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+The Project Gutenberg EBook of Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les lois sociologiques
+
+Author: Guillaume De Greef
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17538]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LES LOIS SOCIOLOGIQUES
+
+PAR
+
+GUILLAUME DE GREEF
+
+Docteur agrégé à la Faculté de Droit
+Professeur a l'École des sciences sociales de l'Université de Bruxelles.
+
+
+
+
+PARIS
+
+
+1893
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA CLASSIFICATION DES SCIENCES
+
+
+Quelles sont les méthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre
+par lois sociologiques? Quel est, en général, le sens de ce mot: loi? Il
+semble extraordinaire que les juristes, les légistes et les politiciens
+possèdent les notions les plus confuses à ce sujet, si même ils y ont
+jamais réfléchi; une longue et constante expérience nous prouve
+cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutôt
+cette séparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique
+d'un côté et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son
+explication dans ce fait que les phénomènes juridiques et politiques
+sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis à nos méditations,
+L'empirisme et la métaphysique chassés de presque tontes les autres
+sciences physiques et naturelles proprement dites se sont réfugiés et
+barricadés dans cette dernière et haute citadelle largement
+approvisionnée depuis des siècles, en prévision de cet assaut ultime,
+des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes
+dont les éternels vaincus du progrès scientifique reconnaîtront bientôt
+eux-mêmes l'irrémédiable insuffisance.
+
+Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique,
+auront emprunté aux sciences antécédentes les armes, c'est-à-dire les
+méthodes positives qui ont donné la victoire à leurs aînées, cette
+forteresse en apparence inaccessible et irréductible s'écroulera
+d'elle-même ou mieux encore, pareille à ces demeures enchantées
+défendues par des monstres et des chimères, elle s'évanouira, comme une
+pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystérieuses
+régions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions légendaires
+où se complaisent les sociétés dans leur enfance.
+
+Avant donc d'aborder l'étude des sciences sociales et surtout de la
+politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements,
+c'est-à-dire dans les procédés ou instruments d'investigation qu'il
+faut employer dans ce genre de recherches.
+
+Les sciences en général, au point de vue de la méthode, peuvent être
+envisagées sous trois aspects différents: au point de vue dogmatique,
+c'est-à-dire de leur enseignement; au point de vue historique,
+c'est-à-dire de leur formation et de leur évolution réelles dans le
+temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-à-dire des
+procédés ou des lois du raisonnement.
+
+La question se présente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des
+sciences correspond à leur ordre historique et l'un et l'autre à leur
+ordre dogmatique.
+
+Une première distinction est à faire entre les sciences abstraites et
+les sciences concrètes: les premières ont pour objet les phénomènes,
+abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se
+manifestent; les secondes considèrent les phénomènes en tant
+qu'incorporés. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites;
+la minéralogie, la géologie, la zoologie, des sciences concrètes.
+La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des
+civilisations particulières, est une science concrète; lorsqu'elle
+s'élève jusqu'à l'étude des lois qui règlent les rapports sociaux dans
+toute société quelconque, indépendamment du moment et de l'espace
+historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractère des
+sciences ne doit pas être perdu de vue dans les considérations qui vont
+suivre.
+
+On peut, à la façon idéaliste, soutenir que l'histoire des sciences,
+tant particulière que générale, doit être assimilée à un véritable
+raisonnement logique; on peut, s'élevant à des hauteurs métaphysiques,
+au delà même des nuages, prétendre indifféremment ou bien que le noumène
+est un produit du phénomène ou celui-ci une création du noumène, que
+l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce
+sont là jeux de princes, des princes de la pensée humaine, nous le
+concédons, mais de princes qui, à l'exemple des souverains temporels,
+vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne
+s'élève pas à ces sublimités; elle n'a pas de ces envolées qui font
+perdre de vue à la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la
+prétention d'observer, de classer et de juger même ces grandes doctrines
+qui semblent échapper à toute loi; elle les ramène à leur relativité
+naturelle et sociale; elle décrit et explique leurs formes et leurs
+évolutions successives; ainsi elle réduit ces absolus apparents à ce
+qu'ils sont et peuvent être socialement: des phénomènes soumis eux-mêmes
+à un ordre statique et dynamique comme tous les phénomènes naturels. Si
+l'immortel auteur de l'_Esprit des lois_ a pu dire avec raison que
+«la Divinité même a des lois», l'orgueil métaphysique peut bien se plier
+au même niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer
+ce caractère relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le
+faisant entrer dans l'histoire, à côté et au-dessus des religions et de
+leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilités, c'est-à-dire
+démontrer que le hasard même n'a rien d'absolu; si les religions et les
+métaphysiques soulevaient la prétention de se soustraire au déterminisme
+universel, par cela même elles méconnaîtraient leur incontestable et
+respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas
+déchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais
+cela même ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur
+assignant leur rôle transitoire bien que considérable, dans l'évolution
+générale, leur garantit la seule immortalité possible, celle que procure
+l'histoire, organe enregistreur de la mémoire collective.
+
+Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les sociétés que
+leurs phénomènes et les rapports entre ces derniers, c'est-à-dire encore
+des phénomènes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent être
+scientifiquement atteints; il en est de même des causes premières et des
+causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer
+des uns et des autres qu'en tant que leur préoccupation et leur
+recherche sont elles-mêmes des phénomènes sociaux, dès lors relatifs et
+susceptibles d'être étudiés.
+
+Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences
+positives, si en outre, départageant celles-ci en concrètes et
+abstraites, nous avons surtout égard à ces dernières, nous reconnaissons
+que la série logique des sciences correspond d'une façon assez générale
+à leur évolution historique, c'est-à-dire aux divers moments où elles
+sont parvenues à se constituer comme sciences abstraites à l'état
+positif.
+
+Les phénomènes relatifs à l'étendue et au nombre sont les plus simples
+et les plus généraux; les mathématiques sont aussi la plus abstraite des
+sciences; non seulement il est possible de les étudier indépendamment de
+toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une expérience
+antique a dégagées dans leur domaine sont tellement parfaites, que le
+raisonnement déductif a pu s'y substituer en très grande partie à la
+méthode inductive, en dehors de toute application concrète et
+particulière. Bien que, comme toutes les sciences, la mathématique ait
+été précédée d'une période d'empirisme, de tâtonnements et d'inductions
+accompagnées et suivies de constantes vérifications, sa perfection est
+devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractères
+primitifs; en réalité les mathématiques doivent tout à l'observation et
+à l'expérience comme toutes les autres sciences. L'étendue et le nombre
+sont les phénomènes et les rapports les plus simples et les plus
+généraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore
+y crut trouver la cause première de tous les faits naturels, y compris
+les faits sociaux et politiques; plus tard, les métaphysiciens en firent
+des catégories de l'esprit humain, des cadres préexistants à toutes nos
+idées et où elles venaient nécessairement se classer. La vérité est que
+tout phénomène implique la double relation d'étendue et de nombre; on
+n'en peut concevoir aucun indépendamment de ces propriétés élémentaires;
+l'étendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrême de
+toute abstraction.
+
+Les mathématiques, limitées au calcul et à la géométrie, nous
+présentent principalement le monde des phénomènes au point de vue
+statique, à l'état de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif
+des notions qu'elles dégagent; les nombres, par exemple, nous donnent
+en effet déjà, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de
+multiplication, de succession, de développement, de croissance, d'ordre
+sériel hiérarchique et par conséquent d'évolution, en un mot une vue
+rudimentaire, la plus simple possible, de propriétés dynamiques. C'est
+dans la mécanique rationnelle, cette troisième branche des
+mathématiques, que la division logique et naturelle des phénomènes en
+statiques et dynamiques acquiert une importance décisive. D'un autre
+côté, il est incontestable qu'on peut étudier et enseigner le calcul et
+la géométrie indépendamment de la mécanique, même statique, on ne peut,
+au contraire, aborder cette dernière sans le secours des Mathématiques
+proprement dites. Les propriétés relatives à l'étendue et au nombre sont
+aussi plus générales que celles relatives aux forces; celles-ci sont
+déjà une combinaison particulière de celles-là; l'arithmétique et la
+géométrie sont donc des sciences plus simples, plus générales, plus
+abstraites que la mécanique.
+
+Nombre, étendue, forces en repos ou en activité, voilà les trois
+propriétés élémentaires de la phénoménalité universelle. Nous les
+rencontrons aux confins les plus éloignés, aux dernières cimes
+accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'évolution
+cosmique; elles sont à la base de tout enseignement; de même, au point
+de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites,
+les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme
+les premières en possession de leurs méthodes et de leurs lois; leurs
+applications concrètes elles-mêmes ont précédé dans leurs progrès toutes
+les autres.
+
+On peut envisager l'astronomie, à l'exemple d'A. Comte, comme science
+abstraite, c'est-à-dire en tant qu'ayant pour objet les lois générales
+des corps célestes, indépendamment de leurs structures et de leurs
+évolutions particulières. Si l'arithmétique, la géométrie, la mécanique
+se suffisent à elles-mêmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, même
+abstraite; celle-ci n'a plus la même indépendance; elle a toujours
+besoin de l'appui de ses soeurs aînées: le nombre, l'étendue, le
+mouvement sont inséparables de l'étude des corps célestes; la théorie de
+leur formation et de leur évolution, la loi de la gravitation
+universelle sont des applications plus complexes à des cas spéciaux des
+propriétés dont s'occupent les sciences antécédentes; il y a une
+astronomie mathématique et une mécanique céleste, qui sont quelque chose
+de plus que la mathématique et la mécanique; elles sont en un mot moins
+simples, moins générales, moins abstraites. L'ordre logique postpose
+donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des
+mathématiques. Or, on ne peut étudier et enseigner ce qui est complexe
+qu'à la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la même manière
+que, dans un raisonnement logique, on ne peut déduire des lois générales
+ou des conclusions complexes que d'inductions particulières et de
+propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science
+positive abstraite, s'est conformée historiquement à cette loi logique;
+elle fut consécutive à la constitution des sciences mathématiques
+abstraites.
+
+Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons
+nous occuper, sont, remarquons-le bien, considérées toujours ici en tant
+que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord
+en tant qu'elles peuvent être étudiées et enseignées, abstraction faite
+des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant
+qu'elles peuvent et doivent l'être, abstraction faite des sciences
+postérieures plus complexes.
+
+Il ne faut pas non plus confondre le degré d'abstraction d'une science
+avec son degré de généralité, bien qu'en fait ces deux notions se
+confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus
+générales sont également les plus abstraites ou susceptibles de la plus
+grande abstraction; mais les sciences les plus générales ne sont pas
+nécessairement et seulement abstraites, elles peuvent être également
+concrètes, c'est-à-dire s'appliquer à l'étude de formes, corps
+inorganiques, organiques ou sociaux, déterminées. C'est ainsi qu'il y a
+une astronomie abstraite et une astronomie concrète, une sociologie
+abstraite et une sociologie concrète. Il y a, en effet, une astronomie
+et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les
+corps célestes et de toutes les sociétés, abstraction faite de la
+structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces
+sociétés dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la
+sociologie et de l'astronomie concrètes; dans les deux cas, le degré de
+généralité des phénomènes relatifs à ces sciences reste le même; la
+différence est dans leur aspect concret ou abstrait.
+
+Parmi les sciences abstraites consacrées à l'étude des corps bruts,
+la physique est évidemment moins simple et moins générale, plus complexe
+et plus spéciale que les sciences antécédentes. Elle étudie les rapports
+des corps les uns avec les autres, indépendamment de la composition de
+ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par conséquent de
+leurs propriétés chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut
+étudier les mathématiques, la mécanique et l'astronomie, abstraction
+faite des phénomènes relatifs à la barologie, à la thermologie, à
+l'acoustique, à l'optique, à l'électricité, etc., on ne peut étudier
+ceux-ci sans celles-là. La théorie des mouvements des corps célestes,
+la loi de la gravitation universelle sont tirées des rapports entre la
+masse et la distance des corps, c'est-à-dire de rapports de nombre et
+d'étendue d'après lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou
+l'intensité de leur gravitation; ainsi, géométrie, calcul, mécanique
+sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De même les lois
+astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent
+constamment dans l'étude des phénomènes physiques; il en est ainsi, par
+exemple, de la pesanteur qui se relie directement à la gravitation
+universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la
+physique s'est constituée comme science positive postérieurement aux
+mathématiques, à la mécanique et à l'astronomie: les sciences
+mathématiques et mécaniques avaient dès la plus haute antiquité, en
+Orient, en Egypte et en Grèce, réalisé des progrès considérables même
+comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire,
+la science astronomique, surtout abstraite, malgré des observations
+empiriques, des inductions, des généralisations et surtout des
+hypothèses importantes très anciennes, ne s'est élevée à la dignité
+de science abstraite que très tard, vers la fin du XVe au XVIe et au
+commencement du XVIIe siècle. Il suffit de citer Copernic, Galilée,
+Kepler. Si Newton découvrit la loi de la gravitation et de la pesanteur,
+c'est qu'il était le plus grand mathématicien de son temps. La physique,
+à son tour, se constitua comme science positive abstraite, encore plus
+tard. Il est inutile de rappeler qu'elle fut, par suite de la confusion
+primitive bien que naturelle de l'animé et de l'inanimé, une des sources
+principales, de toutes les superstitions religieuses qui, depuis le
+fétichisme le plus grossier jusqu'au monothéisme le plus élevé,
+alimentèrent l'ignorance universelle et remplacèrent provisoirement la
+philosophie positive des sciences, mais il convient de ne pas oublier
+que, déjà au déclin du monothéisme occidental, il y a trois cents ans
+à peine, les théories métaphysiques d'après lesquelles, par exemple, la
+nature avait horreur du vide, étaient encore en pleine efflorescence.
+C'est, en définitive, au XVIIe siècle seulement que la physique s'érigea
+en science positive, indépendante de la religion et des vaines et
+puériles entités et subtilités de la métaphysique. En réalité, la
+physique est une science non seulement européenne, mais moderne.
+
+Les mêmes considérations s'appliquent aussi à plus forte raison à la
+chimie; cette science ne peut être étudiée ni enseignée sans une
+initiation préliminaire et suffisante aux sciences antérieures; elle
+est un degré de plus dans l'ordre de complexité et de spécialité des
+phénomènes. Longtemps la composition et la décomposition des corps
+furent la base des croyances et des dogmes mystérieux sur le fumier
+desquels pullulèrent les religions; longtemps la chimie fut la science
+hermétique, scholastique et puis franchement métaphysique; pendant des
+siècles, sous le nom de chrysopée ou d'alchimie, elle s'affola dans la
+recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procédés pour
+changer les métaux en or. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements
+empiriques, que, parvenant enfin à rompre ses préjugés mystiques et
+philosophiques, vers la fin seulement du XVIIIe siècle, la chimie
+réussit à circonscrire nettement son domaine dans le monde de la
+phénoménalité universelle; elle se limita dès lors à la recherche des
+rapports et des lois de combinaison et de décomposition résultant de
+l'action moléculaire des diverses espèces de corps cristallisables ou
+volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie
+chimique devint possible par la généralisation de plus en plus parfaite
+des faits et des rapports observés ou expérimentés; alors seulement on
+put commencer à entreprendre de déduire de ces généralisations des lois
+abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considérât
+surtout les _conditions_ nécessaires dans lesquelles les phénomènes
+peuvent avoir lieu, c'est-à-dire sont _aptes_ à agir, soit que l'on
+considérât principalement les actions moléculaires elles-mêmes dans
+leur _activité._ La constitution de la chimie abstraite et positive
+nous reporte seulement à la fin du XVIIIe siècle; le nom de l'illustre
+et malheureux Lavoisier restera à jamais attaché à cette période capitale
+de l'évolution historique des sciences.
+
+La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est
+postérieure à celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe
+des substances organisées, telles que la fibrine, l'albumine, la
+cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littré ont soutenu avec raison, au
+point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait
+de la rattacher de préférence à l'anatomie et à la physiologie, le
+domaine de la chimie devant être limité à celui des corps non vivants,
+non organisés. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait
+donc en réalité déjà à la physiologie. La controverse soulevée autour de
+cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite
+organique est la transition naturelle, à la fois logique et historique,
+reliant la chimie à la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne
+peut être ni étudiée ni enseignée sans le secours des autres sciences
+antécédentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'être et se sont
+constituées historiquement avant et sans la chimie.
+
+Si Lavoisier peut être considéré comme ayant, à la fin du
+XVIIIe siècle, jeté les bases de la philosophie chimique
+abstraite[1], il est incontestable qu'il fallut les progrès décisifs et
+continus depuis lors de cette dernière science pour permettre à la
+physiologie de dégager ses premières lois abstraites des conceptions
+empiriques, métaphysiques et même religieuses où elle se complaisait
+encore au siècle dernier. De tous les ancêtres de la physiologie
+générale ou, si l'on préfère, de la philosophie physiologique,
+l'illustre Wolf seul appartient à la fin du XVIIIe siècle;
+tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier,
+Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout à fait
+au siècle actuel, ou en partie seulement aussi au siècle précédent.
+Que la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins
+générale, il ne viendra à l'idée de personne de le contester; son
+enseignement serait impossible sans l'étude préliminaire de cette
+dernière. Les propriétés vitales résultent d'un degré supérieur de
+composition et de combinaison des corps; de là des caractères spéciaux,
+lesquels ne peuvent être reconnus et dégagés qu'à la suite des
+propriétés chimiques. La vie et la mort sont la province de la
+physiologie, province comprise dans un Etat plus étendu dont les autres
+départements ne manifestent pas les mêmes phénomènes; au delà de l'étude
+des éléments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au
+delà de celui des éléments chimiques s'ouvre celui de la physique, et
+puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux
+phénomènes de l'étendue et du nombre, lesquels eux-mêmes confinent à
+l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.
+
+Comme dépendance particulière et plus complexe encore de la physiologie,
+A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hiérarchique des
+sciences le groupe de phénomènes désigné par lui sous le titre de
+physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie
+psychique ou Psychologie. Elle aussi, à cette heure, s'érige en science
+abstraite indépendante.
+
+Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phénomènes
+est un cas spécial, mais plus complexe des propriétés vitales en
+général, de la même manière que celles-ci sont une combinaison
+supérieure et particulière des propriétés chimiques, physiques,
+mécaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en général de la
+figuration et de la situation (géométrie) d'un certain nombre (calcul)
+d'éléments ou d'agrégats d'éléments inorganiques dans le temps et dans
+l'espace. L'étude des phénomènes psychiques est impossible sans la
+connaissance préalable des lois de la physiologie générale et de celles
+de toutes les sciences antécédentes. Historiquement, du reste, la
+physiologie psychique s'est dégagée seulement dans ces derniers temps de
+la gangue fruste des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques:
+elle n'a commencé à être en possession constante de sa méthode
+scientifique que dans la dernière moitié de ce siècle. L'antique
+classification même des sciences, basée non pas sur leurs caractères
+objectifs, mais sur les facultés subjectives déduites _a priori_ de la
+constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'établirent
+F. Bacon et après lui d'Alembert lui-même, dans la Grande _Encyclopédie,_
+est la meilleure preuve qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles la science des
+phénomènes mentals était encore, chez ses représentants les plus
+éminents, dans sa période de gestation métaphysique. Le tableau des
+facultés cérébrales dressé par A. Comte est aussi essentiellement
+subjectif, et les déductions sociologiques qu'il en tira étaient la
+négation radicale de sa propre méthode positive. Il a fallu, en
+définitive, que nos laboratoires de physiologie, après que celle-ci
+elle-même fut devenue une science expérimentale, prêtassent aux
+psychologues leurs instruments d'observation et d'expérimentation, pour
+que la science des phénomènes mentals fût enfin entraînée dans le
+courant scientifique général. Alors seulement la psychologie, devenue
+positive, put s'arracher notamment à la simple et stérile observation
+interne du moi par le moi, procédé si imparfait qui excluait
+naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la
+psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses
+attardées qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide
+d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut révélé principalement
+par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer
+à mesurer, d'une façon exacte, la quantité, la durée, l'intensité des
+faits psychiques, problèmes si importants au point de vue, par exemple,
+de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au
+travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et même la
+simple observation externe étaient également impuissantes à aborder
+l'examen des phénomènes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs
+à la psychologie des idiots, des déments, des délinquants, sans compter
+celle des femmes et des vieillards; tous ces états mentals, le plus
+grand métaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut évidemment les
+produire en lui-même à volonté aux fins de les contempler dans le champ
+de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus guère à
+même de les observer, car on ne se figure pas aisément ce dédoublement
+mystérieux d'une âme dont une part, en pleine conscience scientifique,
+observerait avec sérénité l'autre devenue déraisonnable et même
+imbécile. L'étude des passions en général, dans ce système, révèle la
+même inconséquence, les mêmes contradictions. L'observation directe
+externe elle-même ne peut nous en révéler que les caractères également
+externes, c'est-à-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas
+étaient impuissantes à transformer les simples descriptions psychiques
+qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idéal de toute
+science parfaite en possession de sa méthode.
+
+Il faut donc étudier la physiologie végétale d'abord et animale ensuite
+avant la psychologie; cette initiation préliminaire est indispensable,
+ne fût-ce que pour acquérir la notion de ce que sont la structure et le
+fonctionnement des êtres vivants, ces deux aspects, l'un statique,
+l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie
+proprement dite, la première élève notre intelligence à la notion de
+structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous
+fournit celle du fonctionnement, non plus d'entités idéales, mais de
+combinaisons objectives supérieures dont l'activité constitue la vie des
+organes et des systèmes généraux de structure.
+
+En fait, c'est par les progrès d'une dépendance directe de la
+physiologie, c'est-à-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est
+émancipée et des dogmes religieux et des hypothèses métaphysiques. Ce
+progrès, réalisé dans les cas anormaux ou morbides, s'étendra
+naturellement de plus en plus à l'ensemble de la science mentale. Il
+restera à la philosophie métaphysique cette gloire, qui n'est pas petite
+au point de vue des progrès de l'esprit humain, d'avoir contribué, au
+nom de la raison à arracher nos conceptions en général au joug des
+superstitions religieuses; ce fut son grand rôle social; dans l'oraison
+funèbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra
+jamais oublier le caractère positif et organique par lequel la
+métaphysique, comme du reste les religions elles-mêmes, ont participé au
+progrès de l'humanité par la réduction successive des superstitions et
+des systèmes: de ce progrès, religion et métaphysique furent
+inconsciemment les artisans sociaux.
+
+Mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie,
+telle est donc d'après A. Comte et la philosophie positive en général,
+à part certaines divergences particulières inutiles à discuter ici, la
+classification hiérarchique, à la fois logique et historique des
+sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le
+couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.
+
+D'après A. Comte, cette classification hiérarchique serait conforme non
+seulement à l'ordre logique et historique, mais à l'ordre dogmatique,
+c'est-à-dire relatif à l'enseignement des sciences. Il restreint
+cependant cette vue trop générale en ajoutant qu'au point de vue
+dogmatique l'ordre logique est et doit rester prédominant, tandis qu'au
+point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir
+compte d'un phénomène considérable, c'est-à-dire de leur connexion
+statique, ou de structure et de leur interdépendance dynamique,
+c'est-à-dire de leur activité réciproque, de l'influence mutuelle
+qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur évolution
+progressive. De ce phénomène capital résulte leur avancement, non plus
+simplement successif, mais aussi et à la fois connectif ou collectif et
+simultané.
+
+Cette considération de Comte nous semble elle-même devoir être
+restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement à la structure
+et à l'évolution historiques des sciences concrètes. Toutes les sciences
+abstraites dont nous venons de parcourir la série ont, en effet, leurs
+sciences correspondantes concrètes. Il en est ainsi des mathématiques,
+y compris la mécanique, en tant que sciences appliquées; il y a de même
+une astronomie concrète; les sciences physico-chimiques abstraites ont
+leurs équivalents concrets, par exemple, dans la minéralogie et la
+géologie; la physiologie, dans la médecine, la botanique, la zoologie,
+l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des
+civilisations particulières.
+
+Ces sciences concrètes préparées et fortifiées pendant des siècles, par
+des procédés d'abord empiriques, doivent faire seules, en réalité,
+l'objet principal de la restriction apportée par Comte à la concordance
+qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur
+constitution historique; en tant que sciences abstraites, même au point
+de vue historique comme nous l'avons indiqué, la correspondance entre
+l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf
+les variations accessoires et négligeables que l'on rencontre à
+l'occasion de l'étude de tous les phénomènes sociaux, variations dont
+l'importance disparaît, pour ainsi dire, à mesure que l'on embrasse un
+champ d'expérience plus étendu dans le temps et dans l'espace.
+
+L'observation de Comte exige encore d'être rectifiée et complétée sous
+un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique
+d'un côté et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre
+dogmatique n'est pas et ne peut pas être absolument le même que l'ordre
+logique; il est quelque chose d'intermédiaire, par sa nature, entre les
+lois de la pensée et du raisonnement et les lois de l'histoire; il
+emprunte aux unes et aux autres des caractères spéciaux qui en font un
+type à part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des
+conséquences graves à la fois théoriques et pratiques. Dans
+l'enseignement, le procès logique et le procès historique doivent se
+prêter un constant et mutuel appui; par là seulement l'enseignement à
+tous ses degrés revêt ce grand caractère social de simultanéité et de
+continuité qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme
+scientifique soient disloquées et mutilées à l'école, non plus qu'elles
+le sont dans la structure générale effective des sociétés et dans leur
+évolution ou dynamique réelle.
+
+Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre
+s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conformé plus ou
+moins, bien que d'une façon encore empirique et insuffisante, aux
+véritables et permanentes nécessités scientifiques des sociétés. A tous
+les degrés, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y
+compris les athénées, et dans les universités, l'enseignement est déjà
+et continuera d'une façon de plus en plus raisonnée et systématique à
+être à la fois successivement et simultanément intégral; l'ordre
+successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus
+en plus combiné avec les nécessités dogmatiques de simultanéité et
+d'interdépendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'à chaque degré
+plus élevé dans la hiérarchie de l'enseignement et dans chaque classe
+plus élevée de chaque degré, cet enseignement sera de plus en plus
+approfondi dans toutes et chacune des branches spéciales.
+L'enseignement, en un mot, à tous les degrés devra toujours être à la
+fois général et spécial, c'est-à-dire encyclopédique; en outre, il devra
+devenir de plus en plus approfondi et spécial, à mesure que l'on gravit
+les échelons scolaires, mais en contre-balançant de plus en plus
+rigoureusement cette spécialisation croissante par le contrepoids
+nécessaire de considérations générales et abstraites tirées des sciences
+particulières et des rapports qui les unissent entre elles. Cette
+prédominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier
+imprime seule à l'enseignement son véritable caractère social.
+
+Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute
+l'école positiviste y compris Spencer, nous complétons maintenant le
+tableau hiérarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par
+l'adjonction de la science la plus spéciale et la plus complexe de
+toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.
+
+La sociologie abstraite complète la série logique et historique des
+autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la
+connaissance des lois générales qui résultent des rapports des hommes
+les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales,
+variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent
+dans les sociétés particulières; celles-ci sont le domaine réservé de la
+sociologie concrète.
+
+Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et
+indéniable que les phénomènes sociologiques sont de leur nature plus
+complexes et moins généraux que les phénomènes purement physiologiques
+et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent déjà un
+degré très intéressant des propriétés d'association tant organiques
+proprement dites qu'émotionnelles et intellectuelles. Les phénomènes
+relatifs à l'imitation, à la sympathie, à l'association des sentiments
+et des idées, le langage lui-même sont à la fois d'ordre psychique
+individuel et collectif; par eux la sociologie se relie
+fonctionnellement et organiquement aux phénomènes du ressort de toutes
+les sciences antécédentes. Par cela même ils constituent la transition
+naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites
+encore. Les sociétés, en effet, nous présentent des propriétés, des
+formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons
+nulle part ailleurs, pas même dans les corps organisés et vivants en
+général. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractères
+distinctifs, que dans les agrégats sociaux toutes les unités composantes
+sont plus ou moins douées de sensibilité et de conscience, qu'en outre,
+tout au moins dans les structures sociales supérieures, des
+combinaisons originales résultent, notamment en ce qui concerne leurs
+liens connectifs, de la propriété que possèdent ces mêmes unités
+composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue économique
+qu'aux points de vue génésique ou familial, intellectuel, moral,
+juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour
+reconnaître que la science sociale a un domaine privé, constitué d'un
+ensemble de propriétés particulières qu'on ne rencontre dans les
+départements d'aucune des sciences antérieures. De ces titres
+authentiques résulte pour la sociologie son droit légitime à sa
+reconnaissance comme science à la fois indépendante et souveraine, bien
+que la dernière conçue et née de toutes les autres sciences. Telle est,
+en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume
+féodal des sciences, elle est à la fois serve et seigneur; serve en tant
+que dépendante elle-même de toutes les sciences antécédentes, seigneur
+en tant que par sa naissance et son évolution elle s'est élevée
+au-dessus de ces dernières par la dignité et la supériorité croissante
+de ses prérogatives et de ses fonctions. Si nous complétons maintenant
+à ce point de vue nos précédentes conclusions dogmatiques, nous devons
+dire qu'à tous les degrés, primaire, moyen, supérieur, l'enseignement
+des sciences doit être parfait par un enseignement, proportionnel en
+intensité, des sciences sociale.
+
+Ici se place naturellement une observation applicable à toutes les
+sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement
+scientifique doit être encyclopédique à tous les degrés, mais cet
+enseignement doit être méthodique, c'est-à-dire conforme aux procédés
+rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mêmes
+des lois tirées de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi,
+au degré inférieur doivent naturellement être enseignées seulement de
+chaque science les notions les plus simples et les plus générales; cette
+nécessité résulte à toute évidence de nos considérations antérieures;
+mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas
+plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de
+généraliser; ce n'est que peu à peu et très lentement, à force
+d'observations et d'expériences particulières et accumulées, qu'il
+parvient à s'élever à des concepts généraux, à la notion de lois d'abord
+concrètes, puis abstraites.
+
+L'enseignement inférieur et même moyen, dans les classes inférieures,
+celui-ci cependant dans une proportion déjà moindre, sera donc avant
+tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant
+partout et toujours l'arbre encyclopédique complet des sciences, y
+compris les sciences sociales, il ne se départira qu'avec une
+circonspection extrême de ces procédés dogmatiques imposés par la nature
+elle-même. C'est dans tous les cas par des observations tirées des
+sciences les plus générales et les plus simples, des phénomènes les plus
+fréquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, à pas comptés,
+par enseigner aux jeunes gens à formuler eux-mêmes leurs premières
+généralisations, leurs abstractions spontanées, notamment dans la
+géométrie, le calcul, la mécanique et la physique, tous ordres de
+phénomènes du plus haut intérêt pour les enfants et les jeunes gens et
+constituant même une véritable récréation quand, au lieu de se servir de
+formules sèches et abrutissantes, le professeur objective
+expérimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel
+enseignement des _règles_ de la grammaire, par exemple, est aussi peu en
+rapport avec l'état des jeunes intelligences que celui d'une
+métaphysique ou d'une philosophie générale et abstraite des sciences. La
+grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou écrit doit
+être rigoureusement expulsée de renseignement au moins primaire tout
+aussi bien que le cathéchisme. Il n'y a pas plus de place dans les
+cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour
+une conception cosmogonique et sociale, générale ou abstraite et même
+concrète.
+
+C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner
+toujours rigoureusement les nécessités de l'ordre logique avec celles de
+l'ordre historique, en procédant en définitive pour chaque éducation
+particulière, mais avec une rapidité incomparable, par les mêmes stades
+traversés par les civilisations particulières et l'humanité en général
+dans son évolution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il
+est inutile de repasser par les mêmes erreurs ou déviations, et qu'il
+est possible actuellement de suivre une ligne raisonnée et droite.
+
+En résumé, les procédés dogmatiques, tout en se conformant aux
+classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins
+rigoureux; ils doivent également tenir compte des grandes conditions de
+simultanéité et d'interdépendance historiques des sciences, surtout
+concrètes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les
+classifications logiques sont elles-mêmes en rapport avec la structure
+et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de
+l'évolution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des
+modalités différentes selon les âges; son activité est autrement
+conditionnée pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturité;
+les méthodes dogmatiques, tout en se différenciant partiellement de
+l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer à la
+constitution physiologique et psychique des élèves; elles doivent par
+conséquent transiter du concret à l'abstrait, du particulier au général,
+du simple au composé.
+
+D'un autre côté, renseignement scientifique n'a pas son objectif en
+lui-même; il a une destination sociale; il s'applique à tous les besoins
+de plus en plus complexes, non seulement matériels, mais idéaux, des
+individus et des sociétés; chaque science correspond, dans ses
+applications, à un ou à plusieurs arts et professions différents.
+Aux premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se
+confondent généralement avec leur utilité pratique, mais à mesure qu'il
+devient à la fois plus généralisateur, plus abstrait et en même temps
+plus intensif, la nécessité apparaît, dans l'intérêt de l'équilibre
+intellectuel et même physiologique et surtout dans l'intérêt supérieur
+de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une
+intervention de plus en plus considérable de l'enseignement professionnel.
+Ainsi, dans les instituts supérieurs du Commerce, de l'Industrie, de
+l'Agriculture, dans les écoles polytechniques et dans les diverses
+facultés universitaires, le maximum d'abstraction et de généralisation
+scientifiques et philosophiques doit être naturellement contre-balancé
+par le maximum de spécialisation professionnelle. Là où l'enseignement
+universitaire se réduit à être une fabrique de diplômes professionnels,
+il est aussi vicieux que là où il ne produirait que des théoriciens et
+des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y prenne garde, ce
+n'est pas la métaphysique qui peut servir de contrepoids, avec ses rêves,
+à la différenciation sociale progressive des études et des fonctions;
+la philosophie de chaque science particulière et la philosophie générale
+des sciences peuvent seules remplir cette indispensable mission; la
+spécialisation scientifique et professionnelle a son antidote dans la
+généralisation également scientifique qui permet à chaque conscience
+individuelle de rattacher l'existence de toute profession particulière
+à l'ensemble de l'organisation collective et par là de reconnaître et de
+proclamer la dignité et l'équivalence de tous les métiers, libéraux ou
+manuels, dans la trame indivisible de la vie des sociétés.
+
+Cette considération est de la plus haute importance, surtout si l'on
+complète le tableau hiérarchique des sciences par la philosophie des
+sciences sociales particulières, c'est-à-dire par la sociologie qui en
+est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable
+conclusion de l'enseignement de toutes les écoles, instituts ou
+facultés, dont l'ensemble constitue l'Instruction supérieure. Sans
+l'initiation à cette philosophie générale, les spécialistes non
+seulement ne pourront jamais être que des particularistes très bornés
+et sujets à toutes les divagations dès qu'ils seront, comme c'est
+inévitable pour tout homme vivant en société, entraînés à sortir du
+domaine restreint de leur activité ordinaire, mais ils en arriveront
+même à être des spécialistes inférieurs en intelligence à ceux de leurs
+confrères dont l'équilibre intellectuel n'aura pas été déformé comme le
+leur par l'exercice de facultés isolées. Il se produira, et il s'est
+malheureusement produit déjà, dans le domaine des professions dites
+libérales, le même phénomène qui s'est manifesté dans le domaine
+industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amènera
+l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale générale.
+
+L'enseignement doit donc être intégral à tous les degrés; il commencera
+par être concret et, à mesure qu'il se différenciera en spécialités
+professionnelles, cette division nécessaire sera compensée par une
+généralisation et une abstraction progressives non moins nécessaires.
+Les spécialités les plus éminentes, si elles ne sont pas constamment
+dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale,
+n'apparaissent plus, en définitive, que comme des déviations et des
+déformations organiques; les gibbosités les plus hautes n'ont jamais,
+en aucun temps, été considérées comme un attribut de la beauté; les
+difformités intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue
+de la plastique du corps social.
+
+De tout ce qui précède il résulte, avec non moins d'évidence, qu'il
+existe, dans la législation qui règle notre enseignement supérieur,
+des lacunes et des vices considérables. Les conditions physiologiques,
+psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons
+brièvement exposées ci-dessus, conditions actuellement reconnues par
+tous les hommes de science, constituent, en réalité, les lois
+nécessaires, c'est-à-dire naturelles, qui doivent présidera
+l'organisation de tout enseignement notamment supérieur.
+
+Or, non seulement la sociologie abstraite et même concrète est écartée
+des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par
+une réminiscence théologique et métaphysique inconcevable dans l'état
+de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Faculté de
+philosophie, au point de vue de l'ordre des études, avant les autres
+facultés, notamment celle de droit? Il est évident, pour peu qu'on y
+réfléchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche
+des lois dégagées par l'étude de toutes les sciences antérieures; c'est
+à cette condition seulement qu'elle peut être elle-même une philosophie
+positive ou scientifique. La philosophie des sciences en général et des
+sciences sociales en particulier ne peut donc être que le couronnement,
+la terminaison naturelle de ces dernières; son enseignement final
+devrait réunir dans un même auditoire les étudiants de _toutes_ les
+Facultés _après_ l'achèvement de leurs études professionnelles,
+c'est-à-dire spéciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne
+s'explique précisément que par le caractère soit théologique, soit
+métaphysique de l'enseignement philosophique dominant.
+
+Voilà pour la philosophie en général. En ce qui concerne la psychologie
+en particulier, elle est une dépendance de la physiologie, elle ne peut
+donc et ne doit être enseignée qu'après une initiation physiologique
+suffisante; la dernière loi sur l'enseignement universitaire, en
+Belgique, a déjà partiellement reconnu cette dépendance nécessaire;
+il faut l'affirmer d'une façon de plus en plus nette; il faut insister
+notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement
+scientifique est le véritable préliminaire à l'étude des sciences
+sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignées dans les
+facultés de droit. Le droit lui-même et surtout le droit criminel ont
+leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la
+théorie de la responsabilité pénale n'est qu'un cas particulier de la
+théorie de la responsabilité morale; l'une et l'autre sont conditionnées
+par la psycho-physiologie; même toute là théorie du consentement, celle
+des conventions et des obligations en droit civil sont à réviser dans ce
+sens; ici également l'ancienne métaphysique doit être expulsée par la
+philosophie positive.[2]
+
+L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les
+sciences particulières nous montre déjà par lui-même ce qu'il faut
+entendre par loi au sens scientifique de ce mot: _la loi est le rapport
+nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce
+phénomène apparaît._ Le tableau hiérarchique des sciences depuis les
+mathématiques jusqu'à la sociologie, est la formule d'une loi à la fois
+statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre nécessaire de
+l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spéciales et
+les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus
+générales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activité
+et notamment dans leur évolution à la fois historique et logique elles
+obéissent à la même loi, au même ordre, déterminés par les mêmes
+conditions.
+
+Voyons maintenant par quelles méthodes nous pouvons reconnaître et
+dégager les lois scientifiques des phénomènes en général et notamment
+des phénomènes sociologiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES LOIS SCIENTIFIQUES
+
+
+La classification des sciences, conformément aux considérations
+précédentes, et moyennant les réserves qu'il convient d'y apporter selon
+que l'on envisage spécialement cette classification, soit au point de
+vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point
+de vue dogmatique, nous fournit par elle-même un premier et frappant
+exemple de ce qu'il faut entendre par: _loi sociologique._ Cette
+classification formule de la façon la plus simple et la plus générale le
+_rapport nécessaire_ qui, abstraction faite de toutes les circonstances
+locales ou temporaires, c'est-à-dire quel que soit le corps social
+observé, relie indissolublement les phénomènes scientifiques entre eux
+tant à l'état statique, c'est-à-dire sous le rapport de leur structure
+générale, qu'à l'état dynamique, c'est-à-dire sous le rapport de leur
+évolution et de leur action réciproque. Il s'agit donc, dans cet
+exemple, d'une loi sociologique abstraite dégagée des sciences également
+abstraites.
+
+Comment, par quelle méthode les fondateurs de la philosophie générale
+des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A.
+Comte ont-ils d'une façon successivement plus parfaite et plus complète,
+dressé ce tableau hiérarchique des sciences, comment sont-ils parvenus
+à dégager et à formuler cette loi?
+
+L'évolution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent
+les plus nobles représentants fut, en réalité, conforme aux lois mêmes
+de notre constitution psychique dont les lois logiques, à leur tour,
+sont une application. Les sciences abstraites succédèrent naturellement
+aux sciences concrètes, comme ces dernières elles-mêmes avaient été
+précédées d'une phase principalement empirique dont la nécessité
+explique à son tour les hypothèses théologiques et métaphysiques qui
+furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives,
+confuses et incohérentes. Le progrès de la philosophie positive ou
+générale repose sur le progrès des sciences abstraites et celui-ci sur
+le perfectionnement des sciences concrètes dont les premiers pas sont
+empiriques; sciences abstraites et sciences concrètes se prêtent, en
+outre, un appui mutuel, celles-là servant à leur tour au
+perfectionnement de celles-ci, à mesure que la série hiérarchique des
+sciences abstraites devient plus complète par la constitution de ses
+départements les plus spéciaux et les plus complexes, tels que la
+physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la
+fonction sociale de la théologie et de la métaphysique, bon gré, mal
+gré, disparaît faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient
+comme tous les organes hors d'usage.
+
+Les procédés individuels des précurseurs de la philosophie générale des
+sciences furent, en réalité, le reflet du processus intellectuel
+collectif. Ils avaient recueilli par héritage ancestral ou social une
+masse considérable d'observations de tous genres; ils y avaient ajouté
+un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant
+pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette
+collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs
+étaient précisément ceux qui, sous le masque des hypothèses religieuses
+ou métaphysiques, s'offraient déjà fallacieusement sous une apparence
+séduisante de cohésion naturelle et universellement admise par les
+consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappréciable service
+philosophique en faisant du doute le point de départ de tout progrès
+philosophique. Dès lors, la première opération devait être
+nécessairement une révision ainsi qu'un dénombrement analytique de tout
+le savoir scientifique emmagasiné par l'intelligence des siècles. La
+deuxième opération fut de réunir sous une même dénomination ou étiquette
+toutes les observations, tous les phénomènes qui présentaient des
+caractères communs et de former successivement des groupes distincts de
+phénomènes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractères spéciaux
+qui ne se retrouvaient pas chez les autres.
+
+L'observation, l'analyse, l'induction, voilà quels furent les flambeaux
+de la méthode; par elles, il fut possible de procéder à des
+classifications naturelles, à des groupements de phénomènes d'après
+leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite à des
+généralisations.
+
+Cette première et double entreprise d'analyse et de synthèse, menée à
+bonne fin, nous montre à ce moment, par le seul examen des résultats
+obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de
+phénomènes ainsi établis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y
+rapportent: certaines propriétés, telles que les propriétés
+mathématiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propriétés
+physiques proprement dites, les propriétés chimiques, biologiques,
+psychiques, sociologiques apparaissent d'une façon de moins en moins
+générale.
+
+Dès lors, les propriétés qui se rencontrent indistinctement partout,
+dans toutes les classes des phénomènes naturels, sont par cela même les
+plus générales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se
+concevoir comme non mélangées avec les autres; elles sont non seulement
+les propriétés les plus générales, mais aussi les moins composées, les
+plus simples.
+
+C'est d'après cette juste observation tirée du degré de généralité et
+de simplicité décroissantes des groupes des phénomènes naturels que
+la philosophie naturelle positive put finalement, à dater d'A. Comte,
+instaurer la classification non pas seulement complète, mais
+hiérarchique des sciences.
+
+Qu'est-ce maintenant que cette classification hiérarchique des sciences?
+C'est la création ou plutôt la découverte d'un ordre naturel dans
+l'ensemble primitivement incohérent de nos connaissances. C'est la _loi_
+de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un
+rapport de ressemblance ou de dissemblance étendu de deux ou plusieurs
+phénomènes à la généralité des phénomènes dans la mesure où ces derniers
+nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions
+sont insuffisantes, erronées, incomplètes, la loi le sera dans la même
+proportion; elle sera tôt ou tard infirmée par une découverte nouvelle,
+mais, en somme, la méthode positive d'observation restera le seul
+instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte
+amendera l'observation et la généralisation consécutive fausses; à une
+observation mal faite, il n'y a de remède qu'une observation bien faite;
+la méthode positive trouve en elle-même sa règle, sa discipline.
+
+C'est donc par la généralisation et la classification des inductions
+particulières que nous parvenons à concevoir et à formuler des lois
+scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considérable
+d'inductions, plus elles sont générales; plus ces lois éliminent les
+propriétés spéciales pour ne tenir compte que des caractères les plus
+simples et les plus généraux, plus les lois ainsi formulées sont
+abstraites. Les lois naturelles peuvent donc être abstraites sous deux
+rapports: soit qu'on les dégage indépendamment des corps particuliers
+dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque
+de l'ordre hiérarchique des phénomènes et des sciences, on les dégage
+des propriétés spéciales et complexes de l'ordre auquel elles se
+rattachent pour les ramener à un ordre plus général et plus simple.
+
+Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minéralogie, la géologie,
+la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la médecine et la chirurgie,
+la structure et l'évolution des sociétés particulières sont des sciences
+concrètes; la géométrie, l'astronomie en général, la physique, la chimie
+inorganique, la physiologie végétale, la physiologie animale, la
+physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites;
+celles-ci formulent les lois des phénomènes compris dans leur
+département, indépendamment des combinaisons concrètes auxquelles ces
+phénomènes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi,
+la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que
+soient les organismes; les lois qu'elle dégage s'appliquent
+indifféremment à tous les êtres organisés. De même, en sociologie, si
+nous étudions la structure et l'évolution d'une société déterminée, la
+Belgique, par exemple, les généralisations que nous parviendrons à
+dégager de nos observations relatives à ce pays nous fourniront des lois
+non pas abstraites mais concrètes, en ce sens qu'elles impliqueront les
+caractères originaux qui font de la Belgique une société en partie
+différente des autres sociétés; ces lois seront spécialement
+particulières à notre pays, puisque, dans l'étude des phénomènes sociaux
+dont nous les aurons tirées, il aura été tenu compte des conditions
+sociales particulières qui sans doute ne se rencontrent pas également
+partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, néglige ces conditions
+particulières.
+
+L'observation et la généralisation des faits concrets ont, du reste,
+partout et dans tous les temps, précédé la constatation des phénomènes
+et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun à
+l'individu et à la collectivité. L'empirisme le plus grossier a précédé
+la médecine et la chirurgie et ces dernières à leur tour ont permis à la
+physiologie de se constituer; de même les biographies, les chroniques
+locales ont précédé les histoires générales et ces dernières la
+sociologie abstraite.
+
+Où l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque
+dans l'étude de phénomènes appartenant à un groupe spécial et plus
+complexe de la série hiérarchique des sciences, elle supprime
+précisément les propriétés spéciales qui seules justifient la
+constitution de ce groupe en science particulière indépendante, en vue
+de ramener l'explication de ces phénomènes spéciaux aux explications
+fournies par les lois des classes antécédentes de phénomènes plus
+simples et plus généraux. Ainsi, les phénomènes sociologiques peuvent
+se ramener à des phénomènes psychiques et physiologiques, ceux-ci à des
+lois chimiques, lesquelles peuvent être réduites à des lois purement
+physiques et finalement astronomiques et même simplement numériques et
+géométriques. Les phénomènes complexes et spéciaux sont en effet
+toujours convertibles en phénomènes plus simples et plus généraux; on
+peut ainsi ramener la science sociale à des principes premiers tels que
+l'intégration et la désintégration continues de la matière et du
+mouvement, mais, ce faisant, en réalité, on n'explique rien, on montre
+simplement que tout est impliqué dans tout. Les phénomènes spéciaux,
+en un mot, exigent une explication spéciale, tout en s'en référant aux
+explications plus générales fournies par la série entière des sciences.
+Ces audacieuses généralisations ont le grave défaut de supprimer les
+caractères spéciaux des phénomènes pour mieux les expliquer; en
+réalité, elles suppriment le problème et ne le résolvent pas. Quand,
+en biologie, on dépasse les éléments anatomiques, on ne fait plus de la
+biologie, mais de la chimie; de même en sociologie, quand on dépasse les
+deux agrégats territoire et population en tant qu'agrégats, on tombe
+dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces
+abstractions ne doivent être utilisées que pour montrer la dépendance
+nécessaire qui relie les phénomènes les plus spéciaux aux phénomènes
+généraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux
+généralisations et aux lois spéciales dont l'exposé est l'oeuvre de
+chaque science particulière. Ni les nombres de Pythagore, ni la
+gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de
+l'abstraction et de la généralisation sociologiques; ce n'est pas
+avancer, mais reculer la solution du problème[3]. Chaque science
+spéciale dégage des lois également spéciales, bien que dépendantes des
+lois plus générales des sciences antécédentes; mais on ne peut, sans
+supprimer par le fait cette science spéciale, la ramener exclusivement
+à ces dernières; le problème des sciences les plus complexes consiste
+au contraire surtout à déterminer les propriétés et les lois qui les
+distinguent des sciences les plus simples.
+
+Tous les rapports imaginables entre les phénomènes quelconques se
+réduisant en fin de compte à des rapports soit de similitude, soit de
+différence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par _loi_, au
+sens le plus général, les rapports constants de similitude et de
+succession qui existent entre les phénomènes de l'univers, inorganiques,
+organiques et superorganiques ou sociaux.
+
+La réduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de
+la généralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits
+particuliers à une loi générale, nous disons communément que cette loi
+est la _cause_ de ces phénomènes particuliers; c'est là en réalité une
+expression vicieuse, correspondant à une conception métaphysique et,
+primitivement même théologique, des rapports qui unissent les phénomènes
+naturels. Ainsi, l'immense variété des phénomènes astronomiques et de
+ceux relatifs à la pesanteur des corps en général sont tous compris dans
+la loi de la gravitation universelle formulée par Newton. Cependant la
+gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime
+seulement le fait général de la tendance constante de tous les corps à
+se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et
+en raison inverse du carré de leurs distances. La cause n'est donc qu'un
+rapport plus ou moins constant et formulé d'une façon générale.
+Généraliser des rapports, dégager des lois, voilà les plus hauts sommets
+scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes
+premières et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.
+
+Les causes ne sont donc que des rapports plus généraux de similitude ou
+de différence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons
+des phénomènes particuliers.
+
+Quand nous étudions les lois relatives à la pesanteur des corps, lois
+physiques, et à la gravitation des corps célestes, lois astronomiques,
+indépendamment des corps déterminés où ces lois se manifestent, nous
+faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au
+contraire, nous les étudions dans ces corps, nous faisons de la science
+concrète.
+
+Le tableau hiérarchique des sciences, dressé par A. Comte, avec les
+quelques amendements qui n'en détruisent pas les grandes lignes et qu'il
+convient d'y apporter, nous montre également, par son seul examen, une
+distinction importante à faire au point de vue de la définition d'une
+loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport général
+et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances,
+mais il nous montre ce rapport général et constant, c'est-à-dire _la
+loi_ des phénomènes scientifiques sous un double aspect: l'un statique,
+l'autre dynamique. Ceci revient à dire qu'il existe des lois statiques
+et des lois dynamiques; nous le savions déjà d'une façon générale; le
+tableau des sciences nous le montre pour des phénomènes d'ordre
+sociologique relatifs, dans l'espèce, à la vie intellectuelle des hommes
+en société.
+
+Les lois statiques sont celles qui se rapportent à la structure
+nécessaire et constante des êtres sociaux à l'état de repos, dans un
+espace et un moment déterminés, s'il s'agit de lois statiques concrètes,
+ou indéterminés, c'est-à-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques
+abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mêmes
+conditions, se rapportent aux mouvements simultanés, réciproques et
+surtout successifs des mêmes organismes sociaux.
+
+Le tableau hiérarchique des sciences nous expose d'un côté la structure
+scientifique invariable et nécessaire des sociétés clans tous les temps,
+dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes
+les sciences; de l'autre, l'évolution nécessaire et invariable de cette
+même structure également dans tous les temps et dans toutes les parties
+de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.
+
+Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le
+fonctionnement, nous paraîtra encore plus claire dans la loi des trois
+états de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre à l'ordre
+spécial de phénomènes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi
+sociologique universelle, comme l'a tenté hâtivement celui qui l'a
+formulée. La période théologique, avec ses subdivisions en âge du
+fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, la période métaphysique
+avec son stade scholastique préparatoire, la période positive ou
+purement scientifique représentent parfaitement, bien qu'uniquement
+au point de vue des croyances générales ou philosophiques, d'un côté
+l'aspect statique et structural nécessaire de toutes les sociétés,
+de l'autre leur aspect dynamique et évolutif.
+
+C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois
+générales de toute la série des phénomènes naturels, depuis, les plus
+simples et les plus généraux jusqu'aux plus complexes et aux plus
+spéciaux, en un mot depuis les mathématiques jusqu'aux sciences
+sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie première et ce
+qu'on a appelé depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la
+philosophie scientifique ou positive. _La philosophie positive est donc
+la philosophie générale des sciences_; au point de vue de renseignement,
+il n'en peut exister d'autre; la science ne connaît que des phénomènes,
+des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les
+religions et les métaphysiques sont elles-mêmes des phénomènes, des
+objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de
+vue scientifique, c'est-à-dire relatif et, dans l'espèce, social. Leur
+structure et leur évolution sont, comme nous venons de l'indiquer,
+soumises elles-mêmes à des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu
+écrire ces paroles profondes: «La Divinité a ses lois.» S'il en est
+ainsi, la Divinité n'est plus l'absolu, elle est réduite à une simple
+fonction sociale dont nous pouvons suivre les développements depuis les
+origines jusqu'à sa transformation positive finale.
+
+Ayant défini la philosophie positive en général, nous pouvons de même
+définir la science qui en est le couronnement: _la Sociologie est la
+philosophie générale des sciences sociales particulières_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES MÉTHODES
+
+
+Quel que soit le domaine scientifique spécial dont il s'agisse, la loi
+est un rapport nécessaire entre deux ou plusieurs phénomènes; c'est un
+rapport nécessaire qui se reproduit d'une façon constante et invariable
+quand les conditions où les phénomènes se produisent sont les mêmes, et,
+d'une façon variable, quand ces conditions varient.
+
+La constatation des phénomènes, de leurs rapports et de leurs lois a une
+source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre méthode scientifique;
+les procédés de l'observation seuls différent suivant la nature des
+phénomènes à étudier et les conditions subjectives de notre constitution
+physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la méthode positive
+ont leur correctif dans la méthode positive même; elles ne peuvent, en
+effet, provenir que soit d'une constitution momentanément ou
+radicalement défectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des
+procédés, c'est-à-dire des instruments, soit de rapports erronés
+supposés entre le sujet et ses instruments d'un côté et les faits
+observés de l'autre.
+
+Le processus intellectuel est invariable, le point de départ de toute
+acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction
+simple et particulière, menée par des intermédiaires successifs, de plus
+en plus complexes et étendus, jusqu'à des lois ou propositions
+générales. Toute conclusion raisonnée, toute loi ne trouvent leur preuve
+que par la vérification de leur conformité avec toutes les inductions et
+propositions particulières qu'elles embrassent; aucune déduction, même
+dans les sciences les plus simples, telles que les mathématiques, n'est
+légitime que sous réserve constante du contrôle de cette conformité. La
+méthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses
+procédés ou instruments d'application. Ceci nécessite quelques
+explications.
+
+Chaque branche principale de l'arbre encyclopédique des sciences
+développe l'un des aspects caractéristiques des procédés utilisés par la
+méthode positive. Plus on s'élève vers les degrés de complexité
+supérieure de l'échelle scientifique, plus les instruments d'observation
+deviennent à la fois puissants et d'un maniement délicat et difficile;
+leur perfection et leur force sont naturellement en corrélation avec
+celles des objets soumis à leurs investigations. Si dans les sciences
+abstraites les plus générales, telles que les mathématiques, la
+simplicité et la constance supérieures des rapports qui règnent entre
+les phénomènes a permis, à tort cependant, de supposer que c'étaient des
+sciences déductives, il ne paraît plus contesté aujourd'hui que cette
+illusion logique provenait de ce qu'on avait substitué l'effet à la
+cause; si les mathématiques autorisent si généralement l'emploi des
+méthodes déductives, c'est que la généralité et la simplicité des
+relations qui forment leur département étant naturement mieux connues
+pour cela même qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la
+prévision scientifique y est plus facile; or, la prévision est une
+déduction; c'est une conclusion particulière tirée d'observations
+générales supposées constantes. Dans les mathématiques aussi bien que
+dans l'astronomie, ces déductions et ces prévisions ne sont devenues
+possibles que grâce à l'accumulation des observations particulières
+finalement généralisées; elles y ont été possibles antérieurement aux
+prévisions et aux déductions dans les autres sciences, parce que ces
+dernières sont plus complexes, c'est-à-dire qu'il est plus difficile d'y
+formuler en lois, eu égard aux multiples conditions au sein desquelles
+leurs phénomènes se manifestent, les rapports invariables et nécessaires
+d'apparition de ces phénomènes. Il n'y a donc de différence entre les
+sciences, au point de vue des méthodes, que dans leurs difficultés
+relatives. Les mathématiques et l'astronomie doivent leurs progrès
+fondamentaux à _l'observation directe_: leurs procédés ont été des
+procédés inductifs; la déduction n'y devint possible qu'accessoirement,
+grâce à l'antériorité naturelle et historique de leur constitution
+positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur méthode
+propre.
+
+A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un
+instrument nouveau rendu nécessaire et devenu possible par suite même
+des conditions et des variations plus nombreuses, des phénomènes que ces
+sciences embrassent; ce procédé qu'elles inaugurent est en rapport avec
+la nécessité et la possibilité de reproduire artificiellement, dans cet
+ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent
+naissance nécessairement aux phénomènes conformément aux conditions et
+aux variations de leur milieu artificiel. Ce procédé, c'est la _méthode
+expérimentale_; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mêmes
+conditions produisent invariablement le même phénomène, nous fournit la
+meilleure démonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les
+mots rapport, déterminisme et loi. Le déterminisme, en effet, tant en
+physique qu'en chimie, signifie qu'en recréant les mêmes conditions on
+recrée toujours le même phénomène suivant un rapport nécessaire, ou
+bien, qu'en éliminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de
+nouvelles conditions, on obtient également, suivant un rapport non moins
+nécessaire et constant, certaines variations correspondantes.
+
+L'histoire le démontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont
+introduit et développé l'usage des méthodes expérimentales et, par
+réaction, ces dernières ont reçu certaines applications en astronomie et
+en mécanique. C'est en effet un phénomène historique constant en rapport
+avec le caractère interdépendant de toutes les sciences, que les
+perfectionnements des instruments de méthode dans les sciences plus
+complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples,
+spécialement dans leurs parties extrêmes qui servent de transition avec
+les sciences plus complexes.
+
+En revanche, chaque science supérieure utilise les procédés des sciences
+antécédentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractère
+original d'être des sciences expérimentales, ne cessent pas pour cela
+d'être également des sciences descriptives et d'observation directe.
+A mesure qu'on gravit l'échelle des sciences, les instruments d'étude
+s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus délicats
+n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de
+fer n'ont supprimé les canaux, les routes et les voies naturelles.
+
+Les sciences physiologiques, à leur tour, ont été fécondées par
+l'emploi successif et de plus en plus complet des méthodes précédentes;
+c'est l'expérimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au
+chimiste et au physicien, d'agir sur les phénomènes naturels, sur les
+organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible évidemment
+qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de
+l'organisme, en y déterminant par une mutation des conditions ordinaires
+une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation
+ou variation de la structure. Après les belles expériences et les
+démonstrations de l'illustre et regretté Claude Bernard, il est inutile
+d'insister sur l'application des procédés d'expérimentation en
+physiologie. La pratique et la théorie des variations dans les espèces
+animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une
+justification supplémentaire, si c'était nécessaire, de la légitimité
+de la méthode expérimentale en physiologie.
