du
+développement social, elle est discutée; éternelle est donc la critique,
+c'est-à-dire le progrès, mais éternelle également la transformation
+organique, c'est-à-dire la création incessante de l'ordre; ordre et
+progrès, voilà la haute conception sociale que la science politique
+positive dégage de l'étude des phénomènes sociaux, voilà les deux faces
+du même drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme
+intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se
+neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progrès
+relatifs, indispensables l'un et l'autre à la conservation de la vie
+sociale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET RÉGRESSIVES
+
+
+La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme
+essentiellement instables et variables, bien que dans des limites
+déterminées; la statique des sociétés est une statique vivante comme
+celle des corps organisés; dans la réalité, leur structure est
+inséparable de leur fonctionnement. L'une et l'autre relèvent, mais en
+y ajoutant des caractères spéciaux et plus complexes, des lois les plus
+générales de l'univers, la persistance de la force, l'intégration et la
+désintégration incessantes de la matière et du mouvement, en un mot de
+l'évolution et de la dissolution continues de toutes les formes
+existantes.
+
+M.H. Spencer a parfaitement exposé les rapports étroits qui relient
+la vie des sociétés à l'ordre universel.[27] Au point de vue de
+l'évolution, il a démontré que le progrès social est accompagné
+généralement d'un accroissement de la masse, d'une différenciation
+progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation
+successive d'organes de plus en plus spéciaux et élevés, enfin d'une
+coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes
+dans des centres régulateurs et modérateurs suivant des modes à peu près
+semblables à l'organisation du système nerveux chez les animaux
+supérieurs. L'évolution des formes du système nerveux aux divers degrés
+de la vie animale est peut-être la meilleure étude préparatoire à la
+sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie à la
+psychologie et à la science sociale.
+
+Cette étude préliminaire a un autre avantage: elle nous initie à une
+conception non plus simplement métaphysique, mais organique du progrès:
+ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie
+positive directement en rapport avec les lois de l'évolution
+universelle.
+
+Les sociétés primitives n'ont pas l'idée de progrès; même, dans des
+civilisations très avancées, la croyance générale, par un phénomène
+psychique très naturel, commence par placer l'âge d'or à l'origine des
+sociétés. Déjà cependant, dans l'Inde, en Perse, à Rome, en Judée, parmi
+les esprits les plus cultivés d'abord, dans la masse ensuite, une
+révolution s'opère; l'âge d'or est placé à la fin des âges successifs
+prédits par les prophètes et les poètes.[28]
+
+L'idée de progrès est non pas une conception innée à l'humanité, c'est
+une lente acquisition transmise et développée héréditairement;
+aujourd'hui, elle peut être considérée comme essentiellement humaine;
+beaucoup d'animaux sentent leur coopération simultanée; les hommes
+seuls, et encore convient-il de limiter ce privilège aux sociétés les
+plus avancées, ont conscience et concourent au développement d'une
+coopération successive qui relie par la tradition le passé à l'avenir,
+assurant ainsi notre évolution graduelle. Cette différenciation
+psychique et sociologique entre les animaux et l'espèce humaine fut une
+lente acquisition dont le développement n'entre pas dans le plan de
+cette étude; contentons-nous de signaler que, même de nos jours, cette
+différenciation est loin d'être universellement accomplie.
+
+Parmi les intelligences philosophiques les plus élevées, l'ancien
+concept d'un âge d'or primitif, de formes sociales originaires
+supérieures, ne s'est pas entièrement effacé; il s'est simplement
+transformé. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progrès semble se
+manifester par un retour aux formes anciennes. Déjà Hegel, et d'autres
+après lui, avaient érigé en loi générale du progrès la ressemblance des
+formes dernières et futures avec les formes primitives. Cette
+conception, bien que fausse, était historiquement naturelle; elle
+inaugurait l'idée évolutionniste, mais continuait à se rattacher aussi
+notamment à cette autre croyance ancienne, encore persistante
+actuellement, d'après laquelle les civilisations se mouvaient dans un
+cercle fatal.
