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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:19 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome IV, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misérables Tome IV
+ L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17518]
+[Date last updated: April 13, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
+
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+
+Victor Hugo
+
+LES MISÉRABLES
+
+Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS
+
+(1862)
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Livre premier--Quelques pages d'histoire
+
+Chapitre I Bien coupé
+Chapitre II Mal cousu
+Chapitre III Louis-Philippe
+Chapitre IV Lézardes sous la fondation
+Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore
+Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants
+
+
+Livre deuxième--Éponine
+
+Chapitre I Le Champ de l'Alouette
+Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
+Chapitre III Apparition au père Mabeuf
+Chapitre IV Apparition à Marius
+
+
+Livre troisième--La maison de la rue Plumet
+
+Chapitre I La maison à secret
+Chapitre II Jean Valjean garde national
+Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille
+Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre
+Chapitre VI La bataille commence
+Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie
+Chapitre VIII La cadène
+
+
+Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut
+
+Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans
+Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
+ phénomène
+
+
+Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement
+
+Chapitre I La solitude et la caserne combinées
+Chapitre II Peurs de Cosette
+Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint
+Chapitre IV Un coeur sous une pierre
+Chapitre V Cosette après la lettre
+Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos
+
+
+Livre sixième--Le petit Gavroche
+
+Chapitre I Méchante espièglerie du vent
+Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
+Chapitre III Les péripéties de l'évasion
+
+
+Livre septième--L'argot
+
+Chapitre I Origine
+Chapitre II Racines
+Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit
+Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer
+
+
+Livre huitième--Les enchantements et les désolations
+
+Chapitre I Pleine lumière
+Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet
+Chapitre III Commencement d'ombre
+Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot
+Chapitre V Choses de la nuit
+Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette
+Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence
+
+
+Livre neuvième--Où vont-ils?
+
+Chapitre I Jean Valjean
+Chapitre II Marius
+Chapitre III M. Mabeuf
+
+
+Livre dixième--Le 5 juin 1832
+
+Chapitre I La surface de la question
+Chapitre II Le fond de la question
+Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître
+Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois
+Chapitre V Originalité de Paris
+
+
+Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan
+
+Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de
+Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie
+Chapitre II Gavroche en marche
+Chapitre III Juste indignation d'un perruquier
+Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard
+Chapitre V Le vieillard
+Chapitre VI Recrues
+
+
+Livre douzième--Corinthe
+
+Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation
+Chapitre II Gaîtés préalables
+Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire
+Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
+Chapitre V Les préparatifs
+Chapitre VI En attendant
+Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes
+Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé
+Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc
+
+
+Livre treizième--Marius entre dans l'ombre
+
+Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
+Chapitre II Paris à vol de hibou
+Chapitre III L'extrême bord
+
+
+Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir
+
+Chapitre I Le drapeau--Premier acte
+Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte
+Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
+Chapitre IV Le baril de poudre
+Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire
+Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
+Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances
+
+
+Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé
+
+Chapitre I Buvard, bavard
+Chapitre II Le gamin ennemi des lumières
+Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment
+Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche
+
+
+
+
+Livre premier--Quelques pages d'histoire
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Bien coupé
+
+
+1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la
+Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
+plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui
+les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
+grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses
+sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des
+intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique
+formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant
+à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories.
+Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le
+mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme
+humaine.
+
+Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner
+assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes
+principales.
+
+Nous allons l'essayer.
+
+La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à
+définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
+sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une
+grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les
+politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que
+le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être
+petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
+événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
+hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On
+donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon
+petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au
+soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec
+Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on
+est éreinté. Chacun demande un lit.
+
+Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les
+fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un
+gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité,
+du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits
+surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces
+faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
+ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et
+la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des
+fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes.
+
+Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques.
+
+En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits
+accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
+la même chose que le repos pour les hommes.
+
+C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur;
+c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire.
+
+Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder.
+Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses
+qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se
+doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814.
+
+La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut
+la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce
+qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
+possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le
+droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre
+chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon
+et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de
+s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la
+maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle.
+
+Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à
+chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
+c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.
+
+Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté
+devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle
+avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle
+aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon.
+
+Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle
+se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la
+France. Les racines de la société française n'étaient point dans les
+Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
+constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
+Elles étaient partout, excepté sous le trône.
+
+La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant
+de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et
+la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
+on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de
+continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
+doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et
+que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
+l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits
+et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et
+promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des
+rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut.
+
+Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main sur les
+garanties «octroyées» en 1814, sur les concessions, comme elle les
+qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'étaient
+nos conquêtes; ce qu'elle appelait nos empiétements, c'étaient nos
+droits.
+
+Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
+victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays, c'est-à-dire se
+croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
+risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
+élevant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
+individuel, à la nation la souveraineté, au citoyen la liberté. En
+d'autres termes, elle nia à la nation ce qui la faisait nation et au
+citoyen ce qui le faisait citoyen.
+
+C'est là le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
+juillet.
+
+La Restauration tomba.
+
+Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas été
+absolument hostile à toutes les formes du progrès. De grandes choses
+s'étaient faites, elle étant à côté.
+
+Sous la Restauration la nation s'était habituée à la discussion dans le
+calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la
+paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été
+un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
+révolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
+parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
+tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
+On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits.
+Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
+quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
+principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'État:
+l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la
+parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes
+à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
+furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
+providence.
+
+La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur côté, mais du
+côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec gravité, mais sans
+autorité; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
+solennelles qui laissent une sombre émotion à l'histoire; ce ne fut ni
+le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napoléon. Ils s'en
+allèrent, voilà tout. Ils déposèrent la couronne et ne gardèrent pas
+d'auréole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
+manquèrent dans une certaine mesure à la majesté de leur malheur.
+Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
+ronde en table carrée, parut plus soucieux de l'étiquette en péril que
+de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dévoués
+qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui honoraient leur
+race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaquée un matin à main
+armée par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
+qu'elle n'eut pas de colère. Elle se défendit, se contint, remit les
+choses à leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
+l'exil, hélas! et s'arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
+dais qui avait abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne
+toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et précaution. Ce ne fut
+pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
+France entière, la France victorieuse et enivrée de sa victoire, qui
+sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
+paroles de Guillaume du Vair après la journée des barricades: «Il est
+aysé à ceux qui ont accoutumé d'effleurer les faveurs des grands et
+saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune affligée à
+une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
+adversité; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
+vénérable, et principalement des affligés.»
+
+Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret. Comme nous
+venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacèrent
+à l'horizon.
+
+La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
+le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle avec enthousiasme et
+joie, les autres s'en détournèrent, chacun selon sa nature. Les princes
+de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermèrent les
+yeux, blessés et stupéfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
+Effroi qui se comprend, colère qui s'excuse. Cette étrange révolution
+avait à peine été un choc; elle n'avait pas même fait à la royauté
+vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
+yeux des gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la
+liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le tort
+d'être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tenté ni
+machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus irrités, les plus
+frémissants, la saluaient; quels que soient nos égoïsmes et nos
+rancunes, un respect mystérieux sort des événements dans lesquels on
+sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.
+
+La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
+Chose pleine de splendeur.
+
+Le droit terrassant le fait. De là l'éclat de la révolution de 1830, de
+là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'être
+violent.
+
+Le droit, c'est le juste et le vrai.
+
+Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur. Le fait,
+même le plus nécessaire en apparence, même le mieux accepté des
+contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
+peu de droit ou point du tout de droit, est destiné infailliblement à
+devenir, avec la durée du temps, difforme, immonde, peut-être même
+monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le
+fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on regarde
+Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie, ni un démon, ni
+un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
+pas seulement le fait italien, c'est le fait européen, le fait du
+seizième siècle. Il semble hideux, et il l'est, en présence de l'idée
+morale du dix-neuvième.
+
+Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des sociétés.
+Terminer le duel, amalgamer l'idée pure avec la réalité humaine, faire
+pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
+voilà le travail des sages.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Mal cousu
+
+
+Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.
+
+La révolution de 1830 s'était vite arrêtée.
+
+Sitôt qu'une révolution a fait côte, les habiles dépècent l'échouement.
+
+Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes la
+qualification d'hommes d'État; si bien que ce mot, homme d'État, a fini
+par être un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, là où il
+n'y a qu'habileté, il y a nécessairement petitesse. Dire: les habiles,
+cela revient à dire: les médiocres.
+
+De même que dire: les hommes d'État, cela équivaut quelquefois à dire:
+les traîtres.
+
+À en croire les habiles donc, les révolutions comme la Révolution de
+Juillet sont des artères coupées; il faut une prompte ligature. Le
+droit, trop grandement proclamé, ébranle. Aussi, une fois le droit
+affirmé, il faut raffermir l'État. La liberté assurée, il faut songer au
+pouvoir.
+
+Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils commencent
+à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement, qu'est-ce que le
+pouvoir? deuxièmement, d'où vient-il?
+
+Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmurée, et ils
+continuent leur manoeuvre.
+
+Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions profitables un
+masque de nécessité, le premier besoin d'un peuple après une révolution,
+quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
+procurer une dynastie. De cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix
+après sa révolution, c'est-à-dire le temps de panser ses plaies et de
+réparer sa maison. La dynastie cache l'échafaudage et couvre
+l'ambulance.
+
+Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.
+
+À la rigueur, le premier homme de génie ou même le premier homme de
+fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
+Bonaparte et dans le second Iturbide.
+
+Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
+y a nécessairement une certaine quantité d'ancienneté dans une race, et
+la ride des siècles ne s'improvise pas.
+
+Si l'on se place au point de vue des «hommes d'État», sous toutes
+réserves, bien entendu, après une révolution, quelles sont les qualités
+du roi qui en sort? Il peut être et il est utile qu'il soit
+révolutionnaire, c'est-à-dire participant de sa personne à cette
+révolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
+illustré, qu'il en ait touché la hache ou manié l'épée.
+
+Quelles sont les qualités d'une dynastie? Elle doit être nationale,
+c'est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des actes commis, mais
+par les idées acceptées. Elle doit se composer de passé et être
+historique, se composer d'avenir et être sympathique.
+
+Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se contentent de
+trouver un homme, Cromwell ou Napoléon; et pourquoi les deuxièmes
+veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
+maison d'Orléans.
+
+Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l'Inde dont chaque
+rameau, en se courbant jusqu'à terre, y prend racine et devient un
+figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition
+de se courber jusqu'au peuple.
+
+Telle est la théorie des habiles.
+
+Voici donc le grand art: faire un peu rendre à un succès le son d'une
+catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
+assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
+jusqu'au ralentissement du progrès, affadir cette aurore, dénoncer et
+retrancher les âpretés de l'enthousiasme, couper les angles et les
+ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant
+peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès
+de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer
+l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce
+nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de
+réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.
+
+1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l'Angleterre par 1688.
+
+1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de progrès;
+quasi-droit. Or la logique ignore l'à peu près; absolument comme le
+soleil ignore la chandelle.
+
+Qui arrête les révolutions à mi-côte? La bourgeoisie.
+
+Pourquoi?
+
+Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier
+c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la
+satiété.
+
+Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles
+X.
+
+On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
+est tout simplement la portion contentée du peuple. Le bourgeois, c'est
+l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
+caste.
+
+Mais, pour vouloir s'asseoir trop tôt, on peut arrêter la marche même du
+genre humain. Cela a été souvent la faute de la bourgeoisie.
+
+On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'égoïsme n'est pas
+une des divisions de l'ordre social.
+
+Du reste, il faut être juste même envers l'égoïsme, l'état auquel
+aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
+nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique
+d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était
+pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes;
+c'était la halte.
+
+La halte est un mot formé d'un double sens singulier et presque
+contradictoire: troupe en marche, c'est-à-dire mouvement; station,
+c'est-à-dire repos.
+
+La halte, c'est la réparation des forces; c'est le repos armé et
+éveillé; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
+ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.
+
+C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.
+
+Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrès.
+
+Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d'État, un homme qui
+exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualité
+composite, signifiant révolution et signifiant stabilité, en d'autres
+termes affermissant le présent par la compatibilité évidente du passé
+avec l'avenir.
+
+Cet homme était «tout trouvé». Il s'appelait Louis-Philippe d'Orléans.
+
+Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
+nomma _la meilleure des républiques_. L'hôtel de ville de Paris remplaça
+la cathédrale de Reims.
+
+Cette substitution d'un demi-trône au trône complet fut «l'oeuvre de
+1830».
+
+Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
+Tout cela était fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
+proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Louis-Philippe
+
+
+Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
+ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et
+mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la
+révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité
+providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est
+jamais une abdication.
+
+Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,
+se trompent, et de graves méprises se sont vues.
+
+Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans
+l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,
+le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.
+
+Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les
+circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait
+été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des
+vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,
+de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
+prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
+prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
+chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
+d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes
+de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
+est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;
+admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de
+toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
+appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
+intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se
+déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il
+n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il
+fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,
+mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour
+leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;
+gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa
+famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,
+intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours
+au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
+pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort
+par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui
+grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans
+son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
+fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France
+de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son
+pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que
+l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de
+funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie
+pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
+préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la
+société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
+sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi
+contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,
+bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
+Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du
+beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la
+chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes
+de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté
+huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un
+grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
+chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures
+politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son oeuvre; déguisant
+sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que
+comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux
+esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de
+voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole
+facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son
+unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant
+les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les
+tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations
+intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,
+tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
+accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
+s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son
+premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des
+réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté
+créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
+esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une
+dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
+avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
+pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la
+jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes
+éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus
+illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu
+le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce
+qui est utile.
+
+Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas
+toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il
+plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il
+ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
+vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du
+nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;
+Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé
+l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
+service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
+il écrivait _les polonois_ et il prononçait _les hongrais_. Il portait
+l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion
+d'honneur comme Napoléon.
+
+Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.
+Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
+cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
+sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
+fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et
+un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe
+n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
+royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang
+pour guérir.
+
+Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
+défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le
+règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
+total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le
+deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,
+l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,
+la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel
+par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent
+mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,
+l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
+plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,
+Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique
+plus familiale que nationale est le fait du roi.
+
+Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.
+
+Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.
+
+D'où vient cette faute?
+
+Disons-le.
+
+Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille
+qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être
+dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le
+14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
+militaire.
+
+Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être
+remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
+famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.
+Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
+Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
+Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son
+âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de
+Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. _Ce
+sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on
+n'en voit pas_.
+
+Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
+Louis-Philippe.
+
+Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la
+Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du
+révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la
+fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
+complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et
+l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
+avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été
+proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet
+apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
+vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de
+mathématiques pendant que sa soeur Adélaïde faisait de la broderie et
+cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
+Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont
+Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le
+compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club
+des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait
+dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du
+fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès
+de Louis XVI, si bien nommé _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle
+de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la
+royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de
+l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique
+interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation
+stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence
+relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
+de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait
+contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre
+de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant
+responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la
+monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de
+ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
+justice de Dieu.
+
+La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son
+souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute
+par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de
+douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste
+alphabétique de l'assemblée constituante.
+
+Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été
+libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été
+libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le
+pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône
+exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.
+
+Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est
+aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est
+encore qu'en première instance.
+
+L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas
+encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
+le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a
+lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été
+l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire
+d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au
+point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne
+pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
+certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de
+l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
+droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
+dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de
+quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au
+point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
+langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé
+sur un trône.
+
+Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste
+l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.
+Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte
+contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
+appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que
+faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un
+procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à
+l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un
+homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il
+disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs
+généraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois
+les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était
+une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un
+jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:
+_Cette nuit, j'en ai gagné sept_. Pendant les premières années de son
+règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une
+violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une
+Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;
+les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi
+légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui
+représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
+qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de
+sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: _Quel dommage
+que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce_. Une autre fois,
+faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos
+d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre
+temps: _Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir_.
+Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.
+
+Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été
+bon passe presque avant qui a été grand.
+
+Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement
+peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme
+lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant
+l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et
+avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;
+une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres
+donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de
+deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Lézardes sous la fondation
+
+
+Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer dans l'épaisseur
+d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du règne de
+Louis-Philippe, il ne fallait pas d'équivoque, et il était nécessaire
+que ce livre s'expliquât sur ce roi.
+
+Louis-Philippe était entré dans l'autorité royale sans violence, sans
+action directe de sa part, par le fait d'un virement révolutionnaire,
+évidemment fort distinct du but réel de la révolution, mais dans lequel
+lui, duc d'Orléans, n'avait aucune initiative personnelle. Il était né
+prince et se croyait élu roi. Il ne s'était point donné à lui-même ce
+mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
+accepté; convaincu, à tort certes, mais convaincu que l'offre était
+selon le droit et que l'acceptation était selon le devoir. De là une
+possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
+Louis-Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie
+étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d'épouvante qui se
+dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la démocratie. Un
+choc de principes ressemble à un choc d'éléments. L'océan défend l'eau,
+l'ouragan défend l'air; le roi défend la royauté, la démocratie défend
+le peuple; le relatif, qui est la monarchie, résiste à l'absolu, qui est
+la république; la société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
+souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
+il n'y a point ici à blâmer ceux qui luttent; un des deux partis
+évidemment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
+sur deux rivages à la fois, un pied dans la république, un pied dans la
+royauté; il est indivisible, et tout d'un côté; mais ceux qui se
+trompent se trompent sincèrement; un aveugle n'est pas plus un coupable
+qu'un Vendéen n'est un brigand. N'imputons donc qu'à la fatalité des
+choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes,
+l'irresponsabilité humaine y est mêlée.
+
+Achevons cet exposé.
+
+Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, né
+d'hier, combattre aujourd'hui. À peine installé, il sentait déjà partout
+de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
+fraîchement posé et si peu solide.
+
+La résistance naquit le lendemain; peut-être même était-elle née la
+veille.
+
+De mois en mois, l'hostilité grandit, et de sourde devint patente.
+
+La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par les rois, nous
+l'avons dit, avait été en France diversement interprétée.
+
+Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte
+obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font
+sur-le-champ des traductions; traductions hâtives, incorrectes, pleines
+de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
+la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
+déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
+besogne est faite depuis longtemps; il y a déjà vingt traductions sur la
+place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque
+contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
+et chaque faction croit posséder la lumière.
+
+Souvent le pouvoir lui-même est une faction.
+
+Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant; ce sont les
+vieux partis.
+
+Pour les vieux partis qui se rattachent à l'hérédité par la grâce de
+Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte, on a droit de
+révolte contre elles. Erreur. Car dans les révolutions le révolté, ce
+n'est pas le peuple, c'est le roi. Révolution est précisément le
+contraire de révolte. Toute révolution, étant un accomplissement normal,
+contient en elle sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent
+quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même
+ensanglantée. Les révolutions sortent, non d'un accident, mais de la
+nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est
+parce qu'il faut qu'elle soit.
+
+Les vieux partis légitimistes n'en assaillaient pas moins la révolution
+de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
+Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
+là où elle était vulnérable, au défaut de sa cuirasse, à son manque de
+logique; ils attaquaient cette révolution dans sa royauté. Ils lui
+criaient: Révolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
+qui visent juste.
+
+Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais, venant d'eux, ce
+cri était logique. Ce qui était cécité chez les légitimistes était
+clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
+La démocratie indignée le lui reprochait.
+
+Entre l'attaque du passé et l'attaque de l'avenir, l'établissement de
+juillet se débattait. Il représentait la minute, aux prises d'une part
+avec les siècles monarchiques, d'autre part avec le droit éternel.
+
+En outre, au dehors, n'étant plus la révolution et devenant la
+monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l'Europe. Garder la
+paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à contre-sens est
+souvent plus onéreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
+muselé, mais toujours grondant, naquit la paix armée, ce ruineux
+expédient de la civilisation suspecte à elle-même. La royauté de juillet
+se cabrait, malgré qu'elle en eût, dans l'attelage des cabinets
+européens. Metternich l'eût volontiers mise à la plate-longe. Poussée en
+France par le progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces
+tardigrades. Remorquée, elle remorquait.
+
+Cependant, à l'intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire, éducation,
+pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère, production,
+consommation, répartition, échange, monnaie, crédit, droit du capital,
+droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
+société; surplomb terrible.
+
+En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
+manifestait. À la fermentation démocratique répondait la fermentation
+philosophique. L'élite se sentait troublée comme la foule; autrement,
+mais autant.
+
+Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c'est-à-dire le peuple,
+traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je
+ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns
+isolés, les autres réunis en familles et presque en communions,
+remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément;
+mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
+les profondeurs d'un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes
+et par les fournaises entrevues.
+
+Cette tranquillité n'était pas le moins beau spectacle de cette époque
+agitée.
+
+Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
+s'occupaient de la question du bonheur.
+
+Le bien-être de l'homme, voilà ce qu'ils voulaient extraire de la
+société.
+
+Ils élevaient les questions matérielles, les questions d'agriculture,
+d'industrie, de commerce, presque à la dignité d'une religion. Dans la
+civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
+l'homme, les intérêts se combinent, s'agrègent et s'amalgament de
+manière à former une véritable roche dure, selon une loi dynamique
+patiemment étudiée par les économistes, ces géologues de la politique.
+
+Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations différentes, mais
+qu'on peut désigner tous par le titre générique de socialistes,
+tâchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
+la félicité humaine.
+
+Depuis la question de l'échafaud jusqu'à la question de la guerre, leurs
+travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclamé par la
+Révolution française, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
+l'enfant.
+
+On ne s'étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
+pas ici à fond, au point de vue théorique, les questions soulevées par
+le socialisme. Nous nous bornons à les indiquer.
+
+Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions
+cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés
+à deux problèmes principaux:
+
+Premier problème: Produire la richesse.
+
+Deuxième problème: La répartir.
+
+Le premier problème contient la question du travail.
+
+Le deuxième contient la question du salaire.
+
+Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces.
+
+Dans le second de la distribution des jouissances.
+
+Du bon emploi des forces résulte la puissance publique.
+
+De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.
+
+Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais
+distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité.
+
+De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur
+individuel au dedans, résulte la prospérité sociale.
+
+Prospérité sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
+nation grande. L'Angleterre résout le premier de ces deux problèmes.
+Elle crée admirablement la richesse; elle la répartit mal. Cette
+solution qui n'est complète que d'un côté la mène fatalement à ces deux
+extrêmes: opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les
+jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres,
+c'est-à-dire au peuple; le privilège, l'exception, le monopole, la
+féodalité, naissent du travail même. Situation fausse et dangereuse qui
+assoit la puissance publique sur la misère privée, et qui enracine la
+grandeur de l'État dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
+composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle
+n'entre aucun élément moral.
+
+Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème.
+Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal
+abolit l'émulation. Et par conséquent le travail. C'est une répartition
+faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
+de s'arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
+la répartir. Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être
+bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n'en faire
+qu'une.
+
+Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez Venise, vous
+serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
+ou comme l'Angleterre une puissance matérielle; vous serez le mauvais
+riche. Vous périrez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
+une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
+mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
+n'est que l'égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le genre humain
+une vertu ou une idée.
+
+Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
+désignons non des peuples, mais des constructions sociales, les
+oligarchies superposées aux nations, et non les nations elles-mêmes. Les
+nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
+renaîtra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
+nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.
+
+Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre,
+supprimez la misère, mettez un terme à l'exploitation injuste du faible
+par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en
+route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et
+fraternellement le salaire au travail, mêlez l'enseignement gratuit et
+obligatoire à la croissance de l'enfance et faites de la science la base
+de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras,
+soyez à la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
+démocratisez la propriété, non en l'abolissant, mais en
+l'universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit
+propriétaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
+produire la richesse et sachez la répartir; et vous aurez tout ensemble
+la grandeur matérielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
+vous appeler la France.
+
+Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'égaraient, ce que
+disait le socialisme; voilà ce qu'il cherchait dans les faits, voilà ce
+qu'il ébauchait dans les esprits.
+
+Efforts admirables! tentatives sacrées!
+
+Ces doctrines, ces théories, ces résistances, la nécessité inattendue
+pour l'homme d'État de compter avec les philosophes, de confuses
+évidences entrevues, une politique nouvelle à créer, d'accord avec le
+vieux monde sans trop de désaccord avec l'idéal révolutionnaire, une
+situation dans laquelle il fallait user Lafayette à défendre Polignac,
+l'intuition du progrès transparent sous l'émeute, les chambres et la
+rue, les compétitions à équilibrer autour de lui, sa foi dans la
+révolution, peut-être on ne sait quelle résignation éventuelle née de la
+vague acceptation d'un droit définitif et supérieur, sa volonté de
+rester de sa race, son esprit de famille, son sincère respect du peuple,
+sa propre honnêteté, préoccupaient Louis-Philippe presque
+douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il fût,
+l'accablaient sous la difficulté d'être roi.
+
+Il sentait sous ses pieds une désagrégation redoutable, qui n'était
+pourtant pas une mise en poussière, la France étant plus France que
+jamais.
+
+De ténébreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre étrange
+gagnant de proche en proche, s'étendait peu à peu sur les hommes, sur
+les choses, sur les idées; ombre qui venait des colères et des systèmes.
+Tout ce qui avait été hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois
+la conscience de l'honnête homme reprenait sa respiration tant il y
+avait de malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités.
+Les esprits tremblaient dans l'anxiété sociale comme les feuilles à
+l'approche d'un orage. La tension électrique était telle qu'à de
+certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis
+l'obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
+sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de foudre qu'il
+y avait dans la nuée.
+
+Vingt mois à peine s'étaient écoulés depuis la Révolution de Juillet,
+l'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de détresse.
+La détresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
+Condé disparu dans les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
+Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant à un prince français et donnée
+à un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux
+démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
+tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur Bologne, la France
+brusquant l'Autriche à Ancône, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
+marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
+regards irrités guettant la France, l'Angleterre, alliée suspecte, prête
+à pousser ce qui pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait, la
+pairie s'abritant derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi,
+les fleurs de lys raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de
+Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant mort
+dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'épuisement du pouvoir; la
+maladie politique et la maladie sociale se déclarant à la fois dans les
+deux capitales du royaume, l'une la ville de la pensée, l'autre la ville
+du travail; à Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile; dans les
+deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front
+du peuple; le midi fanatisé, l'ouest troublé, la duchesse de Berry dans
+la Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le
+choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre tumulte des
+événements.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore
+
+
+Vers la fin d'avril, tout s'était aggravé. La fermentation devenait du
+bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là de petites émeutes
+partielles, vite comprimées, mais renaissantes, signe d'une vaste
+conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
+entrevoyait les linéaments encore peu distincts et mal éclairés d'une
+révolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
+faubourg Saint-Antoine.
+
+Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauffé, entrait en ébullition.
+
+Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la jonction de ces
+deux épithètes semble singulière appliquée à des cabarets, graves et
+orageux.
+
+Le gouvernement y était purement et simplement mis en question. On y
+discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester
+tranquille_. Il y avait des arrière-boutiques où l'on faisait jurer à
+des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
+et «qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis.» Une fois
+l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaret»faisait une
+voix sonore» et disait: _Tu l'entends! tu l'as juré_! Quelquefois on
+montait au premier étage dans une chambre close, et là il se passait des
+scènes presque maçonniques. On faisait prêter à l'initié des serments
+_pour lui rendre service ainsi qu'aux pères de famille_. C'était la
+formule.
+
+Dans les salles basses on lisait des brochures «subversives». _Ils
+crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps.
+
+On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms
+des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
+d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun
+dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
+de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en
+demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallèle avec le
+gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
+face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des
+cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes «en bourgeois et en
+beaux habits» venaient, «faisant des embarras», et ayant l'air»de
+commander», donnaient des poignées de mains _aux plus importants_, et
+s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
+échangeait à voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mûr,
+la chose est comble_.--«C'était bourdonné par tous ceux qui étaient là»,
+pour emprunter l'expression même d'un des assistants. L'exaltation était
+telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'écria: _Nous n'avons
+pas d'armes_!--Un de ses camarades répondit:--_Les soldats en
+ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte à
+l'armée d'Italie.--«Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
+ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas là.» On ne comprend
+guère ce qu'ils pouvaient cacher après avoir dit ce qu'ils disaient.
+
+Les réunions étaient quelquefois périodiques. À de certaines, on n'était
+jamais plus de huit ou dix, et toujours les mêmes. Dans d'autres,
+entrait qui voulait, et la salle était si pleine qu'on était forcé de se
+tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
+autres parce que _c'était leur chemin pour aller au travail_. Comme
+pendant la révolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
+qui embrassaient les nouveaux venus.
+
+D'autres faits expressifs se faisaient jour.
+
+Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand
+de vin, ce qui est dû, la révolution le payera_.
+
+Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
+révolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.
+
+Des ouvriers se réunissaient chez un maître d'escrime qui donnait des
+assauts rue de Cotte. Il y avait là un trophée d'armes formé d'espadons
+en bois, de cannes, de bâtons et de fleurets. Un jour on démoucheta les
+fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
+pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a
+été plus tard Quénisset.
+
+Les choses quelconques qui se préméditaient prenaient peu à peu on ne
+sait quelle étrange notoriété. Une femme balayant sa porte disait à une
+autre femme:--_Depuis longtemps on travaille à force à faire des
+cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adressées aux
+gardes nationales des départements. Une de ces proclamations était
+signée: _Burtot, marchand de vin_.
+
+Un jour, à la porte d'un liquoriste du marché Lenoir, un homme ayant un
+collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait à
+haute voix un écrit singulier qui semblait émaner d'un pouvoir occulte.
+Des groupes s'étaient formés autour de lui et applaudissaient. Les
+passages qui remuaient le plus la foule ont été recueillis et
+notés.--«...Nos doctrines sont entravées, nos proclamations sont
+déchirées, nos afficheurs sont guettés et jetés en prison...».»La
+débâcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
+juste-milieu.»--«...L'avenir des peuples s'élabore dans nos rangs
+obscurs.»--«...Voici les termes posés: action ou réaction, révolution
+ou contre-révolution. Car, à notre époque, on ne croit plus à l'inertie
+ni à l'immobilité. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
+question. Il n'y en a pas d'autre.»--«...Le jour où nous ne vous
+conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-là aidez-nous à marcher.»
+Tout cela en plein jour.
+
+D'autres faits, plus audacieux encore, étaient suspects au peuple à
+cause de leur audace même. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
+borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis
+babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.
+
+Entre autres choses, ce passant disait:
+
+--«À bas la propriété! L'opposition de gauche est lâche et traître.
+Quand elle veut avoir raison, elle prêche la révolution. Elle est
+démocrate pour n'être pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
+Les républicains sont des bêtes à plumes. Défiez-vous des républicains,
+citoyens travailleurs.»
+
+--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.
+
+Ce cri mit fin au discours.
+
+Des incidents mystérieux se produisaient.
+
+À la chute du jour, un ouvrier rencontrait près du canal»un homme bien
+mis» qui lui disait:--Où vas-tu, citoyen?--Monsieur, répondait
+l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Je te connais bien,
+moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comité. On
+te soupçonne de n'être pas bien sûr. Tu sais que si tu révélais quelque
+chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait à l'ouvrier une poignée de
+main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientôt.
+
+La police, aux écoutes, recueillait, non plus seulement dans les
+cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:
+
+--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand à un ébéniste.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il va y avoir un coup de feu à faire.
+
+Deux passants en haillons échangeaient ces répliques remarquables,
+grosses d'une apparente jacquerie:
+
+--Qui nous gouverne?
+
+--C'est monsieur Philippe.
+
+--Non, c'est la bourgeoisie.
+
+On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
+mauvaise part. Les Jacques, c'étaient les pauvres. Or ceux qui ont faim
+ont droit.
+
+Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait à
+l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque.
+
+D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un fossé du
+rond-point de la barrière du Trône, on ne saisissait que ceci:
+
+--On fera le possible pour qu'il ne se promène plus dans Paris.
+
+Qui, _il_? Obscurité menaçante.
+
+«Les principaux chefs», comme on disait dans le faubourg, se tenaient à
+l'écart. On croyait qu'ils se réunissaient, pour se concerter, dans un
+cabaret près de la pointe Saint-Eustache. Un nommé Aug.--, chef de la
+Société des Secours pour les tailleurs, rue Mondétour, passait pour
+servir d'intermédiaire central entre les chefs et le faubourg
+Saint-Antoine. Néanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
+chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fierté singulière de
+cette réponse faite plus tard par un accusé devant la Cour des pairs:
+
+--Quel était votre chef?
+
+--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_.
+
+Ce n'étaient guère encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
+quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ouï-dire. D'autres
+indices survenaient.
+
+Un charpentier, occupé rue de Reuilly à clouer les planches d'une
+palissade autour d'un terrain où s'élevait une maison en construction,
+trouvait dans ce terrain un fragment de lettre déchirée où étaient
+encore lisibles les lignes que voici:
+
+--«...Il faut que le comité prenne des mesures pour empêcher le
+recrutement dans les sections pour les différentes sociétés...»
+
+Et en post-scriptum:
+
+«Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
+Faubourg-Poissonnière, nº 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
+un armurier, dans une cour. La section ne possède point d'armes.»
+
+Ce qui fit que le charpentier s'émut et montra la chose à ses voisins,
+c'est qu'à quelques pas plus loin il ramassa un autre papier également
+déchiré et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
+configuration à cause de l'intérêt historique de ces étranges documents:
+
+ _Q C D E_
+ _u og a1 fe_
+
+_Apprenez cette liste par coeur. Après, vous la déchirerez. Les hommes
+admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._
+
+_Salut et fraternité._
+ _L._
+
+Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
+connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
+_quinturions, centurions, décurions, éclaireurs_, et le sens de ces
+lettres: _u og a1 fe_ qui était une date et qui voulait dire _ce __15
+avril 18__32_. Sous chaque majuscule étaient inscrits des noms suivis
+d'indications très caractéristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83
+cartouches. Homme sûr.--C. _Boubière_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D.
+_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1
+sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc.
+
+Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le même enclos, un troisième
+papier sur lequel était écrite au crayon, mais très lisiblement, cette
+espèce de liste énigmatique:
+
+Unité. Blanchard. Arbre-sec. 6.
+Barra. Soize. Salle-au-Comte.
+Kosciusko. Aubry le boucher?
+J. J. R.
+Caïus Gracchus.
+Droit de révision. Dufond. Four.
+Chute des Girondins. Derbac. Maubuée.
+Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.
+Marseillaise.
+Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.
+Hoche.
+Marceau. Platon. Arbre-sec.
+Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_.
+
+L'honnête bourgeois entre les mains duquel cette liste était demeurée en
+sut la signification. Il paraît que cette liste était la nomenclature
+complète des sections du quatrième arrondissement de la société des
+Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
+Aujourd'hui que tous ces faits restés dans l'ombre ne sont plus que de
+l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
+société des Droits de l'Homme semble avoir été postérieure à la date où
+ce papier fut trouvé. Peut-être n'était-ce qu'une ébauche.
+
+Cependant, après les propos et les paroles, après les indices écrits,
+des faits matériels commençaient à percer.
+
+Rue Popincourt, chez un marchand de bric-à-brac, on saisissait dans le
+tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes également
+pliées en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrés
+de ce même papier gris pliés en forme de cartouche, et une carte sur
+laquelle on lisait ceci:
+
+ Salpêtre 12 onces.
+ Soufre 2 onces.
+ Charbon 2 onces et demie.
+ Eau 2 onces.
+
+Le procès-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
+odeur de poudre.
+
+Un maçon revenant, sa journée faite, oubliait un petit paquet sur un
+banc près du pont d'Austerlitz. Ce paquet était porté au corps de garde.
+On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprimés, signés
+_Lahautière_, une chanson intitulée: _Ouvriers, associez-vous_, et une
+boîte de fer-blanc pleine de cartouches.
+
+Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tâter comme il avait
+chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.
+
+Dans un fossé sur le boulevard, entre le Père-Lachaise et la barrière du
+Trône, à l'endroit le plus désert, des enfants, en jouant, découvraient
+sous un tas de copeaux et d'épluchures un sac qui contenait un moule à
+balles, un mandrin en bois à faire des cartouches, une sébile dans
+laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
+marmite en fonte dont l'intérieur offrait des traces évidentes de plomb
+fondu.
+
+Des agents de police, pénétrant à l'improviste à cinq heures du matin
+chez un nommé Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
+Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
+trouvaient debout près de son lit, tenant à la main des cartouches qu'il
+était en train de faire.
+
+Vers l'heure où les ouvriers se reposent, deux hommes étaient vus se
+rencontrant entre la barrière Picpus et la barrière Charenton dans un
+petit chemin de ronde entre deux murs près d'un cabaretier qui a un jeu
+de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait à
+l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
+transpiration de sa poitrine avait communiqué quelque humidité à la
+poudre. Il amorçait le pistolet et ajoutait de la poudre à celle qui
+était déjà dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.
+
+Un nommé Gallais, tué plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
+vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres à
+fusil.
+
+Le gouvernement reçut un jour l'avis qu'il venait d'être distribué des
+armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'après
+trente mille cartouches furent distribuées. Chose remarquable, la police
+n'en put saisir aucune. Une lettre interceptée portait:--«Le jour n'est
+pas loin où en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
+seront sous les armes.»
+
+Toute cette fermentation était publique, on pourrait presque dire
+tranquille. L'insurrection imminente apprêtait son orage avec calme en
+face du gouvernement. Aucune singularité ne manquait à cette crise
+encore souterraine, mais déjà perceptible. Les bourgeois parlaient
+paisiblement aux ouvriers de ce qui se préparait. On disait: Comment va
+l'émeute? du ton dont on eût dit: Comment va votre femme?
+
+Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand
+attaquez-vous?
+
+Un autre boutiquier disait:
+
+--On attaquera bientôt? je le sais. Il y a un mois vous étiez quinze
+mille, maintenant vous êtes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et
+un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.
+
+Du reste, la fièvre révolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
+la France n'en était exempt. L'artère battait partout. Comme ces
+membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
+corps humain, le réseau des sociétés secrètes commençait à s'étendre sur
+le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrète tout à
+la fois, naissait la société des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
+de ses ordres du jour: _Pluviôse, an 40 de l'ère républicaine_, qui
+devait survivre même à des arrêts de cour d'assises prononçant sa
+dissolution, et qui n'hésitait pas à donner à ses sections des noms
+significatifs tels que ceux-ci:
+
+ _Des piques._
+ _Tocsin._
+ _Canon d'alarme._
+ _Bonnet phrygien._
+ _21 janvier._
+ _Des Gueux._
+ _Des Truands._
+ _Marche en avant._
+ _Robespierre._
+ _Niveau._
+ _Ça ira._
+
+La société des Droits de l'Homme engendrait la société d'Action.
+C'étaient les impatients qui se détachaient et couraient devant.
+D'autres associations cherchaient à se recruter dans les grandes
+sociétés mères. Les sectionnaires se plaignaient d'être tiraillés. Ainsi
+_la société Gauloise_ et _le Comité organisateur des municipalités_.
+Ainsi les associations pour _la liberté de la presse_, pour _la liberté
+individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impôts
+indirects_. Puis la société des Ouvriers égalitaires, qui se divisait en
+trois fractions, les égalitaires, les communistes, les réformistes. Puis
+l'Armée des Bastilles, une espèce de cohorte organisée militairement,
+quatre hommes commandés par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
+sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
+cinq hommes qui se connussent. Création où la précaution est combinée
+avec l'audace et qui semble empreinte du génie de Venise. Le comité
+central, qui était la tête, avait deux bras, la société d'Action et
+l'Armée des Bastilles. Une association légitimiste, les Chevaliers de la
+Fidélité, remuait parmi ces affiliations républicaines. Elle y était
+dénoncée et répudiée.
+
+Les sociétés parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
+Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur société des Droits de
+l'Homme, la Charbonnière, les Hommes libres. Aix avait une société
+révolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons déjà prononcé ce
+mot.
+
+À Paris, le faubourg Saint-Marceau n'était guère moins bourdonnant que
+le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les
+faubourgs. Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
+Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
+ralliement aux étudiants. La société des Amis de l'A B C, affiliée aux
+mutuellistes d'Angers et à la Cougourde d'Aix, se réunissait, on l'a vu,
+au café Musain. Ces mêmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
+l'avons dit, dans un restaurant cabaret près de la rue Mondétour qu'on
+appelait Corinthe. Ces réunions étaient secrètes. D'autres étaient aussi
+publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
+fragment d'un interrogatoire subi dans un des procès ultérieurs:--Où se
+tint cette réunion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles
+sections étaient là?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui
+était le chef?--Moi.--Vous êtes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
+grave parti d'attaquer le gouvernement. D'où vous venaient vos
+instructions?--Du comité central.
+
+L'armée était minée en même temps que la population, comme le prouvèrent
+plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d'Épinal. On
+comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le
+huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En
+Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la
+Liberté_, c'est-à-dire un mât surmonté d'un bonnet rouge.
+
+Telle était la situation.
+
+Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
+de population, comme nous l'avons dit en commençant, la rendait sensible
+et l'accentuait. C'est là qu'était le point de côté.
+
+Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux et
+colère comme une ruche, frémissait dans l'attente et dans le désir d'une
+commotion. Tout s'y agitait sans que le travail fût pour cela
+interrompu. Rien ne saurait donner l'idée de cette physionomie vive et
+sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le
+toit des mansardes; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares.
+C'est surtout en fait de détresse et d'intelligence qu'il est dangereux
+que les extrêmes se touchent.
+
+Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
+tressaillement; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales,
+des faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands
+ébranlements politiques. En temps de révolution la misère est à la fois
+cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
+pleine de vertu fière, capable au plus haut point de calorique latent,
+toujours prête aux prises d'armes, prompte aux explosions, irritée,
+profonde, minée, semblait n'attendre que la chute d'une flammèche.
+Toutes les fois que de certaines étincelles flottent sur l'horizon,
+chassées par le vent des événements, on ne peut s'empêcher de songer au
+faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a placé aux portes de
+Paris cette poudrière de souffrances et d'idées.
+
+Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessinés
+dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notoriété historique. En
+temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
+d'esprit prophétique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
+coeurs et grandissant les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine
+ressemblent à ces tavernes du Mont Aventin bâties sur l'antre de la
+sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés; tavernes dont
+les tables étaient presque des trépieds, et où l'on buvait ce qu'Ennius
+appelle _le vin sibyllin_.
+
+Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L'ébranlement
+révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté
+populaire. Cette souveraineté peut mal faire, elle se trompe comme toute
+autre; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d'elle
+comme du cyclope aveugle, _Ingens_.
+
+En 93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que
+c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
+faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes
+héroïques.
+
+Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les
+jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants,
+farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux
+Paris bouleversé, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
+oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
+l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
+la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour
+tous, l'édénisation du monde, le progrès; et cette chose sainte, bonne
+et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la
+réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la
+bouche. C'étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
+civilisation.
+
+Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, fût-ce par le
+tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
+semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la
+lumière avec le masque de la nuit.
+
+En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
+mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
+souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en
+plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à
+une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent
+doucement pour le maintien et la conservation du passé, du Moyen-Âge, du
+droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
+de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le
+sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à
+l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la
+barbarie, nous choisirions les barbares.
+
+Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic
+n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni
+terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce.
+
+Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est là toute la politique
+de Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Enjolras et ses lieutenants
+
+
+À peu près vers cette époque, Enjolras, en vue de l'événement possible,
+fit une sorte de recensement mystérieux.
+
+Tous étaient en conciliabule au café Musain.
+
+Enjolras dit, en mêlant à ses paroles quelques métaphores
+demi-énigmatiques, mais significatives:
+
+--Il convient de savoir où l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
+l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
+ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
+des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il
+n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
+ne s'agit pas de remettre ce travail-là à demain. Les révolutionnaires
+doivent toujours être pressés; le progrès n'a pas de temps à perdre.
+Défions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dépourvu.
+Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
+de voir si elles tiennent. Cette affaire doit être coulée à fond
+aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
+de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
+de la Glacière. Combeferre m'a promis d'aller à Picpus. Il y a là tout
+un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
+maçons s'attiédissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
+la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Joly ira à la clinique de Dupuytren et
+tâtera le pouls à l'école de médecine. Bossuet fera un petit tour au
+palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
+Cougourde.
+
+--Voilà tout réglé, dit Courfeyrac.
+
+--Non.
+
+--Qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Une chose très importante.
+
+--Qu'est-ce? demanda Combeferre.
+
+--La barrière du Maine, répondit Enjolras.
+
+Enjolras resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis reprit:
+
+--Barrière du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
+des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
+à refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
+Ils pensent à autre chose. Ils s'éteignent. Ils passent leur temps à
+jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
+C'est chez Richefeu qu'ils se réunissent. On les y trouverait entre midi
+et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-là. J'avais compté
+pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
+vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrière du Maine. Je n'ai
+plus personne.
+
+--Et moi, dit Grantaire, je suis là.
+
+--Toi?
+
+--Moi.
+
+--Toi, endoctriner des républicains! toi, réchauffer, au nom des
+principes, des coeurs refroidis!
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Est-ce que tu peux être bon à quelque chose?
+
+--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.
+
+--Tu ne crois à rien.
+
+--Je crois à toi.
+
+--Grantaire, veux-tu me rendre un service?
+
+--Tous. Cirer tes bottes.
+
+--Eh bien, ne te mêle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.
+
+--Tu es un ingrat, Enjolras.
+
+--Tu serais homme à aller barrière du Maine! tu en serais capable!
+
+--Je suis capable de descendre rue des Grès, de traverser la place
+Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
+rue de Vaugirard, de dépasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,
+d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrière moi le Conseil de
+guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
+boulevard, de suivre la chaussée du Maine, de franchir la barrière, et
+d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
+capables.
+
+--Connais-tu un peu ces camarades-là de chez Richefeu?
+
+--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.
+
+--Qu'est-ce que tu leur diras?
+
+--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.
+
+--Toi!
+
+--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
+terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
+coeur ma constitution de l'an Deux.»La liberté du citoyen finit où la
+liberté d'un autre citoyen commence.» Est-ce que tu me prends pour une
+brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
+souveraineté du peuple, sapristi! Je suis même un peu hébertiste. Je
+puis rabâcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
+superbes.
+
+--Sois sérieux, dit Enjolras.
+
+--Je suis farouche, répondit Grantaire.
+
+Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
+son parti.
+
+--Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière
+du Maine.
+
+Grantaire logeait dans un garni tout voisin du café Musain. Il sortit,
+et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à
+la Robespierre.
+
+--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.
+
+Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux
+pointes écarlates du gilet.
+
+Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille:
+
+--Sois tranquille.
+
+Il enfonça son chapeau résolument et partit.
+
+Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte.
+Tous les amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur
+besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier.
+
+Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors
+plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce
+côté de Paris.
+
+Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
+lui-même la revue de la situation. La gravité des événements était
+visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale
+latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et
+les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les
+renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans
+ténébreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-être. Le
+peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la révolution
+reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
+La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il
+avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur
+Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et
+pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
+verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean
+Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
+pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à
+l'oeuvre. À coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien.
+Ceci le fit penser à Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrière du Maine
+me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
+Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est.
+
+Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la
+tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
+retomber la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la
+salle pleine de tables, d'hommes et de fumée.
+
+Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix.
+C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.
+
+Grantaire était assis vis-à-vis d'une autre figure, à une table de
+marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il
+frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:
+
+--Double-six.
+
+--Du quatre.
+
+--Le porc! je n'en ai plus.
+
+--Tu es mort. Du deux.
+
+--Du six.
+
+--Du trois.
+
+--De l'as.
+
+--À moi la pose.
+
+--Quatre points.
+
+--Péniblement.
+
+--À toi.
+
+--J'ai fait une faute énorme.
+
+--Tu vas bien.
+
+--Quinze.
+
+--Sept de plus.
+
+--Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux!
+
+--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
+commencement, cela changeait tout le jeu.
+
+--Du deux même.
+
+--De l'as.
+
+--De l'as! Eh bien, du cinq.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--C'est toi qui as posé, je crois?
+
+--Oui.
+
+--Du blanc.
+
+--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du deux.
+
+--De l'as.
+
+--Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi.
+
+--Domino.
+
+--Nom d'un caniche!
+
+
+
+
+Livre deuxième--Éponine
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le Champ de l'Alouette
+
+
+Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace
+duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,
+emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se
+glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.
+Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable
+habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie
+«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où
+l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à
+Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
+lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.
+
+Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya
+le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette
+à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
+s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
+dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la
+veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!
+
+Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs
+saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les
+portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une
+fille!
+
+Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La
+première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il
+avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant
+et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore
+que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne
+voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait
+probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.
+
+Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
+eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui
+au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
+retrouver, mais il n'y parvint pas.
+
+Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.
+Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
+pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius
+faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.
+
+Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.
+C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
+cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui
+les donnait et pour Thénardier qui les recevait.--À qui cela peut-il
+aller? songeait Courfeyrac.--D'où cela peut-il me venir? se demandait
+Thénardier.
+
+Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une
+trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans
+ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près
+dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
+semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa
+seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un
+souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude
+et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune
+conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru
+savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un
+sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
+police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux
+environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable
+maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se
+déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés
+équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi
+s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin
+était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?
+Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout
+ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du
+Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,
+et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne
+pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,
+il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
+cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette
+quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
+ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si
+j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était
+évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait
+chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une
+incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y
+aspirait toujours, il ne l'espérait plus.
+
+Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière
+lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
+déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que
+le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
+à quitter, difficile à reprendre.
+
+Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose
+discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence
+en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui
+corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des
+lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
+idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
+l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!
+Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la
+même chose. Erreur!
+
+La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.
+Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
+nourriture.
+
+Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était
+survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet
+et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
+Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que
+le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
+L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
+détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de
+vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la
+générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,
+qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
+nécessités surgissent.
+
+Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés
+comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces
+deux trous, le suicide ou le crime.
+
+À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour
+aller se jeter à l'eau.
+
+L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.
+
+Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle
+qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et
+pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les
+ténèbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée
+et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit
+intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait
+pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait
+un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
+ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
+s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
+pouvais seulement la revoir avant de mourir!
+
+Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son
+regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
+qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que
+fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
+songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des
+heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des
+raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
+joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!--Puis il
+ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.
+
+Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait
+pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à
+de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui
+attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
+papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
+plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
+appelait cela «lui écrire».
+
+Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il
+avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un
+but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
+rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce
+qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus
+indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
+d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,
+presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.
+
+Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le
+trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de
+l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à
+qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
+les choses de ce monde et le coeur des hommes à cette double lumière n'a
+rien vu de vrai et ne sait rien.
+
+L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.
+
+Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.
+Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à
+parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir
+distinctement le bord de l'escarpement sans fond.
+
+--Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?
+
+Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et
+suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la
+rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la
+petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,
+dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
+seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.
+
+Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé
+de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à
+maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
+percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des
+peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon,
+l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque,
+amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de
+Notre-Dame.
+
+Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une
+charrette ou un routier tous les quarts d'heure.
+
+Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
+conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur
+ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme
+presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:--Comment se nomme cet
+endroit-ci?
+
+Le passant répondit:--C'est le champ de l'Alouette.
+
+Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry.
+
+Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
+ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire.
+Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus
+capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation
+qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé
+Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à
+ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle
+demeure.
+
+Cela était absurde, mais irrésistible.
+
+Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
+
+
+Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait semblé complet, mais
+ne l'avait pas été.
+
+D'abord, et c'était là son principal souci, Javert n'avait point fait
+prisonnier le prisonnier. L'assassiné qui s'évade est plus suspect que
+l'assassin; et il est probable que ce personnage, si précieuse capture
+pour les bandits, n'était pas de moins bonne prise pour l'autorité.
+
+Ensuite, Montparnasse avait échappé à Javert.
+
+Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
+«muscadin du diable». Montparnasse en effet, ayant rencontré Éponine qui
+faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmenée, aimant
+mieux être Némorin avec la fille que Schinderhannes avec le père. Bien
+lui en avait pris. Il était libre. Quant à Éponine, Javert l'avait fait
+«repincer». Consolation médiocre. Éponine avait rejoint Azelma aux
+Madelonnettes.
+
+Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau à la Force, un des principaux
+arrêtés, Claquesous, s'était perdu. On ne savait comment cela s'était
+fait, les agents et les sergents «n'y comprenaient rien», il s'était
+changé en vapeur, il avait glissé entre les poucettes, il avait coulé
+entre les fentes de la voiture, le fiacre était fêlé, et avait fui; on
+ne savait que dire, sinon qu'en arrivant à la prison, plus de
+Claquesous. Il y avait là de la féerie, ou de la police. Claquesous
+avait-il fondu dans les ténèbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
+avait-il eu connivence inavouée des agents? Cet homme appartenait-il à
+la double énigme du désordre et de l'ordre? Était-il concentrique à
+l'infraction et à la répression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
+dans le crime et les pattes de derrière dans l'autorité? Javert
+n'acceptait point ces combinaisons-là, et se fût hérissé devant de tels
+compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
+plus initiés peut-être que lui-même, quoique ses subordonnés, aux
+secrets de la préfecture, et Claquesous était un tel scélérat qu'il
+pouvait être un fort bon agent. Être en de si intimes rapports
+d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
+admirable pour la police. Il y a de ces coquins à deux tranchants. Quoi
+qu'il en fût, Claquesous égaré ne se retrouva pas. Javert en parut plus
+irrité qu'étonné.
+
+Quant à Marius, «ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur», et
+dont Javert avait oublié le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
+avocat, cela se retrouve toujours. Mais était-ce un avocat seulement?
+
+L'information avait commencé.
+
+Le juge d'instruction avait trouvé utile de ne point mettre un des
+hommes de la bande Patron-Minette au secret, espérant quelque bavardage.
+Cet homme était Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
+l'avait lâché dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants était
+ouvert sur lui.
+
+Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
+dite du Bâtiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
+et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
+couverte de squames et de lèpres qui montait à gauche à la hauteur des
+toits, près d'une vieille porte de fer rouillée qui menait à l'ancienne
+chapelle de l'hôtel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
+voyait encore il y a douze ans une espèce de bastille grossièrement
+sculptée au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:
+
+ BRUJON, 1811.
+
+Le Brujon de 1811 était le père du Brujon de 1832.
+
+Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, était
+un jeune gaillard fort rusé et fort adroit, ayant l'air ahuri et
+plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
+lâché, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
+cellule du secret.
+
+Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
+la justice. On ne se gêne point pour si peu. Être en prison pour un
+crime n'empêche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
+qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins à une
+nouvelle oeuvre dans leur atelier.
+
+Brujon semblait stupéfié par la prison. On le voyait quelquefois des
+heures entières dans la cour Charlemagne, debout près de la lucarne du
+cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
+de la cantine qui commençait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par:
+_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps à trembler,
+claquant des dents, disant qu'il avait la fièvre, et s'informant si l'un
+des vingt-huit lits de la salle des fiévreux était vacant.
+
+Tout à coup, vers la deuxième quinzaine de février 1832, on sut que
+Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
+maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
+trois commissions différentes, lesquelles lui avaient coûté en tout
+cinquante sous, dépense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
+de la prison.
+
+On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affiché dans le
+parloir des détenus, on arriva à savoir que les cinquante sous se
+décomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthéon, dix sous; une
+au Val-de-Grâce, quinze sous; et une à la barrière de Grenelle,
+vingt-cinq sous. Celle-ci était la plus chère de tout le tarif. Or, au
+Panthéon, au Val-de-Grâce, à la barrière de Grenelle, se trouvaient
+précisément les domiciles de trois rôdeurs de barrières fort redoutés,
+Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forçat libéré, et Barre-Carrosse,
+sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
+deviner que ces hommes étaient affiliés à Patron-Minette, dont on avait
+coffré deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
+Brujon, remis, non à des adresses de maisons, mais à des gens qui
+attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque méfait
+comploté. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
+rôdeurs, et l'on crut avoir éventé la machination quelconque de Brujon.
+
+Une semaine environ après ces mesures prises, une nuit, un surveillant
+de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Bâtiment-Neuf, au moment
+de mettre son marron dans la boîte à marrons,--c'est le moyen qu'on
+employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
+service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
+boîtes clouées aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le
+judas du dortoir Brujon sur son séant qui écrivait quelque chose dans
+son lit à la clarté de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
+un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait écrit. La police
+n'en sut pas davantage.
+
+Ce qui est certain, c'est que le lendemain «un postillon» fut lancé de
+la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le bâtiment à
+cinq étages qui séparait les deux cours.
+
+Les détenus appellent postillon une boulette de pain artistement pétrie
+qu'on envoie _en Irlande_, c'est-à-dire par-dessus les toits d'une
+prison, d'une cour à l'autre. Étymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
+terre à l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
+qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adressé à quelque
+prisonnier de la cour. Si c'est un détenu qui fait la trouvaille, il
+remet le billet à sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
+prisonniers secrètement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
+renards dans les bagnes, le billet est porté au greffe et livré à la
+police.
+
+Cette fois, le postillon parvint à son adresse, quoique celui auquel le
+message était destiné fût en ce moment _au séparé_. Ce destinataire
+n'était rien moins que Babet, l'une des quatre têtes de Patron-Minette.
+
+Le postillon contenait un papier roulé sur lequel il n'y avait que ces
+deux lignes:
+
+--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.
+
+C'était la chose que Brujon avait écrite dans la nuit.
+
+En dépit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
+passer le billet de la Force à la Salpêtrière à une «bonne amie» qu'il
+avait là, et qui y était enfermée. Cette fille à son tour transmit le
+billet à une autre qu'elle connaissait, une appelée Magnon, fort
+regardée par la police, mais pas encore arrêtée. Cette Magnon, dont le
+lecteur a déjà vu le nom, avait avec les Thénardier des relations qui
+seront précisées plus tard et pouvait, en allant voir Éponine, servir de
+pont entre la Salpêtrière et les Madelonnettes.
+
+Il arriva justement qu'en ce moment-là même, les preuves manquant dans
+l'instruction dirigée contre Thénardier à l'endroit de ses filles,
+Éponine et Azelma furent relâchées.
+
+Quand Éponine sortit, Magnon, qui la guettait à la porte des
+Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon à Babet en la chargeant
+d'_éclairer_ l'affaire.
+
+Éponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
+maison, épia, guetta, et, quelques jours après, porta à Magnon, qui
+demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit à la maîtresse
+de Babet à la Salpêtrière. Un biscuit, dans le ténébreux symbolisme des
+prisons, signifie: _rien à faire_.
+
+Si bien qu'en moins d'une semaine de là, Babet et Brujon se croisant
+dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait «à l'instruction»
+et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue
+P?--Biscuit, répondit Babet.
+
+Ainsi avorta ce foetus de crime enfanté par Brujon à la Force.
+
+Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement étrangères au
+programme de Brujon. On les verra.
+
+Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Apparition au père Mabeuf
+
+
+Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
+quelquefois de rencontrer le père Mabeuf.
+
+Pendant que Marius descendait lentement ces degrés lugubres qu'on
+pourrait nommer l'escalier des caves et qui mènent dans les lieux sans
+lumière où l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
+descendait de son côté.
+
+La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expériences
+sur l'indigo n'avaient point réussi dans le petit jardin d'Austerlitz
+qui était mal exposé. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
+plantes rares qui aiment l'humidité et l'ombre. Il ne se décourageait
+pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
+bonne exposition, pour y faire, «à ses frais», ses essais d'indigo. Pour
+cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-piété. Il avait
+réduit son déjeuner à deux oeufs, et il en laissait un à sa vieille
+servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
+son déjeuner était son seul repas. Il ne riait plus de son rire
+enfantin, il était devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
+faisait bien de ne plus songer à venir. Quelquefois, à l'heure où M.
+Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
+croisaient sur le boulevard de l'Hôpital. Ils ne parlaient pas et se
+faisaient un signe de tête tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
+moment où la misère dénoue! On était deux amis, on est deux passants.
+
+Le libraire Royol était mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
+livres, son jardin et son indigo; c'étaient les trois formes qu'avaient
+prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'espérance. Cela lui
+suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de
+bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-piété, je
+remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
+et des annonces dans les journaux, et j'achèterai, je sais bien où, un
+exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Médine, avec bois,
+édition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journée à son
+carré d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
+et lire ses livres. M. Mabeuf avait à cette époque fort près de
+quatre-vingts ans.
+
+Un soir il eut une singulière apparition.
+
+Il était rentré qu'il faisait grand jour encore. La mère Plutarque dont
+la santé se dérangeait était malade et couchée. Il avait dîné d'un os où
+il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouvé
+sur la table de cuisine, et s'était assis sur une borne de pierre
+renversée qui tenait lieu de banc dans son jardin.
+
+Près de ce banc se dressait, à la mode des vieux jardins vergers, une
+espèce de grand bahut en solives et en planches fort délabré, clapier au
+rez-de-chaussée, fruitier au premier étage. Il n'y avait pas de lapins
+dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
+de la provision d'hiver.
+
+M. Mabeuf s'était mis à feuilleter et à lire, à l'aide de ses lunettes,
+deux livres qui le passionnaient, et même, chose plus grave à son âge,
+le préoccupaient. Sa timidité naturelle le rendait propre à une certaine
+acceptation des superstitions. Le premier de ces livres était le fameux
+traité du président Delancre, _De l'inconstance des démons_, l'autre
+était l'in-quarto de Mutor de la Rubaudière. _Sur les diables de Vauvert
+et les gobelins de la Bièvre_. Ce dernier bouquin l'intéressait d'autant
+plus que son jardin avait été un des terrains anciennement hantés par
+les gobelins. Le crépuscule commençait à blanchir ce qui est en haut et
+à noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
+qu'il tenait à la main, le père Mabeuf considérait ses plantes et entre
+autres un rhododendron magnifique qui était une de ses consolations;
+quatre jours de hâle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
+venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
+feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'être arrosé; le
+rhododendron surtout était triste. Le père Mabeuf était de ceux pour qui
+les plantes ont des âmes. Le vieillard avait travaillé toute la journée
+à son carré d'indigo, il était épuisé de fatigue, il se leva pourtant,
+posa ses livres sur le banc, et marcha tout courbé et à pas chancelants
+jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chaîne, il ne put même pas la
+tirer assez pour la décrocher. Alors il se retourna et leva un regard
+d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'étoiles.
+
+La soirée avait cette sérénité qui accable les douleurs de l'homme sous
+je ne sais quelle lugubre et éternelle joie. La nuit promettait d'être
+aussi aride que l'avait été le jour.
+
+--Des étoiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nuée!
+pas une larme d'eau!
+
+Et sa tête, qui s'était soulevée un moment, retomba sur sa poitrine.
+
+Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:
+
+--Une larme de rosée! un peu de pitié!
+
+Il essaya encore une fois de décrocher la chaîne du puits, et ne put.
+
+En ce moment il entendit une voix qui disait:
+
+--Père Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?
+
+En même temps un bruit de bête fauve qui passe se fit dans la haie, et
+il vit sortir de la broussaille une espèce de grande fille maigre qui se
+dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
+être humain que d'une forme qui venait d'éclore au crépuscule.
+
+Avant que le père Mabeuf, qui s'effarait aisément et qui avait, comme
+nous avons dit, l'effroi facile, eût pu répondre une syllabe, cet être,
+dont les mouvements avaient dans l'obscurité une sorte de brusquerie
+bizarre, avait décroché la chaîne, plongé et retiré le seau, et rempli
+l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
+nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
+distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
+feuilles remplissait l'âme du père Mabeuf de ravissement. Il lui
+semblait que maintenant le rhododendron était heureux.
+
+Le premier seau vidé, la fille en tira un second, puis un troisième.
+Elle arrosa tout le jardin.
+
+À la voir marcher ainsi dans les allées où sa silhouette apparaissait
+toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
+déchiqueté, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.
+
+Quand elle eut fini, le père Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
+lui posa la main sur le front.
+
+--Dieu vous bénira, dit-il, vous êtes un ange puisque vous avez soin des
+fleurs.
+
+--Non, répondit-elle, je suis le diable, mais ça m'est égal.
+
+Le vieillard s'écria, sans attendre et sans entendre sa réponse:
+
+--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
+puisse rien faire pour vous!
+
+--Vous pouvez quelque chose, dit-elle.
+
+--Quoi?
+
+--Me dire où demeure M. Marius.
+
+Le vieillard ne comprit point.
+
+--Quel monsieur Marius?
+
+Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'évanoui.
+
+--Un jeune homme qui venait ici dans les temps.
+
+Cependant M. Mabeuf avait fouillé dans sa mémoire.
+
+--Ah! oui,... s'écria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
+donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
+demeure... ou plutôt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.
+
+Tout en parlant, il s'était courbé pour assujettir une branche du
+rhododendron, et il continuait:
+
+--Tenez, je me souviens à présent. Il passe très souvent sur le
+boulevard et va du côté de la Glacière. Rue Croulebarbe. Le champ de
+l'Alouette. Allez par là. Il n'est pas difficile à rencontrer.
+
+Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
+disparu.
+
+Il eut décidément un peu peur.
+
+--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'était pas arrosé, je croirais que
+c'est un esprit.
+
+Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en
+s'endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau
+fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la
+forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément:
+
+--Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des
+gobelins. Serait-ce un gobelin?
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Apparition à Marius
+
+
+Quelques jours après cette visite d'un «esprit» au père Mabeuf, un
+matin,--c'était un lundi, le jour de la pièce de cent sous que Marius
+empruntait à Courfeyrac pour Thénardier,--Marius avait mis cette pièce
+de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il était
+allé «se promener un peu», espérant qu'à son retour cela le ferait
+travailler. C'était d'ailleurs éternellement ainsi. Sitôt levé, il
+s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bâcler quelque
+traduction; il avait à cette époque-là pour besogne la translation en
+français d'une célèbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
+de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
+essayait d'en écrire une, ne pouvait, voyait une étoile entre son papier
+et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me
+mettra en train.
+
+Et il allait au champ de l'Alouette.
+
+Là il voyait plus que jamais l'étoile, et moins que jamais Savigny et
+Gans.
+
+Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
+pas moyen de renouer un seul des fils cassés dans son cerveau; alors il
+disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empêche de travailler.--Et il
+sortait tous les jours.
+
+Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
+véritable adresse était celle-ci: boulevard de la Santé, au septième
+arbre après la rue Croulebarbe.
+
+Ce matin-là, il avait quitté ce septième arbre, et s'était assis sur le
+parapet de la rivière des Gobelins. Un gai soleil pénétrait les feuilles
+fraîches épanouies et toutes lumineuses.
+
+Il songeait à «Elle». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
+lui; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l'âme, qui le
+gagnait, et à cette nuit qui s'épaississait d'instant en instant devant
+lui au point qu'il ne voyait même déjà plus le soleil.
+
+Cependant, à travers ce pénible dégagement d'idées indistinctes qui
+n'étaient pas même un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
+il n'avait plus même la force de vouloir se désoler, à travers cette
+absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
+entendait derrière lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
+rivière, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
+sa tête, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un côté le bruit
+de la liberté, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
+l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rêver profondément, et
+presque réfléchir, c'étaient deux bruits joyeux.
+
+Tout à coup, au milieu de son extase accablée, il entendit une voix
+connue qui disait:
+
+--Tiens! le voilà!
+
+Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue
+un matin chez lui, l'aînée des filles Thénardier, Éponine; il savait
+maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie
+et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pût faire. Elle
+avait accompli un double progrès, vers la lumière et vers la détresse.
+Elle était pieds nus et en haillons comme le jour où elle était entrée
+si résolûment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
+de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides.
+C'était cette même voix enrouée, ce même front terni et ridé par le
+hâle, ce même regard libre, égaré et vacillant. Elle avait de plus
+qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effrayé et de
+lamentable que la prison traversée ajoute à la misère.
+
+Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
+Ophélia pour être devenue folle à la contagion de la folie d'Hamlet,
+mais parce qu'elle avait couché dans quelque grenier d'écurie.
+
+Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous êtes, ô jeunesse!
+
+Cependant elle était arrêtée devant Marius avec un peu de joie sur son
+visage livide et quelque chose qui ressemblait à un sourire.
+
+Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.
+
+--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le père Mabeuf avait raison,
+c'était sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherché! si vous saviez!
+Savez-vous cela? j'ai été au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lâchée! vu
+qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'âge du
+discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
+cherché! Voilà six semaines. Vous ne demeurez donc plus là-bas?
+
+--Non, dit Marius.
+
+--Oh! je comprends. À cause de la chose. C'est désagréable ces
+esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
+vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de
+beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle
+le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas
+baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le
+château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un
+sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme
+ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à
+présent?
+
+Marius ne répondit pas.
+
+--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que
+je vous recouse cela.
+
+Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous
+n'avez pas l'air content de me voir?
+
+Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis
+s'écria:
+
+--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content!
+
+--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?
+
+--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.
+
+--Eh bien, que veux-tu dire?
+
+Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une
+sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti.
+
+--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
+content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
+rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
+savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
+voudrais....
+
+--Oui! mais parle donc!
+
+Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:
+
+--J'ai l'adresse.
+
+Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur.
+
+--Quelle adresse?
+
+--L'adresse que vous m'avez demandée!
+
+Elle ajouta comme si elle faisait effort:
+
+--L'adresse... vous savez bien?
+
+--Oui! bégaya Marius.
+
+--De la demoiselle!
+
+Ce mot prononcé, elle soupira profondément.
+
+Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la
+main.
+
+--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
+Où est-ce?
+
+--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
+numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la
+maison, je vais vous conduire.
+
+Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur,
+mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté:
+
+--Oh! comme vous êtes content!
+
+Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras.
+
+--Jure-moi une chose!
+
+--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
+je jure?
+
+Et elle rit.
+
+--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
+adresse à ton père!
+
+Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait.
+
+--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine?
+
+--Promets-moi ce que je te dis!
+
+Mais elle semblait ne pas l'entendre.
+
+--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les
+deux bras à la fois.
+
+--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te
+dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père!
+
+--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au
+secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père!
+
+--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius.
+
+--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me
+secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela
+me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il
+ça?
+
+--Ni à personne? fit Marius.
+
+--Ni à personne.
+
+--À présent, reprit Marius, conduis-moi.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite.
+
+--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.
+
+Après quelques pas, elle s'arrêta.
+
+--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller
+devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
+qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.
+
+Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
+ainsi prononcé par cette enfant.
+
+Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit.
+Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui:
+
+--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?
+
+Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq
+francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main
+d'Éponine.
+
+Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le
+regardant d'un air sombre:
+
+--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.
+
+
+
+
+Livre troisième--La maison de la rue Plumet
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La maison à secret
+
+
+Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de
+Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands
+seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient,
+fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue
+déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
+l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.
+
+Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au
+rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
+un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec
+large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
+C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière
+du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis
+bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au
+besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière,
+par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit,
+pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel,
+caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des
+jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
+détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui
+s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre
+quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.
+
+M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui
+l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se
+rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se
+douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à
+d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire
+ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par
+conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites
+parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
+corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux
+côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même
+l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles
+parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
+cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du
+siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.
+
+Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé
+dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une
+triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
+solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature.
+
+Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
+encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait
+acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
+nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le
+chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en
+ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne
+communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles
+et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui
+passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et
+illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810.
+
+Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que
+l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage
+étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient
+«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme.
+
+Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et
+avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu,
+l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de
+Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes
+de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu
+près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire
+avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait,
+remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à
+l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et
+enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée,
+sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
+entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y
+avait pas de voisins.
+
+Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était
+Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean
+avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille,
+provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean
+à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M.
+Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le
+lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître
+Jean Valjean.
+
+Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que
+s'était-il passé?
+
+Il ne s'était rien passé.
+
+On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux
+que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les
+jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en
+plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à
+lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
+indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque
+jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers
+pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
+qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
+espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci,
+il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se
+demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait
+pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
+et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se
+disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y
+renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
+consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les
+épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
+germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine
+et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
+et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière
+pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui
+était insupportable. Il résolut de quitter le couvent.
+
+Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux
+objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre
+murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les
+éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
+Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant?
+Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il
+n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il
+avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
+le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses
+précautions.
+
+Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et
+complète.
+
+Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
+pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut.
+
+Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant
+fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de
+vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
+emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne
+prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait
+humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la
+communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées,
+une somme de cinq mille francs.
+
+C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
+Perpétuelle.
+
+En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut
+confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
+la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur
+d'embaumement qui en sortait.
+
+Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il
+l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois
+l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait,
+et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse.
+
+Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde
+anxiété.
+
+Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était
+désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.
+
+En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
+attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier,
+de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le
+prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où
+il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements
+étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux
+quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
+rue de l'Homme-Armé.
+
+Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de
+l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
+Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
+rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu
+avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Jean Valjean garde national
+
+
+Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
+arrangé son existence de la façon que voici:
+
+Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
+chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées,
+le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
+avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
+Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux
+et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère
+Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques,
+il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et
+gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres
+dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre,
+le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
+rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient
+aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de
+tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du
+haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans
+la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
+blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques
+bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.
+Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
+Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle
+qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué
+Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le
+père.
+
+Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui
+était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
+Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
+l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours
+à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un
+quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux
+l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des
+Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
+indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la
+rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
+lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le
+boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement
+demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
+de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président;
+car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
+sans grotte.
+
+Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes
+tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
+habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
+lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes
+et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du
+percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
+Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu
+échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements
+municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du
+Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean
+était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne
+de monter sa garde.
+
+Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
+faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un
+déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant
+solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de
+l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
+d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major
+et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il
+cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait
+tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne
+volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était
+là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au
+dehors, le bourgeois.
+
+Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
+s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
+Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il
+était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé
+d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou
+humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté
+énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son
+père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon
+tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
+Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un
+saint.
+
+Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
+jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir
+par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils
+demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean
+Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas
+l'attention.
+
+En cela il se trompait peut-être.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Foliis ac frondibus_
+
+
+Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était
+devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
+s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
+secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus
+d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée
+pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille
+cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus,
+bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.
+
+Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
+quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du
+reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
+était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes
+abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des
+giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
+sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez
+elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient
+montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait
+fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit
+dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne
+dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
+sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la
+végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et
+accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois
+cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la
+fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une
+broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable
+comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid,
+sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
+une tombe, vivant comme une foule.
+
+En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses
+quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
+universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui
+aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril
+monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
+prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
+frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la
+rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la
+beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y
+réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en
+flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies
+ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
+à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les
+bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se
+dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
+céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles
+et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
+subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
+bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
+intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent
+les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.
+
+L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et
+laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
+les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
+limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
+façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été,
+automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la
+solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la
+vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi.
+
+Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques
+et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides
+tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de la rue de
+Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
+dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
+beau se croiser dans le carrefour prochain, le désert était rue Plumet;
+et la mort des anciens propriétaires, une révolution qui avait passé,
+l'écroulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
+d'abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
+privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les
+achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
+gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les
+scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
+profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais
+quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
+déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand
+toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi
+que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin
+parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge
+du Nouveau Monde.
+
+Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pénétrations
+profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
+soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
+limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond à
+cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout
+travaille à tout.
+
+L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la
+rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est
+inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
+molécule? que savons-nous si des créations de mondes ne sont point
+déterminées par des chutes de grains de sable? qui donc connaît les flux
+et les reflux réciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
+petit, le retentissement des causes dans les précipices de l'être, et
+les avalanches de la création? Un ciron importe; le petit est grand, le
+grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité; effrayante
+vision pour l'esprit. Il y a entre les êtres et les choses des relations
+de prodige; dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se
+méprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumière n'emporte pas
+dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
+nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
+Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La
+germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de
+l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mène de front la naissance d'un ver
+de terre et l'avènement de Socrate. Où finit le télescope, le microscope
+commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
+moisissure est une pléiade de fleurs; une nébuleuse est une fourmilière
+d'étoiles. Même promiscuité, et plus inouïe encore, des choses de
+l'intelligence et des faits de la substance. Les éléments et les
+principes se mêlent, se combinent, s'épousent, se multiplient les uns
+par les autres, au point de faire aboutir le monde matériel et le monde
+moral à la même clarté. Le phénomène est en perpétuel repli sur
+lui-même. Dans les vastes échanges cosmiques, la vie universelle va et
+vient en quantités inconnues, roulant tout dans l'invisible mystère des
+effluves, employant tout, ne perdant pas un rêve de pas un sommeil,
+semant un animalcule ici, émiettant un astre là, oscillant et
+serpentant, faisant de la lumière une force et de la pensée un élément,
+disséminée et indivisible, dissolvant tout, excepté ce point
+géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme atome; épanouissant tout en
+Dieu; enchevêtrant, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, toutes
+les activités dans l'obscurité d'un mécanisme vertigineux, rattachant le
+vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
+fût-ce que par l'identité de la loi, l'évolution de la comète dans le
+firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
+faite d'esprit. Engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron
+et dont la dernière roue est le zodiaque.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Changement de grille
+
+
+Il semblait que ce jardin, créé autrefois pour cacher les mystères
+libertins, se fût transformé et fût devenu propre à abriter les mystères
+chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
+grottes; il avait une magnifique obscurité échevelée tombant comme un
+voile de toutes parts. Paphos s'était refait Éden. On ne sait quoi de
+repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetière offrait
+maintenant ses fleurs à l'âme. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
+était rentré dans la virginité et la pudeur. Un président assisté d'un
+jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
+bonhomme qui croyait continuer Le Nôtre, l'avaient contourné, taillé,
+chiffonné, attifé, façonné pour la galanterie; la nature l'avait
+ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrangé pour l'amour.
+
+Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui était tout prêt.
+L'amour n'avait qu'à se montrer; il avait là un temple composé de
+verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles ténèbres,
+de branches agitées, et une âme faite de douceur, de foi, de candeur,
+d'espoir, d'aspiration et d'illusion.
+
+Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
+plus de quatorze ans, et elle était «dans l'âge ingrat»; nous l'avons
+dit, à part les yeux, elle semblait plutôt laide que jolie; elle n'avait
+cependant aucun trait disgracieux, mais elle était gauche, maigre,
+timide et hardie à la fois, une grande petite fille enfin.
+
+Son éducation était terminée; C'est-à-dire on lui avait appris la
+religion, et même, et surtout la dévotion; puis «l'histoire»,
+c'est-à-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la géographie, la
+grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, à
+faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
+charme et un péril. L'âme d'une jeune fille ne doit pas être laissée
+obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
+comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement
+éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et
+dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs
+puériles et empêche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
+intuition admirable où entrent les souvenirs de la vierge et
+l'expérience de la femme, qui sache comment et de quoi doit être fait ce
+demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l'âme d'une jeune
+fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère.
+
+Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères au
+pluriel.
+
+Quant à Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses à la
+fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'était qu'un vieux homme qui
+ne savait rien du tout.
+
+Or, dans cette oeuvre de l'éducation, dans cette grave affaire de la
+préparation d'une femme à la vie, que de science il faut pour lutter
+contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!
+
+Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
+couvent tourne la pensée du côté de l'inconnu. Le coeur, replié sur
+lui-même, se creuse, ne pouvant s'épancher, et s'approfondit, ne pouvant
+s'épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des
+romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions
+fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l'obscurité
+intérieure de l'esprit, sombres et secrètes demeures où les passions
+trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet
+d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur
+humain, doit durer toute la vie.
+
+En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
+de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la
+continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un
+jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les
+mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
+grille, mais sur la rue.
+
+Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n'était encore
+qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce
+que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
+toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bêtes»;
+elle y jouait, en attendant qu'elle y rêvât; elle aimait ce jardin pour
+les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds à travers l'herbe, en
+attendant qu'elle l'aimât pour les étoiles qu'elle y verrait dans les
+branches au-dessus de sa tête.
+
+Et puis, elle aimait son père, c'est-à-dire Jean Valjean, de toute son
+âme, avec une naïve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
+compagnon désiré et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
+beaucoup, Jean Valjean avait continué; il en était venu à causer bien;
+il avait la richesse secrète et l'éloquence d'une intelligence humble et
+vraie qui s'est spontanément cultivée. Il lui était resté juste assez
+d'âpreté pour assaisonner sa bonté; c'était un esprit rude et un coeur
+doux. Au Luxembourg, dans leurs tête-à-tête, il faisait de longues
+explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
+ce qu'il avait souffert. Tout en l'écoutant, les yeux de Cosette
+erraient vaguement.
+
+Cet homme simple suffisait à la pensée de Cosette, de même que ce jardin
+sauvage à ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
+arrivait près de lui essoufflée et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
+baisait au front.
+
+Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. Là où
+était Jean Valjean était le bien-être. Comme Jean Valjean n'habitait ni
+le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrière-cour
+pavée que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée
+de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries où
+s'adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait
+quelquefois, en souriant du bonheur d'être importuné:--Mais va-t'en chez
+toi! Laisse-moi donc un peu seul!
+
+Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
+grâce remontant de la fille au père:
+
+--Père, j'ai très froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
+tapis et un poêle?
+
+--Chère enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
+n'ont même pas un toit sur leur tête.
+
+--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?
+
+--Parce que tu es une femme et un enfant.
+
+--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et être mal?
+
+--Certains hommes.
+
+--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien obligé d'y
+faire du feu.
+
+Elle lui disait encore:
+
+--Père, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?
+
+--Parce que..., ma fille.
+
+--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.
+
+Alors, pour que Cosette ne mangeât pas de pain noir, Jean Valjean
+mangeait du pain blanc.
+
+Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin
+et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui
+étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se
+rappelait qu'elle avait été «un jour, la nuit» chercher de l'eau dans un
+bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait
+qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean
+qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il
+n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées, et des
+serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
+n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il
+fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce
+bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle.
+
+Lorsqu'il était assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
+laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-être
+ma mère, cet homme-là!
+
+Cosette, quoique ceci soit étrange à énoncer, dans sa profonde ignorance
+de fille élevée au couvent, la maternité d'ailleurs étant absolument
+inintelligible à la virginité, avait fini par se figurer qu'elle avait
+eu aussi peu de mère que possible. Cette mère, elle ne savait pas même
+son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander à Jean
+Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle répétait sa question, il
+répondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
+une larme.
+
+Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.
+
+Etait-ce prudence? était-ce respect? était-ce crainte de livrer ce nom
+aux hasards d'une autre mémoire que la sienne?
+
+Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers
+parlé de sa mère; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
+Il lui sembla qu'il n'osait plus. Était-ce à cause de Cosette? était-ce
+à cause de Fantine? il éprouvait une sorte d'horreur religieuse à faire
+entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et à mettre la morte en
+tiers dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle
+lui semblait redoutable. Il songeait à Fantine et se sentait accablé de
+silence. Il voyait vaguement dans les ténèbres quelque chose qui
+ressemblait à un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait été
+dans Fantine et qui, pendant sa vie, était sortie d'elle violemment,
+était-elle revenue après sa mort se poser sur elle, veiller, indignée,
+sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
+Valjean, à son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
+mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
+mystérieuse. De là l'impossibilité de prononcer, même pour Cosette, ce
+nom: Fantine.
+
+Un jour Cosette lui dit:
+
+--Père, j'ai vu cette nuit ma mère en songe. Elle avait deux grandes
+ailes. Ma mère dans sa vie doit avoir touché à la sainteté.
+
+--Par le martyre, répondit Jean Valjean.
+
+Du reste, Jean Valjean était heureux.
+
+Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fière,
+heureuse, dans la plénitude du coeur. Jean Valjean, à toutes ces marques
+d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
+pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d'une
+joie angélique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
+vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mériter
+un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
+son âme, d'avoir permis qu'il fût ainsi aimé, lui misérable, par cet
+être innocent.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre
+
+
+Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
+Il lui semblait presque qu'elle était jolie. Ceci la jeta dans un
+trouble singulier. Jusqu'à ce moment elle n'avait point songé à sa
+figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
+Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle était laide; Jean Valjean seul
+disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en fût, Cosette s'était
+toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation
+facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
+comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'étais
+jolie? pensait-elle, comme cela serait drôle que je fusse jolie!--Et
+elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet
+dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
+mademoiselle une telle!
+
+Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--Où
+avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout
+simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle était pâle.
+Elle ne s'était pas sentie très joyeuse la veille de croire à sa beauté,
+mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
+pendant plus de quinze jours elle tâcha de se coiffer tournant le dos au
+miroir.
+
+Le soir, après le dîner, elle faisait assez habituellement de la
+tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
+lisait à côté d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
+fut toute surprise de la façon inquiète dont son père la regardait.
+
+Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
+qu'elle ne vit pas disait derrière elle: Jolie femme! mais mal
+mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
+laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos.
+
+Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre
+vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
+mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son père
+répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
+commotion. Elle s'échappa du jardin, monta à sa chambre, courut à la
+glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'était regardée, et poussa un
+cri. Elle venait de s'éblouir elle-même.
+
+Elle était belle et jolie; elle ne pouvait s'empêcher d'être de l'avis
+de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'était faite, sa peau avait
+blanchi, ses cheveux s'étaient lustrés, une splendeur inconnue s'était
+allumée dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beauté lui vint
+tout entière, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
+la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'était d'elle
+évidemment que le passant avait parlé, il n'y avait plus à douter; elle
+redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
+c'était en hiver, voyant le ciel doré, le soleil dans les arbres, des
+fleurs dans les buissons, éperdue, folle, dans un ravissement
+inexprimable.
+
+De son côté, Jean Valjean éprouvait un profond et indéfinissable
+serrement de coeur.
+
+C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
+cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
+visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.
+
+Cosette avait été belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
+du premier jour, cette lumière inattendue qui se levait lentement et
+enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la
+paupière sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'était un changement
+dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
+crainte d'y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes
+les détresses, qui était encore tout saignant des meurtrissures de sa
+destinée, qui avait été presque méchant et qui était devenu presque
+saint, qui, après avoir traîné la chaîne du bagne, traînait maintenant
+la chaîne invisible, mais pesante, de l'infamie indéfinie, cet homme que
+la loi n'avait pas lâché et qui pouvait être à chaque instant ressaisi
+et ramené de l'obscurité de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
+cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bénissait
+tout, voulait bien tout, et ne demandait à la providence, aux hommes,
+aux lois, à la société, à la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
+l'aimât!
+
+Que Cosette continuât de l'aimer! que Dieu n'empêchât pas le coeur de
+cette enfant de venir à lui, et de rester à lui! Aimé de Cosette, il se
+trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de
+Cosette, il était bien! il n'en demandait pas davantage. On lui eût dit:
+Veux-tu être mieux? il eût répondu: Non. Dieu lui eût dit: Veux-tu le
+ciel? il eût répondu: J'y perdrais.
+
+Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fût-ce qu'à la
+surface, le faisait frémir comme le commencement d'autre chose. Il
+n'avait jamais trop su ce que c'était que la beauté d'une femme; mais,
+par instinct, il comprenait que c'était terrible.
+
+Cette beauté qui s'épanouissait de plus en plus triomphante et superbe à
+côté de lui, sous ses yeux, sur le front ingénu et redoutable de
+l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misère, de sa
+réprobation, de son accablement, il la regardait effaré.
+
+Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?
+
+Là du reste était la différence entre sa tendresse et la tendresse d'une
+mère. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mère l'eût vu avec joie.
+
+Les premiers symptômes ne tardèrent pas à se manifester.
+
+Dès le lendemain du jour où elle s'était dit: Décidément, je suis belle!
+Cosette fit attention à sa toilette. Elle se rappela le mot du
+passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait passé à côté
+d'elle et s'était évanoui après avoir déposé dans son coeur un des deux
+germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
+coquetterie. L'amour est l'autre.
+
+Avec la foi en sa beauté, toute l'âme féminine s'épanouit en elle. Elle
+eut horreur du mérinos et honte de la peluche. Son père ne lui avait
+jamais rien refusé. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
+de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui
+va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
+parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
+dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a été inventé pour la Parisienne.
+
+En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thébaïde de la rue
+de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
+quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien
+davantage. Elle eût voulu rencontrer «son passant» pour voir ce qu'il
+dirait, et «pour lui apprendre!» Le fait est qu'elle était ravissante de
+tout point, et qu'elle distinguait à merveille un chapeau de Gérard d'un
+chapeau d'Herbaut.
+
+Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu'il
+ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
+venir à Cosette.
+
+Du reste, rien qu'à la simple inspection de la toilette de Cosette, une
+femme eût reconnu qu'elle n'avait pas de mère. Certaines petites
+bienséances, certaines conventions spéciales, n'étaient point observées
+par Cosette. Une mère, par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne
+s'habille point en damas.
+
+Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
+noir et son chapeau de crêpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
+Valjean, gaie, radieuse, rose, fière, éclatante.--Père, dit-elle,
+comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean répondit d'une voix qui
+ressemblait à la voix amère d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la
+promenade comme à l'ordinaire. En rentrant il demanda à Cosette:
+
+--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?
+
+Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
+porte-manteau de la garde-robe où sa défroque de pensionnaire était
+accrochée.
+
+--Ce déguisement! dit-elle. Père, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
+par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-là
+sur la tête, j'ai l'air de madame Chien-fou.
+
+Jean Valjean soupira profondément.
+
+À partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
+toujours à rester, disant: Père, je m'amuse mieux ici avec
+vous,--demandait maintenant toujours à sortir. En effet, à quoi bon
+avoir une jolie figure et une délicieuse toilette, si on ne les montre
+pas?
+
+Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le même goût pour
+l'arrière-cour. À présent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
+promenant sans déplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
+mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrière-cour,
+comme le chien.
+
+Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l'ignorer; grâce exquise,
+car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n'est adorable
+comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le
+savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grâce ingénue,
+elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée
+des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté, respirait une
+mélancolie splendide.
+
+Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au
+Luxembourg.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+La bataille commence
+
+
+Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
+disposée pour l'embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse
+et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux êtres tout
+chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion,
+ces deux âmes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
+et qui devaient s'aborder et se mêler dans un regard comme les nuages
+dans un éclair.
+
+On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
+déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres
+se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela
+qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
+vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux
+âmes se donnent en échangeant cette étincelle.
+
+À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui
+troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
+troubla Cosette.
+
+Il lui fit le même mal et le même bien.
+
+Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les
+filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
+encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
+il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal.
+
+Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux
+cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
+elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
+mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas
+bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière,
+et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.
+
+Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement
+ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
+Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la
+rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer
+six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme
+inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant
+faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
+cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère
+contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
+sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
+allait enfin se venger.
+
+Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte,
+qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les
+enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.
+
+On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses
+terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait
+Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un
+peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla
+à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose
+bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
+la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et
+rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se
+rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre.
+
+Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
+rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
+inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent.
+
+La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et
+profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue
+noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes
+filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige.
+Elle fond à l'amour qui est son soleil.
+
+Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais
+entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
+musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé
+par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient
+l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_
+ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore
+trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc
+su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins
+malade pour ignorer le nom de sa maladie?
+
+Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
+Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
+nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle
+aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas?
+mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
+des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
+Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir
+paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle
+n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma
+faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien?
+
+Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui
+convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à
+distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était
+l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu
+roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair,
+mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
+ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une
+chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
+eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée
+dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des
+enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du
+couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore
+lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
+Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce
+n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer
+Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.
+
+Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui
+souriait, tout franchement.
+
+Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
+elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
+sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel
+délicieux jardin que ce Luxembourg!
+
+Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
+parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
+se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
+séparent, ils vivaient de se regarder.
+
+C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait,
+belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de
+son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+À tristesse, tristesse et demie
+
+
+Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère
+nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.
+Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean
+ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une
+attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un
+côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
+s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
+Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
+dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
+quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il
+avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus
+tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
+avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
+semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
+tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît
+point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref,
+Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.
+
+Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
+elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait
+le cacher.
+
+Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et
+l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un
+parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans
+doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant.
+
+Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu.
+
+Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui
+jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un
+jeune homme qui a l'air pédant!
+
+Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût
+répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
+Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous
+avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle
+se borna à répondre avec un calme suprême:
+
+--Ce jeune homme-là!
+
+Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie.
+
+--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
+remarqué. C'est moi qui le lui montre.
+
+Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants!
+
+C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci,
+de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
+jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe
+dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre
+que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne
+devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea
+d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
+Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous
+ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il
+répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son
+insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que
+Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
+Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.
+
+Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
+minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout
+ne commence-t-il pas par l'indifférence?
+
+Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
+pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà!
+
+Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne
+voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
+l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
+amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne
+s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
+qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
+étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
+capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand
+Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait
+se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
+de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait
+presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus.
+
+Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner,
+flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
+venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son
+bonheur, pour le prendre et l'emporter!
+
+Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
+aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
+j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus
+malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
+souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été
+jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
+sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur
+toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs,
+j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût
+méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai
+repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait,
+et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment
+où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
+bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela
+s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
+âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au
+Luxembourg!
+
+Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et
+extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce
+n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui
+regarde un voleur.
+
+On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit
+Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
+son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
+donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean
+Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit
+jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait
+plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
+Plumet.
+
+Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
+questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à
+la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean
+n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient
+charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit
+point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
+remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de
+part et d'autre des inexpériences aux prises.
+
+Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette:
+
+--Veux-tu venir au Luxembourg?
+
+Un rayon illumina le visage pâle de Cosette.
+
+--Oui, dit-elle.
+
+Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus.
+Marius n'y était pas.
+
+Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette:
+
+--Veux-tu venir au Luxembourg?
+
+Elle répondit tristement et doucement:
+
+--Non.
+
+Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur.
+
+Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable?
+Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de
+Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
+près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits
+entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à
+songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.
+
+Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le
+cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
+de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce
+jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où
+tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il
+adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et
+follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence
+d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et
+terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait?
+
+Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
+Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean
+étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
+eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude.
+
+De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
+comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au
+juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades
+habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond
+du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si
+cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les
+semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté
+tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était
+trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était
+plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le
+retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
+ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
+c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
+chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le
+Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que
+rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint
+avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée,
+attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
+regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est
+évanouie.
+
+Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa
+pâleur. Elle lui continua son doux visage.
+
+Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
+Quelquefois il lui demandait:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Elle répondait:
+
+--Je n'ai rien.
+
+Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
+reprenait:
+
+--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose?
+
+--Moi? rien, disait-il.