+
+Un procédé spécial à la science des corps vivants, surtout en ce qui
+concerne leur structure, c'est la _méthode de comparaison_ qui, en
+biologie, vient s'ajouter à tous les procédés antérieurs: observation
+directe et expérimentation. A son tour, elle réagit sur le progrès des
+sciences antérieures. Ce sont les méthodes d'expérimentation et de
+comparaison qui, depuis un siècle, ont fait réaliser à la biologie et
+à la physiologie les progrès décisifs qui nous permettent de leur
+attribuer la dignité de sciences positives au même titre qu'à leurs
+aînées. Goethe et Cuvier peuvent être cités comme des exemples à jamais
+mémorables de l'application de la méthode comparative dans l'étude des
+êtres vivants et notamment dans la reconstitution des structures
+appartenant aux périodes préhistoriques.
+
+Les considérations qui précèdent suffiraient à elles seules à nous
+convaincre que tous les procédés dont nous venons de parler, observation
+directe, expérimentation, comparaison, sont tous également utilisables
+dans cette branche spéciale de la physiologie qui constitue la science
+de l'activité et de la structure des phénomènes affectifs, émotionnels
+et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle,
+réduire ses instruments de méthode à la seule observation, soit interne,
+soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renoncé,
+à limiter ses procédés dans ces bornes étroites où la prudence et
+l'imperfection même de la science l'enfermaient, naturellement peut-être
+à l'origine, elle exclurait par cela même l'étude des phénomènes
+psychiques les plus importants et les plus intéressants: la physiologie
+et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des déments, des
+délinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de même
+de l'étude de toutes les passions humaines où l'observation interne est
+également impuissante, puisque la première condition de celle-ci est une
+sérénité absolue dans la personne même de l'agent qui s'observe. Les
+phénomènes du sommeil et du rêve lui seraient aussi interdits, bien que
+ce soit surtout dans le rêve que la psychologie subjective se complaise.
+Quant à l'observation externe, elle ne peut être qu'une description
+superficielle tout à fait insuffisante pour nous révéler les caractères
+intimes des phénomènes psychiques, tant au point de vue de la manière
+dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des
+troubles qu'ils apportent dans les organes mêmes, pas du tout
+extérieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de
+ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation
+externe, ne sont aptes à mesurer exactement les conditions les plus
+élémentaires des phénomènes psychiques, telles que leur durée, leur
+intensité, leurs périodes de croissance et de décroissance, etc.; et,
+cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les
+autres sciences, ne peut résulter que de cette transformation de science
+purement descriptive et qualitative, en science expérimentale et
+quantitative.
+
+Renfermée dans les limites de l'observation, la psychologie serait
+certainement restée à l'état stagnant, si elle n'avait pas été
+renouvelée et vivifiée par la méthode expérimentale au point de vue
+principalement fonctionnel et, par la méthode de comparaison, au point
+de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, à la
+lettre, son salut et sa rénovation actuels à ce que la biologie et la
+physiologie lui ont prêté leurs instruments d'exploration et
+d'expérimentation, dans le sens le plus matériel de ces mots,
+instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera réaliser plus de
+progrès à la science des phénomènes mentaux que ne l'ont fait depuis des
+siècles toutes les soi-disant observations externes et internes qui
+généralement même ne constituaient pas des descriptions exactes.
+
+Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antécédentes tous leurs
+procédés d'investigation: observation directe, expérimentation,
+comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire général d'un
+instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance
+incomparable, mais d'une délicatesse excessive en rapport étroit avec la
+puissance et la délicatesse des phénomènes à l'étude desquels il doit
+être utilisé; cet instrument, c'est la _Logique_.
+
+La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la
+science des lois du raisonnement, science que des métaphysiciens
+pouvaient seuls placer avec les mathématiques parmi les sciences les
+plus générales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la
+logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution
+même, encore fort défectueuse, ne pourra se parfaire que grâce aux
+progrès de la psychologie générale dont elle est une dépendance.
+Or, il existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phénomènes
+tellement délicats et dont les conditions sont tellement malaisées à
+reproduire et à réunir, même par les procédés et les instruments les
+plus perfectionnés, qu'il devient nécessaire d'y suppléer par des
+procédés intellectuels empruntés à notre constitution cérébrale.
+Ces instruments véritablement psychiques, mais organisés dans leur
+structure, permettent, par le raisonnement, de créer hypothétiquement ce
+milieu artificiel que produit effectivement l'expérimentateur dans les
+sciences physico-chimiques.
+
+Cette étude n'est pas un traité de Logique; nous devons donc ici nous
+borner à rappeler ce qui doit être enseigné dans les diverses Facultés
+dont l'enseignement est préparatoire aux Instituts de Sociologie.
+Il existe quatre Méthodes expérimentales ou d'induction directe _a
+posteriori_: 1° la Méthode de Concordance; 2° la Méthode de Différence;
+la première, plus spéciale, applicable surtout là où l'expérimentation
+artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors,
+comme s'exprime Stuart Mill, «presque toujours la seule ressource
+directement inductive»; 3° la Méthode des Résidus, application encore
+plus spéciale de la Méthode de Différence, et 4° la Méthode des
+Variations concomitantes. Cette dernière reçoit son application la plus
+large dans tous les cas où les variations des conditions déterminantes
+du phénomène à produire ou à étudier portent sur la quantité de ces
+variations; si les variations des conditions du phénomène et celles du
+phénomène lui-même sont exactement correspondantes, leur rapport, leur
+loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent être exactement
+établis, sinon ils ne peuvent l'être aussi que partiellement.[4]
+
+La méthode expérimentale logique intervient donc là où les autres
+instruments, soit à cause de la ténuité, soit à cause de la multiplicité
+et de la complexité des conditions des phénomènes, soit pour tous ces
+motifs réunis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous
+l'avons indiqué à propos de tous les procédés antérieurs, les procédés
+logiques d'expérimentation profitent à leur tour en partie tant aux
+sciences antécédentes qu'aux sciences subséquentes. C'est ainsi que
+Stuart Mill observe notamment avec raison que la méthode expérimentale
+de concordance, en tant que méthode purement logique, est applicable à
+l'astronomie aussi bien qu'à la sociologie.
+
+Les sciences sociales qui, dès l'abord, ont surtout et spécialement
+scruté les phénomènes de solidarité, de continuité et de succession,
+dans le temps et l'espace, des phénomènes collectifs, avaient
+nécessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une
+portée encore plus étendue en correspondance avec la complexité, la
+grandeur et la durée supérieures des organismes soumis à leur
+investigation. Cet instrument approprié à ces conditions tout à fait
+spéciales, elles l'ont trouvé dans la _Méthode historique_, laquelle,
+appliquée à son tour à toutes les sciences antécédentes, leur a fait
+réaliser de nouveaux progrès en leur révélant, par la description de
+leurs accroissements successifs antérieurs, la direction à suivre pour
+leurs développements futurs. Par l'usage de la méthode historique, notre
+activité scientifique avait ainsi elle-même conscience qu'elle était une
+oeuvre en réalité impersonnelle et collective, reliée à la structure
+générale et à la vie d'ensemble des sociétés dans le passé, le présent
+et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la méthode
+historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus
+compliquée de la sociologie pourra sans doute aboutir à constituer une
+philosophie politique de l'histoire.
+
+Les considérations que nous avons exposées relativement à l'application
+rétroactive, tout au moins partielle, des méthodes des sciences plus
+complexes aux sciences antécédentes plus simples et plus générales,
+doivent nous préparer à admettre qu'à son tour la sociologie peut faire
+et continuera toujours à faire son profit de toutes les méthodes propres
+à chacune des sciences dont nous avons indiqué les instruments
+d'observation; les méthodes logiques, celles de comparaison,
+d'expérimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les
+auxiliaires naturels et indispensables de la méthode historique, en
+sociologie; réunies, elles constituent la méthode inductive ou de la
+découverte scientifique, dont la déduction n'est jamais qu'une
+dérivation toujours soumise au contrôle permanent de la première.
+
+En définitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation
+directe jusques et y compris la méthode historique, sont de véritables
+prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet
+organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement
+de tous en rapport avec le cerveau.
+
+De même que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la
+méthode expérimentale qui a été contestée en sociologie, même par les
+partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que
+J.-S. Mill notamment avance que «dans les sciences ayant pour objet les
+phénomènes dans lesquels l'expérimentation est impossible,
+l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part très réduite, comme dans
+la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale,
+l'induction de l'expérience directe est d'une pratique si fautive
+qu'elle est généralement à peu près impraticable.[5] M. A. Bain partage
+la même opinion.
+
+J.-S. Mill atténue toutefois un peu plus loin son appréciation, tout en
+proclamant, à tort, suivant nous, que «le mode d'investigation qui, par
+suite de l'inapplicabilité constatée des méthodes directes d'observation
+et d'expérimentation, reste comme principal instrument de la
+connaissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et aux
+lois de réapparition des phénomènes les plus complexes est, au sens le
+plus général, la méthode déductive», il corrige lui-même cette
+proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte
+immédiatement en reconnaissant que a le premier pas du procédé déductif
+est une opération inductive, parce que c'est une induction directe qui
+doit être la base de tout». Et encore: «Le problème de la méthode
+déductive consiste à déterminer la loi d'un effet d'après les lois des
+diverses tendances dont il est le résultat commun. En conséquence, la
+première condition à remplir est de connaître les lois de ces
+tendances. _Ce qui suppose une observation_ ou une _expérimentation
+préalable pour chaque cause séparée_, ou une déduction préliminaire dont
+les prémisses supérieures doivent dériver aussi de l'observation ou de
+l'expérimentation. Ainsi, s'il s'agit des phénomènes sociaux ou
+historiques, les prémisses doivent être les lois des causes dont
+dépendent les phénomènes de cet ordre; ces causes sont les actions des
+hommes, ainsi que les circonstances extérieures sous l'influence
+desquelles le genre humain est placé et qui constituent la condition de
+l'homme sur la terre. La méthode déductive, appliquée aux faits sociaux,
+doit donc _commencer par rechercher les lois de l'activité humaine_ et
+ces propriétés des choses extérieures par lesquelles sont déterminées
+les actions des hommes en société. Naturellement quelques-unes de ces
+vérités générales seront obtenues par l'observation et l'expérience,
+d'autres par déduction. _Les lois les plus complexes des actions
+humaines,_ par exemple, _peuvent être déduites des lois plus simples,
+mais les lois simples ou élémentaires seront toujours et nécessairement
+déterminées par l'induction directe_.»[6]
+
+Malheureusement les lois simples ne suffisent pas à l'explication des
+lois plus complexes; cette explication qu'on leur réclame ne peut être
+également que simple ainsi que nous croyons l'avoir démontré au
+commencement de notre étude; donc, même dans les limites tracées par
+J.-S. Mill, la méthode déductive est subordonnée aux divers procédés de
+l'induction et toute déduction n'est légitime que si elle est
+l'application d'une loi générale, simple ou complexe, induite, à un fait
+particulier compris dans les rapports nécessaires formulés et embrassés
+par cette loi.
+
+Il y a contradiction à dire que la méthode déductive est la méthode
+des sciences mentales et sociales; elle est au contraire la méthode
+utilisable surtout après coup, à partir de leur constitution plus
+ou moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus
+générales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont,
+du reste, démontré par le fait que les procédés inductifs, y compris
+l'expérimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches
+complexes, les instruments véritables de tous nos progrès scientifiques.
+
+En sociologie, en ce qui concerne la méthode expérimentale, il ne faut
+notamment jamais perdre de vue que si les procédés expérimentaux
+individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de
+plus en plus, qui seront de véritables instruments collectifs en rapport
+avec les expérimentations collectives qu'il convient d'instituer de
+plus en plus en matière sociale. Le cabinet du savant est, sous ce
+rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont
+de vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux,
+consacrés spécialement à dresser des statistiques intelligentes et non
+incohérentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels,
+et à suivre dans leurs effets les plus éloignés les lois en général et
+toutes ces mesures beaucoup trop empiriques émanées des administrations
+et des législatures, mesures et lois qui sont en réalité de véritables
+expériences collectives. Dans ces matières étendues et complexes, l'oeil
+du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires
+en rapport avec la nature des études. L'histoire en général est au
+surplus une expérimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes
+pas actuellement suffisamment outillés pour procéder à des
+expérimentations méthodiques et systématiques, il n'est pas permis de
+conclure qu'il faille rejeter la méthode expérimentale du domaine
+sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes
+les conditions, tous les facteurs d'un phénomène social et surtout de
+reproduire artificiellement ces conditions et ces phénomènes pour
+établir le rapport nécessaire et invariable qui existe entre le
+phénomène et ses conditions, rien n'autorise _a_ préjuger que la
+puissance collective, supérieurement armée, ne puisse le faire; dans
+ce cas, en effet, l'agent qui observe et qui expérimente est égal en
+étendue et en puissance aux objets soumis à ses expériences et à ses
+observations; c'est la société qui s'observe et qui expérimente sur
+elle-même.
+
+Dans un beau livre sur «la Politique expérimentale», M. Donnât, tout en
+ne se rendant pas compte des difficultés théoriques et philosophiques
+de la question, a exposé d'une façon empirique et approximative la
+possibilité d'utiliser la méthode expérimentale dans le domaine des
+arrangements sociaux pratiques. Nous avons également ailleurs proposé
+des expérimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le
+problème de la limitation des heures de travail dans les charbonnages
+et celui de la réorganisation des circonscriptions administratives
+actuelles par l'application facultative du régime des syndicats avec
+personnification civile aux communes et aux cantons.[7]
+
+Par cela même que la sociologie est la plus complexe de toutes les
+sciences, sa matière est susceptible d'un nombre considérable de
+combinaisons; elle est donc, par excellence, une matière plastique,
+malléable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur
+certains facteurs sociaux, dans des conditions déterminées, surtout
+sur les facteurs les plus généraux et les plus simples, produire des
+phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois observées,
+expérimentées, et permettant par conséquent la prévision scientifique du
+phénomène social dont la production ou la reproduction sont recherchées.
+Ceci constitue la méthode expérimentale proprement dite, avec cette
+réserve, que dans ses applications aux phénomènes sociologiques, cette
+méthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, être
+l'oeuvre raisonnée à la fois des générations passées, présentes et
+futures. La méthode historique, essentiellement propre à la sociologie,
+n'est au surplus elle-même qu'une extension collective des procédés
+expérimentaux; elle est la méthode expérimentale mise en action par les
+sociétés devenues conscientes de leur activité vitale.
+
+S'il faut donc restreindre la méthode expérimentale, en sociologie, dans
+des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donné par exemple à un
+individu isolé, quelque savant qu'il puisse être, d'instaurer lui-même
+des expériences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut
+encore, dans une certaine mesure, grâce aux méthodes purement logiques
+que nous avons indiquées ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans
+recourir à des expérimentations réelles, procéder à des expérimentations
+essentiellement intellectuelles, c'est-à-dire fictives ou raisonnées,
+bien que toujours basées sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par
+un exemple emprunté aux rapports nécessaires qui existent entre l'état
+économique général d'un pays et l'état de sa population, qu'il est
+possible par la méthode des variations concomitantes, par la méthode
+d'élimination, par la méthode de différence et celle des résidus,
+d'utiliser les matériaux fournis par la statistique pour créer des
+expériences idéales ou artificielles permettant, d'une façon
+suffisamment certaine, d'aboutir à des prévisions sociales, c'est-à-dire
+de conclure de certaines conditions déterminées à la production d'un
+phénomène social également déterminé.
+
+Ainsi, même dans le milieu social et politique actuel, encore bien
+incohérent et si mal outillé au point de vue des méthodes d'observation
+et d'expérimentation, une science sociologique suffisante est dès à
+présent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments
+imparfaits des sciences antécédentes à la sociologie. L'empirisme
+grossier des législateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc à
+tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante
+coordination de faits sociaux observés et expérimentés pour régler
+scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement
+à notre portée de suivre toute mesure législative et autre dans ses
+conséquences, de manière à faire de toute loi, au sens politique, une
+véritable expérience sociale, la constatation d'une loi dans le sens
+scientifique de ce terme.[8]
+
+Ainsi, en résumé, les sciences sociales empruntent à toutes les autres
+sciences, dans des proportions diverses, leurs méthodes: aux
+mathématiques, à la mécanique, à l'astronomie l'observation directe
+et indirecte avec ses applications déductives, en rapport avec la
+perfection supérieure de ces sciences, mais toujours sous le contrôle
+sévère des modes inductifs de vérification et de preuve; aux sciences
+physico-chimiques, la méthode expérimentale; à la biologie, la méthode
+de comparaison; à la psychologie tous ses procédés logiques légitimes;
+enfin la sociologie se complète elle-même et perfectionne toutes les
+autres sciences par la méthode historique. C'est en utilisant, à
+l'exclusion de tous autres procédés subjectifs, dans la mesure du
+possible, ces instruments de méthode positive, que dans nos travaux
+sociologiques antérieurs nous avons essayé de parfaire, surtout au
+point de vue de la méthodologie des sciences sociales, les monuments
+considérables élevés notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer;
+pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune étudiant
+actuel d'être plus fort en mathématiques que Newton, pas plus il n'est
+difficile, après les défrichements opérés par ces illustres penseurs,
+d'améliorer et d'utiliser le domaine ainsi hérité; on peut même, sans
+avoir du génie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien
+la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent légitimement. Le
+siècle actuel a produit des savants qui ont révolutionné les bases des
+sciences spéciales, notamment des sciences organiques, y compris la
+psychologie, mais c'est à ces princes de la pensée que nous devons et la
+constitution positive de la Sociologie, c'est-à-dire d'une philosophie
+des sciences sociales et, par suite, la possibilité d'une philosophie
+positive de la série hiérarchique complète de l'ensemble du savoir
+humain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES
+
+
+La méthode positive, avec ses procédés divers, est donc la seule
+applicable aux sciences sociales, comme à toutes les autres parties
+de nos connaissances; il y a unité de méthode, bien que variété
+d'instruments. Le raisonnement déductif en sociologie, comme ailleurs,
+n'est donc légitime que si les conclusions particulières déduites de
+leurs prémisses générales sont comprises dans ces prémisses; si on
+procède à une telle déduction du général au particuler, _a priori_,
+la conclusion n'a de valeur que dans la mesure même de la vérification
+et de l'expérience; sinon, elle reste à l'état d'hypothèse. Si le
+raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel,
+est exact, ce n'est pas parce que les prémisses générales ont pu être
+observées et vérifiées, nos observations à cet égard sont, en effet,
+incomplètes, et la conclusion particulière déduite ne constitue qu'une
+probabilité très forte,[9] c'est seulement parce que les phénomènes de
+vie et de mort se rapportent à des lois physiologiques générales,
+lesquelles peuvent être considérées comme démontrées.
+
+Dans l'étude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord
+des purs raisonnements déductifs, quelque rigoureux et séduisants qu'ils
+paraissent; leurs prémisses ne constituent, en général, que des
+hypothèses plus ou moins heureuses. Nous avons à faire table rase de
+toutes les constructions subjectives des réformateurs, quelque bien
+agencées et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant
+elles-mêmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens
+que, par le fait même de leur apparition spontanée à de certains moments
+de l'histoire, elles font partie des phénomènes vitaux des sociétés,
+par conséquent de la science sociale et notamment de l'évolution des
+croyances et doctrines politiques dont l'étude est une branche de la
+sociologie générale. Les constructions subjectives ne sont pas la
+science sociale; elles font partie des matériaux de cette dernière tout
+aussi bien que les rêves font partie de notre psychologie individuelle.
+Pour imaginer et construire intellectuellement une société idéale
+parfaite, il suffirait, dès que l'on renonce aux méthodes positives,
+d'être un bon romancier; cette création subjective sera, du reste,
+et avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend
+davantage et même uniquement comme type idéal le contre-pied absolu de
+la société actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans
+tous les cas, un tableau plus agréable que la situation présente.
+Ces dernières années ont vu éclore un grand nombre de constructions
+subjectives de ce genre. Elles tiennent à un état psychique réel. A ce
+point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et
+positive, offre toujours une utilité critique et négative réelle, ne
+fût-ce qu'au point de vue de la préparation des esprits à l'inévitable
+et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les
+croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au
+progrès social.
+
+Pour réaliser, d'une façon raisonnée et consciente, des progrès
+sociologiques, il faut s'en tenir aux méthodes positives; elles
+suffisent parfaitement à cette mission. La grande erreur d'A. Comte,
+dans son _Système de politique positive_, provient d'avoir renoncé,
+sans doute par suite d'une insuffisante élaboration des sciences
+particulières et notamment de l'économie politique, du droit et de la
+politique proprement dite, aux procédés inductifs qui sont la condition
+_sine qua non_ de toute généralisation objective. Heureusement la
+méthode positive suffit à redresser elle-même ces déviations et ces
+erreurs momentanées.
+
+Les phénomènes sociologiques se présentent tout d'abord à nos
+observations, comme tous les autres phénomènes naturels, sous leur forme
+concrète, complexe, comme un agrégat compact d'éléments divers, mais
+confus et non encore dissociés pour notre intelligence. La première
+opération consiste à dissocier par l'analyse ces éléments combinés, à
+les réduire à leurs éléments les plus simples, _irréductibles_. Il faut,
+en effet, entendre par éléments sociologiques ceux qui, par l'analyse,
+ne peuvent être ramenés à des constituants plus simples sans empiéter
+sur le domaine des sciences antécédentes. C'est ainsi qu'en biologie,
+les éléments les plus simples sont les éléments anatomiques ultimes que
+l'analyse anatomique parvient à dégager sans pénétrer sur le terrain
+réservé à la chimie.
+
+Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les
+plus généraux et les plus simples, deux éléments irréductibles, le
+territoire d'un côté, la population de l'autre.[10] Ces deux éléments,
+tissés de façons diverses, constituent la matière élémentaire de tous
+les phénomènes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au
+delà sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques
+proprement dites.
+
+Cette analyse préliminaire terminée, observons les diverses combinaisons
+sociologiques auxquelles, dans les sociétés passées ou présentes, le
+mélange variable de ces éléments a donné lieu. Prenons, pour ne rien
+négliger, si nous voulons, la société la plus complexe, c'est-à-dire la
+plus parfaitement combinée ou organisée contemporaine, de cette manière
+nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses
+actuellement observables.
+
+Cette opération nécessite une accumulation énorme de faits particuliers,
+c'est-à-dire d'observations particulières. Ceci ne fut pas l'oeuvre de
+quelques individualités, quel que fut leur génie, mais l'héritage sans
+cesse agrandi de la pensée collective depuis ses origines les plus
+lointaines, oeuvre empirique primitivement où les religions d'abord,
+les métaphysiques ensuite, tentèrent d'établir une certaine coordination
+malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trésors accumulés,
+transmis et accrus d'âge en âge, la méthode sociologique procède
+laborieusement à un travail de comparaison. Or, toute comparaison
+aboutit, en dernière analyse, à la constatation soit d'une ressemblance,
+soit d'une différence, c'est-à-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est
+envisagé au point de vue du temps, la ressemblance et la différence
+constituent des rapports de coexistence ou de conséquence.
+
+C'est par l'observation directe, par l'expérimentation, par l'analyse,
+par la comparaison, par les procédés logiques, par la méthode
+historique, appliqués aux phénomènes sociologiques que nous parvenons
+à reconnaître et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le
+territoire et la population peuvent donner lieu.
+
+Ces applications, aussi complètes que possible de la méthode positive,
+nous ont permis de ramener à un nombre limité de combinaisons sociales
+les résultats du mélange variable des grands facteurs élémentaires de
+toute structure sociale: combinaisons économiques, génésiques,
+artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes
+ces combinaisons sociales diffèrent les unes des autres par des
+propriétés ou modalités spéciales, bien que formées des mêmes éléments,
+territoire et population.
+
+Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti à une première
+généralisation. Cette généralisation constitue ce qu'on appelle une
+classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet,
+des généralisations tirées des ressemblances et des différences
+également naturelles des objets observés et comparés. Moins ces
+observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont
+profondes et plus elles sont des généralisations ou classifications
+exactes et complètes, embrassant tous les caractères des choses. Le
+progrès des classifications, dans toutes les sciences de la Nature,
+a toujours été des classifications purement subjectives aux
+classifications objectives et, dans ces dernières, des classifications
+simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et
+organiques des êtres; il en a été ainsi des classifications botaniques
+et zoologiques; il en a été de même des classifications sociologiques.
+En démontrant ailleurs que notre classification des phénomènes sociaux
+correspondait à celle des fonctions et des organes sociaux depuis les
+plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les
+progrès réalisés par les autres sciences naturelles.[11]
+
+Si cependant ces données fournies par l'application consciencieuse de la
+méthode positive aux faits sociaux peuvent paraître à certains inexactes
+ou incomplètes, nous répétons ici l'appel que nous avons adressé à nos
+lecteurs à l'occasion de chacun de nos ouvrages précédents: si vos
+observations vous amènent à pouvoir relever des phénomènes sociaux qui
+ne se rapportent à aucune des sept combinaisons spéciales énumérées
+ci-dessus, cette constatation ne sera pas un échec pour la méthode
+positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous
+empresserons d'enregistrer à son actif; elle diffère en cela des
+religions et des métaphysiques qu'elle se prête à toutes les découvertes
+scientifiques d'autant plus aisément qu'elle en est toujours elle-même
+l'instrument.
+
+Dans les diverses combinaisons auxquelles a donné jusqu'ici et continue
+à donner lieu la contexture sociale élémentaire, nous reconnaissons donc
+qu'il y a des phénomènes qui se rapportent principalement à la vie
+nutritive des sociétés, d'autres à leur vie reproductive et affective,
+d'autres à leur vie émotionnelle et esthétique, d'autres à leur activité
+intellectuelle proprement dite, un certain nombre à leur conduite et à
+leurs moeurs, une quantité plus restreinte à leur existence juridique,
+c'est-à-dire à des cas plus spéciaux où la pure contrainte morale semble
+insuffisante; finalement nous distinguons des phénomènes d'une nature
+tout à fait particulière, relatifs à la direction plus ou moins
+volontaire des sociétés, c'est-à-dire politiques.
+
+Quelle a donc été notre troisième opération? Nous avons placé sous une
+étiquette commune les phénomènes sociaux qui présentaient les mêmes
+caractères en en distinguant par d'autres étiquettes ceux qui
+présentaient des caractères spéciaux. Nous avons ainsi abouti à une
+première classification ou généralisation simples.
+
+Réduction des agrégats sociaux à leurs facteurs élémentaires, analyse
+des combinaisons diverses auxquelles ces éléments donnent naissance,
+classification de ces combinaisons ou phénomènes sociaux suivant leurs
+caractères communs et spéciaux, à cela cependant ne se bornent pas
+encore nos opérations méthodiques; nous pouvons faire un pas de plus.
+Toujours armés des seuls instruments d'induction, nous avons à
+rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en général,
+si, outre la classification simple des phénomènes sociaux suivant leurs
+propriétés communes, une classification hiérarchique de ces phénomènes
+ne correspond pas à leur structure et à leur évolution naturelles. Nous
+constatons en effet que parmi les diverses classes de phénomènes sociaux
+dont nous avons noté l'existence, il en existe dont les propriétés sont
+à la fois plus simples et plus générales les unes que les autres; il en
+est, en effet, qui se rencontrent également dans tous les cas, un plus
+petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus
+restreintes; quelques-unes enfin qui sont limitées à des cas tout à fait
+spéciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut être
+complété par un ordre de classification sérielle ou hiérarchique. Il y
+a, en effet, dans la structure et la formation des phénomènes sociaux un
+ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans
+tous les autres phénomènes naturels qui font l'objet des autres
+sciences. Ce n'est pas tout; comme les propriétés sociologiques sont
+relatives à des corps supérieurement organisés, cette superposition et
+cette succession ne constituent pas seulement une série purement
+logique, mais une structure et une filiation également organiques dont
+le caractère n'a été méconnu qu'à cause même de la complication plus
+grande des corps sociaux. Chaque classe spéciale de phénomènes sociaux
+naît organiquement par voie de filiation ou de différenciation
+naturelles, de la classe plus simple et plus générale immédiatement
+antécédente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et
+plus générales.
+
+Nos recherches ont abouti à reconnaître que les phénomènes économiques
+sont les plus généraux et les plus simples de la vie collective; la
+nutrition c'est-à-dire la circulation, la consommation et la production
+des utilités assimilables, est la condition _sine qua non_ de toute
+existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus
+constante; il est impossible même de se figurer un fait social
+quelconque sans le soutènement de certaines formes économiques.
+Supprimez la vie économique des sociétés, tout s'écroule: vie affective
+ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit
+même n'a plus de raison d'être et la direction politique collective
+devient sans force et sans objet. Nous avons exposé ailleurs l'ordre
+hiérarchique naturel des phénomènes sociaux suivant leur spécialité
+et leur complexité croissantes.[12] Nous pouvons donc maintenant,
+complétant l'oeuvre d'A. Comte, grâce à l'utilisation des méthodes
+positives par lui malheureusement délaissées en partie en sociologie,
+établir comme suit le tableau hiérarchique intégral de toutes les
+sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus générales
+jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciales:
+
+_Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites_:
+
+ 1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique statique et dynamique.
+
+ 2. Astronomie rationnelle ou abstraite.
+
+ 3. Physique.
+
+ 4. Chimie: _a_) inorganique; _b_) organique.
+
+ 5. Physiologie: _a_) végétale; _b_) animale.
+
+ 6. Psychologie et Logique.
+
+ 7. Economique.
+
+ 8. Génétique.
+
+ 9. Esthétique.
+
+10. Croyances: _a_) religieuses; _b_) métaphysiques; _c_) positives.
+
+11. Ethique.
+
+12. _A_. Droit: _a_) procédure; droit pénal; _b_) droit civil économique;
+ _c_) droit personnel et familial; _d_) droit artistique,
+ moral et philosophique; _e_) droit administratif--interne
+ et international.
+
+ _B_. Droit public: _a_) interne; _b_) international.
+
+13. Politique: _a_) représentation; _b_) délibération; _c_) exécution
+ --internes et internationales.
+
+Ce tableau hiérarchique des sciences se distingue radicalement de ceux
+de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond à la constitution
+objective de nos connaissances et non plus à un groupement plus ou moins
+fantaisiste, c'est-à-dire subjectif, des facultés de l'homme. Il diffère
+par les mêmes caractères de celui d'A. Comte, et en outre par
+l'importance plus grande accordée à la physiologie psychique et en ce
+que la logique y trouve sa place véritable comme dépendance directe de
+la psychologie; notre innovation principale, bien que déjà préparée
+vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre
+d'écrivains qui généralement divisaient les sciences sociales en
+sciences économiques, morales et politiques, comprenant même parfois la
+science économique dans les sciences politiques, consiste dans une
+analyse et une classification sérielle plus complètes et plus précises
+des divers phénomènes sociologiques et des sciences correspondantes.
+
+Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les
+diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non
+seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites,
+mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre nécessaire,
+naturel, constant; il y a, en un mot, une loi à la fois statique et
+dynamique de toutes nos connaissances. De même que nous l'avons vu pour
+les autres sciences, cette loi est à la fois, bien que dans des
+proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique
+et historique.
+
+L'évolution des sciences en général est déjà par elle-même un phénomène
+sociologique; à plus forte raison en est-il ainsi de l'évolution des
+sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et
+de leur activité doit donc être, en ce qui les concerne, complétée et
+rectifiée en partie par cette autre loi que manifestent déjà les
+sciences antécédentes. Les sciences et les phénomènes sociaux, surtout
+à un point avancé de leur développement, nous montrent encore mieux que
+toutes les autres sciences l'interdépendance de leurs divers organes et
+la simultanéité de leurs progrès. La filiation naturelle et historique,
+bien que continuant, d'une façon générale, à y être conforme à la série
+logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le
+fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une
+structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous,
+par conséquent, évoluent, sinon du même pas et sur le même rang, dans
+tous les cas concurremment, comme les individualités d'une subdivision
+militaire ou corporative quelconque, en exercice.
+
+Les conditions et les lois qui président au développement historique des
+sciences sociales sont donc déjà quelque chose de plus compliqué que les
+conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois
+dogmatiques des sciences sociales c'est-à-dire celles qu'il faut
+observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois
+dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractère
+superorganique interdépendant et de leur simultanéité historique
+relative. Les sciences sociales les plus générales seront donc toujours
+enseignées avant les plus spéciales, mais, dans l'application, cette
+nécessité logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non
+seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais
+régit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des
+organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs généralités
+d'abord, dans leurs particularités ensuite, peuvent et doivent être
+l'objet de cours à tous les degrés de l'enseignement, mais partout et à
+tous les degrés également, il conviendra de ne jamais perdre de vue et
+de faire bien pénétrer dans les intelligences qu'aucune des sciences
+sociales ne se suffit à elle-même, que toutes en définitive trouvent
+seulement leur justification et leur explication complètes clans leur
+agencement organique, dans leurs réactions réciproques; de la même
+manière, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la
+société, comme unité d'une fonction sociale nécessaire à la vie de
+l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les
+autres sciences, se consacrer de préférence à l'étude d'une branche
+spéciale, mais, comme ailleurs, cette spécialisation, si elle était
+absolue et exclusive, conduirait à la destruction de la science même et
+à l'abrutissement du savant, si elle n'était continuellement vivifiée
+par la considération supérieure du vaste ensemble sociologique dont
+chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en était autrement,
+le particularisme scientifique produirait les mêmes résultats néfastes
+que l'extrême division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage
+inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des
+relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive
+inévitablement, par son abêtissement, à devenir un coopérateur
+détestable, même dans sa spécialité. La coordination des fonctions et
+des organes est le caractère essentiel de toute structure sociale; cette
+coordination objective doit avoir son équivalent dans l'intelligence de
+toutes les unités humaines qui concourent à l'activité de ces fonctions
+et à la formation de ces organes.
+
+Le grand service que rend déjà et que rendra de plus en plus la
+sociologie, c'est-à-dire la philosophie positive des sciences sociales,
+sera de faire toujours prédominer, non seulement dans renseignement,
+mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la
+même humanité aussi bien les uns vis-à-vis des autres, y compris leurs
+ancêtres et leurs successeurs, que vis-à-vis de l'ensemble des
+phénomènes naturels. Tant que l'économie politique a eu la prétention de
+se suffire à elle-même, elle n'a pas été une science sociale: dans cet
+état fragmentaire et informe, où elle ne parvenait pas même à se
+définir, elle devait nécessairement méconnaître l'action sur la vie
+nutritive des sociétés de toutes les autres fonctions collectives; elle
+devait sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et
+familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement
+les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de la
+psychologie, dénaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manière
+la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes
+préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les
+progrès du droit en livrant l'humanité à tous les assauts d'une
+concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir
+en politique aune simple négation de toute intervention de la volonté
+collective, c'est-à-dire à la suppression de toute direction collective
+coordonnée et consciente, en somme, à la destruction du corps social et
+spécialement de ses organes les plus élevés, de ses régulateurs par
+excellence analogues à l'organisme cérébral, c'est-à-dire les organes
+régulateurs politiques.
+
+La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les
+sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement
+interdépendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les
+plus spéciales ont précisément pour mission de faciliter et de
+régulariser de plus en plus, par l'intervention systématique de la
+conscience collective, l'action des phénomènes sociaux plus généraux et
+plus simples tels que ceux relatifs à notre vie de nutrition. Les
+sciences sociales sont interdépendantes parce que les phénomènes sociaux
+et, par conséquent, la structure sociale, le sont également.
+
+Les organes des phénomènes sociaux supérieurs servent de régulateurs aux
+organes des phénomènes sociaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes les
+pouvoirs régulateurs sociaux des phénomènes physiologiques et psychiques
+des unités humaines dont l'agrégat forme la masse sociale. Les
+phénomènes sociaux supérieurs sont donc toujours, de leur côlé,
+conditionnés par les phénomènes inférieurs plus simples et plus
+généraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports génésiques,
+c'est-à-dire sexuels, familiaux ou relatifs à la population en général,
+vous négligez de tenir compte des nécessités économiques, des données
+et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux
+intentionnées seront impuissantes à reconstituer l'ordre dans les
+familles et à relever le niveau de la natalité encore beaucoup plus que
+si vous ne tenez pas compte, dans cette législation des besoins
+esthétiques, moraux, scientifiques et juridiques plus élevés des membres
+du groupe social. Les organes sociaux supérieurs ont surtout pour
+mission de parfaire et de régulariser le fonctionnement des organes
+sociaux les plus généraux, les plus simples; ceux-ci de leur côté
+doivent se soumettre servilement aux lois dégagées par toutes les
+sciences plus générales et plus simples que les sciences sociales, donc
+par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antécédentes.
+
+Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du
+droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la
+vertu et de la dignité domestiques, une famille où le père, la mère et
+même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de
+notre désorganisation industrielle, condamnés à ne se voir pour ainsi
+dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect, où
+l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du
+ménage et de sa fonction éducatrice, où le père est enlevé à tout et à
+tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin
+en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir,
+sans la moindre préoccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le
+loisir, ni sans autre excitation idéale que celle que peut procurer
+l'alcool?
+
+Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-à-vis des
+fonctions sociales les plus simples et les plus générales, de celles
+notamment relatives à la vie économique. Nécessité également de
+subordonner notre organisation économique aux conditions plus générales
+et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et
+de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation
+industrielle véritablement sociale et stable n'est possible si au point
+de vue de la durée du travail elle ne commence par respecter les lois
+physiologiques et psychiques impératives d'après lesquelles toute
+dépense physiologique a besoin de se réparer; tout effort, au delà d'une
+certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir, toute attention
+(phénomène psychique) diminue et finalement même est distraite, puis
+abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, eu ce qui
+concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la
+durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la
+physiologie et de la psychologie. Cette législation elle-même nécessite
+à son tour pour correspondre à la variété considérable des conditions
+du travail manuel, une refonte et une extension du système représentatif
+à tous les degrés, dans toutes les catégories d'intérêts, une loi
+uniforme et générale ne pouvant également déterminer que d'une façon
+uniforme et générale des limites à la durée du travail, limites
+essentiellement variables suivant les métiers. Pour mieux préciser,
+les agents ou représentants généraux de la collectivité nationale ou
+internationale ne sont compétents que pour fixer la durée maxima de
+la journée normale de travail; aux représentants spéciaux de chaque
+profession appartient de débattre, de fixer ou de modifier, suivant les
+circonstances, la durée de cette même journée de travail, dans chaque
+profession; la représentation centrale ne serait compétente que si elle
+en arrivait à être elle-même la synthèse représentative exacte de tous
+les intérêts particuliers.[13]
+
+L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un côté les phénomènes sociaux
+les plus complexes dépendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un
+autre côté, comment les organes régulateurs de ceux-là interviennent
+à leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de
+ceux-ci; il nous démontre que si le progrès social dépend avant tout
+des réformes économiques, ces dernières exigent l'extension et le
+perfectionnement de notre système représentatif, délibérant et même
+exécutif, en un mot de notre organisation politique.
+
+Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdépendants, mais les
+sciences sociales dont ils sont le domaine le sont également. De même
+que la Politique sans le Droit enfante nécessairement le despotisme,
+de même que le Droit, sans la morale dont il est une dérivation, est un
+sépulcre blanchi, de même que la Morale non éclairée par la Science est
+aveugle, de même que la Science séparée de ses utilités artistiques et
+pratiques dégénérerait en un pédantisme chinois, de même que l'art pour
+l'art finit en dévergondage, de même que la famille est impossible sans
+les conditions économiques qui doivent en assurer la dignité et
+l'existence, de même qu'enfin ces conditions économiques ne peuvent
+impunément violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de
+même dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches
+fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vénérable dont
+une sève commune parcourt et vivifie toutes les parties; séparez ces
+branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort,
+bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, à
+faire des fagots et à mettre au feu. Ainsi, par elle-même,la description
+de la structure et de l'évolution logiques, historiques et dogmatiques
+des sciences en général et des sciences sociales en particulier, nous
+démontre, en dehors même de l'étude des phénomènes que ces sciences ont
+pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui,
+sous ce triple aspect, président à cette structure et à cette évolution.
+
+Tout phénomène social est donc nécessairement déterminé, dans sa forme
+et dans son activité, par les conditions dans lesquelles il se produit;
+toutes les conditions étant identiques ou égales, le même phénomène se
+produira toujours d'une façon invariable; toutes les conditions ou
+quelques-unes des conditions venant à se modifier, le phénomène se
+produira d'une façon variable en tout ou en partie.
+
+Ici se présente une observation, d'une importance capitale pour la
+sociologie: les conditions les plus générales au milieu desquelles se
+produisent les phénomènes sociologiques sont les facteurs inorganiques
+et organiques; ce sont eux qui déterminent la structure et la dynamique
+des Sociétés d'une façon générale; ils ébauchent les corps sociaux dont
+les agents spéciaux achèveront en détail la physionomie et l'allure.
+Ces facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la
+dénomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants
+et les moins variables. En somme, les conditions mathématiques,
+mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et
+psychiques qui déterminent la structure et l'évolution des diverses
+parties de l'humanité, sur les divers points de notre globe, sont, sinon
+absolument identiques, dans tous les cas resserrées dans des limites de
+variation assez étroites; les oscillations de la vie tant individuelle
+que sociale s'écartent fort peu de la moyenne des conditions générales
+et, plus elles s'en éloignent, plus les phénomènes vitaux et sociaux
+deviennent rares à mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'écartement
+où ils disparaissent tout à fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on établit
+le tableau de quelques-unes de ces conditions générales inorganiques ou
+organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la
+taille humaine ou de la capacité cranienne, ou de la moyenne des
+climats, etc., on reconnaît immédiatement que l'espèce humaine, dans sa
+masse la plus considérable, se rapproche de ces moyennes et que plus
+elle s'en éloigne plus ces écarts ou variations sont rares et deviennent
+des cas isolés; passé certaines limites, on ne rencontre plus que ce
+qu'on appelle des anomalies et des monstruosités et, au delà, plus rien.
+Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de
+degrés, l'humanité n'est plus possible, les conditions de viabilité pour
+les unités composantes de cette humanité n'existant plus; l'adaptation
+aux conditions les plus générales et les plus simples de la nature est
+la première loi de toute existence, l'adaptation aux conditions
+spéciales et les variations correspondantes constituent un progrès
+consécutif et accessoire.
+
+Il résulte de cette constatation un premier fait, une première loi,
+c'est que les facteurs généraux déterminants de toutes les sociétés sans
+exception étant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que
+variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure
+et l'évolution de toutes les sociétés, c'est-à-dire les phénomènes
+sociaux dont l'apparition est déterminée par ces facteurs, auront
+également une tendance générale, constante et permanente à se produire
+sous des formes et dans une direction identiques, homogènes. En un mot,
+l'unité de l'espèce humaine que les légendes religieuses et les
+hypothèses métaphysiques déduisaient de notre commune origine divine ou
+d'une cause ordonnatrice intelligente est directement déterminée par des
+conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention
+mystérieuse: l'unité des conditions les plus générales de notre milieu
+physique et de notre structure biologique, explique notre unité
+collective; les diverses sociétés passées et présentes ne sont que des
+variétés d'un type primitif homogène; les sociétés ne constituent pas
+des espèces immuables différentes; leurs variations continueront sans
+doute à s'effectuer suivant des lois régulières dans l'avenir comme
+pendant les siècles écoulés.
+
+Ceci vient confirmer ce phénomène sociologique considérable que nous
+avons observé dans nos études antérieures, relativement surtout aux
+sociétés politiques les moins avancées et les moins complexes: la
+ressemblance générale, à tous les points de vue, économique, familial,
+religieux, moral, juridique et politique de toutes les sociétés
+rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles
+provienne de la moindre influence réciproque; toutes ces sociétés, tant
+celles qui sont restées dans leur état rudimentaire, que celles qui ont
+disparu et que celles qui ont dépassé ces stades primitifs, ont eu la
+même structure générale, ont agi, c'est-à-dire vécu, senti, pensé, réglé
+leur conduite et dirigé leur politique d'une façon uniforme, à part des
+variations accessoires limitées à la mesure des variations également
+accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les
+variations sociales ne parviennent jamais à l'emporter sur l'unité
+fondamentale naturelle à l'espèce humaine.
+
+Les considérations précédentes, d'abord celles relatives à la structure
+et à l'évolution des sciences, puis celles relatives à la structure et
+à l'évolution générales des sociétés, nous prouvent ainsi, dès l'abord,
+que des lois générales, des rapports nécessaires, régissent les
+phénomènes sociaux au même titre que tous les phénomènes naturels; ces
+rapports et ces lois sont seulement plus difficiles à reconnaître eu
+égard à la complexité supérieure des faits sociaux.
+
+Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom
+n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a
+une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois.
+Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont
+été, sont encore et resteront toujours la première Providence de
+l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe,
+qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les
+plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par
+notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et
+leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de
+leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la
+plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit
+défaut, la mort sociale fut inévitable.
+
+Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois
+mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le
+déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du
+domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là
+mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi
+ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la
+prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y
+a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de
+lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois
+sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une
+science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des
+commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et
+inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement
+prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement
+pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au
+bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a
+pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si
+on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont
+des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par
+cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la
+Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre
+universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas
+de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LOIS SOCIOLOGIQUES ÉLÉMENTAIRES
+
+
+Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il
+nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en
+général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et
+nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par
+lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables
+et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des
+exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a
+des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au
+moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des
+procédés d'expérimentation indiqués antérieurement.
+
+
+EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE
+
+Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène
+social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant
+spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports
+nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes,
+suivant des lois.
+
+L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque
+nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage.
+
+Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du
+transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le
+progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de
+transporter la charge utile la plus grande.
+
+Voilà donc une loi; c'est un rapport nécessaire; elle est générale au
+point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions
+où se fait le tirage, ce tirage nécessite un effort, une dépense dont la
+mesure est en raison directe du poids mort.
+
+C'est en même temps une loi statique parce qu'elle nous montre les
+conditions du phénomène à l'état de repos et une loi abstraite, parce
+qu'elle est indépendante de la nature spéciale des objets circulants et
+des résistances qui font obstacle à leur déplacement.
+
+Veut-on considérer le phénomène au point de vue dynamique et concret?
+Alors intervient l'état du véhicule et de la voie; celui-ci détermine
+le coefficient, c'est-à-dire le rapport entre l'effort de tirage et
+l'ensemble de la charge à déplacer, poids mort et poids utile. Ce
+coefficient augmente suivant les résistances que doit vaincre la roue,
+ou tout autre agent pour avancer.
+
+Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un
+effort égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement.
+Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids
+mort.
+
+Sur une bonne route empierrée, ce rapport n'est plus que de 0,080 à
+0,030.
+
+Sur des madriers en chêne, ce rapport n'est plus que de 0,022.
+
+Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 à 0,003.
+
+Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 à 0,001.[14]
+
+Ces données qui sont des constatations acquises particulièrement par
+l'observation et l'expérimentation directes ainsi que par voie de
+comparaison, se rapportent aux phénomènes les plus simples de la
+circulation économique, à tel point qu'on peut les considérer comme de
+simples phénomènes mécaniques; ils suffisent déjà cependant pour nous
+montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en général, et une loi
+dynamique concrète par opposition à cette même loi abstraite. En effet,
+l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phénomène,
+effort de tirage, suivant les variations des conditions où il se
+produit. Nous pouvons notamment en dégager la loi dynamique abstraite
+et progressive suivante: Le progrès dans la circulation s'opère dans le
+sens de la réduction du rapport entre le poids total et le poids mort,
+c'est-à-dire de l'effort de tirage.
+
+Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une façon abstraite, nous
+la formulons en spécifiant les corps particuliers qui sont les
+conditions déterminantes du phénomène: un fardeau d'une certaine espèce,
+une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux,
+si en un mot nous incorporons les conditions du phénomène lui-même dans
+des objets spécifiés, la loi dégagée ne sera plus abstraite, mais
+concrète.
+
+Nous avons exposé ailleurs que ces mêmes lois, statiques et dynamiques
+relatives à la circulation en général, s'appliquent également à la
+circulation économique proprement dite.
+
+Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans
+l'intervention des signes fiduciaires des échanges et dans la
+circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la
+marchandise totale transportée, l'offre et la demande transmises, la
+monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et
+de cette circulation. Ce rapport dans l'espèce est représenté par les
+frais d'expédition et de commission, par le coût de l'instrument
+monétaire, par l'usure, par l'intérêt. Loi statique aussi certaine,
+rapport aussi nécessaire que dans le premier exemple de circulation
+simple donné plus haut. Même loi dynamique, abstraite ou concrète,
+suivant qu'on la formule pour une société particulière ou pour toutes
+les civilisations quelconques: partout et toujours le progrès de la
+circulation économique s'opère dans le sens de la substitution d'une
+marchandise spéciale comme monnaie, à toutes les marchandises, de la
+monnaie métallique à la monnaie marchandise, d'une monnaie métallique
+avec empreinte conventionnelle à la monnaie métallique pesée, du billet
+de banque à la monnaie métallique, du paiement par simple virement ou
+compensation au billet de banque.
+
+Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation
+économique, la loi dynamique est toujours: Le progrès s'opère dans le
+sens de la réduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de
+circulation, de l'intérêt, de l'usure.
+
+Il convient cependant de signaler cette restriction importante en
+sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes
+perfectionnés nouveaux n'exclut pas nécessairement ni immédiatement
+l'emploi et la conservation des procédés anciens. Ainsi, les chemins de
+fer n'ont supprimé ni les routes ni les canaux, les clearing-houses
+n'ont pas chassé le billet de banque, lequel fonctionne à côté de la
+monnaie métallique, qui, à son tour, n'a pas complètement supprimé la
+monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont
+le plus remarquable exemple de la réduction extraordinaire que peuvent
+atteindre, dans une société munie de cet instrument supérieur de la
+circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des
+échanges. On sait que tout le système des clearing-houses est basé sur
+la constatation de cette loi, que dans toute société particulière aussi
+bien que dans l'humanité en général, la valeur des achats est toujours
+égale à la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y être
+réglés par des écritures au grand livre social, de telle sorte que la
+balance des opérations serait la constatation d'un chiffre de ventes
+égal à celui des achats. Il s'opère ainsi au clearing-house de Londres
+pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse
+délier, moyennant des frais minimes d'écritures et de comptabilité.[15]
+
+Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intérêt social et
+scientifique qui est attaché à la constatation des rapports nécessaires,
+c'est-à-dire des lois tant statiques que dynamiques qui régissent les
+phénomènes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment
+le mètre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation
+particulière est avancée ou arriérée, si une mesure proposée
+législativement ou autrement est réactionnaire, conservatrice ou
+progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mètre ci-dessus à
+chaque nation successivement: toutes autres conditions égales, la nation
+la plus civilisée sera celle où le rapport du poids mort au poids total,
+celui de l'usure à la circulation fiduciaire seront les moins élevés.
+Toute mesure ayant cette tendance à la réduction du quantum de ce
+rapport sera un progrès, toute mesure tendant à l'aggravation de ce
+quantum sera un recul.
+
+
+EXEMPLES DE LOIS GÉNÉSIQUES
+
+A.--NAISSANCES ILLÉGITIMES
+
+Il existe des rapports nécessaires entre le chiffre des naissances
+illégitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de
+ce pays, notamment sa situation économique et tout particulièrement le
+taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent à des
+variations dans la cohérence des liens familiaux. Toutes autres
+conditions égales, le pays le plus civilisé sera celui où les liens
+sociaux mesurés par le rapport entre le chiffre des naissances
+illégitimes et celui des naissances en général seront les plus
+cohérents.
+
+Les procédés à l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de
+dégager cette loi sont une application pratique des procédés que nous
+avons signalés comme étant ceux de la méthode logique dite inductive
+et expérimentale en ce sens que les expériences faites résultent des
+constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser
+les quatre procédés de méthode expérimentale dont nous avons parlé plus
+haut et dont l'usage devrait être rendu familier par le cours de
+logique qui est compris dans le programme officiel des universités.
+Ces quatre méthodes de recherche expérimentale sont, comme nous l'avons
+indiqué ci-dessus: la méthode de concordance, la méthode de différence,
+la méthode des variations concomitantes et la méthode des résidus.
+
+Nous connaissons des sociétés rudimentaires disparues et même encore
+actuellement existantes, où les liens familiaux, spécialement ceux entre
+le père et l'enfant, sont à peu près inexistants; la maternité, fait
+matériel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci
+peut être, dans ce stade de civilisation, considéré comme à moitié
+légitime seulement, c'est-à-dire vis-à-vis de sa mère.
+
+Représentons par 100 le chiffre des naissances dans les sociétés de ce
+genre; nous pouvons représenter par 50, par exemple, le quantum supposé
+du rapport entre les naissances en général et leur légitimité de
+l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considérations qui
+vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines
+formes libres d'union sexuelle sont ou non supérieures à certaines
+formes officiellement légitimes; nous considérons seulement que dans
+notre état de civilisation, l'illégitimité des naissances est l'indice
+incontestable d'un relâchement des liens entre l'enfant et ses auteurs.
+
+Appliquons nos procédés à un pays particulier, la Belgique:
+
+A. _Tableau des naissances illégitimes_ par 100 _naissances_.
+
+
+ I II III
+
+ ROYAUME HAINAUT LUXEMBOURG
+
+1840.. 6.33 5.73 2.53
+1841-1850 7.43 7.59 2.53
+1851-1860 7.91 8.40 2.75
+1861-1870 7.13 8.94 2.73
+1871-1880 7.20 8.32 2.43
+1881-1889 8.72 10.74 2.71
+1890 ? ? ?
+
+
+Joignons maintenant à ce tableau celui des salaires des houilleurs du
+Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le
+Luxembourg:
+
+
+B.--_Tableau des salaires._
+
+ IV
+
+DES HOUILLEURS DU HAINAUT
+
+1841-1850 1.39
+1851-1860 2.85
+1861-1870 2.62
+1871-1880 3.39
+1881-1889 3.00
+1890 3.69
+
+
+ V
+
+SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE
+
+ Hommes Femmes
+
+1830 1.08 0.74
+1835 1.09 0.74
+1840 1.12 0.76
+1846 1.16 0.79
+1850 1.30 0.92
+1856 1.81 1.10
+1874 2.38 1.48
+1880 2.48 1.62
+
+
+Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier
+tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une
+véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux
+et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois.
+
+La simple comparaison des indications fournies par les données
+statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des
+conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur
+la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le
+rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général
+s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100.
+
+L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le
+royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à
+des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux
+qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans
+le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le
+pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de
+l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. 100!
+
+Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le
+Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions
+économiques et principalement le développement de la grande industrie:
+mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les
+causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de
+la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une
+époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste,
+c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation
+du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances
+illégitimes de tout le pays. En _éliminant_ les causes ou conditions
+industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du
+Hainaut, nous obtenons un _résidu_ ou reste qui est égal à la situation
+de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est
+donc la condition ou la cause de la _différence_ qui existe entre le
+phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se
+produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des
+conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces
+mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient
+faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une:
+
+La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs
+du Hainaut, nous permet de constater que les _variations_ favorables de
+ces salaires sont _concomitantes_ avec les variations relativement
+favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau,
+colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880,
+dans le Hainaut, _concorde_ avec un abaissement favorable du rapport des
+naissances illégitimes dans la même province.
+
+Cette _concordance_ est prouvée plus exactement encore par le fait que
+les _variations_ des deux faits envisagés, salaires et naissances
+illégitimes, sont _concomitantes_. Ainsi, dans cette même période de
+1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de
+vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des
+naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100
+pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les
+chiffres moyens de cette période décennale et constituaient,
+particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation
+favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette
+induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle
+que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des
+naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense
+de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en
+revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent
+dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des
+variations concomitantes également favorables dans la proportion des
+naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889,
+est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p.
+100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des
+naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890,
+mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé
+sur la _Statistique des mines_, que la moyenne du salaire des houilleurs
+du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près
+avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est
+manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes
+s'accentuera encore pour l'année 1890.[16]
+
+Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et
+physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent
+de découvrir les conditions de production et de reproduction des
+phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur
+évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette
+véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.
+
+Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui
+déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble
+notamment des conditions économiques de leur milieu de production et
+d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les
+variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par
+elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement
+important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien
+taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu.
+
+La colonne III du tableau _A_ et la colonne V du tableau _B_ relatives
+aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg
+constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale,
+surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données
+fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre
+toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions
+sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas
+subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de
+grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que
+fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au
+contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y
+a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment
+des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg,
+l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu
+économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du
+phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode
+expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode
+expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière
+confirme les méthodes de différence et des résidus.
+
+En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage
+des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un
+procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou
+conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable
+avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le
+morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot
+réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du
+Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les
+causes des différences constatées dans la production des naissances
+illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les
+conditions communes à tous les pays.
+
+On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des
+naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance
+relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du
+phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène
+apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène
+apparaîtra aussi, mais modifié.
+
+Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens
+familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au
+mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et
+régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans
+la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du
+Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p.
+400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans
+l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100
+tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans
+l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath.
+Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des
+naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent
+des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances
+excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances
+harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle
+encore au point de vue du mouvement de la population en général, des
+variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.
+
+Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la
+population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y
+a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses
+salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans
+le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique
+correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles
+dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement
+encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont
+ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes.
+
+Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires
+qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur
+le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des
+vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans
+ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement
+efficace.
+
+Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production
+des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses
+d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène
+génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi,
+jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes
+sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement
+plus de mort-nés illégitimes que de légitimes!
+
+Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100
+enfants vivants, légitimes ou non:
+
+1841-1850 4.37 p. 100
+1851-1860 4.73 --
+1861-1870 4.81 --
+1871-1880 4.54 --
+1881-1890 4.50 --
+
+Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes
+vivants a été en:
+
+1841-1850 6.20 p. 100
+1851-1860 6.40 --
+1861-1870 6.97 --
+1871-1880 6.25 --
+1881-1890 6.45 -- [17]
+
+Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants
+illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des
+autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur
+préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des
+mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité
+correspondante dans les conditions où ils naissent morts.
+
+Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus
+générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle
+des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à
+celle des enfants des classes aisées.
+
+
+EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE
+
+Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à
+la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18]
+toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces
+physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques,
+génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production
+artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation
+vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles
+et les autres affections familiales et indirectement par les autres
+formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la
+société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc
+nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se
+rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par
+expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces
+circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines
+castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir
+et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique
+résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures,
+diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau
+par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour
+effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus
+en plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès
+sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une
+limitation rationnelle et humaine du travail et de la production
+entraînera.
+
+Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique
+et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi
+abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous
+pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure
+à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant
+que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes,
+détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est
+construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est
+vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère
+abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique.
+
+
+EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES
+
+Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment
+indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences.
+Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans
+tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et
+dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en
+fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie
+positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de
+vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers
+également sous leur double aspect, statique et dynamique.
+
+
+EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE
+
+_Le suicide_.[19]
+
+Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les
+tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par
+ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut
+entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes
+moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains
+conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et
+constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les
+planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport
+nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait
+son apparition:
+
+Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre
+les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le
+phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions
+économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les
+moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours
+et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des
+suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et
+c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération
+distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.[20] Si
+par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes,
+nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le
+département de la Seine dans cette situation particulièrement
+désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous
+déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou
+variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur
+existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que
+les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre
+d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les
+chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à
+peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la
+débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon
+constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de
+célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant
+charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme,
+les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles
+économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à
+la production des suicides; en France, ce champ de culture par
+excellence c'est Paris et le département de la Seine.
