diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 17538-8.txt | 4604 | ||||
| -rw-r--r-- | 17538-8.zip | bin | 0 -> 88198 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 17538-h.zip | bin | 0 -> 96184 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 17538-h/17538-h.htm | 4724 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 9344 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17538-8.txt b/17538-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9c63c72 --- /dev/null +++ b/17538-8.txt @@ -0,0 +1,4604 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les lois sociologiques + +Author: Guillaume De Greef + +Release Date: February 7, 2006 [EBook #17538] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LES LOIS SOCIOLOGIQUES + +PAR + +GUILLAUME DE GREEF + +Docteur agrégé à la Faculté de Droit +Professeur a l'École des sciences sociales de l'Université de Bruxelles. + + + + +PARIS + + +1893 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA CLASSIFICATION DES SCIENCES + + +Quelles sont les méthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre +par lois sociologiques? Quel est, en général, le sens de ce mot: loi? Il +semble extraordinaire que les juristes, les légistes et les politiciens +possèdent les notions les plus confuses à ce sujet, si même ils y ont +jamais réfléchi; une longue et constante expérience nous prouve +cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutôt +cette séparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique +d'un côté et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son +explication dans ce fait que les phénomènes juridiques et politiques +sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis à nos méditations, +L'empirisme et la métaphysique chassés de presque tontes les autres +sciences physiques et naturelles proprement dites se sont réfugiés et +barricadés dans cette dernière et haute citadelle largement +approvisionnée depuis des siècles, en prévision de cet assaut ultime, +des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes +dont les éternels vaincus du progrès scientifique reconnaîtront bientôt +eux-mêmes l'irrémédiable insuffisance. + +Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique, +auront emprunté aux sciences antécédentes les armes, c'est-à-dire les +méthodes positives qui ont donné la victoire à leurs aînées, cette +forteresse en apparence inaccessible et irréductible s'écroulera +d'elle-même ou mieux encore, pareille à ces demeures enchantées +défendues par des monstres et des chimères, elle s'évanouira, comme une +pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystérieuses +régions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions légendaires +où se complaisent les sociétés dans leur enfance. + +Avant donc d'aborder l'étude des sciences sociales et surtout de la +politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements, +c'est-à-dire dans les procédés ou instruments d'investigation qu'il +faut employer dans ce genre de recherches. + +Les sciences en général, au point de vue de la méthode, peuvent être +envisagées sous trois aspects différents: au point de vue dogmatique, +c'est-à-dire de leur enseignement; au point de vue historique, +c'est-à-dire de leur formation et de leur évolution réelles dans le +temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-à-dire des +procédés ou des lois du raisonnement. + +La question se présente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des +sciences correspond à leur ordre historique et l'un et l'autre à leur +ordre dogmatique. + +Une première distinction est à faire entre les sciences abstraites et +les sciences concrètes: les premières ont pour objet les phénomènes, +abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se +manifestent; les secondes considèrent les phénomènes en tant +qu'incorporés. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites; +la minéralogie, la géologie, la zoologie, des sciences concrètes. +La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des +civilisations particulières, est une science concrète; lorsqu'elle +s'élève jusqu'à l'étude des lois qui règlent les rapports sociaux dans +toute société quelconque, indépendamment du moment et de l'espace +historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractère des +sciences ne doit pas être perdu de vue dans les considérations qui vont +suivre. + +On peut, à la façon idéaliste, soutenir que l'histoire des sciences, +tant particulière que générale, doit être assimilée à un véritable +raisonnement logique; on peut, s'élevant à des hauteurs métaphysiques, +au delà même des nuages, prétendre indifféremment ou bien que le noumène +est un produit du phénomène ou celui-ci une création du noumène, que +l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce +sont là jeux de princes, des princes de la pensée humaine, nous le +concédons, mais de princes qui, à l'exemple des souverains temporels, +vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne +s'élève pas à ces sublimités; elle n'a pas de ces envolées qui font +perdre de vue à la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la +prétention d'observer, de classer et de juger même ces grandes doctrines +qui semblent échapper à toute loi; elle les ramène à leur relativité +naturelle et sociale; elle décrit et explique leurs formes et leurs +évolutions successives; ainsi elle réduit ces absolus apparents à ce +qu'ils sont et peuvent être socialement: des phénomènes soumis eux-mêmes +à un ordre statique et dynamique comme tous les phénomènes naturels. Si +l'immortel auteur de l'_Esprit des lois_ a pu dire avec raison que +«la Divinité même a des lois», l'orgueil métaphysique peut bien se plier +au même niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer +ce caractère relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le +faisant entrer dans l'histoire, à côté et au-dessus des religions et de +leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilités, c'est-à-dire +démontrer que le hasard même n'a rien d'absolu; si les religions et les +métaphysiques soulevaient la prétention de se soustraire au déterminisme +universel, par cela même elles méconnaîtraient leur incontestable et +respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas +déchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais +cela même ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur +assignant leur rôle transitoire bien que considérable, dans l'évolution +générale, leur garantit la seule immortalité possible, celle que procure +l'histoire, organe enregistreur de la mémoire collective. + +Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les sociétés que +leurs phénomènes et les rapports entre ces derniers, c'est-à-dire encore +des phénomènes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent être +scientifiquement atteints; il en est de même des causes premières et des +causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer +des uns et des autres qu'en tant que leur préoccupation et leur +recherche sont elles-mêmes des phénomènes sociaux, dès lors relatifs et +susceptibles d'être étudiés. + +Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences +positives, si en outre, départageant celles-ci en concrètes et +abstraites, nous avons surtout égard à ces dernières, nous reconnaissons +que la série logique des sciences correspond d'une façon assez générale +à leur évolution historique, c'est-à-dire aux divers moments où elles +sont parvenues à se constituer comme sciences abstraites à l'état +positif. + +Les phénomènes relatifs à l'étendue et au nombre sont les plus simples +et les plus généraux; les mathématiques sont aussi la plus abstraite des +sciences; non seulement il est possible de les étudier indépendamment de +toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une expérience +antique a dégagées dans leur domaine sont tellement parfaites, que le +raisonnement déductif a pu s'y substituer en très grande partie à la +méthode inductive, en dehors de toute application concrète et +particulière. Bien que, comme toutes les sciences, la mathématique ait +été précédée d'une période d'empirisme, de tâtonnements et d'inductions +accompagnées et suivies de constantes vérifications, sa perfection est +devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractères +primitifs; en réalité les mathématiques doivent tout à l'observation et +à l'expérience comme toutes les autres sciences. L'étendue et le nombre +sont les phénomènes et les rapports les plus simples et les plus +généraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore +y crut trouver la cause première de tous les faits naturels, y compris +les faits sociaux et politiques; plus tard, les métaphysiciens en firent +des catégories de l'esprit humain, des cadres préexistants à toutes nos +idées et où elles venaient nécessairement se classer. La vérité est que +tout phénomène implique la double relation d'étendue et de nombre; on +n'en peut concevoir aucun indépendamment de ces propriétés élémentaires; +l'étendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrême de +toute abstraction. + +Les mathématiques, limitées au calcul et à la géométrie, nous +présentent principalement le monde des phénomènes au point de vue +statique, à l'état de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif +des notions qu'elles dégagent; les nombres, par exemple, nous donnent +en effet déjà, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de +multiplication, de succession, de développement, de croissance, d'ordre +sériel hiérarchique et par conséquent d'évolution, en un mot une vue +rudimentaire, la plus simple possible, de propriétés dynamiques. C'est +dans la mécanique rationnelle, cette troisième branche des +mathématiques, que la division logique et naturelle des phénomènes en +statiques et dynamiques acquiert une importance décisive. D'un autre +côté, il est incontestable qu'on peut étudier et enseigner le calcul et +la géométrie indépendamment de la mécanique, même statique, on ne peut, +au contraire, aborder cette dernière sans le secours des Mathématiques +proprement dites. Les propriétés relatives à l'étendue et au nombre sont +aussi plus générales que celles relatives aux forces; celles-ci sont +déjà une combinaison particulière de celles-là; l'arithmétique et la +géométrie sont donc des sciences plus simples, plus générales, plus +abstraites que la mécanique. + +Nombre, étendue, forces en repos ou en activité, voilà les trois +propriétés élémentaires de la phénoménalité universelle. Nous les +rencontrons aux confins les plus éloignés, aux dernières cimes +accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'évolution +cosmique; elles sont à la base de tout enseignement; de même, au point +de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites, +les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme +les premières en possession de leurs méthodes et de leurs lois; leurs +applications concrètes elles-mêmes ont précédé dans leurs progrès toutes +les autres. + +On peut envisager l'astronomie, à l'exemple d'A. Comte, comme science +abstraite, c'est-à-dire en tant qu'ayant pour objet les lois générales +des corps célestes, indépendamment de leurs structures et de leurs +évolutions particulières. Si l'arithmétique, la géométrie, la mécanique +se suffisent à elles-mêmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, même +abstraite; celle-ci n'a plus la même indépendance; elle a toujours +besoin de l'appui de ses soeurs aînées: le nombre, l'étendue, le +mouvement sont inséparables de l'étude des corps célestes; la théorie de +leur formation et de leur évolution, la loi de la gravitation +universelle sont des applications plus complexes à des cas spéciaux des +propriétés dont s'occupent les sciences antécédentes; il y a une +astronomie mathématique et une mécanique céleste, qui sont quelque chose +de plus que la mathématique et la mécanique; elles sont en un mot moins +simples, moins générales, moins abstraites. L'ordre logique postpose +donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des +mathématiques. Or, on ne peut étudier et enseigner ce qui est complexe +qu'à la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la même manière +que, dans un raisonnement logique, on ne peut déduire des lois générales +ou des conclusions complexes que d'inductions particulières et de +propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science +positive abstraite, s'est conformée historiquement à cette loi logique; +elle fut consécutive à la constitution des sciences mathématiques +abstraites. + +Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons +nous occuper, sont, remarquons-le bien, considérées toujours ici en tant +que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord +en tant qu'elles peuvent être étudiées et enseignées, abstraction faite +des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant +qu'elles peuvent et doivent l'être, abstraction faite des sciences +postérieures plus complexes. + +Il ne faut pas non plus confondre le degré d'abstraction d'une science +avec son degré de généralité, bien qu'en fait ces deux notions se +confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus +générales sont également les plus abstraites ou susceptibles de la plus +grande abstraction; mais les sciences les plus générales ne sont pas +nécessairement et seulement abstraites, elles peuvent être également +concrètes, c'est-à-dire s'appliquer à l'étude de formes, corps +inorganiques, organiques ou sociaux, déterminées. C'est ainsi qu'il y a +une astronomie abstraite et une astronomie concrète, une sociologie +abstraite et une sociologie concrète. Il y a, en effet, une astronomie +et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les +corps célestes et de toutes les sociétés, abstraction faite de la +structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces +sociétés dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la +sociologie et de l'astronomie concrètes; dans les deux cas, le degré de +généralité des phénomènes relatifs à ces sciences reste le même; la +différence est dans leur aspect concret ou abstrait. + +Parmi les sciences abstraites consacrées à l'étude des corps bruts, +la physique est évidemment moins simple et moins générale, plus complexe +et plus spéciale que les sciences antécédentes. Elle étudie les rapports +des corps les uns avec les autres, indépendamment de la composition de +ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par conséquent de +leurs propriétés chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut +étudier les mathématiques, la mécanique et l'astronomie, abstraction +faite des phénomènes relatifs à la barologie, à la thermologie, à +l'acoustique, à l'optique, à l'électricité, etc., on ne peut étudier +ceux-ci sans celles-là. La théorie des mouvements des corps célestes, +la loi de la gravitation universelle sont tirées des rapports entre la +masse et la distance des corps, c'est-à-dire de rapports de nombre et +d'étendue d'après lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou +l'intensité de leur gravitation; ainsi, géométrie, calcul, mécanique +sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De même les lois +astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent +constamment dans l'étude des phénomènes physiques; il en est ainsi, par +exemple, de la pesanteur qui se relie directement à la gravitation +universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la +physique s'est constituée comme science positive postérieurement aux +mathématiques, à la mécanique et à l'astronomie: les sciences +mathématiques et mécaniques avaient dès la plus haute antiquité, en +Orient, en Egypte et en Grèce, réalisé des progrès considérables même +comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire, +la science astronomique, surtout abstraite, malgré des observations +empiriques, des inductions, des généralisations et surtout des +hypothèses importantes très anciennes, ne s'est élevée à la dignité +de science abstraite que très tard, vers la fin du XVe au XVIe et au +commencement du XVIIe siècle. Il suffit de citer Copernic, Galilée, +Kepler. Si Newton découvrit la loi de la gravitation et de la pesanteur, +c'est qu'il était le plus grand mathématicien de son temps. La physique, +à son tour, se constitua comme science positive abstraite, encore plus +tard. Il est inutile de rappeler qu'elle fut, par suite de la confusion +primitive bien que naturelle de l'animé et de l'inanimé, une des sources +principales, de toutes les superstitions religieuses qui, depuis le +fétichisme le plus grossier jusqu'au monothéisme le plus élevé, +alimentèrent l'ignorance universelle et remplacèrent provisoirement la +philosophie positive des sciences, mais il convient de ne pas oublier +que, déjà au déclin du monothéisme occidental, il y a trois cents ans +à peine, les théories métaphysiques d'après lesquelles, par exemple, la +nature avait horreur du vide, étaient encore en pleine efflorescence. +C'est, en définitive, au XVIIe siècle seulement que la physique s'érigea +en science positive, indépendante de la religion et des vaines et +puériles entités et subtilités de la métaphysique. En réalité, la +physique est une science non seulement européenne, mais moderne. + +Les mêmes considérations s'appliquent aussi à plus forte raison à la +chimie; cette science ne peut être étudiée ni enseignée sans une +initiation préliminaire et suffisante aux sciences antérieures; elle +est un degré de plus dans l'ordre de complexité et de spécialité des +phénomènes. Longtemps la composition et la décomposition des corps +furent la base des croyances et des dogmes mystérieux sur le fumier +desquels pullulèrent les religions; longtemps la chimie fut la science +hermétique, scholastique et puis franchement métaphysique; pendant des +siècles, sous le nom de chrysopée ou d'alchimie, elle s'affola dans la +recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procédés pour +changer les métaux en or. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements +empiriques, que, parvenant enfin à rompre ses préjugés mystiques et +philosophiques, vers la fin seulement du XVIIIe siècle, la chimie +réussit à circonscrire nettement son domaine dans le monde de la +phénoménalité universelle; elle se limita dès lors à la recherche des +rapports et des lois de combinaison et de décomposition résultant de +l'action moléculaire des diverses espèces de corps cristallisables ou +volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie +chimique devint possible par la généralisation de plus en plus parfaite +des faits et des rapports observés ou expérimentés; alors seulement on +put commencer à entreprendre de déduire de ces généralisations des lois +abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considérât +surtout les _conditions_ nécessaires dans lesquelles les phénomènes +peuvent avoir lieu, c'est-à-dire sont _aptes_ à agir, soit que l'on +considérât principalement les actions moléculaires elles-mêmes dans +leur _activité._ La constitution de la chimie abstraite et positive +nous reporte seulement à la fin du XVIIIe siècle; le nom de l'illustre +et malheureux Lavoisier restera à jamais attaché à cette période capitale +de l'évolution historique des sciences. + +La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est +postérieure à celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe +des substances organisées, telles que la fibrine, l'albumine, la +cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littré ont soutenu avec raison, au +point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait +de la rattacher de préférence à l'anatomie et à la physiologie, le +domaine de la chimie devant être limité à celui des corps non vivants, +non organisés. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait +donc en réalité déjà à la physiologie. La controverse soulevée autour de +cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite +organique est la transition naturelle, à la fois logique et historique, +reliant la chimie à la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne +peut être ni étudiée ni enseignée sans le secours des autres sciences +antécédentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'être et se sont +constituées historiquement avant et sans la chimie. + +Si Lavoisier peut être considéré comme ayant, à la fin du +XVIIIe siècle, jeté les bases de la philosophie chimique +abstraite[1], il est incontestable qu'il fallut les progrès décisifs et +continus depuis lors de cette dernière science pour permettre à la +physiologie de dégager ses premières lois abstraites des conceptions +empiriques, métaphysiques et même religieuses où elle se complaisait +encore au siècle dernier. De tous les ancêtres de la physiologie +générale ou, si l'on préfère, de la philosophie physiologique, +l'illustre Wolf seul appartient à la fin du XVIIIe siècle; +tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier, +Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout à fait +au siècle actuel, ou en partie seulement aussi au siècle précédent. +Que la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins +générale, il ne viendra à l'idée de personne de le contester; son +enseignement serait impossible sans l'étude préliminaire de cette +dernière. Les propriétés vitales résultent d'un degré supérieur de +composition et de combinaison des corps; de là des caractères spéciaux, +lesquels ne peuvent être reconnus et dégagés qu'à la suite des +propriétés chimiques. La vie et la mort sont la province de la +physiologie, province comprise dans un Etat plus étendu dont les autres +départements ne manifestent pas les mêmes phénomènes; au delà de l'étude +des éléments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au +delà de celui des éléments chimiques s'ouvre celui de la physique, et +puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux +phénomènes de l'étendue et du nombre, lesquels eux-mêmes confinent à +l'inconnaissable infini de l'espace et du temps. + +Comme dépendance particulière et plus complexe encore de la physiologie, +A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hiérarchique des +sciences le groupe de phénomènes désigné par lui sous le titre de +physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie +psychique ou Psychologie. Elle aussi, à cette heure, s'érige en science +abstraite indépendante. + +Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phénomènes +est un cas spécial, mais plus complexe des propriétés vitales en +général, de la même manière que celles-ci sont une combinaison +supérieure et particulière des propriétés chimiques, physiques, +mécaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en général de la +figuration et de la situation (géométrie) d'un certain nombre (calcul) +d'éléments ou d'agrégats d'éléments inorganiques dans le temps et dans +l'espace. L'étude des phénomènes psychiques est impossible sans la +connaissance préalable des lois de la physiologie générale et de celles +de toutes les sciences antécédentes. Historiquement, du reste, la +physiologie psychique s'est dégagée seulement dans ces derniers temps de +la gangue fruste des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques: +elle n'a commencé à être en possession constante de sa méthode +scientifique que dans la dernière moitié de ce siècle. L'antique +classification même des sciences, basée non pas sur leurs caractères +objectifs, mais sur les facultés subjectives déduites _a priori_ de la +constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'établirent +F. Bacon et après lui d'Alembert lui-même, dans la Grande _Encyclopédie,_ +est la meilleure preuve qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles la science des +phénomènes mentals était encore, chez ses représentants les plus +éminents, dans sa période de gestation métaphysique. Le tableau des +facultés cérébrales dressé par A. Comte est aussi essentiellement +subjectif, et les déductions sociologiques qu'il en tira étaient la +négation radicale de sa propre méthode positive. Il a fallu, en +définitive, que nos laboratoires de physiologie, après que celle-ci +elle-même fut devenue une science expérimentale, prêtassent aux +psychologues leurs instruments d'observation et d'expérimentation, pour +que la science des phénomènes mentals fût enfin entraînée dans le +courant scientifique général. Alors seulement la psychologie, devenue +positive, put s'arracher notamment à la simple et stérile observation +interne du moi par le moi, procédé si imparfait qui excluait +naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la +psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses +attardées qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide +d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut révélé principalement +par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer +à mesurer, d'une façon exacte, la quantité, la durée, l'intensité des +faits psychiques, problèmes si importants au point de vue, par exemple, +de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au +travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et même la +simple observation externe étaient également impuissantes à aborder +l'examen des phénomènes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs +à la psychologie des idiots, des déments, des délinquants, sans compter +celle des femmes et des vieillards; tous ces états mentals, le plus +grand métaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut évidemment les +produire en lui-même à volonté aux fins de les contempler dans le champ +de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus guère à +même de les observer, car on ne se figure pas aisément ce dédoublement +mystérieux d'une âme dont une part, en pleine conscience scientifique, +observerait avec sérénité l'autre devenue déraisonnable et même +imbécile. L'étude des passions en général, dans ce système, révèle la +même inconséquence, les mêmes contradictions. L'observation directe +externe elle-même ne peut nous en révéler que les caractères également +externes, c'est-à-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas +étaient impuissantes à transformer les simples descriptions psychiques +qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idéal de toute +science parfaite en possession de sa méthode. + +Il faut donc étudier la physiologie végétale d'abord et animale ensuite +avant la psychologie; cette initiation préliminaire est indispensable, +ne fût-ce que pour acquérir la notion de ce que sont la structure et le +fonctionnement des êtres vivants, ces deux aspects, l'un statique, +l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie +proprement dite, la première élève notre intelligence à la notion de +structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous +fournit celle du fonctionnement, non plus d'entités idéales, mais de +combinaisons objectives supérieures dont l'activité constitue la vie des +organes et des systèmes généraux de structure. + +En fait, c'est par les progrès d'une dépendance directe de la +physiologie, c'est-à-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est +émancipée et des dogmes religieux et des hypothèses métaphysiques. Ce +progrès, réalisé dans les cas anormaux ou morbides, s'étendra +naturellement de plus en plus à l'ensemble de la science mentale. Il +restera à la philosophie métaphysique cette gloire, qui n'est pas petite +au point de vue des progrès de l'esprit humain, d'avoir contribué, au +nom de la raison à arracher nos conceptions en général au joug des +superstitions religieuses; ce fut son grand rôle social; dans l'oraison +funèbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra +jamais oublier le caractère positif et organique par lequel la +métaphysique, comme du reste les religions elles-mêmes, ont participé au +progrès de l'humanité par la réduction successive des superstitions et +des systèmes: de ce progrès, religion et métaphysique furent +inconsciemment les artisans sociaux. + +Mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie, +telle est donc d'après A. Comte et la philosophie positive en général, +à part certaines divergences particulières inutiles à discuter ici, la +classification hiérarchique, à la fois logique et historique des +sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le +couronnement et dont nous nous occuperons plus loin. + +D'après A. Comte, cette classification hiérarchique serait conforme non +seulement à l'ordre logique et historique, mais à l'ordre dogmatique, +c'est-à-dire relatif à l'enseignement des sciences. Il restreint +cependant cette vue trop générale en ajoutant qu'au point de vue +dogmatique l'ordre logique est et doit rester prédominant, tandis qu'au +point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir +compte d'un phénomène considérable, c'est-à-dire de leur connexion +statique, ou de structure et de leur interdépendance dynamique, +c'est-à-dire de leur activité réciproque, de l'influence mutuelle +qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur évolution +progressive. De ce phénomène capital résulte leur avancement, non plus +simplement successif, mais aussi et à la fois connectif ou collectif et +simultané. + +Cette considération de Comte nous semble elle-même devoir être +restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement à la structure +et à l'évolution historiques des sciences concrètes. Toutes les sciences +abstraites dont nous venons de parcourir la série ont, en effet, leurs +sciences correspondantes concrètes. Il en est ainsi des mathématiques, +y compris la mécanique, en tant que sciences appliquées; il y a de même +une astronomie concrète; les sciences physico-chimiques abstraites ont +leurs équivalents concrets, par exemple, dans la minéralogie et la +géologie; la physiologie, dans la médecine, la botanique, la zoologie, +l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des +civilisations particulières. + +Ces sciences concrètes préparées et fortifiées pendant des siècles, par +des procédés d'abord empiriques, doivent faire seules, en réalité, +l'objet principal de la restriction apportée par Comte à la concordance +qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur +constitution historique; en tant que sciences abstraites, même au point +de vue historique comme nous l'avons indiqué, la correspondance entre +l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf +les variations accessoires et négligeables que l'on rencontre à +l'occasion de l'étude de tous les phénomènes sociaux, variations dont +l'importance disparaît, pour ainsi dire, à mesure que l'on embrasse un +champ d'expérience plus étendu dans le temps et dans l'espace. + +L'observation de Comte exige encore d'être rectifiée et complétée sous +un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique +d'un côté et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre +dogmatique n'est pas et ne peut pas être absolument le même que l'ordre +logique; il est quelque chose d'intermédiaire, par sa nature, entre les +lois de la pensée et du raisonnement et les lois de l'histoire; il +emprunte aux unes et aux autres des caractères spéciaux qui en font un +type à part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des +conséquences graves à la fois théoriques et pratiques. Dans +l'enseignement, le procès logique et le procès historique doivent se +prêter un constant et mutuel appui; par là seulement l'enseignement à +tous ses degrés revêt ce grand caractère social de simultanéité et de +continuité qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme +scientifique soient disloquées et mutilées à l'école, non plus qu'elles +le sont dans la structure générale effective des sociétés et dans leur +évolution ou dynamique réelle. + +Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre +s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conformé plus ou +moins, bien que d'une façon encore empirique et insuffisante, aux +véritables et permanentes nécessités scientifiques des sociétés. A tous +les degrés, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y +compris les athénées, et dans les universités, l'enseignement est déjà +et continuera d'une façon de plus en plus raisonnée et systématique à +être à la fois successivement et simultanément intégral; l'ordre +successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus +en plus combiné avec les nécessités dogmatiques de simultanéité et +d'interdépendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'à chaque degré +plus élevé dans la hiérarchie de l'enseignement et dans chaque classe +plus élevée de chaque degré, cet enseignement sera de plus en plus +approfondi dans toutes et chacune des branches spéciales. +L'enseignement, en un mot, à tous les degrés devra toujours être à la +fois général et spécial, c'est-à-dire encyclopédique; en outre, il devra +devenir de plus en plus approfondi et spécial, à mesure que l'on gravit +les échelons scolaires, mais en contre-balançant de plus en plus +rigoureusement cette spécialisation croissante par le contrepoids +nécessaire de considérations générales et abstraites tirées des sciences +particulières et des rapports qui les unissent entre elles. Cette +prédominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier +imprime seule à l'enseignement son véritable caractère social. + +Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute +l'école positiviste y compris Spencer, nous complétons maintenant le +tableau hiérarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par +l'adjonction de la science la plus spéciale et la plus complexe de +toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie. + +La sociologie abstraite complète la série logique et historique des +autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la +connaissance des lois générales qui résultent des rapports des hommes +les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales, +variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent +dans les sociétés particulières; celles-ci sont le domaine réservé de la +sociologie concrète. + +Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et +indéniable que les phénomènes sociologiques sont de leur nature plus +complexes et moins généraux que les phénomènes purement physiologiques +et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent déjà un +degré très intéressant des propriétés d'association tant organiques +proprement dites qu'émotionnelles et intellectuelles. Les phénomènes +relatifs à l'imitation, à la sympathie, à l'association des sentiments +et des idées, le langage lui-même sont à la fois d'ordre psychique +individuel et collectif; par eux la sociologie se relie +fonctionnellement et organiquement aux phénomènes du ressort de toutes +les sciences antécédentes. Par cela même ils constituent la transition +naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites +encore. Les sociétés, en effet, nous présentent des propriétés, des +formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons +nulle part ailleurs, pas même dans les corps organisés et vivants en +général. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractères +distinctifs, que dans les agrégats sociaux toutes les unités composantes +sont plus ou moins douées de sensibilité et de conscience, qu'en outre, +tout au moins dans les structures sociales supérieures, des +combinaisons originales résultent, notamment en ce qui concerne leurs +liens connectifs, de la propriété que possèdent ces mêmes unités +composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue économique +qu'aux points de vue génésique ou familial, intellectuel, moral, +juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour +reconnaître que la science sociale a un domaine privé, constitué d'un +ensemble de propriétés particulières qu'on ne rencontre dans les +départements d'aucune des sciences antérieures. De ces titres +authentiques résulte pour la sociologie son droit légitime à sa +reconnaissance comme science à la fois indépendante et souveraine, bien +que la dernière conçue et née de toutes les autres sciences. Telle est, +en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume +féodal des sciences, elle est à la fois serve et seigneur; serve en tant +que dépendante elle-même de toutes les sciences antécédentes, seigneur +en tant que par sa naissance et son évolution elle s'est élevée +au-dessus de ces dernières par la dignité et la supériorité croissante +de ses prérogatives et de ses fonctions. Si nous complétons maintenant +à ce point de vue nos précédentes conclusions dogmatiques, nous devons +dire qu'à tous les degrés, primaire, moyen, supérieur, l'enseignement +des sciences doit être parfait par un enseignement, proportionnel en +intensité, des sciences sociale. + +Ici se place naturellement une observation applicable à toutes les +sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement +scientifique doit être encyclopédique à tous les degrés, mais cet +enseignement doit être méthodique, c'est-à-dire conforme aux procédés +rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mêmes +des lois tirées de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi, +au degré inférieur doivent naturellement être enseignées seulement de +chaque science les notions les plus simples et les plus générales; cette +nécessité résulte à toute évidence de nos considérations antérieures; +mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas +plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de +généraliser; ce n'est que peu à peu et très lentement, à force +d'observations et d'expériences particulières et accumulées, qu'il +parvient à s'élever à des concepts généraux, à la notion de lois d'abord +concrètes, puis abstraites. + +L'enseignement inférieur et même moyen, dans les classes inférieures, +celui-ci cependant dans une proportion déjà moindre, sera donc avant +tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant +partout et toujours l'arbre encyclopédique complet des sciences, y +compris les sciences sociales, il ne se départira qu'avec une +circonspection extrême de ces procédés dogmatiques imposés par la nature +elle-même. C'est dans tous les cas par des observations tirées des +sciences les plus générales et les plus simples, des phénomènes les plus +fréquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, à pas comptés, +par enseigner aux jeunes gens à formuler eux-mêmes leurs premières +généralisations, leurs abstractions spontanées, notamment dans la +géométrie, le calcul, la mécanique et la physique, tous ordres de +phénomènes du plus haut intérêt pour les enfants et les jeunes gens et +constituant même une véritable récréation quand, au lieu de se servir de +formules sèches et abrutissantes, le professeur objective +expérimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel +enseignement des _règles_ de la grammaire, par exemple, est aussi peu en +rapport avec l'état des jeunes intelligences que celui d'une +métaphysique ou d'une philosophie générale et abstraite des sciences. La +grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou écrit doit +être rigoureusement expulsée de renseignement au moins primaire tout +aussi bien que le cathéchisme. Il n'y a pas plus de place dans les +cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour +une conception cosmogonique et sociale, générale ou abstraite et même +concrète. + +C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner +toujours rigoureusement les nécessités de l'ordre logique avec celles de +l'ordre historique, en procédant en définitive pour chaque éducation +particulière, mais avec une rapidité incomparable, par les mêmes stades +traversés par les civilisations particulières et l'humanité en général +dans son évolution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il +est inutile de repasser par les mêmes erreurs ou déviations, et qu'il +est possible actuellement de suivre une ligne raisonnée et droite. + +En résumé, les procédés dogmatiques, tout en se conformant aux +classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins +rigoureux; ils doivent également tenir compte des grandes conditions de +simultanéité et d'interdépendance historiques des sciences, surtout +concrètes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les +classifications logiques sont elles-mêmes en rapport avec la structure +et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de +l'évolution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des +modalités différentes selon les âges; son activité est autrement +conditionnée pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturité; +les méthodes dogmatiques, tout en se différenciant partiellement de +l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer à la +constitution physiologique et psychique des élèves; elles doivent par +conséquent transiter du concret à l'abstrait, du particulier au général, +du simple au composé. + +D'un autre côté, renseignement scientifique n'a pas son objectif en +lui-même; il a une destination sociale; il s'applique à tous les besoins +de plus en plus complexes, non seulement matériels, mais idéaux, des +individus et des sociétés; chaque science correspond, dans ses +applications, à un ou à plusieurs arts et professions différents. +Aux premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se +confondent généralement avec leur utilité pratique, mais à mesure qu'il +devient à la fois plus généralisateur, plus abstrait et en même temps +plus intensif, la nécessité apparaît, dans l'intérêt de l'équilibre +intellectuel et même physiologique et surtout dans l'intérêt supérieur +de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une +intervention de plus en plus considérable de l'enseignement professionnel. +Ainsi, dans les instituts supérieurs du Commerce, de l'Industrie, de +l'Agriculture, dans les écoles polytechniques et dans les diverses +facultés universitaires, le maximum d'abstraction et de généralisation +scientifiques et philosophiques doit être naturellement contre-balancé +par le maximum de spécialisation professionnelle. Là où l'enseignement +universitaire se réduit à être une fabrique de diplômes professionnels, +il est aussi vicieux que là où il ne produirait que des théoriciens et +des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y prenne garde, ce +n'est pas la métaphysique qui peut servir de contrepoids, avec ses rêves, +à la différenciation sociale progressive des études et des fonctions; +la philosophie de chaque science particulière et la philosophie générale +des sciences peuvent seules remplir cette indispensable mission; la +spécialisation scientifique et professionnelle a son antidote dans la +généralisation également scientifique qui permet à chaque conscience +individuelle de rattacher l'existence de toute profession particulière +à l'ensemble de l'organisation collective et par là de reconnaître et de +proclamer la dignité et l'équivalence de tous les métiers, libéraux ou +manuels, dans la trame indivisible de la vie des sociétés. + +Cette considération est de la plus haute importance, surtout si l'on +complète le tableau hiérarchique des sciences par la philosophie des +sciences sociales particulières, c'est-à-dire par la sociologie qui en +est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable +conclusion de l'enseignement de toutes les écoles, instituts ou +facultés, dont l'ensemble constitue l'Instruction supérieure. Sans +l'initiation à cette philosophie générale, les spécialistes non +seulement ne pourront jamais être que des particularistes très bornés +et sujets à toutes les divagations dès qu'ils seront, comme c'est +inévitable pour tout homme vivant en société, entraînés à sortir du +domaine restreint de leur activité ordinaire, mais ils en arriveront +même à être des spécialistes inférieurs en intelligence à ceux de leurs +confrères dont l'équilibre intellectuel n'aura pas été déformé comme le +leur par l'exercice de facultés isolées. Il se produira, et il s'est +malheureusement produit déjà, dans le domaine des professions dites +libérales, le même phénomène qui s'est manifesté dans le domaine +industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amènera +l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale générale. + +L'enseignement doit donc être intégral à tous les degrés; il commencera +par être concret et, à mesure qu'il se différenciera en spécialités +professionnelles, cette division nécessaire sera compensée par une +généralisation et une abstraction progressives non moins nécessaires. +Les spécialités les plus éminentes, si elles ne sont pas constamment +dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale, +n'apparaissent plus, en définitive, que comme des déviations et des +déformations organiques; les gibbosités les plus hautes n'ont jamais, +en aucun temps, été considérées comme un attribut de la beauté; les +difformités intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue +de la plastique du corps social. + +De tout ce qui précède il résulte, avec non moins d'évidence, qu'il +existe, dans la législation qui règle notre enseignement supérieur, +des lacunes et des vices considérables. Les conditions physiologiques, +psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons +brièvement exposées ci-dessus, conditions actuellement reconnues par +tous les hommes de science, constituent, en réalité, les lois +nécessaires, c'est-à-dire naturelles, qui doivent présidera +l'organisation de tout enseignement notamment supérieur. + +Or, non seulement la sociologie abstraite et même concrète est écartée +des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par +une réminiscence théologique et métaphysique inconcevable dans l'état +de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Faculté de +philosophie, au point de vue de l'ordre des études, avant les autres +facultés, notamment celle de droit? Il est évident, pour peu qu'on y +réfléchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche +des lois dégagées par l'étude de toutes les sciences antérieures; c'est +à cette condition seulement qu'elle peut être elle-même une philosophie +positive ou scientifique. La philosophie des sciences en général et des +sciences sociales en particulier ne peut donc être que le couronnement, +la terminaison naturelle de ces dernières; son enseignement final +devrait réunir dans un même auditoire les étudiants de _toutes_ les +Facultés _après_ l'achèvement de leurs études professionnelles, +c'est-à-dire spéciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne +s'explique précisément que par le caractère soit théologique, soit +métaphysique de l'enseignement philosophique dominant. + +Voilà pour la philosophie en général. En ce qui concerne la psychologie +en particulier, elle est une dépendance de la physiologie, elle ne peut +donc et ne doit être enseignée qu'après une initiation physiologique +suffisante; la dernière loi sur l'enseignement universitaire, en +Belgique, a déjà partiellement reconnu cette dépendance nécessaire; +il faut l'affirmer d'une façon de plus en plus nette; il faut insister +notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement +scientifique est le véritable préliminaire à l'étude des sciences +sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignées dans les +facultés de droit. Le droit lui-même et surtout le droit criminel ont +leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la +théorie de la responsabilité pénale n'est qu'un cas particulier de la +théorie de la responsabilité morale; l'une et l'autre sont conditionnées +par la psycho-physiologie; même toute là théorie du consentement, celle +des conventions et des obligations en droit civil sont à réviser dans ce +sens; ici également l'ancienne métaphysique doit être expulsée par la +philosophie positive.[2] + +L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les +sciences particulières nous montre déjà par lui-même ce qu'il faut +entendre par loi au sens scientifique de ce mot: _la loi est le rapport +nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce +phénomène apparaît._ Le tableau hiérarchique des sciences depuis les +mathématiques jusqu'à la sociologie, est la formule d'une loi à la fois +statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre nécessaire de +l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spéciales et +les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus +générales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activité +et notamment dans leur évolution à la fois historique et logique elles +obéissent à la même loi, au même ordre, déterminés par les mêmes +conditions. + +Voyons maintenant par quelles méthodes nous pouvons reconnaître et +dégager les lois scientifiques des phénomènes en général et notamment +des phénomènes sociologiques. + + + + +CHAPITRE II + +LES LOIS SCIENTIFIQUES + + +La classification des sciences, conformément aux considérations +précédentes, et moyennant les réserves qu'il convient d'y apporter selon +que l'on envisage spécialement cette classification, soit au point de +vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point +de vue dogmatique, nous fournit par elle-même un premier et frappant +exemple de ce qu'il faut entendre par: _loi sociologique._ Cette +classification formule de la façon la plus simple et la plus générale le +_rapport nécessaire_ qui, abstraction faite de toutes les circonstances +locales ou temporaires, c'est-à-dire quel que soit le corps social +observé, relie indissolublement les phénomènes scientifiques entre eux +tant à l'état statique, c'est-à-dire sous le rapport de leur structure +générale, qu'à l'état dynamique, c'est-à-dire sous le rapport de leur +évolution et de leur action réciproque. Il s'agit donc, dans cet +exemple, d'une loi sociologique abstraite dégagée des sciences également +abstraites. + +Comment, par quelle méthode les fondateurs de la philosophie générale +des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A. +Comte ont-ils d'une façon successivement plus parfaite et plus complète, +dressé ce tableau hiérarchique des sciences, comment sont-ils parvenus +à dégager et à formuler cette loi? + +L'évolution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent +les plus nobles représentants fut, en réalité, conforme aux lois mêmes +de notre constitution psychique dont les lois logiques, à leur tour, +sont une application. Les sciences abstraites succédèrent naturellement +aux sciences concrètes, comme ces dernières elles-mêmes avaient été +précédées d'une phase principalement empirique dont la nécessité +explique à son tour les hypothèses théologiques et métaphysiques qui +furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives, +confuses et incohérentes. Le progrès de la philosophie positive ou +générale repose sur le progrès des sciences abstraites et celui-ci sur +le perfectionnement des sciences concrètes dont les premiers pas sont +empiriques; sciences abstraites et sciences concrètes se prêtent, en +outre, un appui mutuel, celles-là servant à leur tour au +perfectionnement de celles-ci, à mesure que la série hiérarchique des +sciences abstraites devient plus complète par la constitution de ses +départements les plus spéciaux et les plus complexes, tels que la +physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la +fonction sociale de la théologie et de la métaphysique, bon gré, mal +gré, disparaît faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient +comme tous les organes hors d'usage. + +Les procédés individuels des précurseurs de la philosophie générale des +sciences furent, en réalité, le reflet du processus intellectuel +collectif. Ils avaient recueilli par héritage ancestral ou social une +masse considérable d'observations de tous genres; ils y avaient ajouté +un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant +pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette +collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs +étaient précisément ceux qui, sous le masque des hypothèses religieuses +ou métaphysiques, s'offraient déjà fallacieusement sous une apparence +séduisante de cohésion naturelle et universellement admise par les +consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappréciable service +philosophique en faisant du doute le point de départ de tout progrès +philosophique. Dès lors, la première opération devait être +nécessairement une révision ainsi qu'un dénombrement analytique de tout +le savoir scientifique emmagasiné par l'intelligence des siècles. La +deuxième opération fut de réunir sous une même dénomination ou étiquette +toutes les observations, tous les phénomènes qui présentaient des +caractères communs et de former successivement des groupes distincts de +phénomènes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractères spéciaux +qui ne se retrouvaient pas chez les autres. + +L'observation, l'analyse, l'induction, voilà quels furent les flambeaux +de la méthode; par elles, il fut possible de procéder à des +classifications naturelles, à des groupements de phénomènes d'après +leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite à des +généralisations. + +Cette première et double entreprise d'analyse et de synthèse, menée à +bonne fin, nous montre à ce moment, par le seul examen des résultats +obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de +phénomènes ainsi établis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y +rapportent: certaines propriétés, telles que les propriétés +mathématiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propriétés +physiques proprement dites, les propriétés chimiques, biologiques, +psychiques, sociologiques apparaissent d'une façon de moins en moins +générale. + +Dès lors, les propriétés qui se rencontrent indistinctement partout, +dans toutes les classes des phénomènes naturels, sont par cela même les +plus générales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se +concevoir comme non mélangées avec les autres; elles sont non seulement +les propriétés les plus générales, mais aussi les moins composées, les +plus simples. + +C'est d'après cette juste observation tirée du degré de généralité et +de simplicité décroissantes des groupes des phénomènes naturels que +la philosophie naturelle positive put finalement, à dater d'A. Comte, +instaurer la classification non pas seulement complète, mais +hiérarchique des sciences. + +Qu'est-ce maintenant que cette classification hiérarchique des sciences? +C'est la création ou plutôt la découverte d'un ordre naturel dans +l'ensemble primitivement incohérent de nos connaissances. C'est la _loi_ +de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un +rapport de ressemblance ou de dissemblance étendu de deux ou plusieurs +phénomènes à la généralité des phénomènes dans la mesure où ces derniers +nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions +sont insuffisantes, erronées, incomplètes, la loi le sera dans la même +proportion; elle sera tôt ou tard infirmée par une découverte nouvelle, +mais, en somme, la méthode positive d'observation restera le seul +instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte +amendera l'observation et la généralisation consécutive fausses; à une +observation mal faite, il n'y a de remède qu'une observation bien faite; +la méthode positive trouve en elle-même sa règle, sa discipline. + +C'est donc par la généralisation et la classification des inductions +particulières que nous parvenons à concevoir et à formuler des lois +scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considérable +d'inductions, plus elles sont générales; plus ces lois éliminent les +propriétés spéciales pour ne tenir compte que des caractères les plus +simples et les plus généraux, plus les lois ainsi formulées sont +abstraites. Les lois naturelles peuvent donc être abstraites sous deux +rapports: soit qu'on les dégage indépendamment des corps particuliers +dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque +de l'ordre hiérarchique des phénomènes et des sciences, on les dégage +des propriétés spéciales et complexes de l'ordre auquel elles se +rattachent pour les ramener à un ordre plus général et plus simple. + +Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minéralogie, la géologie, +la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la médecine et la chirurgie, +la structure et l'évolution des sociétés particulières sont des sciences +concrètes; la géométrie, l'astronomie en général, la physique, la chimie +inorganique, la physiologie végétale, la physiologie animale, la +physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites; +celles-ci formulent les lois des phénomènes compris dans leur +département, indépendamment des combinaisons concrètes auxquelles ces +phénomènes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi, +la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que +soient les organismes; les lois qu'elle dégage s'appliquent +indifféremment à tous les êtres organisés. De même, en sociologie, si +nous étudions la structure et l'évolution d'une société déterminée, la +Belgique, par exemple, les généralisations que nous parviendrons à +dégager de nos observations relatives à ce pays nous fourniront des lois +non pas abstraites mais concrètes, en ce sens qu'elles impliqueront les +caractères originaux qui font de la Belgique une société en partie +différente des autres sociétés; ces lois seront spécialement +particulières à notre pays, puisque, dans l'étude des phénomènes sociaux +dont nous les aurons tirées, il aura été tenu compte des conditions +sociales particulières qui sans doute ne se rencontrent pas également +partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, néglige ces conditions +particulières. + +L'observation et la généralisation des faits concrets ont, du reste, +partout et dans tous les temps, précédé la constatation des phénomènes +et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun à +l'individu et à la collectivité. L'empirisme le plus grossier a précédé +la médecine et la chirurgie et ces dernières à leur tour ont permis à la +physiologie de se constituer; de même les biographies, les chroniques +locales ont précédé les histoires générales et ces dernières la +sociologie abstraite. + +Où l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque +dans l'étude de phénomènes appartenant à un groupe spécial et plus +complexe de la série hiérarchique des sciences, elle supprime +précisément les propriétés spéciales qui seules justifient la +constitution de ce groupe en science particulière indépendante, en vue +de ramener l'explication de ces phénomènes spéciaux aux explications +fournies par les lois des classes antécédentes de phénomènes plus +simples et plus généraux. Ainsi, les phénomènes sociologiques peuvent +se ramener à des phénomènes psychiques et physiologiques, ceux-ci à des +lois chimiques, lesquelles peuvent être réduites à des lois purement +physiques et finalement astronomiques et même simplement numériques et +géométriques. Les phénomènes complexes et spéciaux sont en effet +toujours convertibles en phénomènes plus simples et plus généraux; on +peut ainsi ramener la science sociale à des principes premiers tels que +l'intégration et la désintégration continues de la matière et du +mouvement, mais, ce faisant, en réalité, on n'explique rien, on montre +simplement que tout est impliqué dans tout. Les phénomènes spéciaux, +en un mot, exigent une explication spéciale, tout en s'en référant aux +explications plus générales fournies par la série entière des sciences. +Ces audacieuses généralisations ont le grave défaut de supprimer les +caractères spéciaux des phénomènes pour mieux les expliquer; en +réalité, elles suppriment le problème et ne le résolvent pas. Quand, +en biologie, on dépasse les éléments anatomiques, on ne fait plus de la +biologie, mais de la chimie; de même en sociologie, quand on dépasse les +deux agrégats territoire et population en tant qu'agrégats, on tombe +dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces +abstractions ne doivent être utilisées que pour montrer la dépendance +nécessaire qui relie les phénomènes les plus spéciaux aux phénomènes +généraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux +généralisations et aux lois spéciales dont l'exposé est l'oeuvre de +chaque science particulière. Ni les nombres de Pythagore, ni la +gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de +l'abstraction et de la généralisation sociologiques; ce n'est pas +avancer, mais reculer la solution du problème[3]. Chaque science +spéciale dégage des lois également spéciales, bien que dépendantes des +lois plus générales des sciences antécédentes; mais on ne peut, sans +supprimer par le fait cette science spéciale, la ramener exclusivement +à ces dernières; le problème des sciences les plus complexes consiste +au contraire surtout à déterminer les propriétés et les lois qui les +distinguent des sciences les plus simples. + +Tous les rapports imaginables entre les phénomènes quelconques se +réduisant en