+
+D'après M. de Roberty,[29] cette loi ne pourrait, si elle existe,
+s'appliquer qu'aux erreurs et aux mécomptes de l'esprit; l'humanité
+agirait dès lors comme l'individu, qui, conscient de s'être égaré,
+revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue à ce
+phénomène le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui
+eut pour objet de nous présenter la métaphysique comme une sorte de
+poésie générale ou supérieure. J'ai décrit moi-même ailleurs les liens
+filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art,
+la religion et la métaphysique. Toutefois, même avec l'explication de
+mon savant ami, la loi du retour aux formes primitives me paraît
+inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en économie
+sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives
+primitives particulièrement de la propriété et, de même dans quelques
+écoles artistiques et dans plusieurs _desiderata_ politiques tels que la
+législation directe, le _referendum_, etc., ce retour n'est qu'apparent;
+il indique simplement la nécessité de renouer nos liens traditionnels
+avec l'égalité homogène mais rudimentaire primitive; les sociétés
+modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'énormes
+modifications et adaptations en rapport avec leur complexité croissante;
+si c'était un retour pur et simple, ce ne serait plus un progrès, mais
+une régression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses
+études sur les formes primitives de la propriété, laissé subsister trop
+d'équivoques à cet égard.
+
+La théorie du progrès devient parfaitement claire et intelligible si
+nous mettons les caractères si bien décrits par M. Herbert Spencer et
+énumérés par nous ci-dessus, en rapport avec la classification
+hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, de leurs fonctions et de
+leurs organes, classification que nous croyons avoir démontré être le
+fondement indispensable de toute sociologie scientifique.
+
+Les lois de l'évolution et de la régression sociales sont des lois
+organiques, à un degré plus élevé que les lois psychiques et de deux
+degrés plus élevées que les lois purement biologiques. Voilà ce dont il
+faut bien se pénétrer. En somme, en complétant l'exposé sociologique de
+Comte et de Spencer par une classification hiérarchique des faits
+sociaux et par l'extension des lois évolutionnistes de la biologie et de
+la psychologie à révolution progressive ou régressive des sociétés, nous
+continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.[30]
+
+Sans remonter aux lois les plus générales de l'évolution dans la nature
+inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'opèrent le progrès
+et la décadence dans le domaine biologique et psychique.
+
+«Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant
+indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons
+successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les
+manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les
+glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les
+agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand
+nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes
+muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.[31]
+
+Voilà la description d'une loi régressive à la fois biologique et
+psychique, nous pouvons la compléter par un exemple vulgaire tiré de
+la biologie seule et montrant à la fois le double aspect progressif et
+régressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant
+l'heureuse expression de Haller, l'_organum primum vivens, ultimum
+moriens_.
+
+En résumé, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est
+impossible de cataloguer ici, paraissent se résumer en cette loi que les
+fonctions et les organes les premiers formés continuent à survivre aux
+plus récents; ceux-ci s'arrêtent les premiers; d'un autre côté, les plus
+anciens sont les plus simples et les plus essentiels à la vie générale,
+les plus récents sont les plus délicats et les plus spéciaux.
+
+Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique.
+
+Dans sa belle étude sur les _Maladies de la mémoire_,[32] M. Th. Ribot
+expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur
+les faits récents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les
+centres nerveux ou sont de suite effacés. La cause réside dans une
+lésion anatomique grave: un commencement de dégénérescence des cellules
+nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; «le nouveau meurt avant
+l'ancien».
+
+L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles
+(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues étrangères,
+etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé;
+ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est
+une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la
+substance blanche produisant une dégénérescence des cellules, des tubes
+et des capillaires de la substance nerveuse.
+
+Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les
+intellectuelles; elles sont l'expression immédiate et permanente de
+notre organisation.