+
+Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant
+amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
+maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le
+dire, sans s'en vouloir, et en souriant.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+La cadène
+
+
+Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même
+dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle.
+
+À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
+puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant
+de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût
+voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur
+et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même
+temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion
+assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
+jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
+général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
+Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de
+pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si
+Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le
+bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
+présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait
+l'idée de regarder les jeunes gens.
+
+Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes.
+
+Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se
+loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
+partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
+qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent.
+
+Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se
+promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont
+désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même,
+s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
+préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
+comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits
+bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la
+jeunesse.
+
+La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu
+fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
+aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres,
+presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui,
+l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais
+pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y
+ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là,
+elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
+ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
+cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
+mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements
+naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal
+tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en
+guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui,
+traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement,
+faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises.
+
+Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur
+habitude de promenades matinales.
+
+Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de
+1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la
+barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute
+ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur
+pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
+dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du
+crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une
+hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à
+l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur
+l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus
+éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui
+s'évade d'un édifice ténébreux.
+
+Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas
+côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur
+travail.
+
+Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes
+déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la
+route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se
+lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout
+l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent
+à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales;
+quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
+Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à
+Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à
+cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la
+respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie.
+Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses.
+
+Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean
+Valjean leva les yeux.
+
+Cosette avait raison.
+
+La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on
+sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard
+intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se
+fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à
+pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
+sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée.
+
+Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était
+hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
+distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
+des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique
+noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner
+du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de
+laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit,
+puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent
+successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des
+silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans
+le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
+cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix
+grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la
+caverne des songes.
+
+En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le
+blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
+peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois
+sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de
+cadavres, et voici ce que c'était:
+
+Sept voitures marchaient à la file sur la route. Les six premières
+avaient une structure singulière. Elles ressemblaient à des haquets de
+tonneliers; c'étaient des espèces de longues échelles posées sur deux
+roues et formant brancard à leur extrémité antérieure. Chaque haquet,
+disons mieux, chaque échelle était attelée de quatre chevaux bout à
+bout. Sur ces échelles étaient traînées d'étranges grappes d'hommes.
+Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
+devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés
+les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
+ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrière le dos quelque
+chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui
+brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne
+était pour tous; de façon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
+arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une
+sorte d'unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne
+pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. À l'avant et à l'arrière
+de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout,
+ayant chacun une des extrémités de la chaîne sous son pied. Les carcans
+étaient carrés. La septième voiture, vaste fourgon à ridelles, mais sans
+capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
+chaudières de fer, de marmites de fonte, de réchauds et de chaînes, où
+étaient mêlés quelques hommes garrottés et couchés tout de leur long,
+qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout à claire-voie, était garni de
+claies délabrées qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.
+
+Ces voitures tenaient le milieu du pavé. Des deux côtés marchaient en
+double haie des gardes d'un aspect infâme, coiffés de tricornes claques
+comme les soldats du Directoire, tachés, troués, sordides, affublés
+d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
+et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des
+bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons; espèces
+de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l'abjection du
+mendiant et de l'autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
+tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le
+crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
+tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves,
+le sabre au poing.
+
+Ce cortège était si long qu'au moment où la première voiture atteignait
+la barrière, la dernière débouchait à peine du boulevard.
+
+Une foule, sortie on ne sait d'où et formée en un clin d'oeil, comme
+cela est fréquent à Paris, se pressait des deux côtés de la chaussée et
+regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
+s'appelaient et les sabots des maraîchers qui accouraient pour voir.
+
+Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
+Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
+de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à
+la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement
+disparates; rien n'est plus funèbre que l'arlequin des guenilles.
+Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d'affreux bonnets de laine,
+et, près du bourgeron, l'habit noir crevé aux coudes; plusieurs avaient
+des chapeaux de femme; d'autres étaient coiffés d'un panier; on voyait
+des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on
+distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflammés,
+des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
+Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet,
+et suspendue au-dessous d'eux comme un étrier, qui leur soutenait les
+pieds. L'un d'eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose
+qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'était du
+pain qu'il mangeait. Il n'y avait là que des yeux secs, éteints, ou
+lumineux d'une mauvaise lumière. La troupe d'escorte maugréait, les
+enchaînés ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
+d'un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes; quelques-uns de
+ces hommes bâillaient; les haillons étaient terribles; les pieds
+pendaient, les épaules oscillaient; les têtes s'entre-heurtaient, les
+fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se
+crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrière le
+convoi, une troupe d'enfants éclatait de rire.
+
+Cette file de voitures, quelle qu'elle fût, était lugubre. Il était
+évident que demain, que dans une heure, une averse pouvait éclater,
+qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vêtements
+délabrés seraient traversés, qu'une fois mouillés, ces hommes ne se
+sécheraient plus, qu'une fois glacés, ils ne se réchaufferaient plus,
+que leurs pantalons de toile seraient collés par l'ondée sur leurs os,
+que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
+empêcher le claquement des mâchoires, que la chaîne continuerait de les
+tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il était
+impossible de ne pas frémir en voyant ces créatures humaines liées ainsi
+et passives sous les froides nuées d'automne, et livrées à la pluie, à
+la bise, à toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
+pierres.
+
+Les coups de bâton n'épargnaient pas même les malades, qui gisaient
+noués de cordes et sans mouvement sur la septième voiture et qu'on
+semblait avoir jetés là comme des sacs pleins de misère.
+
+Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
+l'on eût dit qu'il mettait le feu à toutes ces têtes farouches. Les
+langues se délièrent; un incendie de ricanements, de jurements et de
+chansons fit explosion. La large lumière horizontale coupa en deux toute
+la file, illuminant les têtes et les torses, laissant les pieds et les
+roues dans l'obscurité. Les pensées apparurent sur les visages; ce
+moment fut épouvantable; des démons visibles, à masques tombés, des âmes
+féroces toutes nues. Éclairée, cette cohue resta ténébreuse.
+Quelques-uns, gais, avaient à la bouche des tuyaux de plume d'où ils
+soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
+accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
+ces êtres qui ne fût difforme à force de misère; et c'était si
+monstrueux qu'on eût dit que cela changeait la clarté du soleil en lueur
+d'éclair. La voiturée qui ouvrait le cortège avait entonné et
+psalmodiait à tue-tête avec une jovialité hagarde un pot-pourri de
+Désaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frémissaient
+lugubrement; dans les contre-allées, des faces de bourgeois écoutaient
+avec une béatitude idiote ces gaudrioles chantées par des spectres.
+
+Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos; il y avait
+là l'angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents,
+des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des
+résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées,
+des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles
+avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause
+de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
+manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un nègre, qui,
+peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes.
+L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait passé sur ces fronts; à ce
+degré d'abaissement, les dernières transformations étaient subies par
+tous dans les dernières profondeurs; et l'ignorance changée en
+hébétement était l'égale de l'intelligence, changée en désespoir. Pas de
+choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
+l'élite de la boue. Il était clair que l'ordonnateur quelconque de cette
+procession immonde ne les avait pas classés. Ces êtres avaient été liés
+et accouplés pêle-mêle, dans le désordre alphabétique probablement, et
+chargés au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupées
+finissent toujours par dégager une résultante; toute addition de
+malheureux donne un total; il sortait de chaque chaîne une âme commune,
+et chaque charretée avait sa physionomie. À côté de celle qui chantait,
+il y en avait une qui hurlait; une troisième mendiait; on en voyait une
+qui grinçait des dents; une autre menaçait les passants, une autre
+blasphémait Dieu; la dernière se taisait comme la tombe. Dante eût cru
+voir les sept cercles de l'enfer en marche.
+
+Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
+formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
+la charrette des gémonies.
+
+Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bâton, faisait de
+temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
+femme dans la foule les montrait du doigt à un petit garçon de cinq ans,
+et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_!
+
+Comme les chants et les blasphèmes grossissaient, celui qui semblait le
+capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et, à ce signal, une
+effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grêle
+tomba sur les sept voiturées; beaucoup rugirent et écumèrent; ce qui
+redoubla la joie des gamins accourus, nuée de mouches sur ces plaies.
+
+L'oeil de Jean Valjean était devenu effrayant. Ce n'était plus une
+prunelle; c'était cette vitre profonde qui remplace le regard chez
+certains infortunés, qui semble inconsciente de la réalité, et où
+flamboie la réverbération des épouvantes et des catastrophes. Il ne
+regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
+fuir, échapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
+voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura cloué, pétrifié,
+stupide, se demandant, à travers une confuse angoisse inexprimable, ce
+que signifiait cette persécution sépulcrale, et d'où sortait ce
+pandémonium qui le poursuivait. Tout à coup il porta la main à son
+front, geste habituel de ceux auxquels la mémoire revient subitement; il
+se souvint que c'était là l'itinéraire en effet, que ce détour était
+d'usage pour éviter les rencontres royales toujours possibles sur la
+route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
+passé par cette barrière-là.
+
+Cosette, autrement épouvantée, ne l'était pas moins. Elle ne comprenait
+pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
+possible; enfin elle s'écria:
+
+--Père! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-là?
+
+Jean Valjean répondit:
+
+--Des forçats.
+
+--Où donc est-ce qu'ils vont?
+
+--Aux galères.
+
+En ce moment la bastonnade, multipliée par cent mains, fit du zèle, les
+coups de plat de sabre s'en mêlèrent, ce fut comme une rage de fouets et
+de bâtons; les galériens se courbèrent, une obéissance hideuse se
+dégagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
+enchaînés. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:
+
+--Père, est-ce que ce sont encore des hommes?
+
+--Quelquefois, dit le misérable.
+
+C'était la Chaîne en effet qui, partie avant le jour de Bicêtre, prenait
+la route du Mans pour éviter Fontainebleau où était alors le roi. Ce
+détour faisait durer l'épouvantable voyage trois ou quatre jours de
+plus; mais, pour épargner à la personne royale la vue d'un supplice, on
+peut bien le prolonger.
+
+Jean Valjean rentra accablé. De telles rencontres sont des chocs et le
+souvenir qu'elles laissent ressemble à un ébranlement.
+
+Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
+remarqua point qu'elle lui fît d'autres questions au sujet de ce qu'ils
+venaient de voir; peut-être était-il trop absorbé lui-même dans son
+accablement pour percevoir ses paroles et pour lui répondre. Seulement
+le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
+qui disait à demi-voix et comme se parlant à elle-même:--Il me semble
+que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-là, ô mon Dieu, je
+mourrais rien que de le voir de près!
+
+Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
+eut, à propos de je ne sais plus quelle solennité officielle, des fêtes
+dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, théâtres aux
+Champs-Élysées, feu d'artifice à l'Étoile, illuminations partout. Jean
+Valjean, faisant violence à ses habitudes, conduisit Cosette à ces
+réjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
+d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
+avait passé devant elle. La revue, qui assaisonnait la fête, faisait
+toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
+de garde national avec le vague sentiment intérieur d'un homme qui se
+réfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
+qui se faisait une loi de complaire à son père et pour qui d'ailleurs
+tout spectacle était nouveau, accepta la distraction avec la bonne grâce
+facile et légère de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
+dédaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fête
+publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait réussi, et
+qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.
+
+Quelques jours après, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
+étaient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux règles
+que semblait s'être imposées Jean Valjean, et à l'habitude de rester
+dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre à Cosette, Cosette,
+en peignoir, se tenait debout dans ce négligé de la première heure qui
+enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
+l'astre; et, la tête dans la lumière, rose d'avoir bien dormi, regardée
+doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pâquerette.
+Cosette ignorait la ravissante légende _je t'aime, un peu,
+passionnément_, etc.; qui la lui eût apprise? Elle maniait cette fleur,
+d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pâquerette,
+c'est éplucher un coeur. S'il y avait une quatrième Grâce appelée la
+Mélancolie, et souriante, elle eût eu l'air de cette Grâce-là. Jean
+Valjean était fasciné par la contemplation de ces petits doigts sur
+cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
+Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d'à côté. Des nuées
+blanches traversaient le ciel si gaîment qu'on eût dit qu'elles venaient
+d'être mises en liberté. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
+attentivement; elle semblait songer à quelque chose; mais cela devait
+être charmant; tout à coup elle tourna la tête sur son épaule avec la
+lenteur délicate du cygne, et dit à Jean Valjean: Père, qu'est-ce que
+c'est donc que cela, les galères?
+
+
+
+
+Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Blessure au dehors, guérison au dedans
+
+
+Leur vie s'assombrissait ainsi par degrés.
+
+Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait été autrefois un
+bonheur, c'était d'aller porter du pain à ceux qui avaient faim et des
+vêtements à ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, où
+Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
+reste de leur ancien épanchement; et, parfois, quand la journée avait
+été bonne, quand il y avait eu beaucoup de détresses secourues et
+beaucoup de petits enfants ranimés et réchauffés, Cosette, le soir,
+était un peu gaie. Ce fut à cette époque qu'ils firent visite au bouge
+Jondrette.
+
+Le lendemain même de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
+pavillon, calme comme à l'ordinaire, mais avec une large blessure au
+bras gauche, fort enflammée, fort venimeuse, qui ressemblait à une
+brûlure et qu'il expliqua d'une façon quelconque. Cette blessure fit
+qu'il fut plus d'un mois avec la fièvre sans sortir. Il ne voulut voir
+aucun médecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le médecin des
+chiens, disait-il.
+
+Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si angélique
+bonheur de lui être utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
+joie lui revenir, ses craintes et ses anxiétés se dissiper, et
+contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!
+
+Cosette, voyant son père malade, avait déserté le pavillon, et avait
+repris goût à la petite logette et à l'arrière-cour. Elle passait
+presque toutes ses journées près de Jean Valjean, et lui lisait les
+livres qu'il voulait. En général, des livres de voyages. Jean Valjean
+renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
+Luxembourg, le jeune rôdeur inconnu, le refroidissement de Cosette,
+toutes ces nuées de son âme s'effaçaient. Il en venait à se dire: J'ai
+imaginé tout cela. Je suis un vieux fou.
+
+Son bonheur était tel, que l'affreuse trouvaille des Thénardier, faite
+au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte glissé sur
+lui. Il avait réussi à s'échapper, sa piste, à lui, était perdue, que
+lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
+misérables. Les voilà en prison, et désormais hors d'état de nuire,
+pensait-il, mais quelle lamentable famille en détresse!
+
+Quant à la hideuse vision de la barrière du Maine, Cosette n'en avait
+plus reparlé.
+
+Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique à Cosette.
+Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une âme, et quelquefois
+le soir, dans l'humble logis du blessé, elle chantait des chansons
+tristes qui réjouissaient Jean Valjean.
+
+Le printemps arrivait, le jardin était si admirable dans cette saison de
+l'année, que Jean Valjean dit à Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que
+tu t'y promènes.--Comme vous voudrez, père, dit Cosette.
+
+Et, pour obéir à son père, elle reprit ses promenades dans son jardin,
+le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqué, Jean Valjean,
+qui probablement craignait d'être aperçu par la grille, n'y venait
+presque jamais.
+
+La blessure de Jean Valjean avait été une diversion.
+
+Quand Cosette vit que son père souffrait moins, et qu'il guérissait, et
+qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
+même pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'était le mois
+de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
+toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
+point du jour de l'été, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
+les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-né qu'il est. La
+nature en ce mois-là a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
+nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme.
+
+Cosette était trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
+ressemblait ne la pénétrât pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
+doutât, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
+les âmes tristes comme à midi il fait clair dans les caves. Cosette même
+n'était déjà plus très triste. Du reste, cela était ainsi, mais elle ne
+s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, après déjeuner,
+lorsqu'elle avait réussi à entraîner son père pour un quart d'heure dans
+le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
+soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait à
+chaque instant et qu'elle était heureuse.
+
+Jean Valjean, enivré, la voyait redevenir vermeille et fraîche.
+
+--Oh! la bonne blessure! répétait-il tout bas.
+
+Et il était reconnaissant aux Thénardier.
+
+Une fois sa blessure guérie, il avait repris ses promenades solitaires
+et crépusculaires.
+
+Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
+dans les régions inhabitées de Paris sans rencontrer quelque aventure.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
+
+
+Un soir le petit Gavroche n'avait point mangé; il se souvint qu'il
+n'avait pas non plus dîné la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
+résolution d'essayer de souper. Il s'en alla rôder au delà de la
+Salpêtrière, dans les lieux déserts; c'est là que sont les aubaines; où
+il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu'à une
+peuplade qui lui parut être le village d'Austerlitz.
+
+Dans une de ses précédentes flâneries, il avait remarqué là un vieux
+jardin hanté d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
+un pommier passable. À côté de ce pommier, il y avait une espèce de
+fruitier mal clos où l'on pouvait conquérir une pomme. Une pomme, c'est
+un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
+Gavroche. Le jardin côtoyait une ruelle solitaire non pavée et bordée de
+broussailles en attendant les maisons; une haie l'en séparait.
+
+Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
+le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
+une enjambée. Le jour déclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
+était bonne. Gavroche ébaucha l'escalade, puis s'arrêta tout à coup. On
+parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
+haie.
+
+À deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre côté, précisément au
+point où l'eût fait déboucher la trouée qu'il méditait, il y avait une
+pierre couchée qui faisait une espèce de banc, et sur ce banc était
+assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
+debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, écouta.
+
+--Monsieur Mabeuf! disait la vieille.
+
+--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.
+
+Le vieillard interpellé ne bougeait point. La vieille répéta:
+
+--Monsieur Mabeuf!
+
+Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se décida à répondre:
+
+--Quoi, mère Plutarque?
+
+--Mère Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.
+
+La mère Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
+conversation.
+
+--Le propriétaire n'est pas content.
+
+--Pourquoi?
+
+--On lui doit trois termes.
+
+--Dans trois mois on lui en devra quatre.
+
+--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.
+
+--J'irai.
+
+--La fruitière veut qu'on la paye. Elle ne lâche plus ses falourdes.
+Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.
+
+--Il y a le soleil.
+
+--Le boucher refuse crédit, il ne veut plus donner de viande.
+
+--Cela se trouve bien. Je digère mal la viande. C'est trop lourd.
+
+--Qu'est-ce qu'on aura pour dîner?
+
+--Du pain.
+
+--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.
+
+--C'est bon.
+
+--Qu'est-ce que vous mangerez?
+
+--Nous avons les pommes du pommier.
+
+--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme ça sans argent.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit à songer.
+Gavroche songeait de son côté. Il faisait presque nuit.
+
+Le premier résultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
+d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'écartaient
+un peu au bas de la broussaille.
+
+--Tiens, s'écria intérieurement Gavroche, une alcôve! et il s'y blottit.
+Il était presque adossé au banc du père Mabeuf. Il entendait
+l'octogénaire respirer.
+
+Alors, pour dîner, il tâcha de dormir.
+
+Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche
+guettait.
+
+La blancheur du ciel crépusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
+faisait une ligne livide entre deux rangées de buissons obscurs.
+
+Tout à coup, sur cette bande blanchâtre deux silhouettes parurent. L'une
+venait devant, l'autre, à quelque distance, derrière.
+
+--Voilà deux êtres, grommela Gavroche.
+
+La première silhouette semblait quelque vieux bourgeois courbé et
+pensif, vêtu plus que simplement, marchant lentement à cause de l'âge,
+et flânant le soir aux étoiles.
+
+La seconde était droite, ferme, mince. Elle réglait son pas sur le pas
+de la première; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
+de la souplesse et de l'agilité. Cette silhouette avait, avec on ne sait
+quoi de farouche et d'inquiétant, toute la tournure de ce qu'on appelait
+alors un élégant; le chapeau était d'une bonne forme, la redingote était
+noire, bien coupée, probablement de beau drap, et serrée à la taille. La
+tête se dressait avec une sorte de grâce robuste, et, sous le chapeau,
+on entrevoyait dans le crépuscule un pâle profil d'adolescent. Ce profil
+avait une rose à la bouche. Cette seconde silhouette était bien connue
+de Gavroche c'était Montparnasse.
+
+Quant à l'autre, il n'en eût rien pu dire, sinon que c'était un vieux
+bonhomme.
+
+Gavroche entra sur-le-champ en observation.
+
+L'un de ces deux passants avait évidemment des projets sur l'autre.
+Gavroche était bien situé pour voir la suite. L'alcôve était fort à
+propos devenue cachette.
+
+Montparnasse à la chasse, à une pareille heure, en un pareil lieu, cela
+était menaçant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'émouvoir de
+pitié pour le vieux.
+
+Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'était de
+quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce
+redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant
+ensuite, c'étaient deux bouchées.
+
+Pendant que Gavroche délibérait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.
+Attaque de tigre à l'onagre, attaque d'araignée à la mouche.
+Montparnasse, à l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le
+colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine à
+retenir un cri. Un moment après, l'un de ces hommes était sous l'autre,
+accablé, râlant, se débattant, avec un genou de marbre sur la poitrine.
+Seulement ce n'était pas tout à fait ce à quoi Gavroche s'était attendu.
+Celui qui était à terre, c'était Montparnasse; celui qui était dessus,
+c'était le bonhomme.
+
+Tout ceci se passait à quelques pas de Gavroche.
+
+Le vieillard avait reçu le choc, et l'avait rendu, et rendu si
+terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient
+changé de rôle.
+
+--Voilà un fier invalide! pensa Gavroche.
+
+Et il ne put s'empêcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de
+mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbés et
+assourdis l'un par l'autre et mêlant leurs souffles dans la lutte.
+
+Le silence se fit. Montparnasse cessa de se débattre. Gavroche eut cet
+aparté: Est-ce qu'il est mort?
+
+Le bonhomme n'avait pas prononcé un mot ni jeté un cri. Il se redressa,
+et Gavroche l'entendit qui disait à Montparnasse:
+
+--Relève-toi.
+
+Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait
+l'attitude humiliée et furieuse d'un loup qui serait happé par un
+mouton.
+
+Gavroche regardait et écoutait, faisant effort pour doubler ses yeux par
+ses oreilles. Il s'amusait énormément.
+
+Il fut récompensé de sa consciencieuse anxiété de spectateur. Il put
+saisir au vol ce dialogue qui empruntait à l'obscurité on ne sait quel
+accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse répondait.
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Dix-neuf ans.
+
+--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?
+
+--Ça m'ennuie.
+
+--Quel est ton état?
+
+--Fainéant.
+
+--Parle sérieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce
+que tu veux être?
+
+--Voleur.
+
+Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondément pensif. Il était
+immobile et ne lâchait point Montparnasse.
+
+De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des
+soubresauts de bête prise au piège. Il donnait une secousse, essayait un
+croc-en-jambe, tordait éperdument ses membres, tâchait de s'échapper. Le
+vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux
+bras d'une seule main avec l'indifférence souveraine d'une force
+absolue.
+
+La rêverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement
+Montparnasse, il éleva doucement la voix, et lui adressa, dans cette
+ombre où ils étaient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne
+perdit pas une syllabe:
+
+--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des
+existences. Ah! tu te déclares fainéant! prépare-toi à travailler. As-tu
+vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y
+prendre garde, c'est une chose sournoise et féroce; si elle vous attrape
+le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est
+l'oisiveté.... Arrête-toi, pendant qu'il en est temps encore, et
+sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.
+Une fois pris, n'espère plus rien. À la fatigue, paresseux! plus de
+repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,
+avoir une tâche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! être comme les
+autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la
+loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas être
+ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lâche d'un côté que pour
+vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas être son ami, tu seras son
+nègre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnête des hommes, tu vas
+avoir la sueur des damnés. Où les autres chantent, tu râleras. Tu verras
+de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils
+se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,
+t'apparaîtront dans la lumière comme les bienheureux d'un paradis. Quel
+rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la
+joie. La barque en liberté dans le vent, quelle fête! Toi, paresseux,
+pioche, traîne, roule, marche! Tire ton licou, te voilà bête de somme
+dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'était là ton but. Eh
+bien! pas une semaine, pas une journée, pas une heure sans accablement.
+Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui
+passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres
+sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie
+se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux
+terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher
+ici plutôt que là, ce sera un problème à résoudre. Le premier venu qui
+veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voilà dehors. Toi, si tu
+veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,
+qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,
+tu déchireras tes draps de lit, tu en feras brin à brin une corde, puis
+tu passeras par ta fenêtre, et tu te suspendras à ce fil sur un abîme,
+et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si
+la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manière de descendre,
+tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,
+quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau
+de cheminée, au risque de t'y brûler; ou tu ramperas par un conduit de
+latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il
+faut masquer, des pierres qu'il faut ôter et remettre vingt fois par
+jour, des plâtras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se
+présente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabriquée par un
+serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamné à faire un
+chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux
+lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu
+creuseras l'intérieur de ces deux lames, en ménageant soigneusement le
+dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de
+façon qu'elles s'ajustent étroitement l'une sur l'autre comme un fond et
+comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi vissés, on n'y
+devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guetté, ce sera un
+gros sou; pour toi, ce sera une boîte. Que mettras-tu dans cette boîte?
+Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des
+dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une épingle et
+cachée dans un sou, tu devras couper le pêne de la serrure, la mèche du
+verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras à ta fenêtre, et
+la manille que tu auras à ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige
+accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habileté, de patience,
+exécutés, si l'on vient à savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta
+récompense? le cachot. Voilà l'avenir. La paresse, le plaisir, quels
+précipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?
+Vivre oisif de la substance sociale! être inutile, c'est-à-dire
+nuisible! cela mène droit au fond de la misère. Malheur à qui veut être
+parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plaît pas de travailler? Ah! tu
+n'as qu'une pensée, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de
+l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une
+ferraille rivée à tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur
+ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te
+traîneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe
+comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des
+années dans une basse-fosse, scellé à une muraille, tâtonnant pour boire
+à ta cruche, mordant dans un affreux pain de ténèbres dont les chiens ne
+voudraient pas, mangeant des fèves que les vers auront mangées avant
+toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie pitié de toi-même,
+misérable enfant, tout jeune, qui tétais ta nourrice il n'y a pas vingt
+ans, et qui as sans doute encore ta mère! je t'en conjure, écoute-moi.
+Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre
+dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux créatures, être
+joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux
+une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une
+femme, un coup de bâton. Et tu entreras là à vingt ans, et tu en
+sortiras à cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux
+brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu
+sortiras cassé, courbé, ridé, édenté, horrible, en cheveux blancs! Ah!
+mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainéantise te conseille
+mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends
+pas cette pénible besogne d'être un paresseux. Devenir un coquin, ce
+n'est pas commode. Il est moins malaisé d'être honnête homme. Va
+maintenant, et pense à ce que je t'ai dit. À propos, que voulais-tu de
+moi? Ma bourse. La voici.
+
+Et le vieillard, lâchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,
+que Montparnasse soupesa un moment; après quoi, avec la même précaution
+machinale que s'il l'eût volée, Montparnasse la laissa glisser doucement
+dans la poche de derrière de sa redingote.
+
+Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit
+tranquillement sa promenade.
+
+--Ganache! murmura Montparnasse.
+
+Qui était ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute deviné.
+
+Montparnasse, stupéfait, le regarda disparaître dans le crépuscule.
+Cette contemplation lui fut fatale.
+
+Tandis que le vieillard s'éloignait, Gavroche s'approchait.
+
+Gavroche, d'un coup d'oeil de côté, s'était assuré que le père Mabeuf,
+endormi peut-être, était toujours assis sur le banc. Puis le gamin était
+sorti de sa broussaille, et s'était mis à ramper dans l'ombre en arrière
+de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu'à Montparnasse sans en
+être vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrière
+de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,
+se remettant à ramper, fit une évasion de couleuvre dans les ténèbres.
+Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'être sur ses gardes et qui
+songeait pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut de rien.
+Gavroche, quand il fut revenu au point où était le père Mabeuf, jeta la
+bourse par-dessus la haie, et s'enfuit à toutes jambes.
+
+La bourse tomba sur le pied du père Mabeuf. Cette commotion le réveilla.
+Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.
+C'était une bourse à deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque
+monnaie; dans l'autre, il y avait six napoléons.
+
+M. Mabeuf, fort effaré, porta la chose à sa gouvernante.
+
+--Cela tombe du ciel, dit la mère Plutarque.
+
+
+
+
+Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La solitude et la caserne combinées
+
+
+La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq
+mois auparavant, était, à son insu même, entrée en convalescence. La
+nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son père, la gaîté des
+oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jour à jour, goutte à
+goutte, dans cette âme si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui
+ressemblait presque à l'oubli. Le feu s'y éteignait-il tout à fait? ou
+s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne
+se sentait presque plus de point douloureux et brûlant.
+
+Un jour elle pensa tout à coup à Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense
+plus.
+
+Dans cette même semaine elle remarqua, passant devant la grille du
+jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de guêpe, ravissant
+uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cirées,
+schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus à fleur de tête,
+figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un
+cigare à la bouche.--Cosette songea que cet officier était sans doute du
+régiment caserné rue de Babylone.
+
+Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.
+
+À dater de ce moment, était-ce le hasard? presque tous les jours elle le
+vit passer.
+
+Les camarades de l'officier s'aperçurent qu'il y avait là, dans ce
+jardin «mal tenu», derrière cette méchante grille rococo, une assez
+jolie créature qui se trouvait presque toujours là au passage du beau
+lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Théodule
+Gillenormand.
+
+--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil,
+regarde donc.
+
+--Est-ce que j'ai le temps, répondait le lancier, de regarder toutes les
+filles qui me regardent?
+
+C'était précisément l'instant où Marius descendait gravement vers
+l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de
+mourir!--Si son souhait eût été réalisé, s'il eût vu en ce moment-là
+Cosette regardant un lancier, il n'eût pas pu prononcer une parole et il
+eût expiré de douleur.
+
+À qui la faute? À personne.
+
+Marius était de ces tempéraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui
+y séjournent; Cosette était de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.
+
+Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la
+rêverie féminine abandonnée à elle-même, où le coeur d'une jeune fille
+isolée ressemble à ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le
+hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.
+Moment rapide et décisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit
+pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne défend pas du mauvais
+choix; on se mésallie très haut; la vraie mésalliance est celle des
+âmes; et, de même que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans
+naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un
+temple de grands sentiments et de grandes idées, de même tel homme du
+monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles
+vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est-à-dire ce
+qui est réservé à la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide
+obscurément hanté par les passions violentes, immondes et avinées; le
+poteau d'un cabaret.
+
+Qu'y avait-il dans l'âme de Cosette? De la passion calmée ou endormie;
+de l'amour à l'état flottant; quelque chose qui était limpide, brillant,
+trouble à une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel
+officier se reflétait à la surface. Y avait-il un souvenir au
+fond?--tout au fond?--Peut-être. Cosette ne savait pas.
+
+Il survint un incident singulier.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Peurs de Cosette
+
+
+Dans la première quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on
+le sait, lui arrivait de temps en temps, à de très longs intervalles. Il
+restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. Où allait-il?
+personne ne le savait, pas même Cosette. Une fois seulement, à un de ces
+départs, elle l'avait accompagné en fiacre jusqu'au coin d'un petit
+cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_.
+Là il était descendu, et le fiacre avait ramené Cosette rue de Babylone.
+C'était en général quand l'argent manquait à la maison que Jean Valjean
+faisait ces petits voyages.
+
+Jean Valjean était donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois
+jours.
+
+Le soir, Cosette était seule dans le salon. Pour se désennuyer, elle
+avait ouvert son piano-orgue et elle s'était mise à chanter, en
+s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs égarés dans les bois_!
+qui est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand
+elle eut fini, elle demeura pensive.
+
+Tout à coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.
+
+Ce ne pouvait être son père, il était absent; ce ne pouvait être
+Toussaint, elle était couchée. Il était dix heures du soir.
+
+Elle alla près du volet du salon qui était fermé et y colla son oreille.
+
+Il lui parut que c'était le pas d'un homme, et qu'on marchait très
+doucement.
+
+Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas
+percé dans son volet, et regarda dans le jardin. C'était le moment de la
+pleine lune. On y voyait comme s'il eût fait jour.
+
+Il n'y avait personne.
+
+Elle ouvrit la fenêtre. Le jardin était absolument calme, et tout ce
+qu'on apercevait de la rue était désert comme toujours.
+
+Cosette pensa qu'elle s'était trompée. Elle avait cru entendre ce bruit.
+C'était une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de
+Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effarées, qui tremble au
+regard comme une forêt vertigineuse, et où l'on entend le craquement des
+branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le
+crépuscule.
+
+Elle n'y songea plus.
+
+D'ailleurs Cosette de sa nature n'était pas très effrayée. Il y avait
+dans ses veines du sang de bohémienne et d'aventurière qui va pieds nus.
+On s'en souvient, elle était plutôt alouette que colombe. Elle avait un
+fond farouche et brave.
+
+Le lendemain, moins tard, à la tombée de la nuit, elle se promenait dans
+le jardin. Au milieu des pensées confuses qui l'occupaient, elle croyait
+bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme
+de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurité sous les arbres pas très
+loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble à un pas qui
+marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se
+déplacent d'elles-mêmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait
+rien d'ailleurs.
+
+Elle sortit de «la broussaille»; il lui restait à traverser une petite
+pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever
+derrière elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre
+devant elle sur cette pelouse.
+
+Cosette s'arrêta terrifiée.
+
+À côté de son ombre, la lune découpait distinctement sur le gazon une
+autre ombre singulièrement effrayante et terrible, une ombre qui avait
+un chapeau rond.
+
+C'était comme l'ombre d'un homme qui eût été debout sur la lisière du
+massif à quelques pas en arrière de Cosette.
+
+Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni
+bouger, ni tourner la tête.
+
+Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna résolument.
+
+Il n'y avait personne.
+
+Elle regarda à terre. L'ombre avait disparu.
+
+Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla
+jusqu'à la grille, et ne trouva rien.
+
+Elle se sentit vraiment glacée. Était-ce encore une hallucination? Quoi!
+deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?
+Ce qui était inquiétant, c'est que l'ombre n'était assurément pas un
+fantôme. Les fantômes ne portent guère de chapeaux ronds.
+
+Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru
+entendre et voir. Elle s'attendait à être rassurée et que son père
+hausserait les épaules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.
+
+Jean Valjean devint soucieux.
+
+--Ce ne peut être rien, lui dit-il.
+
+Il la quitta sous un prétexte et alla dans le jardin, et elle l'aperçut
+qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.
+
+Dans la nuit elle se réveilla; cette fois elle était sûre, elle
+entendait distinctement marcher tout près du perron au-dessous de sa
+fenêtre. Elle courut à son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet
+dans le jardin un homme qui tenait un gros bâton à la main. Au moment où
+elle allait crier, la lune éclaira le profil de l'homme. C'était son
+père.
+
+Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet!
+
+Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-là et les deux nuits qui
+suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.
+
+La troisième nuit, la lune décroissait et commençait à se lever plus
+tard, il pouvait être une heure du matin, elle entendit un grand éclat
+de rire et la voix de son père qui l'appelait.
+
+--Cosette!
+
+Elle se jeta à bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa
+fenêtre.
+
+Son père était en bas sur la pelouse.
+
+--Je te réveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en
+chapeau rond.
+
+Et il lui montrait sur le gazon une ombre portée que la lune dessinait
+et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui eût eu
+un chapeau rond. C'était une silhouette produite par un tuyau de
+cheminée en tôle, à chapiteau, qui s'élevait au-dessus d'un toit voisin.
+
+Cosette aussi se mit à rire, toutes ses suppositions lugubres tombèrent,
+et le lendemain, en déjeunant avec son père, elle s'égaya du sinistre
+jardin hanté par des ombres de tuyaux de poêle.
+
+Jean Valjean redevint tout à fait tranquille; quant à Cosette, elle ne
+remarqua pas beaucoup si le tuyau de poêle était bien dans la direction
+de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au
+même point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularité
+d'un tuyau de poêle qui craint d'être pris en flagrant délit et qui se
+retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'était effacée quand
+Cosette s'était retournée et Cosette avait bien cru en être sûre.
+Cosette se rasséréna pleinement. La démonstration lui parut complète, et
+qu'il pût y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le
+jardin, ceci lui sortit de la tête.
+
+À quelques jours de là cependant un nouvel incident se produisit.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Enrichies des commentaires de Toussaint
+
+
+Dans le jardin, près de la grille sur la rue, il y avait un banc de
+pierre défendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel
+pourtant, à la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre à travers
+la grille et la charmille.
+
+Un soir de ce même mois d'avril, Jean Valjean était sorti; Cosette,
+après le soleil couché, s'était assise sur ce banc. Le vent fraîchissait
+dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait
+peu à peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient
+peut-être, qui sait? du mystère de la tombe entr'ouvert à cette
+heure-là.
+
+Fantine était peut-être dans cette ombre.
+
+Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe
+inondée de rosée et se disant à travers l'espèce de somnambulisme
+mélancolique où elle était plongée:--Il faudrait vraiment des sabots
+pour le jardin à cette heure-ci. On s'enrhume.
+
+Elle revint au banc.
+
+Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua à la place qu'elle avait
+quittée une assez grosse pierre qui n'y était évidemment pas l'instant
+d'auparavant.
+
+Cosette considéra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.
+Tout à coup l'idée que cette pierre n'était point venue sur ce banc
+toute seule, que quelqu'un l'avait mise là, qu'un bras avait passé à
+travers cette grille, cette idée lui apparut et lui fit peur. Cette fois
+ce fut une vraie peur; la pierre était là. Pas de doute possible; elle
+n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrière elle, se réfugia
+dans la maison, et ferma tout de suite au volet, à la barre et au verrou
+la porte-fenêtre du perron. Elle demanda à Toussaint:
+
+--Mon père est-il rentré?
+
+--Pas encore, mademoiselle.
+
+(Nous avons indiqué une fois pour toutes le bégayement de Toussaint.
+Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous répugnons à la notation
+musicale d'une infirmité.)
+
+Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent
+qu'assez tard dans la nuit.
+
+--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir
+les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre
+les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?
+
+--Oh! soyez tranquille, mademoiselle.
+
+Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put
+s'empêcher d'ajouter:
+
+--C'est que c'est si désert par ici!
+
+--Pour ça, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassiné avant d'avoir
+le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la
+maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fenêtres comme
+des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait frémir!
+Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui
+vous disent:--tais-toi! et qui se mettent à vous couper le cou. Ce n'est
+pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on
+meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-là vous toucher. Et
+puis leurs couteaux, ça doit mal couper! Ah Dieu!
+
+--Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.
+
+Cosette, épouvantée du mélodrame improvisé par Toussaint et peut-être
+aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient,
+n'osa même pas lui dire:--Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le
+banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que «les hommes»
+n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et
+fenêtres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au
+grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son
+lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse
+comme une montagne et pleine de cavernes.
+
+Au soleil levant,--le propre du soleil levant est de nous faire rire de
+toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours
+proportionné à la peur qu'on a eue,--au soleil levant Cosette, en
+s'éveillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:--À quoi ai-je
+été songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine
+dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de poêle! Est-ce
+que je vais devenir poltronne à présent?--Le soleil, qui rutilait aux
+fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la
+rassura tellement que tout s'évanouit dans sa pensée, même la pierre.
+
+--Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en
+chapeau rond dans le jardin; j'ai rêvé la pierre comme le reste.
+
+Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une
+sueur froide. La pierre y était.
+
+Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosité le
+jour.
+
+--Bah! dit-elle, voyons donc.
+
+Elle souleva cette pierre qui était assez grosse. Il y avait dessous
+quelque chose qui ressemblait à une lettre.
+
+C'était une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait
+pas d'adresse d'un côté, pas de cachet de l'autre. Cependant
+l'enveloppe, quoique ouverte, n'était point vide. On entrevoyait des
+papiers dans l'intérieur.
+
+Cosette y fouilla. Ce n'était plus de la frayeur, ce n'était plus de la
+curiosité; c'était un commencement d'anxiété.
+
+Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de
+papier dont chaque page était numérotée et portait quelques lignes
+écrites d'une écriture assez jolie, pensa Cosette, et très fine.
+
+Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en
+avait pas. À qui cela était-il adressé? À elle probablement, puisqu'une
+main avait déposé le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une
+fascination irrésistible s'empara d'elle, elle essaya de détourner ses
+yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le
+ciel, la rue, les acacias tout trempés de lumière, des pigeons qui
+volaient sur un toit voisin, puis tout à coup son regard s'abaissa
+vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle sût ce
+qu'il y avait là dedans.
+
+Voici ce qu'elle lut:
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Un coeur sous une pierre
+
+
+La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être
+jusqu'à Dieu, voilà l'amour.
+
+L'amour, c'est la salutation des anges aux astres.
+
+Comme l'âme est triste quand elle est triste par l'amour!
+
+Quel vide que l'absence de l'être qui à lui seul remplit le monde! Oh!
+comme il est vrai que l'être aimé devient Dieu. On comprendrait que Dieu
+en fût jaloux si le Père de tout n'avait pas évidemment fait la création
+pour l'âme, et l'âme pour l'amour.
+
+Il suffît d'un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à
+bavolet lilas, pour que l'âme entre dans le palais des rêves.
+
+Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires,
+les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent.
+
+De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que
+soit l'attitude du corps, l'âme est à genoux.
+
+Les amants séparés trompent l'absence par mille choses chimériques qui
+ont pourtant leur réalité. On les empêche de se voir, ils ne peuvent
+s'écrire; ils trouvent une foule de moyens mystérieux de correspondre.
+Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des
+enfants, la lumière du soleil, les soupirs du vent, les rayons des
+étoiles, toute la création. Et pourquoi non? Toutes les oeuvres de Dieu
+sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger
+la nature entière de ses messages.
+
+O printemps, tu es une lettre que je lui écris.
+
+L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer,
+voilà la seule chose qui puisse occuper et emplir l'éternité. À
+l'infini, il faut l'inépuisable.
+
+L'amour participe de l'âme même. Il est de même nature qu'elle. Comme
+elle il est étincelle divine, comme elle il est incorruptible,
+indivisible, impérissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui
+est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut
+éteindre. On le sent brûler jusque dans la moelle des os et on le voit
+rayonner jusqu'au fond du ciel.
+
+Ô amour! adorations! volupté de deux esprits qui se comprennent, de deux
+coeurs qui s'échangent, de deux regards qui se pénètrent? Vous me
+viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades à deux dans les solitudes!
+journées bénies et rayonnantes! J'ai quelquefois rêvé que de temps en
+temps des heures se détachaient de la vie des anges et venaient ici-bas
+traverser la destinée des hommes.
+
+Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur
+donner la durée sans fin. Après une vie d'amour, une éternité d'amour,
+c'est une augmentation en effet; mais accroître en son intensité même la
+félicité ineffable que l'amour donne à l'âme dès ce monde, c'est
+impossible, même à Dieu. Dieu, c'est la plénitude du ciel; l'amour,
+c'est la plénitude de l'homme.
+
+Vous regardez une étoile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse
+et parce qu'elle est impénétrable. Vous avez auprès de vous un plus doux
+rayonnement et un plus grand mystère, la femme.
+
+Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos êtres respirables. S'ils nous
+manquent, l'air nous manque, nous étouffons. Alors on meurt. Mourir par
+manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'âme!
+
+Quand l'amour a fondu et mêlé deux êtres dans une unité angélique et
+sacrée, le secret de la vie est trouvé pour eux; ils ne sont plus que
+les deux termes d'une même destinée; ils ne sont plus que les deux ailes
+d'un même esprit. Aimez, planez!
+
+Le jour où une femme qui passe devant vous dégage de la lumière en
+marchant, vous êtes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose à
+faire, penser à elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser à
+vous.
+
+Ce que l'amour commence ne peut être achevé que par Dieu.
+
+L'amour vrai se désole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un
+mouchoir trouvé, et il a besoin de l'éternité pour son dévouement et ses
+espérances. Il se compose à la fois de l'infiniment grand et de
+l'infiniment petit.
+
+Si vous êtes pierre, soyez aimant; si vous êtes plante, soyez sensitive;
+si vous êtes homme, soyez amour.
+
+Rien ne suffit à l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le
+paradis, on veut le ciel.
+
+Ô vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver.
+L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel,
+la volupté.
+
+--Vient-elle encore au Luxembourg?--Non, monsieur.--C'est dans cette
+église qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?--Elle n'y vient
+plus.--Habite-t-elle toujours cette maison?--Elle est déménagée.--Où
+est-elle allée demeurer?--Elle ne l'a pas dit.
+
+Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son âme!
+
+L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
+Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur à celle qui le
+fait enfant!
+
+C'est une chose étrange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a
+un être qui en s'en allant a emporté le ciel.
+
+Oh! être couchés côte à côte dans le même tombeau la main dans la main,
+et de temps en temps, dans les ténèbres, nous caresser doucement un
+doigt, cela suffirait à mon éternité.
+
+Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir
+d'amour, c'est en vivre.
+
+Aimez. Une sombre transfiguration étoilée est mêlée à ce supplice. Il y
+a de l'extase dans l'agonie.
+
+Ô joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.
+
+L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis.
+
+Coeurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est
+une longue épreuve, une préparation inintelligible à la destinée
+inconnue. Cette destinée, la vraie, commence pour l'homme à la première
+marche de l'intérieur du tombeau. Alors il lui apparaît quelque chose,
+et il commence à distinguer le définitif. Le définitif, songez à ce mot.
+Les vivants voient l'infini; le définitif ne se laisse voir qu'aux
+morts. En attendant, aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur,
+hélas! à qui n'aura aimé que des corps, des formes, des apparences! La
+mort lui ôtera tout. Tâchez d'aimer des âmes, vous les retrouverez.
+
+J'ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son
+chapeau était vieux, son habit était usé; il avait les coudes troués;
+l'eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme.
+
+Quelle grande chose, être aimé! Quelle chose plus grande encore, aimer!
+Le coeur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de
+rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'élevé et de grand.
+Une pensée indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier.
+L'âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions
+vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les
+mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu du ciel,
+et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la
+destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.
+
+S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Cosette après la lettre
+
+
+Pendant cette lecture, Cosette entrait peu à peu en rêverie. Au moment
+où elle levait les yeux de la dernière ligne du cahier, le bel officier,
+c'était son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva
+hideux.
+
+Elle se remit à contempler le cahier. Il était écrit d'une écriture
+ravissante, pensa Cosette; de la même main, mais avec des encres
+diverses, tantôt très noires, tantôt blanchâtres, comme lorsqu'on met de
+l'eau dans l'encrier, et par conséquent à des jours différents. C'était
+donc une pensée qui s'était épanchée là, soupir à soupir,
+irrégulièrement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette
+n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit où elle voyait plus de
+clarté encore que d'obscurité, lui faisait l'effet d'un sanctuaire
+entr'ouvert. Chacune de ces lignes mystérieuses resplendissait à ses
+yeux et lui inondait le coeur d'une lumière étrange. L'éducation qu'elle
+avait reçue lui avait parlé toujours de l'âme et jamais de l'amour, à
+peu près comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce
+manuscrit de quinze pages lui révélait brusquement et doucement tout
+l'amour, la douleur, la destinée, la vie, l'éternité, le commencement,
+la fin. C'était comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jeté
+subitement une poignée de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes
+une nature passionnée, ardente, généreuse, honnête, une volonté sacrée,
+une immense douleur et un espoir immense, un coeur serré, une extase
+épanouie. Qu'était-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse,
+sans nom, sans date, sans signature, pressante et désintéressée, énigme
+composée de vérités, message d'amour fait pour être apporté par un ange
+et lu par une vierge, rendez-vous donné hors de la terre, billet doux
+d'un fantôme à une ombre. C'était un absent tranquille et accablé qui
+semblait prêt à se réfugier dans la mort et qui envoyait à l'absente le
+secret de la destinée, la clef de la vie, l'amour. Cela avait été écrit
+le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombées
+une à une sur le papier, étaient ce qu'on pourrait appeler des gouttes
+d'âme.
+
+Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les
+avoir écrites?
+
+Cosette n'hésita pas une minute. Un seul homme.
+
+Lui!
+
+Le jour s'était refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle
+éprouvait une joie inouïe et une angoisse profonde. C'était lui! lui qui
+lui écrivait! lui qui était là! lui dont le bras avait passé à travers
+cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouvée! Mais
+est-ce qu'elle l'avait oublié? Non! jamais! Elle était folle d'avoir cru
+cela un moment. Elle l'avait toujours aimé, toujours adoré. Le feu
+s'était couvert et avait couvé quelque temps, mais, elle le voyait bien,
+il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il éclatait de
+nouveau et l'embrasait tout entière. Ce cahier était comme une flammèche
+tombée de cette autre âme dans la sienne. Elle sentait recommencer
+l'incendie. Elle se pénétrait de chaque mot du manuscrit.--Oh oui!
+disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais
+déjà lu dans ses yeux.
+
+Comme elle l'achevait pour la troisième fois, le lieutenant Théodule
+revint devant la grille et fit sonner ses éperons sur le pavé. Force fut
+à Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile,
+fat, déplaisant, impertinent, et très laid. L'officier crut devoir lui
+sourire. Elle se détourna honteuse et indignée. Elle lui aurait
+volontiers jeté quelque chose à la tête.
+
+Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour
+relire le manuscrit, pour l'apprendre par coeur, et pour songer. Quand
+elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset.
+
+C'en était fait, Cosette était retombée dans le profond amour
+séraphique. L'abîme Éden venait de se rouvrir.
+
+Toute la journée, Cosette fut dans une sorte d'étourdissement. Elle
+pensait à peine, ses idées étaient à l'état d'écheveau brouillé dans son
+cerveau, elle ne parvenait à rien conjecturer, elle espérait à travers
+un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre,
+et ne voulait rien se refuser. Des pâleurs lui passaient sur le visage
+et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle
+entrait dans le chimérique; elle se disait: est-ce réel? alors elle
+tâtait le papier bien-aimé sous sa robe, elle le pressait contre son
+coeur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'eût
+vue en ce moment, il eût frémi devant cette joie lumineuse et inconnue
+qui lui débordait des paupières.--Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui!
+ceci vient de lui pour moi!
+
+Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard céleste,
+le lui avait rendu.
+
+Ô transfigurations de l'amour! ô rêves! ce hasard céleste, cette
+intervention des anges, c'était cette boulette de pain lancée par un
+voleur à un autre voleur, de la cour Charlemagne à la fosse-aux-lions,
+par-dessus les toits de la Force.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Les vieux sont faits pour sortir à propos
+
+
+Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
+cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
+le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
+échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les
+jeunes filles, «un peu indécent». Ce n'était pas le moins du monde
+indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
+toilette sans savoir pourquoi.
+
+Voulait-elle sortir? non.
+
+Attendait-elle une visite? non.
+
+À la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était occupée à sa
+cuisine qui donnait sur l'arrière-cour.
+
+Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant de temps en temps
+avec la main, parce qu'il y en avait de très basses.
+
+Elle arriva au banc.
+
+La pierre y était restée.
+
+Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
+elle voulait la caresser et la remercier.
+
+Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve,
+même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi.
+
+Elle tourna la tête et se dressa.
+
+C'était lui.
+
+Il était tête nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine
+son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait
+ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
+quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la
+clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va.
+
+Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme et que ce n'était déjà
+plus l'homme.
+
+Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles.
+
+Cosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
+lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. À je ne
+sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
+regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.
+
+Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
+elle fût tombée.
+
+Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
+entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles,
+et qui murmurait:
+
+--Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le coeur gonflé, je ne pouvais pas
+vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là,
+sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voilà
+du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé?
+c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez
+passé devant moi? C'étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
+an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la
+loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
+demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison
+neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
+j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
+une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai
+couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous.
+La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
+regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous
+n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais
+derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je
+vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait
+quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne
+peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange,
+laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
+je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
+je vous dis, je vous fâche peut-être; est-ce que je vous fâche?
+
+--Ô ma mère! dit-elle.
+
+Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait.
+
+Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
+étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
+tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée;
+des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il
+lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
+une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme
+ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu
+d'amour.
+
+Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui
+y était. Il balbutia:
+
+--Vous m'aimez donc?
+
+Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle
+qu'on entendait à peine:
+
+--Tais-toi! tu le sais!
+
+Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et
+enivré.
+
+Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
+Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres
+se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
+fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse
+derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?
+
+Un baiser, et ce fut tout.
+
+Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des
+yeux éclatants.
+
+Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre
+humide, ni l'herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le coeur
+plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains, sans savoir.
+
+Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était
+entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si
+simple qu'il fût là.
+
+De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
+tous deux frémissaient.
+
+Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses
+lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.
+
+Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la
+plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête.
+Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
+leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme
+ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur
+désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent
+dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce
+qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent,
+avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
+jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
+pensée. Ces deux coeurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
+bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune
+fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se
+pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.
+
+Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête
+sur son épaule et lui demanda:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?
+
+--Je m'appelle Cosette.
+
+
+
+
+Livre sixième--Le petit Gavroche
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Méchante espièglerie du vent
+
+
+Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et
+s'engloutissait peu à peu, non dans l'abîme d'une banqueroute, mais dans
+le cloaque des petites dettes, les mariés Thénardier avaient eu deux
+autres enfants, mâles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois
+garçons. C'était beaucoup.
+
+La Thénardier s'était débarrassée des deux derniers, encore en bas âge
+et tout petits, avec un bonheur singulier.
+
+Débarrassée est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de
+nature. Phénomène dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la
+maréchale de La Mothe-Houdancourt, la Thénardier n'était mère que
+jusqu'à ses filles. Sa maternité finissait là. Sa haine du genre humain
+commençait à ses garçons. Du côté de ses fils sa méchanceté était à pic,
+et son coeur avait à cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a
+vu, elle détestait l'aîné; elle exécrait les deux autres. Pourquoi?
+Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des
+réponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaulée d'enfants, disait
+cette mère.
+
+Expliquons comment les Thénardier étaient parvenus à s'exonérer de leurs
+deux derniers enfants, et même à en tirer profit.
+
+Cette fille Magnon, dont il a été question quelques pages plus haut,
+était la même qui avait réussi à faire renter par le bonhomme
+Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des
+Célestins, à l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce
+qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée. On se
+souvient de la grande épidémie de croup qui désola, il y a trente-cinq
+ans, les quartiers riverains de la Seine à Paris, et dont la science
+profita pour expérimenter sur une large échelle l'efficacité des
+insufflations d'alun, si utilement remplacées aujourd'hui par la
+teinture externe d'iode. Dans cette épidémie, la Magnon perdit, le même
+jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garçons, encore en très
+bas âge. Ce fut un coup. Ces enfants étaient précieux à leur mère; ils
+représentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs
+étaient fort exactement soldés, au nom de M. Gillenormand, par son
+receveur de rentes, M. Barge, huissier retiré, rue du Roi-de-Sicile. Les
+enfants morts, la rente était enterrée. La Magnon chercha un expédient.
+Dans cette ténébreuse maçonnerie du mal dont elle faisait partie, on
+sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux
+enfants à la Magnon; la Thénardier en avait deux. Même sexe, même âge.
+Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits
+Thénardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des
+Célestins et alla demeurer rue Clocheperce. À Paris, l'identité qui lie
+un individu à lui-même se rompt d'une rue à l'autre.
+
+L'état civil, n'étant averti de rien, ne réclama pas, et la substitution
+se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thénardier exigea, pour
+ce prêt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et même
+paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'exécuter. Il
+venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperçut pas du
+changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!
+
+Thénardier, à qui les avatars étaient aisés, saisit cette occasion de
+devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient à peine eu le
+temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frères. À un certain
+degré de misère, on est gagné par une sorte d'indifférence spectrale, et
+l'on voit les êtres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent
+pour vous que de vagues formes de l'ombre, à peine distinctes du fond
+nébuleux de la vie et facilement remêlées à l'invisible.
+
+Le soir du jour où elle avait fait livraison de ses deux petits à la
+Magnon, avec la volonté bien expresse d'y renoncer à jamais, la
+Thénardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait
+dit à son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thénardier,
+magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot:
+Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mère avait passé à
+l'inquiétude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous
+avons fait là, monsieur Thénardier, dis donc, est-ce que c'est
+permis?--Thénardier répondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que
+de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a
+intérêt à y regarder de près.
+
+La Magnon était une sorte d'élégante du crime. Elle faisait de la
+toilette. Elle partageait son logis, meublé d'une façon maniérée et
+misérable, avec une savante voleuse anglaise francisée. Cette Anglaise
+naturalisée parisienne, recommandable par des relations fort riches,
+intimement liée avec les médailles de la bibliothèque et les diamants de
+Mlle Mars, fut plus tard célèbre dans les sommiers judiciaires. On
+l'appelait _mamselle_ Miss.
+
+Les deux petits échus à la Magnon n'eurent pas à se plaindre.
+Recommandés par les quatre-vingts francs, ils étaient ménagés, comme
+tout ce qui est exploité; point mal vêtus, point mal nourris, traités
+presque comme «de petits messieurs», mieux avec la fausse mère qu'avec
+la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.
+
+Ils passèrent ainsi quelques années. Le Thénardier en augurait bien. Il
+lui arriva un jour de dire à la Magnon qui lui remettait ses dix francs
+mensuels:--Il faudra que «le père» leur donne de l'éducation.
+
+Tout à coup, ces deux pauvres enfants, jusque-là assez protégés, même
+par leur mauvais sort, furent brusquement jetés dans la vie, et forcés
+de la commencer.
+
+Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas
+Jondrette, nécessairement compliquée de perquisitions et
+d'incarcérations ultérieures, est un véritable désastre pour cette
+hideuse contre-société occulte qui vit sous la société publique; une
+aventure de ce genre entraîne toutes sortes d'écroulements dans ce monde
+sombre. La catastrophe des Thénardier produisit la catastrophe de la
+Magnon.
+
+Un jour, peu de temps après que la Magnon eut remis à Éponine le billet
+relatif à la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente
+de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la
+maisonnée, qui était suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux
+petits garçons jouaient pendant ce temps-là dans une arrière-cour et ne
+virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvèrent la
+porte fermée et la maison vide. Un savetier d'une échoppe en face les
+appela et leur remit un papier que «leur mère» avait laissé pour eux.
+Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue
+du Roi-de-Sicile, nº 8. L'homme de l'échoppe leur dit:--Vous ne demeurez
+plus ici. Allez là. C'est tout près. La première rue à gauche. Demandez
+votre chemin avec ce papier-ci.
+
+Les enfants partirent, l'aîné menant le cadet, et tenant à la main le
+papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts
+engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au détour de la rue
+Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait,
+l'enfant ne put le retrouver.
+
+Ils se mirent à errer au hasard dans les rues.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
+
+
+Le printemps à Paris est assez souvent traversé par des bises aigres et
+dures dont on est, non pas précisément glacé, mais gelé; ces bises, qui
+attristent les plus belles journées, font exactement l'effet de ces
+souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes
+d'une fenêtre ou d'une porte mal fermée. Il semble que la sombre porte
+de l'hiver soit restée entrebâillée et qu'il vienne du vent par là. Au
+printemps de 1832, époque où éclata la première grande épidémie de ce
+siècle en Europe, ces bises étaient plus âpres et plus poignantes que
+jamais. C'était une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui
+était entr'ouverte. C'était la porte du sépulcre. On sentait dans ces
+bises le souffle du choléra.
+
+Au point de vue météorologique, ces vents froids avaient cela de
+particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension électrique. De
+fréquents orages, accompagnés d'éclairs et de tonnerres, éclatèrent à
+cette époque.
+
+Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier
+semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le
+petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait
+debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des
+environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il était orné d'un châle de femme en
+laine, cueilli on ne sait où, dont il s'était fait un cache-nez. Le
+petit Gavroche avait l'air d'admirer profondément une mariée en cire,
+décolletée et coiffée de fleurs d'oranger, qui tournait derrière la
+vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en
+réalité il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas
+«chiper» dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite
+revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent
+de déjeuner d'un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour
+lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers».
+
+Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il
+grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce
+mardi?--C'est peut-être mardi.--Oui, c'est mardi.
+
+On n'a jamais su à quoi avait trait ce monologue.
+
+Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il
+avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi.
+
+Le barbier, dans sa boutique chauffée d'un bon poêle, rasait une
+pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à
+ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais
+l'esprit évidemment hors du fourreau.
+
+Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les
+Windsor-soaps, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus,
+et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq,
+tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en
+demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure
+plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu'à une prière. Ils
+parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles
+parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid
+faisait claquer les dents de l'aîné. Le barbier se tourna avec un visage
+furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'aîné de la main gauche
+et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa
+porte en disant:
+
+--Venir refroidir le monde pour rien!
+
+Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée
+était venue; il commençait à pleuvoir.
+
+Le petit Gavroche courut après eux et les aborda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?
+
+--Nous ne savons pas où coucher, répondit l'aîné.
+
+--C'est ça? dit Gavroche. Voilà grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour
+ça? Sont-ils serins donc!
+
+Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent
+d'autorité attendrie et de protection douce:
+
+--Momacques, venez avec moi.
+
+--Oui, monsieur, fit l'aîné.
+
+Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque.
+Ils avaient cessé de pleurer.
+
+Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la
+Bastille.
+
+Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indigné et rétrospectif
+à la boutique du barbier.
+
+--Ça n'a pas de coeur, ce merlan-là, grommela-t-il. C'est un angliche.
+
+Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en
+tête, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.
+
+--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.
+
+Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta:
+
+--Je me trompe de bête; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent.
+Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une
+sonnette à la queue.
+
+Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un
+ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le
+Brocken, laquelle avait son balai à la main.
+
+--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?
+
+Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d'un passant.
+
+--Drôle! cria le passant furieux.
+
+Gavroche leva le nez par-dessus son châle.
+
+--Monsieur se plaint?
+
+--De toi! fit le passant.
+
+--Le bureau est fermé, dit Gavroche, je ne reçois plus de plaintes.
+
+Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous
+une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si
+court-vêtue qu'on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop
+grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe
+devient courte au moment où la nudité devient indécente.
+
+--Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n'a même pas de culotte. Tiens, prends
+toujours ça.
+
+Et, défaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la
+jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le
+cache-nez redevint châle.
+
+La petite le considéra d'un air étonné et reçut le châle en silence. À
+un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus
+du mal et ne remercie plus du bien.
+
+Cela fait:
+
+--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du
+moins, avait gardé la moitié de son manteau.
+
+Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais
+ciels-là punissent les bonnes actions.
+
+--Ah çà! s'écria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon
+Dieu, si cela continue, je me désabonne.
+
+Et il se remit en marche.
+
+--C'est égal, reprit-il en jetant un coup d'oeil à la mendiante qui se
+pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.
+
+Et, regardant la nuée, il cria:
+
+--Attrapé!
+
+Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.
+
+Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui
+indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or
+derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna:
+
+--Ah çà, mômes, avons-nous dîné?
+
+--Monsieur, répondit l'aîné, nous n'avons pas mangé depuis tantôt ce
+matin.
+
+--Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche.
+
+--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons
+pas où ils sont.
+
+--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un
+penseur.
+
+--Voilà, continua l'aîné, deux heures que nous marchons, nous avons
+cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.
+
+--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.
+
+Il reprit après un silence:
+
+--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en
+avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C'est bête d'égarer comme ça des
+gens d'âge. Ah çà! il faut licher pourtant.
+
+Du reste il ne leur fit pas de questions. Être sans domicile, quoi de
+plus simple?
+
+L'aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte
+insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:
+
+--C'est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu'elle nous mènerait
+chercher du buis bénit le dimanche des rameaux.
+
+--Neurs, répondit Gavroche.
+
+--Maman, reprit l'aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.
+
+--Tanflûte, repartit Gavroche.
+
+Cependant il s'était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et
+fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.
+
+Enfin il releva la tête d'un air qui ne voulait qu'être satisfait, mais
+qui était en réalité triomphant.
+
+--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.
+
+Et il tira d'une de ses poches un sou.
+
+Sans laisser aux deux petits le temps de s'ébahir, il les poussa tous
+deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le
+comptoir en criant:
+
+--Garçon! cinque centimes de pain.
+
+Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un
+couteau.
+
+--En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité:
+
+--Nous sommes trois.
+
+Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs,
+avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez
+avec une aspiration aussi impérieuse que s'il eût eu au bout du pouce la
+prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage
+cette apostrophe indignée:
+
+--Keksekça?
+
+Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette
+interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou
+l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du
+bord d'un fleuve à l'autre à travers les solitudes, sont prévenus que
+c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui
+tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger
+comprit parfaitement et répondit:
+
+--Eh mais! c'est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.
+
+--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et
+froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je
+régale.
+
+Le boulanger ne put s'empêcher de sourire, et tout en coupant le pain
+blanc, il les considérait d'une façon compatissante qui choqua Gavroche.
+
+--Ah çà, mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à nous toiser
+comme ça?
+
+Mis tous trois bout à bout, ils auraient fait à peine une toise.
+
+Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit
+aux deux enfants:
+
+--Morfilez.
+
+Les petits garçons le regardèrent interdits.
+
+Gavroche se mit à rire:
+
+--Ah! tiens, c'est vrai, ça ne sait pas encore, c'est si petit.
+
+Et il reprit:
+
+--Mangez.
+
+En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.
+
+Et, pensant que l'aîné, qui lui paraissait plus digne de sa
+conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être
+débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en
+lui donnant la plus grosse part:
+
+--Colle-toi ça dans le fusil.
+
+Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour
+lui.
+
+Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en
+arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du
+boulanger qui, maintenant qu'il était payé, les regardait avec humeur.
+
+--Rentrons dans la rue, dit Gavroche.
+
+Ils reprirent la direction de la Bastille.
+
+De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de
+boutiques éclairées, le plus petit s'arrêtait pour regarder l'heure à
+une montre en plomb suspendue à son cou par une ficelle.
+
+--Voilà décidément un fort serin, disait Gavroche.
+
+Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:
+
+--C'est égal, si j'avais des mômes, je les serrerais mieux que ça.
+
+Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de
+cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperçoit le guichet
+bas et hostile de la Force:
+
+--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.
+
+--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.
+
+C'était un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'était
+autre que Montparnasse déguisé, avec des besicles bleues, mais
+reconnaissable pour Gavroche.
+
+--Mâtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de
+graine de lin et des lunettes bleues comme un médecin. Tu as du style,
+parole de vieux!
+
+--Chut, fit Montparnasse, pas si haut!
+
+Et il entraîna vivement Gavroche hors de la lumière des boutiques.
+
+Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.
+
+Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochère, à l'abri
+des regards et de la pluie:
+
+--Sais-tu où je vas? demanda Montparnasse.
+
+--À l'abbaye de Monte-à-Regret, dit Gavroche.
+
+--Farceur!
+
+Et Montparnasse reprit:
+
+--Je vas retrouver Babet.
+
+--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.
+
+Montparnasse baissa la voix.
+
+--Pas elle, lui.
+
+--Ah! Babet!
+
+--Oui, Babet.
+
+--Je le croyais bouclé.
+
+--Il a défait la boucle, répondit Montparnasse.
+
+Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce même jour où ils
+étaient, Babet, ayant été transféré à la Conciergerie, s'était évadé en
+prenant à gauche au lieu de prendre à droite dans «le corridor de
+l'instruction».
+
+Gavroche admira l'habileté.
+
+--Quel dentiste! dit-il.
+
+Montparnasse ajouta quelques détails sur l'évasion de Babet, et termina
+par:
+
+--Oh! ce n'est pas tout.
+
+Gavroche, tout en écoutant, s'était saisi d'une canne que Montparnasse
+tenait à la main; il en avait machinalement tiré la partie supérieure,
+et la lame d'un poignard avait apparu.
+
+--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmené ton
+gendarme déguisé en bourgeois.
+
+Montparnasse cligna de l'oeil.
+
+--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?
+
+--On ne sait pas, répondit Montparnasse d'un air indifférent. Il est
+toujours bon d'avoir une épingle sur soi.
+
+Gavroche insista:
+
+--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?
+
+Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les
+syllabes:
+
+--Des choses.
+
+Et, changeant brusquement de conversation:
+
+--À propos!
+
+--Quoi?
+
+--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois.
+Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets ça dans ma poche.
+Une minute après, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.
+
+--Que le sermon, fit Gavroche.
+
+--Mais toi, reprit Montparnasse, où vas-tu donc maintenant?
+
+Gavroche montra ses deux protégés et dit:
+
+--Je vas coucher ces enfants-là.
+
+--Où ça, coucher?
+
+--Chez moi.
+
+--Où ça chez toi?
+
+--Chez moi.
+
+--Tu loges donc?
+
+--Oui, je loge.
+
+--Et où loges-tu?
+
+--Dans l'éléphant, dit Gavroche.
+
+Montparnasse, quoique de sa nature peu étonné, ne put retenir une
+exclamation:
+
+--Dans l'éléphant!
+
+--Eh bien oui, dans l'éléphant! repartit Gavroche. Kekçaa?
+
+Ceci est encore un mot de la langue que personne n'écrit et que tout le
+monde parle. Kekçaa signifie: qu'est-ce que cela a?
+
+L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon
+sens. Il parut revenir à de meilleurs sentiments pour le logis de
+Gavroche.
+
+--Au fait! dit-il, oui, l'éléphant. Y est-on bien?
+
+--Très bien, fit Gavroche. Là, vrai, chenûment. Il n'y a pas de vents
+coulis comme sous les ponts.
+
+--Comment y entres-tu?
+
+--J'entre.
+
+--E y a donc un trou? demanda Montparnasse.
+
+--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de
+devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.
+
+--Et tu grimpes? Oui, je comprends.
+
+--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.
+
+Après un silence, Gavroche ajouta:
+
+--Pour ces petits j'aurai une échelle.
+
+Montparnasse se mit à rire.
+
+--Où diable as-tu pris ces mômes-là?
+
+Gavroche répondit avec simplicité:
+
+--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.
+
+Cependant Montparnasse était devenu pensif.
+
+--Tu m'as reconnu bien aisément, murmura-t-il.
+
+Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'étaient autre chose que
+deux tuyaux de plume enveloppés de coton et s'en introduisit un dans
+chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.
+
+--Ça te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder
+toujours ça.
+
+Montparnasse était joli garçon, mais Gavroche était railleur.
+
+--Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu?
+
+C'était aussi un autre son de voix. En un clin d'oeil, Montparnasse
+était devenu méconnaissable.
+
+--Oh! fais-nous Porrichinelle! s'écria Gavroche.
+
+Les deux petits, qui n'avaient rien écouté jusque-là, occupés qu'ils
+étaient eux-mêmes à fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approchèrent à
+ce nom et regardèrent Montparnasse avec un commencement de joie et
+d'admiration.
+
+Malheureusement Montparnasse était soucieux.
+
+Il posa la main sur l'épaule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les
+mots:
+
+--Écoute ce que je te dis, garçon, si j'étais sur la place, avec mon
+dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je
+ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras.
+
+Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se
+tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux
+brillants autour de lui, et aperçut, à quelques pas, un sergent de ville
+qui leur tournait le dos. Gavroche laissa échapper un: ah, bon! qu'il
+réprima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse:
+
+--Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas à mon éléphant avec mes mômes.
+Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me
+trouver là. Je loge à l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu
+demanderais monsieur Gavroche.
+
+--C'est bon, dit Montparnasse.
+
+Et ils se séparèrent, Montparnasse cheminant vers la Grève et Gavroche
+vers la Bastille. Le petit de cinq ans, traîné par son frère que
+traînait Gavroche, tourna plusieurs fois la tête en arrière pour voir
+s'en aller «Porrichinelle».
+
+La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche
+de la présence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que
+l'assonance _dig_ répétée cinq ou six fois sous des formes variées.
+Cette syllabe _dig_, non prononcée isolément, mais artistement mêlée aux
+mots d'une phrase, veut dire:--_Prenons garde, on ne peut pas parler
+librement_.--Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une
+beauté littéraire qui échappa à Gavroche, _c'est mon dogue, ma dague et,
+ma digue_, locution de l'argot du Temple qui signifie, _mon chien, mon
+couteau et ma femme,_ fort usité parmi les pitres et les queues-rouges
+du grand siècle où Molière écrivait et où Callot dessinait.
+
+Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de
+la Bastille près de la gare du canal creusée dans l'ancien fossé de la
+prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effacé déjà de la
+mémoire des Parisiens, et qui méritait d'y laisser quelque trace, car
+c'était une pensée du «membre de l'Institut, général en chef de l'armée
+d'Égypte».
+
+Nous disons monument, quoique ce ne fût qu'une maquette. Mais cette
+maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une idée de
+Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et
+jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et
+avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect
+provisoire. C'était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en
+charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait
+à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque,
+maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet
+angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa
+trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds
+pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une
+silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait
+dire. C'était une sorte de symbole de la force populaire. C'était
+sombre, énigmatique et immense. C'était on ne sait quel fantôme
+puissant, visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille.
+
+Peu d'étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait.
+Il tombait en ruine; à chaque saison, des plâtras qui se détachaient de
+ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les «édiles», comme on dit
+en patois élégant, l'avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son
+coin, morne, malade, croulant, entouré d'une palissade pourrie, souillée
+à chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lézardaient le
+ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui
+poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'élevait
+depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui
+exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un
+creux et il semblait que la terre s'enfonçât sous lui. Il était immonde,
+méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique
+aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va
+balayer et quelque chose d'une majesté qu'on va décapiter.
+
+Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le
+véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le
+crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait; il prenait une figure
+tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Étant
+du passé, il était de la nuit; et cette obscurité allait à sa grandeur.
+
+Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais
+à coup sûr majestueux et empreint d'une sorte de gravité magnifique et
+sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l'espèce de poêle
+gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à
+neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité. Il
+est tout simple qu'un poêle soit le symbole d'une époque dont une
+marmite contient la puissance. Cette époque passera, elle passe déjà; on
+commence à comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une
+chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en
+d'autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas
+les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées,
+c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.
+
+Quoi qu'il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l'architecte
+de l'éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand;
+l'architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze.
+
+Ce tuyau de poêle, qu'on a baptisé d'un nom sonore et nommé la colonne
+de Juillet, ce monument manqué d'une révolution avortée, était encore
+enveloppé en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons
+pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler
+l'éléphant.
+
+Ce fut vers ce coin de la place, à peine éclairé du reflet d'un
+réverbère éloigné, que le gamin dirigea les deux «mômes».
+
+Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous
+sommes dans la simple réalité, et qu'il y a vingt ans les tribunaux
+correctionnels eurent à juger, sous prévention de vagabondage et de bris
+d'un monument public, un enfant qui avait été surpris couché dans
+l'intérieur même de l'éléphant de la Bastille.
+
+Ce fait constaté, nous continuons.
+
+En arrivant près du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment
+grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit:
+
+--Moutards! n'ayez pas peur.
+
+Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de
+l'éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. Les deux enfants, un
+peu effrayés, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient à cette
+petite providence en guenilles qui leur avait donné du pain et leur
+avait promis un gîte.
+
+Il y avait là, couchée le long de la palissade, une échelle qui servait
+le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une
+singulière vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de
+l'éléphant. Vers le point où l'échelle allait aboutir, on distinguait
+une espèce de trou noir dans le ventre du colosse.
+
+Gavroche montra l'échelle et le trou à ses hôtes et leur dit:
+
+--Montez et entrez.
+
+Les deux petits garçons se regardèrent terrifiés.
+
+--Vous avez peur, mômes! s'écria Gavroche.
+
+Et il ajouta:
+
+--Vous allez voir.
+
+Il étreignit le pied rugueux de l'éléphant, et en un clin d'oeil, sans
+daigner se servir de l'échelle, il arriva à la crevasse. Il y entra
+comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfonça, et un
+moment après les deux enfants virent vaguement apparaître, comme une
+forme blanchâtre et blafarde, sa tête pâle au bord du trou plein de
+ténèbres.
+
+--Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme
+on est bien!--Monte, toi! dit-il à l'aîné, je te tends la main.
+
+Les petits se poussèrent de l'épaule, le gamin leur faisait peur et les
+rassurait à la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'aîné se risqua. Le
+plus jeune, en voyant monter son frère et lui resté tout seul entre les
+pattes de cette grosse bête, avait bien envie de pleurer, mais il
+n'osait.
+
+L'aîné gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'échelle;
+Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de maître
+d'armes à ses écoliers ou de muletier à ses mules:
+
+--Aye pas peur!
+
+--C'est ça!
+
+--Va toujours!
+
+--Mets ton pied là!
+
+--Ta main ici.
+
+--Hardi!
+
+Et quand il fut à sa portée, il l'empoigna brusquement et vigoureusement
+par le bras et le tira à lui.
+
+--Gobé! dit-il.
+
+Le môme avait franchi la crevasse.
+
+--Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de
+vous asseoir.
+
+Et, sortant de la crevasse comme il y était entré, il se laissa glisser
+avec l'agilité d'un ouistiti le long de la jambe de l'éléphant, il tomba
+debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans à
+bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'échelle, puis il se mit à
+monter derrière lui en criant à l'aîné:
+
+--Je vas le pousser, tu vas le tirer.
+
+En un instant le petit fut monté, poussé, traîné, tiré, bourré, fourré
+dans le trou sans avoir eu le temps de se reconnaître, et Gavroche,
+entrant après lui, repoussant d'un coup de talon l'échelle qui tomba sur
+le gazon, se mit à battre des mains et cria:
+
+--Nous y v'là! Vive le général Lafayette!
+
+Cette explosion passée, il ajouta:
+
+--Les mioches, vous êtes chez moi.
+
+Gavroche était en effet chez lui.
+
+Ô utilité inattendue de l'inutile! charité des grandes choses! bonté des
+géants! Ce monument démesuré qui avait contenu une pensée de l'Empereur
+était devenu la boîte d'un gamin. Le môme avait été accepté et abrité
+par le colosse. Les bourgeois endimanchés qui passaient devant
+l'éléphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de
+mépris avec leurs yeux à fleur de tête:--À quoi cela sert-il?--Cela
+servait à sauver du froid, du givre, de la grêle, de la pluie, à
+garantir du vent d'hiver, à préserver du sommeil dans la boue qui donne
+la fièvre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit être
+sans père ni mère, sans pain, sans vêtements, sans asile. Cela servait à
+recueillir l'innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer
+la faute publique. C'était une tanière ouverte à celui auquel toutes les
+portes étaient fermées. Il semblait que le vieux mastodonte misérable,
+envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures
+et d'ulcères, chancelant, vermoulu, abandonné, condamné, espèce de
+mendiant colossal demandant en vain l'aumône d'un regard bienveillant au
+milieu du carrefour, avait eu pitié, lui, de cet autre mendiant, du
+pauvre pygmée qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur
+la tête, soufflant dans ses doigts, vêtu de chiffons, nourri de ce qu'on
+jette. Voilà à quoi servait l'éléphant de la Bastille. Cette idée de
+Napoléon, dédaignée par les hommes, avait été reprise par Dieu. Ce qui
+n'eût été qu'illustre était devenu auguste. Il eût fallu à l'Empereur,
+pour réaliser ce qu'il méditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le
+marbre; à Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de plâtras
+suffisait. L'Empereur avait eu un rêve de génie; dans cet éléphant
+titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et
+faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et
+vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose
+plus grande, il y logeait un enfant.
+
+Le trou par où Gavroche était entré était une brèche à peine visible du
+dehors, cachée qu'elle était, nous l'avons dit, sous le ventre de
+l'éléphant, et si étroite qu'il n'y avait guère que des chats et des
+mômes qui pussent y passer.
+
+--Commençons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas.
+
+Et plongeant dans l'obscurité avec certitude comme quelqu'un qui connaît
+son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.
+
+Gavroche replongea dans l'obscurité. Les enfants entendirent le
+reniflement de l'allumette enfoncée dans la bouteille phosphorique.
+L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade
+représentait à cette époque le progrès.
+
+Une clarté subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer
+un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu'on appelle rats de
+cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'éclairait, rendait
+confusément visible le dedans de l'éléphant.
+
+Les deux hôtes de Gavroche regardèrent autour d'eux et éprouvèrent
+quelque chose de pareil à ce qu'éprouverait quelqu'un qui serait enfermé
+dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore à ce que dut
+éprouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette
+gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue
+poutre brune d'où partaient de distance en distance de massives
+membrures cintrées figurait la colonne vertébrale avec les côtes, des
+stalactites de plâtre y pendaient comme des viscères, et d'un côté à
+l'autre de vastes toiles d'araignée faisaient des diaphragmes poudreux.
+On voyait çà et là dans les coins de grosses taches noirâtres qui
+avaient l'air de vivre et qui se déplaçaient rapidement avec un
+mouvement brusque et effaré.
+
+Les débris tombés du dos de l'éléphant sur son ventre en avaient comblé
+la concavité, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher.
+
+Le plus petit se rencogna contre son frère et dit à demi-voix:
+
+--C'est noir.
+
+Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air pétrifié des deux mômes rendait une
+secousse nécessaire.
+
+--Qu'est-ce que vous me fichez? s'écria-t-il. Blaguons-nous?
+faisons-nous les dégoûtés? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous
+des brutes? Dites-le. Je vous préviens que je ne suis pas du régiment
+des godiches. Ah çà, est-ce que vous êtes les moutards du moutardier du
+pape?
+
+Un peu de rudoiement est bon dans l'épouvante. Cela rassure. Les deux
+enfants se rapprochèrent de Gavroche.
+
+Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa «du grave au
+doux» et s'adressant au plus petit:
+
+--Bêta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est
+dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il
+fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas
+de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas même la lune, ici
+il y a ma chandelle, nom d'unch!
+
+Les deux enfants commençaient à regarder l'appartement avec moins
+d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de
+la contemplation.
+
+--Vite, dit-il.
+
+Et il les poussa vers ce que nous sommes très heureux de pouvoir appeler
+le fond de la chambre.
+
+Là était son lit.
+
+Le lit de Gavroche était complet. C'est-à-dire qu'il y avait un matelas,
+une couverture et une alcôve avec rideaux.
+
+Le matelas était une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne
+de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'était
+que l'alcôve:
+
+Trois échalas assez longs enfoncés et consolidés dans les gravois du
+sol, c'est-à-dire du ventre de l'éléphant, deux en avant, un en arrière,
+et réunis par une corde à leur sommet, de manière à former un faisceau
+pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui
+était simplement posé dessus, mais artistement appliqué et maintenu par
+des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait entièrement les
+trois échalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce
+treillage sur le sol, de manière à ne rien laisser passer. Ce treillage
+n'était autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on
+revêt les volières dans les ménageries. Le lit de Gavroche était sous ce
+grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait à une tente
+d'Esquimau.
+
+C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.
+
+Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage
+par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre
+s'écartèrent.
+
+--Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche.
+
+Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la cage, puis il y entra
+après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement
+l'ouverture.
+
+Ils s'étaient étendus tous trois sur la natte.
+
+Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'eût pu se tenir debout dans
+l'alcôve. Gavroche avait toujours le rat de cave à sa main.
+
+--Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candélabre.
+
+--Monsieur, demanda l'aîné des deux frères à Gavroche en montrant le
+grillage, qu'est-ce que c'est donc que ça?
+
+--Ça, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.--Pioncez!
+
+Cependant il se crut obligé d'ajouter quelques paroles pour
+l'instruction de ces êtres en bas âge, et il continua:
+
+--C'est des choses du Jardin des plantes. Ça sert aux animaux féroces.
+_Gniena_ (il y en a) plein un magasin. _Gnia_ (il n'y a) qu'à monter
+par-dessus un mur, qu'à grimper par une fenêtre et qu'à passer sous une
+porte. On en a tant qu'on veut.
+
+Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit
+qui murmura:
+
+--Oh! c'est bon! c'est chaud!
+
+Gavroche fixa un oeil satisfait sur la couverture.
+
+--C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris ça aux singes.
+
+Et montrant à l'aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort
+épaisse et admirablement travaillée, il ajouta:
+
+--Ça, c'était à la girafe.
+
+Après une pause, il poursuivit:
+
+--Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas
+fâchées. Je leur ai dit: C'est pour l'éléphant.
+
+Il fit encore un silence et reprit:
+
+--On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'là.
+
+Les deux enfants considéraient avec un respect craintif et stupéfait cet
+être intrépide et inventif, vagabond comme eux, isolé comme eux, chétif
+comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui
+leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes
+les grimaces d'un vieux saltimbanque mêlées au plus naïf et au plus
+charmant sourire.
+
+--Monsieur, fit timidement l'aîné, vous n'avez donc pas peur des
+sergents de ville?
+
+Gavroche se borna à répondre:
+
+--Môme! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes.
+
+Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il
+était au bord de la natte, l'aîné étant au milieu, Gavroche lui borda la
+couverture comme eût fait une mère et exhaussa la natte sous sa tête
+avec de vieux chiffons de manière à faire au môme un oreiller. Puis il
+se tourna vers l'aîné.
+
+--Hein? on est joliment bien, ici!
+
+--Ah oui! répondit l'aîné en regardant Gavroche avec une expression
+d'ange sauvé.
+
+Les deux pauvres petits enfants tout mouillés commençaient à se
+réchauffer.
+
+--Ah çà, continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez?
+
+Et montrant le petit à son frère:
+
+--Un mioche comme ça, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer,
+c'est crétin; on a l'air d'un veau.
+
+--Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement où aller.
+
+--Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une
+piolle.
+
+--Et puis nous avions peur d'être tout seuls comme ça la nuit.
+
+--On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue.
+
+--Merci, monsieur, dit l'enfant.
+
+--Écoute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien.
+J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L'été, nous irons à la
+Glacière avec Navet, un camarade à moi, nous nous baignerons à la Gare,
+nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, ça
+fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu
+savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il
+est en vie. Aux Champs-Élysées. Il est maigre comme tout, ce
+paroissien-là. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous mènerai à
+Frédérick-Lemaître. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai même
+joué une fois dans une pièce. Nous étions des mômes comme ça, on courait
+sous une toile, ça faisait la mer. Je vous ferai engager à mon théâtre.
+Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-là. Ils
+ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des
+reprises en fil blanc. Après ça, nous irons à l'Opéra. Nous entrerons
+avec les claqueurs. La claque à l'Opéra est très bien composée. Je
+n'irais pas avec la claque sur les boulevards. À l'Opéra, figure-toi, il
+y en a qui payent vingt sous, mais c'est des bêtas. On les appelle des
+lavettes.--Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le
+bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une boîte
+aux lettres à la porte. Ah! on s'amuse fameusement!
+
+En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le
+rappela aux réalités de la vie.
+
+--Bigre! dit-il, v'là la mèche qui s'use. Attention! je ne peux pas
+mettre plus d'un sou par mois à mon éclairage. Quand on se couche, il
+faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur
+Paul de Kock. Avec ça que la lumière pourrait passer par les fentes de
+la porte cochère, et les cognes n'auraient qu'à voir.
+
+--Et puis, observa timidement l'aîné qui seul osait causer avec Gavroche
+et lui donner la réplique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il
+faut prendre garde de brûler la maison.
+
+--On ne dit pas brûler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le
+bocard.
+
+L'orage redoublait. On entendait, à travers des roulements de tonnerre,
+l'averse battre le dos du colosse.
+
+--Enfoncé, la pluie! dit Gavroche. Ça m'amuse d'entendre couler la
+carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une bête; il perd sa
+marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et ça le
+fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-là.
+
+Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualité de philosophe
+du dix-neuvième siècle, acceptait toutes les conséquences, fut suivie
+d'un large éclair, si éblouissant que quelque chose en entra par la
+crevasse dans le ventre de l'éléphant. Presque en même temps la foudre
+gronda, et très furieusement. Les deux petits poussèrent un cri, et se
+soulevèrent si vivement que le treillage en fut presque écarté; mais
+Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre
+pour éclater de rire.
+
+--Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'édifice. Voilà du beau
+tonnerre, à la bonne heure! Ce n'est pas là de la gnognotte d'éclair.
+Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu'à l'Ambigu.
+
+Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux
+enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien étendre
+tout de leur long et s'écria:
+
+--Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne.
+Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est très mauvais de
+ne pas dormir. Ça vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit
+dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la
+pelure! je vas éteindre. Y êtes-vous?
+
+--Oui, murmura l'aîné, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la
+tête.
+
+--On ne dit pas la tête, cria Gavroche, on dit la tronche.
+
+Les deux enfants se serrèrent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de
+les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux
+oreilles, puis répéta pour la troisième fois l'injonction en langue
+hiératique:
+
+--Pioncez!
+
+Et il souffla le lumignon.
+
+À peine la lumière était-elle éteinte qu'un tremblement singulier
+commença à ébranler le treillage sous lequel les trois enfants étaient
+couchés. C'était une multitude de frottements sourds qui rendaient un
+son métallique, comme si des griffes et des dents grinçaient sur le fil
+de cuivre. Cela était accompagné de toutes sortes de petits cris aigus.
+
+Le petit garçon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tête
+et glacé d'épouvante, poussa du coude son frère aîné, mais le frère aîné
+«pionçait» déjà, comme Gavroche le lui avait ordonné. Alors le petit,
+n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en
+retenant son haleine:
+
+--Monsieur?
+
+--Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupières.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que ça?
+
+--C'est les rats, répondit Gavroche.
+
+Et il remit sa tête sur la natte.
+
+Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de
+l'éléphant et qui étaient ces taches noires vivantes dont nous avons
+parlé, avaient été tenus en respect par la flamme de la bougie tant
+qu'elle avait brillé, mais dès que cette caverne, qui était comme leur
+cité, avait été rendue à la nuit, sentant là ce que le bon conteur
+Perrault appelle «de la chair fraîche», ils s'étaient rués en foule sur
+la tente de Gavroche, avaient grimpé jusqu'au sommet, et en mordaient
+les mailles comme s'ils cherchaient à percer cette zinzelière d'un
+nouveau genre.
+
+Cependant le petit ne s'endormait pas.
+
+--Monsieur! reprit-il.
+
+--Hein? fit Gavroche.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que les rats?
+
+--C'est des souris.
+
+Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des
+souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il éleva encore
+la voix:
+
+--Monsieur?
+
+--Hein? refit Gavroche.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas un chat?
+
+--J'en ai eu un, répondit Gavroche, j'en ai apporté un, mais ils me
+l'ont mangé.
+
+Cette seconde explication défit l'oeuvre de la première, et le petit
+recommença à trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la
+quatrième fois.
+
+--Monsieur!
+
+--Hein?
+
+--Qui ça qui a été mangé?
+
+--Le chat.
+
+--Qui ça qui a mangé le chat?
+
+--Les rats.
+
+--Les souris?
+
+--Oui, les rats.
+
+L'enfant, consterné de ces souris qui mangent les chats, poursuivit:
+
+--Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-là?
+
+--Pardi! fit Gavroche.
+
+La terreur de l'enfant était au comble. Mais Gavroche ajouta:
+
+--N'eïlle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis là!
+Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce!
+
+Gavroche en même temps prit la main du petit par-dessus son frère.
+L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassuré. Le courage et
+la force ont de ces communications mystérieuses. Le silence s'était
+refait autour d'eux, le bruit des voix avait effrayé et éloigné les
+rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage,
+les trois mômes, plongés dans le sommeil, n'entendaient plus rien.
+
+Les heures de la nuit s'écoulèrent. L'ombre couvrait l'immense place de
+la Bastille, un vent d'hiver qui se mêlait à la pluie soufflait par
+bouffées, les patrouilles furetaient les portes, les allées, les enclos,
+les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient
+silencieusement devant l'éléphant; le monstre, debout, immobile, les
+yeux ouverts dans les ténèbres, avait l'air de rêver comme satisfait de
+sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres
+enfants endormis.
+
+Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu'à cette époque
+le corps de garde de la Bastille était situé à l'autre extrémité de la
+place, et que ce qui se passait près de l'éléphant ne pouvait être ni
+aperçu, ni entendu par la sentinelle.
+
+Vers la fin de cette heure qui précède immédiatement le point du jour,
+un homme déboucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place,
+tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les
+palissades jusque sous le ventre de l'éléphant. Si une lumière
+quelconque eût éclairé cet homme, à la manière profonde dont il était
+mouillé, on eût deviné qu'il avait passé la nuit sous la pluie. Arrivé
+sous l'éléphant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient à
+aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il
+répéta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne à peine
+quelque idée:
+
+--Kirikikiou!
+
+Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, répondit du ventre de
+l'éléphant:
+
+--Oui.
+
+Presque immédiatement, la planche qui fermait le trou se dérangea et
+donna passage à un enfant qui descendit le long du pied de l'éléphant et
+vint lestement tomber près de l'homme. C'était Gavroche. L'homme était
+Montparnasse.
+
+Quant à ce cri, _kirikikiou_, c'était là sans doute ce que l'enfant
+voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_.
+
+En l'entendant, il s'était réveillé en sursaut, avait rampé hors de son
+«alcôve», en écartant un peu le grillage qu'il avait ensuite refermé
+soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et était descendu.
+
+L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
+Montparnasse se borna à dire:
+
+--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.
+
+Le gamin ne demanda pas d'autre éclaircissement.
+
+--Me v'là, dit-il.
+
+Et tous deux se dirigèrent vers la rue Saint-Antoine, d'où sortait
+Montparnasse, serpentant rapidement à travers la longue file des
+charrettes de maraîchers qui descendent à cette heure-là vers la halle.
+
+Les maraîchers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
+légumes, à demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulières à
+cause de la pluie battante, ne regardaient même pas ces étranges
+passants.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Les péripéties de l'évasion
+
+
+Voici ce qui avait eu lieu cette même nuit à la Force:
+
+Une évasion avait été concertée entre Babet, Brujon, Gueulemer et
+Thénardier, quoique Thénardier fût au secret. Babet avait fait l'affaire
+pour son compte, le jour même, comme on a vu d'après le récit de
+Montparnasse à Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.
+
+Brujon, ayant passé un mois dans une chambre de punition, avait eu le
+temps, premièrement, d'y tresser une corde, deuxièmement, d'y mûrir un
+plan. Autrefois ces lieux sévères où la discipline de la prison livre le
+condamné à lui-même, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
+plafond de pierre, d'un pavé de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
+grillée, d'une porte doublée de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le
+cachot a été jugé trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
+de fer, d'une lucarne grillée, d'un lit de camp, d'un pavé de dalles,
+d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
+_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvénient
+de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
+laisser songer des êtres qu'il faudrait faire travailler.