fin de compte à des rapports soit de similitude, soit de +différence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par _loi_, au +sens le plus général, les rapports constants de similitude et de +succession qui existent entre les phénomènes de l'univers, inorganiques, +organiques et superorganiques ou sociaux. + +La réduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de +la généralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits +particuliers à une loi générale, nous disons communément que cette loi +est la _cause_ de ces phénomènes particuliers; c'est là en réalité une +expression vicieuse, correspondant à une conception métaphysique et, +primitivement même théologique, des rapports qui unissent les phénomènes +naturels. Ainsi, l'immense variété des phénomènes astronomiques et de +ceux relatifs à la pesanteur des corps en général sont tous compris dans +la loi de la gravitation universelle formulée par Newton. Cependant la +gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime +seulement le fait général de la tendance constante de tous les corps à +se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et +en raison inverse du carré de leurs distances. La cause n'est donc qu'un +rapport plus ou moins constant et formulé d'une façon générale. +Généraliser des rapports, dégager des lois, voilà les plus hauts sommets +scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes +premières et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles. + +Les causes ne sont donc que des rapports plus généraux de similitude ou +de différence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons +des phénomènes particuliers. + +Quand nous étudions les lois relatives à la pesanteur des corps, lois +physiques, et à la gravitation des corps célestes, lois astronomiques, +indépendamment des corps déterminés où ces lois se manifestent, nous +faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au +contraire, nous les étudions dans ces corps, nous faisons de la science +concrète. + +Le tableau hiérarchique des sciences, dressé par A. Comte, avec les +quelques amendements qui n'en détruisent pas les grandes lignes et qu'il +convient d'y apporter, nous montre également, par son seul examen, une +distinction importante à faire au point de vue de la définition d'une +loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport général +et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances, +mais il nous montre ce rapport général et constant, c'est-à-dire _la +loi_ des phénomènes scientifiques sous un double aspect: l'un statique, +l'autre dynamique. Ceci revient à dire qu'il existe des lois statiques +et des lois dynamiques; nous le savions déjà d'une façon générale; le +tableau des sciences nous le montre pour des phénomènes d'ordre +sociologique relatifs, dans l'espèce, à la vie intellectuelle des hommes +en société. + +Les lois statiques sont celles qui se rapportent à la structure +nécessaire et constante des êtres sociaux à l'état de repos, dans un +espace et un moment déterminés, s'il s'agit de lois statiques concrètes, +ou indéterminés, c'est-à-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques +abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mêmes +conditions, se rapportent aux mouvements simultanés, réciproques et +surtout successifs des mêmes organismes sociaux. + +Le tableau hiérarchique des sciences nous expose d'un côté la structure +scientifique invariable et nécessaire des sociétés clans tous les temps, +dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes +les sciences; de l'autre, l'évolution nécessaire et invariable de cette +même structure également dans tous les temps et dans toutes les parties +de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences. + +Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le +fonctionnement, nous paraîtra encore plus claire dans la loi des trois +états de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre à l'ordre +spécial de phénomènes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi +sociologique universelle, comme l'a tenté hâtivement celui qui l'a +formulée. La période théologique, avec ses subdivisions en âge du +fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, la période métaphysique +avec son stade scholastique préparatoire, la période positive ou +purement scientifique représentent parfaitement, bien qu'uniquement +au point de vue des croyances générales ou philosophiques, d'un côté +l'aspect statique et structural nécessaire de toutes les sociétés, +de l'autre leur aspect dynamique et évolutif. + +C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois +générales de toute la série des phénomènes naturels, depuis, les plus +simples et les plus généraux jusqu'aux plus complexes et aux plus +spéciaux, en un mot depuis les mathématiques jusqu'aux sciences +sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie première et ce +qu'on a appelé depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la +philosophie scientifique ou positive. _La philosophie positive est donc +la philosophie générale des sciences_; au point de vue de renseignement, +il n'en peut exister d'autre; la science ne connaît que des phénomènes, +des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les +religions et les métaphysiques sont elles-mêmes des phénomènes, des +objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de +vue scientifique, c'est-à-dire relatif et, dans l'espèce, social. Leur +structure et leur évolution sont, comme nous venons de l'indiquer, +soumises elles-mêmes à des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu +écrire ces paroles profondes: «La Divinité a ses lois.» S'il en est +ainsi, la Divinité n'est plus l'absolu, elle est réduite à une simple +fonction sociale dont nous pouvons suivre les développements depuis les +origines jusqu'à sa transformation positive finale. + +Ayant défini la philosophie positive en général, nous pouvons de même +définir la science qui en est le couronnement: _la Sociologie est la +philosophie générale des sciences sociales particulières_. + + + + +CHAPITRE III + +LES MÉTHODES + + +Quel que soit le domaine scientifique spécial dont il s'agisse, la loi +est un rapport nécessaire entre deux ou plusieurs phénomènes; c'est un +rapport nécessaire qui se reproduit d'une façon constante et invariable +quand les conditions où les phénomènes se produisent sont les mêmes, et, +d'une façon variable, quand ces conditions varient. + +La constatation des phénomènes, de leurs rapports et de leurs lois a une +source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre méthode scientifique; +les procédés de l'observation seuls différent suivant la nature des +phénomènes à étudier et les conditions subjectives de notre constitution +physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la méthode positive +ont leur correctif dans la méthode positive même; elles ne peuvent, en +effet, provenir que soit d'une constitution momentanément ou +radicalement défectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des +procédés, c'est-à-dire des instruments, soit de rapports erronés +supposés entre le sujet et ses instruments d'un côté et les faits +observés de l'autre. + +Le processus intellectuel est invariable, le point de départ de toute +acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction +simple et particulière, menée par des intermédiaires successifs, de plus +en plus complexes et étendus, jusqu'à des lois ou propositions +générales. Toute conclusion raisonnée, toute loi ne trouvent leur preuve +que par la vérification de leur conformité avec toutes les inductions et +propositions particulières qu'elles embrassent; aucune déduction, même +dans les sciences les plus simples, telles que les mathématiques, n'est +légitime que sous réserve constante du contrôle de cette conformité. La +méthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses +procédés ou instruments d'application. Ceci nécessite quelques +explications. + +Chaque branche principale de l'arbre encyclopédique des sciences +développe l'un des aspects caractéristiques des procédés utilisés par la +méthode positive. Plus on s'élève vers les degrés de complexité +supérieure de l'échelle scientifique, plus les instruments d'observation +deviennent à la fois puissants et d'un maniement délicat et difficile; +leur perfection et leur force sont naturellement en corrélation avec +celles des objets soumis à leurs investigations. Si dans les sciences +abstraites les plus générales, telles que les mathématiques, la +simplicité et la constance supérieures des rapports qui règnent entre +les phénomènes a permis, à tort cependant, de supposer que c'étaient des +sciences déductives, il ne paraît plus contesté aujourd'hui que cette +illusion logique provenait de ce qu'on avait substitué l'effet à la +cause; si les mathématiques autorisent si généralement l'emploi des +méthodes déductives, c'est que la généralité et la simplicité des +relations qui forment leur département étant naturement mieux connues +pour cela même qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la +prévision scientifique y est plus facile; or, la prévision est une +déduction; c'est une conclusion particulière tirée d'observations +générales supposées constantes. Dans les mathématiques aussi bien que +dans l'astronomie, ces déductions et ces prévisions ne sont devenues +possibles que grâce à l'accumulation des observations particulières +finalement généralisées; elles y ont été possibles antérieurement aux +prévisions et aux déductions dans les autres sciences, parce que ces +dernières sont plus complexes, c'est-à-dire qu'il est plus difficile d'y +formuler en lois, eu égard aux multiples conditions au sein desquelles +leurs phénomènes se manifestent, les rapports invariables et nécessaires +d'apparition de ces phénomènes. Il n'y a donc de différence entre les +sciences, au point de vue des méthodes, que dans leurs difficultés +relatives. Les mathématiques et l'astronomie doivent leurs progrès +fondamentaux à _l'observation directe_: leurs procédés ont été des +procédés inductifs; la déduction n'y devint possible qu'accessoirement, +grâce à l'antériorité naturelle et historique de leur constitution +positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur méthode +propre. + +A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un +instrument nouveau rendu nécessaire et devenu possible par suite même +des conditions et des variations plus nombreuses, des phénomènes que ces +sciences embrassent; ce procédé qu'elles inaugurent est en rapport avec +la nécessité et la possibilité de reproduire artificiellement, dans cet +ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent +naissance nécessairement aux phénomènes conformément aux conditions et +aux variations de leur milieu artificiel. Ce procédé, c'est la _méthode +expérimentale_; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mêmes +conditions produisent invariablement le même phénomène, nous fournit la +meilleure démonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les +mots rapport, déterminisme et loi. Le déterminisme, en effet, tant en +physique qu'en chimie, signifie qu'en recréant les mêmes conditions on +recrée toujours le même phénomène suivant un rapport nécessaire, ou +bien, qu'en éliminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de +nouvelles conditions, on obtient également, suivant un rapport non moins +nécessaire et constant, certaines variations correspondantes. + +L'histoire le démontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont +introduit et développé l'usage des méthodes expérimentales et, par +réaction, ces dernières ont reçu certaines applications en astronomie et +en mécanique. C'est en effet un phénomène historique constant en rapport +avec le caractère interdépendant de toutes les sciences, que les +perfectionnements des instruments de méthode dans les sciences plus +complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples, +spécialement dans leurs parties extrêmes qui servent de transition avec +les sciences plus complexes. + +En revanche, chaque science supérieure utilise les procédés des sciences +antécédentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractère +original d'être des sciences expérimentales, ne cessent pas pour cela +d'être également des sciences descriptives et d'observation directe. +A mesure qu'on gravit l'échelle des sciences, les instruments d'étude +s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus délicats +n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de +fer n'ont supprimé les canaux, les routes et les voies naturelles. + +Les sciences physiologiques, à leur tour, ont été fécondées par +l'emploi successif et de plus en plus complet des méthodes précédentes; +c'est l'expérimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au +chimiste et au physicien, d'agir sur les phénomènes naturels, sur les +organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible évidemment +qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de +l'organisme, en y déterminant par une mutation des conditions ordinaires +une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation +ou variation de la structure. Après les belles expériences et les +démonstrations de l'illustre et regretté Claude Bernard, il est inutile +d'insister sur l'application des procédés d'expérimentation en +physiologie. La pratique et la théorie des variations dans les espèces +animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une +justification supplémentaire, si c'était nécessaire, de la légitimité +de la méthode expérimentale en physiologie. + +Un procédé spécial à la science des corps vivants, surtout en ce qui +concerne leur structure, c'est la _méthode de comparaison_ qui, en +biologie, vient s'ajouter à tous les procédés antérieurs: observation +directe et expérimentation. A son tour, elle réagit sur le progrès des +sciences antérieures. Ce sont les méthodes d'expérimentation et de +comparaison qui, depuis un siècle, ont fait réaliser à la biologie et +à la physiologie les progrès décisifs qui nous permettent de leur +attribuer la dignité de sciences positives au même titre qu'à leurs +aînées. Goethe et Cuvier peuvent être cités comme des exemples à jamais +mémorables de l'application de la méthode comparative dans l'étude des +êtres vivants et notamment dans la reconstitution des structures +appartenant aux périodes préhistoriques. + +Les considérations qui précèdent suffiraient à elles seules à nous +convaincre que tous les procédés dont nous venons de parler, observation +directe, expérimentation, comparaison, sont tous également utilisables +dans cette branche spéciale de la physiologie qui constitue la science +de l'activité et de la structure des phénomènes affectifs, émotionnels +et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle, +réduire ses instruments de méthode à la seule observation, soit interne, +soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renoncé, +à limiter ses procédés dans ces bornes étroites où la prudence et +l'imperfection même de la science l'enfermaient, naturellement peut-être +à l'origine, elle exclurait par cela même l'étude des phénomènes +psychiques les plus importants et les plus intéressants: la physiologie +et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des déments, des +délinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de même +de l'étude de toutes les passions humaines où l'observation interne est +également impuissante, puisque la première condition de celle-ci est une +sérénité absolue dans la personne même de l'agent qui s'observe. Les +phénomènes du sommeil et du rêve lui seraient aussi interdits, bien que +ce soit surtout dans le rêve que la psychologie subjective se complaise. +Quant à l'observation externe, elle ne peut être qu'une description +superficielle tout à fait insuffisante pour nous révéler les caractères +intimes des phénomènes psychiques, tant au point de vue de la manière +dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des +troubles qu'ils apportent dans les organes mêmes, pas du tout +extérieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de +ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation +externe, ne sont aptes à mesurer exactement les conditions les plus +élémentaires des phénomènes psychiques, telles que leur durée, leur +intensité, leurs périodes de croissance et de décroissance, etc.; et, +cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les +autres sciences, ne peut résulter que de cette transformation de science +purement descriptive et qualitative, en science expérimentale et +quantitative. + +Renfermée dans les limites de l'observation, la psychologie serait +certainement restée à l'état stagnant, si elle n'avait pas été +renouvelée et vivifiée par la méthode expérimentale au point de vue +principalement fonctionnel et, par la méthode de comparaison, au point +de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, à la +lettre, son salut et sa rénovation actuels à ce que la biologie et la +physiologie lui ont prêté leurs instruments d'exploration et +d'expérimentation, dans le sens le plus matériel de ces mots, +instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera réaliser plus de +progrès à la science des phénomènes mentaux que ne l'ont fait depuis des +siècles toutes les soi-disant observations externes et internes qui +généralement même ne constituaient pas des descriptions exactes. + +Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antécédentes tous leurs +procédés d'investigation: observation directe, expérimentation, +comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire général d'un +instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance +incomparable, mais d'une délicatesse excessive en rapport étroit avec la +puissance et la délicatesse des phénomènes à l'étude desquels il doit +être utilisé; cet instrument, c'est la _Logique_. + +La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la +science des lois du raisonnement, science que des métaphysiciens +pouvaient seuls placer avec les mathématiques parmi les sciences les +plus générales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la +logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution +même, encore fort défectueuse, ne pourra se parfaire que grâce aux +progrès de la psychologie générale dont elle est une dépendance. +Or, il existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phénomènes +tellement délicats et dont les conditions sont tellement malaisées à +reproduire et à réunir, même par les procédés et les instruments les +plus perfectionnés, qu'il devient nécessaire d'y suppléer par des +procédés intellectuels empruntés à notre constitution cérébrale. +Ces instruments véritablement psychiques, mais organisés dans leur +structure, permettent, par le raisonnement, de créer hypothétiquement ce +milieu artificiel que produit effectivement l'expérimentateur dans les +sciences physico-chimiques. + +Cette étude n'est pas un traité de Logique; nous devons donc ici nous +borner à rappeler ce qui doit être enseigné dans les diverses Facultés +dont l'enseignement est préparatoire aux Instituts de Sociologie. +Il existe quatre Méthodes expérimentales ou d'induction directe _a +posteriori_: 1° la Méthode de Concordance; 2° la Méthode de Différence; +la première, plus spéciale, applicable surtout là où l'expérimentation +artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors, +comme s'exprime Stuart Mill, «presque toujours la seule ressource +directement inductive»; 3° la Méthode des Résidus, application encore +plus spéciale de la Méthode de Différence, et 4° la Méthode des +Variations concomitantes. Cette dernière reçoit son application la plus +large dans tous les cas où les variations des conditions déterminantes +du phénomène à produire ou à étudier portent sur la quantité de ces +variations; si les variations des conditions du phénomène et celles du +phénomène lui-même sont exactement correspondantes, leur rapport, leur +loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent être exactement +établis, sinon ils ne peuvent l'être aussi que partiellement.[4] + +La méthode expérimentale logique intervient donc là où les autres +instruments, soit à cause de la ténuité, soit à cause de la multiplicité +et de la complexité des conditions des phénomènes, soit pour tous ces +motifs réunis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous +l'avons indiqué à propos de tous les procédés antérieurs, les procédés +logiques d'expérimentation profitent à leur tour en partie tant aux +sciences antécédentes qu'aux sciences subséquentes. C'est ainsi que +Stuart Mill observe notamment avec raison que la méthode expérimentale +de concordance, en tant que méthode purement logique, est applicable à +l'astronomie aussi bien qu'à la sociologie. + +Les sciences sociales qui, dès l'abord, ont surtout et spécialement +scruté les phénomènes de solidarité, de continuité et de succession, +dans le temps et l'espace, des phénomènes collectifs, avaient +nécessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une +portée encore plus étendue en correspondance avec la complexité, la +grandeur et la durée supérieures des organismes soumis à leur +investigation. Cet instrument approprié à ces conditions tout à fait +spéciales, elles l'ont trouvé dans la _Méthode historique_, laquelle, +appliquée à son tour à toutes les sciences antécédentes, leur a fait +réaliser de nouveaux progrès en leur révélant, par la description de +leurs accroissements successifs antérieurs, la direction à suivre pour +leurs développements futurs. Par l'usage de la méthode historique, notre +activité scientifique avait ainsi elle-même conscience qu'elle était une +oeuvre en réalité impersonnelle et collective, reliée à la structure +générale et à la vie d'ensemble des sociétés dans le passé, le présent +et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la méthode +historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus +compliquée de la sociologie pourra sans doute aboutir à constituer une +philosophie politique de l'histoire. + +Les considérations que nous avons exposées relativement à l'application +rétroactive, tout au moins partielle, des méthodes des sciences plus +complexes aux sciences antécédentes plus simples et plus générales, +doivent nous préparer à admettre qu'à son tour la sociologie peut faire +et continuera toujours à faire son profit de toutes les méthodes propres +à chacune des sciences dont nous avons indiqué les instruments +d'observation; les méthodes logiques, celles de comparaison, +d'expérimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les +auxiliaires naturels et indispensables de la méthode historique, en +sociologie; réunies, elles constituent la méthode inductive ou de la +découverte scientifique, dont la déduction n'est jamais qu'une +dérivation toujours soumise au contrôle permanent de la première. + +En définitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation +directe jusques et y compris la méthode historique, sont de véritables +prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet +organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement +de tous en rapport avec le cerveau. + +De même que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la +méthode expérimentale qui a été contestée en sociologie, même par les +partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que +J.-S. Mill notamment avance que «dans les sciences ayant pour objet les +phénomènes dans lesquels l'expérimentation est impossible, +l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part très réduite, comme dans +la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale, +l'induction de l'expérience directe est d'une pratique si fautive +qu'elle est généralement à peu près impraticable.[5] M. A. Bain partage +la même opinion. + +J.-S. Mill atténue toutefois un peu plus loin son appréciation, tout en +proclamant, à tort, suivant nous, que «le mode d'investigation qui, par +suite de l'inapplicabilité constatée des méthodes directes d'observation +et d'expérimentation, reste comme principal instrument de la +connaissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et aux +lois de réapparition des phénomènes les plus complexes est, au sens le +plus général, la méthode déductive», il corrige lui-même cette +proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte +immédiatement en reconnaissant que a le premier pas du procédé déductif +est une opération inductive, parce que c'est une induction directe qui +doit être la base de tout». Et encore: «Le problème de la méthode +déductive consiste à déterminer la loi d'un effet d'après les lois des +diverses tendances dont il est le résultat commun. En conséquence, la +première condition à remplir est de connaître les lois de ces +tendances. _Ce qui suppose une observation_ ou une _expérimentation +préalable pour chaque cause séparée_, ou une déduction préliminaire dont +les prémisses supérieures doivent dériver aussi de l'observation ou de +l'expérimentation. Ainsi, s'il s'agit des phénomènes sociaux ou +historiques, les prémisses doivent être les lois des causes dont +dépendent les phénomènes de cet ordre; ces causes sont les actions des +hommes, ainsi que les circonstances extérieures sous l'influence +desquelles le genre humain est placé et qui constituent la condition de +l'homme sur la terre. La méthode déductive, appliquée aux faits sociaux, +doit donc _commencer par rechercher les lois de l'activité humaine_ et +ces propriétés des choses extérieures par lesquelles sont déterminées +les actions des hommes en société. Naturellement quelques-unes de ces +vérités générales seront obtenues par l'observation et l'expérience, +d'autres par déduction. _Les lois les plus complexes des actions +humaines,_ par exemple, _peuvent être déduites des lois plus simples, +mais les lois simples ou élémentaires seront toujours et nécessairement +déterminées par l'induction directe_.»[6] + +Malheureusement les lois simples ne suffisent pas à l'explication des +lois plus complexes; cette explication qu'on leur réclame ne peut être +également que simple ainsi que nous croyons l'avoir démontré au +commencement de notre étude; donc, même dans les limites tracées par +J.-S. Mill, la méthode déductive est subordonnée aux divers procédés de +l'induction et toute déduction n'est légitime que si elle est +l'application d'une loi générale, simple ou complexe, induite, à un fait +particulier compris dans les rapports nécessaires formulés et embrassés +par cette loi. + +Il y a contradiction à dire que la méthode déductive est la méthode +des sciences mentales et sociales; elle est au contraire la méthode +utilisable surtout après coup, à partir de leur constitution plus +ou moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus +générales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont, +du reste, démontré par le fait que les procédés inductifs, y compris +l'expérimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches +complexes, les instruments véritables de tous nos progrès scientifiques. + +En sociologie, en ce qui concerne la méthode expérimentale, il ne faut +notamment jamais perdre de vue que si les procédés expérimentaux +individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de +plus en plus, qui seront de véritables instruments collectifs en rapport +avec les expérimentations collectives qu'il convient d'instituer de +plus en plus en matière sociale. Le cabinet du savant est, sous ce +rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont +de vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux, +consacrés spécialement à dresser des statistiques intelligentes et non +incohérentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels, +et à suivre dans leurs effets les plus éloignés les lois en général et +toutes ces mesures beaucoup trop empiriques émanées des administrations +et des législatures, mesures et lois qui sont en réalité de véritables +expériences collectives. Dans ces matières étendues et complexes, l'oeil +du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires +en rapport avec la nature des études. L'histoire en général est au +surplus une expérimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes +pas actuellement suffisamment outillés pour procéder à des +expérimentations méthodiques et systématiques, il n'est pas permis de +conclure qu'il faille rejeter la méthode expérimentale du domaine +sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes +les conditions, tous les facteurs d'un phénomène social et surtout de +reproduire artificiellement ces conditions et ces phénomènes pour +établir le rapport nécessaire et invariable qui existe entre le +phénomène et ses conditions, rien n'autorise _a_ préjuger que la +puissance collective, supérieurement armée, ne puisse le faire; dans +ce cas, en effet, l'agent qui observe et qui expérimente est égal en +étendue et en puissance aux objets soumis à ses expériences et à ses +observations; c'est la société qui s'observe et qui expérimente sur +elle-même. + +Dans un beau livre sur «la Politique expérimentale», M. Donnât, tout en +ne se rendant pas compte des difficultés théoriques et philosophiques +de la question, a exposé d'une façon empirique et approximative la +possibilité d'utiliser la méthode expérimentale dans le domaine des +arrangements sociaux pratiques. Nous avons également ailleurs proposé +des expérimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le +problème de la limitation des heures de travail dans les charbonnages +et celui de la réorganisation des circonscriptions administratives +actuelles par l'application facultative du régime des syndicats avec +personnification civile aux communes et aux cantons.[7] + +Par cela même que la sociologie est la plus complexe de toutes les +sciences, sa matière est susceptible d'un nombre considérable de +combinaisons; elle est donc, par excellence, une matière plastique, +malléable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur +certains facteurs sociaux, dans des conditions déterminées, surtout +sur les facteurs les plus généraux et les plus simples, produire des +phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois observées, +expérimentées, et permettant par conséquent la prévision scientifique du +phénomène social dont la production ou la reproduction sont recherchées. +Ceci constitue la méthode expérimentale proprement dite, avec cette +réserve, que dans ses applications aux phénomènes sociologiques, cette +méthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, être +l'oeuvre raisonnée à la fois des générations passées, présentes et +futures. La méthode historique, essentiellement propre à la sociologie, +n'est au surplus elle-même qu'une extension collective des procédés +expérimentaux; elle est la méthode expérimentale mise en action par les +sociétés devenues conscientes de leur activité vitale. + +S'il faut donc restreindre la méthode expérimentale, en sociologie, dans +des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donné par exemple à un +individu isolé, quelque savant qu'il puisse être, d'instaurer lui-même +des expériences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut +encore, dans une certaine mesure, grâce aux méthodes purement logiques +que nous avons indiquées ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans +recourir à des expérimentations réelles, procéder à des expérimentations +essentiellement intellectuelles, c'est-à-dire fictives ou raisonnées, +bien que toujours basées sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par +un exemple emprunté aux rapports nécessaires qui existent entre l'état +économique général d'un pays et l'état de sa population, qu'il est +possible par la méthode des variations concomitantes, par la méthode +d'élimination, par la méthode de différence et celle des résidus, +d'utiliser les matériaux fournis par la statistique pour créer des +expériences idéales ou artificielles permettant, d'une façon +suffisamment certaine, d'aboutir à des prévisions sociales, c'est-à-dire +de conclure de certaines conditions déterminées à la production d'un +phénomène social également déterminé. + +Ainsi, même dans le milieu social et politique actuel, encore bien +incohérent et si mal outillé au point de vue des méthodes d'observation +et d'expérimentation, une science sociologique suffisante est dès à +présent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments +imparfaits des sciences antécédentes à la sociologie. L'empirisme +grossier des législateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc à +tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante +coordination de faits sociaux observés et expérimentés pour régler +scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement +à notre portée de suivre toute mesure législative et autre dans ses +conséquences, de manière à faire de toute loi, au sens politique, une +véritable expérience sociale, la constatation d'une loi dans le sens +scientifique de ce terme.[8] + +Ainsi, en résumé, les sciences sociales empruntent à toutes les autres +sciences, dans des proportions diverses, leurs méthodes: aux +mathématiques, à la mécanique, à l'astronomie l'observation directe +et indirecte avec ses applications déductives, en rapport avec la +perfection supérieure de ces sciences, mais toujours sous le contrôle +sévère des modes inductifs de vérification et de preuve; aux sciences +physico-chimiques, la méthode expérimentale; à la biologie, la méthode +de comparaison; à la psychologie tous ses procédés logiques légitimes; +enfin la sociologie se complète elle-même et perfectionne toutes les +autres sciences par la méthode historique. C'est en utilisant, à +l'exclusion de tous autres procédés subjectifs, dans la mesure du +possible, ces instruments de méthode positive, que dans nos travaux +sociologiques antérieurs nous avons essayé de parfaire, surtout au +point de vue de la méthodologie des sciences sociales, les monuments +considérables élevés notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer; +pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune étudiant +actuel d'être plus fort en mathématiques que Newton, pas plus il n'est +difficile, après les défrichements opérés par ces illustres penseurs, +d'améliorer et d'utiliser le domaine ainsi hérité; on peut même, sans +avoir du génie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien +la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent légitimement. Le +siècle actuel a produit des savants qui ont révolutionné les bases des +sciences spéciales, notamment des sciences organiques, y compris la +psychologie, mais c'est à ces princes de la pensée que nous devons et la +constitution positive de la Sociologie, c'est-à-dire d'une philosophie +des sciences sociales et, par suite, la possibilité d'une philosophie +positive de la série hiérarchique complète de l'ensemble du savoir +humain. + + + + +CHAPITRE IV + +ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES + + +La méthode positive, avec ses procédés divers, est donc la seule +applicable aux sciences sociales, comme à toutes les autres parties +de nos connaissances; il y a unité de méthode, bien que variété +d'instruments. Le raisonnement déductif en sociologie, comme ailleurs, +n'est donc légitime que si les conclusions particulières déduites de +leurs prémisses générales sont comprises dans ces prémisses; si on +procède à une telle déduction du général au particuler, _a priori_, +la conclusion n'a de valeur que dans la mesure même de la vérification +et de l'expérience; sinon, elle reste à l'état d'hypothèse. Si le +raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel, +est exact, ce n'est pas parce que les prémisses générales ont pu être +observées et vérifiées, nos observations à cet égard sont, en effet, +incomplètes, et la conclusion particulière déduite ne constitue qu'une +probabilité très forte,[9] c'est seulement parce que les phénomènes de +vie et de mort se rapportent à des lois physiologiques générales, +lesquelles peuvent être considérées comme démontrées. + +Dans l'étude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord +des purs raisonnements déductifs, quelque rigoureux et séduisants qu'ils +paraissent; leurs prémisses ne constituent, en général, que des +hypothèses plus ou moins heureuses. Nous avons à faire table rase de +toutes les constructions subjectives des réformateurs, quelque bien +agencées et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant +elles-mêmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens +que, par le fait même de leur apparition spontanée à de certains moments +de l'histoire, elles font partie des phénomènes vitaux des sociétés, +par conséquent de la science sociale et notamment de l'évolution des +croyances et doctrines politiques dont l'étude est une branche de la +sociologie générale. Les constructions subjectives ne sont pas la +science sociale; elles font partie des matériaux de cette dernière tout +aussi bien que les rêves font partie de notre psychologie individuelle. +Pour imaginer et construire intellectuellement une société idéale +parfaite, il suffirait, dès que l'on renonce aux méthodes positives, +d'être un bon romancier; cette création subjective sera, du reste, +et avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend +davantage et même uniquement comme type idéal le contre-pied absolu de +la société actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans +tous les cas, un tableau plus agréable que la situation présente. +Ces dernières années ont vu éclore un grand nombre de constructions +subjectives de ce genre. Elles tiennent à un état psychique réel. A ce +point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et +positive, offre toujours une utilité critique et négative réelle, ne +fût-ce qu'au point de vue de la préparation des esprits à l'inévitable +et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les +croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au +progrès social. + +Pour réaliser, d'une façon raisonnée et consciente, des progrès +sociologiques, il faut s'en tenir aux méthodes positives; elles +suffisent parfaitement à cette mission. La grande erreur d'A. Comte, +dans son _Système de politique positive_, provient d'avoir renoncé, +sans doute par suite d'une insuffisante élaboration des sciences +particulières et notamment de l'économie politique, du droit et de la +politique proprement dite, aux procédés inductifs qui sont la condition +_sine qua non_ de toute généralisation objective. Heureusement la +méthode positive suffit à redresser elle-même ces déviations et ces +erreurs momentanées. + +Les phénomènes sociologiques se présentent tout d'abord à nos +observations, comme tous les autres phénomènes naturels, sous leur forme +concrète, complexe, comme un agrégat compact d'éléments divers, mais +confus et non encore dissociés pour notre intelligence. La première +opération consiste à dissocier par l'analyse ces éléments combinés, à +les réduire à leurs éléments les plus simples, _irréductibles_. Il faut, +en effet, entendre par éléments sociologiques ceux qui, par l'analyse, +ne peuvent être ramenés à des constituants plus simples sans empiéter +sur le domaine des sciences antécédentes. C'est ainsi qu'en biologie, +les éléments les plus simples sont les éléments anatomiques ultimes que +l'analyse anatomique parvient à dégager sans pénétrer sur le terrain +réservé à la chimie. + +Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les +plus généraux et les plus simples, deux éléments irréductibles, le +territoire d'un côté, la population de l'autre.[10] Ces deux éléments, +tissés de façons diverses, constituent la matière élémentaire de tous +les phénomènes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au +delà sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques +proprement dites. + +Cette analyse préliminaire terminée, observons les diverses combinaisons +sociologiques auxquelles, dans les sociétés passées ou présentes, le +mélange variable de ces éléments a donné lieu. Prenons, pour ne rien +négliger, si nous voulons, la société la plus complexe, c'est-à-dire la +plus parfaitement combinée ou organisée contemporaine, de cette manière +nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses +actuellement observables. + +Cette opération nécessite une accumulation énorme de faits particuliers, +c'est-à-dire d'observations particulières. Ceci ne fut pas l'oeuvre de +quelques individualités, quel que fut leur génie, mais l'héritage sans +cesse agrandi de la pensée collective depuis ses origines les plus +lointaines, oeuvre empirique primitivement où les religions d'abord, +les métaphysiques ensuite, tentèrent d'établir une certaine coordination +malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trésors accumulés, +transmis et accrus d'âge en âge, la méthode sociologique procède +laborieusement à un travail de comparaison. Or, toute comparaison +aboutit, en dernière analyse, à la constatation soit d'une ressemblance, +soit d'une différence, c'est-à-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est +envisagé au point de vue du temps, la ressemblance et la différence +constituent des rapports de coexistence ou de conséquence. + +C'est par l'observation directe, par l'expérimentation, par l'analyse, +par la comparaison, par les procédés logiques, par la méthode +historique, appliqués aux phénomènes sociologiques que nous parvenons +à reconnaître et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le +territoire et la population peuvent donner lieu. + +Ces applications, aussi complètes que possible de la méthode positive, +nous ont permis de ramener à un nombre limité de combinaisons sociales +les résultats du mélange variable des grands facteurs élémentaires de +toute structure sociale: combinaisons économiques, génésiques, +artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes +ces combinaisons sociales diffèrent les unes des autres par des +propriétés ou modalités spéciales, bien que formées des mêmes éléments, +territoire et population. + +Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti à une première +généralisation. Cette généralisation constitue ce qu'on appelle une +classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet, +des généralisations tirées des ressemblances et des différences +également naturelles des objets observés et comparés. Moins ces +observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont +profondes et plus elles sont des généralisations ou classifications +exactes et complètes, embrassant tous les caractères des choses. Le +progrès des classifications, dans toutes les sciences de la Nature, +a toujours été des classifications purement subjectives aux +classifications objectives et, dans ces dernières, des classifications +simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et +organiques des êtres; il en a été ainsi des classifications botaniques +et zoologiques; il en a été de même des classifications sociologiques. +En démontrant ailleurs que notre classification des phénomènes sociaux +correspondait à celle des fonctions et des organes sociaux depuis les +plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les +progrès réalisés par les autres sciences naturelles.[11] + +Si cependant ces données fournies par l'application consciencieuse de la +méthode positive aux faits sociaux peuvent paraître à certains inexactes +ou incomplètes, nous répétons ici l'appel que nous avons adressé à nos +lecteurs à l'occasion de chacun de nos ouvrages précédents: si vos +observations vous amènent à pouvoir relever des phénomènes sociaux qui +ne se rapportent à aucune des sept combinaisons spéciales énumérées +ci-dessus, cette constatation ne sera pas un échec pour la méthode +positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous +empresserons d'enregistrer à son actif; elle diffère en cela des +religions et des métaphysiques qu'elle se prête à toutes les découvertes +scientifiques d'autant plus aisément qu'elle en est toujours elle-même +l'instrument. + +Dans les diverses combinaisons auxquelles a donné jusqu'ici et continue +à donner lieu la contexture sociale élémentaire, nous reconnaissons donc +qu'il y a des phénomènes qui se rapportent principalement à la vie +nutritive des sociétés, d'autres à leur vie reproductive et affective, +d'autres à leur vie émotionnelle et esthétique, d'autres à leur activité +intellectuelle proprement dite, un certain nombre à leur conduite et à +leurs moeurs, une quantité plus restreinte à leur existence juridique, +c'est-à-dire à des cas plus spéciaux où la pure contrainte morale semble +insuffisante; finalement nous distinguons des phénomènes d'une nature +tout à fait particulière, relatifs à la direction plus ou moins +volontaire des sociétés, c'est-à-dire politiques. + +Quelle a donc été notre troisième opération? Nous avons placé sous une +étiquette commune les phénomènes sociaux qui présentaient les mêmes +caractères en en distinguant par d'autres étiquettes ceux qui +présentaient des caractères spéciaux. Nous avons ainsi abouti à une +première classification ou généralisation simples. + +Réduction des agrégats sociaux à leurs facteurs élémentaires, analyse +des combinaisons diverses auxquelles ces éléments donnent naissance, +classification de ces combinaisons ou phénomènes sociaux suivant leurs +caractères communs et spéciaux, à cela cependant ne se bornent pas +encore nos opérations méthodiques; nous pouvons faire un pas de plus. +Toujours armés des seuls instruments d'induction, nous avons à +rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en général, +si, outre la classification simple des phénomènes sociaux suivant leurs +propriétés communes, une classification hiérarchique de ces phénomènes +ne correspond pas à leur structure et à leur évolution naturelles. Nous +constatons en effet que parmi les diverses classes de phénomènes sociaux +dont nous avons noté l'existence, il en existe dont les propriétés sont +à la fois plus simples et plus générales les unes que les autres; il en +est, en effet, qui se rencontrent également dans tous les cas, un plus +petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus +restreintes; quelques-unes enfin qui sont limitées à des cas tout à fait +spéciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut être +complété par un ordre de classification sérielle ou hiérarchique. Il y +a, en effet, dans la structure et la formation des phénomènes sociaux un +ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans +tous les autres phénomènes naturels qui font l'objet des autres +sciences. Ce n'est pas tout; comme les propriétés sociologiques sont +relatives à des corps supérieurement organisés, cette superposition et +cette succession ne constituent pas seulement une série purement +logique, mais une structure et une filiation également organiques dont +le caractère n'a été méconnu qu'à cause même de la complication plus +grande des corps sociaux. Chaque classe spéciale de phénomènes sociaux +naît organiquement par voie de filiation ou de différenciation +naturelles, de la classe plus simple et plus générale immédiatement +antécédente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et +plus générales. + +Nos recherches ont abouti à reconnaître que les phénomènes économiques +sont les plus généraux et les plus simples de la vie collective; la +nutrition c'est-à-dire la circulation, la consommation et la production +des utilités assimilables, est la condition _sine qua non_ de toute +existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus +constante; il est impossible même de se figurer un fait social +quelconque sans le soutènement de certaines formes économiques. +Supprimez la vie économique des sociétés, tout s'écroule: vie affective +ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit +même n'a plus de raison d'être et la direction politique collective +devient sans force et sans objet. Nous avons exposé ailleurs l'ordre +hiérarchique naturel des phénomènes sociaux suivant leur spécialité +et leur complexité croissantes.[12] Nous pouvons donc maintenant, +complétant l'oeuvre d'A. Comte, grâce à l'utilisation des méthodes +positives par lui malheureusement délaissées en partie en sociologie, +établir comme suit le tableau hiérarchique intégral de toutes les +sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus générales +jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciales: + +_Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites_: + + 1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique statique et dynamique. + + 2. Astronomie rationnelle ou abstraite. + + 3. Physique. + + 4. Chimie: _a_) inorganique; _b_) organique. + + 5. Physiologie: _a_) végétale; _b_) animale. + + 6. Psychologie et Logique. + + 7. Economique. + + 8. Génétique. + + 9. Esthétique. + +10. Croyances: _a_) religieuses; _b_) métaphysiques; _c_) positives. + +11. Ethique. + +12. _A_. Droit: _a_) procédure; droit pénal; _b_) droit civil économique; + _c_) droit personnel et familial; _d_) droit artistique, + moral et philosophique; _e_) droit administratif--interne + et international. + + _B_. Droit public: _a_) interne; _b_) international. + +13. Politique: _a_) représentation; _b_) délibération; _c_) exécution + --internes et internationales. + +Ce tableau hiérarchique des sciences se distingue radicalement de ceux +de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond à la constitution +objective de nos connaissances et non plus à un groupement plus ou moins +fantaisiste, c'est-à-dire subjectif, des facultés de l'homme. Il diffère +par les mêmes caractères de celui d'A. Comte, et en outre par +l'importance plus grande accordée à la physiologie psychique et en ce +que la logique y trouve sa place véritable comme dépendance directe de +la psychologie; notre innovation principale, bien que déjà préparée +vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre +d'écrivains qui généralement divisaient les sciences sociales en +sciences économiques, morales et politiques, comprenant même parfois la +science économique dans les sciences politiques, consiste dans une +analyse et une classification sérielle plus complètes et plus précises +des divers phénomènes sociologiques et des sciences correspondantes. + +Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les +diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non +seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites, +mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre nécessaire, +naturel, constant; il y a, en un mot, une loi à la fois statique et +dynamique de toutes nos connaissances. De même que nous l'avons vu pour +les autres sciences, cette loi est à la fois, bien que dans des +proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique +et historique. + +L'évolution des sciences en général est déjà par elle-même un phénomène +sociologique; à plus forte raison en est-il ainsi de l'évolution des +sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et +de leur activité doit donc être, en ce qui les concerne, complétée et +rectifiée en partie par cette autre loi que manifestent déjà les +sciences antécédentes. Les sciences et les phénomènes sociaux, surtout +à un point avancé de leur développement, nous montrent encore mieux que +toutes les autres sciences l'interdépendance de leurs divers organes et +la simultanéité de leurs progrès. La filiation naturelle et historique, +bien que continuant, d'une façon générale, à y être conforme à la série +logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le +fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une +structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous, +par conséquent, évoluent, sinon du même pas et sur le même rang, dans +tous les cas concurremment, comme les individualités d'une subdivision +militaire ou corporative quelconque, en exercice. + +Les conditions et les lois qui président au développement historique des +sciences sociales sont donc déjà quelque chose de plus compliqué que les +conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois +dogmatiques des sciences sociales c'est-à-dire celles qu'il faut +observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois +dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractère +superorganique interdépendant et de leur simultanéité historique +relative. Les sciences sociales les plus générales seront donc toujours +enseignées avant les plus spéciales, mais, dans l'application, cette +nécessité logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non +seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais +régit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des +organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs généralités +d'abord, dans leurs particularités ensuite, peuvent et doivent être +l'objet de cours à tous les degrés de l'enseignement, mais partout et à +tous les degrés également, il conviendra de ne jamais perdre de vue et +de faire bien pénétrer dans les intelligences qu'aucune des sciences +sociales ne se suffit à elle-même, que toutes en définitive trouvent +seulement leur justification et leur explication complètes clans leur +agencement organique, dans leurs réactions réciproques; de la même +manière, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la +société, comme unité d'une fonction sociale nécessaire à la vie de +l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les +autres sciences, se consacrer de préférence à l'étude d'une branche +spéciale, mais, comme ailleurs, cette spécialisation, si elle était +absolue et exclusive, conduirait à la destruction de la science même et +à l'abrutissement du savant, si elle n'était continuellement vivifiée +par la considération supérieure du vaste ensemble sociologique dont +chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en était autrement, +le particularisme scientifique produirait les mêmes résultats néfastes +que l'extrême division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage +inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des +relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive +inévitablement, par son abêtissement, à devenir un coopérateur +détestable, même dans sa spécialité. La coordination des fonctions et +des organes est le caractère essentiel de toute structure sociale; cette +coordination objective doit avoir son équivalent dans l'intelligence de +toutes les unités humaines qui concourent à l'activité de ces fonctions +et à la formation de ces organes. + +Le grand service que rend déjà et que rendra de plus en plus la +sociologie, c'est-à-dire la philosophie positive des sciences sociales, +sera de faire toujours prédominer, non seulement dans renseignement, +mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la +même humanité aussi bien les uns vis-à-vis des autres, y compris leurs +ancêtres et leurs successeurs, que vis-à-vis de l'ensemble des +phénomènes naturels. Tant que l'économie politique a eu la prétention de +se suffire à elle-même, elle n'a pas été une science sociale: dans cet +état fragmentaire et informe, où elle ne parvenait pas même à se +définir, elle devait nécessairement méconnaître l'action sur la vie +nutritive des sociétés de toutes les autres fonctions collectives; elle +devait sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et +familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement +les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de la +psychologie, dénaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manière +la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes +préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les +progrès du droit en livrant l'humanité à tous les assauts d'une +concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir +en politique aune simple négation de toute intervention de la volonté +collective, c'est-à-dire à la suppression de toute direction collective +coordonnée et consciente, en somme, à la destruction du corps social et +spécialement de ses organes les plus élevés, de ses régulateurs par +excellence analogues à l'organisme cérébral, c'est-à-dire les organes +régulateurs politiques. + +La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les +sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement +interdépendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les +plus spéciales ont précisément pour mission de faciliter et de +régulariser de plus en plus, par l'intervention systématique de la +conscience collective, l'action des phénomènes sociaux plus généraux et +plus simples tels que ceux relatifs à notre vie de nutrition. Les +sciences sociales sont interdépendantes parce que les phénomènes sociaux +et, par conséquent, la structure sociale, le sont également. + +Les organes des phénomènes sociaux supérieurs servent de régulateurs aux +organes des phénomènes sociaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes les +pouvoirs régulateurs sociaux des phénomènes physiologiques et psychiques +des unités humaines dont l'agrégat forme la masse sociale. Les +phénomènes sociaux supérieurs sont donc toujours, de leur côlé, +conditionnés par les phénomènes inférieurs plus simples et plus +généraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports génésiques, +c'est-à-dire sexuels, familiaux ou relatifs à la population en général, +vous négligez de tenir compte des nécessités économiques, des données +et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux +intentionnées seront impuissantes à reconstituer l'ordre dans les +familles et à relever le niveau de la natalité encore beaucoup plus que +si vous ne tenez pas compte, dans cette législation des besoins +esthétiques, moraux, scientifiques et juridiques plus élevés des membres +du groupe social. Les organes sociaux supérieurs ont surtout pour +mission de parfaire et de régulariser le fonctionnement des organes +sociaux les plus généraux, les plus simples; ceux-ci de leur côté +doivent se soumettre servilement aux lois dégagées par toutes les +sciences plus générales et plus simples que les sciences sociales, donc +par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antécédentes. + +Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du +droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la +vertu et de la dignité domestiques, une famille où le père, la mère et +même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de +notre désorganisation industrielle, condamnés à ne se voir pour ainsi +dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect, où +l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du +ménage et de sa fonction éducatrice, où le père est enlevé à tout et à +tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin +en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir, +sans la moindre préoccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le +loisir, ni sans autre excitation idéale que celle que peut procurer +l'alcool? + +Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-à-vis des +fonctions sociales les plus simples et les plus générales, de celles +notamment relatives à la vie économique. Nécessité également de +subordonner notre organisation économique aux conditions plus générales +et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et +de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation +industrielle véritablement sociale et stable n'est possible si au point +de vue de la durée du travail elle ne commence par respecter les lois +physiologiques et psychiques impératives d'après lesquelles toute +dépense physiologique a besoin de se réparer; tout effort, au delà d'une +certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir, toute attention +(phénomène psychique) diminue et finalement même est distraite, puis +abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, eu ce qui +concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la +durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la +physiologie et de la psychologie. Cette législation elle-même nécessite +à son tour pour correspondre à la variété considérable des conditions +du travail manuel, une refonte et une extension du système représentatif +à tous les degrés, dans toutes les catégories d'intérêts, une loi +uniforme et générale ne pouvant également déterminer que d'une façon +uniforme et générale des limites à la durée du travail, limites +essentiellement variables suivant les métiers. Pour mieux préciser, +les agents ou représentants généraux de la collectivité nationale ou +internationale ne sont compétents que pour fixer la durée maxima de +la journée normale de travail; aux représentants spéciaux de chaque +profession appartient de débattre, de fixer ou de modifier, suivant les +circonstances, la durée de cette même journée de travail, dans chaque +profession; la représentation centrale ne serait compétente que si elle +en arrivait à être elle-même la synthèse représentative exacte de tous +les intérêts particuliers.