+
+Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque
+entièrement organiques: la route journalière, les vieilles habitudes
+appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire
+consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le
+bulbe et la moelle suffisent.
+
+La mémoire descend donc de l'instable au stable, du spécial au général.
+La preuve ou vérification résulte de ce que la guérison ou
+reconstitution se fait en sens inverse, du stable à l'instable, du
+général au spécial.
+
+Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique
+plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont,
+comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de
+leur évolution progressive.
+
+Il en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires.[33]
+
+Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en
+rapport à la fois avec la biologie, la psychologie et en partie déjà
+également avec la sociologie: le langage.[34] Nous y constatons les
+mêmes lois d'évolution, progressive et régressive. La mémoire du langage
+et des signes se perd suivant un ordre naturel et nécessaire. D'abord
+disparaît le langage rationnel, représenté par les mots; en première
+ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts
+concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les
+noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes
+indicatifs d'actes et de qualités.
+
+Après les mots, s'éteint le langage émotionnel représenté par les
+interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le
+simple langage musculaire, celui des gestes.[35]
+
+De même, à titre de vérification, nous observons que la loi de
+formation du langage va des gestes aux paroles et de ces dernières aux
+signes idéaux, à l'écriture.
+
+L'ordre sociologique étant une continuation plus complexe de l'ordre
+universel antécédent plus simple, nous voilà préparés à concevoir la
+nature des lois progressives et régressives en ce qui le concerne.
+
+Dans le deuxième volume de mon _Introduction à la sociologie_, j'ai
+systématiquement exposé comment les fonctions et organes relatifs à
+chacune des sept classes de phénomènes sociaux se forment naturellement
+les uns des autres suivant leur ordre de complexité et de spécialité
+croissantes. Leur déformation régressive suit l'ordre inverse,
+c'est-à-dire que l'organisation politique décline avant l'organisation
+juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dégrade avant
+les institutions scientifiques; ces dernières à leur tour s'effondrent
+antérieurement aux formes artistiques dont le déclin précède celui de
+la vie familiale qui s'évanouit avant la débâcle économique après
+laquelle les sociétés retombent dans les modes incohérents et simplement
+automatiques des formes primitives.
+
+Ceci encore une fois n'est qu'une application particulière d'une loi
+générale d'après laquelle la stabilité des formes est en raison inverse
+de leur complexité. Les structures sociales sont plus instables que les
+structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans
+toute société, les formes les plus élevées sont aussi les plus
+délicates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique
+peut être bouleversé, sans que les lois soient changées; celles-ci
+peuvent être fréquemment remaniées sans que leur changement corresponde
+à une transformation des moeurs; enfin de grandes révolutions
+politiques, juridiques et morales peuvent agiter la société sans altérer
+en rien leur structure économique. En général, les formes les moins
+complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes à se
+modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observé, qu'en droit romain,
+la reconnaissance de l'indépendance privée du fils demanda un temps
+infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Il en est
+aujourd'hui de même pour la situation civile de la femme même dans les
+pays à suffrage universel.