+
+Brujon donc avait songé, et il était sorti de la chambre de punition
+avec une corde. Comme on le réputait fort dangereux dans la cour
+Charlemagne, on le mit dans le Bâtiment-Neuf. La première chose qu'il
+trouva dans le Bâtiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
+clou; Gueulemer, c'est-à-dire le crime, un clou, c'est-à-dire la
+liberté.
+
+Brujon, dont il est temps de se faire une idée complète, était, avec une
+apparence de complexion délicate et une langueur profondément
+préméditée, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
+caressant et le sourire atroce. Son regard résultait de sa volonté et
+son sourire résultait de sa nature. Ses premières études dans son art
+s'étaient dirigées vers les toits; il avait fait faire de grands progrès
+à l'industrie des arracheurs de plomb qui dépouillent les toitures et
+dépiautent les gouttières par le procédé dit _au gras-double_.
+
+Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
+d'évasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
+moment-là même, une partie des ardoises de la prison. La cour
+Saint-Bernard n'était plus absolument isolée de la cour Charlemagne et
+de la cour Saint-Louis. Il y avait par là-haut des échafaudages et des
+échelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du côté de la
+délivrance.
+
+Le Bâtiment-Neuf, qui était tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
+lézardé et de plus décrépit, était le point faible de la prison. Les
+murs en étaient à ce point rongés par le salpêtre qu'on avait été obligé
+de revêtir d'un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu'il
+s'en détachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
+lits. Malgré cette vétusté, on faisait la faute d'enfermer dans le
+Bâtiment-Neuf les accusés les plus inquiétants, d'y mettre «les fortes
+causes», comme on dit en langage de prison.
+
+Le Bâtiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposés et un comble qu'on
+appelait le Bel-Air. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelque
+ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée,
+traversait les quatre étages, coupait en deux tous les dortoirs où il
+figurait une façon de pilier aplati, et allait trouer le toit.
+
+Gueulemer et Brujon étaient dans le même dortoir. On les avait mis par
+précaution dans l'étage d'en bas. Le hasard faisait que la tête de leurs
+lits s'appuyait au tuyau de la cheminée.
+
+Thénardier se trouvait précisément au-dessus de leur tête dans ce comble
+qualifié le Bel-Air.
+
+Le passant qui s'arrête rue Culture-Sainte-Catherine, après la caserne
+des pompiers, devant la porte cochère de la maison des Bains, voit une
+cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
+développe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche égayée par des
+contrevents verts, le rêve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
+de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'élevait un mur noir, énorme,
+affreux, nu, auquel elle était adossée. C'était le mur du chemin de
+ronde de la Force.
+
+Ce mur derrière cette rotonde, c'était Milton entrevu derrière Berquin.
+
+Si haut qu'il fût, ce mur était dépassé par un toit plus noir encore
+qu'on apercevait au delà. C'était le toit du Bâtiment-Neuf. On y
+remarquait quatre lucarnes-mansardes armées de barreaux, c'étaient les
+fenêtres du Bel-Air. Une cheminée perçait ce toit; c'était la cheminée
+qui traversait les dortoirs.
+
+Le Bel-Air, ce comble du Bâtiment-Neuf, était une espèce de grande halle
+mansardée, fermée de triples grilles et de portes doublées de tôle que
+constellaient des clous démesurés. Quand on y entrait par l'extrémité
+nord, on avait à sa gauche les quatre lucarnes, et à sa droite, faisant
+face aux lucarnes, quatre cages carrées assez vastes, espacées, séparées
+par des couloirs étroits, construites jusqu'à hauteur d'appui en
+maçonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.
+
+Thénardier était au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
+février. On n'a jamais pu découvrir comment, et par quelle connivence,
+il avait réussi à s'y procurer et à y cacher une bouteille de ce vin
+inventé, dit-on, par Desrues, auquel se mêle un narcotique et que la
+bande des _Endormeurs_ a rendu célèbre.
+
+Il y a dans beaucoup de prisons des employés traîtres, mi-partis
+geôliers et voleurs, qui aident aux évasions, qui vendent à la police
+une domesticité infidèle, et qui font danser l'anse du panier à salade.
+
+Dans cette même nuit donc, où le petit Gavroche avait recueilli les deux
+enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, évadé le
+matin même, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
+levèrent doucement et se mirent à percer avec le clou que Brujon avait
+trouvé le tuyau de cheminée auquel leurs lits touchaient. Les gravois
+tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
+giboulées mêlées de tonnerre ébranlaient les portes sur leurs gonds et
+faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
+prisonniers qui se réveillèrent firent semblant de se rendormir et
+laissèrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon était adroit; Gueulemer
+était vigoureux. Avant qu'aucun bruit fût parvenu au surveillant couché
+dans la cellule grillée qui avait jour sur le dortoir, le mur était
+percé, la cheminée escaladée, le treillis de fer qui fermait l'orifice
+supérieur du tuyau forcé, et les deux redoutables bandits sur le toit.
+La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.
+
+--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.
+
+Un abîme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
+les séparait du mur de ronde. Au fond de cet abîme ils voyaient reluire
+dans l'obscurité le fusil d'un factionnaire. Ils attachèrent par un bout
+aux tronçons des barreaux de la cheminée qu'ils venaient de tordre la
+corde que Brujon avait filée dans son cachot, lancèrent l'autre bout
+par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abîme, se
+cramponnèrent au chevron du mur, l'enjambèrent, se laissèrent glisser
+l'un après l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche à la
+maison des Bains, ramenèrent leur corde à eux, sautèrent dans la cour
+des Bains, la traversèrent, poussèrent le vasistas du portier, auprès
+duquel pendait son cordon, tirèrent le cordon, ouvrirent la porte
+cochère, et se trouvèrent dans la rue.
+
+Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'étaient levés debout sur
+leurs lits dans les ténèbres, leur clou à la main, leur projet dans la
+tête.
+
+Quelques instants après, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
+rôdaient dans les environs.
+
+En tirant leur corde à eux, ils l'avaient cassée, et il en était resté
+un morceau attaché à la cheminée sur le toit. Ils n'avaient du reste
+d'autre avarie que de s'être à peu près entièrement enlevé la peau des
+mains.
+
+Cette nuit-là, Thénardier était prévenu, sans qu'on ait pu éclaircir de
+quelle façon, et ne dormait pas.
+
+Vers une heure du matin, la nuit étant très noire, il vit passer sur le
+toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui était
+vis-à-vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrêta à la lucarne le temps
+d'un regard. C'était Brujon. Thénardier le reconnut, et comprit. Cela
+lui suffit.
+
+Thénardier, signalé comme escarpe et détenu sous prévention de
+guet-apens nocturne à main armée, était gardé à vue. Un factionnaire,
+qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
+chargé devant sa cage. Le Bel-Air était éclairé par une applique. Le
+prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
+livres. Tous les jours à quatre heures de l'après-midi, un gardien
+escorté de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi à cette
+époque,--entrait dans sa cage, déposait près de son lit un pain noir de
+deux livres, une cruche d'eau et une écuelle pleine d'un bouillon assez
+maigre où nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
+sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
+nuit.
+
+Thénardier avait obtenu la permission de conserver une espèce de
+cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
+de la muraille, «afin, disait-il, de le préserver des rats». Comme on
+gardait Thénardier à vue, on n'avait point trouvé d'inconvénient à cette
+cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il
+vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.
+
+À deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui était un
+vieux soldat, et on le remplaça par un conscrit. Quelques instants
+après, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
+remarqué, si ce n'est la trop grande jeunesse et «l'air paysan» du
+«tourlourou». Deux heures après, à quatre heures, quand on vint relever
+le conscrit, on le trouva endormi et tombé à terre comme un bloc près de
+la cage de Thénardier. Quant à Thénardier, il n'y était plus. Ses fers
+brisés étaient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
+et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
+été arrachée et sans doute emportée, car on ne la retrouva point. On
+saisit aussi dans la cellule une bouteille à moitié vidée qui contenait
+le reste du vin stupéfiant avec lequel le soldat avait été endormi. La
+bayonnette du soldat avait disparu.
+
+Au moment où ceci fut découvert, on crut Thénardier hors de toute
+atteinte. La réalité est qu'il n'était plus dans le Bâtiment-Neuf, mais
+qu'il était encore fort en danger. Son évasion n'était point consommée.
+
+Thénardier, en arrivant sur le toit du Bâtiment-Neuf, avait trouvé le
+reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
+supérieure de la cheminée, mais ce bout cassé étant beaucoup trop court,
+il n'avait pu s'évader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
+Brujon et Gueulemer.
+
+Quand on détourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
+rencontre presque tout de suite à droite un enfoncement sordide. Il y
+avait là au siècle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
+de fond, véritable mur de masure qui s'élève à la hauteur d'un troisième
+étage entre les bâtiments voisins. Cette ruine est reconnaissable à deux
+grandes fenêtres carrées qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
+proche du pignon de droite, est barrée d'une solive vermoulue ajustée en
+chevron d'étai. À travers ces fenêtres on distinguait autrefois une
+haute muraille lugubre qui était un morceau de l'enceinte du chemin de
+ronde de la Force.
+
+Le vide que la maison démolie a laissé sur la rue est à moitié rempli
+par une palissade en planches pourries contrebutée de cinq bornes de
+pierre. Dans cette clôture se cache une petite baraque appuyée à la
+ruine restée debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
+années, n'était fermée que d'un loquet.
+
+C'est sur la crête de cette ruine que Thénardier était parvenu un peu
+après trois heures du matin.
+
+Comment était-il arrivé là? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
+comprendre. Les éclairs avaient dû tout ensemble le gêner et l'aider.
+S'était-il servi des échelles et des échafaudages des couvreurs pour
+gagner de toit en toit, de clôture en clôture, de compartiment en
+compartiment, les bâtiments de la cour Charlemagne, puis les bâtiments
+de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de là la masure sur la rue
+du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
+continuité qui semblaient le rendre impossible. Avait-il posé la planche
+de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
+et s'était-il mis à ramper à plat ventre sur le chevron du mur de ronde
+tout autour de la prison jusqu'à la masure? Mais le mur du chemin de
+ronde de la Force dessinait une ligne crénelée et inégale, il montait et
+descendait, il s'abaissait à la caserne des pompiers, il se relevait à
+la maison des Bains, il était coupé par des constructions, il n'avait
+pas la même hauteur sur l'hôtel Lamoignon que sur la rue Pavée, il avait
+partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
+auraient dû voir la sombre silhouette du fugitif; de cette façon encore
+le chemin fait par Thénardier reste à peu près inexplicable. Des deux
+manières, fuite impossible. Thénardier, illuminé par cette effrayante
+soif de la liberté qui change les précipices en fossés, les grilles de
+fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlète, un podagre en oiseau,
+la stupidité en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
+en génie, Thénardier avait-il inventé et improvisé une troisième
+manière? On ne l'a jamais su.
+
+On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'évasion.
+L'homme qui s'échappe, répétons-le, est un inspiré; il y a de l'étoile
+et de l'éclair dans la mystérieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
+délivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
+sublime; et l'on dit d'un voleur évadé: Comment a-t-il fait pour
+escalader ce toit? de même qu'on dit de Corneille: Où a-t-il trouvé
+_Qu'il mourût?_
+
+Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, trempé par la pluie, les
+vêtements en lambeaux, les mains écorchées, les coudes en sang, les
+genoux déchirés, Thénardier était arrivé sur ce que les enfants, dans
+leur langue figurée, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y
+était couché tout de son long, et là, la force lui avait manqué. Un
+escarpement à pic de la hauteur d'un troisième étage le séparait du pavé
+de la rue.
+
+La corde qu'il avait était trop courte.
+
+Il attendait là, pâle, épuisé, désespéré de tout l'espoir qu'il avait
+eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
+épouvanté de l'idée d'entendre avant quelques instants sonner à
+l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure où l'on viendrait
+relever la sentinelle et où on la trouverait endormie sous le toit
+percé, regardant avec stupeur, à une profondeur terrible, à la lueur des
+réverbères, le pavé mouillé et noir, ce pavé désiré et effroyable qui
+était la mort et qui était la liberté.
+
+Il se demandait si ses trois complices d'évasion avaient réussi, s'ils
+l'avaient attendu, et s'ils viendraient à son aide. Il écoutait. Excepté
+une patrouille, personne n'avait passé dans la rue depuis qu'il était
+là. Presque toute la descente des maraîchers de Montreuil, de Charonne,
+de Vincennes et de Bercy à la halle se fait par la rue Saint-Antoine.
+
+Quatre heures sonnèrent. Thénardier tressaillit, peu d'instants après,
+cette rumeur effarée et confuse qui suit une évasion découverte éclata
+dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
+grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
+les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
+pavé des cours, arrivaient jusqu'à lui. Des lumières montaient et
+descendaient aux fenêtres grillées des dortoirs, une torche courait sur
+le comble du Bâtiment-Neuf, les pompiers de la caserne d'à côté avaient
+été appelés. Leurs casques, que la torche éclairait dans la pluie,
+allaient et venaient le long des toits. En même temps Thénardier voyait
+du côté de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
+du ciel.
+
+Lui était sur le haut d'un mur de dix pouces de large, étendu sous
+l'averse, avec deux gouffres à droite et à gauche, ne pouvant bouger, en
+proie au vertige d'une chute possible et à l'horreur d'une arrestation
+certaine, et sa pensée, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
+de ces idées à l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste.
+
+Dans cette angoisse, il vit tout à coup, la rue étant encore tout à fait
+obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
+côté de la rue Pavée s'arrêter dans le renfoncement au-dessus duquel
+Thénardier était comme suspendu. Cet homme fût rejoint par un second qui
+marchait avec la même précaution, puis par un troisième, puis par un
+quatrième. Quand ces hommes furent réunis, l'un d'eux souleva le loquet
+de la porte de la palissade, et ils entrèrent tous quatre dans
+l'enceinte où est la baraque. Ils se trouvaient précisément au-dessous
+de Thénardier. Ces hommes avaient évidemment choisi ce renfoncement pour
+pouvoir causer sans être vus des passants ni de la sentinelle qui garde
+le guichet de la Force à quelques pas de là. Il faut dire aussi que la
+pluie tenait cette sentinelle bloquée dans sa guérite. Thénardier, ne
+pouvant distinguer leurs visages, prêta l'oreille à leurs paroles avec
+l'attention désespérée d'un misérable qui se sent perdu.
+
+Thénardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait à
+l'espérance, ces hommes parlaient argot.
+
+Le premier disait, bas, mais distinctement:
+
+--Décarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?
+
+Le second répondit:
+
+--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?
+
+--Il lansquine à éteindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
+passer, il y a là un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
+emballer icicaille.
+
+Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici,
+et qui appartiennent, le premier à l'argot des barrières, le second à
+l'argot du Temple, furent des traits de lumière pour Thénardier. À icigo
+il reconnut Brujon, qui était rôdeur de barrières, et à icicaille Babet,
+qui, parmi tous ses métiers, avait été revendeur au Temple.
+
+L'antique argot du grand siècle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
+était le seul même qui le parlât bien purement. Sans _icicaille_,
+Thénardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout à fait dénaturé
+sa voix.
+
+Cependant le troisième était intervenu:
+
+--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
+n'a pas besoin de nous?
+
+À ceci, qui n'était que du français, Thénardier reconnut Montparnasse,
+lequel mettait son élégance à entendre tous les argots et à n'en parler
+aucun.
+
+Quant au quatrième, il se taisait, mais ses vastes épaules le
+dénonçaient. Thénardier n'hésita pas. C'était Gueulemer.
+
+Brujon répliqua presque impétueusement, mais toujours à voix basse:
+
+--Qu'est-ce que tu nous bonis là? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
+crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
+empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
+braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
+sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut être mariol! Le
+vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!
+
+Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
+Poulailler et Cartouche, et qui est à l'argot hardi, nouveau, coloré et
+risqué dont usait Brujon ce que la langue de Racine est à la langue
+d'André Chénier:
+
+--Ton orgue tapissier aura été fait marron dans l'escalier. Il faut être
+arcasien. C'est un galifard. Il se sera laissé jouer l'harnache par un
+roussin, peut-être même par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prête
+l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collège? Tu as
+vu toutes ces camoufles. Il est tombé, va! Il en sera quitte pour tirer
+ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
+colombé, mais il n'y a plus qu'à faire les lézards, ou autrement on nous
+la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
+une rouillarde encible.
+
+--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.
+
+--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon. À l'heure qui toque, le
+tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Décarrons. Je
+crois à tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!
+
+Montparnasse ne résistait plus que faiblement; le fait est que ces
+quatre hommes, avec cette fidélité qu'ont les bandits de ne jamais
+s'abandonner entre eux, avaient rôdé toute la nuit autour de la Force,
+quel que fût le péril, dans l'espérance de voir surgir au haut de
+quelque muraille Thénardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
+belle, c'était une averse à rendre toutes les rues désertes, le froid
+qui les gagnait, leurs vêtements trempés, leurs chaussures percées, le
+bruit inquiétant qui venait d'éclater dans la prison, les heures
+écoulées, les patrouilles rencontrées, l'espoir qui s'en allait, la peur
+qui revenait, tout cela les poussait à la retraite. Montparnasse
+lui-même, qui était peut-être un peu le gendre de Thénardier, cédait. Un
+moment de plus, ils étaient partis. Thénardier haletait sur son mur
+comme les naufragés de la _Méduse_ sur leur radeau en voyant le navire
+apparu s'évanouir à l'horizon.
+
+Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
+idée, une dernière, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
+de Brujon qu'il avait détaché de la cheminée du Bâtiment-Neuf, et le
+jeta dans l'enceinte de la palissade.
+
+Cette corde tomba à leurs pieds.
+
+--Une veuve, dit Babet.
+
+--Ma tortouse! dit Brujon.
+
+--L'aubergiste est là, dit Montparnasse.
+
+Ils levèrent les yeux. Thénardier avança un peu la tête.
+
+--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?
+
+--Oui.
+
+--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
+fixera au mur, il en aura assez pour descendre.
+
+Thénardier se risqua à élever la voix.
+
+--Je suis transi.
+
+--On te réchauffera.
+
+--Je ne puis plus bouger.
+
+--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.
+
+--J'ai les mains gourdes.
+
+--Noue seulement la corde au mur.
+
+--Je ne pourrai pas.
+
+--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.
+
+--Trois étages! fit Brujon.
+
+Un ancien conduit en plâtre, lequel avait servi à un poêle qu'on
+allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
+presque jusqu'à l'endroit où l'on apercevait Thénardier. Ce tuyau, alors
+fort lézardé et tout crevassé, est tombé depuis, mais on en voit encore
+les traces. Il était fort étroit.
+
+--On pourrait monter par là, fit Montparnasse.
+
+--Par ce tuyau? s'écria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.
+
+--Il faudrait un môme, reprit Brujon.
+
+--Où trouver un moucheron? dit Gueulemer.
+
+--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.
+
+Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun
+passant ne traversait la rue, sortit avec précaution, referma la porte
+derrière lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.
+
+Sept ou huit minutes s'écoulèrent, huit mille siècles pour Thénardier;
+Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se
+rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essoufflé, et amenant Gavroche. La
+pluie continuait de faire la rue complètement déserte.
+
+Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de
+bandits d'un air tranquille. L'eau lui dégouttait des cheveux. Gueulemer
+lui adressa la parole:
+
+--Mioche, es-tu un homme?
+
+Gavroche haussa les épaules et répondit:
+
+--Un môme comme mézig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont
+des mômes.
+
+--Comme le mion joue du crachoir! s'écria Babet.
+
+--Le môme pantinois n'est pas maquillé de fertille lansquinée, ajouta
+Brujon.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.
+
+Montparnasse répondit:
+
+--Grimper par ce tuyau.
+
+--Avec cette veuve, fît Babet.
+
+--Et ligoter la tortouse, continua Brujon.
+
+--Au monté du montant, reprit Babet.
+
+--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.
+
+--Et puis? dit Gavroche.
+
+--Voilà! dit Gueulemer.
+
+Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fenêtres, et fit cet
+inexprimable et dédaigneux bruit des lèvres qui signifie:
+
+--Que ça!
+
+--Il y a un homme là-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.
+
+--Veux-tu? reprit Brujon.
+
+--Serin! répondit l'enfant comme si la question lui paraissait inouïe;
+et il ôta ses souliers.
+
+Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,
+dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui
+remit la corde que Brujon avait renouée pendant l'absence de
+Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau où il était facile
+d'entrer grâce à une large crevasse qui touchait au toit. Au moment où
+il allait monter, Thénardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,
+se pencha au bord du mur; la première lueur du jour blanchissait son
+front inondé de sueur, ses pommettes livides, son nez effilé et sauvage,
+sa barbe grise toute hérissée, et Gavroche le reconnut.
+
+--Tiens! dit-il, c'est mon père!... Oh! cela n'empêche pas.
+
+Et prenant la corde dans ses dents, il commença résolûment l'escalade.
+
+Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,
+et noua solidement la corde à la traverse supérieure de la fenêtre.
+
+Un moment après, Thénardier était dans la rue.
+
+Dès qu'il eut touché le pavé, dès qu'il se sentit hors de danger, il ne
+fut plus ni fatigué, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont
+il sortait s'évanouirent comme une fumée, toute cette étrange et féroce
+intelligence se réveilla, et se trouva debout et libre, prête à marcher
+devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:
+
+--Maintenant, qui allons-nous manger?
+
+Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent
+qui signifie tout à la fois tuer, assassiner et dévaliser. _Manger_,
+sens vrai: _dévorer_.
+
+--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous
+nous séparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air
+bonne rue Plumet, une rue déserte, une maison isolée, une vieille grille
+pourrie sur un jardin, des femmes seules.
+
+--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thénardier.
+
+--Ta fée, Éponine, a été voir la chose, répondit Babet.
+
+--Et elle a apporté un biscuit à Magnon, ajouta Gueulemer. Rien à
+maquiller là.
+
+--La fée n'est pas loffe, fit Thénardier. Pourtant il faudra voir.
+
+--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.
+
+Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,
+pendant ce colloque, s'était assis sur une des bornes de la palissade;
+il attendit quelques instants, peut-être que son père se tournât vers
+lui, puis il remit ses souliers, et dit:
+
+--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voilà
+tirés d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mômes.
+
+Et il s'en alla.
+
+Les cinq hommes sortirent l'un après l'autre de la palissade.
+
+Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit
+Thénardier à part:
+
+--As-tu regardé ce mion? lui demanda-t-il.
+
+--Quel mion?
+
+--Le mion qui a grimpé au mur et t'a porté la corde.
+
+--Pas trop.
+
+--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.
+
+--Bah! dit Thénardier, crois-tu?
+
+Et il s'en alla.
+
+
+
+
+Livre septième--L'argot
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Origine
+
+
+_Pigritia_ est un mot terrible.
+
+Il engendre un monde, _la pègre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la
+pégrenne_, lisez: _la faim_.
+
+Ainsi la paresse est mère.
+
+Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.
+
+Où sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.
+
+Qu'est-ce que l'argot? C'est tout à la fois la nation et l'idiome; c'est
+le vol sous ses deux espèces, peuple et langue.
+
+Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre
+histoire introduisait au milieu d'un ouvrage écrit dans le même but que
+celui-ci un voleur parlant argot, il y eut ébahissement et
+clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est
+la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la
+société a de plus abominable! etc., etc., etc.
+
+Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.
+
+Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur
+du coeur humain, l'autre un intrépide ami du peuple, Balzac et Eugène
+Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme
+l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamné_, les mêmes
+réclamations se sont élevées. On a répété:--Que nous veulent les
+écrivains avec ce révoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait
+frémir!
+
+Qui le nie? Sans doute.
+
+Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis
+quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous
+avions toujours pensé que c'était quelquefois un acte de courage, et
+tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention
+sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout
+explorer, ne pas tout étudier, s'arrêter en chemin, pourquoi? S'arrêter
+est le fait de la sonde et non du sondeur.
+
+Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la
+terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses,
+poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject
+qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont
+chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des
+ténèbres, ce n'est ni une tâche attrayante, ni une tâche aisée. Rien
+n'est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la
+pensée, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que
+ce soit une sorte d'horrible bête faite pour la nuit qu'on vient
+d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille
+vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,
+menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil
+éteint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.
+Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont
+organisées dans la désorganisation.
+
+Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'étude? depuis quand la
+maladie chasse-t-elle le médecin? Se figure-t-on un naturaliste qui
+refuserait d'étudier la vipère, la chauve-souris, le scorpion, la
+scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs ténèbres en
+disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se détournerait de l'argot
+ressemblerait à un chirurgien qui se détournerait d'un ulcère ou d'une
+verrue. Ce serait un philologue hésitant à examiner un fait de la
+langue, un philosophe hésitant à scruter un fait de l'humanité. Car, il
+faut bien le dire à ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un
+phénomène littéraire et un résultat social. Qu'est-ce que l'argot
+proprement dit? L'argot est la langue de la misère.
+
+Ici on peut nous arrêter; on peut généraliser le fait, ce qui est
+quelquefois une manière de l'atténuer, on peut nous dire que tous les
+métiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les
+accidents de la hiérarchie sociale et toutes les formes de
+l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier
+disponible; Marseille belle qualité_, l'agent de change qui dit:
+_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait
+de pique_, l'huissier des îles normandes qui dit: _l'affieffeur
+s'arrêtant à son fonds ne peut clâmer les fruits de ce fonds pendant la
+saisie héréditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui
+dit: _on a égayé l'ours_, le comédien qui dit: _j'ai fait four_, le
+philosophe qui dit: _triplicité phénoménale_, le chasseur qui dit:
+_voileci allais, voileci fuyant_, le phrénologue qui dit: _amativité,
+combativité, sécrétivité_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le
+cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le maître d'armes qui dit:_
+tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous,
+imprimeur, maître d'armes, cavalier, fantassin, phrénologue, chasseur,
+philosophe, comédien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,
+marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui
+dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le
+savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot. À la rigueur, et si on le
+veut absolument, toutes ces façons diverses de dire la droite et la
+gauche, le matelot _bâbord_ et _tribord_, le machiniste, _côté cour_ et
+_côté jardin_, le bedeau, _côté de l'épître_ et _côté de l'évangile_,
+sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaurées comme il y a eu l'argot
+des précieuses. L'hôtel de Rambouillet confinait quelque peu à la Cour
+des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, témoin cette phrase écrite
+dans un billet doux par une très grande dame et très jolie femme de la
+Restauration: «Vous trouverez dans ces potains-là une foultitude de
+raisons pour que je me libertise.» Les chiffres diplomatiques sont de
+l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome,
+grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de
+Modène_, parle argot. Les médecins du moyen âge qui, pour dire carotte,
+radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus,
+dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de
+sucre qui dit: _vergeoise, tête, claircé, tape, lumps, mélis, bâtarde,
+commun, brûlé, plaque_, cet honnête manufacturier parle argot. Une
+certaine école de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moitié de
+Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le poète et
+l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency «un
+bourgeois», s'il ne se connaît pas en vers et en statues, parlent argot.
+L'académicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits
+_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beauté _les appas_,
+un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de
+Bellone_, le chapeau à trois cornes _le triangle de Mars_, l'académicien
+classique parle argot. L'algèbre, la médecine, la botanique, ont leur
+argot. La langue qu'on emploie à bord, cette admirable langue de la mer,
+si complète et si pittoresque, qu'ont parlée Jean Bart, Duquesne,
+Suffren et Duperré, qui se mêle au sifflement des agrès, au bruit des
+porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent, à la
+rafale, au canon, est tout un argot héroïque et éclatant qui est au
+farouche argot de la pègre ce que le lion est au chacal.
+
+Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette façon de comprendre
+le mot argot est une extension, que tout le monde même n'admettra pas.
+Quant à nous, nous conservons à ce mot sa vieille acception précise,
+circonscrite et déterminée, et nous restreignons l'argot à l'argot.
+L'argot véritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent
+s'accoupler, l'immémorial argot qui était un royaume, n'est autre chose,
+nous le répétons, que la langue laide, inquiète, sournoise, traître,
+venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misère. Il y
+a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes,
+une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte
+contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants; lutte
+affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et
+féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à
+coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère
+a inventé une langue de combat qui est l'argot.
+
+Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,
+ne fût-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parlée et
+qui se perdrait, c'est-à-dire un des éléments, bons ou mauvais, dont la
+civilisation se compose ou se complique, c'est étendre les données de
+l'observation sociale, c'est servir la civilisation même. Ce service,
+Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le
+phénicien à deux soldats carthaginois; ce service, Molière l'a rendu en
+faisant parler le levantin et toutes sortes de patois à tant de ses
+personnages. Ici les objections se raniment. Le phénicien, à merveille!
+le levantin, à la bonne heure! même le patois, passe! ce sont des
+langues qui ont appartenu à des nations ou à des provinces; mais
+l'argot? à quoi bon conserver l'argot? à quoi bon «faire surnager»
+l'argot?
+
+À cela nous ne répondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parlée
+une nation ou une province est digne d'intérêt, il est une chose plus
+digne encore d'attention et d'étude, c'est la langue qu'a parlée une
+misère.
+
+C'est la langue qu'a parlée en France, par exemple, depuis plus de
+quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la
+misère humaine possible.
+
+Et puis, nous y insistons, étudier les difformités et les infirmités
+sociales et les signaler pour les guérir, ce n'est point une besogne où
+le choix soit permis. L'historien des moeurs et des idées n'a pas une
+mission moins austère que l'historien des événements. Celui-ci a la
+surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de
+princes, les mariages de rois, les batailles, les assemblées, les grands
+hommes publics, les révolutions au soleil, tout le dehors; l'autre
+historien a l'intérieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre
+et qui attend, la femme accablée, l'enfant qui agonise, les guerres
+sourdes d'homme à homme, les férocités obscures, les préjugés, les
+iniquités convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les
+évolutions secrètes des âmes, les tressaillements indistincts des
+multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les
+déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes, toutes les
+larves qui errent dans l'obscurité. Il faut qu'il descende, le coeur
+plein de charité et de sévérité à la fois, comme un frère et comme un
+juge, jusqu'à ces casemates impénétrables où rampent pêle-mêle ceux qui
+saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,
+ceux qui jeûnent et ceux qui dévorent, ceux qui endurent le mal et ceux
+qui le font. Ces historiens des coeurs et des âmes ont-ils des devoirs
+moindres que les historiens des faits extérieurs? Croit-on qu'Alighieri
+ait moins de choses à dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,
+pour être plus profond et plus sombre, est-il moins important que le
+dessus? Connaît-on bien la montagne quand on ne connaît pas la caverne?
+
+Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui précède on
+pourrait inférer entre les deux classes d'historiens une séparation
+tranchée qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de
+la vie patente, visible, éclatante et publique des peuples s'il n'est en
+même temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et
+cachée; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait être, toutes
+les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et
+des idées pénètre l'histoire des événements, et réciproquement. Ce sont
+deux ordres de faits différents qui se répondent, qui s'enchaînent
+toujours et s'engendrent souvent. Tous les linéaments que la providence
+trace à la surface d'une nation ont leurs parallèles sombres, mais
+distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent
+des soulèvements à la surface. La vraie histoire étant mêlée à tout, le
+véritable historien se mêle de tout.
+
+L'homme n'est pas un cercle à un seul centre; c'est une ellipse à deux
+foyers. Les faits sont l'un, les idées sont l'autre.
+
+L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire où la langue, ayant quelque
+mauvaise action à faire, se déguise. Elle s'y revêt de mots masques et
+de métaphores haillons.
+
+De la sorte elle devient horrible.
+
+On a peine à la reconnaître. Est-ce bien la langue française, la grande
+langue humaine? La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la
+réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne
+marche plus, elle clopine; elle boite sur la béquille de la Cour des
+miracles, béquille métamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;
+tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée; elle se traîne et se
+dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles
+désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par
+l'empoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier
+lui met son rouge.
+
+Quand on écoute, du côté des honnêtes gens, à la porte de la société, on
+surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes
+et des réponses. On perçoit, sans le comprendre, un murmure hideux,
+sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que
+de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on
+ne sait quelle bestialité fantastique. On croit entendre des hydres
+parler.
+
+C'est l'inintelligible dans le ténébreux. Cela grince et cela chuchote,
+complétant le crépuscule par l'énigme. Il fait noir dans le malheur, il
+fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgamées
+composent l'argot. Obscurité dans l'atmosphère, obscurité dans les
+actes, obscurité dans les voix. Épouvantable langue crapaude qui va,
+vient, sautèle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette
+immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de
+mensonge, d'injustice, de nudité, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des
+misérables.
+
+Ayons compassion des châtiés. Hélas! qui sommes-nous nous-mêmes? qui
+suis-je, moi qui vous parle? qui êtes-vous, vous qui m'écoutez? d'où
+venons-nous? et est-il bien sûr que nous n'ayons rien fait avant d'être
+nés? La terre n'est point sans ressemblance avec une geôle. Qui sait si
+l'homme n'est pas un repris de justice divine?
+
+Regardez la vie de près. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la
+punition.
+
+Êtes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous êtes triste tous
+les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,
+vous trembliez pour une santé qui vous est chère, aujourd'hui vous
+craignez pour la vôtre, demain ce sera une inquiétude d'argent,
+après-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre après-demain le
+malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cassé
+ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertébrale
+vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans
+compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un
+autre se reforme. À peine un jour sur cent de pleine joie et de plein
+soleil. Et vous êtes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux
+autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.
+
+Les esprits réfléchis usent peu de cette locution: les heureux et les
+malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre évidemment, il n'y a pas
+d'heureux.
+
+La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux.
+
+Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux,
+voilà le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!
+Apprendre à lire, c'est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle.
+
+Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie. On souffre dans
+la lumière; l'excès brûle. La flamme est ennemie de l'aile. Brûler sans
+cesser de voler, c'est là le prodige du génie.
+
+Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le
+jour naît en larmes. Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les
+ténébreux.
+
+L'argot, est la langue des ténébreux.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Racines
+
+
+La pensée est émue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie
+sociale est sollicitée à ses méditations les plus poignantes, en
+présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté. C'est
+là qu'il y a du châtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marquée. Les
+mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous
+le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle
+phrase vous fait l'effet de l'épaule fleurdelysée d'un voleur
+brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser exprimer par
+ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si
+effrontée qu'on sent qu'elle a été au carcan.
+
+Du reste, malgré tout cela et à cause de tout cela, ce patois étrange a
+de droit son compartiment dans ce grand casier impartial où il y a place
+pour le liard oxydé comme pour la médaille d'or, et qu'on nomme la
+littérature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa
+poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on
+reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines
+métonymies, on sent que Villon l'a parlée.
+
+Ce vers si exquis et si célèbre:
+
+_Mais où sont les neiges d'antan?_
+
+est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de
+Thunes qui signifiait l'_an passé_ et par extension _autrefois_. On
+pouvait encore lire il y a trente-cinq ans, à l'époque du départ de la
+grande chaîne de 1827, dans un des cachots de Bicêtre, cette maxime
+gravée au clou sur le mur par un roi de Thunes condamné aux galères:
+_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Coësre_. Ce qui
+veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_.
+Dans la pensée de ce roi-là, le sacre, c'était le bagne.
+
+Le mot _décarade_, qui exprime le départ d'une lourde voiture au galop,
+est attribué à Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des
+quatre pieds, résume dans une onomatopée magistrale tout l'admirable
+vers de La Fontaine:
+
+_Six forts chevaux tiraient un coche._
+
+Au point de vue purement littéraire, peu d'études seraient plus
+curieuses et plus fécondes que celle de l'argot. C'est toute une langue
+dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine
+qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le
+vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté
+de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,
+l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui étudient la langue
+ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la
+terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y
+creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux
+français populaire, le provençal, l'espagnol, de l'italien, du levantin,
+cette langue des ports de la Méditerranée, de l'anglais et de
+l'allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman
+italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation
+profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les
+misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a
+laissé tomber sa pierre, chaque coeur a donné son caillou. Une foule
+d'âmes mauvaises, basses ou irritées, qui ont traversé la vie et sont
+allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en
+quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.
+
+Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici
+_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fenêtre (plus
+tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato;
+acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici
+_spade_, épée, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de
+_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'évêque, qui
+vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_,
+coquin; _pilcker_, étui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de
+l'allemand? Voici le _caleur_, le garçon, _kellner;_ le _hers_, le
+maître, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser,
+_frangere; affurer_, voler, _fur; cadène_, chaîne, _catena_. Il y a un
+mot qui reparaît dans toutes les langues du continent avec une sorte de
+puissance et d'autorité mystérieuse, c'est le mot _magnus_; l'Écosse en
+fait son _mac_, qui désigne le chef du clan, Mac-Farlane,
+Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait
+le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est-à-dire Dieu. Veut-on du basque?
+Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaïztoa_, mauvais; _sorgabon_,
+bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici
+_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _ménesse_,
+femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres;
+_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de
+_goff_, forgeron; la _guédouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_,
+blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les écus
+_les maltèses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galères
+de Malte.
+
+Outre les origines philologiques qui viennent d'être indiquées, l'argot
+a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire
+de l'esprit même de l'homme:
+
+Premièrement, la création directe des mots. Là est le mystère des
+langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,
+des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on
+en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots
+immédiats, créés de toute pièce on ne sait où ni par qui, sans
+étymologies, sans analogies, sans dérivés, mots solitaires, barbares,
+quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression et qui
+vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la forêt, _le sabri;_ la peur, la
+fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le général, le préfet, le
+ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus étrange
+que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_,
+par exemple, sont en même temps grotesques et terribles, et vous font
+l'effet d'une grimace cyclopéenne.
+
+Deuxièmement, la métaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et
+tout cacher, c'est d'abonder en figures. La métaphore est une énigme où
+se réfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une
+évasion. Aucun idiome n'est plus métaphorique que l'argot.--_Dévisser le
+coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_être gerbé_, être
+jugé;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille
+figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui
+assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques épaisses et
+penchées des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la
+métonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois, à mesure
+que l'argot va de la première époque à la seconde, des mots passent de
+l'état sauvage et primitif au sens métaphorique. Le diable cesse d'être
+_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus
+spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine après Corneille,
+comme Euripide après Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent
+des deux époques et ont à la fois le caractère barbare et le caractère
+métaphorique, ressemblent à des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont
+sollicer des gails à la lune_ (les rôdeurs vont voler des chevaux la
+nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne
+sait ce qu'on voit.
+
+Troisièmement, l'expédient. L'argot vit sur la langue. Il en use à sa
+fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin
+surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement. Parfois, avec les
+mots usuels ainsi déformés, et compliqués de mots d'argot pur, il
+compose des locutions pittoresques où l'on sent le mélange des deux
+éléments précédents, la création directe et la métaphore:--_Le cab
+jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le
+chien aboie, je soupçonne que la diligence de Paris passe dans le
+bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussière, la fée est
+bative_; le bourgeois est bête, la bourgeoise est rusée, la fille est
+jolie.--Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se
+borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte
+de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en
+uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous
+ce gigot bon? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de
+savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait.--La terminaison
+en _mar_ a été ajoutée assez récemment.
+
+L'argot, étant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,
+comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il
+se transforme. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon de jour
+y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se décomposant et se
+recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais.
+Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Ainsi le
+larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la
+fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la
+chique, l'égrugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord
+gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prêtre est le ratichon,
+puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le
+lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des
+rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des
+cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le
+becquillard. Au dix-septième siècle, se battre, c'était _se donner du
+tabac;_ au dix-neuvième, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions
+différentes ont passé entre ces deux extrêmes. Cartouche parlerait
+hébreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont
+perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.
+
+Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l'ancien
+argot reparaît et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux où il se
+maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septième siècle; Bicêtre,
+lorsqu'il était prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la
+terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)?
+_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perpétuel n'en reste pas
+moins la loi.
+
+Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l'observer, cette
+langue qui s'évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles
+méditations. Aucune étude n'est plus efficace et plus féconde en
+enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l'argot qui ne
+contienne une leçon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on
+_bat_ une maladie; la ruse est leur force.
+
+Pour eux l'idée de l'homme ne se sépare pas de l'idée de l'ombre. La
+nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un dérivé de la
+nuit.
+
+Ils ont pris l'habitude de considérer la société comme une atmosphère
+qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté
+comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un _malade;_ un
+homme condamné est un _mort_.
+
+Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de
+pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chasteté glaciale; il
+appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funèbre, c'est toujours
+sous son aspect le plus riant que la vie extérieure apparaît. Le
+prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-être qu'il songe que
+c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les
+pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne à scier ses fers, sa première
+idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un
+_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le
+bandit a deux têtes, l'une qui raisonne ses actions et le mène pendant
+toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses épaules, le jour de sa mort; il
+appelle la tête qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tête
+qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles
+sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arrivé à cette
+double dégradation matérielle et morale que caractérise dans ses deux
+acceptions le mot _gueux_, il est à point pour le crime, il est comme un
+couteau bien affilé; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté;
+aussi l'argot ne dit pas «un gueux»; il dit un _réguisé_.--Qu'est-ce que
+le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forçat s'appelle un
+_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison? _le
+collège_. Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot.
+
+Le voleur a lui aussi sa chair à canon, la matière volable, vous, moi,
+quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.)
+
+Veut-on savoir où sont écloses la plupart des chansons de bagne, ces
+refrains appelés dans le vocabulaire spécial les _lirlonfa_? Qu'on
+écoute ceci:
+
+Il y avait au Châtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave était
+à huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle
+n'avait ni fenêtres ni soupiraux, l'unique ouverture était la porte; les
+hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une
+voûte de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait été
+dallée; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'était pourri et
+crevassé. À huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive
+traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de
+distance en distance, des chaînes de trois pieds de long, et à
+l'extrémité de ces chaînes il y avait des carcans. On mettait dans cette
+cave les hommes condamnés aux galères jusqu'au jour du départ pour
+Toulon. On les poussait sous cette poutre où chacun avait son serrement
+oscillant dans les ténèbres qui l'attendait. Les chaînes, ces bras
+pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misérables
+par le cou. On les rivait et on les laissait là. La chaîne étant trop
+courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette
+cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligés à des
+efforts inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche, la voûte sur la
+tête, la boue jusqu'à mi-jambe, leurs excréments coulant sur leurs
+jarrets, écartelés de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,
+s'accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant
+dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l'étranglement du
+carcan; quelques-uns ne se réveillaient pas. Pour manger, ils faisaient
+monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu'à leur main leur pain
+qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?
+Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une année. C'était
+l'antichambre des galères. On était mis là pour un lièvre volé au roi.
+Dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un
+sépulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils
+chantaient. Car où il n'y a plus l'espérance, le chant reste. Dans les
+eaux de Malte, quand une galère approchait, on entendait le chant avant
+d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait traversé
+la prison-cave du Châtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont
+soutenu_. Inutilité de la poésie. À quoi bon la rime? C'est dans cette
+cave que sont nées presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce
+cachot du Grand-Châtelet de Paris que vient le mélancolique refrain de
+la galère de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de
+ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:
+
+ _Icicaille est le théâtre_
+ _Du petit dardant._
+
+Vous aurez beau faire, vous n'anéantirez pas cet éternel reste du coeur
+de l'homme, l'amour.
+
+Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,
+c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misérables, c'est l'unité
+qui sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à chaque
+membre de cette communauté farouche quelque chose de lui-même. Dénoncer,
+dans l'énergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme
+si le dénonciateur tirait à lui un peu de la substance de tous et se
+nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.
+
+Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La métaphore banale répond: _C'est
+voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend:
+_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour
+synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pénétration de bas en haut,
+la métaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de
+la caverne à l'académie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_,
+fait écrire à Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mérite cent
+camouflets_.
+
+Une fouille dans l'argot, c'est la découverte à chaque pas. L'étude et
+l'approfondissement de cet étrange idiome mènent au mystérieux point
+d'intersection de la société régulière avec la société maudite.
+
+L'argot, c'est le verbe devenu forçat.
+
+Que le principe pensant de l'homme puisse être refoulé si bas, qu'il
+puisse être traîné et garrotté là par les obscures tyrannies de la
+fatalité, qu'il puisse être lié à on ne sait quelles attaches dans ce
+précipice, cela consterne.
+
+Ô pauvre pensée des misérables!
+
+Hélas! personne ne viendra-t-il au secours de l'âme humaine dans cette
+ombre? Sa destinée est-elle d'y attendre à jamais l'esprit, le
+libérateur, l'immense chevaucheur des pégases et des hippogriffes, le
+combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le
+radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain à son
+secours la lance de lumière de l'idéal? Est-elle condamnée à entendre
+venir épouvantablement dans l'épaisseur du gouffre le Mal, et à
+entrevoir, de plus en plus près d'elle, sous l'eau hideuse, cette tête
+draconienne, cette gueule mâchant l'écume, et cette ondulation
+serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle
+reste là, sans une lueur, sans espoir, livrée à cette approche
+formidable, vaguement flairée du monstre, frissonnante, échevelée, se
+tordant les bras, à jamais enchaînée au rocher de la nuit, sombre
+Andromède blanche et nue dans les ténèbres!
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Argot qui pleure et argot qui rit
+
+
+Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans
+comme l'argot d'aujourd'hui, est pénétré de ce sombre esprit symbolique
+qui donne à tous les mots tantôt une allure dolente, tantôt un air
+menaçant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la
+Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux à eux, dont
+quelques-uns nous ont été conservés. Le huit de trèfle, par exemple,
+représentait un grand arbre portant huit énormes feuilles de trèfle,
+sorte de personnification fantastique de la forêt. Au pied de cet arbre
+on voyait un feu allumé où trois lièvres faisaient rôtir un chasseur à
+la broche, et derrière, sur un autre feu, une marmite fumante d'où
+sortait la tête du chien. Rien de plus lugubre que ces représailles en
+peinture, sur un jeu de cartes, en présence des bûchers à rôtir les
+contrebandiers et de la chaudière à bouillir les faux monnayeurs. Les
+diverses formes que prenait la pensée dans le royaume d'argot, même la
+chanson, même la raillerie, même la menace, avaient toutes ce caractère
+impuissant et accablé. Tous les chants, dont quelques mélodies ont été
+recueillies, étaient humbles et lamentables à pleurer. Le pègre
+s'appelle _le pauvre pègre_, et il est toujours le lièvre qui se cache,
+la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit. À peine réclame-t-il, il
+se borne à soupirer; un de ses gémissements est venu jusqu'à nous:--_Je
+n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses
+mômes et ses momignards et les locher criblant sans être atigé
+lui-même_.--Le misérable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se
+fait petit devant la loi et chétif devant la société; il se couche à
+plat ventre, il supplie, il se tourne du côté de la pitié; on sent qu'il
+se sait dans son tort.
+
+Vers le milieu du dernier siècle, un changement se fit. Les chants de
+prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un
+geste insolent et jovial. Le plaintif _maluré_ fut remplacé par
+_larifla_. On retrouve au dix-huitième siècle, dans presque toutes les
+chansons des galères, des bagnes et des chiourmes, une gaîté diabolique
+et énigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait
+éclairé d'une lueur phosphorescente et qui semble jeté dans la forêt par
+un feu follet jouant du fifre:
+
+ _Mirlababi, surlababo,_
+ _Mirliton ribon ribette,_
+ _Surlababi, mirlababo,_
+ _Mirliton ribon ribo._
+
+Cela se chantait en égorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un
+bois.
+
+Symptôme sérieux. Au dix-huitième siècle l'antique mélancolie de ces
+classes mornes se dissipe. Elles se mettent à rire. Elles raillent le
+grand meg et le grand dab. Louis XV étant donné, elles appellent le roi
+de France «le marquis de Pantin». Les voilà presque gaies. Une sorte de
+lumière légère sort de ces misérables comme si la conscience ne leur
+pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement
+l'audace désespérée des actions, elles ont l'audace insouciante de
+l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalité, et
+qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais
+quels appuis qui s'ignorent eux-mêmes. Indice que le vol et le pillage
+commencent à s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de
+manière à perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux
+sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,
+de quelque éclosion prodigieuse et prochaine.
+
+Arrêtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitième
+siècle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitième
+siècle est saine et bonne. Les encyclopédistes, Diderot en tête, les
+physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les
+utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées.
+L'immense avance de l'humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les
+quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux
+du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le
+vrai, Rousseau vers le juste. Mais, à côté et au-dessous des
+philosophes, il y avait les sophistes, végétation vénéneuse mêlée à la
+croissance salubre, ciguë dans la forêt vierge. Pendant que le bourreau
+brûlait sur le maître-escalier du palais de justice les grands livres
+libérateurs du siècle, des écrivains aujourd'hui oubliés publiaient,
+avec privilège du roi, on ne sait quels écrits étrangement
+désorganisateurs, avidement lus des misérables. Quelques-unes de ces
+publications, détail bizarre, patronnées par un prince, se retrouvent
+dans la _Bibliothèque secrète_. Ces faits, profonds mais ignorés,
+étaient inaperçus à la surface. Parfois c'est l'obscurité même d'un fait
+qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous
+ces écrivains, celui peut-être qui creusa alors dans les masses la
+galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.
+
+Ce travail, propre à toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que
+partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine période, résumée
+par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage
+s'érigeaient en protestation contre la propriété et le travail,
+s'assimilaient de certaines idées élémentaires, spécieuses et fausses,
+justes en apparence, absurdes en réalité, s'enveloppaient de ces idées,
+y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et
+passaient à l'état de théorie, et de cette façon circulaient dans les
+foules laborieuses, souffrantes et honnêtes, à l'insu même des chimistes
+imprudents qui avaient préparé la mixture, à l'insu même des masses qui
+l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est
+grave. La souffrance engendre la colère; et tandis que les classes
+prospères s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les
+yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche à quelque
+esprit chagrin ou mal fait qui rêve dans un coin, et elle se met à
+examiner la société. L'examen de la haine, chose terrible!
+
+De là, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on
+nommait jadis _jacqueries_, près desquelles les agitations purement
+politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprimé
+contre l'oppresseur, mais la révolte du malaise contre le bien-être.
+Tout s'écroule alors.
+
+Les jacqueries sont des tremblements de peuple.
+
+C'est à ce péril, imminent peut-être en Europe vers la fin du
+dix-huitième siècle, que vint couper court la Révolution française, cet
+immense acte de probité.
+
+La Révolution française, qui n'est pas autre chose que l'idéal armé du
+glaive, se dressa, et, du même mouvement brusque, ferma la porte du mal
+et ouvrit la porte du bien.
+
+Elle dégagea la question, promulgua la vérité, chassa le miasme,
+assainit le siècle, couronna le peuple.
+
+On peut dire qu'elle a créé l'homme une deuxième fois, en lui donnant
+une seconde âme, le droit.
+
+Le dix-neuvième siècle hérite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui
+la catastrophe sociale que nous indiquions tout à l'heure est simplement
+impossible. Aveugle qui la dénonce! niais qui la redoute! la révolution
+est la vaccine de la jacquerie.
+
+Grâce à la révolution, les conditions sociales sont changées. Les
+maladies féodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a
+plus de moyen âge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps
+où d'effroyables fourmillements intérieurs faisaient irruption, où l'on
+entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, où
+apparaissaient à la surface de la civilisation on ne sait quels
+soulèvements de galeries de taupes, où le sol se crevassait, où le
+dessus des cavernes s'ouvrait, et où l'on voyait tout à coup sortir de
+terre des têtes monstrueuses.
+
+Le sens révolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,
+développé, développe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la
+liberté, qui finit où commence la liberté d'autrui, selon l'admirable
+définition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate
+dans l'individu sublimé; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,
+n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honnêteté de la France;
+la dignité du citoyen est une armure intérieure; qui est libre est
+scrupuleux; qui vote règne. De là l'incorruptibilité; de là l'avortement
+des convoitises malsaines; de là les yeux héroïquement baissés devant
+les tentations. L'assainissement révolutionnaire est tel qu'un jour de
+délivrance, un 14 juillet, un 10 août, il n'y a plus de populace. Le
+premier cri des foules illuminées et grandissantes c'est: mort aux
+voleurs! Le progrès est honnête homme; l'idéal et l'absolu ne font pas
+le mouchoir. Par qui furent escortés en 1848 les fourgons qui
+contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du
+faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trésor. La
+vertu fit ces déguenillés resplendissants. Il y avait là, dans ces
+fourgons, dans des caisses à peine fermées quelques-unes même
+entr'ouvertes, parmi cent écrins éblouissants, cette vieille couronne de
+France toute en diamants, surmontée de l'escarboucle de la royauté, du
+régent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette
+couronne.
+
+Donc plus de jacquerie. J'en suis fâché pour les habiles. C'est là de la
+vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus
+désormais être employée en politique. Le grand ressort du spectre rouge
+est cassé. Tout le monde le sait maintenant. L'épouvantail n'épouvante
+plus. Les oiseaux prennent des familiarités avec le mannequin, les
+stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les deux devoirs: veiller et espérer
+
+
+Cela étant, tout danger social est-il dissipé? non certes. Point de
+jacquerie. La société peut se rassurer de ce côté, le sang ne lui
+portera plus à la tête; mais qu'elle se préoccupe de la façon dont elle
+respire. L'apoplexie n'est plus à craindre, mais la phtisie est là. La
+phtisie sociale s'appelle misère.
+
+On meurt miné aussi bien que foudroyé.
+
+Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout aux foules
+déshéritées et douloureuses, les soulager, les aérer, les éclairer, les
+aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes
+les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais
+l'exemple de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en
+accroissant la notion du but universel, limiter la pauvreté sans limiter
+la richesse, créer de vastes champs d'activité publique et populaire,
+avoir comme Briarée cent mains à tendre de toutes parts aux accablés et
+aux faibles, employer la puissance collective à ce grand devoir d'ouvrir
+des ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des
+laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer
+la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-à-dire proportionner la
+jouissance à l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire
+dégager à l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux
+qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c'est là, que les
+âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations
+fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des
+nécessités politiques.
+
+Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie
+question, c'est celle-ci: le travail ne peut être une loi sans être un
+droit.
+
+Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.
+
+Si la nature s'appelle providence, la société doit s'appeler prévoyance.
+
+La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que
+l'amélioration matérielle. Savoir est un viatique; penser est de
+première nécessité; la vérité est nourriture comme le froment. Une
+raison, à jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons, à l'égal
+des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de
+plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une âme qui
+meurt de la faim de la lumière.
+
+Le progrès tout entier tend du côté de la solution. Un jour on sera
+stupéfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout
+naturellement de la zone de détresse. L'effacement de la misère se fera
+par une simple élévation de niveau.
+
+Cette solution bénie, on aurait tort d'en douter.
+
+Le passé, il est vrai, est très fort à l'heure où nous sommes. Il
+reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui
+marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conquérant. Il
+arrive avec sa légion, les superstitions, avec son épée, le despotisme,
+avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagné dix
+batailles. Il avance, il menace, il rit, il est à nos portes. Quant à
+nous, ne désespérons pas. Vendons le champ où campe Annibal.
+
+Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?
+
+Il n'y a pas plus de reculs d'idées que de reculs de fleuves.
+
+Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y réfléchissent. En disant
+non au progrès, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est
+eux-mêmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le passé.
+Il n'y a qu'une manière de refuser Demain, c'est de mourir.
+
+Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'âme
+jamais, c'est là ce que nous voulons.
+
+Oui, l'énigme dira son mot, le sphinx parlera, le problème sera résolu.
+Oui, le Peuple, ébauché par le dix-huitième siècle, sera achevé par le
+dix-neuvième. Idiot qui en douterait! L'éclosion future, l'éclosion
+prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal.
+
+D'immenses poussées d'ensemble régissent les faits humains et les
+amènent tous dans un temps donné à l'état logique, c'est-à-dire à
+l'équilibre, c'est-à-dire à l'équité. Une force composée de terre et de
+ciel résulte de l'humanité et la gouverne; cette force-là est une
+faiseuse de miracles; les dénoûments merveilleux ne lui sont pas plus
+difficiles que les péripéties extraordinaires. Aidée de la science qui
+vient de l'homme et de l'événement qui vient d'un autre, elle
+s'épouvante peu de ces contradictions dans la pose des problèmes, qui
+semblent au vulgaire impossibilités. Elle n'est pas moins habile à faire
+jaillir une solution du rapprochement des idées qu'un enseignement du
+rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre à tout de la part de
+cette mystérieuse puissance du progrès qui, un beau jour, confronte
+l'orient et l'occident au fond d'un sépulcre et fait dialoguer les imans
+avec Bonaparte dans l'intérieur de la grande pyramide.
+
+En attendant, pas de halte, pas d'hésitation, pas de temps d'arrêt dans
+la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est
+essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir
+pour résultat de dissoudre les colères par l'étude des antagonismes.
+Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle
+procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine.
+
+Qu'une société s'abîme au vent qui se déchaîne sur les hommes, cela
+s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples
+et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,
+l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de
+la Chaldée, de la Perse, de l'Assyrie, de l'Égypte, ont disparu l'une
+après l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces
+désastres? nous ne le savons pas. Ces sociétés auraient-elles pu être
+sauvées? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstinées dans quelque
+vice fatal qui les a perdues? quelle quantité de suicide y a-t-il dans
+ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans réponse.
+L'ombre couvre ces civilisations condamnées. Elles faisaient eau
+puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus à dire; et c'est
+avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer
+qu'on appelle le passé, derrière ces vagues colossales, les siècles,
+sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thèbes, Rome,
+sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des ténèbres.
+Mais ténèbres là, clarté ici. Nous ignorons les maladies des
+civilisations antiques, nous connaissons les infirmités de la nôtre.
+Nous avons partout sur elle le droit de lumière; nous contemplons ses
+beautés et nous mettons à nu ses difformités. Là où est le mal, nous
+sondons; et, une fois la souffrance constatée, l'étude de la cause mène
+à la découverte du remède. Notre civilisation, oeuvre de vingt siècles,
+en est à la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'être
+sauvée. Elle le sera. La soulager, c'est déjà beaucoup; l'éclairer,
+c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale
+moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand
+devoir, ausculter la civilisation.
+
+Nous le répétons, cette auscultation encourage; et c'est par cette
+insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques
+pages, entr'acte austère d'un drame douloureux. Sous la mortalité
+sociale on sent l'impérissabilité humaine. Pour avoir çà et là ces
+plaies, les cratères, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui
+aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de
+peuple ne tuent pas l'homme.
+
+Et néanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tête par
+instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs
+heures de défaillance.
+
+L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette
+question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-à-face des
+égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les
+ténèbres de l'éducation riche, l'appétit croissant par l'enivrement, un
+étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui,
+dans quelques-uns, va jusqu'à l'aversion des souffrants, une
+satisfaction implacable, le moi si enflé qu'il ferme l'âme; chez les
+misérables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,
+les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les
+coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité,
+l'ignorance impure et simple.
+
+Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux
+qu'on y distingue est-il de ceux qui s'éteignent? L'idéal est effrayant
+à voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible,
+brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires
+monstrueusement amoncelées autour de lui; pourtant pas plus en danger
+qu'une étoile dans les gueules des nuages.
+
+
+
+
+Livre huitième--Les enchantements et les désolations
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Pleine lumière
+
+
+Le lecteur a compris qu'Éponine, ayant reconnu à travers la grille
+l'habitante de cette rue Plumet où Magnon l'avait envoyée, avait
+commencé par écarter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit
+Marius, et qu'après plusieurs jours d'extase devant cette grille,
+Marius, entraîné par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et
+l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il
+aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Roméo dans
+le jardin de Juliette. Cela même lui avait été plus facile qu'à Roméo;
+Roméo était obligé d'escalader un mur, Marius n'eut qu'à forcer un peu
+un des barreaux de la grille décrépite qui vacillait dans son alvéole
+rouillé, à la manière des dents des vieilles gens. Marius était mince et
+passa aisément.
+
+Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius
+ne pénétrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'être vu.
+
+À partir de cette heure bénie et sainte où un baiser fiança ces deux
+âmes, Marius vint là tous les soirs. Si, à ce moment de sa vie, Cosette
+était tombée dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle
+était perdue; car il y a des natures généreuses qui se livrent, et
+Cosette en était une. Une des magnanimités de la femme, c'est de céder.
+L'amour, à cette hauteur où il est absolu, se complique d'on ne sait
+quel céleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,
+ô nobles âmes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps.
+Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frémissant.
+L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la
+destinée humaine est ce dilemme-là. Ce dilemme, perte ou salut, aucune
+fatalité ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,
+s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le même sentiment dit
+oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,
+le coeur humain est celle qui dégage le plus de lumière, hélas! et le
+plus de nuit.
+
+Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra fût un de ces amours qui
+sauvent.
+
+Tant que dura le mois de mai de cette année 1832, il y eut là, toutes
+les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque
+jour plus odorante et plus épaissie, deux êtres composés de toutes les
+chastetés et de toutes les innocences, débordant de toutes les félicités
+du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honnêtes,
+enivrés, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les
+ténèbres. Il semblait à Cosette que Marius avait une couronne et à
+Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se
+regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre
+l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non
+qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrière,
+la pureté de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyauté de Marius.
+Le premier baiser avait été aussi le dernier. Marius, depuis, n'était
+pas allé au-delà d'effleurer de ses lèvres la main, ou le fichu, ou une
+boucle de cheveux de Cosette. Cosette était pour lui un parfum et non
+une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait
+rien. Cosette était heureuse, et Marius était satisfait. Ils vivaient
+dans ce ravissant état qu'on pourrait appeler l'éblouissement d'une âme
+par une âme. C'était cet ineffable premier embrassement de deux
+virginités dans l'idéal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.
+
+À cette heure-là de l'amour, heure où la volupté se tait absolument sous
+la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et séraphique Marius, eût
+été plutôt capable de monter chez une fille publique que de soulever la
+robe de Cosette à la hauteur de la cheville. Une fois, à un clair de
+lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose à terre, son corsage
+s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius détourna
+les yeux.
+
+Que se passait-il entre ces deux êtres? Rien. Ils s'adoraient.
+
+La nuit, quand ils étaient là, ce jardin semblait un lieu vivant et
+sacré. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de
+l'encens; eux, ils ouvraient leurs âmes et les répandaient dans les
+fleurs. La végétation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sève
+et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles
+d'amour dont les arbres frissonnaient.
+
+Qu'étaient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles
+suffisaient pour troubler et pour émouvoir toute cette nature. Puissance
+magique qu'on aurait peine à comprendre si on lisait dans un livre ces
+causeries faites pour être emportées et dissipées comme des fumées par
+le vent sous les feuilles. Ôtez à ces murmures de deux amants cette
+mélodie qui sort de l'âme et qui les accompagne comme une lyre, ce qui
+reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh
+oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des
+inutilités, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime
+et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'être dites
+et d'être écoutées!
+
+Ces niaiseries-là, ces pauvretés-là, l'homme qui ne les a jamais
+entendues, l'homme qui ne les a jamais prononcées, est un imbécile et un
+méchant homme.
+
+Cosette disait à Marius:
+
+--Sais-tu?...
+
+(Dans tout cela, et à travers cette céleste virginité, et sans qu'il fût
+possible à l'un et à l'autre de dire comment, le tutoiement était venu.)
+
+--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.
+
+--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.
+
+--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donné comme cela quand
+j'étais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes
+pas ce nom-là, Euphrasie?
+
+--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain.
+
+--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?
+
+--Mais...--oui.
+
+--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.
+Appelle-moi Cosette.
+
+Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne
+d'un bois qui serait dans le ciel.
+
+Une autre fois elle le regardait fixement et s'écriait:
+
+--Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, vous avez de l'esprit, vous
+n'êtes pas bête du tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais je
+vous défie à ce mot-là: je t'aime!
+
+Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chantée par une
+étoile.
+
+Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle
+lui disait:
+
+--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma
+permission. C'est très laid de tousser et de m'inquiéter. Je veux que tu
+te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je
+serais très malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?
+
+Et cela était tout simplement divin.
+
+Une fois Marius dit à Cosette:
+
+--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.
+
+Ceci les fit rire toute la soirée.
+
+Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'écrier:
+
+--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un
+invalide!
+
+Mais il s'arrêta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler à
+Cosette de sa jarretière, et cela lui était impossible. Il y avait là un
+côtoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte
+d'effroi sacré, cet immense amour innocent.
+
+Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;
+venir tous les soirs rue Plumet, déranger le vieux barreau complaisant
+de la grille du président, s'asseoir coude à coude sur ce banc, regarder
+à travers les arbres la scintillation de la nuit commençante, faire
+cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de
+Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un après
+l'autre la même fleur, à jamais, indéfiniment. Pendant ce temps-là les
+nuages passaient au-dessus de leur tête. Chaque fois que le vent
+souffle, il emporte plus de rêves de l'homme que de nuées du ciel.
+
+Que ce chaste amour presque farouche fût absolument sans galanterie,
+non.»Faire des compliments» à celle qu'on aime est la première façon de
+faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est
+quelque chose comme le baiser à travers le voile. La volupté y met sa
+douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupté le coeur recule,
+pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes saturées de chimère,
+étaient, pour ainsi dire, azurées. Les oiseaux, quand ils volent là-haut
+du côté des anges, doivent entendre de ces paroles-là. Il s'y mêlait
+pourtant la vie, l'humanité, toute la quantité de positif dont Marius
+était capable. C'était ce qui se dit dans la grotte, prélude de ce qui
+se dira dans l'alcôve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet
+mêlés, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements
+de l'adoration arrangés en bouquet et exhalant un subtil parfum céleste,
+un ineffable gazouillement de coeur à coeur.
+
+--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est
+ce qui fait que je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais pas ce que
+j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me
+bouleverse. Et puis quelle lueur enchantée quand ta pensée s'entr'ouvre!
+Tu parles raison étonnamment. Il me semble par moments que tu es un
+songe. Parle, je t'écoute, je t'admire. Ô Cosette! comme c'est étrange
+et charmant! je suis vraiment fou. Vous êtes adorable, mademoiselle.
+J'étudie tes pieds au microscope et ton âme au télescope.
+
+Et Cosette répondait:
+
+--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est écoulé depuis ce
+matin.
+
+Demandes et réponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,
+tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau
+sur le clou.
+
+Toute la personne de Cosette était naïveté, ingénuité, transparence,
+blancheur, candeur, rayon. On eût pu dire de Cosette qu'elle était
+claire. Elle faisait à qui la voyait une sensation d'avril et de point
+du jour. Il y avait de la rosée dans ses yeux. Cosette était une
+condensation de lumière aurorale en forme de femme.
+
+Il était tout simple que Marius, l'adorant, l'admirât. Mais la vérité
+est que cette petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait
+avec une pénétration exquise et disait par moments toutes sortes de
+paroles vraies et délicates. Son babil était de la conversation. Elle ne
+se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le
+tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme
+une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et
+la profondeur, c'est là toute la femme; c'est là tout le ciel.
+
+En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux
+yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une
+branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement
+noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le
+plus souverain symptôme de l'amour, c'est un attendrissement parfois
+presque insupportable.
+
+Et, à côté de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'éclairs de
+l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une liberté ravissante, et si
+familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garçons.
+Cependant, l'insu même des coeurs ivres de chasteté, la nature
+inoubliable est toujours là. Elle est là, avec son but brutal et
+sublime, et, quelle que soit l'innocence des âmes, on sent, dans le
+tête-à-tête le plus pudique, l'adorable et mystérieuse nuance qui sépare
+un couple d'amants d'une paire d'amis.
+
+Ils s'idolâtraient.
+
+Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se
+rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on
+s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empêche pas
+l'éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule,
+dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent
+l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs
+yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d'immenses
+balancements d'astres emplissent l'infini.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+L'étourdissement du bonheur complet
+
+
+Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas
+du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient
+fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été
+bien loin au-delà de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il était
+orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il
+vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était
+colonel, que c'était un héros, et que lui Marius était brouillé avec son
+grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était
+baron; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marius baron? elle
+n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.
+Marius était Marius. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été
+élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui,
+que son père s'appelait M. Fauchelevent, qu'il était très bon, qu'il
+donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et qu'il
+se privait de tout en ne la privant de rien.
+
+Chose bizarre, dans l'espèce de symphonie où Marius vivait depuis qu'il
+voyait Cosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement
+confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit
+pleinement. Il ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de
+la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de l'étrange attitude et de
+la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout
+cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où
+il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans
+l'oreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait
+qu'aux heures où il voyait Cosette. Alors, comme il était dans le ciel,
+il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec
+langueur le poids indéfinissables des voluptés immatérielles. Ainsi
+vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.
+
+Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure où
+l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après?
+
+Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.
+Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus
+d'enchaînement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure
+géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius
+rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux était
+tombé dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien
+devant, rien derrière. C'est à peine si Marius songeait que Cosette
+avait un père. Il y avait dans son cerveau l'effacement de
+l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des
+fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de
+toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le
+tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge,
+ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce
+cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que
+cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet
+évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au
+paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on
+a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée
+rose est là-dessus.
+
+Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute
+l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith,
+entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
+l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête
+aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés
+d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes
+qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette
+ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants, par
+moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à
+l'envolement éternel.
+
+Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel
+accablé d'idéal!
+
+Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant
+elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme.
+
+Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se
+regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de
+vouloir que l'amour conduise quelque part.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Commencement d'ombre
+
+
+Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.
+
+Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, était gaie, et cela suffisait
+à Jean Valjean pour être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses
+préoccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'âme,
+n'ôtaient rien à la pureté incomparable de son beau front chaste et
+souriant. Elle était dans l'âge où la vierge porte son amour comme
+l'ange porte son lys. Jean Valjean était donc tranquille. Et puis, quand
+deux amants s'entendent, cela va toujours très bien, le tiers quelconque
+qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait
+aveuglement par un petit nombre de précautions toujours les mêmes pour
+tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette à Jean Valjean.
+Voulait-il promener? Oui, mon petit père. Voulait-il rester? Très bien.
+Voulait-il passer la soirée près de Cosette? Elle était ravie. Comme il
+se retirait toujours à dix heures du soir, ces fois-là Marius ne venait
+au jardin que passé cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette
+ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans dire que le jour on ne
+rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait même plus que Marius
+existât. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire à
+Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrière le dos! La veille au
+soir, Marius, dans un transport, avait pressé Cosette contre le mur.
+
+La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'à
+dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.
+
+Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il était avec
+Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement près du perron afin de ne
+pouvoir être vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient là, se
+contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains
+vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces
+instants-là, le tonnerre fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en
+fussent pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait et plongeait
+profondément dans la rêverie de l'autre.
+
+Puretés limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce
+genre d'amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de
+colombe.
+
+Tout le jardin était entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait
+ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de
+manière qu'aucun dérangement ne fût visible.
+
+Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez
+Courfeyrac. Courfeyrac disait à Bahorel:
+
+--Croirais-tu? Marius rentre à présent à des une heure du matin!
+
+Bahorel répondait:
+
+--Que veux-tu? il y a toujours un pétard dans un séminariste.
+
+Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air sérieux, et
+disait à Marius:
+
+--Vous vous dérangez, jeune homme!
+
+Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un
+paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions
+inédites, il s'en impatientait, et il faisait par instants à Marius des
+sommations de rentrer dans le réel.
+
+Un matin, il lui jeta cette admonition:
+
+--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'être situé dans la lune,
+royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.
+Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?
+
+Mais rien ne pouvait «faire parler» Marius. On lui eût arraché les
+ongles plutôt qu'une des trois syllabes sacrées dont se composait ce nom
+ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et
+silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci
+de changé en Marius, qu'il avait une taciturnité rayonnante.
+
+Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses
+bonheurs:
+
+Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;
+
+Se parler longuement, et dans les plus minutieux détails, de gens qui ne
+les intéressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce
+ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;
+
+Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons;
+
+Pour Cosette, écouter Marius parler politique;
+
+Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;
+
+Considérer la même planète dans l'espace ou le même ver luisant dans
+l'herbe;
+
+Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;
+
+Etc., etc.
+
+Cependant diverses complications approchaient.
+
+Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des
+Invalides; il marchait habituellement le front baissé; comme il allait
+tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout près de
+lui:
+
+--Bonsoir, monsieur Marius.
+
+Il leva la tête, et reconnut Éponine.
+
+Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas songé une seule fois à
+cette fille depuis le jour où elle l'avait amené rue Plumet, il ne
+l'avait point revue, et elle lui était complètement sortie de l'esprit.
+Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son
+bonheur présent, et pourtant il lui était gênant de la rencontrer.
+
+C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et
+pure, conduit l'homme à un état de perfection; elle le conduit
+simplement, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. Dans cette
+situation, l'homme oublie d'être mauvais, mais il oublie aussi d'être
+bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et
+importuns, s'évanouissent. En tout autre temps Marius eût été bien autre
+pour Éponine. Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clairement
+rendu compte que cette Éponine s'appelait Éponine Thénardier, et qu'elle
+portait un nom écrit dans le testament de son père, ce nom pour lequel
+il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dévoué. Nous
+montrons Marius tel qu'il était. Son père lui-même disparaissait un peu
+dans son âme sous la splendeur de son amour.
+
+Il répondit avec quelque embarras:
+
+--Ah! c'est vous, Éponine?
+
+--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?
+
+--Non, répondit-il.
+
+Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. Seulement, il sentait
+qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu à Cosette,
+que de dire vous à Éponine.
+
+Comme il se taisait, elle s'écria:
+
+--Dites donc....
+
+Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles manquaient à cette
+créature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire
+et ne put. Elle reprit:
+
+--Eh bien!...
+
+Puis elle se tut encore et resta les yeux baissés.
+
+--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à coup brusquement, et elle
+s'en alla.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Cab roule en anglais et jappe en argot
+
+
+Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut
+indiquer à cause des événements graves qui étaient à cette époque
+suspendus sur l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, Marius à la
+nuit tombante suivait le même chemin que la veille avec les mêmes
+pensées de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperçut, entre les
+arbres du boulevard, Éponine qui venait à lui. Deux jours de suite,
+c'était trop. Il se détourna vivement, quitta le boulevard, changea de
+route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.
+
+Cela fit qu'Éponine le suivit jusqu'à la rue Plumet, chose qu'elle
+n'avait point faite encore. Elle s'était contentée jusque-là de
+l'apercevoir à son passage sur le boulevard sans même chercher à le
+rencontrer. La veille seulement, elle avait essayé de lui parler.
+
+Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. Elle le vit déranger le
+barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.
+
+--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!
+
+Elle s'approcha de la grille, tâta les barreaux l'un après l'autre et
+reconnut facilement celui que Marius avait dérangé.
+
+Elle murmura à demi-voix, avec un accent lugubre:
+
+--Pas de ça, Lisette!
+
+Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout à côté du barreau,
+comme si elle le gardait. C'était précisément le point où la grille
+venait toucher le mur voisin. Il y avait là un angle obscur où Éponine
+disparaissait entièrement.
+
+Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en
+proie à ses idées.
+
+Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,
+vieux bourgeois attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal famé,
+côtoyant la grille du jardin, et arrivé à l'angle que la grille faisait
+avec le mur, entendit une voix sourde et menaçante qui disait:
+
+--Je ne m'étonne plus s'il vient tous les soirs!
+
+Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas
+regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.
+
+Ce passant eut raison de se hâter, car, très peu d'instants après, six
+hommes qui marchaient séparés et à quelque distance les uns des autres,
+le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour une patrouille grise,
+entrèrent dans la rue Plumet.
+
+Le premier qui arriva à la grille du jardin s'arrêta, et attendit les
+autres; une seconde après, ils étaient tous les six réunis.
+
+Ces hommes se mirent à parler à voix basse.
+
+--C'est icicaille, dit l'un d'eux.
+
+--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.
+
+--Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé une boulette que nous lui ferons
+morfiler.
+
+--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?
+
+--Oui.
+
+--La grille est vieille, reprit un cinquième qui avait une voix de
+ventriloque.
+
+--Tant mieux, dit le second qui avait parlé. Elle ne criblera pas tant
+sous la bastringue et ne sera pas si dure à faucher.
+
+Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit à visiter la
+grille comme avait fait Éponine une heure auparavant, empoignant
+successivement chaque barreau et les ébranlant avec précaution. Il
+arriva ainsi au barreau que Marius avait descellé. Comme il allait
+saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur
+son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine,
+et une voix enrouée lui dit sans crier:
+
+--Il y a un cab.
+
+En même temps il vit une fille pâle debout devant lui.
+
+L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se
+hérissa hideusement; rien n'est formidable à voir comme les bêtes
+féroces inquiètes; leur air effrayé est effrayant. Il recula, et bégaya:
+
+--Quelle est cette drôlesse?
+
+--Votre fille.
+
+C'était en effet Éponine qui parlait à Thénardier.
+
+À l'apparition d'Éponine, les cinq autres, c'est-à-dire Claquesous,
+Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'étaient approchés sans
+bruit, sans précipitation, sans dire une parole, avec la lenteur
+sinistre propre à ces hommes de nuit.
+
+On leur distinguait je ne sais quels hideux outils à la main. Gueulemer
+tenait une de ces pinces courbes que les rôdeurs appellent fanchons.
+
+--Ah çà, qu'est-ce que tu fais là? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu
+folle? s'écria Thénardier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas.
+Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de travailler?
+
+Éponine se mit à rire et lui sauta au cou.
+
+--Je suis là, mon petit père, parce que je suis là. Est-ce qu'il n'est
+pas permis de s'asseoir sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne
+devriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un
+biscuit? Je l'avais dit à Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais
+embrassez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a longtemps que je ne
+vous ai vu! Vous êtes dehors, donc?
+
+Le Thénardier essaya de se débarrasser des bras d'Éponine et grommela:
+
+--C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas
+dedans. À présent, va-t'en.
+
+Mais Éponine ne lâchait pas prise et redoublait ses caresses.
+
+--Mon petit père, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez
+bien de l'esprit pour vous être tiré de là.
+
+Contez-moi ça! Et ma mère? où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles
+de maman.
+
+Thénardier répondit:
+
+--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.
+
+--Je ne veux pas m'en aller justement, fit Éponine avec une minauderie
+d'enfant gâté, vous me renvoyez que voilà quatre mois que je ne vous ai
+vu et que j'ai à peine eu le temps de vous embrasser.
+
+Et elle reprit son père par le cou.
+
+--Ah çà mais, c'est bête! dit Babet.
+
+--Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.
+
+La voix de ventriloque scanda ce distique:
+
+
+ _Nous n'sommes pas le jour de l'an,_
+ _À bécoter papa maman._
+
+
+Éponine se tourna vers les cinq bandits.
+
+--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,
+monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur
+Gueulemer?--Comment ça va, Montparnasse?
+
+--Si, on te reconnaît! fit Thénardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!
+laisse-nous tranquilles.
+
+--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.
+
+--Tu vois bien que nous avons à goupiner icigo, ajouta Babet.
+
+Éponine prit la main de Montparnasse.
+
+--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.
+
+--Mon petit Montparnasse, répondit Éponine très doucement, il faut avoir
+confiance dans les gens. Je suis la fille de mon père peut-être.
+Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a chargée d'éclairer
+l'affaire.
+
+Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle
+connaissait Marius, cette affreuse langue lui était devenue impossible.
+
+Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un
+squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:
+
+--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.
+Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des
+renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous
+jure qu'il n'y a rien à faire dans cette maison-ci.
+
+--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.
+
+--Non. Les personnes sont déménagées.
+
+--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.
+
+Et il montra à Éponine, à travers le haut des arbres, une lumière qui se
+promenait dans la mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui avait
+veillé pour étendre du linge à sécher.
+
+Éponine tenta un dernier effort.
+
+--Eh bien, dit-elle, c'est du monde très pauvre, et une baraque où ils
+n'ont pas le sou.
+
+--Va-t'en au diable! cria Thénardier. Quand nous aurons retourné la
+maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,
+nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds
+ou des broques.
+
+Et il la poussa pour passer outre.
+
+--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit Éponine, je vous en prie, vous
+qui êtes bon enfant, n'entrez pas!
+
+--Prends donc garde, tu vas te couper! répliqua Montparnasse.
+
+Thénardier reprit avec l'accent décisif qu'il avait:
+
+--Décampe, la fée, et laisse les hommes faire leurs affaires.
+
+Éponine lâcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:
+
+--Vous voulez donc entrer dans cette maison?
+
+--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.
+
+Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six bandits armés
+jusqu'aux dents et à qui la nuit donnait des visages de démons, et dit
+d'une voix ferme et basse:
+
+--Eh bien, moi, je ne veux pas.
+
+Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque pourtant acheva son
+ricanement. Elle reprit:
+
+--Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. Maintenant je parle. D'abord,
+si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez à cette grille, je crie,
+je cogne aux portes, je réveille le monde, je vous fais empoigner tous
+les six, j'appelle les sergents de ville.
+
+--Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon et au ventriloque.
+
+Elle secoua la tête et ajouta:
+
+--À commencer par mon père.
+
+Thénardier s'approcha.
+
+--Pas si près, bonhomme! dit-elle.
+
+Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc?
+Et il ajouta:
+
+--Chienne!
+
+Elle se mit à rire d'une façon terrible.
+
+--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au
+chien, puisque je suis la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que
+cela me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne
+me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans
+cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si vous approchez,
+j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de
+vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez où vous voudrez, mais
+ne venez pas ici, je vous le défends! Vous à coups de couteau, moi à
+coups de savate, ça m'est égal, avancez donc!
+
+Elle fit un pas vers les bandits, elle était effrayante, elle se remit à
+rire.
+
+--Pardine! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai
+froid. Sont-ils farces, ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à
+une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des
+chipies de maîtresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la
+grosse voix, voilà-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!
+
+Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, et dit:
+
+--Pas même de vous, mon père!
+
+Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes
+prunelles de spectre:
+
+--Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur
+le pavé, tuée à coups de surin par mon père, ou bien qu'on me trouve
+dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou à l'île des Cygnes au
+milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noyés!
+
+Force lui fut de s'interrompre, une toux sèche la prit, son souffle
+sortait comme un râle de sa poitrine étroite et débile.
+
+Elle reprit:
+
+--Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous êtes six; moi je suis
+tout le monde.
+
+Thénardier fit un mouvement vers elle.
+
+--Prochez pas cria-t-elle.
+
+Il s'arrêta, et lui dit avec douceur:
+
+--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma
+fille, tu veux donc nous empêcher de travailler? Il faut pourtant que
+nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amitié pour ton père?
+
+--Vous m'embêtez, dit Éponine.
+
+--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....
+
+--Crevez.
+
+Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:
+
+ _Mon bras si dodu,_
+ _Ma jambe bien faite,_
+ _Et le temps perdu._
+
+Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle
+balançait son pied d'un air d'indifférence. Sa robe trouée laissait voir
+ses clavicules maigres. Le réverbère voisin éclairait son profil et son
+attitude. On ne pouvait rien voir de plus résolu et de plus surprenant.
+
+Les six escarpes, interdits et sombres d'être tenus en échec par une
+fille, allèrent sous l'ombre portée de la lanterne et tinrent conseil
+avec des haussements d'épaule humiliés et furieux.
+
+Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.
+
+--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est
+amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer ça. Deux femmes, un
+vieux qui loge dans une arrière-cour; il y a des rideaux pas mal aux
+fenêtres. Le vieux doit être un guinal. Je crois l'affaire bonne.
+
+--Eh bien, entrez, vous autres, s'écria Montparnasse. Faites l'affaire.
+Je resterai là avec la fille, et si elle bronche....
+
+Il fit reluire au réverbère le couteau qu'il tenait ouvert dans sa
+manche.
+
+Thénardier ne disait mot et semblait prêt à ce qu'on voudrait.
+
+Brujon, qui était un peu oracle et qui avait, comme on sait, «donné
+l'affaire», n'avait pas encore parlé. Il paraissait pensif. Il passait
+pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour
+dévalisé, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre
+il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande
+autorité.
+
+Babet le questionna.
+
+--Tu ne dis rien, Brujon?
+
+Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tête de
+plusieurs façons variées, et se décida enfin à élever la voix.
+
+--Voici: j'ai rencontré ce matin deux moineaux qui se battaient; ce
+soir, je me cogne à une femme qui querelle. Tout ça est mauvais.
+Allons-nous-en.
+
+Ils s'en allèrent.
+
+Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:
+
+--C'est égal, si on avait voulu, j'aurais donné le coup de pouce.
+
+Babet lui répondit:
+
+--Moi pas. Je ne tape pas une dame.
+
+Au coin de la rue, ils s'arrêtèrent et échangèrent à voix sourde ce
+dialogue énigmatique:
+
+--Où irons-nous coucher ce soir?
+
+--Sous Pantin.
+
+--As-tu sur toi la clef de la grille, Thénardier?
+
+--Pardi.
+
+Éponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin
+par où ils étaient venus. Elle se leva et se mit à ramper derrière eux
+le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au
+boulevard. Là, ils se séparèrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer
+dans l'obscurité où ils semblèrent fondre.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Choses de la nuit
+
+
+Après le départ des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect
+nocturne.
+
+Ce qui venait de se passer dans cette rue n'eût point étonné une forêt.
+Les futaies, les taillis, les bruyères, les branches âprement
+entre-croisées, les hautes herbes, existent d'une manière sombre; le
+fourmillement sauvage entrevoit là les subites apparitions de
+l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue à travers la
+brume ce qui est au-delà de l'homme; et les choses ignorées de nous
+vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hérissée et fauve
+s'effare à de certaines approches où elle croit sentir le surnaturel.
+Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystérieux
+équilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La
+bestialité buveuse de sang, les voraces appétits affamés en quête de la
+proie, les instincts armés d'ongles et de mâchoires qui n'ont pour
+source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquiétude
+l'impassible linéament spectral rôdant sous un suaire, debout dans sa
+vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et
+terrible. Ces brutalités, qui ne sont que matière, craignent confusément
+d'avoir affaire à l'immense obscurité condensée dans un être inconnu.
+Une figure noire barrant le passage arrête net la bête farouche. Ce qui
+sort du cimetière intimide et déconcerte ce qui sort de l'antre; le
+féroce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule
+rencontrée.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette
+
+
+Pendant que cette espèce de chienne à figure humaine montait la garde
+contre la grille et que les six bandits lâchaient pied devant une fille,
+Marius était près de Cosette.
+
+Jamais le ciel n'avait été plus constellé et plus charmant, les arbres
+plus tremblants, la senteur des herbes plus pénétrante; jamais les
+oiseaux ne s'étaient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;
+jamais toutes les harmonies de la sérénité universelle n'avaient mieux
+répondu aux musiques intérieures de l'amour; jamais Marius n'avait été
+plus épris, plus heureux, plus extasié. Mais il avait trouvé Cosette
+triste. Cosette avait pleuré. Elle avait les yeux rouges.
+
+C'était le premier nuage dans cet admirable rêve.
+
+Le premier mot de Marius avait été:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Et elle avait répondu:
+
+--Voilà.
+
+Puis elle s'était assise sur le banc près du perron, et pendant qu'il
+prenait place tout tremblant auprès d'elle, elle avait poursuivi:
+
+--Mon père m'a dit ce matin de me tenir prête, qu'il avait des affaires,
+et que nous allions peut-être partir.
+
+Marius frissonna de la tête aux pieds.
+
+Quand on est à la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on
+est au commencement, partir, cela veut dire mourir.
+
+Depuis six semaines, Marius, peu à peu, lentement, par degrés, prenait
+chaque jour possession de Cosette. Possession tout idéale, mais
+profonde. Comme nous l'avons expliqué déjà, dans le premier amour, on
+prend l'âme bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant
+l'âme, quelquefois on ne prend pas l'âme du tout; les Faublas et les
+Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par
+bonheur un blasphème. Marius donc possédait Cosette, comme les esprits
+possèdent; mais il l'enveloppait de toute son âme et la saisissait
+jalousement avec une incroyable conviction. Il possédait son sourire,
+son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,
+la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe
+qu'elle avait au cou, toutes ses pensées. Ils étaient convenus de ne
+jamais dormir sans rêver l'un de l'autre, et ils s'étaient tenus parole.
+Il possédait donc tous les rêves de Cosette. Il regardait sans cesse et
+il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle
+avait à la nuque, et il se déclarait qu'il n'y avait pas un de ces
+petits cheveux qui ne lui appartint à lui Marius. Il contemplait et il
+adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses
+manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrés dont il était le
+maître. Il songeait qu'il était le seigneur de ces jolis peignes
+d'écaille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait même, sourds
+et confus bégayements de la volupté qui se faisait jour, qu'il n'y avait
+pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son
+corset, qui ne fût à lui. À côté de Cosette, il se sentait près de son
+bien, près de sa chose, près de son despote et de son esclave. Il
+semblait qu'ils eussent tellement mêlé leurs âmes que, s'ils eussent
+voulu les reprendre, il leur eût été impossible de les
+reconnaître.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je
+t'assure que tu te trompes. Voilà bien moi.--Ce que tu prends pour toi,
+c'est moi.--Marius était quelque chose qui faisait partie de Cosette et
+Cosette était quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait
+Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, posséder Cosette, cela pour lui
+n'était pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet
+enivrement, de cette possession virginale, inouïe et absolue, de cette
+souveraineté, que ces mots: «Nous allons partir», tombèrent tout à coup,
+et que la voix brusque de la réalité lui cria: Cosette n'est pas à toi!
+
+Marius se réveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons
+dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.
+
+Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main était
+très froide. Elle lui dit à son tour:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Il répondit, si bas que Cosette l'entendait à peine:
+
+--Je ne comprends pas ce que tu as dit.
+
+Elle reprit:
+
+--Ce matin mon père m'a dit de préparer toutes mes petites affaires et
+de me tenir prête, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une
+malle, qu'il était obligé de faire un voyage, que nous allions partir,
+qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,
+de préparer tout cela d'ici à une semaine, et que nous irions peut-être
+en Angleterre.
+
+--Mais c'est monstrueux! s'écria Marius.
+
+Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de
+pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus
+prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibère ou de Henri VIII
+n'égalait en férocité celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en
+Angleterre parce qu'il a des affaires.
+
+Il demanda d'une voix faible:
+
+--Et quand partirais-tu?
+
+--Il n'a pas dit quand.
+
+--Et quand reviendrais-tu?
+
+--Il n'a pas dit quand.
+
+Marius se leva, et dit froidement:
+
+--Cosette, irez-vous?
+
+Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et répondit
+avec une sorte d'égarement:
+
+--Où?
+
+--En Angleterre? irez-vous?
+
+--Pourquoi me dis-tu vous?
+
+--Je vous demande si vous irez?
+
+--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.
+
+--Ainsi vous irez?
+
+--Si mon père y va?
+
+--Ainsi, vous irez?
+
+Cosette prit la main de Marius et l'étreignit sans répondre.
+
+--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.
+
+Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle
+pâlit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurité. Elle
+balbutia:
+
+--Que veux-tu dire?
+
+Marius la regarda, puis éleva lentement ses yeux vers le ciel et
+répondit:
+
+--Rien.
+
+Quand sa paupière s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire
+d'une femme qu'on aime a une clarté qu'on voit la nuit.
+
+--Que nous sommes bêtes! Marius, j'ai une idée.
+
+--Quoi?
+
+--Pars si nous partons! Je te dirai où. Viens me rejoindre où je serai!
+
+Marius était maintenant un homme tout à fait réveillé. Il était retombé
+dans la réalité. Il cria à Cosette:
+
+--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai
+pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus
+de dix louis à Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais
+j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit où il
+manque des boutons par devant, ma chemise est toute déchirée; j'ai les
+coudes percés, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y
+pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misérable. Tu
+ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le
+jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de
+quoi payer le passeport!
+
+Il se jeta contre un arbre qui était là, debout, les deux bras au-dessus
+de sa tête, le front contre l'écorce, ne sentant ni le bois qui lui
+écorchait la peau ni la fièvre qui lui martelait les tempes, immobile,
+et prêt à tomber, comme la statue du désespoir.
+
+Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'éternité dans ces abîmes-là.
+Enfin il se retourna. Il entendait derrière lui un petit bruit étouffé,
+doux et triste.
+
+C'était Cosette qui sanglotait.
+
+Elle pleurait depuis plus de deux heures à côté de Marius qui songeait.
+
+Il vint à elle, tomba à genoux, et, se prosternant lentement, il prit le
+bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.
+
+Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments où la femme accepte,
+comme une déesse sombre et résignée, la religion de l'amour.
+
+--Ne pleure pas, dit-il.
+
+Elle murmura:
+
+--Puisque je vais peut-être m'en aller, et que tu ne peux pas venir!
+
+Lui reprit:
+
+--M'aimes-tu?
+
+Elle lui répondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus
+charmant qu'à travers les larmes:
+
+--Je t'adore!
+
+Il poursuivit avec un son de voix qui était une inexprimable caresse:
+
+--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?
+
+--M'aimes-tu, toi? dit-elle.
+
+Il lui prit la main.
+
+--Cosette, je n'ai jamais donné ma parole d'honneur à personne, parce
+que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon père est à côté.
+Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacrée que, si tu t'en
+vas, je mourrai.
+
+Il y eut dans l'accent dont il prononça ces paroles une mélancolie si
+solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid
+que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle
+cessa de pleurer.
+
+--Maintenant écoute, dit-il. Ne m'attends pas demain.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne m'attends qu'après-demain.
+
+--Oh! pourquoi?
+
+--Tu verras.
+
+--Un jour sans te voir! mais c'est impossible.
+
+--Sacrifions un jour pour avoir peut-être toute la vie.
+
+Et Marius ajouta à demi-voix et en aparté:
+
+--C'est un homme qui ne change rien à ses habitudes, et il n'a jamais
+reçu personne que le soir.
+
+--De quel homme parles-tu? demanda Cosette.
+
+--Moi? je n'ai rien dit.
+
+--Qu'est-ce que tu espères donc?
+
+--Attends jusqu'à après-demain.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui, Cosette.
+
+Elle lui prit la tête dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des
+pieds pour être à sa taille, et cherchant à voir dans ses yeux son
+espérance.
+
+Marius reprit:
+
+--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des
+choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appelé Courfeyrac, rue
+de la Verrerie, numéro 16.
+
+Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame
+écrivit sur le plâtre du mur:
+
+_16, rue de la Verrerie_.
+
+Cosette cependant s'était remise à lui regarder dans les yeux.
+
+--Dis-moi ta pensée. Marius, tu as une pensée. Dis-la-moi. Oh!
+dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!
+
+--Ma pensée, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous
+séparer. Attends-moi après-demain.