[13] + +L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un côté les phénomènes sociaux +les plus complexes dépendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un +autre côté, comment les organes régulateurs de ceux-là interviennent +à leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de +ceux-ci; il nous démontre que si le progrès social dépend avant tout +des réformes économiques, ces dernières exigent l'extension et le +perfectionnement de notre système représentatif, délibérant et même +exécutif, en un mot de notre organisation politique. + +Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdépendants, mais les +sciences sociales dont ils sont le domaine le sont également. De même +que la Politique sans le Droit enfante nécessairement le despotisme, +de même que le Droit, sans la morale dont il est une dérivation, est un +sépulcre blanchi, de même que la Morale non éclairée par la Science est +aveugle, de même que la Science séparée de ses utilités artistiques et +pratiques dégénérerait en un pédantisme chinois, de même que l'art pour +l'art finit en dévergondage, de même que la famille est impossible sans +les conditions économiques qui doivent en assurer la dignité et +l'existence, de même qu'enfin ces conditions économiques ne peuvent +impunément violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de +même dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches +fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vénérable dont +une sève commune parcourt et vivifie toutes les parties; séparez ces +branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort, +bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, à +faire des fagots et à mettre au feu. Ainsi, par elle-même,la description +de la structure et de l'évolution logiques, historiques et dogmatiques +des sciences en général et des sciences sociales en particulier, nous +démontre, en dehors même de l'étude des phénomènes que ces sciences ont +pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui, +sous ce triple aspect, président à cette structure et à cette évolution. + +Tout phénomène social est donc nécessairement déterminé, dans sa forme +et dans son activité, par les conditions dans lesquelles il se produit; +toutes les conditions étant identiques ou égales, le même phénomène se +produira toujours d'une façon invariable; toutes les conditions ou +quelques-unes des conditions venant à se modifier, le phénomène se +produira d'une façon variable en tout ou en partie. + +Ici se présente une observation, d'une importance capitale pour la +sociologie: les conditions les plus générales au milieu desquelles se +produisent les phénomènes sociologiques sont les facteurs inorganiques +et organiques; ce sont eux qui déterminent la structure et la dynamique +des Sociétés d'une façon générale; ils ébauchent les corps sociaux dont +les agents spéciaux achèveront en détail la physionomie et l'allure. +Ces facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la +dénomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants +et les moins variables. En somme, les conditions mathématiques, +mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et +psychiques qui déterminent la structure et l'évolution des diverses +parties de l'humanité, sur les divers points de notre globe, sont, sinon +absolument identiques, dans tous les cas resserrées dans des limites de +variation assez étroites; les oscillations de la vie tant individuelle +que sociale s'écartent fort peu de la moyenne des conditions générales +et, plus elles s'en éloignent, plus les phénomènes vitaux et sociaux +deviennent rares à mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'écartement +où ils disparaissent tout à fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on établit +le tableau de quelques-unes de ces conditions générales inorganiques ou +organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la +taille humaine ou de la capacité cranienne, ou de la moyenne des +climats, etc., on reconnaît immédiatement que l'espèce humaine, dans sa +masse la plus considérable, se rapproche de ces moyennes et que plus +elle s'en éloigne plus ces écarts ou variations sont rares et deviennent +des cas isolés; passé certaines limites, on ne rencontre plus que ce +qu'on appelle des anomalies et des monstruosités et, au delà, plus rien. +Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de +degrés, l'humanité n'est plus possible, les conditions de viabilité pour +les unités composantes de cette humanité n'existant plus; l'adaptation +aux conditions les plus générales et les plus simples de la nature est +la première loi de toute existence, l'adaptation aux conditions +spéciales et les variations correspondantes constituent un progrès +consécutif et accessoire. + +Il résulte de cette constatation un premier fait, une première loi, +c'est que les facteurs généraux déterminants de toutes les sociétés sans +exception étant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que +variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure +et l'évolution de toutes les sociétés, c'est-à-dire les phénomènes +sociaux dont l'apparition est déterminée par ces facteurs, auront +également une tendance générale, constante et permanente à se produire +sous des formes et dans une direction identiques, homogènes. En un mot, +l'unité de l'espèce humaine que les légendes religieuses et les +hypothèses métaphysiques déduisaient de notre commune origine divine ou +d'une cause ordonnatrice intelligente est directement déterminée par des +conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention +mystérieuse: l'unité des conditions les plus générales de notre milieu +physique et de notre structure biologique, explique notre unité +collective; les diverses sociétés passées et présentes ne sont que des +variétés d'un type primitif homogène; les sociétés ne constituent pas +des espèces immuables différentes; leurs variations continueront sans +doute à s'effectuer suivant des lois régulières dans l'avenir comme +pendant les siècles écoulés. + +Ceci vient confirmer ce phénomène sociologique considérable que nous +avons observé dans nos études antérieures, relativement surtout aux +sociétés politiques les moins avancées et les moins complexes: la +ressemblance générale, à tous les points de vue, économique, familial, +religieux, moral, juridique et politique de toutes les sociétés +rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles +provienne de la moindre influence réciproque; toutes ces sociétés, tant +celles qui sont restées dans leur état rudimentaire, que celles qui ont +disparu et que celles qui ont dépassé ces stades primitifs, ont eu la +même structure générale, ont agi, c'est-à-dire vécu, senti, pensé, réglé +leur conduite et dirigé leur politique d'une façon uniforme, à part des +variations accessoires limitées à la mesure des variations également +accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les +variations sociales ne parviennent jamais à l'emporter sur l'unité +fondamentale naturelle à l'espèce humaine. + +Les considérations précédentes, d'abord celles relatives à la structure +et à l'évolution des sciences, puis celles relatives à la structure et +à l'évolution générales des sociétés, nous prouvent ainsi, dès l'abord, +que des lois générales, des rapports nécessaires, régissent les +phénomènes sociaux au même titre que tous les phénomènes naturels; ces +rapports et ces lois sont seulement plus difficiles à reconnaître eu +égard à la complexité supérieure des faits sociaux. + +Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom +n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a +une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois. +Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont +été, sont encore et resteront toujours la première Providence de +l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe, +qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les +plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par +notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et +leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de +leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la +plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit +défaut, la mort sociale fut inévitable. + +Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois +mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le +déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du +domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là +mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi +ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la +prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y +a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de +lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois +sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une +science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des +commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et +inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement +prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement +pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au +bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a +pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si +on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont +des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par +cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la +Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre +universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas +de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale. + + + + +CHAPITRE V + +LOIS SOCIOLOGIQUES ÉLÉMENTAIRES + + +Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il +nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en +général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et +nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par +lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables +et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des +exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a +des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au +moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des +procédés d'expérimentation indiqués antérieurement. + + +EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE + +Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène +social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant +spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports +nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes, +suivant des lois. + +L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque +nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage. + +Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du +transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le +progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de +transporter la charge utile la plus grande. + +Voilà donc une loi; c'est un rapport nécessaire; elle est générale au +point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions +où se fait le tirage, ce tirage nécessite un effort, une dépense dont la +mesure est en raison directe du poids mort. + +C'est en même temps une loi statique parce qu'elle nous montre les +conditions du phénomène à l'état de repos et une loi abstraite, parce +qu'elle est indépendante de la nature spéciale des objets circulants et +des résistances qui font obstacle à leur déplacement. + +Veut-on considérer le phénomène au point de vue dynamique et concret? +Alors intervient l'état du véhicule et de la voie; celui-ci détermine +le coefficient, c'est-à-dire le rapport entre l'effort de tirage et +l'ensemble de la charge à déplacer, poids mort et poids utile. Ce +coefficient augmente suivant les résistances que doit vaincre la roue, +ou tout autre agent pour avancer. + +Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un +effort égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement. +Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids +mort. + +Sur une bonne route empierrée, ce rapport n'est plus que de 0,080 à +0,030. + +Sur des madriers en chêne, ce rapport n'est plus que de 0,022. + +Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 à 0,003. + +Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 à 0,001.[14] + +Ces données qui sont des constatations acquises particulièrement par +l'observation et l'expérimentation directes ainsi que par voie de +comparaison, se rapportent aux phénomènes les plus simples de la +circulation économique, à tel point qu'on peut les considérer comme de +simples phénomènes mécaniques; ils suffisent déjà cependant pour nous +montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en général, et une loi +dynamique concrète par opposition à cette même loi abstraite. En effet, +l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phénomène, +effort de tirage, suivant les variations des conditions où il se +produit. Nous pouvons notamment en dégager la loi dynamique abstraite +et progressive suivante: Le progrès dans la circulation s'opère dans le +sens de la réduction du rapport entre le poids total et le poids mort, +c'est-à-dire de l'effort de tirage. + +Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une façon abstraite, nous +la formulons en spécifiant les corps particuliers qui sont les +conditions déterminantes du phénomène: un fardeau d'une certaine espèce, +une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux, +si en un mot nous incorporons les conditions du phénomène lui-même dans +des objets spécifiés, la loi dégagée ne sera plus abstraite, mais +concrète. + +Nous avons exposé ailleurs que ces mêmes lois, statiques et dynamiques +relatives à la circulation en général, s'appliquent également à la +circulation économique proprement dite. + +Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans +l'intervention des signes fiduciaires des échanges et dans la +circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la +marchandise totale transportée, l'offre et la demande transmises, la +monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et +de cette circulation. Ce rapport dans l'espèce est représenté par les +frais d'expédition et de commission, par le coût de l'instrument +monétaire, par l'usure, par l'intérêt. Loi statique aussi certaine, +rapport aussi nécessaire que dans le premier exemple de circulation +simple donné plus haut. Même loi dynamique, abstraite ou concrète, +suivant qu'on la formule pour une société particulière ou pour toutes +les civilisations quelconques: partout et toujours le progrès de la +circulation économique s'opère dans le sens de la substitution d'une +marchandise spéciale comme monnaie, à toutes les marchandises, de la +monnaie métallique à la monnaie marchandise, d'une monnaie métallique +avec empreinte conventionnelle à la monnaie métallique pesée, du billet +de banque à la monnaie métallique, du paiement par simple virement ou +compensation au billet de banque. + +Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation +économique, la loi dynamique est toujours: Le progrès s'opère dans le +sens de la réduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de +circulation, de l'intérêt, de l'usure. + +Il convient cependant de signaler cette restriction importante en +sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes +perfectionnés nouveaux n'exclut pas nécessairement ni immédiatement +l'emploi et la conservation des procédés anciens. Ainsi, les chemins de +fer n'ont supprimé ni les routes ni les canaux, les clearing-houses +n'ont pas chassé le billet de banque, lequel fonctionne à côté de la +monnaie métallique, qui, à son tour, n'a pas complètement supprimé la +monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont +le plus remarquable exemple de la réduction extraordinaire que peuvent +atteindre, dans une société munie de cet instrument supérieur de la +circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des +échanges. On sait que tout le système des clearing-houses est basé sur +la constatation de cette loi, que dans toute société particulière aussi +bien que dans l'humanité en général, la valeur des achats est toujours +égale à la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y être +réglés par des écritures au grand livre social, de telle sorte que la +balance des opérations serait la constatation d'un chiffre de ventes +égal à celui des achats. Il s'opère ainsi au clearing-house de Londres +pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse +délier, moyennant des frais minimes d'écritures et de comptabilité.[15] + +Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intérêt social et +scientifique qui est attaché à la constatation des rapports nécessaires, +c'est-à-dire des lois tant statiques que dynamiques qui régissent les +phénomènes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment +le mètre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation +particulière est avancée ou arriérée, si une mesure proposée +législativement ou autrement est réactionnaire, conservatrice ou +progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mètre ci-dessus à +chaque nation successivement: toutes autres conditions égales, la nation +la plus civilisée sera celle où le rapport du poids mort au poids total, +celui de l'usure à la circulation fiduciaire seront les moins élevés. +Toute mesure ayant cette tendance à la réduction du quantum de ce +rapport sera un progrès, toute mesure tendant à l'aggravation de ce +quantum sera un recul. + + +EXEMPLES DE LOIS GÉNÉSIQUES + +A.--NAISSANCES ILLÉGITIMES + +Il existe des rapports nécessaires entre le chiffre des naissances +illégitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de +ce pays, notamment sa situation économique et tout particulièrement le +taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent à des +variations dans la cohérence des liens familiaux. Toutes autres +conditions égales, le pays le plus civilisé sera celui où les liens +sociaux mesurés par le rapport entre le chiffre des naissances +illégitimes et celui des naissances en général seront les plus +cohérents. + +Les procédés à l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de +dégager cette loi sont une application pratique des procédés que nous +avons signalés comme étant ceux de la méthode logique dite inductive +et expérimentale en ce sens que les expériences faites résultent des +constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser +les quatre procédés de méthode expérimentale dont nous avons parlé plus +haut et dont l'usage devrait être rendu familier par le cours de +logique qui est compris dans le programme officiel des universités. +Ces quatre méthodes de recherche expérimentale sont, comme nous l'avons +indiqué ci-dessus: la méthode de concordance, la méthode de différence, +la méthode des variations concomitantes et la méthode des résidus. + +Nous connaissons des sociétés rudimentaires disparues et même encore +actuellement existantes, où les liens familiaux, spécialement ceux entre +le père et l'enfant, sont à peu près inexistants; la maternité, fait +matériel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci +peut être, dans ce stade de civilisation, considéré comme à moitié +légitime seulement, c'est-à-dire vis-à-vis de sa mère. + +Représentons par 100 le chiffre des naissances dans les sociétés de ce +genre; nous pouvons représenter par 50, par exemple, le quantum supposé +du rapport entre les naissances en général et leur légitimité de +l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considérations qui +vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines +formes libres d'union sexuelle sont ou non supérieures à certaines +formes officiellement légitimes; nous considérons seulement que dans +notre état de civilisation, l'illégitimité des naissances est l'indice +incontestable d'un relâchement des liens entre l'enfant et ses auteurs. + +Appliquons nos procédés à un pays particulier, la Belgique: + +A. _Tableau des naissances illégitimes_ par 100 _naissances_. + + + I II III + + ROYAUME HAINAUT LUXEMBOURG + +1840.. 6.33 5.73 2.53 +1841-1850 7.43 7.59 2.53 +1851-1860 7.91 8.40 2.75 +1861-1870 7.13 8.94 2.73 +1871-1880 7.20 8.32 2.43 +1881-1889 8.72 10.74 2.71 +1890 ? ? ? + + +Joignons maintenant à ce tableau celui des salaires des houilleurs du +Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le +Luxembourg: + + +B.--_Tableau des salaires._ + + IV + +DES HOUILLEURS DU HAINAUT + +1841-1850 1.39 +1851-1860 2.85 +1861-1870 2.62 +1871-1880 3.39 +1881-1889 3.00 +1890 3.69 + + + V + +SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE + + Hommes Femmes + +1830 1.08 0.74 +1835 1.09 0.74 +1840 1.12 0.76 +1846 1.16 0.79 +1850 1.30 0.92 +1856 1.81 1.10 +1874 2.38 1.48 +1880 2.48 1.62 + + +Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier +tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une +véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux +et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois. + +La simple comparaison des indications fournies par les données +statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des +conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur +la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le +rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général +s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100. + +L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le +royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à +des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux +qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans +le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le +pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de +l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. 100! + +Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le +Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions +économiques et principalement le développement de la grande industrie: +mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les +causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de +la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une +époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste, +c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation +du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances +illégitimes de tout le pays. En _éliminant_ les causes ou conditions +industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du +Hainaut, nous obtenons un _résidu_ ou reste qui est égal à la situation +de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est +donc la condition ou la cause de la _différence_ qui existe entre le +phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se +produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des +conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces +mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient +faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une: + +La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs +du Hainaut, nous permet de constater que les _variations_ favorables de +ces salaires sont _concomitantes_ avec les variations relativement +favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau, +colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880, +dans le Hainaut, _concorde_ avec un abaissement favorable du rapport des +naissances illégitimes dans la même province. + +Cette _concordance_ est prouvée plus exactement encore par le fait que +les _variations_ des deux faits envisagés, salaires et naissances +illégitimes, sont _concomitantes_. Ainsi, dans cette même période de +1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de +vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des +naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100 +pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les +chiffres moyens de cette période décennale et constituaient, +particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation +favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette +induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle +que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des +naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense +de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en +revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent +dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des +variations concomitantes également favorables dans la proportion des +naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889, +est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p. +100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des +naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890, +mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé +sur la _Statistique des mines_, que la moyenne du salaire des houilleurs +du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près +avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est +manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes +s'accentuera encore pour l'année 1890.[16] + +Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et +physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent +de découvrir les conditions de production et de reproduction des +phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur +évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette +véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective. + +Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui +déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble +notamment des conditions économiques de leur milieu de production et +d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les +variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par +elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement +important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien +taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu. + +La colonne III du tableau _A_ et la colonne V du tableau _B_ relatives +aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg +constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale, +surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données +fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre +toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions +sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas +subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de +grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que +fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au +contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y +a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment +des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg, +l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu +économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du +phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode +expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode +expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière +confirme les méthodes de différence et des résidus. + +En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage +des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un +procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou +conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable +avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le +morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot +réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du +Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les +causes des différences constatées dans la production des naissances +illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les +conditions communes à tous les pays. + +On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des +naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance +relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du +phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène +apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène +apparaîtra aussi, mais modifié. + +Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens +familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au +mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et +régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans +la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du +Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p. +400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans +l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100 +tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans +l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath. +Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des +naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent +des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances +excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances +harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle +encore au point de vue du mouvement de la population en général, des +variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. + +Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la +population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y +a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses +salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans +le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique +correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles +dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement +encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont +ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes. + +Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires +qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur +le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des +vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans +ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement +efficace. + +Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production +des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses +d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène +génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi, +jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes +sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement +plus de mort-nés illégitimes que de légitimes! + +Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100 +enfants vivants, légitimes ou non: + +1841-1850 4.37 p. 100 +1851-1860 4.73 -- +1861-1870 4.81 -- +1871-1880 4.54 -- +1881-1890 4.50 -- + +Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes +vivants a été en: + +1841-1850 6.20 p. 100 +1851-1860 6.40 -- +1861-1870 6.97 -- +1871-1880 6.25 -- +1881-1890 6.45 -- [17] + +Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants +illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des +autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur +préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des +mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité +correspondante dans les conditions où ils naissent morts. + +Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus +générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle +des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à +celle des enfants des classes aisées. + + +EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE + +Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à +la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18] +toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces +physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques, +génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production +artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation +vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles +et les autres affections familiales et indirectement par les autres +formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la +société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc +nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se +rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par +expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces +circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines +castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir +et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique +résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures, +diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau +par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour +effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus +en plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès +sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une +limitation rationnelle et humaine du travail et de la production +entraînera. + +Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique +et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi +abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous +pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure +à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant +que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes, +détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est +construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est +vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère +abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique. + + +EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES + +Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment +indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences. +Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans +tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et +dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en +fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie +positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de +vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers +également sous leur double aspect, statique et dynamique. + + +EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE + +_Le suicide_.[19] + +Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les +tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par +ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut +entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes +moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains +conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et +constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les +planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport +nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait +son apparition: + +Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre +les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le +phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions +économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les +moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours +et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des +suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et +c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération +distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.[20] Si +par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes, +nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le +département de la Seine dans cette situation particulièrement +désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous +déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou +variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur +existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que +les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre +d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les +chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à +peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la +débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon +constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de +célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant +charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme, +les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles +économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à +la production des suicides; en France, ce champ de culture par +excellence c'est Paris et le département de la Seine. + + +EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES + +_L'Infanticide_. + +Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à +1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent +accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100. +L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions +qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore +plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont +généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la +proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont +celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en +réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté +contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à +les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus +élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en +Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des +ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes +par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes +et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions +libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes. + +Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent +les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus +large que pour n'importe quel autre crime.[21] + +En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse, +un infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait +prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans +cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les +autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société +est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige +nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles: _elle_ +n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous +montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux +infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent +invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est +pas à ces personnes qu'une _peine_ supplémentaire doit être infligée, +c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier +à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi +naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la +mort. + +Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui +fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la +psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement +petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement, +notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non +susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots +du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement +établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes +sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à +ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les +variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si +l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain +que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations +sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent +rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de +s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure, +du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte que _la +loi du libre arbitre_ serait précisément d'être d'autant plus efficace +qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans +application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette +contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le +fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des +probabilités. + +Faut-il en conclure, comme on reproche à tort aux doctrines positives de +le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le +soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous +les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour +mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne +pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre +révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être +plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres; +nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière +à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la +justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice, +c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la +poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science, +disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et +indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de +toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre +implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de +la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait +connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est +honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de +critérium que l'expérience. + + + + +CHAPITRE VI + +LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOSÉES + + +La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois +grands courants principaux dont le cours, désormais unique et +majestueux, entraîne la civilisation moderne vers les vastes océans +transformés de barrières en voies naturelles par excellence de la +civilisation mondiale. La science sociale fut constituée le jour où, +brisant ses enveloppes religieuses et métaphysiques primitives et +atteignant dans ses recherches les phénomènes intimes et profonds de +la structure et de la vie des sociétés, elle parvint à en dégager des +rapports et des lois. Ces faits primordiaux et élémentaires, à la fois +les plus simples et les plus généraux, étaient ceux relatifs à la vie +de nutrition et de reproduction de l'espèce humaine. Ce sera l'éternel +honneur de l'économie politique, même métaphysique, d'avoir déterminé +l'importance prédominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut +de les considérer comme des entités abstraites, immuables et, ce qui fut +peut-être plus néfaste encore, comme indépendantes des autres facteurs +sociaux, tels que la morale, le droit et la politique. + +La révolution scientifique s'opéra par le triple et irrésistible effort +du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers +appliquèrent aux faits sociaux élémentaires les méthodes des sciences +physiques et naturelles et, à peu près en même temps, par les fondateurs +de la sociologie intégrale comme science indépendante et comme +philosophie de toutes les sciences sociales particulières. + +Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles +socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation +des formules vides et généralement optimistes à l'observation des +réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut +heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction +énergique de la volonté réformatrice collective. + +Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et +physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques, +moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de +la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de +rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier +qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la +natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc., +introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes +scientifiques générales. + +C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs +eux-mêmes des encyclopédistes du XVIIIe siècle et des fondateurs anglais, +hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la statistique, qu'il +devint possible, vers le milieu de notre XIXe siècle, d'essayer de +constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans les divers ordres de +nos connaissances sociales, une science unifiée et coordonnée, la +sociologie. + +Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux +formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des +points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie +divergents. + +Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi +l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque, +A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps +social la méthode des sciences exactes; il base sa _Physique sociale_ +sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager, +très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires +abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes +également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations +n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles +s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la +criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle +s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à +l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes +sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la +structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations +assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier +l'insuffisance. + +A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi +dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au +point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et +politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes +de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions, +mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant +au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui +concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement +déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'un +_Tableau des fonctions intérieures du cerveau_ qui est lui-même +défectueux, elles sont à peu près complètement fausses. + +Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale +des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice +de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective, +hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde. + +M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre +Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de +l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des +fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception +d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais, +malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels +l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions +organiques, son point de départ est défectueux; ses données +sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées; +ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs +rapports et leurs lois mal définis et conçus. + +Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de +l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient +succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer +perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte +couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par +la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur +oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective, +la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans +sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence +se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement. + +Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept +classes de phénomènes sociologiques (nos 7 à 13) par +lesquelles se termine notre _Tableau hiérarchique intégral des sciences +abstraites_ du chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles +transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes, +des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes, +des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme +toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du +général au complexe et au spécial par des gradations successives, +conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement. + +Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout +d'abord ceux qui existent entre des faits de la même classe. Ainsi, dans +le groupe des phénomènes économiques, il y a, comme nous l'avons montré, +des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs à la +circulation des produits et des signes représentatifs de ces produits. + +Il faut cependant signaler que clans la même classe de phénomènes il +peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc., +composés; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en +sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phénomènes économiques +se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phénomènes de +circulation, le groupe des phénomènes de consommation, le groupe des +phénomènes de production; ceux-ci se différencient en groupes +secondaires: ainsi, le groupe relatif à la circulation embrasse des +phénomènes ayant pour objet: + +1° Le transport des marchandises; + +2° La transmission des offres et des demandes de marchandises; + +3° Les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges; + +4° La circulation même de ces signes fiduciaires. + +Dans chacune des sept classes de phénomènes sociologiques dont nous +avons tracé le tableau hiérarchique, il y a donc des rapports et des +lois internes soit simples soit composées à divers degrés. Dans chacune +de ces classes, la méthode exige donc que l'on passe successivement des +rapports et des lois les plus simples et les plus généraux aux rapports +et aux lois les plus spéciaux. + +L'usage des diagrammes, surtout en économie politique et, par extension, +à l'étude des faits intellectuels, moraux, juridiques et même +politiques, permet de se faire une idée pour ainsi dire palpable et +matérielle des rapports et des lois qui régissent le monde social. + +Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas +de diagrammes relatifs à ses diverses opérations.[22] On y constate +notamment, de visu, ce que la critique et la théorie avaient déjà +d'ailleurs démontré, qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le +capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet +d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en réalité sans l'intervention +de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-à-dire +depuis quarante-deux ans, est resté immobilisé en fonds publics. Au +contraire, les mêmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clarté +les rapports constants et nécessaires qui existent entre toutes les +fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci +est en corrélation avec tous les autres éléments dont il apparaît comme +une résultante et une dépendance. + +Voilà donc le processus méthodique à suivre dans la recherche des +rapports et des lois relatifs à une seule classe de phénomènes +sociologiques.[23] + +Nous pouvons maintenant monter à un échelon supérieur. + +Il y a des rapports et des lois entre les phénomènes de chaque classe +particulière et les phénomènes de chacune de toutes les autres classes. +Ainsi l'économie politique a des relations avec la population, avec +l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la +politique. Voilà le premier aspect à considérer dans les rapports entre +ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue déjà par +elle-même une collectivité complexe de groupes primaires et secondaires. + +Rappelons-nous encore une fois notre tableau hiérarchique des sept +classes de phénomènes sociologiques; considérons-le au point de vue que +nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immédiatement que +les rapports de l'économie politique avec les six autres classes sont +directs ou indirects. C'est là une observation importante. L'économie +politique se relie directement à la science de la population et, de plus +en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques. +Or nous savons que les phénomènes les plus généraux sont ceux qui +déterminent, d'une façon également générale, les plus spéciaux; ils les +conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage +métaphysique. Donc, sauf leurs caractères spéciaux, les rapports et les +lois relatifs à la population sont directement déterminés et +conditionnés par les facteurs économiques; les rapports et les lois +relatifs à l'art, à la science, à la morale, au droit, à la politique, +le sont au contraire de plus en plus indirectement. + +Ceci même constitue une des lois sociologiques générales les plus +importantes, car il en résulte que plus on s'élève dans l'échelle +hiérarchique des phénomènes sociaux, plus la volonté collective devient +apte à intervenir efficacement dans l'organisation des sociétés par son +adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spéciales +produites naturellement par le développement de la civilisation. + +Au point de vue simplement logique, la même loi nous permet aussi +d'affirmer que les conditions ou causes les plus générales de l'état +et du fonctionnement de tous les autres phénomènes sociaux résident +essentiellement dans la classe générale des facteurs économiques. + +Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications +apportées par la politique au régime économique, tout en étant les plus +difficiles à réaliser, eu égard à ce que les rapports entre l'économique +et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles +dont les effets sont les plus féconds et les plus durables précisément +parce que leur action est à la fois la plus simple et la plus générale. +C'est ainsi que les médicaments agissent sur l'organisme individuel par +leur introduction dans le système circulatoire général. + +Le tableau hiérarchique des phénomènes sociaux nous montre comment cette +influence politique sur l'organisation économique peut et doit +s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en +transformant les notions et les règles juridiques, en transformant les +idées morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrès +scientifiques, en rendant l'art même pour ainsi dire le complice et +l'adjuvant du progrès et, finalement, en pénétrant par toutes ces +influences réunies les populations dont le concours et l'acquiescement +sont la condition primordiale de toute réforme sociale dans les sociétés +modernes. + +Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composés, +directs ou indirects, médiats ou immédiats. Les rapports et les lois +simples sont ceux qui existent entre phénomènes d'une même classe ou +entre phénomènes d'une même subdivision de classe; les rapports et les +lois composés sont ceux que l'observation dégage des phénomènes soit +de subdivisions d'une même classe, soit de classes différentes. + +Les rapports et lois directs sont ceux qui s'établissent entre +phénomènes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermédiaire +d'autres facteurs. + +Dans les exemples statistiques que nous avons donnés antérieurement, le +tableau des naissances illégitimes par cent naissances de 1840 à 1890, +nous montre des rapports simples empruntes à une même subdivision de la +classe des phénomènes génésiques, le groupe de la natalité. + +Quand nous avons mis ces phénomènes génésiques en rapport avec les +salaires, nous avons dégagé des rapports composés, c'est-à-dire +provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une +économique, l'autre génésique; ces rapports étaient en même temps +directs, puisque la classe des phénomènes génésiques dépend directement, +tant au point de vue organique que logique, de celle des phénomènes +économiques. + +Voici du reste quelques exemples des rapports les plus généraux qui +résultent des liens directs ou indirects d'une classe particulière de +faits sociaux, la classe économique avec les six autres classes. + +Rapports directs entre l'Economique et la Génétique: le prix des grains +a des rapports constants et nécessaires avec la natalité, la +matrimonialité et la mortalité. + +Vis-à-vis des autres classes sociologiques, les rapports de +l'Economique deviennent de plus en plus indirects et médiats dans +l'ordre des exemples suivants: + +Rapports entre l'Economique et l'Esthétique: la qualité et la quantité +de la production artistique sont dans un rapport constant et nécessaire +avec le degré de bien-être et de loisir économiques. + +Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch. +Darwin dit: «J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu à gagner mon +pain»; il établit un rapport nécessaire entre cette condition économique +favorable et ses succès scientifiques; ce rapport généralisé est une loi +sociologique. + +Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples précédents sur les +naissances illégitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent +suffisamment les liens qui unissent la vie morale à la vie nutritive des +sociétés. + +Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et +nécessaires entre le paupérisme et la criminalité; d'un autre côté, au +point de vue civil, il est suffisamment démontré que la transformation +du Droit est dans un rapport nécessaire et constant avec les +transformations du travail, de la propriété, des modes de production et +de consommation, etc. + +Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports +constants et nécessaires entre la liberté et l'égalité économiques et +la liberté et l'égalité politiques; ces dernières ne sont qu'apparentes +et trompeuses là où les premières font défaut. + +Il convient de signaler ici à nouveau que les rapports et les lois que +parviennent à dégager des faits et des groupes naturels de faits, +l'observation, l'expérimentation, et les autres procédés méthodiques +de la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas être uniquement des +rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible, +quantitatifs, de manière à fournir non seulement une description, mais +une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensité de ces +rapports et de ces lois. Grâce à la Statistique, ce progrès scientifique +a été réalisé en bien des points surtout dans l'Economique, dans la +Génétique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment +du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le +véritable aliment de la méthode historique propre à la Sociologie aussi +bien statique que dynamique. + +De l'étude des rapports et des lois élémentaires simples et composés, +directs et indirects, on passe naturellement à celle des fonctions et +des organes sociaux dans lesquels les éléments se combinent et +s'intègrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique +d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue +de la Méthode, d'avoir négligé et même systématiquement nié l'utilité et +la possibilité de procéder à une classification des phénomènes sociaux. +Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique +et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective. + +La classification élémentaire naturelle fait défaut chez M.H. Spencer, +celle des éléments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare +transportent, il est vrai, à des hauteurs vertigineuses d'où son génie +embrasse vaguement les lois sociales les plus générales, mais qui tombe +finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental où +il s'engloutit. + +L'étude des rapports et des lois organiques des sociétés ne peut donc +être méthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification +des phénomènes sociologiques élémentaires, de leurs rapports et de leurs +lois également abstraits et élémentaires. + +Les phénomènes élémentaires fonctionnent dans la vie sociale par des +organes qui en règlent, facilitent et modèrent l'exercice; ces organes +sont les institutions proprement dites. + +Il y a des institutions ou organes économiques: chemins de fer, canaux, +postes et télégraphes, banques de dépôt, d'émission, de circulation, +de crédit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales où +s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la +circulation. Il y a des institutions génésiques: la famille, le mariage, +la paternité, l'adoption, le divorce, la tutelle. + +Il y a des institutions artistiques: écoles, académies, musées. + +Il y a des institutions scientifiques: écoles à tous les degrés, +professionnelles ou humanitaires, instituts, congrès, laboratoires, +commissions nationales et internationales de statistique, instituts. + +Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles. + +Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce, +répressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation. + +Il y a enfin des institutions politiques: assemblées représentatives à +tous les degrés, administration, pouvoir exécutif. + +Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons +seulement d'indiquer des spécimens il existe des rapports constants et +nécessaires et par conséquent des lois; ces rapports et ces lois sont +abstraits en tant qu'ils s'appliquent à toutes les sociétés, abstraction +faite des conditions spéciales que ces sociétés subissent, concrets en +tant qu'on les envisage dans ces conditions particulières. + +Ici la statistique se transforme véritablement en histoire proprement +dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces +sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une +science dont les progrès placent notre siècle bien au-dessus de ceux +illustrés par les plus grands historiens de l'antiquité. A. Thierry, +Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen, +pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, ont scruté +les organes spéciaux des sociétés à une profondeur et avec un talent +d'analyse et de synthèse que n'atteignirent jamais les anciens; ils +en ont décrit la structure et l'évolution, chacun dans la branche +particulière du savoir à laquelle ils avaient consacré leur vie. Leurs +travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les +parties des sciences sociales tant élémentaires qu'organiques, rendent +enfin, réalisable avec une perfection plus grande l'étude de cette +structure ou statique sociale générale d'ensemble que l'imperfection +transitoire des connaissances avait rendue si périlleuse pour les +précurseurs de la Sociologie positive. + +L'oeuvre des savants qui ont décrit la structure et le fonctionnement +des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur +continuité et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple +au point de vue de la propriété, du mariage, des diverses formes +artistiques, des institutions religieuses, des écoles métaphysiques et +scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des théories +et de leurs applications juridiques et enfin du régime et du système +politiques, a eu déjà et aura de plus en plus cet heureux résultat de +nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les +faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports +abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos +investigations aux simples relations des phénomènes sociaux +élémentaires, mais leur oeuvre nous prépare à une conception plus +exacte, plus réaliste et plus élevée; elle nous initie et nous prépare +à la compréhension d'une structure sociale, analogue aux structures +organiques bien que considérablement plus vaste et plus compliquée; rien +ne pouvait mieux nous élever à cette notion finale d'une structure +sociale d'ensemble si ce n'est la démonstration désormais acquise que +les rapports et les lois entre phénomènes sociaux élémentaires se +combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions +collectives particulières. Dès lors ces rapports et ces lois ne sont +plus simplement des rapports et des lois idéaux, des formules purement +subjectives destinées à, venir en aide à la faiblesse de notre +intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions +positives; celles-ci à leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent, +s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de +relation qui forment de la vie collective générale non plus une simple +idée, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel. + +Ainsi l'idéalisme et le matérialisme sociologiques absolus se fondent +méthodiquement et historiquement dans ce réalisme scientifique où +aboutit aussi la philosophie générale des sciences. + +La dynamique sociale générale était inabordable sans une connaissance +suffisante de la structure intégrale des sociétés et de celle de leurs +institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure générale, +organographie et fonctionnement spéciaux avaient à leur tour comme +fondement naturel et nécessaire l'observation et la classification +hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux élémentaires, + +La recherche des rapports et des lois sociologiques nous +permettra-t-elle de dégager une loi sociologique générale, à la fois +statique et dynamique, abstraite et concrète? Si notre classification +hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, nous pouvons supposer +dès maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus +simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la +classe également la plus simple et la plus générale de l'ordre +sociologique, c'est-à-dire, l'économique, et dans cette classe à la +division primaire, la circulation. Dès à présent, il n'est pas téméraire +d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expériences +acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés +sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement +économiques et, en première ligne, par les lois de leur circulation +économique. + +Les lois sociologiques elles-mêmes sont déterminées par les lois de tous +les phénomènes qui forment l'objet des sciences antécédentes; il est +toujours nécessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert +Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force, +de la concentration et de la diffusion incessantes de la matière et du +mouvement, lois communes à tous les ordres de phénomènes depuis +l'astronomie jusqu'à la sociologie; dans la nature entière, le passage +de la diffusion à la concentration concorde habituellement avec un +passage de l'homogène à l'hétérogène; partout et toujours l'évolution et +la dissolution sont étroitement unis et dans ce passé et cet avenir qui +nous apparaissaient sans limite déterminante, la force rentre dans la +même catégorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle +n'admet de bornes dans la pensée. + +S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes +les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et +universelles, il importe cependant d'ajouter que ces généralisations ne +sont pas du domaine privé de la sociologie, mais plutôt de la +philosophie générale des sciences; la sociologie n'est que la +philosophie des sciences sociales particulières. + +Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les +combinaisons, auxquels donnent naissance et se prêtent les faits +sociaux. A elles seules, les sept classes de phénomènes, considérées +d'une façon indivise comme groupes séparés, peuvent donner lieu à cent +vingt-sept combinaisons, savoir: + +Combinaisons 1 à 1 = 7 + ---- 2 à 2 = 21 + ---- 3 à 3 = 35 + ---- 4 à 4 = 35 + ---- 5 à 5 = 21 + ---- 6 à 6 = 7 + ---- 7 à 7 = 1 + Total 427 + +Chacune de ces sept classes se partage à son tour en divisions et en +subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phénomènes qui +font l'objet des six classes des sciences antécédentes; on constate +alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie +des sociétés sont pour ainsi dire innombrables. + +Il ne suffit pas de colliger un nombre considérable de faits sociaux +pour en déduire des considérations d'ensemble, il faut classer ces faits +suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et +aussi suivant leur ordre hiérarchique de complexité. Après cela, il est +permis de procéder à la découverte et à l'appréciation des rapports +simples ou composés, directs ou indirects qui existent entre les divers +groupes de phénomènes. + +On se ferait cependant encore une conception incomplète et inexacte de +la grandeur et de la difficulté du problème si l'on envisageait +exclusivement l'action directe ou indirecte exercée par les phénomènes +ou groupes de phénomènes les plus simples et les plus généraux sur les +plus complexes et les plus spéciaux. Il convient en effet de reconnaître +que ces derniers agissent directement et indirectement _par réaction_ +sur les premiers. De là une nouvelle série de rapports et de lois à +rechercher et à étudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs +politiques, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes, +agit par voie de réaction, et pour ainsi dire par régression, d'abord +directement sur la classe de phénomènes juridiques, et indirectement +ensuite sur toutes les autres clauses antécédentes. Il est possible +en effet, par une politique méthodique et savante, de transformer ou +d'aider à transformer les conceptions juridiques et morales et même +de susciter les progrès scientifiques et artistiques qui facilitent +l'évolution spontanée du développement économique et génésique des +sociétés. + +Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense; +sa fécondité est inépuisable pour tous ceux qui, s'arrachant à l'absolu +religieux et métaphysique stérile, sauront se résoudre à se livrer à la +patiente et rémunératrice recherche du relatif et de ses lois en +dégageant de mieux en mieux ce qui est général, constant et nécessaire +de ce qui est particulier, variable et contingent. + +De là la complexité réellement troublante de la science sociale, +complexité qui n'est dépassée que par la simplicité des gouvernés et +l'outrecuidance des gouvernants dont des générations successives vivent +de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et +décevantes au-dessus et en dépit desquelles le profond déterminisme de +la nature suit son imperturbable cours. + +Heureusement, si le tissu des phénomènes sociaux est le plus compliqué +de tous, il entre dans ses matériaux des éléments empruntés aux modes +les plus élevés de notre vie morale et intellectuelle; l'observation +ainsi que l'expérience nous montrent que la vie des sociétés plus encore +que la vie individuelle, précisément parce qu'elle est plus vaste et +plus variée que cette dernière, se prête à l'intervention réformatrice +et régulatrice d'une volonté collective analogue à la volonté +individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance +collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les +formes diverses de la souveraineté devient de plus en plus aujourd'hui +une fonction au service de la société; à mesure que cette fonction +s'organise et se perfectionne, son efficacité augmente tandis que +parallèlement le corps social, par son développement propre, devient +plus plastique et plus malléable. + +Ainsi le débat théorique entre l'individu et l'Etat se résout en une +transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et +l'intervention de la force collective s'étend et se justifie par la +réduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette +intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernière, +par le moyen des formes supérieures du self-government au profit de la +liberté individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrélation +progressive, ce parallélisme du développement de l'Etat et de celui de +l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont défendu des thèses +politiques absolues, également inadmissibles et que les événements +sociaux démentent journellement leurs théories. + +L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques +devront désormais être étudiées en tenant compte de cette corrélation +nécessaire entre l'évolution des formes de la vie individuelle et celle +des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas +l'antithèse, mais la synthèse des individus. + + + + +CHAPITRE VII + +LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES + + +C'est précisément parce que les phénomènes sociaux sont modifiables et +par conséquent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi +nous sommes naturellement conduits par les considérations précédentes à +la conclusion spéciale de cette étude relativement à l'évolution des +croyances et des doctrines politiques. + +Rappelons ici quelques considérations préliminaires indispensables. + +Nous entendons par _fonction sociale_ l'acte spécial que chaque _organe_ +social exécute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales +n'est autre chose que l'accomplissement par des organes réguliers des +diverses propriétés qui résultent des combinaisons supérieures aux +simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en +général, dans les autres organismes. + +Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction _sociale_, d'ordre +économique; la monnaie métallique, le billet de banque, les banques +elles-mêmes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonné des +divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement +à de Laveleye et à la suite d'A. Comte et de Spencer, l'étude des +sociétés nous les a fait concevoir comme des organisations supérieures, +même en complexité, aux organismes individuels proprement dits. Les +sociétés, comme tous les êtres vivants, obéissent dès lors à des lois +naturelles de structure et de croissance et nous devons également +considérer comme erronée et destructive de toute science sociale la +distinction imaginée par l'illustre et regretté professeur de Liège, +distinction qui reste malheureusement partagée par le vulgaire et par +les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'édicté +le législateur et non pas des lois de la nature, et que «celles-ci +échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent». Il n'y a de +différence entre les lois sociales et les lois inorganiques et +organiques auxquelles on réserve à tort le titre de naturelles, que +celle résultant des combinaisons supérieures dont les phénomènes sociaux +sont susceptibles, de leur plasticité et de leur masse plus +considérables et plus étendues, des arrangements et réarrangements plus +nombreux auxquels ils se prêtent. Ces différences ne sont que +quantitatives; il en est de même pour la chimie et la biologie, bien +qu'à un moindre degré relativement à la physique, et il n'est jamais +venu à l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois +chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes +vivants. Nous avons prouvé ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois +relatives à la structure et à la croissance des organes de la +circulation économique; quand cette volonté collective, que de Laveleye +considérait à tort comme absolument souveraine en matière sociale tant +économique que politique, n'obéit pas à ces lois, les sociétés en +souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconnaître +qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois +physiologiques et physiques naturelles? La Volonté humaine ne peut +violenter les phénomènes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui +est loin d'être arbitraire, les conditions déterminantes de leur +production.[24] + +Les sociétés humaines sont donc des organismes supérieurs à tous les +autres et soumis à des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous +les autres êtres vivants, par le fonctionnement habituel des propriétés +sociales suivant des voies déterminées; la façon dont, spontanément ou +consciemment, se fixent ainsi les modes d'activité sociale donne +naissance aux organes. + +Nous avons exposé ailleurs comment et pourquoi les phénomènes politiques +sont les plus spéciaux et les plus complexes de tous les phénomènes +sociaux. Les sociétés ont des besoins et par conséquent des désirs, les +uns simples et généraux, tels que les besoins et les désirs économiques +et génésiques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus +composites et spéciaux, tels que les besoins et les désirs artistiques, +scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus +élevés. La façon dont les sociétés y donnent satisfaction est +automatique, instinctive, plus rarement raisonnée et surtout +méthodiquement raisonnée ou volontaire. + +Comme chez les individus, les besoins dans les sociétés donnent +naissance à une _Représentation_ émotionnelle ou idéale, à des désirs, +à des tendances d'ordinaire contradictoires, à une hésitation, à une +_Délibération_ qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres +spéciaux appropriés avant de se transformer finalement en _Volition_ +et en _Exécution_. + +Plus les besoins et les désirs qui arriveront à être représentés dans +les organes spécialement affectés à la délibération seront nombreux, +complexes et contradictoires, plus l'hésitation sera grande, plus la +délibération sera raisonnée et consciente, moins la volition et +l'exécution consécutives seront instinctives, réflexes et automatiques. + +Les fonctions et les organes qui, dans les sociétés, sont relatifs à +l'accomplissement de la _Représentation_ des intérêts et des désirs, de +leur _Délibération_ et de la _Volonté_ et de _l'Exécution_ qui en sont +la conséquence, sont les fonctions et les organes politiques proprement +dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le système politique, la +partie la plus délicate du superorganisme social, analogue au système +nerveux central des êtres organisés supérieurs, mais bien plus +considérable, plus complexe et doué de propriétés particulières qui ne +se rencontrent pas chez ces derniers.[25] + +La science politique est donc cette partie de la science de la nature +qui a pour objet l'étude et la connaissance des phénomènes, des lois, +des fonctions, des organes sociaux relatifs à la représentation, à la +délibération, à la décision et à l'exécution des divers intérêts +collectifs. + +La politique est la théorie de la volonté collective; la politique est +le système régulateur suprême des intérêts ou besoins économiques, +génésiques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne +trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination +de régulateurs suffisants. + +Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent +évidemment à ce groupe de phénomènes sociaux que nous avons embrassés, +d'après leurs caractères communs, dans notre tableau hiérarchique et +intégral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels. + +Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises +aux lois les plus générales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe +de phénomènes. Homogènes, confuses et incohérentes primitivement, elles +se confondent successivement avec les systèmes théologiques et subissent +l'influence des conceptions métaphysiques; elles partagent, sous ce +rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science +politique ne se dégage que fort tard des inévitables synthèses +hypothétiques; même après que la politique a commencé à devenir +positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement +moraux et avec le droit, surtout avec le droit représenté par la loi. + +Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les +doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'à +ces formes déjà élevées que nous rencontrons notamment au Pérou et au +Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la +Perse et surtout dans cette intéressante civilisation chinoise, qui par +cela même qu'elle a eu si peu de rapports avec la nôtre, constitue, par +sa conformité avec les lois sociologiques générales, la plus remarquable +expérience collective dont il nous soit peut-être donné de profiter. +C'est en Chine, notamment, que la science politique, dégagée en grande +partie des formes religieuses, nous apparaît comme une science +essentiellement morale et confondue complètement encore avec cette +dernière. + +La merveilleuse conformité structurale et évolutive que nous découvrons +sous les apparences divergentes de ces civilisations particulières nous +permet d'entrevoir la possibilité de procéder à des généralisations +provisoires et partielles et de dégager quelques lois sociologiques +relatives à la structure et à l'évolution des doctrines et des croyances +politiques. + +L'histoire grecque et romaine nous montre un progrès immense réalisé +dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des +fonctions représentatives et executives. C'est là, malgré ce qu'en +pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est là et +dans ces communautés primitives dont la tradition ne se perdit jamais, +que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles +de ce self-government social qui est l'idéal des sociétés politiques. + +L'étude des croyances et des doctrines politiques est donc une +application des méthodes à la fois logique, dogmatique et historique +que nous avons exposées au début de ce travail; les observations et les +expériences qu'elle fournit permettront de dégager d'abord certaines +lois sociologiques particulières à des sociétés déterminées dans +l'espace et le temps; puis, par degrés successifs, de s'élever jusqu'à +des lois communes à un nombre plus ou moins considérable de sociétés et +finalement à des lois communes à toutes les sociétés dans quelque +période du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou +aient vécu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques, +d'observations et d'expériences isolées, nos vues s'étendront de plus en +plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concrètes +et finalement abstraites, qui régissent les formes et la croissance ou +la dégénérescence des croyances et des doctrines politiques. Voilà la +seule méthode, lente mais sûre, de toute investigation scientifique; +pour comprendre les phénomènes sociaux, il ne suffit pas de les voir +de haut; celui qui observerait notre humanité en installant son +observatoire dans un ballon à plusieurs milliers de mètres de hauteur, +ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague; +l'abstraction des détails ne doit se faire que graduellement et la +recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les +petites; ces grandes lignes, dans l'espèce les lois sociologiques +abstraites, ne sont que la synthèse de tous les linéaments particuliers, +c'est-à-dire non seulement des lois sociologiques concrètes, mais de +toutes les observations et expériences isolées qui forment les matériaux +de ces dernières. + +Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-mêmes partie +intégrante d'une structure sociale générale, elles concourent à la +dynamique d'ensemble des sociétés; cette seule considération suffit à +démontrer qu'elles sont régies par des lois statiques et fonctionnelles +comme tous les autres phénomènes organiques. Elles sont toutes d'abord +déterminées et par les conditions et les lois de leur milieu externe, +inorganique et physiologique, c'est-à-dire par toutes les propriétés ou +forces physiques, et par toutes les propriétés ou forces des unités +biologiques humaines, douées de sensibilité, dont l'agrégat combiné avec +le milieu physique forme la matière sociale. + +Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionnées +par ce milieu et parla elles reçoivent, comme nous l'avons déjà indiqué +pour les phénomènes sociaux en général, cette uniformité de structure et +de croissance qui assure objectivement, dès les commencements, l'unité +de l'espèce humaine. Plus tard, la différenciation progressive des +formes et des fonctions, c'est-à-dire la tendance aux variations dans +l'espèce humaine, sera contre-balancée par l'uniformité plus complexe et +plus haute qui résultera notamment des progrès de la science, de la +morale et du droit d'où naîtront finalement des institutions politiques +internationales; en attendant, dès son enfance et dès ses premiers pas, +l'uniformité constitutionnelle de tous les groupes sociaux épars est +assurée par leur dépendance étroite vis-à-vis des grandes lois physiques +et organiques communes, dans des limites de variations restreintes, +à l'ensemble de l'humanité. + +Ce n'est pas tout: en tant que partie intégrante de la structure +générale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours +coordonnées avec les autres parties de cette structure; elles sont un +rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont +toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu +que l'on peut appeler interne. + +Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles +seules une explication suffisante; il faut toujours les étudier dans +leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique +et avec leur milieu social interne surtout économique, génésique, +philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions +politiques elles-mêmes; les croyances et les doctrines sont +incompréhensibles si on ne soumet pas leur étude à ce déterminisme +scientifique. En l'absence de cette méthode, les croyances et les +doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de +M. Paul Janet, comme des créations purement subjectives de génies plus +ou moins profonds, soutenant tour à tour des thèses plus ou moins +brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des +théoriciens morts depuis des siècles et démontrer au public, sans +contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement trompés +en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos +jours; c'est là de la critique et de l'histoire négatives et stériles; +s'il n'est pas extraordinaire que les illustres ancêtres de la science +politique ne soient pas imbus des idées modernes, il l'est certes +beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent à +s'embourber dans les ornières anciennes. + +Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit +arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur +fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre +intelligence. Celle-ci est douée de propriétés d'un côté analytiques et +critiques, de l'autre synthétiques et coordinatrices. De là le double +caractère des idées et des théories politiques en général, leur double +mission sociale. D'une part, elles travaillent à la dissolution et à +l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport +avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect négatif et +critique; d'autre part, elles coopèrent à la formation des institutions +nouvelles en correspondance avec les nécessités et les idées modernes. + +Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes +importants du corps social dont la fonction est à la fois +révolutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les +institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles +ne sont pas par conséquent discutées et mises en question, les croyances +et les doctrines politiques, conformes alors à ces institutions, sont le +plus fort ciment de la société et dans ce cas, très rare surtout dans +les sociétés modernes si instables et si vivantes, elles sont +essentiellement conservatrices. Dès qu'une institution sociale, au +contraire, est discutée, c'est un indice de sa transformation ou de sa +suppression inévitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu écrire +avec raison en parlant des écrits juridiques et politiques qui se +publiaient sous le règne d'Elisabeth: «Dans ce temps-là, une nuée de +jurisconsultes se levaient pour démontrer ce qui ne se démontre point, +le pouvoir. Le pouvoir se déclare en s'exerçant; c'est un fait que le +raisonnement ne crée ni ne détruit. Toute puissance qui argumente et +soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cessé d'être.»[26] + +Or, par cela même que la stabilité absolue serait la mort absolue, toute +puissance argumente parce que inévitablement, à certains stades du +développement social, elle est discutée; éternelle est donc la critique, +c'est-à-dire le progrès, mais éternelle également la transformation +organique, c'est-à-dire la création incessante de l'ordre; ordre et +progrès, voilà la haute conception sociale que la science politique +positive dégage de l'étude des phénomènes sociaux, voilà les deux faces +du même drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme +intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se +neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progrès +relatifs, indispensables l'un et l'autre à la conservation de la vie +sociale. + + + + +CHAPITRE VIII + +LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET RÉGRESSIVES + + +La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme +essentiellement instables et variables, bien que dans des limites +déterminées; la statique des sociétés est une statique vivante comme +celle des corps organisés; dans la réalité, leur structure est +inséparable de leur fonctionnement. L'une et l'autre relèvent, mais en +y ajoutant des caractères spéciaux et plus complexes, des lois les plus +générales de l'univers, la persistance de la force, l'intégration et la +désintégration incessantes de la matière et du mouvement, en un mot de +l'évolution et de la dissolution continues de toutes les formes +existantes. + +M.H. Spencer a parfaitement exposé les rapports étroits qui relient +la vie des sociétés à l'ordre universel.[27] Au point de vue de +l'évolution, il a démontré que le progrès social est accompagné +généralement d'un accroissement de la masse, d'une différenciation +progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation +successive d'organes de plus en plus spéciaux et élevés, enfin d'une +coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes +dans des centres régulateurs et modérateurs suivant des modes à peu près +semblables à l'organisation du système nerveux chez les animaux +supérieurs. L'évolution des formes du système nerveux aux divers degrés +de la vie animale est peut-être la meilleure étude préparatoire à la +sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie à la +psychologie et à la science sociale. + +Cette étude préliminaire a un autre avantage: elle nous initie à une +conception non plus simplement métaphysique, mais organique du progrès: +ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie +positive directement en rapport avec les lois de l'évolution +universelle. + +Les sociétés primitives n'ont pas l'idée de progrès; même, dans des +civilisations très avancées, la croyance générale, par un phénomène +psychique très naturel, commence par placer l'âge d'or à l'origine des +sociétés. Déjà cependant, dans l'Inde, en Perse, à Rome, en Judée, parmi +les esprits les plus cultivés d'abord, dans la masse ensuite, une +révolution s'opère; l'âge d'or est placé à la fin des âges successifs +prédits par les prophètes et les poètes.[28] + +L'idée de progrès est non pas une conception innée à l'humanité, c'est +une lente acquisition transmise et développée héréditairement; +aujourd'hui, elle peut être considérée comme essentiellement humaine; +beaucoup d'animaux sentent leur coopération simultanée; les hommes +seuls, et encore convient-il de limiter ce privilège aux sociétés les +plus avancées, ont conscience et concourent au développement d'une +coopération successive qui relie par la tradition le passé à l'avenir, +assurant ainsi notre évolution graduelle. Cette différenciation +psychique et sociologique entre les animaux et l'espèce humaine fut une +lente acquisition dont le développement n'entre pas dans le plan de +cette étude; contentons-nous de signaler que, même de nos jours, cette +différenciation est loin d'être universellement accomplie. + +Parmi les intelligences philosophiques les plus élevées, l'ancien +concept d'un âge d'or primitif, de formes sociales originaires +supérieures, ne s'est pas entièrement effacé; il s'est simplement +transformé. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progrès semble se +manifester par un retour aux formes anciennes. Déjà Hegel, et d'autres +après lui, avaient érigé en loi générale du progrès la ressemblance des +formes dernières et futures avec les formes primitives. Cette +conception, bien que fausse, était historiquement naturelle; elle +inaugurait l'idée évolutionniste, mais continuait à se rattacher aussi +notamment à cette autre croyance ancienne, encore persistante +actuellement, d'après laquelle les civilisations se mouvaient dans un +cercle fatal. + +D'après M. de Roberty,[29] cette loi ne pourrait, si elle existe, +s'appliquer qu'aux erreurs et aux mécomptes de l'esprit; l'humanité +agirait dès lors comme l'individu, qui, conscient de s'être égaré, +revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue à ce +phénomène le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui +eut pour objet de nous présenter la métaphysique comme une sorte de +poésie générale ou supérieure. J'ai décrit moi-même ailleurs les liens +filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art, +la religion et la métaphysique. Toutefois, même avec l'explication de +mon savant ami, la loi du retour aux formes primitives me paraît +inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en économie +sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives +primitives particulièrement de la propriété et, de même dans quelques +écoles artistiques et dans plusieurs _desiderata_ politiques tels que la +législation directe, le _referendum_, etc., ce retour n'est qu'apparent; +il indique simplement la nécessité de renouer nos liens traditionnels +avec l'égalité homogène mais rudimentaire primitive; les sociétés +modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'énormes +modifications et adaptations en rapport avec leur complexité croissante; +si c'était un retour pur et simple, ce ne serait plus un progrès, mais +une régression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses +études sur les formes primitives de la propriété, laissé subsister trop +d'équivoques à cet égard. + +La théorie du progrès devient parfaitement claire et intelligible si +nous mettons les caractères si bien décrits par M. Herbert Spencer et +énumérés par nous ci-dessus, en rapport avec la classification +hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, de leurs fonctions et de +leurs organes, classification que nous croyons avoir démontré être le +fondement indispensable de toute sociologie scientifique. + +Les lois de l'évolution et de la régression sociales sont des lois +organiques, à un degré plus élevé que les lois psychiques et de deux +degrés plus élevées que les lois purement biologiques. Voilà ce dont il +faut bien se pénétrer. En somme, en complétant l'exposé sociologique de +Comte et de Spencer par une classification hiérarchique des faits +sociaux et par l'extension des lois évolutionnistes de la biologie et de +la psychologie à révolution progressive ou régressive des sociétés, nous +continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.[30] + +Sans remonter aux lois les plus générales de l'évolution dans la nature +inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'opèrent le progrès +et la décadence dans le domaine biologique et psychique. + +«Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant +indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons +successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les +manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les +glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les +agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand +nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes +muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.[31] + +Voilà la description d'une loi régressive à la fois biologique et +psychique, nous pouvons la compléter par un exemple vulgaire tiré de +la biologie seule et montrant à la fois le double aspect progressif et +régressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant +l'heureuse expression de Haller, l'_organum primum vivens, ultimum +moriens_. + +En résumé, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est +impossible de cataloguer ici, paraissent se résumer en cette loi que les +fonctions et les organes les premiers formés continuent à survivre aux +plus récents; ceux-ci s'arrêtent les premiers; d'un autre côté, les plus +anciens sont les plus simples et les plus essentiels à la vie générale, +les plus récents sont les plus délicats et les plus spéciaux. + +Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique. + +Dans sa belle étude sur les _Maladies de la mémoire_,[32] M. Th. Ribot +expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur +les faits récents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les +centres nerveux ou sont de suite effacés. La cause réside dans une +lésion anatomique grave: un commencement de dégénérescence des cellules +nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; «le nouveau meurt avant +l'ancien». + +L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles +(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues étrangères, +etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé; +ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est +une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la +substance blanche produisant une dégénérescence des cellules, des tubes +et des capillaires de la substance nerveuse. + +Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les +intellectuelles; elles sont l'expression immédiate et permanente de +notre organisation. + +Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque +entièrement organiques: la route journalière, les vieilles habitudes +appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire +consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le +bulbe et la moelle suffisent. + +La mémoire descend donc de l'instable au stable, du spécial au général. +La preuve ou vérification résulte de ce que la guérison ou +reconstitution se fait en sens inverse, du stable à l'instable, du +général au spécial. + +Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique +plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont, +comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de +leur évolution progressive. + +Il en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires.[33] + +Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en +rapport à la fois avec la biologie, la psychologie et en partie déjà +également avec la sociologie: le langage.[34] Nous y constatons les +mêmes lois d'évolution, progressive et régressive. La mémoire du langage +et des signes se perd suivant un ordre naturel et nécessaire. D'abord +disparaît le langage rationnel, représenté par les mots; en première +ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts +concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les +noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes +indicatifs d'actes et de qualités. + +Après les mots, s'éteint le langage émotionnel représenté par les +interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le +simple langage musculaire, celui des gestes.[35] + +De même, à titre de vérification, nous observons que la loi de +formation du langage va des gestes aux paroles et de ces dernières aux +signes idéaux, à l'écriture. + +L'ordre sociologique étant une continuation plus complexe de l'ordre +universel antécédent plus simple, nous voilà préparés à concevoir la +nature des lois progressives et régressives en ce qui le concerne. + +Dans le deuxième volume de mon _Introduction à la sociologie_, j'ai +systématiquement exposé comment les fonctions et organes relatifs à +chacune des sept classes de phénomènes sociaux se forment naturellement +les uns des autres suivant leur ordre de complexité et de spécialité +croissantes. Leur déformation régressive suit l'ordre inverse, +c'est-à-dire que l'organisation politique décline avant l'organisation +juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dégrade avant +les institutions scientifiques; ces dernières à leur tour s'effondrent +antérieurement aux formes artistiques dont le déclin précède celui de +la vie familiale qui s'évanouit avant la débâcle économique après +laquelle les sociétés retombent dans les modes incohérents et simplement +automatiques des formes primitives. + +Ceci encore une fois n'est qu'une application particulière d'une loi +générale d'après laquelle la stabilité des formes est en raison inverse +de leur complexité. Les structures sociales sont plus instables que les +structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans +toute société, les formes les plus élevées sont aussi les plus +délicates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique +peut être bouleversé, sans que les lois soient changées; celles-ci +peuvent être fréquemment remaniées sans que leur changement corresponde +à une transformation des moeurs; enfin de grandes révolutions +politiques, juridiques et morales peuvent agiter la société sans altérer +en rien leur structure économique. En général, les formes les moins +complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes à se +modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observé, qu'en droit romain, +la reconnaissance de l'indépendance privée du fils demanda un temps +infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Il en est +aujourd'hui de même pour la situation civile de la femme même dans les +pays à suffrage universel. + +Les régressions sociales, de même que le progrès, peuvent être vives ou +lentes, régulières ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social +se rétracte; ce n'est plus qu'une hiérarchie militaire avec une tête, le +droit redevient l'antique commandement, _jus, jussus_. Ainsi, à Rome, +les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir à l'armée; la plèbe y +redevenait sujette. Il y a aussi régression subite et complète quand un +groupe social plus ou moins nombreux et avancé est subitement enlevé au +milieu de la formation de son organisation supérieure. Au Mexique, dans +l'Amérique du Sud, aux îles Fidji, on a vu des Européens retourner en +peu de temps à la sauvagerie, même au cannibalisme.[36] + +Sans une classification hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, +la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles +et inexplicables. Non seulement la formation et la déformation des +fonctions et des organes, dans les sociétés, s'effectuent dans l'ordre +de leur hiérarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et +la déformation des fonctions et des organes particuliers de cette classe +s'opèrent suivant la même loi. Ainsi dans l'organisation politique les +formes contractuelles supérieures et récentes de self-government +s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les +conseils d'Etat, les ministères, avant surtout le despotisme du pouvoir +exécutif. Dans la vie économique, les formes destinées à assurer la +liberté du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de +conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, disparaîtront +avant les anciennes structures capitalistes et propriétaires d'origine +ancienne, féodale, ou quiritaire. Celles-ci, à leur tour, +disparaîtraient avant qu'il fût possible aux civilisations avancées de +retourner aux formes homogènes primitives.[37] + +Quelques exemples empruntés à chacune des classes de phénomènes sociaux +suffiront pour le moment à justifier l'exactitude de ces lois +sociologiques relatives au progrès et à la décadence des sociétés. + +Les formes politiques, particulièrement les structures supérieures, +disparaissent les premières. Ainsi la féodalité n'existe plus comme +organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports +économiques et moraux et même familiaux de nos propriétaires avec leurs +tenanciers et ouvriers. Ce qui s'établit à l'origine et fut la base de +la féodalité est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports +originaires, les plus simples et les plus généraux subsistent, le péril +social subsistera également de voir renaître les formes politiques et +juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite +naturelle. + +Un droit, justifié à l'origine, peut devenir un privilège odieux; ainsi +l'immunité des impôts au profit de la noblesse qui était chargée de +l'office militaire cessa d'être juste après que cette caste ne remplit +plus son office; le droit se transforma après la suppression de la +fonction politique. + +Dans toutes les grandes civilisations passées, nous pouvons observer +que la décomposition morale commence par l'effondrement des grandes +doctrines religieuses ou métaphysiques qui, tombées en discrédit, +laissent à découvert les profondes lésions qui ont atteint les moeurs +en général. + +Dans son discours de réception à l'Académie française, l'illustre G. +Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des +sciences: «On a raison de dire que les lettres sont les soeurs aînées +des sciences. C'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui +ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes (métaphysiciens) +avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de +l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les +trois phases de notre intelligence, passant successivement par le +sentiment, la raison et l'expérience.» De son côté, M. Ch. Potvin +indique comme suit que la régression s'opère en sens inverse lorsqu'il +écrit que «le siècle des ducs de Bourgogne jusqu'à Charles-Quint est +à la fois notre premier siècle artistique et notre dernier siècle +littéraire». Cela signifie que le recul social inauguré par le +despotisme politique avait déjà détruit le développement intellectuel +pour ne laisser subsister et s'épanouir que les formes artistiques. + +A Rome, en Grèce, on continue à avoir dans la maison un foyer +domestique, à le saluer, à l'adorer, à lui offrir la libation, mais ce +n'était plus qu'un culte d'habitude non vivifié par la foi; de même pour +le foyer des villes ou prytanée, on n'en comprenait plus l'antique +signification: le culte des ancêtres, des fondateurs, des héros de la +cité; on continuait à entretenir le feu, à faire les repas publics, à +chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinités de la +nature _redevenaient_ des sujets poétiques. Les rites et les pratiques +survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des +religions, c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les +sacrifices, le cérémonial; la foi païenne n'existait plus qu'on +punissait encore sévèrement toute atteinte posée aux rites. + +De même continuaient les repas publics en commun alors que la communauté +économique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que +les repas publics, dégénérés en routine, n'avaient plus de sens ni pour +la multitude ni même pour les sommités sociales. + +Les sociétés progressent et régressent donc suivant des lois nécessaires +dont nous venons de donner un faible aperçu. Insistons cependant sur ce +point commun à la sociologie et à la psychologie, que toute décadence +des formes et des fonctions supérieures voile généralement une lésion +plus ou moins grave des formes inférieures. C'est ainsi que les +dégénérescences psychiques sont déterminées par des lésions anatomiques. +En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux, +philosophiques, artistiques, familiaux, révêlent le plus souvent de +graves perturbations économiques, lesquelles à leur tour peuvent être en +rapport avec des troubles psychiques et une décadence biologique graves; +dans ces derniers cas, la vie même de la société, en général, est en +péril. + +Les sociétés peuvent donc se déformer et mourir suivant certaines lois +de même qu'elles progressent et naissent suivant des lois, également +naturelles. Dans les sociétés, comme chez les animaux, le degré de vie +varie avec le degré de correspondance. Parmi les animaux d'organisation +inférieure, la mortalité est énorme; ils subissent les influences les +plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils +s'adaptent à des circonstances plus nombreuses, plus spéciales; leur +existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort +exige plus de complications. Les sociétés sont donc d'autant plus +viables qu'elles savent s'élever à des formes plus complexes et plus +spéciales, facilitant leur adaptation continuelle, rétablissant leur +équilibre instable de manière à ne pas être à la merci d'une +perturbation élémentaire. + +Il n'y a pas de raison pour qu'une société pacifique, laborieuse, où +la circulation des richesses est bien répartie, où la vie familiale, +émotionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'épure, où la +justice devient de plus en plus la règle de l'activité sociale et où +la politique enfin n'est que la régulatrice suprême des grands intérêts +sociaux exactement représentés et se gouvernant librement eux-mêmes, +périsse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se développant +régulièrement au point de vue de la masse, se différenciant de mieux en +mieux dans ses parties, coordonnant ces dernières clans des organes +locaux, régionaux et internationaux de plus en plus élevés, une telle +société peut défier la mort; sa longévité indéfinie finit par se +confondre avec celle de l'espèce humaine et de ses conditions +terrestres. + +En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi +en ce que les sociétés étant composées d'unités sensibles et conscientes, +bien qu'à des degrés divers, elles ont le pouvoir, dans les limites +naturelles, d'abréger ou d'augmenter spontanément le cours de leur +existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre leurs +mains. + +FIN + + * * * * * + +FOOTNOTES: + +[1] BERTHELOT. _La Synthèse chimique_. + +[2] Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de service, +tel que le règle le Code civil, présuppose le libre arbitre absolu de +l'individu et une égalité idéale entre le maître et l'ouvrier; cette +conception métaphysique viole à la fois et méconnaît les conditions +physiologiques, psychiques et collectives, notamment économiques, de la +classe laborieuse. C'est ce qu'ont dû finalement reconnaître tous les +publicistes qui se sont occupés, par exemple, de la question des +accidents du travail et de la réglementation de ce dernier au point de +vue des sexes, de l'âge et aussi de la durée du travail même pour les +adultes. + +[3] L'application des théories darwiniennes, essentiellement +biologiques,aux phénomènes sociaux est un exemple du danger auquel on +s'expose en cherchant à ramener des phénomènes complexes qui ont des +lois en partie propres à eux seuls et en partie communes avec les autres +sciences uniquement à ce dernier caractère. Les simplificateurs à +outrance de cette école en sont naturellement arrivés par ce procédé +vicieux à perdre notamment de vue que la lutte sociale pour l'existence +n'est pas seulement représentée par un irréductible antagonisme, mais +aussi par une coopération naturelle dont l'influence bienfaisante ne +fait que croître avec les progrès de la civilisation. + +[4] J.-S. MILL, _Système de logique_, traduction PEISSE, 2e édition, +t. I, p. 425-484; A. BAIN, _Logique déductive et inductive_, traduction +COMPAYRÉ, 2° édition, t. II, p. 75-115. + +[5] _Logique_, t. I, 421. + +[6] _Logique_, t. I, 421 et suiv. + +[7] _Réforme_, année 1891, nos 121, 122, 165 et 166. + +[8] C'est ainsi qu'à la suite des autres sciences, la science sociale +transforme insensiblement son enseignement dogmatique _ex cathedra_ en +un enseignement pratique et expérimental. Autrefois aussi la botanique +et la physiologie, par exemple, s'enseignaient d'une façon exclusivement +orale ou écrite. Aujourd'hui, en Italie par exemple, des professeurs de +criminologie, tels que Lombroso, E. Ferri et d'autres, ont joint à leurs +leçons orales des observations dans des Musées d'anthropologie et une +véritable clinique criminelle dans les prisons où ils se rendent avec +les étudiants des Facultés de droit. + +[9] Condorcet, notamment, croyait à la possibilité de la prolongation +indéfinie de la vie humaine. + +[10] Pour les développements de ces considérations et de celles qui +suivent, lire la première partie de notre _Introduction à la +Sociologie_. + +[11] _Introduction à la Sociologie_, deuxième partie: _Fonctions et +organes_. + +[12] Pour les développements relatifs à la classification hiérarchique +des phénomènes sociaux, lire _l' Introduction à la Sociologie_. + +[13] _Le Régime représentatif_, par G. De Greef. Bruxelles, 1893. Office +de publicité. + +[14] CH. LABOULAYE. _Dictionnaire des Arts et Manufactures._ V. _Chemins +de fer_.--P.-J. PROUDHON. _Des réformes à opérer dans l'exploitation des +Chemins de fer_. + +D'après HUHLMANN, l'effort de tirage nécessaire pour mettre en mouvement +une charge P sur essieu, est une fraction K de P, c'est-à-dire F = KP. + +K, coefficient de tirage, diminue avec la résistance. + +Pour un mauvais empierrement K = 0,070 Sur bonne voie empierrée K = 0,030 +Sur pavé K = 0,018 Sur rail K = 0,005 + +Mathématiquement et pour tenir compte de toutes les conditions variables +du roulement, la formule établie par RUHLMANN contient les notions +suivantes: + +P, poids reposant sur une roue; K, coefficient de résistance au +roulement; Q, poids de la roue; R, rayon du la roue; F, coefficient du +frottement de JLF, rayon de la fusée. la fusée; + +Sur un rail, c'est-à-dire sur une route de nature parfaite, K (P + 2) / r +devient négligeable. + +[15] Semaine du 26 novembre au 2 décembre 1891: 149,583,000 livres +sterling. Les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, l'Autriche, l'Italie +et l'Allemagne se sont successivement assimilé cette institution; la +Belgique, ici encore, retarde. + +[16] Cette prévision s'est réalisée après que ces pages étaient écrites +ainsi que mes auditeurs à l'Ecole des sciences sociales ont pu le +constater par les chiffres que je produisis devant eux pendant mes +leçons de l'année suivante. En 1890, en effet, les naissances +illégitimes par 100 naissances ont été: Royaume, 8.63 p. 100; Hainaut, +10.44 p. 100; Luxembourg, 2.95 p. 100. Dans cette dernière province, en +1890 comme en 1889, le chiffre total des naissances a diminué et celui +des naissances illégitimes s'est accru; la population en général tend +à y décroître. + +En 1891, le salaire net moyen des houilleurs du Hainaut est tombé à +3 fr. 06 par jour; la dépression ayant persisté depuis, nous pouvons +prévoir une augmentation des naissances illégitimes; les statistiques +officielles nous font défaut jusqu'ici. + +[17] _Exposés de la situation du Royaume_ et _Annuaires statistiques de +la Belgique_. + +[18] _Introduction à la Sociologie_, t. II, p. 148 à 189. + +[19] Compte général de l'Administration de la justice criminelle en +France, de 1826 à 1880.---QUETELET, _Physique sociale_, t. II, p. 232 +et suiv. + +[20] L'Ariôge, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, le Gers, le Tarn, +l'Aveyron, le Lot, le Cantal, la Lozère, la Haute-Loire, le Puy-de-Dôme +et la Creuse. + +[21] YVERNÈS. _Compte de la Justice criminelle_; Rapport. p. XXXIII. + +[22] Bruxelles, imprimerie de la Banque nationale, 1884. + +[23] A ceux qui voudront se former une conception exacte des rapports +qui existent entre les faits économiques, je recommande tout +spécialement, comme des modèles de méthode et d'exactitude, les +diagrammes de M.H. DENIS, professeur d'économie politique à l'Université +de Bruxelles et tout particulièrement son _Atlas de diagrammes relatifs +à l'histoire des prix en Belgique._ Bruxelles, 1885. + +[24] DE LAVELEYE, _Economie politique_; Id., _Le Gouvernement dans la +démocratie_, notamment le chapitre ii: _la Société n'est pris un +organisme_. + +[25] G. DEGREEF. _Le Régime représentatif_. Bruxelles, 1892. + +[26] _Dix ans d'études historiques: Vue des révolutions d'Angleterre_. + +[27] _Les premiers principes_.--_Essais sur le progrès,_ p. 1 à +79.--_Principes de sociologie_, passim. + +[28] Virgile, _Eglog. IV_.--Servius sur le vers 4 de cette +éclogue.--Nigidius cité par Servius sur le vers 10.-_Livres du Daniel et +d'Hénoch_.--Liv. III, 97-817 des _Livres sibyllins_. + +[29] _La Recherche de l'unité_, p. 6. Paris, Alcan. + +[30] J'ai proposé pour la première fois, après de longues préparations, +mes idées sur les lois sociologiques de l'évolution progressive et +régressive des sociétés dans mon cours à l'École des sciences sociales +de l'Université de Bruxelles en 1889-1890. Je m'y appuyais notamment sur +des faits psychiques décrits par M. Ribot dans _les Maladies de la +Mémoire_. + +[31] Claude Bernard. _La Science expérimentale_. Paris, F. Alcan. + +[32] Paris, Félix Alcan, p. 92 et suiv. + +[33] Th. Ribot. _Les Maladies de la volonté_. Paris, F. Alcan, +8e édition, 1893. + +[34] A. Comte fait figurer la théorie du langage dans sa _Statique +sociale_. + +[35] Th. Ribot. _Les Maladies de la mémoire_. Paris, F. Alcan, +8e édition, 1893. + +[36] Waitz. _Anthropology_, 313. Traduction anglaise. + +[37] Nous réservons à nos deux derniers volumes d'_Introduction à la +Sociologie_ consacrés à la Structure et à la Dynamique générales des +sociétés l'exposé et la démonstration méthodiques de ces lois. + + + * * * * * + + +TABLE DES MATIÈRES + +CHAPITRE PREMIER.--La classification des sciences. + +CHAPITRE II.--Les lois scientifiques + +CHAPITRE III.--Les méthodes + +CHAPITRE IV.--Analyse et classification naturelle sociologiques + +CHAPITRE V.--Lois sociologiques élémentaires + +CHAPITRE VI.--Lois sociologiques composées + +CHAPITRE VII.--Les croyances et les doctrines politiques + +CHAPITRE VIII.--Lois sociologiques progressives et régressives + + * * * * * + + + + + +End of Project Gutenberg's Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES *** + +***** This file should be named 17538-8.txt or 17538-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/5/3/17538/ + +Produced by Marc D'Hooghe. <marcdh@pandora.be> + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17538-8.zip b/17538-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6353188 --- /dev/null +++ b/17538-8.zip diff --git a/17538-h.zip b/17538-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c246a13 --- /dev/null +++ b/17538-h.zip diff --git a/17538-h/17538-h.htm b/17538-h/17538-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2885291 --- /dev/null +++ b/17538-h/17538-h.htm @@ -0,0 +1,4724 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Lois Sociologiques, by Guillaume De Greef. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + h1 {margin-top: 2em;} + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: smaller; + text-align: right; + } /* page numbers */ + + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; color: black; background: #eeeeee; border: dashed 1px;} + + .bb {border-bottom: solid 2px;} + .bl {border-left: solid 2px;} + .bt {border-top: solid 2px;} + .br {border-right: solid 2px;} + .bbox {border: solid 2px;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .u {text-decoration: underline;} + + .caption {font-weight: bold;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 5.5em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 1.5em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les lois sociologiques + +Author: Guillaume De Greef + +Release Date: February 7, 2006 [EBook #17538] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +</pre> + + + +<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> +<p> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER">Chapitre I</a>—La classification des sciences.<br /> +<a href="#CHAPITRE_II">Chapitre II</a>—Les lois scientifiques.<br /> +<a href="#CHAPITRE_III">Chapitre III</a>—Les méthodes.<br /> +<a href="#CHAPITRE_IV">Chapitre IV</a>—Analyse et classification naturelle sociologiques.<br /> +<a href="#CHAPITRE_V">Chapitre V</a>—Lois sociologiques élémentaires.<br /> +<a href="#CHAPITRE_VI">Chapitre VI</a>—Lois sociologiques composées.<br /> +<a href="#CHAPITRE_VII">Chapitre VII</a>—Les croyances et les doctrines politiques.<br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII">Chapitre VIII</a>—Lois sociologiques progressives et régressives.<br /> +</p> +<!-- End Autogenerated TOC. --> + +<h1>LES LOIS SOCIOLOGIQUES</h1> + +<h3>Par</h3> + +<h2>GUILLAUME DE GREEF</h2> + +<h5>Docteur agrégé à la Faculté de Droit<br /> +Professeur a l'École des sciences sociales de l'Université de Bruxelles.</h5> + +<h4>PARIS</h4> + + +<h4>1893</h4> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3>LA CLASSIFICATION DES SCIENCES</h3> + + +<p>Quelles sont les méthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre +par lois sociologiques? Quel est, en général, le sens de ce mot: loi? Il +semble extraordinaire que les juristes, les légistes et les politiciens +possèdent les notions les plus confuses à ce sujet, si même ils y ont +jamais réfléchi; une longue et constante expérience nous prouve +cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutôt +cette séparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique +d'un côté et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son +explication dans ce fait que les phénomènes juridiques et politiques +sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis à nos méditations, +L'empirisme et la métaphysique chassés de presque tontes les autres +sciences physiques et naturelles proprement dites se sont réfugiés et +barricadés dans cette dernière et haute citadelle largement +approvisionnée depuis des siècles, en prévision de cet assaut ultime, +des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes +dont les éternels vaincus du progrès scientifique reconnaîtront bientôt +eux-mêmes l'irrémédiable insuffisance.</p> + +<p>Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique, +auront emprunté aux sciences antécédentes les armes, c'est-à-dire les +méthodes positives qui ont donné la victoire à leurs aînées, cette +forteresse en apparence inaccessible et irréductible s'écroulera +d'elle-même ou mieux encore, pareille à ces demeures enchantées +défendues par des monstres et des chimères, elle s'évanouira, comme une +pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystérieuses +régions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions légendaires +où se complaisent les sociétés dans leur enfance.