+
+
+EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES
+
+_L'Infanticide_.
+
+Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à
+1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent
+accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100.
+L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions
+qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore
+plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont
+généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la
+proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont
+celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en
+réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté
+contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à
+les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus
+élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en
+Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des
+ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes
+par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes
+et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions
+libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes.
+
+Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent
+les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus
+large que pour n'importe quel autre crime.[21]
+
+En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse,
+un infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait
+prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans
+cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les
+autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société
+est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige
+nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles: _elle_
+n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous
+montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux
+infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent
+invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est
+pas à ces personnes qu'une _peine_ supplémentaire doit être infligée,
+c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier
+à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi
+naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la
+mort.
+
+Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui
+fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la
+psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement
+petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement,
+notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non
+susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots
+du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement
+établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes
+sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à
+ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les
+variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si
+l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain
+que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations
+sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent
+rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de
+s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure,
+du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte que _la
+loi du libre arbitre_ serait précisément d'être d'autant plus efficace
+qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans
+application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette
+contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le
+fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des
+probabilités.
+
+Faut-il en conclure, comme on reproche à tort aux doctrines positives de
+le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le
+soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous
+les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour
+mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne
+pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre
+révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être
+plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres;
+nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière
+à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la
+justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice,
+c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la
+poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science,
+disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et
+indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de
+toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre
+implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de
+la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait
+connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est
+honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de
+critérium que l'expérience.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOSÉES
+
+
+La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois
+grands courants principaux dont le cours, désormais unique et
+majestueux, entraîne la civilisation moderne vers les vastes océans
+transformés de barrières en voies naturelles par excellence de la
+civilisation mondiale. La science sociale fut constituée le jour où,
+brisant ses enveloppes religieuses et métaphysiques primitives et
+atteignant dans ses recherches les phénomènes intimes et profonds de
+la structure et de la vie des sociétés, elle parvint à en dégager des
+rapports et des lois. Ces faits primordiaux et élémentaires, à la fois
+les plus simples et les plus généraux, étaient ceux relatifs à la vie
+de nutrition et de reproduction de l'espèce humaine. Ce sera l'éternel
+honneur de l'économie politique, même métaphysique, d'avoir déterminé
+l'importance prédominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut
+de les considérer comme des entités abstraites, immuables et, ce qui fut
+peut-être plus néfaste encore, comme indépendantes des autres facteurs
+sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.
+
+La révolution scientifique s'opéra par le triple et irrésistible effort
+du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers
+appliquèrent aux faits sociaux élémentaires les méthodes des sciences
+physiques et naturelles et, à peu près en même temps, par les fondateurs
+de la sociologie intégrale comme science indépendante et comme
+philosophie de toutes les sciences sociales particulières.
+
+Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles
+socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation
+des formules vides et généralement optimistes à l'observation des
+réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut
+heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction
+énergique de la volonté réformatrice collective.
+
+Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et
+physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques,
+moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de
+la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de
+rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier
+qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la
+natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc.,
+introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes
+scientifiques générales.
+
+C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs
+eux-mêmes des encyclopédistes du XVIIIe siècle et des fondateurs anglais,
+hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la statistique, qu'il
+devint possible, vers le milieu de notre XIXe siècle, d'essayer de
+constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans les divers ordres de
+nos connaissances sociales, une science unifiée et coordonnée, la
+sociologie.
+
+Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux
+formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des
+points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie
+divergents.
+
+Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi
+l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque,
+A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps
+social la méthode des sciences exactes; il base sa _Physique sociale_
+sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager,
+très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires
+abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes
+également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations
+n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles
+s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la
+criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle
+s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à
+l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes
+sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la
+structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations
+assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier
+l'insuffisance.
+
+A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi
+dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au
+point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et
+politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes
+de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions,
+mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant
+au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui
+concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement
+déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'un
+_Tableau des fonctions intérieures du cerveau_ qui est lui-même
+défectueux, elles sont à peu près complètement fausses.
+
+Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale
+des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice
+de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective,
+hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde.
+
+M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre
+Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de
+l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des
+fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception
+d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais,
+malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels
+l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions
+organiques, son point de départ est défectueux; ses données
+sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées;
+ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs
+rapports et leurs lois mal définis et conçus.
+
+Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de
+l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient
+succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer
+perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte
+couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par
+la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur
+oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective,
+la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans
+sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence
+se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.
+
+Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept
+classes de phénomènes sociologiques (nos 7 à 13) par
+lesquelles se termine notre _Tableau hiérarchique intégral des sciences
+abstraites_ du chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles
+transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes,
+des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes,
+des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme
+toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du
+général au complexe et au spécial par des gradations successives,
+conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.
+
+Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout
+d'abord ceux qui existent entre des faits de la même classe. Ainsi, dans
+le groupe des phénomènes économiques, il y a, comme nous l'avons montré,
+des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs à la
+circulation des produits et des signes représentatifs de ces produits.
+
+Il faut cependant signaler que clans la même classe de phénomènes il
+peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc.,
+composés; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en
+sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phénomènes économiques
+se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phénomènes de
+circulation, le groupe des phénomènes de consommation, le groupe des
+phénomènes de production; ceux-ci se différencient en groupes
+secondaires: ainsi, le groupe relatif à la circulation embrasse des
+phénomènes ayant pour objet:
+
+1° Le transport des marchandises;
+
+2° La transmission des offres et des demandes de marchandises;
+
+3° Les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges;
+
+4° La circulation même de ces signes fiduciaires.
+
+Dans chacune des sept classes de phénomènes sociologiques dont nous
+avons tracé le tableau hiérarchique, il y a donc des rapports et des
+lois internes soit simples soit composées à divers degrés. Dans chacune
+de ces classes, la méthode exige donc que l'on passe successivement des
+rapports et des lois les plus simples et les plus généraux aux rapports
+et aux lois les plus spéciaux.
+
+L'usage des diagrammes, surtout en économie politique et, par extension,
+à l'étude des faits intellectuels, moraux, juridiques et même
+politiques, permet de se faire une idée pour ainsi dire palpable et
+matérielle des rapports et des lois qui régissent le monde social.
+
+Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas
+de diagrammes relatifs à ses diverses opérations.[22] On y constate
+notamment, de visu, ce que la critique et la théorie avaient déjà
+d'ailleurs démontré, qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le
+capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet
+d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en réalité sans l'intervention
+de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-à-dire
+depuis quarante-deux ans, est resté immobilisé en fonds publics. Au
+contraire, les mêmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clarté
+les rapports constants et nécessaires qui existent entre toutes les
+fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci
+est en corrélation avec tous les autres éléments dont il apparaît comme
+une résultante et une dépendance.
+
+Voilà donc le processus méthodique à suivre dans la recherche des
+rapports et des lois relatifs à une seule classe de phénomènes
+sociologiques.[23]
+
+Nous pouvons maintenant monter à un échelon supérieur.
+
+Il y a des rapports et des lois entre les phénomènes de chaque classe
+particulière et les phénomènes de chacune de toutes les autres classes.
+Ainsi l'économie politique a des relations avec la population, avec
+l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la
+politique. Voilà le premier aspect à considérer dans les rapports entre
+ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue déjà par
+elle-même une collectivité complexe de groupes primaires et secondaires.
+
+Rappelons-nous encore une fois notre tableau hiérarchique des sept
+classes de phénomènes sociologiques; considérons-le au point de vue que
+nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immédiatement que
+les rapports de l'économie politique avec les six autres classes sont
+directs ou indirects. C'est là une observation importante. L'économie
+politique se relie directement à la science de la population et, de plus
+en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques.
+Or nous savons que les phénomènes les plus généraux sont ceux qui
+déterminent, d'une façon également générale, les plus spéciaux; ils les
+conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage
+métaphysique. Donc, sauf leurs caractères spéciaux, les rapports et les
+lois relatifs à la population sont directement déterminés et
+conditionnés par les facteurs économiques; les rapports et les lois
+relatifs à l'art, à la science, à la morale, au droit, à la politique,
+le sont au contraire de plus en plus indirectement.
+
+Ceci même constitue une des lois sociologiques générales les plus
+importantes, car il en résulte que plus on s'élève dans l'échelle
+hiérarchique des phénomènes sociaux, plus la volonté collective devient
+apte à intervenir efficacement dans l'organisation des sociétés par son
+adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spéciales
+produites naturellement par le développement de la civilisation.
+
+Au point de vue simplement logique, la même loi nous permet aussi
+d'affirmer que les conditions ou causes les plus générales de l'état
+et du fonctionnement de tous les autres phénomènes sociaux résident
+essentiellement dans la classe générale des facteurs économiques.
+
+Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications
+apportées par la politique au régime économique, tout en étant les plus
+difficiles à réaliser, eu égard à ce que les rapports entre l'économique
+et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles
+dont les effets sont les plus féconds et les plus durables précisément
+parce que leur action est à la fois la plus simple et la plus générale.
+C'est ainsi que les médicaments agissent sur l'organisme individuel par
+leur introduction dans le système circulatoire général.
+
+Le tableau hiérarchique des phénomènes sociaux nous montre comment cette
+influence politique sur l'organisation économique peut et doit
+s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en
+transformant les notions et les règles juridiques, en transformant les
+idées morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrès
+scientifiques, en rendant l'art même pour ainsi dire le complice et
+l'adjuvant du progrès et, finalement, en pénétrant par toutes ces
+influences réunies les populations dont le concours et l'acquiescement
+sont la condition primordiale de toute réforme sociale dans les sociétés
+modernes.
+
+Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composés,
+directs ou indirects, médiats ou immédiats. Les rapports et les lois
+simples sont ceux qui existent entre phénomènes d'une même classe ou
+entre phénomènes d'une même subdivision de classe; les rapports et les
+lois composés sont ceux que l'observation dégage des phénomènes soit
+de subdivisions d'une même classe, soit de classes différentes.
+
+Les rapports et lois directs sont ceux qui s'établissent entre
+phénomènes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermédiaire
+d'autres facteurs.
+
+Dans les exemples statistiques que nous avons donnés antérieurement, le
+tableau des naissances illégitimes par cent naissances de 1840 à 1890,
+nous montre des rapports simples empruntes à une même subdivision de la
+classe des phénomènes génésiques, le groupe de la natalité.
+
+Quand nous avons mis ces phénomènes génésiques en rapport avec les
+salaires, nous avons dégagé des rapports composés, c'est-à-dire
+provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une
+économique, l'autre génésique; ces rapports étaient en même temps
+directs, puisque la classe des phénomènes génésiques dépend directement,
+tant au point de vue organique que logique, de celle des phénomènes
+économiques.
+
+Voici du reste quelques exemples des rapports les plus généraux qui
+résultent des liens directs ou indirects d'une classe particulière de
+faits sociaux, la classe économique avec les six autres classes.
+
+Rapports directs entre l'Economique et la Génétique: le prix des grains
+a des rapports constants et nécessaires avec la natalité, la
+matrimonialité et la mortalité.
+
+Vis-à-vis des autres classes sociologiques, les rapports de
+l'Economique deviennent de plus en plus indirects et médiats dans
+l'ordre des exemples suivants:
+
+Rapports entre l'Economique et l'Esthétique: la qualité et la quantité
+de la production artistique sont dans un rapport constant et nécessaire
+avec le degré de bien-être et de loisir économiques.
+
+Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch.
+Darwin dit: «J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu à gagner mon
+pain»; il établit un rapport nécessaire entre cette condition économique
+favorable et ses succès scientifiques; ce rapport généralisé est une loi
+sociologique.
+
+Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples précédents sur les
+naissances illégitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent
+suffisamment les liens qui unissent la vie morale à la vie nutritive des
+sociétés.
+
+Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et
+nécessaires entre le paupérisme et la criminalité; d'un autre côté, au
+point de vue civil, il est suffisamment démontré que la transformation
+du Droit est dans un rapport nécessaire et constant avec les
+transformations du travail, de la propriété, des modes de production et
+de consommation, etc.
+
+Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports
+constants et nécessaires entre la liberté et l'égalité économiques et
+la liberté et l'égalité politiques; ces dernières ne sont qu'apparentes
+et trompeuses là où les premières font défaut.
+
+Il convient de signaler ici à nouveau que les rapports et les lois que
+parviennent à dégager des faits et des groupes naturels de faits,
+l'observation, l'expérimentation, et les autres procédés méthodiques
+de la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas être uniquement des
+rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible,
+quantitatifs, de manière à fournir non seulement une description, mais
+une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensité de ces
+rapports et de ces lois. Grâce à la Statistique, ce progrès scientifique
+a été réalisé en bien des points surtout dans l'Economique, dans la
+Génétique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment
+du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le
+véritable aliment de la méthode historique propre à la Sociologie aussi
+bien statique que dynamique.
+
+De l'étude des rapports et des lois élémentaires simples et composés,
+directs et indirects, on passe naturellement à celle des fonctions et
+des organes sociaux dans lesquels les éléments se combinent et
+s'intègrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique
+d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue
+de la Méthode, d'avoir négligé et même systématiquement nié l'utilité et
+la possibilité de procéder à une classification des phénomènes sociaux.
+Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique
+et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.
+
+La classification élémentaire naturelle fait défaut chez M.H. Spencer,
+celle des éléments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare
+transportent, il est vrai, à des hauteurs vertigineuses d'où son génie
+embrasse vaguement les lois sociales les plus générales, mais qui tombe
+finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental où
+il s'engloutit.
+
+L'étude des rapports et des lois organiques des sociétés ne peut donc
+être méthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification
+des phénomènes sociologiques élémentaires, de leurs rapports et de leurs
+lois également abstraits et élémentaires.
+
+Les phénomènes élémentaires fonctionnent dans la vie sociale par des
+organes qui en règlent, facilitent et modèrent l'exercice; ces organes
+sont les institutions proprement dites.
+
+Il y a des institutions ou organes économiques: chemins de fer, canaux,
+postes et télégraphes, banques de dépôt, d'émission, de circulation,
+de crédit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales où
+s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la
+circulation. Il y a des institutions génésiques: la famille, le mariage,
+la paternité, l'adoption, le divorce, la tutelle.
+
+Il y a des institutions artistiques: écoles, académies, musées.
+
+Il y a des institutions scientifiques: écoles à tous les degrés,
+professionnelles ou humanitaires, instituts, congrès, laboratoires,
+commissions nationales et internationales de statistique, instituts.
+
+Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.
+
+Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce,
+répressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.
+
+Il y a enfin des institutions politiques: assemblées représentatives à
+tous les degrés, administration, pouvoir exécutif.
+
+Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons
+seulement d'indiquer des spécimens il existe des rapports constants et
+nécessaires et par conséquent des lois; ces rapports et ces lois sont
+abstraits en tant qu'ils s'appliquent à toutes les sociétés, abstraction
+faite des conditions spéciales que ces sociétés subissent, concrets en
+tant qu'on les envisage dans ces conditions particulières.
+
+Ici la statistique se transforme véritablement en histoire proprement
+dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces
+sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une
+science dont les progrès placent notre siècle bien au-dessus de ceux
+illustrés par les plus grands historiens de l'antiquité. A. Thierry,
+Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen,
+pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, ont scruté
+les organes spéciaux des sociétés à une profondeur et avec un talent
+d'analyse et de synthèse que n'atteignirent jamais les anciens; ils
+en ont décrit la structure et l'évolution, chacun dans la branche
+particulière du savoir à laquelle ils avaient consacré leur vie. Leurs
+travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les
+parties des sciences sociales tant élémentaires qu'organiques, rendent
+enfin, réalisable avec une perfection plus grande l'étude de cette
+structure ou statique sociale générale d'ensemble que l'imperfection
+transitoire des connaissances avait rendue si périlleuse pour les
+précurseurs de la Sociologie positive.
+
+L'oeuvre des savants qui ont décrit la structure et le fonctionnement
+des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur
+continuité et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple
+au point de vue de la propriété, du mariage, des diverses formes
+artistiques, des institutions religieuses, des écoles métaphysiques et
+scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des théories
+et de leurs applications juridiques et enfin du régime et du système
+politiques, a eu déjà et aura de plus en plus cet heureux résultat de
+nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les
+faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports
+abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos
+investigations aux simples relations des phénomènes sociaux
+élémentaires, mais leur oeuvre nous prépare à une conception plus
+exacte, plus réaliste et plus élevée; elle nous initie et nous prépare
+à la compréhension d'une structure sociale, analogue aux structures
+organiques bien que considérablement plus vaste et plus compliquée; rien
+ne pouvait mieux nous élever à cette notion finale d'une structure
+sociale d'ensemble si ce n'est la démonstration désormais acquise que
+les rapports et les lois entre phénomènes sociaux élémentaires se
+combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions
+collectives particulières. Dès lors ces rapports et ces lois ne sont
+plus simplement des rapports et des lois idéaux, des formules purement
+subjectives destinées à, venir en aide à la faiblesse de notre
+intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions
+positives; celles-ci à leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent,
+s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de
+relation qui forment de la vie collective générale non plus une simple
+idée, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.
+
+Ainsi l'idéalisme et le matérialisme sociologiques absolus se fondent
+méthodiquement et historiquement dans ce réalisme scientifique où
+aboutit aussi la philosophie générale des sciences.
+
+La dynamique sociale générale était inabordable sans une connaissance
+suffisante de la structure intégrale des sociétés et de celle de leurs
+institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure générale,
+organographie et fonctionnement spéciaux avaient à leur tour comme
+fondement naturel et nécessaire l'observation et la classification
+hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux élémentaires,
+
+La recherche des rapports et des lois sociologiques nous
+permettra-t-elle de dégager une loi sociologique générale, à la fois
+statique et dynamique, abstraite et concrète? Si notre classification
+hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, nous pouvons supposer
+dès maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus
+simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la
+classe également la plus simple et la plus générale de l'ordre
+sociologique, c'est-à-dire, l'économique, et dans cette classe à la
+division primaire, la circulation. Dès à présent, il n'est pas téméraire
+d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expériences
+acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés
+sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement
+économiques et, en première ligne, par les lois de leur circulation
+économique.
+
+Les lois sociologiques elles-mêmes sont déterminées par les lois de tous
+les phénomènes qui forment l'objet des sciences antécédentes; il est
+toujours nécessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert
+Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force,
+de la concentration et de la diffusion incessantes de la matière et du
+mouvement, lois communes à tous les ordres de phénomènes depuis
+l'astronomie jusqu'à la sociologie; dans la nature entière, le passage
+de la diffusion à la concentration concorde habituellement avec un
+passage de l'homogène à l'hétérogène; partout et toujours l'évolution et
+la dissolution sont étroitement unis et dans ce passé et cet avenir qui
+nous apparaissaient sans limite déterminante, la force rentre dans la
+même catégorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle
+n'admet de bornes dans la pensée.
+
+S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes
+les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et
+universelles, il importe cependant d'ajouter que ces généralisations ne
+sont pas du domaine privé de la sociologie, mais plutôt de la
+philosophie générale des sciences; la sociologie n'est que la
+philosophie des sciences sociales particulières.
+
+Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les
+combinaisons, auxquels donnent naissance et se prêtent les faits
+sociaux. A elles seules, les sept classes de phénomènes, considérées
+d'une façon indivise comme groupes séparés, peuvent donner lieu à cent
+vingt-sept combinaisons, savoir:
+
+Combinaisons 1 à 1 = 7
+ ---- 2 à 2 = 21
+ ---- 3 à 3 = 35
+ ---- 4 à 4 = 35
+ ---- 5 à 5 = 21
+ ---- 6 à 6 = 7
+ ---- 7 à 7 = 1
+ Total 427
+
+Chacune de ces sept classes se partage à son tour en divisions et en
+subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phénomènes qui
+font l'objet des six classes des sciences antécédentes; on constate
+alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie
+des sociétés sont pour ainsi dire innombrables.
+
+Il ne suffit pas de colliger un nombre considérable de faits sociaux
+pour en déduire des considérations d'ensemble, il faut classer ces faits
+suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et
+aussi suivant leur ordre hiérarchique de complexité. Après cela, il est
+permis de procéder à la découverte et à l'appréciation des rapports
+simples ou composés, directs ou indirects qui existent entre les divers
+groupes de phénomènes.
+
+On se ferait cependant encore une conception incomplète et inexacte de
+la grandeur et de la difficulté du problème si l'on envisageait
+exclusivement l'action directe ou indirecte exercée par les phénomènes
+ou groupes de phénomènes les plus simples et les plus généraux sur les
+plus complexes et les plus spéciaux. Il convient en effet de reconnaître
+que ces derniers agissent directement et indirectement _par réaction_
+sur les premiers. De là une nouvelle série de rapports et de lois à
+rechercher et à étudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs
+politiques, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes,
+agit par voie de réaction, et pour ainsi dire par régression, d'abord
+directement sur la classe de phénomènes juridiques, et indirectement
+ensuite sur toutes les autres clauses antécédentes. Il est possible
+en effet, par une politique méthodique et savante, de transformer ou
+d'aider à transformer les conceptions juridiques et morales et même
+de susciter les progrès scientifiques et artistiques qui facilitent
+l'évolution spontanée du développement économique et génésique des
+sociétés.
+
+Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense;
+sa fécondité est inépuisable pour tous ceux qui, s'arrachant à l'absolu
+religieux et métaphysique stérile, sauront se résoudre à se livrer à la
+patiente et rémunératrice recherche du relatif et de ses lois en
+dégageant de mieux en mieux ce qui est général, constant et nécessaire
+de ce qui est particulier, variable et contingent.
+
+De là la complexité réellement troublante de la science sociale,
+complexité qui n'est dépassée que par la simplicité des gouvernés et
+l'outrecuidance des gouvernants dont des générations successives vivent
+de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et
+décevantes au-dessus et en dépit desquelles le profond déterminisme de
+la nature suit son imperturbable cours.
+
+Heureusement, si le tissu des phénomènes sociaux est le plus compliqué
+de tous, il entre dans ses matériaux des éléments empruntés aux modes
+les plus élevés de notre vie morale et intellectuelle; l'observation
+ainsi que l'expérience nous montrent que la vie des sociétés plus encore
+que la vie individuelle, précisément parce qu'elle est plus vaste et
+plus variée que cette dernière, se prête à l'intervention réformatrice
+et régulatrice d'une volonté collective analogue à la volonté
+individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance
+collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les
+formes diverses de la souveraineté devient de plus en plus aujourd'hui
+une fonction au service de la société; à mesure que cette fonction
+s'organise et se perfectionne, son efficacité augmente tandis que
+parallèlement le corps social, par son développement propre, devient
+plus plastique et plus malléable.
+
+Ainsi le débat théorique entre l'individu et l'Etat se résout en une
+transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et
+l'intervention de la force collective s'étend et se justifie par la
+réduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette
+intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernière,
+par le moyen des formes supérieures du self-government au profit de la
+liberté individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrélation
+progressive, ce parallélisme du développement de l'Etat et de celui de
+l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont défendu des thèses
+politiques absolues, également inadmissibles et que les événements
+sociaux démentent journellement leurs théories.
+
+L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques
+devront désormais être étudiées en tenant compte de cette corrélation
+nécessaire entre l'évolution des formes de la vie individuelle et celle
+des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas
+l'antithèse, mais la synthèse des individus.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES
+
+
+C'est précisément parce que les phénomènes sociaux sont modifiables et
+par conséquent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi
+nous sommes naturellement conduits par les considérations précédentes à
+la conclusion spéciale de cette étude relativement à l'évolution des
+croyances et des doctrines politiques.
+
+Rappelons ici quelques considérations préliminaires indispensables.
+
+Nous entendons par _fonction sociale_ l'acte spécial que chaque _organe_
+social exécute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales
+n'est autre chose que l'accomplissement par des organes réguliers des
+diverses propriétés qui résultent des combinaisons supérieures aux
+simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en
+général, dans les autres organismes.
+
+Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction _sociale_, d'ordre
+économique; la monnaie métallique, le billet de banque, les banques
+elles-mêmes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonné des
+divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement
+à de Laveleye et à la suite d'A. Comte et de Spencer, l'étude des
+sociétés nous les a fait concevoir comme des organisations supérieures,
+même en complexité, aux organismes individuels proprement dits. Les
+sociétés, comme tous les êtres vivants, obéissent dès lors à des lois
+naturelles de structure et de croissance et nous devons également
+considérer comme erronée et destructive de toute science sociale la
+distinction imaginée par l'illustre et regretté professeur de Liège,
+distinction qui reste malheureusement partagée par le vulgaire et par
+les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'édicté
+le législateur et non pas des lois de la nature, et que «celles-ci
+échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent». Il n'y a de
+différence entre les lois sociales et les lois inorganiques et
+organiques auxquelles on réserve à tort le titre de naturelles, que
+celle résultant des combinaisons supérieures dont les phénomènes sociaux
+sont susceptibles, de leur plasticité et de leur masse plus
+considérables et plus étendues, des arrangements et réarrangements plus
+nombreux auxquels ils se prêtent. Ces différences ne sont que
+quantitatives; il en est de même pour la chimie et la biologie, bien
+qu'à un moindre degré relativement à la physique, et il n'est jamais
+venu à l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois
+chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes
+vivants. Nous avons prouvé ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois
+relatives à la structure et à la croissance des organes de la
+circulation économique; quand cette volonté collective, que de Laveleye
+considérait à tort comme absolument souveraine en matière sociale tant
+économique que politique, n'obéit pas à ces lois, les sociétés en
+souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconnaître
+qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois
+physiologiques et physiques naturelles? La Volonté humaine ne peut
+violenter les phénomènes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui
+est loin d'être arbitraire, les conditions déterminantes de leur
+production.[24]
+
+Les sociétés humaines sont donc des organismes supérieurs à tous les
+autres et soumis à des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous
+les autres êtres vivants, par le fonctionnement habituel des propriétés
+sociales suivant des voies déterminées; la façon dont, spontanément ou
+consciemment, se fixent ainsi les modes d'activité sociale donne
+naissance aux organes.
+
+Nous avons exposé ailleurs comment et pourquoi les phénomènes politiques
+sont les plus spéciaux et les plus complexes de tous les phénomènes
+sociaux. Les sociétés ont des besoins et par conséquent des désirs, les
+uns simples et généraux, tels que les besoins et les désirs économiques
+et génésiques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus
+composites et spéciaux, tels que les besoins et les désirs artistiques,
+scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus
+élevés. La façon dont les sociétés y donnent satisfaction est
+automatique, instinctive, plus rarement raisonnée et surtout
+méthodiquement raisonnée ou volontaire.
+
+Comme chez les individus, les besoins dans les sociétés donnent
+naissance à une _Représentation_ émotionnelle ou idéale, à des désirs,
+à des tendances d'ordinaire contradictoires, à une hésitation, à une
+_Délibération_ qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres
+spéciaux appropriés avant de se transformer finalement en _Volition_
+et en _Exécution_.
+
+Plus les besoins et les désirs qui arriveront à être représentés dans
+les organes spécialement affectés à la délibération seront nombreux,
+complexes et contradictoires, plus l'hésitation sera grande, plus la
+délibération sera raisonnée et consciente, moins la volition et
+l'exécution consécutives seront instinctives, réflexes et automatiques.
+
+Les fonctions et les organes qui, dans les sociétés, sont relatifs à
+l'accomplissement de la _Représentation_ des intérêts et des désirs, de
+leur _Délibération_ et de la _Volonté_ et de _l'Exécution_ qui en sont
+la conséquence, sont les fonctions et les organes politiques proprement
+dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le système politique, la
+partie la plus délicate du superorganisme social, analogue au système
+nerveux central des êtres organisés supérieurs, mais bien plus
+considérable, plus complexe et doué de propriétés particulières qui ne
+se rencontrent pas chez ces derniers.[25]
+
+La science politique est donc cette partie de la science de la nature
+qui a pour objet l'étude et la connaissance des phénomènes, des lois,
+des fonctions, des organes sociaux relatifs à la représentation, à la
+délibération, à la décision et à l'exécution des divers intérêts
+collectifs.
+
+La politique est la théorie de la volonté collective; la politique est
+le système régulateur suprême des intérêts ou besoins économiques,
+génésiques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne
+trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination
+de régulateurs suffisants.
+
+Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent
+évidemment à ce groupe de phénomènes sociaux que nous avons embrassés,
+d'après leurs caractères communs, dans notre tableau hiérarchique et
+intégral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels.
+
+Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises
+aux lois les plus générales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe
+de phénomènes. Homogènes, confuses et incohérentes primitivement, elles
+se confondent successivement avec les systèmes théologiques et subissent
+l'influence des conceptions métaphysiques; elles partagent, sous ce
+rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science
+politique ne se dégage que fort tard des inévitables synthèses
+hypothétiques; même après que la politique a commencé à devenir
+positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement
+moraux et avec le droit, surtout avec le droit représenté par la loi.
+
+Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les
+doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'à
+ces formes déjà élevées que nous rencontrons notamment au Pérou et au
+Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la
+Perse et surtout dans cette intéressante civilisation chinoise, qui par
+cela même qu'elle a eu si peu de rapports avec la nôtre, constitue, par
+sa conformité avec les lois sociologiques générales, la plus remarquable
+expérience collective dont il nous soit peut-être donné de profiter.
+C'est en Chine, notamment, que la science politique, dégagée en grande
+partie des formes religieuses, nous apparaît comme une science
+essentiellement morale et confondue complètement encore avec cette
+dernière.
+
+La merveilleuse conformité structurale et évolutive que nous découvrons
+sous les apparences divergentes de ces civilisations particulières nous
+permet d'entrevoir la possibilité de procéder à des généralisations
+provisoires et partielles et de dégager quelques lois sociologiques
+relatives à la structure et à l'évolution des doctrines et des croyances
+politiques.
+
+L'histoire grecque et romaine nous montre un progrès immense réalisé
+dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des
+fonctions représentatives et executives. C'est là, malgré ce qu'en
+pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est là et
+dans ces communautés primitives dont la tradition ne se perdit jamais,
+que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles
+de ce self-government social qui est l'idéal des sociétés politiques.
+
+L'étude des croyances et des doctrines politiques est donc une
+application des méthodes à la fois logique, dogmatique et historique
+que nous avons exposées au début de ce travail; les observations et les
+expériences qu'elle fournit permettront de dégager d'abord certaines
+lois sociologiques particulières à des sociétés déterminées dans
+l'espace et le temps; puis, par degrés successifs, de s'élever jusqu'à
+des lois communes à un nombre plus ou moins considérable de sociétés et
+finalement à des lois communes à toutes les sociétés dans quelque
+période du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou
+aient vécu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques,
+d'observations et d'expériences isolées, nos vues s'étendront de plus en
+plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concrètes
+et finalement abstraites, qui régissent les formes et la croissance ou
+la dégénérescence des croyances et des doctrines politiques. Voilà la
+seule méthode, lente mais sûre, de toute investigation scientifique;
+pour comprendre les phénomènes sociaux, il ne suffit pas de les voir
+de haut; celui qui observerait notre humanité en installant son
+observatoire dans un ballon à plusieurs milliers de mètres de hauteur,
+ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague;
+l'abstraction des détails ne doit se faire que graduellement et la
+recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les
+petites; ces grandes lignes, dans l'espèce les lois sociologiques
+abstraites, ne sont que la synthèse de tous les linéaments particuliers,
+c'est-à-dire non seulement des lois sociologiques concrètes, mais de
+toutes les observations et expériences isolées qui forment les matériaux
+de ces dernières.
+
+Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-mêmes partie
+intégrante d'une structure sociale générale, elles concourent à la
+dynamique d'ensemble des sociétés; cette seule considération suffit à
+démontrer qu'elles sont régies par des lois statiques et fonctionnelles
+comme tous les autres phénomènes organiques. Elles sont toutes d'abord
+déterminées et par les conditions et les lois de leur milieu externe,
+inorganique et physiologique, c'est-à-dire par toutes les propriétés ou
+forces physiques, et par toutes les propriétés ou forces des unités
+biologiques humaines, douées de sensibilité, dont l'agrégat combiné avec
+le milieu physique forme la matière sociale.
+
+Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionnées
+par ce milieu et parla elles reçoivent, comme nous l'avons déjà indiqué
+pour les phénomènes sociaux en général, cette uniformité de structure et
+de croissance qui assure objectivement, dès les commencements, l'unité
+de l'espèce humaine. Plus tard, la différenciation progressive des
+formes et des fonctions, c'est-à-dire la tendance aux variations dans
+l'espèce humaine, sera contre-balancée par l'uniformité plus complexe et
+plus haute qui résultera notamment des progrès de la science, de la
+morale et du droit d'où naîtront finalement des institutions politiques
+internationales; en attendant, dès son enfance et dès ses premiers pas,
+l'uniformité constitutionnelle de tous les groupes sociaux épars est
+assurée par leur dépendance étroite vis-à-vis des grandes lois physiques
+et organiques communes, dans des limites de variations restreintes,
+à l'ensemble de l'humanité.
+
+Ce n'est pas tout: en tant que partie intégrante de la structure
+générale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours
+coordonnées avec les autres parties de cette structure; elles sont un
+rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont
+toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu
+que l'on peut appeler interne.
+
+Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles
+seules une explication suffisante; il faut toujours les étudier dans
+leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique
+et avec leur milieu social interne surtout économique, génésique,
+philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions
+politiques elles-mêmes; les croyances et les doctrines sont
+incompréhensibles si on ne soumet pas leur étude à ce déterminisme
+scientifique. En l'absence de cette méthode, les croyances et les
+doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de
+M. Paul Janet, comme des créations purement subjectives de génies plus
+ou moins profonds, soutenant tour à tour des thèses plus ou moins
+brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des
+théoriciens morts depuis des siècles et démontrer au public, sans
+contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement trompés
+en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos
+jours; c'est là de la critique et de l'histoire négatives et stériles;
+s'il n'est pas extraordinaire que les illustres ancêtres de la science
+politique ne soient pas imbus des idées modernes, il l'est certes
+beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent à
+s'embourber dans les ornières anciennes.
+
+Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit
+arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur
+fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre
+intelligence. Celle-ci est douée de propriétés d'un côté analytiques et
+critiques, de l'autre synthétiques et coordinatrices. De là le double
+caractère des idées et des théories politiques en général, leur double
+mission sociale. D'une part, elles travaillent à la dissolution et à
+l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport
+avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect négatif et
+critique; d'autre part, elles coopèrent à la formation des institutions
+nouvelles en correspondance avec les nécessités et les idées modernes.
+
+Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes
+importants du corps social dont la fonction est à la fois
+révolutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les
+institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles
+ne sont pas par conséquent discutées et mises en question, les croyances
+et les doctrines politiques, conformes alors à ces institutions, sont le
+plus fort ciment de la société et dans ce cas, très rare surtout dans
+les sociétés modernes si instables et si vivantes, elles sont
+essentiellement conservatrices. Dès qu'une institution sociale, au
+contraire, est discutée, c'est un indice de sa transformation ou de sa
+suppression inévitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu écrire
+avec raison en parlant des écrits juridiques et politiques qui se
+publiaient sous le règne d'Elisabeth: «Dans ce temps-là, une nuée de
+jurisconsultes se levaient pour démontrer ce qui ne se démontre point,
+le pouvoir. Le pouvoir se déclare en s'exerçant; c'est un fait que le
+raisonnement ne crée ni ne détruit. Toute puissance qui argumente et
+soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cessé d'être.»[26]
+
+Or, par cela même que la stabilité absolue serait la mort absolue, toute
+puissance argumente parce que inévitablement, à certains stades du
+développement social, elle est discutée; éternelle est donc la critique,
+c'est-à-dire le progrès, mais éternelle également la transformation
+organique, c'est-à-dire la création incessante de l'ordre; ordre et
+progrès, voilà la haute conception sociale que la science politique
+positive dégage de l'étude des phénomènes sociaux, voilà les deux faces
+du même drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme
+intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se
+neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progrès
+relatifs, indispensables l'un et l'autre à la conservation de la vie
+sociale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET RÉGRESSIVES
+
+
+La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme
+essentiellement instables et variables, bien que dans des limites
+déterminées; la statique des sociétés est une statique vivante comme
+celle des corps organisés; dans la réalité, leur structure est
+inséparable de leur fonctionnement. L'une et l'autre relèvent, mais en
+y ajoutant des caractères spéciaux et plus complexes, des lois les plus
+générales de l'univers, la persistance de la force, l'intégration et la
+désintégration incessantes de la matière et du mouvement, en un mot de
+l'évolution et de la dissolution continues de toutes les formes
+existantes.
+
+M.H. Spencer a parfaitement exposé les rapports étroits qui relient
+la vie des sociétés à l'ordre universel.[27] Au point de vue de
+l'évolution, il a démontré que le progrès social est accompagné
+généralement d'un accroissement de la masse, d'une différenciation
+progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation
+successive d'organes de plus en plus spéciaux et élevés, enfin d'une
+coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes
+dans des centres régulateurs et modérateurs suivant des modes à peu près
+semblables à l'organisation du système nerveux chez les animaux
+supérieurs. L'évolution des formes du système nerveux aux divers degrés
+de la vie animale est peut-être la meilleure étude préparatoire à la
+sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie à la
+psychologie et à la science sociale.
+
+Cette étude préliminaire a un autre avantage: elle nous initie à une
+conception non plus simplement métaphysique, mais organique du progrès:
+ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie
+positive directement en rapport avec les lois de l'évolution
+universelle.
+
+Les sociétés primitives n'ont pas l'idée de progrès; même, dans des
+civilisations très avancées, la croyance générale, par un phénomène
+psychique très naturel, commence par placer l'âge d'or à l'origine des
+sociétés. Déjà cependant, dans l'Inde, en Perse, à Rome, en Judée, parmi
+les esprits les plus cultivés d'abord, dans la masse ensuite, une
+révolution s'opère; l'âge d'or est placé à la fin des âges successifs
+prédits par les prophètes et les poètes.[28]
+
+L'idée de progrès est non pas une conception innée à l'humanité, c'est
+une lente acquisition transmise et développée héréditairement;
+aujourd'hui, elle peut être considérée comme essentiellement humaine;
+beaucoup d'animaux sentent leur coopération simultanée; les hommes
+seuls, et encore convient-il de limiter ce privilège aux sociétés les
+plus avancées, ont conscience et concourent au développement d'une
+coopération successive qui relie par la tradition le passé à l'avenir,
+assurant ainsi notre évolution graduelle. Cette différenciation
+psychique et sociologique entre les animaux et l'espèce humaine fut une
+lente acquisition dont le développement n'entre pas dans le plan de
+cette étude; contentons-nous de signaler que, même de nos jours, cette
+différenciation est loin d'être universellement accomplie.
+
+Parmi les intelligences philosophiques les plus élevées, l'ancien
+concept d'un âge d'or primitif, de formes sociales originaires
+supérieures, ne s'est pas entièrement effacé; il s'est simplement
+transformé. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progrès semble se
+manifester par un retour aux formes anciennes. Déjà Hegel, et d'autres
+après lui, avaient érigé en loi générale du progrès la ressemblance des
+formes dernières et futures avec les formes primitives. Cette
+conception, bien que fausse, était historiquement naturelle; elle
+inaugurait l'idée évolutionniste, mais continuait à se rattacher aussi
+notamment à cette autre croyance ancienne, encore persistante
+actuellement, d'après laquelle les civilisations se mouvaient dans un
+cercle fatal.
+
+D'après M. de Roberty,[29] cette loi ne pourrait, si elle existe,
+s'appliquer qu'aux erreurs et aux mécomptes de l'esprit; l'humanité
+agirait dès lors comme l'individu, qui, conscient de s'être égaré,
+revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue à ce
+phénomène le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui
+eut pour objet de nous présenter la métaphysique comme une sorte de
+poésie générale ou supérieure. J'ai décrit moi-même ailleurs les liens
+filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art,
+la religion et la métaphysique. Toutefois, même avec l'explication de
+mon savant ami, la loi du retour aux formes primitives me paraît
+inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en économie
+sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives
+primitives particulièrement de la propriété et, de même dans quelques
+écoles artistiques et dans plusieurs _desiderata_ politiques tels que la
+législation directe, le _referendum_, etc., ce retour n'est qu'apparent;
+il indique simplement la nécessité de renouer nos liens traditionnels
+avec l'égalité homogène mais rudimentaire primitive; les sociétés
+modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'énormes
+modifications et adaptations en rapport avec leur complexité croissante;
+si c'était un retour pur et simple, ce ne serait plus un progrès, mais
+une régression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses
+études sur les formes primitives de la propriété, laissé subsister trop
+d'équivoques à cet égard.
+
+La théorie du progrès devient parfaitement claire et intelligible si
+nous mettons les caractères si bien décrits par M. Herbert Spencer et
+énumérés par nous ci-dessus, en rapport avec la classification
+hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, de leurs fonctions et de
+leurs organes, classification que nous croyons avoir démontré être le
+fondement indispensable de toute sociologie scientifique.
+
+Les lois de l'évolution et de la régression sociales sont des lois
+organiques, à un degré plus élevé que les lois psychiques et de deux
+degrés plus élevées que les lois purement biologiques. Voilà ce dont il
+faut bien se pénétrer. En somme, en complétant l'exposé sociologique de
+Comte et de Spencer par une classification hiérarchique des faits
+sociaux et par l'extension des lois évolutionnistes de la biologie et de
+la psychologie à révolution progressive ou régressive des sociétés, nous
+continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.[30]
+
+Sans remonter aux lois les plus générales de l'évolution dans la nature
+inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'opèrent le progrès
+et la décadence dans le domaine biologique et psychique.
+
+«Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant
+indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons
+successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les
+manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les
+glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les
+agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand
+nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes
+muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.[31]
+
+Voilà la description d'une loi régressive à la fois biologique et
+psychique, nous pouvons la compléter par un exemple vulgaire tiré de
+la biologie seule et montrant à la fois le double aspect progressif et
+régressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant
+l'heureuse expression de Haller, l'_organum primum vivens, ultimum
+moriens_.
+
+En résumé, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est
+impossible de cataloguer ici, paraissent se résumer en cette loi que les
+fonctions et les organes les premiers formés continuent à survivre aux
+plus récents; ceux-ci s'arrêtent les premiers; d'un autre côté, les plus
+anciens sont les plus simples et les plus essentiels à la vie générale,
+les plus récents sont les plus délicats et les plus spéciaux.
+
+Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique.
+
+Dans sa belle étude sur les _Maladies de la mémoire_,[32] M. Th. Ribot
+expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur
+les faits récents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les
+centres nerveux ou sont de suite effacés. La cause réside dans une
+lésion anatomique grave: un commencement de dégénérescence des cellules
+nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; «le nouveau meurt avant
+l'ancien».
+
+L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles
+(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues étrangères,
+etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé;
+ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est
+une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la
+substance blanche produisant une dégénérescence des cellules, des tubes
+et des capillaires de la substance nerveuse.
+
+Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les
+intellectuelles; elles sont l'expression immédiate et permanente de
+notre organisation.
+
+Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque
+entièrement organiques: la route journalière, les vieilles habitudes
+appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire
+consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le
+bulbe et la moelle suffisent.
+
+La mémoire descend donc de l'instable au stable, du spécial au général.
+La preuve ou vérification résulte de ce que la guérison ou
+reconstitution se fait en sens inverse, du stable à l'instable, du
+général au spécial.
+
+Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique
+plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont,
+comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de
+leur évolution progressive.
+
+Il en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires.[33]
+
+Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en
+rapport à la fois avec la biologie, la psychologie et en partie déjà
+également avec la sociologie: le langage.[34] Nous y constatons les
+mêmes lois d'évolution, progressive et régressive. La mémoire du langage
+et des signes se perd suivant un ordre naturel et nécessaire. D'abord
+disparaît le langage rationnel, représenté par les mots; en première
+ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts
+concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les
+noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes
+indicatifs d'actes et de qualités.
+
+Après les mots, s'éteint le langage émotionnel représenté par les
+interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le
+simple langage musculaire, celui des gestes.[35]
+
+De même, à titre de vérification, nous observons que la loi de
+formation du langage va des gestes aux paroles et de ces dernières aux
+signes idéaux, à l'écriture.
+
+L'ordre sociologique étant une continuation plus complexe de l'ordre
+universel antécédent plus simple, nous voilà préparés à concevoir la
+nature des lois progressives et régressives en ce qui le concerne.
+
+Dans le deuxième volume de mon _Introduction à la sociologie_, j'ai
+systématiquement exposé comment les fonctions et organes relatifs à
+chacune des sept classes de phénomènes sociaux se forment naturellement
+les uns des autres suivant leur ordre de complexité et de spécialité
+croissantes. Leur déformation régressive suit l'ordre inverse,
+c'est-à-dire que l'organisation politique décline avant l'organisation
+juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dégrade avant
+les institutions scientifiques; ces dernières à leur tour s'effondrent
+antérieurement aux formes artistiques dont le déclin précède celui de
+la vie familiale qui s'évanouit avant la débâcle économique après
+laquelle les sociétés retombent dans les modes incohérents et simplement
+automatiques des formes primitives.
+
+Ceci encore une fois n'est qu'une application particulière d'une loi
+générale d'après laquelle la stabilité des formes est en raison inverse
+de leur complexité. Les structures sociales sont plus instables que les
+structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans
+toute société, les formes les plus élevées sont aussi les plus
+délicates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique
+peut être bouleversé, sans que les lois soient changées; celles-ci
+peuvent être fréquemment remaniées sans que leur changement corresponde
+à une transformation des moeurs; enfin de grandes révolutions
+politiques, juridiques et morales peuvent agiter la société sans altérer
+en rien leur structure économique. En général, les formes les moins
+complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes à se
+modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observé, qu'en droit romain,
+la reconnaissance de l'indépendance privée du fils demanda un temps
+infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Il en est
+aujourd'hui de même pour la situation civile de la femme même dans les
+pays à suffrage universel.
+
+Les régressions sociales, de même que le progrès, peuvent être vives ou
+lentes, régulières ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social
+se rétracte; ce n'est plus qu'une hiérarchie militaire avec une tête, le
+droit redevient l'antique commandement, _jus, jussus_. Ainsi, à Rome,
+les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir à l'armée; la plèbe y
+redevenait sujette. Il y a aussi régression subite et complète quand un
+groupe social plus ou moins nombreux et avancé est subitement enlevé au
+milieu de la formation de son organisation supérieure. Au Mexique, dans
+l'Amérique du Sud, aux îles Fidji, on a vu des Européens retourner en
+peu de temps à la sauvagerie, même au cannibalisme.[36]
+
+Sans une classification hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux,
+la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles
+et inexplicables. Non seulement la formation et la déformation des
+fonctions et des organes, dans les sociétés, s'effectuent dans l'ordre
+de leur hiérarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et
+la déformation des fonctions et des organes particuliers de cette classe
+s'opèrent suivant la même loi. Ainsi dans l'organisation politique les
+formes contractuelles supérieures et récentes de self-government
+s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les
+conseils d'Etat, les ministères, avant surtout le despotisme du pouvoir
+exécutif. Dans la vie économique, les formes destinées à assurer la
+liberté du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de
+conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, disparaîtront
+avant les anciennes structures capitalistes et propriétaires d'origine
+ancienne, féodale, ou quiritaire. Celles-ci, à leur tour,
+disparaîtraient avant qu'il fût possible aux civilisations avancées de
+retourner aux formes homogènes primitives.[37]
+
+Quelques exemples empruntés à chacune des classes de phénomènes sociaux
+suffiront pour le moment à justifier l'exactitude de ces lois
+sociologiques relatives au progrès et à la décadence des sociétés.
+
+Les formes politiques, particulièrement les structures supérieures,
+disparaissent les premières. Ainsi la féodalité n'existe plus comme
+organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports
+économiques et moraux et même familiaux de nos propriétaires avec leurs
+tenanciers et ouvriers. Ce qui s'établit à l'origine et fut la base de
+la féodalité est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports
+originaires, les plus simples et les plus généraux subsistent, le péril
+social subsistera également de voir renaître les formes politiques et
+juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite
+naturelle.
+
+Un droit, justifié à l'origine, peut devenir un privilège odieux; ainsi
+l'immunité des impôts au profit de la noblesse qui était chargée de
+l'office militaire cessa d'être juste après que cette caste ne remplit
+plus son office; le droit se transforma après la suppression de la
+fonction politique.
+
+Dans toutes les grandes civilisations passées, nous pouvons observer
+que la décomposition morale commence par l'effondrement des grandes
+doctrines religieuses ou métaphysiques qui, tombées en discrédit,
+laissent à découvert les profondes lésions qui ont atteint les moeurs
+en général.
+
+Dans son discours de réception à l'Académie française, l'illustre G.
+Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des
+sciences: «On a raison de dire que les lettres sont les soeurs aînées
+des sciences. C'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui
+ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes (métaphysiciens)
+avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de
+l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les
+trois phases de notre intelligence, passant successivement par le
+sentiment, la raison et l'expérience.» De son côté, M. Ch. Potvin
+indique comme suit que la régression s'opère en sens inverse lorsqu'il
+écrit que «le siècle des ducs de Bourgogne jusqu'à Charles-Quint est
+à la fois notre premier siècle artistique et notre dernier siècle
+littéraire». Cela signifie que le recul social inauguré par le
+despotisme politique avait déjà détruit le développement intellectuel
+pour ne laisser subsister et s'épanouir que les formes artistiques.
+
+A Rome, en Grèce, on continue à avoir dans la maison un foyer
+domestique, à le saluer, à l'adorer, à lui offrir la libation, mais ce
+n'était plus qu'un culte d'habitude non vivifié par la foi; de même pour
+le foyer des villes ou prytanée, on n'en comprenait plus l'antique
+signification: le culte des ancêtres, des fondateurs, des héros de la
+cité; on continuait à entretenir le feu, à faire les repas publics, à
+chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinités de la
+nature _redevenaient_ des sujets poétiques. Les rites et les pratiques
+survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des
+religions, c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les
+sacrifices, le cérémonial; la foi païenne n'existait plus qu'on
+punissait encore sévèrement toute atteinte posée aux rites.
+
+De même continuaient les repas publics en commun alors que la communauté
+économique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que
+les repas publics, dégénérés en routine, n'avaient plus de sens ni pour
+la multitude ni même pour les sommités sociales.
+
+Les sociétés progressent et régressent donc suivant des lois nécessaires
+dont nous venons de donner un faible aperçu. Insistons cependant sur ce
+point commun à la sociologie et à la psychologie, que toute décadence
+des formes et des fonctions supérieures voile généralement une lésion
+plus ou moins grave des formes inférieures. C'est ainsi que les
+dégénérescences psychiques sont déterminées par des lésions anatomiques.
+En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux,
+philosophiques, artistiques, familiaux, révêlent le plus souvent de
+graves perturbations économiques, lesquelles à leur tour peuvent être en
+rapport avec des troubles psychiques et une décadence biologique graves;
+dans ces derniers cas, la vie même de la société, en général, est en
+péril.
+
+Les sociétés peuvent donc se déformer et mourir suivant certaines lois
+de même qu'elles progressent et naissent suivant des lois, également
+naturelles. Dans les sociétés, comme chez les animaux, le degré de vie
+varie avec le degré de correspondance. Parmi les animaux d'organisation
+inférieure, la mortalité est énorme; ils subissent les influences les
+plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils
+s'adaptent à des circonstances plus nombreuses, plus spéciales; leur
+existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort
+exige plus de complications. Les sociétés sont donc d'autant plus
+viables qu'elles savent s'élever à des formes plus complexes et plus
+spéciales, facilitant leur adaptation continuelle, rétablissant leur
+équilibre instable de manière à ne pas être à la merci d'une
+perturbation élémentaire.
+
+Il n'y a pas de raison pour qu'une société pacifique, laborieuse, où
+la circulation des richesses est bien répartie, où la vie familiale,
+émotionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'épure, où la
+justice devient de plus en plus la règle de l'activité sociale et où
+la politique enfin n'est que la régulatrice suprême des grands intérêts
+sociaux exactement représentés et se gouvernant librement eux-mêmes,
+périsse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se développant
+régulièrement au point de vue de la masse, se différenciant de mieux en
+mieux dans ses parties, coordonnant ces dernières clans des organes
+locaux, régionaux et internationaux de plus en plus élevés, une telle
+société peut défier la mort; sa longévité indéfinie finit par se
+confondre avec celle de l'espèce humaine et de ses conditions
+terrestres.
+
+En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi
+en ce que les sociétés étant composées d'unités sensibles et conscientes,
+bien qu'à des degrés divers, elles ont le pouvoir, dans les limites
+naturelles, d'abréger ou d'augmenter spontanément le cours de leur
+existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre leurs
+mains.
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+FOOTNOTES:
+
+[1] BERTHELOT. _La Synthèse chimique_.
+
+[2] Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de service,
+tel que le règle le Code civil, présuppose le libre arbitre absolu de
+l'individu et une égalité idéale entre le maître et l'ouvrier; cette
+conception métaphysique viole à la fois et méconnaît les conditions
+physiologiques, psychiques et collectives, notamment économiques, de la
+classe laborieuse. C'est ce qu'ont dû finalement reconnaître tous les
+publicistes qui se sont occupés, par exemple, de la question des
+accidents du travail et de la réglementation de ce dernier au point de
+vue des sexes, de l'âge et aussi de la durée du travail même pour les
+adultes.
+
+[3] L'application des théories darwiniennes, essentiellement
+biologiques,aux phénomènes sociaux est un exemple du danger auquel on
+s'expose en cherchant à ramener des phénomènes complexes qui ont des
+lois en partie propres à eux seuls et en partie communes avec les autres
+sciences uniquement à ce dernier caractère. Les simplificateurs à
+outrance de cette école en sont naturellement arrivés par ce procédé
+vicieux à perdre notamment de vue que la lutte sociale pour l'existence
+n'est pas seulement représentée par un irréductible antagonisme, mais
+aussi par une coopération naturelle dont l'influence bienfaisante ne
+fait que croître avec les progrès de la civilisation.
+
+[4] J.-S. MILL, _Système de logique_, traduction PEISSE, 2e édition,
+t. I, p. 425-484; A. BAIN, _Logique déductive et inductive_, traduction
+COMPAYRÉ, 2° édition, t. II, p. 75-115.
+
+[5] _Logique_, t. I, 421.
+
+[6] _Logique_, t. I, 421 et suiv.
+
+[7] _Réforme_, année 1891, nos 121, 122, 165 et 166.
+
+[8] C'est ainsi qu'à la suite des autres sciences, la science sociale
+transforme insensiblement son enseignement dogmatique _ex cathedra_ en
+un enseignement pratique et expérimental. Autrefois aussi la botanique
+et la physiologie, par exemple, s'enseignaient d'une façon exclusivement
+orale ou écrite. Aujourd'hui, en Italie par exemple, des professeurs de
+criminologie, tels que Lombroso, E. Ferri et d'autres, ont joint à leurs
+leçons orales des observations dans des Musées d'anthropologie et une
+véritable clinique criminelle dans les prisons où ils se rendent avec
+les étudiants des Facultés de droit.
+
+[9] Condorcet, notamment, croyait à la possibilité de la prolongation
+indéfinie de la vie humaine.
+
+[10] Pour les développements de ces considérations et de celles qui
+suivent, lire la première partie de notre _Introduction à la
+Sociologie_.
+
+[11] _Introduction à la Sociologie_, deuxième partie: _Fonctions et
+organes_.
+
+[12] Pour les développements relatifs à la classification hiérarchique
+des phénomènes sociaux, lire _l' Introduction à la Sociologie_.
+
+[13] _Le Régime représentatif_, par G. De Greef. Bruxelles, 1893. Office
+de publicité.
+
+[14] CH. LABOULAYE. _Dictionnaire des Arts et Manufactures._ V. _Chemins
+de fer_.--P.-J. PROUDHON. _Des réformes à opérer dans l'exploitation des
+Chemins de fer_.
+
+D'après HUHLMANN, l'effort de tirage nécessaire pour mettre en mouvement
+une charge P sur essieu, est une fraction K de P, c'est-à-dire F = KP.
+
+K, coefficient de tirage, diminue avec la résistance.
+
+Pour un mauvais empierrement K = 0,070 Sur bonne voie empierrée K = 0,030
+Sur pavé K = 0,018 Sur rail K = 0,005
+
+Mathématiquement et pour tenir compte de toutes les conditions variables
+du roulement, la formule établie par RUHLMANN contient les notions
+suivantes:
+
+P, poids reposant sur une roue; K, coefficient de résistance au
+roulement; Q, poids de la roue; R, rayon du la roue; F, coefficient du
+frottement de JLF, rayon de la fusée. la fusée;
+
+Sur un rail, c'est-à-dire sur une route de nature parfaite, K (P + 2) / r
+devient négligeable.
+
+[15] Semaine du 26 novembre au 2 décembre 1891: 149,583,000 livres
+sterling. Les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, l'Autriche, l'Italie
+et l'Allemagne se sont successivement assimilé cette institution; la
+Belgique, ici encore, retarde.
+
+[16] Cette prévision s'est réalisée après que ces pages étaient écrites
+ainsi que mes auditeurs à l'Ecole des sciences sociales ont pu le
+constater par les chiffres que je produisis devant eux pendant mes
+leçons de l'année suivante. En 1890, en effet, les naissances
+illégitimes par 100 naissances ont été: Royaume, 8.63 p. 100; Hainaut,
+10.44 p. 100; Luxembourg, 2.95 p. 100. Dans cette dernière province, en
+1890 comme en 1889, le chiffre total des naissances a diminué et celui
+des naissances illégitimes s'est accru; la population en général tend
+à y décroître.
+
+En 1891, le salaire net moyen des houilleurs du Hainaut est tombé à
+3 fr. 06 par jour; la dépression ayant persisté depuis, nous pouvons
+prévoir une augmentation des naissances illégitimes; les statistiques
+officielles nous font défaut jusqu'ici.
+
+[17] _Exposés de la situation du Royaume_ et _Annuaires statistiques de
+la Belgique_.
+
+[18] _Introduction à la Sociologie_, t. II, p. 148 à 189.
+
+[19] Compte général de l'Administration de la justice criminelle en
+France, de 1826 à 1880.---QUETELET, _Physique sociale_, t. II, p. 232
+et suiv.
+
+[20] L'Ariôge, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, le Gers, le Tarn,
+l'Aveyron, le Lot, le Cantal, la Lozère, la Haute-Loire, le Puy-de-Dôme
+et la Creuse.
+
+[21] YVERNÈS. _Compte de la Justice criminelle_; Rapport. p. XXXIII.
+
+[22] Bruxelles, imprimerie de la Banque nationale, 1884.
+
+[23] A ceux qui voudront se former une conception exacte des rapports
+qui existent entre les faits économiques, je recommande tout
+spécialement, comme des modèles de méthode et d'exactitude, les
+diagrammes de M.H. DENIS, professeur d'économie politique à l'Université
+de Bruxelles et tout particulièrement son _Atlas de diagrammes relatifs
+à l'histoire des prix en Belgique._ Bruxelles, 1885.
+
+[24] DE LAVELEYE, _Economie politique_; Id., _Le Gouvernement dans la
+démocratie_, notamment le chapitre ii: _la Société n'est pris un
+organisme_.
+
+[25] G. DEGREEF. _Le Régime représentatif_. Bruxelles, 1892.
+
+[26] _Dix ans d'études historiques: Vue des révolutions d'Angleterre_.
+
+[27] _Les premiers principes_.--_Essais sur le progrès,_ p. 1 à
+79.--_Principes de sociologie_, passim.