+
+--Qu'est-ce que je ferai jusque-là? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu
+vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester
+toute seule. Oh! que je vais être triste! Qu'est-ce que tu feras donc
+demain soir, dis?
+
+--J'essayerai une chose.
+
+--Alors je prierai Dieu et je penserai à toi d'ici là pour que tu
+réussisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon
+maître. Je passerai ma soirée demain à chanter cette musique
+_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrière
+mon volet. Mais après-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai
+à la nuit, à neuf heures précises, je t'en préviens. Mon Dieu! que c'est
+triste que les jours soient longs! Tu entends, à neuf heures sonnant je
+serai dans le jardin.
+
+--Et moi aussi.
+
+Et sans se l'être dit, mus par la même pensée, entraînés par ces
+courants électriques qui mettent deux amants en communication
+continuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans leur douleur, ils
+tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs
+lèvres s'étaient jointes pendant que leurs regards levés, débordant
+d'extase et pleins de larmes, contemplaient les étoiles.
+
+Quand Marius sortit, la rue était déserte. C'était le moment où Éponine
+suivait les bandits jusque sur le boulevard.
+
+Tandis que Marius rêvait, la tête appuyée contre l'arbre, une idée lui
+avait traversé l'esprit; une idée, hélas! qu'il jugeait lui-même
+insensée et impossible. Il avait pris un parti violent.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Le vieux coeur et le jeune coeur en présence
+
+
+Le père Gillenormand avait à cette époque ses quatre-vingt-onze ans bien
+sonnés. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des
+Filles-du-Calvaire, nº 6, dans cette vieille maison qui était à lui.
+C'était, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent
+la mort tout droits, que l'âge charge sans les faire plier, et que le
+chagrin même ne courbe pas.
+
+Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon père baisse. Il ne
+souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec
+autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait à lui
+ouvrir. La Révolution de Juillet l'avait à peine exaspéré pendant six
+mois. Il avait vu presque avec tranquillité dans le _Moniteur_ cet
+accouplement de mots: M. Humblot-Conté, pair de France. Le fait est que
+le vieillard était rempli d'accablement. Il ne fléchissait pas, il ne se
+rendait pas, ce n'était pas plus dans sa nature physique que dans sa
+nature morale; mais il se sentait intérieurement défaillir. Depuis
+quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec
+la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait à la porte un
+jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures
+mornes, à se dire que pour peu que Marius se fît encore attendre...--Ce
+n'était pas la mort qui lui était insupportable, c'était l'idée que
+peut-être il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci
+n'était pas entré un seul instant dans son cerveau jusqu'à ce jour; à
+présent cette idée commençait à lui apparaître, et le glaçait.
+L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et
+vrais, n'avait fait qu'accroître son amour de grand-père pour l'enfant
+ingrat qui s'en était allé comme cela. C'est dans les nuits de décembre,
+par dix degrés de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand
+était ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui
+l'aïeul, vers son petit-fils;--je crèverais plutôt, disait-il. Il ne se
+trouvait aucun tort, mais il ne songeait à Marius qu'avec un
+attendrissement profond et le muet désespoir d'un vieux bonhomme qui
+s'en va dans les ténèbres.
+
+Il commençait à perdre ses dents, ce qui s'ajoutait à sa tristesse.
+
+M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer à lui-même, car il en eut été
+furieux et honteux, n'avait jamais aimé une maîtresse comme il aimait
+Marius.
+
+Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme
+la première chose qu'il voulait voir en s'éveillant, un ancien portrait
+de son autre fille, celle qui était morte, madame Pontmercy, portrait
+fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce
+portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considérant:
+
+--Je trouve qu'il lui ressemble.
+
+--À ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.
+
+Le vieillard ajouta:
+
+--Et à lui aussi.
+
+Une fois, comme il était assis, les deux genoux l'un contre l'autre et
+l'oeil presque fermé, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua
+à lui dire:
+
+--Mon père, est-ce que vous en voulez toujours autant?...
+
+Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin.
+
+--À qui? demanda-t-il.
+
+--À ce pauvre Marius?
+
+Il souleva sa vieille tête, posa son poing amaigri et ridé sur la table,
+et cria de son accent le plus irrité et le plus vibrant:
+
+--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drôle, un mauvais gueux,
+un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans âme, un orgueilleux, un
+méchant homme!
+
+Et il se détourna pour que sa fille ne vît pas une larme qu'il avait
+dans les yeux.
+
+Trois jours après, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre
+heures pour dire à sa fille à brûle-pourpoint:
+
+--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais
+m'en parler.
+
+La tante Gillenormand renonça à toute tentative et porta ce diagnostic
+profond:--Mon père n'a jamais beaucoup aimé ma soeur depuis sa sottise.
+Il est clair qu'il déteste Marius.
+
+«Depuis sa sottise», signifiait: depuis qu'elle avait épousé le colonel.
+
+Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait
+échoué dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de
+lanciers, à Marius. Le remplaçant Théodule n'avait point réussi. M.
+Gillenormand n'avait pas accepté le quiproquo. Le vide du coeur ne
+s'accommode point d'un bouche-trou. Théodule, de son côté, tout en
+flairant l'héritage, répugnait à la corvée de plaire. Le bonhomme
+ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant
+Théodule était gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon
+vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des maîtresses, c'est vrai,
+et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.
+Toutes ses qualités avaient un défaut. M. Gillenormand était excédé de
+l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de
+sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait
+quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout
+bonnement impossible. Le père Gillenormand avait fini par dire à sa
+fille:--J'en ai assez, du Théodule. J'ai peu de goût pour les gens de
+guerre en temps de paix. Reçois-les si tu veux. Je ne sais pas si je
+n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traîneurs de sabre. Le
+cliquetis des lames dans la bataille est moins misérable, après tout,
+que le tapage des fourreaux sur le pavé. Et puis, se cambrer comme un
+matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une
+cuirasse, c'est être ridicule deux fois. Quand on est un véritable
+homme, on se tient à égale distance de la fanfaronnade et de la
+mièvrerie. Ni fier-à-bras, ni joli coeur. Garde ton Théodule pour toi.
+
+Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se
+trouva que M. Gillenormand, qui était grand-père jusqu'au bout des
+ongles, n'était pas grand-oncle du tout.
+
+Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Théodule n'avait
+servi qu'à lui faire mieux regretter Marius.
+
+Un soir, c'était le 4 juin, ce qui n'empêchait pas que le père
+Gillenormand n'eût un très bon feu dans sa cheminée, il avait congédié
+sa fille qui cousait dans la pièce voisine. Il était seul dans sa
+chambre à bergerades, les pieds sur ses chenets, à demi enveloppé dans
+son vaste paravent de Coromandel à neuf feuilles, accoudé à sa table où
+brûlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son
+fauteuil de tapisserie, un livre à la main, mais ne lisant pas. Il était
+vêtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait à un antique
+portrait de Garat. Cela l'eût fait suivre dans les rues, mais sa fille
+le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette
+d'évêque, qui cachait ses vêtements. Chez lui, excepté pour se lever et
+se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air
+vieux_, disait-il.
+
+Le père Gillenormand songeait à Marius amoureusement et amèrement, et,
+comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait
+toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en était à ce
+point où l'on cherche à prendre son parti et à accepter ce qui déchire.
+Il était en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de
+raison pour que Marius revînt, que s'il avait dû revenir, il l'aurait
+déjà fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer à l'idée
+que c'était fini, et qu'il mourrait sans revoir «ce monsieur». Mais
+toute sa nature se révoltait; sa vieille paternité n'y pouvait
+consentir.--Quoi! disait-il, c'était son refrain douloureux, il ne
+reviendra pas!--Sa tête chauve était tombée sur sa poitrine, et il
+fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et
+irrité.
+
+Au plus profond de cette rêverie, son vieux domestique, Basque, entra et
+demanda:
+
+--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?
+
+Le vieillard se dressa sur son séant, blême et pareil à un cadavre qui
+se lève sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflué à son
+coeur. Il bégaya:
+
+--Monsieur Marius quoi?
+
+--Je ne sais pas, répondit Basque intimidé et décontenancé par l'air du
+maître, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a
+là un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.
+
+Le père Gillenormand balbutia à voix basse:
+
+--Faites entrer.
+
+Et il resta dans la même attitude, la tête branlante, l'oeil fixé sur la
+porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'était Marius.
+
+Marius s'arrêta à la porte comme attendant qu'on lui dît d'entrer.
+
+Son vêtement presque misérable ne s'apercevait pas dans l'obscurité que
+faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,
+mais étrangement triste.
+
+Le père Gillenormand, hébété de stupeur et de joie, resta quelques
+instants sans voir autre chose qu'une clarté comme lorsqu'on est devant
+une apparition. Il était prêt à défaillir; il apercevait Marius à
+travers un éblouissement. C'était bien lui, c'était bien Marius!
+
+Enfin! après quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un
+coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingué, grandi, homme fait,
+l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,
+de l'appeler, de se précipiter, ses entrailles se fondirent en
+ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et débordaient de sa
+poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux
+lèvres, et par le contraste qui était le fond de sa nature, il en sortit
+une dureté. Il dit brusquement:
+
+--Qu'est-ce que vous venez faire ici?
+
+Marius répondit avec embarras:
+
+--Monsieur....
+
+M. Gillenormand eût voulu que Marius se jetât dans ses bras. Il fut
+mécontent de Marius et de lui-même. Il sentit qu'il était brusque et que
+Marius était froid. C'était pour le bonhomme une insupportable et
+irritante anxiété de se sentir si tendre et si éploré au dedans et de ne
+pouvoir être que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit
+Marius avec un accent bourru:
+
+--Alors pourquoi venez-vous?
+
+Cet «alors» signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius
+regarda son aïeul à qui la pâleur faisait un visage de marbre.
+
+--Monsieur....
+
+Le vieillard reprit d'une voix sévère:
+
+--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?
+
+Il croyait mettre Marius sur la voie et que «l'enfant» allait fléchir.
+Marius frissonna; c'était le désaveu de son père qu'on lui demandait; il
+baissa les yeux et répondit:
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et alors, s'écria impétueusement le vieillard avec une douleur
+poignante et pleine de colère, qu'est-ce que vous me voulez?
+
+Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui
+tremblait:
+
+--Monsieur, ayez pitié de moi.
+
+Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tôt, il l'eût attendri, mais il
+venait trop tard. L'aïeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses
+deux mains, ses lèvres étaient blanches, son front vacillait, mais sa
+haute taille dominait Marius incliné.
+
+--Pitié de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la pitié au
+vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;
+vous allez au spectacle, au bal, au café, au billard, vous avez de
+l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous êtes joli garçon; moi je crache
+en plein été sur mes tisons; vous êtes riche des seules richesses qu'il
+y ait, moi j'ai toutes les pauvretés de la vieillesse, l'infirmité,
+l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil
+vif, la force, l'appétit, la santé, la gaîté, une forêt de cheveux
+noirs; moi je n'ai même plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je
+perds mes jambes, je perds la mémoire, il y a trois noms de rues que je
+confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue
+Saint-Claude, j'en suis là; vous avez devant vous tout l'avenir plein de
+soleil, moi je commence à n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la
+nuit; vous êtes amoureux, Ça va sans dire, moi, je ne suis aimé de
+personne au monde, et vous me demandez de la pitié! Parbleu, Molière a
+oublié ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,
+messieurs les avocats, je vous fais mon sincère compliment. Vous êtes
+drôles.
+
+Et l'octogénaire reprit d'une voix courroucée et grave:
+
+--Ah çà, qu'est-ce que vous me voulez?
+
+--Monsieur, dit Marius, je sais que ma présence vous déplaît, mais je
+viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller
+tout de suite.
+
+Vous êtes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en
+aller?
+
+Ceci était la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du
+coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc à mon cou_! M.
+Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le
+quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa dureté le chassait,
+il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa
+douleur se tournait immédiatement en colère, sa dureté en augmentait. Il
+eût voulu que Marius comprît, et Marius ne comprenait pas; ce qui
+rendait le bonhomme furieux. Il reprit:
+
+--Comment! vous m'avez manqué, à moi, votre grand-père, vous avez quitté
+ma maison pour aller on ne sait où, vous avez désolé votre tante, vous
+avez été, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garçon,
+faire le muscadin, rentrer à toutes les heures, vous amuser, vous ne
+m'avez pas donné signe de vie, vous avez fait des dettes sans même me
+dire de les payer, vous vous êtes fait casseur de vitres et tapageur,
+et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre
+chose à me dire que cela!
+
+Cette façon violente de pousser le petit-fils à la tendresse ne
+produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,
+geste qui, chez lui, était particulièrement impérieux, et apostropha
+Marius amèrement:
+
+--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien
+quoi? qu'est-ce? Parlez.
+
+--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va
+tomber dans un précipice, je viens vous demander la permission de me
+marier.
+
+M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.
+
+--Faites venir ma fille.
+
+Une seconde après, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand
+n'entra pas, mais se montra; Marius était debout, muet, les bras
+pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait
+en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui
+dit:
+
+--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se
+marier. Voilà. Allez-vous-en.
+
+Le son de voix bref et rauque du vieillard annonçait une étrange
+plénitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effaré, parut
+à peine le reconnaître, ne laissa pas échapper un geste ni une syllabe,
+et disparut au souffle de son père plus vite qu'un fétu devant
+l'ouragan.
+
+Cependant le père Gillenormand était revenu s'adosser à la cheminée.
+
+--Vous marier! à vingt et un ans! Vous avez arrangé cela! Vous n'avez
+plus qu'une permission à demander! une formalité. Asseyez-vous,
+monsieur. Eh bien, vous avez eu une révolution depuis que je n'ai eu
+l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez dû être
+content. N'êtes-vous pas républicain depuis que vous êtes baron? Vous
+accommodez cela. La république fait une sauce à la baronnie. Êtes-vous
+décoré de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici
+tout près, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la rue des Nonaindières, un
+boulet incrusté dans le mur au troisième étage d'une maison avec cette
+inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!
+ils font de jolies choses, vos amis! À propos, ne font-ils pas une
+fontaine à la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez
+vous marier? à qui? peut-on sans indiscrétion demander à qui?
+
+Il s'arrêta, et, avant que Marius eût eu le temps de répondre, il ajouta
+violemment:
+
+--Ah çà, vous avez un état? une fortune faite? combien gagnez-vous dans
+votre métier d'avocat?
+
+--Rien, dit Marius avec une sorte de fermeté et de résolution presque
+farouche.
+
+--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous
+fais?
+
+Marius ne répondit point. M. Gillenormand continua:
+
+--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?
+
+--Comme moi.
+
+--Quoi! pas de dot?
+
+--Non.
+
+--Des espérances?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le père?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Et comment s'appelle-t-elle?
+
+--Mademoiselle Fauchelevent.
+
+--Fauchequoi?
+
+--Fauchelevent.
+
+--Pttt! fit le vieillard.
+
+--Monsieur! s'écria Marius.
+
+M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle à lui-même.
+
+--C'est cela, vingt et un ans, pas d'état, douze cents livres par an,
+madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la
+fruitière.
+
+--Monsieur, reprit Marius, dans l'égarement de la dernière espérance qui
+s'évanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, à
+mains jointes, monsieur, je me mets à vos pieds, permettez-moi de
+l'épouser.
+
+Le vieillard poussa un éclat de rire strident et lugubre à travers
+lequel il toussait et parlait.
+
+--Ah! ah! ah! vous vous êtes dit: Pardine! je vais aller trouver cette
+vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas
+mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation
+respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est égal, je lui dirai:
+Vieux crétin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,
+j'ai envie d'épouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe
+quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, ça va, j'ai
+envie de jeter à l'eau ma carrière, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,
+j'ai envie de faire un plongeon dans la misère avec une femme au cou,
+c'est mon idée, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile
+consentira. Va, mon garçon, comme tu voudras, attache-toi ton pavé,
+épouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais!
+
+--Mon père!
+
+--Jamais!
+
+À l'accent dont ce «jamais» fut prononcé, Marius perdit tout espoir. Il
+traversa la chambre à pas lents, la tête ployée, chancelant, plus
+semblable encore à quelqu'un qui se meurt qu'à quelqu'un qui s'en va. M.
+Gillenormand le suivait des yeux, et au moment où la porte s'ouvrait et
+où Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacité sénile
+des vieillards impérieux et gâtés, saisit Marius au collet, le ramena
+énergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:
+
+--Conte-moi ça!
+
+C'était ce seul mot, _mon père_, échappé à Marius, qui avait fait cette
+révolution.
+
+Marius le regarda égaré. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait
+plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aïeul avait fait place au
+grand-père.
+
+--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!
+Sapristi! que les jeunes gens sont bêtes!
+
+--Mon père! reprit Marius.
+
+Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.
+
+--Oui, c'est ça! appelle-moi ton père, et tu verras!
+
+Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,
+de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du
+découragement à l'espérance, en fut comme étourdi et enivré. Il était
+assis près de la table, la lumière des bougies faisait saillir le
+délabrement de son costume que le père Gillenormand considérait avec
+étonnement.
+
+--Eh bien, mon père, dit Marius.
+
+--Ah çà, interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?
+Tu es mis comme un voleur.
+
+Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:
+
+--Tiens, voilà cent louis, achète-toi un chapeau.
+
+--Mon père, poursuivit Marius, mon bon père, si vous saviez! je l'aime.
+Vous ne vous figurez pas, la première fois que je l'ai vue, c'était au
+Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande
+attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis
+devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois
+maintenant, tous les jours, chez elle, son père ne sait pas, imaginez
+qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,
+son père veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais
+aller voir mon grand-père et lui conter la chose. Je deviendrais fou
+d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais à l'eau. Il
+faut absolument que je l'épouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voilà
+toute la vérité, je ne crois pas que j'aie oublié quelque chose. Elle
+demeure dans un jardin où il y a une grille, rue Plumet. C'est du côté
+des Invalides.
+
+Le père Gillenormand s'était assis radieux près de Marius. Tout en
+l'écoutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en même temps
+une longue prise de tabac. À ce mot, rue Plumet, il interrompit son
+aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.
+
+--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une
+caserne par là?--Mais oui, c'est ça. Ton cousin Théodule m'en a parlé.
+Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une
+fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la
+rue Blomet.--Voilà que ça me revient. J'en ai entendu parler de cette
+petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Paméla. Tu
+n'as pas mauvais goût. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce
+dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'où
+cela a été. Enfin ça ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.
+Il se vante. Marius! je trouve ça très bien qu'un jeune homme comme toi
+soit amoureux. C'est de ton âge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.
+Je t'aime mieux épris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de
+monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en
+fait de sans-culottes, je n'ai jamais aimé que les femmes. Les jolies
+filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection à
+ça. Quant à la petite, elle te reçoit en cachette du papa. C'est dans
+l'ordre. J'ai eu des histoires comme ça, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu
+ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec férocité; on ne se
+précipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et à
+monsieur le maire avec son écharpe. On est tout bêtement un garçon
+d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'épousez pas. On vient
+trouver le grand-père qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours
+quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-père,
+voilà. Et le grand-père dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se
+passe et que vieillesse se casse. J'ai été jeune, tu seras vieux. Va,
+mon garçon, tu rendras ça à ton petit-fils. Voilà deux cents pistoles.
+Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se
+passer. On n'épouse point, mais ça n'empêche pas. Tu me comprends?
+
+Marius, pétrifié et hors d'état d'articuler une parole, fit de la tête
+signe que non.
+
+Le bonhomme éclata de rire, cligna sa vieille paupière, lui donna une
+tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystérieux et
+rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'épaules:
+
+--Bêta! fais-en ta maîtresse.
+
+Marius pâlit. Il n'avait rien compris à tout ce que venait de dire son
+grand-père. Ce rabâchage de rue Blomet, de Paméla, de caserne, de
+lancier, avait passé devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout
+cela ne pouvait se rapporter à Cosette qui était un lys. Le bonhomme
+divaguait. Mais cette divagation avait abouti à un mot que Marius avait
+compris et qui était une mortelle injure à Cosette. Ce mot, _fais-en ta
+maîtresse_, entra dans le coeur du sévère jeune homme comme une épée.
+
+Il se leva, ramassa son chapeau qui était à terre, et marcha vers la
+porte d'un pas assuré et ferme. Là il se retourna, s'inclina
+profondément devant son grand-père, redressa la tête, et dit:
+
+--Il y a cinq ans, vous avez outragé mon père; aujourd'hui vous outragez
+ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.
+
+Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras,
+essaya de se lever, et, avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte
+s'était refermée et Marius avait disparu.
+
+Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroyé sans
+pouvoir parler ni respirer, comme si un poing fermé lui serrait le
+gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut à la porte autant
+qu'on peut courir à quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un râle lamentable:
+
+--Courez après lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est
+fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra
+plus!
+
+Il alla à la fenêtre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles
+mains chevrotantes, se pencha plus d'à mi-corps pendant que Basque et
+Nicolette le retenaient par-derrière, et cria:
+
+--Marius! Marius! Marius! Marius!
+
+Mais Marius ne pouvait déjà plus entendre, et tournait en ce moment-là
+même l'angle de la rue Saint-Louis.
+
+L'octogénaire porta deux ou trois fois ses deux mains à ses tempes avec
+une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un
+fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tête et
+agitant les lèvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et
+dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait à
+la nuit.
+
+
+
+
+Livre neuvième--Où vont-ils?
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Jean Valjean
+
+
+Ce même jour, vers quatre heures de l'après-midi, Jean Valjean était
+assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ
+de Mars. Soit prudence, soit désir de se recueillir, soit tout
+simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui
+s'introduisent peu à peu dans toutes les existences, il sortait
+maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et
+un pantalon de toile grise, et sa casquette à longue visière lui cachait
+le visage. Il était à présent calme et heureux du côté de Cosette; ce
+qui l'avait quelque peu effrayé et troublé s'était dissipé; mais, depuis
+une semaine ou deux, des anxiétés d'une autre nature lui étaient venues.
+Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperçu Thénardier;
+grâce à son déguisement, Thénardier ne l'avait point reconnu; mais
+depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait
+maintenant la certitude que Thénardier rôdait dans le quartier. Ceci
+avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thénardier là,
+c'étaient tous les périls à la fois. En outre Paris n'était pas
+tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvénient pour
+quiconque avait quelque chose à cacher dans sa vie que la police était
+devenue très inquiète et très ombrageuse, et qu'en cherchant à dépister
+un homme comme Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien découvrir un homme
+comme Jean Valjean. Jean Valjean s'était décidé à quitter Paris, et même
+la France, et à passer en Angleterre. Il avait prévenu Cosette. Avant
+huit jours il voulait être parti. Il s'était assis sur le Champ de Mars,
+roulant dans son esprit toutes sortes de pensées, Thénardier, la police,
+le voyage, et la difficulté de se procurer un passeport.
+
+À tous ces points de vue, il était soucieux.
+
+Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il était
+encore tout chaud, avait ajouté à son éveil. Le matin de ce même jour,
+seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les
+volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperçu tout à coup cette
+ligne gravée sur la muraille, probablement avec un clou.
+
+_16, rue de la Verrerie_.
+
+Cela était tout récent, les entailles étaient blanches dans le vieux
+mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur était poudrée de fin
+plâtre frais. Cela probablement avait été écrit là dans la nuit.
+Qu'était-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour
+lui? Dans tous les cas, il était évident que le jardin était violé, et
+que des inconnus y pénétraient. Il se rappela les incidents bizarres qui
+avaient déjà alarmé la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il
+se garda bien de parler à Cosette de la ligne écrite au clou sur le mur,
+de peur de l'effrayer.
+
+Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, à une ombre que le soleil
+projetait, que quelqu'un venait de s'arrêter sur la crête du talus
+immédiatement derrière lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier
+plié en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'eût lâché
+au-dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia, et y lut ce mot
+écrit en grosses lettres au crayon:
+
+DÉMÉNAGEZ.
+
+Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;
+il chercha autour de lui et aperçut une espèce d'être plus grand qu'un
+enfant, plus petit qu'un homme, vêtu d'une blouse grise et d'un pantalon
+de velours de coton couleur poussière, qui enjambait le parapet et se
+laissait glisser dans le fossé du Champ de Mars.
+
+Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Marius
+
+
+Marius était parti désolé de chez M. Gillenormand. Il y était entré avec
+une espérance bien petite; il en sortait avec un désespoir immense.
+
+Du reste, et ceux qui ont observé les commencements du coeur humain le
+comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Théodule,
+n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le poète
+dramatique pourrait en apparence espérer quelques complications de cette
+révélation faite à brûle-pourpoint au petit-fils par le grand-père. Mais
+ce que le drame y gagnerait, la vérité le perdrait. Marius était dans
+l'âge où, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'âge où
+l'on croit tout. Les soupçons ne sont autre chose que des rides. La
+première jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur
+Candide. Soupçonner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius eût
+faits plus aisément.
+
+Il se mit à marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il
+ne pensa à rien dont il pût se souvenir. À deux heures du matin il
+rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habillé sur son matelas. Il
+faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant
+qui laisse aller et venir les idées dans le cerveau. Quand il se
+réveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tête, tout
+prêts à sortir et très affairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et
+Combeferre.
+
+Courfeyrac lui dit:
+
+--Viens-tu à l'enterrement du général Lamarque?
+
+Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.
+
+Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans sa poche les pistolets
+que Javert lui avait confiés lors de l'aventure du 3 février et qui
+étaient restés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore chargés. Il
+serait difficile de dire quelle pensée obscure il avait dans l'esprit en
+les emportant.
+
+Toute la journée il rôda sans savoir où; il pleuvait par instants, il ne
+s'en apercevait point; il acheta pour son dîner une flûte d'un sou chez
+un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il paraît qu'il prit un
+bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments où l'on
+a une fournaise sous le crâne. Marius était dans un de ces moments-là.
+Il n'espérait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas
+depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il
+n'avait plus qu'une idée claire,--c'est qu'à neuf heures il verrait
+Cosette. Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; après,
+l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus
+déserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits étranges. Il
+sortait la tête hors de sa rêverie et disait: Est-ce qu'on se bat?
+
+À la nuit tombante, à neuf heures précises, comme il l'avait promis à
+Cosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia
+tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il
+allait la revoir; toute autre pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une
+joie inouïe et profonde. Ces minutes où l'on vit des siècles ont
+toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment où elles passent
+elles emplissent entièrement le coeur.
+
+Marius dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Cosette
+n'était pas à la place où elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le
+fourré et alla à l'enfoncement près du perron.--Elle m'attend là,
+dit-il.--Cosette n'y était pas. Il leva les yeux et vit que les volets
+de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était
+désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d'amour, ivre,
+épouvanté, exaspéré de douleur et d'inquiétude, comme un maître qui
+rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,
+il frappa encore, au risque de voir la fenêtre s'ouvrir et la face
+sombre du père apparaître et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'était
+plus rien auprès de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva
+la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! répéta-t-il
+impérieusement. On ne répondit pas. C'était fini. Personne dans le
+jardin; personne dans la maison.
+
+Marius fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire,
+aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de
+pierre où il avait passé tant d'adorables heures près de Cosette. Alors
+il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de
+résolution, il bénit son amour dans le fond de sa pensée, et il se dit
+que, puisque Cosette était partie, il n'avait plus qu'à mourir.
+
+Tout à coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui
+criait à travers les arbres:
+
+--Monsieur Marius!
+
+Il se dressa.
+
+--Hein? dit-il.
+
+--Monsieur Marius, êtes-vous là?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent à la
+barricade de la rue de la Chanvrerie.
+
+Cette voix ne lui était pas entièrement inconnue. Elle ressemblait à la
+voix enrouée et rude d'Éponine. Marius courut à la grille, écarta le
+barreau mobile, passa sa tête au travers et vit quelqu'un, qui lui parut
+être un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crépuscule.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+M. Mabeuf
+
+
+La bourse de Jean Valjean fut inutile à M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa
+vénérable austérité enfantine, n'avait point accepté le cadeau des
+astres; il n'avait point admis qu'une étoile pût se monnayer en louis
+d'or. Il n'avait pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de
+Gavroche. Il avait porté la bourse au commissaire de police du quartier,
+comme objet perdu mis par le trouveur à la disposition des réclamants.
+La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la
+réclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.
+
+Du reste, M. Mabeuf avait continué de descendre.
+
+Les expériences sur l'indigo n'avaient pas mieux réussi au Jardin des
+plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, il
+devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les
+termes de son loyer. Le mont-de-piété, au bout des treize mois écoulés,
+avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait
+fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter
+même les exemplaires dépareillés de sa _Flore_ qu'il possédait encore,
+il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte,
+comme _défets._ Il ne lui était plus rien resté de l'oeuvre de toute sa
+vie. Il se mit à manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que
+cette chétive ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et le laissa
+en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renoncé aux
+deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il
+dînait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers
+meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de
+vêtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il
+avait encore ses livres les plus précieux, parmi lesquels plusieurs
+d'une haute rareté, entre autres _les Quadrains historiques de la
+Bible_, édition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse,
+_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec dédicace à la
+reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignité de l'ambassadeur_
+par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un
+Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus
+Manutianis;_ enfin un Diogène Laërce, imprimé à Lyon en 1644, et où se
+trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizième siècle, du
+Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si
+fructueusement consultés par Henri Estienne, et tous les passages en
+dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le célèbre manuscrit du
+douzième siècle de la bibliothèque de Naples. M. Mabeuf ne faisait
+jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas
+brûler de chandelle. Il semblait qu'il n'eût plus de voisins, on
+l'évitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misère d'un enfant
+intéresse une mère, la misère d'un jeune homme intéresse une jeune
+fille, la misère d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de toutes
+les détresses la plus froide. Cependant le père Mabeuf n'avait pas
+entièrement perdu sa sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque
+vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il
+considérait le Diogène Laërce, qui était un exemplaire unique. Son
+armoire vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé en dehors de
+l'indispensable.
+
+Un jour la mère Plutarque lui dit:
+
+--Je n'ai pas de quoi acheter le dîner.
+
+Ce qu'elle appelait le dîner, c'était un pain et quatre ou cinq pommes
+de terre.
+
+--À crédit? fit M. Mabeuf.
+
+--Vous savez bien qu'on me refuse.
+
+M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l'un
+après l'autre, comme un père obligé de décimer ses enfants les
+regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son
+bras, et sortit. Il rentra deux heures après n'ayant plus rien sous le
+bras, posa trente sous sur la table et dit:
+
+--Vous ferez à dîner.
+
+À partir de ce moment, la mère Plutarque vit s'abaisser sur le candide
+visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.
+
+Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.
+Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pièce d'argent. Comme
+les libraires brocanteurs le voyaient forcé de vendre, ils lui
+rachetaient vingt sous ce qu'il avait payé vingt francs, quelquefois aux
+mêmes libraires. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il
+disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je
+ne sais quelle arrière-espérance d'arriver à la fin de ses jours avant
+d'arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois
+pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit
+trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait
+acheté quarante sous rue des Grès.--Je dois cinq sous, dit-il tout
+rayonnant à la mère Plutarque. Ce jour-là il ne dîna point.
+
+Il était de la Société d'horticulture. On y savait son dénûment. Le
+président de cette société le vint voir, lui promit de parler de lui au
+ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc!
+s'écria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un
+bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain
+M. Mabeuf reçut une invitation à dîner chez le ministre. Il montra en
+tremblant de joie la lettre à la mère Plutarque.--Nous sommes sauvés!
+dit-il. Au jour fixé, il alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa
+cravate chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses souliers cirés à
+l'oeuf étonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas même le
+ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une
+parole, il entendit la femme du ministre, belle dame décolletée dont il
+n'avait osé s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?
+Il s'en retourna chez lui à pied, à minuit, par une pluie battante. Il
+avait vendu un Elzévir pour payer son fiacre en allant.
+
+Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire
+quelques pages de son Diogène Laërce. Il savait assez de grec pour jouir
+des particularités du texte qu'il possédait. Il n'avait plus maintenant
+d'autre joie. Quelques semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère
+Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas
+de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi
+acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le médecin avait
+ordonné une potion fort chère. Et puis, la maladie s'aggravait, il
+fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, il n'y avait plus
+rien. Le dernier volume était parti. Il ne lui restait que le Diogène
+Laërce.
+
+Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'était le 4 juin
+1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint
+avec cent francs. Il posa la pile de pièces de cinq francs sur la table
+de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une
+parole.
+
+Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la borne renversée dans son
+jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matinée immobile,
+le front baissé, l'oeil vaguement fixé sur ses plates-bandes flétries.
+Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.
+Dans l'après-midi, des bruits extraordinaires éclatèrent dans Paris.
+Cela ressemblait à des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.
+
+Le père Mabeuf leva la tête. Il aperçut un jardinier qui passait, et
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos, et de l'accent le plus
+paisible:
+
+--Ce sont des émeutes.
+
+--Comment! des émeutes?
+
+--Oui. On se bat.
+
+--Pourquoi se bat-on?
+
+--Ah! dame! fit le jardinier.
+
+--De quel côté? reprit M. Mabeuf.
+
+--Du côté de l'Arsenal.
+
+Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement
+un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est
+vrai et s'en alla d'un air égaré.
+
+
+
+
+Livre dixième--Le 5 juin 1832
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La surface de la question
+
+
+De quoi se compose l'émeute? De rien et de tout. D'une électricité
+dégagée peu à peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui
+erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui
+parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions
+qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte.
+
+Où?
+
+Au hasard. À travers l'État, à travers les lois, à travers la prospérité
+et l'insolence des autres.
+
+Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations
+émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés,
+les aveuglements généreux; la curiosité, le goût du changement, la soif
+de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plaît à lire l'affiche
+d'un nouveau spectacle et qu'on aime au théâtre le coup de sifflet du
+machiniste; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute
+vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite; les malaises, les
+songes creux, les ambitions entourées d'escarpements; quiconque espère
+d'un écroulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue
+qui prend feu, tels sont les éléments de l'émeute.
+
+Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les êtres qui
+rôdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohèmes, gens sans
+aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un désert
+de maisons sans autre toit que les froides nuées du ciel, ceux qui
+demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les
+inconnus de la misère et du néant, les bras nus, les pieds nus,
+appartiennent à l'émeute.
+
+Quiconque a dans l'âme une révolte secrète contre un fait quelconque de
+l'État, de la vie ou du sort, confine à l'émeute, et, dès qu'elle
+paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon.
+
+L'émeute est une sorte de trombe de l'atmosphère sociale qui se forme
+brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans
+son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit,
+déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives,
+l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.
+
+Malheur à celui qu'elle emporte comme à celui qu'elle vient heurter!
+Elle les brise l'un contre l'autre.
+
+Elle communique à ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance
+extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des événements;
+elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et
+d'un portefaix un général.
+
+Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point
+de vue du pouvoir, un peu d'émeute est souhaitable. Système: l'émeute
+raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle éprouve
+l'armée; elle concentre la bourgeoisie; elle étire les muscles de la
+police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une
+gymnastique; c'est presque de l'hygiène. Le pouvoir se porte mieux après
+une émeute comme l'homme après une friction.
+
+L'émeute, il y a trente ans, était envisagée à d'autres points de vue
+encore.
+
+Il y a pour toute chose une théorie qui se proclame elle-même «le bon
+sens»; Philinte contre Alceste; médiation offerte entre le vrai et le
+faux; explication, admonition, atténuation un peu hautaine qui, parce
+qu'elle est mélangée de blâme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est
+souvent que la pédanterie. Toute une école politique, appelée juste
+milieu, est sortie de là. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le
+parti de l'eau tiède. Cette école, avec sa fausse profondeur, toute de
+surface, qui dissèque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du
+haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.
+
+À entendre cette école: «Les émeutes qui compliquèrent le fait de 1830
+ôtèrent à ce grand événement une partie de sa pureté. La révolution de
+Juillet avait été un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du
+ciel bleu. Elles firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent
+dégénérer en querelle cette révolution d'abord si remarquable par
+l'unanimité. Dans la révolution de Juillet, comme dans tout progrès par
+saccades, il y avait eu des fractures secrètes; l'émeute les rendit
+sensibles. On put dire: Ah! ceci est cassé. Après la révolution de
+Juillet, on ne sentait que la délivrance; après les émeutes, on sentit
+la catastrophe.
+
+«Toute émeute ferme les boutiques, déprime le fonds, consterne la
+bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, précipite les
+faillites; plus d'argent; les fortunes privées inquiètes, le crédit
+public ébranlé, l'industrie déconcertée, les capitaux reculant, le
+travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les
+villes. De là des gouffres. On a calculé que le premier jour d'émeute
+coûte à la France vingt millions, le deuxième quarante, le troisième
+soixante. Une émeute de trois jours coûte cent vingt millions,
+c'est-à-dire, à ne voir que le résultat financier, équivaut à un
+désastre, naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une flotte de
+soixante vaisseaux de ligne.
+
+«Sans doute, historiquement, les émeutes eurent leur beauté; la guerre
+des pavés n'est pas moins grandiose et pas moins pathétique que la
+guerre des buissons; dans l'une il y a l'âme des forêts, dans l'autre le
+coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les émeutes
+éclairèrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus
+originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté
+orageuse, les étudiants prouvant que la bravoure fait partie de
+l'intelligence, la garde nationale inébranlable, des bivouacs de
+boutiquiers, des forteresses de gamins, le mépris de la mort chez des
+passants. Écoles et légions se heurtaient. Après tout, entre les
+combattants, il n'y avait qu'une différence d'âge; c'est la même race;
+ce sont les mêmes hommes stoïques qui meurent à vingt ans pour leurs
+idées, à quarante ans pour leurs familles. L'armée, toujours triste dans
+les guerres civiles, opposait la prudence à l'audace. Les émeutes, en
+même temps qu'elles manifestèrent l'intrépidité populaire, firent
+l'éducation du courage bourgeois.
+
+«C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang versé? Et au sang versé
+ajoutez l'avenir assombri, le progrès compromis, l'inquiétude parmi les
+meilleurs, les libéraux honnêtes désespérant, l'absolutisme étranger
+heureux de ces blessures faites à la révolution par elle-même, les
+vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez
+Paris grandi peut-être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajoutez, car
+il faut tout dire, les massacres qui déshonoraient trop souvent la
+victoire de l'ordre devenu féroce sur la liberté devenue folle. Somme
+toute, les émeutes ont été funestes.»
+
+Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à peu
+près de peuple, se contente si volontiers.
+
+Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large et par conséquent trop
+commode: les émeutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement
+populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une émeute
+coûte autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la
+question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fléau que
+l'émeute n'est calamité? Et puis, toutes les émeutes sont-elles
+calamités? Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt millions?
+L'établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux
+milliards. Même à prix égal, nous préférerions le 14 juillet. D'ailleurs
+nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont
+que des mots. Une émeute étant donnée, nous l'examinons en elle-même.
+Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire exposée plus haut, il n'est
+question que de l'effet, nous cherchons la cause.
+
+Nous précisons.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le fond de la question
+
+
+Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a
+tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en
+justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
+lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la
+prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la
+souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est
+insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon
+que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
+sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la
+foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence
+semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte
+défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et
+dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les
+choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
+peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et
+absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts,
+les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des
+multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné
+par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est
+l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre
+Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
+Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
+c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
+pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique
+avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
+d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que
+toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
+fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par
+exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation
+des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif,
+au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône,
+tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour!
+Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux
+potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
+blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
+Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
+assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
+Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du
+brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le
+bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du
+tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des
+cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
+branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
+progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté
+vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est
+mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie
+de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de
+la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du
+droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre
+Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute.
+
+De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être,
+comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le
+plus fatal des attentats.
+
+Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique;
+l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille.
+
+La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
+est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.
+
+Parfois, insurrection, c'est résurrection.
+
+La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument
+moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre
+mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples,
+chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
+est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
+y avait Juvénal.
+
+Le _facit indignatio_ remplace les Gracques.
+
+Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des
+_Annales_.
+
+Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi,
+accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de
+la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur
+Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de
+l'Apocalypse.
+
+Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas
+le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui
+écrit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain.
+
+Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de
+même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans
+l'entaille une prose concentrée qui morde.
+
+Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
+enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style
+quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce
+silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en
+airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la
+concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose
+célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.
+
+La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui
+sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine
+suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure
+dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras
+raccourci.
+
+L'honnêteté d'un grand coeur, condensée en justice et en vérité,
+foudroie.
+
+Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas
+historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César
+et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble
+mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles,
+règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand;
+Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
+l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être
+injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
+les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en
+Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là
+une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur
+l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de
+Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.
+
+Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de
+génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
+est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien
+ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal,
+soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette
+ignominie sans réplique.
+
+Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
+sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la
+laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
+despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le
+maître; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les
+consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous
+Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale,
+tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente
+propre aux aires d'aigle.
+
+De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à
+l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît.
+
+Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même
+que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est
+la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.
+
+Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel;
+l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est
+Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à
+l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
+n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute,
+Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste.
+Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
+elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
+quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant
+aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de
+vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi,
+le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
+but, le massacrer est un mauvais moyen.
+
+Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10
+août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le
+droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection
+est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
+aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
+hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
+la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une
+longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa
+transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse
+allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque
+fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.
+
+Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
+d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant
+le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des
+guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel
+est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
+Demain.
+
+Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la
+seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui
+tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le
+maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche,
+aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à
+coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion.
+
+Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!
+
+Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
+juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection?
+
+C'est une insurrection.
+
+Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement
+redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les
+faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
+forme émeute et le fond insurrection.
+
+Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
+extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient
+qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
+reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en
+un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours
+nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix
+comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
+d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.
+
+Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des
+Parisiens appelle _l'époque des émeutes_, est à coup sûr une heure
+caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.
+
+Un dernier mot avant d'entrer dans le récit.
+
+Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité
+dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps
+et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la
+palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons
+l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements
+et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite _des
+émeutes_ abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires,
+par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être
+tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les
+particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des
+faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La
+plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le
+lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
+dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
+raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
+les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté
+et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6
+juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
+sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette
+effrayante aventure publique.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Un enterrement: occasion de renaître
+
+
+Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les
+esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement,
+Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous
+l'avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon; quand elle
+est chargée, il suffit d'une étincelle qui tombe, le coup part. En juin
+1832, l'étincelle fut la mort du général Lamarque.
+
+Lamarque était un homme de renommée et d'action. Il avait eu
+successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux
+bravoures nécessaires aux deux époques, la bravoure des champs de
+bataille et la bravoure de la tribune. Il était éloquent comme il avait
+été vaillant; on sentait une épée dans sa parole. Comme Foy, son
+devancier, après avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la
+liberté. Il siégeait entre la gauche et l'extrême gauche, aimé du peuple
+parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aimé de la foule parce
+qu'il avait bien servi l'Empereur. Il était, avec les comtes Gérard et
+Drouet, un des maréchaux _in petto_ de Napoléon. Les traités de 1815 le
+soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une
+haine directe qui plaisait à la multitude; et depuis dix-sept ans, à
+peine attentif aux événements intermédiaires, il avait majestueusement
+gardé la tristesse de Waterloo. Dans son agonie, à sa dernière heure, il
+avait serré contre sa poitrine une épée que lui avaient décernée les
+officiers des Cent-Jours. Napoléon était mort en prononçant le mot
+_armée_, Lamarque en prononçant le mot _patrie_.
+
+Sa mort, prévue, était redoutée du peuple comme une perte et du
+gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce
+qui est amer, le deuil peut se tourner en révolte. C'est ce qui arriva.
+
+La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour l'enterrement de
+Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher,
+prit un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de rues s'emplit de
+rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le
+valet de leur établi «pour enfoncer les portes». Un d'eux s'était fait
+un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en
+aiguisant le tronçon. Un autre, dans la fièvre «d'attaquer», couchait
+depuis trois jours tout habillé. Un charpentier nommé Lombier
+rencontrait un camarade qui lui demandait: Où vas-tu?--Eh bien! je n'ai
+pas d'armes.--Et puis? Je vais à mon chantier chercher mon compas.--Pour
+quoi faire?--Je ne sais pas, disait Lombier. Un nommé Jacqueline, homme
+d'expédition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:--Viens,
+toi!--Il payait dix sous de vin, et disait:--As-tu de
+l'ouvrage?--Non.--Va chez Filspierre, entre la barrière Montreuil et la
+barrière Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez
+Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus _faisaient
+la poste_, c'est-à-dire couraient chez l'un et chez l'autre pour
+rassembler leur monde. Chez Barthélemy, près la barrière du Trône, chez
+Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On
+les entendait se dire:--_Où as-tu ton pistolet?--Sous ma blouse. Et
+toi?--Sous ma chemise_, Rue Traversière, devant l'atelier Roland, et
+cour de la Maison-Brûlée devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des
+groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain
+Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les
+maîtres le renvoyant «parce qu'il fallait tous les jours se disputer
+avec lui». Mavot fut tué le lendemain dans la barricade de la rue
+Ménilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait
+Mavot, et à cette question: Quel est ton but?
+répondait:--_L'insurrection_. Des ouvriers rassemblés au coin de la rue
+de Bercy attendaient un nommé Lemarin, agent révolutionnaire pour le
+faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'échangeaient presque
+publiquement.
+
+Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie et de soleil, le convoi
+du général Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle,
+un peu accrue par les précautions. Deux bataillons, tambours drapés,
+fusils renversés, dix mille gardes nationaux, le sabre au côté, les
+batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le
+cercueil. Le corbillard était traîné par des jeunes gens. Les officiers
+des Invalides le suivaient immédiatement, portant des branches de
+laurier. Puis venait une multitude innombrable, agitée, étrange, les
+sectionnaires des Amis du Peuple, l'École de droit, l'École de médecine,
+les réfugiés de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens,
+allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les
+bannières possibles, des enfants agitant des branches vertes, des
+tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grève en ce
+moment-là même, des imprimeurs reconnaissables à leurs bonnets de
+papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris,
+agitant presque tous des bâtons, quelques-uns des sabres, sans ordre et
+pourtant avec une seule âme, tantôt une cohue, tantôt une colonne. Des
+pelotons se choisissaient des chefs; un homme, armé d'une paire de
+pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue
+dont les files s'écartaient devant lui. Sur les contre-allées des
+boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur
+les toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux
+étaient pleins d'anxiété. Une foule armée passait, une foule effarée
+regardait.
+
+De son côté le gouvernement observait. Il observait, la main sur la
+poignée de l'épée. On pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes
+pleines, fusils et mousquetons chargés, place Louis XV, quatre escadrons
+de carabiniers, en selle et clairons en tête, dans le pays latin et au
+Jardin des plantes, la garde municipale, échelonnée de rue en rue, à la
+Halle-aux-vins un escadron de dragons, à la Grève une moitié du 12ème
+léger, l'autre moitié à la Bastille, le 6ème dragons aux Célestins, de
+l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes était
+consigné dans les casernes, sans compter les régiments des environs de
+Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaçante
+vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la
+banlieue.
+
+Divers bruits circulaient dans le cortège. On parlait de menées
+légitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la
+mort à cette minute même où la foule le désignait pour l'empire. Un
+personnage resté inconnu annonçait qu'à l'heure dite deux contremaîtres
+gagnés ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui
+dominait sur les fronts découverts de la plupart des assistants, c'était
+un enthousiasme mêlé d'accablement. On voyait aussi çà et là, dans cette
+multitude en proie à tant d'émotions violentes, mais nobles, de vrais
+visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il
+y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font
+monter dans l'eau des nuages de boue. Phénomène auquel ne sont point
+étrangères les polices «bien faites».
+
+Le cortège chemina, avec une lenteur fébrile, de la maison mortuaire par
+les boulevards jusqu'à la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la
+pluie ne faisait rien à cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil
+promené autour de la colonne Vendôme, des pierres jetées au duc de
+Fitz-James aperçu à un balcon le chapeau sur la tête, le coq gaulois
+arraché d'un drapeau populaire et traîné dans la boue, un sergent de
+ville blessé d'un coup d'épée à la Porte Saint-Martin, un officier du
+12ème léger disant tout haut: Je suis républicain, l'École polytechnique
+survenant après sa consigne forcée, les cris: vive l'École
+polytechnique! vive la République! marquèrent le trajet du convoi. À la
+Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du
+faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortège et un
+certain bouillonnement terrible commença à soulever la foule.
+
+On entendit un homme qui disait à un autre:--Tu vois bien celui-là avec
+sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il paraît
+que cette même barbiche rouge s'est retrouvée plus tard avec la même
+fonction dans une autre émeute, l'affaire Quénisset.
+
+Le corbillard dépassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit
+pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. Là il s'arrêta. En
+ce moment cette foule vue à vol d'oiseau eût offert l'aspect d'une
+comète dont la tête était à l'esplanade et dont la queue développée sur
+le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard
+jusqu'à la porte Saint-Martin. Un cercle se traça autour du corbillard.
+La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu à Lamarque. Ce
+fut un instant touchant et auguste, toutes les têtes se découvrirent,
+tous les coeurs battaient. Tout à coup un homme à cheval, vêtu de noir,
+parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec
+une pique surmontée d'un bonnet rouge. Lafayette détourna la tête.
+Excelmans quitta le cortège.
+
+Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au
+pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent à des houles remua
+la multitude. Deux cris prodigieux s'élevèrent:--_Lamarque au
+Panthéon!--Lafayette à l'hôtel de ville_!--Des jeunes gens, aux
+acclamations de la foule, s'attelèrent et se mirent à traîner Lamarque
+dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre
+par le quai Morland.
+
+Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et
+l'on se montrait un Allemand nommé Ludwig Snyder, mort centenaire
+depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait
+combattu à Trenton sous Washington, et sous Lafayette à Brandywine.
+
+Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'ébranlait et
+venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des
+Célestins et se déployaient le long du quai Morland. Le peuple qui
+traînait Lafayette les aperçut brusquement au coude du quai et cria: les
+dragons! les dragons! Les dragons s'avançaient au pas, en silence,
+pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux
+porte-crosse, avec un air d'attente sombre.
+
+À deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre où était
+Lafayette chemina jusqu'à eux, ils ouvrirent les rangs, le laissèrent
+passer, et se refermèrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule
+se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur.
+
+Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire.
+C'est le moment ténébreux où deux nuées se mêlent. Les uns racontent
+qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du côté de l'Arsenal, les
+autres qu'un coup de poignard fut donné par un enfant à un dragon. Le
+fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le
+chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa
+fenêtre rue Contrescarpe, le troisième brûla l'épaulette d'un officier;
+une femme cria: _On commence trop tôt!_ et tout à coup on vit du côté
+opposé au quai Morland un escadron de dragons qui était resté dans la
+caserne déboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le
+boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.
+
+Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, les pierres pleuvent, la
+fusillade éclate, beaucoup se précipitent au bas de la berge et passent
+le petit bras de la Seine aujourd'hui comblé; les chantiers de l'île
+Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hérissent de
+combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une
+barricade s'ébauche, les jeunes gens refoulés passent le pont
+d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde
+municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se
+disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins
+de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on résiste.
+La colère emporte l'émeute comme le vent emporte le feu.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les bouillonnements d'autrefois
+
+
+Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une
+émeute. Tout éclate partout à la fois. Était-ce prévu? oui. Était-ce
+préparé? non. D'où cela sort-il? des pavés. D'où cela tombe-t-il? des
+nues. Ici l'insurrection a le caractère d'un complot; là d'une
+improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le
+mène où il veut. Début plein d'épouvante où se mêle une sorte de gaîté
+formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les
+étalages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isolés; des
+gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochères; on
+entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: _Il va y
+avoir du train!_
+
+Un quart d'heure n'était pas écoulé, voici ce qui se passait presque en
+même temps sur vingt points de Paris différents.
+
+Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, à
+barbes et à cheveux longs, entraient dans un estaminet et en
+ressortaient un moment après, portant un drapeau tricolore horizontal
+couvert d'un crêpe et ayant à leur tête trois hommes armés, l'un d'un
+sabre, l'autre d'un fusil, le troisième d'une pique.
+
+Rue des Nonaindières, un bourgeois bien vêtu, qui avait du ventre, la
+voix sonore, le crâne chauve, le front élevé, la barbe noire et une de
+ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement
+des cartouches aux passants.
+
+Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un
+drapeau noir où on lisait ces mots en lettres blanches: _République ou
+la mort_. Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar,
+apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on
+distinguait des lettres d'or, le mot _section_ avec un numéro. Un de ces
+drapeaux était rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.
+
+On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois
+boutiques d'armuriers, la première rue Beaubourg, la deuxième rue
+Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille
+mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils,
+presque tous à deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois
+pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la
+bayonnette.
+
+Vis-à-vis le quai de la Grève, des jeunes gens armés de mousquets,
+s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet
+à rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient à faire des
+cartouches. Une de ces femmes a raconté: _Je ne savais pas ce que
+c'était que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit_.
+
+Un rassemblement enfonçait une boutique de curiosités rue des
+Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.
+
+Le cadavre d'un maçon tué d'un coup de fusil gisait rue de la Perle.
+
+Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards,
+dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants,
+ouvriers, étudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations,
+criaient: aux armes! brisaient les réverbères, dételaient les voitures,
+dépavaient les rues, enfonçaient les portes des maisons, déracinaient
+les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient
+pavés, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.
+
+On forçait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur
+faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on écrivait
+avec du blanc d'Espagne sur la porte: _les armes sont livrées_.
+Quelques-uns signaient «de leurs noms» des reçus du fusil et du sabre,
+et disaient: _envoyez-les chercher demain à la mairie_. On désarmait
+dans les rues les sentinelles isolées et les gardes nationaux allant à
+leur municipalité. On arrachait les épaulettes aux officiers. Rue du
+Cimetière-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi
+par une troupe armée de bâtons et de fleurets, se réfugia à grand'peine
+dans une maison d'où il ne put sortir qu'à la nuit, et déguisé.
+
+Dans le quartier Saint-Jacques, les étudiants sortaient par essaims de
+leurs hôtels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au café du Progrès ou
+descendaient au café des Sept-Billards, rue des Mathurins. Là, devant
+les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des
+armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des
+barricades. Sur un seul point, les habitants résistaient, à l'angle des
+rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc où ils détruisaient eux-mêmes la
+barricade. Sur un seul point, les insurgés pliaient; ils abandonnaient
+une barricade commencée rue du Temple après avoir fait feu sur un
+détachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la
+Corderie. Le détachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un
+paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes
+nationaux déchirèrent le drapeau et en remportèrent les lambeaux à la
+pointe de leurs bayonnettes.
+
+Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait à
+la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte,
+comme une foule d'éclairs dans un seul roulement de tonnerre.
+
+En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le
+seul quartier des halles. Au centre était cette fameuse maison nº 50,
+qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui,
+flanquée d'un côté par une barricade à Saint-Merry et de l'autre par une
+barricade à la rue Maubuée, commandait trois rues, la rue des Arcis, la
+rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front.
+Deux barricades en équerre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur
+la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue
+Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres
+quartiers de Paris, au Marais, à la montagne Sainte-Geneviève; une, rue
+Ménilmontant, où l'on voyait une porte cochère arrachée de ses gonds;
+une autre près du petit pont de l'Hôtel-Dieu faite avec une écossaise
+dételée et renversée, à trois cents pas de la préfecture de police.
+
+À la barricade de la rue des Ménétriers, un homme bien mis distribuait
+de l'argent aux travailleurs. À la barricade de la rue Greneta, un
+cavalier parut et remit à celui qui paraissait le chef de la barricade
+un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.--_Voilà_, dit-il,
+_pour payer les dépenses, le vin, et coetera_. Un jeune homme blond,
+sans cravate, allait d'une barricade à l'autre portant des mots d'ordre.
+Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tête, posait des
+sentinelles. Dans l'intérieur, en deçà barricades, les cabarets et les
+loges de portiers étaient convertis en corps de garde. Du reste l'émeute
+se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues
+étroites, inégales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, étaient
+admirablement choisies; les environs des halles en particulier, réseau
+de rues plus embrouillé qu'une forêt. La société des Amis du Peuple
+avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier
+Sainte-Avoye. Un homme tué rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un
+plan de Paris.
+
+Ce qui avait réellement pris la direction de l'émeute, c'était une sorte
+d'impétuosité inconnue qui était dans l'air. L'insurrection,
+brusquement, avait bâti les barricades d'une main et de l'autre saisi
+presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme
+une traînée de poudre qui s'allume, les insurgés avaient envahi et
+occupé, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale,
+tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le
+Château-d'Eau, toutes les rues près des halles; sur la rive gauche, la
+caserne des Vétérans, Sainte-Pélagie, la place Maubert, la poudrière des
+Deux-Moulins, toutes les barrières. À cinq heures du soir ils étaient
+maîtres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs
+éclaireurs touchaient la place des Victoires, et menaçaient la Banque,
+la caserne des Petits-Pères, l'hôtel des Postes. Le tiers de Paris était
+à l'émeute.
+
+Sur tous les points la lutte était gigantesquement engagée; et, des
+désarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers
+vivement envahies, il résultait ceci que le combat commencé à coups de
+pierres continuait à coups de fusil.
+
+Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de
+bataille. L'émeute était à un bout, la troupe au bout opposé. On se
+fusillait d'une grille à l'autre. Un observateur, un rêveur, l'auteur de
+ce livre, qui était allé voir le volcan de près, se trouva dans le
+passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles
+que le renflement des demi-colonnes qui séparent les boutiques; il fut
+près d'une demi-heure dans cette situation délicate.
+
+Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et
+s'armaient en hâte, les légions sortaient des mairies, les régiments
+sortaient des casernes. Vis-à-vis le passage de l'Ancre un tambour
+recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, était assailli par
+une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui
+prenaient son sabre. Un autre était tué rue Grenier-Saint-Lazare. Rue
+Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un après l'autre.
+Plusieurs gardes municipaux, blessés rue des Lombards, rétrogradaient.
+
+Devant la Cour-Batave, un détachement de gardes nationaux trouvait un
+drapeau rouge portant cette inscription: _Révolution républicaine_, nº
+127. Était-ce une révolution en effet?
+
+L'insurrection s'était fait du centre de Paris une sorte de citadelle
+inextricable, tortueuse, colossale.
+
+Là était le foyer, là était évidemment la question. Tout le reste
+n'était qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se déciderait là,
+c'est qu'on ne s'y battait pas encore.
+
+Dans quelques régiments, les soldats étaient incertains, ce qui ajoutait
+à l'obscurité effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation
+populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralité du 53ème de
+ligne. Deux hommes intrépides et éprouvés par les grandes guerres, le
+maréchal de Lobau et le général Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous
+Lobau. D'énormes patrouilles, composées de bataillons de la ligne
+enfermés dans des compagnies entières de garde nationale, et précédées
+d'un commissaire de police en écharpe, allaient reconnaître les rues
+insurgées. De leur côté, les insurgés posaient des vedettes au coin des
+carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des
+barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une
+armée dans la main, hésitait; la nuit allait venir et l'on commençait à
+entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le
+maréchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre.
+
+Ces vieux matelots-là, habitués à la manoeuvre correcte et n'ayant pour
+ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles,
+sont tout désorientés en présence de cette immense écume qu'on appelle
+la colère publique. Le vent des révolutions n'est pas maniable.
+
+Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hâte et en désordre.
+Un bataillon du 12ème léger venait au pas de course de Saint-Denis, le
+14ème de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'école
+militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de
+Vincennes.
+
+La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe était plein de
+sérénité.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Originalité de Paris
+
+
+Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une
+insurrection. Hors des quartiers insurgés, rien n'est d'ordinaire plus
+étrangement calme que la physionomie de Paris pendant une émeute. Paris
+s'accoutume très vite à tout,--ce n'est qu'une émeute,--et Paris a tant
+d'affaires qu'il ne se dérange pas pour si peu. Ces villes colossales
+peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent
+seules contenir en même temps la guerre civile et on ne sait quelle
+bizarre tranquillité. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand
+on entend le tambour, le rappel, la générale, le boutiquier se borne à
+dire:
+
+--Il paraît qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.
+
+Ou:
+
+--Faubourg Saint-Antoine.
+
+Souvent il ajoute avec insouciance:
+
+--Quelque part par là.
+
+Plus tard, quand on distingue le vacarme déchirant et lugubre de la
+mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:
+
+--Ça chauffe donc? Tiens, ça chauffe?
+
+Un moment après, si l'émeute approche et gagne, il ferme précipitamment
+sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est-à-dire met ses
+marchandises en sûreté et risque sa personne.
+
+On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on
+prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille
+crible les façades des maisons, les balles tuent les gens dans leur
+alcôve, les cadavres encombrent le pavé. À quelques rues de là, on
+entend le choc des billes de billard dans les cafés.
+
+Les curieux causent et rient à deux pas de ces rues pleines de guerre;
+les théâtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres
+cheminent; les passants vont dîner en ville. Quelquefois dans le
+quartier même où l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour
+laisser passer une noce.
+
+Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux
+homme infirme traînant une charrette à bras surmontée d'un chiffon
+tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide
+quelconque, allait et venait de la barricade à la troupe et de la troupe
+à la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantôt au
+gouvernement, tantôt à l'anarchie.
+
+Rien n'est plus étrange; et c'est là le caractère propre des émeutes de
+Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela
+deux choses, la grandeur de Paris, et sa gaîté. Il faut la ville de
+Voltaire et de Napoléon.
+
+Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande
+ville sentit quelque chose qui était peut-être plus fort qu'elle. Elle
+eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les
+plus «désintéressés», les portes, les fenêtres et les volets fermés en
+plein jour. Les courageux s'armèrent, les poltrons se cachèrent. Le
+passant insouciant et affairé disparut. Beaucoup de ces rues étaient
+vides comme à quatre heures du matin. On colportait des détails
+alarmants, on répandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ étaient maîtres
+de la Banque;--que, rien qu'au cloître de Saint-Merry, ils étaient six
+cents, retranchés et crénelés dans l'église;--que la ligne n'était pas
+sûre;--qu'Armand Carrel avait été voir le maréchal Clausel, et que le
+maréchal avait dit: _Ayez d'abord un régiment;_--que Lafayette était
+malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis à vous. Je vous
+suivrai partout où il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se
+tenir sur ses gardes; qu'à la nuit il y aurait des gens qui pilleraient
+les maisons isolées dans les coins déserts de Paris (ici on
+reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mêlée au
+gouvernement);--qu'une batterie avait été établie rue
+Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu'à minuit,
+ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient à la fois
+sur le centre de l'émeute, la première venant de la Bastille, la
+deuxième de la porte Saint-Martin, la troisième de la Grève, la
+quatrième des halles;--que peut-être aussi les troupes évacueraient
+Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui
+arriverait, mais qu'à coup sûr, cette fois, c'était grave.--On se
+préoccupait des hésitations du maréchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il
+pas tout de suite?--Il est certain qu'il était profondément absorbé. Le
+vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.
+
+Le soir vint, les théâtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient
+d'un air irrité; on fouillait les passants; on arrêtait les suspects. Il
+y avait à neuf heures plus de huit cents personnes arrêtées; la
+préfecture de police était encombrée, la Conciergerie encombrée, la
+Force encombrée. À la Conciergerie, en particulier, le long souterrain
+qu'on nomme la rue de Paris était jonché de bottes de paille sur
+lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,
+Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remuée par tous
+ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers
+couchaient en plein air dans les préaux les uns sur les autres.
+L'anxiété était partout, et un certain tremblement, peu habituel à
+Paris.
+
+On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mères
+s'inquiétaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas
+rentré!_ Il y avait à peine au loin quelques rares roulements de
+voitures. On écoutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les
+tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:
+_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les
+clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de
+Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes armés
+surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez
+vous! Et l'on se hâtait de verrouiller les portes. On disait: Comment
+cela finira-t-il? D'instant en instant, à mesure que la nuit tombait,
+Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de
+l'émeute.
+
+
+
+
+Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de Gavroche.
+Influence d'un académicien sur cette poésie
+
+
+À l'instant où l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la
+troupe devant l'Arsenal, détermina un mouvement d'avant en arrière dans
+la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des
+boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tête du convoi, ce fut un
+effrayant reflux. La cohue s'ébranla, les rangs se rompirent, tous
+coururent, partirent, s'échappèrent, les uns avec les cris de l'attaque,
+les autres avec la pâleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les
+boulevards se divisa en un clin d'oeil, déborda à droite et à gauche et
+se répandit en torrents dans deux cents rues à la fois avec le
+ruissellement d'une écluse lâchée. En ce moment un enfant déguenillé qui
+descendait par la rue Ménilmontant, tenant à la main une branche de
+faux-ébénier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de
+Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de
+bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. Il jeta sa branche fleurie sur le
+pavé, et cria:
+
+--Mère chose, je vous emprunte votre machin.
+
+Et il se sauva avec le pistolet.
+
+Deux minutes après, un flot de bourgeois épouvantés qui s'enfuyait par
+la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son
+pistolet et qui chantait:
+
+ _La nuit on ne voit rien,_
+ _Le jour on voit très bien,_
+ _D'un écrit apocryphe_
+ _Le bourgeois s'ébouriffe,_
+ _Pratiquez la vertu,_
+ _Tutu chapeau pointu!_
+
+C'était le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.
+
+Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet n'avait pas de chien.
+
+De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes
+les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous
+l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. Gavroche d'ailleurs était au
+courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mêlait
+son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri
+des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le répertoire
+des oiseaux avec le répertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,
+tribu contiguë à la sienne. Il avait, à ce qu'il paraît, été trois mois
+apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur
+Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche était un gamin de lettres.
+
+Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit
+pluvieuse où il avait offert à deux mioches l'hospitalité de son
+éléphant, c'était pour ses propres frères qu'il avait fait office de
+providence. Ses frères le soir, son père le matin; voilà quelle avait
+été sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il était
+retourné en hâte à l'éléphant, en avait artistement extrait les deux
+mômes, avait partagé avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait
+inventé, puis s'en était allé, les confiant à cette bonne mère la rue
+qui l'avait à peu près élevé lui-même. En les quittant, il leur avait
+donné rendez-vous pour le soir au même endroit, et leur avait laissé
+pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je
+m'esbigne, ou, comme on dit à la cour, je file. Les mioches, si vous ne
+retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai à souper
+et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramassés par quelque sergent de
+ville et mis au dépôt, ou volés par quelque saltimbanque, ou simplement
+égarés dans l'immense casse-tête chinois parisien, n'étaient pas
+revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces
+perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines
+s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. Il lui était arrivé plus d'une
+fois de se gratter le dessus de la tête et de dire: Où diable sont mes
+deux enfants?
+
+Cependant, il était parvenu, son pistolet au poing, rue du
+Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une
+boutique ouverte, et, chose digne de réflexion, une boutique de
+pâtissier. C'était une occasion providentielle de manger encore un
+chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrêta,
+tâta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva
+rien, pas un sou, et se mit à crier: Au secours!
+
+Il est dur de manquer le gâteau suprême.
+
+Gavroche n'en continua pas moins son chemin.
+
+Deux minutes après, il était rue Saint-Louis. En traversant la rue du
+Parc-Royal il sentit le besoin de se dédommager du chausson de pommes
+impossible, et il se donna l'immense volupté de déchirer en plein jour
+les affiches de spectacle.
+
+Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'êtres bien portants qui lui
+parurent des propriétaires, il haussa les épaules et cracha au hasard
+devant lui cette gorgée de bile philosophique:
+
+--Ces rentiers, comme c'est gras! Ça se gave. Ça patauge dans les bons
+dîners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent
+rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Gavroche en marche
+
+
+L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient à la main en pleine rue
+est une telle fonction publique que Gavroche sentait croître sa verve à
+chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il
+chantait:
+
+--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cassé
+mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'à
+se bien tenir, je vas leur éternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce
+que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons
+pas de respect aux chiens. Avec ça que je voudrais bien en avoir un à
+mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça chauffe, ça jette un
+petit bouillon, ça mijote. Il est temps d'écumer le pot. En avant les
+hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la
+patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais
+c'est égal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du
+despotisme.
+
+En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait
+s'étant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pavé, et releva
+l'homme, puis il aida à relever le cheval. Après quoi il ramassa son
+pistolet et reprit son chemin.
+
+Rue de Thorigny, tout était paix et silence. Cette apathie, propre au
+Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commères
+causaient sur le pas d'une porte. L'Écosse a des trios de sorcières,
+mais Paris a des quatuor de commères; et le «tu seras roi» serait tout
+aussi lugubrement jeté à Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'à
+Macbeth dans la bruyère d'Armuyr. Ce serait à peu près le même
+croassement.
+
+Les commères de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs
+affaires. C'étaient trois portières et une chiffonnière avec sa hotte et
+son crochet.
+
+Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la
+vieillesse qui sont la caducité, la décrépitude, la ruine et la
+tristesse.
+
+La chiffonnière était humble. Dans ce monde en plein vent, la
+chiffonnière salue, la portière protège. Cela tient au coin de la borne
+qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la
+fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bonté dans le
+balai.
+
+Cette chiffonnière était une hotte reconnaissante, et elle souriait,
+quel sourire! aux trois portières. Il se disait des choses comme ceci:
+
+--Ah çà, votre chat est donc toujours méchant?
+
+--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des
+chiens. C'est les chiens qui se plaignent.
+
+--Et le monde aussi.
+
+--Pourtant les puces de chat ne vont pas après le monde.
+
+--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle
+une année où il y avait tant de chiens qu'on a été obligé de le mettre
+dans les journaux. C'était du temps qu'il y avait aux Tuileries de
+grands moutons qui traînaient la petite voiture du roi de Rome. Vous
+rappelez-vous le roi de Rome?
+
+--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.
+
+--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.
+
+--C'est la viande qui est chère, mame Patagon!
+
+--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur
+horrible. On n'a plus que de la réjouissance.
+
+Ici la chiffonnière intervint:
+
+--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On
+ne jette plus rien. On mange tout.
+
+--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulême.
+
+--Ah, Ça C'est vrai, répondit la chiffonnière avec déférence, moi j'ai
+un état.
+
+Il y eut une pause, et la chiffonnière, cédant à ce besoin d'étalage qui
+est le fond de l'homme, ajouta:
+
+--Le matin en rentrant, j'épluche l'hotte, je fais mon treillage
+(probablement triage). Ça fait des tas dans ma chambre. Je mets les
+chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans
+mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le
+coin de la fenêtre, les choses bonnes à manger dans mon écuelle, les
+morceaux de verre dans la cheminée, les savates derrière la porte, et
+les os sous mon lit.
+
+Gavroche, arrêté derrière, écoutait:
+
+--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à parler politique?
+
+Une bordée l'assaillit, composée d'une huée quadruple.
+
+--En voilà encore un scélérat!
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc à son moignon? Un pistolet?
+
+--Je vous demande un peu, ce gueux de môme!
+
+--Ça n'est pas tranquille si ça ne renverse pas l'autorité.
+
+Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute représaille, à soulever le
+bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.
+
+La chiffonnière cria:
+
+--Méchant va-nu-pattes!
+
+Celle qui répondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une
+contre l'autre avec scandale:
+
+--Il va y avoir des malheurs, c'est sûr. Le galopin d'à côté qui a une
+barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en
+bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le
+bras à un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passée une
+révolution à... à... à...--où est le veau!--à Pontoise. Et puis le
+voyez-vous là avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il paraît
+qu'il y a des canons tout plein les Célestins. Comment voulez-vous que
+fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour
+déranger le monde, quand on commençait à être un peu tranquille après
+tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine
+que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout ça va encore faire
+renchérir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir
+guillotiner, malfaiteur!
+
+--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.
+
+Et il passa outre.
+
+Quand il fut rue Pavée, la chiffonnière lui revint à l'esprit, et il eut
+ce soliloque:
+
+--Tu as tort d'insulter les révolutionnaires, mère Coin-de-la-Borne. Ce
+pistolet-là, c'est dans ton intérêt. C'est pour que tu aies dans ta
+hotte plus de choses bonnes à manger.
+
+Tout à coup il entendit du bruit derrière lui; c'était la portière
+Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en
+criant:
+
+--Tu n'es qu'un bâtard!
+
+--Ça, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manière profonde.
+
+Peu après, il passait devant l'hôtel Lamoignon. Là il poussa cet appel:
+
+--En route pour la bataille!
+
+Et il fut pris d'un accès de mélancolie. Il regarda son pistolet d'un
+air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.
+
+--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.
+
+Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche très maigre vint à
+passer. Gavroche s'apitoya.
+
+--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc avalé un tonneau qu'on te
+voit tous les cerceaux.
+
+Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Juste indignation d'un perruquier
+
+
+Le digne perruquier qui avait chassé les deux petits auxquels Gavroche
+avait ouvert l'intestin paternel de l'éléphant, était en ce moment dans
+sa boutique occupé à raser un vieux soldat légionnaire qui avait servi
+sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parlé au
+vétéran de l'émeute, puis du général Lamarque, et de Lamarque on était
+venu à l'Empereur. De là une conversation de barbier à soldat, que
+Prudhomme, s'il eût été présent, eût enrichie d'arabesques, et qu'il eût
+intitulée: _Dialogue du rasoir et du sabre_.
+
+--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il à
+cheval?
+
+--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.
+
+--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?
+
+Le jour où il m'a donné la croix, j'ai remarqué sa bête. C'était une
+jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles très écartées,
+la selle profonde, une fine tête marquée d'une étoile noire, le cou très
+long, les genoux fortement articulés, les côtes saillantes, les épaules
+obliques, l'arrière-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de
+haut.
+
+--Joli cheval, fit le perruquier.
+
+--C'était la bête de sa majesté.
+
+Le perruquier sentit qu'après ce mot, un peu de silence était
+convenable, il s'y conforma, puis reprit:
+
+--L'Empereur n'a été blessé qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Le vieux soldat répondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui
+y a été.
+
+--Au talon. À Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce
+jour-là. Il était propre comme un sou.
+
+--Et vous, monsieur le vétéran, vous avez dû être souvent blessé?
+
+--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reçu à Marengo deux
+coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit à Austerlitz,
+une autre dans la hanche gauche à Iéna, à Friedland un coup de
+bayonnette là,--à la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe où, à
+Lutzen un éclat d'obus qui m'a écrasé un doigt...--Ah! et puis à
+Waterloo un biscaïen dans la cuisse. Voilà tout.
+
+--Comme c'est beau, s'écria le perruquier avec un accent pindarique, de
+mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutôt que de
+crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec
+les drogues, les cataplasmes, la seringue et le médecin, j'aimerais
+mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!
+
+--Vous n'êtes pas dégoûté, fit le soldat.
+
+Il achevait à peine qu'un effroyable fracas ébranla la boutique. Une
+vitre de la devanture venait de s'étoiler brusquement.
+
+Le perruquier devint blême.
+
+--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!
+
+--Quoi?
+
+--Un boulet de canon.
+
+--Le voici, dit le soldat.
+
+Et il ramassa quelque chose qui roulait à terre. C'était un caillou.
+
+Le perruquier courut à la vitre brisée et vit Gavroche qui s'enfuyait à
+toutes jambes vers le marché Saint-Jean. En passant devant la boutique
+du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mômes sur le coeur, n'avait
+pu résister au désir de lui dire bonjour, et lui avait jeté une pierre
+dans ses carreaux.
+
+--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc était devenu bleu, cela
+fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait à ce gamin-là?
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+L'enfant s'étonne du vieillard
+
+
+Cependant Gavroche, au marché Saint-Jean, dont le poste était déjà
+désarmé, venait--d'opérer sa jonction--avec une bande conduite par
+Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils étaient à peu près
+armés. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient
+le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse à deux coups, Combeferre un
+fusil de garde national portant un numéro de légion, et dans sa ceinture
+deux pistolets que sa redingote déboutonnée laissait voir, Jean
+Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;
+Courfeyrac agitait une canne à épée dégainée. Feuilly, un sabre nu au
+poing, marchait en avant en criant: «Vive la Pologne!»
+
+Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,
+essoufflés, mouillés par la pluie, l'éclair dans les yeux. Gavroche les
+aborda avec calme.
+
+--Où allons-nous?
+
+--Viens, dit Courfeyrac.
+
+Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondissait Bahorel, poisson dans
+l'eau de l'émeute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent
+tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout éperdu:
+
+--Voilà les rouges!
+
+--Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois.
+Quant à moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon
+rouge ne m'inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la
+peur du rouge aux bêtes à cornes.
+
+Il avisa un coin de mur où était placardée la plus pacifique feuille de
+papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de
+carême adressé par l'archevêque de Paris à ses «ouailles».
+
+Bahorel s'écria:
+
+--Ouailles; manière polie de dire oies.
+
+Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. À partir de
+cet instant, Gavroche se mit à étudier Bahorel.
+
+--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais dû laisser ce
+mandement tranquille, ce n'est pas à lui que nous avons affaire, tu
+dépenses inutilement de la colère. Garde ta provision. On ne fait pas
+feu hors des rangs, pas plus avec l'âme qu'avec le fusil.
+
+--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'évêque me
+choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le
+genre froid brûlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dépense pas,
+je prends de l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle! c'est pour
+me mettre en appétit.
+
+Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de
+s'instruire, et ce déchireur d'affiches-là avait son estime. Il lui
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_?
+
+Bahorel répondit:
+
+--Cela veut dire sacré nom d'un chien en latin.
+
+Ici Bahorel reconnut à une fenêtre un jeune homme pâle à barbe noire qui
+les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:
+
+--Vite, des cartouches! _para bellum_.
+
+--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le
+latin.
+
+Un cortège tumultueux les accompagnait, étudiants, artistes, jeunes gens
+affiliés à la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de bâtons
+et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets
+entrés dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait très vieux,
+marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se hâtait pour ne
+point rester en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche l'aperçut:
+
+--Keksekça? dit-il à Courfeyrac.
+
+--C'est un vieux.
+
+C'était M. Mabeuf.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Le vieillard
+
+
+Disons ce qui s'était passé:
+
+Enjolras et ses amis étaient sur le boulevard Bourdon près des greniers
+d'abondance au moment où les dragons avaient chargé. Enjolras,
+Courfeyrac et Combeferre étaient de ceux qui avaient pris par la rue
+Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguières ils avaient
+rencontré un vieillard qui cheminait.
+
+Ce qui avait appelé leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en
+zigzag comme s'il était ivre. En outre il avait son chapeau à la main,
+quoiqu'il eût plu toute la matinée et qu'il plût assez fort en ce
+moment-là même. Courfeyrac avait reconnu le père Mabeuf. Il le
+connaissait pour avoir maintes fois accompagné Marius jusqu'à sa porte.
+Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier
+bouquiniste, et stupéfait de le voir au milieu de ce tumulte, à deux pas
+des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, décoiffé
+sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abordé, et
+l'émeutier de vingt-cinq ans et l'octogénaire avaient échangé ce
+dialogue:
+
+--Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il va y avoir du tapage.
+
+--C'est bon.
+
+--Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf.
+
+--C'est bon.
+
+--Des coups de canon.
+
+--C'est bon. Où allez-vous, vous autres?
+
+--Nous allons flanquer le gouvernement par terre.
+
+--C'est bon.
+
+Et il s'était mis à les suivre. Depuis ce moment-là, il n'avait pas
+prononcé une parole. Son pas était devenu ferme tout à coup, des
+ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refusé d'un signe de tête.
+Il s'avançait presque au premier rang de la colonne, ayant tout à la
+fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui
+dort.
+
+--Quel bonhomme enragé! murmuraient les étudiants. Le bruit courait dans
+l'attroupement que c'était--un ancien conventionnel,--un vieux régicide.
+
+Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche
+marchait en avant avec ce chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce
+de clairon. Il chantait:
+
+ _Voici la lune qui paraît,_
+ _Quand irons-nous dans la forêt?_
+ _Demandait Charlot à Charlotte._
+
+ _Tou tou tou_
+ _Pour Chatou._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+ _Pour avoir bu de grand matin_
+ _La rosée à même le thym,_
+ _Deux moineaux étaient en ribote._
+
+ _Zi zi zi_
+ _Pour Passy._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+ _Et ces deux pauvres petits loups_
+ _Comme deux grives étaient soûls;_
+ _Un tigre en riait dans sa grotte._
+
+ _Don don don_
+ _Pour Meudon._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+ _L'un jurait et l'autre sacrait._
+ _Quand irons-nous dans la forêt?_
+ _Demandait Charlot à Charlotte._
+
+ _Tin tin tin_
+ _Pour Pantin._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+Ils se dirigeaient vers Saint-Merry.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Recrues
+
+
+La bande grossissait à chaque instant. Vers la rue des Billettes, un
+homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et
+Combeferre remarquèrent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne
+connaissait, se joignit à eux. Gavroche occupé de chanter, de siffler,
+de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques
+avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention à cet
+homme.
+
+Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils passèrent devant la porte de
+Courfeyrac.
+
+--Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oublié ma bourse, et j'ai
+perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre à
+quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand
+coffre carré de la dimension d'une grosse valise qui était caché dans
+son linge sale. Comme il redescendait en courant, la portière le héla.
+
+--Monsieur de Courfeyrac!
+
+--Portière, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac.
+
+La portière demeura ébahie.
+
+--Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la mère
+Veuvain.
+
+--Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous
+appelle mère de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce?
+
+--Il y a là quelqu'un qui veut vous parler.
+
+--Qui ça?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Où ça?
+
+--Dans ma loge.
+
+--Au diable! fit Courfeyrac.
+
+--Mais ça attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la
+portière.
+
+En même temps, une espèce de jeune ouvrier, maigre, blême, petit, marqué
+de taches de rousseur, vêtu d'une blouse trouée et d'un pantalon de
+velours à côtes rapiécé, et qui avait plutôt l'air d'une fille accoutrée
+en garçon que d'un homme, sortit de la loge et dit à Courfeyrac d'une
+voix qui, par exemple, n'était pas le moins du monde une voix de femme:
+
+--Monsieur Marius, s'il vous plaît?
+
+--Il n'y est pas.
+
+--Rentrera-t-il ce soir?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+Et Courfeyrac ajouta:--Quant à moi, je ne rentrerai pas.
+
+Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda:
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que.
+
+--Où allez-vous donc?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--Voulez-vous que je vous porte votre coffre?
+
+--Je vais aux barricades.
+
+--Voulez-vous que j'aille avec vous?
+
+--Si tu veux! répondit Courfeyrac. La rue est libre, les pavés sont à
+tout le monde.
+
+Et il s'échappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut
+rejoints, il donna le coffre à porter à l'un d'eux. Ce ne fut qu'un
+grand quart d'heure après qu'il s'aperçut que le jeune homme les avait
+en effet suivis.
+
+Un attroupement ne va pas précisément où il veut. Nous avons expliqué
+que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils dépassèrent Saint-Merry et
+se trouvèrent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis.
+
+
+
+
+Livre douzième--Corinthe
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Histoire de Corinthe depuis sa fondation
+
+
+Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du côté
+des halles, remarquent à leur droite, vis-à-vis la rue Mondétour, une
+boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de
+l'empereur Napoléon le Grand avec cette inscription:
+
+ NAPOLEON EST
+ FAIT TOUT EN OSIER
+
+ne se doutent guère des scènes terribles que ce même emplacement a vues,
+il y a à peine trente ans.
+
+C'est là qu'étaient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres
+écrivent Chanverrerie, et le cabaret célèbre appelé Corinthe.
+
+On se rappelle tout ce qui a été dit sur la barricade élevée en cet
+endroit et éclipsée d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur
+cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tombée
+dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumière.
+
+Qu'on nous permette de recourir, pour la clarté du récit, au moyen
+simple déjà employé par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront
+se représenter d'une manière assez exacte les pâtés de maisons qui se
+dressaient à cette époque près la pointe Saint-Eustache, à l'angle
+nord-est des halles de Paris, où est aujourd'hui l'embouchure de la rue
+Rambuteau, n'ont qu'à se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le
+sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux
+seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et
+dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La
+vieille rue Mondétour coupait les trois jambages selon les angles les
+plus tortus. Si bien que l'enchevêtrement dédaléen de ces quatre rues
+suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carrées, entre les
+halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue
+des Prêcheurs d'autre part, sept îlots de maisons, bizarrement taillés,
+de grandeurs diverses, posés de travers et comme au hasard, et séparés à
+peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes
+étroites.
+
+Nous disons fentes étroites, et nous ne pouvons pas donner une plus
+juste idée de ces ruelles obscures, resserrées, anguleuses, bordées de
+masures à huit étages. Ces masures étaient si décrépites que, dans les
+rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les façades
+s'étayaient de poutres allant d'une maison à l'autre. La rue était
+étroite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pavé
+toujours mouillé, côtoyant des boutiques pareilles à des caves, de
+grosses bornes cerclées de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes
+d'allées armées d'énormes grilles séculaires. La rue Rambuteau a dévasté
+tout cela.
+
+Le nom Mondétour peint à merveille les sinuosités de toute cette voirie.
+Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprimées par la _rue
+Pirouette_ qui se jetait dans la rue Mondétour.
+
+Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la
+Chanvrerie la voyait peu à peu se rétrécir devant lui, comme s'il fût
+entré dans un entonnoir allongé. Au bout de la rue, qui était fort
+courte, il trouvait le passage barré du côté des halles par une haute
+rangée de maisons, et il se fût cru dans un cul-de-sac, s'il n'eût
+aperçu à droite et à gauche deux tranchées noires par où il pouvait
+s'échapper. C'était la rue Mondétour, laquelle allait rejoindre d'un
+côté la rue des Prêcheurs, de l'autre la rue du Cygne et la
+Petite-Truanderie. Au fond de cette espèce de cul-de-sac, à l'angle de
+la tranchée de droite, on remarquait une maison moins élevée que les
+autres et formant une sorte de cap sur la rue.
+
+C'est dans cette maison, de deux étages seulement, qu'était allégrement
+installé depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait
+un bruit de joie au lieu même que le vieux Théophile a signalé dans ces
+deux vers:
+
+ _Là branle le squelette horrible_
+ _D'un pauvre amant qui se pendit._
+
+L'endroit étant bon, les cabaretiers s'y succédaient de père en fils.
+
+Du temps de Mathurin Régnier, ce cabaret s'appelait le _Pot-aux-Roses_,
+et comme la mode était aux rébus, il avait pour enseigne un poteau peint
+en rose. Au siècle dernier, le digne Natoire, l'un des maîtres
+fantasques aujourd'hui dédaignés par l'école roide, s'étant grisé
+plusieurs fois dans ce cabaret à la table même où s'était soûlé Régnier,
+avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le
+poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait changé son enseigne et
+avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: _au Raisin de
+Corinthe_. De là ce nom, _Corinthe_. Rien n'est plus naturel aux
+ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase.
+Corinthe avait peu à peu détrôné le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier
+de la dynastie, le père Hucheloup, ne sachant même plus la tradition,
+avait fait peindre le poteau en bleu.
+
+Une salle en bas où était le comptoir, une salle au premier où était le
+billard, un escalier de bois en spirale perçant le plafond, le vin sur
+les tables, la fumée sur les murs, des chandelles en plein jour, voilà
+quel était le cabaret. Un escalier à trappe dans la salle d'en bas
+conduisait à la cave. Au second était le logis des Hucheloup. On y
+montait par un escalier, échelle plutôt qu'escalier, n'ayant pour entrée
+qu'une porte dérobée dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux
+greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le
+rez-de-chaussée avec la salle du comptoir.
+
+Le père Hucheloup était peut-être né chimiste, le fait est qu'il fut
+cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait.
+Hucheloup avait inventé une chose excellente qu'on ne mangeait que chez
+lui, c'étaient des carpes farcies qu'il appelait _carpes au gras_. On
+mangeait cela à la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du
+temps de Louis XVI sur des tables où était clouée une toile cirée en
+guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin,
+avait jugé à propos d'avertir les passants de sa «spécialité»; il avait
+trempé un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe
+à lui, de même qu'une cuisine à lui, il avait improvisé sur son mur
+cette inscription remarquable:
+
+ CARPES HO GRAS
+
+Un hiver, les averses et les giboulées avaient eu la fantaisie d'effacer
+l'S qui terminait le premier mot et le G qui commençait le troisième; et
+il était resté ceci:
+
+ CARPE HO RAS
+
+Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique était
+devenue un conseil profond.
+
+De la sorte il s'était trouvé que, ne sachant pas le français, le père
+Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la
+philosophie, et que, voulant simplement effacer Carême, il avait égalé
+Horace. Et ce qui était frappant, c'est que cela aussi voulait dire:
+entrez dans mon cabaret.
+
+Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le dédale Mondétour était
+éventré et largement ouvert dès 1847, et probablement n'est plus à
+l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous
+le pavé de la rue Rambuteau.
+
+Comme nous l'avons dit, Corinthe était un des lieux de réunion, sinon de
+ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait
+découvert Corinthe. Il y était entré à cause de _Carpe Horas_ et y était
+retourné à cause des _Carpes au Gras_. On y buvait, on y mangeait, on y
+criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on était
+toujours bienvenu. Le père Hucheloup était un bonhomme.
+
+Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, était un gargotier à
+moustaches; variété amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise
+humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens
+qui entraient chez lui, et avait l'air plus disposé à leur chercher
+querelle qu'à leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot,
+on était toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achalandé sa
+boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir
+_maronner_ le père Hucheloup. Il avait été maître d'armes. Tout à coup
+il éclatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'était un fond comique
+avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire
+peur; à peu près comme ces tabatières qui ont la forme d'un pistolet. La
+détonation éternue.
+
+Il avait pour femme la mère Hucheloup, un être barbu, fort laid.
+
+Vers 1830, le père Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des
+carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la
+cuisine dégénéra et devint exécrable, le vin, qui avait toujours été
+mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continuèrent pourtant
+d'aller à Corinthe,--par piété, disait Bossuet.
+
+La veuve Hucheloup était essoufflée et difforme avec des souvenirs
+champêtres. Elle leur ôtait la fadeur par la prononciation. Elle avait
+une façon à elle de dire les choses qui assaisonnait ses réminiscences
+villageoises et printanières. Ç'avait été jadis son bonheur,
+affirmait-elle, d'entendre «les loups-de-gorge chanter dans les
+ogrépines».
+
+La salle du premier, où était le «restaurant» était une grande longue
+pièce encombrée de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de
+tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en
+spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle à un trou carré pareil
+à une écoutille de navire.
+
+Cette salle, éclairée d'une seule fenêtre étroite et d'un quinquet
+toujours allumé, avait un air de galetas. Tous les meubles à quatre
+pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis à
+la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de
+mame Hucheloup:
+
+ _Elle étonne à dix pas, elle épouvante à deux._
+ _Une verrue habite en son nez hasardeux;_
+ _On tremble à chaque instant qu'elle ne vous la mouche,_
+ _Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche._
+
+Cela était charbonné sur la muraille.
+
+Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant
+ce quatrain, avec une parfaite tranquillité. Deux servantes, appelées
+Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms,
+aidaient mame Hucheloup à poser sur les tables les cruchons de vin bleu
+et les brouets variés qu'on servait aux affamés dans des écuelles de
+poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane
+favorite du défunt Hucheloup, était laide, plus que n'importe quel
+monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne
+toujours en arrière de la maîtresse, elle était moins laide que mame
+Hucheloup. Gibelotte, longue, délicate, blanche d'une blancheur
+lymphatique, les yeux cernés, les paupières tombantes, toujours épuisée
+et accablée, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude
+chronique, levée la première, couchée la dernière, servait tout le
+monde, même l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant
+sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi.
+
+Il y avait un miroir au-dessus du comptoir.
+
+Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers
+écrit à la craie par Courfeyrac:
+
+ _Régale si tu peux et mange si tu l'oses._
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Gaîtés préalables
+
+
+Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutôt chez Joly qu'ailleurs. Il
+avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient
+ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur était
+commun, même un peu Musichetta. Ils étaient ce que, chez les frères
+chapeaux, on appelle _bini_. Le matin du 5 juin, ils s'en allèrent
+déjeuner à Corinthe. Joly, enchifrené, avait un fort coryza que Laigle
+commençait à partager. L'habit de Laigle était râpé, mais Joly était
+bien mis.
+
+Il était environ neuf heures du matin quand ils poussèrent la porte de
+Corinthe.
+
+Ils montèrent au premier.
+
+Matelote et Gibelotte les reçurent.
+
+--Huîtres, fromage et jambon, dit Laigle.
+
+Et ils s'attablèrent.
+
+Le cabaret était vide; il n'y avait qu'eux deux.
+
+Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la
+table.
+
+Comme ils étaient aux premières huîtres, une tête apparut à l'écoutille
+de l'escalier, et une voix dit:
+
+--Je passais. J'ai senti, de la rue, une délicieuse odeur de fromage de
+Brie. J'entre.
+
+C'était Grantaire.
+
+Grantaire prit un tabouret et s'attabla.
+
+Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table.
+
+Cela fit trois.
+
+--Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle à
+Grantaire.
+
+Grantaire répondit:
+
+--Tous sont ingénieux, toi seul es ingénu. Deux bouteilles n'ont jamais
+étonné un homme.
+
+Les autres avaient commencé par manger, Grantaire commença par boire.
+Une demi-bouteille fut vivement engloutie.
+
+--Tu as donc un trou à l'estomac? reprit Laigle.
+
+--Tu en as bien un au coude, dit Grantaire.
+
+Et, après avoir vidé son verre, il ajouta:
+
+--Ah ça, Laigle des oraisons funèbres, ton habit est vieux.
+
+--Je l'espère, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon ménage,
+mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gêne en rien, il
+s'est moulé sur mes difformités, il est complaisant à tous mes
+mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux
+habits, c'est la même chose que les vieux amis.
+
+--C'est vrai, s'écria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est
+un vieil abi.
+
+--Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifrené.
+
+--Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard?
+
+--Non.
+
+--Nous venons de voir passer la tête du cortège, Joly et moi.
+
+--C'est un spectacle berveilleux, dit Joly.
+
+--Comme cette rue est tranquille! s'écria Laigle. Qui est-ce qui se
+douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'était
+jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et
+l'abbé Lebeuf. Il y en avait tout autour, ça fourmillait, des chaussés,
+des déchaussés, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs,
+des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits
+augustins, des grands augustins, des vieux augustins...--Ça pullulait.
+
+--Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de
+se gratter.