</p> + +<p>Avant donc d'aborder l'étude des sciences sociales et surtout de la +politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements, +c'est-à-dire dans les procédés ou instruments d'investigation qu'il +faut employer dans ce genre de recherches.</p> + +<p>Les sciences en général, au point de vue de la méthode, peuvent être +envisagées sous trois aspects différents: au point de vue dogmatique, +c'est-à-dire de leur enseignement; au point de vue historique, +c'est-à-dire de leur formation et de leur évolution réelles dans le +temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-à-dire des +procédés ou des lois du raisonnement.</p> + +<p>La question se présente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des +sciences correspond à leur ordre historique et l'un et l'autre à leur +ordre dogmatique.</p> + +<p>Une première distinction est à faire entre les sciences abstraites et +les sciences concrètes: les premières ont pour objet les phénomènes, +abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se +manifestent; les secondes considèrent les phénomènes en tant +qu'incorporés. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites; +la minéralogie, la géologie, la zoologie, des sciences concrètes. +La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des +civilisations particulières, est une science concrète; lorsqu'elle +s'élève jusqu'à l'étude des lois qui règlent les rapports sociaux dans +toute société quelconque, indépendamment du moment et de l'espace +historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractère des +sciences ne doit pas être perdu de vue dans les considérations qui vont +suivre.</p> + +<p>On peut, à la façon idéaliste, soutenir que l'histoire des sciences, +tant particulière que générale, doit être assimilée à un véritable +raisonnement logique; on peut, s'élevant à des hauteurs métaphysiques, +au delà même des nuages, prétendre indifféremment ou bien que le noumène +est un produit du phénomène ou celui-ci une création du noumène, que +l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce +sont là jeux de princes, des princes de la pensée humaine, nous le +concédons, mais de princes qui, à l'exemple des souverains temporels, +vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne +s'élève pas à ces sublimités; elle n'a pas de ces envolées qui font +perdre de vue à la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la +prétention d'observer, de classer et de juger même ces grandes doctrines +qui semblent échapper à toute loi; elle les ramène à leur relativité +naturelle et sociale; elle décrit et explique leurs formes et leurs +évolutions successives; ainsi elle réduit ces absolus apparents à ce +qu'ils sont et peuvent être socialement: des phénomènes soumis eux-mêmes +à un ordre statique et dynamique comme tous les phénomènes naturels. Si +l'immortel auteur de l'<i>Esprit des lois</i> a pu dire avec raison que +«la Divinité même a des lois», l'orgueil métaphysique peut bien se plier +au même niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer +ce caractère relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le +faisant entrer dans l'histoire, à côté et au-dessus des religions et de +leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilités, c'est-à-dire +démontrer que le hasard même n'a rien d'absolu; si les religions et les +métaphysiques soulevaient la prétention de se soustraire au déterminisme +universel, par cela même elles méconnaîtraient leur incontestable et +respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas +déchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais +cela même ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur +assignant leur rôle transitoire bien que considérable, dans l'évolution +générale, leur garantit la seule immortalité possible, celle que procure +l'histoire, organe enregistreur de la mémoire collective.</p> + +<p>Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les sociétés que +leurs phénomènes et les rapports entre ces derniers, c'est-à-dire encore +des phénomènes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent être +scientifiquement atteints; il en est de même des causes premières et des +causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer +des uns et des autres qu'en tant que leur préoccupation et leur +recherche sont elles-mêmes des phénomènes sociaux, dès lors relatifs et +susceptibles d'être étudiés.</p> + +<p>Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences +positives, si en outre, départageant celles-ci en concrètes et +abstraites, nous avons surtout égard à ces dernières, nous reconnaissons +que la série logique des sciences correspond d'une façon assez générale +à leur évolution historique, c'est-à-dire aux divers moments où elles +sont parvenues à se constituer comme sciences abstraites à l'état +positif.</p> + +<p>Les phénomènes relatifs à l'étendue et au nombre sont les plus simples +et les plus généraux; les mathématiques sont aussi la plus abstraite des +sciences; non seulement il est possible de les étudier indépendamment de +toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une expérience +antique a dégagées dans leur domaine sont tellement parfaites, que le +raisonnement déductif a pu s'y substituer en très grande partie à la +méthode inductive, en dehors de toute application concrète et +particulière. Bien que, comme toutes les sciences, la mathématique ait +été précédée d'une période d'empirisme, de tâtonnements et d'inductions +accompagnées et suivies de constantes vérifications, sa perfection est +devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractères +primitifs; en réalité les mathématiques doivent tout à l'observation et +à l'expérience comme toutes les autres sciences. L'étendue et le nombre +sont les phénomènes et les rapports les plus simples et les plus +généraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore +y crut trouver la cause première de tous les faits naturels, y compris +les faits sociaux et politiques; plus tard, les métaphysiciens en firent +des catégories de l'esprit humain, des cadres préexistants à toutes nos +idées et où elles venaient nécessairement se classer. La vérité est que +tout phénomène implique la double relation d'étendue et de nombre; on +n'en peut concevoir aucun indépendamment de ces propriétés élémentaires; +l'étendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrême de +toute abstraction.</p> + +<p>Les mathématiques, limitées au calcul et à la géométrie, nous +présentent principalement le monde des phénomènes au point de vue +statique, à l'état de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif +des notions qu'elles dégagent; les nombres, par exemple, nous donnent +en effet déjà, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de +multiplication, de succession, de développement, de croissance, d'ordre +sériel hiérarchique et par conséquent d'évolution, en un mot une vue +rudimentaire, la plus simple possible, de propriétés dynamiques. C'est +dans la mécanique rationnelle, cette troisième branche des +mathématiques, que la division logique et naturelle des phénomènes en +statiques et dynamiques acquiert une importance décisive. D'un autre +côté, il est incontestable qu'on peut étudier et enseigner le calcul et +la géométrie indépendamment de la mécanique, même statique, on ne peut, +au contraire, aborder cette dernière sans le secours des Mathématiques +proprement dites. Les propriétés relatives à l'étendue et au nombre sont +aussi plus générales que celles relatives aux forces; celles-ci sont +déjà une combinaison particulière de celles-là; l'arithmétique et la +géométrie sont donc des sciences plus simples, plus générales, plus +abstraites que la mécanique.</p> + +<p>Nombre, étendue, forces en repos ou en activité, voilà les trois +propriétés élémentaires de la phénoménalité universelle. Nous les +rencontrons aux confins les plus éloignés, aux dernières cimes +accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'évolution +cosmique; elles sont à la base de tout enseignement; de même, au point +de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites, +les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme +les premières en possession de leurs méthodes et de leurs lois; leurs +applications concrètes elles-mêmes ont précédé dans leurs progrès toutes +les autres.</p> + +<p>On peut envisager l'astronomie, à l'exemple d'A. Comte, comme science +abstraite, c'est-à-dire en tant qu'ayant pour objet les lois générales +des corps célestes, indépendamment de leurs structures et de leurs +évolutions particulières. Si l'arithmétique, la géométrie, la mécanique +se suffisent à elles-mêmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, même +abstraite; celle-ci n'a plus la même indépendance; elle a toujours +besoin de l'appui de ses soeurs aînées: le nombre, l'étendue, le +mouvement sont inséparables de l'étude des corps célestes; la théorie de +leur formation et de leur évolution, la loi de la gravitation +universelle sont des applications plus complexes à des cas spéciaux des +propriétés dont s'occupent les sciences antécédentes; il y a une +astronomie mathématique et une mécanique céleste, qui sont quelque chose +de plus que la mathématique et la mécanique; elles sont en un mot moins +simples, moins générales, moins abstraites. L'ordre logique postpose +donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des +mathématiques. Or, on ne peut étudier et enseigner ce qui est complexe +qu'à la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la même manière +que, dans un raisonnement logique, on ne peut déduire des lois générales +ou des conclusions complexes que d'inductions particulières et de +propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science +positive abstraite, s'est conformée historiquement à cette loi logique; +elle fut consécutive à la constitution des sciences mathématiques +abstraites.</p> + +<p>Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons +nous occuper, sont, remarquons-le bien, considérées toujours ici en tant +que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord +en tant qu'elles peuvent être étudiées et enseignées, abstraction faite +des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant +qu'elles peuvent et doivent l'être, abstraction faite des sciences +postérieures plus complexes.</p> + +<p>Il ne faut pas non plus confondre le degré d'abstraction d'une science +avec son degré de généralité, bien qu'en fait ces deux notions se +confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus +générales sont également les plus abstraites ou susceptibles de la plus +grande abstraction; mais les sciences les plus générales ne sont pas +nécessairement et seulement abstraites, elles peuvent être également +concrètes, c'est-à-dire s'appliquer à l'étude de formes, corps +inorganiques, organiques ou sociaux, déterminées. C'est ainsi qu'il y a +une astronomie abstraite et une astronomie concrète, une sociologie +abstraite et une sociologie concrète. Il y a, en effet, une astronomie +et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les +corps célestes et de toutes les sociétés, abstraction faite de la +structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces +sociétés dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la +sociologie et de l'astronomie concrètes; dans les deux cas, le degré de +généralité des phénomènes relatifs à ces sciences reste le même; la +différence est dans leur aspect concret ou abstrait.</p> + +<p>Parmi les sciences abstraites consacrées à l'étude des corps bruts, +la physique est évidemment moins simple et moins générale, plus complexe +et plus spéciale que les sciences antécédentes. Elle étudie les rapports +des corps les uns avec les autres, indépendamment de la composition de +ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par conséquent de +leurs propriétés chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut +étudier les mathématiques, la mécanique et l'astronomie, abstraction +faite des phénomènes relatifs à la barologie, à la thermologie, à +l'acoustique, à l'optique, à l'électricité, etc., on ne peut étudier +ceux-ci sans celles-là. La théorie des mouvements des corps célestes, +la loi de la gravitation universelle sont tirées des rapports entre la +masse et la distance des corps, c'est-à-dire de rapports de nombre et +d'étendue d'après lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou +l'intensité de leur gravitation; ainsi, géométrie, calcul, mécanique +sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De même les lois +astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent +constamment dans l'étude des phénomènes physiques; il en est ainsi, par +exemple, de la pesanteur qui se relie directement à la gravitation +universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la +physique s'est constituée comme science positive postérieurement aux +mathématiques, à la mécanique et à l'astronomie: les sciences +mathématiques et mécaniques avaient dès la plus haute antiquité, en +Orient, en Egypte et en Grèce, réalisé des progrès considérables même +comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire, +la science astronomique, surtout abstraite, malgré des observations +empiriques, des inductions, des généralisations et surtout des +hypothèses importantes très anciennes, ne s'est élevée à la dignité de +science abstraite que très tard, vers la fin du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> au +<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> et au commencement du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle. Il suffit +de citer Copernic, Galilée, Kepler. Si Newton découvrit la loi de la +gravitation et de la pesanteur, c'est qu'il était le plus grand +mathématicien de son temps. La physique, à son tour, se constitua comme +science positive abstraite, encore plus tard. Il est inutile de rappeler +qu'elle fut, par suite de la confusion primitive bien que naturelle de +l'animé et de l'inanimé, une des sources principales, de toutes les +superstitions religieuses qui, depuis le fétichisme le plus grossier +jusqu'au monothéisme le plus élevé, alimentèrent l'ignorance universelle +et remplacèrent provisoirement la philosophie positive des sciences, +mais il convient de ne pas oublier que, déjà au déclin du monothéisme +occidental, il y a trois cents ans à peine, les théories métaphysiques +d'après lesquelles, par exemple, la nature avait horreur du vide, +étaient encore en pleine efflorescence. C'est, en définitive, au +<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle seulement que la physique s'érigea en science +positive, indépendante de la religion et des vaines et puériles entités +et subtilités de la métaphysique. En réalité, la physique est une +science non seulement européenne, mais moderne.</p> + +<p>Les mêmes considérations s'appliquent aussi à plus forte raison à la +chimie; cette science ne peut être étudiée ni enseignée sans une +initiation préliminaire et suffisante aux sciences antérieures; elle est +un degré de plus dans l'ordre de complexité et de spécialité des +phénomènes. Longtemps la composition et la décomposition des corps +furent la base des croyances et des dogmes mystérieux sur le fumier +desquels pullulèrent les religions; longtemps la chimie fut la science +hermétique, scholastique et puis franchement métaphysique; pendant des +siècles, sous le nom de chrysopée ou d'alchimie, elle s'affola dans la +recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procédés pour +changer les métaux en or. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements +empiriques, que, parvenant enfin à rompre ses préjugés mystiques et +philosophiques, vers la fin seulement du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, la +chimie réussit à circonscrire nettement son domaine dans le monde de la +phénoménalité universelle; elle se limita dès lors à la recherche des +rapports et des lois de combinaison et de décomposition résultant de +l'action moléculaire des diverses espèces de corps cristallisables ou +volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie +chimique devint possible par la généralisation de plus en plus parfaite +des faits et des rapports observés ou expérimentés; alors seulement on +put commencer à entreprendre de déduire de ces généralisations des lois +abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considérât +surtout les <i>conditions</i> nécessaires dans lesquelles les phénomènes +peuvent avoir lieu, c'est-à-dire sont <i>aptes</i> à agir, soit que l'on +considérât principalement les actions moléculaires elles-mêmes dans leur +<i>activité.</i> La constitution de la chimie abstraite et positive nous +reporte seulement à la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle; le nom de +l'illustre et malheureux Lavoisier restera à jamais attaché à cette +période capitale de l'évolution historique des sciences.</p> + +<p>La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est +postérieure à celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe +des substances organisées, telles que la fibrine, l'albumine, la +cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littré ont soutenu avec raison, au +point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait +de la rattacher de préférence à l'anatomie et à la physiologie, le +domaine de la chimie devant être limité à celui des corps non vivants, +non organisés. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait +donc en réalité déjà à la physiologie. La controverse soulevée autour de +cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite +organique est la transition naturelle, à la fois logique et historique, +reliant la chimie à la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne +peut être ni étudiée ni enseignée sans le secours des autres sciences +antécédentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'être et se sont +constituées historiquement avant et sans la chimie.</p> + +<p>Si Lavoisier peut être considéré comme ayant, à la fin du +XVIII<sup>e</sup> siècle, jeté les bases de la philosophie chimique +abstraite<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, il est incontestable qu'il fallut les progrès décisifs et +continus depuis lors de cette dernière science pour permettre à la +physiologie de dégager ses premières lois abstraites des conceptions +empiriques, métaphysiques et même religieuses où elle se complaisait +encore au siècle dernier. De tous les ancêtres de la physiologie +générale ou, si l'on préfère, de la philosophie physiologique, +l'illustre Wolf seul appartient à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle; +tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier, +Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout à fait +au siècle actuel, ou en partie seulement aussi au siècle précédent. Que +la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins +générale, il ne viendra à l'idée de personne de le contester; son +enseignement serait impossible sans l'étude préliminaire de cette +dernière. Les propriétés vitales résultent d'un degré supérieur de +composition et de combinaison des corps; de là des caractères spéciaux, +lesquels ne peuvent être reconnus et dégagés qu'à la suite des +propriétés chimiques. La vie et la mort sont la province de la +physiologie, province comprise dans un Etat plus étendu dont les autres +départements ne manifestent pas les mêmes phénomènes; au delà de l'étude +des éléments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au +delà de celui des éléments chimiques s'ouvre celui de la physique, et +puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux +phénomènes de l'étendue et du nombre, lesquels eux-mêmes confinent à +l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.</p> + +<p>Comme dépendance particulière et plus complexe encore de la physiologie, +A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hiérarchique des +sciences le groupe de phénomènes désigné par lui sous le titre de +physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie +psychique ou Psychologie. Elle aussi, à cette heure, s'érige en science +abstraite indépendante.</p> + +<p>Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phénomènes +est un cas spécial, mais plus complexe des propriétés vitales en +général, de la même manière que celles-ci sont une combinaison +supérieure et particulière des propriétés chimiques, physiques, +mécaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en général de la +figuration et de la situation (géométrie) d'un certain nombre (calcul) +d'éléments ou d'agrégats d'éléments inorganiques dans le temps et dans +l'espace. L'étude des phénomènes psychiques est impossible sans la +connaissance préalable des lois de la physiologie générale et de celles +de toutes les sciences antécédentes. Historiquement, du reste, la +physiologie psychique s'est dégagée seulement dans ces derniers temps de +la gangue fruste des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques: +elle n'a commencé à être en possession constante de sa méthode +scientifique que dans la dernière moitié de ce siècle. L'antique +classification même des sciences, basée non pas sur leurs caractères +objectifs, mais sur les facultés subjectives déduites <i>a priori</i> de la +constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'établirent F. +Bacon et après lui d'Alembert lui-même, dans la Grande <i>Encyclopédie,</i> +est la meilleure preuve qu'aux <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> +siècles la science des phénomènes mentals était encore, chez ses +représentants les plus éminents, dans sa période de gestation +métaphysique. Le tableau des facultés cérébrales dressé par A. Comte est +aussi essentiellement subjectif, et les déductions sociologiques qu'il +en tira étaient la négation radicale de sa propre méthode positive. Il a +fallu, en définitive, que nos laboratoires de physiologie, après que +celle-ci elle-même fut devenue une science expérimentale, prêtassent +aux psychologues leurs instruments d'observation et d'expérimentation, +pour que la science des phénomènes mentals fût enfin entraînée dans le +courant scientifique général. Alors seulement la psychologie, devenue +positive, put s'arracher notamment à la simple et stérile observation +interne du moi par le moi, procédé si imparfait qui excluait +naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la +psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses +attardées qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide +d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut révélé principalement +par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer +à mesurer, d'une façon exacte, la quantité, la durée, l'intensité des +faits psychiques, problèmes si importants au point de vue, par exemple, +de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au +travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et même +la simple observation externe étaient également impuissantes à aborder +l'examen des phénomènes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs +à la psychologie des idiots, des déments, des délinquants, sans compter +celle des femmes et des vieillards; tous ces états mentals, le plus +grand métaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut évidemment les +produire en lui-même à volonté aux fins de les contempler dans le champ +de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus guère à +même de les observer, car on ne se figure pas aisément ce dédoublement +mystérieux d'une âme dont une part, en pleine conscience scientifique, +observerait avec sérénité l'autre devenue déraisonnable et même +imbécile. L'étude des passions en général, dans ce système, révèle la +même inconséquence, les mêmes contradictions. L'observation directe +externe elle-même ne peut nous en révéler que les caractères également +externes, c'est-à-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas +étaient impuissantes à transformer les simples descriptions psychiques +qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idéal de toute +science parfaite en possession de sa méthode.</p> + +<p>Il faut donc étudier la physiologie végétale d'abord et animale ensuite +avant la psychologie; cette initiation préliminaire est indispensable, +ne fût-ce que pour acquérir la notion de ce que sont la structure et le +fonctionnement des êtres vivants, ces deux aspects, l'un statique, +l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie +proprement dite, la première élève notre intelligence à la notion de +structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous +fournit celle du fonctionnement, non plus d'entités idéales, mais de +combinaisons objectives supérieures dont l'activité constitue la vie des +organes et des systèmes généraux de structure.</p> + +<p>En fait, c'est par les progrès d'une dépendance directe de la +physiologie, c'est-à-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est +émancipée et des dogmes religieux et des hypothèses métaphysiques. Ce +progrès, réalisé dans les cas anormaux ou morbides, s'étendra +naturellement de plus en plus à l'ensemble de la science mentale. Il +restera à la philosophie métaphysique cette gloire, qui n'est pas petite +au point de vue des progrès de l'esprit humain, d'avoir contribué, au +nom de la raison à arracher nos conceptions en général au joug des +superstitions religieuses; ce fut son grand rôle social; dans l'oraison +funèbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra +jamais oublier le caractère positif et organique par lequel la +métaphysique, comme du reste les religions elles-mêmes, ont participé au +progrès de l'humanité par la réduction successive des superstitions et +des systèmes: de ce progrès, religion et métaphysique furent +inconsciemment les artisans sociaux.</p> + +<p>Mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie, +telle est donc d'après A. Comte et la philosophie positive en général, +à part certaines divergences particulières inutiles à discuter ici, la +classification hiérarchique, à la fois logique et historique des +sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le +couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.</p> + +<p>D'après A. Comte, cette classification hiérarchique serait conforme non +seulement à l'ordre logique et historique, mais à l'ordre dogmatique, +c'est-à-dire relatif à l'enseignement des sciences. Il restreint +cependant cette vue trop générale en ajoutant qu'au point de vue +dogmatique l'ordre logique est et doit rester prédominant, tandis qu'au +point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir +compte d'un phénomène considérable, c'est-à-dire de leur connexion +statique, ou de structure et de leur interdépendance dynamique, +c'est-à-dire de leur activité réciproque, de l'influence mutuelle +qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur évolution +progressive. De ce phénomène capital résulte leur avancement, non plus +simplement successif, mais aussi et à la fois connectif ou collectif et +simultané.</p> + +<p>Cette considération de Comte nous semble elle-même devoir être +restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement à la structure +et à l'évolution historiques des sciences concrètes. Toutes les sciences +abstraites dont nous venons de parcourir la série ont, en effet, leurs +sciences correspondantes concrètes. Il en est ainsi des mathématiques, +y compris la mécanique, en tant que sciences appliquées; il y a de même +une astronomie concrète; les sciences physico-chimiques abstraites ont +leurs équivalents concrets, par exemple, dans la minéralogie et la +géologie; la physiologie, dans la médecine, la botanique, la zoologie, +l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des +civilisations particulières.</p> + +<p>Ces sciences concrètes préparées et fortifiées pendant des siècles, par +des procédés d'abord empiriques, doivent faire seules, en réalité, +l'objet principal de la restriction apportée par Comte à la concordance +qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur +constitution historique; en tant que sciences abstraites, même au point +de vue historique comme nous l'avons indiqué, la correspondance entre +l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf +les variations accessoires et négligeables que l'on rencontre à +l'occasion de l'étude de tous les phénomènes sociaux, variations dont +l'importance disparaît, pour ainsi dire, à mesure que l'on embrasse un +champ d'expérience plus étendu dans le temps et dans l'espace.</p> + +<p>L'observation de Comte exige encore d'être rectifiée et complétée sous +un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique +d'un côté et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre +dogmatique n'est pas et ne peut pas être absolument le même que l'ordre +logique; il est quelque chose d'intermédiaire, par sa nature, entre les +lois de la pensée et du raisonnement et les lois de l'histoire; il +emprunte aux unes et aux autres des caractères spéciaux qui en font un +type à part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des +conséquences graves à la fois théoriques et pratiques. Dans +l'enseignement, le procès logique et le procès historique doivent se +prêter un constant et mutuel appui; par là seulement l'enseignement à +tous ses degrés revêt ce grand caractère social de simultanéité et de +continuité qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme +scientifique soient disloquées et mutilées à l'école, non plus qu'elles +le sont dans la structure générale effective des sociétés et dans leur +évolution ou dynamique réelle.</p> + +<p>Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre +s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conformé plus ou +moins, bien que d'une façon encore empirique et insuffisante, aux +véritables et permanentes nécessités scientifiques des sociétés. A tous +les degrés, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y +compris les athénées, et dans les universités, l'enseignement est déjà +et continuera d'une façon de plus en plus raisonnée et systématique à +être à la fois successivement et simultanément intégral; l'ordre +successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus +en plus combiné avec les nécessités dogmatiques de simultanéité et +d'interdépendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'à chaque degré +plus élevé dans la hiérarchie de l'enseignement et dans chaque classe +plus élevée de chaque degré, cet enseignement sera de plus en plus +approfondi dans toutes et chacune des branches spéciales. +L'enseignement, en un mot, à tous les degrés devra toujours être à la +fois général et spécial, c'est-à-dire encyclopédique; en outre, il devra +devenir de plus en plus approfondi et spécial, à mesure que l'on gravit +les échelons scolaires, mais en contre-balançant de plus en plus +rigoureusement cette spécialisation croissante par le contrepoids +nécessaire de considérations générales et abstraites tirées des sciences +particulières et des rapports qui les unissent entre elles. Cette +prédominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier +imprime seule à l'enseignement son véritable caractère social.</p> + +<p>Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute +l'école positiviste y compris Spencer, nous complétons maintenant le +tableau hiérarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par +l'adjonction de la science la plus spéciale et la plus complexe de +toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.</p> + +<p>La sociologie abstraite complète la série logique et historique des +autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la +connaissance des lois générales qui résultent des rapports des hommes +les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales, +variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent +dans les sociétés particulières; celles-ci sont le domaine réservé de la +sociologie concrète.</p> + +<p>Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et +indéniable que les phénomènes sociologiques sont de leur nature plus +complexes et moins généraux que les phénomènes purement physiologiques +et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent déjà un +degré très intéressant des propriétés d'association tant organiques +proprement dites qu'émotionnelles et intellectuelles. Les phénomènes +relatifs à l'imitation, à la sympathie, à l'association des sentiments +et des idées, le langage lui-même sont à la fois d'ordre psychique +individuel et collectif; par eux la sociologie se relie +fonctionnellement et organiquement aux phénomènes du ressort de toutes +les sciences antécédentes. Par cela même ils constituent la transition +naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites +encore. Les sociétés, en effet, nous présentent des propriétés, des +formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons +nulle part ailleurs, pas même dans les corps organisés et vivants en +général. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractères +distinctifs, que dans les agrégats sociaux toutes les unités composantes +sont plus ou moins douées de sensibilité et de conscience, qu'en outre, +tout au moins dans les structures sociales supérieures, des +combinaisons originales résultent, notamment en ce qui concerne leurs +liens connectifs, de la propriété que possèdent ces mêmes unités +composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue économique +qu'aux points de vue génésique ou familial, intellectuel, moral, +juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour +reconnaître que la science sociale a un domaine privé, constitué d'un +ensemble de propriétés particulières qu'on ne rencontre dans les +départements d'aucune des sciences antérieures. De ces titres +authentiques résulte pour la sociologie son droit légitime à sa +reconnaissance comme science à la fois indépendante et souveraine, bien +que la dernière conçue et née de toutes les autres sciences. Telle est, +en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume +féodal des sciences, elle est à la fois serve et seigneur; serve en tant +que dépendante elle-même de toutes les sciences antécédentes, seigneur +en tant que par sa naissance et son évolution elle s'est élevée +au-dessus de ces dernières par la dignité et la supériorité croissante +de ses prérogatives et de ses fonctions. Si nous complétons maintenant +à ce point de vue nos précédentes conclusions dogmatiques, nous devons +dire qu'à tous les degrés, primaire, moyen, supérieur, l'enseignement +des sciences doit être parfait par un enseignement, proportionnel en +intensité, des sciences sociale.</p> + +<p>Ici se place naturellement une observation applicable à toutes les +sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement +scientifique doit être encyclopédique à tous les degrés, mais cet +enseignement doit être méthodique, c'est-à-dire conforme aux procédés +rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mêmes +des lois tirées de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi, +au degré inférieur doivent naturellement être enseignées seulement de +chaque science les notions les plus simples et les plus générales; cette +nécessité résulte à toute évidence de nos considérations antérieures; +mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas +plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de +généraliser; ce n'est que peu à peu et très lentement, à force +d'observations et d'expériences particulières et accumulées, qu'il +parvient à s'élever à des concepts généraux, à la notion de lois d'abord +concrètes, puis abstraites.</p> + +<p>L'enseignement inférieur et même moyen, dans les classes inférieures, +celui-ci cependant dans une proportion déjà moindre, sera donc avant +tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant +partout et toujours l'arbre encyclopédique complet des sciences, y +compris les sciences sociales, il ne se départira qu'avec une +circonspection extrême de ces procédés dogmatiques imposés par la nature +elle-même. C'est dans tous les cas par des observations tirées des +sciences les plus générales et les plus simples, des phénomènes les plus +fréquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, à pas comptés, +par enseigner aux jeunes gens à formuler eux-mêmes leurs premières +généralisations, leurs abstractions spontanées, notamment dans la +géométrie, le calcul, la mécanique et la physique, tous ordres de +phénomènes du plus haut intérêt pour les enfants et les jeunes gens et +constituant même une véritable récréation quand, au lieu de se servir de +formules sèches et abrutissantes, le professeur objective +expérimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel +enseignement des <i>règles</i> de la grammaire, par exemple, est aussi peu en +rapport avec l'état des jeunes intelligences que celui d'une +métaphysique ou d'une philosophie générale et abstraite des sciences. La +grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou écrit doit +être rigoureusement expulsée de renseignement au moins primaire tout +aussi bien que le cathéchisme. Il n'y a pas plus de place dans les +cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour +une conception cosmogonique et sociale, générale ou abstraite et même +concrète.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner +toujours rigoureusement les nécessités de l'ordre logique avec celles de +l'ordre historique, en procédant en définitive pour chaque éducation +particulière, mais avec une rapidité incomparable, par les mêmes stades +traversés par les civilisations particulières et l'humanité en général +dans son évolution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il +est inutile de repasser par les mêmes erreurs ou déviations, et qu'il +est possible actuellement de suivre une ligne raisonnée et droite.</p> + +<p>En résumé, les procédés dogmatiques, tout en se conformant aux +classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins +rigoureux; ils doivent également tenir compte des grandes conditions de +simultanéité et d'interdépendance historiques des sciences, surtout +concrètes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les +classifications logiques sont elles-mêmes en rapport avec la structure +et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de +l'évolution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des +modalités différentes selon les âges; son activité est autrement +conditionnée pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturité; +les méthodes dogmatiques, tout en se différenciant partiellement de +l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer à la +constitution physiologique et psychique des élèves; elles doivent par +conséquent transiter du concret à l'abstrait, du particulier au général, +du simple au composé.</p> + +<p>D'un autre côté, renseignement scientifique n'a pas son objectif en +lui-même; il a une destination sociale; il s'applique à tous les besoins +de plus en plus complexes, non seulement matériels, mais idéaux, des +individus et des sociétés; chaque science correspond, dans ses +applications, à un ou à plusieurs arts et professions différents. Aux +premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se +confondent généralement avec leur utilité pratique, mais à mesure qu'il +devient à la fois plus généralisateur, plus abstrait et en même temps +plus intensif, la nécessité apparaît, dans l'intérêt de l'équilibre +intellectuel et même physiologique et surtout dans l'intérêt supérieur +de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une +intervention de plus en plus considérable de l'enseignement +professionnel. Ainsi, dans les instituts supérieurs du Commerce, de +l'Industrie, de l'Agriculture, dans les écoles polytechniques et dans +les diverses facultés universitaires, le maximum d'abstraction et de +généralisation scientifiques et philosophiques doit être naturellement +contre-balancé par le maximum de spécialisation professionnelle. Là où +l'enseignement universitaire se réduit à être une fabrique de diplômes +professionnels, il est aussi vicieux que là où il ne produirait que des +théoriciens et des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y +prenne garde, ce n'est pas la métaphysique qui peut servir de +contrepoids, avec ses rêves, à la différenciation sociale progressive +des études et des fonctions; la philosophie de chaque science +particulière et la philosophie générale des sciences peuvent seules +remplir cette indispensable mission; la spécialisation scientifique et +professionnelle a son antidote dans la généralisation également +scientifique qui permet à chaque conscience individuelle de rattacher +l'existence de toute profession particulière à l'ensemble de +l'organisation collective et par là de reconnaître et de proclamer la +dignité et l'équivalence de tous les métiers, libéraux ou manuels, dans +la trame indivisible de la vie des sociétés.</p> + +<p>Cette considération est de la plus haute importance, surtout si l'on +complète le tableau hiérarchique des sciences par la philosophie des +sciences sociales particulières, c'est-à-dire par la sociologie qui en +est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable +conclusion de l'enseignement de toutes les écoles, instituts ou +facultés, dont l'ensemble constitue l'Instruction supérieure. Sans +l'initiation à cette philosophie générale, les spécialistes non +seulement ne pourront jamais être que des particularistes très bornés +et sujets à toutes les divagations dès qu'ils seront, comme c'est +inévitable pour tout homme vivant en société, entraînés à sortir du +domaine restreint de leur activité ordinaire, mais ils en arriveront +même à être des spécialistes inférieurs en intelligence à ceux de leurs +confrères dont l'équilibre intellectuel n'aura pas été déformé comme le +leur par l'exercice de facultés isolées. Il se produira, et il s'est +malheureusement produit déjà, dans le domaine des professions dites +libérales, le même phénomène qui s'est manifesté dans le domaine +industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amènera +l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale générale.</p> + +<p>L'enseignement doit donc être intégral à tous les degrés; il commencera +par être concret et, à mesure qu'il se différenciera en spécialités +professionnelles, cette division nécessaire sera compensée par une +généralisation et une abstraction progressives non moins nécessaires. +Les spécialités les plus éminentes, si elles ne sont pas constamment +dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale, +n'apparaissent plus, en définitive, que comme des déviations et des +déformations organiques; les gibbosités les plus hautes n'ont jamais, +en aucun temps, été considérées comme un attribut de la beauté; les +difformités intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue +de la plastique du corps social.</p> + +<p>De tout ce qui précède il résulte, avec non moins d'évidence, qu'il +existe, dans la législation qui règle notre enseignement supérieur, +des lacunes et des vices considérables. Les conditions physiologiques, +psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons +brièvement exposées ci-dessus, conditions actuellement reconnues par +tous les hommes de science, constituent, en réalité, les lois +nécessaires, c'est-à-dire naturelles, qui doivent présidera +l'organisation de tout enseignement notamment supérieur.</p> + +<p>Or, non seulement la sociologie abstraite et même concrète est écartée +des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par +une réminiscence théologique et métaphysique inconcevable dans l'état +de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Faculté de +philosophie, au point de vue de l'ordre des études, avant les autres +facultés, notamment celle de droit? Il est évident, pour peu qu'on y +réfléchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche +des lois dégagées par l'étude de toutes les sciences antérieures; c'est +à cette condition seulement qu'elle peut être elle-même une philosophie +positive ou scientifique. La philosophie des sciences en général et des +sciences sociales en particulier ne peut donc être que le couronnement, +la terminaison naturelle de ces dernières; son enseignement final +devrait réunir dans un même auditoire les étudiants de <i>toutes</i> les +Facultés <i>après</i> l'achèvement de leurs études professionnelles, +c'est-à-dire spéciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne +s'explique précisément que par le caractère soit théologique, soit +métaphysique de l'enseignement philosophique dominant.</p> + +<p>Voilà pour la philosophie en général. En ce qui concerne la psychologie +en particulier, elle est une dépendance de la physiologie, elle ne peut +donc et ne doit être enseignée qu'après une initiation physiologique +suffisante; la dernière loi sur l'enseignement universitaire, en +Belgique, a déjà partiellement reconnu cette dépendance nécessaire; il +faut l'affirmer d'une façon de plus en plus nette; il faut insister +notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement +scientifique est le véritable préliminaire à l'étude des sciences +sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignées dans les +facultés de droit. Le droit lui-même et surtout le droit criminel ont +leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la +théorie de la responsabilité pénale n'est qu'un cas particulier de la +théorie de la responsabilité morale; l'une et l'autre sont conditionnées +par la psycho-physiologie; même toute là théorie du consentement, celle +des conventions et des obligations en droit civil sont à réviser dans ce +sens; ici également l'ancienne métaphysique doit être expulsée par la +philosophie positive.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les +sciences particulières nous montre déjà par lui-même ce qu'il faut +entendre par loi au sens scientifique de ce mot: <i>la loi est le rapport +nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce +phénomène apparaît.</i> Le tableau hiérarchique des sciences depuis les +mathématiques jusqu'à la sociologie, est la formule d'une loi à la fois +statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre nécessaire de +l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spéciales et +les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus +générales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activité +et notamment dans leur évolution à la fois historique et logique elles +obéissent à la même loi, au même ordre, déterminés par les mêmes +conditions.</p> + +<p>Voyons maintenant par quelles méthodes nous pouvons reconnaître et +dégager les lois scientifiques des phénomènes en général et notamment +des phénomènes sociologiques.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LES LOIS SCIENTIFIQUES</h3> + + +<p>La classification des sciences, conformément aux considérations +précédentes, et moyennant les réserves qu'il convient d'y apporter selon +que l'on envisage spécialement cette classification, soit au point de +vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point +de vue dogmatique, nous fournit par elle-même un premier et frappant +exemple de ce qu'il faut entendre par: <i>loi sociologique.</i> Cette +classification formule de la façon la plus simple et la plus générale le +<i>rapport nécessaire</i> qui, abstraction faite de toutes les circonstances +locales ou temporaires, c'est-à-dire quel que soit le corps social +observé, relie indissolublement les phénomènes scientifiques entre eux +tant à l'état statique, c'est-à-dire sous le rapport de leur structure +générale, qu'à l'état dynamique, c'est-à-dire sous le rapport de leur +évolution et de leur action réciproque. Il s'agit donc, dans cet +exemple, d'une loi sociologique abstraite dégagée des sciences également +abstraites.</p> + +<p>Comment, par quelle méthode les fondateurs de la philosophie générale +des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A. +Comte ont-ils d'une façon successivement plus parfaite et plus complète, +dressé ce tableau hiérarchique des sciences, comment sont-ils parvenus +à dégager et à formuler cette loi?</p> + +<p>L'évolution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent +les plus nobles représentants fut, en réalité, conforme aux lois mêmes +de notre constitution psychique dont les lois logiques, à leur tour, +sont une application. Les sciences abstraites succédèrent naturellement +aux sciences concrètes, comme ces dernières elles-mêmes avaient été +précédées d'une phase principalement empirique dont la nécessité +explique à son tour les hypothèses théologiques et métaphysiques qui +furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives, +confuses et incohérentes. Le progrès de la philosophie positive ou +générale repose sur le progrès des sciences abstraites et celui-ci sur +le perfectionnement des sciences concrètes dont les premiers pas sont +empiriques; sciences abstraites et sciences concrètes se prêtent, en +outre, un appui mutuel, celles-là servant à leur tour au +perfectionnement de celles-ci, à mesure que la série hiérarchique des +sciences abstraites devient plus complète par la constitution de ses +départements les plus spéciaux et les plus complexes, tels que la +physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la +fonction sociale de la théologie et de la métaphysique, bon gré, mal +gré, disparaît faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient +comme tous les organes hors d'usage.</p> + +<p>Les procédés individuels des précurseurs de la philosophie générale des +sciences furent, en réalité, le reflet du processus intellectuel +collectif. Ils avaient recueilli par héritage ancestral ou social une +masse considérable d'observations de tous genres; ils y avaient ajouté +un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant +pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette +collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs +étaient précisément ceux qui, sous le masque des hypothèses religieuses +ou métaphysiques, s'offraient déjà fallacieusement sous une apparence +séduisante de cohésion naturelle et universellement admise par les +consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappréciable service +philosophique en faisant du doute le point de départ de tout progrès +philosophique. Dès lors, la première opération devait être +nécessairement une révision ainsi qu'un dénombrement analytique de tout +le savoir scientifique emmagasiné par l'intelligence des siècles. La +deuxième opération fut de réunir sous une même dénomination ou étiquette +toutes les observations, tous les phénomènes qui présentaient des +caractères communs et de former successivement des groupes distincts de +phénomènes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractères spéciaux +qui ne se retrouvaient pas chez les autres.</p> + +<p>L'observation, l'analyse, l'induction, voilà quels furent les flambeaux +de la méthode; par elles, il fut possible de procéder à des +classifications naturelles, à des groupements de phénomènes d'après +leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite à des +généralisations.</p> + +<p>Cette première et double entreprise d'analyse et de synthèse, menée à +bonne fin, nous montre à ce moment, par le seul examen des résultats +obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de +phénomènes ainsi établis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y +rapportent: certaines propriétés, telles que les propriétés +mathématiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propriétés +physiques proprement dites, les propriétés chimiques, biologiques, +psychiques, sociologiques apparaissent d'une façon de moins en moins +générale.</p> + +<p>Dès lors, les propriétés qui se rencontrent indistinctement partout, +dans toutes les classes des phénomènes naturels, sont par cela même les +plus générales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se +concevoir comme non mélangées avec les autres; elles sont non seulement +les propriétés les plus générales, mais aussi les moins composées, les +plus simples.</p> + +<p>C'est d'après cette juste observation tirée du degré de généralité et de +simplicité décroissantes des groupes des phénomènes naturels que la +philosophie naturelle positive put finalement, à dater d'A. Comte, +instaurer la classification non pas seulement complète, mais +hiérarchique des sciences.</p> + +<p>Qu'est-ce maintenant que cette classification hiérarchique des sciences? +C'est la création ou plutôt la découverte d'un ordre naturel dans +l'ensemble primitivement incohérent de nos connaissances. C'est la <i>loi</i> +de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un +rapport de ressemblance ou de dissemblance étendu de deux ou plusieurs +phénomènes à la généralité des phénomènes dans la mesure où ces derniers +nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions +sont insuffisantes, erronées, incomplètes, la loi le sera dans la même +proportion; elle sera tôt ou tard infirmée par une découverte nouvelle, +mais, en somme, la méthode positive d'observation restera le seul +instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte +amendera l'observation et la généralisation consécutive fausses; à une +observation mal faite, il n'y a de remède qu'une observation bien faite; +la méthode positive trouve en elle-même sa règle, sa discipline.</p> + +<p>C'est donc par la généralisation et la classification des inductions +particulières que nous parvenons à concevoir et à formuler des lois +scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considérable +d'inductions, plus elles sont générales; plus ces lois éliminent les +propriétés spéciales pour ne tenir compte que des caractères les plus +simples et les plus généraux, plus les lois ainsi formulées sont +abstraites. Les lois naturelles peuvent donc être abstraites sous deux +rapports: soit qu'on les dégage indépendamment des corps particuliers +dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque +de l'ordre hiérarchique des phénomènes et des sciences, on les dégage +des propriétés spéciales et complexes de l'ordre auquel elles se +rattachent pour les ramener à un ordre plus général et plus simple.</p> + +<p>Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minéralogie, la géologie, +la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la médecine et la chirurgie, +la structure et l'évolution des sociétés particulières sont des sciences +concrètes; la géométrie, l'astronomie en général, la physique, la chimie +inorganique, la physiologie végétale, la physiologie animale, la +physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites; +celles-ci formulent les lois des phénomènes compris dans leur +département, indépendamment des combinaisons concrètes auxquelles ces +phénomènes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi, +la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que +soient les organismes; les lois qu'elle dégage s'appliquent +indifféremment à tous les êtres organisés. De même, en sociologie, si +nous étudions la structure et l'évolution d'une société déterminée, la +Belgique, par exemple, les généralisations que nous parviendrons à +dégager de nos observations relatives à ce pays nous fourniront des lois +non pas abstraites mais concrètes, en ce sens qu'elles impliqueront les +caractères originaux qui font de la Belgique une société en partie +différente des autres sociétés; ces lois seront spécialement +particulières à notre pays, puisque, dans l'étude des phénomènes sociaux +dont nous les aurons tirées, il aura été tenu compte des conditions +sociales particulières qui sans doute ne se rencontrent pas également +partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, néglige ces conditions +particulières.</p> + +<p>L'observation et la généralisation des faits concrets ont, du reste, +partout et dans tous les temps, précédé la constatation des phénomènes +et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun à +l'individu et à la collectivité. L'empirisme le plus grossier a précédé +la médecine et la chirurgie et ces dernières à leur tour ont permis à la +physiologie de se constituer; de même les biographies, les chroniques +locales ont précédé les histoires générales et ces dernières la +sociologie abstraite.</p> + +<p>Où l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque +dans l'étude de phénomènes appartenant à un groupe spécial et plus +complexe de la série hiérarchique des sciences, elle supprime +précisément les propriétés spéciales qui seules justifient la +constitution de ce groupe en science particulière indépendante, en vue +de ramener l'explication de ces phénomènes spéciaux aux explications +fournies par les lois des classes antécédentes de phénomènes plus +simples et plus généraux. Ainsi, les phénomènes sociologiques peuvent +se ramener à des phénomènes psychiques et physiologiques, ceux-ci à des +lois chimiques, lesquelles peuvent être réduites à des lois purement +physiques et finalement astronomiques et même simplement numériques et +géométriques. Les phénomènes complexes et spéciaux sont en effet +toujours convertibles en phénomènes plus simples et plus généraux; on +peut ainsi ramener la science sociale à des principes premiers tels que +l'intégration et la désintégration continues de la matière et du +mouvement, mais, ce faisant, en réalité, on n'explique rien, on montre +simplement que tout est impliqué dans tout. Les phénomènes spéciaux, en +un mot, exigent une explication spéciale, tout en s'en référant aux +explications plus générales fournies par la série entière des sciences. +Ces audacieuses généralisations ont le grave défaut de supprimer les +caractères spéciaux des phénomènes pour mieux les expliquer; en +réalité, elles suppriment le problème et ne le résolvent pas. Quand, en +biologie, on dépasse les éléments anatomiques, on ne fait plus de la +biologie, mais de la chimie; de même en sociologie, quand on dépasse les +deux agrégats territoire et population en tant qu'agrégats, on tombe +dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces +abstractions ne doivent être utilisées que pour montrer la dépendance +nécessaire qui relie les phénomènes les plus spéciaux aux phénomènes +généraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux +généralisations et aux lois spéciales dont l'exposé est l'oeuvre de +chaque science particulière. Ni les nombres de Pythagore, ni la +gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de +l'abstraction et de la généralisation sociologiques; ce n'est pas +avancer, mais reculer la solution du problème<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Chaque science +spéciale dégage des lois également spéciales, bien que dépendantes des +lois plus générales des sciences antécédentes; mais on ne peut, sans +supprimer par le fait cette science spéciale, la ramener exclusivement +à ces dernières; le problème des sciences les plus complexes consiste +au contraire surtout à déterminer les propriétés et les lois qui les +distinguent des sciences les plus simples.</p> + +<p>Tous les rapports imaginables entre les phénomènes quelconques se +réduisant en fin de compte à des rapports soit de similitude, soit de +différence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par <i>loi</i>, au +sens le plus général, les rapports constants de similitude et de +succession qui existent entre les phénomènes de l'univers, inorganiques, +organiques et superorganiques ou sociaux.</p> + +<p>La réduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de +la généralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits +particuliers à une loi générale, nous disons communément que cette loi +est la <i>cause</i> de ces phénomènes particuliers; c'est là en réalité une +expression vicieuse, correspondant à une conception métaphysique et, +primitivement même théologique, des rapports qui unissent les phénomènes +naturels. Ainsi, l'immense variété des phénomènes astronomiques et de +ceux relatifs à la pesanteur des corps en général sont tous compris dans +la loi de la gravitation universelle formulée par Newton. Cependant la +gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime +seulement le fait général de la tendance constante de tous les corps à +se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et +en raison inverse du carré de leurs distances. La cause n'est donc qu'un +rapport plus ou moins constant et formulé d'une façon générale. +Généraliser des rapports, dégager des lois, voilà les plus hauts sommets +scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes +premières et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.</p> + +<p>Les causes ne sont donc que des rapports plus généraux de similitude ou +de différence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons +des phénomènes particuliers.