+
+Les régressions sociales, de même que le progrès, peuvent être vives ou
+lentes, régulières ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social
+se rétracte; ce n'est plus qu'une hiérarchie militaire avec une tête, le
+droit redevient l'antique commandement, _jus, jussus_. Ainsi, à Rome,
+les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir à l'armée; la plèbe y
+redevenait sujette. Il y a aussi régression subite et complète quand un
+groupe social plus ou moins nombreux et avancé est subitement enlevé au
+milieu de la formation de son organisation supérieure. Au Mexique, dans
+l'Amérique du Sud, aux îles Fidji, on a vu des Européens retourner en
+peu de temps à la sauvagerie, même au cannibalisme.[36]
+
+Sans une classification hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux,
+la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles
+et inexplicables. Non seulement la formation et la déformation des
+fonctions et des organes, dans les sociétés, s'effectuent dans l'ordre
+de leur hiérarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et
+la déformation des fonctions et des organes particuliers de cette classe
+s'opèrent suivant la même loi. Ainsi dans l'organisation politique les
+formes contractuelles supérieures et récentes de self-government
+s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les
+conseils d'Etat, les ministères, avant surtout le despotisme du pouvoir
+exécutif. Dans la vie économique, les formes destinées à assurer la
+liberté du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de
+conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, disparaîtront
+avant les anciennes structures capitalistes et propriétaires d'origine
+ancienne, féodale, ou quiritaire. Celles-ci, à leur tour,
+disparaîtraient avant qu'il fût possible aux civilisations avancées de
+retourner aux formes homogènes primitives.[37]
+
+Quelques exemples empruntés à chacune des classes de phénomènes sociaux
+suffiront pour le moment à justifier l'exactitude de ces lois
+sociologiques relatives au progrès et à la décadence des sociétés.
+
+Les formes politiques, particulièrement les structures supérieures,
+disparaissent les premières. Ainsi la féodalité n'existe plus comme
+organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports
+économiques et moraux et même familiaux de nos propriétaires avec leurs
+tenanciers et ouvriers. Ce qui s'établit à l'origine et fut la base de
+la féodalité est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports
+originaires, les plus simples et les plus généraux subsistent, le péril
+social subsistera également de voir renaître les formes politiques et
+juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite
+naturelle.
+
+Un droit, justifié à l'origine, peut devenir un privilège odieux; ainsi
+l'immunité des impôts au profit de la noblesse qui était chargée de
+l'office militaire cessa d'être juste après que cette caste ne remplit
+plus son office; le droit se transforma après la suppression de la
+fonction politique.
+
+Dans toutes les grandes civilisations passées, nous pouvons observer
+que la décomposition morale commence par l'effondrement des grandes
+doctrines religieuses ou métaphysiques qui, tombées en discrédit,
+laissent à découvert les profondes lésions qui ont atteint les moeurs
+en général.
+
+Dans son discours de réception à l'Académie française, l'illustre G.
+Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des
+sciences: «On a raison de dire que les lettres sont les soeurs aînées
+des sciences. C'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui
+ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes (métaphysiciens)
+avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de
+l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les
+trois phases de notre intelligence, passant successivement par le
+sentiment, la raison et l'expérience.» De son côté, M. Ch. Potvin
+indique comme suit que la régression s'opère en sens inverse lorsqu'il
+écrit que «le siècle des ducs de Bourgogne jusqu'à Charles-Quint est
+à la fois notre premier siècle artistique et notre dernier siècle
+littéraire». Cela signifie que le recul social inauguré par le
+despotisme politique avait déjà détruit le développement intellectuel
+pour ne laisser subsister et s'épanouir que les formes artistiques.
+
+A Rome, en Grèce, on continue à avoir dans la maison un foyer
+domestique, à le saluer, à l'adorer, à lui offrir la libation, mais ce
+n'était plus qu'un culte d'habitude non vivifié par la foi; de même pour
+le foyer des villes ou prytanée, on n'en comprenait plus l'antique
+signification: le culte des ancêtres, des fondateurs, des héros de la
+cité; on continuait à entretenir le feu, à faire les repas publics, à
+chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinités de la
+nature _redevenaient_ des sujets poétiques. Les rites et les pratiques
+survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des
+religions, c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les
+sacrifices, le cérémonial; la foi païenne n'existait plus qu'on
+punissait encore sévèrement toute atteinte posée aux rites.
+
+De même continuaient les repas publics en commun alors que la communauté
+économique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que
+les repas publics, dégénérés en routine, n'avaient plus de sens ni pour
+la multitude ni même pour les sommités sociales.