+
+Puis il s'exclama:
+
+--Bouh! je viens d'avaler une mauvaise huître. Voilà l'hypocondrie qui
+me reprend. Les huîtres sont gâtées, les servantes sont laides. Je hais
+l'espèce humaine. J'ai passé tout à l'heure rue Richelieu devant la
+grosse librairie publique. Ce tas d'écailles d'huîtres qu'on appelle une
+bibliothèque me dégoûte de penser. Que de papier! que d'encre! que de
+griffonnage! On a écrit tout ça! quel maroufle a donc dit que l'homme
+était un bipède sans plume? Et puis, j'ai rencontré une jolie fille que
+je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Floréal, et
+ravie, transportée, heureuse, aux anges, la misérable, parce que hier un
+épouvantable banquier tigré de petite vérole a daigné vouloir d'elle!
+Hélas! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes
+chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux
+mois qu'elle était sage dans une mansarde, elle ajustait des petits
+ronds de cuivre à des oeillets de corset, comment appelez-vous ça? elle
+cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait auprès d'un pot de
+fleurs, elle était contente. La voilà banquière. Cette transformation
+s'est faite cette nuit. J'ai rencontré cette victime ce matin, toute
+joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la drôlesse était tout aussi jolie
+aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les
+roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que
+leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale
+sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier,
+symbole de la guerre, l'olivier, ce bêta, symbole de la paix, le
+pommier, qui a failli étrangler Adam avec son pépin, et le figuier,
+grand-père des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est
+que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome protège Cluse, et leur
+demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus répond:--Le tort que vous a
+fait Albe, le tort que vous a fait Fidèrie, le tort que vous ont fait
+les Éques, les Volsques et les Sabins. Ils étaient vos voisins. Les
+Clusiens sont les nôtres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous
+avez volé Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas
+Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: _Voe victis_! Voilà ce qu'est le
+droit. Ah! dans ce monde, que de bêtes de proie! que d'aigles! J'en ai
+la chair de poule.
+
+Il tendit son verre à Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit,
+sans presque avoir été interrompu par ce verre de vin dont personne ne
+s'aperçut, pas même lui:
+
+--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la
+grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que là. Donc ne croyons à
+rien. Il n'y a qu'une réalité: boire. Quelle que soit votre opinion,
+soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme
+le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du
+cortège, et caetera. Ah çà, il va donc encore y avoir une révolution?
+Cette indigence de moyens m'étonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'à
+tout moment il se remette à suifer la rainure des événements. Ça
+accroche, ça ne marche pas. Vite une révolution. Le bon Dieu a toujours
+les mains noires de ce vilain cambouis-là. À sa place, je serais plus
+simple, je ne remonterais pas à chaque instant ma mécanique, je mènerais
+le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille à maille sans
+casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de répertoire
+extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrès marche par deux
+moteurs, les hommes et les événements. Mais, chose triste, de temps en
+temps, l'exceptionnel est nécessaire. Pour les événements comme pour les
+hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des
+génies, et parmi les événements des révolutions. Les grands accidents
+sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et, à voir les
+apparitions de comètes, on serait tenté de croire que le ciel lui-même a
+besoin d'acteurs en représentation. Au moment où l'on s'y attend le
+moins, Dieu placarde un météore sur la muraille du firmament. Quelque
+étoile bizarre survient, soulignée par une queue énorme. Et cela fait
+mourir César. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de
+comète. Crac, voilà une aurore boréale, voilà une révolution, voilà un
+grand homme; 93 en grosses lettres, Napoléon en vedette, la comète de
+1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constellée
+de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez
+les yeux, badauds. Tout est échevelé, l'astre comme le drame. Bon Dieu,
+c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans
+l'exception, semblent magnificence et sont pauvreté. Mes amis, la
+providence en est aux expédients. Une révolution, qu'est-ce que cela
+prouve? Que Dieu est à court. Il fait un coup d'État, parce qu'il y a
+solution de continuité entre le présent et l'avenir, et parce que, lui
+Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme
+dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jéhovah; et à voir
+tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie
+et de ladrerie et de détresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau
+qui n'a pas un grain de mil jusqu'à moi qui n'ai pas cent mille livres
+de rente, à voir la destinée humaine, qui est fort usée, et même la
+destinée royale, qui montre la corde, témoin le prince de Condé pendu, à
+voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une déchirure au zénith par
+où le vent souffle, à voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve
+du matin au sommet des collines, à voir les gouttes de rosée, ces perles
+fausses, à voir le givre, ce strass, à voir l'humanité décousue et les
+événements rapiécés, et tant de taches au soleil, et tant de trous à la
+lune, à voir tant de misère partout, je soupçonne que Dieu n'est pas
+riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gêne. Il donne
+une révolution, comme un négociant dont la caisse est vide donne un bal.
+Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel
+j'entrevois un univers pauvre. Dans la création il y a de la faillite.
+C'est pourquoi je suis mécontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait
+presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas
+venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journée. C'est une
+inexactitude de commis mal payé. Oui, tout est mal arrangé, rien ne
+s'ajuste à rien, ce vieux monde est tout déjeté, je me range dans
+l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme
+les enfants, ceux qui en désirent n'en ont pas, ceux qui n'en désirent
+pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,
+m'afflige à voir. Cela m'humilie de penser que je suis du même âge que
+ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce
+qu'il est. Je parle ici sans méchante intention et pour l'acquit de ma
+conscience. Recevez, Père éternel, l'assurance de ma considération
+distinguée. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du
+paradis, je n'étais pas fait pour être Parisien, c'est-à-dire pour
+ricocher à jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des
+flâneurs au groupe des tapageurs! J'étais fait pour être Turc, regardant
+toute la journée des péronnelles orientales exécuter ces exquises danses
+d'Égypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan
+beauceron, ou gentilhomme vénitien entouré de gentilles-donnes, ou petit
+prince allemand fournissant la moitié d'un fantassin à la confédération
+germanique, et occupant ses loisirs à faire sécher ses chaussettes sur
+sa haie, c'est-à-dire sur sa frontière! Voilà pour quels destins j'étais
+né! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en dédis point. Je ne comprends pas
+qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;
+respect à l'inventeur des sérails à houris et des paradis à odalisques!
+N'insultons pas le mahométisme, la seule religion qui soit ornée d'un
+poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse
+bêtise. Et il paraît qu'ils vont se battre, tous ces imbéciles, se faire
+casser le profil, se massacrer, en plein été, au mois de juin, quand ils
+pourraient s'en aller, avec une créature sous le bras, respirer dans les
+champs l'immense tasse de thé des foins coupés! Vraiment, on fait trop
+de sottises. Une vieille lanterne cassée que j'ai vue tout à l'heure
+chez un marchand de bric-à-brac me suggère une réflexion: Il serait
+temps d'éclairer le genre humain. Oui, me revoilà triste! Ce que c'est
+que d'avaler une huître et une révolution de travers! Je redeviens
+lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y évertue, on s'y destitue, on
+s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!
+
+Et Grantaire, après cette quinte d'éloquence, eut une quinte de toux,
+méritée.
+
+--À propos de révolution, dit Joly, il paraît que décidébent Barius est
+aboureux.
+
+--Sait-on de qui? demanda Laigle.
+
+--Don.
+
+--Non?
+
+--Don! je te dis!
+
+--Les amours de Marius! s'écria Grantaire. Je vois ça d'ici. Marius est
+un brouillard, et il aura trouvé une vapeur. Marius est de la race
+poète. Qui dit poète dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou
+sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles
+d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases où l'on
+oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.
+Ce sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les
+étoiles.
+
+Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-être sa seconde
+harangue quand un nouvel être émergea du trou carré de l'escalier.
+C'était un garçon de moins de dix ans, déguenillé, très petit, jaune, le
+visage en museau, l'oeil vif, énormément chevelu, mouillé de pluie,
+l'air content.
+
+L'enfant, choisissant sans hésiter parmi les trois, quoiqu'il n'en
+connût évidemment aucun, s'adressa à Laigle de Meaux.
+
+--Est-ce que vous êtes monsieur Bossuet? demanda-t-il.
+
+--C'est mon petit nom, répondit Laigle. Que me veux-tu?
+
+--Voilà. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mère
+Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:
+Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:
+A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donné dix
+sous.
+
+--Joly, prête-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:
+Grantaire, prête-moi dix sous.
+
+Cela fit vingt sous que Laigle donna à l'enfant.
+
+--Merci, monsieur, dit le petit garçon.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.
+
+--Navet, l'ami à Gavroche.
+
+--Reste avec nous, dit Laigle.
+
+--Déjeune avec nous, dit Grantaire.
+
+L'enfant répondit:
+
+--Je ne peux pas, je suis du cortège, c'est moi qui crie à bas Polignac.
+
+Et tirant le pied longuement derrière lui, ce qui est le plus
+respectueux des saluts possibles, il s'en alla.
+
+L'enfant parti, Grantaire prit la parole:
+
+--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de variétés dans le genre
+gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier
+s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin
+laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin
+soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin
+négociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le
+gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.
+
+Cependant Laigle méditait; il dit à demi-voix:
+
+--A-B-C, c'est-à-dire: Enterrement de Lamarque.
+
+--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.
+
+--Irons-nous? fit Bossuet.
+
+--Il pleut, dit Joly. J'ai juré d'aller au feu, pas à l'eau. Je de veux
+pas b'enrhuber.
+
+--Je reste ici, dit Grantaire. Je préfère un déjeuner à un corbillard.
+
+--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.
+D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'émeute.
+
+--Ah! l'ébeute, j'en suis, s'écria Joly.
+
+Laigle se frotta les mains:
+
+--Voilà donc qu'on va retoucher à la révolution de 1830. Au fait elle
+gêne le peuple aux entournures.
+
+--Cela m'est à peu près égal, votre révolution, dit Grantaire. Je
+n'exècre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempérée par le
+bonnet de coton. C'est un sceptre terminé en parapluie. Au fait,
+aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra
+utiliser sa royauté à deux fins, étendre le bout sceptre contre le
+peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.
+
+La salle était obscure, de grosses nuées achevaient de supprimer le
+jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le
+monde étant allé «voir les événements».
+
+--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de
+la lumière!
+
+Grantaire, triste, buvait.
+
+--Enjolras me dédaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,
+Grantaire est ivre. C'est à Bossuet qu'il a envoyé Navet. S'il était
+venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai
+pas à son enterrement.
+
+Cette résolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougèrent plus du
+cabaret. Vers deux heures de l'après-midi, la table où ils s'accoudaient
+était couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brûlaient, l'une
+dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot
+d'une carafe fêlée. Grantaire avait entraîné Joly et Bossuet vers le
+vin; Bossuet et Joly avaient ramené Grantaire vers la joie.
+
+Quant à Grantaire, depuis midi, il avait dépassé le vin, médiocre source
+de rêves. Le vin, près des ivrognes sérieux, n'a qu'un succès d'estime.
+Il y a, en fait d'ébriété, la magie noire et la magie blanche; le vin
+n'est que la magie blanche. Grantaire était un aventureux buveur de
+songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,
+loin de l'arrêter l'attirait. Il avait laissé là les bouteilles et pris
+la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni
+haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crépuscule, il avait eu
+recours à cet effrayant mélange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,
+qui produit des léthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,
+bière, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'âme. Ce sont
+trois ténèbres; le papillon céleste s'y noie; et il s'y forme, dans une
+fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois
+furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de
+Psyché endormie.
+
+Grantaire n'en était point encore à cette phase lugubre; loin de là. Il
+étai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique.
+Ils trinquaient. Grantaire ajoutait à l'accentuation excentrique des
+mots et des idées la divagation du geste, il appuyait avec dignité son
+poing gauche sur son genou, son bras faisant l'équerre, et, la cravate
+défaite, à cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,
+il jetait à la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:
+
+--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Académie
+française, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.
+
+Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:
+
+--Femme antique et consacrée par l'usage, approche que je te contemple!
+
+Et Joly s'écriait:
+
+--Batelote et Gibelotte, de doddez plus à boire à Grantaire. Il bange
+des argents fous. Il a déjà dévoré depuis ce batin en prodigalités
+éperdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.
+
+Et Grantaire reprenait:
+
+--Qui donc a décroché les étoiles sans ma permission pour les mettre sur
+la table en guise de chandelles?
+
+Bossuet, fort ivre, avait conservé son calme.
+
+Il s'était assis sur l'appui de la fenêtre ouverte, mouillant son dos à
+la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.
+
+Tout à coup il entendit derrière lui un tumulte, des pas précipités, des
+cris _aux armes_! Il se retourna, et aperçut, rue Saint-Denis, au bout
+de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine à la main,
+et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec
+son épée, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,
+Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement armé et orageux qui les
+suivait.
+
+La rue de la Chanvrerie n'était guère longue que d'une portée de
+carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de
+sa bouche, et cria:
+
+--Courfeyrac! Courfeyrac! hohée!
+
+Courfeyrac entendit l'appel, aperçut Bossuet, et fit quelques pas dans
+la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec
+un: où vas-tu?
+
+--Faire une barricade, répondit Courfeyrac.
+
+--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!
+
+--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.
+
+Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se précipita rue de la
+Chanvrerie.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+La nuit commence à se faire sur Grantaire
+
+
+La place était en fait admirablement indiquée, l'entrée de la rue
+évasée, le fond rétréci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un
+étranglement, la rue Mondétour facile à barrer à droite et à gauche,
+aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est-à-dire de
+front et à découvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal à
+jeun.
+
+À l'irruption du rassemblement, l'épouvante avait pris toute la rue. Pas
+un passant qui ne se fût éclipsé. Le temps d'un éclair, au fond, à
+droite, à gauche, boutiques, établis, portes d'allées, fenêtres,
+persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'étaient fermés
+depuis les rez-de-chaussée jusque sur les toits. Une vieille femme
+effrayée avait fixé un matelas devant sa fenêtre à deux perches à sécher
+le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret était
+seule restée ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que
+l'attroupement s'y était rué.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame
+Hucheloup.
+
+Bossuet était descendu au-devant de Courfeyrac.
+
+Joly, qui s'était mis à la fenêtre, cria:
+
+--Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.
+
+Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient été
+arrachées de la devanture grillée du cabaret, dix toises de rue avaient
+été dépavées; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renversé
+le haquet d'un fabricant de chaux appelé Anceau, ce haquet contenait
+trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées sous des piles
+de pavés; Enjolras avait levé la trappe de la cave, et toutes les
+futailles vides de la veuve Hucheloup étaient allées flanquer les
+barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitués à enluminer les
+lames délicates des éventails, avait contre-buté les barriques et le
+haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improvisés comme le
+reste, et pris on ne sait où. Des poutres d'étai avaient été arrachées à
+la façade d'une maison voisine et couchées sur les futailles. Quand
+Bossuet et Courfeyrac se retournèrent, la moitié de la rue était déjà
+barrée d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main
+populaire pour bâtir tout ce qui se bâtit en démolissant.
+
+Matelote et Gibelotte s'étaient mêlées aux travailleurs. Gibelotte
+allait et venait chargée de gravats. Sa lassitude aidait à la barricade.
+Elle servait des pavés comme elle eût servi du vin, l'air endormi.
+
+Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.
+
+Bossuet enjamba les pavés, courut, arrêta le cocher, fit descendre les
+voyageurs, donna la main «aux dames», congédia le conducteur et revint
+ramenant voiture et chevaux par la bride.
+
+--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet
+omnibus adire Corinthum_.
+
+Un instant après, les chevaux dételés s'en allaient au hasard par la rue
+Mondétour, et l'omnibus couché sur le flanc complétait le barrage de la
+rue.
+
+Mame Hucheloup, bouleversée, s'était réfugiée au premier étage.
+
+Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses
+cris épouvantés n'osaient sortir de son gosier.
+
+--C'est la fin du monde, murmurait-elle.
+
+Joly déposait un baiser sur le gros cou rouge et ridé de mame Hucheloup
+et disait à Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considéré le cou d'une
+femme comme une chose infiniment délicate.
+
+Mais Grantaire atteignait les plus hautes régions du dithyrambe.
+Matelote étant remontée au premier, Grantaire l'avait saisie par la
+taille et poussait à la fenêtre de longs éclats de rire.
+
+--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rêve! Matelote
+est une chimère. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique
+qui faisait des gargouilles de cathédrales tomba un beau matin amoureux
+de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et
+cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur
+chromate de plomb comme la maîtresse du Titien, et c'est une bonne
+fille. Je vous réponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille
+contient un héros. Quant à la mère Hucheloup, c'est une vieille brave.
+Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a héritées de son mari. Une
+housarde, quoi! Elle se battra aussi. À elles deux elles feront peur à
+la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il
+est vrai qu'il existe quinze acides intermédiaires entre l'acide
+margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement égal.
+Messieurs, mon père m'a toujours détesté parce que je ne pouvais
+comprendre les mathématiques. Je ne comprends que l'amour et la liberté.
+Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai
+pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqué; mais si
+j'avais été riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!
+si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!
+Je me figure Jésus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il
+ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous êtes voluptueuse et timide! vous
+avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lèvres qui
+réclament le baiser d'un amant!
+
+--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.
+
+Grantaire répondit:
+
+--Je suis capitoul et maître ès jeux floraux!
+
+Enjolras qui était debout sur la crête du barrage, le fusil au poing,
+leva son beau visage austère. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate
+et du puritain. Il fût mort aux Thermopyles avec Léonidas et eût brûlé
+Drogheda avec Cromwell.
+
+--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place
+de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade!
+
+Cette parole irritée produisit sur Grantaire un effet singulier. On eût
+dit qu'il recevait un verre d'eau froide à travers le visage. Il parut
+subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une table près de la
+croisée, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:
+
+--Tu sais que je crois en toi.
+
+--Va-t'en.
+
+--Laisse-moi dormir ici.
+
+--Va dormir ailleurs, cria Enjolras.
+
+Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,
+répondit:
+
+--Laisse-moi y dormir--jusqu'à ce que j'y meure.
+
+Enjolras le considéra d'un oeil dédaigneux:
+
+--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,
+et de mourir.
+
+Grantaire répliqua d'une voix grave:
+
+--Tu verras.
+
+Il bégaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tête tomba
+pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la
+seconde période de l'ébriété où Enjolras l'avait rudement et brusquement
+poussé, un instant après il était endormi.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
+
+
+Bahorel, extasié de la barricade, criait:
+
+Voilà la rue décolletée! comme cela fait bien!
+
+Courfeyrac, tout en démolissant un peu le cabaret, cherchait à consoler
+la veuve cabaretière.
+
+--Mère Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous
+avait signifié procès-verbal et mise en contravention parce que
+Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre fenêtre?
+
+--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez
+me mettre aussi cette table-là dans votre horreur? Et même que, pour le
+tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui était tombé de la mansarde
+dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est
+pas une abomination!
+
+--Eh bien! mère Hucheloup, nous vous vengeons.
+
+La mère Hucheloup, dans cette réparation qu'on lui faisait, ne semblait
+pas comprendre beaucoup son bénéfice. Elle était satisfaite à la manière
+de cette femme arabe qui, ayant reçu un soufflet de son mari, s'alla
+plaindre à son père, criant vengeance et disant:--Père, tu dois à mon
+mari affront pour affront. Le père demanda:--Sur quelle joue as-tu reçu
+le soufflet? Sur la joue gauche. Le père souffleta la joue droite et
+dit:--Te voilà contente. Va dire à ton mari qu'il a souffleté ma fille,
+mais que j'ai souffleté sa femme.
+
+La pluie avait cessé. Des recrues étaient arrivées. Des ouvriers avaient
+apporté sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des
+bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une
+bourriche pleine de lampions «restés de la fête du roi». Laquelle fête
+était toute récente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces
+munitions venaient de la part d'un épicier du faubourg Saint-Antoine
+nommé Pépin. On brisait l'unique réverbère de la rue de la Chanvrerie,
+la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les
+lanternes des rues circonvoisines, de Mondétour, du Cygne, des
+Prêcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.
+
+Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux
+barricades se construisaient en même temps, toutes deux appuyées à la
+maison de Corinthe et faisant équerre; la plus grande fermait la rue de
+la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondétour du côté de la rue du
+Cygne. Cette dernière barricade, très étroite, n'était construite que de
+tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ cinquante travailleurs; une
+trentaine armés de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un
+emprunt en bloc à une boutique d'armurier.
+
+Rien de plus bizarre et de plus bigarré que cette troupe. L'un avait un
+habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'arçon, un autre
+était en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire à poudre
+pendue au côté, un troisième plastronné de neuf feuilles de papier gris
+et armé d'une alène de sellier. Il y en avait un qui criait.
+_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_
+Celui-là n'avait pas de bayonnette. Un autre étalait par-dessus sa
+redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le
+couvre-giberne orné de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_.
+Force fusils portant des numéros de légions, peu de chapeaux, point de
+cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez à cela tous les
+âges, tous les visages, de petits jeunes gens pâles, des ouvriers du
+port bronzés. Tous se hâtaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait
+des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du
+matin,--qu'on était sûr d'un régiment,--que Paris se soulèverait. Propos
+terribles auxquels se mêlait une sorte de jovialité cordiale. On eût dit
+des frères; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands
+périls ont cela de beau qu'ils mettent en lumière la fraternité des
+inconnus.
+
+Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule
+à balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'étain du
+cabaret. On buvait à travers tout cela. Les capsules et les chevrotines
+traînaient pêle-mêle sur les tables avec les verres de vin. Dans la
+salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement
+modifiées par la terreur, dont l'une était abrutie, l'autre essoufflée,
+l'autre éveillée, déchiraient de vieux torchons et faisaient de la
+charpie; trois insurgés les assistaient, trois gaillards chevelus,
+barbus et moustachus, qui épluchaient la toile avec des doigts de
+lingère et qui les faisaient trembler.
+
+L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient
+remarqué à l'instant où il abordait l'attroupement au coin de la rue des
+Billettes, travaillait à la petite barricade et s'y rendait utile.
+Gavroche travaillait à la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu
+Courfeyrac chez lui et lui avait demandé monsieur Marius, il avait
+disparu à peu près vers le moment où l'on avait renversé l'omnibus.
+
+Gavroche, complètement envolé et radieux, s'était chargé de la mise en
+train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,
+étincelait. Il semblait être là pour l'encouragement de tous. Avait-il
+un aiguillon? oui, certes, sa misère; avait-il des ailes? oui, certes,
+sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on
+l'entendait toujours. Il remplissait l'air, étant partout à la fois.
+C'était une espèce d'ubiquité presque irritante; pas d'arrêt possible
+avec lui. L'énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les
+flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il
+impatientait les pensifs, mettait les uns en gaîté, les autres en
+haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant,
+mordait un ouvrier; se posait, s'arrêtait, repartait, volait au-dessus
+du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait,
+bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche
+révolutionnaire.
+
+Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur
+perpétuelle dans ses petits poumons:
+
+--Hardi! encore des pavés! encore des tonneaux! encore des machins! où y
+en a-t-il? Une hottée de plâtras pour me boucher ce trou-là. C'est tout
+petit, votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y
+tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le thé de la
+mère Gibou. Tenez, voilà une porte vitrée.
+
+Ceci fit exclamer les travailleurs.
+
+--Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte
+vitrée, tubercule?
+
+--Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une
+barricade, c'est excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais ça gêne
+pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chipé des pommes pardessus un
+mur où il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitrée, ça coupe les
+cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la
+barricade. Pardi! le verre est traître. Ah çà, vous n'avez pas une
+imagination effrénée, mes camarades!
+
+Du reste, il était furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un
+à l'autre, réclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me
+donne-t-on pas un fusil?
+
+--Un fusil à toi! dit Combeferre.
+
+--Tiens! répliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830
+quand on s'est disputé avec Charles X!
+
+Enjolras haussa les épaules.
+
+--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.
+
+Gavroche se tourna fièrement, et lui répondit:
+
+--Si tu es tué avant moi, je te prends le tien.
+
+--Gamin! dit Enjolras.
+
+--Blanc-bec! dit Gavroche.
+
+Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la rue, fit diversion.
+
+Gavroche lui cria:
+
+--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne
+fait donc rien pour elle?
+
+L'élégant s'enfuit.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Les préparatifs
+
+
+Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la
+Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils
+l'appellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés.
+Le fait est qu'elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept
+pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient, à
+volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en
+escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés
+et arrangés en gradins à l'intérieur. Au dehors le front de la
+barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des
+poutres et des planches qui s'enchevêtraient dans les roues de la
+charrette Anceau et de l'omnibus renversé, avait un aspect hérissé et
+inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait
+été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la
+plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La
+flèche de l'omnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes,
+et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade.
+
+La petite barricade Mondétour, cachée derrière la maison du cabaret, ne
+s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable
+redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jugé à propos de
+barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des
+Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une
+communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués
+par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs.
+
+À cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard,
+dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte
+aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Chanvrerie,
+l'intérieur de la barricade, où le cabaret faisait un angle saillant,
+présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait
+une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes
+maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que
+la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes
+du haut en bas.
+
+Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que
+cette poignée d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni une
+bayonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce
+moment de l'émeute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue
+de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.
+
+Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table
+hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le
+coffre carré et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de
+cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement
+parmi les plus braves et un moment de silence.
+
+Courfeyrac les distribua en souriant.
+
+Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se
+mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril
+de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le
+réserva.
+
+Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela
+avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient
+plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec
+des ondulations lugubres.
+
+On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans
+précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras alla placer trois
+sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde
+rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie.
+
+Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés,
+les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables où personne ne
+passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne
+palpitait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du
+crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence
+où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi
+de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles,
+ils attendirent.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+En attendant
+
+
+Dans ces heures d'attente, que firent-ils?
+
+Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.
+
+Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la
+charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'étain et de plomb fondu
+destinés au moule à balles, fumait sur un réchaud ardent, pendant que
+les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant
+qu'Enjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes,
+Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,
+quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus
+paisibles jours de leurs causeries d'écoliers, et dans un coin de ce
+cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu'ils avaient
+élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur
+chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent
+à dire des vers d'amour.
+
+Quels vers? Les voici:
+
+ _Vous rappelez-vous notre douce vie,_
+ _Lorsque nous étions si jeunes tous deux,_
+ _Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_
+ _Que d'être bien mis et d'être amoureux!_
+
+ _Lorsqu'en ajoutant votre âge à mon âge,_
+ _Nous ne comptions pas à deux quarante ans,_
+ _Et que, dans notre humble et petit ménage,_
+ _Tout, même l'hiver, nous était printemps!_
+
+ _Beaux jours! Manuel était fier et sage,_
+ _Paris s'asseyait à de saints banquets,_
+ _Foy lançait la foudre, et votre corsage_
+ _Avait une épingle où je me piquais._
+
+ _Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_
+ _Quand je vous menais au Prado dîner,_
+ _Vous étiez jolie au point que les roses_
+ _Me faisaient l'effet de se retourner;_
+
+ _Je les entendais dire: Est-elle belle!_
+ _Comme elle sent bon! quels cheveux à flots!_
+ _Sous son mantelet elle cache une aile;_
+ _Son bonnet charmant est à peine éclos._
+
+ _J'errais avec toi, pressant ton bras souple._
+ _Les passants croyaient que l'amour charmé_
+ _Avait marié, dans notre heureux couple,_
+ _Le doux mois d'avril au beau mois de mai._
+
+ _Nous vivions cachés, contents, porte close,_
+ _Dévorant l'amour, bon fruit défendu;_
+ _Ma bouche n'avait pas dit une chose_
+ _Que déjà ton coeur avait répondu._
+
+ _Sorbonne était l'endroit bucolique_
+ _Où je t'adorais du soir au matin._
+ _C'est ainsi qu'une âme amoureuse applique_
+ _La carte du Tendre au pays latin._
+
+ _Ô place Maubert! Ô place Dauphine_
+ _Quand, dans le taudis frais et printanier,_
+ _Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_
+ _Je voyais un astre au fond du grenier._
+
+ _J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_
+ _Mieux que Malebranche et que Lamennais,_
+ _Tu me démontrais la bonté céleste_
+ _Avec une fleur que tu me donnais._
+
+ _Je t'obéissais, tu m'étais soumise._
+ _Ô grenier doré! te lacer! te voir_
+ _Aller et venir dès l'aube en chemise,_
+ _Mirant ton front jeune à ton vieux miroir!_
+
+ _Et qui donc pourrait perdre la mémoire_
+ _De ces temps d'aurore et de firmament,_
+ _De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_
+ _Où l'amour bégaye un argot charmant?_
+
+ _Nos jardins étaient un pot de tulipe;_
+ _Tu masquais la vitre avec un jupon;_
+ _Je prenais le bol de terre de pipe,_
+ _Et je te donnais la tasse en japon._
+
+ _Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_
+ _Ton manchon brûlé, ton boa perdu!_
+ _Et ce cher portrait du divin Shakespeare_
+ _Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_
+
+ _J'étais mendiant, et toi charitable._
+ _Je baisais au vol tes bras frais et ronds._
+ _Dante in-folio nous servait de table_
+ _Pour manger gaîment un cent de marrons._
+
+ _La première fois qu'en mon joyeux bouge_
+ _Je pris un baiser à ta lèvre en feu,_
+ _Quand tu t'en allas décoiffée et rouge,_
+ _Je restai tout pâle et je crus en Dieu_
+
+ _Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_
+ _Et tous ces fichus changés en chiffons?_
+ _Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_
+ _Se sont envolés dans les cieux profonds!_
+
+L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappelés, quelques étoiles
+qui commençaient à briller au ciel, le repos funèbre de ces rues
+désertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se préparait,
+donnaient un charme pathétique à ces vers murmurés à demi-voix dans le
+crépuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, était un doux
+poète.
+
+Cependant on avait allumé un lampion dans la petite barricade, et, dans
+la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi
+gras en avant des voitures chargées de masques qui vont à la Courtille.
+Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.
+
+La torche avait été placée dans une espèce de cage de pavés fermée de
+trois côtés pour l'abriter du vent, et disposée de façon que toute la
+lumière tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient
+plongées dans l'obscurité, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge
+formidablement éclairé comme par une énorme lanterne sourde.
+
+Cette lumière ajoutait à l'écarlate du drapeau je ne sais quelle pourpre
+terrible.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+L'homme recruté rue des Billettes
+
+
+La nuit était tout à fait tombée, rien ne venait. On n'entendait que des
+rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu
+nourries et lointaines. Ce répit, qui se prolongeait, était signe que le
+gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante
+hommes en attendaient soixante mille.
+
+Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les âmes fortes
+au seuil des événements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui
+s'était mis à fabriquer des cartouches dans la salle basse à la clarté
+douteuse de deux chandelles, posées sur le comptoir par précaution à
+cause de la poudre répandue sur les tables. Ces deux chandelles ne
+jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgés en outre avaient eu
+soin de ne point allumer de lumière dans les étages supérieurs.
+
+Gavroche en ce moment était fort préoccupé, non pas précisément de ses
+cartouches.
+
+L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et
+était allé s'asseoir à la table la moins éclairée. Il lui était échu un
+fusil de munition grand modèle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche
+jusqu'à cet instant, distrait par cent choses «amusantes», n'avait pas
+même vu cet homme.
+
+Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son
+fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.
+Ceux qui auraient épié l'homme jusqu'à ce moment l'auraient vu tout
+observer dans la barricade et dans la bande des insurgés avec une
+attention singulière; mais depuis qu'il était entré dans la salle, il
+avait été pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien
+voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif
+et se mit à tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche
+auprès de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même temps, sur son
+visage enfantin, à la fois si effronté et si sérieux, si évaporé et si
+profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux
+qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je
+rêve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non!
+etc. Gavroche se balançait sur ses talons crispait ses deux poings dans
+ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dépensait en une lippe
+démesurée toute la sagacité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait,
+incertain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la mine du chef des
+eunuques au marché des esclaves découvrant une Vénus parmi des dondons,
+et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël dans un tas de croûtes.
+Tout chez lui était en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence
+qui combine. Il était évident qu'il arrivait un événement à Gavroche.
+
+C'est au plus fort de cette préoccupation qu'Enjolras l'aborda.
+
+--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,
+glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et
+reviens me dire ce qui se passe.
+
+Gavroche se haussa sur ses hanches.
+
+--Les petits sont donc bons à quelque chose! c'est bien heureux! J'y
+vas. En attendant fiez-vous aux petits, méfiez-vous des grands...--Et
+Gavroche, levant la tête et baissant la voix, ajouta, en désignant
+l'homme de la rue des Billettes:
+
+--Vous voyez bien ce grand-là?
+
+--Eh bien?
+
+--C'est un mouchard.
+
+--Tu es sûr?
+
+--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlevé par l'oreille de la
+corniche du pont Royal où je prenais l'air.
+
+Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots très bas à un
+ouvrier du port aux vins qui se trouvait là. L'ouvrier sortit de la
+salle et y rentra presque tout de suite accompagné de trois autres. Ces
+quatre hommes, quatre portefaix aux larges épaules, allèrent se placer,
+sans rien faire qui pût attirer son attention, derrière la table où
+était accoudé l'homme de la rue des Billettes. Ils étaient visiblement
+prêts à se jeter sur lui.
+
+Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+À cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son
+regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir
+sa pensée. Il sourit d'un sourire qui était tout ce qu'on peut voir au
+monde de plus dédaigneux, de plus énergique et de plus résolu, et
+répondit avec une gravité hautaine:
+
+--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!
+
+--Vous êtes mouchard?
+
+--Je suis agent de l'autorité.
+
+--Vous vous appelez?
+
+--Javert.
+
+Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que
+Javert eût eu le temps de se retourner, il fut colleté, terrassé,
+garrotté, fouillé.
+
+On trouva sur lui une petite carte ronde collée entre deux verres et
+portant d'un côté les armes de France, gravées, avec cette légende:
+_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT,
+inspecteur de police, âgé de cinquante-deux ans; et la signature du
+préfet de police d'alors, M. Gisquet.
+
+Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pièces
+d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrière la montre, au fond
+du gousset, on tâta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras
+déplia et où il lut ces cinq lignes écrites de la main même du préfet de
+police:
+
+«Sitôt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par
+une surveillance spéciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des
+allures sur la berge de la rive droite de la Seine, près le pont
+d'Iéna.»
+
+Le fouillage terminé, on redressa Javert, on lui noua les bras derrière
+le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre
+qui avait jadis donné son nom au cabaret.
+
+Gavroche, qui avait assisté à toute la scène et tout approuvé d'un
+hochement de tête silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:
+
+--C'est la souris qui a pris le chat.
+
+Tout cela s'était exécuté si rapidement que c'était fini quand on s'en
+aperçut autour du cabaret. Javert n'avait pas jeté un cri. En voyant
+Javert lié au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les
+hommes dispersés dans les deux barricades, accoururent.
+
+Javert, adossé au poteau, et si entouré de cordes qu'il ne pouvait faire
+un mouvement, levait la tête avec la sérénité intrépide de l'homme qui
+n'a jamais menti.
+
+--C'est un mouchard, dit Enjolras.
+
+Et se tournant vers Javert:
+
+--Vous serez fusillé deux minutes avant que la barricade soit prise.
+
+Javert répliqua de son accent le plus impérieux:
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Nous ménageons la poudre.
+
+--Alors finissez-en d'un coup de couteau.
+
+--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des
+assassins.
+
+Puis il appela Gavroche.
+
+--Toi! va à ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.
+
+--J'y vas, cria Gavroche.
+
+Et s'arrêtant au moment de partir:
+
+--À propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le
+musicien, mais je veux la clarinette.
+
+Le gamin fit le salut militaire et franchit gaîment la coupure de la
+grande barricade.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé Le Cabuc qui ne se
+nommait peut-être pas Le Cabuc
+
+
+La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complète,
+le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et réel ces grandes
+minutes de gésine sociale et d'enfantement révolutionnaire où il y a de
+la convulsion mêlée à l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse
+ébauchée ici, un incident plein d'une horreur épique et farouche qui
+survint presque aussitôt après le départ de Gavroche.
+
+Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomèrent en
+roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre
+eux d'où ils viennent. Parmi les passants qui s'étaient réunis au
+rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait
+un être portant la veste du portefaix usée aux épaules, qui gesticulait
+et vociférait et avait la mine d'une espèce d'ivrogne sauvage. Cet
+homme, un nommé ou surnommé Le Cabuc, et du reste tout à fait inconnu de
+ceux qui prétendaient le connaître, très ivre, ou faisant semblant,
+s'était attablé avec quelques autres à une table qu'ils avaient tirée en
+dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient
+tête, semblait considérer d'un air de réflexion la grande maison du fond
+de la barricade dont les cinq étages dominaient toute la rue et
+faisaient face à la rue Saint-Denis. Tout à coup il s'écria:
+
+--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-là qu'il faudrait tirer.
+Quand nous serons là aux croisées, du diable si quelqu'un avance dans la
+rue!
+
+--Oui, mais la maison est fermée, dit un des buveurs.
+
+--Cognons!
+
+--On n'ouvrira pas.
+
+--Enfonçons la porte!
+
+Le Cabuc court à la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.
+La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne répond.
+Un troisième coup. Même silence.
+
+--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.
+
+Rien ne bouge.
+
+Alors il saisit un fusil et commence à battre la porte à coups de
+crosse. C'était une vieille porte d'allée, cintrée, basse, étroite,
+solide, toute en chêne, doublée à l'intérieur d'une feuille de tôle et
+d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de
+crosse faisaient trembler la maison, mais n'ébranlaient pas la porte.
+
+Toutefois il est probable que les habitants s'étaient émus, car on vit
+enfin s'éclairer et s'ouvrir une petite lucarne carrée au troisième
+étage, et apparaître à cette lucarne une chandelle et la tête béate et
+effrayée d'un bonhomme en cheveux gris qui était le portier.
+
+L'homme qui cognait s'interrompit.
+
+--Messieurs, demanda le portier, que désirez-vous?
+
+--Ouvre! dit Le Cabuc.
+
+--Messieurs, cela ne se peut pas.
+
+--Ouvre toujours!
+
+--Impossible, messieurs!
+
+Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il
+était en bas, et qu'il faisait très noir, le portier ne le vit point.
+
+--Oui ou non, veux-tu ouvrir?
+
+--Non, messieurs!
+
+--Tu dis non?
+
+--Je dis non, mes bons....
+
+Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil était lâché; la balle lui
+était entrée sous le menton et était sortie par la nuque après avoir
+traversé la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-même sans pousser
+un soupir. La chandelle tomba et s'éteignit, et l'on ne vit plus rien
+qu'une tête immobile posée au bord de la lucarne et un peu de fumée
+blanchâtre qui s'en allait vers le toit.
+
+--Voilà! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pavé la crosse de son
+fusil.
+
+Il avait à peine prononcé ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur
+son épaule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une
+voix qui lui disait:
+
+--À genoux.
+
+Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide
+d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet à la main.
+
+À la détonation, il était arrivé.
+
+Il avait empoigné de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et
+la bretelle du Cabuc.
+
+--À genoux, répéta-t-il.
+
+Et d'un mouvement souverain le frêle jeune homme de vingt ans plia comme
+un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.
+Le Cabuc essaya de résister, mais il semblait qu'il eût été saisi par un
+poing surhumain.
+
+Pâle, le col nu, les cheveux épars, Enjolras, avec son visage de femme,
+avait en ce moment je ne sais quoi de la Thémis antique. Ses narines
+gonflées, ses yeux baissés donnaient à son implacable profil grec cette
+expression de colère et cette expression de chasteté qui, au point de
+vue de l'ancien monde, conviennent à la justice.
+
+Toute la barricade était accourue, puis tous s'étaient rangés en cercle
+à distance, sentant qu'il était impossible de prononcer une parole
+devant la chose qu'ils allaient voir.
+
+Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se débattre et tremblait de tous
+ses membres. Enjolras le lâcha et tira sa montre.
+
+--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.
+
+--Grâce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tête et balbutia
+quelques jurements inarticulés.
+
+Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,
+puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les
+cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui
+appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes
+intrépides, qui étaient si tranquillement entrés dans la plus effrayante
+des aventures, détournèrent la tête.
+
+On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pavé le front en avant,
+et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et
+sévère.
+
+Puis il poussa du pied le cadavre et dit:
+
+--Jetez cela dehors.
+
+Trois hommes soulevèrent le corps du misérable qu'agitaient les
+dernières convulsions machinales de la vie expirée, et le jetèrent
+par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondétour.
+
+Enjolras était demeuré pensif. On ne sait quelles ténèbres grandioses se
+répandaient lentement sur sa redoutable sérénité. Tout à coup il éleva
+la voix. On fit silence.
+
+--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce
+que j'ai fait est horrible. Il a tué, c'est pourquoi je l'ai tué. J'ai
+dû le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat
+est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de
+la révolution, nous sommes les prêtres de la république, nous sommes les
+hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre
+combat. J'ai donc jugé et condamné à mort cet homme. Quant à moi,
+contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jugé
+aussi, et vous verrez tout à l'heure à quoi je me suis condamné.
+
+Ceux qui écoutaient tressaillirent.
+
+--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.
+
+--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En exécutant cet homme, j'ai
+obéi à la nécessité; mais la nécessité est un monstre du vieux monde; la
+nécessité s'appelle Fatalité. Or, la loi du progrès, c'est que les
+monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalité s'évanouisse
+devant la fraternité. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot
+amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as
+l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y
+aura dans l'avenir ni ténèbres, ni coups de foudre, ni ignorance féroce,
+ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de
+Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le
+genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour où tout sera
+concorde, harmonie, lumière, joie et vie, il viendra. Et c'est pour
+qu'il vienne que nous allons mourir.
+
+Enjolras se tut. Ses lèvres de vierge se refermèrent; et il resta
+quelque temps debout à l'endroit où il avait versé le sang, dans une
+immobilité de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de
+lui.
+
+Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,
+appuyés l'un sur l'autre à l'angle de la barricade, considéraient avec
+une admiration où il y avait de la compassion ce grave jeune homme,
+bourreau et prêtre, de lumière comme le cristal, et de roche aussi.
+
+Disons tout de suite que plus tard, après l'action, quand les cadavres
+furent portés à la morgue et fouillés, on trouva sur Le Cabuc une carte
+d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,
+le rapport spécial fait à ce sujet au préfet de police de 1832.
+
+Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police étrange, mais
+probablement fondée, Le Cabuc, c'était Claquesous. Le fait est qu'à
+partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.
+Claquesous n'a laissé nulle trace de sa disparition; il semblerait
+s'être amalgamé à l'invisible. Sa vie avait été ténèbres; sa fin fut
+nuit.
+
+Tout le groupe insurgé était encore sous l'émotion de ce procès tragique
+si vite instruit et si vite terminé, quand Courfeyrac revit dans la
+barricade le petit jeune homme qui le matin avait demandé chez lui
+Marius.
+
+Ce garçon, qui avait l'air hardi et insouciant, était venu à la nuit
+rejoindre les insurgés.
+
+
+
+
+Livre treizième--Marius entre dans l'ombre
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
+
+
+Cette voix qui à travers le crépuscule avait appelé Marius à la
+barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix
+de la destinée. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait à
+la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces
+lugubres ouvertures qui se font dans les ténèbres devant le désespoir
+sont tentantes, Marius écarta la grille qui l'avait tant de fois laissé
+passer, sortit du jardin et dit: allons!
+
+Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le
+cerveau, incapable de rien accepter désormais du sort après ces deux
+mois passés dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accablé à
+la fois par toutes les rêveries du désespoir, il n'avait plus qu'un
+désir, en finir bien vite.
+
+Il se mit à marcher rapidement. Il se trouvait précisément qu'il était
+armé, ayant sur lui les pistolets de Javert.
+
+Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'était perdu à ses yeux dans
+les rues.
+
+Marius, qui était sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa
+l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-Élysées, la place Louis
+XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y étaient ouverts, le gaz y
+brûlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on
+prenait des glaces au café Laiter, on mangeait des petits gâteaux à la
+pâtisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au
+galop de l'hôtel des Princes et de l'hôtel Meurice.
+
+Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honoré. Les
+boutiques y étaient fermées, les marchands causaient devant leurs portes
+entr'ouvertes, les passants circulaient, les réverbères étaient allumés,
+à partir du premier étage toutes les croisées étaient éclairées comme à
+l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.
+
+Marius suivit la rue Saint-Honoré. À mesure qu'il s'éloignait du
+Palais-Royal, il y avait moins de fenêtres éclairées; les boutiques
+étaient tout à fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue
+s'assombrissait et en même temps la foule s'épaississait. Car les
+passants maintenant étaient une foule. On ne voyait personne parler dans
+cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et
+profond.
+
+Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait «des rassemblements»,
+espèces de groupes immobiles et sombres qui étaient parmi les allants et
+venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.
+
+À l'entrée de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'était
+un bloc résistant, massif, solide, compact, presque impénétrable, de
+gens entassés qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait là presque plus
+d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des
+casquettes, des têtes hérissées et terreuses. Cette multitude ondulait
+confusément dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent
+rauque d'un frémissement. Quoique pas un ne marchât, on entendait un
+piétinement dans la boue. Au-delà de cette épaisseur de foule, dans la
+rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la
+rue Saint-Honoré, il n'y avait plus une seule vitre où brillât une
+chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et
+décroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-là ressemblaient
+à de grosses étoiles rouges pendues à des cordes et jetaient sur le pavé
+une ombre qui avait la forme d'une grande araignée. Ces rues n'étaient
+pas désertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes
+remuées et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dépassait cette
+limite. Là cessait la circulation. Là finissait la foule et commençait
+l'armée.
+
+Marius voulait avec la volonté de l'homme qui n'espère plus. On l'avait
+appelé, il fallait qu'il allât. Il trouva le moyen de traverser la foule
+et de traverser le bivouac des troupes, il se déroba aux patrouilles, il
+évita les sentinelles. Il fit un détour, gagna la rue de Béthisy, et se
+dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait
+plus de lanternes.
+
+Après avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisière des
+troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,
+plus un soldat, plus une lumière; personne. La solitude, le silence, la
+nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'était
+entrer dans une cave.
+
+Il continua d'avancer.
+
+Il fit quelques pas. Quelqu'un passa près de lui en courant. Était-ce un
+homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Cela avait
+passé et s'était évanoui.
+
+De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea être la rue
+de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta à un
+obstacle. Il étendit les mains. C'était une charrette renversée; son
+pied reconnut des flaques d'eau, des fondrières, des pavés épars et
+amoncelés. Il y avait là une barricade ébauchée et abandonnée. Il
+escalada les pavés et se trouva de l'autre côté du barrage. Il marchait
+très près des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au
+delà de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose
+de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'étaient deux chevaux
+blancs; les chevaux de l'omnibus dételé le matin par Bossuet, qui
+avaient erré au hasard de rue en rue toute la journée et avaient fini
+par s'arrêter là, avec cette patience accablée des brutes qui ne
+comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les
+actions de la providence.
+
+Marius laissa les chevaux derrière lui. Comme il abordait une rue qui
+lui faisait l'effet d'être la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,
+venu on ne sait d'où et qui traversait l'obscurité au hasard, siffla
+tout près de lui, et la balle perça au-dessus de sa tête un plat à barbe
+de cuivre suspendu à la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en
+1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat à
+barbe troué.
+
+Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. À partir de cet instant, il
+ne rencontra plus rien.
+
+Tout cet itinéraire ressemblait à une descente de marches noires.
+
+Marius n'en alla pas moins en avant.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Paris à vol de hibou
+
+
+Un être qui eût plané sur Paris en ce moment avec l'aile de la
+chauve-souris ou de la chouette eût eu sous les yeux un spectacle morne.
+
+Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la
+ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se
+croisent mille ruelles et dont les insurgés avaient fait leur redoute et
+leur place d'armes, lui eût apparu comme un énorme trou sombre creusé au
+centre de Paris. Là le regard tombait dans un abîme. Grâce aux
+réverbères brisés, grâce aux fenêtres fermées, là cessait tout
+rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police
+de l'émeute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est-à-dire la
+nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurité, multiplier chaque
+combattant par les possibilités que cette obscurité contient, c'est la
+tactique nécessaire de l'insurrection. À la chute du jour, toute croisée
+où une chandelle s'allumait avait reçu une balle. La lumière était
+éteinte, quelquefois l'habitant tué. Aussi rien ne bougeait. Il n'y
+avait rien là que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans
+les rues une sorte d'horreur sacrée. On n'y apercevait même pas les
+longues rangées de fenêtres et d'étages, les dentelures des cheminées et
+des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pavé boueux et mouillé.
+L'oeil qui eût regardé d'en haut dans cet amas d'ombre eût entrevu
+peut-être çà et là, de distance en distance, des clartés indistinctes
+faisant saillir des lignes brisées et bizarres, des profils de
+constructions singulières, quelque chose de pareil à des lueurs allant
+et venant dans des ruines; c'est là qu'étaient les barricades. Le reste
+était un lac d'obscurité, brumeux, pesant, funèbre, au-dessus duquel se
+dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,
+l'église Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands édifices
+dont l'homme fait des géants et dont la nuit fait des fantômes.
+
+Tout autour de ce labyrinthe désert et inquiétant, dans les quartiers où
+la circulation parisienne n'était pas anéantie et où quelques rares
+réverbères brillaient, l'observateur aérien eût pu distinguer la
+scintillation métallique des sabres et des bayonnettes, le roulement
+sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux
+grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et
+se fermait lentement autour de l'émeute.
+
+Le quartier investi n'était plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;
+tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,
+chacune des rues où l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.
+
+Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et
+redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de
+séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les
+attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui
+allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de
+rue; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit.
+C'était fini. Plus d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair
+des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de
+la mort. Où? comment? quand? On ne savait, mais c'était certain et
+inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et
+l'insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la
+bourgeoisie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour les uns comme
+pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou
+vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême,
+obscurité tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris
+de résolution et les plus hardis de terreur.
+
+Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale. Pour
+les uns, avancer, c'était mourir, et personne ne songeait à reculer;
+pour les autres, rester, c'était mourir, et personne ne songeait à fuir.
+
+Il était nécessaire que le lendemain tout fût terminé, que le triomphe
+fût ici ou là, que l'insurrection fût une révolution ou une
+échauffourée. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre
+bourgeois le sentait. De là une pensée d'angoisse qui se mêlait à
+l'ombre impénétrable de ce quartier où tout allait se décider; de là un
+redoublement d'anxiété autour de ce silence d'où allait sortir une
+catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchirant comme un
+râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien
+n'était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée
+se lamentant dans les ténèbres.
+
+Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce
+que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies
+de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu; des nuages lourds
+emplissaient tout l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait un
+ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se déployait
+sur cet immense tombeau.
+
+Tandis qu'une bataille encore toute politique se préparait dans ce même
+emplacement qui avait vu déjà tant d'événements révolutionnaires, tandis
+que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des
+principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s'approchaient
+pour se heurter, s'étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait
+et appelait l'heure dernière et décisive de la crise, au loin et en
+dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de
+ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris
+heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du
+peuple.
+
+Voix effrayante et sacrée qui se compose du rugissement de la brute et
+de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,
+qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut
+comme la voix du tonnerre.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+L'extrême bord
+
+
+Marius était arrivé aux halles.
+
+Là tout était plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans
+les rues voisines. On eût dit que la paix glaciale du sépulcre était
+sortie de terre et s'était répandue sous le ciel.
+
+Une rougeur pourtant découpait sur ce fond noir la haute toiture des
+maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du côté de Saint-Eustache.
+C'était le reflet de la torche qui brûlait dans la barricade de
+Corinthe. Marius s'était dirigé sur cette rougeur. Elle l'avait amené au
+Marché-aux-Poirées, et il entrevoyait l'embouchure ténébreuse de la rue
+des Prêcheurs. Il y entra. La vedette des insurgés qui guettait à
+l'autre bout ne l'aperçut pas. Il se sentait tout près de ce qu'il était
+venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au
+coude de ce court tronçon de la ruelle Mondétour qui était, on s'en
+souvient, la seule communication conservée par Enjolras avec le dehors.
+Au coin de la dernière maison, à sa gauche, il avança la tête, et
+regarda dans le tronçon Mondétour.
+
+Un peu au delà de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la
+Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre où il était lui-même
+enseveli, il aperçut quelque lueur sur les pavés, un peu du cabaret, et,
+derrière, un lampion clignotant dans une espèce de muraille informe, et
+des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela était
+à dix toises de lui. C'était l'intérieur de la barricade.
+
+Les maisons qui bordaient la ruelle à droite lui cachaient le reste du
+cabaret, la grande barricade et le drapeau.
+
+Marius n'avait plus qu'un pas à faire.
+
+Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,
+et songea à son père.
+
+Il songea à cet héroïque colonel Pontmercy qui avait été un si fier
+soldat, qui avait gardé sous la République la frontière de France et
+touché sous l'empereur la frontière d'Asie, qui avait vu Gênes,
+Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui
+avait laissé sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de
+ce même sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi
+avant l'âge dans la discipline et le commandement, qui avait vécu le
+ceinturon bouclé, les épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde
+noircie par la poudre, le front plissé par le casque, sous la baraque,
+au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans était
+revenu des grandes guerres la joue balafrée, le visage souriant, simple,
+tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la
+France et rien contre elle.
+
+Il se dit que son jour à lui était venu aussi, que son heure avait enfin
+sonné, qu'après son père il allait, lui aussi, être brave, intrépide,
+hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,
+verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire
+la guerre à son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce
+champ de bataille où il allait descendre, c'était la rue, et que cette
+guerre qu'il allait faire, c'était la guerre civile!
+
+Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que
+c'était là qu'il allait tomber.
+
+Alors il frissonna.
+
+Il songea à cette épée de son père que son aïeul avait vendue à un
+brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrettée. Il se dit
+qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste épée, de lui échapper
+et de s'en aller irritée dans les ténèbres; que si elle s'était enfuie
+ainsi, c'est qu'elle était intelligente et qu'elle prévoyait l'avenir;
+c'est qu'elle pressentait l'émeute, la guerre des ruisseaux, la guerre
+des pavés, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donnés
+et reçus par derrière; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,
+elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'après ce
+qu'elle avait fait avec le père, elle ne voulait pas faire cela avec le
+fils! Il se dit que si cette épée était là, si, l'ayant recueillie au
+chevet de son père mort, il avait osé la prendre et l'emporter pour ce
+combat de nuit entre Français dans un carrefour, à coup sûr elle lui
+brûlerait les mains et se mettrait à flamboyer devant lui comme l'épée
+de l'ange! Il se dit qu'il était heureux qu'elle n'y fût pas et qu'elle
+eût disparu, que cela était bien, que cela était juste, que son aïeul
+avait été le vrai gardien de la gloire de son père, et qu'il valait
+mieux que l'épée du colonel eût été criée à l'encan, vendue au fripier,
+jetée aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la
+patrie.
+
+Et puis il se mit à pleurer amèrement.
+
+Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le
+pouvait. Puisqu'elle était partie, il fallait bien qu'il mourût. Ne lui
+avait-il pas donné sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle était partie
+sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourût. Et puis il
+était clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en était allée
+ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son
+adresse! À quoi bon vivre et pourquoi vivre à présent? Et puis, quoi!
+être venu jusque-là et reculer! s'être approché du danger, et s'enfuir!
+être venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout
+tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela
+suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui
+l'attendaient! qui avaient peut-être besoin de lui! qui étaient une
+poignée contre une armée! Manquer à tout à la fois, à l'amour, à
+l'amitié, à sa parole! Donner à sa poltronnerie le prétexte du
+patriotisme! Mais cela était impossible, et si le fantôme de son père
+était là dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins
+du plat de son épée et lui crierait: Marche donc, lâche!
+
+En proie au va-et-vient de ses pensées, il baissait la tête.
+
+Tout à coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait
+de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pensée propre au
+voisinage de la tombe; être près de la mort, cela fait voir vrai. La
+vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-être sur le point
+d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la
+rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'âme
+intérieur, devant l'oeil de sa pensée. Tous les tumultueux points
+d'interrogation de la rêverie lui revinrent en foule, mais sans le
+troubler. Il n'en laissa aucun sans réponse.
+
+Voyons, pourquoi son père s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des
+cas où l'insurrection monte à la dignité de devoir? qu'y aurait-il donc
+de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui
+s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il
+ne s'agit plus d'un territoire sacré, mais d'une idée sainte. La patrie
+se plaint, soit; mais l'humanité applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que
+la patrie se plaigne? La France saigne, mais la liberté sourit; et
+devant le sourire de la liberté, la France oublie sa plaie. Et puis, à
+voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre
+civile?
+
+La guerre civile? qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il y a une guerre
+étrangère? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre
+entre frères? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni
+guerre étrangère, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la
+guerre juste. Jusqu'au jour où le grand concordat humain sera conclu, la
+guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se hâte contre
+le passé qui s'attarde, peut être nécessaire. Qu'a-t-on à reprocher à
+cette guerre-là? La guerre ne devient honte, l'épée ne devient poignard
+que lorsqu'elle assassine le droit, le progrès, la raison, la
+civilisation, la vérité. Alors, guerre civile ou guerre étrangère, elle
+est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la
+justice, de quel droit une forme de la guerre en mépriserait-elle une
+autre? de quel droit l'épée de Washington renierait-elle la pique de
+Camille Desmoulins? Léonidas contre l'étranger, Timoléon contre le
+tyran, lequel est le plus grand? l'un est le défenseur, l'autre est le
+libérateur. Flétrira-t-on, sans s'inquiéter du but, toute prise d'armes
+dans l'intérieur de la cité? alors notez d'infamie Brutus, Marcel,
+Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues?
+Pourquoi pas? c'était la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de
+Pélage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France,
+Marnix contre l'Espagne, Pélage contre les Maures; tous contre
+l'étranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'étranger; l'oppression, c'est
+l'étranger; le droit divin, c'est l'étranger. Le despotisme viole la
+frontière morale, comme l'invasion viole la frontière géographique.
+Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas,
+reprendre son territoire. Il vient une heure où protester ne suffit
+plus; après la philosophie il faut l'action; la vive force achève ce que
+l'idée a ébauché; _Prométhée enchaîné_ commence, Aristogiton finit;
+l'Encyclopédie éclaire les âmes, le 10 août les électrise. Après
+Eschyle, Thrasybule; après Diderot, Danton. Les multitudes ont une
+tendance à accepter le maître. Leur masse dépose de l'apathie. Une foule
+se totalise aisément en obéissance. Il faut les remuer, les pousser,
+rudoyer les hommes par le bienfait même de leur délivrance, leur blesser
+les yeux par le vrai, leur jeter la lumière à poignées terribles. Il
+faut qu'ils soient eux-mêmes un peu foudroyés par leur propre salut; cet
+éblouissement les réveille. De là la nécessité des tocsins et des
+guerres. Il faut que de grands combattants se lèvent, illuminent les
+nations par l'audace, et secouent cette triste humanité que couvrent
+d'ombre le droit divin, la gloire césarienne, la force, le fanatisme, le
+pouvoir irresponsable et les majestés absolues; cohue stupidement
+occupée à contempler, dans leur splendeur crépusculaire, ces sombres
+triomphes de la nuit. À bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous?
+appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont
+tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les
+principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le
+propre de la vérité c'est de manquer de complaisance; pas de concession
+donc; tout empiétement sur l'homme doit être réprimé; il y a le droit
+divin dans Louis XVI, il y a le _parce que Bourbon_ dans Louis-Philippe;
+tous deux représentent dans une certaine mesure la confiscation du
+droit, et pour déblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre;
+il le faut, la France étant toujours ce qui commence. Quand le maître
+tombe en France, il tombe partout. En somme, rétablir la vérité sociale,
+rendre son trône à la liberté, rendre le peuple au peuple, rendre à
+l'homme la souveraineté, replacer la pourpre sur la tête de la France,
+restaurer dans leur plénitude la raison et l'équité, supprimer tout
+germe d'antagonisme en restituant chacun à lui-même, anéantir l'obstacle
+que la royauté fait à l'immense concorde universelle, remettre le genre
+humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par
+conséquent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-là construisent la
+paix. Une énorme forteresse de préjugés, de privilèges, de
+superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences,
+d'iniquités, de ténèbres, est encore debout sur le monde avec ses tours
+de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse
+monstrueuse. Vaincre à Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille,
+c'est immense.
+
+Il n'est personne qui ne l'ait remarqué sur soi-même, l'âme, et c'est là
+la merveille de son unité compliquée d'ubiquité, a cette aptitude
+étrange de raisonner presque froidement dans les extrémités les plus
+violentes, et il arrive souvent que la passion désolée et le profond
+désespoir, dans l'agonie même de leurs monologues les plus noirs,
+traitent des sujets et discutent des thèses. La logique se mêle à la
+convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage
+lugubre de la pensée. C'était là la situation d'esprit de Marius.
+
+Tout en songeant ainsi, accablé, mais résolu, hésitant pourtant, et, en
+somme, frémissant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans
+l'intérieur de la barricade. Les insurgés y causaient à demi-voix, sans
+remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la dernière phase
+de l'attente. Au-dessus d'eux, à une lucarne d'un troisième étage,
+Marius distinguait une espèce de spectateur ou de témoin qui lui
+semblait singulièrement attentif. C'était le portier tué par Le Cabuc.
+D'en bas, à la réverbération de la torche enfouie dans les pavés, on
+apercevait cette tête vaguement. Rien n'était plus étrange, à cette
+clarté sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, étonnée,
+avec ses cheveux hérissés, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche
+béante, penchée sur la rue dans une attitude de curiosité.
+
+On eût dit que celui qui était mort considérait ceux qui allaient
+mourir. Une longue traînée de sang qui avait coulé de cette tête
+descendait en filets rougeâtres de la lucarne jusqu'à la hauteur du
+premier étage où elle s'arrêtait.
+
+
+
+
+Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le drapeau--Premier acte
+
+
+Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonné à Saint-Merry, Enjolras
+et Combeferre étaient allés s'asseoir, la carabine à la main, près de la
+coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils écoutaient,
+cherchant à saisir même le bruit de marche le plus sourd et le plus
+lointain.
+
+Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie,
+qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'éleva et se mit à chanter
+distinctement sur le vieil air populaire _Au clair de la lune_ cette
+poésie terminée par une sorte de cri pareil au chant du coq:
+
+ _Mon nez est en larmes._
+ _Mon ami Bugeaud,_
+ _Prêt'-moi tes gendarmes_
+ _Pour leur dire un mot._
+ _En capote bleue,_
+ _La poule au shako,_
+ _Voici la banlieue!_
+ _Co-cocorico!_
+
+Ils se serrèrent la main.
+
+--C'est Gavroche, dit Enjolras.
+
+--Il nous avertit, dit Combeferre.
+
+Une course précipitée troubla la rue déserte, on vit un être plus agile
+qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la
+barricade tout essoufflé, en disant:
+
+--Mon fusil! Les voici.
+
+Un frisson électrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le
+mouvement des mains cherchant les fusils.
+
+--Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin.
+
+--Je veux le grand fusil, répondit Gavroche.
+
+Et il prit le fusil de Javert.
+
+Deux sentinelles s'étaient repliées et étaient rentrées presque en même
+temps que Gavroche. C'était la sentinelle du bout de la rue et la
+vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Prêcheurs
+était restée à son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du côté
+des ponts et des halles.
+
+La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavés à peine étaient visibles au
+reflet de la lumière qui se projetait sur le drapeau, offrait aux
+insurgés l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une
+fumée.
+
+Chacun avait pris son poste de combat.
+
+Quarante-trois insurgés, parmi lesquels Enjolras, Combeferre,
+Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, étaient agenouillés
+dans la grande barricade, les têtes à fleur de la crête du barrage, les
+canons des fusils et des carabines braqués sur les pavés comme à des
+meurtrières, attentifs, muets, prêts à faire feu. Six, commandés par
+Feuilly, s'étaient installés, le fusil en joue, aux fenêtres des deux
+étages de Corinthe.
+
+Quelques instants s'écoulèrent encore, puis un bruit de pas, mesuré,
+pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du côté de Saint-Leu. Ce
+bruit, d'abord faible, puis précis, puis lourd et sonore, s'approchait
+lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuité tranquille
+et terrible. On n'entendait rien que cela. C'était tout ensemble le
+silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre
+avait on ne sait quoi d'énorme et de multiple qui éveillait l'idée d'une
+foule en même temps que l'idée d'un spectre. On croyait entendre marcher
+l'effrayante statue Légion. Ce pas approcha; il approcha encore, et
+s'arrêta. Il sembla qu'on entendît au bout de la rue le souffle de
+beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait
+tout au fond, dans cette épaisse obscurité, une multitude de fils
+métalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui
+s'agitaient, pareils à ces indescriptibles réseaux phosphoriques qu'au
+moment de s'endormir on aperçoit, sous ses paupières fermées, dans les
+premiers brouillards du sommeil. C'étaient les bayonnettes et les canons
+de fusils confusément éclairés par la réverbération lointaine de la
+torche.
+
+Il y eut encore une pause, comme si des deux côtés on attendait. Tout à
+coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne
+voyait personne, et qu'il semblait que c'était l'obscurité elle-même qui
+parlait, cria:
+
+--Qui vive?
+
+En même temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent.
+
+Enjolras répondit d'un accent vibrant et altier:
+
+--Révolution française.
+
+--Feu! dit la voix.
+
+Un éclair empourpra toutes les façades de la rue comme si la porte d'une
+fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.
+
+Une effroyable détonation éclata sur la barricade. Le drapeau rouge
+tomba. La décharge avait été si violente et si dense qu'elle en avait
+coupé la hampe; c'est-à-dire la pointe même du timon de l'omnibus. Des
+balles, qui avaient ricoché sur les corniches des maisons, pénétrèrent
+dans la barricade et blessèrent plusieurs hommes.
+
+L'impression de cette première décharge fut glaçante. L'attaque était
+rude, et de nature à faire songer les plus hardis. Il était évident
+qu'on avait au moins affaire à un régiment tout entier.
+
+--Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour
+riposter qu'ils soient engagés dans la rue.
+
+--Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau!
+
+Il ramassa le drapeau qui était précisément tombé à ses pieds.
+
+On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe
+rechargeait les armes.
+
+Enjolras reprit:
+
+--Qui est-ce qui a du coeur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur
+la barricade?
+
+Pas un ne répondit. Monter sur la barricade au moment où sans doute elle
+était couchée en joue de nouveau, c'était simplement la mort. Le plus
+brave hésite à se condamner. Enjolras lui-même avait un frémissement. Il
+répéta:
+
+--Personne ne se présente?
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le drapeau--Deuxième acte
+
+
+Depuis qu'on était arrivé à Corinthe et qu'on avait commencé à
+construire la barricade, on n'avait plus guère fait attention au père
+Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitté l'attroupement. Il était
+entré dans le rez-de-chaussée du cabaret et s'était assis derrière le
+comptoir. Là, il s'était pour ainsi dire anéanti en lui-même. Il
+semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres
+l'avaient deux ou trois fois accosté, l'avertissant du péril,
+l'engageant à se retirer, sans qu'il parût les entendre. Quand on ne lui
+parlait pas, sa bouche remuait comme s'il répondait à quelqu'un, et dès
+qu'on lui adressait la parole, ses lèvres devenaient immobiles et ses
+yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la
+barricade fût attaquée, il avait pris une posture qu'il n'avait plus
+quittée, les deux poings sur ses deux genoux et la tête penchée en avant
+comme s'il regardait dans un précipice. Rien n'avait pu le tirer de
+cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit fût dans la
+barricade. Quand chacun était allé prendre sa place de combat, il
+n'était plus resté dans la salle basse que Javert lié au poteau, un
+insurgé le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de
+l'attaque, à la détonation, la secousse physique l'avait atteint et
+comme réveillé, il s'était levé brusquement, il avait traversé la salle,
+et à l'instant où Enjolras répéta son appel:--Personne ne se présente?
+on vit le vieillard apparaître sur le seuil du cabaret.
+
+Sa présence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'éleva:
+
+--C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le représentant du
+peuple!
+
+Il est probable qu'il n'entendait pas.
+
+Il marcha droit à Enjolras, les insurgés s'écartaient devant lui avec
+une crainte religieuse, il arracha le drapeau à Enjolras qui reculait
+pétrifié, et alors, sans que personne osât ni l'arrêter ni l'aider, ce
+vieillard de quatre-vingts ans, la tête branlante, le pied ferme, se mit
+à gravir lentement l'escalier de pavés pratiqué dans la barricade. Cela
+était si sombre et si grand que tous autour de lui crièrent: Chapeau
+bas! À chaque marche qu'il montait, c'était effrayant, ses cheveux
+blancs, sa face décrépite, son grand front chauve et ridé, ses yeux
+caves, sa bouche étonnée et ouverte, son vieux bras levant la bannière
+rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clarté sanglante
+de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le
+drapeau de la terreur à la main.
+
+Quand il fut au haut de la dernière marche, quand ce fantôme tremblant
+et terrible, debout sur ce monceau de décombres en présence de douze
+cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il
+était plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les ténèbres une
+figure surnaturelle et colossale.
+
+Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges.
+
+Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria:
+
+--Vive la Révolution! vive la République! fraternité! égalité! et la
+mort!
+
+On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au
+murmure d'un prêtre pressé qui dépêche une prière. C'était probablement
+le commissaire de police qui faisait les sommations légales à l'autre
+bout de la rue.
+
+Puis la même voix éclatante qui avait crié: qui vive? cria:
+
+--Retirez-vous!
+
+M. Mabeuf, blême, hagard, les prunelles illuminées des lugubres flammes
+de l'égarement, leva le drapeau au-dessus de son front et répéta:
+
+--Vive la République!
+
+--Feu! dit la voix.
+
+Une seconde décharge, pareille à une mitraille, s'abattit sur la
+barricade.
+
+Le vieillard fléchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa échapper
+le drapeau et tomba en arrière à la renverse sur le pavé, comme une
+planche, tout de son long et les bras en croix.
+
+Des ruisseaux de sang coulèrent de dessous lui. Sa vieille tête, pâle et
+triste, semblait regarder le ciel.
+
+Une de ces émotions supérieures à l'homme qui font qu'on oublie même de
+se défendre, saisit les insurgés, et ils s'approchèrent du cadavre avec
+une épouvante respectueuse.
+
+--Quels hommes que ces régicides! dit Enjolras.
+
+Courfeyrac se pencha à l'oreille d'Enjolras:
+
+--Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme.
+Mais ce n'était rien moins qu'un régicide. Je l'ai connu. Il s'appelait
+le père Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'était
+une brave ganache. Regarde-moi sa tête.
+
+--Tête de ganache et coeur de Brutus, répondit Enjolras.
+
+Puis il éleva la voix:
+
+--Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous
+hésitions, il est venu! nous reculions, il a avancé! Voilà ce que ceux
+qui tremblent de vieillesse enseignent à ceux qui tremblent de peur! Cet
+aïeul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une
+magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous
+défende ce vieillard mort comme il défendrait son père vivant, et que sa
+présence au milieu de nous fasse la barricade imprenable!
+
+Un murmure d'adhésion morne et énergique suivit ces paroles.
+
+Enjolras se courba, souleva la tête du vieillard, et, farouche, le baisa
+au front, puis, lui écartant les bras, et maniant ce mort avec une
+précaution tendre, comme s'il eût craint de lui faire du mal, il lui ôta
+son habit, en montra à tous les trous sanglants, et dit:
+
+--Voilà maintenant notre drapeau.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
+
+
+On jeta sur le père Mabeuf un long châle noir de la veuve Hucheloup. Six
+hommes firent de leurs fusils une civière, on y posa le cadavre, et on
+le porta, têtes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table
+de la salle basse.
+
+Ces hommes, tout entiers à la chose grave et sacrée qu'ils faisaient, ne
+songeaient plus à la situation périlleuse où ils étaient.
+
+Quand le cadavre passa près de Javert toujours impassible, Enjolras dit
+à l'espion:
+
+--Toi! tout à l'heure.
+
+Pendant ce temps-là, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitté son
+poste et était resté en observation, croyait voir des hommes s'approcher
+à pas de loup de la barricade. Tout à coup il cria:
+
+--Méfiez-vous!
+
+Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel,
+Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'était déjà presque
+plus temps. On apercevait une étincelante épaisseur de bayonnettes
+ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute
+taille, pénétraient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la
+coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.
+
+L'instant était critique. C'était cette première redoutable minute de
+l'inondation, quand le fleuve se soulève an niveau de la levée et que
+l'eau commence à s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde
+encore, et la barricade était prise.
+
+Bahorel s'élança sur le premier garde municipal qui entrait et le tua à
+bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de
+bayonnette. Un autre avait déjà terrassé Courfeyrac qui criait: «À moi!»
+Le plus grand de tous, une espèce de colosse, marchait sur Gavroche la
+bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'énorme fusil
+de Javert, coucha résolûment en joue le géant, et lâcha son coup. Rien
+ne partit. Javert n'avait pas chargé son fusil. Le garde municipal
+éclata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant.
+
+Avant que la bayonnette eût touché Gavroche, le fusil échappait des
+mains du soldat, une balle avait frappé le garde municipal au milieu du
+front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine
+poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur
+le pavé.
+
+C'était Marius qui venait d'entrer dans la barricade.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Le baril de poudre
+
+
+Marius, toujours caché dans le coude de la rue Mondétour, avait assisté
+à la première phase du combat, irrésolu et frissonnant. Cependant il
+n'avait pu résister longtemps à ce vertige mystérieux et souverain qu'on
+pourrirait nommer l'appel de l'abîme. Devant l'imminence du péril,
+devant la mort de M. Mabeuf, cette funèbre énigme, devant Bahorel tué,
+Courfeyrac criant: à moi! cet enfant menacé, ses amis à secourir ou à
+venger, toute hésitation s'était évanouie, et il s'était rué dans la
+mêlée ses deux pistolets à la main. Du premier coup il avait sauvé
+Gavroche et du second délivré Courfeyrac.
+
+Aux coups de feu, aux cris des gardes frappés, les assaillants avaient
+gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se
+dresser plus d'à mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des
+soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au
+poing. Ils couvraient déjà plus des deux tiers du barrage, mais ils ne
+sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balançaient, craignant
+quelque piège. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on
+regarderait dans une tanière de lions. La lueur de la torche n'éclairait
+que les bayonnettes, les bonnets à poil et le haut des visages inquiets
+et irrités.
+
+Marius n'avait plus d'armes, il avait jeté ses pistolets déchargés, mais
+il avait aperçu le baril de poudre dans la salle basse près de la porte.
+
+Comme il se tournait à demi, regardant de ce côté, un soldat le coucha
+en joue. Au moment où le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le
+bout du canon du fusil, et le boucha. C'était quelqu'un qui s'était
+élancé, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit,
+traversa la main, et peut-être aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la
+balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fumée, plutôt entrevu
+que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aperçut à peine.
+Cependant il avait confusément vu ce canon de fusil dirigé sur lui et
+cette main qui l'avait bouché, et il avait entendu le coup. Mais dans
+des minutes comme celle-là, les choses qu'on voit vacillent et se
+précipitent, et l'on ne s'arrête à rien. On se sent obscurément poussé
+vers plus d'ombre encore, et tout est nuage.
+
+Les insurgés, surpris, mais non effrayés, s'étaient ralliés. Enjolras
+avait crié: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la première confusion
+en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart étaient
+montés à la fenêtre du premier étage et aux mansardes d'où ils
+dominaient les assaillants. Les plus déterminés, avec Enjolras,
+Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'étaient fièrement adossés
+aux maisons du fond, à découvert et faisant face aux rangées de soldats
+et de gardes qui couronnaient la barricade.
+
+Tout cela s'accomplit sans précipitation, avec cette gravité étrange et
+menaçante qui précède les mêlées. Des deux parts on se couchait en joue,
+à bout portant, on était si près qu'on pouvait se parler à portée de
+voix. Quand on fut à ce point où l'étincelle va jaillir, un officier en
+hausse-col et à grosses épaulettes étendit son épée et dit:
+
+--Bas les armes!
+
+--Feu! dit Enjolras.
+
+Les deux détonations partirent en même temps, et tout disparut dans la
+fumée.
+
+Fumée âcre et étouffante où se traînaient, avec des gémissements faibles
+et sourds, des mourants et des blessés.
+
+Quand la fumée se dissipa, on vit des deux côtés les combattants,
+éclaircis, mais toujours aux mêmes places, qui rechargeaient les armes
+en silence.
+
+Tout à coup, on entendit une voix tonnante qui criait:
+
+--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!
+
+Tous se retournèrent du côté d'où venait la voix.
+
+Marius était entré dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre,
+puis il avait profité de la fumée et de l'espèce de brouillard obscur
+qui emplissait l'enceinte retranchée, pour se glisser le long de la
+barricade jusqu'à cette cage de pavés où était fixée la torche. En
+arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de
+pavés sous le baril, qui s'était sur-le-champ défoncé, avec une sorte
+d'obéissance terrible, tout cela avait été pour Marius le temps de se
+baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes
+municipaux, officiers, soldats, pelotonnés à l'autre extrémité de la
+barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavés, la torche
+à la main, son fier visage éclairé par une résolution fatale, penchant
+la flamme de la torche vers ce monceau redoutable où l'on distinguait le
+baril de poudre brisé, et poussant ce cri terrifiant:
+
+--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!
+
+Marius sur cette barricade après l'octogénaire, c'était la vision de la
+jeune révolution après l'apparition de la vieille.
+
+--Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi!
+
+Marius répondit:
+
+--Et moi aussi.
+
+Et il approcha la torche du baril de poudre.
+
+Mais il n'y avait déjà plus personne sur le barrage. Les assaillants,
+laissant leurs morts et leurs blessés, refluaient pêle-mêle et en
+désordre vers l'extrémité de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la
+nuit. Ce fut un sauve-qui-peut.
+
+La barricade était dégagée.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Fin des vers de Jean Prouvaire
+
+
+Tous entourèrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.
+
+--Te voilà!
+
+--Quel bonheur! dit Combeferre.
+
+--Tu es venu à propos! fit Bossuet.
+
+--Sans toi j'étais mort! reprit Courfeyrac.
+
+--Sans vous j'étais gobé! ajouta Gavroche.
+
+Marius demanda:
+
+--Où est le chef?
+
+--C'est toi, dit Enjolras.
+
+Marius avait eu toute la journée une fournaise dans le cerveau,
+maintenant c'était un tourbillon. Ce tourbillon qui était en lui lui
+faisait l'effet d'être hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait
+qu'il était déjà à une distance immense de la vie. Ses deux lumineux
+mois de joie et d'amour aboutissant brusquement à cet effroyable
+précipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se
+faisant tuer pour la République, lui-même chef d'insurgés, toutes ces
+choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il était obligé de
+faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait
+était réel. Marius avait trop peu vécu encore pour savoir que rien n'est
+plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours prévoir,
+c'est l'imprévu. Il assistait à son propre drame comme à une pièce qu'on
+ne comprend pas.
+
+Dans cette brume où était sa pensée, il ne reconnut pas Javert qui, lié
+à son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la tête pendant l'attaque
+de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la révolte avec
+la résignation d'un martyr et la majesté d'un juge. Marius ne l'aperçut
+même pas.
+
+Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher
+et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit
+qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur
+cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgés
+avaient posé des sentinelles, et quelques-uns qui étaient étudiants en
+médecine s'étaient mis à panser les blessés.
+
+On avait jeté les tables hors du cabaret à l'exception de deux tables
+réservées à la charpie et aux cartouches, et de la table où gisait le
+père Mabeuf; on les avait ajoutées à la barricade, et on les avait
+remplacées dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve
+Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait étendu les blessés.
+Quant aux trois pauvres créatures qui habitaient Corinthe, on ne savait
+ce qu'elles étaient devenues. On finit pourtant par les retrouver
+cachées dans la cave.
+
+Une émotion poignante vint assombrir la joie de la barricade dégagée.
+
+On fit l'appel. Un des insurgés manquait. Et qui? Un des plus chers, un
+des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blessés, il
+n'y était pas. On le chercha parmi les morts, il n'y était pas. Il était
+évidemment prisonnier.
+
+Combeferre dit à Enjolras:
+
+--Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu à la mort de
+ce mouchard?
+
+--Oui, répondit Enjolras, mais moins qu'à la vie de Jean Prouvaire.
+
+Ceci se passait dans la salle basse près du poteau de Javert.
+
+--Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir à ma canne,
+et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le
+nôtre.
+
+--Écoute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre.
+
+Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.
+
+On entendit une voix mâle crier:
+
+--Vive la France! vive l'avenir!
+
+On reconnut la voix de Prouvaire.
+
+Un éclair passa et une détonation éclata.
+
+Le silence se refit.
+
+--Ils l'ont tué, s'écria Combeferre.
+
+Enjolras regarda Javert et lui dit:
+
+--Tes amis viennent de te fusiller.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
+
+
+Une singularité de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
+barricades se fait presque toujours de front, et qu'en général les
+assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
+redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
+rues tortueuses. Toute l'attention des insurgés se portait donc du côté
+de la grande barricade qui était évidemment le point toujours menacé et
+où devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea à
+la petite barricade et y alla. Elle était déserte et n'était gardée que
+par le lampion qui tremblait entre les pavés. Du reste la ruelle
+Mondétour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
+étaient profondément calmes.
+
+Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
+prononcé faiblement dans l'obscurité:
+
+--Monsieur Marius!
+
+Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appelé deux heures
+auparavant à travers la grille de la rue Plumet.
+
+Seulement cette voix maintenant semblait n'être plus qu'un souffle.
+
+Il regarda autour de lui et ne vit personne.
+
+Marius crut s'être trompé, et que c'était une illusion ajoutée par son
+esprit aux réalités extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
+fit un pas pour sortir de l'enfoncement reculé où était la barricade.
+
+--Monsieur Marius! répéta la voix.
+
+Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
+regarda, et ne vit rien.
+
+--À vos pieds, dit la voix.
+
+Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se traînait vers lui.
+Cela rampait sur le pavé. C'était cela qui lui parlait.
+
+Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
+velours déchiré, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait à une
+mare de sang. Marius entrevit une tête pâle qui se dressait vers lui et
+qui lui dit:
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Non.
+
+--Éponine.
+
+Marius se baissa vivement. C'était en effet cette malheureuse enfant.
+Elle était habillée en homme.
+
+--Comment êtes-vous ici? que faites-vous là?
+
+--Je meurs, lui dit-elle.
+
+Il y a des mots et des incidents qui réveillent les êtres accablés.
+Marius s'écria comme en sursaut:
+
+--Vous êtes blessée! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
+vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
+faire mal? où souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'êtes-vous
+venue faire ici?
+
+Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.
+
+En la soulevant il rencontra sa main.
+
+Elle poussa un cri faible.
+
+--Vous ai-je fait mal? demanda Marius.
+
+--Un peu.
+
+--Mais je n'ai touché que votre main.
+
+Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
+main vit un trou noir.
+
+--Qu'avez-vous donc à la main? dit-il.
+
+--Elle est percée.
+
+--Percée!
+
+--Oui.
+
+--De quoi?
+
+--D'une balle.
+
+--Comment?
+
+--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?
+
+--Oui, et une main qui l'a bouché.
+
+--C'était la mienne.
+
+Marius eut un frémissement:
+
+--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
+rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
+pas d'une main percée.
+
+Elle murmura:
+
+--La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
+inutile de m'ôter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
+panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de moi sur cette
+pierre.
+
+Il obéit; elle posa sa tête sur les genoux de Marius, et, sans le
+regarder, elle dit:
+
+--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voilà! Je ne souffre plus.
+
+Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
+effort et regarda Marius.
+
+--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
+ce jardin, c'était bête, puisque c'était moi qui vous avais montré la
+maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
+vous....
+
+Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui étaient
+sans doute dans son esprit, elle reprit avec un déchirant sourire:
+
+--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?
+
+Elle continua:
+
+--Voyez-vous, vous êtes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
+barricade. C'est moi qui vous ai amené ici, tiens! Vous allez mourir.
+J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
+la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drôle! Mais c'est
+que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reçu cette balle, je me
+suis traînée ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramassée. Je vous
+attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
+mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
+rappelez-vous le jour où je suis entrée dans votre chambre et où je me
+suis mirée dans votre miroir, et le jour où je vous ai rencontré sur le
+boulevard près des femmes en journée? Comme les oiseaux chantaient! Il
+n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donné cent sous, et je vous ai
+dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramassé votre pièce au
+moins? Vous n'êtes pas riche. Je n'ai pas pensé à vous dire de la
+ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
+souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
+mourir.
+
+Elle avait un air insensé, grave et navrant. Sa blouse déchirée montrait
+sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où
+il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instants un flot de
+sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.
+
+Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde
+compassion.
+
+--Oh! reprit-elle tout à coup, cela revient. J'étouffe!
+
+Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
+pavé.
+
+En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
+barricade. L'enfant était monté sur une table pour charger son fusil et
+chantait gaîment la chanson alors si populaire:
+
+ _En voyant Lafayette,_
+ _Le gendarme répète:_
+ _Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_
+
+Éponine se souleva, et écouta, puis elle murmura:
+
+--C'est lui.
+
+Et se tournant vers Marius:
+
+--Mon frère est là. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.
+
+--Votre frère? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
+douloureux de son coeur aux devoirs que son père lui avait légués envers
+les Thénardier, qui est votre frère?
+
+--Ce petit.
+
+--Celui qui chante?
+
+--Oui.
+
+Marius fit un mouvement.
+
+--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long à présent.
+
+Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et
+coupée de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle
+approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
+ajouta avec une expression étrange:
+
+--Écoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
+lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste.
+Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Mais vous m'en
+voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'heure. On se
+revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.
+
+Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trouée, mais
+elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
+Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.
+
+--Prenez, dit-elle.
+
+Marius prit la lettre.
+
+Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.
+
+--Maintenant pour ma peine, promettez-moi....
+
+Et elle s'arrêta.
+
+--Quoi? demanda Marius.
+
+--Promettez-moi!
+
+--Je vous promets.
+
+--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
+morte.--Je le sentirai.
+
+Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières
+se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile;
+tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle
+ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la
+mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un
+autre monde:
+
+--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse
+de vous.
+
+Elle essaya encore de sourire et expira.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Gavroche profond calculateur des distances
+
+
+Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser sur ce front livide où
+perlait une sueur glacée. Ce n'était pas une infidélité à Cosette;
+c'était un adieu pensif et doux à une malheureuse âme.
+
+Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'Éponine lui
+avait donnée. Il avait tout de suite senti là un événement. Il était
+impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortunée
+enfant avait à peine fermé les yeux que Marius songeait à déplier ce
+papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
+lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.
+
+Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'était un petit
+billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L'adresse était
+d'une écriture de femme et portait:
+
+--À monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
+Verrerie, nº 16.
+
+Il défit le cachet, et lut:
+
+«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
+Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
+serons à Londres. COSETTE, 4 juin.»
+
+Telle était l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait même pas
+l'écriture de Cosette.
+
+Ce qui s'était passé peut être dit en quelques mots. Éponine avait tout
+fait. Après la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée,
+déjouer les projets de son père et des bandits sur la maison de la rue
+Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles
+avec le premier jeune drôle venu qui avait trouvé amusant de s'habiller
+en femme pendant qu'Éponine se déguisait en homme. C'était elle qui au
+Champ de Mars avait donné à Jean Valjean l'avertissement expressif:
+_Déménagez_. Jean Valjean était rentré en effet et avait dit à Cosette:
+_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Armé avec Toussaint.
+La semaine prochaine nous serons à Londres_. Cosette, atterrée de ce
+coup inattendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. Mais comment
+faire mettre la lettre à la poste? Elle ne sortait pas seule, et
+Toussaint, surprise d'une telle commission, eût à coup sûr montré la
+lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait aperçu à
+travers la grille Éponine en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans
+cesse autour du jardin. Cosette avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui
+avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
+tout de suite à son adresse. Éponine avait mis la lettre dans sa poche.
+Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marius,
+non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute âme jalouse et
+aimante comprendra, «pour voir». Là elle avait attendu Marius, ou au
+moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit:
+nous allons aux barricades, une idée lui avait traversé l'esprit. Se
+jeter dans cette mort-là comme elle se serait jetée dans toute autre, et
+y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'était assurée de
+l'endroit où l'on construisait la barricade; et bien sûre, puisque
+Marius n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait intercepté la lettre,
+qu'il serait à la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
+était allée rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoyé, au
+nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener à la
+barricade. Elle comptait sur le désespoir de Marius quand il ne
+trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de
+son côté rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
+Elle était morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui
+entraînent l'être aimé dans leur mort, et qui disent: personne ne
+l'aura!
+
+Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
+eut un instant l'idée qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
+part. Son père l'emmène en Angleterre et mon grand-père se refuse au
+mariage. Rien n'est changé dans la fatalité. Les rêveurs comme Marius
+ont de ces accablements suprêmes, et il en sort des partis pris
+désespérés. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
+tôt fait.
+
+Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs à accomplir: informer
+Cosette de sa mort et lui envoyer un suprême adieu, et sauver de la
+catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frère d'Éponine
+et fils de Thénardier.
+
+Il avait sur lui un portefeuille; le même qui avait contenu le cahier où
+il avait écrit tant de pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha une
+feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes:
+
+«Notre mariage était impossible. J'ai demandé à mon grand-père, il a
+refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
+t'ai plus trouvée, tu sais la parole que je t'avais donnée, je la tiens.
+Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et
+te sourira.»
+
+N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna à plier le papier
+en quatre et y mit cette adresse:
+
+_À Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
+l'Homme-Armé, nº 7._
+
+La lettre pliée, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
+l'ouvrit, et écrivit avec le même crayon sur la première page ces quatre
+lignes:
+
+«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père,
+M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6, au Marais.»
+
+Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
+Gavroche. Le gamin, à la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
+et dévouée.
+
+--Veux-tu faire quelque chose pour moi?
+
+--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'étais cuit.
+
+--Tu vois bien cette lettre?
+
+--Oui.
+
+--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
+commença à se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras à son
+adresse, à mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
+l'Homme-Armé, nº 7.
+
+L'héroïque enfant répondit:
+
+--Ah bien mais! pendant ce temps-là, on prendra la barricade, et je n'y
+serai pas.
+
+--La barricade ne sera plus attaquée qu'au point du jour selon toute
+apparence et ne sera pas prise avant demain midi.
+
+Le nouveau répit que les assaillants laissaient à la barricade se
+prolongeait en effet. C'était une de ces intermittences, fréquentes dans
+les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
+d'acharnement.
+
+--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?
+
+--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloquée, toutes les
+rues seront gardées, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.
+
+Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait là, indécis, et se
+grattant l'oreille tristement. Tout à coup, avec un de ces mouvements
+d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.
+
+--C'est bon, dit-il.
+
+Et il partit en courant par la ruelle Mondétour.
+
+Gavroche avait eu une idée qui l'avait déterminé, mais qu'il n'avait pas
+dite, de peur que Marius n'y fît quelque objection.
+
+Cette idée, la voici:
+
+--Il est à peine minuit, la rue de l'Homme-Armé n'est pas loin, je vais
+porter la lettre tout de suite, et je serai revenu à temps.
+
+
+
+
+Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Buvard, bavard
+
+
+Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprès des émeutes de l'âme?
+L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
+Valjean, en ce moment-là même, était en proie à un soulèvement
+effrayants. Tous les gouffres s'étaient rouverts en lui. Lui aussi
+frissonnait, comme Paris, au seuil d'une révolution formidable et
+obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience
+s'étaient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
+on pouvait dire: les deux principes sont en présence. L'ange blanc et
+l'ange noir vont se saisir corps à corps sur le pont de l'abîme. Lequel
+des deux précipitera l'autre? Qui l'emportera?
+
+La veille de ce même jour 5 juin, Jean Valjean, accompagné de Cosette et
+de Toussaint, s'était installé rue de l'Homme-Armé. Une péripétie l'y
+attendait.
+
+Cosette n'avait pas quitté la rue Plumet sans un essai de résistance.
+Pour la première fois depuis qu'ils existaient côte à côte, la volonté
+de Cosette et la volonté de Jean Valjean s'étaient montrées distinctes,
+et s'étaient, sinon heurtées, du moins contredites. Il y avait eu
+objection d'un côté et inflexibilité de l'autre. Le brusque conseil:
+_déménagez_, jeté par un inconnu à Jean Valjean, l'avait alarmé au point
+de le rendre absolu. Il se croyait dépisté et poursuivi. Cosette avait
+dû céder.
+
+Tous deux étaient arrivés rue de l'Homme-Armé sans desserrer les dents
+et sans se dire un mot, absorbés chacun dans leur préoccupation
+personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
+Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquiétude de Jean
+Valjean.
+
+Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
+ses précédentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-être
+pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrière lui, ni
+lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dévouée et sûre. De
+domestique à maître, la trahison commence par la curiosité. Or,
+Toussaint, comme si elle eût été prédestinée à être la servante de Jean
+Valjean, n'était pas curieuse. Elle disait à travers son bégayement,
+dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de même de même; je
+chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
+fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)
+
+Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait été presque une fuite, Jean
+Valjean n'avait rien emporté que la petite valise embaumée baptisée par
+Cosette _l'inséparable_. Des malles pleines eussent exigé des
+commissionnaires, et des commissionnaires sont des témoins. On avait
+fait venir un fiacre à la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
+était allé.
+
+C'est à grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
+d'empaqueter un peu de linge et de vêtements et quelques objets de
+toilette. Cosette, elle, n'avait emporté que sa papeterie et son buvard.
+
+Jean Valjean, pour accroître la solitude et l'ombre de cette
+disparition, s'était arrangé de façon à ne quitter le pavillon de la rue
+Plumet qu'à la chute du jour, ce qui avait laissé à Cosette le temps
+d'écrire son billet à Marius. On était arrivé rue de l'Homme-Armé à la
+nuit close.
+
+On s'était couché silencieusement.
+
+Le logement de la rue de l'Homme-Armé était situé dans une arrière-cour,
+à un deuxième étage, et composé de deux chambres à coucher, d'une salle
+à manger et d'une cuisine attenante à la salle à manger, avec soupente
+où il y avait un lit de sangle qui échut à Toussaint. La salle à manger
+était en même temps l'antichambre et séparait les deux chambres à
+coucher. L'appartement était pourvu des ustensiles nécessaires.
+
+On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquiète; la nature
+humaine est ainsi. À peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Armé que
+son anxiété s'éclaircit, et, par degrés, se dissipa. Il y a des lieux
+calmants qui agissent en quelque sorte mécaniquement sur l'esprit. Rue
+obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
+contagion de tranquillité dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
+étroite qu'elle est barrée aux voitures par un madrier transversal posé
+sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
+crépusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'émotions
+entre ses deux rangées de hautes maisons centenaires qui se taisent
+comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
+stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pût le trouver là?