</p> + +<p>Quand nous étudions les lois relatives à la pesanteur des corps, lois +physiques, et à la gravitation des corps célestes, lois astronomiques, +indépendamment des corps déterminés où ces lois se manifestent, nous +faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au +contraire, nous les étudions dans ces corps, nous faisons de la science +concrète.</p> + +<p>Le tableau hiérarchique des sciences, dressé par A. Comte, avec les +quelques amendements qui n'en détruisent pas les grandes lignes et qu'il +convient d'y apporter, nous montre également, par son seul examen, une +distinction importante à faire au point de vue de la définition d'une +loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport général +et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances, +mais il nous montre ce rapport général et constant, c'est-à-dire <i>la +loi</i> des phénomènes scientifiques sous un double aspect: l'un statique, +l'autre dynamique. Ceci revient à dire qu'il existe des lois statiques +et des lois dynamiques; nous le savions déjà d'une façon générale; le +tableau des sciences nous le montre pour des phénomènes d'ordre +sociologique relatifs, dans l'espèce, à la vie intellectuelle des hommes +en société.</p> + +<p>Les lois statiques sont celles qui se rapportent à la structure +nécessaire et constante des êtres sociaux à l'état de repos, dans un +espace et un moment déterminés, s'il s'agit de lois statiques concrètes, +ou indéterminés, c'est-à-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques +abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mêmes +conditions, se rapportent aux mouvements simultanés, réciproques et +surtout successifs des mêmes organismes sociaux.</p> + +<p>Le tableau hiérarchique des sciences nous expose d'un côté la structure +scientifique invariable et nécessaire des sociétés clans tous les temps, +dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes +les sciences; de l'autre, l'évolution nécessaire et invariable de cette +même structure également dans tous les temps et dans toutes les parties +de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.</p> + +<p>Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le +fonctionnement, nous paraîtra encore plus claire dans la loi des trois +états de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre à l'ordre +spécial de phénomènes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi +sociologique universelle, comme l'a tenté hâtivement celui qui l'a +formulée. La période théologique, avec ses subdivisions en âge du +fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, la période métaphysique +avec son stade scholastique préparatoire, la période positive ou +purement scientifique représentent parfaitement, bien qu'uniquement +au point de vue des croyances générales ou philosophiques, d'un côté +l'aspect statique et structural nécessaire de toutes les sociétés, +de l'autre leur aspect dynamique et évolutif.</p> + +<p>C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois +générales de toute la série des phénomènes naturels, depuis, les plus +simples et les plus généraux jusqu'aux plus complexes et aux plus +spéciaux, en un mot depuis les mathématiques jusqu'aux sciences +sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie première et ce +qu'on a appelé depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la +philosophie scientifique ou positive. <i>La philosophie positive est donc +la philosophie générale des sciences</i>; au point de vue de renseignement, +il n'en peut exister d'autre; la science ne connaît que des phénomènes, +des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les +religions et les métaphysiques sont elles-mêmes des phénomènes, des +objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de +vue scientifique, c'est-à-dire relatif et, dans l'espèce, social. Leur +structure et leur évolution sont, comme nous venons de l'indiquer, +soumises elles-mêmes à des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu +écrire ces paroles profondes: «La Divinité a ses lois.» S'il en est +ainsi, la Divinité n'est plus l'absolu, elle est réduite à une simple +fonction sociale dont nous pouvons suivre les développements depuis les +origines jusqu'à sa transformation positive finale.</p> + +<p>Ayant défini la philosophie positive en général, nous pouvons de même +définir la science qui en est le couronnement: <i>la Sociologie est la +philosophie générale des sciences sociales particulières</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3> + +<h3>LES MÉTHODES</h3> + + +<p>Quel que soit le domaine scientifique spécial dont il s'agisse, la loi +est un rapport nécessaire entre deux ou plusieurs phénomènes; c'est un +rapport nécessaire qui se reproduit d'une façon constante et invariable +quand les conditions où les phénomènes se produisent sont les mêmes, et, +d'une façon variable, quand ces conditions varient.</p> + +<p>La constatation des phénomènes, de leurs rapports et de leurs lois a une +source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre méthode scientifique; +les procédés de l'observation seuls différent suivant la nature des +phénomènes à étudier et les conditions subjectives de notre constitution +physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la méthode positive +ont leur correctif dans la méthode positive même; elles ne peuvent, en +effet, provenir que soit d'une constitution momentanément ou +radicalement défectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des +procédés, c'est-à-dire des instruments, soit de rapports erronés +supposés entre le sujet et ses instruments d'un côté et les faits +observés de l'autre.</p> + +<p>Le processus intellectuel est invariable, le point de départ de toute +acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction +simple et particulière, menée par des intermédiaires successifs, de plus +en plus complexes et étendus, jusqu'à des lois ou propositions +générales. Toute conclusion raisonnée, toute loi ne trouvent leur preuve +que par la vérification de leur conformité avec toutes les inductions et +propositions particulières qu'elles embrassent; aucune déduction, même +dans les sciences les plus simples, telles que les mathématiques, n'est +légitime que sous réserve constante du contrôle de cette conformité. La +méthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses +procédés ou instruments d'application. Ceci nécessite quelques +explications.</p> + +<p>Chaque branche principale de l'arbre encyclopédique des sciences +développe l'un des aspects caractéristiques des procédés utilisés par la +méthode positive. Plus on s'élève vers les degrés de complexité +supérieure de l'échelle scientifique, plus les instruments d'observation +deviennent à la fois puissants et d'un maniement délicat et difficile; +leur perfection et leur force sont naturellement en corrélation avec +celles des objets soumis à leurs investigations. Si dans les sciences +abstraites les plus générales, telles que les mathématiques, la +simplicité et la constance supérieures des rapports qui règnent entre +les phénomènes a permis, à tort cependant, de supposer que c'étaient des +sciences déductives, il ne paraît plus contesté aujourd'hui que cette +illusion logique provenait de ce qu'on avait substitué l'effet à la +cause; si les mathématiques autorisent si généralement l'emploi des +méthodes déductives, c'est que la généralité et la simplicité des +relations qui forment leur département étant naturement mieux connues +pour cela même qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la +prévision scientifique y est plus facile; or, la prévision est une +déduction; c'est une conclusion particulière tirée d'observations +générales supposées constantes. Dans les mathématiques aussi bien que +dans l'astronomie, ces déductions et ces prévisions ne sont devenues +possibles que grâce à l'accumulation des observations particulières +finalement généralisées; elles y ont été possibles antérieurement aux +prévisions et aux déductions dans les autres sciences, parce que ces +dernières sont plus complexes, c'est-à-dire qu'il est plus difficile d'y +formuler en lois, eu égard aux multiples conditions au sein desquelles +leurs phénomènes se manifestent, les rapports invariables et nécessaires +d'apparition de ces phénomènes. Il n'y a donc de différence entre les +sciences, au point de vue des méthodes, que dans leurs difficultés +relatives. Les mathématiques et l'astronomie doivent leurs progrès +fondamentaux à <i>l'observation directe</i>: leurs procédés ont été des +procédés inductifs; la déduction n'y devint possible qu'accessoirement, +grâce à l'antériorité naturelle et historique de leur constitution +positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur méthode +propre.</p> + +<p>A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un +instrument nouveau rendu nécessaire et devenu possible par suite même +des conditions et des variations plus nombreuses, des phénomènes que ces +sciences embrassent; ce procédé qu'elles inaugurent est en rapport avec +la nécessité et la possibilité de reproduire artificiellement, dans cet +ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent +naissance nécessairement aux phénomènes conformément aux conditions et +aux variations de leur milieu artificiel. Ce procédé, c'est la <i>méthode +expérimentale</i>; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mêmes +conditions produisent invariablement le même phénomène, nous fournit la +meilleure démonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les +mots rapport, déterminisme et loi. Le déterminisme, en effet, tant en +physique qu'en chimie, signifie qu'en recréant les mêmes conditions on +recrée toujours le même phénomène suivant un rapport nécessaire, ou +bien, qu'en éliminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de +nouvelles conditions, on obtient également, suivant un rapport non moins +nécessaire et constant, certaines variations correspondantes.</p> + +<p>L'histoire le démontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont +introduit et développé l'usage des méthodes expérimentales et, par +réaction, ces dernières ont reçu certaines applications en astronomie et +en mécanique. C'est en effet un phénomène historique constant en rapport +avec le caractère interdépendant de toutes les sciences, que les +perfectionnements des instruments de méthode dans les sciences plus +complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples, +spécialement dans leurs parties extrêmes qui servent de transition avec +les sciences plus complexes.</p> + +<p>En revanche, chaque science supérieure utilise les procédés des sciences +antécédentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractère +original d'être des sciences expérimentales, ne cessent pas pour cela +d'être également des sciences descriptives et d'observation directe. +A mesure qu'on gravit l'échelle des sciences, les instruments d'étude +s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus délicats +n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de +fer n'ont supprimé les canaux, les routes et les voies naturelles.</p> + +<p>Les sciences physiologiques, à leur tour, ont été fécondées par +l'emploi successif et de plus en plus complet des méthodes précédentes; +c'est l'expérimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au +chimiste et au physicien, d'agir sur les phénomènes naturels, sur les +organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible évidemment +qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de +l'organisme, en y déterminant par une mutation des conditions ordinaires +une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation +ou variation de la structure. Après les belles expériences et les +démonstrations de l'illustre et regretté Claude Bernard, il est inutile +d'insister sur l'application des procédés d'expérimentation en +physiologie. La pratique et la théorie des variations dans les espèces +animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une +justification supplémentaire, si c'était nécessaire, de la légitimité +de la méthode expérimentale en physiologie.</p> + +<p>Un procédé spécial à la science des corps vivants, surtout en ce qui +concerne leur structure, c'est la <i>méthode de comparaison</i> qui, en +biologie, vient s'ajouter à tous les procédés antérieurs: observation +directe et expérimentation. A son tour, elle réagit sur le progrès des +sciences antérieures. Ce sont les méthodes d'expérimentation et de +comparaison qui, depuis un siècle, ont fait réaliser à la biologie et +à la physiologie les progrès décisifs qui nous permettent de leur +attribuer la dignité de sciences positives au même titre qu'à leurs +aînées. Goethe et Cuvier peuvent être cités comme des exemples à jamais +mémorables de l'application de la méthode comparative dans l'étude des +êtres vivants et notamment dans la reconstitution des structures +appartenant aux périodes préhistoriques.</p> + +<p>Les considérations qui précèdent suffiraient à elles seules à nous +convaincre que tous les procédés dont nous venons de parler, observation +directe, expérimentation, comparaison, sont tous également utilisables +dans cette branche spéciale de la physiologie qui constitue la science +de l'activité et de la structure des phénomènes affectifs, émotionnels +et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle, +réduire ses instruments de méthode à la seule observation, soit interne, +soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renoncé, +à limiter ses procédés dans ces bornes étroites où la prudence et +l'imperfection même de la science l'enfermaient, naturellement peut-être +à l'origine, elle exclurait par cela même l'étude des phénomènes +psychiques les plus importants et les plus intéressants: la physiologie +et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des déments, des +délinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de même +de l'étude de toutes les passions humaines où l'observation interne est +également impuissante, puisque la première condition de celle-ci est une +sérénité absolue dans la personne même de l'agent qui s'observe. Les +phénomènes du sommeil et du rêve lui seraient aussi interdits, bien que +ce soit surtout dans le rêve que la psychologie subjective se complaise. +Quant à l'observation externe, elle ne peut être qu'une description +superficielle tout à fait insuffisante pour nous révéler les caractères +intimes des phénomènes psychiques, tant au point de vue de la manière +dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des +troubles qu'ils apportent dans les organes mêmes, pas du tout +extérieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de +ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation +externe, ne sont aptes à mesurer exactement les conditions les plus +élémentaires des phénomènes psychiques, telles que leur durée, leur +intensité, leurs périodes de croissance et de décroissance, etc.; et, +cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les +autres sciences, ne peut résulter que de cette transformation de science +purement descriptive et qualitative, en science expérimentale et +quantitative.</p> + +<p>Renfermée dans les limites de l'observation, la psychologie serait +certainement restée à l'état stagnant, si elle n'avait pas été +renouvelée et vivifiée par la méthode expérimentale au point de vue +principalement fonctionnel et, par la méthode de comparaison, au point +de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, à la +lettre, son salut et sa rénovation actuels à ce que la biologie et la +physiologie lui ont prêté leurs instruments d'exploration et +d'expérimentation, dans le sens le plus matériel de ces mots, +instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera réaliser plus de +progrès à la science des phénomènes mentaux que ne l'ont fait depuis des +siècles toutes les soi-disant observations externes et internes qui +généralement même ne constituaient pas des descriptions exactes.</p> + +<p>Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antécédentes tous leurs +procédés d'investigation: observation directe, expérimentation, +comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire général d'un +instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance +incomparable, mais d'une délicatesse excessive en rapport étroit avec la +puissance et la délicatesse des phénomènes à l'étude desquels il doit +être utilisé; cet instrument, c'est la <i>Logique</i>.</p> + +<p>La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la +science des lois du raisonnement, science que des métaphysiciens +pouvaient seuls placer avec les mathématiques parmi les sciences les +plus générales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la +logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution +même, encore fort défectueuse, ne pourra se parfaire que grâce aux +progrès de la psychologie générale dont elle est une dépendance. Or, il +existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phénomènes +tellement délicats et dont les conditions sont tellement malaisées à +reproduire et à réunir, même par les procédés et les instruments les +plus perfectionnés, qu'il devient nécessaire d'y suppléer par des +procédés intellectuels empruntés à notre constitution cérébrale. Ces +instruments véritablement psychiques, mais organisés dans leur +structure, permettent, par le raisonnement, de créer hypothétiquement ce +milieu artificiel que produit effectivement l'expérimentateur dans les +sciences physico-chimiques.</p> + +<p>Cette étude n'est pas un traité de Logique; nous devons donc ici nous +borner à rappeler ce qui doit être enseigné dans les diverses Facultés +dont l'enseignement est préparatoire aux Instituts de Sociologie. Il +existe quatre Méthodes expérimentales ou d'induction directe <i>a +posteriori</i>: 1° la Méthode de Concordance; 2° la Méthode de Différence; +la première, plus spéciale, applicable surtout là où l'expérimentation +artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors, +comme s'exprime Stuart Mill, «presque toujours la seule ressource +directement inductive»; 3° la Méthode des Résidus, application encore +plus spéciale de la Méthode de Différence, et 4° la Méthode des +Variations concomitantes. Cette dernière reçoit son application la plus +large dans tous les cas où les variations des conditions déterminantes +du phénomène à produire ou à étudier portent sur la quantité de ces +variations; si les variations des conditions du phénomène et celles du +phénomène lui-même sont exactement correspondantes, leur rapport, leur +loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent être exactement +établis, sinon ils ne peuvent l'être aussi que partiellement.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p>La méthode expérimentale logique intervient donc là où les autres +instruments, soit à cause de la ténuité, soit à cause de la multiplicité +et de la complexité des conditions des phénomènes, soit pour tous ces +motifs réunis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous +l'avons indiqué à propos de tous les procédés antérieurs, les procédés +logiques d'expérimentation profitent à leur tour en partie tant aux +sciences antécédentes qu'aux sciences subséquentes. C'est ainsi que +Stuart Mill observe notamment avec raison que la méthode expérimentale +de concordance, en tant que méthode purement logique, est applicable à +l'astronomie aussi bien qu'à la sociologie.</p> + +<p>Les sciences sociales qui, dès l'abord, ont surtout et spécialement +scruté les phénomènes de solidarité, de continuité et de succession, +dans le temps et l'espace, des phénomènes collectifs, avaient +nécessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une +portée encore plus étendue en correspondance avec la complexité, la +grandeur et la durée supérieures des organismes soumis à leur +investigation. Cet instrument approprié à ces conditions tout à fait +spéciales, elles l'ont trouvé dans la <i>Méthode historique</i>, laquelle, +appliquée à son tour à toutes les sciences antécédentes, leur a fait +réaliser de nouveaux progrès en leur révélant, par la description de +leurs accroissements successifs antérieurs, la direction à suivre pour +leurs développements futurs. Par l'usage de la méthode historique, notre +activité scientifique avait ainsi elle-même conscience qu'elle était une +oeuvre en réalité impersonnelle et collective, reliée à la structure +générale et à la vie d'ensemble des sociétés dans le passé, le présent +et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la méthode +historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus +compliquée de la sociologie pourra sans doute aboutir à constituer une +philosophie politique de l'histoire.</p> + +<p>Les considérations que nous avons exposées relativement à l'application +rétroactive, tout au moins partielle, des méthodes des sciences plus +complexes aux sciences antécédentes plus simples et plus générales, +doivent nous préparer à admettre qu'à son tour la sociologie peut faire +et continuera toujours à faire son profit de toutes les méthodes propres +à chacune des sciences dont nous avons indiqué les instruments +d'observation; les méthodes logiques, celles de comparaison, +d'expérimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les +auxiliaires naturels et indispensables de la méthode historique, en +sociologie; réunies, elles constituent la méthode inductive ou de la +découverte scientifique, dont la déduction n'est jamais qu'une +dérivation toujours soumise au contrôle permanent de la première.</p> + +<p>En définitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation +directe jusques et y compris la méthode historique, sont de véritables +prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet +organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement +de tous en rapport avec le cerveau.</p> + +<p>De même que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la +méthode expérimentale qui a été contestée en sociologie, même par les +partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que +J.-S. Mill notamment avance que «dans les sciences ayant pour objet les +phénomènes dans lesquels l'expérimentation est impossible, +l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part très réduite, comme dans +la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale, +l'induction de l'expérience directe est d'une pratique si fautive +qu'elle est généralement à peu près impraticable.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> M. A. Bain partage +la même opinion.</p> + +<p>J.-S. Mill atténue toutefois un peu plus loin son appréciation, tout en +proclamant, à tort, suivant nous, que «le mode d'investigation qui, par +suite de l'inapplicabilité constatée des méthodes directes d'observation +et d'expérimentation, reste comme principal instrument de la +connaissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et aux +lois de réapparition des phénomènes les plus complexes est, au sens le +plus général, la méthode déductive», il corrige lui-même cette +proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte +immédiatement en reconnaissant que a le premier pas du procédé déductif +est une opération inductive, parce que c'est une induction directe qui +doit être la base de tout». Et encore: «Le problème de la méthode +déductive consiste à déterminer la loi d'un effet d'après les lois des +diverses tendances dont il est le résultat commun. En conséquence, la +première condition à remplir est de connaître les lois de ces +tendances. <i>Ce qui suppose une observation</i> ou une <i>expérimentation +préalable pour chaque cause séparée</i>, ou une déduction préliminaire dont +les prémisses supérieures doivent dériver aussi de l'observation ou de +l'expérimentation. Ainsi, s'il s'agit des phénomènes sociaux ou +historiques, les prémisses doivent être les lois des causes dont +dépendent les phénomènes de cet ordre; ces causes sont les actions des +hommes, ainsi que les circonstances extérieures sous l'influence +desquelles le genre humain est placé et qui constituent la condition de +l'homme sur la terre. La méthode déductive, appliquée aux faits sociaux, +doit donc <i>commencer par rechercher les lois de l'activité humaine</i> et +ces propriétés des choses extérieures par lesquelles sont déterminées +les actions des hommes en société. Naturellement quelques-unes de ces +vérités générales seront obtenues par l'observation et l'expérience, +d'autres par déduction. <i>Les lois les plus complexes des actions +humaines,</i> par exemple, <i>peuvent être déduites des lois plus simples, +mais les lois simples ou élémentaires seront toujours et nécessairement +déterminées par l'induction directe</i>.»<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></p> + +<p>Malheureusement les lois simples ne suffisent pas à l'explication des +lois plus complexes; cette explication qu'on leur réclame ne peut être +également que simple ainsi que nous croyons l'avoir démontré au +commencement de notre étude; donc, même dans les limites tracées par +J.-S. Mill, la méthode déductive est subordonnée aux divers procédés de +l'induction et toute déduction n'est légitime que si elle est +l'application d'une loi générale, simple ou complexe, induite, à un fait +particulier compris dans les rapports nécessaires formulés et embrassés +par cette loi.</p> + +<p>Il y a contradiction à dire que la méthode déductive est la méthode des +sciences mentales et sociales; elle est au contraire la méthode +utilisable surtout après coup, à partir de leur constitution plus ou +moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus +générales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont, du +reste, démontré par le fait que les procédés inductifs, y compris +l'expérimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches +complexes, les instruments véritables de tous nos progrès scientifiques.</p> + +<p>En sociologie, en ce qui concerne la méthode expérimentale, il ne faut +notamment jamais perdre de vue que si les procédés expérimentaux +individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de +plus en plus, qui seront de véritables instruments collectifs en rapport +avec les expérimentations collectives qu'il convient d'instituer de +plus en plus en matière sociale. Le cabinet du savant est, sous ce +rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont de +vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux, +consacrés spécialement à dresser des statistiques intelligentes et non +incohérentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels, +et à suivre dans leurs effets les plus éloignés les lois en général et +toutes ces mesures beaucoup trop empiriques émanées des administrations +et des législatures, mesures et lois qui sont en réalité de véritables +expériences collectives. Dans ces matières étendues et complexes, l'oeil +du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires +en rapport avec la nature des études. L'histoire en général est au +surplus une expérimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes +pas actuellement suffisamment outillés pour procéder à des +expérimentations méthodiques et systématiques, il n'est pas permis de +conclure qu'il faille rejeter la méthode expérimentale du domaine +sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes +les conditions, tous les facteurs d'un phénomène social et surtout de +reproduire artificiellement ces conditions et ces phénomènes pour +établir le rapport nécessaire et invariable qui existe entre le +phénomène et ses conditions, rien n'autorise <i>a</i> préjuger que la +puissance collective, supérieurement armée, ne puisse le faire; dans ce +cas, en effet, l'agent qui observe et qui expérimente est égal en +étendue et en puissance aux objets soumis à ses expériences et à ses +observations; c'est la société qui s'observe et qui expérimente sur +elle-même.</p> + +<p>Dans un beau livre sur «la Politique expérimentale», M. Donnât, tout en +ne se rendant pas compte des difficultés théoriques et philosophiques de +la question, a exposé d'une façon empirique et approximative la +possibilité d'utiliser la méthode expérimentale dans le domaine des +arrangements sociaux pratiques. Nous avons également ailleurs proposé +des expérimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le +problème de la limitation des heures de travail dans les charbonnages et +celui de la réorganisation des circonscriptions administratives +actuelles par l'application facultative du régime des syndicats avec +personnification civile aux communes et aux cantons.<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></p> + +<p>Par cela même que la sociologie est la plus complexe de toutes les +sciences, sa matière est susceptible d'un nombre considérable de +combinaisons; elle est donc, par excellence, une matière plastique, +malléable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur +certains facteurs sociaux, dans des conditions déterminées, surtout sur +les facteurs les plus généraux et les plus simples, produire des +phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois observées, +expérimentées, et permettant par conséquent la prévision scientifique du +phénomène social dont la production ou la reproduction sont recherchées. +Ceci constitue la méthode expérimentale proprement dite, avec cette +réserve, que dans ses applications aux phénomènes sociologiques, cette +méthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, être +l'oeuvre raisonnée à la fois des générations passées, présentes et +futures. La méthode historique, essentiellement propre à la sociologie, +n'est au surplus elle-même qu'une extension collective des procédés +expérimentaux; elle est la méthode expérimentale mise en action par les +sociétés devenues conscientes de leur activité vitale.</p> + +<p>S'il faut donc restreindre la méthode expérimentale, en sociologie, dans +des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donné par exemple à un +individu isolé, quelque savant qu'il puisse être, d'instaurer lui-même +des expériences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut +encore, dans une certaine mesure, grâce aux méthodes purement logiques +que nous avons indiquées ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans +recourir à des expérimentations réelles, procéder à des expérimentations +essentiellement intellectuelles, c'est-à-dire fictives ou raisonnées, +bien que toujours basées sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par +un exemple emprunté aux rapports nécessaires qui existent entre l'état +économique général d'un pays et l'état de sa population, qu'il est +possible par la méthode des variations concomitantes, par la méthode +d'élimination, par la méthode de différence et celle des résidus, +d'utiliser les matériaux fournis par la statistique pour créer des +expériences idéales ou artificielles permettant, d'une façon +suffisamment certaine, d'aboutir à des prévisions sociales, c'est-à-dire +de conclure de certaines conditions déterminées à la production d'un +phénomène social également déterminé.</p> + +<p>Ainsi, même dans le milieu social et politique actuel, encore bien +incohérent et si mal outillé au point de vue des méthodes d'observation +et d'expérimentation, une science sociologique suffisante est dès à +présent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments +imparfaits des sciences antécédentes à la sociologie. L'empirisme +grossier des législateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc à +tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante +coordination de faits sociaux observés et expérimentés pour régler +scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement +à notre portée de suivre toute mesure législative et autre dans ses +conséquences, de manière à faire de toute loi, au sens politique, une +véritable expérience sociale, la constatation d'une loi dans le sens +scientifique de ce terme.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p> + +<p>Ainsi, en résumé, les sciences sociales empruntent à toutes les autres +sciences, dans des proportions diverses, leurs méthodes: aux +mathématiques, à la mécanique, à l'astronomie l'observation directe et +indirecte avec ses applications déductives, en rapport avec la +perfection supérieure de ces sciences, mais toujours sous le contrôle +sévère des modes inductifs de vérification et de preuve; aux sciences +physico-chimiques, la méthode expérimentale; à la biologie, la méthode +de comparaison; à la psychologie tous ses procédés logiques légitimes; +enfin la sociologie se complète elle-même et perfectionne toutes les +autres sciences par la méthode historique. C'est en utilisant, à +l'exclusion de tous autres procédés subjectifs, dans la mesure du +possible, ces instruments de méthode positive, que dans nos travaux +sociologiques antérieurs nous avons essayé de parfaire, surtout au +point de vue de la méthodologie des sciences sociales, les monuments +considérables élevés notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer; +pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune étudiant +actuel d'être plus fort en mathématiques que Newton, pas plus il n'est +difficile, après les défrichements opérés par ces illustres penseurs, +d'améliorer et d'utiliser le domaine ainsi hérité; on peut même, sans +avoir du génie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien +la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent légitimement. Le +siècle actuel a produit des savants qui ont révolutionné les bases des +sciences spéciales, notamment des sciences organiques, y compris la +psychologie, mais c'est à ces princes de la pensée que nous devons et la +constitution positive de la Sociologie, c'est-à-dire d'une philosophie +des sciences sociales et, par suite, la possibilité d'une philosophie +positive de la série hiérarchique complète de l'ensemble du savoir +humain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES</h3> + + +<p>La méthode positive, avec ses procédés divers, est donc la seule +applicable aux sciences sociales, comme à toutes les autres parties de +nos connaissances; il y a unité de méthode, bien que variété +d'instruments. Le raisonnement déductif en sociologie, comme ailleurs, +n'est donc légitime que si les conclusions particulières déduites de +leurs prémisses générales sont comprises dans ces prémisses; si on +procède à une telle déduction du général au particuler, <i>a priori</i>, la +conclusion n'a de valeur que dans la mesure même de la vérification et +de l'expérience; sinon, elle reste à l'état d'hypothèse. Si le +raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel, est +exact, ce n'est pas parce que les prémisses générales ont pu être +observées et vérifiées, nos observations à cet égard sont, en effet, +incomplètes, et la conclusion particulière déduite ne constitue qu'une +probabilité très forte,<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> c'est seulement parce que les phénomènes de +vie et de mort se rapportent à des lois physiologiques générales, +lesquelles peuvent être considérées comme démontrées.</p> + +<p>Dans l'étude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord +des purs raisonnements déductifs, quelque rigoureux et séduisants qu'ils +paraissent; leurs prémisses ne constituent, en général, que des +hypothèses plus ou moins heureuses. Nous avons à faire table rase de +toutes les constructions subjectives des réformateurs, quelque bien +agencées et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant +elles-mêmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens +que, par le fait même de leur apparition spontanée à de certains moments +de l'histoire, elles font partie des phénomènes vitaux des sociétés, par +conséquent de la science sociale et notamment de l'évolution des +croyances et doctrines politiques dont l'étude est une branche de la +sociologie générale. Les constructions subjectives ne sont pas la +science sociale; elles font partie des matériaux de cette dernière tout +aussi bien que les rêves font partie de notre psychologie individuelle. +Pour imaginer et construire intellectuellement une société idéale +parfaite, il suffirait, dès que l'on renonce aux méthodes positives, +d'être un bon romancier; cette création subjective sera, du reste, et +avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend +davantage et même uniquement comme type idéal le contre-pied absolu de +la société actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans +tous les cas, un tableau plus agréable que la situation présente. Ces +dernières années ont vu éclore un grand nombre de constructions +subjectives de ce genre. Elles tiennent à un état psychique réel. A ce +point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et +positive, offre toujours une utilité critique et négative réelle, ne +fût-ce qu'au point de vue de la préparation des esprits à l'inévitable +et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les +croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au +progrès social.</p> + +<p>Pour réaliser, d'une façon raisonnée et consciente, des progrès +sociologiques, il faut s'en tenir aux méthodes positives; elles +suffisent parfaitement à cette mission. La grande erreur d'A. Comte, +dans son <i>Système de politique positive</i>, provient d'avoir renoncé, sans +doute par suite d'une insuffisante élaboration des sciences +particulières et notamment de l'économie politique, du droit et de la +politique proprement dite, aux procédés inductifs qui sont la condition +<i>sine qua non</i> de toute généralisation objective. Heureusement la +méthode positive suffit à redresser elle-même ces déviations et ces +erreurs momentanées.</p> + +<p>Les phénomènes sociologiques se présentent tout d'abord à nos +observations, comme tous les autres phénomènes naturels, sous leur forme +concrète, complexe, comme un agrégat compact d'éléments divers, mais +confus et non encore dissociés pour notre intelligence. La première +opération consiste à dissocier par l'analyse ces éléments combinés, à +les réduire à leurs éléments les plus simples, <i>irréductibles</i>. Il faut, +en effet, entendre par éléments sociologiques ceux qui, par l'analyse, +ne peuvent être ramenés à des constituants plus simples sans empiéter +sur le domaine des sciences antécédentes. C'est ainsi qu'en biologie, +les éléments les plus simples sont les éléments anatomiques ultimes que +l'analyse anatomique parvient à dégager sans pénétrer sur le terrain +réservé à la chimie.</p> + +<p>Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les +plus généraux et les plus simples, deux éléments irréductibles, le +territoire d'un côté, la population de l'autre.<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> Ces deux éléments, +tissés de façons diverses, constituent la matière élémentaire de tous +les phénomènes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au +delà sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques +proprement dites.</p> + +<p>Cette analyse préliminaire terminée, observons les diverses combinaisons +sociologiques auxquelles, dans les sociétés passées ou présentes, le +mélange variable de ces éléments a donné lieu. Prenons, pour ne rien +négliger, si nous voulons, la société la plus complexe, c'est-à-dire la +plus parfaitement combinée ou organisée contemporaine, de cette manière +nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses +actuellement observables.</p> + +<p>Cette opération nécessite une accumulation énorme de faits particuliers, +c'est-à-dire d'observations particulières. Ceci ne fut pas l'oeuvre de +quelques individualités, quel que fut leur génie, mais l'héritage sans +cesse agrandi de la pensée collective depuis ses origines les plus +lointaines, oeuvre empirique primitivement où les religions d'abord, les +métaphysiques ensuite, tentèrent d'établir une certaine coordination +malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trésors accumulés, +transmis et accrus d'âge en âge, la méthode sociologique procède +laborieusement à un travail de comparaison. Or, toute comparaison +aboutit, en dernière analyse, à la constatation soit d'une ressemblance, +soit d'une différence, c'est-à-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est +envisagé au point de vue du temps, la ressemblance et la différence +constituent des rapports de coexistence ou de conséquence.</p> + +<p>C'est par l'observation directe, par l'expérimentation, par l'analyse, +par la comparaison, par les procédés logiques, par la méthode +historique, appliqués aux phénomènes sociologiques que nous parvenons +à reconnaître et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le +territoire et la population peuvent donner lieu.</p> + +<p>Ces applications, aussi complètes que possible de la méthode positive, +nous ont permis de ramener à un nombre limité de combinaisons sociales +les résultats du mélange variable des grands facteurs élémentaires de +toute structure sociale: combinaisons économiques, génésiques, +artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes +ces combinaisons sociales diffèrent les unes des autres par des +propriétés ou modalités spéciales, bien que formées des mêmes éléments, +territoire et population.</p> + +<p>Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti à une première +généralisation. Cette généralisation constitue ce qu'on appelle une +classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet, +des généralisations tirées des ressemblances et des différences +également naturelles des objets observés et comparés. Moins ces +observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont +profondes et plus elles sont des généralisations ou classifications +exactes et complètes, embrassant tous les caractères des choses. Le +progrès des classifications, dans toutes les sciences de la Nature, +a toujours été des classifications purement subjectives aux +classifications objectives et, dans ces dernières, des classifications +simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et +organiques des êtres; il en a été ainsi des classifications botaniques +et zoologiques; il en a été de même des classifications sociologiques. +En démontrant ailleurs que notre classification des phénomènes sociaux +correspondait à celle des fonctions et des organes sociaux depuis les +plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les +progrès réalisés par les autres sciences naturelles.<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p>Si cependant ces données fournies par l'application consciencieuse de la +méthode positive aux faits sociaux peuvent paraître à certains inexactes +ou incomplètes, nous répétons ici l'appel que nous avons adressé à nos +lecteurs à l'occasion de chacun de nos ouvrages précédents: si vos +observations vous amènent à pouvoir relever des phénomènes sociaux qui +ne se rapportent à aucune des sept combinaisons spéciales énumérées +ci-dessus, cette constatation ne sera pas un échec pour la méthode +positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous +empresserons d'enregistrer à son actif; elle diffère en cela des +religions et des métaphysiques qu'elle se prête à toutes les découvertes +scientifiques d'autant plus aisément qu'elle en est toujours elle-même +l'instrument.</p> + +<p>Dans les diverses combinaisons auxquelles a donné jusqu'ici et continue +à donner lieu la contexture sociale élémentaire, nous reconnaissons donc +qu'il y a des phénomènes qui se rapportent principalement à la vie +nutritive des sociétés, d'autres à leur vie reproductive et affective, +d'autres à leur vie émotionnelle et esthétique, d'autres à leur activité +intellectuelle proprement dite, un certain nombre à leur conduite et à +leurs moeurs, une quantité plus restreinte à leur existence juridique, +c'est-à-dire à des cas plus spéciaux où la pure contrainte morale semble +insuffisante; finalement nous distinguons des phénomènes d'une nature +tout à fait particulière, relatifs à la direction plus ou moins +volontaire des sociétés, c'est-à-dire politiques.</p> + +<p>Quelle a donc été notre troisième opération? Nous avons placé sous une +étiquette commune les phénomènes sociaux qui présentaient les mêmes +caractères en en distinguant par d'autres étiquettes ceux qui +présentaient des caractères spéciaux. Nous avons ainsi abouti à une +première classification ou généralisation simples.</p> + +<p>Réduction des agrégats sociaux à leurs facteurs élémentaires, analyse +des combinaisons diverses auxquelles ces éléments donnent naissance, +classification de ces combinaisons ou phénomènes sociaux suivant leurs +caractères communs et spéciaux, à cela cependant ne se bornent pas +encore nos opérations méthodiques; nous pouvons faire un pas de plus. +Toujours armés des seuls instruments d'induction, nous avons à +rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en général, +si, outre la classification simple des phénomènes sociaux suivant leurs +propriétés communes, une classification hiérarchique de ces phénomènes +ne correspond pas à leur structure et à leur évolution naturelles. Nous +constatons en effet que parmi les diverses classes de phénomènes sociaux +dont nous avons noté l'existence, il en existe dont les propriétés sont +à la fois plus simples et plus générales les unes que les autres; il en +est, en effet, qui se rencontrent également dans tous les cas, un plus +petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus +restreintes; quelques-unes enfin qui sont limitées à des cas tout à fait +spéciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut être +complété par un ordre de classification sérielle ou hiérarchique. Il y +a, en effet, dans la structure et la formation des phénomènes sociaux un +ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans +tous les autres phénomènes naturels qui font l'objet des autres +sciences. Ce n'est pas tout; comme les propriétés sociologiques sont +relatives à des corps supérieurement organisés, cette superposition et +cette succession ne constituent pas seulement une série purement +logique, mais une structure et une filiation également organiques dont +le caractère n'a été méconnu qu'à cause même de la complication plus +grande des corps sociaux. Chaque classe spéciale de phénomènes sociaux +naît organiquement par voie de filiation ou de différenciation +naturelles, de la classe plus simple et plus générale immédiatement +antécédente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et +plus générales.</p> + +<p>Nos recherches ont abouti à reconnaître que les phénomènes économiques +sont les plus généraux et les plus simples de la vie collective; la +nutrition c'est-à-dire la circulation, la consommation et la production +des utilités assimilables, est la condition <i>sine qua non</i> de toute +existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus +constante; il est impossible même de se figurer un fait social +quelconque sans le soutènement de certaines formes économiques. +Supprimez la vie économique des sociétés, tout s'écroule: vie affective +ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit +même n'a plus de raison d'être et la direction politique collective +devient sans force et sans objet. Nous avons exposé ailleurs l'ordre +hiérarchique naturel des phénomènes sociaux suivant leur spécialité et +leur complexité croissantes.<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> Nous pouvons donc maintenant, +complétant l'oeuvre d'A. Comte, grâce à l'utilisation des méthodes +positives par lui malheureusement délaissées en partie en sociologie, +établir comme suit le tableau hiérarchique intégral de toutes les +sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus générales +jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciales:</p> + +<p><i>Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique, statique et dynamique.<br /></span> + +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">2. Astronomie rationnelle ou abstraite.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">3. Physique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">4. Chimie: <i>a</i>) inorganique; <i>b</i>) organique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">5. Physiologie: <i>a</i>) végétale; <i>b</i>) animale.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">6. Psychologie et Logique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">7. Economique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">8. Génétique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">9. Esthétique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">10. Croyances: <i>a</i>) religieuses; <i>b</i>) métaphysiques; <i>c</i>) positives.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">11. Ethique.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">12. <i>A</i>. Droit: <i>a</i>) procédure; droit pénal; <i>b</i>) droit civil économique; <i>c</i>) droit personnel et familial;<br /></span> +<span class="i2"><i>d</i>) droit artistique, moral et philosophique; <i>e</i>) droit administratif—interne et international.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4"><i>B</i>. Droit public: <i>a</i>) interne; <i>b</i>) international.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">13. Politique: <i>a</i>) représentation; <i>b</i>) délibération; <i>c</i>) exécution—internes et internationales.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ce tableau hiérarchique des sciences se distingue radicalement de ceux +de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond à la constitution +objective de nos connaissances et non plus à un groupement plus ou moins +fantaisiste, c'est-à-dire subjectif, des facultés de l'homme. Il diffère +par les mêmes caractères de celui d'A. Comte, et en outre par +l'importance plus grande accordée à la physiologie psychique et en ce +que la logique y trouve sa place véritable comme dépendance directe de +la psychologie; notre innovation principale, bien que déjà préparée +vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre +d'écrivains qui généralement divisaient les sciences sociales en +sciences économiques, morales et politiques, comprenant même parfois la +science économique dans les sciences politiques, consiste dans une +analyse et une classification sérielle plus complètes et plus précises +des divers phénomènes sociologiques et des sciences correspondantes.</p> + +<p>Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les +diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non +seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites, +mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre nécessaire, +naturel, constant; il y a, en un mot, une loi à la fois statique et +dynamique de toutes nos connaissances. De même que nous l'avons vu pour +les autres sciences, cette loi est à la fois, bien que dans des +proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique +et historique.</p> + +<p>L'évolution des sciences en général est déjà par elle-même un phénomène +sociologique; à plus forte raison en est-il ainsi de l'évolution des +sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et +de leur activité doit donc être, en ce qui les concerne, complétée et +rectifiée en partie par cette autre loi que manifestent déjà les +sciences antécédentes. Les sciences et les phénomènes sociaux, surtout +à un point avancé de leur développement, nous montrent encore mieux que +toutes les autres sciences l'interdépendance de leurs divers organes et +la simultanéité de leurs progrès. La filiation naturelle et historique, +bien que continuant, d'une façon générale, à y être conforme à la série +logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le +fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une +structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous, +par conséquent, évoluent, sinon du même pas et sur le même rang, dans +tous les cas concurremment, comme les individualités d'une subdivision +militaire ou corporative quelconque, en exercice.</p> + +<p>Les conditions et les lois qui président au développement historique des +sciences sociales sont donc déjà quelque chose de plus compliqué que les +conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois +dogmatiques des sciences sociales c'est-à-dire celles qu'il faut +observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois +dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractère +superorganique interdépendant et de leur simultanéité historique +relative. Les sciences sociales les plus générales seront donc toujours +enseignées avant les plus spéciales, mais, dans l'application, cette +nécessité logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non +seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais +régit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des +organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs généralités +d'abord, dans leurs particularités ensuite, peuvent et doivent être +l'objet de cours à tous les degrés de l'enseignement, mais partout et à +tous les degrés également, il conviendra de ne jamais perdre de vue et +de faire bien pénétrer dans les intelligences qu'aucune des sciences +sociales ne se suffit à elle-même, que toutes en définitive trouvent +seulement leur justification et leur explication complètes clans leur +agencement organique, dans leurs réactions réciproques; de la même +manière, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la +société, comme unité d'une fonction sociale nécessaire à la vie de +l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les +autres sciences, se consacrer de préférence à l'étude d'une branche +spéciale, mais, comme ailleurs, cette spécialisation, si elle était +absolue et exclusive, conduirait à la destruction de la science même et +à l'abrutissement du savant, si elle n'était continuellement vivifiée +par la considération supérieure du vaste ensemble sociologique dont +chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en était autrement, +le particularisme scientifique produirait les mêmes résultats néfastes +que l'extrême division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage +inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des +relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive +inévitablement, par son abêtissement, à devenir un coopérateur +détestable, même dans sa spécialité. La coordination des fonctions et +des organes est le caractère essentiel de toute structure sociale; cette +coordination objective doit avoir son équivalent dans l'intelligence de +toutes les unités humaines qui concourent à l'activité de ces fonctions +et à la formation de ces organes.</p> + +<p>Le grand service que rend déjà et que rendra de plus en plus la +sociologie, c'est-à-dire la philosophie positive des sciences sociales, +sera de faire toujours prédominer, non seulement dans renseignement, +mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la +même humanité aussi bien les uns vis-à-vis des autres, y compris leurs +ancêtres et leurs successeurs, que vis-à-vis de l'ensemble des +phénomènes naturels. Tant que l'économie politique a eu la prétention de +se suffire à elle-même, elle n'a pas été une science sociale: dans cet +état fragmentaire et informe, où elle ne parvenait pas même à se +définir, elle devait nécessairement méconnaître l'action sur la vie +nutritive des sociétés de toutes les autres fonctions collectives; elle +devait sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et +familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement +les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de la +psychologie, dénaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manière +la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes +préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les +progrès du droit en livrant l'humanité à tous les assauts d'une +concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir +en politique aune simple négation de toute intervention de la volonté +collective, c'est-à-dire à la suppression de toute direction collective +coordonnée et consciente, en somme, à la destruction du corps social et +spécialement de ses organes les plus élevés, de ses régulateurs par +excellence analogues à l'organisme cérébral, c'est-à-dire les organes +régulateurs politiques.</p> + +<p>La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les +sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement +interdépendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les +plus spéciales ont précisément pour mission de faciliter et de +régulariser de plus en plus, par l'intervention systématique de la +conscience collective, l'action des phénomènes sociaux plus généraux et +plus simples tels que ceux relatifs à notre vie de nutrition. Les +sciences sociales sont interdépendantes parce que les phénomènes sociaux +et, par conséquent, la structure sociale, le sont également.</p> + +<p>Les organes des phénomènes sociaux supérieurs servent de régulateurs aux +organes des phénomènes sociaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes les +pouvoirs régulateurs sociaux des phénomènes physiologiques et psychiques +des unités humaines dont l'agrégat forme la masse sociale. Les +phénomènes sociaux supérieurs sont donc toujours, de leur côlé, +conditionnés par les phénomènes inférieurs plus simples et plus +généraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports génésiques, +c'est-à-dire sexuels, familiaux ou relatifs à la population en général, +vous négligez de tenir compte des nécessités économiques, des données +et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux +intentionnées seront impuissantes à reconstituer l'ordre dans les +familles et à relever le niveau de la natalité encore beaucoup plus que +si vous ne tenez pas compte, dans cette législation des besoins +esthétiques, moraux, scientifiques et juridiques plus élevés des membres +du groupe social. Les organes sociaux supérieurs ont surtout pour +mission de parfaire et de régulariser le fonctionnement des organes +sociaux les plus généraux, les plus simples; ceux-ci de leur côté +doivent se soumettre servilement aux lois dégagées par toutes les +sciences plus générales et plus simples que les sciences sociales, donc +par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antécédentes.</p> + +<p>Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du +droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la +vertu et de la dignité domestiques, une famille où le père, la mère et +même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de +notre désorganisation industrielle, condamnés à ne se voir pour ainsi +dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect, où +l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du +ménage et de sa fonction éducatrice, où le père est enlevé à tout et à +tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin +en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir, +sans la moindre préoccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le +loisir, ni sans autre excitation idéale que celle que peut procurer +l'alcool?</p> + +<p>Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-à-vis des +fonctions sociales les plus simples et les plus générales, de celles +notamment relatives à la vie économique. Nécessité également de +subordonner notre organisation économique aux conditions plus générales +et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et +de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation +industrielle véritablement sociale et stable n'est possible si au point +de vue de la durée du travail elle ne commence par respecter les lois +physiologiques et psychiques impératives d'après lesquelles toute +dépense physiologique a besoin de se réparer; tout effort, au delà d'une +certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir, toute attention +(phénomène psychique) diminue et finalement même est distraite, puis +abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, eu ce qui +concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la +durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la +physiologie et de la psychologie. Cette législation elle-même nécessite +à son tour pour correspondre à la variété considérable des conditions +du travail manuel, une refonte et une extension du système représentatif +à tous les degrés, dans toutes les catégories d'intérêts, une loi +uniforme et générale ne pouvant également déterminer que d'une façon +uniforme et générale des limites à la durée du travail, limites +essentiellement variables suivant les métiers. Pour mieux préciser, les +agents ou représentants généraux de la collectivité nationale ou +internationale ne sont compétents que pour fixer la durée maxima de la +journée normale de travail; aux représentants spéciaux de chaque +profession appartient de débattre, de fixer ou de modifier, suivant les +circonstances, la durée de cette même journée de travail, dans chaque +profession; la représentation centrale ne serait compétente que si elle +en arrivait à être elle-même la synthèse représentative exacte de tous +les intérêts particuliers.