+
+[28] Virgile, _Eglog. IV_.--Servius sur le vers 4 de cette
+éclogue.--Nigidius cité par Servius sur le vers 10.-_Livres du Daniel et
+d'Hénoch_.--Liv. III, 97-817 des _Livres sibyllins_.
+
+[29] _La Recherche de l'unité_, p. 6. Paris, Alcan.
+
+[30] J'ai proposé pour la première fois, après de longues préparations,
+mes idées sur les lois sociologiques de l'évolution progressive et
+régressive des sociétés dans mon cours à l'École des sciences sociales
+de l'Université de Bruxelles en 1889-1890. Je m'y appuyais notamment sur
+des faits psychiques décrits par M. Ribot dans _les Maladies de la
+Mémoire_.
+
+[31] Claude Bernard. _La Science expérimentale_. Paris, F. Alcan.
+
+[32] Paris, Félix Alcan, p. 92 et suiv.
+
+[33] Th. Ribot. _Les Maladies de la volonté_. Paris, F. Alcan,
+8e édition, 1893.
+
+[34] A. Comte fait figurer la théorie du langage dans sa _Statique
+sociale_.
+
+[35] Th. Ribot. _Les Maladies de la mémoire_. Paris, F. Alcan,
+8e édition, 1893.
+
+[36] Waitz. _Anthropology_, 313. Traduction anglaise.
+
+[37] Nous réservons à nos deux derniers volumes d'_Introduction à la
+Sociologie_ consacrés à la Structure et à la Dynamique générales des
+sociétés l'exposé et la démonstration méthodiques de ces lois.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CHAPITRE PREMIER.--La classification des sciences.
+
+CHAPITRE II.--Les lois scientifiques
+
+CHAPITRE III.--Les méthodes
+
+CHAPITRE IV.--Analyse et classification naturelle sociologiques
+
+CHAPITRE V.--Lois sociologiques élémentaires
+
+CHAPITRE VI.--Lois sociologiques composées
+
+CHAPITRE VII.--Les croyances et les doctrines politiques
+
+CHAPITRE VIII.--Lois sociologiques progressives et régressives
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES ***
+
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+Produced by Marc D'Hooghe. <marcdh@pandora.be>
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+
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+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<body>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les lois sociologiques
+
+Author: Guillaume De Greef
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17538]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOIS SOCIOLOGIQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Biblioth&egrave;que Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
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+</pre>
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+<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
+<p>
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER">Chapitre I</a>&mdash;La classification des sciences.<br />
+<a href="#CHAPITRE_II">Chapitre II</a>&mdash;Les lois scientifiques.<br />
+<a href="#CHAPITRE_III">Chapitre III</a>&mdash;Les m&eacute;thodes.<br />
+<a href="#CHAPITRE_IV">Chapitre IV</a>&mdash;Analyse et classification naturelle sociologiques.<br />
+<a href="#CHAPITRE_V">Chapitre V</a>&mdash;Lois sociologiques &eacute;l&eacute;mentaires.<br />
+<a href="#CHAPITRE_VI">Chapitre VI</a>&mdash;Lois sociologiques compos&eacute;es.<br />
+<a href="#CHAPITRE_VII">Chapitre VII</a>&mdash;Les croyances et les doctrines politiques.<br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII">Chapitre VIII</a>&mdash;Lois sociologiques progressives et r&eacute;gressives.<br />
+</p>
+<!-- End Autogenerated TOC. -->
+
+<h1>LES LOIS SOCIOLOGIQUES</h1>
+
+<h3>Par</h3>
+
+<h2>GUILLAUME DE GREEF</h2>
+
+<h5>Docteur agr&eacute;g&eacute; &agrave; la Facult&eacute; de Droit<br />
+Professeur a l'&Eacute;cole des sciences sociales de l'Universit&eacute; de Bruxelles.</h5>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+
+<h4>1893</h4>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h3>LA CLASSIFICATION DES SCIENCES</h3>
+
+
+<p>Quelles sont les m&eacute;thodes des sciences sociales? Que faut-il entendre
+par lois sociologiques? Quel est, en g&eacute;n&eacute;ral, le sens de ce mot: loi? Il
+semble extraordinaire que les juristes, les l&eacute;gistes et les politiciens
+poss&egrave;dent les notions les plus confuses &agrave; ce sujet, si m&ecirc;me ils y ont
+jamais r&eacute;fl&eacute;chi; une longue et constante exp&eacute;rience nous prouve
+cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plut&ocirc;t
+cette s&eacute;paration transitoire entre l'empirisme juridique et politique
+d'un c&ocirc;t&eacute; et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son
+explication dans ce fait que les ph&eacute;nom&egrave;nes juridiques et politiques
+sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis &agrave; nos m&eacute;ditations,
+L'empirisme et la m&eacute;taphysique chass&eacute;s de presque tontes les autres
+sciences physiques et naturelles proprement dites se sont r&eacute;fugi&eacute;s et
+barricad&eacute;s dans cette derni&egrave;re et haute citadelle largement
+approvisionn&eacute;e depuis des si&egrave;cles, en pr&eacute;vision de cet assaut ultime,
+des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes
+dont les &eacute;ternels vaincus du progr&egrave;s scientifique reconna&icirc;tront bient&ocirc;t
+eux-m&ecirc;mes l'irr&eacute;m&eacute;diable insuffisance.</p>
+
+<p>Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique,
+auront emprunt&eacute; aux sciences ant&eacute;c&eacute;dentes les armes, c'est-&agrave;-dire les
+m&eacute;thodes positives qui ont donn&eacute; la victoire &agrave; leurs a&icirc;n&eacute;es, cette
+forteresse en apparence inaccessible et irr&eacute;ductible s'&eacute;croulera
+d'elle-m&ecirc;me ou mieux encore, pareille &agrave; ces demeures enchant&eacute;es
+d&eacute;fendues par des monstres et des chim&egrave;res, elle s'&eacute;vanouira, comme une
+pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les myst&eacute;rieuses
+r&eacute;gions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions l&eacute;gendaires
+o&ugrave; se complaisent les soci&eacute;t&eacute;s dans leur enfance.</p>
+
+<p>Avant donc d'aborder l'&eacute;tude des sciences sociales et surtout de la
+politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements,
+c'est-&agrave;-dire dans les proc&eacute;d&eacute;s ou instruments d'investigation qu'il
+faut employer dans ce genre de recherches.</p>
+
+<p>Les sciences en g&eacute;n&eacute;ral, au point de vue de la m&eacute;thode, peuvent &ecirc;tre
+envisag&eacute;es sous trois aspects diff&eacute;rents: au point de vue dogmatique,
+c'est-&agrave;-dire de leur enseignement; au point de vue historique,
+c'est-&agrave;-dire de leur formation et de leur &eacute;volution r&eacute;elles dans le
+temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-&agrave;-dire des
+proc&eacute;d&eacute;s ou des lois du raisonnement.</p>
+
+<p>La question se pr&eacute;sente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des
+sciences correspond &agrave; leur ordre historique et l'un et l'autre &agrave; leur
+ordre dogmatique.</p>
+
+<p>Une premi&egrave;re distinction est &agrave; faire entre les sciences abstraites et
+les sciences concr&egrave;tes: les premi&egrave;res ont pour objet les ph&eacute;nom&egrave;nes,
+abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se
+manifestent; les secondes consid&egrave;rent les ph&eacute;nom&egrave;nes en tant
+qu'incorpor&eacute;s. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites;
+la min&eacute;ralogie, la g&eacute;ologie, la zoologie, des sciences concr&egrave;tes.
+La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des
+civilisations particuli&egrave;res, est une science concr&egrave;te; lorsqu'elle
+s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'&agrave; l'&eacute;tude des lois qui r&egrave;glent les rapports sociaux dans
+toute soci&eacute;t&eacute; quelconque, ind&eacute;pendamment du moment et de l'espace
+historiques, elle est une science abstraite. Ce double caract&egrave;re des
+sciences ne doit pas &ecirc;tre perdu de vue dans les consid&eacute;rations qui vont
+suivre.</p>
+
+<p>On peut, &agrave; la fa&ccedil;on id&eacute;aliste, soutenir que l'histoire des sciences,
+tant particuli&egrave;re que g&eacute;n&eacute;rale, doit &ecirc;tre assimil&eacute;e &agrave; un v&eacute;ritable
+raisonnement logique; on peut, s'&eacute;levant &agrave; des hauteurs m&eacute;taphysiques,
+au del&agrave; m&ecirc;me des nuages, pr&eacute;tendre indiff&eacute;remment ou bien que le noum&egrave;ne
+est un produit du ph&eacute;nom&egrave;ne ou celui-ci une cr&eacute;ation du noum&egrave;ne, que
+l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce
+sont l&agrave; jeux de princes, des princes de la pens&eacute;e humaine, nous le
+conc&eacute;dons, mais de princes qui, &agrave; l'exemple des souverains temporels,
+vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne
+s'&eacute;l&egrave;ve pas &agrave; ces sublimit&eacute;s; elle n'a pas de ces envol&eacute;es qui font
+perdre de vue &agrave; la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la
+pr&eacute;tention d'observer, de classer et de juger m&ecirc;me ces grandes doctrines
+qui semblent &eacute;chapper &agrave; toute loi; elle les ram&egrave;ne &agrave; leur relativit&eacute;
+naturelle et sociale; elle d&eacute;crit et explique leurs formes et leurs
+&eacute;volutions successives; ainsi elle r&eacute;duit ces absolus apparents &agrave; ce
+qu'ils sont et peuvent &ecirc;tre socialement: des ph&eacute;nom&egrave;nes soumis eux-m&ecirc;mes
+&agrave; un ordre statique et dynamique comme tous les ph&eacute;nom&egrave;nes naturels. Si
+l'immortel auteur de l'<i>Esprit des lois</i> a pu dire avec raison que
+&laquo;la Divinit&eacute; m&ecirc;me a des lois&raquo;, l'orgueil m&eacute;taphysique peut bien se plier
+au m&ecirc;me niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer
+ce caract&egrave;re relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le
+faisant entrer dans l'histoire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; et au-dessus des religions et de
+leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilit&eacute;s, c'est-&agrave;-dire
+d&eacute;montrer que le hasard m&ecirc;me n'a rien d'absolu; si les religions et les
+m&eacute;taphysiques soulevaient la pr&eacute;tention de se soustraire au d&eacute;terminisme
+universel, par cela m&ecirc;me elles m&eacute;conna&icirc;traient leur incontestable et
+respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas
+d&eacute;choir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais
+cela m&ecirc;me ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur
+assignant leur r&ocirc;le transitoire bien que consid&eacute;rable, dans l'&eacute;volution
+g&eacute;n&eacute;rale, leur garantit la seule immortalit&eacute; possible, celle que procure
+l'histoire, organe enregistreur de la m&eacute;moire collective.</p>
+
+<p>Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les soci&eacute;t&eacute;s que
+leurs ph&eacute;nom&egrave;nes et les rapports entre ces derniers, c'est-&agrave;-dire encore
+des ph&eacute;nom&egrave;nes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent &ecirc;tre
+scientifiquement atteints; il en est de m&ecirc;me des causes premi&egrave;res et des
+causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer
+des uns et des autres qu'en tant que leur pr&eacute;occupation et leur
+recherche sont elles-m&ecirc;mes des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, d&egrave;s lors relatifs et
+susceptibles d'&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;s.</p>
+
+<p>Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences
+positives, si en outre, d&eacute;partageant celles-ci en concr&egrave;tes et
+abstraites, nous avons surtout &eacute;gard &agrave; ces derni&egrave;res, nous reconnaissons
+que la s&eacute;rie logique des sciences correspond d'une fa&ccedil;on assez g&eacute;n&eacute;rale
+&agrave; leur &eacute;volution historique, c'est-&agrave;-dire aux divers moments o&ugrave; elles
+sont parvenues &agrave; se constituer comme sciences abstraites &agrave; l'&eacute;tat
+positif.</p>
+
+<p>Les ph&eacute;nom&egrave;nes relatifs &agrave; l'&eacute;tendue et au nombre sont les plus simples
+et les plus g&eacute;n&eacute;raux; les math&eacute;matiques sont aussi la plus abstraite des
+sciences; non seulement il est possible de les &eacute;tudier ind&eacute;pendamment de
+toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une exp&eacute;rience
+antique a d&eacute;gag&eacute;es dans leur domaine sont tellement parfaites, que le
+raisonnement d&eacute;ductif a pu s'y substituer en tr&egrave;s grande partie &agrave; la
+m&eacute;thode inductive, en dehors de toute application concr&egrave;te et
+particuli&egrave;re. Bien que, comme toutes les sciences, la math&eacute;matique ait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'une p&eacute;riode d'empirisme, de t&acirc;tonnements et d'inductions
+accompagn&eacute;es et suivies de constantes v&eacute;rifications, sa perfection est
+devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caract&egrave;res
+primitifs; en r&eacute;alit&eacute; les math&eacute;matiques doivent tout &agrave; l'observation et
+&agrave; l'exp&eacute;rience comme toutes les autres sciences. L'&eacute;tendue et le nombre
+sont les ph&eacute;nom&egrave;nes et les rapports les plus simples et les plus
+g&eacute;n&eacute;raux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore
+y crut trouver la cause premi&egrave;re de tous les faits naturels, y compris
+les faits sociaux et politiques; plus tard, les m&eacute;taphysiciens en firent
+des cat&eacute;gories de l'esprit humain, des cadres pr&eacute;existants &agrave; toutes nos
+id&eacute;es et o&ugrave; elles venaient n&eacute;cessairement se classer. La v&eacute;rit&eacute; est que
+tout ph&eacute;nom&egrave;ne implique la double relation d'&eacute;tendue et de nombre; on
+n'en peut concevoir aucun ind&eacute;pendamment de ces propri&eacute;t&eacute;s &eacute;l&eacute;mentaires;
+l'&eacute;tendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extr&ecirc;me de
+toute abstraction.</p>
+
+<p>Les math&eacute;matiques, limit&eacute;es au calcul et &agrave; la g&eacute;om&eacute;trie, nous
+pr&eacute;sentent principalement le monde des ph&eacute;nom&egrave;nes au point de vue
+statique, &agrave; l'&eacute;tat de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif
+des notions qu'elles d&eacute;gagent; les nombres, par exemple, nous donnent
+en effet d&eacute;j&agrave;, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de
+multiplication, de succession, de d&eacute;veloppement, de croissance, d'ordre
+s&eacute;riel hi&eacute;rarchique et par cons&eacute;quent d'&eacute;volution, en un mot une vue
+rudimentaire, la plus simple possible, de propri&eacute;t&eacute;s dynamiques. C'est
+dans la m&eacute;canique rationnelle, cette troisi&egrave;me branche des
+math&eacute;matiques, que la division logique et naturelle des ph&eacute;nom&egrave;nes en
+statiques et dynamiques acquiert une importance d&eacute;cisive. D'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, il est incontestable qu'on peut &eacute;tudier et enseigner le calcul et
+la g&eacute;om&eacute;trie ind&eacute;pendamment de la m&eacute;canique, m&ecirc;me statique, on ne peut,
+au contraire, aborder cette derni&egrave;re sans le secours des Math&eacute;matiques
+proprement dites. Les propri&eacute;t&eacute;s relatives &agrave; l'&eacute;tendue et au nombre sont
+aussi plus g&eacute;n&eacute;rales que celles relatives aux forces; celles-ci sont
+d&eacute;j&agrave; une combinaison particuli&egrave;re de celles-l&agrave;; l'arithm&eacute;tique et la
+g&eacute;om&eacute;trie sont donc des sciences plus simples, plus g&eacute;n&eacute;rales, plus
+abstraites que la m&eacute;canique.</p>
+
+<p>Nombre, &eacute;tendue, forces en repos ou en activit&eacute;, voil&agrave; les trois
+propri&eacute;t&eacute;s &eacute;l&eacute;mentaires de la ph&eacute;nom&eacute;nalit&eacute; universelle. Nous les
+rencontrons aux confins les plus &eacute;loign&eacute;s, aux derni&egrave;res cimes
+accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'&eacute;volution
+cosmique; elles sont &agrave; la base de tout enseignement; de m&ecirc;me, au point
+de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites,
+les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme
+les premi&egrave;res en possession de leurs m&eacute;thodes et de leurs lois; leurs
+applications concr&egrave;tes elles-m&ecirc;mes ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans leurs progr&egrave;s toutes
+les autres.</p>
+
+<p>On peut envisager l'astronomie, &agrave; l'exemple d'A. Comte, comme science
+abstraite, c'est-&agrave;-dire en tant qu'ayant pour objet les lois g&eacute;n&eacute;rales
+des corps c&eacute;lestes, ind&eacute;pendamment de leurs structures et de leurs
+&eacute;volutions particuli&egrave;res. Si l'arithm&eacute;tique, la g&eacute;om&eacute;trie, la m&eacute;canique
+se suffisent &agrave; elles-m&ecirc;mes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, m&ecirc;me
+abstraite; celle-ci n'a plus la m&ecirc;me ind&eacute;pendance; elle a toujours
+besoin de l'appui de ses soeurs a&icirc;n&eacute;es: le nombre, l'&eacute;tendue, le
+mouvement sont ins&eacute;parables de l'&eacute;tude des corps c&eacute;lestes; la th&eacute;orie de
+leur formation et de leur &eacute;volution, la loi de la gravitation
+universelle sont des applications plus complexes &agrave; des cas sp&eacute;ciaux des
+propri&eacute;t&eacute;s dont s'occupent les sciences ant&eacute;c&eacute;dentes; il y a une
+astronomie math&eacute;matique et une m&eacute;canique c&eacute;leste, qui sont quelque chose
+de plus que la math&eacute;matique et la m&eacute;canique; elles sont en un mot moins
+simples, moins g&eacute;n&eacute;rales, moins abstraites. L'ordre logique postpose
+donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des
+math&eacute;matiques. Or, on ne peut &eacute;tudier et enseigner ce qui est complexe
+qu'&agrave; la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la m&ecirc;me mani&egrave;re
+que, dans un raisonnement logique, on ne peut d&eacute;duire des lois g&eacute;n&eacute;rales
+ou des conclusions complexes que d'inductions particuli&egrave;res et de
+propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science
+positive abstraite, s'est conform&eacute;e historiquement &agrave; cette loi logique;
+elle fut cons&eacute;cutive &agrave; la constitution des sciences math&eacute;matiques
+abstraites.</p>
+
+<p>Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons
+nous occuper, sont, remarquons-le bien, consid&eacute;r&eacute;es toujours ici en tant
+que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord
+en tant qu'elles peuvent &ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;es et enseign&eacute;es, abstraction faite
+des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant
+qu'elles peuvent et doivent l'&ecirc;tre, abstraction faite des sciences
+post&eacute;rieures plus complexes.</p>
+
+<p>Il ne faut pas non plus confondre le degr&eacute; d'abstraction d'une science
+avec son degr&eacute; de g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;, bien qu'en fait ces deux notions se
+confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus
+g&eacute;n&eacute;rales sont &eacute;galement les plus abstraites ou susceptibles de la plus
+grande abstraction; mais les sciences les plus g&eacute;n&eacute;rales ne sont pas
+n&eacute;cessairement et seulement abstraites, elles peuvent &ecirc;tre &eacute;galement
+concr&egrave;tes, c'est-&agrave;-dire s'appliquer &agrave; l'&eacute;tude de formes, corps
+inorganiques, organiques ou sociaux, d&eacute;termin&eacute;es. C'est ainsi qu'il y a
+une astronomie abstraite et une astronomie concr&egrave;te, une sociologie
+abstraite et une sociologie concr&egrave;te. Il y a, en effet, une astronomie
+et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les
+corps c&eacute;lestes et de toutes les soci&eacute;t&eacute;s, abstraction faite de la
+structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces
+soci&eacute;t&eacute;s dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la
+sociologie et de l'astronomie concr&egrave;tes; dans les deux cas, le degr&eacute; de
+g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes relatifs &agrave; ces sciences reste le m&ecirc;me; la
+diff&eacute;rence est dans leur aspect concret ou abstrait.</p>
+
+<p>Parmi les sciences abstraites consacr&eacute;es &agrave; l'&eacute;tude des corps bruts,
+la physique est &eacute;videmment moins simple et moins g&eacute;n&eacute;rale, plus complexe
+et plus sp&eacute;ciale que les sciences ant&eacute;c&eacute;dentes. Elle &eacute;tudie les rapports
+des corps les uns avec les autres, ind&eacute;pendamment de la composition de
+ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par cons&eacute;quent de
+leurs propri&eacute;t&eacute;s chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut
+&eacute;tudier les math&eacute;matiques, la m&eacute;canique et l'astronomie, abstraction
+faite des ph&eacute;nom&egrave;nes relatifs &agrave; la barologie, &agrave; la thermologie, &agrave;
+l'acoustique, &agrave; l'optique, &agrave; l'&eacute;lectricit&eacute;, etc., on ne peut &eacute;tudier
+ceux-ci sans celles-l&agrave;. La th&eacute;orie des mouvements des corps c&eacute;lestes,
+la loi de la gravitation universelle sont tir&eacute;es des rapports entre la
+masse et la distance des corps, c'est-&agrave;-dire de rapports de nombre et
+d'&eacute;tendue d'apr&egrave;s lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou
+l'intensit&eacute; de leur gravitation; ainsi, g&eacute;om&eacute;trie, calcul, m&eacute;canique
+sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De m&ecirc;me les lois
+astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent
+constamment dans l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes physiques; il en est ainsi, par
+exemple, de la pesanteur qui se relie directement &agrave; la gravitation
+universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la
+physique s'est constitu&eacute;e comme science positive post&eacute;rieurement aux
+math&eacute;matiques, &agrave; la m&eacute;canique et &agrave; l'astronomie: les sciences
+math&eacute;matiques et m&eacute;caniques avaient d&egrave;s la plus haute antiquit&eacute;, en
+Orient, en Egypte et en Gr&egrave;ce, r&eacute;alis&eacute; des progr&egrave;s consid&eacute;rables m&ecirc;me
+comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire,
+la science astronomique, surtout abstraite, malgr&eacute; des observations
+empiriques, des inductions, des g&eacute;n&eacute;ralisations et surtout des
+hypoth&egrave;ses importantes tr&egrave;s anciennes, ne s'est &eacute;lev&eacute;e &agrave; la dignit&eacute; de
+science abstraite que tr&egrave;s tard, vers la fin du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> au
+<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> et au commencement du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle. Il suffit
+de citer Copernic, Galil&eacute;e, Kepler. Si Newton d&eacute;couvrit la loi de la
+gravitation et de la pesanteur, c'est qu'il &eacute;tait le plus grand
+math&eacute;maticien de son temps. La physique, &agrave; son tour, se constitua comme
+science positive abstraite, encore plus tard. Il est inutile de rappeler
+qu'elle fut, par suite de la confusion primitive bien que naturelle de
+l'anim&eacute; et de l'inanim&eacute;, une des sources principales, de toutes les
+superstitions religieuses qui, depuis le f&eacute;tichisme le plus grossier
+jusqu'au monoth&eacute;isme le plus &eacute;lev&eacute;, aliment&egrave;rent l'ignorance universelle
+et remplac&egrave;rent provisoirement la philosophie positive des sciences,
+mais il convient de ne pas oublier que, d&eacute;j&agrave; au d&eacute;clin du monoth&eacute;isme
+occidental, il y a trois cents ans &agrave; peine, les th&eacute;ories m&eacute;taphysiques
+d'apr&egrave;s lesquelles, par exemple, la nature avait horreur du vide,
+&eacute;taient encore en pleine efflorescence. C'est, en d&eacute;finitive, au
+<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle seulement que la physique s'&eacute;rigea en science
+positive, ind&eacute;pendante de la religion et des vaines et pu&eacute;riles entit&eacute;s
+et subtilit&eacute;s de la m&eacute;taphysique. En r&eacute;alit&eacute;, la physique est une
+science non seulement europ&eacute;enne, mais moderne.</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes consid&eacute;rations s'appliquent aussi &agrave; plus forte raison &agrave; la
+chimie; cette science ne peut &ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;e ni enseign&eacute;e sans une
+initiation pr&eacute;liminaire et suffisante aux sciences ant&eacute;rieures; elle est
+un degr&eacute; de plus dans l'ordre de complexit&eacute; et de sp&eacute;cialit&eacute; des
+ph&eacute;nom&egrave;nes. Longtemps la composition et la d&eacute;composition des corps
+furent la base des croyances et des dogmes myst&eacute;rieux sur le fumier
+desquels pullul&egrave;rent les religions; longtemps la chimie fut la science
+herm&eacute;tique, scholastique et puis franchement m&eacute;taphysique; pendant des
+si&egrave;cles, sous le nom de chrysop&eacute;e ou d'alchimie, elle s'affola dans la
+recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des proc&eacute;d&eacute;s pour
+changer les m&eacute;taux en or. Ce n'est qu'apr&egrave;s de longs t&acirc;tonnements
+empiriques, que, parvenant enfin &agrave; rompre ses pr&eacute;jug&eacute;s mystiques et
+philosophiques, vers la fin seulement du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, la
+chimie r&eacute;ussit &agrave; circonscrire nettement son domaine dans le monde de la
+ph&eacute;nom&eacute;nalit&eacute; universelle; elle se limita d&egrave;s lors &agrave; la recherche des
+rapports et des lois de combinaison et de d&eacute;composition r&eacute;sultant de
+l'action mol&eacute;culaire des diverses esp&egrave;ces de corps cristallisables ou
+volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie
+chimique devint possible par la g&eacute;n&eacute;ralisation de plus en plus parfaite
+des faits et des rapports observ&eacute;s ou exp&eacute;riment&eacute;s; alors seulement on
+put commencer &agrave; entreprendre de d&eacute;duire de ces g&eacute;n&eacute;ralisations des lois
+abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on consid&eacute;r&acirc;t
+surtout les <i>conditions</i> n&eacute;cessaires dans lesquelles les ph&eacute;nom&egrave;nes
+peuvent avoir lieu, c'est-&agrave;-dire sont <i>aptes</i> &agrave; agir, soit que l'on
+consid&eacute;r&acirc;t principalement les actions mol&eacute;culaires elles-m&ecirc;mes dans leur
+<i>activit&eacute;.</i> La constitution de la chimie abstraite et positive nous
+reporte seulement &agrave; la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle; le nom de
+l'illustre et malheureux Lavoisier restera &agrave; jamais attach&eacute; &agrave; cette
+p&eacute;riode capitale de l'&eacute;volution historique des sciences.</p>
+
+<p>La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est
+post&eacute;rieure &agrave; celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe
+des substances organis&eacute;es, telles que la fibrine, l'albumine, la
+cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littr&eacute; ont soutenu avec raison, au
+point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait
+de la rattacher de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; l'anatomie et &agrave; la physiologie, le
+domaine de la chimie devant &ecirc;tre limit&eacute; &agrave; celui des corps non vivants,
+non organis&eacute;s. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait
+donc en r&eacute;alit&eacute; d&eacute;j&agrave; &agrave; la physiologie. La controverse soulev&eacute;e autour de
+cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite
+organique est la transition naturelle, &agrave; la fois logique et historique,
+reliant la chimie &agrave; la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne
+peut &ecirc;tre ni &eacute;tudi&eacute;e ni enseign&eacute;e sans le secours des autres sciences
+ant&eacute;c&eacute;dentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'&ecirc;tre et se sont
+constitu&eacute;es historiquement avant et sans la chimie.</p>
+
+<p>Si Lavoisier peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme ayant, &agrave; la fin du
+XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, jet&eacute; les bases de la philosophie chimique
+abstraite<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, il est incontestable qu'il fallut les progr&egrave;s d&eacute;cisifs et
+continus depuis lors de cette derni&egrave;re science pour permettre &agrave; la
+physiologie de d&eacute;gager ses premi&egrave;res lois abstraites des conceptions
+empiriques, m&eacute;taphysiques et m&ecirc;me religieuses o&ugrave; elle se complaisait
+encore au si&egrave;cle dernier. De tous les anc&ecirc;tres de la physiologie
+g&eacute;n&eacute;rale ou, si l'on pr&eacute;f&egrave;re, de la philosophie physiologique,
+l'illustre Wolf seul appartient &agrave; la fin du XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle;
+tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier,
+Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout &agrave; fait
+au si&egrave;cle actuel, ou en partie seulement aussi au si&egrave;cle pr&eacute;c&eacute;dent. Que
+la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins
+g&eacute;n&eacute;rale, il ne viendra &agrave; l'id&eacute;e de personne de le contester; son
+enseignement serait impossible sans l'&eacute;tude pr&eacute;liminaire de cette
+derni&egrave;re. Les propri&eacute;t&eacute;s vitales r&eacute;sultent d'un degr&eacute; sup&eacute;rieur de
+composition et de combinaison des corps; de l&agrave; des caract&egrave;res sp&eacute;ciaux,
+lesquels ne peuvent &ecirc;tre reconnus et d&eacute;gag&eacute;s qu'&agrave; la suite des
+propri&eacute;t&eacute;s chimiques. La vie et la mort sont la province de la
+physiologie, province comprise dans un Etat plus &eacute;tendu dont les autres
+d&eacute;partements ne manifestent pas les m&ecirc;mes ph&eacute;nom&egrave;nes; au del&agrave; de l'&eacute;tude
+des &eacute;l&eacute;ments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au
+del&agrave; de celui des &eacute;l&eacute;ments chimiques s'ouvre celui de la physique, et
+puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux
+ph&eacute;nom&egrave;nes de l'&eacute;tendue et du nombre, lesquels eux-m&ecirc;mes confinent &agrave;
+l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.</p>
+
+<p>Comme d&eacute;pendance particuli&egrave;re et plus complexe encore de la physiologie,
+A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hi&eacute;rarchique des
+sciences le groupe de ph&eacute;nom&egrave;nes d&eacute;sign&eacute; par lui sous le titre de
+physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie
+psychique ou Psychologie. Elle aussi, &agrave; cette heure, s'&eacute;rige en science
+abstraite ind&eacute;pendante.</p>
+
+<p>Au point de vue logique, il est certain que cette classe de ph&eacute;nom&egrave;nes
+est un cas sp&eacute;cial, mais plus complexe des propri&eacute;t&eacute;s vitales en
+g&eacute;n&eacute;ral, de la m&ecirc;me mani&egrave;re que celles-ci sont une combinaison
+sup&eacute;rieure et particuli&egrave;re des propri&eacute;t&eacute;s chimiques, physiques,
+m&eacute;caniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en g&eacute;n&eacute;ral de la
+figuration et de la situation (g&eacute;om&eacute;trie) d'un certain nombre (calcul)
+d'&eacute;l&eacute;ments ou d'agr&eacute;gats d'&eacute;l&eacute;ments inorganiques dans le temps et dans
+l'espace. L'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques est impossible sans la
+connaissance pr&eacute;alable des lois de la physiologie g&eacute;n&eacute;rale et de celles
+de toutes les sciences ant&eacute;c&eacute;dentes. Historiquement, du reste, la
+physiologie psychique s'est d&eacute;gag&eacute;e seulement dans ces derniers temps de
+la gangue fruste des dogmes religieux et des syst&egrave;mes m&eacute;taphysiques:
+elle n'a commenc&eacute; &agrave; &ecirc;tre en possession constante de sa m&eacute;thode
+scientifique que dans la derni&egrave;re moiti&eacute; de ce si&egrave;cle. L'antique
+classification m&ecirc;me des sciences, bas&eacute;e non pas sur leurs caract&egrave;res
+objectifs, mais sur les facult&eacute;s subjectives d&eacute;duites <i>a priori</i> de la
+constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'&eacute;tablirent F.
+Bacon et apr&egrave;s lui d'Alembert lui-m&ecirc;me, dans la Grande <i>Encyclop&eacute;die,</i>
+est la meilleure preuve qu'aux <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cles la science des ph&eacute;nom&egrave;nes mentals &eacute;tait encore, chez ses
+repr&eacute;sentants les plus &eacute;minents, dans sa p&eacute;riode de gestation
+m&eacute;taphysique. Le tableau des facult&eacute;s c&eacute;r&eacute;brales dress&eacute; par A. Comte est
+aussi essentiellement subjectif, et les d&eacute;ductions sociologiques qu'il
+en tira &eacute;taient la n&eacute;gation radicale de sa propre m&eacute;thode positive. Il a
+fallu, en d&eacute;finitive, que nos laboratoires de physiologie, apr&egrave;s que
+celle-ci elle-m&ecirc;me fut devenue une science exp&eacute;rimentale, pr&ecirc;tassent
+aux psychologues leurs instruments d'observation et d'exp&eacute;rimentation,
+pour que la science des ph&eacute;nom&egrave;nes mentals f&ucirc;t enfin entra&icirc;n&eacute;e dans le
+courant scientifique g&eacute;n&eacute;ral. Alors seulement la psychologie, devenue
+positive, put s'arracher notamment &agrave; la simple et st&eacute;rile observation
+interne du moi par le moi, proc&eacute;d&eacute; si imparfait qui excluait
+naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la
+psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses
+attard&eacute;es qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide
+d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut r&eacute;v&eacute;l&eacute; principalement
+par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer
+&agrave; mesurer, d'une fa&ccedil;on exacte, la quantit&eacute;, la dur&eacute;e, l'intensit&eacute; des
+faits psychiques, probl&egrave;mes si importants au point de vue, par exemple,
+de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au
+travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et m&ecirc;me
+la simple observation externe &eacute;taient &eacute;galement impuissantes &agrave; aborder
+l'examen des ph&eacute;nom&egrave;nes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs
+&agrave; la psychologie des idiots, des d&eacute;ments, des d&eacute;linquants, sans compter
+celle des femmes et des vieillards; tous ces &eacute;tats mentals, le plus
+grand m&eacute;taphysicien et prestidigitateur du monde ne peut &eacute;videmment les
+produire en lui-m&ecirc;me &agrave; volont&eacute; aux fins de les contempler dans le champ
+de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus gu&egrave;re &agrave;
+m&ecirc;me de les observer, car on ne se figure pas ais&eacute;ment ce d&eacute;doublement
+myst&eacute;rieux d'une &acirc;me dont une part, en pleine conscience scientifique,
+observerait avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute; l'autre devenue d&eacute;raisonnable et m&ecirc;me
+imb&eacute;cile. L'&eacute;tude des passions en g&eacute;n&eacute;ral, dans ce syst&egrave;me, r&eacute;v&egrave;le la
+m&ecirc;me incons&eacute;quence, les m&ecirc;mes contradictions. L'observation directe
+externe elle-m&ecirc;me ne peut nous en r&eacute;v&eacute;ler que les caract&egrave;res &eacute;galement
+externes, c'est-&agrave;-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas
+&eacute;taient impuissantes &agrave; transformer les simples descriptions psychiques
+qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'id&eacute;al de toute
+science parfaite en possession de sa m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Il faut donc &eacute;tudier la physiologie v&eacute;g&eacute;tale d'abord et animale ensuite
+avant la psychologie; cette initiation pr&eacute;liminaire est indispensable,
+ne f&ucirc;t-ce que pour acqu&eacute;rir la notion de ce que sont la structure et le
+fonctionnement des &ecirc;tres vivants, ces deux aspects, l'un statique,
+l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie
+proprement dite, la premi&egrave;re &eacute;l&egrave;ve notre intelligence &agrave; la notion de
+structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous
+fournit celle du fonctionnement, non plus d'entit&eacute;s id&eacute;ales, mais de
+combinaisons objectives sup&eacute;rieures dont l'activit&eacute; constitue la vie des
+organes et des syst&egrave;mes g&eacute;n&eacute;raux de structure.</p>
+
+<p>En fait, c'est par les progr&egrave;s d'une d&eacute;pendance directe de la
+physiologie, c'est-&agrave;-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est
+&eacute;mancip&eacute;e et des dogmes religieux et des hypoth&egrave;ses m&eacute;taphysiques. Ce
+progr&egrave;s, r&eacute;alis&eacute; dans les cas anormaux ou morbides, s'&eacute;tendra
+naturellement de plus en plus &agrave; l'ensemble de la science mentale. Il
+restera &agrave; la philosophie m&eacute;taphysique cette gloire, qui n'est pas petite
+au point de vue des progr&egrave;s de l'esprit humain, d'avoir contribu&eacute;, au
+nom de la raison &agrave; arracher nos conceptions en g&eacute;n&eacute;ral au joug des
+superstitions religieuses; ce fut son grand r&ocirc;le social; dans l'oraison
+fun&egrave;bre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra
+jamais oublier le caract&egrave;re positif et organique par lequel la
+m&eacute;taphysique, comme du reste les religions elles-m&ecirc;mes, ont particip&eacute; au
+progr&egrave;s de l'humanit&eacute; par la r&eacute;duction successive des superstitions et
+des syst&egrave;mes: de ce progr&egrave;s, religion et m&eacute;taphysique furent
+inconsciemment les artisans sociaux.</p>
+
+<p>Math&eacute;matiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie,
+telle est donc d'apr&egrave;s A. Comte et la philosophie positive en g&eacute;n&eacute;ral,
+&agrave; part certaines divergences particuli&egrave;res inutiles &agrave; discuter ici, la
+classification hi&eacute;rarchique, &agrave; la fois logique et historique des
+sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le
+couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s A. Comte, cette classification hi&eacute;rarchique serait conforme non
+seulement &agrave; l'ordre logique et historique, mais &agrave; l'ordre dogmatique,
+c'est-&agrave;-dire relatif &agrave; l'enseignement des sciences. Il restreint
+cependant cette vue trop g&eacute;n&eacute;rale en ajoutant qu'au point de vue
+dogmatique l'ordre logique est et doit rester pr&eacute;dominant, tandis qu'au
+point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir
+compte d'un ph&eacute;nom&egrave;ne consid&eacute;rable, c'est-&agrave;-dire de leur connexion
+statique, ou de structure et de leur interd&eacute;pendance dynamique,
+c'est-&agrave;-dire de leur activit&eacute; r&eacute;ciproque, de l'influence mutuelle
+qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur &eacute;volution
+progressive. De ce ph&eacute;nom&egrave;ne capital r&eacute;sulte leur avancement, non plus
+simplement successif, mais aussi et &agrave; la fois connectif ou collectif et
+simultan&eacute;.</p>
+
+<p>Cette consid&eacute;ration de Comte nous semble elle-m&ecirc;me devoir &ecirc;tre
+restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement &agrave; la structure
+et &agrave; l'&eacute;volution historiques des sciences concr&egrave;tes. Toutes les sciences
+abstraites dont nous venons de parcourir la s&eacute;rie ont, en effet, leurs
+sciences correspondantes concr&egrave;tes. Il en est ainsi des math&eacute;matiques,
+y compris la m&eacute;canique, en tant que sciences appliqu&eacute;es; il y a de m&ecirc;me
+une astronomie concr&egrave;te; les sciences physico-chimiques abstraites ont
+leurs &eacute;quivalents concrets, par exemple, dans la min&eacute;ralogie et la
+g&eacute;ologie; la physiologie, dans la m&eacute;decine, la botanique, la zoologie,
+l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des
+civilisations particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Ces sciences concr&egrave;tes pr&eacute;par&eacute;es et fortifi&eacute;es pendant des si&egrave;cles, par
+des proc&eacute;d&eacute;s d'abord empiriques, doivent faire seules, en r&eacute;alit&eacute;,
+l'objet principal de la restriction apport&eacute;e par Comte &agrave; la concordance
+qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur
+constitution historique; en tant que sciences abstraites, m&ecirc;me au point
+de vue historique comme nous l'avons indiqu&eacute;, la correspondance entre
+l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf
+les variations accessoires et n&eacute;gligeables que l'on rencontre &agrave;
+l'occasion de l'&eacute;tude de tous les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, variations dont
+l'importance dispara&icirc;t, pour ainsi dire, &agrave; mesure que l'on embrasse un
+champ d'exp&eacute;rience plus &eacute;tendu dans le temps et dans l'espace.</p>
+
+<p>L'observation de Comte exige encore d'&ecirc;tre rectifi&eacute;e et compl&eacute;t&eacute;e sous
+un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique
+d'un c&ocirc;t&eacute; et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre
+dogmatique n'est pas et ne peut pas &ecirc;tre absolument le m&ecirc;me que l'ordre
+logique; il est quelque chose d'interm&eacute;diaire, par sa nature, entre les
+lois de la pens&eacute;e et du raisonnement et les lois de l'histoire; il
+emprunte aux unes et aux autres des caract&egrave;res sp&eacute;ciaux qui en font un
+type &agrave; part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des
+cons&eacute;quences graves &agrave; la fois th&eacute;oriques et pratiques. Dans
+l'enseignement, le proc&egrave;s logique et le proc&egrave;s historique doivent se
+pr&ecirc;ter un constant et mutuel appui; par l&agrave; seulement l'enseignement &agrave;
+tous ses degr&eacute;s rev&ecirc;t ce grand caract&egrave;re social de simultan&eacute;it&eacute; et de
+continuit&eacute; qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme
+scientifique soient disloqu&eacute;es et mutil&eacute;es &agrave; l'&eacute;cole, non plus qu'elles
+le sont dans la structure g&eacute;n&eacute;rale effective des soci&eacute;t&eacute;s et dans leur
+&eacute;volution ou dynamique r&eacute;elle.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre
+s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conform&eacute; plus ou
+moins, bien que d'une fa&ccedil;on encore empirique et insuffisante, aux
+v&eacute;ritables et permanentes n&eacute;cessit&eacute;s scientifiques des soci&eacute;t&eacute;s. A tous
+les degr&eacute;s, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y
+compris les ath&eacute;n&eacute;es, et dans les universit&eacute;s, l'enseignement est d&eacute;j&agrave;
+et continuera d'une fa&ccedil;on de plus en plus raisonn&eacute;e et syst&eacute;matique &agrave;
+&ecirc;tre &agrave; la fois successivement et simultan&eacute;ment int&eacute;gral; l'ordre
+successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus
+en plus combin&eacute; avec les n&eacute;cessit&eacute;s dogmatiques de simultan&eacute;it&eacute; et
+d'interd&eacute;pendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'&agrave; chaque degr&eacute;
+plus &eacute;lev&eacute; dans la hi&eacute;rarchie de l'enseignement et dans chaque classe
+plus &eacute;lev&eacute;e de chaque degr&eacute;, cet enseignement sera de plus en plus
+approfondi dans toutes et chacune des branches sp&eacute;ciales.
+L'enseignement, en un mot, &agrave; tous les degr&eacute;s devra toujours &ecirc;tre &agrave; la
+fois g&eacute;n&eacute;ral et sp&eacute;cial, c'est-&agrave;-dire encyclop&eacute;dique; en outre, il devra
+devenir de plus en plus approfondi et sp&eacute;cial, &agrave; mesure que l'on gravit
+les &eacute;chelons scolaires, mais en contre-balan&ccedil;ant de plus en plus
+rigoureusement cette sp&eacute;cialisation croissante par le contrepoids
+n&eacute;cessaire de consid&eacute;rations g&eacute;n&eacute;rales et abstraites tir&eacute;es des sciences
+particuli&egrave;res et des rapports qui les unissent entre elles. Cette
+pr&eacute;dominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier
+imprime seule &agrave; l'enseignement son v&eacute;ritable caract&egrave;re social.</p>
+
+<p>Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute
+l'&eacute;cole positiviste y compris Spencer, nous compl&eacute;tons maintenant le
+tableau hi&eacute;rarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par
+l'adjonction de la science la plus sp&eacute;ciale et la plus complexe de
+toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.</p>
+
+<p>La sociologie abstraite compl&egrave;te la s&eacute;rie logique et historique des
+autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la
+connaissance des lois g&eacute;n&eacute;rales qui r&eacute;sultent des rapports des hommes
+les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales,
+variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent
+dans les soci&eacute;t&eacute;s particuli&egrave;res; celles-ci sont le domaine r&eacute;serv&eacute; de la
+sociologie concr&egrave;te.</p>
+
+<p>Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et
+ind&eacute;niable que les ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques sont de leur nature plus
+complexes et moins g&eacute;n&eacute;raux que les ph&eacute;nom&egrave;nes purement physiologiques
+et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent d&eacute;j&agrave; un
+degr&eacute; tr&egrave;s int&eacute;ressant des propri&eacute;t&eacute;s d'association tant organiques
+proprement dites qu'&eacute;motionnelles et intellectuelles. Les ph&eacute;nom&egrave;nes
+relatifs &agrave; l'imitation, &agrave; la sympathie, &agrave; l'association des sentiments
+et des id&eacute;es, le langage lui-m&ecirc;me sont &agrave; la fois d'ordre psychique
+individuel et collectif; par eux la sociologie se relie
+fonctionnellement et organiquement aux ph&eacute;nom&egrave;nes du ressort de toutes
+les sciences ant&eacute;c&eacute;dentes. Par cela m&ecirc;me ils constituent la transition
+naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites
+encore. Les soci&eacute;t&eacute;s, en effet, nous pr&eacute;sentent des propri&eacute;t&eacute;s, des
+formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons
+nulle part ailleurs, pas m&ecirc;me dans les corps organis&eacute;s et vivants en
+g&eacute;n&eacute;ral. Il suffit, par exemple de signaler, comme caract&egrave;res
+distinctifs, que dans les agr&eacute;gats sociaux toutes les unit&eacute;s composantes
+sont plus ou moins dou&eacute;es de sensibilit&eacute; et de conscience, qu'en outre,
+tout au moins dans les structures sociales sup&eacute;rieures, des
+combinaisons originales r&eacute;sultent, notamment en ce qui concerne leurs
+liens connectifs, de la propri&eacute;t&eacute; que poss&egrave;dent ces m&ecirc;mes unit&eacute;s
+composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue &eacute;conomique
+qu'aux points de vue g&eacute;n&eacute;sique ou familial, intellectuel, moral,
+juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour
+reconna&icirc;tre que la science sociale a un domaine priv&eacute;, constitu&eacute; d'un
+ensemble de propri&eacute;t&eacute;s particuli&egrave;res qu'on ne rencontre dans les
+d&eacute;partements d'aucune des sciences ant&eacute;rieures. De ces titres
+authentiques r&eacute;sulte pour la sociologie son droit l&eacute;gitime &agrave; sa
+reconnaissance comme science &agrave; la fois ind&eacute;pendante et souveraine, bien
+que la derni&egrave;re con&ccedil;ue et n&eacute;e de toutes les autres sciences. Telle est,
+en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume
+f&eacute;odal des sciences, elle est &agrave; la fois serve et seigneur; serve en tant
+que d&eacute;pendante elle-m&ecirc;me de toutes les sciences ant&eacute;c&eacute;dentes, seigneur
+en tant que par sa naissance et son &eacute;volution elle s'est &eacute;lev&eacute;e
+au-dessus de ces derni&egrave;res par la dignit&eacute; et la sup&eacute;riorit&eacute; croissante
+de ses pr&eacute;rogatives et de ses fonctions. Si nous compl&eacute;tons maintenant
+&agrave; ce point de vue nos pr&eacute;c&eacute;dentes conclusions dogmatiques, nous devons
+dire qu'&agrave; tous les degr&eacute;s, primaire, moyen, sup&eacute;rieur, l'enseignement
+des sciences doit &ecirc;tre parfait par un enseignement, proportionnel en
+intensit&eacute;, des sciences sociale.</p>
+
+<p>Ici se place naturellement une observation applicable &agrave; toutes les
+sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement
+scientifique doit &ecirc;tre encyclop&eacute;dique &agrave; tous les degr&eacute;s, mais cet
+enseignement doit &ecirc;tre m&eacute;thodique, c'est-&agrave;-dire conforme aux proc&eacute;d&eacute;s
+rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-m&ecirc;mes
+des lois tir&eacute;es de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi,
+au degr&eacute; inf&eacute;rieur doivent naturellement &ecirc;tre enseign&eacute;es seulement de
+chaque science les notions les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;rales; cette
+n&eacute;cessit&eacute; r&eacute;sulte &agrave; toute &eacute;vidence de nos consid&eacute;rations ant&eacute;rieures;
+mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas
+plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de
+g&eacute;n&eacute;raliser; ce n'est que peu &agrave; peu et tr&egrave;s lentement, &agrave; force
+d'observations et d'exp&eacute;riences particuli&egrave;res et accumul&eacute;es, qu'il
+parvient &agrave; s'&eacute;lever &agrave; des concepts g&eacute;n&eacute;raux, &agrave; la notion de lois d'abord
+concr&egrave;tes, puis abstraites.</p>
+
+<p>L'enseignement inf&eacute;rieur et m&ecirc;me moyen, dans les classes inf&eacute;rieures,
+celui-ci cependant dans une proportion d&eacute;j&agrave; moindre, sera donc avant
+tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant
+partout et toujours l'arbre encyclop&eacute;dique complet des sciences, y
+compris les sciences sociales, il ne se d&eacute;partira qu'avec une
+circonspection extr&ecirc;me de ces proc&eacute;d&eacute;s dogmatiques impos&eacute;s par la nature
+elle-m&ecirc;me. C'est dans tous les cas par des observations tir&eacute;es des
+sciences les plus g&eacute;n&eacute;rales et les plus simples, des ph&eacute;nom&egrave;nes les plus
+fr&eacute;quents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, &agrave; pas compt&eacute;s,
+par enseigner aux jeunes gens &agrave; formuler eux-m&ecirc;mes leurs premi&egrave;res
+g&eacute;n&eacute;ralisations, leurs abstractions spontan&eacute;es, notamment dans la
+g&eacute;om&eacute;trie, le calcul, la m&eacute;canique et la physique, tous ordres de
+ph&eacute;nom&egrave;nes du plus haut int&eacute;r&ecirc;t pour les enfants et les jeunes gens et
+constituant m&ecirc;me une v&eacute;ritable r&eacute;cr&eacute;ation quand, au lieu de se servir de
+formules s&egrave;ches et abrutissantes, le professeur objective
+exp&eacute;rimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel
+enseignement des <i>r&egrave;gles</i> de la grammaire, par exemple, est aussi peu en
+rapport avec l'&eacute;tat des jeunes intelligences que celui d'une
+m&eacute;taphysique ou d'une philosophie g&eacute;n&eacute;rale et abstraite des sciences. La
+grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou &eacute;crit doit
+&ecirc;tre rigoureusement expuls&eacute;e de renseignement au moins primaire tout
+aussi bien que le cath&eacute;chisme. Il n'y a pas plus de place dans les
+cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour
+une conception cosmogonique et sociale, g&eacute;n&eacute;rale ou abstraite et m&ecirc;me
+concr&egrave;te.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner
+toujours rigoureusement les n&eacute;cessit&eacute;s de l'ordre logique avec celles de
+l'ordre historique, en proc&eacute;dant en d&eacute;finitive pour chaque &eacute;ducation
+particuli&egrave;re, mais avec une rapidit&eacute; incomparable, par les m&ecirc;mes stades
+travers&eacute;s par les civilisations particuli&egrave;res et l'humanit&eacute; en g&eacute;n&eacute;ral
+dans son &eacute;volution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il
+est inutile de repasser par les m&ecirc;mes erreurs ou d&eacute;viations, et qu'il
+est possible actuellement de suivre une ligne raisonn&eacute;e et droite.</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, les proc&eacute;d&eacute;s dogmatiques, tout en se conformant aux
+classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins
+rigoureux; ils doivent &eacute;galement tenir compte des grandes conditions de
+simultan&eacute;it&eacute; et d'interd&eacute;pendance historiques des sciences, surtout
+concr&egrave;tes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les
+classifications logiques sont elles-m&ecirc;mes en rapport avec la structure
+et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de
+l'&eacute;volution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des
+modalit&eacute;s diff&eacute;rentes selon les &acirc;ges; son activit&eacute; est autrement
+conditionn&eacute;e pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturit&eacute;;
+les m&eacute;thodes dogmatiques, tout en se diff&eacute;renciant partiellement de
+l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer &agrave; la
+constitution physiologique et psychique des &eacute;l&egrave;ves; elles doivent par
+cons&eacute;quent transiter du concret &agrave; l'abstrait, du particulier au g&eacute;n&eacute;ral,
+du simple au compos&eacute;.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, renseignement scientifique n'a pas son objectif en
+lui-m&ecirc;me; il a une destination sociale; il s'applique &agrave; tous les besoins
+de plus en plus complexes, non seulement mat&eacute;riels, mais id&eacute;aux, des
+individus et des soci&eacute;t&eacute;s; chaque science correspond, dans ses
+applications, &agrave; un ou &agrave; plusieurs arts et professions diff&eacute;rents. Aux
+premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se
+confondent g&eacute;n&eacute;ralement avec leur utilit&eacute; pratique, mais &agrave; mesure qu'il
+devient &agrave; la fois plus g&eacute;n&eacute;ralisateur, plus abstrait et en m&ecirc;me temps
+plus intensif, la n&eacute;cessit&eacute; appara&icirc;t, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'&eacute;quilibre
+intellectuel et m&ecirc;me physiologique et surtout dans l'int&eacute;r&ecirc;t sup&eacute;rieur
+de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une
+intervention de plus en plus consid&eacute;rable de l'enseignement
+professionnel. Ainsi, dans les instituts sup&eacute;rieurs du Commerce, de
+l'Industrie, de l'Agriculture, dans les &eacute;coles polytechniques et dans
+les diverses facult&eacute;s universitaires, le maximum d'abstraction et de
+g&eacute;n&eacute;ralisation scientifiques et philosophiques doit &ecirc;tre naturellement
+contre-balanc&eacute; par le maximum de sp&eacute;cialisation professionnelle. L&agrave; o&ugrave;
+l'enseignement universitaire se r&eacute;duit &agrave; &ecirc;tre une fabrique de dipl&ocirc;mes
+professionnels, il est aussi vicieux que l&agrave; o&ugrave; il ne produirait que des
+th&eacute;oriciens et des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y
+prenne garde, ce n'est pas la m&eacute;taphysique qui peut servir de
+contrepoids, avec ses r&ecirc;ves, &agrave; la diff&eacute;renciation sociale progressive
+des &eacute;tudes et des fonctions; la philosophie de chaque science
+particuli&egrave;re et la philosophie g&eacute;n&eacute;rale des sciences peuvent seules
+remplir cette indispensable mission; la sp&eacute;cialisation scientifique et
+professionnelle a son antidote dans la g&eacute;n&eacute;ralisation &eacute;galement
+scientifique qui permet &agrave; chaque conscience individuelle de rattacher
+l'existence de toute profession particuli&egrave;re &agrave; l'ensemble de
+l'organisation collective et par l&agrave; de reconna&icirc;tre et de proclamer la
+dignit&eacute; et l'&eacute;quivalence de tous les m&eacute;tiers, lib&eacute;raux ou manuels, dans
+la trame indivisible de la vie des soci&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette consid&eacute;ration est de la plus haute importance, surtout si l'on
+compl&egrave;te le tableau hi&eacute;rarchique des sciences par la philosophie des
+sciences sociales particuli&egrave;res, c'est-&agrave;-dire par la sociologie qui en
+est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable
+conclusion de l'enseignement de toutes les &eacute;coles, instituts ou
+facult&eacute;s, dont l'ensemble constitue l'Instruction sup&eacute;rieure. Sans
+l'initiation &agrave; cette philosophie g&eacute;n&eacute;rale, les sp&eacute;cialistes non
+seulement ne pourront jamais &ecirc;tre que des particularistes tr&egrave;s born&eacute;s
+et sujets &agrave; toutes les divagations d&egrave;s qu'ils seront, comme c'est
+in&eacute;vitable pour tout homme vivant en soci&eacute;t&eacute;, entra&icirc;n&eacute;s &agrave; sortir du
+domaine restreint de leur activit&eacute; ordinaire, mais ils en arriveront
+m&ecirc;me &agrave; &ecirc;tre des sp&eacute;cialistes inf&eacute;rieurs en intelligence &agrave; ceux de leurs
+confr&egrave;res dont l'&eacute;quilibre intellectuel n'aura pas &eacute;t&eacute; d&eacute;form&eacute; comme le
+leur par l'exercice de facult&eacute;s isol&eacute;es. Il se produira, et il s'est
+malheureusement produit d&eacute;j&agrave;, dans le domaine des professions dites
+lib&eacute;rales, le m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne qui s'est manifest&eacute; dans le domaine
+industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail am&egrave;nera
+l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>L'enseignement doit donc &ecirc;tre int&eacute;gral &agrave; tous les degr&eacute;s; il commencera
+par &ecirc;tre concret et, &agrave; mesure qu'il se diff&eacute;renciera en sp&eacute;cialit&eacute;s
+professionnelles, cette division n&eacute;cessaire sera compens&eacute;e par une
+g&eacute;n&eacute;ralisation et une abstraction progressives non moins n&eacute;cessaires.