+
+Son premier soin fut de mettre _l'inséparable_ à côté de lui.
+
+Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
+lendemain matin, il s'éveilla presque gai. Il trouva charmante la salle
+à manger qui était hideuse, meublée d'une vieille table ronde, d'un
+buffet bas que surmontait un miroir penché, d'un fauteuil vermoulu et de
+quelques chaises encombrées des paquets de Toussaint. Dans un de ces
+paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
+Jean Valjean.
+
+Quant à Cosette, elle s'était fait apporter par Toussaint un bouillon
+dans sa chambre, et ne parut que le soir.
+
+Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, très occupée de ce
+petit emménagement, avait mis sur la table de la salle à manger une
+volaille froide que Cosette, par déférence pour son père, avait consenti
+à regarder.
+
+Cela fait, Cosette, prétextant une migraine persistante, avait dit
+bonsoir à Jean Valjean et s'était enfermée dans sa chambre à coucher.
+Jean Valjean avait mangé une aile de poulet avec appétit, et accoudé sur
+la table, rasséréné peu à peu, rentrait en possession de sa sécurité.
+
+Pendant qu'il faisait ce sobre dîner, il avait perçu confusément, à deux
+ou trois reprises, le bégayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur,
+il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorbé dans une foule de
+combinaisons intérieures, il n'y avait point pris garde. À vrai dire, il
+n'avait pas entendu.
+
+Il se leva, et se mit à marcher de la fenêtre à la porte et de la porte
+à la fenêtre, de plus en plus apaisé.
+
+Avec le calme, Cosette, sa préoccupation unique, revenait dans sa
+pensée. Non qu'il s'émût de cette migraine, petite crise de nerfs,
+bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paraîtrait pas dans
+un jour ou deux; mais il songeait à l'avenir, et, comme d'habitude, il y
+songeait avec douceur. Après tout, il ne voyait aucun obstacle à ce que
+la vie heureuse reprît son cours. À de certaines heures, tout semble
+impossible; à d'autres heures, tout paraît aisé; Jean Valjean était dans
+une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire après les
+mauvaises, comme le jour après la nuit, par cette loi de succession et
+de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits
+superficiels appellent antithèse. Dans cette paisible rue où il se
+réfugiait, Jean Valjean se dégageait de tout ce qui l'avait troublé
+depuis quelque temps. Par cela même qu'il avait vu beaucoup de ténèbres,
+il commençait à apercevoir un peu d'azur. Avoir quitté la rue Plumet
+sans complication et sans incident, c'était déjà un bon pas de fait.
+Peut-être serait-il sage de se dépayser, ne fût-ce que pour quelques
+mois, et d'aller à Londres. Eh bien, on irait. Être en France, être en
+Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il eût près de lui
+Cosette? Cosette était sa nation. Cosette suffisait à son bonheur;
+l'idée qu'il ne suffisait peut-être pas, lui, au bonheur de Cosette,
+cette idée, qui avait été autrefois sa fièvre et son insomnie, ne se
+présentait même pas à son esprit. Il était dans le collapsus de toutes
+ses douleurs passées, et en plein optimisme. Cosette, étant près de lui,
+lui semblait à lui; effet d'optique que tout le monde a éprouvé. Il
+arrangeait en lui-même, et avec toutes sortes de facilités, le départ
+pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa félicité se reconstruire
+n'importe où dans les perspectives de sa rêverie.
+
+Tout en marchant de long en large à pas lents, son regard rencontra tout
+à coup quelque chose d'étrange.
+
+Il aperçut en face de lui, dans le miroir incliné qui surmontait le
+buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:
+
+«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
+Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
+serons à Londres. COSETTE. 4 juin.»
+
+Jean Valjean s'arrêta hagard.
+
+Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le
+miroir, et, toute à sa douloureuse angoisse, l'avait oublié là, sans
+même remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément à
+la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre
+lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier
+passant rue Plumet. L'écriture s'était imprimée sur le buvard.
+
+Le miroir reflétait l'écriture.
+
+Il en résultait ce qu'on appelle en géométrie l'image symétrique; de
+telle sorte que l'écriture renversée sur le buvard s'offrait redressée
+dans le miroir et présentait son sens naturel; et Jean Valjean avait
+sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette à Marius.
+
+C'était simple et foudroyant.
+
+Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y
+crut point. Elles lui faisaient l'effet d'apparaître dans de la lueur
+d'éclair. C'était une hallucination. Cela était impossible. Cela n'était
+pas.
+
+Peu à peu sa perception devint plus précise; il regarda le buvard de
+Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. Il prit le buvard et
+dit: Cela vient de là. Il examina fiévreusement les quatre lignes
+imprimées sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un
+griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais
+cela ne signifie rien, il n'y a rien d'écrit là. Et il respira à pleine
+poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies
+bêtes dans les instants horribles? L'âme ne se rend pas au désespoir
+sans avoir épuisé toutes les illusions.
+
+Il tenait le buvard à la main et le contemplait, stupidement heureux,
+presque prêt à rire de l'hallucination dont il avait été dupe. Tout à
+coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il revit la vision. Les
+quatre lignes s'y dessinaient avec une netteté inexorable. Cette fois ce
+n'était pas un mirage. La récidive d'une vision est une réalité, c'était
+palpable, c'était l'écriture redressée dans le miroir. Il comprit.
+
+Jean Valjean chancela, laissa échapper le buvard, et s'affaissa dans le
+vieux fauteuil à côté du buffet, la tête tombante, la prunelle vitreuse,
+égaré. Il se dit que c'était évident, et que la lumière du monde était à
+jamais éclipsée, et que Cosette avait écrit cela à quelqu'un. Alors il
+entendit son âme, redevenue terrible, pousser dans les ténèbres un sourd
+rugissement. Allez donc ôter au lion le chien qu'il a dans sa cage!
+
+Chose bizarre et triste, en ce moment-là, Marius n'avait pas encore la
+lettre de Cosette; le hasard l'avait portée en traître à Jean Valjean
+avant de la remettre à Marius.
+
+Jean Valjean jusqu'à ce jour n'avait pas été vaincu par l'épreuve. Il
+avait été soumis à des essais affreux; pas une voie de fait de la
+mauvaise fortune ne lui avait été épargnée; la férocité du sort, armée
+de toutes les vindictes et de toutes les méprises sociales, l'avait pris
+pour sujet et s'était acharnée sur lui. Il n'avait reculé ni fléchi
+devant rien. Il avait accepté, quand il l'avait fallu, toutes les
+extrémités; il avait sacrifié son inviolabilité d'homme reconquise,
+livré sa liberté, risqué sa tête, tout perdu, tout souffert, et il était
+resté désintéressé et stoïque, au point que par moments on aurait pu le
+croire absent de lui-même comme un martyr. Sa conscience, aguerrie à
+tous les assauts possibles de l'adversité, pouvait sembler à jamais
+imprenable. Eh bien, quelqu'un qui eût vu son for intérieur eût été
+forcé de constater qu'à cette heure elle faiblissait.
+
+C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue
+question que lui donnait la destinée, celle-ci était la plus redoutable.
+Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement
+mystérieux de toutes les sensibilités latentes. Il sentit le pincement
+de la fibre inconnue. Hélas, l'épreuve suprême, disons mieux, l'épreuve
+unique, c'est la perte de l'être aimé.
+
+Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que
+comme un père; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette
+paternité la viduité même de sa vie avait introduit tous les amours; il
+aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa mère, et il
+l'aimait comme sa soeur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni
+épouse, comme la nature est un créancier qui n'accepte aucun protêt, ce
+sentiment-là aussi, le plus imperdable de tous, était mêlé aux autres,
+vague, ignorant, pur de la pureté de l'aveuglement, inconscient,
+céleste, angélique, divin; moins comme un sentiment que comme un
+instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et
+invisible, mais réel; et l'amour proprement dit était dans sa tendresse
+énorme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, ténébreux
+et vierge.
+
+Qu'on se rappelle cette situation de coeur que nous avons indiquée déjà.
+Aucun mariage n'était possible entre eux, pas même celui des âmes; et
+cependant il est certain que leurs destinées s'étaient épousées. Excepté
+Cosette, c'est-à-dire excepté une enfance, Jean Valjean n'avait, dans
+toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et
+les amours qui se succèdent n'avaient point fait en lui de ces verts
+successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les
+feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la
+cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insisté, toute
+cette fusion intérieure, tout cet ensemble, dont la résultante était une
+haute vertu, aboutissait à faire de Jean Valjean un père pour Cosette.
+Père étrange forgé de l'aïeul, du fils, du frère et du mari qu'il y
+avait dans Jean Valjean; père dans lequel il y avait même une mère; père
+qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour
+lumière, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis.
+
+Aussi, quand il vit que c'était décidément fini, qu'elle lui échappait,
+qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se dérobait, que c'était du
+nuage, que c'était de l'eau, quand il eut devant les yeux cette évidence
+écrasante: un autre est le but de son coeur, un autre est le souhait de
+sa vie; il y a le bien-aimé, je ne suis que le père; je n'existe plus;
+quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi!
+la douleur qu'il éprouva dépassa le possible. Avoir fait tout ce qu'il
+avait fait pour en venir là! et, quoi donc! n'être rien! Alors, comme
+nous venons de le dire, il eut de la tête aux pieds un frémissement de
+révolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense réveil
+de l'égoïsme, et le moi hurla dans l'abîme de cet homme.
+
+Il y a des effondrements intérieurs. La pénétration d'une certitude
+désespérante dans l'homme ne se fait point sans écarter et rompre de
+certains éléments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-même. La
+douleur, quand elle arrive à ce degré, est un sauve-qui-peut de toutes
+les forces de la conscience. Ce sont là des crises fatales. Peu d'entre
+nous en sortent semblables à eux-mêmes et fermes dans le devoir. Quand
+la limite de la souffrance est débordée, la vertu la plus imperturbable
+se déconcerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de
+nouveau; il resta penché et comme pétrifié sur les quatre lignes
+irrécusables, l'oeil fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on eût pu
+croire que tout le dedans de cette âme s'écroulait.
+
+Il examina cette révélation, à travers les grossissements de la rêverie,
+avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable
+quand le calme de l'homme arrive à la froideur de la statue.
+
+Il mesura le pas épouvantable que sa destinée avait fait sans qu'il s'en
+doutât; il se rappela ses craintes de l'autre été, si follement
+dissipées; il reconnut le précipice; c'était toujours le même; seulement
+Jean Valjean n'était plus au seuil, il était au fond.
+
+Chose inouïe et poignante, il y était tombé sans s'en apercevoir. Toute
+la lumière de sa vie s'en était allée, lui croyant voir toujours le
+soleil.
+
+Son instinct n'hésita point. Il rapprocha certaines circonstances,
+certaines dates, certaines rougeurs et certaines pâleurs de Cosette, et
+il se dit: C'est lui. La divination du désespoir est une sorte d'arc
+mystérieux qui ne manque jamais son coup. Dès sa première conjecture, il
+atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite
+l'homme. Il aperçut distinctement, au fond de l'implacable évocation du
+souvenir, le rôdeur inconnu du Luxembourg, ce misérable chercheur
+d'amourettes, ce fainéant de romance, cet imbécile, ce lâche, car c'est
+une lâcheté de venir faire les yeux doux à des filles qui ont à côté
+d'elles leur père qui les aime.
+
+Après qu'il eut bien constaté qu'au fond de cette situation il y avait
+ce jeune homme, et que tout venait de là, lui, Jean Valjean, l'homme
+régénéré, l'homme qui avait tant travaillé à son âme, l'homme qui avait
+fait tant d'efforts pour résoudre toute la vie, toute la misère et tout
+le malheur en amour, il regarda en lui-même et il y vit un spectre, la
+Haine.
+
+Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles découragent
+d'être. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer
+de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est
+sinistre. Hélas, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs,
+quand la tête est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau,
+quand le rouleau de la destinée a encore presque toute son épaisseur,
+quand le coeur, plein d'un amour désirable, a encore des battements
+qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de réparer, quand
+toutes les femmes sont là, et tous les sourires, et tout l'avenir, et
+tout l'horizon, quand la force de la vie est complète, si c'est une
+chose effroyable que le désespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse,
+quand les années se précipitent de plus en plus blêmissantes, à cette
+heure crépusculaire où l'on commence à voir les étoiles de la tombe!
+
+Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui
+demanda:
+
+--De quel côté est-ce? savez-vous?
+
+Toussaint, stupéfaite, ne put que lui répondre:
+
+--Plaît-il?
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'on se bat?
+
+--Ah! oui, monsieur, répondit Toussaint. C'est du côté de Saint-Merry.
+
+Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, à notre insu même, de
+notre pensée la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un
+mouvement de ce genre, et dont il avait à peine conscience, que Jean
+Valjean se trouva cinq minutes après dans la rue.
+
+Il était nu-tête, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il
+semblait écouter.
+
+La nuit était venue.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le gamin ennemi des lumières
+
+
+Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux
+de cette méditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ployé?
+avait-il été courbé jusqu'à être brisé? pouvait-il se redresser encore
+et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il
+n'aurait probablement pu le dire lui-même.
+
+La rue était déserte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient
+rapidement chez eux l'aperçurent à peine. Chacun pour soi dans les temps
+de péril. L'allumeur de nuit vint comme à l'ordinaire allumer le
+réverbère, qui était précisément placé en face de la porte du nº 7, et
+s'en alla. Jean Valjean, à qui l'eût examiné dans cette ombre, n'eût pas
+semblé un homme vivant. Il était là, assis sur la borne de sa porte,
+immobile comme une larve de glace. Il y a de la congélation dans le
+désespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au
+milieu de toutes ces convulsions de la cloche mêlée à l'émeute,
+l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se hâter;
+car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure
+ne fit rien à Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant, à peu
+près vers ce moment-là, une brusque détonation éclata du côté des
+halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'était
+probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie
+que nous venons de voir repoussée par Marius. À cette double décharge,
+dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean
+tressaillit; il se dressa du côté d'où le bruit venait; puis il retomba
+sur la borne, il croisa les bras, et sa tête revint lentement se poser
+sur sa poitrine.
+
+Il reprit son ténébreux dialogue avec lui-même.
+
+Tout à coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des
+pas près de lui, il regarda, et, à la lueur du réverbère, du côté de la
+rue qui aboutit aux Archives, il aperçut une figure livide, jeune et
+radieuse.
+
+Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Armé.
+
+Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait
+parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas.
+
+Gavroche, après avoir regardé en l'air, regardait en bas; il se haussait
+sur la pointe des pieds et tâtait les portes et les fenêtres des
+rez-de-chaussée; elles étaient toutes fermées, verrouillées et
+cadenassées. Après avoir constaté cinq ou six devantures de maisons
+barricadées de la sorte, le gamin haussa les épaules, et entra en
+matière avec lui-même en ces termes:
+
+--Pardi!
+
+Puis il se remit à regarder en l'air.
+
+Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'âme où il
+était, n'eût parlé ni même répondu à personne, se sentit
+irrésistiblement poussé à adresser la parole à cet enfant.
+
+--Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as?
+
+--J'ai que j'ai faim, répondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit
+vous-même.
+
+Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pièce de cinq
+francs.
+
+Mais Gavroche, qui était de l'espèce du hoche-queue et qui passait vite
+d'un geste à l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aperçu le
+réverbère.
+
+--Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'êtes pas en
+règle, mes amis. C'est du désordre. Cassez-moi ça.
+
+Et il jeta la pierre dans le réverbère dont la vitre tomba avec un tel
+fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en
+face, crièrent: Voilà Quatre-vingt-treize!
+
+Le réverbère oscilla violemment et s'éteignit. La rue devint brusquement
+noire.
+
+--C'est ça, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit.
+
+Et se tournant vers Jean Valjean:
+
+--Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez
+là au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me
+chiffonner un peu ces grosses bêtes de colonnes-là, et en faire
+gentiment une barricade.
+
+Jean Valjean s'approcha de Gavroche.
+
+--Pauvre être, dit-il à demi-voix et se parlant à lui-même, il a faim.
+
+Et il lui mit la pièce de cent sous dans la main.
+
+Gavroche leva le nez, étonné de la grandeur de ce gros sou; il le
+regarda dans l'obscurité, et la blancheur du gros sou l'éblouit. Il
+connaissait les pièces de cinq francs par ouï-dire; leur réputation lui
+était agréable; il fut charmé d'en voir une de près. Il dit: contemplons
+le tigre.
+
+Il le considéra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers
+Jean Valjean, il lui tendit la pièce et lui dit majestueusement:
+
+--Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre bête
+féroce. On ne me corrompt point. Ça a cinq griffes; mais ça ne
+m'égratigne pas.
+
+--As-tu une mère? demanda Jean Valjean.
+
+Gavroche répondit:
+
+--Peut-être plus que vous.
+
+--Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta mère.
+
+Gavroche se sentit remué. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme
+qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance.
+
+--Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'empêcher de casser les réverbères?
+
+--Casse tout ce que tu voudras.
+
+--Vous êtes un brave homme, dit Gavroche.
+
+Et il mit la pièce de cinq francs dans une de ses poches.
+
+Sa confiance croissant, il ajouta:
+
+--Êtes-vous de la rue?
+
+--Oui, pourquoi?
+
+--Pourriez-vous m'indiquer le numéro 7?
+
+--Pourquoi faire le numéro 7?
+
+Ici l'enfant s'arrêta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea
+énergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna à répondre:
+
+--Ah! voilà.
+
+Une idée traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces
+lucidités-là. Il dit à l'enfant:
+
+--Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends?
+
+--Vous? dit Gavroche. Vous n'êtes pas une femme.
+
+--La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas?
+
+--Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce drôle de
+nom-là.
+
+--Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la
+lettre. Donne.
+
+--En ce cas, vous devez savoir que je suis envoyé de la barricade?
+
+--Sans doute, dit Jean Valjean.
+
+Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un
+papier plié en quatre.
+
+Puis il fit le salut militaire.
+
+--Respect à la dépêche, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire.
+
+--Donne, dit Jean Valjean.
+
+Gavroche tenait le papier élevé au-dessus de sa tête.
+
+--Ne vous imaginez pas que c'est là un billet doux. C'est pour une
+femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et
+nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde où
+il y a des lions qui envoient des poulets à des chameaux.
+
+--Donne.
+
+--Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme.
+
+--Donne vite.
+
+--Tenez.
+
+Et il remit le papier à Jean Valjean.
+
+--Et dépêchez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend.
+
+Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot.
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--Est-ce à Saint-Merry qu'il faudra porter la réponse?
+
+--Vous feriez là, s'écria Gavroche, une de ces pâtisseries vulgairement
+nommées brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la
+Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen.
+
+Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu
+d'où il venait son vol d'oiseau échappé. Il se replongea dans
+l'obscurité comme s'il y faisait un trou, avec la rapidité rigide d'un
+projectile; la ruelle de l'Homme-Armé redevint silencieuse et solitaire;
+en un clin d'oeil, cet étrange enfant, qui avait de l'ombre et du rêve
+en lui, s'était enfoncé dans la brume de ces rangées de maisons noires,
+et s'y était perdu comme de la fumée dans des ténèbres; et l'on eût pu
+le croire dissipé et évanoui, si, quelques minutes après sa disparition,
+une éclatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un réverbère
+croulant sur le pavé n'eussent brusquement réveillé de nouveau les
+bourgeois indignés. C'était Gavroche qui passait rue du Chaume.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Pendant que Cosette et Toussaint dorment
+
+
+Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius.
+
+Il monta l'escalier à tâtons, satisfait des ténèbres comme le hibou qui
+tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, écouta s'il
+n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et
+Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois
+ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'étincelle, tant sa
+main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin,
+sa chandelle fut allumée, il s'accouda sur la table, déplia le papier,
+et lut.
+
+Dans les émotions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire
+le papier qu'on tient, on l'étreint comme une victime, on le froisse, on
+enfonce dedans les ongles de sa colère ou de son allégresse; on court à
+la fin, on saute au commencement; l'attention a la fièvre; elle comprend
+en gros, à peu près, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste
+disparaît. Dans le billet de Marius à Cosette, Jean Valjean ne vit que
+ces mots:
+
+«...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi.»
+
+En présence de ces deux lignes, il eut un éblouissement horrible; il
+resta un moment comme écrasé du changement d'émotion qui se faisait en
+lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'étonnement ivre;
+il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'être haï.
+
+Il poussa un affreux cri de joie intérieure.--Ainsi, c'était fini. Le
+dénouement arrivait plus vite qu'on n'eût osé l'espérer. L'être qui
+encombrait sa destinée disparaissait. Il s'en allait de lui-même,
+librement, de bonne volonté. Sans que lui, Jean Valjean, eût rien fait
+pour cela, sans qu'il y eût de sa faute, «cet homme» allait mourir.
+Peut-être même était-il déjà mort.--Ici sa fièvre fit des calculs.--Non.
+Il n'est pas encore mort. La lettre a été visiblement écrite pour être
+lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux décharges qu'on a
+entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne
+sera sérieusement attaquée qu'au point du jour; mais c'est égal, du
+moment où «cet homme» est mêlé à cette guerre, il est perdu; il est pris
+dans l'engrenage.--Jean Valjean se sentait délivré. Il allait donc, lui,
+se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir
+recommençait. Il n'avait qu'à garder ce billet dans sa poche. Cosette ne
+saurait jamais ce que «cet homme» était devenu. «Il n'y a qu'à laisser
+les choses s'accomplir. Cet homme ne peut échapper. S'il n'est pas mort
+encore, il est sûr qu'il va mourir. Quel bonheur!»
+
+Tout cela dit en lui-même, il devint sombre.
+
+Puis il descendit et réveilla le portier.
+
+Environ une heure après, Jean Valjean sortait en habit complet de garde
+national et en armes. Le portier lui avait aisément trouvé dans le
+voisinage de quoi compléter son équipement. Il avait un fusil chargé et
+une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du côté des halles.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les excès de zèle de Gavroche
+
+
+Cependant il venait d'arriver une aventure à Gavroche.
+
+Gavroche, après avoir consciencieusement lapidé le réverbère de la rue
+du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas «un
+chat», trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il
+était capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en
+accélérait. Il se mit à semer le long des maisons endormies ou
+terrifiées ces couplets incendiaires:
+
+ _L'oiseau médit dans les charmilles_
+ _Et prétend qu'hier Atala_
+ _Avec un Russe s'en alla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Mon ami pierrot, tu babilles,_
+ _Parce que l'autre jour Mila_
+ _Cogna sa vitre, et m'appela._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Les drôlesses sont fort gentilles;_
+ _Leur poison qui m'ensorcela_
+ _Griserait monsieur Orfila._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _J'aime l'amour et ses bisbilles,_
+ _J'aime Agnès, j'aime Paméla,_
+ _Lise en m'allumant se brûla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Jadis, quand je vis les mantilles_
+ _De Suzette et de Zéïla,_
+ _Mon âme à leurs plis se mêla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Amour, quand, dans l'ombre où tu brilles,_
+ _Tu coiffes de roses Lola,_
+ _Je me damnerais pour cela._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Jeanne, à ton miroir tu t'habilles!_
+ _Mon coeur un beau jour s'envola;_
+ _Je crois que c'est Jeanne qui l'a._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Le soir en sortant des quadrilles,_
+ _Je montre aux étoiles Stella_
+ _Et je leur dis: regardez-la._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le
+point d'appui du refrain. Son visage, inépuisable répertoire de masques,
+faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches
+d'un linge troué dans un grand vent. Malheureusement, comme il était
+seul et dans la nuit, cela n'était ni vu, ni visible. Il y a de ces
+richesses perdues.
+
+Soudain il s'arrêta court.
+
+--Interrompons la romance, dit-il.
+
+Sa prunelle féline venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte
+cochère ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est-à-dire un être
+et une chose; la chose était une charrette à bras, l'être était un
+Auvergnat qui dormait dedans.
+
+Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pavé et la tête de
+l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se
+pelotonnait sur ce plan incliné et ses pieds touchaient la terre.
+
+Gavroche, avec son expérience des choses de ce monde, reconnut un
+ivrogne.
+
+C'était quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait
+trop.
+
+--Voilà, pensa Gavroche, à quoi servent les nuits d'été. L'Auvergnat
+s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la République et
+on laisse l'Auvergnat à la monarchie.
+
+Son esprit venait d'être illuminé par la clarté que voici:
+
+--Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.
+
+L'Auvergnat ronflait.
+
+Gavroche tira doucement la charrette par l'arrière et l'Auvergnat par
+l'avant, c'est-à-dire par les pieds, et, au bout d'une minute,
+l'Auvergnat, imperturbable, reposait à plat sur le pavé.
+
+La charrette était délivrée.
+
+Gavroche, habitué à faire face de toutes parts à l'imprévu, avait
+toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un
+chiffon de papier et un bout de crayon rouge chipé à quelque
+charpentier.
+
+Il écrivit:
+
+ _République française._
+
+ «Reçu ta charrette.»
+
+Et il signa: «Gavroche.»
+
+Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de
+l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,
+et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la
+charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.
+
+Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l'Imprimerie royale.
+Gavroche n'y songeait pas. Ce poste était occupé par des gardes
+nationaux de la banlieue. Un certain éveil commençait à émouvoir
+l'escouade, et les têtes se soulevaient sur les lits de camp. Deux
+réverbères brisés coup sur coup, cette chanson chantée à tue-tête, cela
+était beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au
+coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur éteignoir sur
+leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet
+arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le
+sergent de la banlieue écoutait. Il attendait. C'était un homme prudent.
+
+Le roulement forcené de la charrette combla la mesure de l'attente
+possible, et détermina le sergent à tenter une reconnaissance.
+
+--Ils sont là toute une bande! dit-il, allons doucement.
+
+Il était clair que l'Hydre de l'Anarchie était sortie de sa boîte et
+qu'elle se démenait dans le quartier.
+
+Et le sergent se hasarda hors du poste à pas sourds.
+
+Tout à coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait
+déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à face avec
+un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.
+
+Pour la seconde fois, il s'arrêta net.
+
+--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.
+
+Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.
+
+--Où vas-tu, voyou? cria le sergent.
+
+--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois.
+Pourquoi m'insultez-vous?
+
+--Où vas-tu, drôle?
+
+--Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme
+d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin.
+
+--Je te demande où tu vas, gredin?
+
+Gavroche répondit:
+
+--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre âge. Vous
+devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait
+cinq cents francs.
+
+--Où vas-tu? où vas-tu? où vas-tu, bandit?
+
+Gavroche repartit:
+
+--Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il
+faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.
+
+Le sergent croisa la bayonnette.
+
+--Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable?
+
+--Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse
+qui est en couches.
+
+--Aux armes! cria le sergent.
+
+Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le chef-d'oeuvre des hommes
+forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'était la
+charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger.
+
+Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,
+devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie,
+et le sergent, atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le
+ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.
+
+Au cri du sergent, les hommes du poste étaient sortis pêle-mêle; le coup
+de fusil détermina une décharge générale au hasard, après laquelle on
+rechargea les armes et l'on recommença.
+
+Cette mousquetade à colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua
+quelques carreaux de vitre.
+
+Cependant Gavroche, qui avait éperdument rebroussé chemin, s'arrêtait à
+cinq ou six rues de là, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le
+coin des Enfants-Rouges.
+
+Il prêtait l'oreille.
+
+Après avoir soufflé quelques instants, il se tourna du côté où la
+fusillade faisait rage, éleva sa main gauche à la hauteur de son nez, et
+la lança trois fois en avant en se frappant de la main droite le
+derrière de la tête; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne
+a condensé l'ironie française, et qui est évidemment efficace, puisqu'il
+a déjà duré un demi-siècle.
+
+Cette gaîté fut troublée par une réflexion amère.
+
+--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds
+ma route, il va falloir faire un détour. Pourvu que j'arrive à temps à
+la barricade!
+
+Là-dessus, il reprit sa course.
+
+Et tout en courant:
+
+--Ah çà, où en étais-je donc? dit-il.
+
+Il se remit à chanter sa chanson en s'enfonçant rapidement dans les
+rues, et ceci décrut dans les ténèbres:
+
+ _Mais il reste encor des bastilles,_
+ _Et je vais mettre le holà_
+ _Dans l'ordre public que voilà._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_
+ _Tout l'ancien monde s'écroula_
+ _Quand la grosse boule roula._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Vieux bon peuple, à coups de béquilles_
+ _Cassons ce Louvre où s'étala_
+ _La monarchie en falbala._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Nous en avons forcé les grilles;_
+ _Le roi Charles Dix ce jour-là_
+ _Tenait mal et se décolla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+La prise d'armes du poste ne fut point sans résultat. La charrette fut
+conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrière;
+l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre
+comme complice. Le ministère public d'alors fit preuve en cette
+circonstance de son zèle infatigable pour la défense de la société.
+
+L'aventure de Gavroche, restée dans la tradition du quartier du Temple,
+est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,
+et est intitulée dans leur mémoire: Attaque nocturne du poste de
+l'Imprimerie royale.
+
+
+
+
+
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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new file mode 100644
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Binary files differ
diff --git a/17518-h.zip b/17518-h.zip
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--- /dev/null
+++ b/17518-h.zip
Binary files differ
diff --git a/17518-h/17518-h.htm b/17518-h/17518-h.htm
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+++ b/17518-h/17518-h.htm
@@ -0,0 +1,16419 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Les Misérables, par Victor Hugo.
+ </title>
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+ </head>
+<body>
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome IV, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misérables Tome IV
+ L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17518]
+[Date last updated: April 13, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
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+</pre>
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+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>Les Mis&eacute;rables</h1>
+<h1>Victor Hugo</h1>
+
+<h2>Tome IV&mdash;L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'&Eacute;POP&Eacute;E RUE SAINT-DENIS</h2>
+
+<h3>(1862)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="table"><tr><td>
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+<p><a name="premier" id="premier"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_premier"><b>Livre premier&mdash;Quelques pages d'histoire</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I--Bien coup&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II--Mal cousu</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III--Louis-Philippe</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV--L&eacute;zardes sous la fondation</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V--Faits d'o&ugrave; l'histoire sort et que l'histoire ignore</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI--Enjolras et ses lieutenants</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="deuxieme" id="deuxieme"></a>
+<a href="#Livre_deuxieme"><b>Livre deuxi&egrave;me&mdash;&Eacute;ponine</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I--Le Champ de l'Alouette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II--Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III--Apparition au p&egrave;re Mabeuf</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVb"><b>Chapitre IV--Apparition &agrave; Marius</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="troisieme" id="troisieme"></a>
+<a href="#Livre_troisieme"><b>Livre troisi&egrave;me&mdash;La maison de la rue Plumet</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I--La maison &agrave; secret</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II--Jean Valjean garde national</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III--<i>Foliis ac frondibus</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV--Changement de grille</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V--La rose s'aper&ccedil;oit qu'elle est une machine de guerre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI--La bataille commence</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII--&Agrave; tristesse, tristesse et demie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII--La cad&egrave;ne</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="quatrieme" id="quatrieme"></a>
+<a href="#Livre_quatrieme"><b>Livre quatri&egrave;me&mdash;Secours d'en bas peut &ecirc;tre secours d'en haut</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I--Blessure au dehors, gu&eacute;rison au dedans</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IId"><b>Chapitre II--La m&egrave;re Plutarque n'est pas embarrass&eacute;e pour expliquer un ph&eacute;nom&egrave;ne</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="cinquieme" id="cinquieme"></a>
+<a href="#Livre_cinquieme"><b>Livre cinqui&egrave;me&mdash;Dont la fin ne ressemble pas au commencement</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I--La solitude et la caserne combin&eacute;es</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II--Peurs de Cosette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III--Enrichies des commentaires de Toussaint</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV--Un c&oelig;ur sous une pierre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V--Cosette apr&egrave;s la lettre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI--Les vieux sont faits pour sortir &agrave; propos</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="sixieme" id="sixieme"></a>
+<a href="#Livre_sixieme"><b>Livre sixi&egrave;me&mdash;Le petit Gavroche</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I--M&eacute;chante espi&egrave;glerie du vent</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II--O&ugrave; le petit Gavroche tire parti de Napol&eacute;on le Grand</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIf"><b>Chapitre III--Les p&eacute;rip&eacute;ties de l'&eacute;vasion</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="septieme" id="septieme"></a>
+<a href="#Livre_septieme"><b>Livre septi&egrave;me&mdash;L'argot</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I--Origine</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II--Racines</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIg"><b>Chapitre III--Argot qui pleure et argot qui rit</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVg"><b>Chapitre IV--Les deux devoirs: veiller et esp&eacute;rer</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="huitieme" id="huitieme"></a>
+<a href="#Livre_huitieme"><b>Livre huiti&egrave;me&mdash;Les enchantements et les d&eacute;solations</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I--Pleine lumi&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II--L'&eacute;tourdissement du bonheur complet</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III--Commencement d'ombre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV--Cab roule en anglais et jappe en argot</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vh"><b>Chapitre V--Choses de la nuit</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIh"><b>Chapitre VI--Marius redevient r&eacute;el au point de donner son adresse &agrave; Cosette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIh"><b>Chapitre VII--Le vieux c&oelig;ur et le jeune c&oelig;ur en pr&eacute;sence</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="neuvieme" id="neuvieme"></a>
+<a href="#Livre_neuvieme"><b>Livre neuvi&egrave;me&mdash;O&ugrave; vont-ils?</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ip"><b>Chapitre I--Jean Valjean</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIp"><b>Chapitre II--Marius</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIp"><b>Chapitre III--M. Mabeuf</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="dixieme" id="dixieme"></a>
+<a href="#Livre_dixieme"><b>Livre dixi&egrave;me&mdash;Le 5 juin 1832</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ij"><b>Chapitre I--La surface de la question</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIj"><b>Chapitre II--Le fond de la question</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIj"><b>Chapitre III--Un enterrement: occasion de rena&icirc;tre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVj"><b>Chapitre IV--Les bouillonnements d'autrefois</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vj"><b>Chapitre V--Originalit&eacute; de Paris</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="onzieme" id="onzieme"></a>
+<a href="#Livre_onzieme"><b>Livre onzi&egrave;me&mdash;L'atome fraternise avec l'ouragan</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ik"><b>Chapitre I--Quelques &eacute;claircissements sur les origines de la po&eacute;sie de Gavroche.<br />&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Influence d'un acad&eacute;micien sur cette po&eacute;sie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIk"><b>Chapitre II--Gavroche en marche</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIk"><b>Chapitre III--Juste indignation d'un perruquier</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVk"><b>Chapitre IV--L'enfant s'&eacute;tonne du vieillard</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vk"><b>Chapitre V--Le vieillard</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIk"><b>Chapitre VI--Recrues</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="douzieme" id="douzieme"></a>
+<a href="#Livre_douzieme"><b>Livre douzi&egrave;me&mdash;Corinthe</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Il"><b>Chapitre I--Histoire de Corinthe depuis sa fondation</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIl"><b>Chapitre II--Ga&icirc;t&eacute;s pr&eacute;alables</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIl"><b>Chapitre III--La nuit commence &agrave; se faire sur Grantaire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVl"><b>Chapitre IV--Essai de consolation sur la veuve Hucheloup</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vl"><b>Chapitre V--Les pr&eacute;paratifs</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIl"><b>Chapitre VI--En attendant</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIl"><b>Chapitre VII--L'homme recrut&eacute; rue des Billettes</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIl"><b>Chapitre VIII--Plusieurs points d'interrogation &agrave; propos d'un nomm&eacute;
+<br />&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le Cabuc qui ne se nommait peut-&ecirc;tre pas Le Cabuc</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="treizieme" id="treizieme"></a>
+<a href="#Livre_treizieme"><b>Livre treizi&egrave;me&mdash;Marius entre dans l'ombre</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Im"><b>Chapitre I--De la rue Plumet au quartier Saint-Denis</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIm"><b>Chapitre II--Paris &agrave; vol de hibou</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIm"><b>Chapitre III--L'extr&ecirc;me bord</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="quatorzieme" id="quatorzieme"></a>
+<a href="#Livre_quatorzieme"><b>Livre quatorzi&egrave;me&mdash;Les grandeurs du d&eacute;sespoir</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_In"><b>Chapitre I--Le drapeau&mdash;Premier acte</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIn"><b>Chapitre II--Le drapeau&mdash;Deuxi&egrave;me acte</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIn"><b>Chapitre III--Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVn"><b>Chapitre IV--Le baril de poudre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vn"><b>Chapitre V--Fin des vers de Jean Prouvaire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIn"><b>Chapitre VI--L'agonie de la mort apr&egrave;s l'agonie de la vie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIn"><b>Chapitre VII--Gavroche profond calculateur des distances</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="quinzieme" id="quinzieme"></a>
+<a href="#Livre_quinzieme"><b>Livre quinzi&egrave;me&mdash;La rue de l'Homme-Arm&eacute;</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Io"><b>Chapitre I--Buvard, bavard</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIo"><b>Chapitre II--Le gamin ennemi des lumi&egrave;res</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIo"><b>Chapitre III--Pendant que Cosette et Toussaint dorment</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVo"><b>Chapitre IV--Les exc&egrave;s de z&egrave;le de Gavroche</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_premier" id="Livre_premier"></a>Livre premier&mdash;Quelques pages d'histoire</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premier">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Bien coup&eacute;</h3>
+
+
+<p>1831 et 1832, les deux ann&eacute;es qui se rattachent imm&eacute;diatement &agrave; la
+R&eacute;volution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
+plus frappants de l'histoire. Ces deux ann&eacute;es au milieu de celles qui
+les pr&eacute;c&egrave;dent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
+grandeur r&eacute;volutionnaire. On y distingue des pr&eacute;cipices. Les masses
+sociales, les assises m&ecirc;mes de la civilisation, le groupe solide des
+int&eacute;r&ecirc;ts superpos&eacute;s et adh&eacute;rents, les profils s&eacute;culaires de l'antique
+formation fran&ccedil;aise, y apparaissent et y disparaissent &agrave; chaque instant
+&agrave; travers les nuages orageux des syst&egrave;mes, des passions et des th&eacute;ories.
+Ces apparitions et ces disparitions ont &eacute;t&eacute; nomm&eacute;es la r&eacute;sistance et le
+mouvement. Par intervalles on y voit luire la v&eacute;rit&eacute;, ce jour de l'&acirc;me
+humaine.</p>
+
+<p>Cette remarquable &eacute;poque est assez circonscrite et commence &agrave; s'&eacute;loigner
+assez de nous pour qu'on puisse en saisir d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent les lignes
+principales.</p>
+
+<p>Nous allons l'essayer.</p>
+
+<p>La Restauration avait &eacute;t&eacute; une de ces phases interm&eacute;diaires difficiles &agrave;
+d&eacute;finir, o&ugrave; il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
+sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arriv&eacute;e d'une
+grande nation &agrave; une &eacute;tape. Ces &eacute;poques sont singuli&egrave;res et trompent les
+politiques qui veulent les exploiter. Au d&eacute;but, la nation ne demande que
+le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, &ecirc;tre
+petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
+&eacute;v&eacute;nements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
+hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la t&ecirc;te. On
+donnerait C&eacute;sar pour Prusias et Napol&eacute;on pour le roi d'Yvetot.&raquo;Quel bon
+petit roi c'&eacute;tait l&agrave;!&raquo; On a march&eacute; depuis le point du jour, on est au
+soir d'une longue et rude journ&eacute;e; on a fait le premier relais avec
+Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisi&egrave;me avec Bonaparte, on
+est &eacute;reint&eacute;. Chacun demande un lit.</p>
+
+<p>Les d&eacute;vouements las, les h&eacute;ro&iuml;smes vieillis, les ambitions repues, les
+fortunes faites cherchent, r&eacute;clament, implorent, sollicitent, quoi? Un
+g&icirc;te. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillit&eacute;,
+du loisir; les voil&agrave; contents. Cependant en m&ecirc;me temps de certains faits
+surgissent, se font reconna&icirc;tre et frappent &agrave; la porte de leur c&ocirc;t&eacute;. Ces
+faits sont sortis des r&eacute;volutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
+ils ont droit de s'installer dans la soci&eacute;t&eacute; et ils s'y installent; et
+la plupart du temps les faits sont des mar&eacute;chaux des logis et des
+fourriers qui ne font que pr&eacute;parer le logement aux principes.</p>
+
+<p>Alors voici ce qui appara&icirc;t aux philosophes politiques.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps que les hommes fatigu&eacute;s demandent le repos, les faits
+accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
+la m&ecirc;me chose que le repos pour les hommes.</p>
+
+<p>C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts apr&egrave;s le protecteur;
+c'est ce que la France demandait aux Bourbons apr&egrave;s l'Empire.</p>
+
+<p>Ces garanties sont une n&eacute;cessit&eacute; des temps. Il faut bien les accorder.
+Les princes les &laquo;octroient&raquo;, mais en r&eacute;alit&eacute; c'est la force des choses
+qui les donne. V&eacute;rit&eacute; profonde et utile &agrave; savoir, dont les Stuarts ne se
+dout&egrave;rent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent m&ecirc;me pas en 1814.</p>
+
+<p>La famille pr&eacute;destin&eacute;e qui revint en France quand Napol&eacute;on s'&eacute;croula eut
+la simplicit&eacute; fatale de croire que c'&eacute;tait elle qui donnait, et que ce
+qu'elle avait donn&eacute; elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
+poss&eacute;dait le droit divin, que la France ne poss&eacute;dait rien; et que le
+droit politique conc&eacute;d&eacute; dans la charte de Louis XVIII n'&eacute;tait autre
+chose qu'une branche du droit divin, d&eacute;tach&eacute;e par la maison de Bourbon
+et gracieusement donn&eacute;e au peuple jusqu'au jour o&ugrave; il plairait au roi de
+s'en ressaisir. Cependant, au d&eacute;plaisir que le don lui faisait, la
+maison de Bourbon aurait d&ucirc; sentir qu'il ne venait pas d'elle.</p>
+
+<p>Elle fut hargneuse au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. Elle fit mauvaise mine &agrave;
+chaque &eacute;panouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
+c'est-&agrave;-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.</p>
+
+<p>Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait &eacute;t&eacute; emport&eacute;
+devant elle comme un ch&acirc;ssis de th&eacute;&acirc;tre. Elle ne s'aper&ccedil;ut pas qu'elle
+avait &eacute;t&eacute; apport&eacute;e elle-m&ecirc;me de la m&ecirc;me fa&ccedil;on. Elle ne vit pas qu'elle
+aussi &eacute;tait dans cette main qui avait &ocirc;t&eacute; de l&agrave; Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle &eacute;tait le pass&eacute;. Elle
+se trompait; elle faisait partie du pass&eacute;, mais tout le pass&eacute; c'&eacute;tait la
+France. Les racines de la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise n'&eacute;taient point dans les
+Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
+constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
+Elles &eacute;taient partout, except&eacute; sous le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>La maison de Bourbon &eacute;tait pour la France le n&oelig;ud illustre et sanglant
+de son histoire, mais n'&eacute;tait plus l'&eacute;l&eacute;ment principal de sa destin&eacute;e et
+la base n&eacute;cessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
+on s'en &eacute;tait pass&eacute; vingt-deux ans; il y avait eu solution de
+continuit&eacute;; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
+dout&eacute;s, eux qui se figuraient que Louis XVII r&eacute;gnait le 9 thermidor et
+que Louis XVIII r&eacute;gnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
+l'histoire, les princes n'avaient &eacute;t&eacute; si aveugles en pr&eacute;sence des faits
+et de la portion d'autorit&eacute; divine que les faits contiennent et
+promulguent. Jamais cette pr&eacute;tention d'en bas qu'on appelle le droit des
+rois n'avait ni&eacute; &agrave; ce point le droit d'en haut.</p>
+
+<p>Erreur capitale qui amena cette famille &agrave; remettre la main sur les
+garanties &laquo;octroy&eacute;es&raquo; en 1814, sur les concessions, comme elle les
+qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'&eacute;taient
+nos conqu&ecirc;tes; ce qu'elle appelait nos empi&eacute;tements, c'&eacute;taient nos
+droits.</p>
+
+<p>Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
+victorieuse de Bonaparte et enracin&eacute;e dans le pays, c'est-&agrave;-dire se
+croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
+risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
+&eacute;levant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
+individuel, &agrave; la nation la souverainet&eacute;, au citoyen la libert&eacute;. En
+d'autres termes, elle nia &agrave; la nation ce qui la faisait nation et au
+citoyen ce qui le faisait citoyen.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
+juillet.</p>
+
+<p>La Restauration tomba.</p>
+
+<p>Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas &eacute;t&eacute;
+absolument hostile &agrave; toutes les formes du progr&egrave;s. De grandes choses
+s'&eacute;taient faites, elle &eacute;tant &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Sous la Restauration la nation s'&eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; la discussion dans le
+calme, ce qui avait manqu&eacute; &agrave; la R&eacute;publique, et &agrave; la grandeur dans la
+paix, ce qui avait manqu&eacute; &agrave; l'Empire. La France libre et forte avait &eacute;t&eacute;
+un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
+r&eacute;volution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
+parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
+tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
+On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumi&egrave;re des esprits.
+Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
+quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
+principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'&Eacute;tat:
+l'&eacute;galit&eacute; devant la loi, la libert&eacute; de la conscience, la libert&eacute; de la
+parole, la libert&eacute; de la presse, l'accessibilit&eacute; de toutes les aptitudes
+&agrave; toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
+furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
+providence.</p>
+
+<p>La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur c&ocirc;t&eacute;, mais du
+c&ocirc;t&eacute; de la nation. Eux quitt&egrave;rent le tr&ocirc;ne avec gravit&eacute;, mais sans
+autorit&eacute;; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
+solennelles qui laissent une sombre &eacute;motion &agrave; l'histoire; ce ne fut ni
+le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napol&eacute;on. Ils s'en
+all&egrave;rent, voil&agrave; tout. Ils d&eacute;pos&egrave;rent la couronne et ne gard&egrave;rent pas
+d'aur&eacute;ole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
+manqu&egrave;rent dans une certaine mesure &agrave; la majest&eacute; de leur malheur.
+Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
+ronde en table carr&eacute;e, parut plus soucieux de l'&eacute;tiquette en p&eacute;ril que
+de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes d&eacute;vou&eacute;s
+qui aimaient leurs personnes et les hommes s&eacute;rieux qui honoraient leur
+race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaqu&eacute;e un matin &agrave; main
+arm&eacute;e par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
+qu'elle n'eut pas de col&egrave;re. Elle se d&eacute;fendit, se contint, remit les
+choses &agrave; leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
+l'exil, h&eacute;las! et s'arr&ecirc;ta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
+dais qui avait abrit&eacute; Louis XIV, et le posa &agrave; terre doucement. Elle ne
+toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et pr&eacute;caution. Ce ne fut
+pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
+France enti&egrave;re, la France victorieuse et enivr&eacute;e de sa victoire, qui
+sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
+paroles de Guillaume du Vair apr&egrave;s la journ&eacute;e des barricades: &laquo;Il est
+ays&eacute; &agrave; ceux qui ont accoutum&eacute; d'effleurer les faveurs des grands et
+saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune afflig&eacute;e &agrave;
+une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
+adversit&eacute;; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
+v&eacute;n&eacute;rable, et principalement des afflig&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Les Bourbons emport&egrave;rent le respect, mais non le regret. Comme nous
+venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effac&egrave;rent
+&agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
+le monde entier. Les uns se pr&eacute;cipit&egrave;rent vers elle avec enthousiasme et
+joie, les autres s'en d&eacute;tourn&egrave;rent, chacun selon sa nature. Les princes
+de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, ferm&egrave;rent les
+yeux, bless&eacute;s et stup&eacute;faits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
+Effroi qui se comprend, col&egrave;re qui s'excuse. Cette &eacute;trange r&eacute;volution
+avait &agrave; peine &eacute;t&eacute; un choc; elle n'avait pas m&ecirc;me fait &agrave; la royaut&eacute;
+vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
+yeux des gouvernements despotiques toujours int&eacute;ress&eacute;s &agrave; ce que la
+libert&eacute; se calomnie elle-m&ecirc;me, la R&eacute;volution de Juillet avait le tort
+d'&ecirc;tre formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tent&eacute; ni
+machin&eacute; contre elle. Les plus m&eacute;contents, les plus irrit&eacute;s, les plus
+fr&eacute;missants, la saluaient; quels que soient nos &eacute;go&iuml;smes et nos
+rancunes, un respect myst&eacute;rieux sort des &eacute;v&eacute;nements dans lesquels on
+sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
+Chose pleine de splendeur.</p>
+
+<p>Le droit terrassant le fait. De l&agrave; l'&eacute;clat de la r&eacute;volution de 1830, de
+l&agrave; sa mansu&eacute;tude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'&ecirc;tre
+violent.</p>
+
+<p>Le droit, c'est le juste et le vrai.</p>
+
+<p>Le propre du droit, c'est de rester &eacute;ternellement beau et pur. Le fait,
+m&ecirc;me le plus n&eacute;cessaire en apparence, m&ecirc;me le mieux accept&eacute; des
+contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
+peu de droit ou point du tout de droit, est destin&eacute; infailliblement &agrave;
+devenir, avec la dur&eacute;e du temps, difforme, immonde, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup &agrave; quel degr&eacute; de laideur le
+fait peut arriver, vu &agrave; la distance des si&egrave;cles, qu'on regarde
+Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais g&eacute;nie, ni un d&eacute;mon, ni
+un &eacute;crivain l&acirc;che et mis&eacute;rable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
+pas seulement le fait italien, c'est le fait europ&eacute;en, le fait du
+seizi&egrave;me si&egrave;cle. Il semble hideux, et il l'est, en pr&eacute;sence de l'id&eacute;e
+morale du dix-neuvi&egrave;me.</p>
+
+<p>Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des soci&eacute;t&eacute;s.
+Terminer le duel, amalgamer l'id&eacute;e pure avec la r&eacute;alit&eacute; humaine, faire
+p&eacute;n&eacute;trer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
+voil&agrave; le travail des sages.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premier">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Mal cousu</h3>
+
+
+<p>Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution de 1830 s'&eacute;tait vite arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t qu'une r&eacute;volution a fait c&ocirc;te, les habiles d&eacute;p&egrave;cent l'&eacute;chouement.</p>
+
+<p>Les habiles, dans notre si&egrave;cle, se sont d&eacute;cern&eacute; &agrave; eux-m&ecirc;mes la
+qualification d'hommes d'&Eacute;tat; si bien que ce mot, homme d'&Eacute;tat, a fini
+par &ecirc;tre un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, l&agrave; o&ugrave; il
+n'y a qu'habilet&eacute;, il y a n&eacute;cessairement petitesse. Dire: les habiles,
+cela revient &agrave; dire: les m&eacute;diocres.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que dire: les hommes d'&Eacute;tat, cela &eacute;quivaut quelquefois &agrave; dire:
+les tra&icirc;tres.</p>
+
+<p>&Agrave; en croire les habiles donc, les r&eacute;volutions comme la R&eacute;volution de
+Juillet sont des art&egrave;res coup&eacute;es; il faut une prompte ligature. Le
+droit, trop grandement proclam&eacute;, &eacute;branle. Aussi, une fois le droit
+affirm&eacute;, il faut raffermir l'&Eacute;tat. La libert&eacute; assur&eacute;e, il faut songer au
+pouvoir.</p>
+
+<p>Ici les sages ne se s&eacute;parent pas encore des habiles, mais ils commencent
+&agrave; se d&eacute;fier. Le pouvoir, soit. Mais, premi&egrave;rement, qu'est-ce que le
+pouvoir? deuxi&egrave;mement, d'o&ugrave; vient-il?</p>
+
+<p>Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmur&eacute;e, et ils
+continuent leur man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Selon ces politiques, ing&eacute;nieux &agrave; mettre aux fictions profitables un
+masque de n&eacute;cessit&eacute;, le premier besoin d'un peuple apr&egrave;s une r&eacute;volution,
+quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
+procurer une dynastie. De cette fa&ccedil;on, disent-ils, il peut avoir la paix
+apr&egrave;s sa r&eacute;volution, c'est-&agrave;-dire le temps de panser ses plaies et de
+r&eacute;parer sa maison. La dynastie cache l'&eacute;chafaudage et couvre
+l'ambulance.</p>
+
+<p>Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.</p>
+
+<p>&Agrave; la rigueur, le premier homme de g&eacute;nie ou m&ecirc;me le premier homme de
+fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
+Bonaparte et dans le second Iturbide.</p>
+
+<p>Mais la premi&egrave;re famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
+y a n&eacute;cessairement une certaine quantit&eacute; d'anciennet&eacute; dans une race, et
+la ride des si&egrave;cles ne s'improvise pas.</p>
+
+<p>Si l'on se place au point de vue des &laquo;hommes d'&Eacute;tat&raquo;, sous toutes
+r&eacute;serves, bien entendu, apr&egrave;s une r&eacute;volution, quelles sont les qualit&eacute;s
+du roi qui en sort? Il peut &ecirc;tre et il est utile qu'il soit
+r&eacute;volutionnaire, c'est-&agrave;-dire participant de sa personne &agrave; cette
+r&eacute;volution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
+illustr&eacute;, qu'il en ait touch&eacute; la hache ou mani&eacute; l'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Quelles sont les qualit&eacute;s d'une dynastie? Elle doit &ecirc;tre nationale,
+c'est-&agrave;-dire r&eacute;volutionnaire &agrave; distance, non par des actes commis, mais
+par les id&eacute;es accept&eacute;es. Elle doit se composer de pass&eacute; et &ecirc;tre
+historique, se composer d'avenir et &ecirc;tre sympathique.</p>
+
+<p>Tout ceci explique pourquoi les premi&egrave;res r&eacute;volutions se contentent de
+trouver un homme, Cromwell ou Napol&eacute;on; et pourquoi les deuxi&egrave;mes
+veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
+maison d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Les maisons royales ressemblent &agrave; ces figuiers de l'Inde dont chaque
+rameau, en se courbant jusqu'&agrave; terre, y prend racine et devient un
+figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. &Agrave; la seule condition
+de se courber jusqu'au peuple.</p>
+
+<p>Telle est la th&eacute;orie des habiles.</p>
+
+<p>Voici donc le grand art: faire un peu rendre &agrave; un succ&egrave;s le son d'une
+catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
+assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
+jusqu'au ralentissement du progr&egrave;s, affadir cette aurore, d&eacute;noncer et
+retrancher les &acirc;pret&eacute;s de l'enthousiasme, couper les angles et les
+ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le g&eacute;ant
+peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la di&egrave;te &agrave; cet exc&egrave;s
+de sant&eacute;, mettre Hercule en traitement de convalescence, d&eacute;layer
+l'&eacute;v&eacute;nement dans l'exp&eacute;dient, offrir aux esprits alt&eacute;r&eacute;s d'id&eacute;al ce
+nectar &eacute;tendu de tisane, prendre ses pr&eacute;cautions contre le trop de
+r&eacute;ussite, garnir la r&eacute;volution d'un abat-jour.</p>
+
+<p>1830 pratiqua cette th&eacute;orie, d&eacute;j&agrave; appliqu&eacute;e &agrave; l'Angleterre par 1688.</p>
+
+<p>1830 est une r&eacute;volution arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; mi-c&ocirc;te. Moiti&eacute; de progr&egrave;s;
+quasi-droit. Or la logique ignore l'&agrave; peu pr&egrave;s; absolument comme le
+soleil ignore la chandelle.</p>
+
+<p>Qui arr&ecirc;te les r&eacute;volutions &agrave; mi-c&ocirc;te? La bourgeoisie.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Parce que la bourgeoisie est l'int&eacute;r&ecirc;t arriv&eacute; &agrave; satisfaction. Hier
+c'&eacute;tait l'app&eacute;tit, aujourd'hui c'est la pl&eacute;nitude, demain ce sera la
+sati&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le ph&eacute;nom&egrave;ne de 1814 apr&egrave;s Napol&eacute;on se reproduisit en 1830 apr&egrave;s Charles
+X.</p>
+
+<p>On a voulu, &agrave; tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
+est tout simplement la portion content&eacute;e du peuple. Le bourgeois, c'est
+l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
+caste.</p>
+
+<p>Mais, pour vouloir s'asseoir trop t&ocirc;t, on peut arr&ecirc;ter la marche m&ecirc;me du
+genre humain. Cela a &eacute;t&eacute; souvent la faute de la bourgeoisie.</p>
+
+<p>On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'&eacute;go&iuml;sme n'est pas
+une des divisions de l'ordre social.</p>
+
+<p>Du reste, il faut &ecirc;tre juste m&ecirc;me envers l'&eacute;go&iuml;sme, l'&eacute;tat auquel
+aspirait, apr&egrave;s la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
+nomme la bourgeoisie, ce n'&eacute;tait pas l'inertie, qui se complique
+d'indiff&eacute;rence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'&eacute;tait
+pas le sommeil, qui suppose un oubli momentan&eacute; accessible aux songes;
+c'&eacute;tait la halte.</p>
+
+<p>La halte est un mot form&eacute; d'un double sens singulier et presque
+contradictoire: troupe en marche, c'est-&agrave;-dire mouvement; station,
+c'est-&agrave;-dire repos.</p>
+
+<p>La halte, c'est la r&eacute;paration des forces; c'est le repos arm&eacute; et
+&eacute;veill&eacute;; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
+ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.</p>
+
+<p>C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.</p>
+
+<p>Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Il fallait donc &agrave; la bourgeoisie, comme aux hommes d'&Eacute;tat, un homme qui
+exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualit&eacute;
+composite, signifiant r&eacute;volution et signifiant stabilit&eacute;, en d'autres
+termes affermissant le pr&eacute;sent par la compatibilit&eacute; &eacute;vidente du pass&eacute;
+avec l'avenir.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait &laquo;tout trouv&eacute;&raquo;. Il s'appelait Louis-Philippe d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
+nomma <i>la meilleure des r&eacute;publiques</i>. L'h&ocirc;tel de ville de Paris rempla&ccedil;a
+la cath&eacute;drale de Reims.</p>
+
+<p>Cette substitution d'un demi-tr&ocirc;ne au tr&ocirc;ne complet fut &laquo;l'&oelig;uvre de
+1830&raquo;.</p>
+
+<p>Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
+Tout cela &eacute;tait fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
+proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premier">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Louis-Philippe</h3>
+
+
+<p>Les r&eacute;volutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
+ferme et choisissent bien. M&ecirc;me incompl&egrave;tes, m&ecirc;me ab&acirc;tardies et
+m&acirc;tin&eacute;es, et r&eacute;duites &agrave; l'&eacute;tat de r&eacute;volution cadette, comme la
+r&eacute;volution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidit&eacute;
+providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur &eacute;clipse n'est
+jamais une abdication.</p>
+
+<p>Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les r&eacute;volutions, elles aussi,
+se trompent, et de graves m&eacute;prises se sont vues.</p>
+
+<p>Revenons &agrave; 1830. 1830, dans sa d&eacute;viation, eut du bonheur. Dans
+l'&eacute;tablissement qui s'appela l'ordre apr&egrave;s la r&eacute;volution coup&eacute;e court,
+le roi valait mieux que la royaut&eacute;. Louis-Philippe &eacute;tait un homme rare.</p>
+
+<p>Fils d'un p&egrave;re auquel l'histoire accordera certainement les
+circonstances att&eacute;nuantes, mais aussi digne d'estime que ce p&egrave;re avait
+&eacute;t&eacute; digne de bl&acirc;me; ayant toutes les vertus priv&eacute;es et plusieurs des
+vertus publiques; soigneux de sa sant&eacute;, de sa fortune, de sa personne,
+de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
+prix d'une ann&eacute;e; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
+prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
+charg&eacute;s de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
+d'alc&ocirc;ve r&eacute;guli&egrave;re devenue utile apr&egrave;s les anciens &eacute;talages ill&eacute;gitimes
+de la branche a&icirc;n&eacute;e; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
+est plus rare, tous les langages de tous les int&eacute;r&ecirc;ts, et les parlant;
+admirable repr&eacute;sentant de &laquo;la classe moyenne&raquo;, mais la d&eacute;passant, et de
+toutes les fa&ccedil;ons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
+appr&eacute;ciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
+intrins&egrave;que, et, sur la question m&ecirc;me de sa race, tr&egrave;s particulier, se
+d&eacute;clarant Orl&eacute;ans et non Bourbon; tr&egrave;s premier prince du sang tant qu'il
+n'avait &eacute;t&eacute; qu'altesse s&eacute;r&eacute;nissime, mais franc bourgeois le jour o&ugrave; il
+fut majest&eacute;; diffus en public, concis dans l'intimit&eacute;; avare signal&eacute;,
+mais non prouv&eacute;; au fond, un de ces &eacute;conomes ais&eacute;ment prodigues pour
+leur fantaisie ou leur devoir; lettr&eacute;, et peu sensible aux lettres;
+gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; ador&eacute; de sa
+famille et de sa maison; causeur s&eacute;duisant; homme d'&Eacute;tat d&eacute;sabus&eacute;,
+int&eacute;rieurement froid, domin&eacute; par l'int&eacute;r&ecirc;t imm&eacute;diat, gouvernant toujours
+au plus pr&egrave;s, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
+piti&eacute; les sup&eacute;riorit&eacute;s sur les m&eacute;diocrit&eacute;s, habile &agrave; faire donner tort
+par les majorit&eacute;s parlementaires &agrave; ces unanimit&eacute;s myst&eacute;rieuses qui
+grondent sourdement sous les tr&ocirc;nes; expansif, parfois imprudent dans
+son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
+fertile en exp&eacute;dients, en visages, en masques; faisant peur &agrave; la France
+de l'Europe et &agrave; l'Europe de la France; aimant incontestablement son
+pays, mais pr&eacute;f&eacute;rant sa famille; prisant plus la domination que
+l'autorit&eacute; et l'autorit&eacute; que la dignit&eacute;, disposition qui a cela de
+funeste que, tournant tout au succ&egrave;s, elle admet la ruse et ne r&eacute;pudie
+pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
+pr&eacute;serve la politique des chocs violents, l'&Eacute;tat des fractures et la
+soci&eacute;t&eacute; des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
+sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se d&eacute;mentant; hardi
+contre l'Autriche &agrave; Anc&ocirc;ne, opini&acirc;tre contre l'Angleterre en Espagne,
+bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
+Marseillaise; inaccessible &agrave; l'abattement, aux lassitudes, au go&ucirc;t du
+beau et de l'id&eacute;al, aux g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s t&eacute;m&eacute;raires, &agrave; l'utopie, &agrave; la
+chim&egrave;re, &agrave; la col&egrave;re, &agrave; la vanit&eacute;, &agrave; la crainte; ayant toutes les formes
+de l'intr&eacute;pidit&eacute; personnelle; g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Valmy, soldat &agrave; Jemmapes; t&acirc;t&eacute;
+huit fois par le r&eacute;gicide, et toujours souriant; brave comme un
+grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
+chances d'un &eacute;branlement europ&eacute;en, et impropre aux grandes aventures
+politiques; toujours pr&ecirc;t &agrave; risquer sa vie, jamais son &oelig;uvre; d&eacute;guisant
+sa volont&eacute; en influence afin d'&ecirc;tre plut&ocirc;t ob&eacute;i comme intelligence que
+comme roi; dou&eacute; d'observation et non de divination; peu attentif aux
+esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-&agrave;-dire ayant besoin de
+voir pour juger; bon sens prompt et p&eacute;n&eacute;trant, sagesse pratique, parole
+facile, m&eacute;moire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette m&eacute;moire, son
+unique point de ressemblance avec C&eacute;sar, Alexandre et Napol&eacute;on; sachant
+les faits, les d&eacute;tails, les dates, les noms propres, ignorant les
+tendances, les passions, les g&eacute;nies divers de la foule, les aspirations
+int&eacute;rieures, les soul&egrave;vements cach&eacute;s et obscurs des &acirc;mes, en un mot,
+tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
+accept&eacute; par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
+s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne r&eacute;gnant pas assez; son
+premier ministre &agrave; lui-m&ecirc;me; excellent &agrave; faire de la petitesse des
+r&eacute;alit&eacute;s un obstacle &agrave; l'immensit&eacute; des id&eacute;es; m&ecirc;lant &agrave; une vraie facult&eacute;
+cr&eacute;atrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
+esprit de proc&eacute;dure et de chicane; fondateur et procureur d'une
+dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
+avou&eacute;; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
+pouvoir malgr&eacute; l'inqui&eacute;tude de la France, et de la puissance malgr&eacute; la
+jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera class&eacute; parmi les hommes
+&eacute;minents de son si&egrave;cle, et serait rang&eacute; parmi les gouvernants les plus
+illustres de l'histoire, s'il e&ucirc;t un peu aim&eacute; la gloire et s'il e&ucirc;t eu
+le sentiment de ce qui est grand au m&ecirc;me degr&eacute; que le sentiment de ce
+qui est utile.</p>
+
+<p>Louis-Philippe avait &eacute;t&eacute; beau, et, vieilli, &eacute;tait rest&eacute; gracieux; pas
+toujours agr&eacute;&eacute; de la nation, il l'&eacute;tait toujours de la foule; il
+plaisait. Il avait ce don, le charme. La majest&eacute; lui faisait d&eacute;faut; il
+ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
+vieillard. Ses mani&egrave;res &eacute;taient du vieux r&eacute;gime et ses habitudes du
+nouveau, m&eacute;lange du noble et du bourgeois qui convenait &agrave; 1830;
+Louis-Philippe &eacute;tait la transition r&eacute;gnante; il avait conserv&eacute;
+l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
+service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
+il &eacute;crivait <i>les polonois</i> et il pronon&ccedil;ait <i>les hongrais</i>. Il portait
+l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la L&eacute;gion
+d'honneur comme Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Il allait peu &agrave; la chapelle, point &agrave; la chasse, jamais &agrave; l'Op&eacute;ra.
+Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
+cela entrait dans sa popularit&eacute; bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
+sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
+fait partie de son aur&eacute;ole. Il &eacute;tait un peu ma&ccedil;on, un peu jardinier et
+un peu m&eacute;decin; il saignait un postillon tomb&eacute; de cheval; Louis-Philippe
+n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
+royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait vers&eacute; le sang
+pour gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
+d&eacute;falcation &agrave; faire; il y a ce qui accuse la royaut&eacute;, ce qui accuse le
+r&egrave;gne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
+total diff&eacute;rent. Le droit d&eacute;mocratique confisqu&eacute;, le progr&egrave;s devenu le
+deuxi&egrave;me int&eacute;r&ecirc;t, les protestations de la rue r&eacute;prim&eacute;es violemment,
+l'ex&eacute;cution militaire des insurrections, l'&eacute;meute pass&eacute;e par les armes,
+la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays r&eacute;el
+par le pays l&eacute;gal, le gouvernement de compte &agrave; demi avec trois cent
+mille privil&eacute;gi&eacute;s, sont le fait de la royaut&eacute;; la Belgique refus&eacute;e,
+l'Alg&eacute;rie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
+plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi &agrave; Abd-el-Kader,
+Blaye, Deutz achet&eacute;, Pritchard pay&eacute;, sont le fait du r&egrave;gne; la politique
+plus familiale que nationale est le fait du roi.</p>
+
+<p>Comme on voit, le d&eacute;compte op&eacute;r&eacute;, la charge du roi s'amoindrit.</p>
+
+<p>Sa grande faute, la voici: il a &eacute;t&eacute; modeste au nom de la France.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; vient cette faute?</p>
+
+<p>Disons-le.</p>
+
+<p>Louis-Philippe a &eacute;t&eacute; un roi trop p&egrave;re; cette incubation d'une famille
+qu'on veut faire &eacute;clore dynastie a peur de tout et n'entend pas &ecirc;tre
+d&eacute;rang&eacute;e; de l&agrave; des timidit&eacute;s excessives, importunes au peuple qui a le
+14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
+militaire.</p>
+
+<p>Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent &ecirc;tre
+remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
+famille, la famille la m&eacute;ritait. Ce groupe domestique &eacute;tait admirable.
+Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
+Marie d'Orl&eacute;ans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
+Charles d'Orl&eacute;ans l'avait mis parmi les po&egrave;tes. Elle avait fait de son
+&acirc;me un marbre qu'elle avait nomm&eacute; Jeanne d'Arc. Deux des fils de
+Louis-Philippe avaient arrach&eacute; &agrave; Metternich cet &eacute;loge d&eacute;magogique. <i>Ce
+sont des jeunes gens comme on n'en voit gu&egrave;re et des princes comme on
+n'en voit pas</i>.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
+Louis-Philippe.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre le prince &eacute;galit&eacute;, porter en soi la contradiction de la
+Restauration et de la R&eacute;volution, avoir ce c&ocirc;t&eacute; inqui&eacute;tant du
+r&eacute;volutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut l&agrave; la
+fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
+compl&egrave;te d'un homme &agrave; un &eacute;v&eacute;nement; l'un entra dans l'autre, et
+l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
+avait pour lui cette grande d&eacute;signation au tr&ocirc;ne, l'exil. Il avait &eacute;t&eacute;
+proscrit, errant, pauvre. Il avait v&eacute;cu de son travail. En Suisse, cet
+apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
+vieux cheval pour manger. &Agrave; Reichenau, il avait donn&eacute; des le&ccedil;ons de
+math&eacute;matiques pendant que sa s&oelig;ur Ad&eacute;la&iuml;de faisait de la broderie et
+cousait. Ces souvenirs m&ecirc;l&eacute;s &agrave; un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
+Il avait d&eacute;moli de ses propres mains la derni&egrave;re cage de fer du Mont
+Saint-Michel, b&acirc;tie par Louis XI et utilis&eacute;e par Louis XV. C'&eacute;tait le
+compagnon de Dumouriez, c'&eacute;tait l'ami de Lafayette; il avait &eacute;t&eacute; du club
+des jacobins; Mirabeau lui avait frapp&eacute; sur l'&eacute;paule; Danton lui avait
+dit: Jeune homme! &Agrave; vingt-quatre ans, en 93, &eacute;tant M. de Chartres, du
+fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assist&eacute; au proc&egrave;s
+de Louis XVI, si bien nomm&eacute; <i>ce pauvre tyran</i>. La clairvoyance aveugle
+de la R&eacute;volution, brisant la royaut&eacute; dans le roi et le roi avec la
+royaut&eacute;, sans presque remarquer l'homme dans le farouche &eacute;crasement de
+l'id&eacute;e, le vaste orage de l'assembl&eacute;e tribunal, la col&egrave;re publique
+interrogeant, Capet ne sachant que r&eacute;pondre, l'effrayante vacillation
+stup&eacute;faite de cette t&ecirc;te royale sous ce souffle sombre, l'innocence
+relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
+de celui qui &eacute;tait condamn&eacute;, il avait regard&eacute; ces choses, il avait
+contempl&eacute; ces vertiges; il avait vu les si&egrave;cles compara&icirc;tre &agrave; la barre
+de la Convention; il avait vu, derri&egrave;re Louis XVI, cet infortun&eacute; passant
+responsable, se dresser dans les t&eacute;n&egrave;bres la formidable accus&eacute;e, la
+monarchie; et il lui &eacute;tait rest&eacute; dans l'&acirc;me l'&eacute;pouvante respectueuse de
+ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
+justice de Dieu.</p>
+
+<p>La trace que la R&eacute;volution avait laiss&eacute;e en lui &eacute;tait prodigieuse. Son
+souvenir &eacute;tait comme une empreinte vivante de ces grandes ann&eacute;es minute
+par minute. Un jour, devant un t&eacute;moin dont il nous est impossible de
+douter, il rectifia de m&eacute;moire toute la lettre A de la liste
+alphab&eacute;tique de l'assembl&eacute;e constituante.</p>
+
+<p>Louis-Philippe a &eacute;t&eacute; un roi de plein jour. Lui r&eacute;gnant, la presse a &eacute;t&eacute;
+libre, la tribune a &eacute;t&eacute; libre, la conscience et la parole ont &eacute;t&eacute;
+libres. Les lois de septembre sont &agrave; claire-voie. Bien que sachant le
+pouvoir rongeur de la lumi&egrave;re sur les privil&egrave;ges, il a laiss&eacute; son tr&ocirc;ne
+expos&eacute; &agrave; la lumi&egrave;re. L'histoire lui tiendra compte de cette loyaut&eacute;.</p>
+
+<p>Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de sc&egrave;ne, est
+aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son proc&egrave;s n'est
+encore qu'en premi&egrave;re instance.</p>
+
+<p>L'heure o&ugrave; l'histoire parle avec son accent v&eacute;n&eacute;rable et libre n'a pas
+encore sonn&eacute; pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
+le jugement d&eacute;finitif; l'aust&egrave;re et illustre historien Louis Blanc a
+lui-m&ecirc;me r&eacute;cemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a &eacute;t&eacute;
+l'&eacute;lu de ces deux &agrave; peu pr&egrave;s qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-&agrave;-dire
+d'un demi-parlement et d'une demi-r&eacute;volution; et dans tous les cas, au
+point de vue sup&eacute;rieur o&ugrave; doit se placer la philosophie, nous ne
+pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
+certaines r&eacute;serves au nom du principe d&eacute;mocratique absolu; aux yeux de
+l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
+droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
+dire d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, ces r&eacute;serves faites, c'est que, somme toute et de
+quelque fa&ccedil;on qu'on le consid&egrave;re, Louis-Philippe, pris en lui-m&ecirc;me et au
+point de vue de la bont&eacute; humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
+langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient pass&eacute;
+sur un tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Qu'a-t-il contre lui? Ce tr&ocirc;ne. &Ocirc;tez de Louis-Philippe le roi, il reste
+l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'&agrave; &ecirc;tre admirable.
+Souvent, au milieu des plus graves soucis, apr&egrave;s une journ&eacute;e de lutte
+contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
+appartement, et l&agrave;, &eacute;puis&eacute; de fatigue, accabl&eacute; de sommeil, que
+faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit &agrave; r&eacute;viser un
+proc&egrave;s criminel, trouvant que c'&eacute;tait quelque chose de tenir t&ecirc;te &agrave;
+l'Europe, mais que c'&eacute;tait une plus grande affaire encore d'arracher un
+homme au bourreau. Il s'opini&acirc;trait contre son garde des sceaux; il
+disputait pied &agrave; pied le terrain de la guillotine aux procureurs
+g&eacute;n&eacute;raux, <i>ces bavards de la loi</i>, comme il les appelait. Quelquefois
+les dossiers empil&eacute;s couvraient sa table; il les examinait tous; c'&eacute;tait
+une angoisse pour lui d'abandonner ces mis&eacute;rables t&ecirc;tes condamn&eacute;es. Un
+jour il disait au m&ecirc;me t&eacute;moin que nous avons indiqu&eacute; tout &agrave; l'heure:
+<i>Cette nuit, j'en ai gagn&eacute; sept</i>. Pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es de son
+r&egrave;gne, la peine de mort fut comme abolie, et l'&eacute;chafaud relev&eacute; fut une
+violence faite au roi. La Gr&egrave;ve ayant disparu avec la branche a&icirc;n&eacute;e, une
+Gr&egrave;ve bourgeoise fut institu&eacute;e sous le nom de Barri&egrave;re Saint-Jacques;
+les &laquo;hommes pratiques&raquo; sentirent le besoin d'une guillotine quasi
+l&eacute;gitime; et ce fut l&agrave; une des victoires de Casimir Perier, qui
+repr&eacute;sentait les c&ocirc;t&eacute;s &eacute;troits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
+qui en repr&eacute;sentait les c&ocirc;t&eacute;s lib&eacute;raux. Louis-Philippe avait annot&eacute; de
+sa main Beccaria. Apr&egrave;s la machine Fieschi, il s'&eacute;criait: <i>Quel dommage
+que je n'aie pas &eacute;t&eacute; bless&eacute;! j'aurais pu faire gr&acirc;ce</i>. Une autre fois,
+faisant allusion aux r&eacute;sistances de ses ministres, il &eacute;crivait &agrave; propos
+d'un condamn&eacute; politique qui est une des plus g&eacute;n&eacute;reuses figures de notre
+temps: <i>Sa gr&acirc;ce est accord&eacute;e, il ne me reste plus qu'&agrave; l'obtenir</i>.
+Louis-Philippe &eacute;tait doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.</p>
+
+<p>Or, pour nous, dans l'histoire o&ugrave; l&agrave; bont&eacute; est la perle rare, qui a &eacute;t&eacute;
+bon passe presque avant qui a &eacute;t&eacute; grand.</p>
+
+<p>Louis-Philippe ayant &eacute;t&eacute; appr&eacute;ci&eacute; s&eacute;v&egrave;rement par les uns, durement
+peut-&ecirc;tre par les autres, il est tout simple qu'un homme, fant&ocirc;me
+lui-m&ecirc;me aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne d&eacute;poser pour lui devant
+l'histoire; cette d&eacute;position, quelle qu'elle soit, est &eacute;videmment et
+avant tout d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e; une &eacute;pitaphe &eacute;crite par un mort est sinc&egrave;re;
+une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des m&ecirc;mes t&eacute;n&egrave;bres
+donne le droit de louange; et il est peu &agrave; craindre qu'on dise jamais de
+deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatt&eacute; l'autre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premier">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>L&eacute;zardes sous la fondation</h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; le drame que nous racontons va p&eacute;n&eacute;trer dans l'&eacute;paisseur
+d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du r&egrave;gne de
+Louis-Philippe, il ne fallait pas d'&eacute;quivoque, et il &eacute;tait n&eacute;cessaire
+que ce livre s'expliqu&acirc;t sur ce roi.</p>
+
+<p>Louis-Philippe &eacute;tait entr&eacute; dans l'autorit&eacute; royale sans violence, sans
+action directe de sa part, par le fait d'un virement r&eacute;volutionnaire,
+&eacute;videmment fort distinct du but r&eacute;el de la r&eacute;volution, mais dans lequel
+lui, duc d'Orl&eacute;ans, n'avait aucune initiative personnelle. Il &eacute;tait n&eacute;
+prince et se croyait &eacute;lu roi. Il ne s'&eacute;tait point donn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me ce
+mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
+accept&eacute;; convaincu, &agrave; tort certes, mais convaincu que l'offre &eacute;tait
+selon le droit et que l'acceptation &eacute;tait selon le devoir. De l&agrave; une
+possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
+Louis-Philippe &eacute;tant de bonne foi dans sa possession, et la d&eacute;mocratie
+&eacute;tant de bonne foi dans son attaque, la quantit&eacute; d'&eacute;pouvante qui se
+d&eacute;gage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la d&eacute;mocratie. Un
+choc de principes ressemble &agrave; un choc d'&eacute;l&eacute;ments. L'oc&eacute;an d&eacute;fend l'eau,
+l'ouragan d&eacute;fend l'air; le roi d&eacute;fend la royaut&eacute;, la d&eacute;mocratie d&eacute;fend
+le peuple; le relatif, qui est la monarchie, r&eacute;siste &agrave; l'absolu, qui est
+la r&eacute;publique; la soci&eacute;t&eacute; saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
+souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
+il n'y a point ici &agrave; bl&acirc;mer ceux qui luttent; un des deux partis
+&eacute;videmment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
+sur deux rivages &agrave; la fois, un pied dans la r&eacute;publique, un pied dans la
+royaut&eacute;; il est indivisible, et tout d'un c&ocirc;t&eacute;; mais ceux qui se
+trompent se trompent sinc&egrave;rement; un aveugle n'est pas plus un coupable
+qu'un Vend&eacute;en n'est un brigand. N'imputons donc qu'&agrave; la fatalit&eacute; des
+choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces temp&ecirc;tes,
+l'irresponsabilit&eacute; humaine y est m&ecirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Achevons cet expos&eacute;.</p>
+
+<p>Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, n&eacute;
+d'hier, combattre aujourd'hui. &Agrave; peine install&eacute;, il sentait d&eacute;j&agrave; partout
+de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
+fra&icirc;chement pos&eacute; et si peu solide.</p>
+
+<p>La r&eacute;sistance naquit le lendemain; peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &eacute;tait-elle n&eacute;e la
+veille.</p>
+
+<p>De mois en mois, l'hostilit&eacute; grandit, et de sourde devint patente.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution de Juillet, peu accept&eacute;e hors de France par les rois, nous
+l'avons dit, avait &eacute;t&eacute; en France diversement interpr&eacute;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Dieu livre aux hommes ses volont&eacute;s visibles dans les &eacute;v&eacute;nements, texte
+obscur &eacute;crit dans une langue myst&eacute;rieuse. Les hommes en font
+sur-le-champ des traductions; traductions h&acirc;tives, incorrectes, pleines
+de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
+la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
+d&eacute;chiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
+besogne est faite depuis longtemps; il y a d&eacute;j&agrave; vingt traductions sur la
+place publique. De chaque traduction na&icirc;t un parti, et de chaque
+contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
+et chaque faction croit poss&eacute;der la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Souvent le pouvoir lui-m&ecirc;me est une faction.</p>
+
+<p>Il y a dans les r&eacute;volutions des nageurs &agrave; contre-courant; ce sont les
+vieux partis.</p>
+
+<p>Pour les vieux partis qui se rattachent &agrave; l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; par la gr&acirc;ce de
+Dieu, les r&eacute;volutions &eacute;tant sorties du droit de r&eacute;volte, on a droit de
+r&eacute;volte contre elles. Erreur. Car dans les r&eacute;volutions le r&eacute;volt&eacute;, ce
+n'est pas le peuple, c'est le roi. R&eacute;volution est pr&eacute;cis&eacute;ment le
+contraire de r&eacute;volte. Toute r&eacute;volution, &eacute;tant un accomplissement normal,
+contient en elle sa l&eacute;gitimit&eacute;, que de faux r&eacute;volutionnaires d&eacute;shonorent
+quelquefois, mais qui persiste, m&ecirc;me souill&eacute;e, qui survit, m&ecirc;me
+ensanglant&eacute;e. Les r&eacute;volutions sortent, non d'un accident, mais de la
+n&eacute;cessit&eacute;. Une r&eacute;volution est un retour du factice au r&eacute;el. Elle est
+parce qu'il faut qu'elle soit.</p>
+
+<p>Les vieux partis l&eacute;gitimistes n'en assaillaient pas moins la r&eacute;volution
+de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
+Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
+l&agrave; o&ugrave; elle &eacute;tait vuln&eacute;rable, au d&eacute;faut de sa cuirasse, &agrave; son manque de
+logique; ils attaquaient cette r&eacute;volution dans sa royaut&eacute;. Ils lui
+criaient: R&eacute;volution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
+qui visent juste.</p>
+
+<p>Ce cri, les r&eacute;publicains le poussaient &eacute;galement. Mais, venant d'eux, ce
+cri &eacute;tait logique. Ce qui &eacute;tait c&eacute;cit&eacute; chez les l&eacute;gitimistes &eacute;tait
+clairvoyance chez les d&eacute;mocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
+La d&eacute;mocratie indign&eacute;e le lui reprochait.</p>
+
+<p>Entre l'attaque du pass&eacute; et l'attaque de l'avenir, l'&eacute;tablissement de
+juillet se d&eacute;battait. Il repr&eacute;sentait la minute, aux prises d'une part
+avec les si&egrave;cles monarchiques, d'autre part avec le droit &eacute;ternel.</p>
+
+<p>En outre, au dehors, n'&eacute;tant plus la r&eacute;volution et devenant la
+monarchie, 1830 &eacute;tait oblig&eacute; de prendre le pas de l'Europe. Garder la
+paix, surcro&icirc;t de complication. Une harmonie voulue &agrave; contre-sens est
+souvent plus on&eacute;reuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
+musel&eacute;, mais toujours grondant, naquit la paix arm&eacute;e, ce ruineux
+exp&eacute;dient de la civilisation suspecte &agrave; elle-m&ecirc;me. La royaut&eacute; de juillet
+se cabrait, malgr&eacute; qu'elle en e&ucirc;t, dans l'attelage des cabinets
+europ&eacute;ens. Metternich l'e&ucirc;t volontiers mise &agrave; la plate-longe. Pouss&eacute;e en
+France par le progr&egrave;s, elle poussait en Europe les monarchies, ces
+tardigrades. Remorqu&eacute;e, elle remorquait.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; l'int&eacute;rieur, paup&eacute;risme, prol&eacute;tariat, salaire, &eacute;ducation,
+p&eacute;nalit&eacute;, prostitution, sort de la femme, richesse, mis&egrave;re, production,
+consommation, r&eacute;partition, &eacute;change, monnaie, cr&eacute;dit, droit du capital,
+droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
+soci&eacute;t&eacute;; surplomb terrible.</p>
+
+<p>En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
+manifestait. &Agrave; la fermentation d&eacute;mocratique r&eacute;pondait la fermentation
+philosophique. L'&eacute;lite se sentait troubl&eacute;e comme la foule; autrement,
+mais autant.</p>
+
+<p>Des penseurs m&eacute;ditaient, tandis que le sol, c'est-&agrave;-dire le peuple,
+travers&eacute; par les courants r&eacute;volutionnaires, tremblait sous eux avec je
+ne sais quelles vagues secousses &eacute;pileptiques. Ces songeurs, les uns
+isol&eacute;s, les autres r&eacute;unis en familles et presque en communions,
+remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profond&eacute;ment;
+mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
+les profondeurs d'un volcan, &agrave; peine d&eacute;rang&eacute;s par les commotions sourdes
+et par les fournaises entrevues.</p>
+
+<p>Cette tranquillit&eacute; n'&eacute;tait pas le moins beau spectacle de cette &eacute;poque
+agit&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
+s'occupaient de la question du bonheur.</p>
+
+<p>Le bien-&ecirc;tre de l'homme, voil&agrave; ce qu'ils voulaient extraire de la
+soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ils &eacute;levaient les questions mat&eacute;rielles, les questions d'agriculture,
+d'industrie, de commerce, presque &agrave; la dignit&eacute; d'une religion. Dans la
+civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
+l'homme, les int&eacute;r&ecirc;ts se combinent, s'agr&egrave;gent et s'amalgament de
+mani&egrave;re &agrave; former une v&eacute;ritable roche dure, selon une loi dynamique
+patiemment &eacute;tudi&eacute;e par les &eacute;conomistes, ces g&eacute;ologues de la politique.</p>
+
+<p>Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations diff&eacute;rentes, mais
+qu'on peut d&eacute;signer tous par le titre g&eacute;n&eacute;rique de socialistes,
+t&acirc;chaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
+la f&eacute;licit&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Depuis la question de l'&eacute;chafaud jusqu'&agrave; la question de la guerre, leurs
+travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclam&eacute; par la
+R&eacute;volution fran&ccedil;aise, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
+l'enfant.</p>
+
+<p>On ne s'&eacute;tonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
+pas ici &agrave; fond, au point de vue th&eacute;orique, les questions soulev&eacute;es par
+le socialisme. Nous nous bornons &agrave; les indiquer.</p>
+
+<p>Tous les probl&egrave;mes que les socialistes se proposaient, les visions
+cosmogoniques, la r&ecirc;verie et le mysticisme &eacute;cart&eacute;s, peuvent &ecirc;tre ramen&eacute;s
+&agrave; deux probl&egrave;mes principaux:</p>
+
+<p>Premier probl&egrave;me: Produire la richesse.</p>
+
+<p>Deuxi&egrave;me probl&egrave;me: La r&eacute;partir.</p>
+
+<p>Le premier probl&egrave;me contient la question du travail.</p>
+
+<p>Le deuxi&egrave;me contient la question du salaire.</p>
+
+<p>Dans le premier probl&egrave;me il s'agit de l'emploi des forces.</p>
+
+<p>Dans le second de la distribution des jouissances.</p>
+
+<p>Du bon emploi des forces r&eacute;sulte la puissance publique.</p>
+
+<p>De la bonne distribution des jouissances r&eacute;sulte le bonheur individuel.</p>
+
+<p>Par bonne distribution, il faut entendre non distribution &eacute;gale, mais
+distribution &eacute;quitable. La premi&egrave;re &eacute;galit&eacute;, c'est l'&eacute;quit&eacute;.</p>
+
+<p>De ces deux choses combin&eacute;es, puissance publique au dehors, bonheur
+individuel au dedans, r&eacute;sulte la prosp&eacute;rit&eacute; sociale.</p>
+
+<p>Prosp&eacute;rit&eacute; sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
+nation grande. L'Angleterre r&eacute;sout le premier de ces deux probl&egrave;mes.
+Elle cr&eacute;e admirablement la richesse; elle la r&eacute;partit mal. Cette
+solution qui n'est compl&egrave;te que d'un c&ocirc;t&eacute; la m&egrave;ne fatalement &agrave; ces deux
+extr&ecirc;mes: opulence monstrueuse, mis&egrave;re monstrueuse. Toutes les
+jouissances &agrave; quelques-uns, toutes les privations aux autres,
+c'est-&agrave;-dire au peuple; le privil&egrave;ge, l'exception, le monopole, la
+f&eacute;odalit&eacute;, naissent du travail m&ecirc;me. Situation fausse et dangereuse qui
+assoit la puissance publique sur la mis&egrave;re priv&eacute;e, et qui enracine la
+grandeur de l'&Eacute;tat dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
+compos&eacute;e o&ugrave; se combinent tous les &eacute;l&eacute;ments mat&eacute;riels et dans laquelle
+n'entre aucun &eacute;l&eacute;ment moral.</p>
+
+<p>Le communisme et la loi agraire croient r&eacute;soudre le deuxi&egrave;me probl&egrave;me.
+Ils se trompent. Leur r&eacute;partition tue la production. Le partage &eacute;gal
+abolit l'&eacute;mulation. Et par cons&eacute;quent le travail. C'est une r&eacute;partition
+faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
+de s'arr&ecirc;ter &agrave; ces pr&eacute;tendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
+la r&eacute;partir. Les deux probl&egrave;mes veulent &ecirc;tre r&eacute;solus ensemble pour &ecirc;tre
+bien r&eacute;solus. Les deux solutions veulent &ecirc;tre combin&eacute;es et n'en faire
+qu'une.</p>
+
+<p>Ne r&eacute;solvez que le premier des deux probl&egrave;mes, vous serez Venise, vous
+serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
+ou comme l'Angleterre une puissance mat&eacute;rielle; vous serez le mauvais
+riche. Vous p&eacute;rirez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
+une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
+mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
+n'est que l'&eacute;go&iuml;sme, tout ce qui ne repr&eacute;sente pas pour le genre humain
+une vertu ou une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
+d&eacute;signons non des peuples, mais des constructions sociales, les
+oligarchies superpos&eacute;es aux nations, et non les nations elles-m&ecirc;mes. Les
+nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
+rena&icirc;tra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
+nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.</p>
+
+<p>R&eacute;solvez les deux probl&egrave;mes, encouragez le riche et prot&eacute;gez le pauvre,
+supprimez la mis&egrave;re, mettez un terme &agrave; l'exploitation injuste du faible
+par le fort, mettez un frein &agrave; la jalousie inique de celui qui est en
+route contre celui qui est arriv&eacute;, ajustez math&eacute;matiquement et
+fraternellement le salaire au travail, m&ecirc;lez l'enseignement gratuit et
+obligatoire &agrave; la croissance de l'enfance et faites de la science la base
+de la virilit&eacute;, d&eacute;veloppez les intelligences tout en occupant les bras,
+soyez &agrave; la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
+d&eacute;mocratisez la propri&eacute;t&eacute;, non en l'abolissant, mais en
+l'universalisant, de fa&ccedil;on que tout citoyen sans exception soit
+propri&eacute;taire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
+produire la richesse et sachez la r&eacute;partir; et vous aurez tout ensemble
+la grandeur mat&eacute;rielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
+vous appeler la France.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'&eacute;garaient, ce que
+disait le socialisme; voil&agrave; ce qu'il cherchait dans les faits, voil&agrave; ce
+qu'il &eacute;bauchait dans les esprits.</p>
+
+<p>Efforts admirables! tentatives sacr&eacute;es!</p>
+
+<p>Ces doctrines, ces th&eacute;ories, ces r&eacute;sistances, la n&eacute;cessit&eacute; inattendue
+pour l'homme d'&Eacute;tat de compter avec les philosophes, de confuses
+&eacute;vidences entrevues, une politique nouvelle &agrave; cr&eacute;er, d'accord avec le
+vieux monde sans trop de d&eacute;saccord avec l'id&eacute;al r&eacute;volutionnaire, une
+situation dans laquelle il fallait user Lafayette &agrave; d&eacute;fendre Polignac,
+l'intuition du progr&egrave;s transparent sous l'&eacute;meute, les chambres et la
+rue, les comp&eacute;titions &agrave; &eacute;quilibrer autour de lui, sa foi dans la
+r&eacute;volution, peut-&ecirc;tre on ne sait quelle r&eacute;signation &eacute;ventuelle n&eacute;e de la
+vague acceptation d'un droit d&eacute;finitif et sup&eacute;rieur, sa volont&eacute; de
+rester de sa race, son esprit de famille, son sinc&egrave;re respect du peuple,
+sa propre honn&ecirc;tet&eacute;, pr&eacute;occupaient Louis-Philippe presque
+douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il f&ucirc;t,
+l'accablaient sous la difficult&eacute; d'&ecirc;tre roi.</p>
+
+<p>Il sentait sous ses pieds une d&eacute;sagr&eacute;gation redoutable, qui n'&eacute;tait
+pourtant pas une mise en poussi&egrave;re, la France &eacute;tant plus France que
+jamais.</p>
+
+<p>De t&eacute;n&eacute;breux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre &eacute;trange
+gagnant de proche en proche, s'&eacute;tendait peu &agrave; peu sur les hommes, sur
+les choses, sur les id&eacute;es; ombre qui venait des col&egrave;res et des syst&egrave;mes.
+Tout ce qui avait &eacute;t&eacute; h&acirc;tivement &eacute;touff&eacute; remuait et fermentait. Parfois
+la conscience de l'honn&ecirc;te homme reprenait sa respiration tant il y
+avait de malaise dans cet air o&ugrave; les sophismes se m&ecirc;laient aux v&eacute;rit&eacute;s.