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p> + +<p>L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un côté les phénomènes sociaux +les plus complexes dépendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un +autre côté, comment les organes régulateurs de ceux-là interviennent à +leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de +ceux-ci; il nous démontre que si le progrès social dépend avant tout des +réformes économiques, ces dernières exigent l'extension et le +perfectionnement de notre système représentatif, délibérant et même +exécutif, en un mot de notre organisation politique.</p> + +<p>Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdépendants, mais les +sciences sociales dont ils sont le domaine le sont également. De même +que la Politique sans le Droit enfante nécessairement le despotisme, de +même que le Droit, sans la morale dont il est une dérivation, est un +sépulcre blanchi, de même que la Morale non éclairée par la Science est +aveugle, de même que la Science séparée de ses utilités artistiques et +pratiques dégénérerait en un pédantisme chinois, de même que l'art pour +l'art finit en dévergondage, de même que la famille est impossible sans +les conditions économiques qui doivent en assurer la dignité et +l'existence, de même qu'enfin ces conditions économiques ne peuvent +impunément violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de +même dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches +fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vénérable dont une +sève commune parcourt et vivifie toutes les parties; séparez ces +branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort, +bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, à +faire des fagots et à mettre au feu. Ainsi, par elle-même,la description +de la structure et de l'évolution logiques, historiques et dogmatiques +des sciences en général et des sciences sociales en particulier, nous +démontre, en dehors même de l'étude des phénomènes que ces sciences ont +pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui, +sous ce triple aspect, président à cette structure et à cette évolution.</p> + +<p>Tout phénomène social est donc nécessairement déterminé, dans sa forme +et dans son activité, par les conditions dans lesquelles il se produit; +toutes les conditions étant identiques ou égales, le même phénomène se +produira toujours d'une façon invariable; toutes les conditions ou +quelques-unes des conditions venant à se modifier, le phénomène se +produira d'une façon variable en tout ou en partie.</p> + +<p>Ici se présente une observation, d'une importance capitale pour la +sociologie: les conditions les plus générales au milieu desquelles se +produisent les phénomènes sociologiques sont les facteurs inorganiques +et organiques; ce sont eux qui déterminent la structure et la dynamique +des Sociétés d'une façon générale; ils ébauchent les corps sociaux dont +les agents spéciaux achèveront en détail la physionomie et l'allure. Ces +facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la +dénomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants +et les moins variables. En somme, les conditions mathématiques, +mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et +psychiques qui déterminent la structure et l'évolution des diverses +parties de l'humanité, sur les divers points de notre globe, sont, sinon +absolument identiques, dans tous les cas resserrées dans des limites de +variation assez étroites; les oscillations de la vie tant individuelle +que sociale s'écartent fort peu de la moyenne des conditions générales +et, plus elles s'en éloignent, plus les phénomènes vitaux et sociaux +deviennent rares à mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'écartement +où ils disparaissent tout à fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on établit +le tableau de quelques-unes de ces conditions générales inorganiques ou +organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la +taille humaine ou de la capacité cranienne, ou de la moyenne des +climats, etc., on reconnaît immédiatement que l'espèce humaine, dans sa +masse la plus considérable, se rapproche de ces moyennes et que plus +elle s'en éloigne plus ces écarts ou variations sont rares et deviennent +des cas isolés; passé certaines limites, on ne rencontre plus que ce +qu'on appelle des anomalies et des monstruosités et, au delà, plus rien. +Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de +degrés, l'humanité n'est plus possible, les conditions de viabilité pour +les unités composantes de cette humanité n'existant plus; l'adaptation +aux conditions les plus générales et les plus simples de la nature est +la première loi de toute existence, l'adaptation aux conditions +spéciales et les variations correspondantes constituent un progrès +consécutif et accessoire.</p> + +<p>Il résulte de cette constatation un premier fait, une première loi, +c'est que les facteurs généraux déterminants de toutes les sociétés sans +exception étant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que +variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure +et l'évolution de toutes les sociétés, c'est-à-dire les phénomènes +sociaux dont l'apparition est déterminée par ces facteurs, auront +également une tendance générale, constante et permanente à se produire +sous des formes et dans une direction identiques, homogènes. En un mot, +l'unité de l'espèce humaine que les légendes religieuses et les +hypothèses métaphysiques déduisaient de notre commune origine divine ou +d'une cause ordonnatrice intelligente est directement déterminée par des +conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention +mystérieuse: l'unité des conditions les plus générales de notre milieu +physique et de notre structure biologique, explique notre unité +collective; les diverses sociétés passées et présentes ne sont que des +variétés d'un type primitif homogène; les sociétés ne constituent pas +des espèces immuables différentes; leurs variations continueront sans +doute à s'effectuer suivant des lois régulières dans l'avenir comme +pendant les siècles écoulés.</p> + +<p>Ceci vient confirmer ce phénomène sociologique considérable que nous +avons observé dans nos études antérieures, relativement surtout aux +sociétés politiques les moins avancées et les moins complexes: la +ressemblance générale, à tous les points de vue, économique, familial, +religieux, moral, juridique et politique de toutes les sociétés +rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles +provienne de la moindre influence réciproque; toutes ces sociétés, tant +celles qui sont restées dans leur état rudimentaire, que celles qui ont +disparu et que celles qui ont dépassé ces stades primitifs, ont eu la +même structure générale, ont agi, c'est-à-dire vécu, senti, pensé, réglé +leur conduite et dirigé leur politique d'une façon uniforme, à part des +variations accessoires limitées à la mesure des variations également +accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les +variations sociales ne parviennent jamais à l'emporter sur l'unité +fondamentale naturelle à l'espèce humaine.</p> + +<p>Les considérations précédentes, d'abord celles relatives à la structure +et à l'évolution des sciences, puis celles relatives à la structure et à +l'évolution générales des sociétés, nous prouvent ainsi, dès l'abord, +que des lois générales, des rapports nécessaires, régissent les +phénomènes sociaux au même titre que tous les phénomènes naturels; ces +rapports et ces lois sont seulement plus difficiles à reconnaître eu +égard à la complexité supérieure des faits sociaux.</p> + +<p>Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom +n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a +une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois. +Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont +été, sont encore et resteront toujours la première Providence de +l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe, +qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les +plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par +notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et +leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de +leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la +plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit +défaut, la mort sociale fut inévitable.</p> + +<p>Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois +mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le +déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du +domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là +mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi +ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la +prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y +a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de +lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois +sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une +science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des +commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et +inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement +prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement +pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au +bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a +pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si +on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont +des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par +cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la +Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre +universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas +de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LOIS SOCIOLOGIQUES ÉLÉMENTAIRES</h3> + + +<p>Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il +nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en +général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et +nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par +lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables +et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des +exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a +des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au +moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des +procédés d'expérimentation indiqués antérieurement.</p> + + +<p>EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE</p> + +<p>Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène +social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant +spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports +nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes, +suivant des lois.</p> + +<p>L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque +nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage.</p> + +<p>Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du +transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le +progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de +transporter la charge utile la plus grande.</p> + +<p>Voilà donc une loi; c'est un rapport nécessaire; elle est générale au +point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions +où se fait le tirage, ce tirage nécessite un effort, une dépense dont la +mesure est en raison directe du poids mort.</p> + +<p>C'est en même temps une loi statique parce qu'elle nous montre les +conditions du phénomène à l'état de repos et une loi abstraite, parce +qu'elle est indépendante de la nature spéciale des objets circulants et +des résistances qui font obstacle à leur déplacement.</p> + +<p>Veut-on considérer le phénomène au point de vue dynamique et concret? +Alors intervient l'état du véhicule et de la voie; celui-ci détermine le +coefficient, c'est-à-dire le rapport entre l'effort de tirage et +l'ensemble de la charge à déplacer, poids mort et poids utile. Ce +coefficient augmente suivant les résistances que doit vaincre la roue, +ou tout autre agent pour avancer.</p> + +<p>Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un +effort égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement. +Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids +mort.</p> + +<p>Sur une bonne route empierrée, ce rapport n'est plus que de 0,080 a +0,030.</p> + +<p>Sur des madriers en chêne, ce rapport n'est plus que de 0,022.</p> + +<p>Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 à 0,003.</p> + +<p>Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 à 0,001.<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p> + +<p>Ces données qui sont des constatations acquises particulièrement par +l'observation et l'expérimentation directes ainsi que par voie de +comparaison, se rapportent aux phénomènes les plus simples de la +circulation économique, à tel point qu'on peut les considérer comme de +simples phénomènes mécaniques; ils suffisent déjà cependant pour nous +montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en général, et une loi +dynamique concrète par opposition à cette même loi abstraite. En effet, +l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phénomène, +effort de tirage, suivant les variations des conditions où il se +produit. Nous pouvons notamment en dégager la loi dynamique abstraite et +progressive suivante: Le progrès dans la circulation s'opère dans le +sens de la réduction du rapport entre le poids total et le poids mort, +c'est-à-dire de l'effort de tirage.</p> + +<p>Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une façon abstraite, nous +la formulons en spécifiant les corps particuliers qui sont les +conditions déterminantes du phénomène: un fardeau d'une certaine espèce, +une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux, si +en un mot nous incorporons les conditions du phénomène lui-même dans +des objets spécifiés, la loi dégagée ne sera plus abstraite, mais +concrète.</p> + +<p>Nous avons exposé ailleurs que ces mêmes lois, statiques et dynamiques +relatives à la circulation en général, s'appliquent également à la +circulation économique proprement dite.</p> + +<p>Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans +l'intervention des signes fiduciaires des échanges et dans la +circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la +marchandise totale transportée, l'offre et la demande transmises, la +monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et +de cette circulation. Ce rapport dans l'espèce est représenté par les +frais d'expédition et de commission, par le coût de l'instrument +monétaire, par l'usure, par l'intérêt. Loi statique aussi certaine, +rapport aussi nécessaire que dans le premier exemple de circulation +simple donné plus haut. Même loi dynamique, abstraite ou concrète, +suivant qu'on la formule pour une société particulière ou pour toutes +les civilisations quelconques: partout et toujours le progrès de la +circulation économique s'opère dans le sens de la substitution d'une +marchandise spéciale comme monnaie, à toutes les marchandises, de la +monnaie métallique à la monnaie marchandise, d'une monnaie métallique +avec empreinte conventionnelle à la monnaie métallique pesée, du billet +de banque à la monnaie métallique, du paiement par simple virement ou +compensation au billet de banque.</p> + +<p>Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation +économique, la loi dynamique est toujours: Le progrès s'opère dans le +sens de la réduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de +circulation, de l'intérêt, de l'usure.</p> + +<p>Il convient cependant de signaler cette restriction importante en +sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes +perfectionnés nouveaux n'exclut pas nécessairement ni immédiatement +l'emploi et la conservation des procédés anciens. Ainsi, les chemins de +fer n'ont supprimé ni les routes ni les canaux, les clearing-houses +n'ont pas chassé le billet de banque, lequel fonctionne à côté de la +monnaie métallique, qui, à son tour, n'a pas complètement supprimé la +monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont le +plus remarquable exemple de la réduction extraordinaire que peuvent +atteindre, dans une société munie de cet instrument supérieur de la +circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des +échanges. On sait que tout le système des clearing-houses est basé sur +la constatation de cette loi, que dans toute société particulière aussi +bien que dans l'humanité en général, la valeur des achats est toujours +égale à la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y être +réglés par des écritures au grand livre social, de telle sorte que la +balance des opérations serait la constatation d'un chiffre de ventes +égal à celui des achats. Il s'opère ainsi au clearing-house de Londres +pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse +délier, moyennant des frais minimes d'écritures et de comptabilité.<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p> + +<p>Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intérêt social et +scientifique qui est attaché à la constatation des rapports nécessaires, +c'est-à-dire des lois tant statiques que dynamiques qui régissent les +phénomènes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment +le mètre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation +particulière est avancée ou arriérée, si une mesure proposée +législativement ou autrement est réactionnaire, conservatrice ou +progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mètre ci-dessus à +chaque nation successivement: toutes autres conditions égales, la nation +la plus civilisée sera celle où le rapport du poids mort au poids total, +celui de l'usure à la circulation fiduciaire seront les moins élevés. +Toute mesure ayant cette tendance à la réduction du quantum de ce +rapport sera un progrès, toute mesure tendant à l'aggravation de ce +quantum sera un recul.</p> + + +<p class="caption">EXEMPLES DE LOIS GÉNÉSIQUES</p> + +<p>A.—NAISSANCES ILLÉGITIMES</p> + +<p>Il existe des rapports nécessaires entre le chiffre des naissances +illégitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de +ce pays, notamment sa situation économique et tout particulièrement le +taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent à des +variations dans la cohérence des liens familiaux. Toutes autres +conditions égales, le pays le plus civilisé sera celui où les liens +sociaux mesurés par le rapport entre le chiffre des naissances +illégitimes et celui des naissances en général seront les plus +cohérents.</p> + +<p>Les procédés à l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de +dégager cette loi sont une application pratique des procédés que nous +avons signalés comme étant ceux de la méthode logique dite inductive et +expérimentale en ce sens que les expériences faites résultent des +constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser +les quatre procédés de méthode expérimentale dont nous avons parlé plus +haut et dont l'usage devrait être rendu familier par le cours de +logique qui est compris dans le programme officiel des universités. +Ces quatre méthodes de recherche expérimentale sont, comme nous l'avons +indiqué ci-dessus: la méthode de concordance, la méthode de différence, +la méthode des variations concomitantes et la méthode des résidus.</p> + +<p>Nous connaissons des sociétés rudimentaires disparues et même encore +actuellement existantes, où les liens familiaux, spécialement ceux entre +le père et l'enfant, sont à peu près inexistants; la maternité, fait +matériel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci +peut être, dans ce stade de civilisation, considéré comme à moitié +légitime seulement, c'est-à-dire vis-à-vis de sa mère.</p> + +<p>Représentons par 100 le chiffre des naissances dans les sociétés de ce +genre; nous pouvons représenter par 50, par exemple, le quantum supposé +du rapport entre les naissances en général et leur légitimité de +l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considérations qui +vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines +formes libres d'union sexuelle sont ou non supérieures à certaines +formes officiellement légitimes; nous considérons seulement que dans +notre état de civilisation, l'illégitimité des naissances est l'indice +incontestable d'un relâchement des liens entre l'enfant et ses auteurs.</p> + +<p>Appliquons nos procédés à un pays particulier, la Belgique:</p> + +<p>A. <i>Tableau des naissances illégitimes</i> par 100 <i>naissances</i>.</p> + + +<pre> + + I II III + ROYAUME HAINAUT LUXEMBOURG + +1840.. 6.33 5.73 2.53 +1841-1850 7.43 7.59 2.53 +1851-1860 7.91 8.40 2.75 +1861-1870 7.13 8.94 2.73 +1871-1880 7.20 8.32 2.43 +1881-1889 8.72 10.74 2.71 +1890 ? ? ? +</pre> + +<p>Joignons maintenant à ce tableau celui des salaires des houilleurs du +Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le +Luxembourg:</p> + + +<p>B.—<i>Tableau des salaires.</i></p> + +<pre> + IV +DES HOUILLEURS DU HAINAUT + +1841-1850 1.39 +1851-1860 2.85 +1861-1870 2.62 +1871-1880 3.39 +1881-1889 3.00 +1890 3.69 +</pre> + +<pre> + V +SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE + + Hommes Femmes + +1830 1.08 0.74 +1835 1.09 0.74 +1840 1.12 0.76 +1846 1.16 0.79 +1850 1.30 0.92 +1856 1.81 1.10 +1874 2.38 1.48 +1880 2.48 1.62 +</pre> + +<p>Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier +tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une +véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux +et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois.</p> + +<p>La simple comparaison des indications fournies par les données +statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des +conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur +la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le +rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général +s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100.</p> + +<p>L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le +royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à +des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux +qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans +le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le +pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de +l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. +100!</p> + +<p>Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le +Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions +économiques et principalement le développement de la grande industrie: +mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les +causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de +la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une +époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste, +c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation +du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances +illégitimes de tout le pays. En <i>éliminant</i> les causes ou conditions +industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du +Hainaut, nous obtenons un <i>résidu</i> ou reste qui est égal à la situation +de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est +donc la condition ou la cause de la <i>différence</i> qui existe entre le +phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se +produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des +conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces +mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient +faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une:</p> + +<p>La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs +du Hainaut, nous permet de constater que les <i>variations</i> favorables de +ces salaires sont <i>concomitantes</i> avec les variations relativement +favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau, +colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880, +dans le Hainaut, <i>concorde</i> avec un abaissement favorable du rapport des +naissances illégitimes dans la même province.</p> + +<p>Cette <i>concordance</i> est prouvée plus exactement encore par le fait que +les <i>variations</i> des deux faits envisagés, salaires et naissances +illégitimes, sont <i>concomitantes</i>. Ainsi, dans cette même période de +1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de +vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des +naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100 +pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les +chiffres moyens de cette période décennale et constituaient, +particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation +favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette +induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle +que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des +naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense +de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en +revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent +dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des +variations concomitantes également favorables dans la proportion des +naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889, +est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p. +100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des +naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890, +mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé +sur la <i>Statistique des mines</i>, que la moyenne du salaire des houilleurs +du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près +avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est +manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes +s'accentuera encore pour l'année 1890.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<p>Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et +physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent +de découvrir les conditions de production et de reproduction des +phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur +évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette +véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.</p> + +<p>Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui +déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble +notamment des conditions économiques de leur milieu de production et +d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les +variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par +elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement +important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien +taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu.</p> + +<p>La colonne III du tableau <i>A</i> et la colonne V du tableau <i>B</i> relatives +aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg +constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale, +surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données +fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre +toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions +sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas +subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de +grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que +fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au +contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y +a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment +des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg, +l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu +économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du +phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode +expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode +expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière +confirme les méthodes de différence et des résidus.</p> + +<p>En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage +des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un +procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou +conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable +avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le +morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot +réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du +Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les +causes des différences constatées dans la production des naissances +illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les +conditions communes à tous les pays.</p> + +<p>On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des +naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance +relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du +phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène +apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène +apparaîtra aussi, mais modifié.</p> + +<p>Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens +familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au +mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et +régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans +la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du +Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p. +400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans +l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100 +tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans +l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath. +Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des +naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent +des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances +excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances +harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle +encore au point de vue du mouvement de la population en général, des +variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.</p> + +<p>Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la +population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y +a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses +salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans +le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique +correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles +dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement +encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont ce +qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes.</p> + +<p>Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires +qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur +le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des +vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans +ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement +efficace.</p> + +<p>Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production +des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses +d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène +génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi, +jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes +sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement +plus de mort-nés illégitimes que de légitimes!</p> + +<p>Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100 +enfants vivants, légitimes ou non:</p> + +<pre> +1841-1850 4.37 p. 100 +1851-1860 4.73 — +1861-1870 4.81 — +1871-1880 4.54 — +1881-1890 4.50 — +</pre> + +<p>Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes +vivants a été en:<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p> + +<pre> +1841-1850 6.20 p. 100 +1851-1860 6.40 — +1861-1870 6.97 — +1871-1880 6.25 — +1881-1890 6.45 — +</pre> + + +<p>Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants +illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des +autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur +préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des +mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité +correspondante dans les conditions où ils naissent morts.</p> + +<p>Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus +générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle +des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à +celle des enfants des classes aisées.</p> + + +<p class="caption">EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE</p> + +<p>Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à +la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> +toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces +physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques, +génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production +artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation +vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles +et les autres affections familiales et indirectement par les autres +formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la +société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc +nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se +rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par +expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces +circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines +castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir +et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique +résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures, +diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau +par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour +effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus en +plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès +sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une +limitation rationnelle et humaine du travail et de la production +entraînera.</p> + +<p>Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique +et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi +abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous +pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure +à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant +que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes, +détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est +construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est +vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère +abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique.</p> + + +<p class="caption">EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES</p> + +<p>Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment +indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences. +Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans +tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et +dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en +fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie +positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de +vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers +également sous leur double aspect, statique et dynamique.</p> + + +<p class="caption">EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE</p> + +<p><i>Le suicide</i>.<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></p> + +<p>Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les +tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par +ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut +entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes +moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains +conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et +constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les +planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport +nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait +son apparition:</p> + +<p>Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre +les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le +phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions +économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les +moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours +et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des +suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et +c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération +distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> Si +par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes, +nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le +département de la Seine dans cette situation particulièrement +désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous +déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou +variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur +existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que +les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre +d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les +chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à +peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la +débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon +constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de +célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant +charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme, +les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles +économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à +la production des suicides; en France, ce champ de culture par +excellence c'est Paris et le département de la Seine.</p> + + +<p class="caption">EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES</p> + +<p><i>L'Infanticide</i>.</p> + +<p>Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à +1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent +accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100. +L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions +qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore +plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont +généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la +proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont +celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en +réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté +contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à +les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus +élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en +Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des +ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes +par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes +et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions +libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes.</p> + +<p>Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent +les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus +large que pour n'importe quel autre crime.<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></p> + +<p>En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse, un +infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait +prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans +cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les +autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société +est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige +nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles: <i>elle</i> +n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous +montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux +infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent +invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est +pas à ces personnes qu'une <i>peine</i> supplémentaire doit être infligée, +c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier +à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi +naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la +mort.</p> + +<p>Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui +fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la +psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement +petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement, +notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non +susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots +du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement +établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes +sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à +ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les +variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si +l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain +que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations +sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent +rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de +s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure, +du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte que <i>la +loi du libre arbitre</i> serait précisément d'être d'autant plus efficace +qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans +application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette +contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le +fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des +probabilités.</p> + +<p>Faut-il en conclure, comme on reproche à tort aux doctrines positives de +le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le +soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous +les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour +mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne +pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre +révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être +plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres; +nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière +à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la +justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice, +c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la +poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science, +disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et +indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de +toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre +implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de +la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait +connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est +honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de +critérium que l'expérience.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOSÉES</h3> + + +<p>La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois +grands courants principaux dont le cours, désormais unique et +majestueux, entraîne la civilisation moderne vers les vastes océans +transformés de barrières en voies naturelles par excellence de la +civilisation mondiale. La science sociale fut constituée le jour où, +brisant ses enveloppes religieuses et métaphysiques primitives et +atteignant dans ses recherches les phénomènes intimes et profonds de la +structure et de la vie des sociétés, elle parvint à en dégager des +rapports et des lois. Ces faits primordiaux et élémentaires, à la fois +les plus simples et les plus généraux, étaient ceux relatifs à la vie de +nutrition et de reproduction de l'espèce humaine. Ce sera l'éternel +honneur de l'économie politique, même métaphysique, d'avoir déterminé +l'importance prédominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut +de les considérer comme des entités abstraites, immuables et, ce qui fut +peut-être plus néfaste encore, comme indépendantes des autres facteurs +sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.</p> + +<p>La révolution scientifique s'opéra par le triple et irrésistible effort +du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers +appliquèrent aux faits sociaux élémentaires les méthodes des sciences +physiques et naturelles et, à peu près en même temps, par les fondateurs +de la sociologie intégrale comme science indépendante et comme +philosophie de toutes les sciences sociales particulières.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles +socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation +des formules vides et généralement optimistes à l'observation des +réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut +heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction +énergique de la volonté réformatrice collective.</p> + +<p>Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et +physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques, +moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de +la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de +rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier +qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la +natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc., +introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes +scientifiques générales.</p> + +<p>C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs +eux-mêmes des encyclopédistes du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle et des +fondateurs anglais, hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la +statistique, qu'il devint possible, vers le milieu de notre <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> +siècle, d'essayer de constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans +les divers ordres de nos connaissances sociales, une science unifiée et +coordonnée, la sociologie.</p> + +<p>Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux +formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des +points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie +divergents.</p> + +<p>Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi +l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque, +A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps +social la méthode des sciences exactes; il base sa <i>Physique sociale</i> +sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager, +très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires +abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes +également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations +n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles +s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la +criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle +s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à +l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes +sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la +structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations +assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier +l'insuffisance.</p> + +<p>A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi +dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au +point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et +politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes +de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions, +mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant +au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui +concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement +déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'un +<i>Tableau des fonctions intérieures du cerveau</i> qui est lui-même +défectueux, elles sont à peu près complètement fausses.</p> + +<p>Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale +des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice +de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective, +hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde.</p> + +<p>M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre +Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de +l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des +fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception +d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais, +malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels +l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions +organiques, son point de départ est défectueux; ses données +sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées; +ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs +rapports et leurs lois mal définis et conçus.</p> + +<p>Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de +l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient +succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer +perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte +couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par +la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur +oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective, +la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans +sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence +se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.</p> + +<p>Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept +classes de phénomènes sociologiques (n<sup>os</sup> 7 à 13) par +lesquelles se termine notre <i>Tableau hiérarchique intégral des sciences +abstraites</i> du chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles +transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes, +des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes, +des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme +toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du +général au complexe et au spécial par des gradations successives, +conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.</p> + +<p>Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout +d'abord ceux qui existent entre des faits de la même classe. Ainsi, dans +le groupe des phénomènes économiques, il y a, comme nous l'avons montré, +des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs à la +circulation des produits et des signes représentatifs de ces produits.</p> + +<p>Il faut cependant signaler que clans la même classe de phénomènes il +peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc., +composés; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en +sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phénomènes économiques +se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phénomènes de +circulation, le groupe des phénomènes de consommation, le groupe des +phénomènes de production; ceux-ci se différencient en groupes +secondaires: ainsi, le groupe relatif à la circulation embrasse des +phénomènes ayant pour objet:</p> + +<p>1° Le transport des marchandises;</p> + +<p>2° La transmission des offres et des demandes de marchandises;</p> + +<p>3° Les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges;</p> + +<p>4° La circulation même de ces signes fiduciaires.</p> + +<p>Dans chacune des sept classes de phénomènes sociologiques dont nous +avons tracé le tableau hiérarchique, il y a donc des rapports et des +lois internes soit simples soit composées à divers degrés. Dans chacune +de ces classes, la méthode exige donc que l'on passe successivement des +rapports et des lois les plus simples et les plus généraux aux rapports +et aux lois les plus spéciaux.</p> + +<p>L'usage des diagrammes, surtout en économie politique et, par extension, +à l'étude des faits intellectuels, moraux, juridiques et même +politiques, permet de se faire une idée pour ainsi dire palpable et +matérielle des rapports et des lois qui régissent le monde social.</p> + +<p>Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas +de diagrammes relatifs à ses diverses opérations.<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> On y constate +notamment, de visu, ce que la critique et la théorie avaient déjà +d'ailleurs démontré, qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le +capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet +d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en réalité sans l'intervention +de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-à-dire +depuis quarante-deux ans, est resté immobilisé en fonds publics. Au +contraire, les mêmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clarté +les rapports constants et nécessaires qui existent entre toutes les +fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci +est en corrélation avec tous les autres éléments dont il apparaît comme +une résultante et une dépendance.</p> + +<p>Voilà donc le processus méthodique à suivre dans la recherche des +rapports et des lois relatifs à une seule classe de phénomènes +sociologiques.<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a></p> + +<p>Nous pouvons maintenant monter à un échelon supérieur.</p> + +<p>Il y a des rapports et des lois entre les phénomènes de chaque classe +particulière et les phénomènes de chacune de toutes les autres classes. +Ainsi l'économie politique a des relations avec la population, avec +l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la +politique. Voilà le premier aspect à considérer dans les rapports entre +ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue déjà par +elle-même une collectivité complexe de groupes primaires et secondaires.</p> + +<p>Rappelons-nous encore une fois notre tableau hiérarchique des sept +classes de phénomènes sociologiques; considérons-le au point de vue que +nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immédiatement que +les rapports de l'économie politique avec les six autres classes sont +directs ou indirects. C'est là une observation importante. L'économie +politique se relie directement à la science de la population et, de plus +en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques. +Or nous savons que les phénomènes les plus généraux sont ceux qui +déterminent, d'une façon également générale, les plus spéciaux; ils les +conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage +métaphysique. Donc, sauf leurs caractères spéciaux, les rapports et les +lois relatifs à la population sont directement déterminés et +conditionnés par les facteurs économiques; les rapports et les lois +relatifs à l'art, à la science, à la morale, au droit, à la politique, +le sont au contraire de plus en plus indirectement.</p> + +<p>Ceci même constitue une des lois sociologiques générales les plus +importantes, car il en résulte que plus on s'élève dans l'échelle +hiérarchique des phénomènes sociaux, plus la volonté collective devient +apte à intervenir efficacement dans l'organisation des sociétés par son +adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spéciales +produites naturellement par le développement de la civilisation.</p> + +<p>Au point de vue simplement logique, la même loi nous permet aussi +d'affirmer que les conditions ou causes les plus générales de l'état et +du fonctionnement de tous les autres phénomènes sociaux résident +essentiellement dans la classe générale des facteurs économiques.</p> + +<p>Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications +apportées par la politique au régime économique, tout en étant les plus +difficiles à réaliser, eu égard à ce que les rapports entre l'économique +et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles +dont les effets sont les plus féconds et les plus durables précisément +parce que leur action est à la fois la plus simple et la plus générale. +C'est ainsi que les médicaments agissent sur l'organisme individuel par +leur introduction dans le système circulatoire général.</p> + +<p>Le tableau hiérarchique des phénomènes sociaux nous montre comment cette +influence politique sur l'organisation économique peut et doit +s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en +transformant les notions et les règles juridiques, en transformant les +idées morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrès +scientifiques, en rendant l'art même pour ainsi dire le complice et +l'adjuvant du progrès et, finalement, en pénétrant par toutes ces +influences réunies les populations dont le concours et l'acquiescement +sont la condition primordiale de toute réforme sociale dans les sociétés +modernes.</p> + +<p>Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composés, +directs ou indirects, médiats ou immédiats. Les rapports et les lois +simples sont ceux qui existent entre phénomènes d'une même classe ou +entre phénomènes d'une même subdivision de classe; les rapports et les +lois composés sont ceux que l'observation dégage des phénomènes soit de +subdivisions d'une même classe, soit de classes différentes.</p> + +<p>Les rapports et lois directs sont ceux qui s'établissent entre +phénomènes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermédiaire +d'autres facteurs.</p> + +<p>Dans les exemples statistiques que nous avons donnés antérieurement, le +tableau des naissances illégitimes par cent naissances de 1840 à 1890, +nous montre des rapports simples empruntes à une même subdivision de la +classe des phénomènes génésiques, le groupe de la natalité.</p> + +<p>Quand nous avons mis ces phénomènes génésiques en rapport avec les +salaires, nous avons dégagé des rapports composés, c'est-à-dire +provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une +économique, l'autre génésique; ces rapports étaient en même temps +directs, puisque la classe des phénomènes génésiques dépend directement, +tant au point de vue organique que logique, de celle des phénomènes +économiques.</p> + +<p>Voici du reste quelques exemples des rapports les plus généraux qui +résultent des liens directs ou indirects d'une classe particulière de +faits sociaux, la classe économique avec les six autres classes.</p> + +<p>Rapports directs entre l'Economique et la Génétique: le prix des grains +a des rapports constants et nécessaires avec la natalité, la +matrimonialité et la mortalité.</p> + +<p>Vis-à-vis des autres classes sociologiques, les rapports de +l'Economique deviennent de plus en plus indirects et médiats dans +l'ordre des exemples suivants:</p> + +<p>Rapports entre l'Economique et l'Esthétique: la qualité et la quantité +de la production artistique sont dans un rapport constant et nécessaire +avec le degré de bien-être et de loisir économiques.</p> + +<p>Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch. +Darwin dit: «J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu à gagner mon +pain»; il établit un rapport nécessaire entre cette condition économique +favorable et ses succès scientifiques; ce rapport généralisé est une loi +sociologique.</p> + +<p>Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples précédents sur les +naissances illégitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent +suffisamment les liens qui unissent la vie morale à la vie nutritive des +sociétés.</p> + +<p>Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et +nécessaires entre le paupérisme et la criminalité; d'un autre côté, au +point de vue civil, il est suffisamment démontré que la transformation +du Droit est dans un rapport nécessaire et constant avec les +transformations du travail, de la propriété, des modes de production et +de consommation, etc.</p> + +<p>Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports +constants et nécessaires entre la liberté et l'égalité économiques et +la liberté et l'égalité politiques; ces dernières ne sont qu'apparentes +et trompeuses là où les premières font défaut.</p> + +<p>Il convient de signaler ici à nouveau que les rapports et les lois que +parviennent à dégager des faits et des groupes naturels de faits, +l'observation, l'expérimentation, et les autres procédés méthodiques de +la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas être uniquement des +rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible, +quantitatifs, de manière à fournir non seulement une description, mais +une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensité de ces +rapports et de ces lois. Grâce à la Statistique, ce progrès scientifique +a été réalisé en bien des points surtout dans l'Economique, dans la +Génétique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment +du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le +véritable aliment de la méthode historique propre à la Sociologie aussi +bien statique que dynamique.</p> + +<p>De l'étude des rapports et des lois élémentaires simples et composés, +directs et indirects, on passe naturellement à celle des fonctions et +des organes sociaux dans lesquels les éléments se combinent et +s'intègrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique +d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue +de la Méthode, d'avoir négligé et même systématiquement nié l'utilité et +la possibilité de procéder à une classification des phénomènes sociaux. +Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique +et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.</p> + +<p>La classification élémentaire naturelle fait défaut chez M.H. Spencer, +celle des éléments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare +transportent, il est vrai, à des hauteurs vertigineuses d'où son génie +embrasse vaguement les lois sociales les plus générales, mais qui tombe +finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental où +il s'engloutit.</p> + +<p>L'étude des rapports et des lois organiques des sociétés ne peut donc +être méthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification +des phénomènes sociologiques élémentaires, de leurs rapports et de leurs +lois également abstraits et élémentaires.