+Les sp&eacute;cialit&eacute;s les plus &eacute;minentes, si elles ne sont pas constamment
+dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale,
+n'apparaissent plus, en d&eacute;finitive, que comme des d&eacute;viations et des
+d&eacute;formations organiques; les gibbosit&eacute;s les plus hautes n'ont jamais,
+en aucun temps, &eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute;es comme un attribut de la beaut&eacute;; les
+difformit&eacute;s intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue
+de la plastique du corps social.</p>
+
+<p>De tout ce qui pr&eacute;c&egrave;de il r&eacute;sulte, avec non moins d'&eacute;vidence, qu'il
+existe, dans la l&eacute;gislation qui r&egrave;gle notre enseignement sup&eacute;rieur,
+des lacunes et des vices consid&eacute;rables. Les conditions physiologiques,
+psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons
+bri&egrave;vement expos&eacute;es ci-dessus, conditions actuellement reconnues par
+tous les hommes de science, constituent, en r&eacute;alit&eacute;, les lois
+n&eacute;cessaires, c'est-&agrave;-dire naturelles, qui doivent pr&eacute;sidera
+l'organisation de tout enseignement notamment sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Or, non seulement la sociologie abstraite et m&ecirc;me concr&egrave;te est &eacute;cart&eacute;e
+des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par
+une r&eacute;miniscence th&eacute;ologique et m&eacute;taphysique inconcevable dans l'&eacute;tat
+de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Facult&eacute; de
+philosophie, au point de vue de l'ordre des &eacute;tudes, avant les autres
+facult&eacute;s, notamment celle de droit? Il est &eacute;vident, pour peu qu'on y
+r&eacute;fl&eacute;chisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche
+des lois d&eacute;gag&eacute;es par l'&eacute;tude de toutes les sciences ant&eacute;rieures; c'est
+&agrave; cette condition seulement qu'elle peut &ecirc;tre elle-m&ecirc;me une philosophie
+positive ou scientifique. La philosophie des sciences en g&eacute;n&eacute;ral et des
+sciences sociales en particulier ne peut donc &ecirc;tre que le couronnement,
+la terminaison naturelle de ces derni&egrave;res; son enseignement final
+devrait r&eacute;unir dans un m&ecirc;me auditoire les &eacute;tudiants de <i>toutes</i> les
+Facult&eacute;s <i>apr&egrave;s</i> l'ach&egrave;vement de leurs &eacute;tudes professionnelles,
+c'est-&agrave;-dire sp&eacute;ciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne
+s'explique pr&eacute;cis&eacute;ment que par le caract&egrave;re soit th&eacute;ologique, soit
+m&eacute;taphysique de l'enseignement philosophique dominant.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pour la philosophie en g&eacute;n&eacute;ral. En ce qui concerne la psychologie
+en particulier, elle est une d&eacute;pendance de la physiologie, elle ne peut
+donc et ne doit &ecirc;tre enseign&eacute;e qu'apr&egrave;s une initiation physiologique
+suffisante; la derni&egrave;re loi sur l'enseignement universitaire, en
+Belgique, a d&eacute;j&agrave; partiellement reconnu cette d&eacute;pendance n&eacute;cessaire; il
+faut l'affirmer d'une fa&ccedil;on de plus en plus nette; il faut insister
+notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement
+scientifique est le v&eacute;ritable pr&eacute;liminaire &agrave; l'&eacute;tude des sciences
+sociales et notamment de toutes celles qui sont enseign&eacute;es dans les
+facult&eacute;s de droit. Le droit lui-m&ecirc;me et surtout le droit criminel ont
+leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la
+th&eacute;orie de la responsabilit&eacute; p&eacute;nale n'est qu'un cas particulier de la
+th&eacute;orie de la responsabilit&eacute; morale; l'une et l'autre sont conditionn&eacute;es
+par la psycho-physiologie; m&ecirc;me toute l&agrave; th&eacute;orie du consentement, celle
+des conventions et des obligations en droit civil sont &agrave; r&eacute;viser dans ce
+sens; ici &eacute;galement l'ancienne m&eacute;taphysique doit &ecirc;tre expuls&eacute;e par la
+philosophie positive.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les
+sciences particuli&egrave;res nous montre d&eacute;j&agrave; par lui-m&ecirc;me ce qu'il faut
+entendre par loi au sens scientifique de ce mot: <i>la loi est le rapport
+n&eacute;cessaire qui existe entre tout ph&eacute;nom&egrave;ne et les conditions o&ugrave; ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne appara&icirc;t.</i> Le tableau hi&eacute;rarchique des sciences depuis les
+math&eacute;matiques jusqu'&agrave; la sociologie, est la formule d'une loi &agrave; la fois
+statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre n&eacute;cessaire de
+l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus sp&eacute;ciales et
+les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus
+g&eacute;n&eacute;rales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activit&eacute;
+et notamment dans leur &eacute;volution &agrave; la fois historique et logique elles
+ob&eacute;issent &agrave; la m&ecirc;me loi, au m&ecirc;me ordre, d&eacute;termin&eacute;s par les m&ecirc;mes
+conditions.</p>
+
+<p>Voyons maintenant par quelles m&eacute;thodes nous pouvons reconna&icirc;tre et
+d&eacute;gager les lois scientifiques des ph&eacute;nom&egrave;nes en g&eacute;n&eacute;ral et notamment
+des ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>LES LOIS SCIENTIFIQUES</h3>
+
+
+<p>La classification des sciences, conform&eacute;ment aux consid&eacute;rations
+pr&eacute;c&eacute;dentes, et moyennant les r&eacute;serves qu'il convient d'y apporter selon
+que l'on envisage sp&eacute;cialement cette classification, soit au point de
+vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point
+de vue dogmatique, nous fournit par elle-m&ecirc;me un premier et frappant
+exemple de ce qu'il faut entendre par: <i>loi sociologique.</i> Cette
+classification formule de la fa&ccedil;on la plus simple et la plus g&eacute;n&eacute;rale le
+<i>rapport n&eacute;cessaire</i> qui, abstraction faite de toutes les circonstances
+locales ou temporaires, c'est-&agrave;-dire quel que soit le corps social
+observ&eacute;, relie indissolublement les ph&eacute;nom&egrave;nes scientifiques entre eux
+tant &agrave; l'&eacute;tat statique, c'est-&agrave;-dire sous le rapport de leur structure
+g&eacute;n&eacute;rale, qu'&agrave; l'&eacute;tat dynamique, c'est-&agrave;-dire sous le rapport de leur
+&eacute;volution et de leur action r&eacute;ciproque. Il s'agit donc, dans cet
+exemple, d'une loi sociologique abstraite d&eacute;gag&eacute;e des sciences &eacute;galement
+abstraites.</p>
+
+<p>Comment, par quelle m&eacute;thode les fondateurs de la philosophie g&eacute;n&eacute;rale
+des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A.
+Comte ont-ils d'une fa&ccedil;on successivement plus parfaite et plus compl&egrave;te,
+dress&eacute; ce tableau hi&eacute;rarchique des sciences, comment sont-ils parvenus
+&agrave; d&eacute;gager et &agrave; formuler cette loi?</p>
+
+<p>L'&eacute;volution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent
+les plus nobles repr&eacute;sentants fut, en r&eacute;alit&eacute;, conforme aux lois m&ecirc;mes
+de notre constitution psychique dont les lois logiques, &agrave; leur tour,
+sont une application. Les sciences abstraites succ&eacute;d&egrave;rent naturellement
+aux sciences concr&egrave;tes, comme ces derni&egrave;res elles-m&ecirc;mes avaient &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es d'une phase principalement empirique dont la n&eacute;cessit&eacute;
+explique &agrave; son tour les hypoth&egrave;ses th&eacute;ologiques et m&eacute;taphysiques qui
+furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives,
+confuses et incoh&eacute;rentes. Le progr&egrave;s de la philosophie positive ou
+g&eacute;n&eacute;rale repose sur le progr&egrave;s des sciences abstraites et celui-ci sur
+le perfectionnement des sciences concr&egrave;tes dont les premiers pas sont
+empiriques; sciences abstraites et sciences concr&egrave;tes se pr&ecirc;tent, en
+outre, un appui mutuel, celles-l&agrave; servant &agrave; leur tour au
+perfectionnement de celles-ci, &agrave; mesure que la s&eacute;rie hi&eacute;rarchique des
+sciences abstraites devient plus compl&egrave;te par la constitution de ses
+d&eacute;partements les plus sp&eacute;ciaux et les plus complexes, tels que la
+physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la
+fonction sociale de la th&eacute;ologie et de la m&eacute;taphysique, bon gr&eacute;, mal
+gr&eacute;, dispara&icirc;t faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient
+comme tous les organes hors d'usage.</p>
+
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s individuels des pr&eacute;curseurs de la philosophie g&eacute;n&eacute;rale des
+sciences furent, en r&eacute;alit&eacute;, le reflet du processus intellectuel
+collectif. Ils avaient recueilli par h&eacute;ritage ancestral ou social une
+masse consid&eacute;rable d'observations de tous genres; ils y avaient ajout&eacute;
+un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant
+pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette
+collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs
+&eacute;taient pr&eacute;cis&eacute;ment ceux qui, sous le masque des hypoth&egrave;ses religieuses
+ou m&eacute;taphysiques, s'offraient d&eacute;j&agrave; fallacieusement sous une apparence
+s&eacute;duisante de coh&eacute;sion naturelle et universellement admise par les
+consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappr&eacute;ciable service
+philosophique en faisant du doute le point de d&eacute;part de tout progr&egrave;s
+philosophique. D&egrave;s lors, la premi&egrave;re op&eacute;ration devait &ecirc;tre
+n&eacute;cessairement une r&eacute;vision ainsi qu'un d&eacute;nombrement analytique de tout
+le savoir scientifique emmagasin&eacute; par l'intelligence des si&egrave;cles. La
+deuxi&egrave;me op&eacute;ration fut de r&eacute;unir sous une m&ecirc;me d&eacute;nomination ou &eacute;tiquette
+toutes les observations, tous les ph&eacute;nom&egrave;nes qui pr&eacute;sentaient des
+caract&egrave;res communs et de former successivement des groupes distincts de
+ph&eacute;nom&egrave;nes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caract&egrave;res sp&eacute;ciaux
+qui ne se retrouvaient pas chez les autres.</p>
+
+<p>L'observation, l'analyse, l'induction, voil&agrave; quels furent les flambeaux
+de la m&eacute;thode; par elles, il fut possible de proc&eacute;der &agrave; des
+classifications naturelles, &agrave; des groupements de ph&eacute;nom&egrave;nes d'apr&egrave;s
+leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite &agrave; des
+g&eacute;n&eacute;ralisations.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re et double entreprise d'analyse et de synth&egrave;se, men&eacute;e &agrave;
+bonne fin, nous montre &agrave; ce moment, par le seul examen des r&eacute;sultats
+obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de
+ph&eacute;nom&egrave;nes ainsi &eacute;tablis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y
+rapportent: certaines propri&eacute;t&eacute;s, telles que les propri&eacute;t&eacute;s
+math&eacute;matiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propri&eacute;t&eacute;s
+physiques proprement dites, les propri&eacute;t&eacute;s chimiques, biologiques,
+psychiques, sociologiques apparaissent d'une fa&ccedil;on de moins en moins
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, les propri&eacute;t&eacute;s qui se rencontrent indistinctement partout,
+dans toutes les classes des ph&eacute;nom&egrave;nes naturels, sont par cela m&ecirc;me les
+plus g&eacute;n&eacute;rales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se
+concevoir comme non m&eacute;lang&eacute;es avec les autres; elles sont non seulement
+les propri&eacute;t&eacute;s les plus g&eacute;n&eacute;rales, mais aussi les moins compos&eacute;es, les
+plus simples.</p>
+
+<p>C'est d'apr&egrave;s cette juste observation tir&eacute;e du degr&eacute; de g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; et de
+simplicit&eacute; d&eacute;croissantes des groupes des ph&eacute;nom&egrave;nes naturels que la
+philosophie naturelle positive put finalement, &agrave; dater d'A. Comte,
+instaurer la classification non pas seulement compl&egrave;te, mais
+hi&eacute;rarchique des sciences.</p>
+
+<p>Qu'est-ce maintenant que cette classification hi&eacute;rarchique des sciences?
+C'est la cr&eacute;ation ou plut&ocirc;t la d&eacute;couverte d'un ordre naturel dans
+l'ensemble primitivement incoh&eacute;rent de nos connaissances. C'est la <i>loi</i>
+de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un
+rapport de ressemblance ou de dissemblance &eacute;tendu de deux ou plusieurs
+ph&eacute;nom&egrave;nes &agrave; la g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes dans la mesure o&ugrave; ces derniers
+nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions
+sont insuffisantes, erron&eacute;es, incompl&egrave;tes, la loi le sera dans la m&ecirc;me
+proportion; elle sera t&ocirc;t ou tard infirm&eacute;e par une d&eacute;couverte nouvelle,
+mais, en somme, la m&eacute;thode positive d'observation restera le seul
+instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte
+amendera l'observation et la g&eacute;n&eacute;ralisation cons&eacute;cutive fausses; &agrave; une
+observation mal faite, il n'y a de rem&egrave;de qu'une observation bien faite;
+la m&eacute;thode positive trouve en elle-m&ecirc;me sa r&egrave;gle, sa discipline.</p>
+
+<p>C'est donc par la g&eacute;n&eacute;ralisation et la classification des inductions
+particuli&egrave;res que nous parvenons &agrave; concevoir et &agrave; formuler des lois
+scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre consid&eacute;rable
+d'inductions, plus elles sont g&eacute;n&eacute;rales; plus ces lois &eacute;liminent les
+propri&eacute;t&eacute;s sp&eacute;ciales pour ne tenir compte que des caract&egrave;res les plus
+simples et les plus g&eacute;n&eacute;raux, plus les lois ainsi formul&eacute;es sont
+abstraites. Les lois naturelles peuvent donc &ecirc;tre abstraites sous deux
+rapports: soit qu'on les d&eacute;gage ind&eacute;pendamment des corps particuliers
+dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque
+de l'ordre hi&eacute;rarchique des ph&eacute;nom&egrave;nes et des sciences, on les d&eacute;gage
+des propri&eacute;t&eacute;s sp&eacute;ciales et complexes de l'ordre auquel elles se
+rattachent pour les ramener &agrave; un ordre plus g&eacute;n&eacute;ral et plus simple.</p>
+
+<p>Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la min&eacute;ralogie, la g&eacute;ologie,
+la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la m&eacute;decine et la chirurgie,
+la structure et l'&eacute;volution des soci&eacute;t&eacute;s particuli&egrave;res sont des sciences
+concr&egrave;tes; la g&eacute;om&eacute;trie, l'astronomie en g&eacute;n&eacute;ral, la physique, la chimie
+inorganique, la physiologie v&eacute;g&eacute;tale, la physiologie animale, la
+physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites;
+celles-ci formulent les lois des ph&eacute;nom&egrave;nes compris dans leur
+d&eacute;partement, ind&eacute;pendamment des combinaisons concr&egrave;tes auxquelles ces
+ph&eacute;nom&egrave;nes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi,
+la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que
+soient les organismes; les lois qu'elle d&eacute;gage s'appliquent
+indiff&eacute;remment &agrave; tous les &ecirc;tres organis&eacute;s. De m&ecirc;me, en sociologie, si
+nous &eacute;tudions la structure et l'&eacute;volution d'une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;termin&eacute;e, la
+Belgique, par exemple, les g&eacute;n&eacute;ralisations que nous parviendrons &agrave;
+d&eacute;gager de nos observations relatives &agrave; ce pays nous fourniront des lois
+non pas abstraites mais concr&egrave;tes, en ce sens qu'elles impliqueront les
+caract&egrave;res originaux qui font de la Belgique une soci&eacute;t&eacute; en partie
+diff&eacute;rente des autres soci&eacute;t&eacute;s; ces lois seront sp&eacute;cialement
+particuli&egrave;res &agrave; notre pays, puisque, dans l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+dont nous les aurons tir&eacute;es, il aura &eacute;t&eacute; tenu compte des conditions
+sociales particuli&egrave;res qui sans doute ne se rencontrent pas &eacute;galement
+partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, n&eacute;glige ces conditions
+particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>L'observation et la g&eacute;n&eacute;ralisation des faits concrets ont, du reste,
+partout et dans tous les temps, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la constatation des ph&eacute;nom&egrave;nes
+et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun &agrave;
+l'individu et &agrave; la collectivit&eacute;. L'empirisme le plus grossier a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+la m&eacute;decine et la chirurgie et ces derni&egrave;res &agrave; leur tour ont permis &agrave; la
+physiologie de se constituer; de m&ecirc;me les biographies, les chroniques
+locales ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; les histoires g&eacute;n&eacute;rales et ces derni&egrave;res la
+sociologie abstraite.</p>
+
+<p>O&ugrave; l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque
+dans l'&eacute;tude de ph&eacute;nom&egrave;nes appartenant &agrave; un groupe sp&eacute;cial et plus
+complexe de la s&eacute;rie hi&eacute;rarchique des sciences, elle supprime
+pr&eacute;cis&eacute;ment les propri&eacute;t&eacute;s sp&eacute;ciales qui seules justifient la
+constitution de ce groupe en science particuli&egrave;re ind&eacute;pendante, en vue
+de ramener l'explication de ces ph&eacute;nom&egrave;nes sp&eacute;ciaux aux explications
+fournies par les lois des classes ant&eacute;c&eacute;dentes de ph&eacute;nom&egrave;nes plus
+simples et plus g&eacute;n&eacute;raux. Ainsi, les ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques peuvent
+se ramener &agrave; des ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques et physiologiques, ceux-ci &agrave; des
+lois chimiques, lesquelles peuvent &ecirc;tre r&eacute;duites &agrave; des lois purement
+physiques et finalement astronomiques et m&ecirc;me simplement num&eacute;riques et
+g&eacute;om&eacute;triques. Les ph&eacute;nom&egrave;nes complexes et sp&eacute;ciaux sont en effet
+toujours convertibles en ph&eacute;nom&egrave;nes plus simples et plus g&eacute;n&eacute;raux; on
+peut ainsi ramener la science sociale &agrave; des principes premiers tels que
+l'int&eacute;gration et la d&eacute;sint&eacute;gration continues de la mati&egrave;re et du
+mouvement, mais, ce faisant, en r&eacute;alit&eacute;, on n'explique rien, on montre
+simplement que tout est impliqu&eacute; dans tout. Les ph&eacute;nom&egrave;nes sp&eacute;ciaux, en
+un mot, exigent une explication sp&eacute;ciale, tout en s'en r&eacute;f&eacute;rant aux
+explications plus g&eacute;n&eacute;rales fournies par la s&eacute;rie enti&egrave;re des sciences.
+Ces audacieuses g&eacute;n&eacute;ralisations ont le grave d&eacute;faut de supprimer les
+caract&egrave;res sp&eacute;ciaux des ph&eacute;nom&egrave;nes pour mieux les expliquer; en
+r&eacute;alit&eacute;, elles suppriment le probl&egrave;me et ne le r&eacute;solvent pas. Quand, en
+biologie, on d&eacute;passe les &eacute;l&eacute;ments anatomiques, on ne fait plus de la
+biologie, mais de la chimie; de m&ecirc;me en sociologie, quand on d&eacute;passe les
+deux agr&eacute;gats territoire et population en tant qu'agr&eacute;gats, on tombe
+dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces
+abstractions ne doivent &ecirc;tre utilis&eacute;es que pour montrer la d&eacute;pendance
+n&eacute;cessaire qui relie les ph&eacute;nom&egrave;nes les plus sp&eacute;ciaux aux ph&eacute;nom&egrave;nes
+g&eacute;n&eacute;raux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux
+g&eacute;n&eacute;ralisations et aux lois sp&eacute;ciales dont l'expos&eacute; est l'oeuvre de
+chaque science particuli&egrave;re. Ni les nombres de Pythagore, ni la
+gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de
+l'abstraction et de la g&eacute;n&eacute;ralisation sociologiques; ce n'est pas
+avancer, mais reculer la solution du probl&egrave;me<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Chaque science
+sp&eacute;ciale d&eacute;gage des lois &eacute;galement sp&eacute;ciales, bien que d&eacute;pendantes des
+lois plus g&eacute;n&eacute;rales des sciences ant&eacute;c&eacute;dentes; mais on ne peut, sans
+supprimer par le fait cette science sp&eacute;ciale, la ramener exclusivement
+&agrave; ces derni&egrave;res; le probl&egrave;me des sciences les plus complexes consiste
+au contraire surtout &agrave; d&eacute;terminer les propri&eacute;t&eacute;s et les lois qui les
+distinguent des sciences les plus simples.</p>
+
+<p>Tous les rapports imaginables entre les ph&eacute;nom&egrave;nes quelconques se
+r&eacute;duisant en fin de compte &agrave; des rapports soit de similitude, soit de
+diff&eacute;rence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par <i>loi</i>, au
+sens le plus g&eacute;n&eacute;ral, les rapports constants de similitude et de
+succession qui existent entre les ph&eacute;nom&egrave;nes de l'univers, inorganiques,
+organiques et superorganiques ou sociaux.</p>
+
+<p>La r&eacute;duction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de
+la g&eacute;n&eacute;ralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits
+particuliers &agrave; une loi g&eacute;n&eacute;rale, nous disons commun&eacute;ment que cette loi
+est la <i>cause</i> de ces ph&eacute;nom&egrave;nes particuliers; c'est l&agrave; en r&eacute;alit&eacute; une
+expression vicieuse, correspondant &agrave; une conception m&eacute;taphysique et,
+primitivement m&ecirc;me th&eacute;ologique, des rapports qui unissent les ph&eacute;nom&egrave;nes
+naturels. Ainsi, l'immense vari&eacute;t&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes astronomiques et de
+ceux relatifs &agrave; la pesanteur des corps en g&eacute;n&eacute;ral sont tous compris dans
+la loi de la gravitation universelle formul&eacute;e par Newton. Cependant la
+gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime
+seulement le fait g&eacute;n&eacute;ral de la tendance constante de tous les corps &agrave;
+se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et
+en raison inverse du carr&eacute; de leurs distances. La cause n'est donc qu'un
+rapport plus ou moins constant et formul&eacute; d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale.
+G&eacute;n&eacute;raliser des rapports, d&eacute;gager des lois, voil&agrave; les plus hauts sommets
+scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes
+premi&egrave;res et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.</p>
+
+<p>Les causes ne sont donc que des rapports plus g&eacute;n&eacute;raux de similitude ou
+de diff&eacute;rence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons
+des ph&eacute;nom&egrave;nes particuliers.</p>
+
+<p>Quand nous &eacute;tudions les lois relatives &agrave; la pesanteur des corps, lois
+physiques, et &agrave; la gravitation des corps c&eacute;lestes, lois astronomiques,
+ind&eacute;pendamment des corps d&eacute;termin&eacute;s o&ugrave; ces lois se manifestent, nous
+faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au
+contraire, nous les &eacute;tudions dans ces corps, nous faisons de la science
+concr&egrave;te.</p>
+
+<p>Le tableau hi&eacute;rarchique des sciences, dress&eacute; par A. Comte, avec les
+quelques amendements qui n'en d&eacute;truisent pas les grandes lignes et qu'il
+convient d'y apporter, nous montre &eacute;galement, par son seul examen, une
+distinction importante &agrave; faire au point de vue de la d&eacute;finition d'une
+loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport g&eacute;n&eacute;ral
+et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances,
+mais il nous montre ce rapport g&eacute;n&eacute;ral et constant, c'est-&agrave;-dire <i>la
+loi</i> des ph&eacute;nom&egrave;nes scientifiques sous un double aspect: l'un statique,
+l'autre dynamique. Ceci revient &agrave; dire qu'il existe des lois statiques
+et des lois dynamiques; nous le savions d&eacute;j&agrave; d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale; le
+tableau des sciences nous le montre pour des ph&eacute;nom&egrave;nes d'ordre
+sociologique relatifs, dans l'esp&egrave;ce, &agrave; la vie intellectuelle des hommes
+en soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Les lois statiques sont celles qui se rapportent &agrave; la structure
+n&eacute;cessaire et constante des &ecirc;tres sociaux &agrave; l'&eacute;tat de repos, dans un
+espace et un moment d&eacute;termin&eacute;s, s'il s'agit de lois statiques concr&egrave;tes,
+ou ind&eacute;termin&eacute;s, c'est-&agrave;-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques
+abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les m&ecirc;mes
+conditions, se rapportent aux mouvements simultan&eacute;s, r&eacute;ciproques et
+surtout successifs des m&ecirc;mes organismes sociaux.</p>
+
+<p>Le tableau hi&eacute;rarchique des sciences nous expose d'un c&ocirc;t&eacute; la structure
+scientifique invariable et n&eacute;cessaire des soci&eacute;t&eacute;s clans tous les temps,
+dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes
+les sciences; de l'autre, l'&eacute;volution n&eacute;cessaire et invariable de cette
+m&ecirc;me structure &eacute;galement dans tous les temps et dans toutes les parties
+de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.</p>
+
+<p>Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le
+fonctionnement, nous para&icirc;tra encore plus claire dans la loi des trois
+&eacute;tats de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre &agrave; l'ordre
+sp&eacute;cial de ph&eacute;nom&egrave;nes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi
+sociologique universelle, comme l'a tent&eacute; h&acirc;tivement celui qui l'a
+formul&eacute;e. La p&eacute;riode th&eacute;ologique, avec ses subdivisions en &acirc;ge du
+f&eacute;tichisme, du polyth&eacute;isme et du monoth&eacute;isme, la p&eacute;riode m&eacute;taphysique
+avec son stade scholastique pr&eacute;paratoire, la p&eacute;riode positive ou
+purement scientifique repr&eacute;sentent parfaitement, bien qu'uniquement
+au point de vue des croyances g&eacute;n&eacute;rales ou philosophiques, d'un c&ocirc;t&eacute;
+l'aspect statique et structural n&eacute;cessaire de toutes les soci&eacute;t&eacute;s,
+de l'autre leur aspect dynamique et &eacute;volutif.</p>
+
+<p>C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois
+g&eacute;n&eacute;rales de toute la s&eacute;rie des ph&eacute;nom&egrave;nes naturels, depuis, les plus
+simples et les plus g&eacute;n&eacute;raux jusqu'aux plus complexes et aux plus
+sp&eacute;ciaux, en un mot depuis les math&eacute;matiques jusqu'aux sciences
+sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie premi&egrave;re et ce
+qu'on a appel&eacute; depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la
+philosophie scientifique ou positive. <i>La philosophie positive est donc
+la philosophie g&eacute;n&eacute;rale des sciences</i>; au point de vue de renseignement,
+il n'en peut exister d'autre; la science ne conna&icirc;t que des ph&eacute;nom&egrave;nes,
+des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les
+religions et les m&eacute;taphysiques sont elles-m&ecirc;mes des ph&eacute;nom&egrave;nes, des
+objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de
+vue scientifique, c'est-&agrave;-dire relatif et, dans l'esp&egrave;ce, social. Leur
+structure et leur &eacute;volution sont, comme nous venons de l'indiquer,
+soumises elles-m&ecirc;mes &agrave; des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu
+&eacute;crire ces paroles profondes: &laquo;La Divinit&eacute; a ses lois.&raquo; S'il en est
+ainsi, la Divinit&eacute; n'est plus l'absolu, elle est r&eacute;duite &agrave; une simple
+fonction sociale dont nous pouvons suivre les d&eacute;veloppements depuis les
+origines jusqu'&agrave; sa transformation positive finale.</p>
+
+<p>Ayant d&eacute;fini la philosophie positive en g&eacute;n&eacute;ral, nous pouvons de m&ecirc;me
+d&eacute;finir la science qui en est le couronnement: <i>la Sociologie est la
+philosophie g&eacute;n&eacute;rale des sciences sociales particuli&egrave;res</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>LES M&Eacute;THODES</h3>
+
+
+<p>Quel que soit le domaine scientifique sp&eacute;cial dont il s'agisse, la loi
+est un rapport n&eacute;cessaire entre deux ou plusieurs ph&eacute;nom&egrave;nes; c'est un
+rapport n&eacute;cessaire qui se reproduit d'une fa&ccedil;on constante et invariable
+quand les conditions o&ugrave; les ph&eacute;nom&egrave;nes se produisent sont les m&ecirc;mes, et,
+d'une fa&ccedil;on variable, quand ces conditions varient.</p>
+
+<p>La constatation des ph&eacute;nom&egrave;nes, de leurs rapports et de leurs lois a une
+source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre m&eacute;thode scientifique;
+les proc&eacute;d&eacute;s de l'observation seuls diff&eacute;rent suivant la nature des
+ph&eacute;nom&egrave;nes &agrave; &eacute;tudier et les conditions subjectives de notre constitution
+physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la m&eacute;thode positive
+ont leur correctif dans la m&eacute;thode positive m&ecirc;me; elles ne peuvent, en
+effet, provenir que soit d'une constitution momentan&eacute;ment ou
+radicalement d&eacute;fectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des
+proc&eacute;d&eacute;s, c'est-&agrave;-dire des instruments, soit de rapports erron&eacute;s
+suppos&eacute;s entre le sujet et ses instruments d'un c&ocirc;t&eacute; et les faits
+observ&eacute;s de l'autre.</p>
+
+<p>Le processus intellectuel est invariable, le point de d&eacute;part de toute
+acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction
+simple et particuli&egrave;re, men&eacute;e par des interm&eacute;diaires successifs, de plus
+en plus complexes et &eacute;tendus, jusqu'&agrave; des lois ou propositions
+g&eacute;n&eacute;rales. Toute conclusion raisonn&eacute;e, toute loi ne trouvent leur preuve
+que par la v&eacute;rification de leur conformit&eacute; avec toutes les inductions et
+propositions particuli&egrave;res qu'elles embrassent; aucune d&eacute;duction, m&ecirc;me
+dans les sciences les plus simples, telles que les math&eacute;matiques, n'est
+l&eacute;gitime que sous r&eacute;serve constante du contr&ocirc;le de cette conformit&eacute;. La
+m&eacute;thode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses
+proc&eacute;d&eacute;s ou instruments d'application. Ceci n&eacute;cessite quelques
+explications.</p>
+
+<p>Chaque branche principale de l'arbre encyclop&eacute;dique des sciences
+d&eacute;veloppe l'un des aspects caract&eacute;ristiques des proc&eacute;d&eacute;s utilis&eacute;s par la
+m&eacute;thode positive. Plus on s'&eacute;l&egrave;ve vers les degr&eacute;s de complexit&eacute;
+sup&eacute;rieure de l'&eacute;chelle scientifique, plus les instruments d'observation
+deviennent &agrave; la fois puissants et d'un maniement d&eacute;licat et difficile;
+leur perfection et leur force sont naturellement en corr&eacute;lation avec
+celles des objets soumis &agrave; leurs investigations. Si dans les sciences
+abstraites les plus g&eacute;n&eacute;rales, telles que les math&eacute;matiques, la
+simplicit&eacute; et la constance sup&eacute;rieures des rapports qui r&egrave;gnent entre
+les ph&eacute;nom&egrave;nes a permis, &agrave; tort cependant, de supposer que c'&eacute;taient des
+sciences d&eacute;ductives, il ne para&icirc;t plus contest&eacute; aujourd'hui que cette
+illusion logique provenait de ce qu'on avait substitu&eacute; l'effet &agrave; la
+cause; si les math&eacute;matiques autorisent si g&eacute;n&eacute;ralement l'emploi des
+m&eacute;thodes d&eacute;ductives, c'est que la g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; et la simplicit&eacute; des
+relations qui forment leur d&eacute;partement &eacute;tant naturement mieux connues
+pour cela m&ecirc;me qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la
+pr&eacute;vision scientifique y est plus facile; or, la pr&eacute;vision est une
+d&eacute;duction; c'est une conclusion particuli&egrave;re tir&eacute;e d'observations
+g&eacute;n&eacute;rales suppos&eacute;es constantes. Dans les math&eacute;matiques aussi bien que
+dans l'astronomie, ces d&eacute;ductions et ces pr&eacute;visions ne sont devenues
+possibles que gr&acirc;ce &agrave; l'accumulation des observations particuli&egrave;res
+finalement g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;es; elles y ont &eacute;t&eacute; possibles ant&eacute;rieurement aux
+pr&eacute;visions et aux d&eacute;ductions dans les autres sciences, parce que ces
+derni&egrave;res sont plus complexes, c'est-&agrave;-dire qu'il est plus difficile d'y
+formuler en lois, eu &eacute;gard aux multiples conditions au sein desquelles
+leurs ph&eacute;nom&egrave;nes se manifestent, les rapports invariables et n&eacute;cessaires
+d'apparition de ces ph&eacute;nom&egrave;nes. Il n'y a donc de diff&eacute;rence entre les
+sciences, au point de vue des m&eacute;thodes, que dans leurs difficult&eacute;s
+relatives. Les math&eacute;matiques et l'astronomie doivent leurs progr&egrave;s
+fondamentaux &agrave; <i>l'observation directe</i>: leurs proc&eacute;d&eacute;s ont &eacute;t&eacute; des
+proc&eacute;d&eacute;s inductifs; la d&eacute;duction n'y devint possible qu'accessoirement,
+gr&acirc;ce &agrave; l'ant&eacute;riorit&eacute; naturelle et historique de leur constitution
+positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur m&eacute;thode
+propre.</p>
+
+<p>A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un
+instrument nouveau rendu n&eacute;cessaire et devenu possible par suite m&ecirc;me
+des conditions et des variations plus nombreuses, des ph&eacute;nom&egrave;nes que ces
+sciences embrassent; ce proc&eacute;d&eacute; qu'elles inaugurent est en rapport avec
+la n&eacute;cessit&eacute; et la possibilit&eacute; de reproduire artificiellement, dans cet
+ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent
+naissance n&eacute;cessairement aux ph&eacute;nom&egrave;nes conform&eacute;ment aux conditions et
+aux variations de leur milieu artificiel. Ce proc&eacute;d&eacute;, c'est la <i>m&eacute;thode
+exp&eacute;rimentale</i>; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les m&ecirc;mes
+conditions produisent invariablement le m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne, nous fournit la
+meilleure d&eacute;monstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les
+mots rapport, d&eacute;terminisme et loi. Le d&eacute;terminisme, en effet, tant en
+physique qu'en chimie, signifie qu'en recr&eacute;ant les m&ecirc;mes conditions on
+recr&eacute;e toujours le m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne suivant un rapport n&eacute;cessaire, ou
+bien, qu'en &eacute;liminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de
+nouvelles conditions, on obtient &eacute;galement, suivant un rapport non moins
+n&eacute;cessaire et constant, certaines variations correspondantes.</p>
+
+<p>L'histoire le d&eacute;montre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont
+introduit et d&eacute;velopp&eacute; l'usage des m&eacute;thodes exp&eacute;rimentales et, par
+r&eacute;action, ces derni&egrave;res ont re&ccedil;u certaines applications en astronomie et
+en m&eacute;canique. C'est en effet un ph&eacute;nom&egrave;ne historique constant en rapport
+avec le caract&egrave;re interd&eacute;pendant de toutes les sciences, que les
+perfectionnements des instruments de m&eacute;thode dans les sciences plus
+complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples,
+sp&eacute;cialement dans leurs parties extr&ecirc;mes qui servent de transition avec
+les sciences plus complexes.</p>
+
+<p>En revanche, chaque science sup&eacute;rieure utilise les proc&eacute;d&eacute;s des sciences
+ant&eacute;c&eacute;dentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caract&egrave;re
+original d'&ecirc;tre des sciences exp&eacute;rimentales, ne cessent pas pour cela
+d'&ecirc;tre &eacute;galement des sciences descriptives et d'observation directe.
+A mesure qu'on gravit l'&eacute;chelle des sciences, les instruments d'&eacute;tude
+s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus d&eacute;licats
+n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de
+fer n'ont supprim&eacute; les canaux, les routes et les voies naturelles.</p>
+
+<p>Les sciences physiologiques, &agrave; leur tour, ont &eacute;t&eacute; f&eacute;cond&eacute;es par
+l'emploi successif et de plus en plus complet des m&eacute;thodes pr&eacute;c&eacute;dentes;
+c'est l'exp&eacute;rimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au
+chimiste et au physicien, d'agir sur les ph&eacute;nom&egrave;nes naturels, sur les
+organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible &eacute;videmment
+qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de
+l'organisme, en y d&eacute;terminant par une mutation des conditions ordinaires
+une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation
+ou variation de la structure. Apr&egrave;s les belles exp&eacute;riences et les
+d&eacute;monstrations de l'illustre et regrett&eacute; Claude Bernard, il est inutile
+d'insister sur l'application des proc&eacute;d&eacute;s d'exp&eacute;rimentation en
+physiologie. La pratique et la th&eacute;orie des variations dans les esp&egrave;ces
+animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une
+justification suppl&eacute;mentaire, si c'&eacute;tait n&eacute;cessaire, de la l&eacute;gitimit&eacute;
+de la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale en physiologie.</p>
+
+<p>Un proc&eacute;d&eacute; sp&eacute;cial &agrave; la science des corps vivants, surtout en ce qui
+concerne leur structure, c'est la <i>m&eacute;thode de comparaison</i> qui, en
+biologie, vient s'ajouter &agrave; tous les proc&eacute;d&eacute;s ant&eacute;rieurs: observation
+directe et exp&eacute;rimentation. A son tour, elle r&eacute;agit sur le progr&egrave;s des
+sciences ant&eacute;rieures. Ce sont les m&eacute;thodes d'exp&eacute;rimentation et de
+comparaison qui, depuis un si&egrave;cle, ont fait r&eacute;aliser &agrave; la biologie et
+&agrave; la physiologie les progr&egrave;s d&eacute;cisifs qui nous permettent de leur
+attribuer la dignit&eacute; de sciences positives au m&ecirc;me titre qu'&agrave; leurs
+a&icirc;n&eacute;es. Goethe et Cuvier peuvent &ecirc;tre cit&eacute;s comme des exemples &agrave; jamais
+m&eacute;morables de l'application de la m&eacute;thode comparative dans l'&eacute;tude des
+&ecirc;tres vivants et notamment dans la reconstitution des structures
+appartenant aux p&eacute;riodes pr&eacute;historiques.</p>
+
+<p>Les consid&eacute;rations qui pr&eacute;c&egrave;dent suffiraient &agrave; elles seules &agrave; nous
+convaincre que tous les proc&eacute;d&eacute;s dont nous venons de parler, observation
+directe, exp&eacute;rimentation, comparaison, sont tous &eacute;galement utilisables
+dans cette branche sp&eacute;ciale de la physiologie qui constitue la science
+de l'activit&eacute; et de la structure des ph&eacute;nom&egrave;nes affectifs, &eacute;motionnels
+et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle,
+r&eacute;duire ses instruments de m&eacute;thode &agrave; la seule observation, soit interne,
+soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renonc&eacute;,
+&agrave; limiter ses proc&eacute;d&eacute;s dans ces bornes &eacute;troites o&ugrave; la prudence et
+l'imperfection m&ecirc;me de la science l'enfermaient, naturellement peut-&ecirc;tre
+&agrave; l'origine, elle exclurait par cela m&ecirc;me l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes
+psychiques les plus importants et les plus int&eacute;ressants: la physiologie
+et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des d&eacute;ments, des
+d&eacute;linquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de m&ecirc;me
+de l'&eacute;tude de toutes les passions humaines o&ugrave; l'observation interne est
+&eacute;galement impuissante, puisque la premi&egrave;re condition de celle-ci est une
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; absolue dans la personne m&ecirc;me de l'agent qui s'observe. Les
+ph&eacute;nom&egrave;nes du sommeil et du r&ecirc;ve lui seraient aussi interdits, bien que
+ce soit surtout dans le r&ecirc;ve que la psychologie subjective se complaise.
+Quant &agrave; l'observation externe, elle ne peut &ecirc;tre qu'une description
+superficielle tout &agrave; fait insuffisante pour nous r&eacute;v&eacute;ler les caract&egrave;res
+intimes des ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques, tant au point de vue de la mani&egrave;re
+dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des
+troubles qu'ils apportent dans les organes m&ecirc;mes, pas du tout
+ext&eacute;rieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de
+ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation
+externe, ne sont aptes &agrave; mesurer exactement les conditions les plus
+&eacute;l&eacute;mentaires des ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques, telles que leur dur&eacute;e, leur
+intensit&eacute;, leurs p&eacute;riodes de croissance et de d&eacute;croissance, etc.; et,
+cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les
+autres sciences, ne peut r&eacute;sulter que de cette transformation de science
+purement descriptive et qualitative, en science exp&eacute;rimentale et
+quantitative.</p>
+
+<p>Renferm&eacute;e dans les limites de l'observation, la psychologie serait
+certainement rest&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat stagnant, si elle n'avait pas &eacute;t&eacute;
+renouvel&eacute;e et vivifi&eacute;e par la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale au point de vue
+principalement fonctionnel et, par la m&eacute;thode de comparaison, au point
+de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, &agrave; la
+lettre, son salut et sa r&eacute;novation actuels &agrave; ce que la biologie et la
+physiologie lui ont pr&ecirc;t&eacute; leurs instruments d'exploration et
+d'exp&eacute;rimentation, dans le sens le plus mat&eacute;riel de ces mots,
+instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera r&eacute;aliser plus de
+progr&egrave;s &agrave; la science des ph&eacute;nom&egrave;nes mentaux que ne l'ont fait depuis des
+si&egrave;cles toutes les soi-disant observations externes et internes qui
+g&eacute;n&eacute;ralement m&ecirc;me ne constituaient pas des descriptions exactes.</p>
+
+<p>Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences ant&eacute;c&eacute;dentes tous leurs
+proc&eacute;d&eacute;s d'investigation: observation directe, exp&eacute;rimentation,
+comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire g&eacute;n&eacute;ral d'un
+instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance
+incomparable, mais d'une d&eacute;licatesse excessive en rapport &eacute;troit avec la
+puissance et la d&eacute;licatesse des ph&eacute;nom&egrave;nes &agrave; l'&eacute;tude desquels il doit
+&ecirc;tre utilis&eacute;; cet instrument, c'est la <i>Logique</i>.</p>
+
+<p>La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la
+science des lois du raisonnement, science que des m&eacute;taphysiciens
+pouvaient seuls placer avec les math&eacute;matiques parmi les sciences les
+plus g&eacute;n&eacute;rales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la
+logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution
+m&ecirc;me, encore fort d&eacute;fectueuse, ne pourra se parfaire que gr&acirc;ce aux
+progr&egrave;s de la psychologie g&eacute;n&eacute;rale dont elle est une d&eacute;pendance. Or, il
+existe, surtout en physiologie et en psychologie,des ph&eacute;nom&egrave;nes
+tellement d&eacute;licats et dont les conditions sont tellement malais&eacute;es &agrave;
+reproduire et &agrave; r&eacute;unir, m&ecirc;me par les proc&eacute;d&eacute;s et les instruments les
+plus perfectionn&eacute;s, qu'il devient n&eacute;cessaire d'y suppl&eacute;er par des
+proc&eacute;d&eacute;s intellectuels emprunt&eacute;s &agrave; notre constitution c&eacute;r&eacute;brale. Ces
+instruments v&eacute;ritablement psychiques, mais organis&eacute;s dans leur
+structure, permettent, par le raisonnement, de cr&eacute;er hypoth&eacute;tiquement ce
+milieu artificiel que produit effectivement l'exp&eacute;rimentateur dans les
+sciences physico-chimiques.</p>
+
+<p>Cette &eacute;tude n'est pas un trait&eacute; de Logique; nous devons donc ici nous
+borner &agrave; rappeler ce qui doit &ecirc;tre enseign&eacute; dans les diverses Facult&eacute;s
+dont l'enseignement est pr&eacute;paratoire aux Instituts de Sociologie. Il
+existe quatre M&eacute;thodes exp&eacute;rimentales ou d'induction directe <i>a
+posteriori</i>: 1&deg; la M&eacute;thode de Concordance; 2&deg; la M&eacute;thode de Diff&eacute;rence;
+la premi&egrave;re, plus sp&eacute;ciale, applicable surtout l&agrave; o&ugrave; l'exp&eacute;rimentation
+artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors,
+comme s'exprime Stuart Mill, &laquo;presque toujours la seule ressource
+directement inductive&raquo;; 3&deg; la M&eacute;thode des R&eacute;sidus, application encore
+plus sp&eacute;ciale de la M&eacute;thode de Diff&eacute;rence, et 4&deg; la M&eacute;thode des
+Variations concomitantes. Cette derni&egrave;re re&ccedil;oit son application la plus
+large dans tous les cas o&ugrave; les variations des conditions d&eacute;terminantes
+du ph&eacute;nom&egrave;ne &agrave; produire ou &agrave; &eacute;tudier portent sur la quantit&eacute; de ces
+variations; si les variations des conditions du ph&eacute;nom&egrave;ne et celles du
+ph&eacute;nom&egrave;ne lui-m&ecirc;me sont exactement correspondantes, leur rapport, leur
+loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent &ecirc;tre exactement
+&eacute;tablis, sinon ils ne peuvent l'&ecirc;tre aussi que partiellement.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p>La m&eacute;thode exp&eacute;rimentale logique intervient donc l&agrave; o&ugrave; les autres
+instruments, soit &agrave; cause de la t&eacute;nuit&eacute;, soit &agrave; cause de la multiplicit&eacute;
+et de la complexit&eacute; des conditions des ph&eacute;nom&egrave;nes, soit pour tous ces
+motifs r&eacute;unis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous
+l'avons indiqu&eacute; &agrave; propos de tous les proc&eacute;d&eacute;s ant&eacute;rieurs, les proc&eacute;d&eacute;s
+logiques d'exp&eacute;rimentation profitent &agrave; leur tour en partie tant aux
+sciences ant&eacute;c&eacute;dentes qu'aux sciences subs&eacute;quentes. C'est ainsi que
+Stuart Mill observe notamment avec raison que la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale
+de concordance, en tant que m&eacute;thode purement logique, est applicable &agrave;
+l'astronomie aussi bien qu'&agrave; la sociologie.</p>
+
+<p>Les sciences sociales qui, d&egrave;s l'abord, ont surtout et sp&eacute;cialement
+scrut&eacute; les ph&eacute;nom&egrave;nes de solidarit&eacute;, de continuit&eacute; et de succession,
+dans le temps et l'espace, des ph&eacute;nom&egrave;nes collectifs, avaient
+n&eacute;cessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une
+port&eacute;e encore plus &eacute;tendue en correspondance avec la complexit&eacute;, la
+grandeur et la dur&eacute;e sup&eacute;rieures des organismes soumis &agrave; leur
+investigation. Cet instrument appropri&eacute; &agrave; ces conditions tout &agrave; fait
+sp&eacute;ciales, elles l'ont trouv&eacute; dans la <i>M&eacute;thode historique</i>, laquelle,
+appliqu&eacute;e &agrave; son tour &agrave; toutes les sciences ant&eacute;c&eacute;dentes, leur a fait
+r&eacute;aliser de nouveaux progr&egrave;s en leur r&eacute;v&eacute;lant, par la description de
+leurs accroissements successifs ant&eacute;rieurs, la direction &agrave; suivre pour
+leurs d&eacute;veloppements futurs. Par l'usage de la m&eacute;thode historique, notre
+activit&eacute; scientifique avait ainsi elle-m&ecirc;me conscience qu'elle &eacute;tait une
+oeuvre en r&eacute;alit&eacute; impersonnelle et collective, reli&eacute;e &agrave; la structure
+g&eacute;n&eacute;rale et &agrave; la vie d'ensemble des soci&eacute;t&eacute;s dans le pass&eacute;, le pr&eacute;sent
+et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la m&eacute;thode
+historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus
+compliqu&eacute;e de la sociologie pourra sans doute aboutir &agrave; constituer une
+philosophie politique de l'histoire.</p>
+
+<p>Les consid&eacute;rations que nous avons expos&eacute;es relativement &agrave; l'application
+r&eacute;troactive, tout au moins partielle, des m&eacute;thodes des sciences plus
+complexes aux sciences ant&eacute;c&eacute;dentes plus simples et plus g&eacute;n&eacute;rales,
+doivent nous pr&eacute;parer &agrave; admettre qu'&agrave; son tour la sociologie peut faire
+et continuera toujours &agrave; faire son profit de toutes les m&eacute;thodes propres
+&agrave; chacune des sciences dont nous avons indiqu&eacute; les instruments
+d'observation; les m&eacute;thodes logiques, celles de comparaison,
+d'exp&eacute;rimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les
+auxiliaires naturels et indispensables de la m&eacute;thode historique, en
+sociologie; r&eacute;unies, elles constituent la m&eacute;thode inductive ou de la
+d&eacute;couverte scientifique, dont la d&eacute;duction n'est jamais qu'une
+d&eacute;rivation toujours soumise au contr&ocirc;le permanent de la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>En d&eacute;finitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation
+directe jusques et y compris la m&eacute;thode historique, sont de v&eacute;ritables
+prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet
+organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement
+de tous en rapport avec le cerveau.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la
+m&eacute;thode exp&eacute;rimentale qui a &eacute;t&eacute; contest&eacute;e en sociologie, m&ecirc;me par les
+partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que
+J.-S. Mill notamment avance que &laquo;dans les sciences ayant pour objet les
+ph&eacute;nom&egrave;nes dans lesquels l'exp&eacute;rimentation est impossible,
+l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part tr&egrave;s r&eacute;duite, comme dans
+la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale,
+l'induction de l'exp&eacute;rience directe est d'une pratique si fautive
+qu'elle est g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; peu pr&egrave;s impraticable.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> M. A. Bain partage
+la m&ecirc;me opinion.</p>
+
+<p>J.-S. Mill att&eacute;nue toutefois un peu plus loin son appr&eacute;ciation, tout en
+proclamant, &agrave; tort, suivant nous, que &laquo;le mode d'investigation qui, par
+suite de l'inapplicabilit&eacute; constat&eacute;e des m&eacute;thodes directes d'observation
+et d'exp&eacute;rimentation, reste comme principal instrument de la
+connaissance acquise ou &agrave; acqu&eacute;rir relativement aux conditions et aux
+lois de r&eacute;apparition des ph&eacute;nom&egrave;nes les plus complexes est, au sens le
+plus g&eacute;n&eacute;ral, la m&eacute;thode d&eacute;ductive&raquo;, il corrige lui-m&ecirc;me cette
+proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte
+imm&eacute;diatement en reconnaissant que a le premier pas du proc&eacute;d&eacute; d&eacute;ductif
+est une op&eacute;ration inductive, parce que c'est une induction directe qui
+doit &ecirc;tre la base de tout&raquo;. Et encore: &laquo;Le probl&egrave;me de la m&eacute;thode
+d&eacute;ductive consiste &agrave; d&eacute;terminer la loi d'un effet d'apr&egrave;s les lois des
+diverses tendances dont il est le r&eacute;sultat commun. En cons&eacute;quence, la
+premi&egrave;re condition &agrave; remplir est de conna&icirc;tre les lois de ces
+tendances. <i>Ce qui suppose une observation</i> ou une <i>exp&eacute;rimentation
+pr&eacute;alable pour chaque cause s&eacute;par&eacute;e</i>, ou une d&eacute;duction pr&eacute;liminaire dont
+les pr&eacute;misses sup&eacute;rieures doivent d&eacute;river aussi de l'observation ou de
+l'exp&eacute;rimentation. Ainsi, s'il s'agit des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux ou
+historiques, les pr&eacute;misses doivent &ecirc;tre les lois des causes dont
+d&eacute;pendent les ph&eacute;nom&egrave;nes de cet ordre; ces causes sont les actions des
+hommes, ainsi que les circonstances ext&eacute;rieures sous l'influence
+desquelles le genre humain est plac&eacute; et qui constituent la condition de
+l'homme sur la terre. La m&eacute;thode d&eacute;ductive, appliqu&eacute;e aux faits sociaux,
+doit donc <i>commencer par rechercher les lois de l'activit&eacute; humaine</i> et
+ces propri&eacute;t&eacute;s des choses ext&eacute;rieures par lesquelles sont d&eacute;termin&eacute;es
+les actions des hommes en soci&eacute;t&eacute;. Naturellement quelques-unes de ces
+v&eacute;rit&eacute;s g&eacute;n&eacute;rales seront obtenues par l'observation et l'exp&eacute;rience,
+d'autres par d&eacute;duction. <i>Les lois les plus complexes des actions
+humaines,</i> par exemple, <i>peuvent &ecirc;tre d&eacute;duites des lois plus simples,
+mais les lois simples ou &eacute;l&eacute;mentaires seront toujours et n&eacute;cessairement
+d&eacute;termin&eacute;es par l'induction directe</i>.&raquo;<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></p>
+
+<p>Malheureusement les lois simples ne suffisent pas &agrave; l'explication des
+lois plus complexes; cette explication qu'on leur r&eacute;clame ne peut &ecirc;tre
+&eacute;galement que simple ainsi que nous croyons l'avoir d&eacute;montr&eacute; au
+commencement de notre &eacute;tude; donc, m&ecirc;me dans les limites trac&eacute;es par
+J.-S. Mill, la m&eacute;thode d&eacute;ductive est subordonn&eacute;e aux divers proc&eacute;d&eacute;s de
+l'induction et toute d&eacute;duction n'est l&eacute;gitime que si elle est
+l'application d'une loi g&eacute;n&eacute;rale, simple ou complexe, induite, &agrave; un fait
+particulier compris dans les rapports n&eacute;cessaires formul&eacute;s et embrass&eacute;s
+par cette loi.</p>
+
+<p>Il y a contradiction &agrave; dire que la m&eacute;thode d&eacute;ductive est la m&eacute;thode des
+sciences mentales et sociales; elle est au contraire la m&eacute;thode
+utilisable surtout apr&egrave;s coup, &agrave; partir de leur constitution plus ou
+moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus
+g&eacute;n&eacute;rales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont, du
+reste, d&eacute;montr&eacute; par le fait que les proc&eacute;d&eacute;s inductifs, y compris
+l'exp&eacute;rimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches
+complexes, les instruments v&eacute;ritables de tous nos progr&egrave;s scientifiques.</p>
+
+<p>En sociologie, en ce qui concerne la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale, il ne faut
+notamment jamais perdre de vue que si les proc&eacute;d&eacute;s exp&eacute;rimentaux
+individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de
+plus en plus, qui seront de v&eacute;ritables instruments collectifs en rapport
+avec les exp&eacute;rimentations collectives qu'il convient d'instituer de
+plus en plus en mati&egrave;re sociale. Le cabinet du savant est, sous ce
+rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont de
+vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux,
+consacr&eacute;s sp&eacute;cialement &agrave; dresser des statistiques intelligentes et non
+incoh&eacute;rentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels,
+et &agrave; suivre dans leurs effets les plus &eacute;loign&eacute;s les lois en g&eacute;n&eacute;ral et
+toutes ces mesures beaucoup trop empiriques &eacute;man&eacute;es des administrations
+et des l&eacute;gislatures, mesures et lois qui sont en r&eacute;alit&eacute; de v&eacute;ritables
+exp&eacute;riences collectives. Dans ces mati&egrave;res &eacute;tendues et complexes, l'oeil
+du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires
+en rapport avec la nature des &eacute;tudes. L'histoire en g&eacute;n&eacute;ral est au
+surplus une exp&eacute;rimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes
+pas actuellement suffisamment outill&eacute;s pour proc&eacute;der &agrave; des
+exp&eacute;rimentations m&eacute;thodiques et syst&eacute;matiques, il n'est pas permis de
+conclure qu'il faille rejeter la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale du domaine
+sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes
+les conditions, tous les facteurs d'un ph&eacute;nom&egrave;ne social et surtout de
+reproduire artificiellement ces conditions et ces ph&eacute;nom&egrave;nes pour
+&eacute;tablir le rapport n&eacute;cessaire et invariable qui existe entre le
+ph&eacute;nom&egrave;ne et ses conditions, rien n'autorise <i>a</i> pr&eacute;juger que la
+puissance collective, sup&eacute;rieurement arm&eacute;e, ne puisse le faire; dans ce
+cas, en effet, l'agent qui observe et qui exp&eacute;rimente est &eacute;gal en
+&eacute;tendue et en puissance aux objets soumis &agrave; ses exp&eacute;riences et &agrave; ses
+observations; c'est la soci&eacute;t&eacute; qui s'observe et qui exp&eacute;rimente sur
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans un beau livre sur &laquo;la Politique exp&eacute;rimentale&raquo;, M. Donn&acirc;t, tout en
+ne se rendant pas compte des difficult&eacute;s th&eacute;oriques et philosophiques de
+la question, a expos&eacute; d'une fa&ccedil;on empirique et approximative la
+possibilit&eacute; d'utiliser la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale dans le domaine des
+arrangements sociaux pratiques. Nous avons &eacute;galement ailleurs propos&eacute;
+des exp&eacute;rimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le
+probl&egrave;me de la limitation des heures de travail dans les charbonnages et
+celui de la r&eacute;organisation des circonscriptions administratives
+actuelles par l'application facultative du r&eacute;gime des syndicats avec
+personnification civile aux communes et aux cantons.<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></p>
+
+<p>Par cela m&ecirc;me que la sociologie est la plus complexe de toutes les
+sciences, sa mati&egrave;re est susceptible d'un nombre consid&eacute;rable de
+combinaisons; elle est donc, par excellence, une mati&egrave;re plastique,
+mall&eacute;able, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur
+certains facteurs sociaux, dans des conditions d&eacute;termin&eacute;es, surtout sur
+les facteurs les plus g&eacute;n&eacute;raux et les plus simples, produire des
+ph&eacute;nom&egrave;nes n&eacute;cessaires, c'est-&agrave;-dire en rapport avec des lois observ&eacute;es,
+exp&eacute;riment&eacute;es, et permettant par cons&eacute;quent la pr&eacute;vision scientifique du
+ph&eacute;nom&egrave;ne social dont la production ou la reproduction sont recherch&eacute;es.
+Ceci constitue la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale proprement dite, avec cette
+r&eacute;serve, que dans ses applications aux ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques, cette
+m&eacute;thode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, &ecirc;tre
+l'oeuvre raisonn&eacute;e &agrave; la fois des g&eacute;n&eacute;rations pass&eacute;es, pr&eacute;sentes et
+futures. La m&eacute;thode historique, essentiellement propre &agrave; la sociologie,
+n'est au surplus elle-m&ecirc;me qu'une extension collective des proc&eacute;d&eacute;s
+exp&eacute;rimentaux; elle est la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale mise en action par les
+soci&eacute;t&eacute;s devenues conscientes de leur activit&eacute; vitale.</p>
+
+<p>S'il faut donc restreindre la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale, en sociologie, dans
+des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donn&eacute; par exemple &agrave; un
+individu isol&eacute;, quelque savant qu'il puisse &ecirc;tre, d'instaurer lui-m&ecirc;me
+des exp&eacute;riences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut
+encore, dans une certaine mesure, gr&acirc;ce aux m&eacute;thodes purement logiques
+que nous avons indiqu&eacute;es ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans
+recourir &agrave; des exp&eacute;rimentations r&eacute;elles, proc&eacute;der &agrave; des exp&eacute;rimentations
+essentiellement intellectuelles, c'est-&agrave;-dire fictives ou raisonn&eacute;es,
+bien que toujours bas&eacute;es sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par
+un exemple emprunt&eacute; aux rapports n&eacute;cessaires qui existent entre l'&eacute;tat
+&eacute;conomique g&eacute;n&eacute;ral d'un pays et l'&eacute;tat de sa population, qu'il est
+possible par la m&eacute;thode des variations concomitantes, par la m&eacute;thode
+d'&eacute;limination, par la m&eacute;thode de diff&eacute;rence et celle des r&eacute;sidus,
+d'utiliser les mat&eacute;riaux fournis par la statistique pour cr&eacute;er des
+exp&eacute;riences id&eacute;ales ou artificielles permettant, d'une fa&ccedil;on
+suffisamment certaine, d'aboutir &agrave; des pr&eacute;visions sociales, c'est-&agrave;-dire
+de conclure de certaines conditions d&eacute;termin&eacute;es &agrave; la production d'un
+ph&eacute;nom&egrave;ne social &eacute;galement d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi, m&ecirc;me dans le milieu social et politique actuel, encore bien
+incoh&eacute;rent et si mal outill&eacute; au point de vue des m&eacute;thodes d'observation
+et d'exp&eacute;rimentation, une science sociologique suffisante est d&egrave;s &agrave;
+pr&eacute;sent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments
+imparfaits des sciences ant&eacute;c&eacute;dentes &agrave; la sociologie. L'empirisme
+grossier des l&eacute;gislateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc &agrave;
+tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante
+coordination de faits sociaux observ&eacute;s et exp&eacute;riment&eacute;s pour r&eacute;gler
+scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement
+&agrave; notre port&eacute;e de suivre toute mesure l&eacute;gislative et autre dans ses
+cons&eacute;quences, de mani&egrave;re &agrave; faire de toute loi, au sens politique, une
+v&eacute;ritable exp&eacute;rience sociale, la constatation d'une loi dans le sens
+scientifique de ce terme.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
+
+<p>Ainsi, en r&eacute;sum&eacute;, les sciences sociales empruntent &agrave; toutes les autres
+sciences, dans des proportions diverses, leurs m&eacute;thodes: aux
+math&eacute;matiques, &agrave; la m&eacute;canique, &agrave; l'astronomie l'observation directe et
+indirecte avec ses applications d&eacute;ductives, en rapport avec la
+perfection sup&eacute;rieure de ces sciences, mais toujours sous le contr&ocirc;le
+s&eacute;v&egrave;re des modes inductifs de v&eacute;rification et de preuve; aux sciences
+physico-chimiques, la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale; &agrave; la biologie, la m&eacute;thode
+de comparaison; &agrave; la psychologie tous ses proc&eacute;d&eacute;s logiques l&eacute;gitimes;
+enfin la sociologie se compl&egrave;te elle-m&ecirc;me et perfectionne toutes les
+autres sciences par la m&eacute;thode historique. C'est en utilisant, &agrave;
+l'exclusion de tous autres proc&eacute;d&eacute;s subjectifs, dans la mesure du
+possible, ces instruments de m&eacute;thode positive, que dans nos travaux
+sociologiques ant&eacute;rieurs nous avons essay&eacute; de parfaire, surtout au
+point de vue de la m&eacute;thodologie des sciences sociales, les monuments
+consid&eacute;rables &eacute;lev&eacute;s notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer;
+pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune &eacute;tudiant
+actuel d'&ecirc;tre plus fort en math&eacute;matiques que Newton, pas plus il n'est
+difficile, apr&egrave;s les d&eacute;frichements op&eacute;r&eacute;s par ces illustres penseurs,
+d'am&eacute;liorer et d'utiliser le domaine ainsi h&eacute;rit&eacute;; on peut m&ecirc;me, sans
+avoir du g&eacute;nie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien
+la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent l&eacute;gitimement. Le
+si&egrave;cle actuel a produit des savants qui ont r&eacute;volutionn&eacute; les bases des
+sciences sp&eacute;ciales, notamment des sciences organiques, y compris la
+psychologie, mais c'est &agrave; ces princes de la pens&eacute;e que nous devons et la
+constitution positive de la Sociologie, c'est-&agrave;-dire d'une philosophie
+des sciences sociales et, par suite, la possibilit&eacute; d'une philosophie
+positive de la s&eacute;rie hi&eacute;rarchique compl&egrave;te de l'ensemble du savoir
+humain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES</h3>
+
+
+<p>La m&eacute;thode positive, avec ses proc&eacute;d&eacute;s divers, est donc la seule
+applicable aux sciences sociales, comme &agrave; toutes les autres parties de
+nos connaissances; il y a unit&eacute; de m&eacute;thode, bien que vari&eacute;t&eacute;
+d'instruments. Le raisonnement d&eacute;ductif en sociologie, comme ailleurs,
+n'est donc l&eacute;gitime que si les conclusions particuli&egrave;res d&eacute;duites de
+leurs pr&eacute;misses g&eacute;n&eacute;rales sont comprises dans ces pr&eacute;misses; si on
+proc&egrave;de &agrave; une telle d&eacute;duction du g&eacute;n&eacute;ral au particuler, <i>a priori</i>, la
+conclusion n'a de valeur que dans la mesure m&ecirc;me de la v&eacute;rification et
+de l'exp&eacute;rience; sinon, elle reste &agrave; l'&eacute;tat d'hypoth&egrave;se. Si le
+raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel, est
+exact, ce n'est pas parce que les pr&eacute;misses g&eacute;n&eacute;rales ont pu &ecirc;tre
+observ&eacute;es et v&eacute;rifi&eacute;es, nos observations &agrave; cet &eacute;gard sont, en effet,
+incompl&egrave;tes, et la conclusion particuli&egrave;re d&eacute;duite ne constitue qu'une
+probabilit&eacute; tr&egrave;s forte,<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> c'est seulement parce que les ph&eacute;nom&egrave;nes de
+vie et de mort se rapportent &agrave; des lois physiologiques g&eacute;n&eacute;rales,
+lesquelles peuvent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es comme d&eacute;montr&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans l'&eacute;tude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord
+des purs raisonnements d&eacute;ductifs, quelque rigoureux et s&eacute;duisants qu'ils
+paraissent; leurs pr&eacute;misses ne constituent, en g&eacute;n&eacute;ral, que des
+hypoth&egrave;ses plus ou moins heureuses. Nous avons &agrave; faire table rase de
+toutes les constructions subjectives des r&eacute;formateurs, quelque bien
+agenc&eacute;es et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant
+elles-m&ecirc;mes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens
+que, par le fait m&ecirc;me de leur apparition spontan&eacute;e &agrave; de certains moments
+de l'histoire, elles font partie des ph&eacute;nom&egrave;nes vitaux des soci&eacute;t&eacute;s, par
+cons&eacute;quent de la science sociale et notamment de l'&eacute;volution des
+croyances et doctrines politiques dont l'&eacute;tude est une branche de la
+sociologie g&eacute;n&eacute;rale. Les constructions subjectives ne sont pas la
+science sociale; elles font partie des mat&eacute;riaux de cette derni&egrave;re tout
+aussi bien que les r&ecirc;ves font partie de notre psychologie individuelle.