+Les esprits tremblaient dans l'anxi&eacute;t&eacute; sociale comme les feuilles &agrave;
+l'approche d'un orage. La tension &eacute;lectrique &eacute;tait telle qu'&agrave; de
+certains instants le premier venu, un inconnu, &eacute;clairait. Puis
+l'obscurit&eacute; cr&eacute;pusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
+sourds grondements pouvaient faire juger de la quantit&eacute; de foudre qu'il
+y avait dans la nu&eacute;e.</p>
+
+<p>Vingt mois &agrave; peine s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis la R&eacute;volution de Juillet,
+l'ann&eacute;e 1832 s'&eacute;tait ouverte avec un aspect d'imminence et de d&eacute;tresse.
+La d&eacute;tresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
+Cond&eacute; disparu dans les t&eacute;n&egrave;bres, Bruxelles chassant les Nassau comme
+Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant &agrave; un prince fran&ccedil;ais et donn&eacute;e
+&agrave; un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derri&egrave;re nous deux
+d&eacute;mons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
+tremblant en Italie, Metternich &eacute;tendant la main sur Bologne, la France
+brusquant l'Autriche &agrave; Anc&ocirc;ne, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
+marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
+regards irrit&eacute;s guettant la France, l'Angleterre, alli&eacute;e suspecte, pr&ecirc;te
+&agrave; pousser ce qui pencherait et &agrave; se jeter sur ce qui tomberait, la
+pairie s'abritant derri&egrave;re Beccaria pour refuser quatre t&ecirc;tes &agrave; la loi,
+les fleurs de lys ratur&eacute;es sur la voiture du roi, la croix arrach&eacute;e de
+Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruin&eacute;, Benjamin Constant mort
+dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'&eacute;puisement du pouvoir; la
+maladie politique et la maladie sociale se d&eacute;clarant &agrave; la fois dans les
+deux capitales du royaume, l'une la ville de la pens&eacute;e, l'autre la ville
+du travail; &agrave; Paris la guerre civile, &agrave; Lyon la guerre servile; dans les
+deux cit&eacute;s la m&ecirc;me lueur de fournaise; une pourpre de crat&egrave;re au front
+du peuple; le midi fanatis&eacute;, l'ouest troubl&eacute;, la duchesse de Berry dans
+la Vend&eacute;e, les complots, les conspirations, les soul&egrave;vements, le
+chol&eacute;ra, ajoutaient &agrave; la sombre rumeur des id&eacute;es le sombre tumulte des
+&eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premier">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Faits d'o&ugrave; l'histoire sort et que l'histoire ignore</h3>
+
+
+<p>Vers la fin d'avril, tout s'&eacute;tait aggrav&eacute;. La fermentation devenait du
+bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu &ccedil;&agrave; et l&agrave; de petites &eacute;meutes
+partielles, vite comprim&eacute;es, mais renaissantes, signe d'une vaste
+conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
+entrevoyait les lin&eacute;aments encore peu distincts et mal &eacute;clair&eacute;s d'une
+r&eacute;volution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
+faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauff&eacute;, entrait en &eacute;bullition.</p>
+
+<p>Les cabarets de la rue de Charonne &eacute;taient, quoique la jonction de ces
+deux &eacute;pith&egrave;tes semble singuli&egrave;re appliqu&eacute;e &agrave; des cabarets, graves et
+orageux.</p>
+
+<p>Le gouvernement y &eacute;tait purement et simplement mis en question. On y
+discutait publiquement <i>la chose pour se battre ou pour rester
+tranquille</i>. Il y avait des arri&egrave;re-boutiques o&ugrave; l'on faisait jurer &agrave;
+des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
+et &laquo;qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis.&raquo; Une fois
+l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaret&raquo;faisait une
+voix sonore&raquo; et disait: <i>Tu l'entends! tu l'as jur&eacute;</i>! Quelquefois on
+montait au premier &eacute;tage dans une chambre close, et l&agrave; il se passait des
+sc&egrave;nes presque ma&ccedil;onniques. On faisait pr&ecirc;ter &agrave; l'initi&eacute; des serments
+<i>pour lui rendre service ainsi qu'aux p&egrave;res de famille</i>. C'&eacute;tait la
+formule.</p>
+
+<p>Dans les salles basses on lisait des brochures &laquo;subversives&raquo;. <i>Ils
+crossaient le gouvernement</i>, dit un rapport secret du temps.</p>
+
+<p>On y entendait des paroles comme celles-ci:&mdash;<i>Je ne sais pas les noms
+des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
+d'avance</i>.&mdash;Un ouvrier disait:&mdash;<i>Nous sommes trois cents, mettons chacun
+dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
+de la poudre</i>.&mdash;Un autre disait:&mdash;<i>Je ne demande pas six mois, je n'en
+demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parall&egrave;le avec le
+gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
+face</i>.&mdash;Un autre disait:&mdash;<i>Je ne me couche pas parce que je fais des
+cartouches la nuit</i>.&mdash;De temps en temps des hommes &laquo;en bourgeois et en
+beaux habits&raquo; venaient, &laquo;faisant des embarras&raquo;, et ayant l'air&raquo;de
+commander&raquo;, donnaient des poign&eacute;es de mains <i>aux plus importants</i>, et
+s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
+&eacute;changeait &agrave; voix basse des propos significatifs.&mdash;<i>Le complot est m&ucirc;r,
+la chose est comble</i>.&mdash;&laquo;C'&eacute;tait bourdonn&eacute; par tous ceux qui &eacute;taient l&agrave;&raquo;,
+pour emprunter l'expression m&ecirc;me d'un des assistants. L'exaltation &eacute;tait
+telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'&eacute;cria: <i>Nous n'avons
+pas d'armes</i>!&mdash;Un de ses camarades r&eacute;pondit:&mdash;<i>Les soldats en
+ont</i>!&mdash;parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte &agrave;
+l'arm&eacute;e d'Italie.&mdash;&laquo;Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
+ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas l&agrave;.&raquo; On ne comprend
+gu&egrave;re ce qu'ils pouvaient cacher apr&egrave;s avoir dit ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>Les r&eacute;unions &eacute;taient quelquefois p&eacute;riodiques. &Agrave; de certaines, on n'&eacute;tait
+jamais plus de huit ou dix, et toujours les m&ecirc;mes. Dans d'autres,
+entrait qui voulait, et la salle &eacute;tait si pleine qu'on &eacute;tait forc&eacute; de se
+tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
+autres parce que <i>c'&eacute;tait leur chemin pour aller au travail</i>. Comme
+pendant la r&eacute;volution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
+qui embrassaient les nouveaux venus.</p>
+
+<p>D'autres faits expressifs se faisaient jour.</p>
+
+<p>Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: <i>Marchand
+de vin, ce qui est d&ucirc;, la r&eacute;volution le payera</i>.</p>
+
+<p>Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
+r&eacute;volutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.</p>
+
+<p>Des ouvriers se r&eacute;unissaient chez un ma&icirc;tre d'escrime qui donnait des
+assauts rue de Cotte. Il y avait l&agrave; un troph&eacute;e d'armes form&eacute; d'espadons
+en bois, de cannes, de b&acirc;tons et de fleurets. Un jour on d&eacute;moucheta les
+fleurets. Un ouvrier disait:&mdash;<i>Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
+pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine</i>.&mdash;Cette machine a
+&eacute;t&eacute; plus tard Qu&eacute;nisset.</p>
+
+<p>Les choses quelconques qui se pr&eacute;m&eacute;ditaient prenaient peu &agrave; peu on ne
+sait quelle &eacute;trange notori&eacute;t&eacute;. Une femme balayant sa porte disait &agrave; une
+autre femme:&mdash;<i>Depuis longtemps on travaille &agrave; force &agrave; faire des
+cartouches</i>.&mdash;On lisait en pleine rue des proclamations adress&eacute;es aux
+gardes nationales des d&eacute;partements. Une de ces proclamations &eacute;tait
+sign&eacute;e: <i>Burtot, marchand de vin</i>.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; la porte d'un liquoriste du march&eacute; Lenoir, un homme ayant un
+collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait &agrave;
+haute voix un &eacute;crit singulier qui semblait &eacute;maner d'un pouvoir occulte.
+Des groupes s'&eacute;taient form&eacute;s autour de lui et applaudissaient. Les
+passages qui remuaient le plus la foule ont &eacute;t&eacute; recueillis et
+not&eacute;s.&mdash;&laquo;...Nos doctrines sont entrav&eacute;es, nos proclamations sont
+d&eacute;chir&eacute;es, nos afficheurs sont guett&eacute;s et jet&eacute;s en prison...&raquo;.&raquo;La
+d&eacute;b&acirc;cle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
+juste-milieu.&raquo;&mdash;&laquo;...L'avenir des peuples s'&eacute;labore dans nos rangs
+obscurs.&raquo;&mdash;&laquo;...Voici les termes pos&eacute;s: action ou r&eacute;action, r&eacute;volution
+ou contre-r&eacute;volution. Car, &agrave; notre &eacute;poque, on ne croit plus &agrave; l'inertie
+ni &agrave; l'immobilit&eacute;. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
+question. Il n'y en a pas d'autre.&raquo;&mdash;&laquo;...Le jour o&ugrave; nous ne vous
+conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-l&agrave; aidez-nous &agrave; marcher.&raquo;
+Tout cela en plein jour.</p>
+
+<p>D'autres faits, plus audacieux encore, &eacute;taient suspects au peuple &agrave;
+cause de leur audace m&ecirc;me. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
+borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: <i>Je suis
+babouviste</i>! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.</p>
+
+<p>Entre autres choses, ce passant disait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Agrave; bas la propri&eacute;t&eacute;! L'opposition de gauche est l&acirc;che et tra&icirc;tre.
+Quand elle veut avoir raison, elle pr&ecirc;che la r&eacute;volution. Elle est
+d&eacute;mocrate pour n'&ecirc;tre pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
+Les r&eacute;publicains sont des b&ecirc;tes &agrave; plumes. D&eacute;fiez-vous des r&eacute;publicains,
+citoyens travailleurs.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.</p>
+
+<p>Ce cri mit fin au discours.</p>
+
+<p>Des incidents myst&eacute;rieux se produisaient.</p>
+
+<p>&Agrave; la chute du jour, un ouvrier rencontrait pr&egrave;s du canal&raquo;un homme bien
+mis&raquo; qui lui disait:&mdash;O&ugrave; vas-tu, citoyen?&mdash;Monsieur, r&eacute;pondait
+l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous conna&icirc;tre.&mdash;Je te connais bien,
+moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comit&eacute;. On
+te soup&ccedil;onne de n'&ecirc;tre pas bien s&ucirc;r. Tu sais que si tu r&eacute;v&eacute;lais quelque
+chose, on a l'&oelig;il sur toi.&mdash;Puis il donnait &agrave; l'ouvrier une poign&eacute;e de
+main et s'en allait en disant:&mdash;Nous nous reverrons bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>La police, aux &eacute;coutes, recueillait, non plus seulement dans les
+cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:</p>
+
+<p>&mdash;Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand &agrave; un &eacute;b&eacute;niste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il va y avoir un coup de feu &agrave; faire.</p>
+
+<p>Deux passants en haillons &eacute;changeaient ces r&eacute;pliques remarquables,
+grosses d'une apparente jacquerie:</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous gouverne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est la bourgeoisie.</p>
+
+<p>On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
+mauvaise part. Les Jacques, c'&eacute;taient les pauvres. Or ceux qui ont faim
+ont droit.</p>
+
+<p>Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait &agrave;
+l'autre:&mdash;Nous avons un bon plan d'attaque.</p>
+
+<p>D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un foss&eacute; du
+rond-point de la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne, on ne saisissait que ceci:</p>
+
+<p>&mdash;On fera le possible pour qu'il ne se prom&egrave;ne plus dans Paris.</p>
+
+<p>Qui, <i>il</i>? Obscurit&eacute; mena&ccedil;ante.</p>
+
+<p>&laquo;Les principaux chefs&raquo;, comme on disait dans le faubourg, se tenaient &agrave;
+l'&eacute;cart. On croyait qu'ils se r&eacute;unissaient, pour se concerter, dans un
+cabaret pr&egrave;s de la pointe Saint-Eustache. Un nomm&eacute; Aug.&mdash;, chef de la
+Soci&eacute;t&eacute; des Secours pour les tailleurs, rue Mond&eacute;tour, passait pour
+servir d'interm&eacute;diaire central entre les chefs et le faubourg
+Saint-Antoine. N&eacute;anmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
+chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fiert&eacute; singuli&egrave;re de
+cette r&eacute;ponse faite plus tard par un accus&eacute; devant la Cour des pairs:</p>
+
+<p>&mdash;Quel &eacute;tait votre chef?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas</i>.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient gu&egrave;re encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
+quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ou&iuml;-dire. D'autres
+indices survenaient.</p>
+
+<p>Un charpentier, occup&eacute; rue de Reuilly &agrave; clouer les planches d'une
+palissade autour d'un terrain o&ugrave; s'&eacute;levait une maison en construction,
+trouvait dans ce terrain un fragment de lettre d&eacute;chir&eacute;e o&ugrave; &eacute;taient
+encore lisibles les lignes que voici:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;...Il faut que le comit&eacute; prenne des mesures pour emp&ecirc;cher le
+recrutement dans les sections pour les diff&eacute;rentes soci&eacute;t&eacute;s...&raquo;</p>
+
+<p>Et en post-scriptum:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
+Faubourg-Poissonni&egrave;re, n&ordm; 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
+un armurier, dans une cour. La section ne poss&egrave;de point d'armes.&raquo;</p>
+
+<p>Ce qui fit que le charpentier s'&eacute;mut et montra la chose &agrave; ses voisins,
+c'est qu'&agrave; quelques pas plus loin il ramassa un autre papier &eacute;galement
+d&eacute;chir&eacute; et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
+configuration &agrave; cause de l'int&eacute;r&ecirc;t historique de ces &eacute;tranges documents:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Q C D E</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>u og a1 fe</i></span><br />
+</p>
+
+<p><i>Apprenez cette liste par c&oelig;ur. Apr&egrave;s, vous la d&eacute;chirerez. Les hommes
+admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres.</i></p>
+
+<p>
+<i>Salut et fraternit&eacute;.</i><br />
+<span style="margin-left: 22.5em;"><i>L.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
+connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
+<i>quinturions, centurions, d&eacute;curions, &eacute;claireurs</i>, et le sens de ces
+lettres: <i>u og a1 fe</i> qui &eacute;tait une date et qui voulait dire ce <i>15
+avril 1832</i>. Sous chaque majuscule &eacute;taient inscrits des noms suivis
+d'indications tr&egrave;s caract&eacute;ristiques. Ainsi:&mdash;Q. <i>Bannerel</i>. 8 fusils. 83
+cartouches. Homme s&ucirc;r.&mdash;C. <i>Boubi&egrave;re</i>. 1 pistolet. 40 cartouches.&mdash;D.
+<i>Rollet</i>. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.&mdash;E. <i>Teissier</i>. 1
+sabre. 1 giberne. Exact.&mdash;<i>Terreur</i> 8 fusils, Brave, etc.</p>
+
+<p>Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le m&ecirc;me enclos, un troisi&egrave;me
+papier sur lequel &eacute;tait &eacute;crite au crayon, mais tr&egrave;s lisiblement, cette
+esp&egrave;ce de liste &eacute;nigmatique:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 4em;">Unit&eacute;. Blanchard. Arbre-sec. 6.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Barra. Soize. Salle-au-Comte.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Kosciusko. Aubry le boucher?</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">J. J. R.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ca&iuml;us Gracchus.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Droit de r&eacute;vision. Dufond. Four.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Chute des Girondins. Derbac. Maubu&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Marseillaise.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Hoche.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Marceau. Platon. Arbre-sec.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Varsovie. Tilly, crieur du <i>Populaire</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te bourgeois entre les mains duquel cette liste &eacute;tait demeur&eacute;e en
+sut la signification. Il para&icirc;t que cette liste &eacute;tait la nomenclature
+compl&egrave;te des sections du quatri&egrave;me arrondissement de la soci&eacute;t&eacute; des
+Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
+Aujourd'hui que tous ces faits rest&eacute;s dans l'ombre ne sont plus que de
+l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
+soci&eacute;t&eacute; des Droits de l'Homme semble avoir &eacute;t&eacute; post&eacute;rieure &agrave; la date o&ugrave;
+ce papier fut trouv&eacute;. Peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait-ce qu'une &eacute;bauche.</p>
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s les propos et les paroles, apr&egrave;s les indices &eacute;crits,
+des faits mat&eacute;riels commen&ccedil;aient &agrave; percer.</p>
+
+<p>Rue Popincourt, chez un marchand de bric-&agrave;-brac, on saisissait dans le
+tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes &eacute;galement
+pli&eacute;es en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carr&eacute;s
+de ce m&ecirc;me papier gris pli&eacute;s en forme de cartouche, et une carte sur
+laquelle on lisait ceci:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 4em;">Salp&ecirc;tre &mdash;12 onces.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Soufre&mdash; 2 onces.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Charbon&mdash; 2 onces et demie.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Eau&mdash; 2 onces.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le proc&egrave;s-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
+odeur de poudre.</p>
+
+<p>Un ma&ccedil;on revenant, sa journ&eacute;e faite, oubliait un petit paquet sur un
+banc pr&egrave;s du pont d'Austerlitz. Ce paquet &eacute;tait port&eacute; au corps de garde.
+On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprim&eacute;s, sign&eacute;s
+<i>Lahauti&egrave;re</i>, une chanson intitul&eacute;e: <i>Ouvriers, associez-vous</i>, et une
+bo&icirc;te de fer-blanc pleine de cartouches.</p>
+
+<p>Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait t&acirc;ter comme il avait
+chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.</p>
+
+<p>Dans un foss&eacute; sur le boulevard, entre le P&egrave;re-Lachaise et la barri&egrave;re du
+Tr&ocirc;ne, &agrave; l'endroit le plus d&eacute;sert, des enfants, en jouant, d&eacute;couvraient
+sous un tas de copeaux et d'&eacute;pluchures un sac qui contenait un moule &agrave;
+balles, un mandrin en bois &agrave; faire des cartouches, une s&eacute;bile dans
+laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
+marmite en fonte dont l'int&eacute;rieur offrait des traces &eacute;videntes de plomb
+fondu.</p>
+
+<p>Des agents de police, p&eacute;n&eacute;trant &agrave; l'improviste &agrave; cinq heures du matin
+chez un nomm&eacute; Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
+Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
+trouvaient debout pr&egrave;s de son lit, tenant &agrave; la main des cartouches qu'il
+&eacute;tait en train de faire.</p>
+
+<p>Vers l'heure o&ugrave; les ouvriers se reposent, deux hommes &eacute;taient vus se
+rencontrant entre la barri&egrave;re Picpus et la barri&egrave;re Charenton dans un
+petit chemin de ronde entre deux murs pr&egrave;s d'un cabaretier qui a un jeu
+de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait &agrave;
+l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
+transpiration de sa poitrine avait communiqu&eacute; quelque humidit&eacute; &agrave; la
+poudre. Il amor&ccedil;ait le pistolet et ajoutait de la poudre &agrave; celle qui
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.</p>
+
+<p>Un nomm&eacute; Gallais, tu&eacute; plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
+vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres &agrave;
+fusil.</p>
+
+<p>Le gouvernement re&ccedil;ut un jour l'avis qu'il venait d'&ecirc;tre distribu&eacute; des
+armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'apr&egrave;s
+trente mille cartouches furent distribu&eacute;es. Chose remarquable, la police
+n'en put saisir aucune. Une lettre intercept&eacute;e portait:&mdash;&laquo;Le jour n'est
+pas loin o&ugrave; en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
+seront sous les armes.&raquo;</p>
+
+<p>Toute cette fermentation &eacute;tait publique, on pourrait presque dire
+tranquille. L'insurrection imminente appr&ecirc;tait son orage avec calme en
+face du gouvernement. Aucune singularit&eacute; ne manquait &agrave; cette crise
+encore souterraine, mais d&eacute;j&agrave; perceptible. Les bourgeois parlaient
+paisiblement aux ouvriers de ce qui se pr&eacute;parait. On disait: Comment va
+l'&eacute;meute? du ton dont on e&ucirc;t dit: Comment va votre femme?</p>
+
+<p>Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:&mdash;Eh bien, quand
+attaquez-vous?</p>
+
+<p>Un autre boutiquier disait:</p>
+
+<p>&mdash;On attaquera bient&ocirc;t? je le sais. Il y a un mois vous &eacute;tiez quinze
+mille, maintenant vous &ecirc;tes vingt-cinq mille.&mdash;Il offrait son fusil, et
+un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.</p>
+
+<p>Du reste, la fi&egrave;vre r&eacute;volutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
+la France n'en &eacute;tait exempt. L'art&egrave;re battait partout. Comme ces
+membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
+corps humain, le r&eacute;seau des soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;tendre sur
+le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secr&egrave;te tout &agrave;
+la fois, naissait la soci&eacute;t&eacute; des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
+de ses ordres du jour: <i>Pluvi&ocirc;se, an 40 de l'&egrave;re r&eacute;publicaine</i>, qui
+devait survivre m&ecirc;me &agrave; des arr&ecirc;ts de cour d'assises pronon&ccedil;ant sa
+dissolution, et qui n'h&eacute;sitait pas &agrave; donner &agrave; ses sections des noms
+significatifs tels que ceux-ci:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Des piques.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Tocsin.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Canon d'alarme.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Bonnet phrygien.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>21 janvier.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Des Gueux.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Des Truands.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Marche en avant.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Robespierre.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Niveau.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>&Ccedil;a ira.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>La soci&eacute;t&eacute; des Droits de l'Homme engendrait la soci&eacute;t&eacute; d'Action.
+C'&eacute;taient les impatients qui se d&eacute;tachaient et couraient devant.
+D'autres associations cherchaient &agrave; se recruter dans les grandes
+soci&eacute;t&eacute;s m&egrave;res. Les sectionnaires se plaignaient d'&ecirc;tre tiraill&eacute;s. Ainsi
+<i>la soci&eacute;t&eacute; Gauloise</i> et <i>le Comit&eacute; organisateur des municipalit&eacute;s</i>.
+Ainsi les associations pour <i>la libert&eacute; de la presse</i>, pour <i>la libert&eacute;
+individuelle</i>, pour <i>l'instruction du peuple, contre les imp&ocirc;ts
+indirects</i>. Puis la soci&eacute;t&eacute; des Ouvriers &eacute;galitaires, qui se divisait en
+trois fractions, les &eacute;galitaires, les communistes, les r&eacute;formistes. Puis
+l'Arm&eacute;e des Bastilles, une esp&egrave;ce de cohorte organis&eacute;e militairement,
+quatre hommes command&eacute;s par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
+sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
+cinq hommes qui se connussent. Cr&eacute;ation o&ugrave; la pr&eacute;caution est combin&eacute;e
+avec l'audace et qui semble empreinte du g&eacute;nie de Venise. Le comit&eacute;
+central, qui &eacute;tait la t&ecirc;te, avait deux bras, la soci&eacute;t&eacute; d'Action et
+l'Arm&eacute;e des Bastilles. Une association l&eacute;gitimiste, les Chevaliers de la
+Fid&eacute;lit&eacute;, remuait parmi ces affiliations r&eacute;publicaines. Elle y &eacute;tait
+d&eacute;nonc&eacute;e et r&eacute;pudi&eacute;e.</p>
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
+Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur soci&eacute;t&eacute; des Droits de
+l'Homme, la Charbonni&egrave;re, les Hommes libres. Aix avait une soci&eacute;t&eacute;
+r&eacute;volutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons d&eacute;j&agrave; prononc&eacute; ce
+mot.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, le faubourg Saint-Marceau n'&eacute;tait gu&egrave;re moins bourdonnant que
+le faubourg Saint-Antoine, et les &eacute;coles pas moins &eacute;mues que les
+faubourgs. Un caf&eacute; de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
+Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
+ralliement aux &eacute;tudiants. La soci&eacute;t&eacute; des Amis de l'A B C, affili&eacute;e aux
+mutuellistes d'Angers et &agrave; la Cougourde d'Aix, se r&eacute;unissait, on l'a vu,
+au caf&eacute; Musain. Ces m&ecirc;mes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
+l'avons dit, dans un restaurant cabaret pr&egrave;s de la rue Mond&eacute;tour qu'on
+appelait Corinthe. Ces r&eacute;unions &eacute;taient secr&egrave;tes. D'autres &eacute;taient aussi
+publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
+fragment d'un interrogatoire subi dans un des proc&egrave;s ult&eacute;rieurs:&mdash;O&ugrave; se
+tint cette r&eacute;union?&mdash;Rue de la Paix.&mdash;Chez qui?&mdash;Dans la rue.&mdash;Quelles
+sections &eacute;taient l&agrave;?&mdash;Une seule.&mdash;Laquelle?&mdash;La section Manuel.&mdash;Qui
+&eacute;tait le chef?&mdash;Moi.&mdash;Vous &ecirc;tes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
+grave parti d'attaquer le gouvernement. D'o&ugrave; vous venaient vos
+instructions?&mdash;Du comit&eacute; central.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e &eacute;tait min&eacute;e en m&ecirc;me temps que la population, comme le prouv&egrave;rent
+plus tard les mouvements de Belfort, de Lun&eacute;ville et d'&Eacute;pinal. On
+comptait sur le cinquante-deuxi&egrave;me r&eacute;giment, sur le cinqui&egrave;me, sur le
+huiti&egrave;me, sur le trente-septi&egrave;me, et sur le vingti&egrave;me l&eacute;ger. En
+Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait <i>l'arbre de la
+Libert&eacute;</i>, c'est-&agrave;-dire un m&acirc;t surmont&eacute; d'un bonnet rouge.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la situation.</p>
+
+<p>Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
+de population, comme nous l'avons dit en commen&ccedil;ant, la rendait sensible
+et l'accentuait. C'est l&agrave; qu'&eacute;tait le point de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ce vieux faubourg, peupl&eacute; comme une fourmili&egrave;re, laborieux, courageux et
+col&egrave;re comme une ruche, fr&eacute;missait dans l'attente et dans le d&eacute;sir d'une
+commotion. Tout s'y agitait sans que le travail f&ucirc;t pour cela
+interrompu. Rien ne saurait donner l'id&eacute;e de cette physionomie vive et
+sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes d&eacute;tresses cach&eacute;es sous le
+toit des mansardes; il y a l&agrave; aussi des intelligences ardentes et rares.
+C'est surtout en fait de d&eacute;tresse et d'intelligence qu'il est dangereux
+que les extr&ecirc;mes se touchent.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
+tressaillement; car il re&ccedil;oit le contre-coup des crises commerciales,
+des faillites, des gr&egrave;ves, des ch&ocirc;mages, inh&eacute;rents aux grands
+&eacute;branlements politiques. En temps de r&eacute;volution la mis&egrave;re est &agrave; la fois
+cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
+pleine de vertu fi&egrave;re, capable au plus haut point de calorique latent,
+toujours pr&ecirc;te aux prises d'armes, prompte aux explosions, irrit&eacute;e,
+profonde, min&eacute;e, semblait n'attendre que la chute d'une flamm&egrave;che.
+Toutes les fois que de certaines &eacute;tincelles flottent sur l'horizon,
+chass&eacute;es par le vent des &eacute;v&eacute;nements, on ne peut s'emp&ecirc;cher de songer au
+faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a plac&eacute; aux portes de
+Paris cette poudri&egrave;re de souffrances et d'id&eacute;es.</p>
+
+<p>Les cabarets du <i>faubourg Antoine</i>, qui se sont plus d'une fois dessin&eacute;s
+dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notori&eacute;t&eacute; historique. En
+temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
+d'esprit proph&eacute;tique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
+c&oelig;urs et grandissant les &acirc;mes. Les cabarets du faubourg Antoine
+ressemblent &agrave; ces tavernes du Mont Aventin b&acirc;ties sur l'antre de la
+sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacr&eacute;s; tavernes dont
+les tables &eacute;taient presque des tr&eacute;pieds, et o&ugrave; l'on buvait ce qu'Ennius
+appelle <i>le vin sibyllin</i>.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Antoine est un r&eacute;servoir de peuple. L'&eacute;branlement
+r&eacute;volutionnaire y fait des fissures par o&ugrave; coule la souverainet&eacute;
+populaire. Cette souverainet&eacute; peut mal faire, elle se trompe comme toute
+autre; mais, m&ecirc;me fourvoy&eacute;e, elle reste grande. On peut dire d'elle
+comme du cyclope aveugle, <i>Ingens</i>.</p>
+
+<p>En 93, selon que l'id&eacute;e qui flottait &eacute;tait bonne ou mauvaise, selon que
+c'&eacute;tait le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
+faubourg Saint-Antoine tant&ocirc;t des l&eacute;gions sauvages, tant&ocirc;t des bandes
+h&eacute;ro&iuml;ques.</p>
+
+<p>Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes h&eacute;riss&eacute;s qui, dans les
+jours g&eacute;n&eacute;siaques du chaos r&eacute;volutionnaire, d&eacute;guenill&eacute;s, hurlants,
+farouches, le casse-t&ecirc;te lev&eacute;, la pique haute, se ruaient sur le vieux
+Paris boulevers&eacute;, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
+oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
+l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
+la libert&eacute;, l'&eacute;galit&eacute;, la fraternit&eacute;, le pain pour tous, l'id&eacute;e pour
+tous, l'&eacute;d&eacute;nisation du monde, le progr&egrave;s; et cette chose sainte, bonne
+et douce, le progr&egrave;s, pouss&eacute;s &agrave; bout, hors d'eux-m&ecirc;mes, ils la
+r&eacute;clamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement &agrave; la
+bouche. C'&eacute;taient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
+civilisation.</p>
+
+<p>Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, f&ucirc;t-ce par le
+tremblement et l'&eacute;pouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
+semblaient des barbares et ils &eacute;taient des sauveurs. Ils r&eacute;clamaient la
+lumi&egrave;re avec le masque de la nuit.</p>
+
+<p>En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
+mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
+souriants, brod&eacute;s, dor&eacute;s, enrubann&eacute;s, constell&eacute;s, en bas de soie, en
+plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoud&eacute;s &agrave;
+une table de velours au coin d'une chemin&eacute;e de marbre, insistent
+doucement pour le maintien et la conservation du pass&eacute;, du Moyen-&Acirc;ge, du
+droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
+de mort, de la guerre, glorifiant &agrave; demi-voix et avec politesse le
+sabre, le b&ucirc;cher et l'&eacute;chafaud. Quant &agrave; nous, si nous &eacute;tions forc&eacute; &agrave;
+l'option entre les barbares de la civilisation et les civilis&eacute;s de la
+barbarie, nous choisirions les barbares.</p>
+
+<p>Mais, gr&acirc;ce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute &agrave; pic
+n'est n&eacute;cessaire, pas plus en avant qu'en arri&egrave;re. Ni despotisme, ni
+terrorisme. Nous voulons le progr&egrave;s en pente douce.</p>
+
+<p>Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est l&agrave; toute la politique
+de Dieu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premier">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Enjolras et ses lieutenants</h3>
+
+
+<p>&Agrave; peu pr&egrave;s vers cette &eacute;poque, Enjolras, en vue de l'&eacute;v&eacute;nement possible,
+fit une sorte de recensement myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Tous &eacute;taient en conciliabule au caf&eacute; Musain.</p>
+
+<p>Enjolras dit, en m&ecirc;lant &agrave; ses paroles quelques m&eacute;taphores
+demi-&eacute;nigmatiques, mais significatives:</p>
+
+<p>&mdash;Il convient de savoir o&ugrave; l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
+l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
+ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
+des coups de corne quand il y a des b&oelig;ufs sur la route que lorsqu'il
+n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
+ne s'agit pas de remettre ce travail-l&agrave; &agrave; demain. Les r&eacute;volutionnaires
+doivent toujours &ecirc;tre press&eacute;s; le progr&egrave;s n'a pas de temps &agrave; perdre.
+D&eacute;fions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au d&eacute;pourvu.
+Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
+de voir si elles tiennent. Cette affaire doit &ecirc;tre coul&eacute;e &agrave; fond
+aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
+de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
+de la Glaci&egrave;re. Combeferre m'a promis d'aller &agrave; Picpus. Il y a l&agrave; tout
+un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
+ma&ccedil;ons s'atti&eacute;dissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
+la rue de Grenelle-Saint-Honor&eacute;. Joly ira &agrave; la clinique de Dupuytren et
+t&acirc;tera le pouls &agrave; l'&eacute;cole de m&eacute;decine. Bossuet fera un petit tour au
+palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
+Cougourde.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout r&eacute;gl&eacute;, dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose tr&egrave;s importante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Combeferre.</p>
+
+<p>&mdash;La barri&egrave;re du Maine, r&eacute;pondit Enjolras.</p>
+
+<p>Enjolras resta un moment comme absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Barri&egrave;re du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
+des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
+&agrave; refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
+Ils pensent &agrave; autre chose. Ils s'&eacute;teignent. Ils passent leur temps &agrave;
+jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
+C'est chez Richefeu qu'ils se r&eacute;unissent. On les y trouverait entre midi
+et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-l&agrave;. J'avais compt&eacute;
+pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
+vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barri&egrave;re du Maine. Je n'ai
+plus personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Grantaire, je suis l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, endoctriner des r&eacute;publicains! toi, r&eacute;chauffer, au nom des
+principes, des c&oelig;urs refroidis!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu peux &ecirc;tre bon &agrave; quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois &agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;Grantaire, veux-tu me rendre un service?</p>
+
+<p>&mdash;Tous. Cirer tes bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne te m&ecirc;le pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un ingrat, Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu serais homme &agrave; aller barri&egrave;re du Maine! tu en serais capable!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis capable de descendre rue des Gr&egrave;s, de traverser la place
+Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
+rue de Vaugirard, de d&eacute;passer les Carmes, de tourner rue d'Assas,
+d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derri&egrave;re moi le Conseil de
+guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
+boulevard, de suivre la chauss&eacute;e du Maine, de franchir la barri&egrave;re, et
+d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
+capables.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu un peu ces camarades-l&agrave; de chez Richefeu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu leur diras?</p>
+
+<p>&mdash;Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.</p>
+
+<p>&mdash;Toi!</p>
+
+<p>&mdash;Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
+terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
+c&oelig;ur ma constitution de l'an Deux.&raquo;La libert&eacute; du citoyen finit o&ugrave; la
+libert&eacute; d'un autre citoyen commence.&raquo; Est-ce que tu me prends pour une
+brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
+souverainet&eacute; du peuple, sapristi! Je suis m&ecirc;me un peu h&eacute;bertiste. Je
+puis rab&acirc;cher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
+superbes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois s&eacute;rieux, dit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis farouche, r&eacute;pondit Grantaire.</p>
+
+<p>Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
+son parti.</p>
+
+<p>&mdash;Grantaire, dit-il gravement, je consens &agrave; t'essayer. Tu iras barri&egrave;re
+du Maine.</p>
+
+<p>Grantaire logeait dans un garni tout voisin du caf&eacute; Musain. Il sortit,
+et revint cinq minutes apr&egrave;s. Il &eacute;tait all&eacute; chez lui mettre un gilet &agrave;
+la Robespierre.</p>
+
+<p>&mdash;Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.</p>
+
+<p>Puis, d'un plat de main &eacute;nergique, il appuya sur sa poitrine les deux
+pointes &eacute;carlates du gilet.</p>
+
+<p>Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille.</p>
+
+<p>Il enfon&ccedil;a son chapeau r&eacute;solument et partit.</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, l'arri&egrave;re-salle du caf&eacute; Musain &eacute;tait d&eacute;serte.
+Tous les amis de l'A B C &eacute;taient all&eacute;s, chacun de leur c&ocirc;t&eacute;, &agrave; leur
+besogne. Enjolras, qui s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; la Cougourde, sortit le dernier.</p>
+
+<p>Ceux de la Cougourde d'Aix qui &eacute;taient &agrave; Paris se r&eacute;unissaient alors
+plaine d'Issy, dans une des carri&egrave;res abandonn&eacute;es si nombreuses de ce
+c&ocirc;t&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
+lui-m&ecirc;me la revue de la situation. La gravit&eacute; des &eacute;v&eacute;nements &eacute;tait
+visible. Quand les faits, prodromes d'une esp&egrave;ce de maladie sociale
+latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arr&ecirc;te et
+les enchev&ecirc;tre. Ph&eacute;nom&egrave;ne d'o&ugrave; sortent les &eacute;croulements et les
+renaissances. Enjolras entrevoyait un soul&egrave;vement lumineux sous les pans
+t&eacute;n&eacute;breux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-&ecirc;tre. Le
+peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la r&eacute;volution
+reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
+La suite &agrave; demain! Enjolras &eacute;tait content. La fournaise chauffait. Il
+avait, dans ce m&ecirc;me instant-l&agrave;, une tra&icirc;n&eacute;e de poudre d'amis &eacute;parse sur
+Paris. Il composait, dans sa pens&eacute;e, avec l'&eacute;loquence philosophique et
+p&eacute;n&eacute;trante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
+verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la m&eacute;lancolie de Jean
+Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
+p&eacute;tillement &eacute;lectrique prenant feu &agrave; la fois un peu partout. Tous &agrave;
+l'&oelig;uvre. &Agrave; coup s&ucirc;r le r&eacute;sultat r&eacute;pondrait &agrave; l'effort. C'&eacute;tait bien.
+Ceci le fit penser &agrave; Grantaire.&mdash;Tiens, se dit-il, la barri&egrave;re du Maine
+me d&eacute;tourne &agrave; peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
+Voyons un peu ce que fait Grantaire, et o&ugrave; il en est.</p>
+
+<p>Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva &agrave; la
+tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
+retomber la porte qui vint lui heurter les &eacute;paules, et regarda dans la
+salle pleine de tables, d'hommes et de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Une voix &eacute;clatait dans cette brume, vivement coup&eacute;e par une autre voix.
+C'&eacute;tait Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.</p>
+
+<p>Grantaire &eacute;tait assis vis-&agrave;-vis d'une autre figure, &agrave; une table de
+marbre Sainte-Anne sem&eacute;e de grains de son et constell&eacute;e de dominos, il
+frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Double-six.</p>
+
+<p>&mdash;Du quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Le porc! je n'en ai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es mort. Du deux.</p>
+
+<p>&mdash;Du six.</p>
+
+<p>&mdash;Du trois.</p>
+
+<p>&mdash;De l'as.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi la pose.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre points.</p>
+
+<p>&mdash;P&eacute;niblement.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait une faute &eacute;norme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze.</p>
+
+<p>&mdash;Sept de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me fait vingt-deux. (R&ecirc;vant.) Vingt-deux!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
+commencement, cela changeait tout le jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Du deux m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;De l'as.</p>
+
+<p>&mdash;De l'as! Eh bien, du cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui as pos&eacute;, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Du blanc.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue r&ecirc;verie.) Du deux.</p>
+
+<p>&mdash;De l'as.</p>
+
+<p>&mdash;Ni cinq, ni as. C'est emb&ecirc;tant pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Domino.</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un caniche!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_deuxieme" id="Livre_deuxieme"></a>Livre deuxi&egrave;me&mdash;&Eacute;ponine</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le Champ de l'Alouette</h3>
+
+
+<p>Marius avait assist&eacute; au d&eacute;nouement inattendu du guet-apens sur la trace
+duquel il avait mis Javert; mais &agrave; peine Javert eut-il quitt&eacute; la masure,
+emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son c&ocirc;t&eacute; se
+glissa hors de la maison. Il n'&eacute;tait encore que neuf heures du soir.
+Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'&eacute;tait plus l'imperturbable
+habitant du quartier latin; il &eacute;tait all&eacute; demeurer rue de la Verrerie
+&laquo;pour des raisons politiques&raquo;; ce quartier &eacute;tait de ceux o&ugrave;
+l'insurrection dans ce temps-l&agrave; s'installait volontiers. Marius dit &agrave;
+Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
+lit qui en avait deux, l'&eacute;tendit &agrave; terre, et dit: Voil&agrave;.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s sept heures du matin, Marius revint &agrave; la masure, paya
+le terme et ce qu'il devait &agrave; mame Bougon, fit charger sur une charrette
+&agrave; bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
+s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
+dans la matin&eacute;e afin de questionner Marius sur les &eacute;v&eacute;nements de la
+veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui r&eacute;pondit: D&eacute;m&eacute;nag&eacute;!</p>
+
+<p>Mame Bougon fut convaincue que Marius &eacute;tait un peu complice des voleurs
+saisis dans la nuit.&mdash;Qui aurait dit cela? s'&eacute;cria-t-elle chez les
+porti&egrave;res du quartier, un jeune homme, que &ccedil;a vous avait l'air d'une
+fille!</p>
+
+<p>Marius avait eu deux raisons pour ce d&eacute;m&eacute;nagement si prompt. La
+premi&egrave;re, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison o&ugrave; il
+avait vu, de si pr&egrave;s et dans tout son d&eacute;veloppement le plus repoussant
+et le plus f&eacute;roce, une laideur sociale plus affreuse peut-&ecirc;tre encore
+que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxi&egrave;me, c'est qu'il ne
+voulait pas figurer dans le proc&egrave;s quelconque qui s'ensuivrait
+probablement, et &ecirc;tre amen&eacute; &agrave; d&eacute;poser contre Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
+eu peur et s'&eacute;tait sauv&eacute; ou n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pas rentr&eacute; chez lui
+au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
+retrouver, mais il n'y parvint pas.</p>
+
+<p>Un mois s'&eacute;coula, puis un autre. Marius &eacute;tait toujours chez Courfeyrac.
+Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
+pas perdus, que Th&eacute;nardier &eacute;tait au secret. Tous les lundis, Marius
+faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs &agrave; Courfeyrac.
+C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
+cinq francs p&eacute;riodiques &eacute;taient une double &eacute;nigme pour Courfeyrac qui
+les donnait et pour Th&eacute;nardier qui les recevait.&mdash;&Agrave; qui cela peut-il
+aller? songeait Courfeyrac.&mdash;D'o&ugrave; cela peut-il me venir? se demandait
+Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Marius du reste &eacute;tait navr&eacute;. Tout &eacute;tait de nouveau rentr&eacute; dans une
+trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie &eacute;tait replong&eacute;e dans
+ce myst&egrave;re o&ugrave; il errait &agrave; t&acirc;tons. Il avait un moment revu de tr&egrave;s pr&egrave;s
+dans cette obscurit&eacute; la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
+semblait son p&egrave;re, ces &ecirc;tres inconnus qui &eacute;taient son seul int&eacute;r&ecirc;t et sa
+seule esp&eacute;rance en ce monde; et au moment o&ugrave; il avait cru les saisir, un
+souffle avait emport&eacute; toutes ces ombres. Pas une &eacute;tincelle de certitude
+et de v&eacute;rit&eacute; n'avait jailli m&ecirc;me du choc le plus effrayant. Aucune
+conjecture possible. Il ne savait m&ecirc;me plus le nom qu'il avait cru
+savoir. &Agrave; coup s&ucirc;r ce n'&eacute;tait plus Ursule. Et l'Alouette &eacute;tait un
+sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
+police? L'ouvrier &agrave; cheveux blancs que Marius avait rencontr&eacute; aux
+environs des Invalides lui &eacute;tait revenu &agrave; l'esprit. Il devenait probable
+maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc &eacute;taient le m&ecirc;me homme. Il se
+d&eacute;guisait donc? Cet homme avait des c&ocirc;t&eacute;s h&eacute;ro&iuml;ques et des c&ocirc;t&eacute;s
+&eacute;quivoques. Pourquoi n'avait-il pas appel&eacute; au secours? pourquoi
+s'&eacute;tait-il enfui? &eacute;tait-il, oui ou non, le p&egrave;re de la jeune fille? enfin
+&eacute;tait-il r&eacute;ellement l'homme que Th&eacute;nardier avait cru reconna&icirc;tre?
+Th&eacute;nardier avait pu se m&eacute;prendre? Autant de probl&egrave;mes sans issue. Tout
+ceci, il est vrai, n'&ocirc;tait rien au charme ang&eacute;lique de la jeune fille du
+Luxembourg. D&eacute;tresse poignante; Marius avait une passion dans le c&oelig;ur,
+et la nuit sur les yeux. Il &eacute;tait pouss&eacute;, il &eacute;tait attir&eacute;, et il ne
+pouvait bouger. Tout s'&eacute;tait &eacute;vanoui, except&eacute; l'amour. De l'amour m&ecirc;me,
+il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
+cette flamme qui nous br&ucirc;le nous &eacute;claire aussi un peu, et nous jette
+quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
+ne les entendait m&ecirc;me plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais l&agrave;? si
+j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule &eacute;tait
+&eacute;videmment quelque part; rien n'avertissait Marius du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; il fallait
+chercher. Toute sa vie se r&eacute;sumait maintenant en deux mots: une
+incertitude absolue dans une brume imp&eacute;n&eacute;trable. La revoir, elle; il y
+aspirait toujours, il ne l'esp&eacute;rait plus.</p>
+
+<p>Pour comble, la mis&egrave;re revenait. Il sentait tout pr&egrave;s de lui, derri&egrave;re
+lui, ce souffle glac&eacute;. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
+d&eacute;j&agrave;, il avait discontinu&eacute; son travail, et rien n'est plus dangereux que
+le travail discontinu&eacute;; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
+&agrave; quitter, difficile &agrave; reprendre.</p>
+
+<p>Une certaine quantit&eacute; de r&ecirc;verie est bonne, comme un narcotique &agrave; dose
+discr&egrave;te. Cela endort les fi&egrave;vres, quelquefois dures, de l'intelligence
+en travail, et fait na&icirc;tre dans l'esprit une vapeur molle et fra&icirc;che qui
+corrige les contours trop &acirc;pres de la pens&eacute;e pure, comble &ccedil;&agrave; et l&agrave; des
+lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
+id&eacute;es. Mais trop de r&ecirc;verie submerge et noie. Malheur au travailleur par
+l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pens&eacute;e dans la r&ecirc;verie!
+Il croit qu'il remontera ais&eacute;ment, et il se dit qu'apr&egrave;s tout c'est la
+m&ecirc;me chose. Erreur!</p>
+
+<p>La pens&eacute;e est le labeur de l'intelligence, la r&ecirc;verie en est la volupt&eacute;.
+Remplacer la pens&eacute;e par la r&ecirc;verie, c'est confondre un poison avec une
+nourriture.</p>
+
+<p>Marius, on s'en souvient, avait commenc&eacute; par l&agrave;. La passion &eacute;tait
+survenue, et avait achev&eacute; de le pr&eacute;cipiter dans les chim&egrave;res sans objet
+et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
+Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, &agrave; mesure que
+le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
+L'homme, &agrave; l'&eacute;tat r&ecirc;veur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
+d&eacute;tendu ne peut pas tenir la vie serr&eacute;e. Il y a, dans cette fa&ccedil;on de
+vivre, du bien m&ecirc;l&eacute; au mal, car si l'amollissement est funeste, la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, g&eacute;n&eacute;reux et noble,
+qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
+n&eacute;cessit&eacute;s surgissent.</p>
+
+<p>Pente fatale o&ugrave; les plus honn&ecirc;tes et les plus fermes sont entra&icirc;n&eacute;s
+comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit &agrave; l'un de ces
+deux trous, le suicide ou le crime.</p>
+
+<p>&Agrave; force de sortir pour aller songer, il vient un jour o&ugrave; l'on sort pour
+aller se jeter &agrave; l'eau.</p>
+
+<p>L'exc&egrave;s de songe fait les Escousse et les Lebras.</p>
+
+<p>Marius descendait cette pente &agrave; pas lents, les yeux fix&eacute;s sur celle
+qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'&eacute;crire l&agrave; semble &eacute;trange et
+pourtant est vrai. Le souvenir d'un &ecirc;tre absent s'allume dans les
+t&eacute;n&egrave;bres du c&oelig;ur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'&acirc;me d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+et obscure voit cette lumi&egrave;re &agrave; son horizon; &eacute;toile de la nuit
+int&eacute;rieure. Elle, c'&eacute;tait l&agrave; toute la pens&eacute;e de Marius. Il ne songeait
+pas &agrave; autre chose; il sentait confus&eacute;ment que son vieux habit devenait
+un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
+ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
+s'usaient, c'est-&agrave;-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
+pouvais seulement la revoir avant de mourir!</p>
+
+<p>Une seule id&eacute;e douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aim&eacute;, que son
+regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
+qu'elle connaissait son &acirc;me, et que peut-&ecirc;tre l&agrave; o&ugrave; elle &eacute;tait, quel que
+f&ucirc;t ce lieu myst&eacute;rieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
+songeait pas &agrave; lui comme lui songeait &agrave; elle? Quelquefois, dans des
+heures inexplicables comme en a tout c&oelig;ur qui aime, n'ayant que des
+raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
+joie, il se disait: Ce sont ses pens&eacute;es qui viennent &agrave; moi!&mdash;Puis il
+ajoutait: Mes pens&eacute;es lui arrivent aussi peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Cette illusion, dont il hochait la t&ecirc;te le moment d'apr&egrave;s, r&eacute;ussissait
+pourtant &agrave; lui jeter dans l'&acirc;me des rayons qui ressemblaient parfois &agrave;
+de l'esp&eacute;rance. De temps en temps, surtout &agrave; cette heure du soir qui
+attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
+papier o&ugrave; il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
+plus id&eacute;al des r&ecirc;veries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
+appelait cela &laquo;lui &eacute;crire&raquo;.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que sa raison f&ucirc;t en d&eacute;sordre. Au contraire. Il
+avait perdu la facult&eacute; de travailler et de se mouvoir fermement vers un
+but d&eacute;termin&eacute;, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
+rectitude. Marius voyait &agrave; un jour calme et r&eacute;el, quoique singulier, ce
+qui se passait sous ses yeux, m&ecirc;me les faits ou les hommes les plus
+indiff&eacute;rents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
+d'accablement honn&ecirc;te et de d&eacute;sint&eacute;ressement candide. Son jugement,
+presque d&eacute;tach&eacute; de l'esp&eacute;rance, se tenait haut et planait.</p>
+
+<p>Dans cette situation d'esprit rien ne lui &eacute;chappait, rien ne le
+trompait, et il d&eacute;couvrait &agrave; chaque instant le fond de la vie, de
+l'humanit&eacute; et de la destin&eacute;e. Heureux, m&ecirc;me dans les angoisses, celui &agrave;
+qui Dieu a donn&eacute; une &acirc;me digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
+les choses de ce monde et le c&oelig;ur des hommes &agrave; cette double lumi&egrave;re n'a
+rien vu de vrai et ne sait rien.</p>
+
+<p>L'&acirc;me qui aime et qui souffre est &agrave; l'&eacute;tat sublime.</p>
+
+<p>Du reste les jours se succ&eacute;daient et rien de nouveau ne se pr&eacute;sentait.
+Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait &agrave;
+parcourir se raccourcissait &agrave; chaque instant. Il croyait d&eacute;j&agrave; entrevoir
+distinctement le bord de l'escarpement sans fond.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! se r&eacute;p&eacute;tait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?</p>
+
+<p>Quand on a mont&eacute; la rue Saint-Jacques, laiss&eacute; de c&ocirc;t&eacute; la barri&egrave;re et
+suivi quelque temps &agrave; gauche l'ancien boulevard int&eacute;rieur, on atteint la
+rue de la Sant&eacute;, puis la Glaci&egrave;re, et, un peu avant d'arriver &agrave; la
+petite rivi&egrave;re des Gobelins, on rencontre une esp&egrave;ce de champ, qui est,
+dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
+seul endroit o&ugrave; Ruisdael serait tent&eacute; de s'asseoir.</p>
+
+<p>Ce je ne sais quoi d'o&ugrave; la gr&acirc;ce se d&eacute;gage est l&agrave;, un pr&eacute; vert travers&eacute;
+de cordes tendues o&ugrave; des loques s&egrave;chent au vent, une vieille ferme &agrave;
+mara&icirc;chers b&acirc;tie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
+perc&eacute; de mansardes, des palissades d&eacute;labr&eacute;es, un peu d'eau entre des
+peupliers, des femmes, des rires, des voix; &agrave; l'horizon le Panth&eacute;on,
+l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Gr&acirc;ce, noir, trapu, fantasque,
+amusant, magnifique, et au fond le s&eacute;v&egrave;re fa&icirc;te carr&eacute; des tours de
+Notre-Dame.</p>
+
+<p>Comme le lieu vaut la peine d'&ecirc;tre vu, personne n'y vient. &Agrave; peine une
+charrette ou un routier tous les quarts d'heure.</p>
+
+<p>Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
+conduisirent &agrave; ce terrain pr&egrave;s de cette eau. Ce jour-l&agrave;, il y avait sur
+ce boulevard une raret&eacute;, un passant. Marius, vaguement frapp&eacute; du charme
+presque sauvage du lieu, demanda &agrave; ce passant:&mdash;Comment se nomme cet
+endroit-ci?</p>
+
+<p>Le passant r&eacute;pondit:&mdash;C'est le champ de l'Alouette.</p>
+
+<p>Et il ajouta:&mdash;C'est ici qu'Ulbach a tu&eacute; la berg&egrave;re d'Ivry.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
+ces cong&eacute;lations subites dans l'&eacute;tat r&ecirc;veur qu'un mot suffit &agrave; produire.
+Toute la pens&eacute;e se condense brusquement autour d'une id&eacute;e, et n'est plus
+capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'&eacute;tait l'appellation
+qui, dans les profondeurs de la m&eacute;lancolie de Marius, avait remplac&eacute;
+Ursule.&mdash;Tiens, dit-il, dans l'esp&egrave;ce de stupeur irraisonn&eacute;e propre &agrave;
+ces apart&eacute;s myst&eacute;rieux, ceci est son champ. Je saurai ici o&ugrave; elle
+demeure.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait absurde, mais irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Et il vint tous les jours &agrave; ce champ de l'Alouette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons</h3>
+
+
+<p>Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait sembl&eacute; complet, mais
+ne l'avait pas &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>D'abord, et c'&eacute;tait l&agrave; son principal souci, Javert n'avait point fait
+prisonnier le prisonnier. L'assassin&eacute; qui s'&eacute;vade est plus suspect que
+l'assassin; et il est probable que ce personnage, si pr&eacute;cieuse capture
+pour les bandits, n'&eacute;tait pas de moins bonne prise pour l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Ensuite, Montparnasse avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; Javert.</p>
+
+<p>Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
+&laquo;muscadin du diable&raquo;. Montparnasse en effet, ayant rencontr&eacute; &Eacute;ponine qui
+faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmen&eacute;e, aimant
+mieux &ecirc;tre N&eacute;morin avec la fille que Schinderhannes avec le p&egrave;re. Bien
+lui en avait pris. Il &eacute;tait libre. Quant &agrave; &Eacute;ponine, Javert l'avait fait
+&laquo;repincer&raquo;. Consolation m&eacute;diocre. &Eacute;ponine avait rejoint Azelma aux
+Madelonnettes.</p>
+
+<p>Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau &agrave; la Force, un des principaux
+arr&ecirc;t&eacute;s, Claquesous, s'&eacute;tait perdu. On ne savait comment cela s'&eacute;tait
+fait, les agents et les sergents &laquo;n'y comprenaient rien&raquo;, il s'&eacute;tait
+chang&eacute; en vapeur, il avait gliss&eacute; entre les poucettes, il avait coul&eacute;
+entre les fentes de la voiture, le fiacre &eacute;tait f&ecirc;l&eacute;, et avait fui; on
+ne savait que dire, sinon qu'en arrivant &agrave; la prison, plus de
+Claquesous. Il y avait l&agrave; de la f&eacute;erie, ou de la police. Claquesous
+avait-il fondu dans les t&eacute;n&egrave;bres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
+avait-il eu connivence inavou&eacute;e des agents? Cet homme appartenait-il &agrave;
+la double &eacute;nigme du d&eacute;sordre et de l'ordre? &Eacute;tait-il concentrique &agrave;
+l'infraction et &agrave; la r&eacute;pression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
+dans le crime et les pattes de derri&egrave;re dans l'autorit&eacute;? Javert
+n'acceptait point ces combinaisons-l&agrave;, et se f&ucirc;t h&eacute;riss&eacute; devant de tels
+compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
+plus initi&eacute;s peut-&ecirc;tre que lui-m&ecirc;me, quoique ses subordonn&eacute;s, aux
+secrets de la pr&eacute;fecture, et Claquesous &eacute;tait un tel sc&eacute;l&eacute;rat qu'il
+pouvait &ecirc;tre un fort bon agent. &Ecirc;tre en de si intimes rapports
+d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
+admirable pour la police. Il y a de ces coquins &agrave; deux tranchants. Quoi
+qu'il en f&ucirc;t, Claquesous &eacute;gar&eacute; ne se retrouva pas. Javert en parut plus
+irrit&eacute; qu'&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Marius, &laquo;ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur&raquo;, et
+dont Javert avait oubli&eacute; le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
+avocat, cela se retrouve toujours. Mais &eacute;tait-ce un avocat seulement?</p>
+
+<p>L'information avait commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction avait trouv&eacute; utile de ne point mettre un des
+hommes de la bande Patron-Minette au secret, esp&eacute;rant quelque bavardage.
+Cet homme &eacute;tait Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
+l'avait l&acirc;ch&eacute; dans la cour Charlemagne, et l'&oelig;il des surveillants &eacute;tait
+ouvert sur lui.</p>
+
+<p>Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
+dite du B&acirc;timent-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
+et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
+couverte de squames et de l&egrave;pres qui montait &agrave; gauche &agrave; la hauteur des
+toits, pr&egrave;s d'une vieille porte de fer rouill&eacute;e qui menait &agrave; l'ancienne
+chapelle de l'h&ocirc;tel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
+voyait encore il y a douze ans une esp&egrave;ce de bastille grossi&egrave;rement
+sculpt&eacute;e au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">BRUJON, 1811.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le Brujon de 1811 &eacute;tait le p&egrave;re du Brujon de 1832.</p>
+
+<p>Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, &eacute;tait
+un jeune gaillard fort rus&eacute; et fort adroit, ayant l'air ahuri et
+plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
+l&acirc;ch&eacute;, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
+cellule du secret.</p>
+
+<p>Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
+la justice. On ne se g&ecirc;ne point pour si peu. &Ecirc;tre en prison pour un
+crime n'emp&ecirc;che pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
+qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins &agrave; une
+nouvelle &oelig;uvre dans leur atelier.</p>
+
+<p>Brujon semblait stup&eacute;fi&eacute; par la prison. On le voyait quelquefois des
+heures enti&egrave;res dans la cour Charlemagne, debout pr&egrave;s de la lucarne du
+cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
+de la cantine qui commen&ccedil;ait par: <i>ail, 62 centimes</i>, et finissait par:
+<i>cigare, cinq centimes</i>. Ou bien il passait son temps &agrave; trembler,
+claquant des dents, disant qu'il avait la fi&egrave;vre, et s'informant si l'un
+des vingt-huit lits de la salle des fi&eacute;vreux &eacute;tait vacant.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, vers la deuxi&egrave;me quinzaine de f&eacute;vrier 1832, on sut que
+Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
+maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
+trois commissions diff&eacute;rentes, lesquelles lui avaient co&ucirc;t&eacute; en tout
+cinquante sous, d&eacute;pense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
+de la prison.</p>
+
+<p>On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affich&eacute; dans le
+parloir des d&eacute;tenus, on arriva &agrave; savoir que les cinquante sous se
+d&eacute;composaient ainsi: trois commissions; une au Panth&eacute;on, dix sous; une
+au Val-de-Gr&acirc;ce, quinze sous; et une &agrave; la barri&egrave;re de Grenelle,
+vingt-cinq sous. Celle-ci &eacute;tait la plus ch&egrave;re de tout le tarif. Or, au
+Panth&eacute;on, au Val-de-Gr&acirc;ce, &agrave; la barri&egrave;re de Grenelle, se trouvaient
+pr&eacute;cis&eacute;ment les domiciles de trois r&ocirc;deurs de barri&egrave;res fort redout&eacute;s,
+Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute;, et Barre-Carrosse,
+sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
+deviner que ces hommes &eacute;taient affili&eacute;s &agrave; Patron-Minette, dont on avait
+coffr&eacute; deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
+Brujon, remis, non &agrave; des adresses de maisons, mais &agrave; des gens qui
+attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque m&eacute;fait
+complot&eacute;. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
+r&ocirc;deurs, et l'on crut avoir &eacute;vent&eacute; la machination quelconque de Brujon.</p>
+
+<p>Une semaine environ apr&egrave;s ces mesures prises, une nuit, un surveillant
+de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du B&acirc;timent-Neuf, au moment
+de mettre son marron dans la bo&icirc;te &agrave; marrons,&mdash;c'est le moyen qu'on
+employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
+service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
+bo&icirc;tes clou&eacute;es aux portes des dortoirs;&mdash;un surveillant donc vit par le
+judas du dortoir Brujon sur son s&eacute;ant qui &eacute;crivait quelque chose dans
+son lit &agrave; la clart&eacute; de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
+un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait &eacute;crit. La police
+n'en sut pas davantage.</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c'est que le lendemain &laquo;un postillon&raquo; fut lanc&eacute; de
+la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le b&acirc;timent &agrave;
+cinq &eacute;tages qui s&eacute;parait les deux cours.</p>
+
+<p>Les d&eacute;tenus appellent postillon une boulette de pain artistement p&eacute;trie
+qu'on envoie <i>en Irlande</i>, c'est-&agrave;-dire par-dessus les toits d'une
+prison, d'une cour &agrave; l'autre. &Eacute;tymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
+terre &agrave; l'autre; <i>en Irlande</i>. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
+qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adress&eacute; &agrave; quelque
+prisonnier de la cour. Si c'est un d&eacute;tenu qui fait la trouvaille, il
+remet le billet &agrave; sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
+prisonniers secr&egrave;tement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
+renards dans les bagnes, le billet est port&eacute; au greffe et livr&eacute; &agrave; la
+police.</p>
+
+<p>Cette fois, le postillon parvint &agrave; son adresse, quoique celui auquel le
+message &eacute;tait destin&eacute; f&ucirc;t en ce moment <i>au s&eacute;par&eacute;</i>. Ce destinataire
+n'&eacute;tait rien moins que Babet, l'une des quatre t&ecirc;tes de Patron-Minette.</p>
+
+<p>Le postillon contenait un papier roul&eacute; sur lequel il n'y avait que ces
+deux lignes:</p>
+
+<p>&mdash;Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la chose que Brujon avait &eacute;crite dans la nuit.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
+passer le billet de la Force &agrave; la Salp&ecirc;tri&egrave;re &agrave; une &laquo;bonne amie&raquo; qu'il
+avait l&agrave;, et qui y &eacute;tait enferm&eacute;e. Cette fille &agrave; son tour transmit le
+billet &agrave; une autre qu'elle connaissait, une appel&eacute;e Magnon, fort
+regard&eacute;e par la police, mais pas encore arr&ecirc;t&eacute;e. Cette Magnon, dont le
+lecteur a d&eacute;j&agrave; vu le nom, avait avec les Th&eacute;nardier des relations qui
+seront pr&eacute;cis&eacute;es plus tard et pouvait, en allant voir &Eacute;ponine, servir de
+pont entre la Salp&ecirc;tri&egrave;re et les Madelonnettes.</p>
+
+<p>Il arriva justement qu'en ce moment-l&agrave; m&ecirc;me, les preuves manquant dans
+l'instruction dirig&eacute;e contre Th&eacute;nardier &agrave; l'endroit de ses filles,
+&Eacute;ponine et Azelma furent rel&acirc;ch&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand &Eacute;ponine sortit, Magnon, qui la guettait &agrave; la porte des
+Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon &agrave; Babet en la chargeant
+d'<i>&eacute;clairer</i> l'affaire.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
+maison, &eacute;pia, guetta, et, quelques jours apr&egrave;s, porta &agrave; Magnon, qui
+demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit &agrave; la ma&icirc;tresse
+de Babet &agrave; la Salp&ecirc;tri&egrave;re. Un biscuit, dans le t&eacute;n&eacute;breux symbolisme des
+prisons, signifie: <i>rien &agrave; faire</i>.</p>
+
+<p>Si bien qu'en moins d'une semaine de l&agrave;, Babet et Brujon se croisant
+dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait &laquo;&agrave; l'instruction&raquo;
+et que l'autre en revenait:&mdash;Eh bien, demanda Brujon, la rue
+P?&mdash;Biscuit, r&eacute;pondit Babet.</p>
+
+<p>Ainsi avorta ce foetus de crime enfant&eacute; par Brujon &agrave; la Force.</p>
+
+<p>Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement &eacute;trang&egrave;res au
+programme de Brujon. On les verra.</p>
+
+<p>Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Apparition au p&egrave;re Mabeuf</h3>
+
+
+<p>Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
+quelquefois de rencontrer le p&egrave;re Mabeuf.</p>
+
+<p>Pendant que Marius descendait lentement ces degr&eacute;s lugubres qu'on
+pourrait nommer l'escalier des caves et qui m&egrave;nent dans les lieux sans
+lumi&egrave;re o&ugrave; l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
+descendait de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>La <i>Flore de Cauteretz</i> ne se vendait absolument plus. Les exp&eacute;riences
+sur l'indigo n'avaient point r&eacute;ussi dans le petit jardin d'Austerlitz
+qui &eacute;tait mal expos&eacute;. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
+plantes rares qui aiment l'humidit&eacute; et l'ombre. Il ne se d&eacute;courageait
+pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
+bonne exposition, pour y faire, &laquo;&agrave; ses frais&raquo;, ses essais d'indigo. Pour
+cela il avait mis les cuivres de sa <i>Flore</i> au mont-de-pi&eacute;t&eacute;. Il avait
+r&eacute;duit son d&eacute;jeuner &agrave; deux &oelig;ufs, et il en laissait un &agrave; sa vieille
+servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
+son d&eacute;jeuner &eacute;tait son seul repas. Il ne riait plus de son rire
+enfantin, il &eacute;tait devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
+faisait bien de ne plus songer &agrave; venir. Quelquefois, &agrave; l'heure o&ugrave; M.
+Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
+croisaient sur le boulevard de l'H&ocirc;pital. Ils ne parlaient pas et se
+faisaient un signe de t&ecirc;te tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
+moment o&ugrave; la mis&egrave;re d&eacute;noue! On &eacute;tait deux amis, on est deux passants.</p>
+
+<p>Le libraire Royol &eacute;tait mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
+livres, son jardin et son indigo; c'&eacute;taient les trois formes qu'avaient
+prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'esp&eacute;rance. Cela lui
+suffisait pour vivre. Il se disait:&mdash;Quand j'aurai fait mes boules de
+bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-pi&eacute;t&eacute;, je
+remettrai ma <i>Flore</i> en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
+et des annonces dans les journaux, et j'ach&egrave;terai, je sais bien o&ugrave;, un
+exemplaire de l'<i>Art de naviguer</i> de Pierre de M&eacute;dine, avec bois,
+&eacute;dition de 1559.&mdash;En attendant, il travaillait toute la journ&eacute;e &agrave; son
+carr&eacute; d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
+et lire ses livres. M. Mabeuf avait &agrave; cette &eacute;poque fort pr&egrave;s de
+quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>Un soir il eut une singuli&egrave;re apparition.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait rentr&eacute; qu'il faisait grand jour encore. La m&egrave;re Plutarque dont
+la sant&eacute; se d&eacute;rangeait &eacute;tait malade et couch&eacute;e. Il avait d&icirc;n&eacute; d'un os o&ugrave;
+il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouv&eacute;
+sur la table de cuisine, et s'&eacute;tait assis sur une borne de pierre
+renvers&eacute;e qui tenait lieu de banc dans son jardin.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de ce banc se dressait, &agrave; la mode des vieux jardins vergers, une
+esp&egrave;ce de grand bahut en solives et en planches fort d&eacute;labr&eacute;, clapier au
+rez-de-chauss&eacute;e, fruitier au premier &eacute;tage. Il n'y avait pas de lapins
+dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
+de la provision d'hiver.</p>
+
+<p>M. Mabeuf s'&eacute;tait mis &agrave; feuilleter et &agrave; lire, &agrave; l'aide de ses lunettes,
+deux livres qui le passionnaient, et m&ecirc;me, chose plus grave &agrave; son &acirc;ge,
+le pr&eacute;occupaient. Sa timidit&eacute; naturelle le rendait propre &agrave; une certaine
+acceptation des superstitions. Le premier de ces livres &eacute;tait le fameux
+trait&eacute; du pr&eacute;sident Delancre, <i>De l'inconstance des d&eacute;mons</i>, l'autre
+&eacute;tait l'in-quarto de Mutor de la Rubaudi&egrave;re. <i>Sur les diables de Vauvert
+et les gobelins de la Bi&egrave;vre</i>. Ce dernier bouquin l'int&eacute;ressait d'autant
+plus que son jardin avait &eacute;t&eacute; un des terrains anciennement hant&eacute;s par
+les gobelins. Le cr&eacute;puscule commen&ccedil;ait &agrave; blanchir ce qui est en haut et
+&agrave; noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
+qu'il tenait &agrave; la main, le p&egrave;re Mabeuf consid&eacute;rait ses plantes et entre
+autres un rhododendron magnifique qui &eacute;tait une de ses consolations;
+quatre jours de h&acirc;le, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
+venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
+feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'&ecirc;tre arros&eacute;; le
+rhododendron surtout &eacute;tait triste. Le p&egrave;re Mabeuf &eacute;tait de ceux pour qui
+les plantes ont des &acirc;mes. Le vieillard avait travaill&eacute; toute la journ&eacute;e
+&agrave; son carr&eacute; d'indigo, il &eacute;tait &eacute;puis&eacute; de fatigue, il se leva pourtant,
+posa ses livres sur le banc, et marcha tout courb&eacute; et &agrave; pas chancelants
+jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la cha&icirc;ne, il ne put m&ecirc;me pas la
+tirer assez pour la d&eacute;crocher. Alors il se retourna et leva un regard
+d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'&eacute;toiles.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e avait cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qui accable les douleurs de l'homme sous
+je ne sais quelle lugubre et &eacute;ternelle joie. La nuit promettait d'&ecirc;tre
+aussi aride que l'avait &eacute;t&eacute; le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Des &eacute;toiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nu&eacute;e!
+pas une larme d'eau!</p>
+
+<p>Et sa t&ecirc;te, qui s'&eacute;tait soulev&eacute;e un moment, retomba sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Une larme de ros&eacute;e! un peu de piti&eacute;!</p>
+
+<p>Il essaya encore une fois de d&eacute;crocher la cha&icirc;ne du puits, et ne put.</p>
+
+<p>En ce moment il entendit une voix qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps un bruit de b&ecirc;te fauve qui passe se fit dans la haie, et
+il vit sortir de la broussaille une esp&egrave;ce de grande fille maigre qui se
+dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
+&ecirc;tre humain que d'une forme qui venait d'&eacute;clore au cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>Avant que le p&egrave;re Mabeuf, qui s'effarait ais&eacute;ment et qui avait, comme
+nous avons dit, l'effroi facile, e&ucirc;t pu r&eacute;pondre une syllabe, cet &ecirc;tre,
+dont les mouvements avaient dans l'obscurit&eacute; une sorte de brusquerie
+bizarre, avait d&eacute;croch&eacute; la cha&icirc;ne, plong&eacute; et retir&eacute; le seau, et rempli
+l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
+nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
+distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
+feuilles remplissait l'&acirc;me du p&egrave;re Mabeuf de ravissement. Il lui
+semblait que maintenant le rhododendron &eacute;tait heureux.</p>
+
+<p>Le premier seau vid&eacute;, la fille en tira un second, puis un troisi&egrave;me.
+Elle arrosa tout le jardin.</p>
+
+<p>&Agrave; la voir marcher ainsi dans les all&eacute;es o&ugrave; sa silhouette apparaissait
+toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
+d&eacute;chiquet&eacute;, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, le p&egrave;re Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
+lui posa la main sur le front.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous b&eacute;nira, dit-il, vous &ecirc;tes un ange puisque vous avez soin des
+fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit-elle, je suis le diable, mais &ccedil;a m'est &eacute;gal.</p>
+
+<p>Le vieillard s'&eacute;cria, sans attendre et sans entendre sa r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
+puisse rien faire pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez quelque chose, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Me dire o&ugrave; demeure M. Marius.</p>
+
+<p>Le vieillard ne comprit point.</p>
+
+<p>&mdash;Quel monsieur Marius?</p>
+
+<p>Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'&eacute;vanoui.</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme qui venait ici dans les temps.</p>
+
+<p>Cependant M. Mabeuf avait fouill&eacute; dans sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui,... s'&eacute;cria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
+donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
+demeure... ou plut&ocirc;t il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.</p>
+
+<p>Tout en parlant, il s'&eacute;tait courb&eacute; pour assujettir une branche du
+rhododendron, et il continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, je me souviens &agrave; pr&eacute;sent. Il passe tr&egrave;s souvent sur le
+boulevard et va du c&ocirc;t&eacute; de la Glaci&egrave;re. Rue Croulebarbe. Le champ de
+l'Alouette. Allez par l&agrave;. Il n'est pas difficile &agrave; rencontrer.</p>
+
+<p>Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
+disparu.</p>
+
+<p>Il eut d&eacute;cid&eacute;ment un peu peur.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'&eacute;tait pas arros&eacute;, je croirais que
+c'est un esprit.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, quand il fut couch&eacute;, cela lui revint, et, en
+s'endormant, &agrave; cet instant trouble o&ugrave; la pens&eacute;e, pareille &agrave; cet oiseau
+fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu &agrave; peu la
+forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confus&eacute;ment:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, cela ressemble beaucoup &agrave; ce que la Rubaudi&egrave;re raconte des
+gobelins. Serait-ce un gobelin?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVb" id="Chapitre_IVb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Apparition &agrave; Marius</h3>
+
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s cette visite d'un &laquo;esprit&raquo; au p&egrave;re Mabeuf, un
+matin,&mdash;c'&eacute;tait un lundi, le jour de la pi&egrave;ce de cent sous que Marius
+empruntait &agrave; Courfeyrac pour Th&eacute;nardier,&mdash;Marius avait mis cette pi&egrave;ce
+de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il &eacute;tait
+all&eacute; &laquo;se promener un peu&raquo;, esp&eacute;rant qu'&agrave; son retour cela le ferait
+travailler. C'&eacute;tait d'ailleurs &eacute;ternellement ainsi. Sit&ocirc;t lev&eacute;, il
+s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour b&acirc;cler quelque
+traduction; il avait &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave; pour besogne la translation en
+fran&ccedil;ais d'une c&eacute;l&egrave;bre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
+de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
+essayait d'en &eacute;crire une, ne pouvait, voyait une &eacute;toile entre son papier
+et lui, et se levait de sa chaise en disant:&mdash;Je vais sortir. Cela me
+mettra en train.</p>
+
+<p>Et il allait au champ de l'Alouette.</p>
+
+<p>L&agrave; il voyait plus que jamais l'&eacute;toile, et moins que jamais Savigny et
+Gans.</p>
+
+<p>Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
+pas moyen de renouer un seul des fils cass&eacute;s dans son cerveau; alors il
+disait:&mdash;Je ne sortirai pas demain. Cela m'emp&ecirc;che de travailler.&mdash;Et il
+sortait tous les jours.</p>
+
+<p>Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
+v&eacute;ritable adresse &eacute;tait celle-ci: boulevard de la Sant&eacute;, au septi&egrave;me
+arbre apr&egrave;s la rue Croulebarbe.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, il avait quitt&eacute; ce septi&egrave;me arbre, et s'&eacute;tait assis sur le
+parapet de la rivi&egrave;re des Gobelins. Un gai soleil p&eacute;n&eacute;trait les feuilles
+fra&icirc;ches &eacute;panouies et toutes lumineuses.</p>
+
+<p>Il songeait &agrave; &laquo;Elle&raquo;. Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
+lui; il pensait douloureusement &agrave; la paresse, paralysie de l'&acirc;me, qui le
+gagnait, et &agrave; cette nuit qui s'&eacute;paississait d'instant en instant devant
+lui au point qu'il ne voyait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; plus le soleil.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; travers ce p&eacute;nible d&eacute;gagement d'id&eacute;es indistinctes qui
+n'&eacute;taient pas m&ecirc;me un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
+il n'avait plus m&ecirc;me la force de vouloir se d&eacute;soler, &agrave; travers cette
+absorption m&eacute;lancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
+entendait derri&egrave;re lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
+rivi&egrave;re, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
+sa t&ecirc;te, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un c&ocirc;t&eacute; le bruit
+de la libert&eacute;, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
+l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait r&ecirc;ver profond&eacute;ment, et
+presque r&eacute;fl&eacute;chir, c'&eacute;taient deux bruits joyeux.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au milieu de son extase accabl&eacute;e, il entendit une voix
+connue qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! le voil&agrave;!</p>
+
+<p>Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui &eacute;tait venue
+un matin chez lui, l'a&icirc;n&eacute;e des filles Th&eacute;nardier, &Eacute;ponine; il savait
+maintenant comment elle se nommait. Chose &eacute;trange, elle &eacute;tait appauvrie
+et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle p&ucirc;t faire. Elle
+avait accompli un double progr&egrave;s, vers la lumi&egrave;re et vers la d&eacute;tresse.
+Elle &eacute;tait pieds nus et en haillons comme le jour o&ugrave; elle &eacute;tait entr&eacute;e
+si r&eacute;sol&ucirc;ment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
+de plus; les trous &eacute;taient plus larges, les guenilles plus sordides.
+C'&eacute;tait cette m&ecirc;me voix enrou&eacute;e, ce m&ecirc;me front terni et rid&eacute; par le
+h&acirc;le, ce m&ecirc;me regard libre, &eacute;gar&eacute; et vacillant. Elle avait de plus
+qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effray&eacute; et de
+lamentable que la prison travers&eacute;e ajoute &agrave; la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
+Oph&eacute;lia pour &ecirc;tre devenue folle &agrave; la contagion de la folie d'Hamlet,
+mais parce qu'elle avait couch&eacute; dans quelque grenier d'&eacute;curie.</p>
+
+<p>Et avec tout cela elle &eacute;tait belle. Quel astre vous &ecirc;tes, &ocirc; jeunesse!</p>
+
+<p>Cependant elle &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant Marius avec un peu de joie sur son
+visage livide et quelque chose qui ressemblait &agrave; un sourire.</p>
+
+<p>Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le p&egrave;re Mabeuf avait raison,
+c'&eacute;tait sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherch&eacute;! si vous saviez!
+Savez-vous cela? j'ai &eacute;t&eacute; au bloc. Quinze jours! Ils m'ont l&acirc;ch&eacute;e! vu
+qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'&acirc;ge du
+discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
+cherch&eacute;! Voil&agrave; six semaines. Vous ne demeurez donc plus l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends. &Agrave; cause de la chose. C'est d&eacute;sagr&eacute;able ces
+esbroufes-l&agrave;. Vous avez d&eacute;m&eacute;nag&eacute;. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
+vieux chapeaux comme &ccedil;a? Un jeune homme comme vous, &ccedil;a doit avoir de
+beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le p&egrave;re Mabeuf vous appelle
+le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'&ecirc;tes pas
+baron? Les barons c'est des vieux, &ccedil;a va au Luxembourg devant le
+ch&acirc;teau, o&ugrave; il y a le plus de soleil, &ccedil;a lit la <i>Quotidienne</i> pour un
+sou. J'ai &eacute;t&eacute; une fois porter une lettre chez un baron qui &eacute;tait comme
+&ccedil;a. Il avait plus de cent ans. Dites donc, o&ugrave; est-ce que vous demeurez &agrave;
+pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Marius ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! continua-t-elle, vous avez un trou &agrave; votre chemise. Il faudra que
+je vous recouse cela.</p>
+
+<p>Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu &agrave; peu: Vous
+n'avez pas l'air content de me voir?</p>
+
+<p>Marius se taisait; elle garda elle-m&ecirc;me un instant le silence, puis
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien &agrave; avoir l'air content!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que veux-tu dire?</p>
+
+<p>Elle se mordit la l&egrave;vre; elle semblait h&eacute;siter comme en proie &agrave; une
+sorte de combat int&eacute;rieur. Enfin elle partit prendre son parti.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, c'est &eacute;gal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
+content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
+rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
+savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
+voudrais....</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais parle donc!</p>
+
+<p>Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'adresse.</p>
+
+<p>Marius p&acirc;lit. Tout son sang reflua &agrave; son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle adresse?</p>
+
+<p>&mdash;L'adresse que vous m'avez demand&eacute;e!</p>
+
+<p>Elle ajouta comme si elle faisait effort:</p>
+
+<p>&mdash;L'adresse... vous savez bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! b&eacute;gaya Marius.</p>
+
+<p>&mdash;De la demoiselle!</p>
+
+<p>Ce mot prononc&eacute;, elle soupira profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Marius sauta du parapet o&ugrave; il &eacute;tait assis et lui prit &eacute;perdument la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
+O&ugrave; est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, r&eacute;pondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
+num&eacute;ro; c'est tout de l'autre c&ocirc;t&eacute; d'ici, mais je connais bien la
+maison, je vais vous conduire.</p>
+
+<p>Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui e&ucirc;t navr&eacute; un observateur,
+mais qui n'effleura m&ecirc;me pas Marius ivre et transport&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme vous &ecirc;tes content!</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit &Eacute;ponine par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Jure-moi une chose!</p>
+
+<p>&mdash;Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
+je jure?</p>
+
+<p>Et elle rit.</p>
+
+<p>&mdash;Ton p&egrave;re! promets-moi, &Eacute;ponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
+adresse &agrave; ton p&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui d'un air stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;ponine! comment savez-vous que je m'appelle &Eacute;ponine?</p>
+
+<p>&mdash;Promets-moi ce que je te dis!</p>
+
+<p>Mais elle semblait ne pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gentil, &ccedil;a! vous m'avez appel&eacute;e &Eacute;ponine! Marius lui prit les
+deux bras &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais r&eacute;ponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention &agrave; ce que je te
+dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais &agrave; ton p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re? dit-elle. Ah oui, mon p&egrave;re! Soyez donc tranquille. Il est au
+secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne me promets pas! s'&eacute;cria Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&acirc;chez-moi donc! dit-elle en &eacute;clatant de rire, comme vous me
+secouez! Si! si! je vous promets &ccedil;a! je vous jure &ccedil;a! qu'est-ce que cela
+me fait? je ne dirai pas l'adresse &agrave; mon p&egrave;re. L&agrave;! &ccedil;a va-t-il? c'est-il
+&ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Ni &agrave; personne? fit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Ni &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pr&eacute;sent, reprit Marius, conduis-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Venez.&mdash;Oh! comme il est content! dit-elle.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques pas, elle s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me suivez de trop pr&egrave;s, monsieur Marius. Laissez-moi aller
+devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
+qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.</p>
+
+<p>Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
+ainsi prononc&eacute; par cette enfant.</p>
+
+<p>Elle fit une dizaine de pas, et s'arr&ecirc;ta encore; Marius la rejoignit.
+Elle lui adressa la parole de c&ocirc;t&eacute; et sans se tourner vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?</p>
+
+<p>Marius fouilla dans sa poche. Il ne poss&eacute;dait au monde que les cinq
+francs destin&eacute;s au p&egrave;re Th&eacute;nardier. Il les prit, et les mit dans la main
+d'&Eacute;ponine.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pi&egrave;ce &agrave; terre, et le
+regardant d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_troisieme" id="Livre_troisieme"></a>Livre troisi&egrave;me&mdash;La maison de la rue Plumet</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La maison &agrave; secret</h3>
+
+
+<p>Vers le milieu du si&egrave;cle dernier, un pr&eacute;sident &agrave; mortier au parlement de
+Paris ayant une ma&icirc;tresse et s'en cachant, car &agrave; cette &eacute;poque les grands
+seigneurs montraient leurs ma&icirc;tresses et les bourgeois les cachaient,
+fit construire &laquo;une petite maison&raquo; faubourg Saint-Germain, dans la rue
+d&eacute;serte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
+l'endroit qu'on appelait alors le <i>Combat des Animaux</i>.</p>
+
+<p>Cette maison se composait d'un pavillon &agrave; un seul &eacute;tage, deux salles au
+rez-de-chauss&eacute;e, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
+un boudoir, sous le toit un grenier, le tout pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un jardin avec
+large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
+C'&eacute;tait l&agrave; tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arri&egrave;re
+du pavillon il y avait une cour &eacute;troite et au fond de la cour un logis
+bas de deux pi&egrave;ces sur cave, esp&egrave;ce d'en-cas destin&eacute; &agrave; dissimuler au
+besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derri&egrave;re,
+par une porte masqu&eacute;e et ouvrant &agrave; secret, avec un long couloir &eacute;troit,
+pav&eacute;, sinueux, &agrave; ciel ouvert, bord&eacute; de deux hautes murailles, lequel,
+cach&eacute; avec un art prodigieux et comme perdu entre les cl&ocirc;tures des
+jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
+d&eacute;tours, allait aboutir &agrave; une autre porte &eacute;galement &agrave; secret qui
+s'ouvrait &agrave; un demi-quart de lieue de l&agrave;, presque dans un autre
+quartier, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; solitaire de la rue de Babylone.</p>
+
+<p>M. le pr&eacute;sident s'introduisait par l&agrave;, si bien que ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui
+l'eussent &eacute;pi&eacute; et suivi et qui eussent observ&eacute; que M. le pr&eacute;sident se
+rendait tous les jours myst&eacute;rieusement quelque part, n'eussent pu se
+douter qu'aller rue de Babylone c'&eacute;tait aller rue Blomet. Gr&acirc;ce &agrave;
+d'habiles achats de terrains, l'ing&eacute;nieux magistrat avait pu faire faire
+ce travail de voirie secr&egrave;te chez lui, sur sa propre terre, et par
+cons&eacute;quent sans contr&ocirc;le. Plus tard il avait revendu par petites
+parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
+corridor, et les propri&eacute;taires de ces lots de terre croyaient des deux
+c&ocirc;t&eacute;s avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soup&ccedil;onnaient pas m&ecirc;me
+l'existence de ce long ruban de pav&eacute; serpentant entre deux murailles
+parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
+cette curiosit&eacute;. Il est probable que les fauvettes et les m&eacute;sanges du
+si&egrave;cle dernier avaient fort jas&eacute; sur le compte de M. le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>Le pavillon, b&acirc;ti en pierre dans le go&ucirc;t Mansart, lambriss&eacute; et meubl&eacute;
+dans le go&ucirc;t Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, mur&eacute; d'une
+triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
+solennel, comme il sied &agrave; un caprice de l'amour et de la magistrature.</p>
+
+<p>Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
+encore il y a une quinzaine d'ann&eacute;es. En 93, un chaudronnier avait
+achet&eacute; la maison pour la d&eacute;molir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
+nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui d&eacute;molit le
+chaudronnier. Depuis la maison resta inhabit&eacute;e, et tomba lentement en
+ruine, comme toute demeure &agrave; laquelle la pr&eacute;sence de l'homme ne
+communique plus la vie. Elle &eacute;tait rest&eacute;e meubl&eacute;e de ses vieux meubles
+et toujours &agrave; vendre ou &agrave; louer, et les dix ou douze personnes qui
+passent par an rue Plumet en &eacute;taient averties par un &eacute;criteau jaune et
+illisible accroch&eacute; &agrave; la grille du jardin depuis 1810.</p>
+
+<p>Vers la fin de la Restauration, ces m&ecirc;mes passants purent remarquer que
+l'&eacute;criteau avait disparu, et que, m&ecirc;me, les volets du premier &eacute;tage
+&eacute;taient ouverts. La maison en effet &eacute;tait occup&eacute;e. Les fen&ecirc;tres avaient
+&laquo;des petits rideaux&raquo;, signe qu'il y avait une femme.</p>
+
+<p>Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain &acirc;ge s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; et
+avait lou&eacute; la maison telle qu'elle &eacute;tait, y compris, bien entendu,
+l'arri&egrave;re-corps de logis et le couloir qui allait aboutir &agrave; la rue de
+Babylone. Il avait fait r&eacute;tablir les ouvertures &agrave; secret des deux portes
+de ce passage. La maison, nous venons de le dire, &eacute;tait encore &agrave; peu
+pr&egrave;s meubl&eacute;e des vieux ameublements du pr&eacute;sident, le nouveau locataire
+avait ordonn&eacute; quelques r&eacute;parations, ajout&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; ce qui manquait,
+remis des pav&eacute;s &agrave; la cour, des briques aux carrelages, des marches &agrave;
+l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux crois&eacute;es, et
+enfin &eacute;tait venu s'installer avec une jeune fille et une servante &acirc;g&eacute;e,
+sans bruit, plut&ocirc;t comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
+entre chez soi. Les voisins n'en jas&egrave;rent point, par la raison qu'il n'y
+avait pas de voisins.</p>
+
+<p>Ce locataire peu &agrave; effet &eacute;tait Jean Valjean, la jeune fille &eacute;tait
+Cosette. La servante &eacute;tait une fille appel&eacute;e Toussaint que Jean Valjean
+avait sauv&eacute;e de l'h&ocirc;pital et de la mis&egrave;re et qui &eacute;tait vieille,
+provinciale et b&egrave;gue, trois qualit&eacute;s qui avaient d&eacute;termin&eacute; Jean Valjean
+&agrave; la prendre avec lui. Il avait lou&eacute; la maison sous le nom de M.
+Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a &eacute;t&eacute; racont&eacute; plus haut, le
+lecteur a sans doute moins tard&eacute; encore que Th&eacute;nardier &agrave; reconna&icirc;tre
+Jean Valjean.</p>
+
+<p>Pourquoi Jean Valjean avait-il quitt&eacute; le couvent du Petit-Picpus? Que
+s'&eacute;tait-il pass&eacute;?</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait rien pass&eacute;.</p>
+
+<p>On s'en souvient. Jean Valjean &eacute;tait heureux dans le couvent, si heureux
+que sa conscience finit par s'inqui&eacute;ter. Il voyait Cosette tous les
+jours, il sentait la paternit&eacute; na&icirc;tre et se d&eacute;velopper en lui de plus en
+plus, il couvait de l'&acirc;me cette enfant, il se disait qu'elle &eacute;tait &agrave;
+lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
+ind&eacute;finiment, que certainement elle se ferait religieuse, y &eacute;tant chaque
+jour doucement provoqu&eacute;e, qu'ainsi le couvent &eacute;tait d&eacute;sormais l'univers
+pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
+qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
+esp&eacute;rance, aucune s&eacute;paration n'&eacute;tait possible. En r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; ceci,
+il en vint &agrave; tomber dans des perplexit&eacute;s. Il s'interrogea. Il se
+demandait si tout ce bonheur-l&agrave; &eacute;tait bien &agrave; lui, s'il ne se composait
+pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
+et qu'il d&eacute;robait, lui vieillard; si ce n'&eacute;tait point l&agrave; un vol? Il se
+disait que cette enfant avait le droit de conna&icirc;tre la vie avant d'y
+renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
+consulter, toutes les joies sous pr&eacute;texte de lui sauver toutes les
+&eacute;preuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
+germer une vocation artificielle, c'&eacute;tait d&eacute;naturer une cr&eacute;ature humaine
+et mentir &agrave; Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
+et religieuse &agrave; regret, Cosette n'en viendrait pas &agrave; le ha&iuml;r? Derni&egrave;re
+pens&eacute;e, presque &eacute;go&iuml;ste et moins h&eacute;ro&iuml;que que les autres, mais qui lui
+&eacute;tait insupportable. Il r&eacute;solut de quitter le couvent.</p>
+
+<p>Il le r&eacute;solut, il reconnut avec d&eacute;solation qu'il le fallait. Quant aux
+objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de s&eacute;jour entre ces quatre
+murs et de disparition avaient n&eacute;cessairement d&eacute;truit ou dispers&eacute; les
+&eacute;l&eacute;ments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
+Il avait vieilli, et tout avait chang&eacute;. Qui le reconna&icirc;trait maintenant?
+Et puis, &agrave; voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-m&ecirc;me, et il
+n'avait pas le droit de condamner Cosette au clo&icirc;tre par la raison qu'il
+avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute; au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
+le devoir? Enfin, rien ne l'emp&ecirc;chait d'&ecirc;tre prudent et de prendre ses
+pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;ducation de Cosette, elle &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s termin&eacute;e et
+compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Une fois sa d&eacute;termination arr&ecirc;t&eacute;e, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
+pas &agrave; se pr&eacute;senter. Le vieux Fauchelevent mourut.</p>
+
+<p>Jean Valjean demanda audience &agrave; la r&eacute;v&eacute;rende prieure et lui dit qu'ayant
+fait &agrave; la mort de son fr&egrave;re un petit h&eacute;ritage qui lui permettait de
+vivre d&eacute;sormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
+emmenait sa fille; mais que, comme il n'&eacute;tait pas juste que Cosette, ne
+pronon&ccedil;ant point ses v&oelig;ux, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e gratuitement, il suppliait
+humblement la r&eacute;v&eacute;rende prieure de trouver bon qu'il offr&icirc;t &agrave; la
+communaut&eacute;, comme indemnit&eacute; des cinq ann&eacute;es que Cosette y avait pass&eacute;es,
+une somme de cinq mille francs.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
+Perp&eacute;tuelle.</p>
+
+<p>En quittant le couvent, il prit lui-m&ecirc;me dans ses bras et ne voulut
+confier &agrave; aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
+la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, &agrave; cause de l'odeur
+d'embaumement qui en sortait.</p>
+
+<p>Disons tout de suite que d&eacute;sormais cette malle ne le quitta plus. Il
+l'avait toujours dans sa chambre. C'&eacute;tait la premi&egrave;re et quelquefois
+l'unique chose qu'il emportait dans ses d&eacute;m&eacute;nagements. Cosette en riait,
+et appelait cette valise <i>l'ins&eacute;parable</i>, disant: J'en suis jalouse.</p>
+
+<p>Jean Valjean du reste ne reparut pas &agrave; l'air libre sans une profonde
+anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il d&eacute;couvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il &eacute;tait
+d&eacute;sormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
+attirer l'attention que s'il f&ucirc;t toujours rest&eacute; dans le m&ecirc;me quartier,
+de pouvoir faire au besoin des absences &agrave; la moindre inqui&eacute;tude qui le
+prendrait, et enfin de ne plus se trouver au d&eacute;pourvu comme la nuit o&ugrave;
+il avait si miraculeusement &eacute;chapp&eacute; &agrave; Javert. Ces deux appartements
+&eacute;taient deux logis fort ch&eacute;tifs et d'apparence pauvre, dans deux
+quartiers tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
+rue de l'Homme-Arm&eacute;.</p>
+
+<p>Il allait de temps en temps, tant&ocirc;t rue de l'Homme-Arm&eacute;, tant&ocirc;t rue de
+l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
+Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
+rentier de la banlieue ayant un pied-&agrave;-terre en ville. Cette haute vertu
+avait trois domiciles dans Paris pour &eacute;chapper &agrave; la police.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Jean Valjean garde national</h3>
+
+
+<p>Du reste, &agrave; proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
+arrang&eacute; son existence de la fa&ccedil;on que voici:</p>
+
+<p>Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
+chambre &agrave; coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dor&eacute;es,
+le salon du pr&eacute;sident meubl&eacute; de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
+avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
+Cosette un lit &agrave; baldaquin d'ancien damas &agrave; trois couleurs, et un vieux
+et beau tapis de Perse achet&eacute; rue du Figuier-Saint-Paul chez la m&egrave;re
+Gaucher, et, pour corriger la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de ces vieilleries magnifiques,
+il avait amalgam&eacute; &agrave; ce bric-&agrave;-brac tous les petits meubles gais et
+gracieux des jeunes filles, l'&eacute;tag&egrave;re, la biblioth&egrave;que et les livres
+dor&eacute;s, la papeterie, le buvard, la table &agrave; ouvrage incrust&eacute;e de nacre,
+le n&eacute;cessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
+rideaux de damas fond rouge &agrave; trois couleurs pareils au lit pendaient
+aux fen&ecirc;tres du premier &eacute;tage. Au rez-de-chauss&eacute;e, des rideaux de
+tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette &eacute;tait chauff&eacute;e du
+haut en bas. Lui, il habitait l'esp&egrave;ce de loge de portier qui &eacute;tait dans
+la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
+blanc, deux chaises de paille, un pot &agrave; l'eau de fa&iuml;ence, quelques
+bouquins sur une planche, sa ch&egrave;re valise dans un coin, jamais de feu.