+
+Les sociétés progressent et régressent donc suivant des lois nécessaires
+dont nous venons de donner un faible aperçu. Insistons cependant sur ce
+point commun à la sociologie et à la psychologie, que toute décadence
+des formes et des fonctions supérieures voile généralement une lésion
+plus ou moins grave des formes inférieures. C'est ainsi que les
+dégénérescences psychiques sont déterminées par des lésions anatomiques.
+En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux,
+philosophiques, artistiques, familiaux, révêlent le plus souvent de
+graves perturbations économiques, lesquelles à leur tour peuvent être en
+rapport avec des troubles psychiques et une décadence biologique graves;
+dans ces derniers cas, la vie même de la société, en général, est en
+péril.
+
+Les sociétés peuvent donc se déformer et mourir suivant certaines lois
+de même qu'elles progressent et naissent suivant des lois, également
+naturelles. Dans les sociétés, comme chez les animaux, le degré de vie
+varie avec le degré de correspondance. Parmi les animaux d'organisation
+inférieure, la mortalité est énorme; ils subissent les influences les
+plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils
+s'adaptent à des circonstances plus nombreuses, plus spéciales; leur
+existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort
+exige plus de complications. Les sociétés sont donc d'autant plus
+viables qu'elles savent s'élever à des formes plus complexes et plus
+spéciales, facilitant leur adaptation continuelle, rétablissant leur
+équilibre instable de manière à ne pas être à la merci d'une
+perturbation élémentaire.
+
+Il n'y a pas de raison pour qu'une société pacifique, laborieuse, où
+la circulation des richesses est bien répartie, où la vie familiale,
+émotionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'épure, où la
+justice devient de plus en plus la règle de l'activité sociale et où
+la politique enfin n'est que la régulatrice suprême des grands intérêts
+sociaux exactement représentés et se gouvernant librement eux-mêmes,
+périsse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se développant
+régulièrement au point de vue de la masse, se différenciant de mieux en
+mieux dans ses parties, coordonnant ces dernières clans des organes
+locaux, régionaux et internationaux de plus en plus élevés, une telle
+société peut défier la mort; sa longévité indéfinie finit par se
+confondre avec celle de l'espèce humaine et de ses conditions
+terrestres.
+
+En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi
+en ce que les sociétés étant composées d'unités sensibles et conscientes,
+bien qu'à des degrés divers, elles ont le pouvoir, dans les limites
+naturelles, d'abréger ou d'augmenter spontanément le cours de leur
+existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre leurs
+mains.
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+FOOTNOTES:
+
+[1] BERTHELOT. _La Synthèse chimique_.
+
+[2] Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de service,
+tel que le règle le Code civil, présuppose le libre arbitre absolu de
+l'individu et une égalité idéale entre le maître et l'ouvrier; cette
+conception métaphysique viole à la fois et méconnaît les conditions
+physiologiques, psychiques et collectives, notamment économiques, de la
+classe laborieuse. C'est ce qu'ont dû finalement reconnaître tous les
+publicistes qui se sont occupés, par exemple, de la question des
+accidents du travail et de la réglementation de ce dernier au point de
+vue des sexes, de l'âge et aussi de la durée du travail même pour les
+adultes.
+
+[3] L'application des théories darwiniennes, essentiellement
+biologiques,aux phénomènes sociaux est un exemple du danger auquel on
+s'expose en cherchant à ramener des phénomènes complexes qui ont des
+lois en partie propres à eux seuls et en partie communes avec les autres
+sciences uniquement à ce dernier caractère. Les simplificateurs à
+outrance de cette école en sont naturellement arrivés par ce procédé
+vicieux à perdre notamment de vue que la lutte sociale pour l'existence
+n'est pas seulement représentée par un irréductible antagonisme, mais
+aussi par une coopération naturelle dont l'influence bienfaisante ne
+fait que croître avec les progrès de la civilisation.
+
+[4] J.-S. MILL, _Système de logique_, traduction PEISSE, 2e édition,
+t. I, p. 425-484; A. BAIN, _Logique déductive et inductive_, traduction
+COMPAYRÉ, 2° édition, t. II, p. 75-115.