</p> + +<p>Les phénomènes élémentaires fonctionnent dans la vie sociale par des +organes qui en règlent, facilitent et modèrent l'exercice; ces organes +sont les institutions proprement dites.</p> + +<p>Il y a des institutions ou organes économiques: chemins de fer, canaux, +postes et télégraphes, banques de dépôt, d'émission, de circulation, de +crédit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales où +s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la +circulation. Il y a des institutions génésiques: la famille, le mariage, +la paternité, l'adoption, le divorce, la tutelle.</p> + +<p>Il y a des institutions artistiques: écoles, académies, musées.</p> + +<p>Il y a des institutions scientifiques: écoles à tous les degrés, +professionnelles ou humanitaires, instituts, congrès, laboratoires, +commissions nationales et internationales de statistique, instituts.</p> + +<p>Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.</p> + +<p>Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce, +répressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.</p> + +<p>Il y a enfin des institutions politiques: assemblées représentatives à +tous les degrés, administration, pouvoir exécutif.</p> + +<p>Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons +seulement d'indiquer des spécimens il existe des rapports constants et +nécessaires et par conséquent des lois; ces rapports et ces lois sont +abstraits en tant qu'ils s'appliquent à toutes les sociétés, abstraction +faite des conditions spéciales que ces sociétés subissent, concrets en +tant qu'on les envisage dans ces conditions particulières.</p> + +<p>Ici la statistique se transforme véritablement en histoire proprement +dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces +sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une +science dont les progrès placent notre siècle bien au-dessus de ceux +illustrés par les plus grands historiens de l'antiquité. A. Thierry, +Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen, +pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, ont scruté les +organes spéciaux des sociétés à une profondeur et avec un talent +d'analyse et de synthèse que n'atteignirent jamais les anciens; ils en +ont décrit la structure et l'évolution, chacun dans la branche +particulière du savoir à laquelle ils avaient consacré leur vie. Leurs +travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les +parties des sciences sociales tant élémentaires qu'organiques, rendent +enfin, réalisable avec une perfection plus grande l'étude de cette +structure ou statique sociale générale d'ensemble que l'imperfection +transitoire des connaissances avait rendue si périlleuse pour les +précurseurs de la Sociologie positive.</p> + +<p>L'oeuvre des savants qui ont décrit la structure et le fonctionnement +des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur +continuité et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple +au point de vue de la propriété, du mariage, des diverses formes +artistiques, des institutions religieuses, des écoles métaphysiques et +scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des théories +et de leurs applications juridiques et enfin du régime et du système +politiques, a eu déjà et aura de plus en plus cet heureux résultat de +nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les +faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports +abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos +investigations aux simples relations des phénomènes sociaux +élémentaires, mais leur oeuvre nous prépare à une conception plus +exacte, plus réaliste et plus élevée; elle nous initie et nous prépare à +la compréhension d'une structure sociale, analogue aux structures +organiques bien que considérablement plus vaste et plus compliquée; rien +ne pouvait mieux nous élever à cette notion finale d'une structure +sociale d'ensemble si ce n'est la démonstration désormais acquise que +les rapports et les lois entre phénomènes sociaux élémentaires se +combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions +collectives particulières. Dès lors ces rapports et ces lois ne sont +plus simplement des rapports et des lois idéaux, des formules purement +subjectives destinées à, venir en aide à la faiblesse de notre +intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions +positives; celles-ci à leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent, +s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de +relation qui forment de la vie collective générale non plus une simple +idée, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.</p> + +<p>Ainsi l'idéalisme et le matérialisme sociologiques absolus se fondent +méthodiquement et historiquement dans ce réalisme scientifique où +aboutit aussi la philosophie générale des sciences.</p> + +<p>La dynamique sociale générale était inabordable sans une connaissance +suffisante de la structure intégrale des sociétés et de celle de leurs +institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure générale, +organographie et fonctionnement spéciaux avaient à leur tour comme +fondement naturel et nécessaire l'observation et la classification +hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux élémentaires,</p> + +<p>La recherche des rapports et des lois sociologiques nous +permettra-t-elle de dégager une loi sociologique générale, à la fois +statique et dynamique, abstraite et concrète? Si notre classification +hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, nous pouvons supposer +dès maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus +simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la +classe également la plus simple et la plus générale de l'ordre +sociologique, c'est-à-dire, l'économique, et dans cette classe à la +division primaire, la circulation. Dès à présent, il n'est pas téméraire +d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expériences +acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés +sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement +économiques et, en première ligne, par les lois de leur circulation +économique.</p> + +<p>Les lois sociologiques elles-mêmes sont déterminées par les lois de tous +les phénomènes qui forment l'objet des sciences antécédentes; il est +toujours nécessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert +Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force, +de la concentration et de la diffusion incessantes de la matière et du +mouvement, lois communes à tous les ordres de phénomènes depuis +l'astronomie jusqu'à la sociologie; dans la nature entière, le passage +de la diffusion à la concentration concorde habituellement avec un +passage de l'homogène à l'hétérogène; partout et toujours l'évolution et +la dissolution sont étroitement unis et dans ce passé et cet avenir qui +nous apparaissaient sans limite déterminante, la force rentre dans la +même catégorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle +n'admet de bornes dans la pensée.</p> + +<p>S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes +les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et +universelles, il importe cependant d'ajouter que ces généralisations ne +sont pas du domaine privé de la sociologie, mais plutôt de la +philosophie générale des sciences; la sociologie n'est que la +philosophie des sciences sociales particulières.</p> + +<p>Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les +combinaisons, auxquels donnent naissance et se prêtent les faits +sociaux. A elles seules, les sept classes de phénomènes, considérées +d'une façon indivise comme groupes séparés, peuvent donner lieu à cent +vingt-sept combinaisons, savoir:</p> + +<pre> +Combinaisons 1 à 1 = 7 + --- 2 à 2 = 21 + --- 3 à 3 = 35 + --- 4 à 4 = 35 + --- 5 à 5 = 21 + --- 6 à 6 = 7 + --- 7 à 7 = 1 +Total 427 +</pre> + +<p>Chacune de ces sept classes se partage à son tour en divisions et en +subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phénomènes qui +font l'objet des six classes des sciences antécédentes; on constate +alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie +des sociétés sont pour ainsi dire innombrables.</p> + +<p>Il ne suffit pas de colliger un nombre considérable de faits sociaux +pour en déduire des considérations d'ensemble, il faut classer ces faits +suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et +aussi suivant leur ordre hiérarchique de complexité. Après cela, il est +permis de procéder à la découverte et à l'appréciation des rapports +simples ou composés, directs ou indirects qui existent entre les divers +groupes de phénomènes.</p> + +<p>On se ferait cependant encore une conception incomplète et inexacte de +la grandeur et de la difficulté du problème si l'on envisageait +exclusivement l'action directe ou indirecte exercée par les phénomènes +ou groupes de phénomènes les plus simples et les plus généraux sur les +plus complexes et les plus spéciaux. Il convient en effet de reconnaître +que ces derniers agissent directement et indirectement <i>par réaction</i> +sur les premiers. De là une nouvelle série de rapports et de lois à +rechercher et à étudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs +politiques, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes, agit +par voie de réaction, et pour ainsi dire par régression, d'abord +directement sur la classe de phénomènes juridiques, et indirectement +ensuite sur toutes les autres clauses antécédentes. Il est possible en +effet, par une politique méthodique et savante, de transformer ou +d'aider à transformer les conceptions juridiques et morales et même de +susciter les progrès scientifiques et artistiques qui facilitent +l'évolution spontanée du développement économique et génésique des +sociétés.</p> + +<p>Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense; +sa fécondité est inépuisable pour tous ceux qui, s'arrachant à l'absolu +religieux et métaphysique stérile, sauront se résoudre à se livrer à la +patiente et rémunératrice recherche du relatif et de ses lois en +dégageant de mieux en mieux ce qui est général, constant et nécessaire +de ce qui est particulier, variable et contingent.</p> + +<p>De là la complexité réellement troublante de la science sociale, +complexité qui n'est dépassée que par la simplicité des gouvernés et +l'outrecuidance des gouvernants dont des générations successives vivent +de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et +décevantes au-dessus et en dépit desquelles le profond déterminisme de +la nature suit son imperturbable cours.</p> + +<p>Heureusement, si le tissu des phénomènes sociaux est le plus compliqué +de tous, il entre dans ses matériaux des éléments empruntés aux modes +les plus élevés de notre vie morale et intellectuelle; l'observation +ainsi que l'expérience nous montrent que la vie des sociétés plus encore +que la vie individuelle, précisément parce qu'elle est plus vaste et +plus variée que cette dernière, se prête à l'intervention réformatrice +et régulatrice d'une volonté collective analogue à la volonté +individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance +collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les +formes diverses de la souveraineté devient de plus en plus aujourd'hui +une fonction au service de la société; à mesure que cette fonction +s'organise et se perfectionne, son efficacité augmente tandis que +parallèlement le corps social, par son développement propre, devient +plus plastique et plus malléable.</p> + +<p>Ainsi le débat théorique entre l'individu et l'Etat se résout en une +transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et +l'intervention de la force collective s'étend et se justifie par la +réduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette +intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernière, +par le moyen des formes supérieures du self-government au profit de la +liberté individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrélation +progressive, ce parallélisme du développement de l'Etat et de celui de +l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont défendu des thèses +politiques absolues, également inadmissibles et que les événements +sociaux démentent journellement leurs théories.</p> + +<p>L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques +devront désormais être étudiées en tenant compte de cette corrélation +nécessaire entre l'évolution des formes de la vie individuelle et celle +des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas +l'antithèse, mais la synthèse des individus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES</h3> + + +<p>C'est précisément parce que les phénomènes sociaux sont modifiables et +par conséquent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi +nous sommes naturellement conduits par les considérations précédentes à +la conclusion spéciale de cette étude relativement à l'évolution des +croyances et des doctrines politiques.</p> + +<p>Rappelons ici quelques considérations préliminaires indispensables.</p> + +<p>Nous entendons par <i>fonction sociale</i> l'acte spécial que chaque <i>organe</i> +social exécute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales +n'est autre chose que l'accomplissement par des organes réguliers des +diverses propriétés qui résultent des combinaisons supérieures aux +simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en +général, dans les autres organismes.</p> + +<p>Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction <i>sociale</i>, d'ordre +économique; la monnaie métallique, le billet de banque, les banques +elles-mêmes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonné des +divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement +à de Laveleye et à la suite d'A. Comte et de Spencer, l'étude des +sociétés nous les a fait concevoir comme des organisations supérieures, +même en complexité, aux organismes individuels proprement dits. Les +sociétés, comme tous les êtres vivants, obéissent dès lors à des lois +naturelles de structure et de croissance et nous devons également +considérer comme erronée et destructive de toute science sociale la +distinction imaginée par l'illustre et regretté professeur de Liège, +distinction qui reste malheureusement partagée par le vulgaire et par +les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'édicté +le législateur et non pas des lois de la nature, et que «celles-ci +échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent». Il n'y a de +différence entre les lois sociales et les lois inorganiques et +organiques auxquelles on réserve à tort le titre de naturelles, que +celle résultant des combinaisons supérieures dont les phénomènes sociaux +sont susceptibles, de leur plasticité et de leur masse plus +considérables et plus étendues, des arrangements et réarrangements plus +nombreux auxquels ils se prêtent. Ces différences ne sont que +quantitatives; il en est de même pour la chimie et la biologie, bien +qu'à un moindre degré relativement à la physique, et il n'est jamais +venu à l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois +chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes +vivants. Nous avons prouvé ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois +relatives à la structure et à la croissance des organes de la +circulation économique; quand cette volonté collective, que de Laveleye +considérait à tort comme absolument souveraine en matière sociale tant +économique que politique, n'obéit pas à ces lois, les sociétés en +souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconnaître +qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois +physiologiques et physiques naturelles? La Volonté humaine ne peut +violenter les phénomènes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui +est loin d'être arbitraire, les conditions déterminantes de leur +production.<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></p> + +<p>Les sociétés humaines sont donc des organismes supérieurs à tous les +autres et soumis à des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous +les autres êtres vivants, par le fonctionnement habituel des propriétés +sociales suivant des voies déterminées; la façon dont, spontanément ou +consciemment, se fixent ainsi les modes d'activité sociale donne +naissance aux organes.</p> + +<p>Nous avons exposé ailleurs comment et pourquoi les phénomènes politiques +sont les plus spéciaux et les plus complexes de tous les phénomènes +sociaux. Les sociétés ont des besoins et par conséquent des désirs, les +uns simples et généraux, tels que les besoins et les désirs économiques +et génésiques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus +composites et spéciaux, tels que les besoins et les désirs artistiques, +scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus +élevés. La façon dont les sociétés y donnent satisfaction est +automatique, instinctive, plus rarement raisonnée et surtout +méthodiquement raisonnée ou volontaire.</p> + +<p>Comme chez les individus, les besoins dans les sociétés donnent +naissance à une <i>Représentation</i> émotionnelle ou idéale, à des désirs, +à des tendances d'ordinaire contradictoires, à une hésitation, à une +<i>Délibération</i> qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres +spéciaux appropriés avant de se transformer finalement en <i>Volition</i> et +en <i>Exécution</i>.</p> + +<p>Plus les besoins et les désirs qui arriveront à être représentés dans +les organes spécialement affectés à la délibération seront nombreux, +complexes et contradictoires, plus l'hésitation sera grande, plus la +délibération sera raisonnée et consciente, moins la volition et +l'exécution consécutives seront instinctives, réflexes et automatiques.</p> + +<p>Les fonctions et les organes qui, dans les sociétés, sont relatifs à +l'accomplissement de la <i>Représentation</i> des intérêts et des désirs, de +leur <i>Délibération</i> et de la <i>Volonté</i> et de <i>l'Exécution</i> qui en sont +la conséquence, sont les fonctions et les organes politiques proprement +dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le système politique, la +partie la plus délicate du superorganisme social, analogue au système +nerveux central des êtres organisés supérieurs, mais bien plus +considérable, plus complexe et doué de propriétés particulières qui ne +se rencontrent pas chez ces derniers.<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a></p> + +<p>La science politique est donc cette partie de la science de la nature +qui a pour objet l'étude et la connaissance des phénomènes, des lois, +des fonctions, des organes sociaux relatifs à la représentation, à la +délibération, à la décision et à l'exécution des divers intérêts +collectifs.</p> + +<p>La politique est la théorie de la volonté collective; la politique est +le système régulateur suprême des intérêts ou besoins économiques, +génésiques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne +trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination +de régulateurs suffisants.</p> + +<p>Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent +évidemment à ce groupe de phénomènes sociaux que nous avons embrassés, +d'après leurs caractères communs, dans notre tableau hiérarchique et +intégral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels.</p> + +<p>Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises +aux lois les plus générales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe +de phénomènes. Homogènes, confuses et incohérentes primitivement, elles +se confondent successivement avec les systèmes théologiques et subissent +l'influence des conceptions métaphysiques; elles partagent, sous ce +rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science +politique ne se dégage que fort tard des inévitables synthèses +hypothétiques; même après que la politique a commencé à devenir +positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement +moraux et avec le droit, surtout avec le droit représenté par la loi.</p> + +<p>Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les +doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'à +ces formes déjà élevées que nous rencontrons notamment au Pérou et au +Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la +Perse et surtout dans cette intéressante civilisation chinoise, qui par +cela même qu'elle a eu si peu de rapports avec la nôtre, constitue, par +sa conformité avec les lois sociologiques générales, la plus remarquable +expérience collective dont il nous soit peut-être donné de profiter. +C'est en Chine, notamment, que la science politique, dégagée en grande +partie des formes religieuses, nous apparaît comme une science +essentiellement morale et confondue complètement encore avec cette +dernière.</p> + +<p>La merveilleuse conformité structurale et évolutive que nous découvrons +sous les apparences divergentes de ces civilisations particulières nous +permet d'entrevoir la possibilité de procéder à des généralisations +provisoires et partielles et de dégager quelques lois sociologiques +relatives à la structure et à l'évolution des doctrines et des croyances +politiques.</p> + +<p>L'histoire grecque et romaine nous montre un progrès immense réalisé +dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des +fonctions représentatives et executives. C'est là, malgré ce qu'en +pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est là et +dans ces communautés primitives dont la tradition ne se perdit jamais, +que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles +de ce self-government social qui est l'idéal des sociétés politiques.</p> + +<p>L'étude des croyances et des doctrines politiques est donc une +application des méthodes à la fois logique, dogmatique et historique que +nous avons exposées au début de ce travail; les observations et les +expériences qu'elle fournit permettront de dégager d'abord certaines +lois sociologiques particulières à des sociétés déterminées dans +l'espace et le temps; puis, par degrés successifs, de s'élever jusqu'à +des lois communes à un nombre plus ou moins considérable de sociétés et +finalement à des lois communes à toutes les sociétés dans quelque +période du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou +aient vécu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques, +d'observations et d'expériences isolées, nos vues s'étendront de plus en +plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concrètes +et finalement abstraites, qui régissent les formes et la croissance ou +la dégénérescence des croyances et des doctrines politiques. Voilà la +seule méthode, lente mais sûre, de toute investigation scientifique; +pour comprendre les phénomènes sociaux, il ne suffit pas de les voir +de haut; celui qui observerait notre humanité en installant son +observatoire dans un ballon à plusieurs milliers de mètres de hauteur, +ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague; +l'abstraction des détails ne doit se faire que graduellement et la +recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les +petites; ces grandes lignes, dans l'espèce les lois sociologiques +abstraites, ne sont que la synthèse de tous les linéaments particuliers, +c'est-à-dire non seulement des lois sociologiques concrètes, mais de +toutes les observations et expériences isolées qui forment les matériaux +de ces dernières.</p> + +<p>Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-mêmes partie +intégrante d'une structure sociale générale, elles concourent à la +dynamique d'ensemble des sociétés; cette seule considération suffit à +démontrer qu'elles sont régies par des lois statiques et fonctionnelles +comme tous les autres phénomènes organiques. Elles sont toutes d'abord +déterminées et par les conditions et les lois de leur milieu externe, +inorganique et physiologique, c'est-à-dire par toutes les propriétés ou +forces physiques, et par toutes les propriétés ou forces des unités +biologiques humaines, douées de sensibilité, dont l'agrégat combiné avec +le milieu physique forme la matière sociale.</p> + +<p>Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionnées +par ce milieu et parla elles reçoivent, comme nous l'avons déjà indiqué +pour les phénomènes sociaux en général, cette uniformité de structure et +de croissance qui assure objectivement, dès les commencements, l'unité +de l'espèce humaine. Plus tard, la différenciation progressive des +formes et des fonctions, c'est-à-dire la tendance aux variations dans +l'espèce humaine, sera contre-balancée par l'uniformité plus complexe et +plus haute qui résultera notamment des progrès de la science, de la +morale et du droit d'où naîtront finalement des institutions politiques +internationales; en attendant, dès son enfance et dès ses premiers pas, +l'uniformité constitutionnelle de tous les groupes sociaux épars est +assurée par leur dépendance étroite vis-à-vis des grandes lois physiques +et organiques communes, dans des limites de variations restreintes, à +l'ensemble de l'humanité.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: en tant que partie intégrante de la structure +générale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours +coordonnées avec les autres parties de cette structure; elles sont un +rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont +toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu +que l'on peut appeler interne.</p> + +<p>Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles +seules une explication suffisante; il faut toujours les étudier dans +leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique et +avec leur milieu social interne surtout économique, génésique, +philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions +politiques elles-mêmes; les croyances et les doctrines sont +incompréhensibles si on ne soumet pas leur étude à ce déterminisme +scientifique. En l'absence de cette méthode, les croyances et les +doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de M. +Paul Janet, comme des créations purement subjectives de génies plus ou +moins profonds, soutenant tour à tour des thèses plus ou moins +brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des +théoriciens morts depuis des siècles et démontrer au public, sans +contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement trompés +en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos +jours; c'est là de la critique et de l'histoire négatives et stériles; +s'il n'est pas extraordinaire que les illustres ancêtres de la science +politique ne soient pas imbus des idées modernes, il l'est certes +beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent à +s'embourber dans les ornières anciennes.</p> + +<p>Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit +arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur +fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre +intelligence. Celle-ci est douée de propriétés d'un côté analytiques et +critiques, de l'autre synthétiques et coordinatrices. De là le double +caractère des idées et des théories politiques en général, leur double +mission sociale. D'une part, elles travaillent à la dissolution et à +l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport +avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect négatif et +critique; d'autre part, elles coopèrent à la formation des institutions +nouvelles en correspondance avec les nécessités et les idées modernes.</p> + +<p>Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes +importants du corps social dont la fonction est à la fois +révolutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les +institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles +ne sont pas par conséquent discutées et mises en question, les croyances +et les doctrines politiques, conformes alors à ces institutions, sont le +plus fort ciment de la société et dans ce cas, très rare surtout dans +les sociétés modernes si instables et si vivantes, elles sont +essentiellement conservatrices. Dès qu'une institution sociale, au +contraire, est discutée, c'est un indice de sa transformation ou de sa +suppression inévitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu écrire +avec raison en parlant des écrits juridiques et politiques qui se +publiaient sous le règne d'Elisabeth: «Dans ce temps-là, une nuée de +jurisconsultes se levaient pour démontrer ce qui ne se démontre point, +le pouvoir. Le pouvoir se déclare en s'exerçant; c'est un fait que le +raisonnement ne crée ni ne détruit. Toute puissance qui argumente et +soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cessé d'être.»<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a></p> + +<p>Or, par cela même que la stabilité absolue serait la mort absolue, toute +puissance argumente parce que inévitablement, à certains stades du +développement social, elle est discutée; éternelle est donc la critique, +c'est-à-dire le progrès, mais éternelle également la transformation +organique, c'est-à-dire la création incessante de l'ordre; ordre et +progrès, voilà la haute conception sociale que la science politique +positive dégage de l'étude des phénomènes sociaux, voilà les deux faces +du même drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme +intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se +neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progrès +relatifs, indispensables l'un et l'autre à la conservation de la vie +sociale.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET RÉGRESSIVES</h3> + + +<p>La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme +essentiellement instables et variables, bien que dans des limites +déterminées; la statique des sociétés est une statique vivante comme +celle des corps organisés; dans la réalité, leur structure est +inséparable de leur fonctionnement. L'une et l'autre relèvent, mais en +y ajoutant des caractères spéciaux et plus complexes, des lois les plus +générales de l'univers, la persistance de la force, l'intégration et la +désintégration incessantes de la matière et du mouvement, en un mot de +l'évolution et de la dissolution continues de toutes les formes +existantes.</p> + +<p>M.H. Spencer a parfaitement exposé les rapports étroits qui relient +la vie des sociétés à l'ordre universel.<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> Au point de vue de +l'évolution, il a démontré que le progrès social est accompagné +généralement d'un accroissement de la masse, d'une différenciation +progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation +successive d'organes de plus en plus spéciaux et élevés, enfin d'une +coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes +dans des centres régulateurs et modérateurs suivant des modes à peu près +semblables à l'organisation du système nerveux chez les animaux +supérieurs. L'évolution des formes du système nerveux aux divers degrés +de la vie animale est peut-être la meilleure étude préparatoire à la +sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie à la +psychologie et à la science sociale.</p> + +<p>Cette étude préliminaire a un autre avantage: elle nous initie à une +conception non plus simplement métaphysique, mais organique du progrès: +ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie +positive directement en rapport avec les lois de l'évolution +universelle.</p> + +<p>Les sociétés primitives n'ont pas l'idée de progrès; même, dans des +civilisations très avancées, la croyance générale, par un phénomène +psychique très naturel, commence par placer l'âge d'or à l'origine des +sociétés. Déjà cependant, dans l'Inde, en Perse, à Rome, en Judée, parmi +les esprits les plus cultivés d'abord, dans la masse ensuite, une +révolution s'opère; l'âge d'or est placé à la fin des âges successifs +prédits par les prophètes et les poètes.<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a></p> + +<p>L'idée de progrès est non pas une conception innée à l'humanité, c'est +une lente acquisition transmise et développée héréditairement; +aujourd'hui, elle peut être considérée comme essentiellement humaine; +beaucoup d'animaux sentent leur coopération simultanée; les hommes +seuls, et encore convient-il de limiter ce privilège aux sociétés les +plus avancées, ont conscience et concourent au développement d'une +coopération successive qui relie par la tradition le passé à l'avenir, +assurant ainsi notre évolution graduelle. Cette différenciation +psychique et sociologique entre les animaux et l'espèce humaine fut une +lente acquisition dont le développement n'entre pas dans le plan de +cette étude; contentons-nous de signaler que, même de nos jours, cette +différenciation est loin d'être universellement accomplie.</p> + +<p>Parmi les intelligences philosophiques les plus élevées, l'ancien +concept d'un âge d'or primitif, de formes sociales originaires +supérieures, ne s'est pas entièrement effacé; il s'est simplement +transformé. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progrès semble se +manifester par un retour aux formes anciennes. Déjà Hegel, et d'autres +après lui, avaient érigé en loi générale du progrès la ressemblance des +formes dernières et futures avec les formes primitives. Cette +conception, bien que fausse, était historiquement naturelle; elle +inaugurait l'idée évolutionniste, mais continuait à se rattacher aussi +notamment à cette autre croyance ancienne, encore persistante +actuellement, d'après laquelle les civilisations se mouvaient dans un +cercle fatal.</p> + +<p>D'après M. de Roberty,<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> cette loi ne pourrait, si elle existe, +s'appliquer qu'aux erreurs et aux mécomptes de l'esprit; l'humanité +agirait dès lors comme l'individu, qui, conscient de s'être égaré, +revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue à ce +phénomène le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui +eut pour objet de nous présenter la métaphysique comme une sorte de +poésie générale ou supérieure. J'ai décrit moi-même ailleurs les liens +filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art, la +religion et la métaphysique. Toutefois, même avec l'explication de mon +savant ami, la loi du retour aux formes primitives me paraît +inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en économie +sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives +primitives particulièrement de la propriété et, de même dans quelques +écoles artistiques et dans plusieurs <i>desiderata</i> politiques tels que la +législation directe, le <i>referendum</i>, etc., ce retour n'est qu'apparent; +il indique simplement la nécessité de renouer nos liens traditionnels +avec l'égalité homogène mais rudimentaire primitive; les sociétés +modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'énormes +modifications et adaptations en rapport avec leur complexité croissante; +si c'était un retour pur et simple, ce ne serait plus un progrès, mais +une régression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses +études sur les formes primitives de la propriété, laissé subsister trop +d'équivoques à cet égard.</p> + +<p>La théorie du progrès devient parfaitement claire et intelligible si +nous mettons les caractères si bien décrits par M. Herbert Spencer et +énumérés par nous ci-dessus, en rapport avec la classification +hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, de leurs fonctions et de +leurs organes, classification que nous croyons avoir démontré être le +fondement indispensable de toute sociologie scientifique.</p> + +<p>Les lois de l'évolution et de la régression sociales sont des lois +organiques, à un degré plus élevé que les lois psychiques et de deux +degrés plus élevées que les lois purement biologiques. Voilà ce dont il +faut bien se pénétrer. En somme, en complétant l'exposé sociologique de +Comte et de Spencer par une classification hiérarchique des faits +sociaux et par l'extension des lois évolutionnistes de la biologie et de +la psychologie à révolution progressive ou régressive des sociétés, nous +continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a></p> + +<p>Sans remonter aux lois les plus générales de l'évolution dans la nature +inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'opèrent le progrès +et la décadence dans le domaine biologique et psychique.</p> + +<p>«Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant +indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons +successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les +manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les +glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les +agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand +nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes +muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a></p> + +<p>Voilà la description d'une loi régressive à la fois biologique et +psychique, nous pouvons la compléter par un exemple vulgaire tiré de +la biologie seule et montrant à la fois le double aspect progressif et +régressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant +l'heureuse expression de Haller, l'<i>organum primum vivens, ultimum +moriens</i>.</p> + +<p>En résumé, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est +impossible de cataloguer ici, paraissent se résumer en cette loi que les +fonctions et les organes les premiers formés continuent à survivre aux +plus récents; ceux-ci s'arrêtent les premiers; d'un autre côté, les plus +anciens sont les plus simples et les plus essentiels à la vie générale, +les plus récents sont les plus délicats et les plus spéciaux.</p> + +<p>Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique.</p> + +<p>Dans sa belle étude sur les <i>Maladies de la mémoire</i>,<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> M. Th. Ribot +expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur +les faits récents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les +centres nerveux ou sont de suite effacés. La cause réside dans une +lésion anatomique grave: un commencement de dégénérescence des cellules +nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; «le nouveau meurt avant +l'ancien».</p> + +<p>L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles +(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues étrangères, +etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé; +ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est +une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la +substance blanche produisant une dégénérescence des cellules, des tubes +et des capillaires de la substance nerveuse.</p> + +<p>Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les +intellectuelles; elles sont l'expression immédiate et permanente de +notre organisation.</p> + +<p>Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque +entièrement organiques: la route journalière, les vieilles habitudes +appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire +consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le +bulbe et la moelle suffisent.</p> + +<p>La mémoire descend donc de l'instable au stable, du spécial au général. +La preuve ou vérification résulte de ce que la guérison ou +reconstitution se fait en sens inverse, du stable à l'instable, du +général au spécial.</p> + +<p>Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique +plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont, +comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de +leur évolution progressive.</p> + +<p>Il en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires.<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a></p> + +<p>Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en +rapport à la fois avec la biologie, la psychologie et en partie déjà +également avec la sociologie: le langage.<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> Nous y constatons les +mêmes lois d'évolution, progressive et régressive. La mémoire du langage +et des signes se perd suivant un ordre naturel et nécessaire. D'abord +disparaît le langage rationnel, représenté par les mots; en première +ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts +concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les +noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes +indicatifs d'actes et de qualités.</p> + +<p>Après les mots, s'éteint le langage émotionnel représenté par les +interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le +simple langage musculaire, celui des gestes.<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a></p> + +<p>De même, à titre de vérification, nous observons que la loi de +formation du langage va des gestes aux paroles et de ces dernières aux +signes idéaux, à l'écriture.</p> + +<p>L'ordre sociologique étant une continuation plus complexe de l'ordre +universel antécédent plus simple, nous voilà préparés à concevoir la +nature des lois progressives et régressives en ce qui le concerne.</p> + +<p>Dans le deuxième volume de mon <i>Introduction à la sociologie</i>, j'ai +systématiquement exposé comment les fonctions et organes relatifs à +chacune des sept classes de phénomènes sociaux se forment naturellement +les uns des autres suivant leur ordre de complexité et de spécialité +croissantes. Leur déformation régressive suit l'ordre inverse, +c'est-à-dire que l'organisation politique décline avant l'organisation +juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dégrade avant +les institutions scientifiques; ces dernières à leur tour s'effondrent +antérieurement aux formes artistiques dont le déclin précède celui de +la vie familiale qui s'évanouit avant la débâcle économique après +laquelle les sociétés retombent dans les modes incohérents et simplement +automatiques des formes primitives.</p> + +<p>Ceci encore une fois n'est qu'une application particulière d'une loi +générale d'après laquelle la stabilité des formes est en raison inverse +de leur complexité. Les structures sociales sont plus instables que les +structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans +toute société, les formes les plus élevées sont aussi les plus +délicates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique +peut être bouleversé, sans que les lois soient changées; celles-ci +peuvent être fréquemment remaniées sans que leur changement corresponde +à une transformation des moeurs; enfin de grandes révolutions +politiques, juridiques et morales peuvent agiter la société sans altérer +en rien leur structure économique. En général, les formes les moins +complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes à se +modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observé, qu'en droit romain, la +reconnaissance de l'indépendance privée du fils demanda un temps +infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Il en est +aujourd'hui de même pour la situation civile de la femme même dans les +pays à suffrage universel.</p> + +<p>Les régressions sociales, de même que le progrès, peuvent être vives ou +lentes, régulières ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social +se rétracte; ce n'est plus qu'une hiérarchie militaire avec une tête, le +droit redevient l'antique commandement, <i>jus, jussus</i>. Ainsi, à Rome, +les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir à l'armée; la plèbe y +redevenait sujette. Il y a aussi régression subite et complète quand un +groupe social plus ou moins nombreux et avancé est subitement enlevé au +milieu de la formation de son organisation supérieure. Au Mexique, dans +l'Amérique du Sud, aux îles Fidji, on a vu des Européens retourner en +peu de temps à la sauvagerie, même au cannibalisme.<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a></p> + +<p>Sans une classification hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, +la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles +et inexplicables. Non seulement la formation et la déformation des +fonctions et des organes, dans les sociétés, s'effectuent dans l'ordre +de leur hiérarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et +la déformation des fonctions et des organes particuliers de cette classe +s'opèrent suivant la même loi. Ainsi dans l'organisation politique les +formes contractuelles supérieures et récentes de self-government +s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les +conseils d'Etat, les ministères, avant surtout le despotisme du pouvoir +exécutif. Dans la vie économique, les formes destinées à assurer la +liberté du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de +conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, disparaîtront +avant les anciennes structures capitalistes et propriétaires d'origine +ancienne, féodale, ou quiritaire. Celles-ci, à leur tour, +disparaîtraient avant qu'il fût possible aux civilisations avancées de +retourner aux formes homogènes primitives.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a></p> + +<p>Quelques exemples empruntés à chacune des classes de phénomènes sociaux +suffiront pour le moment à justifier l'exactitude de ces lois +sociologiques relatives au progrès et à la décadence des sociétés.</p> + +<p>Les formes politiques, particulièrement les structures supérieures, +disparaissent les premières. Ainsi la féodalité n'existe plus comme +organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports +économiques et moraux et même familiaux de nos propriétaires avec leurs +tenanciers et ouvriers. Ce qui s'établit à l'origine et fut la base de +la féodalité est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports +originaires, les plus simples et les plus généraux subsistent, le péril +social subsistera également de voir renaître les formes politiques et +juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite +naturelle.</p> + +<p>Un droit, justifié à l'origine, peut devenir un privilège odieux; ainsi +l'immunité des impôts au profit de la noblesse qui était chargée de +l'office militaire cessa d'être juste après que cette caste ne remplit +plus son office; le droit se transforma après la suppression de la +fonction politique.</p> + +<p>Dans toutes les grandes civilisations passées, nous pouvons observer que +la décomposition morale commence par l'effondrement des grandes +doctrines religieuses ou métaphysiques qui, tombées en discrédit, +laissent à découvert les profondes lésions qui ont atteint les moeurs en +général.</p> + +<p>Dans son discours de réception à l'Académie française, l'illustre G. +Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des +sciences: «On a raison de dire que les lettres sont les soeurs aînées +des sciences. C'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui +ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes (métaphysiciens) +avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de +l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les +trois phases de notre intelligence, passant successivement par le +sentiment, la raison et l'expérience.» De son côté, M. Ch. Potvin +indique comme suit que la régression s'opère en sens inverse lorsqu'il +écrit que «le siècle des ducs de Bourgogne jusqu'à Charles-Quint est à +la fois notre premier siècle artistique et notre dernier siècle +littéraire». Cela signifie que le recul social inauguré par le +despotisme politique avait déjà détruit le développement intellectuel +pour ne laisser subsister et s'épanouir que les formes artistiques.</p> + +<p>A Rome, en Grèce, on continue à avoir dans la maison un foyer +domestique, à le saluer, à l'adorer, à lui offrir la libation, mais ce +n'était plus qu'un culte d'habitude non vivifié par la foi; de même pour +le foyer des villes ou prytanée, on n'en comprenait plus l'antique +signification: le culte des ancêtres, des fondateurs, des héros de la +cité; on continuait à entretenir le feu, à faire les repas publics, à +chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinités de la +nature <i>redevenaient</i> des sujets poétiques. Les rites et les pratiques +survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des +religions, c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les +sacrifices, le cérémonial; la foi païenne n'existait plus qu'on +punissait encore sévèrement toute atteinte posée aux rites.</p> + +<p>De même continuaient les repas publics en commun alors que la communauté +économique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que +les repas publics, dégénérés en routine, n'avaient plus de sens ni pour +la multitude ni même pour les sommités sociales.</p> + +<p>Les sociétés progressent et régressent donc suivant des lois nécessaires +dont nous venons de donner un faible aperçu. Insistons cependant sur ce +point commun à la sociologie et à la psychologie, que toute décadence +des formes et des fonctions supérieures voile généralement une lésion +plus ou moins grave des formes inférieures. C'est ainsi que les +dégénérescences psychiques sont déterminées par des lésions anatomiques. +En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux, +philosophiques, artistiques, familiaux, révêlent le plus souvent de +graves perturbations économiques, lesquelles à leur tour peuvent être en +rapport avec des troubles psychiques et une décadence biologique graves; +dans ces derniers cas, la vie même de la société, en général, est en +péril.</p> + +<p>Les sociétés peuvent donc se déformer et mourir suivant certaines lois +de même qu'elles progressent et naissent suivant des lois, également +naturelles. Dans les sociétés, comme chez les animaux, le degré de vie +varie avec le degré de correspondance. Parmi les animaux d'organisation +inférieure, la mortalité est énorme; ils subissent les influences les +plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils +s'adaptent à des circonstances plus nombreuses, plus spéciales; leur +existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort +exige plus de complications. Les sociétés sont donc d'autant plus +viables qu'elles savent s'élever à des formes plus complexes et plus +spéciales, facilitant leur adaptation continuelle, rétablissant leur +équilibre instable de manière à ne pas être à la merci d'une +perturbation élémentaire.</p> + +<p>Il n'y a pas de raison pour qu'une société pacifique, laborieuse, où la +circulation des richesses est bien répartie, où la vie familiale, +émotionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'épure, où la +justice devient de plus en plus la règle de l'activité sociale et où la +politique enfin n'est que la régulatrice suprême des grands intérêts +sociaux exactement représentés et se gouvernant librement eux-mêmes, +périsse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se développant +régulièrement au point de vue de la masse, se différenciant de mieux en +mieux dans ses parties, coordonnant ces dernières clans des organes +locaux, régionaux et internationaux de plus en plus élevés, une telle +société peut défier la mort; sa longévité indéfinie finit par se +confondre avec celle de l'espèce humaine et de ses conditions +terrestres.</p> + +<p>En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi +en ce que les sociétés étant composées d'unités sensibles et +conscientes, bien qu'à des degrés divers, elles ont le pouvoir, dans les +limites naturelles, d'abréger ou d'augmenter spontanément le cours de +leur existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre +leurs mains.</p> + +<p>FIN</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> BERTHELOT. <i>La Synthèse chimique</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de +service, tel que le règle le Code civil, présuppose le libre arbitre +absolu de l'individu et une égalité idéale entre le maître et l'ouvrier; +cette conception métaphysique viole à la fois et méconnaît les +conditions physiologiques, psychiques et collectives, notamment +économiques, de la classe laborieuse. C'est ce qu'ont dû finalement +reconnaître tous les publicistes qui se sont occupés, par exemple, de la +question des accidents du travail et de la réglementation de ce dernier +au point de vue des sexes, de l'âge et aussi de la durée du travail même +pour les adultes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> L'application des théories darwiniennes, essentiellement +biologiques,aux phénomènes sociaux est un exemple du danger auquel on +s'expose en cherchant à ramener des phénomènes complexes qui ont des +lois en partie propres à eux seuls et en partie communes avec les autres +sciences uniquement à ce dernier caractère. Les simplificateurs à +outrance de cette école en sont naturellement arrivés par ce procédé +vicieux à perdre notamment de vue que la lutte sociale pour l'existence +n'est pas seulement représentée par un irréductible antagonisme, mais +aussi par une coopération naturelle dont l'influence bienfaisante ne +fait que croître avec les progrès de la civilisation.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> J.-S. MILL, <i>Système de logique</i>, traduction PEISSE, +2<sup>e</sup> édition, t. I, p. 425-484; A. BAIN, <i>Logique déductive et +inductive</i>, traduction COMPAYRÉ, 2° édition, t. II, p. 75-115.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Logique</i>, t. I, 421.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Logique</i>, t. I, 421 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Réforme</i>, année 1891, n<sup>os</sup> 121, 122, 165 et +166.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> C'est ainsi qu'à la suite des autres sciences, la science +sociale transforme insensiblement son enseignement dogmatique <i>ex +cathedra</i> en un enseignement pratique et expérimental. Autrefois aussi +la botanique et la physiologie, par exemple, s'enseignaient d'une façon +exclusivement orale ou écrite. Aujourd'hui, en Italie par exemple, des +professeurs de criminologie, tels que Lombroso, E. Ferri et d'autres, +ont joint à leurs leçons orales des observations dans des Musées +d'anthropologie et une véritable clinique criminelle dans les prisons où +ils se rendent avec les étudiants des Facultés de droit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Condorcet, notamment, croyait à la possibilité de la +prolongation indéfinie de la vie humaine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour les développements de ces considérations et de celles +qui suivent, lire la première partie de notre <i>Introduction à la +Sociologie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Introduction à la Sociologie</i>, deuxième partie: +<i>Fonctions et organes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Pour les développements relatifs à la classification +hiérarchique des phénomènes sociaux, lire <i>l' Introduction à la +Sociologie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Le Régime représentatif</i>, par G. De Greef. Bruxelles, +1893. Office de publicité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> CH. LABOULAYE. <i>Dictionnaire des Arts et Manufactures.</i> V. +<i>Chemins de fer</i>.—P.-J. PROUDHON. <i>Des réformes à opérer dans +l'exploitation des Chemins de fer</i>. +</p><p> +D'après HUHLMANN, l'effort de tirage nécessaire pour mettre en mouvement +une charge P sur essieu, est une fraction K de P, c'est-à-dire F = KP. +</p><p> +K, coefficient de tirage, diminue avec la résistance. +</p> +<pre> +Pour un mauvais empierrement K = 0,070 +Sur bonne voie empierrée K = 0,030 +Sur pavé K = 0,018 +Sur rail K = 0,005 +</pre> +<p> +Mathématiquement et pour tenir compte de toutes les conditions variables +du roulement, la formule établie par RUHLMANN contient les notions +suivantes: +</p> +<pre> +P, poids reposant sur une roue; K, coefficient de résistance au + roulement; +Q, poids de la roue; R, rayon de la roue; +F, coefficient du frottement de JLF, rayon de la fusée. + la fusée; +</pre> +<p> +Sur un rail, c'est-à-dire sur une route de nature parfaite, K (P + 2) / r +devient négligeable.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Semaine du 26 novembre au 2 décembre 1891: 149,583,000 +livres sterling. Les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, l'Autriche, +l'Italie et l'Allemagne se sont successivement assimilé cette +institution; la Belgique, ici encore, retarde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cette prévision s'est réalisée après que ces pages étaient +écrites ainsi que mes auditeurs à l'Ecole des sciences sociales ont pu +le constater par les chiffres que je produisis devant eux pendant mes +leçons de l'année suivante. En 1890, en effet, les naissances +illégitimes par 100 naissances ont été: Royaume, 8.63 p. 100; Hainaut, +10.44 p. 100; Luxembourg, 2.95 p. 100. Dans cette dernière province, en +1890 comme en 1889, le chiffre total des naissances a diminué et celui +des naissances illégitimes s'est accru; la population en général tend à +y décroître. +</p><p> +En 1891, le salaire net moyen des houilleurs du Hainaut est tombé à 3 +fr. 06 par jour; la dépression ayant persisté depuis, nous pouvons +prévoir une augmentation des naissances illégitimes; les statistiques +officielles nous font défaut jusqu'ici.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Exposés de la situation du Royaume</i> et <i>Annuaires +statistiques de la Belgique</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Introduction à la Sociologie</i>, t. II, p. 148 à 189.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Compte général de l'Administration de la justice +criminelle en France, de 1826 à 1880.—-QUETELET, <i>Physique sociale</i>, +t. II, p. 232 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> L'Ariôge, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, le Gers, +le Tarn, l'Aveyron, le Lot, le Cantal, la Lozère, la Haute-Loire, le +Puy-de-Dôme et la Creuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> YVERNÈS. <i>Compte de la Justice criminelle</i>; Rapport. +p. XXXIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Bruxelles, imprimerie de la Banque nationale, 1884.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> A ceux qui voudront se former une conception exacte des +rapports qui existent entre les faits économiques, je recommande tout +spécialement, comme des modèles de méthode et d'exactitude, les +diagrammes de M.H. DENIS, professeur d'économie politique à l'Université +de Bruxelles et tout particulièrement son <i>Atlas de diagrammes relatifs +à l'histoire des prix en Belgique.</i> Bruxelles, 1885.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> DE LAVELEYE, <i>Economie politique</i>; Id., <i>Le Gouvernement +dans la démocratie</i>, notamment le chapitre ii: <i>la Société n'est pris un +organisme</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> G. DEGREEF. <i>Le Régime représentatif</i>. Bruxelles, 1892.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Dix ans d'études historiques: Vue des révolutions +d'Angleterre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Les premiers principes</i>.—<i>Essais sur le progrès,</i> p. 1 à +79.—<i>Principes de sociologie</i>, passim.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Virgile, <i>Eglog. IV</i>.—Servius sur le vers 4 de cette +éclogue.—Nigidius cité par Servius sur le vers 10.-<i>Livres du Daniel et +d'Hénoch</i>.—Liv. III, 97-817 des <i>Livres sibyllins</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>La Recherche de l'unité</i>, p. 6. Paris, Alcan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> J'ai proposé pour la première fois, après de longues +préparations, mes idées sur les lois sociologiques de l'évolution +progressive et régressive des sociétés dans mon cours à l'École des +sciences sociales de l'Université de Bruxelles en 1889-1890. Je m'y +appuyais notamment sur des faits psychiques décrits par M. Ribot dans +<i>les Maladies de la Mémoire</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Claude Bernard. <i>La Science expérimentale</i>. Paris, +F. Alcan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Paris, Félix Alcan, p. 92 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Th. Ribot. <i>Les Maladies de la volonté</i>. Paris, F. Alcan, +8<sup>e</sup>édition, 1893.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> A. Comte fait figurer la théorie du langage dans sa +<i>Statique sociale</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Th. Ribot. <i>Les Maladies de la mémoire</i>. Paris, F. Alcan, +8<sup>e</sup> édition, 1893.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Waitz. <i>Anthropology</i>, 313. Traduction anglaise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Nous réservons à nos deux derniers volumes d'<i>Introduction +à la Sociologie</i> consacrés à la Structure et à la Dynamique générales +des sociétés l'exposé et la démonstration méthodiques de ces lois.</p></div></div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES *** + +***** This file should be named 17538-h.htm or 17538-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/5/3/17538/ + +Produced by Marc D'Hooghe, marcdh@pandora.be + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..dea795f --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #17538 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17538) |