+Pour imaginer et construire intellectuellement une soci&eacute;t&eacute; id&eacute;ale
+parfaite, il suffirait, d&egrave;s que l'on renonce aux m&eacute;thodes positives,
+d'&ecirc;tre un bon romancier; cette cr&eacute;ation subjective sera, du reste, et
+avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend
+davantage et m&ecirc;me uniquement comme type id&eacute;al le contre-pied absolu de
+la soci&eacute;t&eacute; actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans
+tous les cas, un tableau plus agr&eacute;able que la situation pr&eacute;sente. Ces
+derni&egrave;res ann&eacute;es ont vu &eacute;clore un grand nombre de constructions
+subjectives de ce genre. Elles tiennent &agrave; un &eacute;tat psychique r&eacute;el. A ce
+point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et
+positive, offre toujours une utilit&eacute; critique et n&eacute;gative r&eacute;elle, ne
+f&ucirc;t-ce qu'au point de vue de la pr&eacute;paration des esprits &agrave; l'in&eacute;vitable
+et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les
+croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au
+progr&egrave;s social.</p>
+
+<p>Pour r&eacute;aliser, d'une fa&ccedil;on raisonn&eacute;e et consciente, des progr&egrave;s
+sociologiques, il faut s'en tenir aux m&eacute;thodes positives; elles
+suffisent parfaitement &agrave; cette mission. La grande erreur d'A. Comte,
+dans son <i>Syst&egrave;me de politique positive</i>, provient d'avoir renonc&eacute;, sans
+doute par suite d'une insuffisante &eacute;laboration des sciences
+particuli&egrave;res et notamment de l'&eacute;conomie politique, du droit et de la
+politique proprement dite, aux proc&eacute;d&eacute;s inductifs qui sont la condition
+<i>sine qua non</i> de toute g&eacute;n&eacute;ralisation objective. Heureusement la
+m&eacute;thode positive suffit &agrave; redresser elle-m&ecirc;me ces d&eacute;viations et ces
+erreurs momentan&eacute;es.</p>
+
+<p>Les ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques se pr&eacute;sentent tout d'abord &agrave; nos
+observations, comme tous les autres ph&eacute;nom&egrave;nes naturels, sous leur forme
+concr&egrave;te, complexe, comme un agr&eacute;gat compact d'&eacute;l&eacute;ments divers, mais
+confus et non encore dissoci&eacute;s pour notre intelligence. La premi&egrave;re
+op&eacute;ration consiste &agrave; dissocier par l'analyse ces &eacute;l&eacute;ments combin&eacute;s, &agrave;
+les r&eacute;duire &agrave; leurs &eacute;l&eacute;ments les plus simples, <i>irr&eacute;ductibles</i>. Il faut,
+en effet, entendre par &eacute;l&eacute;ments sociologiques ceux qui, par l'analyse,
+ne peuvent &ecirc;tre ramen&eacute;s &agrave; des constituants plus simples sans empi&eacute;ter
+sur le domaine des sciences ant&eacute;c&eacute;dentes. C'est ainsi qu'en biologie,
+les &eacute;l&eacute;ments les plus simples sont les &eacute;l&eacute;ments anatomiques ultimes que
+l'analyse anatomique parvient &agrave; d&eacute;gager sans p&eacute;n&eacute;trer sur le terrain
+r&eacute;serv&eacute; &agrave; la chimie.</p>
+
+<p>Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les
+plus g&eacute;n&eacute;raux et les plus simples, deux &eacute;l&eacute;ments irr&eacute;ductibles, le
+territoire d'un c&ocirc;t&eacute;, la population de l'autre.<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> Ces deux &eacute;l&eacute;ments,
+tiss&eacute;s de fa&ccedil;ons diverses, constituent la mati&egrave;re &eacute;l&eacute;mentaire de tous
+les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au
+del&agrave; sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques
+proprement dites.</p>
+
+<p>Cette analyse pr&eacute;liminaire termin&eacute;e, observons les diverses combinaisons
+sociologiques auxquelles, dans les soci&eacute;t&eacute;s pass&eacute;es ou pr&eacute;sentes, le
+m&eacute;lange variable de ces &eacute;l&eacute;ments a donn&eacute; lieu. Prenons, pour ne rien
+n&eacute;gliger, si nous voulons, la soci&eacute;t&eacute; la plus complexe, c'est-&agrave;-dire la
+plus parfaitement combin&eacute;e ou organis&eacute;e contemporaine, de cette mani&egrave;re
+nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses
+actuellement observables.</p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration n&eacute;cessite une accumulation &eacute;norme de faits particuliers,
+c'est-&agrave;-dire d'observations particuli&egrave;res. Ceci ne fut pas l'oeuvre de
+quelques individualit&eacute;s, quel que fut leur g&eacute;nie, mais l'h&eacute;ritage sans
+cesse agrandi de la pens&eacute;e collective depuis ses origines les plus
+lointaines, oeuvre empirique primitivement o&ugrave; les religions d'abord, les
+m&eacute;taphysiques ensuite, tent&egrave;rent d'&eacute;tablir une certaine coordination
+malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces tr&eacute;sors accumul&eacute;s,
+transmis et accrus d'&acirc;ge en &acirc;ge, la m&eacute;thode sociologique proc&egrave;de
+laborieusement &agrave; un travail de comparaison. Or, toute comparaison
+aboutit, en derni&egrave;re analyse, &agrave; la constatation soit d'une ressemblance,
+soit d'une diff&eacute;rence, c'est-&agrave;-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est
+envisag&eacute; au point de vue du temps, la ressemblance et la diff&eacute;rence
+constituent des rapports de coexistence ou de cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>C'est par l'observation directe, par l'exp&eacute;rimentation, par l'analyse,
+par la comparaison, par les proc&eacute;d&eacute;s logiques, par la m&eacute;thode
+historique, appliqu&eacute;s aux ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques que nous parvenons
+&agrave; reconna&icirc;tre et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le
+territoire et la population peuvent donner lieu.</p>
+
+<p>Ces applications, aussi compl&egrave;tes que possible de la m&eacute;thode positive,
+nous ont permis de ramener &agrave; un nombre limit&eacute; de combinaisons sociales
+les r&eacute;sultats du m&eacute;lange variable des grands facteurs &eacute;l&eacute;mentaires de
+toute structure sociale: combinaisons &eacute;conomiques, g&eacute;n&eacute;siques,
+artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes
+ces combinaisons sociales diff&egrave;rent les unes des autres par des
+propri&eacute;t&eacute;s ou modalit&eacute;s sp&eacute;ciales, bien que form&eacute;es des m&ecirc;mes &eacute;l&eacute;ments,
+territoire et population.</p>
+
+<p>Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti &agrave; une premi&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;ralisation. Cette g&eacute;n&eacute;ralisation constitue ce qu'on appelle une
+classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet,
+des g&eacute;n&eacute;ralisations tir&eacute;es des ressemblances et des diff&eacute;rences
+&eacute;galement naturelles des objets observ&eacute;s et compar&eacute;s. Moins ces
+observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont
+profondes et plus elles sont des g&eacute;n&eacute;ralisations ou classifications
+exactes et compl&egrave;tes, embrassant tous les caract&egrave;res des choses. Le
+progr&egrave;s des classifications, dans toutes les sciences de la Nature,
+a toujours &eacute;t&eacute; des classifications purement subjectives aux
+classifications objectives et, dans ces derni&egrave;res, des classifications
+simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et
+organiques des &ecirc;tres; il en a &eacute;t&eacute; ainsi des classifications botaniques
+et zoologiques; il en a &eacute;t&eacute; de m&ecirc;me des classifications sociologiques.
+En d&eacute;montrant ailleurs que notre classification des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+correspondait &agrave; celle des fonctions et des organes sociaux depuis les
+plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les
+progr&egrave;s r&eacute;alis&eacute;s par les autres sciences naturelles.<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p>
+
+<p>Si cependant ces donn&eacute;es fournies par l'application consciencieuse de la
+m&eacute;thode positive aux faits sociaux peuvent para&icirc;tre &agrave; certains inexactes
+ou incompl&egrave;tes, nous r&eacute;p&eacute;tons ici l'appel que nous avons adress&eacute; &agrave; nos
+lecteurs &agrave; l'occasion de chacun de nos ouvrages pr&eacute;c&eacute;dents: si vos
+observations vous am&egrave;nent &agrave; pouvoir relever des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux qui
+ne se rapportent &agrave; aucune des sept combinaisons sp&eacute;ciales &eacute;num&eacute;r&eacute;es
+ci-dessus, cette constatation ne sera pas un &eacute;chec pour la m&eacute;thode
+positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous
+empresserons d'enregistrer &agrave; son actif; elle diff&egrave;re en cela des
+religions et des m&eacute;taphysiques qu'elle se pr&ecirc;te &agrave; toutes les d&eacute;couvertes
+scientifiques d'autant plus ais&eacute;ment qu'elle en est toujours elle-m&ecirc;me
+l'instrument.</p>
+
+<p>Dans les diverses combinaisons auxquelles a donn&eacute; jusqu'ici et continue
+&agrave; donner lieu la contexture sociale &eacute;l&eacute;mentaire, nous reconnaissons donc
+qu'il y a des ph&eacute;nom&egrave;nes qui se rapportent principalement &agrave; la vie
+nutritive des soci&eacute;t&eacute;s, d'autres &agrave; leur vie reproductive et affective,
+d'autres &agrave; leur vie &eacute;motionnelle et esth&eacute;tique, d'autres &agrave; leur activit&eacute;
+intellectuelle proprement dite, un certain nombre &agrave; leur conduite et &agrave;
+leurs moeurs, une quantit&eacute; plus restreinte &agrave; leur existence juridique,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; des cas plus sp&eacute;ciaux o&ugrave; la pure contrainte morale semble
+insuffisante; finalement nous distinguons des ph&eacute;nom&egrave;nes d'une nature
+tout &agrave; fait particuli&egrave;re, relatifs &agrave; la direction plus ou moins
+volontaire des soci&eacute;t&eacute;s, c'est-&agrave;-dire politiques.</p>
+
+<p>Quelle a donc &eacute;t&eacute; notre troisi&egrave;me op&eacute;ration? Nous avons plac&eacute; sous une
+&eacute;tiquette commune les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux qui pr&eacute;sentaient les m&ecirc;mes
+caract&egrave;res en en distinguant par d'autres &eacute;tiquettes ceux qui
+pr&eacute;sentaient des caract&egrave;res sp&eacute;ciaux. Nous avons ainsi abouti &agrave; une
+premi&egrave;re classification ou g&eacute;n&eacute;ralisation simples.</p>
+
+<p>R&eacute;duction des agr&eacute;gats sociaux &agrave; leurs facteurs &eacute;l&eacute;mentaires, analyse
+des combinaisons diverses auxquelles ces &eacute;l&eacute;ments donnent naissance,
+classification de ces combinaisons ou ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux suivant leurs
+caract&egrave;res communs et sp&eacute;ciaux, &agrave; cela cependant ne se bornent pas
+encore nos op&eacute;rations m&eacute;thodiques; nous pouvons faire un pas de plus.
+Toujours arm&eacute;s des seuls instruments d'induction, nous avons &agrave;
+rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en g&eacute;n&eacute;ral,
+si, outre la classification simple des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux suivant leurs
+propri&eacute;t&eacute;s communes, une classification hi&eacute;rarchique de ces ph&eacute;nom&egrave;nes
+ne correspond pas &agrave; leur structure et &agrave; leur &eacute;volution naturelles. Nous
+constatons en effet que parmi les diverses classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+dont nous avons not&eacute; l'existence, il en existe dont les propri&eacute;t&eacute;s sont
+&agrave; la fois plus simples et plus g&eacute;n&eacute;rales les unes que les autres; il en
+est, en effet, qui se rencontrent &eacute;galement dans tous les cas, un plus
+petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus
+restreintes; quelques-unes enfin qui sont limit&eacute;es &agrave; des cas tout &agrave; fait
+sp&eacute;ciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut &ecirc;tre
+compl&eacute;t&eacute; par un ordre de classification s&eacute;rielle ou hi&eacute;rarchique. Il y
+a, en effet, dans la structure et la formation des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux un
+ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans
+tous les autres ph&eacute;nom&egrave;nes naturels qui font l'objet des autres
+sciences. Ce n'est pas tout; comme les propri&eacute;t&eacute;s sociologiques sont
+relatives &agrave; des corps sup&eacute;rieurement organis&eacute;s, cette superposition et
+cette succession ne constituent pas seulement une s&eacute;rie purement
+logique, mais une structure et une filiation &eacute;galement organiques dont
+le caract&egrave;re n'a &eacute;t&eacute; m&eacute;connu qu'&agrave; cause m&ecirc;me de la complication plus
+grande des corps sociaux. Chaque classe sp&eacute;ciale de ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+na&icirc;t organiquement par voie de filiation ou de diff&eacute;renciation
+naturelles, de la classe plus simple et plus g&eacute;n&eacute;rale imm&eacute;diatement
+ant&eacute;c&eacute;dente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et
+plus g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p>Nos recherches ont abouti &agrave; reconna&icirc;tre que les ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;conomiques
+sont les plus g&eacute;n&eacute;raux et les plus simples de la vie collective; la
+nutrition c'est-&agrave;-dire la circulation, la consommation et la production
+des utilit&eacute;s assimilables, est la condition <i>sine qua non</i> de toute
+existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus
+constante; il est impossible m&ecirc;me de se figurer un fait social
+quelconque sans le sout&egrave;nement de certaines formes &eacute;conomiques.
+Supprimez la vie &eacute;conomique des soci&eacute;t&eacute;s, tout s'&eacute;croule: vie affective
+ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit
+m&ecirc;me n'a plus de raison d'&ecirc;tre et la direction politique collective
+devient sans force et sans objet. Nous avons expos&eacute; ailleurs l'ordre
+hi&eacute;rarchique naturel des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux suivant leur sp&eacute;cialit&eacute; et
+leur complexit&eacute; croissantes.<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> Nous pouvons donc maintenant,
+compl&eacute;tant l'oeuvre d'A. Comte, gr&acirc;ce &agrave; l'utilisation des m&eacute;thodes
+positives par lui malheureusement d&eacute;laiss&eacute;es en partie en sociologie,
+&eacute;tablir comme suit le tableau hi&eacute;rarchique int&eacute;gral de toutes les
+sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;rales
+jusqu'aux plus complexes et aux plus sp&eacute;ciales:</p>
+
+<p><i>Tableau hi&eacute;rarchique int&eacute;gral des sciences abstraites</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">1. Math&eacute;matiques: calcul, g&eacute;om&eacute;trie, m&eacute;canique, statique et dynamique.<br /></span>
+
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">2. Astronomie rationnelle ou abstraite.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">3. Physique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">4. Chimie: <i>a</i>) inorganique; <i>b</i>) organique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">5. Physiologie: <i>a</i>) v&eacute;g&eacute;tale; <i>b</i>) animale.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">6. Psychologie et Logique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">7. Economique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">8. G&eacute;n&eacute;tique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">9. Esth&eacute;tique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">10. Croyances: <i>a</i>) religieuses; <i>b</i>) m&eacute;taphysiques; <i>c</i>) positives.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">11. Ethique.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">12. <i>A</i>. Droit: <i>a</i>) proc&eacute;dure; droit p&eacute;nal; <i>b</i>) droit civil &eacute;conomique; <i>c</i>) droit personnel et familial;<br /></span>
+<span class="i2"><i>d</i>) droit artistique, moral et philosophique; <i>e</i>) droit administratif&mdash;interne et international.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>B</i>. Droit public: <i>a</i>) interne; <i>b</i>) international.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">13. Politique: <i>a</i>) repr&eacute;sentation; <i>b</i>) d&eacute;lib&eacute;ration; <i>c</i>) ex&eacute;cution&mdash;internes et internationales.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce tableau hi&eacute;rarchique des sciences se distingue radicalement de ceux
+de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond &agrave; la constitution
+objective de nos connaissances et non plus &agrave; un groupement plus ou moins
+fantaisiste, c'est-&agrave;-dire subjectif, des facult&eacute;s de l'homme. Il diff&egrave;re
+par les m&ecirc;mes caract&egrave;res de celui d'A. Comte, et en outre par
+l'importance plus grande accord&eacute;e &agrave; la physiologie psychique et en ce
+que la logique y trouve sa place v&eacute;ritable comme d&eacute;pendance directe de
+la psychologie; notre innovation principale, bien que d&eacute;j&agrave; pr&eacute;par&eacute;e
+vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre
+d'&eacute;crivains qui g&eacute;n&eacute;ralement divisaient les sciences sociales en
+sciences &eacute;conomiques, morales et politiques, comprenant m&ecirc;me parfois la
+science &eacute;conomique dans les sciences politiques, consiste dans une
+analyse et une classification s&eacute;rielle plus compl&egrave;tes et plus pr&eacute;cises
+des divers ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques et des sciences correspondantes.</p>
+
+<p>Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les
+diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non
+seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites,
+mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre n&eacute;cessaire,
+naturel, constant; il y a, en un mot, une loi &agrave; la fois statique et
+dynamique de toutes nos connaissances. De m&ecirc;me que nous l'avons vu pour
+les autres sciences, cette loi est &agrave; la fois, bien que dans des
+proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique
+et historique.</p>
+
+<p>L'&eacute;volution des sciences en g&eacute;n&eacute;ral est d&eacute;j&agrave; par elle-m&ecirc;me un ph&eacute;nom&egrave;ne
+sociologique; &agrave; plus forte raison en est-il ainsi de l'&eacute;volution des
+sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et
+de leur activit&eacute; doit donc &ecirc;tre, en ce qui les concerne, compl&eacute;t&eacute;e et
+rectifi&eacute;e en partie par cette autre loi que manifestent d&eacute;j&agrave; les
+sciences ant&eacute;c&eacute;dentes. Les sciences et les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, surtout
+&agrave; un point avanc&eacute; de leur d&eacute;veloppement, nous montrent encore mieux que
+toutes les autres sciences l'interd&eacute;pendance de leurs divers organes et
+la simultan&eacute;it&eacute; de leurs progr&egrave;s. La filiation naturelle et historique,
+bien que continuant, d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; y &ecirc;tre conforme &agrave; la s&eacute;rie
+logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le
+fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une
+structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous,
+par cons&eacute;quent, &eacute;voluent, sinon du m&ecirc;me pas et sur le m&ecirc;me rang, dans
+tous les cas concurremment, comme les individualit&eacute;s d'une subdivision
+militaire ou corporative quelconque, en exercice.</p>
+
+<p>Les conditions et les lois qui pr&eacute;sident au d&eacute;veloppement historique des
+sciences sociales sont donc d&eacute;j&agrave; quelque chose de plus compliqu&eacute; que les
+conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois
+dogmatiques des sciences sociales c'est-&agrave;-dire celles qu'il faut
+observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois
+dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caract&egrave;re
+superorganique interd&eacute;pendant et de leur simultan&eacute;it&eacute; historique
+relative. Les sciences sociales les plus g&eacute;n&eacute;rales seront donc toujours
+enseign&eacute;es avant les plus sp&eacute;ciales, mais, dans l'application, cette
+n&eacute;cessit&eacute; logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non
+seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais
+r&eacute;git la formation et la filiation naturelles des fonctions et des
+organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s
+d'abord, dans leurs particularit&eacute;s ensuite, peuvent et doivent &ecirc;tre
+l'objet de cours &agrave; tous les degr&eacute;s de l'enseignement, mais partout et &agrave;
+tous les degr&eacute;s &eacute;galement, il conviendra de ne jamais perdre de vue et
+de faire bien p&eacute;n&eacute;trer dans les intelligences qu'aucune des sciences
+sociales ne se suffit &agrave; elle-m&ecirc;me, que toutes en d&eacute;finitive trouvent
+seulement leur justification et leur explication compl&egrave;tes clans leur
+agencement organique, dans leurs r&eacute;actions r&eacute;ciproques; de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la
+soci&eacute;t&eacute;, comme unit&eacute; d'une fonction sociale n&eacute;cessaire &agrave; la vie de
+l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les
+autres sciences, se consacrer de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; l'&eacute;tude d'une branche
+sp&eacute;ciale, mais, comme ailleurs, cette sp&eacute;cialisation, si elle &eacute;tait
+absolue et exclusive, conduirait &agrave; la destruction de la science m&ecirc;me et
+&agrave; l'abrutissement du savant, si elle n'&eacute;tait continuellement vivifi&eacute;e
+par la consid&eacute;ration sup&eacute;rieure du vaste ensemble sociologique dont
+chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en &eacute;tait autrement,
+le particularisme scientifique produirait les m&ecirc;mes r&eacute;sultats n&eacute;fastes
+que l'extr&ecirc;me division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage
+inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des
+relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive
+in&eacute;vitablement, par son ab&ecirc;tissement, &agrave; devenir un coop&eacute;rateur
+d&eacute;testable, m&ecirc;me dans sa sp&eacute;cialit&eacute;. La coordination des fonctions et
+des organes est le caract&egrave;re essentiel de toute structure sociale; cette
+coordination objective doit avoir son &eacute;quivalent dans l'intelligence de
+toutes les unit&eacute;s humaines qui concourent &agrave; l'activit&eacute; de ces fonctions
+et &agrave; la formation de ces organes.</p>
+
+<p>Le grand service que rend d&eacute;j&agrave; et que rendra de plus en plus la
+sociologie, c'est-&agrave;-dire la philosophie positive des sciences sociales,
+sera de faire toujours pr&eacute;dominer, non seulement dans renseignement,
+mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la
+m&ecirc;me humanit&eacute; aussi bien les uns vis-&agrave;-vis des autres, y compris leurs
+anc&ecirc;tres et leurs successeurs, que vis-&agrave;-vis de l'ensemble des
+ph&eacute;nom&egrave;nes naturels. Tant que l'&eacute;conomie politique a eu la pr&eacute;tention de
+se suffire &agrave; elle-m&ecirc;me, elle n'a pas &eacute;t&eacute; une science sociale: dans cet
+&eacute;tat fragmentaire et informe, o&ugrave; elle ne parvenait pas m&ecirc;me &agrave; se
+d&eacute;finir, elle devait n&eacute;cessairement m&eacute;conna&icirc;tre l'action sur la vie
+nutritive des soci&eacute;t&eacute;s de toutes les autres fonctions collectives; elle
+devait sacrifier &agrave; ses formules arides nos besoins affectifs et
+familiaux, d&eacute;primer nos aspirations artistiques, violer continuellement
+les donn&eacute;es des autres sciences, notamment de la physiologie et de la
+psychologie, d&eacute;naturer et abaisser nos moeurs et la morale de la mani&egrave;re
+la plus choquante, en nivelant notre dignit&eacute; aux seules et &eacute;go&iuml;stes
+pr&eacute;occupations d'un industrialisme &agrave; outrance, mettre en p&eacute;ril tous les
+progr&egrave;s du droit en livrant l'humanit&eacute; &agrave; tous les assauts d'une
+concurrence illimit&eacute;e &eacute;rig&eacute;e en syst&egrave;me et en loi, et finalement aboutir
+en politique aune simple n&eacute;gation de toute intervention de la volont&eacute;
+collective, c'est-&agrave;-dire &agrave; la suppression de toute direction collective
+coordonn&eacute;e et consciente, en somme, &agrave; la destruction du corps social et
+sp&eacute;cialement de ses organes les plus &eacute;lev&eacute;s, de ses r&eacute;gulateurs par
+excellence analogues &agrave; l'organisme c&eacute;r&eacute;bral, c'est-&agrave;-dire les organes
+r&eacute;gulateurs politiques.</p>
+
+<p>La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les
+sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement
+interd&eacute;pendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les
+plus sp&eacute;ciales ont pr&eacute;cis&eacute;ment pour mission de faciliter et de
+r&eacute;gulariser de plus en plus, par l'intervention syst&eacute;matique de la
+conscience collective, l'action des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux plus g&eacute;n&eacute;raux et
+plus simples tels que ceux relatifs &agrave; notre vie de nutrition. Les
+sciences sociales sont interd&eacute;pendantes parce que les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+et, par cons&eacute;quent, la structure sociale, le sont &eacute;galement.</p>
+
+<p>Les organes des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux sup&eacute;rieurs servent de r&eacute;gulateurs aux
+organes des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux inf&eacute;rieurs, lesquels sont eux-m&ecirc;mes les
+pouvoirs r&eacute;gulateurs sociaux des ph&eacute;nom&egrave;nes physiologiques et psychiques
+des unit&eacute;s humaines dont l'agr&eacute;gat forme la masse sociale. Les
+ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux sup&eacute;rieurs sont donc toujours, de leur c&ocirc;l&eacute;,
+conditionn&eacute;s par les ph&eacute;nom&egrave;nes inf&eacute;rieurs plus simples et plus
+g&eacute;n&eacute;raux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports g&eacute;n&eacute;siques,
+c'est-&agrave;-dire sexuels, familiaux ou relatifs &agrave; la population en g&eacute;n&eacute;ral,
+vous n&eacute;gligez de tenir compte des n&eacute;cessit&eacute;s &eacute;conomiques, des donn&eacute;es
+et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux
+intentionn&eacute;es seront impuissantes &agrave; reconstituer l'ordre dans les
+familles et &agrave; relever le niveau de la natalit&eacute; encore beaucoup plus que
+si vous ne tenez pas compte, dans cette l&eacute;gislation des besoins
+esth&eacute;tiques, moraux, scientifiques et juridiques plus &eacute;lev&eacute;s des membres
+du groupe social. Les organes sociaux sup&eacute;rieurs ont surtout pour
+mission de parfaire et de r&eacute;gulariser le fonctionnement des organes
+sociaux les plus g&eacute;n&eacute;raux, les plus simples; ceux-ci de leur c&ocirc;t&eacute;
+doivent se soumettre servilement aux lois d&eacute;gag&eacute;es par toutes les
+sciences plus g&eacute;n&eacute;rales et plus simples que les sciences sociales, donc
+par la psychologie, la physiologie et les autres sciences ant&eacute;c&eacute;dentes.</p>
+
+<p>Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du
+droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la
+vertu et de la dignit&eacute; domestiques, une famille o&ugrave; le p&egrave;re, la m&egrave;re et
+m&ecirc;me les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plut&ocirc;t de
+notre d&eacute;sorganisation industrielle, condamn&eacute;s &agrave; ne se voir pour ainsi
+dire jamais, &agrave; vivre dans la promiscuit&eacute; dans un taudis infect, o&ugrave;
+l'enfant est arrach&eacute; &agrave; l'&eacute;cole trop t&ocirc;t, o&ugrave; la femme est d&eacute;tourn&eacute;e du
+m&eacute;nage et de sa fonction &eacute;ducatrice, o&ugrave; le p&egrave;re est enlev&eacute; &agrave; tout et &agrave;
+tous pendant les trois quarts de la journ&eacute;e, n'ayant plus d'autre besoin
+en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir,
+sans la moindre pr&eacute;occupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le
+loisir, ni sans autre excitation id&eacute;ale que celle que peut procurer
+l'alcool?</p>
+
+<p>Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-&agrave;-vis des
+fonctions sociales les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;rales, de celles
+notamment relatives &agrave; la vie &eacute;conomique. N&eacute;cessit&eacute; &eacute;galement de
+subordonner notre organisation &eacute;conomique aux conditions plus g&eacute;n&eacute;rales
+et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et
+de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation
+industrielle v&eacute;ritablement sociale et stable n'est possible si au point
+de vue de la dur&eacute;e du travail elle ne commence par respecter les lois
+physiologiques et psychiques imp&eacute;ratives d'apr&egrave;s lesquelles toute
+d&eacute;pense physiologique a besoin de se r&eacute;parer; tout effort, au del&agrave; d'une
+certaine limite, tend &agrave; se ralentir, &agrave; s'affaiblir, toute attention
+(ph&eacute;nom&egrave;ne psychique) diminue et finalement m&ecirc;me est distraite, puis
+abolie enti&egrave;rement. Ainsi la premi&egrave;re l&eacute;gislation &agrave; r&eacute;clamer, eu ce qui
+concerne les accidents du travail, est une l&eacute;gislation qui limite la
+dur&eacute;e du travail en tenant compte des imp&eacute;ratifs cat&eacute;goriques de la
+physiologie et de la psychologie. Cette l&eacute;gislation elle-m&ecirc;me n&eacute;cessite
+&agrave; son tour pour correspondre &agrave; la vari&eacute;t&eacute; consid&eacute;rable des conditions
+du travail manuel, une refonte et une extension du syst&egrave;me repr&eacute;sentatif
+&agrave; tous les degr&eacute;s, dans toutes les cat&eacute;gories d'int&eacute;r&ecirc;ts, une loi
+uniforme et g&eacute;n&eacute;rale ne pouvant &eacute;galement d&eacute;terminer que d'une fa&ccedil;on
+uniforme et g&eacute;n&eacute;rale des limites &agrave; la dur&eacute;e du travail, limites
+essentiellement variables suivant les m&eacute;tiers. Pour mieux pr&eacute;ciser, les
+agents ou repr&eacute;sentants g&eacute;n&eacute;raux de la collectivit&eacute; nationale ou
+internationale ne sont comp&eacute;tents que pour fixer la dur&eacute;e maxima de la
+journ&eacute;e normale de travail; aux repr&eacute;sentants sp&eacute;ciaux de chaque
+profession appartient de d&eacute;battre, de fixer ou de modifier, suivant les
+circonstances, la dur&eacute;e de cette m&ecirc;me journ&eacute;e de travail, dans chaque
+profession; la repr&eacute;sentation centrale ne serait comp&eacute;tente que si elle
+en arrivait &agrave; &ecirc;tre elle-m&ecirc;me la synth&egrave;se repr&eacute;sentative exacte de tous
+les int&eacute;r&ecirc;ts particuliers.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p>
+
+<p>L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un c&ocirc;t&eacute; les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+les plus complexes d&eacute;pendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, comment les organes r&eacute;gulateurs de ceux-l&agrave; interviennent &agrave;
+leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de
+ceux-ci; il nous d&eacute;montre que si le progr&egrave;s social d&eacute;pend avant tout des
+r&eacute;formes &eacute;conomiques, ces derni&egrave;res exigent l'extension et le
+perfectionnement de notre syst&egrave;me repr&eacute;sentatif, d&eacute;lib&eacute;rant et m&ecirc;me
+ex&eacute;cutif, en un mot de notre organisation politique.</p>
+
+<p>Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interd&eacute;pendants, mais les
+sciences sociales dont ils sont le domaine le sont &eacute;galement. De m&ecirc;me
+que la Politique sans le Droit enfante n&eacute;cessairement le despotisme, de
+m&ecirc;me que le Droit, sans la morale dont il est une d&eacute;rivation, est un
+s&eacute;pulcre blanchi, de m&ecirc;me que la Morale non &eacute;clair&eacute;e par la Science est
+aveugle, de m&ecirc;me que la Science s&eacute;par&eacute;e de ses utilit&eacute;s artistiques et
+pratiques d&eacute;g&eacute;n&eacute;rerait en un p&eacute;dantisme chinois, de m&ecirc;me que l'art pour
+l'art finit en d&eacute;vergondage, de m&ecirc;me que la famille est impossible sans
+les conditions &eacute;conomiques qui doivent en assurer la dignit&eacute; et
+l'existence, de m&ecirc;me qu'enfin ces conditions &eacute;conomiques ne peuvent
+impun&eacute;ment violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de
+m&ecirc;me dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches
+fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et v&eacute;n&eacute;rable dont une
+s&egrave;ve commune parcourt et vivifie toutes les parties; s&eacute;parez ces
+branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort,
+bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, &agrave;
+faire des fagots et &agrave; mettre au feu. Ainsi, par elle-m&ecirc;me,la description
+de la structure et de l'&eacute;volution logiques, historiques et dogmatiques
+des sciences en g&eacute;n&eacute;ral et des sciences sociales en particulier, nous
+d&eacute;montre, en dehors m&ecirc;me de l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes que ces sciences ont
+pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui,
+sous ce triple aspect, pr&eacute;sident &agrave; cette structure et &agrave; cette &eacute;volution.</p>
+
+<p>Tout ph&eacute;nom&egrave;ne social est donc n&eacute;cessairement d&eacute;termin&eacute;, dans sa forme
+et dans son activit&eacute;, par les conditions dans lesquelles il se produit;
+toutes les conditions &eacute;tant identiques ou &eacute;gales, le m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne se
+produira toujours d'une fa&ccedil;on invariable; toutes les conditions ou
+quelques-unes des conditions venant &agrave; se modifier, le ph&eacute;nom&egrave;ne se
+produira d'une fa&ccedil;on variable en tout ou en partie.</p>
+
+<p>Ici se pr&eacute;sente une observation, d'une importance capitale pour la
+sociologie: les conditions les plus g&eacute;n&eacute;rales au milieu desquelles se
+produisent les ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques sont les facteurs inorganiques
+et organiques; ce sont eux qui d&eacute;terminent la structure et la dynamique
+des Soci&eacute;t&eacute;s d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale; ils &eacute;bauchent les corps sociaux dont
+les agents sp&eacute;ciaux ach&egrave;veront en d&eacute;tail la physionomie et l'allure. Ces
+facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la
+d&eacute;nomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants
+et les moins variables. En somme, les conditions math&eacute;matiques,
+m&eacute;caniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et
+psychiques qui d&eacute;terminent la structure et l'&eacute;volution des diverses
+parties de l'humanit&eacute;, sur les divers points de notre globe, sont, sinon
+absolument identiques, dans tous les cas resserr&eacute;es dans des limites de
+variation assez &eacute;troites; les oscillations de la vie tant individuelle
+que sociale s'&eacute;cartent fort peu de la moyenne des conditions g&eacute;n&eacute;rales
+et, plus elles s'en &eacute;loignent, plus les ph&eacute;nom&egrave;nes vitaux et sociaux
+deviennent rares &agrave; mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'&eacute;cartement
+o&ugrave; ils disparaissent tout &agrave; fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on &eacute;tablit
+le tableau de quelques-unes de ces conditions g&eacute;n&eacute;rales inorganiques ou
+organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la
+taille humaine ou de la capacit&eacute; cranienne, ou de la moyenne des
+climats, etc., on reconna&icirc;t imm&eacute;diatement que l'esp&egrave;ce humaine, dans sa
+masse la plus consid&eacute;rable, se rapproche de ces moyennes et que plus
+elle s'en &eacute;loigne plus ces &eacute;carts ou variations sont rares et deviennent
+des cas isol&eacute;s; pass&eacute; certaines limites, on ne rencontre plus que ce
+qu'on appelle des anomalies et des monstruosit&eacute;s et, au del&agrave;, plus rien.
+Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de
+degr&eacute;s, l'humanit&eacute; n'est plus possible, les conditions de viabilit&eacute; pour
+les unit&eacute;s composantes de cette humanit&eacute; n'existant plus; l'adaptation
+aux conditions les plus g&eacute;n&eacute;rales et les plus simples de la nature est
+la premi&egrave;re loi de toute existence, l'adaptation aux conditions
+sp&eacute;ciales et les variations correspondantes constituent un progr&egrave;s
+cons&eacute;cutif et accessoire.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulte de cette constatation un premier fait, une premi&egrave;re loi,
+c'est que les facteurs g&eacute;n&eacute;raux d&eacute;terminants de toutes les soci&eacute;t&eacute;s sans
+exception &eacute;tant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que
+variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure
+et l'&eacute;volution de toutes les soci&eacute;t&eacute;s, c'est-&agrave;-dire les ph&eacute;nom&egrave;nes
+sociaux dont l'apparition est d&eacute;termin&eacute;e par ces facteurs, auront
+&eacute;galement une tendance g&eacute;n&eacute;rale, constante et permanente &agrave; se produire
+sous des formes et dans une direction identiques, homog&egrave;nes. En un mot,
+l'unit&eacute; de l'esp&egrave;ce humaine que les l&eacute;gendes religieuses et les
+hypoth&egrave;ses m&eacute;taphysiques d&eacute;duisaient de notre commune origine divine ou
+d'une cause ordonnatrice intelligente est directement d&eacute;termin&eacute;e par des
+conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention
+myst&eacute;rieuse: l'unit&eacute; des conditions les plus g&eacute;n&eacute;rales de notre milieu
+physique et de notre structure biologique, explique notre unit&eacute;
+collective; les diverses soci&eacute;t&eacute;s pass&eacute;es et pr&eacute;sentes ne sont que des
+vari&eacute;t&eacute;s d'un type primitif homog&egrave;ne; les soci&eacute;t&eacute;s ne constituent pas
+des esp&egrave;ces immuables diff&eacute;rentes; leurs variations continueront sans
+doute &agrave; s'effectuer suivant des lois r&eacute;guli&egrave;res dans l'avenir comme
+pendant les si&egrave;cles &eacute;coul&eacute;s.</p>
+
+<p>Ceci vient confirmer ce ph&eacute;nom&egrave;ne sociologique consid&eacute;rable que nous
+avons observ&eacute; dans nos &eacute;tudes ant&eacute;rieures, relativement surtout aux
+soci&eacute;t&eacute;s politiques les moins avanc&eacute;es et les moins complexes: la
+ressemblance g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; tous les points de vue, &eacute;conomique, familial,
+religieux, moral, juridique et politique de toutes les soci&eacute;t&eacute;s
+rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles
+provienne de la moindre influence r&eacute;ciproque; toutes ces soci&eacute;t&eacute;s, tant
+celles qui sont rest&eacute;es dans leur &eacute;tat rudimentaire, que celles qui ont
+disparu et que celles qui ont d&eacute;pass&eacute; ces stades primitifs, ont eu la
+m&ecirc;me structure g&eacute;n&eacute;rale, ont agi, c'est-&agrave;-dire v&eacute;cu, senti, pens&eacute;, r&eacute;gl&eacute;
+leur conduite et dirig&eacute; leur politique d'une fa&ccedil;on uniforme, &agrave; part des
+variations accessoires limit&eacute;es &agrave; la mesure des variations &eacute;galement
+accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les
+variations sociales ne parviennent jamais &agrave; l'emporter sur l'unit&eacute;
+fondamentale naturelle &agrave; l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+
+<p>Les consid&eacute;rations pr&eacute;c&eacute;dentes, d'abord celles relatives &agrave; la structure
+et &agrave; l'&eacute;volution des sciences, puis celles relatives &agrave; la structure et &agrave;
+l'&eacute;volution g&eacute;n&eacute;rales des soci&eacute;t&eacute;s, nous prouvent ainsi, d&egrave;s l'abord,
+que des lois g&eacute;n&eacute;rales, des rapports n&eacute;cessaires, r&eacute;gissent les
+ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux au m&ecirc;me titre que tous les ph&eacute;nom&egrave;nes naturels; ces
+rapports et ces lois sont seulement plus difficiles &agrave; reconna&icirc;tre eu
+&eacute;gard &agrave; la complexit&eacute; sup&eacute;rieure des faits sociaux.</p>
+
+<p>Aucun ph&eacute;nom&egrave;ne n'appara&icirc;t an hasard; ce que nous appelons de ce nom
+n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu m&ecirc;me a ses lois; il y a
+une th&eacute;orie et un calcul des probabilit&eacute;s; les soci&eacute;t&eacute;s ont leurs lois.
+Parmi ces derni&egrave;res, les lois de la nature inorganique et organique ont
+&eacute;t&eacute;, sont encore et resteront toujours la premi&egrave;re Providence de
+l'humanit&eacute;, le g&eacute;nie &eacute;l&eacute;mentaire, la f&eacute;e g&eacute;n&eacute;reuse ou non, peu importe,
+qui la dota de ses propri&eacute;t&eacute;s nocives et bienfaisantes. Ces lois, les
+plus g&eacute;n&eacute;rales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par
+notre propre intervention; elles nous dominent par leur g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; et
+leur simplicit&eacute; m&ecirc;mes; elles ont impos&eacute; aux soci&eacute;t&eacute;s l'uniformit&eacute; de
+leur irr&eacute;sistible empreinte; s'adapter &agrave; ces lois fut la premi&egrave;re et la
+plus urgente de toutes les n&eacute;cessit&eacute;s; l&agrave; o&ugrave; cette adaptation fit
+d&eacute;faut, la mort sociale fut in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois
+math&eacute;matiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le
+d&eacute;terminisme admis dans toutes ces sciences, on pr&eacute;tend le rejeter du
+domaine des sciences sociales. Contradiction &eacute;trange cependant; ceux-l&agrave;
+m&ecirc;mes que l'id&eacute;e des lois sociales offusque, sont pr&eacute;cis&eacute;ment aussi
+ceux qui introduisent la Providence, c'est-&agrave;-dire la pr&eacute;voyance, la
+pr&eacute;vision dans l'histoire. Or, qui dit pr&eacute;vision, dit science et il n'y
+a pas de science, ni de pr&eacute;vision, ni de pr&eacute;voyance s'il n'y a pas de
+lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconna&icirc;tre des lois
+sociales, des rapports n&eacute;cessaires entre les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, une
+science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des
+commandements arbitraires &eacute;man&eacute;s d'une autorit&eacute; sup&eacute;rieure, absolue et
+inconditionn&eacute;e, et par cons&eacute;quent non susceptibles d'&ecirc;tre humainement
+pr&eacute;vus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement
+pour ses adeptes, dans la th&eacute;orie providentielle il faut aller jusqu'au
+bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a
+pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si
+on admet ces derni&egrave;res, on reconna&icirc;t par cela m&ecirc;me que les soci&eacute;t&eacute;s ont
+des lois, les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;rales, il est vrai, mais par
+cela m&ecirc;me les plus importantes. Entre la science int&eacute;grale et la
+Providence int&eacute;grale, entre l'ordre universel n&eacute;cessaire et l'ordre
+universel arbitraire ou le d&eacute;sordre, il faut donc choisir, il n'y a pas
+de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LOIS SOCIOLOGIQUES &Eacute;L&Eacute;MENTAIRES</h3>
+
+
+<p>Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et n&eacute;cessaires, il
+nous a suffi de d&eacute;montrer que la structure de nos connaissances en
+g&eacute;n&eacute;ral et leur &eacute;volution sont soumises &agrave; des rapports invariables et
+n&eacute;cessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par
+lui-m&ecirc;me, cr&eacute;e avec le milieu social des rapports &eacute;galement invariables
+et n&eacute;cessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des
+exemples emprunt&eacute;s aux diverses classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, qu'il y a
+des lois sociales et que ces lois sp&eacute;ciales peuvent &ecirc;tre d&eacute;gag&eacute;es au
+moyen des diverses m&eacute;thodes inductives et notamment au moyen des
+proc&eacute;d&eacute;s d'exp&eacute;rimentation indiqu&eacute;s ant&eacute;rieurement.</p>
+
+
+<p>EXEMPLE D'UNE LOI &Eacute;CONOMIQUE</p>
+
+<p>Supposons que le probl&egrave;me &agrave; r&eacute;soudre soit de d&eacute;montrer qu'un ph&eacute;nom&egrave;ne
+social, de la classe des ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;conomiques, se rapportant
+sp&eacute;cialement &agrave; la circulation, se produit suivant des rapports
+n&eacute;cessaires avec les conditions o&ugrave; il appara&icirc;t, en d'autres termes,
+suivant des lois.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience nous d&eacute;montre que le transport d'une mati&egrave;re quelconque
+n&eacute;cessite toujours une d&eacute;pense ou un effort de tirage.</p>
+
+<p>Abstraction faite de la nature du v&eacute;hicule et de la voie, l'&eacute;conomie du
+transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le
+progr&egrave;s est donc, avec un v&eacute;hicule du poids mort le plus faible, de
+transporter la charge utile la plus grande.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc une loi; c'est un rapport n&eacute;cessaire; elle est g&eacute;n&eacute;rale au
+point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions
+o&ugrave; se fait le tirage, ce tirage n&eacute;cessite un effort, une d&eacute;pense dont la
+mesure est en raison directe du poids mort.</p>
+
+<p>C'est en m&ecirc;me temps une loi statique parce qu'elle nous montre les
+conditions du ph&eacute;nom&egrave;ne &agrave; l'&eacute;tat de repos et une loi abstraite, parce
+qu'elle est ind&eacute;pendante de la nature sp&eacute;ciale des objets circulants et
+des r&eacute;sistances qui font obstacle &agrave; leur d&eacute;placement.</p>
+
+<p>Veut-on consid&eacute;rer le ph&eacute;nom&egrave;ne au point de vue dynamique et concret?
+Alors intervient l'&eacute;tat du v&eacute;hicule et de la voie; celui-ci d&eacute;termine le
+coefficient, c'est-&agrave;-dire le rapport entre l'effort de tirage et
+l'ensemble de la charge &agrave; d&eacute;placer, poids mort et poids utile. Ce
+coefficient augmente suivant les r&eacute;sistances que doit vaincre la roue,
+ou tout autre agent pour avancer.</p>
+
+<p>Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un
+effort &eacute;gal au quart ou au cinqui&egrave;me du poids total mis en mouvement.
+Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids
+mort.</p>
+
+<p>Sur une bonne route empierr&eacute;e, ce rapport n'est plus que de 0,080 a
+0,030.</p>
+
+<p>Sur des madriers en ch&ecirc;ne, ce rapport n'est plus que de 0,022.</p>
+
+<p>Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 &agrave; 0,003.</p>
+
+<p>Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 &agrave; 0,001.<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p>
+
+<p>Ces donn&eacute;es qui sont des constatations acquises particuli&egrave;rement par
+l'observation et l'exp&eacute;rimentation directes ainsi que par voie de
+comparaison, se rapportent aux ph&eacute;nom&egrave;nes les plus simples de la
+circulation &eacute;conomique, &agrave; tel point qu'on peut les consid&eacute;rer comme de
+simples ph&eacute;nom&egrave;nes m&eacute;caniques; ils suffisent d&eacute;j&agrave; cependant pour nous
+montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en g&eacute;n&eacute;ral, et une loi
+dynamique concr&egrave;te par opposition &agrave; cette m&ecirc;me loi abstraite. En effet,
+l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le ph&eacute;nom&egrave;ne,
+effort de tirage, suivant les variations des conditions o&ugrave; il se
+produit. Nous pouvons notamment en d&eacute;gager la loi dynamique abstraite et
+progressive suivante: Le progr&egrave;s dans la circulation s'op&egrave;re dans le
+sens de la r&eacute;duction du rapport entre le poids total et le poids mort,
+c'est-&agrave;-dire de l'effort de tirage.</p>
+
+<p>Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une fa&ccedil;on abstraite, nous
+la formulons en sp&eacute;cifiant les corps particuliers qui sont les
+conditions d&eacute;terminantes du ph&eacute;nom&egrave;ne: un fardeau d'une certaine esp&egrave;ce,
+une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux, si
+en un mot nous incorporons les conditions du ph&eacute;nom&egrave;ne lui-m&ecirc;me dans
+des objets sp&eacute;cifi&eacute;s, la loi d&eacute;gag&eacute;e ne sera plus abstraite, mais
+concr&egrave;te.</p>
+
+<p>Nous avons expos&eacute; ailleurs que ces m&ecirc;mes lois, statiques et dynamiques
+relatives &agrave; la circulation en g&eacute;n&eacute;ral, s'appliquent &eacute;galement &agrave; la
+circulation &eacute;conomique proprement dite.</p>
+
+<p>Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans
+l'intervention des signes fiduciaires des &eacute;changes et dans la
+circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la
+marchandise totale transport&eacute;e, l'offre et la demande transmises, la
+monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et
+de cette circulation. Ce rapport dans l'esp&egrave;ce est repr&eacute;sent&eacute; par les
+frais d'exp&eacute;dition et de commission, par le co&ucirc;t de l'instrument
+mon&eacute;taire, par l'usure, par l'int&eacute;r&ecirc;t. Loi statique aussi certaine,
+rapport aussi n&eacute;cessaire que dans le premier exemple de circulation
+simple donn&eacute; plus haut. M&ecirc;me loi dynamique, abstraite ou concr&egrave;te,
+suivant qu'on la formule pour une soci&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re ou pour toutes
+les civilisations quelconques: partout et toujours le progr&egrave;s de la
+circulation &eacute;conomique s'op&egrave;re dans le sens de la substitution d'une
+marchandise sp&eacute;ciale comme monnaie, &agrave; toutes les marchandises, de la
+monnaie m&eacute;tallique &agrave; la monnaie marchandise, d'une monnaie m&eacute;tallique
+avec empreinte conventionnelle &agrave; la monnaie m&eacute;tallique pes&eacute;e, du billet
+de banque &agrave; la monnaie m&eacute;tallique, du paiement par simple virement ou
+compensation au billet de banque.</p>
+
+<p>Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation
+&eacute;conomique, la loi dynamique est toujours: Le progr&egrave;s s'op&egrave;re dans le
+sens de la r&eacute;duction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de
+circulation, de l'int&eacute;r&ecirc;t, de l'usure.</p>
+
+<p>Il convient cependant de signaler cette restriction importante en
+sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes
+perfectionn&eacute;s nouveaux n'exclut pas n&eacute;cessairement ni imm&eacute;diatement
+l'emploi et la conservation des proc&eacute;d&eacute;s anciens. Ainsi, les chemins de
+fer n'ont supprim&eacute; ni les routes ni les canaux, les clearing-houses
+n'ont pas chass&eacute; le billet de banque, lequel fonctionne &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+monnaie m&eacute;tallique, qui, &agrave; son tour, n'a pas compl&egrave;tement supprim&eacute; la
+monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont le
+plus remarquable exemple de la r&eacute;duction extraordinaire que peuvent
+atteindre, dans une soci&eacute;t&eacute; munie de cet instrument sup&eacute;rieur de la
+circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des
+&eacute;changes. On sait que tout le syst&egrave;me des clearing-houses est bas&eacute; sur
+la constatation de cette loi, que dans toute soci&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re aussi
+bien que dans l'humanit&eacute; en g&eacute;n&eacute;ral, la valeur des achats est toujours
+&eacute;gale &agrave; la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y &ecirc;tre
+r&eacute;gl&eacute;s par des &eacute;critures au grand livre social, de telle sorte que la
+balance des op&eacute;rations serait la constatation d'un chiffre de ventes
+&eacute;gal &agrave; celui des achats. Il s'op&egrave;re ainsi au clearing-house de Londres
+pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse
+d&eacute;lier, moyennant des frais minimes d'&eacute;critures et de comptabilit&eacute;.<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p>
+
+<p>Il est inutile, sans doute, de signaler le haut int&eacute;r&ecirc;t social et
+scientifique qui est attach&eacute; &agrave; la constatation des rapports n&eacute;cessaires,
+c'est-&agrave;-dire des lois tant statiques que dynamiques qui r&eacute;gissent les
+ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment
+le m&egrave;tre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation
+particuli&egrave;re est avanc&eacute;e ou arri&eacute;r&eacute;e, si une mesure propos&eacute;e
+l&eacute;gislativement ou autrement est r&eacute;actionnaire, conservatrice ou
+progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le m&egrave;tre ci-dessus &agrave;
+chaque nation successivement: toutes autres conditions &eacute;gales, la nation
+la plus civilis&eacute;e sera celle o&ugrave; le rapport du poids mort au poids total,
+celui de l'usure &agrave; la circulation fiduciaire seront les moins &eacute;lev&eacute;s.
+Toute mesure ayant cette tendance &agrave; la r&eacute;duction du quantum de ce
+rapport sera un progr&egrave;s, toute mesure tendant &agrave; l'aggravation de ce
+quantum sera un recul.</p>
+
+
+<p class="caption">EXEMPLES DE LOIS G&Eacute;N&Eacute;SIQUES</p>
+
+<p>A.&mdash;NAISSANCES ILL&Eacute;GITIMES</p>
+
+<p>Il existe des rapports n&eacute;cessaires entre le chiffre des naissances
+ill&eacute;gitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de
+ce pays, notamment sa situation &eacute;conomique et tout particuli&egrave;rement le
+taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent &agrave; des
+variations dans la coh&eacute;rence des liens familiaux. Toutes autres
+conditions &eacute;gales, le pays le plus civilis&eacute; sera celui o&ugrave; les liens
+sociaux mesur&eacute;s par le rapport entre le chiffre des naissances
+ill&eacute;gitimes et celui des naissances en g&eacute;n&eacute;ral seront les plus
+coh&eacute;rents.</p>
+
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s &agrave; l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de
+d&eacute;gager cette loi sont une application pratique des proc&eacute;d&eacute;s que nous
+avons signal&eacute;s comme &eacute;tant ceux de la m&eacute;thode logique dite inductive et
+exp&eacute;rimentale en ce sens que les exp&eacute;riences faites r&eacute;sultent des
+constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser
+les quatre proc&eacute;d&eacute;s de m&eacute;thode exp&eacute;rimentale dont nous avons parl&eacute; plus
+haut et dont l'usage devrait &ecirc;tre rendu familier par le cours de
+logique qui est compris dans le programme officiel des universit&eacute;s.
+Ces quatre m&eacute;thodes de recherche exp&eacute;rimentale sont, comme nous l'avons
+indiqu&eacute; ci-dessus: la m&eacute;thode de concordance, la m&eacute;thode de diff&eacute;rence,
+la m&eacute;thode des variations concomitantes et la m&eacute;thode des r&eacute;sidus.</p>
+
+<p>Nous connaissons des soci&eacute;t&eacute;s rudimentaires disparues et m&ecirc;me encore
+actuellement existantes, o&ugrave; les liens familiaux, sp&eacute;cialement ceux entre
+le p&egrave;re et l'enfant, sont &agrave; peu pr&egrave;s inexistants; la maternit&eacute;, fait
+mat&eacute;riel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci
+peut &ecirc;tre, dans ce stade de civilisation, consid&eacute;r&eacute; comme &agrave; moiti&eacute;
+l&eacute;gitime seulement, c'est-&agrave;-dire vis-&agrave;-vis de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Repr&eacute;sentons par 100 le chiffre des naissances dans les soci&eacute;t&eacute;s de ce
+genre; nous pouvons repr&eacute;senter par 50, par exemple, le quantum suppos&eacute;
+du rapport entre les naissances en g&eacute;n&eacute;ral et leur l&eacute;gitimit&eacute; de
+l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les consid&eacute;rations qui
+vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines
+formes libres d'union sexuelle sont ou non sup&eacute;rieures &agrave; certaines
+formes officiellement l&eacute;gitimes; nous consid&eacute;rons seulement que dans
+notre &eacute;tat de civilisation, l'ill&eacute;gitimit&eacute; des naissances est l'indice
+incontestable d'un rel&acirc;chement des liens entre l'enfant et ses auteurs.</p>
+
+<p>Appliquons nos proc&eacute;d&eacute;s &agrave; un pays particulier, la Belgique:</p>
+
+<p>A. <i>Tableau des naissances ill&eacute;gitimes</i> par 100 <i>naissances</i>.</p>
+
+
+<pre>
+
+ I II III
+ ROYAUME HAINAUT LUXEMBOURG
+
+1840.. 6.33 5.73 2.53
+1841-1850 7.43 7.59 2.53
+1851-1860 7.91 8.40 2.75
+1861-1870 7.13 8.94 2.73
+1871-1880 7.20 8.32 2.43
+1881-1889 8.72 10.74 2.71
+1890 ? ? ?
+</pre>
+
+<p>Joignons maintenant &agrave; ce tableau celui des salaires des houilleurs du
+Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le
+Luxembourg:</p>
+
+
+<p>B.&mdash;<i>Tableau des salaires.</i></p>
+
+<pre>
+ IV
+DES HOUILLEURS DU HAINAUT
+
+1841-1850 1.39
+1851-1860 2.85
+1861-1870 2.62
+1871-1880 3.39
+1881-1889 3.00
+1890 3.69
+</pre>
+
+<pre>
+ V
+SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE
+
+ Hommes Femmes
+
+1830 1.08 0.74
+1835 1.09 0.74
+1840 1.12 0.76
+1846 1.16 0.79
+1850 1.30 0.92
+1856 1.81 1.10
+1874 2.38 1.48
+1880 2.48 1.62
+</pre>
+
+<p>Les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux d'ordre g&eacute;n&eacute;sique enregistr&eacute;s par le premier
+tableau mis en regard de ceux enregistr&eacute;s par le second, constituent une
+v&eacute;ritable exp&eacute;rimentation, dont par les proc&eacute;d&eacute;s logiques exp&eacute;rimentaux
+et inductifs en g&eacute;n&eacute;ral, nous pouvons d&eacute;gager des lois.</p>
+
+<p>La simple comparaison des indications fournies par les donn&eacute;es
+statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des
+conditions ou causes g&eacute;n&eacute;rales qui agissent dans un sens d&eacute;favorable sur
+la production du ph&eacute;nom&egrave;ne naissances ill&eacute;gitimes. En un demi-si&egrave;cle le
+rapport pour cent des naissances ill&eacute;gitimes aux naissances en g&eacute;n&eacute;ral
+s'est &eacute;lev&eacute; de 6,33 p. 100 &agrave; 8,71 p. 100.</p>
+
+<p>L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le
+royaume en g&eacute;n&eacute;ral a &eacute;t&eacute; soumis, au point de vue du fait envisag&eacute;, &agrave;
+des conditions socialement d&eacute;savantageuses, il y a des facteurs sp&eacute;ciaux
+qui, dans le Hainaut, ont agi d'une mani&egrave;re encore plus n&eacute;faste que dans
+le royaume sur l'apparition du ph&eacute;nom&egrave;ne; dans le Hainaut, en effet, le
+pour cent de naissances ill&eacute;gitimes, inf&eacute;rieur, en 1840, &agrave; celui de
+l'ensemble du pays, a depuis lors progress&eacute; de 5,73 p. 100 &agrave; 10,74 p.