+
+[5] _Logique_, t. I, 421.
+
+[6] _Logique_, t. I, 421 et suiv.
+
+[7] _Réforme_, année 1891, nos 121, 122, 165 et 166.
+
+[8] C'est ainsi qu'à la suite des autres sciences, la science sociale
+transforme insensiblement son enseignement dogmatique _ex cathedra_ en
+un enseignement pratique et expérimental. Autrefois aussi la botanique
+et la physiologie, par exemple, s'enseignaient d'une façon exclusivement
+orale ou écrite. Aujourd'hui, en Italie par exemple, des professeurs de
+criminologie, tels que Lombroso, E. Ferri et d'autres, ont joint à leurs
+leçons orales des observations dans des Musées d'anthropologie et une
+véritable clinique criminelle dans les prisons où ils se rendent avec
+les étudiants des Facultés de droit.
+
+[9] Condorcet, notamment, croyait à la possibilité de la prolongation
+indéfinie de la vie humaine.
+
+[10] Pour les développements de ces considérations et de celles qui
+suivent, lire la première partie de notre _Introduction à la
+Sociologie_.
+
+[11] _Introduction à la Sociologie_, deuxième partie: _Fonctions et
+organes_.
+
+[12] Pour les développements relatifs à la classification hiérarchique
+des phénomènes sociaux, lire _l' Introduction à la Sociologie_.
+
+[13] _Le Régime représentatif_, par G. De Greef. Bruxelles, 1893. Office
+de publicité.
+
+[14] CH. LABOULAYE. _Dictionnaire des Arts et Manufactures._ V. _Chemins
+de fer_.--P.-J. PROUDHON. _Des réformes à opérer dans l'exploitation des
+Chemins de fer_.
+
+D'après HUHLMANN, l'effort de tirage nécessaire pour mettre en mouvement
+une charge P sur essieu, est une fraction K de P, c'est-à-dire F = KP.
+
+K, coefficient de tirage, diminue avec la résistance.
+
+Pour un mauvais empierrement K = 0,070 Sur bonne voie empierrée K = 0,030
+Sur pavé K = 0,018 Sur rail K = 0,005
+
+Mathématiquement et pour tenir compte de toutes les conditions variables
+du roulement, la formule établie par RUHLMANN contient les notions
+suivantes:
+
+P, poids reposant sur une roue; K, coefficient de résistance au
+roulement; Q, poids de la roue; R, rayon du la roue; F, coefficient du
+frottement de JLF, rayon de la fusée. la fusée;
+
+Sur un rail, c'est-à-dire sur une route de nature parfaite, K (P + 2) / r
+devient négligeable.
+
+[15] Semaine du 26 novembre au 2 décembre 1891: 149,583,000 livres
+sterling. Les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, l'Autriche, l'Italie
+et l'Allemagne se sont successivement assimilé cette institution; la
+Belgique, ici encore, retarde.
+
+[16] Cette prévision s'est réalisée après que ces pages étaient écrites
+ainsi que mes auditeurs à l'Ecole des sciences sociales ont pu le
+constater par les chiffres que je produisis devant eux pendant mes
+leçons de l'année suivante. En 1890, en effet, les naissances
+illégitimes par 100 naissances ont été: Royaume, 8.63 p. 100; Hainaut,
+10.44 p. 100; Luxembourg, 2.95 p. 100. Dans cette dernière province, en
+1890 comme en 1889, le chiffre total des naissances a diminué et celui
+des naissances illégitimes s'est accru; la population en général tend
+à y décroître.
+
+En 1891, le salaire net moyen des houilleurs du Hainaut est tombé à
+3 fr. 06 par jour; la dépression ayant persisté depuis, nous pouvons
+prévoir une augmentation des naissances illégitimes; les statistiques
+officielles nous font défaut jusqu'ici.