+100!</p>
+
+<p>Quelles sont les conditions qui diff&eacute;rencient particuli&egrave;rement le
+Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont &eacute;videmment les conditions
+&eacute;conomiques et principalement le d&eacute;veloppement de la grande industrie:
+mines, usines, etc. Ces conditions ou causes sp&eacute;ciales sont si bien les
+causes ou conditions de la diff&eacute;rence entre le Hainaut et le royaume de
+la proportion des naissances ill&eacute;gitimes, que si nous remontons &agrave; une
+&eacute;poque ant&eacute;rieure au d&eacute;veloppement de l'industrialisme capitaliste,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; la p&eacute;riode qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; celle de 1841-1850, la situation
+du Hainaut ne diff&egrave;re gu&egrave;re de celle de la moyenne des naissances
+ill&eacute;gitimes de tout le pays. En <i>&eacute;liminant</i> les causes ou conditions
+industrielles propres &agrave; la p&eacute;riode d'exploitation industrielle du
+Hainaut, nous obtenons un <i>r&eacute;sidu</i> ou reste qui est &eacute;gal &agrave; la situation
+de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est
+donc la condition ou la cause de la <i>diff&eacute;rence</i> qui existe entre le
+ph&eacute;nom&egrave;ne tel qu'il appara&icirc;t dans le pays en g&eacute;n&eacute;ral et tel qu'il se
+produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des
+conditions industrielles sp&eacute;ciales au Hainaut, nous embrassons par ces
+mots une pluralit&eacute; de causes ou de conditions qui elles-m&ecirc;mes pourraient
+faire l'objet d'une recherche sp&eacute;ciale. Nous pouvons en examiner une:</p>
+
+<p>La colonne IV du deuxi&egrave;me tableau, relative aux salaires des houilleurs
+du Hainaut, nous permet de constater que les <i>variations</i> favorables de
+ces salaires sont <i>concomitantes</i> avec les variations relativement
+favorables que manifestent certaines p&eacute;riodes du premier tableau,
+colonne II. Ainsi la p&eacute;riode de hauts salaires industriels de 1871-1880,
+dans le Hainaut, <i>concorde</i> avec un abaissement favorable du rapport des
+naissances ill&eacute;gitimes dans la m&ecirc;me province.</p>
+
+<p>Cette <i>concordance</i> est prouv&eacute;e plus exactement encore par le fait que
+les <i>variations</i> des deux faits envisag&eacute;s, salaires et naissances
+ill&eacute;gitimes, sont <i>concomitantes</i>. Ainsi, dans cette m&ecirc;me p&eacute;riode de
+1871-1880, les ann&eacute;es 1872-1874, sup&eacute;rieurement avantageuses au point de
+vue de l'&eacute;l&eacute;vation des salaires, ont vu r&eacute;duire le rapport des
+naissances ill&eacute;gitimes &agrave; 7,04 p. 100 pour le royaume et &agrave; 8,28 p. 100
+pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les
+chiffres moyens de cette p&eacute;riode d&eacute;cennale et constituaient,
+particuli&egrave;rement pour le Hainaut, par eux-m&ecirc;mes, une variation
+favorable. La m&eacute;thode des variations concomitantes confirme encore cette
+induction exp&eacute;rimentale en nous montrant par la statistique officielle
+que la p&eacute;riode la plus mauvaise de toutes pour la production des
+naissances ill&eacute;gitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense
+de l'industrie charbonni&egrave;re et un abaissement des salaires, mais qu'en
+revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent
+dans le taux des salaires, se manifestent imm&eacute;diatement par des
+variations concomitantes &eacute;galement favorables dans la proportion des
+naissances ill&eacute;gitimes; le taux de ces derni&egrave;res qui, de 1881 &agrave; 1889,
+est de 10,74 p. 100 se r&eacute;duit imm&eacute;diatement, en 1888-1889, &agrave; 10,66 p.
+100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des
+naissances ill&eacute;gitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890,
+mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harz&eacute;
+sur la <i>Statistique des mines</i>, que la moyenne du salaire des houilleurs
+du Hainaut s'est &eacute;lev&eacute;e &agrave; 3 fr. 69. Nous pouvons d&egrave;s lors &agrave; peu pr&egrave;s
+avec certitude pr&eacute;voir et pr&eacute;dire que la r&eacute;duction favorable qui s'est
+manifest&eacute;e en 1888-1889 dans la proportion des naissances ill&eacute;gitimes
+s'accentuera encore pour l'ann&eacute;e 1890.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
+
+<p>Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et
+physiologiques, les m&eacute;thodes de recherche exp&eacute;rimentale nous permettent
+de d&eacute;couvrir les conditions de production et de reproduction des
+ph&eacute;nom&egrave;nes, c'est-&agrave;-dire les lois de leur apparition et de leur
+&eacute;volution, et d'introduire dans la politique la pr&eacute;voyance, cette
+v&eacute;ritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.</p>
+
+<p>Il y a donc des lois, c'est-&agrave;-dire des rapports n&eacute;cessaires qui
+d&eacute;terminent les ph&eacute;nom&egrave;nes g&eacute;n&eacute;siques et les relient &agrave; l'ensemble
+notamment des conditions &eacute;conomiques de leur milieu de production et
+d'activit&eacute;; les salaires sont une de ces conditions &eacute;conomiques. Les
+variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par
+elles-m&ecirc;mes une cause de perturbation nocive; m&ecirc;me un rel&egrave;vement
+important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien
+taisants que produirait un rel&egrave;vement faible, mais r&eacute;gulier et continu.</p>
+
+<p>La colonne III du tableau <i>A</i> et la colonne V du tableau <i>B</i> relatives
+aux naissances ill&eacute;gitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg
+constituent, sous ce rapport, une v&eacute;ritable exp&eacute;rimentation sociale,
+surtout si on met cette exp&eacute;rimentation en rapport avec les donn&eacute;es
+fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre
+toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions
+sociales; les plus g&eacute;n&eacute;rales, les conditions &eacute;conomiques, n'y ont pas
+subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de
+grands centres industriels; les chemins de fer eux-m&ecirc;mes n'y ont que
+fort peu activ&eacute; la circulation et d&eacute;velopp&eacute; les centres urbains. Au
+contraire, la progression lente mais r&eacute;guli&egrave;re des salaires agricoles y
+a assur&eacute; la stabilit&eacute; et la r&eacute;gularit&eacute; des rapports familiaux, notamment
+des parents vis-&agrave;-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg,
+l'invariabilit&eacute; relative du milieu social et notamment du milieu
+&eacute;conomique a n&eacute;cessairement d&eacute;termin&eacute; l'invariabilit&eacute; du rapport du
+ph&eacute;nom&egrave;ne: naissances ill&eacute;gitimes, avec ce milieu. La m&eacute;thode
+exp&eacute;rimentale de concordance vient donc ici confirmer la m&eacute;thode
+exp&eacute;rimentale des variations concomitantes, de m&ecirc;me que cette derni&egrave;re
+confirme les m&eacute;thodes de diff&eacute;rence et des r&eacute;sidus.</p>
+
+<p>En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage
+des donn&eacute;es statistiques, &eacute;liminer par la pens&eacute;e, c'est-&agrave;-dire par un
+proc&eacute;d&eacute; purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou
+conditions sp&eacute;ciales, telles que l'industrialisme intense et instable
+avec ses cons&eacute;quences, les grandes agglom&eacute;rations urbaines, le
+morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot
+r&eacute;duire par la pens&eacute;e le pays &agrave; la m&ecirc;me situation que celle du
+Luxembourg: les diff&eacute;rences constat&eacute;es seront les conditions et les
+causes des diff&eacute;rences constat&eacute;es dans la production des naissances
+ill&eacute;gitimes; au contraire les r&eacute;sidus de ressemblances seront les
+conditions communes &agrave; tous les pays.</p>
+
+<p>On comprend d&egrave;s lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des
+naissances ill&eacute;gitimes n'a pour ainsi dire pas vari&eacute;, la constance
+relative du milieu y est en rapport avec la r&eacute;gularit&eacute; relative du
+ph&eacute;nom&egrave;ne social produit; les conditions restant les m&ecirc;mes, le ph&eacute;nom&egrave;ne
+appara&icirc;tra naturellement de m&ecirc;me; les conditions variant, le ph&eacute;nom&egrave;ne
+appara&icirc;tra aussi, mais modifi&eacute;.</p>
+
+<p>Observons que ce ph&eacute;nom&egrave;ne sp&eacute;cial relatif &agrave; la coh&eacute;rence des liens
+familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au
+mouvement g&eacute;n&eacute;ral de la population. Ce mouvement est aussi lent et
+r&eacute;gulier dans la derni&egrave;re province qu'il est rapide et excessif dans
+la premi&egrave;re. Dans une p&eacute;riode de cinquante-sept ans la population du
+Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p.
+400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans
+l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'&eacute;l&egrave;ve &agrave; 230 p. 100
+tandis que, dans la m&ecirc;me province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans
+l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath.
+Donc, au point de vue de la population en g&eacute;n&eacute;ral, comme &agrave; celui des
+naissances ill&eacute;gitimes, les conditions sociales du Hainaut pr&eacute;sentent
+des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances
+excessives du milieu, &agrave; tel point qu'outre ces v&eacute;ritables excroissances
+harmoniques le Hainaut, en dehors m&ecirc;me de tous autres aspects, r&eacute;v&egrave;le
+encore au point de vue du mouvement de la population en g&eacute;n&eacute;ral, des
+variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.</p>
+
+<p>Il y a, en cons&eacute;quence, des lois g&eacute;n&eacute;siques ou relatives &agrave; la
+population; en effet, par exemple, toutes autres conditions &eacute;gales, il y
+a un rapport n&eacute;cessaire entre l'&eacute;tat &eacute;conomique d'un pays, notamment ses
+salaires industriels, et la proportion des naissances ill&eacute;gitimes dans
+le chiffre total des naissances; aux variations de cet &eacute;tat &eacute;conomique
+correspondent des variations du taux des naissances ill&eacute;gitimes; elles
+d&eacute;pendent donc n&eacute;cessairement du milieu &eacute;conomique, plus sp&eacute;cialement
+encore des conditions o&ugrave; le travail est r&eacute;mun&eacute;r&eacute;. Ces conditions sont ce
+qu'on appelle vulgairement les causes des naissances ill&eacute;gitimes.</p>
+
+<p>Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports n&eacute;cessaires
+qui existent entre un ph&eacute;nom&egrave;ne g&eacute;n&eacute;sique et son milieu, en un mot sur
+le d&eacute;terminisme des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, on peut proc&eacute;der &agrave; des
+v&eacute;rifications compl&eacute;mentaires par l'&eacute;tude de faits du m&ecirc;me ordre. Dans
+ce cas, encore une fois, la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale sera pleinement
+efficace.</p>
+
+<p>Les conditions sociales qui r&egrave;glent d'une fa&ccedil;on n&eacute;cessaire la production
+des naissances ill&eacute;gitimes sont si bien des conditions d&eacute;savantageuses
+d'une nature d&eacute;terminable, que nous pouvons poursuivre ce ph&eacute;nom&egrave;ne
+g&eacute;n&eacute;sique d&eacute;j&agrave; sp&eacute;cial dans des modalit&eacute;s encore plus originales. Ainsi,
+jusque dans le sein de leur m&egrave;re, les conditions des enfants ill&eacute;gitimes
+sont plus d&eacute;favorables que celles des autres. Il y a proportionnellement
+plus de mort-n&eacute;s ill&eacute;gitimes que de l&eacute;gitimes!</p>
+
+<p>Voici, en effet, quelle a &eacute;t&eacute; la proportion des mort-n&eacute;s pour 100
+enfants vivants, l&eacute;gitimes ou non:</p>
+
+<pre>
+1841-1850 4.37 p. 100
+1851-1860 4.73 &mdash;
+1861-1870 4.81 &mdash;
+1871-1880 4.54 &mdash;
+1881-1890 4.50 &mdash;
+</pre>
+
+<p>Au contraire, la proportion des mort-n&eacute;s pour 100 enfants ill&eacute;gitimes
+vivants a &eacute;t&eacute; en:<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p>
+
+<pre>
+1841-1850 6.20 p. 100
+1851-1860 6.40 &mdash;
+1861-1870 6.97 &mdash;
+1871-1880 6.25 &mdash;
+1881-1890 6.45 &mdash;
+</pre>
+
+
+<p>Ainsi, d'une fa&ccedil;on constante, la loi agit au d&eacute;triment des enfants
+ill&eacute;gitimes mort-n&eacute;s d'une fa&ccedil;on plus meurtri&egrave;re que vis-&agrave;-vis des
+autres, dans une proportion &agrave; peu pr&egrave;s invariable d'un tiers &agrave; leur
+pr&eacute;judice; donc in&eacute;galit&eacute; jusque dans le ph&eacute;nom&egrave;ne de production des
+mort-n&eacute;s. Pourquoi? &Eacute;videmment parce qu'il y a une in&eacute;galit&eacute;
+correspondante dans les conditions o&ugrave; ils naissent morts.</p>
+
+<p>Nous savons du reste &eacute;galement que, n&eacute;cessairement et d'une fa&ccedil;on plus
+g&eacute;n&eacute;rale, la mortalit&eacute; des enfants ill&eacute;gitimes est sup&eacute;rieure &agrave; celle
+des enfants l&eacute;gitimes et la mortalit&eacute; des enfants pauvres sup&eacute;rieure &agrave;
+celle des enfants des classes ais&eacute;es.</p>
+
+
+<p class="caption">EXEMPLE D'UNE LOI ESTH&Eacute;TIQUE</p>
+
+<p>Nous avons expos&eacute; ailleurs les principales lois abstraites relatives &agrave;
+la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>
+toute production artistique exige une &eacute;pargne, une r&eacute;serve de forces
+physiologiques sans emploi actuel pour les n&eacute;cessit&eacute;s &eacute;conomiques,
+g&eacute;n&eacute;siques, en un mot primordiales de l'existence; toute production
+artistique r&eacute;clame un certain loisir &eacute;conomique, une certaine excitation
+vers la beaut&eacute; id&eacute;ale provoqu&eacute;e directement par les relations sexuelles
+et les autres affections familiales et indirectement par les autres
+formes encore plus &eacute;lev&eacute;es mais cons&eacute;cutives de la vie collective; la
+soci&eacute;t&eacute; la plus artistique, toutes autres conditions &eacute;gales, sera donc
+n&eacute;cessairement celle o&ugrave; ces divers facteurs du ph&eacute;nom&egrave;ne appel&eacute; art se
+rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par
+exp&eacute;rience, c'est-&agrave;-dire par l'histoire des soci&eacute;t&eacute;s, que ces
+circonstances avantageuses commencent par &ecirc;tre le privil&egrave;ge de certaines
+castes et de certaines classes. Nous pouvons d&egrave;s lors &eacute;galement pr&eacute;voir
+et pr&eacute;dire que la diffusion du loisir physiologique et &eacute;conomique
+r&eacute;sultant de l'&eacute;mancipation progressive des classes inf&eacute;rieures,
+diffusion qui sera accompagn&eacute;e d'une excitation constante vers le beau
+par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour
+effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus en
+plus accessible &agrave; la masse dans la mesure m&ecirc;me des autres progr&egrave;s
+sociaux et notamment des loisirs physiologiques et &eacute;conomiques qu'une
+limitation rationnelle et humaine du travail et de la production
+entra&icirc;nera.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la description succincte d'une loi esth&eacute;tique, &agrave; la fois statique
+et dynamique, abstraite &agrave; la fois et g&eacute;n&eacute;rale. Comme exemple d'une loi
+abstraite plus sp&eacute;ciale, mais &eacute;galement statique et dynamique, nous
+pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est ant&eacute;rieure
+&agrave; la sculpture et cette derni&egrave;re &agrave; la peinture, bien entendu en tant
+que la sculpture et la peinture s'appliquent &agrave; des cr&eacute;ations distinctes,
+d&eacute;tach&eacute;es des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est
+construit sur l'autre, puis s'en diff&eacute;rencie successivement et cela est
+vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caract&egrave;re
+abstrait de cette loi &agrave; la fois statique et dynamique.</p>
+
+
+<p class="caption">EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES</p>
+
+<p>Dans les premi&egrave;res parties de cette &eacute;tude, nous avons suffisamment
+indiqu&eacute; le caract&egrave;re du tableau hi&eacute;rarchique et int&eacute;gral des sciences.
+Ce tableau nous d&eacute;crit &agrave; la fois leur structure et leur &eacute;volution dans
+tous les temps et dans tous les pays, par cons&eacute;quent la loi statique et
+dynamique des sciences. La classification hi&eacute;rarchique des croyances en
+f&eacute;tichisme, polyth&eacute;isme, monoth&eacute;isme, m&eacute;taphysique, philosophie
+positive, nous montre l'aspect particulier de cette m&ecirc;me loi au point de
+vue de la conception g&eacute;n&eacute;rale de l'ensemble des ph&eacute;nom&egrave;nes de l'univers
+&eacute;galement sous leur double aspect, statique et dynamique.</p>
+
+
+<p class="caption">EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE</p>
+
+<p><i>Le suicide</i>.<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></p>
+
+<p>Les pr&eacute;cieux travaux de Quetelet et de M. Yvern&egrave;s, notamment les
+tableaux et les cartes si soigneusement et si compl&egrave;tement dress&eacute;s par
+ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut
+entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains ph&eacute;nom&egrave;nes
+moraux se produisant n&eacute;cessairement et invariablement dans certains
+conditions, tant que celles-ci sont elles-m&ecirc;mes invariables et
+constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les
+planches XI et XII nous montrent &agrave; toute &eacute;vidence qu'il y a un rapport
+n&eacute;cessaire entre le ph&eacute;nom&egrave;me social, suicide, et le milieu o&ugrave; il fait
+son apparition:</p>
+
+<p>Il y a un rapport n&eacute;cessaire entre les suicides et les saisons, entre
+les suicides et le sexe, l'&acirc;ge, les heures habituelles du jour o&ugrave; le
+ph&eacute;nom&egrave;ne se produit, l'&eacute;tat de mariage ou de c&eacute;libat, les conditions
+&eacute;conomiques, surtout les crises, les professions exerc&eacute;es, et m&ecirc;me les
+moyens de destruction de soi-m&ecirc;me employ&eacute;s. En France, c'est toujours
+et invariablement dans le d&eacute;partement de la Seine que le chiffre des
+suicides, proportionnellement &agrave; la population, est le plus &eacute;lev&eacute;, et
+c'est dans douze d&eacute;partements, formant entre eux une agglom&eacute;ration
+distincte et tranch&eacute;e, qu'ils le sont invariablement le moins.<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> Si
+par les m&eacute;thodes employ&eacute;es ci-dessus pour les naissances ill&eacute;gitimes,
+nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le
+d&eacute;partement de la Seine dans cette situation particuli&egrave;rement
+d&eacute;savantageuse au point de vue du ph&eacute;nom&egrave;ne moral dont il s'agit, nous
+d&eacute;terminerions d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise la loi m&ecirc;me de ces perturbations ou
+variations. Nous devons nous borner ici &agrave; indiquer l'&eacute;vidence de leur
+existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que
+les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre
+d'importance et en dehors des maladies c&eacute;r&eacute;brales, la mis&egrave;re, les
+chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est &agrave;
+peu pr&egrave;s &eacute;gale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la
+d&eacute;bauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une fa&ccedil;on
+constante &eacute;galement, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de
+c&eacute;libataires que de gens mari&eacute;s ou de veufs et de mari&eacute;s et veufs ayant
+charge d'enfants que de mari&eacute;s et veufs n'en ayant pas, etc. En somme,
+les troubles physiques, y compris les troubles c&eacute;r&eacute;braux, les troubles
+&eacute;conomiques et g&eacute;n&eacute;siques sont le champ de culture le plus favorable &agrave;
+la production des suicides; en France, ce champ de culture par
+excellence c'est Paris et le d&eacute;partement de la Seine.</p>
+
+
+<p class="caption">EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES</p>
+
+<p><i>L'Infanticide</i>.</p>
+
+<p>Parmi tous les crimes et d&eacute;lits commis et poursuivis en France de 1826 &agrave;
+1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettr&eacute;s sur cent
+accus&eacute;s est la plus consid&eacute;rable; elle est en moyenne de 72 p. 100.
+L'infanticide est donc le crime des illettr&eacute;s; voil&agrave; une des conditions
+qui favorisent l'apparition de ce ph&eacute;nom&egrave;ne criminel; nous serons encore
+plus exactement renseign&eacute;s apr&egrave;s avoir constat&eacute; que ces illettr&eacute;s sont
+g&eacute;n&eacute;ralement des c&eacute;libataires et ces c&eacute;libataires des femmes dans la
+proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont
+celles dont la condition est la plus d&eacute;pendante, la plus servile en
+r&eacute;alit&eacute;, les moins capables par cons&eacute;quent de r&eacute;agir par leur volont&eacute;
+contre toutes les causes ambiantes qui concourent &agrave; les accabler et &agrave;
+les pousser n&eacute;cessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus
+&eacute;lev&eacute; du contingent des suicides. En France, en effet, comme en
+Belgique, les cinq dixi&egrave;mes des infanticides sont commis par des
+ouvri&egrave;res agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixi&egrave;mes
+par les domestiques attach&eacute;es au service des personnes dans les villes
+et ailleurs. Les femmes ind&eacute;pendantes, exer&ccedil;ant des professions
+lib&eacute;rales, n'y participent pas pour un centi&egrave;me par cent crimes.</p>
+
+<p>Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent
+les circonstances att&eacute;nuantes, c'est-&agrave;-dire dans une proportion plus
+large que pour n'importe quel autre crime.<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, une peine ne devrait &ecirc;tre prononc&eacute;e que si, par hypoth&egrave;se, un
+infanticide avait &eacute;t&eacute; d&eacute;termin&eacute; par une cause &agrave; laquelle il serait
+prouv&eacute; que l'accus&eacute;e pouvait r&eacute;sister ou s'il avait &eacute;t&eacute; commis sans
+cause, c'est-&agrave;-dire si le crime &eacute;tait inconditionn&eacute;. Dans tous les
+autres cas, l'irresponsabilit&eacute; de l'individu vis-&agrave;-vis de la Soci&eacute;t&eacute;
+est &eacute;vidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige
+n&eacute;cessairement la m&egrave;re &agrave; agir contre toutes les lois naturelles: <i>elle</i>
+n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous
+montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux
+infanticides sera n&eacute;cessairement lev&eacute;e &agrave; charge d'un contingent
+invariable de personnes du m&ecirc;me sexe et de la m&ecirc;me cat&eacute;gorie, ce n'est
+pas &agrave; ces personnes qu'une <i>peine</i> suppl&eacute;mentaire doit &ecirc;tre inflig&eacute;e,
+c'est la collectivit&eacute; qui doit prendre &agrave; son compte la peine de modifier
+&agrave; tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi
+naturellement et aussi n&eacute;cessairement que certains poisons produisent la
+mort.</p>
+
+<p>Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui
+fait l'objet de tant de controverses st&eacute;riles dans le champ clos de la
+psychologie et de la morale individuelles, est une quantit&eacute; tellement
+petite qu'elle peut &ecirc;tre n&eacute;glig&eacute;e sans grave inconv&eacute;nient. Socialement,
+notre libre arbitre est limit&eacute; &agrave; un point pour ainsi dire id&eacute;al, non
+susceptible de mensuration, noy&eacute; au milieu du rythme r&eacute;gulier des flots
+du d&eacute;terminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement
+&eacute;tabli la constance et la r&eacute;gularit&eacute; des moyennes dans les ph&eacute;nom&egrave;nes
+sociaux pour des p&eacute;riodes de temps donn&eacute;es; il a &eacute;videmment attach&eacute; &agrave;
+ces moyennes une importance excessive en n&eacute;gligeant trop souvent les
+variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si
+l'on observe des p&eacute;riodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain
+que plus, dans un pays et dans un temps d&eacute;termin&eacute;s, les variations
+sociales s'&eacute;loignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent
+rares; or, le libre arbitre consiste pr&eacute;cis&eacute;ment dans le pouvoir de
+s'&eacute;carter par une &eacute;nergie subjective volontaire suffisamment sup&eacute;rieure,
+du milieu, c'est-&agrave;-dire des conditions moyennes; il en r&eacute;sulte que <i>la
+loi du libre arbitre</i> serait pr&eacute;cis&eacute;ment d'&ecirc;tre d'autant plus efficace
+qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans
+application. Le libre arbitre implique donc sa propre n&eacute;gation; cette
+contradiction essentielle est du reste scientifiquement d&eacute;montr&eacute;e par le
+fait qu'il est possible de d&eacute;gager les lois m&ecirc;mes des variations et des
+probabilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Faut-il en conclure, comme on reproche &agrave; tort aux doctrines positives de
+le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le
+soutenir s&eacute;rieusement alors que le d&eacute;terminisme scientifique, dans tous
+les ordres de nos connaissances, a pr&eacute;cis&eacute;ment pour objet et pour
+mission de nous prouver qu'il existe des lois n&eacute;cessaires que nous ne
+pouvons enfreindre sans supporter imm&eacute;diatement la peine de notre
+r&eacute;volte? Les ph&eacute;nom&egrave;nes moraux et sociaux ont m&ecirc;me ce privil&egrave;ge d'&ecirc;tre
+plus mall&eacute;ables et par cons&eacute;quent plus modifiables que tous les autres;
+nous pouvons donc agir sur les conditions qui les d&eacute;terminent de mani&egrave;re
+&agrave; les modifier sans cesse dans le sens du progr&egrave;s de la vertu et de la
+justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice,
+c'est la science qui nous les fait conna&icirc;tre et qui en impose la
+poursuite et la r&eacute;alisation &agrave; notre conscience, c'est la science,
+disons-nous, et non pas la r&eacute;v&eacute;lation ni des concepts inn&eacute;s et
+ind&eacute;termin&eacute;s; voil&agrave; ce qui nous s&eacute;pare de toutes les religions et de
+toutes les m&eacute;taphysiques, c'est une diff&eacute;rence de M&eacute;thode; la n&ocirc;tre
+implique la reconnaissance compl&egrave;te et exclusive de la Souverainet&eacute; de
+la Science, l'autre en est la n&eacute;gation. C'est la science qui nous fait
+conna&icirc;tre de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est
+honn&ecirc;te et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre r&eacute;v&eacute;lation et de
+crit&eacute;rium que l'exp&eacute;rience.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOS&Eacute;ES</h3>
+
+
+<p>La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois
+grands courants principaux dont le cours, d&eacute;sormais unique et
+majestueux, entra&icirc;ne la civilisation moderne vers les vastes oc&eacute;ans
+transform&eacute;s de barri&egrave;res en voies naturelles par excellence de la
+civilisation mondiale. La science sociale fut constitu&eacute;e le jour o&ugrave;,
+brisant ses enveloppes religieuses et m&eacute;taphysiques primitives et
+atteignant dans ses recherches les ph&eacute;nom&egrave;nes intimes et profonds de la
+structure et de la vie des soci&eacute;t&eacute;s, elle parvint &agrave; en d&eacute;gager des
+rapports et des lois. Ces faits primordiaux et &eacute;l&eacute;mentaires, &agrave; la fois
+les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;raux, &eacute;taient ceux relatifs &agrave; la vie de
+nutrition et de reproduction de l'esp&egrave;ce humaine. Ce sera l'&eacute;ternel
+honneur de l'&eacute;conomie politique, m&ecirc;me m&eacute;taphysique, d'avoir d&eacute;termin&eacute;
+l'importance pr&eacute;dominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut
+de les consid&eacute;rer comme des entit&eacute;s abstraites, immuables et, ce qui fut
+peut-&ecirc;tre plus n&eacute;faste encore, comme ind&eacute;pendantes des autres facteurs
+sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution scientifique s'op&eacute;ra par le triple et irr&eacute;sistible effort
+du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers
+appliqu&egrave;rent aux faits sociaux &eacute;l&eacute;mentaires les m&eacute;thodes des sciences
+physiques et naturelles et, &agrave; peu pr&egrave;s en m&ecirc;me temps, par les fondateurs
+de la sociologie int&eacute;grale comme science ind&eacute;pendante et comme
+philosophie de toutes les sciences sociales particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le moment d'&eacute;tudier l'influence des diverses &eacute;coles
+socialistes; elles ramen&egrave;rent l'&eacute;conomie politique de la vaine agitation
+des formules vides et g&eacute;n&eacute;ralement optimistes &agrave; l'observation des
+r&eacute;alit&eacute;s trop souvent cruelles, observation dont la cons&eacute;quence ne fut
+heureusement pas un pessimisme d&eacute;primant, mais au contraire une r&eacute;action
+&eacute;nergique de la volont&eacute; r&eacute;formatrice collective.</p>
+
+<p>Les repr&eacute;sentants les plus illustres des sciences math&eacute;matiques et
+physiques, de leur c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;montraient que les ph&eacute;nom&egrave;nes politiques,
+moraux et intellectuels sont r&eacute;gis par des lois aussi bien que ceux de
+la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de
+rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier
+qui, dans les probl&egrave;mes relatifs au calcul des probabilit&eacute;s, &agrave; la
+natalit&eacute;, &agrave; la mortalit&eacute;, &agrave; la criminalit&eacute;, aux assurances, etc.,
+introduisirent avec tant de puissance l'application des m&eacute;thodes
+scientifiques g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p>C'est gr&acirc;ce au socialisme et &agrave; ces anc&ecirc;tres scientifiques, continuateurs
+eux-m&ecirc;mes des encyclop&eacute;distes du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et des
+fondateurs anglais, hollandais, italiens et allemands ant&eacute;rieurs, de la
+statistique, qu'il devint possible, vers le milieu de notre <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle, d'essayer de constituer, &agrave; l'aide des mat&eacute;riaux recueillis dans
+les divers ordres de nos connaissances sociales, une science unifi&eacute;e et
+coordonn&eacute;e, la sociologie.</p>
+
+<p>Ces premi&egrave;res et grandioses tentatives se pr&eacute;sentent &agrave; nous sous deux
+formes &eacute;galement naturelles bien qu'imparfaites, caract&eacute;ris&eacute;es par des
+points de d&eacute;part, des m&eacute;thodes et des r&eacute;sultats en grande partie
+divergents.</p>
+
+<p>Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi
+l'heureuse influence humanitaire des &eacute;coles sociologiques de son &eacute;poque,
+A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement &agrave; l'&eacute;tude du corps
+social la m&eacute;thode des sciences exactes; il base sa <i>Physique sociale</i>
+sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de d&eacute;gager,
+tr&egrave;s souvent avec succ&egrave;s, de l'observation des ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;l&eacute;mentaires
+abstraits de la sociologie, c'est-&agrave;-dire de ceux dont nous nous sommes
+&eacute;galement occup&eacute;s dans le chapitre pr&eacute;c&eacute;dent. Ses observations
+n'embrassent pas seulement les faits &eacute;conomiques et g&eacute;n&eacute;siques, elles
+s'&eacute;tendent &agrave; l'art, &agrave; la science, au droit sp&eacute;cialement &agrave; la
+criminalit&eacute;, et &agrave; la politique. Sa m&eacute;thode est irr&eacute;prochable, mais elle
+s'arr&ecirc;te au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'&agrave;
+l'observation ni m&ecirc;me jusqu'&agrave; la conception de fonctions et d'organes
+sociaux dans lesquels les &eacute;l&eacute;ments se coordonnent; ses vues sur la
+structure sociale d'ensemble se bornent d&egrave;s lors &agrave; des consid&eacute;rations
+assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier
+l'insuffisance.</p>
+
+<p>A la diff&eacute;rence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) n&eacute;glige pour ainsi
+dire absolument l'observation des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux &eacute;l&eacute;mentaires; au
+point de vue des connaissances &eacute;conomiques, artistiques, juridiques et
+politiques, il est certainement inf&eacute;rieur &agrave; la plupart des sp&eacute;cialistes
+de son temps. Il d&eacute;crit certains organes sociaux et leurs fonctions,
+mais ces descriptions sont &agrave; la fois incompl&egrave;tes et insuffisantes tant
+au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui
+concerne l'&eacute;volution philosophique, sa sociologie est essentiellement
+d&eacute;ductive et non inductive et, comme ses d&eacute;ductions sont tir&eacute;es d'un
+<i>Tableau des fonctions int&eacute;rieures du cerveau</i> qui est lui-m&ecirc;me
+d&eacute;fectueux, elles sont &agrave; peu pr&egrave;s compl&egrave;tement fausses.</p>
+
+<p>Il a entrevu quelques grandes lois relatives &agrave; la structure g&eacute;n&eacute;rale
+des soci&eacute;t&eacute;s, telles que leur continuit&eacute;, leur solidarit&eacute;; mais le vice
+de sa m&eacute;thode, aboutit finalement &agrave; une conception sociale subjective,
+hi&eacute;rarchiquement autoritaire, religieuse et r&eacute;trograde.</p>
+
+<p>M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la m&eacute;thode, entre
+Quetelet et A. Comte. Sa grande sup&eacute;riorit&eacute;, vis-&agrave;-vis de l'un et de
+l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des
+fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception
+d'ensemble d&egrave;s lors a des rapports plus &eacute;troits avec la r&eacute;alit&eacute;; mais,
+malgr&eacute; l'accumulation &eacute;norme des faits sociaux &agrave; l'aide desquels
+l'illustre philosophe proc&egrave;de &agrave; ses analyses et &agrave; ses reconstitutions
+organiques, son point de d&eacute;part est d&eacute;fectueux; ses donn&eacute;es
+sociologiques ne sont m&eacute;thodiquement ni analys&eacute;es ni surtout class&eacute;es;
+ses mat&eacute;riaux &eacute;conomiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs
+rapports et leurs lois mal d&eacute;finis et con&ccedil;us.</p>
+
+<p>Si ces trois hommes de g&eacute;nie que nous venons de prendre comme types de
+l'&eacute;volution m&eacute;thodique et historique de la science sociale s'&eacute;taient
+succ&eacute;d&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement en se compl&eacute;tant l'un l'autre, Spencer
+perfectionnant Quetelet par l'&eacute;tude des organes sp&eacute;ciaux et Comte
+couronnant, gr&acirc;ce &agrave; eux et &agrave; son esprit g&eacute;n&eacute;ralisateur, leur oeuvre par
+la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur
+oeuvre au lieu d'&ecirc;tre personnelle avait pu &ecirc;tre une oeuvre collective,
+la sociologie aujourd'hui serait &agrave; peu pr&eacute;s parfaite, tout au moins dans
+sa m&eacute;thode et dans son architecture; son enseignement et son influence
+se seraient d&eacute;velopp&eacute;s beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.</p>
+
+<p>Si nous appliquons maintenant les consid&eacute;rations ci-dessus aux sept
+classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques (n<sup>os</sup> 7 &agrave; 13) par
+lesquelles se termine notre <i>Tableau hi&eacute;rarchique int&eacute;gral des sciences
+abstraites</i> du chapitre iv, nous comprendrons ais&eacute;ment par quelles
+transitions m&eacute;thodiques il convient de passer de l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes,
+des rapports et des lois sociologiques simples &agrave; l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes,
+des rapports et des lois sociologiques compos&eacute;s. Ici encore, comme
+toujours, la m&eacute;thode scientifique consiste &agrave; passer du simple et du
+g&eacute;n&eacute;ral au complexe et au sp&eacute;cial par des gradations successives,
+conform&eacute;ment aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.</p>
+
+<p>Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout
+d'abord ceux qui existent entre des faits de la m&ecirc;me classe. Ainsi, dans
+le groupe des ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;conomiques, il y a, comme nous l'avons montr&eacute;,
+des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs &agrave; la
+circulation des produits et des signes repr&eacute;sentatifs de ces produits.</p>
+
+<p>Il faut cependant signaler que clans la m&ecirc;me classe de ph&eacute;nom&egrave;nes il
+peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc.,
+compos&eacute;s; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en
+sous-groupes distincts. Par exemple la classe des ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;conomiques
+se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des ph&eacute;nom&egrave;nes de
+circulation, le groupe des ph&eacute;nom&egrave;nes de consommation, le groupe des
+ph&eacute;nom&egrave;nes de production; ceux-ci se diff&eacute;rencient en groupes
+secondaires: ainsi, le groupe relatif &agrave; la circulation embrasse des
+ph&eacute;nom&egrave;nes ayant pour objet:</p>
+
+<p>1&deg; Le transport des marchandises;</p>
+
+<p>2&deg; La transmission des offres et des demandes de marchandises;</p>
+
+<p>3&deg; Les signes fiduciaires ou interm&eacute;diaires des &eacute;changes;</p>
+
+<p>4&deg; La circulation m&ecirc;me de ces signes fiduciaires.</p>
+
+<p>Dans chacune des sept classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques dont nous
+avons trac&eacute; le tableau hi&eacute;rarchique, il y a donc des rapports et des
+lois internes soit simples soit compos&eacute;es &agrave; divers degr&eacute;s. Dans chacune
+de ces classes, la m&eacute;thode exige donc que l'on passe successivement des
+rapports et des lois les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;raux aux rapports
+et aux lois les plus sp&eacute;ciaux.</p>
+
+<p>L'usage des diagrammes, surtout en &eacute;conomie politique et, par extension,
+&agrave; l'&eacute;tude des faits intellectuels, moraux, juridiques et m&ecirc;me
+politiques, permet de se faire une id&eacute;e pour ainsi dire palpable et
+mat&eacute;rielle des rapports et des lois qui r&eacute;gissent le monde social.</p>
+
+<p>Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas
+de diagrammes relatifs &agrave; ses diverses op&eacute;rations.<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> On y constate
+notamment, de visu, ce que la critique et la th&eacute;orie avaient d&eacute;j&agrave;
+d'ailleurs d&eacute;montr&eacute;, qu'il n'y a pas de rapport n&eacute;cessaire entre le
+capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet
+d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en r&eacute;alit&eacute; sans l'intervention
+de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-&agrave;-dire
+depuis quarante-deux ans, est rest&eacute; immobilis&eacute; en fonds publics. Au
+contraire, les m&ecirc;mes diagrammes nous montrent avec la plus grande clart&eacute;
+les rapports constants et n&eacute;cessaires qui existent entre toutes les
+fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci
+est en corr&eacute;lation avec tous les autres &eacute;l&eacute;ments dont il appara&icirc;t comme
+une r&eacute;sultante et une d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc le processus m&eacute;thodique &agrave; suivre dans la recherche des
+rapports et des lois relatifs &agrave; une seule classe de ph&eacute;nom&egrave;nes
+sociologiques.<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a></p>
+
+<p>Nous pouvons maintenant monter &agrave; un &eacute;chelon sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Il y a des rapports et des lois entre les ph&eacute;nom&egrave;nes de chaque classe
+particuli&egrave;re et les ph&eacute;nom&egrave;nes de chacune de toutes les autres classes.
+Ainsi l'&eacute;conomie politique a des relations avec la population, avec
+l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la
+politique. Voil&agrave; le premier aspect &agrave; consid&eacute;rer dans les rapports entre
+ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue d&eacute;j&agrave; par
+elle-m&ecirc;me une collectivit&eacute; complexe de groupes primaires et secondaires.</p>
+
+<p>Rappelons-nous encore une fois notre tableau hi&eacute;rarchique des sept
+classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques; consid&eacute;rons-le au point de vue que
+nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate imm&eacute;diatement que
+les rapports de l'&eacute;conomie politique avec les six autres classes sont
+directs ou indirects. C'est l&agrave; une observation importante. L'&eacute;conomie
+politique se relie directement &agrave; la science de la population et, de plus
+en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques.
+Or nous savons que les ph&eacute;nom&egrave;nes les plus g&eacute;n&eacute;raux sont ceux qui
+d&eacute;terminent, d'une fa&ccedil;on &eacute;galement g&eacute;n&eacute;rale, les plus sp&eacute;ciaux; ils les
+conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage
+m&eacute;taphysique. Donc, sauf leurs caract&egrave;res sp&eacute;ciaux, les rapports et les
+lois relatifs &agrave; la population sont directement d&eacute;termin&eacute;s et
+conditionn&eacute;s par les facteurs &eacute;conomiques; les rapports et les lois
+relatifs &agrave; l'art, &agrave; la science, &agrave; la morale, au droit, &agrave; la politique,
+le sont au contraire de plus en plus indirectement.</p>
+
+<p>Ceci m&ecirc;me constitue une des lois sociologiques g&eacute;n&eacute;rales les plus
+importantes, car il en r&eacute;sulte que plus on s'&eacute;l&egrave;ve dans l'&eacute;chelle
+hi&eacute;rarchique des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, plus la volont&eacute; collective devient
+apte &agrave; intervenir efficacement dans l'organisation des soci&eacute;t&eacute;s par son
+adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions sp&eacute;ciales
+produites naturellement par le d&eacute;veloppement de la civilisation.</p>
+
+<p>Au point de vue simplement logique, la m&ecirc;me loi nous permet aussi
+d'affirmer que les conditions ou causes les plus g&eacute;n&eacute;rales de l'&eacute;tat et
+du fonctionnement de tous les autres ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux r&eacute;sident
+essentiellement dans la classe g&eacute;n&eacute;rale des facteurs &eacute;conomiques.</p>
+
+<p>Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications
+apport&eacute;es par la politique au r&eacute;gime &eacute;conomique, tout en &eacute;tant les plus
+difficiles &agrave; r&eacute;aliser, eu &eacute;gard &agrave; ce que les rapports entre l'&eacute;conomique
+et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles
+dont les effets sont les plus f&eacute;conds et les plus durables pr&eacute;cis&eacute;ment
+parce que leur action est &agrave; la fois la plus simple et la plus g&eacute;n&eacute;rale.
+C'est ainsi que les m&eacute;dicaments agissent sur l'organisme individuel par
+leur introduction dans le syst&egrave;me circulatoire g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Le tableau hi&eacute;rarchique des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux nous montre comment cette
+influence politique sur l'organisation &eacute;conomique peut et doit
+s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en
+transformant les notions et les r&egrave;gles juridiques, en transformant les
+id&eacute;es morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progr&egrave;s
+scientifiques, en rendant l'art m&ecirc;me pour ainsi dire le complice et
+l'adjuvant du progr&egrave;s et, finalement, en p&eacute;n&eacute;trant par toutes ces
+influences r&eacute;unies les populations dont le concours et l'acquiescement
+sont la condition primordiale de toute r&eacute;forme sociale dans les soci&eacute;t&eacute;s
+modernes.</p>
+
+<p>Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou compos&eacute;s,
+directs ou indirects, m&eacute;diats ou imm&eacute;diats. Les rapports et les lois
+simples sont ceux qui existent entre ph&eacute;nom&egrave;nes d'une m&ecirc;me classe ou
+entre ph&eacute;nom&egrave;nes d'une m&ecirc;me subdivision de classe; les rapports et les
+lois compos&eacute;s sont ceux que l'observation d&eacute;gage des ph&eacute;nom&egrave;nes soit de
+subdivisions d'une m&ecirc;me classe, soit de classes diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Les rapports et lois directs sont ceux qui s'&eacute;tablissent entre
+ph&eacute;nom&egrave;nes, classes ou subdivisions de classes sans l'interm&eacute;diaire
+d'autres facteurs.</p>
+
+<p>Dans les exemples statistiques que nous avons donn&eacute;s ant&eacute;rieurement, le
+tableau des naissances ill&eacute;gitimes par cent naissances de 1840 &agrave; 1890,
+nous montre des rapports simples empruntes &agrave; une m&ecirc;me subdivision de la
+classe des ph&eacute;nom&egrave;nes g&eacute;n&eacute;siques, le groupe de la natalit&eacute;.</p>
+
+<p>Quand nous avons mis ces ph&eacute;nom&egrave;nes g&eacute;n&eacute;siques en rapport avec les
+salaires, nous avons d&eacute;gag&eacute; des rapports compos&eacute;s, c'est-&agrave;-dire
+provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une
+&eacute;conomique, l'autre g&eacute;n&eacute;sique; ces rapports &eacute;taient en m&ecirc;me temps
+directs, puisque la classe des ph&eacute;nom&egrave;nes g&eacute;n&eacute;siques d&eacute;pend directement,
+tant au point de vue organique que logique, de celle des ph&eacute;nom&egrave;nes
+&eacute;conomiques.</p>
+
+<p>Voici du reste quelques exemples des rapports les plus g&eacute;n&eacute;raux qui
+r&eacute;sultent des liens directs ou indirects d'une classe particuli&egrave;re de
+faits sociaux, la classe &eacute;conomique avec les six autres classes.</p>
+
+<p>Rapports directs entre l'Economique et la G&eacute;n&eacute;tique: le prix des grains
+a des rapports constants et n&eacute;cessaires avec la natalit&eacute;, la
+matrimonialit&eacute; et la mortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Vis-&agrave;-vis des autres classes sociologiques, les rapports de
+l'Economique deviennent de plus en plus indirects et m&eacute;diats dans
+l'ordre des exemples suivants:</p>
+
+<p>Rapports entre l'Economique et l'Esth&eacute;tique: la qualit&eacute; et la quantit&eacute;
+de la production artistique sont dans un rapport constant et n&eacute;cessaire
+avec le degr&eacute; de bien-&ecirc;tre et de loisir &eacute;conomiques.</p>
+
+<p>Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch.
+Darwin dit: &laquo;J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu &agrave; gagner mon
+pain&raquo;; il &eacute;tablit un rapport n&eacute;cessaire entre cette condition &eacute;conomique
+favorable et ses succ&egrave;s scientifiques; ce rapport g&eacute;n&eacute;ralis&eacute; est une loi
+sociologique.</p>
+
+<p>Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples pr&eacute;c&eacute;dents sur les
+naissances ill&eacute;gitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent
+suffisamment les liens qui unissent la vie morale &agrave; la vie nutritive des
+soci&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et
+n&eacute;cessaires entre le paup&eacute;risme et la criminalit&eacute;; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, au
+point de vue civil, il est suffisamment d&eacute;montr&eacute; que la transformation
+du Droit est dans un rapport n&eacute;cessaire et constant avec les
+transformations du travail, de la propri&eacute;t&eacute;, des modes de production et
+de consommation, etc.</p>
+
+<p>Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports
+constants et n&eacute;cessaires entre la libert&eacute; et l'&eacute;galit&eacute; &eacute;conomiques et
+la libert&eacute; et l'&eacute;galit&eacute; politiques; ces derni&egrave;res ne sont qu'apparentes
+et trompeuses l&agrave; o&ugrave; les premi&egrave;res font d&eacute;faut.</p>
+
+<p>Il convient de signaler ici &agrave; nouveau que les rapports et les lois que
+parviennent &agrave; d&eacute;gager des faits et des groupes naturels de faits,
+l'observation, l'exp&eacute;rimentation, et les autres proc&eacute;d&eacute;s m&eacute;thodiques de
+la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas &ecirc;tre uniquement des
+rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible,
+quantitatifs, de mani&egrave;re &agrave; fournir non seulement une description, mais
+une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensit&eacute; de ces
+rapports et de ces lois. Gr&acirc;ce &agrave; la Statistique, ce progr&egrave;s scientifique
+a &eacute;t&eacute; r&eacute;alis&eacute; en bien des points surtout dans l'Economique, dans la
+G&eacute;n&eacute;tique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment
+du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le
+v&eacute;ritable aliment de la m&eacute;thode historique propre &agrave; la Sociologie aussi
+bien statique que dynamique.</p>
+
+<p>De l'&eacute;tude des rapports et des lois &eacute;l&eacute;mentaires simples et compos&eacute;s,
+directs et indirects, on passe naturellement &agrave; celle des fonctions et
+des organes sociaux dans lesquels les &eacute;l&eacute;ments se combinent et
+s'int&egrave;grent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique
+d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue
+de la M&eacute;thode, d'avoir n&eacute;glig&eacute; et m&ecirc;me syst&eacute;matiquement ni&eacute; l'utilit&eacute; et
+la possibilit&eacute; de proc&eacute;der &agrave; une classification des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux.
+Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique
+et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.</p>
+
+<p>La classification &eacute;l&eacute;mentaire naturelle fait d&eacute;faut chez M.H. Spencer,
+celle des &eacute;l&eacute;ments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare
+transportent, il est vrai, &agrave; des hauteurs vertigineuses d'o&ugrave; son g&eacute;nie
+embrasse vaguement les lois sociales les plus g&eacute;n&eacute;rales, mais qui tombe
+finalement dans les flots incoh&eacute;rents d'un subjectivisme sentimental o&ugrave;
+il s'engloutit.</p>
+
+<p>L'&eacute;tude des rapports et des lois organiques des soci&eacute;t&eacute;s ne peut donc
+&ecirc;tre m&eacute;thodiquement que la suite de l'analyse et de la classification
+des ph&eacute;nom&egrave;nes sociologiques &eacute;l&eacute;mentaires, de leurs rapports et de leurs
+lois &eacute;galement abstraits et &eacute;l&eacute;mentaires.</p>
+
+<p>Les ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;l&eacute;mentaires fonctionnent dans la vie sociale par des
+organes qui en r&egrave;glent, facilitent et mod&egrave;rent l'exercice; ces organes
+sont les institutions proprement dites.</p>
+
+<p>Il y a des institutions ou organes &eacute;conomiques: chemins de fer, canaux,
+postes et t&eacute;l&eacute;graphes, banques de d&eacute;p&ocirc;t, d'&eacute;mission, de circulation, de
+cr&eacute;dit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales o&ugrave;
+s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la
+circulation. Il y a des institutions g&eacute;n&eacute;siques: la famille, le mariage,
+la paternit&eacute;, l'adoption, le divorce, la tutelle.</p>
+
+<p>Il y a des institutions artistiques: &eacute;coles, acad&eacute;mies, mus&eacute;es.</p>
+
+<p>Il y a des institutions scientifiques: &eacute;coles &agrave; tous les degr&eacute;s,
+professionnelles ou humanitaires, instituts, congr&egrave;s, laboratoires,
+commissions nationales et internationales de statistique, instituts.</p>
+
+<p>Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.</p>
+
+<p>Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce,
+r&eacute;pressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.</p>
+
+<p>Il y a enfin des institutions politiques: assembl&eacute;es repr&eacute;sentatives &agrave;
+tous les degr&eacute;s, administration, pouvoir ex&eacute;cutif.</p>
+
+<p>Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons
+seulement d'indiquer des sp&eacute;cimens il existe des rapports constants et
+n&eacute;cessaires et par cons&eacute;quent des lois; ces rapports et ces lois sont
+abstraits en tant qu'ils s'appliquent &agrave; toutes les soci&eacute;t&eacute;s, abstraction
+faite des conditions sp&eacute;ciales que ces soci&eacute;t&eacute;s subissent, concrets en
+tant qu'on les envisage dans ces conditions particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Ici la statistique se transforme v&eacute;ritablement en histoire proprement
+dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces
+sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une
+science dont les progr&egrave;s placent notre si&egrave;cle bien au-dessus de ceux
+illustr&eacute;s par les plus grands historiens de l'antiquit&eacute;. A. Thierry,
+Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen,
+pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus c&eacute;l&egrave;bres, ont scrut&eacute; les
+organes sp&eacute;ciaux des soci&eacute;t&eacute;s &agrave; une profondeur et avec un talent
+d'analyse et de synth&egrave;se que n'atteignirent jamais les anciens; ils en
+ont d&eacute;crit la structure et l'&eacute;volution, chacun dans la branche
+particuli&egrave;re du savoir &agrave; laquelle ils avaient consacr&eacute; leur vie. Leurs
+travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les
+parties des sciences sociales tant &eacute;l&eacute;mentaires qu'organiques, rendent
+enfin, r&eacute;alisable avec une perfection plus grande l'&eacute;tude de cette
+structure ou statique sociale g&eacute;n&eacute;rale d'ensemble que l'imperfection
+transitoire des connaissances avait rendue si p&eacute;rilleuse pour les
+pr&eacute;curseurs de la Sociologie positive.</p>
+
+<p>L'oeuvre des savants qui ont d&eacute;crit la structure et le fonctionnement
+des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur
+continuit&eacute; et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple
+au point de vue de la propri&eacute;t&eacute;, du mariage, des diverses formes
+artistiques, des institutions religieuses, des &eacute;coles m&eacute;taphysiques et
+scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des th&eacute;ories
+et de leurs applications juridiques et enfin du r&eacute;gime et du syst&egrave;me
+politiques, a eu d&eacute;j&agrave; et aura de plus en plus cet heureux r&eacute;sultat de
+nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les
+faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports
+abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos
+investigations aux simples relations des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+&eacute;l&eacute;mentaires, mais leur oeuvre nous pr&eacute;pare &agrave; une conception plus
+exacte, plus r&eacute;aliste et plus &eacute;lev&eacute;e; elle nous initie et nous pr&eacute;pare &agrave;
+la compr&eacute;hension d'une structure sociale, analogue aux structures
+organiques bien que consid&eacute;rablement plus vaste et plus compliqu&eacute;e; rien
+ne pouvait mieux nous &eacute;lever &agrave; cette notion finale d'une structure
+sociale d'ensemble si ce n'est la d&eacute;monstration d&eacute;sormais acquise que
+les rapports et les lois entre ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux &eacute;l&eacute;mentaires se
+combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions
+collectives particuli&egrave;res. D&egrave;s lors ces rapports et ces lois ne sont
+plus simplement des rapports et des lois id&eacute;aux, des formules purement
+subjectives destin&eacute;es &agrave;, venir en aide &agrave; la faiblesse de notre
+intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions
+positives; celles-ci &agrave; leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent,
+s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de
+relation qui forment de la vie collective g&eacute;n&eacute;rale non plus une simple
+id&eacute;e, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.</p>
+
+<p>Ainsi l'id&eacute;alisme et le mat&eacute;rialisme sociologiques absolus se fondent
+m&eacute;thodiquement et historiquement dans ce r&eacute;alisme scientifique o&ugrave;
+aboutit aussi la philosophie g&eacute;n&eacute;rale des sciences.</p>
+
+<p>La dynamique sociale g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait inabordable sans une connaissance
+suffisante de la structure int&eacute;grale des soci&eacute;t&eacute;s et de celle de leurs
+institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure g&eacute;n&eacute;rale,
+organographie et fonctionnement sp&eacute;ciaux avaient &agrave; leur tour comme
+fondement naturel et n&eacute;cessaire l'observation et la classification
+hi&eacute;rarchique naturelle des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux &eacute;l&eacute;mentaires,</p>
+
+<p>La recherche des rapports et des lois sociologiques nous
+permettra-t-elle de d&eacute;gager une loi sociologique g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; la fois
+statique et dynamique, abstraite et concr&egrave;te? Si notre classification
+hi&eacute;rarchique des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux est exacte, nous pouvons supposer
+d&egrave;s maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus
+simple et la plus g&eacute;n&eacute;rale de toutes celles qui se rapportent &agrave; la
+classe &eacute;galement la plus simple et la plus g&eacute;n&eacute;rale de l'ordre
+sociologique, c'est-&agrave;-dire, l'&eacute;conomique, et dans cette classe &agrave; la
+division primaire, la circulation. D&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, il n'est pas t&eacute;m&eacute;raire
+d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les exp&eacute;riences
+acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les soci&eacute;t&eacute;s
+sont d&eacute;termin&eacute;s en g&eacute;n&eacute;ral par la structure et le fonctionnement
+&eacute;conomiques et, en premi&egrave;re ligne, par les lois de leur circulation
+&eacute;conomique.</p>
+
+<p>Les lois sociologiques elles-m&ecirc;mes sont d&eacute;termin&eacute;es par les lois de tous
+les ph&eacute;nom&egrave;nes qui forment l'objet des sciences ant&eacute;c&eacute;dentes; il est
+toujours n&eacute;cessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert
+Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force,
+de la concentration et de la diffusion incessantes de la mati&egrave;re et du
+mouvement, lois communes &agrave; tous les ordres de ph&eacute;nom&egrave;nes depuis
+l'astronomie jusqu'&agrave; la sociologie; dans la nature enti&egrave;re, le passage
+de la diffusion &agrave; la concentration concorde habituellement avec un
+passage de l'homog&egrave;ne &agrave; l'h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne; partout et toujours l'&eacute;volution et
+la dissolution sont &eacute;troitement unis et dans ce pass&eacute; et cet avenir qui
+nous apparaissaient sans limite d&eacute;terminante, la force rentre dans la
+m&ecirc;me cat&eacute;gorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle
+n'admet de bornes dans la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes
+les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et
+universelles, il importe cependant d'ajouter que ces g&eacute;n&eacute;ralisations ne
+sont pas du domaine priv&eacute; de la sociologie, mais plut&ocirc;t de la
+philosophie g&eacute;n&eacute;rale des sciences; la sociologie n'est que la
+philosophie des sciences sociales particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les
+combinaisons, auxquels donnent naissance et se pr&ecirc;tent les faits
+sociaux. A elles seules, les sept classes de ph&eacute;nom&egrave;nes, consid&eacute;r&eacute;es
+d'une fa&ccedil;on indivise comme groupes s&eacute;par&eacute;s, peuvent donner lieu &agrave; cent
+vingt-sept combinaisons, savoir:</p>
+
+<pre>
+Combinaisons 1 &agrave; 1 = 7
+ --- 2 &agrave; 2 = 21
+ --- 3 &agrave; 3 = 35
+ --- 4 &agrave; 4 = 35
+ --- 5 &agrave; 5 = 21
+ --- 6 &agrave; 6 = 7
+ --- 7 &agrave; 7 = 1
+Total 427
+</pre>
+
+<p>Chacune de ces sept classes se partage &agrave; son tour en divisions et en
+subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les ph&eacute;nom&egrave;nes qui
+font l'objet des six classes des sciences ant&eacute;c&eacute;dentes; on constate
+alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie
+des soci&eacute;t&eacute;s sont pour ainsi dire innombrables.</p>
+
+<p>Il ne suffit pas de colliger un nombre consid&eacute;rable de faits sociaux
+pour en d&eacute;duire des consid&eacute;rations d'ensemble, il faut classer ces faits
+suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et
+aussi suivant leur ordre hi&eacute;rarchique de complexit&eacute;. Apr&egrave;s cela, il est
+permis de proc&eacute;der &agrave; la d&eacute;couverte et &agrave; l'appr&eacute;ciation des rapports
+simples ou compos&eacute;s, directs ou indirects qui existent entre les divers
+groupes de ph&eacute;nom&egrave;nes.</p>
+
+<p>On se ferait cependant encore une conception incompl&egrave;te et inexacte de
+la grandeur et de la difficult&eacute; du probl&egrave;me si l'on envisageait
+exclusivement l'action directe ou indirecte exerc&eacute;e par les ph&eacute;nom&egrave;nes
+ou groupes de ph&eacute;nom&egrave;nes les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;raux sur les
+plus complexes et les plus sp&eacute;ciaux. Il convient en effet de reconna&icirc;tre
+que ces derniers agissent directement et indirectement <i>par r&eacute;action</i>
+sur les premiers. De l&agrave; une nouvelle s&eacute;rie de rapports et de lois &agrave;
+rechercher et &agrave; &eacute;tudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs
+politiques, qui est la plus sp&eacute;ciale et la plus complexe de toutes, agit
+par voie de r&eacute;action, et pour ainsi dire par r&eacute;gression, d'abord
+directement sur la classe de ph&eacute;nom&egrave;nes juridiques, et indirectement
+ensuite sur toutes les autres clauses ant&eacute;c&eacute;dentes. Il est possible en
+effet, par une politique m&eacute;thodique et savante, de transformer ou
+d'aider &agrave; transformer les conceptions juridiques et morales et m&ecirc;me de
+susciter les progr&egrave;s scientifiques et artistiques qui facilitent
+l'&eacute;volution spontan&eacute;e du d&eacute;veloppement &eacute;conomique et g&eacute;n&eacute;sique des
+soci&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense;
+sa f&eacute;condit&eacute; est in&eacute;puisable pour tous ceux qui, s'arrachant &agrave; l'absolu
+religieux et m&eacute;taphysique st&eacute;rile, sauront se r&eacute;soudre &agrave; se livrer &agrave; la
+patiente et r&eacute;mun&eacute;ratrice recherche du relatif et de ses lois en
+d&eacute;gageant de mieux en mieux ce qui est g&eacute;n&eacute;ral, constant et n&eacute;cessaire
+de ce qui est particulier, variable et contingent.</p>
+
+<p>De l&agrave; la complexit&eacute; r&eacute;ellement troublante de la science sociale,
+complexit&eacute; qui n'est d&eacute;pass&eacute;e que par la simplicit&eacute; des gouvern&eacute;s et
+l'outrecuidance des gouvernants dont des g&eacute;n&eacute;rations successives vivent
+de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et
+d&eacute;cevantes au-dessus et en d&eacute;pit desquelles le profond d&eacute;terminisme de
+la nature suit son imperturbable cours.</p>
+
+<p>Heureusement, si le tissu des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux est le plus compliqu&eacute;
+de tous, il entre dans ses mat&eacute;riaux des &eacute;l&eacute;ments emprunt&eacute;s aux modes
+les plus &eacute;lev&eacute;s de notre vie morale et intellectuelle; l'observation
+ainsi que l'exp&eacute;rience nous montrent que la vie des soci&eacute;t&eacute;s plus encore
+que la vie individuelle, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elle est plus vaste et
+plus vari&eacute;e que cette derni&egrave;re, se pr&ecirc;te &agrave; l'intervention r&eacute;formatrice
+et r&eacute;gulatrice d'une volont&eacute; collective analogue &agrave; la volont&eacute;
+individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance
+collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les
+formes diverses de la souverainet&eacute; devient de plus en plus aujourd'hui
+une fonction au service de la soci&eacute;t&eacute;; &agrave; mesure que cette fonction
+s'organise et se perfectionne, son efficacit&eacute; augmente tandis que
+parall&egrave;lement le corps social, par son d&eacute;veloppement propre, devient
+plus plastique et plus mall&eacute;able.</p>
+
+<p>Ainsi le d&eacute;bat th&eacute;orique entre l'individu et l'Etat se r&eacute;sout en une
+transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et
+l'intervention de la force collective s'&eacute;tend et se justifie par la
+r&eacute;duction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette
+intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette derni&egrave;re,
+par le moyen des formes sup&eacute;rieures du self-government au profit de la
+libert&eacute; individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corr&eacute;lation
+progressive, ce parall&eacute;lisme du d&eacute;veloppement de l'Etat et de celui de
+l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont d&eacute;fendu des th&egrave;ses
+politiques absolues, &eacute;galement inadmissibles et que les &eacute;v&eacute;nements
+sociaux d&eacute;mentent journellement leurs th&eacute;ories.</p>
+
+<p>L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques
+devront d&eacute;sormais &ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;es en tenant compte de cette corr&eacute;lation
+n&eacute;cessaire entre l'&eacute;volution des formes de la vie individuelle et celle
+des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas
+l'antith&egrave;se, mais la synth&egrave;se des individus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES</h3>
+
+
+<p>C'est pr&eacute;cis&eacute;ment parce que les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux sont modifiables et
+par cons&eacute;quent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi
+nous sommes naturellement conduits par les consid&eacute;rations pr&eacute;c&eacute;dentes &agrave;
+la conclusion sp&eacute;ciale de cette &eacute;tude relativement &agrave; l'&eacute;volution des
+croyances et des doctrines politiques.</p>
+
+<p>Rappelons ici quelques consid&eacute;rations pr&eacute;liminaires indispensables.</p>
+
+<p>Nous entendons par <i>fonction sociale</i> l'acte sp&eacute;cial que chaque <i>organe</i>
+social ex&eacute;cute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales
+n'est autre chose que l'accomplissement par des organes r&eacute;guliers des
+diverses propri&eacute;t&eacute;s qui r&eacute;sultent des combinaisons sup&eacute;rieures aux
+simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en
+g&eacute;n&eacute;ral, dans les autres organismes.</p>
+
+<p>Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction <i>sociale</i>, d'ordre
+&eacute;conomique; la monnaie m&eacute;tallique, le billet de banque, les banques
+elles-m&ecirc;mes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonn&eacute; des
+divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement
+&agrave; de Laveleye et &agrave; la suite d'A. Comte et de Spencer, l'&eacute;tude des
+soci&eacute;t&eacute;s nous les a fait concevoir comme des organisations sup&eacute;rieures,
+m&ecirc;me en complexit&eacute;, aux organismes individuels proprement dits. Les
+soci&eacute;t&eacute;s, comme tous les &ecirc;tres vivants, ob&eacute;issent d&egrave;s lors &agrave; des lois
+naturelles de structure et de croissance et nous devons &eacute;galement
+consid&eacute;rer comme erron&eacute;e et destructive de toute science sociale la
+distinction imagin&eacute;e par l'illustre et regrett&eacute; professeur de Li&egrave;ge,
+distinction qui reste malheureusement partag&eacute;e par le vulgaire et par
+les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'&eacute;dict&eacute;
+le l&eacute;gislateur et non pas des lois de la nature, et que &laquo;celles-ci
+&eacute;chappent &agrave; la volont&eacute; de l'homme, les autres en &eacute;manent&raquo;. Il n'y a de
+diff&eacute;rence entre les lois sociales et les lois inorganiques et
+organiques auxquelles on r&eacute;serve &agrave; tort le titre de naturelles, que
+celle r&eacute;sultant des combinaisons sup&eacute;rieures dont les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+sont susceptibles, de leur plasticit&eacute; et de leur masse plus
+consid&eacute;rables et plus &eacute;tendues, des arrangements et r&eacute;arrangements plus
+nombreux auxquels ils se pr&ecirc;tent. Ces diff&eacute;rences ne sont que
+quantitatives; il en est de m&ecirc;me pour la chimie et la biologie, bien
+qu'&agrave; un moindre degr&eacute; relativement &agrave; la physique, et il n'est jamais
+venu &agrave; l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois
+chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes
+vivants. Nous avons prouv&eacute; ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois
+relatives &agrave; la structure et &agrave; la croissance des organes de la
+circulation &eacute;conomique; quand cette volont&eacute; collective, que de Laveleye
+consid&eacute;rait &agrave; tort comme absolument souveraine en mati&egrave;re sociale tant
+&eacute;conomique que politique, n'ob&eacute;it pas &agrave; ces lois, les soci&eacute;t&eacute;s en
+souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconna&icirc;tre
+qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois
+physiologiques et physiques naturelles? La Volont&eacute; humaine ne peut
+violenter les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui
+est loin d'&ecirc;tre arbitraire, les conditions d&eacute;terminantes de leur
+production.<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></p>
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s humaines sont donc des organismes sup&eacute;rieurs &agrave; tous les
+autres et soumis &agrave; des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous
+les autres &ecirc;tres vivants, par le fonctionnement habituel des propri&eacute;t&eacute;s
+sociales suivant des voies d&eacute;termin&eacute;es; la fa&ccedil;on dont, spontan&eacute;ment ou
+consciemment, se fixent ainsi les modes d'activit&eacute; sociale donne
+naissance aux organes.</p>
+
+<p>Nous avons expos&eacute; ailleurs comment et pourquoi les ph&eacute;nom&egrave;nes politiques
+sont les plus sp&eacute;ciaux et les plus complexes de tous les ph&eacute;nom&egrave;nes
+sociaux. Les soci&eacute;t&eacute;s ont des besoins et par cons&eacute;quent des d&eacute;sirs, les
+uns simples et g&eacute;n&eacute;raux, tels que les besoins et les d&eacute;sirs &eacute;conomiques
+et g&eacute;n&eacute;siques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus
+composites et sp&eacute;ciaux, tels que les besoins et les d&eacute;sirs artistiques,
+scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus
+&eacute;lev&eacute;s. La fa&ccedil;on dont les soci&eacute;t&eacute;s y donnent satisfaction est
+automatique, instinctive, plus rarement raisonn&eacute;e et surtout
+m&eacute;thodiquement raisonn&eacute;e ou volontaire.</p>
+
+<p>Comme chez les individus, les besoins dans les soci&eacute;t&eacute;s donnent
+naissance &agrave; une <i>Repr&eacute;sentation</i> &eacute;motionnelle ou id&eacute;ale, &agrave; des d&eacute;sirs,
+&agrave; des tendances d'ordinaire contradictoires, &agrave; une h&eacute;sitation, &agrave; une
+<i>D&eacute;lib&eacute;ration</i> qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres
+sp&eacute;ciaux appropri&eacute;s avant de se transformer finalement en <i>Volition</i> et
+en <i>Ex&eacute;cution</i>.</p>
+
+<p>Plus les besoins et les d&eacute;sirs qui arriveront &agrave; &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;s dans
+les organes sp&eacute;cialement affect&eacute;s &agrave; la d&eacute;lib&eacute;ration seront nombreux,
+complexes et contradictoires, plus l'h&eacute;sitation sera grande, plus la
+d&eacute;lib&eacute;ration sera raisonn&eacute;e et consciente, moins la volition et
+l'ex&eacute;cution cons&eacute;cutives seront instinctives, r&eacute;flexes et automatiques.</p>
+
+<p>Les fonctions et les organes qui, dans les soci&eacute;t&eacute;s, sont relatifs &agrave;
+l'accomplissement de la <i>Repr&eacute;sentation</i> des int&eacute;r&ecirc;ts et des d&eacute;sirs, de
+leur <i>D&eacute;lib&eacute;ration</i> et de la <i>Volont&eacute;</i> et de <i>l'Ex&eacute;cution</i> qui en sont
+la cons&eacute;quence, sont les fonctions et les organes politiques proprement
+dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le syst&egrave;me politique, la
+partie la plus d&eacute;licate du superorganisme social, analogue au syst&egrave;me
+nerveux central des &ecirc;tres organis&eacute;s sup&eacute;rieurs, mais bien plus
+consid&eacute;rable, plus complexe et dou&eacute; de propri&eacute;t&eacute;s particuli&egrave;res qui ne
+se rencontrent pas chez ces derniers.<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a></p>
+
+<p>La science politique est donc cette partie de la science de la nature
+qui a pour objet l'&eacute;tude et la connaissance des ph&eacute;nom&egrave;nes, des lois,
+des fonctions, des organes sociaux relatifs &agrave; la repr&eacute;sentation, &agrave; la
+d&eacute;lib&eacute;ration, &agrave; la d&eacute;cision et &agrave; l'ex&eacute;cution des divers int&eacute;r&ecirc;ts
+collectifs.</p>
+
+<p>La politique est la th&eacute;orie de la volont&eacute; collective; la politique est
+le syst&egrave;me r&eacute;gulateur supr&ecirc;me des int&eacute;r&ecirc;ts ou besoins &eacute;conomiques,
+g&eacute;n&eacute;siques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne
+trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination
+de r&eacute;gulateurs suffisants.</p>
+
+<p>Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent
+&eacute;videmment &agrave; ce groupe de ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux que nous avons embrass&eacute;s,
+d'apr&egrave;s leurs caract&egrave;res communs, dans notre tableau hi&eacute;rarchique et
+int&eacute;gral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels.</p>
+
+<p>Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises
+aux lois les plus g&eacute;n&eacute;rales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe
+de ph&eacute;nom&egrave;nes. Homog&egrave;nes, confuses et incoh&eacute;rentes primitivement, elles
+se confondent successivement avec les syst&egrave;mes th&eacute;ologiques et subissent
+l'influence des conceptions m&eacute;taphysiques; elles partagent, sous ce
+rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science
+politique ne se d&eacute;gage que fort tard des in&eacute;vitables synth&egrave;ses
+hypoth&eacute;tiques; m&ecirc;me apr&egrave;s que la politique a commenc&eacute; &agrave; devenir
+positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement
+moraux et avec le droit, surtout avec le droit repr&eacute;sent&eacute; par la loi.</p>
+
+<p>Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les
+doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'&agrave;
+ces formes d&eacute;j&agrave; &eacute;lev&eacute;es que nous rencontrons notamment au P&eacute;rou et au
+Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la
+Perse et surtout dans cette int&eacute;ressante civilisation chinoise, qui par
+cela m&ecirc;me qu'elle a eu si peu de rapports avec la n&ocirc;tre, constitue, par
+sa conformit&eacute; avec les lois sociologiques g&eacute;n&eacute;rales, la plus remarquable
+exp&eacute;rience collective dont il nous soit peut-&ecirc;tre donn&eacute; de profiter.
+C'est en Chine, notamment, que la science politique, d&eacute;gag&eacute;e en grande
+partie des formes religieuses, nous appara&icirc;t comme une science
+essentiellement morale et confondue compl&egrave;tement encore avec cette
+derni&egrave;re.</p>
+
+<p>La merveilleuse conformit&eacute; structurale et &eacute;volutive que nous d&eacute;couvrons
+sous les apparences divergentes de ces civilisations particuli&egrave;res nous
+permet d'entrevoir la possibilit&eacute; de proc&eacute;der &agrave; des g&eacute;n&eacute;ralisations
+provisoires et partielles et de d&eacute;gager quelques lois sociologiques
+relatives &agrave; la structure et &agrave; l'&eacute;volution des doctrines et des croyances
+politiques.</p>
+
+<p>L'histoire grecque et romaine nous montre un progr&egrave;s immense r&eacute;alis&eacute;
+dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des
+fonctions repr&eacute;sentatives et executives. C'est l&agrave;, malgr&eacute; ce qu'en
+pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est l&agrave; et
+dans ces communaut&eacute;s primitives dont la tradition ne se perdit jamais,
+que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles
+de ce self-government social qui est l'id&eacute;al des soci&eacute;t&eacute;s politiques.</p>
+
+<p>L'&eacute;tude des croyances et des doctrines politiques est donc une
+application des m&eacute;thodes &agrave; la fois logique, dogmatique et historique que
+nous avons expos&eacute;es au d&eacute;but de ce travail; les observations et les
+exp&eacute;riences qu'elle fournit permettront de d&eacute;gager d'abord certaines
+lois sociologiques particuli&egrave;res &agrave; des soci&eacute;t&eacute;s d&eacute;termin&eacute;es dans
+l'espace et le temps; puis, par degr&eacute;s successifs, de s'&eacute;lever jusqu'&agrave;
+des lois communes &agrave; un nombre plus ou moins consid&eacute;rable de soci&eacute;t&eacute;s et
+finalement &agrave; des lois communes &agrave; toutes les soci&eacute;t&eacute;s dans quelque
+p&eacute;riode du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou
+aient v&eacute;cu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques,
+d'observations et d'exp&eacute;riences isol&eacute;es, nos vues s'&eacute;tendront de plus en
+plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concr&egrave;tes
+et finalement abstraites, qui r&eacute;gissent les formes et la croissance ou
+la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence des croyances et des doctrines politiques. Voil&agrave; la
+seule m&eacute;thode, lente mais s&ucirc;re, de toute investigation scientifique;
+pour comprendre les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, il ne suffit pas de les voir
+de haut; celui qui observerait notre humanit&eacute; en installant son
+observatoire dans un ballon &agrave; plusieurs milliers de m&egrave;tres de hauteur,
+ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague;
+l'abstraction des d&eacute;tails ne doit se faire que graduellement et la
+recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les
+petites; ces grandes lignes, dans l'esp&egrave;ce les lois sociologiques
+abstraites, ne sont que la synth&egrave;se de tous les lin&eacute;aments particuliers,
+c'est-&agrave;-dire non seulement des lois sociologiques concr&egrave;tes, mais de
+toutes les observations et exp&eacute;riences isol&eacute;es qui forment les mat&eacute;riaux
+de ces derni&egrave;res.</p>
+
+<p>Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-m&ecirc;mes partie
+int&eacute;grante d'une structure sociale g&eacute;n&eacute;rale, elles concourent &agrave; la
+dynamique d'ensemble des soci&eacute;t&eacute;s; cette seule consid&eacute;ration suffit &agrave;
+d&eacute;montrer qu'elles sont r&eacute;gies par des lois statiques et fonctionnelles
+comme tous les autres ph&eacute;nom&egrave;nes organiques. Elles sont toutes d'abord
+d&eacute;termin&eacute;es et par les conditions et les lois de leur milieu externe,
+inorganique et physiologique, c'est-&agrave;-dire par toutes les propri&eacute;t&eacute;s ou
+forces physiques, et par toutes les propri&eacute;t&eacute;s ou forces des unit&eacute;s
+biologiques humaines, dou&eacute;es de sensibilit&eacute;, dont l'agr&eacute;gat combin&eacute; avec
+le milieu physique forme la mati&egrave;re sociale.</p>
+
+<p>Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionn&eacute;es
+par ce milieu et parla elles re&ccedil;oivent, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;
+pour les ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux en g&eacute;n&eacute;ral, cette uniformit&eacute; de structure et
+de croissance qui assure objectivement, d&egrave;s les commencements, l'unit&eacute;
+de l'esp&egrave;ce humaine. Plus tard, la diff&eacute;renciation progressive des
+formes et des fonctions, c'est-&agrave;-dire la tendance aux variations dans
+l'esp&egrave;ce humaine, sera contre-balanc&eacute;e par l'uniformit&eacute; plus complexe et
+plus haute qui r&eacute;sultera notamment des progr&egrave;s de la science, de la
+morale et du droit d'o&ugrave; na&icirc;tront finalement des institutions politiques
+internationales; en attendant, d&egrave;s son enfance et d&egrave;s ses premiers pas,
+l'uniformit&eacute; constitutionnelle de tous les groupes sociaux &eacute;pars est
+assur&eacute;e par leur d&eacute;pendance &eacute;troite vis-&agrave;-vis des grandes lois physiques
+et organiques communes, dans des limites de variations restreintes, &agrave;
+l'ensemble de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: en tant que partie int&eacute;grante de la structure
+g&eacute;n&eacute;rale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours
+coordonn&eacute;es avec les autres parties de cette structure; elles sont un
+rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont
+toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu
+que l'on peut appeler interne.</p>
+
+<p>Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles
+seules une explication suffisante; il faut toujours les &eacute;tudier dans
+leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique et
+avec leur milieu social interne surtout &eacute;conomique, g&eacute;n&eacute;sique,
+philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions
+politiques elles-m&ecirc;mes; les croyances et les doctrines sont
+incompr&eacute;hensibles si on ne soumet pas leur &eacute;tude &agrave; ce d&eacute;terminisme
+scientifique. En l'absence de cette m&eacute;thode, les croyances et les
+doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de M.
+Paul Janet, comme des cr&eacute;ations purement subjectives de g&eacute;nies plus ou
+moins profonds, soutenant tour &agrave; tour des th&egrave;ses plus ou moins
+brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des
+th&eacute;oriciens morts depuis des si&egrave;cles et d&eacute;montrer au public, sans
+contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement tromp&eacute;s
+en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos
+jours; c'est l&agrave; de la critique et de l'histoire n&eacute;gatives et st&eacute;riles;
+s'il n'est pas extraordinaire que les illustres anc&ecirc;tres de la science
+politique ne soient pas imbus des id&eacute;es modernes, il l'est certes
+beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent &agrave;
+s'embourber dans les orni&egrave;res anciennes.</p>
+
+<p>Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit
+arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur
+fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre
+intelligence. Celle-ci est dou&eacute;e de propri&eacute;t&eacute;s d'un c&ocirc;t&eacute; analytiques et
+critiques, de l'autre synth&eacute;tiques et coordinatrices. De l&agrave; le double
+caract&egrave;re des id&eacute;es et des th&eacute;ories politiques en g&eacute;n&eacute;ral, leur double
+mission sociale. D'une part, elles travaillent &agrave; la dissolution et &agrave;
+l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport
+avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect n&eacute;gatif et
+critique; d'autre part, elles coop&egrave;rent &agrave; la formation des institutions
+nouvelles en correspondance avec les n&eacute;cessit&eacute;s et les id&eacute;es modernes.</p>
+
+<p>Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes
+importants du corps social dont la fonction est &agrave; la fois
+r&eacute;volutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les
+institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles
+ne sont pas par cons&eacute;quent discut&eacute;es et mises en question, les croyances
+et les doctrines politiques, conformes alors &agrave; ces institutions, sont le
+plus fort ciment de la soci&eacute;t&eacute; et dans ce cas, tr&egrave;s rare surtout dans
+les soci&eacute;t&eacute;s modernes si instables et si vivantes, elles sont
+essentiellement conservatrices. D&egrave;s qu'une institution sociale, au
+contraire, est discut&eacute;e, c'est un indice de sa transformation ou de sa
+suppression in&eacute;vitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu &eacute;crire
+avec raison en parlant des &eacute;crits juridiques et politiques qui se
+publiaient sous le r&egrave;gne d'Elisabeth: &laquo;Dans ce temps-l&agrave;, une nu&eacute;e de
+jurisconsultes se levaient pour d&eacute;montrer ce qui ne se d&eacute;montre point,
+le pouvoir. Le pouvoir se d&eacute;clare en s'exer&ccedil;ant; c'est un fait que le
+raisonnement ne cr&eacute;e ni ne d&eacute;truit. Toute puissance qui argumente et
+soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cess&eacute; d'&ecirc;tre.&raquo;<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a></p>
+
+<p>Or, par cela m&ecirc;me que la stabilit&eacute; absolue serait la mort absolue, toute
+puissance argumente parce que in&eacute;vitablement, &agrave; certains stades du
+d&eacute;veloppement social, elle est discut&eacute;e; &eacute;ternelle est donc la critique,
+c'est-&agrave;-dire le progr&egrave;s, mais &eacute;ternelle &eacute;galement la transformation
+organique, c'est-&agrave;-dire la cr&eacute;ation incessante de l'ordre; ordre et
+progr&egrave;s, voil&agrave; la haute conception sociale que la science politique
+positive d&eacute;gage de l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, voil&agrave; les deux faces
+du m&ecirc;me drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme
+intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se
+neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progr&egrave;s
+relatifs, indispensables l'un et l'autre &agrave; la conservation de la vie
+sociale.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET R&Eacute;GRESSIVES</h3>
+
+
+<p>La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme
+essentiellement instables et variables, bien que dans des limites
+d&eacute;termin&eacute;es; la statique des soci&eacute;t&eacute;s est une statique vivante comme
+celle des corps organis&eacute;s; dans la r&eacute;alit&eacute;, leur structure est
+ins&eacute;parable de leur fonctionnement. L'une et l'autre rel&egrave;vent, mais en
+y ajoutant des caract&egrave;res sp&eacute;ciaux et plus complexes, des lois les plus
+g&eacute;n&eacute;rales de l'univers, la persistance de la force, l'int&eacute;gration et la
+d&eacute;sint&eacute;gration incessantes de la mati&egrave;re et du mouvement, en un mot de
+l'&eacute;volution et de la dissolution continues de toutes les formes
+existantes.</p>
+
+<p>M.H. Spencer a parfaitement expos&eacute; les rapports &eacute;troits qui relient
+la vie des soci&eacute;t&eacute;s &agrave; l'ordre universel.<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> Au point de vue de
+l'&eacute;volution, il a d&eacute;montr&eacute; que le progr&egrave;s social est accompagn&eacute;
+g&eacute;n&eacute;ralement d'un accroissement de la masse, d'une diff&eacute;renciation
+progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation
+successive d'organes de plus en plus sp&eacute;ciaux et &eacute;lev&eacute;s, enfin d'une
+coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes
+dans des centres r&eacute;gulateurs et mod&eacute;rateurs suivant des modes &agrave; peu pr&egrave;s
+semblables &agrave; l'organisation du syst&egrave;me nerveux chez les animaux
+sup&eacute;rieurs. L'&eacute;volution des formes du syst&egrave;me nerveux aux divers degr&eacute;s
+de la vie animale est peut-&ecirc;tre la meilleure &eacute;tude pr&eacute;paratoire &agrave; la
+sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie &agrave; la
+psychologie et &agrave; la science sociale.</p>
+
+<p>Cette &eacute;tude pr&eacute;liminaire a un autre avantage: elle nous initie &agrave; une
+conception non plus simplement m&eacute;taphysique, mais organique du progr&egrave;s:
+ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie
+positive directement en rapport avec les lois de l'&eacute;volution
+universelle.</p>
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s primitives n'ont pas l'id&eacute;e de progr&egrave;s; m&ecirc;me, dans des
+civilisations tr&egrave;s avanc&eacute;es, la croyance g&eacute;n&eacute;rale, par un ph&eacute;nom&egrave;ne
+psychique tr&egrave;s naturel, commence par placer l'&acirc;ge d'or &agrave; l'origine des
+soci&eacute;t&eacute;s. D&eacute;j&agrave; cependant, dans l'Inde, en Perse, &agrave; Rome, en Jud&eacute;e, parmi
+les esprits les plus cultiv&eacute;s d'abord, dans la masse ensuite, une
+r&eacute;volution s'op&egrave;re; l'&acirc;ge d'or est plac&eacute; &agrave; la fin des &acirc;ges successifs
+pr&eacute;dits par les proph&egrave;tes et les po&egrave;tes.<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a></p>
+
+<p>L'id&eacute;e de progr&egrave;s est non pas une conception inn&eacute;e &agrave; l'humanit&eacute;, c'est
+une lente acquisition transmise et d&eacute;velopp&eacute;e h&eacute;r&eacute;ditairement;
+aujourd'hui, elle peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme essentiellement humaine;
+beaucoup d'animaux sentent leur coop&eacute;ration simultan&eacute;e; les hommes
+seuls, et encore convient-il de limiter ce privil&egrave;ge aux soci&eacute;t&eacute;s les
+plus avanc&eacute;es, ont conscience et concourent au d&eacute;veloppement d'une
+coop&eacute;ration successive qui relie par la tradition le pass&eacute; &agrave; l'avenir,
+assurant ainsi notre &eacute;volution graduelle. Cette diff&eacute;renciation
+psychique et sociologique entre les animaux et l'esp&egrave;ce humaine fut une
+lente acquisition dont le d&eacute;veloppement n'entre pas dans le plan de
+cette &eacute;tude; contentons-nous de signaler que, m&ecirc;me de nos jours, cette
+diff&eacute;renciation est loin d'&ecirc;tre universellement accomplie.</p>
+
+<p>Parmi les intelligences philosophiques les plus &eacute;lev&eacute;es, l'ancien
+concept d'un &acirc;ge d'or primitif, de formes sociales originaires
+sup&eacute;rieures, ne s'est pas enti&egrave;rement effac&eacute;; il s'est simplement
+transform&eacute;. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progr&egrave;s semble se
+manifester par un retour aux formes anciennes. D&eacute;j&agrave; Hegel, et d'autres
+apr&egrave;s lui, avaient &eacute;rig&eacute; en loi g&eacute;n&eacute;rale du progr&egrave;s la ressemblance des
+formes derni&egrave;res et futures avec les formes primitives. Cette
+conception, bien que fausse, &eacute;tait historiquement naturelle; elle
+inaugurait l'id&eacute;e &eacute;volutionniste, mais continuait &agrave; se rattacher aussi
+notamment &agrave; cette autre croyance ancienne, encore persistante
+actuellement, d'apr&egrave;s laquelle les civilisations se mouvaient dans un
+cercle fatal.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s M. de Roberty,<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> cette loi ne pourrait, si elle existe,
+s'appliquer qu'aux erreurs et aux m&eacute;comptes de l'esprit; l'humanit&eacute;
+agirait d&egrave;s lors comme l'individu, qui, conscient de s'&ecirc;tre &eacute;gar&eacute;,
+revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue &agrave; ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui
+eut pour objet de nous pr&eacute;senter la m&eacute;taphysique comme une sorte de
+po&eacute;sie g&eacute;n&eacute;rale ou sup&eacute;rieure. J'ai d&eacute;crit moi-m&ecirc;me ailleurs les liens
+filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art, la
+religion et la m&eacute;taphysique. Toutefois, m&ecirc;me avec l'explication de mon
+savant ami, la loi du retour aux formes primitives me para&icirc;t
+inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en &eacute;conomie
+sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives
+primitives particuli&egrave;rement de la propri&eacute;t&eacute; et, de m&ecirc;me dans quelques
+&eacute;coles artistiques et dans plusieurs <i>desiderata</i> politiques tels que la
+l&eacute;gislation directe, le <i>referendum</i>, etc., ce retour n'est qu'apparent;
+il indique simplement la n&eacute;cessit&eacute; de renouer nos liens traditionnels
+avec l'&eacute;galit&eacute; homog&egrave;ne mais rudimentaire primitive; les soci&eacute;t&eacute;s
+modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'&eacute;normes
+modifications et adaptations en rapport avec leur complexit&eacute; croissante;
+si c'&eacute;tait un retour pur et simple, ce ne serait plus un progr&egrave;s, mais
+une r&eacute;gression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses
+&eacute;tudes sur les formes primitives de la propri&eacute;t&eacute;, laiss&eacute; subsister trop
+d'&eacute;quivoques &agrave; cet &eacute;gard.</p>
+
+<p>La th&eacute;orie du progr&egrave;s devient parfaitement claire et intelligible si
+nous mettons les caract&egrave;res si bien d&eacute;crits par M. Herbert Spencer et
+&eacute;num&eacute;r&eacute;s par nous ci-dessus, en rapport avec la classification
+hi&eacute;rarchique naturelle des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, de leurs fonctions et de
+leurs organes, classification que nous croyons avoir d&eacute;montr&eacute; &ecirc;tre le
+fondement indispensable de toute sociologie scientifique.</p>
+
+<p>Les lois de l'&eacute;volution et de la r&eacute;gression sociales sont des lois
+organiques, &agrave; un degr&eacute; plus &eacute;lev&eacute; que les lois psychiques et de deux
+degr&eacute;s plus &eacute;lev&eacute;es que les lois purement biologiques. Voil&agrave; ce dont il
+faut bien se p&eacute;n&eacute;trer. En somme, en compl&eacute;tant l'expos&eacute; sociologique de
+Comte et de Spencer par une classification hi&eacute;rarchique des faits
+sociaux et par l'extension des lois &eacute;volutionnistes de la biologie et de
+la psychologie &agrave; r&eacute;volution progressive ou r&eacute;gressive des soci&eacute;t&eacute;s, nous
+continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a></p>
+
+<p>Sans remonter aux lois les plus g&eacute;n&eacute;rales de l'&eacute;volution dans la nature
+inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'op&egrave;rent le progr&egrave;s
+et la d&eacute;cadence dans le domaine biologique et psychique.</p>
+
+<p>&laquo;Si nous &eacute;th&eacute;risons des animaux, comme des grenouilles, en continuant
+ind&eacute;finiment l'introduction des vapeurs d'&eacute;ther, nous voyons
+successivement s'&eacute;teindre, apr&egrave;s la sensibilit&eacute; consciente, toutes les
+manifestations de la sensibilit&eacute; inconsciente dans l'intestin et les
+glandes et nous finissons par arr&ecirc;ter l'irritabilit&eacute; musculaire et les
+agitations si vivaces des cils vibratiles implant&eacute;s en tr&egrave;s grand
+nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes
+muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a></p>
+
+<p>Voil&agrave; la description d'une loi r&eacute;gressive &agrave; la fois biologique et
+psychique, nous pouvons la compl&eacute;ter par un exemple vulgaire tir&eacute; de
+la biologie seule et montrant &agrave; la fois le double aspect progressif et
+r&eacute;gressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant
+l'heureuse expression de Haller, l'<i>organum primum vivens, ultimum
+moriens</i>.</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est
+impossible de cataloguer ici, paraissent se r&eacute;sumer en cette loi que les
+fonctions et les organes les premiers form&eacute;s continuent &agrave; survivre aux
+plus r&eacute;cents; ceux-ci s'arr&ecirc;tent les premiers; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, les plus
+anciens sont les plus simples et les plus essentiels &agrave; la vie g&eacute;n&eacute;rale,
+les plus r&eacute;cents sont les plus d&eacute;licats et les plus sp&eacute;ciaux.</p>
+
+<p>Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique.</p>
+
+<p>Dans sa belle &eacute;tude sur les <i>Maladies de la m&eacute;moire</i>,<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> M. Th. Ribot
+expose fort bien que l'affaiblissement de la m&eacute;moire porte d'abord sur
+les faits r&eacute;cents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les
+centres nerveux ou sont de suite effac&eacute;s. La cause r&eacute;side dans une
+l&eacute;sion anatomique grave: un commencement de d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence des cellules
+nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; &laquo;le nouveau meurt avant
+l'ancien&raquo;.</p>
+
+<p>L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles
+(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues &eacute;trang&egrave;res,
+etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le pass&eacute;;
+ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est
+une atrophie qui envahit peu &agrave; peu l'&eacute;corce du cerveau, puis la
+substance blanche produisant une d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence des cellules, des tubes
+et des capillaires de la substance nerveuse.</p>
+
+<p>Les facult&eacute;s affectives s'&eacute;teignent bien plus lentement que les
+intellectuelles; elles sont l'expression imm&eacute;diate et permanente de
+notre organisation.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res acquisitions qui r&eacute;sistent sont celles qui sont presque
+enti&egrave;rement organiques: la route journali&egrave;re, les vieilles habitudes
+appartenant &agrave; l'activit&eacute; automatique, avec un minimum de m&eacute;moire
+consciente, forme inf&eacute;rieure &agrave; laquelle les ganglions c&eacute;r&eacute;braux, le
+bulbe et la moelle suffisent.</p>
+
+<p>La m&eacute;moire descend donc de l'instable au stable, du sp&eacute;cial au g&eacute;n&eacute;ral.
+La preuve ou v&eacute;rification r&eacute;sulte de ce que la gu&eacute;rison ou
+reconstitution se fait en sens inverse, du stable &agrave; l'instable, du
+g&eacute;n&eacute;ral au sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>Cette loi n'est elle-m&ecirc;me qu'un cas particulier de la loi biologique
+plus simple d'apr&egrave;s laquelle les structures form&eacute;es les derni&egrave;res sont,
+comme nous l'avons vu, les premi&egrave;res &agrave; d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer dans l'ordre inverse de
+leur &eacute;volution progressive.</p>
+
+<p>Il en est de m&ecirc;me pour les ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques volontaires.<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a></p>
+
+<p>Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en
+rapport &agrave; la fois avec la biologie, la psychologie et en partie d&eacute;j&agrave;
+&eacute;galement avec la sociologie: le langage.<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> Nous y constatons les
+m&ecirc;mes lois d'&eacute;volution, progressive et r&eacute;gressive. La m&eacute;moire du langage
+et des signes se perd suivant un ordre naturel et n&eacute;cessaire. D'abord
+dispara&icirc;t le langage rationnel, repr&eacute;sent&eacute; par les mots; en premi&egrave;re
+ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts
+concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les
+noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes
+indicatifs d'actes et de qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les mots, s'&eacute;teint le langage &eacute;motionnel repr&eacute;sent&eacute; par les
+interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le
+simple langage musculaire, celui des gestes.<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a></p>
+
+<p>De m&ecirc;me, &agrave; titre de v&eacute;rification, nous observons que la loi de
+formation du langage va des gestes aux paroles et de ces derni&egrave;res aux
+signes id&eacute;aux, &agrave; l'&eacute;criture.</p>
+
+<p>L'ordre sociologique &eacute;tant une continuation plus complexe de l'ordre
+universel ant&eacute;c&eacute;dent plus simple, nous voil&agrave; pr&eacute;par&eacute;s &agrave; concevoir la
+nature des lois progressives et r&eacute;gressives en ce qui le concerne.</p>
+
+<p>Dans le deuxi&egrave;me volume de mon <i>Introduction &agrave; la sociologie</i>, j'ai
+syst&eacute;matiquement expos&eacute; comment les fonctions et organes relatifs &agrave;
+chacune des sept classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux se forment naturellement
+les uns des autres suivant leur ordre de complexit&eacute; et de sp&eacute;cialit&eacute;
+croissantes. Leur d&eacute;formation r&eacute;gressive suit l'ordre inverse,
+c'est-&agrave;-dire que l'organisation politique d&eacute;cline avant l'organisation
+juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se d&eacute;grade avant
+les institutions scientifiques; ces derni&egrave;res &agrave; leur tour s'effondrent
+ant&eacute;rieurement aux formes artistiques dont le d&eacute;clin pr&eacute;c&egrave;de celui de
+la vie familiale qui s'&eacute;vanouit avant la d&eacute;b&acirc;cle &eacute;conomique apr&egrave;s
+laquelle les soci&eacute;t&eacute;s retombent dans les modes incoh&eacute;rents et simplement
+automatiques des formes primitives.</p>
+
+<p>Ceci encore une fois n'est qu'une application particuli&egrave;re d'une loi
+g&eacute;n&eacute;rale d'apr&egrave;s laquelle la stabilit&eacute; des formes est en raison inverse
+de leur complexit&eacute;. Les structures sociales sont plus instables que les
+structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans
+toute soci&eacute;t&eacute;, les formes les plus &eacute;lev&eacute;es sont aussi les plus
+d&eacute;licates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique
+peut &ecirc;tre boulevers&eacute;, sans que les lois soient chang&eacute;es; celles-ci
+peuvent &ecirc;tre fr&eacute;quemment remani&eacute;es sans que leur changement corresponde
+&agrave; une transformation des moeurs; enfin de grandes r&eacute;volutions
+politiques, juridiques et morales peuvent agiter la soci&eacute;t&eacute; sans alt&eacute;rer
+en rien leur structure &eacute;conomique. En g&eacute;n&eacute;ral, les formes les moins
+complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes &agrave; se
+modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observ&eacute;, qu'en droit romain, la
+reconnaissance de l'ind&eacute;pendance priv&eacute;e du fils demanda un temps
+infiniment plus long que l'&eacute;mancipation politique de la pl&egrave;be. Il en est
+aujourd'hui de m&ecirc;me pour la situation civile de la femme m&ecirc;me dans les
+pays &agrave; suffrage universel.</p>
+
+<p>Les r&eacute;gressions sociales, de m&ecirc;me que le progr&egrave;s, peuvent &ecirc;tre vives ou
+lentes, r&eacute;guli&egrave;res ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social
+se r&eacute;tracte; ce n'est plus qu'une hi&eacute;rarchie militaire avec une t&ecirc;te, le
+droit redevient l'antique commandement, <i>jus, jussus</i>. Ainsi, &agrave; Rome,
+les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir &agrave; l'arm&eacute;e; la pl&egrave;be y
+redevenait sujette. Il y a aussi r&eacute;gression subite et compl&egrave;te quand un
+groupe social plus ou moins nombreux et avanc&eacute; est subitement enlev&eacute; au
+milieu de la formation de son organisation sup&eacute;rieure. Au Mexique, dans
+l'Am&eacute;rique du Sud, aux &icirc;les Fidji, on a vu des Europ&eacute;ens retourner en
+peu de temps &agrave; la sauvagerie, m&ecirc;me au cannibalisme.<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a></p>
+
+<p>Sans une classification hi&eacute;rarchique naturelle des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux,
+la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles
+et inexplicables. Non seulement la formation et la d&eacute;formation des
+fonctions et des organes, dans les soci&eacute;t&eacute;s, s'effectuent dans l'ordre
+de leur hi&eacute;rarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et
+la d&eacute;formation des fonctions et des organes particuliers de cette classe
+s'op&egrave;rent suivant la m&ecirc;me loi. Ainsi dans l'organisation politique les
+formes contractuelles sup&eacute;rieures et r&eacute;centes de self-government
+s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les
+conseils d'Etat, les minist&egrave;res, avant surtout le despotisme du pouvoir
+ex&eacute;cutif. Dans la vie &eacute;conomique, les formes destin&eacute;es &agrave; assurer la
+libert&eacute; du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de
+conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, dispara&icirc;tront
+avant les anciennes structures capitalistes et propri&eacute;taires d'origine
+ancienne, f&eacute;odale, ou quiritaire. Celles-ci, &agrave; leur tour,
+dispara&icirc;traient avant qu'il f&ucirc;t possible aux civilisations avanc&eacute;es de
+retourner aux formes homog&egrave;nes primitives.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a></p>
+
+<p>Quelques exemples emprunt&eacute;s &agrave; chacune des classes de ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux
+suffiront pour le moment &agrave; justifier l'exactitude de ces lois
+sociologiques relatives au progr&egrave;s et &agrave; la d&eacute;cadence des soci&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Les formes politiques, particuli&egrave;rement les structures sup&eacute;rieures,
+disparaissent les premi&egrave;res. Ainsi la f&eacute;odalit&eacute; n'existe plus comme
+organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports
+&eacute;conomiques et moraux et m&ecirc;me familiaux de nos propri&eacute;taires avec leurs
+tenanciers et ouvriers. Ce qui s'&eacute;tablit &agrave; l'origine et fut la base de
+la f&eacute;odalit&eacute; est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports
+originaires, les plus simples et les plus g&eacute;n&eacute;raux subsistent, le p&eacute;ril
+social subsistera &eacute;galement de voir rena&icirc;tre les formes politiques et
+juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite
+naturelle.</p>
+
+<p>Un droit, justifi&eacute; &agrave; l'origine, peut devenir un privil&egrave;ge odieux; ainsi
+l'immunit&eacute; des imp&ocirc;ts au profit de la noblesse qui &eacute;tait charg&eacute;e de
+l'office militaire cessa d'&ecirc;tre juste apr&egrave;s que cette caste ne remplit
+plus son office; le droit se transforma apr&egrave;s la suppression de la
+fonction politique.</p>
+
+<p>Dans toutes les grandes civilisations pass&eacute;es, nous pouvons observer que
+la d&eacute;composition morale commence par l'effondrement des grandes
+doctrines religieuses ou m&eacute;taphysiques qui, tomb&eacute;es en discr&eacute;dit,
+laissent &agrave; d&eacute;couvert les profondes l&eacute;sions qui ont atteint les moeurs en
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Dans son discours de r&eacute;ception &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, l'illustre G.
+Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des
+sciences: &laquo;On a raison de dire que les lettres sont les soeurs a&icirc;n&eacute;es
+des sciences. C'est la loi de l'&eacute;volution intellectuelle des peuples qui
+ont toujours produit leurs po&egrave;tes et leurs philosophes (m&eacute;taphysiciens)
+avant de former leurs savants. Dans ce d&eacute;veloppement progressif de
+l'humanit&eacute;, la po&eacute;sie, la philosophie et les sciences expriment les
+trois phases de notre intelligence, passant successivement par le
+sentiment, la raison et l'exp&eacute;rience.&raquo; De son c&ocirc;t&eacute;, M. Ch. Potvin
+indique comme suit que la r&eacute;gression s'op&egrave;re en sens inverse lorsqu'il
+&eacute;crit que &laquo;le si&egrave;cle des ducs de Bourgogne jusqu'&agrave; Charles-Quint est &agrave;
+la fois notre premier si&egrave;cle artistique et notre dernier si&egrave;cle
+litt&eacute;raire&raquo;. Cela signifie que le recul social inaugur&eacute; par le
+despotisme politique avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;truit le d&eacute;veloppement intellectuel
+pour ne laisser subsister et s'&eacute;panouir que les formes artistiques.</p>
+
+<p>A Rome, en Gr&egrave;ce, on continue &agrave; avoir dans la maison un foyer
+domestique, &agrave; le saluer, &agrave; l'adorer, &agrave; lui offrir la libation, mais ce
+n'&eacute;tait plus qu'un culte d'habitude non vivifi&eacute; par la foi; de m&ecirc;me pour
+le foyer des villes ou prytan&eacute;e, on n'en comprenait plus l'antique
+signification: le culte des anc&ecirc;tres, des fondateurs, des h&eacute;ros de la
+cit&eacute;; on continuait &agrave; entretenir le feu, &agrave; faire les repas publics, &agrave;
+chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinit&eacute;s de la
+nature <i>redevenaient</i> des sujets po&eacute;tiques. Les rites et les pratiques
+survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des
+religions, c'est ce par quoi elles ont commenc&eacute;, les rites, les
+sacrifices, le c&eacute;r&eacute;monial; la foi pa&iuml;enne n'existait plus qu'on
+punissait encore s&eacute;v&egrave;rement toute atteinte pos&eacute;e aux rites.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me continuaient les repas publics en commun alors que la communaut&eacute;
+&eacute;conomique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que
+les repas publics, d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;s en routine, n'avaient plus de sens ni pour
+la multitude ni m&ecirc;me pour les sommit&eacute;s sociales.</p>
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s progressent et r&eacute;gressent donc suivant des lois n&eacute;cessaires
+dont nous venons de donner un faible aper&ccedil;u. Insistons cependant sur ce
+point commun &agrave; la sociologie et &agrave; la psychologie, que toute d&eacute;cadence
+des formes et des fonctions sup&eacute;rieures voile g&eacute;n&eacute;ralement une l&eacute;sion
+plus ou moins grave des formes inf&eacute;rieures. C'est ainsi que les
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescences psychiques sont d&eacute;termin&eacute;es par des l&eacute;sions anatomiques.
+En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux,
+philosophiques, artistiques, familiaux, r&eacute;v&ecirc;lent le plus souvent de
+graves perturbations &eacute;conomiques, lesquelles &agrave; leur tour peuvent &ecirc;tre en
+rapport avec des troubles psychiques et une d&eacute;cadence biologique graves;
+dans ces derniers cas, la vie m&ecirc;me de la soci&eacute;t&eacute;, en g&eacute;n&eacute;ral, est en
+p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s peuvent donc se d&eacute;former et mourir suivant certaines lois
+de m&ecirc;me qu'elles progressent et naissent suivant des lois, &eacute;galement
+naturelles. Dans les soci&eacute;t&eacute;s, comme chez les animaux, le degr&eacute; de vie
+varie avec le degr&eacute; de correspondance. Parmi les animaux d'organisation
+inf&eacute;rieure, la mortalit&eacute; est &eacute;norme; ils subissent les influences les
+plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils
+s'adaptent &agrave; des circonstances plus nombreuses, plus sp&eacute;ciales; leur
+existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort
+exige plus de complications. Les soci&eacute;t&eacute;s sont donc d'autant plus
+viables qu'elles savent s'&eacute;lever &agrave; des formes plus complexes et plus
+sp&eacute;ciales, facilitant leur adaptation continuelle, r&eacute;tablissant leur
+&eacute;quilibre instable de mani&egrave;re &agrave; ne pas &ecirc;tre &agrave; la merci d'une
+perturbation &eacute;l&eacute;mentaire.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de raison pour qu'une soci&eacute;t&eacute; pacifique, laborieuse, o&ugrave; la
+circulation des richesses est bien r&eacute;partie, o&ugrave; la vie familiale,
+&eacute;motionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'&eacute;pure, o&ugrave; la
+justice devient de plus en plus la r&egrave;gle de l'activit&eacute; sociale et o&ugrave; la
+politique enfin n'est que la r&eacute;gulatrice supr&ecirc;me des grands int&eacute;r&ecirc;ts
+sociaux exactement repr&eacute;sent&eacute;s et se gouvernant librement eux-m&ecirc;mes,
+p&eacute;risse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se d&eacute;veloppant
+r&eacute;guli&egrave;rement au point de vue de la masse, se diff&eacute;renciant de mieux en
+mieux dans ses parties, coordonnant ces derni&egrave;res clans des organes
+locaux, r&eacute;gionaux et internationaux de plus en plus &eacute;lev&eacute;s, une telle
+soci&eacute;t&eacute; peut d&eacute;fier la mort; sa long&eacute;vit&eacute; ind&eacute;finie finit par se
+confondre avec celle de l'esp&egrave;ce humaine et de ses conditions
+terrestres.</p>
+
+<p>En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi
+en ce que les soci&eacute;t&eacute;s &eacute;tant compos&eacute;es d'unit&eacute;s sensibles et
+conscientes, bien qu'&agrave; des degr&eacute;s divers, elles ont le pouvoir, dans les
+limites naturelles, d'abr&eacute;ger ou d'augmenter spontan&eacute;ment le cours de
+leur existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre
+leurs mains.</p>
+
+<p>FIN</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> BERTHELOT. <i>La Synth&egrave;se chimique</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de
+service, tel que le r&egrave;gle le Code civil, pr&eacute;suppose le libre arbitre
+absolu de l'individu et une &eacute;galit&eacute; id&eacute;ale entre le ma&icirc;tre et l'ouvrier;
+cette conception m&eacute;taphysique viole &agrave; la fois et m&eacute;conna&icirc;t les
+conditions physiologiques, psychiques et collectives, notamment
+&eacute;conomiques, de la classe laborieuse. C'est ce qu'ont d&ucirc; finalement
+reconna&icirc;tre tous les publicistes qui se sont occup&eacute;s, par exemple, de la
+question des accidents du travail et de la r&eacute;glementation de ce dernier
+au point de vue des sexes, de l'&acirc;ge et aussi de la dur&eacute;e du travail m&ecirc;me
+pour les adultes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> L'application des th&eacute;ories darwiniennes, essentiellement
+biologiques,aux ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux est un exemple du danger auquel on
+s'expose en cherchant &agrave; ramener des ph&eacute;nom&egrave;nes complexes qui ont des
+lois en partie propres &agrave; eux seuls et en partie communes avec les autres
+sciences uniquement &agrave; ce dernier caract&egrave;re. Les simplificateurs &agrave;
+outrance de cette &eacute;cole en sont naturellement arriv&eacute;s par ce proc&eacute;d&eacute;
+vicieux &agrave; perdre notamment de vue que la lutte sociale pour l'existence
+n'est pas seulement repr&eacute;sent&eacute;e par un irr&eacute;ductible antagonisme, mais
+aussi par une coop&eacute;ration naturelle dont l'influence bienfaisante ne
+fait que cro&icirc;tre avec les progr&egrave;s de la civilisation.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> J.-S. MILL, <i>Syst&egrave;me de logique</i>, traduction PEISSE,
+2<sup>e</sup> &eacute;dition, t. I, p. 425-484; A. BAIN, <i>Logique d&eacute;ductive et
+inductive</i>, traduction COMPAYR&Eacute;, 2&deg; &eacute;dition, t. II, p. 75-115.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Logique</i>, t. I, 421.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Logique</i>, t. I, 421 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>R&eacute;forme</i>, ann&eacute;e 1891, n<sup>os</sup> 121, 122, 165 et
+166.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> C'est ainsi qu'&agrave; la suite des autres sciences, la science
+sociale transforme insensiblement son enseignement dogmatique <i>ex
+cathedra</i> en un enseignement pratique et exp&eacute;rimental. Autrefois aussi
+la botanique et la physiologie, par exemple, s'enseignaient d'une fa&ccedil;on
+exclusivement orale ou &eacute;crite. Aujourd'hui, en Italie par exemple, des
+professeurs de criminologie, tels que Lombroso, E. Ferri et d'autres,
+ont joint &agrave; leurs le&ccedil;ons orales des observations dans des Mus&eacute;es
+d'anthropologie et une v&eacute;ritable clinique criminelle dans les prisons o&ugrave;
+ils se rendent avec les &eacute;tudiants des Facult&eacute;s de droit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Condorcet, notamment, croyait &agrave; la possibilit&eacute; de la
+prolongation ind&eacute;finie de la vie humaine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour les d&eacute;veloppements de ces consid&eacute;rations et de celles
+qui suivent, lire la premi&egrave;re partie de notre <i>Introduction &agrave; la
+Sociologie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Introduction &agrave; la Sociologie</i>, deuxi&egrave;me partie:
+<i>Fonctions et organes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Pour les d&eacute;veloppements relatifs &agrave; la classification
+hi&eacute;rarchique des ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux, lire <i>l' Introduction &agrave; la
+Sociologie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Le R&eacute;gime repr&eacute;sentatif</i>, par G. De Greef. Bruxelles,
+1893. Office de publicit&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> CH. LABOULAYE. <i>Dictionnaire des Arts et Manufactures.</i> V.
+<i>Chemins de fer</i>.&mdash;P.-J. PROUDHON. <i>Des r&eacute;formes &agrave; op&eacute;rer dans
+l'exploitation des Chemins de fer</i>.
+</p><p>
+D'apr&egrave;s HUHLMANN, l'effort de tirage n&eacute;cessaire pour mettre en mouvement
+une charge P sur essieu, est une fraction K de P, c'est-&agrave;-dire F = KP.
+</p><p>
+K, coefficient de tirage, diminue avec la r&eacute;sistance.
+</p>
+<pre>
+Pour un mauvais empierrement K = 0,070
+Sur bonne voie empierr&eacute;e K = 0,030
+Sur pav&eacute; K = 0,018
+Sur rail K = 0,005
+</pre>
+<p>
+Math&eacute;matiquement et pour tenir compte de toutes les conditions variables
+du roulement, la formule &eacute;tablie par RUHLMANN contient les notions
+suivantes:
+</p>
+<pre>
+P, poids reposant sur une roue; K, coefficient de r&eacute;sistance au
+ roulement;
+Q, poids de la roue; R, rayon de la roue;
+F, coefficient du frottement de JLF, rayon de la fus&eacute;e.
+ la fus&eacute;e;
+</pre>
+<p>
+Sur un rail, c'est-&agrave;-dire sur une route de nature parfaite, K (P + 2) / r
+devient n&eacute;gligeable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Semaine du 26 novembre au 2 d&eacute;cembre 1891: 149,583,000
+livres sterling. Les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, l'Autriche,
+l'Italie et l'Allemagne se sont successivement assimil&eacute; cette
+institution; la Belgique, ici encore, retarde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cette pr&eacute;vision s'est r&eacute;alis&eacute;e apr&egrave;s que ces pages &eacute;taient
+&eacute;crites ainsi que mes auditeurs &agrave; l'Ecole des sciences sociales ont pu
+le constater par les chiffres que je produisis devant eux pendant mes
+le&ccedil;ons de l'ann&eacute;e suivante. En 1890, en effet, les naissances
+ill&eacute;gitimes par 100 naissances ont &eacute;t&eacute;: Royaume, 8.63 p. 100; Hainaut,
+10.44 p. 100; Luxembourg, 2.95 p. 100. Dans cette derni&egrave;re province, en
+1890 comme en 1889, le chiffre total des naissances a diminu&eacute; et celui
+des naissances ill&eacute;gitimes s'est accru; la population en g&eacute;n&eacute;ral tend &agrave;
+y d&eacute;cro&icirc;tre.
+</p><p>
+En 1891, le salaire net moyen des houilleurs du Hainaut est tomb&eacute; &agrave; 3
+fr. 06 par jour; la d&eacute;pression ayant persist&eacute; depuis, nous pouvons
+pr&eacute;voir une augmentation des naissances ill&eacute;gitimes; les statistiques
+officielles nous font d&eacute;faut jusqu'ici.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Expos&eacute;s de la situation du Royaume</i> et <i>Annuaires
+statistiques de la Belgique</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Introduction &agrave; la Sociologie</i>, t. II, p. 148 &agrave; 189.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Compte g&eacute;n&eacute;ral de l'Administration de la justice
+criminelle en France, de 1826 &agrave; 1880.&mdash;-QUETELET, <i>Physique sociale</i>,
+t. II, p. 232 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> L'Ari&ocirc;ge, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyr&eacute;n&eacute;es, le Gers,
+le Tarn, l'Aveyron, le Lot, le Cantal, la Loz&egrave;re, la Haute-Loire, le
+Puy-de-D&ocirc;me et la Creuse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> YVERN&Egrave;S. <i>Compte de la Justice criminelle</i>; Rapport.
+p. XXXIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Bruxelles, imprimerie de la Banque nationale, 1884.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> A ceux qui voudront se former une conception exacte des
+rapports qui existent entre les faits &eacute;conomiques, je recommande tout
+sp&eacute;cialement, comme des mod&egrave;les de m&eacute;thode et d'exactitude, les
+diagrammes de M.H. DENIS, professeur d'&eacute;conomie politique &agrave; l'Universit&eacute;
+de Bruxelles et tout particuli&egrave;rement son <i>Atlas de diagrammes relatifs
+&agrave; l'histoire des prix en Belgique.</i> Bruxelles, 1885.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> DE LAVELEYE, <i>Economie politique</i>; Id., <i>Le Gouvernement
+dans la d&eacute;mocratie</i>, notamment le chapitre ii: <i>la Soci&eacute;t&eacute; n'est pris un
+organisme</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> G. DEGREEF. <i>Le R&eacute;gime repr&eacute;sentatif</i>. Bruxelles, 1892.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Dix ans d'&eacute;tudes historiques: Vue des r&eacute;volutions
+d'Angleterre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Les premiers principes</i>.&mdash;<i>Essais sur le progr&egrave;s,</i> p. 1 &agrave;
+79.&mdash;<i>Principes de sociologie</i>, passim.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Virgile, <i>Eglog. IV</i>.&mdash;Servius sur le vers 4 de cette
+&eacute;clogue.&mdash;Nigidius cit&eacute; par Servius sur le vers 10.-<i>Livres du Daniel et
+d'H&eacute;noch</i>.&mdash;Liv. III, 97-817 des <i>Livres sibyllins</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>La Recherche de l'unit&eacute;</i>, p. 6. Paris, Alcan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> J'ai propos&eacute; pour la premi&egrave;re fois, apr&egrave;s de longues
+pr&eacute;parations, mes id&eacute;es sur les lois sociologiques de l'&eacute;volution
+progressive et r&eacute;gressive des soci&eacute;t&eacute;s dans mon cours &agrave; l'&Eacute;cole des
+sciences sociales de l'Universit&eacute; de Bruxelles en 1889-1890. Je m'y
+appuyais notamment sur des faits psychiques d&eacute;crits par M. Ribot dans
+<i>les Maladies de la M&eacute;moire</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Claude Bernard. <i>La Science exp&eacute;rimentale</i>. Paris,
+F. Alcan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Paris, F&eacute;lix Alcan, p. 92 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Th. Ribot. <i>Les Maladies de la volont&eacute;</i>. Paris, F. Alcan,
+8<sup>e</sup>&eacute;dition, 1893.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> A. Comte fait figurer la th&eacute;orie du langage dans sa
+<i>Statique sociale</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Th. Ribot. <i>Les Maladies de la m&eacute;moire</i>. Paris, F. Alcan,
+8<sup>e</sup> &eacute;dition, 1893.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Waitz. <i>Anthropology</i>, 313. Traduction anglaise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Nous r&eacute;servons &agrave; nos deux derniers volumes d'<i>Introduction
+&agrave; la Sociologie</i> consacr&eacute;s &agrave; la Structure et &agrave; la Dynamique g&eacute;n&eacute;rales
+des soci&eacute;t&eacute;s l'expos&eacute; et la d&eacute;monstration m&eacute;thodiques de ces lois.</p></div></div>
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+<pre>
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+End of Project Gutenberg's Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+
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+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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