+
+[17] _Exposés de la situation du Royaume_ et _Annuaires statistiques de
+la Belgique_.
+
+[18] _Introduction à la Sociologie_, t. II, p. 148 à 189.
+
+[19] Compte général de l'Administration de la justice criminelle en
+France, de 1826 à 1880.---QUETELET, _Physique sociale_, t. II, p. 232
+et suiv.
+
+[20] L'Ariôge, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, le Gers, le Tarn,
+l'Aveyron, le Lot, le Cantal, la Lozère, la Haute-Loire, le Puy-de-Dôme
+et la Creuse.
+
+[21] YVERNÈS. _Compte de la Justice criminelle_; Rapport. p. XXXIII.
+
+[22] Bruxelles, imprimerie de la Banque nationale, 1884.
+
+[23] A ceux qui voudront se former une conception exacte des rapports
+qui existent entre les faits économiques, je recommande tout
+spécialement, comme des modèles de méthode et d'exactitude, les
+diagrammes de M.H. DENIS, professeur d'économie politique à l'Université
+de Bruxelles et tout particulièrement son _Atlas de diagrammes relatifs
+à l'histoire des prix en Belgique._ Bruxelles, 1885.
+
+[24] DE LAVELEYE, _Economie politique_; Id., _Le Gouvernement dans la
+démocratie_, notamment le chapitre ii: _la Société n'est pris un
+organisme_.
+
+[25] G. DEGREEF. _Le Régime représentatif_. Bruxelles, 1892.
+
+[26] _Dix ans d'études historiques: Vue des révolutions d'Angleterre_.
+
+[27] _Les premiers principes_.--_Essais sur le progrès,_ p. 1 à
+79.--_Principes de sociologie_, passim.
+
+[28] Virgile, _Eglog. IV_.--Servius sur le vers 4 de cette
+éclogue.--Nigidius cité par Servius sur le vers 10.-_Livres du Daniel et
+d'Hénoch_.--Liv. III, 97-817 des _Livres sibyllins_.
+
+[29] _La Recherche de l'unité_, p. 6. Paris, Alcan.
+
+[30] J'ai proposé pour la première fois, après de longues préparations,
+mes idées sur les lois sociologiques de l'évolution progressive et
+régressive des sociétés dans mon cours à l'École des sciences sociales
+de l'Université de Bruxelles en 1889-1890. Je m'y appuyais notamment sur
+des faits psychiques décrits par M. Ribot dans _les Maladies de la
+Mémoire_.
+
+[31] Claude Bernard. _La Science expérimentale_. Paris, F. Alcan.
+
+[32] Paris, Félix Alcan, p. 92 et suiv.
+
+[33] Th. Ribot. _Les Maladies de la volonté_. Paris, F. Alcan,
+8e édition, 1893.
+
+[34] A. Comte fait figurer la théorie du langage dans sa _Statique
+sociale_.
+
+[35] Th. Ribot. _Les Maladies de la mémoire_. Paris, F. Alcan,
+8e édition, 1893.
+
+[36] Waitz. _Anthropology_, 313. Traduction anglaise.
+
+[37] Nous réservons à nos deux derniers volumes d'_Introduction à la
+Sociologie_ consacrés à la Structure et à la Dynamique générales des
+sociétés l'exposé et la démonstration méthodiques de ces lois.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CHAPITRE PREMIER.--La classification des sciences.
+
+CHAPITRE II.--Les lois scientifiques
+
+CHAPITRE III.--Les méthodes
+
+CHAPITRE IV.--Analyse et classification naturelle sociologiques
+
+CHAPITRE V.--Lois sociologiques élémentaires
+
+CHAPITRE VI.--Lois sociologiques composées
+
+CHAPITRE VII.--Les croyances et les doctrines politiques
+
+CHAPITRE VIII.--Lois sociologiques progressives et régressives
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES ***
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+Produced by Marc D'Hooghe. <marcdh@pandora.be>
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+
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+electronic works
+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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