+Il d&icirc;nait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
+Il avait dit &agrave; Toussaint lorsqu'elle &eacute;tait entr&eacute;e:&mdash;C'est mademoiselle
+qui est la ma&icirc;tresse de la maison.&mdash;Et vous, mo-onsieur? avait r&eacute;pliqu&eacute;
+Toussaint stup&eacute;faite.&mdash;Moi, je suis bien mieux que le ma&icirc;tre, je suis le
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Cosette au couvent avait &eacute;t&eacute; dress&eacute;e au m&eacute;nage et r&eacute;glait la d&eacute;pense qui
+&eacute;tait fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
+Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
+l'all&eacute;e la moins fr&eacute;quent&eacute;e, et tous les dimanches &agrave; la messe, toujours
+&agrave; Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'&eacute;tait fort loin. Comme c'est un
+quartier tr&egrave;s pauvre, il y faisait beaucoup l'aum&ocirc;ne, et les malheureux
+l'entouraient dans l'&eacute;glise, ce qui lui avait valu l'&eacute;p&icirc;tre des
+Th&eacute;nardier: <i>Au monsieur bienfaisant de l'&eacute;glise
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>. Il menait volontiers Cosette visiter les
+indigents et les malades. Aucun &eacute;tranger n'entrait dans la maison de la
+rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
+lui-m&ecirc;me chercher l'eau &agrave; une prise d'eau qui &eacute;tait tout proche sur le
+boulevard. On mettait le bois et le vin dans une esp&egrave;ce de renfoncement
+demi-souterrain tapiss&eacute; de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
+de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte &agrave; M. le pr&eacute;sident;
+car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
+sans grotte.</p>
+
+<p>Il y avait dans la porte b&acirc;tarde de la rue de Babylone une de ces bo&icirc;tes
+tirelires destin&eacute;es aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
+habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
+lettres, toute l'utilit&eacute; de la bo&icirc;te, jadis entremetteuse d'amourettes
+et confidente d'un robin dameret, &eacute;tait maintenant limit&eacute;e aux avis du
+percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
+Fauchelevent, rentier, &eacute;tait de la garde nationale; il n'avait pu
+&eacute;chapper aux mailles &eacute;troites du recensement de 1831. Les renseignements
+municipaux pris &agrave; cette &eacute;poque &eacute;taient remont&eacute;s jusqu'au couvent du
+Petit-Picpus, sorte de nu&eacute;e imp&eacute;n&eacute;trable et sainte d'o&ugrave; Jean Valjean
+&eacute;tait sorti v&eacute;n&eacute;rable aux yeux de sa mairie, et, par cons&eacute;quent, digne
+de monter sa garde.</p>
+
+<p>Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
+faisait sa faction; tr&egrave;s volontiers d'ailleurs; c'&eacute;tait pour lui un
+d&eacute;guisement correct qui le m&ecirc;lait &agrave; tout le monde en le laissant
+solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, &acirc;ge de
+l'exemption l&eacute;gale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
+d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire &agrave; son sergent-major
+et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'&eacute;tat civil; il
+cachait son nom, il cachait son identit&eacute;, il cachait son &acirc;ge, il cachait
+tout; et, nous venons de le dire, c'&eacute;tait un garde national de bonne
+volont&eacute;. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'&eacute;tait
+l&agrave; toute son ambition. Cet homme avait pour id&eacute;al, au dedans, l'ange, au
+dehors, le bourgeois.</p>
+
+<p>Notons un d&eacute;tail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
+s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
+Lorsqu'il sortait seul, et c'&eacute;tait le plus habituellement le soir, il
+&eacute;tait toujours v&ecirc;tu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiff&eacute;
+d'une casquette qui lui cachait le visage. &Eacute;tait-ce pr&eacute;caution, ou
+humilit&eacute;? Les deux &agrave; la fois. Cosette &eacute;tait accoutum&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;
+&eacute;nigmatique de sa destin&eacute;e et remarquait &agrave; peine les singularit&eacute;s de son
+p&egrave;re. Quant &agrave; Toussaint, elle v&eacute;n&eacute;rait Jean Valjean, et trouvait bon
+tout ce qu'il faisait.&mdash;Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
+Valjean, lui dit: C'est un dr&ocirc;le de corps. Elle r&eacute;pondit: C'est un-un
+saint.</p>
+
+<p>Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
+jamais que par la porte de la rue de Babylone. &Agrave; moins de les apercevoir
+par la grille du jardin, il &eacute;tait difficile de deviner qu'ils
+demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours ferm&eacute;e. Jean
+Valjean avait laiss&eacute; le jardin inculte, afin qu'il n'attir&acirc;t pas
+l'attention.</p>
+
+<p>En cela il se trompait peut-&ecirc;tre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3><i>Foliis ac frondibus</i></h3>
+
+
+<p>Ce jardin ainsi livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me depuis plus d'un demi-si&egrave;cle &eacute;tait
+devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
+s'arr&ecirc;taient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
+secrets qu'il d&eacute;robait derri&egrave;re ses &eacute;paisseurs fra&icirc;ches et vertes. Plus
+d'un songeur &agrave; cette &eacute;poque a laiss&eacute; bien des fois ses yeux et sa pens&eacute;e
+p&eacute;n&eacute;trer indiscr&egrave;tement &agrave; travers les barreaux de l'antique grille
+cadenass&eacute;e, tordue, branlante, scell&eacute;e &agrave; deux piliers verdis et moussus,
+bizarrement couronn&eacute; d'un fronton d'arabesques ind&eacute;chiffrables.</p>
+
+<p>Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
+quelques treillages d&eacute;clou&eacute;s par le temps pourrissant sur le mur; du
+reste plus d'all&eacute;es ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
+&eacute;tait parti, et la nature &eacute;tait revenue. Les mauvaises herbes
+abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La f&ecirc;te des
+girofl&eacute;es y &eacute;tait splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
+sacr&eacute; des choses vers la vie; la croissance v&eacute;n&eacute;rable &eacute;tait l&agrave; chez
+elle. Les arbres s'&eacute;taient baiss&eacute;s vers les ronces, les ronces &eacute;taient
+mont&eacute;es vers les arbres, la plante avait grimp&eacute;, la branche avait
+fl&eacute;chi, ce qui rampe sur la terre avait &eacute;t&eacute; trouver ce qui s'&eacute;panouit
+dans l'air, ce qui flotte au vent s'&eacute;tait pench&eacute; vers ce qui se tra&icirc;ne
+dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
+sarments, &eacute;pines, s'&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s, travers&eacute;s, mari&eacute;s, confondus; la
+v&eacute;g&eacute;tation, dans un embrassement &eacute;troit et profond, avait c&eacute;l&eacute;br&eacute; et
+accompli l&agrave;, sous l'&oelig;il satisfait du cr&eacute;ateur, en cet enclos de trois
+cents pieds carr&eacute;s, le saint myst&egrave;re de sa fraternit&eacute;, symbole de la
+fraternit&eacute; humaine. Ce jardin n'&eacute;tait plus un jardin, c'&eacute;tait une
+broussaille colossale; c'est-&agrave;-dire quelque chose qui est imp&eacute;n&eacute;trable
+comme une for&ecirc;t, peupl&eacute; comme une ville, frissonnant comme un nid,
+sombre comme une cath&eacute;drale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
+une tombe, vivant comme une foule.</p>
+
+<p>En flor&eacute;al, cet &eacute;norme buisson, libre derri&egrave;re sa grille et dans ses
+quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
+universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une b&ecirc;te qui
+aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la s&egrave;ve d'avril
+monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
+prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
+frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pav&eacute; de la
+rue d&eacute;serte, les fleurs en &eacute;toiles, la ros&eacute;e en perles, la f&eacute;condit&eacute;, la
+beaut&eacute;, la vie, la joie, les parfums. &Agrave; midi mille papillons blancs s'y
+r&eacute;fugiaient, et c'&eacute;tait un spectacle divin de voir l&agrave; tourbillonner en
+flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'&eacute;t&eacute;. L&agrave;, dans ces gaies
+t&eacute;n&egrave;bres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
+&agrave; l'&acirc;me, et ce que les gazouillements avaient oubli&eacute; de dire, les
+bourdonnements le compl&eacute;taient. Le soir une vapeur de r&ecirc;verie se
+d&eacute;gageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
+c&eacute;leste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des ch&egrave;vrefeuilles
+et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
+subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
+bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
+intimit&eacute; sacr&eacute;e de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes r&eacute;jouissent
+les feuilles, la nuit les feuilles prot&egrave;gent les ailes.</p>
+
+<p>L'hiver, la broussaille &eacute;tait noire, mouill&eacute;e, h&eacute;riss&eacute;e, grelottante, et
+laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
+les rameaux et de ros&eacute;e dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
+limaces sur le froid et &eacute;pais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
+fa&ccedil;on, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, &eacute;t&eacute;,
+automne, ce petit enclos respirait la m&eacute;lancolie, la contemplation, la
+solitude, la libert&eacute;, l'absence de l'homme, la pr&eacute;sence de Dieu; et la
+vieille grille rouill&eacute;e avait l'air de dire: ce jardin est &agrave; moi.</p>
+
+<p>Le pav&eacute; de Paris avait beau &ecirc;tre l&agrave; tout autour, les h&ocirc;tels classiques
+et splendides de la rue de Varenne &agrave; deux pas, le d&ocirc;me des Invalides
+tout pr&egrave;s, la Chambre des d&eacute;put&eacute;s pas loin; les carrosses de la rue de
+Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
+dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
+beau se croiser dans le carrefour prochain, le d&eacute;sert &eacute;tait rue Plumet;
+et la mort des anciens propri&eacute;taires, une r&eacute;volution qui avait pass&eacute;,
+l'&eacute;croulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
+d'abandon et de viduit&eacute;, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
+privil&eacute;gi&eacute; les foug&egrave;res, les bouillons-blancs, les cigu&euml;s, les
+achill&eacute;es, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
+gaufr&eacute;es aux larges feuilles de drap vert p&acirc;le, les l&eacute;zards, les
+scarab&eacute;es, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
+profondeurs de la terre et repara&icirc;tre entre ces quatre murs je ne sais
+quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
+d&eacute;concerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se r&eacute;pand
+toujours tout enti&egrave;re l&agrave; o&ugrave; elle se r&eacute;pand, aussi bien dans la fourmi
+que dans l'aigle, en v&icirc;nt &agrave; s'&eacute;panouir dans un m&eacute;chant petit jardin
+parisien avec autant de rudesse et de majest&eacute; que dans une for&ecirc;t vierge
+du Nouveau Monde.</p>
+
+<p>Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux p&eacute;n&eacute;trations
+profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
+soit donn&eacute;e &agrave; la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
+limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond &agrave;
+cause de toutes ces d&eacute;compositions de forces aboutissant &agrave; l'unit&eacute;. Tout
+travaille &agrave; tout.</p>
+
+<p>L'alg&egrave;bre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite &agrave; la
+rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aub&eacute;pine est
+inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
+mol&eacute;cule? que savons-nous si des cr&eacute;ations de mondes ne sont point
+d&eacute;termin&eacute;es par des chutes de grains de sable? qui donc conna&icirc;t les flux
+et les reflux r&eacute;ciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
+petit, le retentissement des causes dans les pr&eacute;cipices de l'&ecirc;tre, et
+les avalanches de la cr&eacute;ation? Un ciron importe; le petit est grand, le
+grand est petit; tout est en &eacute;quilibre dans la n&eacute;cessit&eacute;; effrayante
+vision pour l'esprit. Il y a entre les &ecirc;tres et les choses des relations
+de prodige; dans cet in&eacute;puisable ensemble, de soleil &agrave; puceron, on ne se
+m&eacute;prise pas; on a besoin les uns des autres. La lumi&egrave;re n'emporte pas
+dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
+nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
+Tous les oiseaux qui volent ont &agrave; la patte le fil de l'infini. La
+germination se complique de l'&eacute;closion d'un m&eacute;t&eacute;ore et du coup de bec de
+l'hirondelle brisant l'&oelig;uf, et elle m&egrave;ne de front la naissance d'un ver
+de terre et l'av&egrave;nement de Socrate. O&ugrave; finit le t&eacute;lescope, le microscope
+commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
+moisissure est une pl&eacute;iade de fleurs; une n&eacute;buleuse est une fourmili&egrave;re
+d'&eacute;toiles. M&ecirc;me promiscuit&eacute;, et plus inou&iuml;e encore, des choses de
+l'intelligence et des faits de la substance. Les &eacute;l&eacute;ments et les
+principes se m&ecirc;lent, se combinent, s'&eacute;pousent, se multiplient les uns
+par les autres, au point de faire aboutir le monde mat&eacute;riel et le monde
+moral &agrave; la m&ecirc;me clart&eacute;. Le ph&eacute;nom&egrave;ne est en perp&eacute;tuel repli sur
+lui-m&ecirc;me. Dans les vastes &eacute;changes cosmiques, la vie universelle va et
+vient en quantit&eacute;s inconnues, roulant tout dans l'invisible myst&egrave;re des
+effluves, employant tout, ne perdant pas un r&ecirc;ve de pas un sommeil,
+semant un animalcule ici, &eacute;miettant un astre l&agrave;, oscillant et
+serpentant, faisant de la lumi&egrave;re une force et de la pens&eacute;e un &eacute;l&eacute;ment,
+diss&eacute;min&eacute;e et indivisible, dissolvant tout, except&eacute; ce point
+g&eacute;om&eacute;trique, le moi; ramenant tout &agrave; l'&acirc;me atome; &eacute;panouissant tout en
+Dieu; enchev&ecirc;trant, depuis la plus haute jusqu'&agrave; la plus basse, toutes
+les activit&eacute;s dans l'obscurit&eacute; d'un m&eacute;canisme vertigineux, rattachant le
+vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
+f&ucirc;t-ce que par l'identit&eacute; de la loi, l'&eacute;volution de la com&egrave;te dans le
+firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
+faite d'esprit. Engrenage &eacute;norme dont le premier moteur est le moucheron
+et dont la derni&egrave;re roue est le zodiaque.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Changement de grille</h3>
+
+
+<p>Il semblait que ce jardin, cr&eacute;&eacute; autrefois pour cacher les myst&egrave;res
+libertins, se f&ucirc;t transform&eacute; et f&ucirc;t devenu propre &agrave; abriter les myst&egrave;res
+chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
+grottes; il avait une magnifique obscurit&eacute; &eacute;chevel&eacute;e tombant comme un
+voile de toutes parts. Paphos s'&eacute;tait refait &Eacute;den. On ne sait quoi de
+repentant avait assaini cette retraite. Cette bouqueti&egrave;re offrait
+maintenant ses fleurs &agrave; l'&acirc;me. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
+&eacute;tait rentr&eacute; dans la virginit&eacute; et la pudeur. Un pr&eacute;sident assist&eacute; d'un
+jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
+bonhomme qui croyait continuer Le N&ocirc;tre, l'avaient contourn&eacute;, taill&eacute;,
+chiffonn&eacute;, attif&eacute;, fa&ccedil;onn&eacute; pour la galanterie; la nature l'avait
+ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrang&eacute; pour l'amour.</p>
+
+<p>Il y avait aussi dans cette solitude un c&oelig;ur qui &eacute;tait tout pr&ecirc;t.
+L'amour n'avait qu'&agrave; se montrer; il avait l&agrave; un temple compos&eacute; de
+verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles t&eacute;n&egrave;bres,
+de branches agit&eacute;es, et une &acirc;me faite de douceur, de foi, de candeur,
+d'espoir, d'aspiration et d'illusion.</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
+plus de quatorze ans, et elle &eacute;tait &laquo;dans l'&acirc;ge ingrat&raquo;; nous l'avons
+dit, &agrave; part les yeux, elle semblait plut&ocirc;t laide que jolie; elle n'avait
+cependant aucun trait disgracieux, mais elle &eacute;tait gauche, maigre,
+timide et hardie &agrave; la fois, une grande petite fille enfin.</p>
+
+<p>Son &eacute;ducation &eacute;tait termin&eacute;e; C'est-&agrave;-dire on lui avait appris la
+religion, et m&ecirc;me, et surtout la d&eacute;votion; puis &laquo;l'histoire&raquo;,
+c'est-&agrave;-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la g&eacute;ographie, la
+grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, &agrave;
+faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
+charme et un p&eacute;ril. L'&acirc;me d'une jeune fille ne doit pas &ecirc;tre laiss&eacute;e
+obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
+comme dans une chambre noire. Elle doit &ecirc;tre doucement et discr&egrave;tement
+&eacute;clair&eacute;e, plut&ocirc;t du reflet des r&eacute;alit&eacute;s que de leur lumi&egrave;re directe et
+dure. Demi-jour utile et gracieusement aust&egrave;re qui dissipe les peurs
+pu&eacute;riles et emp&ecirc;che les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
+intuition admirable o&ugrave; entrent les souvenirs de la vierge et
+l'exp&eacute;rience de la femme, qui sache comment et de quoi doit &ecirc;tre fait ce
+demi-jour. Rien ne suppl&eacute;e &agrave; cet instinct. Pour former l'&acirc;me d'une jeune
+fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cosette n'avait pas eu de m&egrave;re. Elle n'avait eu que beaucoup de m&egrave;res au
+pluriel.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses &agrave; la
+fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'&eacute;tait qu'un vieux homme qui
+ne savait rien du tout.</p>
+
+<p>Or, dans cette &oelig;uvre de l'&eacute;ducation, dans cette grave affaire de la
+pr&eacute;paration d'une femme &agrave; la vie, que de science il faut pour lutter
+contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!</p>
+
+<p>Rien ne pr&eacute;pare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
+couvent tourne la pens&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de l'inconnu. Le c&oelig;ur, repli&eacute; sur
+lui-m&ecirc;me, se creuse, ne pouvant s'&eacute;pancher, et s'approfondit, ne pouvant
+s'&eacute;panouir. De l&agrave; des visions, des suppositions, des conjectures, des
+romans &eacute;bauch&eacute;s, des aventures souhait&eacute;es, des constructions
+fantastiques, des &eacute;difices tout entiers b&acirc;tis dans l'obscurit&eacute;
+int&eacute;rieure de l'esprit, sombres et secr&egrave;tes demeures o&ugrave; les passions
+trouvent tout de suite &agrave; se loger d&egrave;s que la grille franchie leur permet
+d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du c&oelig;ur
+humain, doit durer toute la vie.</p>
+
+<p>En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
+de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'&eacute;tait la
+continuation de la solitude avec le commencement de la libert&eacute;; un
+jardin ferm&eacute;, mais une nature &acirc;cre, riche, voluptueuse et odorante; les
+m&ecirc;mes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
+grille, mais sur la rue.</p>
+
+<p>Cependant, nous le r&eacute;p&eacute;tons, quand elle y arriva, elle n'&eacute;tait encore
+qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.&mdash;Fais-y tout ce
+que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
+toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait &laquo;des b&ecirc;tes&raquo;;
+elle y jouait, en attendant qu'elle y r&ecirc;v&acirc;t; elle aimait ce jardin pour
+les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds &agrave; travers l'herbe, en
+attendant qu'elle l'aim&acirc;t pour les &eacute;toiles qu'elle y verrait dans les
+branches au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et puis, elle aimait son p&egrave;re, c'est-&agrave;-dire Jean Valjean, de toute son
+&acirc;me, avec une na&iuml;ve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
+compagnon d&eacute;sir&eacute; et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
+beaucoup, Jean Valjean avait continu&eacute;; il en &eacute;tait venu &agrave; causer bien;
+il avait la richesse secr&egrave;te et l'&eacute;loquence d'une intelligence humble et
+vraie qui s'est spontan&eacute;ment cultiv&eacute;e. Il lui &eacute;tait rest&eacute; juste assez
+d'&acirc;pret&eacute; pour assaisonner sa bont&eacute;; c'&eacute;tait un esprit rude et un c&oelig;ur
+doux. Au Luxembourg, dans leurs t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, il faisait de longues
+explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
+ce qu'il avait souffert. Tout en l'&eacute;coutant, les yeux de Cosette
+erraient vaguement.</p>
+
+<p>Cet homme simple suffisait &agrave; la pens&eacute;e de Cosette, de m&ecirc;me que ce jardin
+sauvage &agrave; ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
+arrivait pr&egrave;s de lui essouffl&eacute;e et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
+baisait au front.</p>
+
+<p>Cosette adorait le bonhomme. Elle &eacute;tait toujours sur ses talons. L&agrave; o&ugrave;
+&eacute;tait Jean Valjean &eacute;tait le bien-&ecirc;tre. Comme Jean Valjean n'habitait ni
+le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arri&egrave;re-cour
+pav&eacute;e que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meubl&eacute;e
+de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries o&ugrave;
+s'adossaient des fauteuils capitonn&eacute;s. Jean Valjean lui disait
+quelquefois, en souriant du bonheur d'&ecirc;tre importun&eacute;:&mdash;Mais va-t'en chez
+toi! Laisse-moi donc un peu seul!</p>
+
+<p>Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
+gr&acirc;ce remontant de la fille au p&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, j'ai tr&egrave;s froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
+tapis et un po&ecirc;le?</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
+n'ont m&ecirc;me pas un toit sur leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu es une femme et un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les hommes doivent donc avoir froid et &ecirc;tre mal?</p>
+
+<p>&mdash;Certains hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien oblig&eacute; d'y
+faire du feu.</p>
+
+<p>Elle lui disait encore:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que..., ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.</p>
+
+<p>Alors, pour que Cosette ne mange&acirc;t pas de pain noir, Jean Valjean
+mangeait du pain blanc.</p>
+
+<p>Cosette ne se rappelait que confus&eacute;ment son enfance. Elle priait matin
+et soir pour sa m&egrave;re qu'elle n'avait pas connue. Les Th&eacute;nardier lui
+&eacute;taient rest&eacute;s comme deux figures hideuses &agrave; l'&eacute;tat de r&ecirc;ve. Elle se
+rappelait qu'elle avait &eacute;t&eacute; &laquo;un jour, la nuit&raquo; chercher de l'eau dans un
+bois. Elle croyait que c'&eacute;tait tr&egrave;s loin de Paris. Il lui semblait
+qu'elle avait commenc&eacute; &agrave; vivre dans un ab&icirc;me et que c'&eacute;tait Jean Valjean
+qui l'en avait tir&eacute;e. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps o&ugrave; il
+n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araign&eacute;es, et des
+serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
+n'avait pas une id&eacute;e tr&egrave;s nette d'&ecirc;tre la fille de Jean Valjean et qu'il
+f&ucirc;t son p&egrave;re, elle s'imaginait que l'&acirc;me de sa m&egrave;re avait pass&eacute; dans ce
+bonhomme et &eacute;tait venue demeurer aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Lorsqu'il &eacute;tait assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
+laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-&ecirc;tre
+ma m&egrave;re, cet homme-l&agrave;!</p>
+
+<p>Cosette, quoique ceci soit &eacute;trange &agrave; &eacute;noncer, dans sa profonde ignorance
+de fille &eacute;lev&eacute;e au couvent, la maternit&eacute; d'ailleurs &eacute;tant absolument
+inintelligible &agrave; la virginit&eacute;, avait fini par se figurer qu'elle avait
+eu aussi peu de m&egrave;re que possible. Cette m&egrave;re, elle ne savait pas m&ecirc;me
+son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander &agrave; Jean
+Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle r&eacute;p&eacute;tait sa question, il
+r&eacute;pondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
+une larme.</p>
+
+<p>Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.</p>
+
+<p>Etait-ce prudence? &eacute;tait-ce respect? &eacute;tait-ce crainte de livrer ce nom
+aux hasards d'une autre m&eacute;moire que la sienne?</p>
+
+<p>Tant que Cosette avait &eacute;t&eacute; petite, Jean Valjean lui avait volontiers
+parl&eacute; de sa m&egrave;re; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
+Il lui sembla qu'il n'osait plus. &Eacute;tait-ce &agrave; cause de Cosette? &eacute;tait-ce
+&agrave; cause de Fantine? il &eacute;prouvait une sorte d'horreur religieuse &agrave; faire
+entrer cette ombre dans la pens&eacute;e de Cosette, et &agrave; mettre la morte en
+tiers dans leur destin&eacute;e. Plus cette ombre lui &eacute;tait sacr&eacute;e, plus elle
+lui semblait redoutable. Il songeait &agrave; Fantine et se sentait accabl&eacute; de
+silence. Il voyait vaguement dans les t&eacute;n&egrave;bres quelque chose qui
+ressemblait &agrave; un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait &eacute;t&eacute;
+dans Fantine et qui, pendant sa vie, &eacute;tait sortie d'elle violemment,
+&eacute;tait-elle revenue apr&egrave;s sa mort se poser sur elle, veiller, indign&eacute;e,
+sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
+Valjean, &agrave; son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
+mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
+myst&eacute;rieuse. De l&agrave; l'impossibilit&eacute; de prononcer, m&ecirc;me pour Cosette, ce
+nom: Fantine.</p>
+
+<p>Un jour Cosette lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, j'ai vu cette nuit ma m&egrave;re en songe. Elle avait deux grandes
+ailes. Ma m&egrave;re dans sa vie doit avoir touch&eacute; &agrave; la saintet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par le martyre, r&eacute;pondit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Du reste, Jean Valjean &eacute;tait heureux.</p>
+
+<p>Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fi&egrave;re,
+heureuse, dans la pl&eacute;nitude du c&oelig;ur. Jean Valjean, &agrave; toutes ces marques
+d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
+pens&eacute;e se fondre en d&eacute;lices. Le pauvre homme tressaillait inond&eacute; d'une
+joie ang&eacute;lique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
+vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour m&eacute;riter
+un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
+son &acirc;me, d'avoir permis qu'il f&ucirc;t ainsi aim&eacute;, lui mis&eacute;rable, par cet
+&ecirc;tre innocent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>La rose s'aper&ccedil;oit qu'elle est une machine de guerre</h3>
+
+
+<p>Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
+Il lui semblait presque qu'elle &eacute;tait jolie. Ceci la jeta dans un
+trouble singulier. Jusqu'&agrave; ce moment elle n'avait point song&eacute; &agrave; sa
+figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
+Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle &eacute;tait laide; Jean Valjean seul
+disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en f&ucirc;t, Cosette s'&eacute;tait
+toujours crue laide, et avait grandi dans cette id&eacute;e avec la r&eacute;signation
+facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
+comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.&mdash;Si j'&eacute;tais
+jolie? pensait-elle, comme cela serait dr&ocirc;le que je fusse jolie!&mdash;Et
+elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beaut&eacute; faisait effet
+dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
+mademoiselle une telle!</p>
+
+<p>Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:&mdash;O&ugrave;
+avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.&mdash;Elle avait tout
+simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle &eacute;tait p&acirc;le.
+Elle ne s'&eacute;tait pas sentie tr&egrave;s joyeuse la veille de croire &agrave; sa beaut&eacute;,
+mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
+pendant plus de quinze jours elle t&acirc;cha de se coiffer tournant le dos au
+miroir.</p>
+
+<p>Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner, elle faisait assez habituellement de la
+tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
+lisait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
+fut toute surprise de la fa&ccedil;on inqui&egrave;te dont son p&egrave;re la regardait.</p>
+
+<p>Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
+qu'elle ne vit pas disait derri&egrave;re elle: Jolie femme! mais mal
+mise.&mdash;Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
+laide.&mdash;Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de m&eacute;rinos.</p>
+
+<p>Un jour enfin, elle &eacute;tait dans le jardin, et elle entendit la pauvre
+vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
+mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son p&egrave;re
+r&eacute;pondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
+commotion. Elle s'&eacute;chappa du jardin, monta &agrave; sa chambre, courut &agrave; la
+glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'&eacute;tait regard&eacute;e, et poussa un
+cri. Elle venait de s'&eacute;blouir elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait belle et jolie; elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre de l'avis
+de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'&eacute;tait faite, sa peau avait
+blanchi, ses cheveux s'&eacute;taient lustr&eacute;s, une splendeur inconnue s'&eacute;tait
+allum&eacute;e dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beaut&eacute; lui vint
+tout enti&egrave;re, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
+la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'&eacute;tait d'elle
+&eacute;videmment que le passant avait parl&eacute;, il n'y avait plus &agrave; douter; elle
+redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
+c'&eacute;tait en hiver, voyant le ciel dor&eacute;, le soleil dans les arbres, des
+fleurs dans les buissons, &eacute;perdue, folle, dans un ravissement
+inexprimable.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Jean Valjean &eacute;prouvait un profond et ind&eacute;finissable
+serrement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
+cette beaut&eacute; qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
+visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.</p>
+
+<p>Cosette avait &eacute;t&eacute; belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
+du premier jour, cette lumi&egrave;re inattendue qui se levait lentement et
+enveloppait par degr&eacute;s toute la personne de la jeune fille blessa la
+paupi&egrave;re sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'&eacute;tait un changement
+dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
+crainte d'y d&eacute;ranger quelque chose. Cet homme qui avait pass&eacute; par toutes
+les d&eacute;tresses, qui &eacute;tait encore tout saignant des meurtrissures de sa
+destin&eacute;e, qui avait &eacute;t&eacute; presque m&eacute;chant et qui &eacute;tait devenu presque
+saint, qui, apr&egrave;s avoir tra&icirc;n&eacute; la cha&icirc;ne du bagne, tra&icirc;nait maintenant
+la cha&icirc;ne invisible, mais pesante, de l'infamie ind&eacute;finie, cet homme que
+la loi n'avait pas l&acirc;ch&eacute; et qui pouvait &ecirc;tre &agrave; chaque instant ressaisi
+et ramen&eacute; de l'obscurit&eacute; de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
+cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, b&eacute;nissait
+tout, voulait bien tout, et ne demandait &agrave; la providence, aux hommes,
+aux lois, &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, &agrave; la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
+l'aim&acirc;t!</p>
+
+<p>Que Cosette continu&acirc;t de l'aimer! que Dieu n'emp&ecirc;ch&acirc;t pas le c&oelig;ur de
+cette enfant de venir &agrave; lui, et de rester &agrave; lui! Aim&eacute; de Cosette, il se
+trouvait gu&eacute;ri, repos&eacute;, apais&eacute;, combl&eacute;, r&eacute;compens&eacute;, couronn&eacute;. Aim&eacute; de
+Cosette, il &eacute;tait bien! il n'en demandait pas davantage. On lui e&ucirc;t dit:
+Veux-tu &ecirc;tre mieux? il e&ucirc;t r&eacute;pondu: Non. Dieu lui e&ucirc;t dit: Veux-tu le
+ciel? il e&ucirc;t r&eacute;pondu: J'y perdrais.</p>
+
+<p>Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne f&ucirc;t-ce qu'&agrave; la
+surface, le faisait fr&eacute;mir comme le commencement d'autre chose. Il
+n'avait jamais trop su ce que c'&eacute;tait que la beaut&eacute; d'une femme; mais,
+par instinct, il comprenait que c'&eacute;tait terrible.</p>
+
+<p>Cette beaut&eacute; qui s'&eacute;panouissait de plus en plus triomphante et superbe &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui, sous ses yeux, sur le front ing&eacute;nu et redoutable de
+l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa mis&egrave;re, de sa
+r&eacute;probation, de son accablement, il la regardait effar&eacute;.</p>
+
+<p>Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?</p>
+
+<p>L&agrave; du reste &eacute;tait la diff&eacute;rence entre sa tendresse et la tendresse d'une
+m&egrave;re. Ce qu'il voyait avec angoisse, une m&egrave;re l'e&ucirc;t vu avec joie.</p>
+
+<p>Les premiers sympt&ocirc;mes ne tard&egrave;rent pas &agrave; se manifester.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain du jour o&ugrave; elle s'&eacute;tait dit: D&eacute;cid&eacute;ment, je suis belle!
+Cosette fit attention &agrave; sa toilette. Elle se rappela le mot du
+passant:&mdash;Jolie, mais mal mise,&mdash;souffle d'oracle qui avait pass&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'elle et s'&eacute;tait &eacute;vanoui apr&egrave;s avoir d&eacute;pos&eacute; dans son c&oelig;ur un des deux
+germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
+coquetterie. L'amour est l'autre.</p>
+
+<p>Avec la foi en sa beaut&eacute;, toute l'&acirc;me f&eacute;minine s'&eacute;panouit en elle. Elle
+eut horreur du m&eacute;rinos et honte de la peluche. Son p&egrave;re ne lui avait
+jamais rien refus&eacute;. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
+de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'&eacute;toffe qui
+va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
+parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
+dangereux. Le mot <i>femme capiteuse</i> a &eacute;t&eacute; invent&eacute; pour la Parisienne.</p>
+
+<p>En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette th&eacute;ba&iuml;de de la rue
+de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
+quelque chose, mais &laquo;les mieux mises&raquo; de Paris, ce qui est bien
+davantage. Elle e&ucirc;t voulu rencontrer &laquo;son passant&raquo; pour voir ce qu'il
+dirait, et &laquo;pour lui apprendre!&raquo; Le fait est qu'elle &eacute;tait ravissante de
+tout point, et qu'elle distinguait &agrave; merveille un chapeau de G&eacute;rard d'un
+chapeau d'Herbaut.</p>
+
+<p>Jean Valjean consid&eacute;rait ces ravages avec anxi&eacute;t&eacute;. Lui qui sentait qu'il
+ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
+venir &agrave; Cosette.</p>
+
+<p>Du reste, rien qu'&agrave; la simple inspection de la toilette de Cosette, une
+femme e&ucirc;t reconnu qu'elle n'avait pas de m&egrave;re. Certaines petites
+biens&eacute;ances, certaines conventions sp&eacute;ciales, n'&eacute;taient point observ&eacute;es
+par Cosette. Une m&egrave;re, par exemple, lui e&ucirc;t dit qu'une jeune fille ne
+s'habille point en damas.</p>
+
+<p>Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
+noir et son chapeau de cr&ecirc;pe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
+Valjean, gaie, radieuse, rose, fi&egrave;re, &eacute;clatante.&mdash;P&egrave;re, dit-elle,
+comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean r&eacute;pondit d'une voix qui
+ressemblait &agrave; la voix am&egrave;re d'un envieux:&mdash;Charmante!&mdash;Il fut dans la
+promenade comme &agrave; l'ordinaire. En rentrant il demanda &agrave; Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?</p>
+
+<p>Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
+porte-manteau de la garde-robe o&ugrave; sa d&eacute;froque de pensionnaire &eacute;tait
+accroch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce d&eacute;guisement! dit-elle. P&egrave;re, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
+par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-l&agrave;
+sur la t&ecirc;te, j'ai l'air de madame Chien-fou.</p>
+
+<p>Jean Valjean soupira profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
+toujours &agrave; rester, disant: P&egrave;re, je m'amuse mieux ici avec
+vous,&mdash;demandait maintenant toujours &agrave; sortir. En effet, &agrave; quoi bon
+avoir une jolie figure et une d&eacute;licieuse toilette, si on ne les montre
+pas?</p>
+
+<p>Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le m&ecirc;me go&ucirc;t pour
+l'arri&egrave;re-cour. &Agrave; pr&eacute;sent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
+promenant sans d&eacute;plaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
+mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arri&egrave;re-cour,
+comme le chien.</p>
+
+<p>Cosette, &agrave; se savoir belle, perdit la gr&acirc;ce de l'ignorer; gr&acirc;ce exquise,
+car la beaut&eacute; rehauss&eacute;e de na&iuml;vet&eacute; est ineffable, et rien n'est adorable
+comme une innocente &eacute;blouissante qui marche tenant en main, sans le
+savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en gr&acirc;ce ing&eacute;nue,
+elle le regagna en charme pensif et s&eacute;rieux. Toute sa personne, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e
+des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beaut&eacute;, respirait une
+m&eacute;lancolie splendide.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; cette &eacute;poque que Marius, apr&egrave;s six mois &eacute;coul&eacute;s, la revit au
+Luxembourg.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>La bataille commence</h3>
+
+
+<p>Cosette &eacute;tait dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
+dispos&eacute;e pour l'embrasement. La destin&eacute;e, avec sa patience myst&eacute;rieuse
+et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux &ecirc;tres tout
+charg&eacute;s et tout languissants des orageuses &eacute;lectricit&eacute;s de la passion,
+ces deux &acirc;mes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
+et qui devaient s'aborder et se m&ecirc;ler dans un regard comme les nuages
+dans un &eacute;clair.</p>
+
+<p>On a tant abus&eacute; du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
+d&eacute;consid&eacute;rer. C'est &agrave; peine si l'on ose dire maintenant que deux &ecirc;tres
+se sont aim&eacute;s parce qu'ils se sont regard&eacute;s. C'est pourtant comme cela
+qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
+vient apr&egrave;s. Rien n'est plus r&eacute;el que ces grandes secousses que deux
+&acirc;mes se donnent en &eacute;changeant cette &eacute;tincelle.</p>
+
+<p>&Agrave; cette certaine heure o&ugrave; Cosette eut sans le savoir ce regard qui
+troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
+troubla Cosette.</p>
+
+<p>Il lui fit le m&ecirc;me mal et le m&ecirc;me bien.</p>
+
+<p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave; elle le voyait et elle l'examinait comme les
+filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
+encore Cosette laide que d&eacute;j&agrave; Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
+il ne prenait point garde &agrave; elle, ce jeune homme lui &eacute;tait bien &eacute;gal.</p>
+
+<p>Cependant elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de se dire qu'il avait de beaux
+cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
+elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
+mal, si l'on veut, mais avec une gr&acirc;ce &agrave; lui, qu'il ne paraissait pas
+b&ecirc;te du tout, que toute sa personne &eacute;tait noble, douce, simple et fi&egrave;re,
+et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; leurs yeux se rencontr&egrave;rent et se dirent enfin brusquement
+ces premi&egrave;res choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
+Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive &agrave; la maison de la
+rue de l'Ouest o&ugrave; Jean Valjean, selon son habitude, &eacute;tait venu passer
+six semaines. Le lendemain, en s'&eacute;veillant, elle songea &agrave; ce jeune homme
+inconnu, si longtemps indiff&eacute;rent et glac&eacute;, qui semblait maintenant
+faire attention &agrave; elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
+cette attention lui f&ucirc;t agr&eacute;able. Elle avait plut&ocirc;t un peu de col&egrave;re
+contre ce beau d&eacute;daigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
+sembla, et elle en &eacute;prouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
+allait enfin se venger.</p>
+
+<p>Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une fa&ccedil;on indistincte,
+qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beaut&eacute; comme les
+enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.</p>
+
+<p>On se rappelle les h&eacute;sitations de Marius, ses palpitations, ses
+terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui d&eacute;pitait
+Cosette. Un jour elle dit &agrave; Jean Valjean:&mdash;P&egrave;re, promenons-nous donc un
+peu de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.&mdash;Voyant que Marius ne venait point &agrave; elle, elle alla
+&agrave; lui. En pareil cas, toute femme ressemble &agrave; Mahomet. Et puis, chose
+bizarre, le premier sympt&ocirc;me de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
+la timidit&eacute;, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci &eacute;tonne, et
+rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent &agrave; se
+rapprocher et qui prennent les qualit&eacute;s l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
+rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
+inqui&egrave;te. &Agrave; partir de ce jour, ils s'ador&egrave;rent.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose que Cosette &eacute;prouva, ce fut une tristesse confuse et
+profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son &acirc;me &eacute;tait devenue
+noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'&acirc;me des jeunes
+filles, qui se compose de froideur et de ga&icirc;t&eacute;, ressemble &agrave; la neige.
+Elle fond &agrave; l'amour qui est son soleil.</p>
+
+<p>Cosette ne savait pas ce que c'&eacute;tait que l'amour. Elle n'avait jamais
+entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
+musique profane qui entraient dans le couvent, <i>amour</i> &eacute;tait remplac&eacute;
+par <i>tambour</i> ou <i>pandour</i>. Cela faisait des &eacute;nigmes qui exer&ccedil;aient
+l'imagination des <i>grandes</i> comme: <i>Ah! que le tambour est agr&eacute;able!</i>
+ou: <i>La piti&eacute; n'est pas un pandour</i>! Mais Cosette &eacute;tait sortie encore
+trop jeune pour s'&ecirc;tre beaucoup pr&eacute;occup&eacute;e du &laquo;tambour&raquo;. Elle n'e&ucirc;t donc
+su quel nom donner &agrave; ce qu'elle &eacute;prouvait maintenant. Est-on moins
+malade pour ignorer le nom de sa maladie?</p>
+
+<p>Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
+Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
+n&eacute;cessaire ou mortel, &eacute;ternel ou passager, permis ou prohib&eacute;; elle
+aimait. On l'e&ucirc;t bien &eacute;tonn&eacute;e si on lui e&ucirc;t dit: Vous ne dormez pas?
+mais c'est d&eacute;fendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
+des oppressions et des battements de c&oelig;ur? mais cela ne se fait pas!
+Vous rougissez et vous p&acirc;lissez quand un certain &ecirc;tre v&ecirc;tu de noir
+para&icirc;t au bout d'une certaine all&eacute;e verte? mais c'est abominable! Elle
+n'e&ucirc;t pas compris, et elle e&ucirc;t r&eacute;pondu: Comment peut-il y avoir de ma
+faute dans une chose o&ugrave; je ne puis rien et o&ugrave; je ne sais rien?</p>
+
+<p>Il se trouva que l'amour qui se pr&eacute;senta &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment celui qui
+convenait le mieux &agrave; l'&eacute;tat de son &acirc;me. C'&eacute;tait une sorte d'adoration &agrave;
+distance, une contemplation muette, la d&eacute;ification d'un inconnu. C'&eacute;tait
+l'apparition de l'adolescence &agrave; l'adolescence, le r&ecirc;ve des nuits devenu
+roman et rest&eacute; r&ecirc;ve, le fant&ocirc;me souhait&eacute; enfin r&eacute;alis&eacute; et fait chair,
+mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
+ni de d&eacute;faut; en un mot, l'amant lointain et demeur&eacute; dans l'id&eacute;al, une
+chim&egrave;re ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
+e&ucirc;t &agrave; cette premi&egrave;re &eacute;poque effarouch&eacute; Cosette, encore &agrave; demi plong&eacute;e
+dans la brume grossissante du clo&icirc;tre. Elle avait toutes les peurs des
+enfants et toutes les peurs des religieuses, m&ecirc;l&eacute;es. L'esprit du
+couvent, dont elle s'&eacute;tait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e pendant cinq ans, s'&eacute;vaporait encore
+lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
+Dans cette situation, ce n'&eacute;tait pas un amant qu'il lui fallait, ce
+n'&eacute;tait pas m&ecirc;me un amoureux, c'&eacute;tait une vision. Elle se mit &agrave; adorer
+Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.</p>
+
+<p>Comme l'extr&ecirc;me na&iuml;vet&eacute; touche &agrave; l'extr&ecirc;me coquetterie, elle lui
+souriait, tout franchement.</p>
+
+<p>Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
+elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
+sinc&egrave;rement exprimer toute sa pens&eacute;e en disant &agrave; Jean Valjean:&mdash;Quel
+d&eacute;licieux jardin que ce Luxembourg!</p>
+
+<p>Marius et Cosette &eacute;taient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
+parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
+se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
+s&eacute;parent, ils vivaient de se regarder.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Cosette devenait peu &agrave; peu une femme et se d&eacute;veloppait,
+belle et amoureuse, avec la conscience de sa beaut&eacute; et l'ignorance de
+son amour. Coquette par-dessus le march&eacute;, par innocence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>&Agrave; tristesse, tristesse et demie</h3>
+
+
+<p>Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et &eacute;ternelle m&egrave;re
+nature avertissait sourdement Jean Valjean de la pr&eacute;sence de Marius.
+Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pens&eacute;e. Jean Valjean
+ne voyait rien, ne savait rien, et consid&eacute;rait pourtant avec une
+attention opini&acirc;tre les t&eacute;n&egrave;bres o&ugrave; il &eacute;tait, comme s'il sentait d'un
+c&ocirc;t&eacute; quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
+s'&eacute;croulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
+Dieu, par cette m&ecirc;me m&egrave;re nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
+d&eacute;rober au &laquo;p&egrave;re&raquo;. Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
+quelquefois. Les allures de Marius n'&eacute;taient plus du tout naturelles. Il
+avait des prudences louches et des t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s gauches. Il ne venait plus
+tout pr&egrave;s comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
+avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
+semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
+tous les jours son habit neuf; il n'&eacute;tait pas bien s&ucirc;r qu'il ne se f&icirc;t
+point friser, il avait des yeux tout dr&ocirc;les, il mettait des gants; bref,
+Jean Valjean d&eacute;testait cordialement ce jeune homme.</p>
+
+<p>Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
+elle avait bien le sentiment que c'&eacute;tait quelque chose et qu'il fallait
+le cacher.</p>
+
+<p>Il y avait entre le go&ucirc;t de toilette qui &eacute;tait venu &agrave; Cosette et
+l'habitude d'habits neufs qui &eacute;tait pouss&eacute;e &agrave; cet inconnu un
+parall&eacute;lisme importun &agrave; Jean Valjean. C'&eacute;tait un hasard peut-&ecirc;tre, sans
+doute, &agrave; coup s&ucirc;r, mais un hasard mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Jamais il n'ouvrait la bouche &agrave; Cosette de cet inconnu.</p>
+
+<p>Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague d&eacute;sespoir qui
+jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:&mdash;Que voil&agrave; un
+jeune homme qui a l'air p&eacute;dant!</p>
+
+<p>Cosette, l'ann&eacute;e d'auparavant, petite fille indiff&eacute;rente, e&ucirc;t
+r&eacute;pondu:&mdash;Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
+Marius au c&oelig;ur, elle e&ucirc;t r&eacute;pondu:&mdash;P&eacute;dant et insupportable &agrave; voir! vous
+avez bien raison!&mdash;Au moment de la vie et du c&oelig;ur o&ugrave; elle &eacute;tait, elle
+se borna &agrave; r&eacute;pondre avec un calme supr&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme-l&agrave;!</p>
+
+<p>Comme si elle le regardait pour la premi&egrave;re fois de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
+remarqu&eacute;. C'est moi qui le lui montre.</p>
+
+<p>&Ocirc; simplicit&eacute; des vieux! profondeur des enfants!</p>
+
+<p>C'est encore une loi de ces fra&icirc;ches ann&eacute;es de souffrance et de souci,
+de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
+jeune fille ne se laisse prendre &agrave; aucun pi&egrave;ge, le jeune homme tombe
+dans tous. Jean Valjean avait commenc&eacute; contre Marius une sourde guerre
+que Marius, avec la b&ecirc;tise sublime de sa passion et de son &acirc;ge, ne
+devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'emb&ucirc;ches; il changea
+d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
+Luxembourg; Marius donna t&ecirc;te baiss&eacute;e dans tous les panneaux; et &agrave; tous
+ces points d'interrogation plant&eacute;s sur sa route par Jean Valjean, il
+r&eacute;pondit ing&eacute;nument oui. Cependant Cosette restait mur&eacute;e dans son
+insouciance apparente et dans sa tranquillit&eacute; imperturbable, si bien que
+Jean Valjean arriva &agrave; cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
+Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.</p>
+
+<p>Il n'en avait pas moins dans le c&oelig;ur un tremblement douloureux. La
+minute o&ugrave; Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant &agrave; l'autre. Tout
+ne commence-t-il pas par l'indiff&eacute;rence?</p>
+
+<p>Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
+pour partir apr&egrave;s trois heures de station, elle dit:&mdash;D&eacute;j&agrave;!</p>
+
+<p>Jean Valjean n'avait pas discontinu&eacute; les promenades au Luxembourg, ne
+voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
+l'&eacute;veil &agrave; Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
+amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire &agrave; Marius enivr&eacute; qui ne
+s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
+qu'un radieux visage ador&eacute;, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
+&eacute;tincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
+capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants o&ugrave;, quand
+Marius &eacute;tait l&agrave;, il croyait redevenir sauvage et f&eacute;roce, et il sentait
+se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
+de son &acirc;me o&ugrave; il y avait eu jadis tant de col&egrave;re. Il lui semblait
+presque qu'il se reformait en lui des crat&egrave;res inconnus.</p>
+
+<p>Quoi! il &eacute;tait l&agrave;, cet &ecirc;tre! que venait-il faire? il venait tourner,
+flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
+venait r&ocirc;der autour de sa vie, &agrave; lui Jean Valjean! r&ocirc;der autour de son
+bonheur, pour le prendre et l'emporter!</p>
+
+<p>Jean Valjean ajoutait:&mdash;Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
+aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
+j'aurai &eacute;t&eacute; d'abord le plus mis&eacute;rable des hommes, et puis le plus
+malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
+souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir &eacute;t&eacute;
+jeune, j'aurai v&eacute;cu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
+sans enfants, j'aurai laiss&eacute; de mon sang sur toutes les pierres, sur
+toutes les ronces, &agrave; toutes les bornes, le long de tous les murs,
+j'aurai &eacute;t&eacute; doux quoiqu'on f&ucirc;t dur pour moi et bon quoiqu'on f&ucirc;t
+m&eacute;chant, je serai redevenu honn&ecirc;te homme malgr&eacute; tout, je me serai
+repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonn&eacute; le mal qu'on m'a fait,
+et au moment o&ugrave; je suis r&eacute;compens&eacute;, au moment o&ugrave; c'est fini, au moment
+o&ugrave; je touche au but, au moment o&ugrave; j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
+bien, je l'ai pay&eacute;, je l'ai gagn&eacute;, tout cela s'en ira, tout cela
+s'&eacute;vanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
+&acirc;me, parce qu'il aura plu &agrave; un grand niais de venir fl&acirc;ner au
+Luxembourg!</p>
+
+<p>Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clart&eacute; lugubre et
+extraordinaire. Ce n'&eacute;tait plus un homme qui regarde un homme; ce
+n'&eacute;tait pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'&eacute;tait un dogue qui
+regarde un voleur.</p>
+
+<p>On sait le reste. Marius continua d'&ecirc;tre insens&eacute;. Un jour il suivit
+Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
+son c&ocirc;t&eacute; parla, et dit &agrave; Jean Valjean:&mdash;Monsieur, qu'est-ce que c'est
+donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demand&eacute;?&mdash;Le lendemain Jean
+Valjean jeta &agrave; Marius ce coup d'&oelig;il dont Marius s'aper&ccedil;ut enfin. Huit
+jours apr&egrave;s, Jean Valjean avait d&eacute;m&eacute;nag&eacute;. Il se jura qu'il ne remettrait
+plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
+Plumet.</p>
+
+<p>Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
+questions, elle ne chercha &agrave; savoir aucun pourquoi; elle en &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+la p&eacute;riode o&ugrave; l'on craint d'&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute; et de se trahir. Jean Valjean
+n'avait aucune exp&eacute;rience de ces mis&egrave;res, les seules qui soient
+charmantes et les seules qu'il ne conn&ucirc;t pas; cela fit qu'il ne comprit
+point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
+remarqua qu'elle &eacute;tait devenue triste, et il devint sombre. C'&eacute;tait de
+part et d'autre des inexp&eacute;riences aux prises.</p>
+
+<p>Une fois il fit un essai. Il demanda &agrave; Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir au Luxembourg?</p>
+
+<p>Un rayon illumina le visage p&acirc;le de Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Ils y all&egrave;rent. Trois mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s. Marius n'y allait plus.
+Marius n'y &eacute;tait pas.</p>
+
+<p>Le lendemain Jean Valjean redemanda &agrave; Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir au Luxembourg?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit tristement et doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Jean Valjean fut froiss&eacute; de cette tristesse et navr&eacute; de cette douceur.</p>
+
+<p>Que se passait-il dans cet esprit si jeune et d&eacute;j&agrave; si imp&eacute;n&eacute;trable?
+Qu'est-ce qui &eacute;tait en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il &agrave; l'&acirc;me de
+Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
+pr&egrave;s de son grabat la t&ecirc;te dans ses mains, et il passait des nuits
+enti&egrave;res &agrave; se demander: Qu'y a-t-il dans la pens&eacute;e de Cosette? et &agrave;
+songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.</p>
+
+<p>Oh! dans ces moments-l&agrave;, quels regards douloureux il tournait vers le
+clo&icirc;tre, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
+de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; ce
+jardin du couvent, plein de fleurs ignor&eacute;es et de vierges enferm&eacute;es, o&ugrave;
+tous les parfums et toutes les &acirc;mes montent droit vers le ciel! Comme il
+adorait cet &eacute;den referm&eacute; &agrave; jamais, dont il &eacute;tait sorti volontairement et
+follement descendu! Comme il regrettait son abn&eacute;gation et sa d&eacute;mence
+d'avoir ramen&eacute; Cosette au monde, pauvre h&eacute;ros du sacrifice, saisi et
+terrass&eacute; par son d&eacute;vouement m&ecirc;me! comme il se disait: Qu'ai-je fait?</p>
+
+<p>Du reste rien de ceci ne per&ccedil;ait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
+Toujours la m&ecirc;me figure sereine et bonne. Les mani&egrave;res de Jean Valjean
+&eacute;taient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
+e&ucirc;t pu faire deviner moins de joie, c'&eacute;tait plus de mansu&eacute;tude.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
+comme elle avait joui de sa pr&eacute;sence, singuli&egrave;rement, sans savoir au
+juste. Quand Jean Valjean avait cess&eacute; de la conduire aux promenades
+habituelles, un instinct de femme lui avait confus&eacute;ment murmur&eacute; au fond
+du c&oelig;ur qu'il ne fallait pas para&icirc;tre tenir au Luxembourg, et que si
+cela lui &eacute;tait indiff&eacute;rent, son p&egrave;re l'y ram&egrave;nerait. Mais les jours, les
+semaines et les mois se succ&eacute;d&egrave;rent. Jean Valjean avait accept&eacute;
+tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il &eacute;tait
+trop tard. Le jour o&ugrave; elle retourna au Luxembourg, Marius n'y &eacute;tait
+plus. Marius avait donc disparu; c'&eacute;tait fini, que faire? le
+retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de c&oelig;ur que rien
+ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
+c'&eacute;tait l'hiver ou l'&eacute;t&eacute;, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
+chantaient, si l'on &eacute;tait aux dahlias ou aux p&acirc;querettes, si le
+Luxembourg &eacute;tait plus charmant que les Tuileries, si le linge que
+rapportait la blanchisseuse &eacute;tait trop empes&eacute; ou pas assez, si Toussaint
+avait fait bien ou mal &laquo;son march&eacute;&raquo;, et elle resta accabl&eacute;e, absorb&eacute;e,
+attentive &agrave; une seule pens&eacute;e, l'&oelig;il vague et fixe, comme lorsqu'on
+regarde dans la nuit la place noire et profonde o&ugrave; une apparition s'est
+&eacute;vanouie.</p>
+
+<p>Du reste elle non plus ne laissa rien voir &agrave; Jean Valjean, que sa
+p&acirc;leur. Elle lui continua son doux visage.</p>
+
+<p>Cette p&acirc;leur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
+Quelquefois il lui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
+reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, p&egrave;re, est-ce que vous avez quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? rien, disait-il.</p>
+
+<p>Ces deux &ecirc;tres qui s'&eacute;taient si exclusivement aim&eacute;s, et d'un si touchant
+amour, et qui avaient v&eacute;cu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
+maintenant l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, l'un &agrave; cause de l'autre, sans se le
+dire, sans s'en vouloir, et en souriant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>La cad&egrave;ne</h3>
+
+
+<p>Le plus malheureux des deux, c'&eacute;tait Jean Valjean. La jeunesse, m&ecirc;me
+dans ses chagrins, a toujours une clart&eacute; &agrave; elle.</p>
+
+<p>&Agrave; de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
+pu&eacute;ril. C'est le propre de la douleur de faire repara&icirc;tre le c&ocirc;t&eacute; enfant
+de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui &eacute;chappait. Il e&ucirc;t
+voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'ext&eacute;rieur
+et d'&eacute;clatant. Ces id&eacute;es, pu&eacute;riles, nous venons de le dire, et en m&ecirc;me
+temps s&eacute;niles, lui donn&egrave;rent, par leur enfantillage m&ecirc;me, une notion
+assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
+jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
+Paris. Il envia cet homme dor&eacute;; il se dit quel bonheur ce serait de
+pouvoir mettre cet habit-l&agrave; qui &eacute;tait une chose incontestable, que si
+Cosette le voyait ainsi, cela l'&eacute;blouirait, que lorsqu'il donnerait le
+bras &agrave; Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
+pr&eacute;senterait les armes, et que cela suffirait &agrave; Cosette et lui &ocirc;terait
+l'id&eacute;e de regarder les jeunes gens.</p>
+
+<p>Une secousse inattendue vint se m&ecirc;ler &agrave; ces pens&eacute;es tristes.</p>
+
+<p>Dans la vie isol&eacute;e qu'ils menaient, et depuis qu'ils &eacute;taient venus se
+loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
+partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
+qui convient &agrave; ceux qui entrent dans la vie et &agrave; ceux qui en sortent.</p>
+
+<p>Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, &eacute;quivaut &agrave; se
+promener la nuit, avec la ga&icirc;t&eacute; de la nature de plus. Les rues sont
+d&eacute;sertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-m&ecirc;me,
+s'&eacute;veillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
+pr&eacute;paraient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
+comme un complot, on sortait avant le jour, et c'&eacute;tait autant de petits
+bonheurs pour Cosette. Ces excentricit&eacute;s innocentes plaisent &agrave; la
+jeunesse.</p>
+
+<p>La pente de Jean Valjean &eacute;tait, on le sait, d'aller aux endroits peu
+fr&eacute;quent&eacute;s, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
+aux environs des barri&egrave;res de Paris des esp&egrave;ces de champs pauvres,
+presque m&ecirc;l&eacute;s &agrave; la ville, o&ugrave; il poussait, l'&eacute;t&eacute;, un bl&eacute; maigre, et qui,
+l'automne, apr&egrave;s la r&eacute;colte faite, n'avaient pas l'air moissonn&eacute;s, mais
+pel&eacute;s. Jean Valjean les hantait avec pr&eacute;dilection. Cosette ne s'y
+ennuyait point. C'&eacute;tait la solitude pour lui, la libert&eacute; pour elle. L&agrave;,
+elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
+&ocirc;tait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
+cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
+mais ne les prenait pas; les mansu&eacute;tudes et les attendrissements
+naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un id&eacute;al
+tremblant et fragile, a piti&eacute; de l'aile du papillon. Elle tressait en
+guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa t&ecirc;te, et qui,
+travers&eacute;s et p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de soleil, empourpr&eacute;s jusqu'au flamboiement,
+faisaient &agrave; ce frais visage rose une couronne de braises.</p>
+
+<p>M&ecirc;me apr&egrave;s que leur vie avait &eacute;t&eacute; attrist&eacute;e, ils avaient conserv&eacute; leur
+habitude de promenades matinales.</p>
+
+<p>Donc un matin d'octobre, tent&eacute;s par la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; parfaite de l'automne de
+1831, ils &eacute;taient sortis, et ils se trouvaient au petit jour pr&egrave;s de la
+barri&egrave;re du Maine. Ce n'&eacute;tait pas l'aurore, c'&eacute;tait l'aube; minute
+ravissante et farouche. Quelques constellations &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans l'azur
+p&acirc;le et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
+dans les brins d'herbe, partout le myst&eacute;rieux saisissement du
+cr&eacute;puscule. Une alouette, qui semblait m&ecirc;l&eacute;e aux &eacute;toiles, chantait &agrave; une
+hauteur prodigieuse, et l'on e&ucirc;t dit que cet hymne de la petitesse &agrave;
+l'infini calmait l'immensit&eacute;. &Agrave; l'orient, le Val-de-Gr&acirc;ce d&eacute;coupait, sur
+l'horizon clair d'une clart&eacute; d'acier, sa masse obscure; V&eacute;nus
+&eacute;blouissante montait derri&egrave;re ce d&ocirc;me et avait l'air d'une &acirc;me qui
+s'&eacute;vade d'un &eacute;difice t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait paix et silence; personne sur la chauss&eacute;e; dans les bas
+c&ocirc;t&eacute;s, quelques rares ouvriers, &agrave; peine entrevus, se rendant &agrave; leur
+travail.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'&eacute;tait assis dans la contre-all&eacute;e sur des charpentes
+d&eacute;pos&eacute;es &agrave; la porte d'un chantier. Il avait le visage tourn&eacute; vers la
+route, et le dos tourn&eacute; au jour; il oubliait le soleil qui allait se
+lever; il &eacute;tait tomb&eacute; dans une de ces absorptions profondes o&ugrave; tout
+l'esprit se concentre, qui emprisonnent m&ecirc;me le regard et qui &eacute;quivalent
+&agrave; quatre murs. Il y a des m&eacute;ditations qu'on pourrait nommer verticales;
+quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
+Valjean &eacute;tait descendu dans une de ces songeries-l&agrave;. Il pensait &agrave;
+Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, &agrave;
+cette lumi&egrave;re dont elle remplissait sa vie, lumi&egrave;re qui &eacute;tait la
+respiration de son &acirc;me. Il &eacute;tait presque heureux dans cette r&ecirc;verie.
+Cosette, debout pr&egrave;s de lui, regardait les nuages devenir roses.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Cosette s'&eacute;cria: P&egrave;re, on dirait qu'on vient l&agrave;-bas. Jean
+Valjean leva les yeux.</p>
+
+<p>Cosette avait raison.</p>
+
+<p>La chauss&eacute;e qui m&egrave;ne &agrave; l'ancienne barri&egrave;re du Maine prolonge, comme on
+sait, la rue de S&egrave;vres, et est coup&eacute;e &agrave; angle droit par le boulevard
+int&eacute;rieur. Au coude de la chauss&eacute;e et du boulevard, &agrave; l'endroit o&ugrave; se
+fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile &agrave; expliquer &agrave;
+pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
+sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'&eacute;tait
+h&eacute;riss&eacute; et fr&eacute;missant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
+distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
+des fouets claquaient. Par degr&eacute;s les lin&eacute;aments se fix&egrave;rent, quoique
+noy&eacute;s de t&eacute;n&egrave;bres. C'&eacute;tait une voiture, en effet, qui venait de tourner
+du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barri&egrave;re pr&egrave;s de
+laquelle &eacute;tait Jean Valjean; une deuxi&egrave;me, du m&ecirc;me aspect, la suivit,
+puis une troisi&egrave;me, puis une quatri&egrave;me; sept chariots d&eacute;bouch&egrave;rent
+successivement, la t&ecirc;te des chevaux touchant l'arri&egrave;re des voitures. Des
+silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des &eacute;tincelles dans
+le cr&eacute;puscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
+cliquetis qui ressemblait &agrave; des cha&icirc;nes remu&eacute;es, cela avan&ccedil;ait, les voix
+grossissaient, et c'&eacute;tait une chose formidable comme il en sort de la
+caverne des songes.</p>
+
+<p>En approchant, cela prit forme, et s'&eacute;baucha derri&egrave;re les arbres avec le
+bl&ecirc;missement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
+peu &agrave; peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement &agrave; la fois
+s&eacute;pulcral et vivant, les t&ecirc;tes de silhouettes devinrent des faces de
+cadavres, et voici ce que c'&eacute;tait:</p>
+
+<p>Sept voitures marchaient &agrave; la file sur la route. Les six premi&egrave;res
+avaient une structure singuli&egrave;re. Elles ressemblaient &agrave; des haquets de
+tonneliers; c'&eacute;taient des esp&egrave;ces de longues &eacute;chelles pos&eacute;es sur deux
+roues et formant brancard &agrave; leur extr&eacute;mit&eacute; ant&eacute;rieure. Chaque haquet,
+disons mieux, chaque &eacute;chelle &eacute;tait attel&eacute;e de quatre chevaux bout &agrave;
+bout. Sur ces &eacute;chelles &eacute;taient tra&icirc;n&eacute;es d'&eacute;tranges grappes d'hommes.
+Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
+devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque c&ocirc;t&eacute;, adoss&eacute;s
+les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
+ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derri&egrave;re le dos quelque
+chose qui sonnait et qui &eacute;tait une cha&icirc;ne et au cou quelque chose qui
+brillait et qui &eacute;tait un carcan. Chacun avait son carcan, mais la cha&icirc;ne
+&eacute;tait pour tous; de fa&ccedil;on que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
+arrivait de descendre du haquet et de marcher, &eacute;taient saisis par une
+sorte d'unit&eacute; inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la cha&icirc;ne
+pour vert&egrave;bre &agrave; peu pr&egrave;s comme le mille-pieds. &Agrave; l'avant et &agrave; l'arri&egrave;re
+de chaque voiture, deux hommes, arm&eacute;s de fusils, se tenaient debout,
+ayant chacun une des extr&eacute;mit&eacute;s de la cha&icirc;ne sous son pied. Les carcans
+&eacute;taient carr&eacute;s. La septi&egrave;me voiture, vaste fourgon &agrave; ridelles, mais sans
+capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
+chaudi&egrave;res de fer, de marmites de fonte, de r&eacute;chauds et de cha&icirc;nes, o&ugrave;
+&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s quelques hommes garrott&eacute;s et couch&eacute;s tout de leur long,
+qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout &agrave; claire-voie, &eacute;tait garni de
+claies d&eacute;labr&eacute;es qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.</p>
+
+<p>Ces voitures tenaient le milieu du pav&eacute;. Des deux c&ocirc;t&eacute;s marchaient en
+double haie des gardes d'un aspect inf&acirc;me, coiff&eacute;s de tricornes claques
+comme les soldats du Directoire, tach&eacute;s, trou&eacute;s, sordides, affubl&eacute;s
+d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
+et bleus, presque en lambeaux, avec des &eacute;paulettes rouges, des
+bandouli&egrave;res jaunes, des coupe-choux, des fusils et des b&acirc;tons; esp&egrave;ces
+de soldats goujats. Ces sbires semblaient compos&eacute;s de l'abjection du
+mendiant et de l'autorit&eacute; du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
+tenait &agrave; la main un fouet de poste. Tous ces d&eacute;tails, estomp&eacute;s par le
+cr&eacute;puscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
+t&ecirc;te et en queue du convoi, marchaient des gendarmes &agrave; cheval, graves,
+le sabre au poing.</p>
+
+<p>Ce cort&egrave;ge &eacute;tait si long qu'au moment o&ugrave; la premi&egrave;re voiture atteignait
+la barri&egrave;re, la derni&egrave;re d&eacute;bouchait &agrave; peine du boulevard.</p>
+
+<p>Une foule, sortie on ne sait d'o&ugrave; et form&eacute;e en un clin d'&oelig;il, comme
+cela est fr&eacute;quent &agrave; Paris, se pressait des deux c&ocirc;t&eacute;s de la chauss&eacute;e et
+regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
+s'appelaient et les sabots des mara&icirc;chers qui accouraient pour voir.</p>
+
+<p>Les hommes entass&eacute;s sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
+Ils &eacute;taient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
+de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume &eacute;tait &agrave;
+la fantaisie de la mis&egrave;re. Leurs accoutrements &eacute;taient hideusement
+disparates; rien n'est plus fun&egrave;bre que l'arlequin des guenilles.
+Feutres d&eacute;fonc&eacute;s, casquettes goudronn&eacute;es, d'affreux bonnets de laine,
+et, pr&egrave;s du bourgeron, l'habit noir crev&eacute; aux coudes; plusieurs avaient
+des chapeaux de femme; d'autres &eacute;taient coiff&eacute;s d'un panier; on voyait
+des poitrines velues, et &agrave; travers les d&eacute;chirures des v&ecirc;tements on
+distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des c&oelig;urs enflamm&eacute;s,
+des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
+Deux ou trois avaient une corde de paille fix&eacute;e aux traverses du haquet,
+et suspendue au-dessous d'eux comme un &eacute;trier, qui leur soutenait les
+pieds. L'un d'eux tenait &agrave; la main et portait &agrave; sa bouche quelque chose
+qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'&eacute;tait du
+pain qu'il mangeait. Il n'y avait l&agrave; que des yeux secs, &eacute;teints, ou
+lumineux d'une mauvaise lumi&egrave;re. La troupe d'escorte maugr&eacute;ait, les
+encha&icirc;n&eacute;s ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
+d'un coup de b&acirc;ton sur les omoplates ou sur les t&ecirc;tes; quelques-uns de
+ces hommes b&acirc;illaient; les haillons &eacute;taient terribles; les pieds
+pendaient, les &eacute;paules oscillaient; les t&ecirc;tes s'entre-heurtaient, les
+fers tintaient, les prunelles flambaient f&eacute;rocement, les poings se
+crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derri&egrave;re le
+convoi, une troupe d'enfants &eacute;clatait de rire.</p>
+
+<p>Cette file de voitures, quelle qu'elle f&ucirc;t, &eacute;tait lugubre. Il &eacute;tait
+&eacute;vident que demain, que dans une heure, une averse pouvait &eacute;clater,
+qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les v&ecirc;tements
+d&eacute;labr&eacute;s seraient travers&eacute;s, qu'une fois mouill&eacute;s, ces hommes ne se
+s&eacute;cheraient plus, qu'une fois glac&eacute;s, ils ne se r&eacute;chaufferaient plus,
+que leurs pantalons de toile seraient coll&eacute;s par l'ond&eacute;e sur leurs os,
+que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
+emp&ecirc;cher le claquement des m&acirc;choires, que la cha&icirc;ne continuerait de les
+tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il &eacute;tait
+impossible de ne pas fr&eacute;mir en voyant ces cr&eacute;atures humaines li&eacute;es ainsi
+et passives sous les froides nu&eacute;es d'automne, et livr&eacute;es &agrave; la pluie, &agrave;
+la bise, &agrave; toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
+pierres.</p>
+
+<p>Les coups de b&acirc;ton n'&eacute;pargnaient pas m&ecirc;me les malades, qui gisaient
+nou&eacute;s de cordes et sans mouvement sur la septi&egrave;me voiture et qu'on
+semblait avoir jet&eacute;s l&agrave; comme des sacs pleins de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
+l'on e&ucirc;t dit qu'il mettait le feu &agrave; toutes ces t&ecirc;tes farouches. Les
+langues se d&eacute;li&egrave;rent; un incendie de ricanements, de jurements et de
+chansons fit explosion. La large lumi&egrave;re horizontale coupa en deux toute
+la file, illuminant les t&ecirc;tes et les torses, laissant les pieds et les
+roues dans l'obscurit&eacute;. Les pens&eacute;es apparurent sur les visages; ce
+moment fut &eacute;pouvantable; des d&eacute;mons visibles, &agrave; masques tomb&eacute;s, des &acirc;mes
+f&eacute;roces toutes nues. &Eacute;clair&eacute;e, cette cohue resta t&eacute;n&eacute;breuse.
+Quelques-uns, gais, avaient &agrave; la bouche des tuyaux de plume d'o&ugrave; ils
+soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
+accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
+ces &ecirc;tres qui ne f&ucirc;t difforme &agrave; force de mis&egrave;re; et c'&eacute;tait si
+monstrueux qu'on e&ucirc;t dit que cela changeait la clart&eacute; du soleil en lueur
+d'&eacute;clair. La voitur&eacute;e qui ouvrait le cort&egrave;ge avait entonn&eacute; et
+psalmodiait &agrave; tue-t&ecirc;te avec une jovialit&eacute; hagarde un pot-pourri de
+D&eacute;saugiers, alors fameux, <i>la Vestale</i>, les arbres fr&eacute;missaient
+lugubrement; dans les contre-all&eacute;es, des faces de bourgeois &eacute;coutaient
+avec une b&eacute;atitude idiote ces gaudrioles chant&eacute;es par des spectres.</p>
+
+<p>Toutes les d&eacute;tresses &eacute;taient dans ce cort&egrave;ge comme un chaos; il y avait
+l&agrave; l'angle facial de toutes les b&ecirc;tes, des vieillards, des adolescents,
+des cr&acirc;nes nus, des barbes grises, des monstruosit&eacute;s cyniques, des
+r&eacute;signations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insens&eacute;es,
+des groins coiff&eacute;s de casquettes, des esp&egrave;ces de t&ecirc;tes de jeunes filles
+avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, &agrave; cause
+de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
+manquait que la mort. On voyait sur la premi&egrave;re voiture un n&egrave;gre, qui,
+peut-&ecirc;tre, avait &eacute;t&eacute; esclave et qui pouvait comparer les cha&icirc;nes.
+L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait pass&eacute; sur ces fronts; &agrave; ce
+degr&eacute; d'abaissement, les derni&egrave;res transformations &eacute;taient subies par
+tous dans les derni&egrave;res profondeurs; et l'ignorance chang&eacute;e en
+h&eacute;b&eacute;tement &eacute;tait l'&eacute;gale de l'intelligence, chang&eacute;e en d&eacute;sespoir. Pas de
+choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
+l'&eacute;lite de la boue. Il &eacute;tait clair que l'ordonnateur quelconque de cette
+procession immonde ne les avait pas class&eacute;s. Ces &ecirc;tres avaient &eacute;t&eacute; li&eacute;s
+et accoupl&eacute;s p&ecirc;le-m&ecirc;le, dans le d&eacute;sordre alphab&eacute;tique probablement, et
+charg&eacute;s au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs group&eacute;es
+finissent toujours par d&eacute;gager une r&eacute;sultante; toute addition de
+malheureux donne un total; il sortait de chaque cha&icirc;ne une &acirc;me commune,
+et chaque charret&eacute;e avait sa physionomie. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle qui chantait,
+il y en avait une qui hurlait; une troisi&egrave;me mendiait; on en voyait une
+qui grin&ccedil;ait des dents; une autre mena&ccedil;ait les passants, une autre
+blasph&eacute;mait Dieu; la derni&egrave;re se taisait comme la tombe. Dante e&ucirc;t cru
+voir les sept cercles de l'enfer en marche.</p>
+
+<p>Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
+formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
+la charrette des g&eacute;monies.</p>
+
+<p>Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son b&acirc;ton, faisait de
+temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
+femme dans la foule les montrait du doigt &agrave; un petit gar&ccedil;on de cinq ans,
+et lui disait: <i>Gredin, cela t'apprendra</i>!</p>
+
+<p>Comme les chants et les blasph&egrave;mes grossissaient, celui qui semblait le
+capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et, &agrave; ce signal, une
+effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la gr&ecirc;le
+tomba sur les sept voitur&eacute;es; beaucoup rugirent et &eacute;cum&egrave;rent; ce qui
+redoubla la joie des gamins accourus, nu&eacute;e de mouches sur ces plaies.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Jean Valjean &eacute;tait devenu effrayant. Ce n'&eacute;tait plus une
+prunelle; c'&eacute;tait cette vitre profonde qui remplace le regard chez
+certains infortun&eacute;s, qui semble inconsciente de la r&eacute;alit&eacute;, et o&ugrave;
+flamboie la r&eacute;verb&eacute;ration des &eacute;pouvantes et des catastrophes. Il ne
+regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
+fuir, &eacute;chapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
+voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura clou&eacute;, p&eacute;trifi&eacute;,
+stupide, se demandant, &agrave; travers une confuse angoisse inexprimable, ce
+que signifiait cette pers&eacute;cution s&eacute;pulcrale, et d'o&ugrave; sortait ce
+pand&eacute;monium qui le poursuivait. Tout &agrave; coup il porta la main &agrave; son
+front, geste habituel de ceux auxquels la m&eacute;moire revient subitement; il
+se souvint que c'&eacute;tait l&agrave; l'itin&eacute;raire en effet, que ce d&eacute;tour &eacute;tait
+d'usage pour &eacute;viter les rencontres royales toujours possibles sur la
+route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
+pass&eacute; par cette barri&egrave;re-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cosette, autrement &eacute;pouvant&eacute;e, ne l'&eacute;tait pas moins. Elle ne comprenait
+pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
+possible; enfin elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-l&agrave;?</p>
+
+<p>Jean Valjean r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Des for&ccedil;ats.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est-ce qu'ils vont?</p>
+
+<p>&mdash;Aux gal&egrave;res.</p>
+
+<p>En ce moment la bastonnade, multipli&eacute;e par cent mains, fit du z&egrave;le, les
+coups de plat de sabre s'en m&ecirc;l&egrave;rent, ce fut comme une rage de fouets et
+de b&acirc;tons; les gal&eacute;riens se courb&egrave;rent, une ob&eacute;issance hideuse se
+d&eacute;gagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
+encha&icirc;n&eacute;s. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, est-ce que ce sont encore des hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, dit le mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la Cha&icirc;ne en effet qui, partie avant le jour de Bic&ecirc;tre, prenait
+la route du Mans pour &eacute;viter Fontainebleau o&ugrave; &eacute;tait alors le roi. Ce
+d&eacute;tour faisait durer l'&eacute;pouvantable voyage trois ou quatre jours de
+plus; mais, pour &eacute;pargner &agrave; la personne royale la vue d'un supplice, on
+peut bien le prolonger.</p>
+
+<p>Jean Valjean rentra accabl&eacute;. De telles rencontres sont des chocs et le
+souvenir qu'elles laissent ressemble &agrave; un &eacute;branlement.</p>
+
+<p>Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
+remarqua point qu'elle lui f&icirc;t d'autres questions au sujet de ce qu'ils
+venaient de voir; peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il trop absorb&eacute; lui-m&ecirc;me dans son
+accablement pour percevoir ses paroles et pour lui r&eacute;pondre. Seulement
+le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
+qui disait &agrave; demi-voix et comme se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me:&mdash;Il me semble
+que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-l&agrave;, &ocirc; mon Dieu, je
+mourrais rien que de le voir de pr&egrave;s!</p>
+
+<p>Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
+eut, &agrave; propos de je ne sais plus quelle solennit&eacute; officielle, des f&ecirc;tes
+dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, th&eacute;&acirc;tres aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, feu d'artifice &agrave; l'&Eacute;toile, illuminations partout. Jean
+Valjean, faisant violence &agrave; ses habitudes, conduisit Cosette &agrave; ces
+r&eacute;jouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
+d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
+avait pass&eacute; devant elle. La revue, qui assaisonnait la f&ecirc;te, faisait
+toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
+de garde national avec le vague sentiment int&eacute;rieur d'un homme qui se
+r&eacute;fugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
+qui se faisait une loi de complaire &agrave; son p&egrave;re et pour qui d'ailleurs
+tout spectacle &eacute;tait nouveau, accepta la distraction avec la bonne gr&acirc;ce
+facile et l&eacute;g&egrave;re de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
+d&eacute;daigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une f&ecirc;te
+publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait r&eacute;ussi, et
+qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
+&eacute;taient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux r&egrave;gles
+que semblait s'&ecirc;tre impos&eacute;es Jean Valjean, et &agrave; l'habitude de rester
+dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre &agrave; Cosette, Cosette,
+en peignoir, se tenait debout dans ce n&eacute;glig&eacute; de la premi&egrave;re heure qui
+enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
+l'astre; et, la t&ecirc;te dans la lumi&egrave;re, rose d'avoir bien dormi, regard&eacute;e
+doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une p&acirc;querette.
+Cosette ignorait la ravissante l&eacute;gende <i>je t'aime, un peu,
+passionn&eacute;ment</i>, etc.; qui la lui e&ucirc;t apprise? Elle maniait cette fleur,
+d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une p&acirc;querette,
+c'est &eacute;plucher un c&oelig;ur. S'il y avait une quatri&egrave;me Gr&acirc;ce appel&eacute;e la
+M&eacute;lancolie, et souriante, elle e&ucirc;t eu l'air de cette Gr&acirc;ce-l&agrave;. Jean
+Valjean &eacute;tait fascin&eacute; par la contemplation de ces petits doigts sur
+cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
+Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;. Des nu&eacute;es
+blanches traversaient le ciel si ga&icirc;ment qu'on e&ucirc;t dit qu'elles venaient
+d'&ecirc;tre mises en libert&eacute;. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
+attentivement; elle semblait songer &agrave; quelque chose; mais cela devait
+&ecirc;tre charmant; tout &agrave; coup elle tourna la t&ecirc;te sur son &eacute;paule avec la
+lenteur d&eacute;licate du cygne, et dit &agrave; Jean Valjean: P&egrave;re, qu'est-ce que
+c'est donc que cela, les gal&egrave;res?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_quatrieme" id="Livre_quatrieme"></a>Livre quatri&egrave;me&mdash;Secours d'en bas peut &ecirc;tre secours d'en haut</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Blessure au dehors, gu&eacute;rison au dedans</h3>
+
+
+<p>Leur vie s'assombrissait ainsi par degr&eacute;s.</p>
+
+<p>Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait &eacute;t&eacute; autrefois un
+bonheur, c'&eacute;tait d'aller porter du pain &agrave; ceux qui avaient faim et des
+v&ecirc;tements &agrave; ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, o&ugrave;
+Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
+reste de leur ancien &eacute;panchement; et, parfois, quand la journ&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; bonne, quand il y avait eu beaucoup de d&eacute;tresses secourues et
+beaucoup de petits enfants ranim&eacute;s et r&eacute;chauff&eacute;s, Cosette, le soir,
+&eacute;tait un peu gaie. Ce fut &agrave; cette &eacute;poque qu'ils firent visite au bouge
+Jondrette.</p>
+
+<p>Le lendemain m&ecirc;me de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
+pavillon, calme comme &agrave; l'ordinaire, mais avec une large blessure au
+bras gauche, fort enflamm&eacute;e, fort venimeuse, qui ressemblait &agrave; une
+br&ucirc;lure et qu'il expliqua d'une fa&ccedil;on quelconque. Cette blessure fit
+qu'il fut plus d'un mois avec la fi&egrave;vre sans sortir. Il ne voulut voir
+aucun m&eacute;decin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le m&eacute;decin des
+chiens, disait-il.</p>
+
+<p>Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si ang&eacute;lique
+bonheur de lui &ecirc;tre utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
+joie lui revenir, ses craintes et ses anxi&eacute;t&eacute;s se dissiper, et
+contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!</p>
+
+<p>Cosette, voyant son p&egrave;re malade, avait d&eacute;sert&eacute; le pavillon, et avait
+repris go&ucirc;t &agrave; la petite logette et &agrave; l'arri&egrave;re-cour. Elle passait
+presque toutes ses journ&eacute;es pr&egrave;s de Jean Valjean, et lui lisait les
+livres qu'il voulait. En g&eacute;n&eacute;ral, des livres de voyages. Jean Valjean
+renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
+Luxembourg, le jeune r&ocirc;deur inconnu, le refroidissement de Cosette,
+toutes ces nu&eacute;es de son &acirc;me s'effa&ccedil;aient. Il en venait &agrave; se dire: J'ai
+imagin&eacute; tout cela. Je suis un vieux fou.</p>
+
+<p>Son bonheur &eacute;tait tel, que l'affreuse trouvaille des Th&eacute;nardier, faite
+au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte gliss&eacute; sur
+lui. Il avait r&eacute;ussi &agrave; s'&eacute;chapper, sa piste, &agrave; lui, &eacute;tait perdue, que
+lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
+mis&eacute;rables. Les voil&agrave; en prison, et d&eacute;sormais hors d'&eacute;tat de nuire,
+pensait-il, mais quelle lamentable famille en d&eacute;tresse!</p>
+
+<p>Quant &agrave; la hideuse vision de la barri&egrave;re du Maine, Cosette n'en avait
+plus reparl&eacute;.</p>
+
+<p>Au couvent, s&oelig;ur Sainte-Mechtilde avait appris la musique &agrave; Cosette.
+Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une &acirc;me, et quelquefois
+le soir, dans l'humble logis du bless&eacute;, elle chantait des chansons
+tristes qui r&eacute;jouissaient Jean Valjean.</p>
+
+<p>Le printemps arrivait, le jardin &eacute;tait si admirable dans cette saison de
+l'ann&eacute;e, que Jean Valjean dit &agrave; Cosette:&mdash;Tu n'y vas jamais, je veux que
+tu t'y prom&egrave;nes.&mdash;Comme vous voudrez, p&egrave;re, dit Cosette.</p>
+
+<p>Et, pour ob&eacute;ir &agrave; son p&egrave;re, elle reprit ses promenades dans son jardin,
+le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqu&eacute;, Jean Valjean,
+qui probablement craignait d'&ecirc;tre aper&ccedil;u par la grille, n'y venait
+presque jamais.</p>
+
+<p>La blessure de Jean Valjean avait &eacute;t&eacute; une diversion.</p>
+
+<p>Quand Cosette vit que son p&egrave;re souffrait moins, et qu'il gu&eacute;rissait, et
+qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
+m&ecirc;me pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'&eacute;tait le mois
+de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
+toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
+point du jour de l'&eacute;t&eacute;, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
+les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-n&eacute; qu'il est. La
+nature en ce mois-l&agrave; a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
+nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au c&oelig;ur de l'homme.</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
+ressemblait ne la p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
+dout&acirc;t, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
+les &acirc;mes tristes comme &agrave; midi il fait clair dans les caves. Cosette m&ecirc;me
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus tr&egrave;s triste. Du reste, cela &eacute;tait ainsi, mais elle ne
+s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, apr&egrave;s d&eacute;jeuner,
+lorsqu'elle avait r&eacute;ussi &agrave; entra&icirc;ner son p&egrave;re pour un quart d'heure dans
+le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
+soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait &agrave;
+chaque instant et qu'elle &eacute;tait heureuse.</p>
+
+<p>Jean Valjean, enivr&eacute;, la voyait redevenir vermeille et fra&icirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la bonne blessure! r&eacute;p&eacute;tait-il tout bas.</p>
+
+<p>Et il &eacute;tait reconnaissant aux Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Une fois sa blessure gu&eacute;rie, il avait repris ses promenades solitaires
+et cr&eacute;pusculaires.</p>
+
+<p>Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
+dans les r&eacute;gions inhabit&eacute;es de Paris sans rencontrer quelque aventure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IId" id="Chapitre_IId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>La m&egrave;re Plutarque n'est pas embarrass&eacute;e pour expliquer un</h3>
+
+
+<p>Un soir le petit Gavroche n'avait point mang&eacute;; il se souvint qu'il
+n'avait pas non plus d&icirc;n&eacute; la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
+r&eacute;solution d'essayer de souper. Il s'en alla r&ocirc;der au del&agrave; de la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re, dans les lieux d&eacute;serts; c'est l&agrave; que sont les aubaines; o&ugrave;
+il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu'&agrave; une
+peuplade qui lui parut &ecirc;tre le village d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Dans une de ses pr&eacute;c&eacute;dentes fl&acirc;neries, il avait remarqu&eacute; l&agrave; un vieux
+jardin hant&eacute; d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
+un pommier passable. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce pommier, il y avait une esp&egrave;ce de
+fruitier mal clos o&ugrave; l'on pouvait conqu&eacute;rir une pomme. Une pomme, c'est
+un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
+Gavroche. Le jardin c&ocirc;toyait une ruelle solitaire non pav&eacute;e et bord&eacute;e de
+broussailles en attendant les maisons; une haie l'en s&eacute;parait.</p>
+
+<p>Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
+le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
+une enjamb&eacute;e. Le jour d&eacute;clinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
+&eacute;tait bonne. Gavroche &eacute;baucha l'escalade, puis s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup. On
+parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
+haie.</p>
+
+<p>&Agrave; deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre c&ocirc;t&eacute;, pr&eacute;cis&eacute;ment au
+point o&ugrave; l'e&ucirc;t fait d&eacute;boucher la trou&eacute;e qu'il m&eacute;ditait, il y avait une
+pierre couch&eacute;e qui faisait une esp&egrave;ce de banc, et sur ce banc &eacute;tait
+assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
+debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, &eacute;couta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Mabeuf! disait la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.</p>
+
+<p>Le vieillard interpell&eacute; ne bougeait point. La vieille r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Mabeuf!</p>
+
+<p>Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se d&eacute;cida &agrave; r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, m&egrave;re Plutarque?</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Le propri&eacute;taire n'est pas content.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;On lui doit trois termes.</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois mois on lui en devra quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai.</p>
+
+<p>&mdash;La fruiti&egrave;re veut qu'on la paye. Elle ne l&acirc;che plus ses falourdes.
+Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Le boucher refuse cr&eacute;dit, il ne veut plus donner de viande.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se trouve bien. Je dig&egrave;re mal la viande. C'est trop lourd.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on aura pour d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Du pain.</p>
+
+<p>&mdash;Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous mangerez?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons les pommes du pommier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme &ccedil;a sans argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit &agrave; songer.
+Gavroche songeait de son c&ocirc;t&eacute;. Il faisait presque nuit.</p>
+
+<p>Le premier r&eacute;sultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
+d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'&eacute;cartaient
+un peu au bas de la broussaille.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, s'&eacute;cria int&eacute;rieurement Gavroche, une alc&ocirc;ve! et il s'y blottit.
+Il &eacute;tait presque adoss&eacute; au banc du p&egrave;re Mabeuf. Il entendait
+l'octog&eacute;naire respirer.</p>
+
+<p>Alors, pour d&icirc;ner, il t&acirc;cha de dormir.</p>
+
+<p>Sommeil de chat, sommeil d'un &oelig;il. Tout en s'assoupissant, Gavroche
+guettait.</p>
+
+<p>La blancheur du ciel cr&eacute;pusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
+faisait une ligne livide entre deux rang&eacute;es de buissons obscurs.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, sur cette bande blanch&acirc;tre deux silhouettes parurent. L'une
+venait devant, l'autre, &agrave; quelque distance, derri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; deux &ecirc;tres, grommela Gavroche.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re silhouette semblait quelque vieux bourgeois courb&eacute; et
+pensif, v&ecirc;tu plus que simplement, marchant lentement &agrave; cause de l'&acirc;ge,
+et fl&acirc;nant le soir aux &eacute;toiles.</p>
+
+<p>La seconde &eacute;tait droite, ferme, mince. Elle r&eacute;glait son pas sur le pas
+de la premi&egrave;re; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
+de la souplesse et de l'agilit&eacute;. Cette silhouette avait, avec on ne sait
+quoi de farouche et d'inqui&eacute;tant, toute la tournure de ce qu'on appelait
+alors un &eacute;l&eacute;gant; le chapeau &eacute;tait d'une bonne forme, la redingote &eacute;tait
+noire, bien coup&eacute;e, probablement de beau drap, et serr&eacute;e &agrave; la taille. La
+t&ecirc;te se dressait avec une sorte de gr&acirc;ce robuste, et, sous le chapeau,
+on entrevoyait dans le cr&eacute;puscule un p&acirc;le profil d'adolescent. Ce profil
+avait une rose &agrave; la bouche. Cette seconde silhouette &eacute;tait bien connue
+de Gavroche c'&eacute;tait Montparnasse.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'autre, il n'en e&ucirc;t rien pu dire, sinon que c'&eacute;tait un vieux
+bonhomme.</p>
+
+<p>Gavroche entra sur-le-champ en observation.</p>
+
+<p>L'un de ces deux passants avait &eacute;videmment des projets sur l'autre.
+Gavroche &eacute;tait bien situ&eacute; pour voir la suite. L'alc&ocirc;ve &eacute;tait fort &agrave;
+propos devenue cachette.</p>
+
+<p>Montparnasse &agrave; la chasse, &agrave; une pareille heure, en un pareil lieu, cela
+&eacute;tait mena&ccedil;ant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'&eacute;mouvoir de
+piti&eacute; pour le vieux.</p>
+
+<p>Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'&eacute;tait de
+quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce
+redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant
+ensuite, c'&eacute;taient deux bouch&eacute;es.</p>
+
+<p>Pendant que Gavroche d&eacute;lib&eacute;rait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.
+Attaque de tigre &agrave; l'onagre, attaque d'araign&eacute;e &agrave; la mouche.
+Montparnasse, &agrave; l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le
+colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine &agrave;
+retenir un cri. Un moment apr&egrave;s, l'un de ces hommes &eacute;tait sous l'autre,
+accabl&eacute;, r&acirc;lant, se d&eacute;battant, avec un genou de marbre sur la poitrine.
+Seulement ce n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait ce &agrave; quoi Gavroche s'&eacute;tait attendu.
+Celui qui &eacute;tait &agrave; terre, c'&eacute;tait Montparnasse; celui qui &eacute;tait dessus,
+c'&eacute;tait le bonhomme.</p>
+
+<p>Tout ceci se passait &agrave; quelques pas de Gavroche.</p>
+
+<p>Le vieillard avait re&ccedil;u le choc, et l'avait rendu, et rendu si
+terriblement qu'en un clin d'&oelig;il l'assaillant et l'assailli avaient
+chang&eacute; de r&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un fier invalide! pensa Gavroche.</p>
+
+<p>Et il ne put s'emp&ecirc;cher de battre des mains. Mais ce fut un battement de
+mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorb&eacute;s et
+assourdis l'un par l'autre et m&ecirc;lant leurs souffles dans la lutte.</p>
+
+<p>Le silence se fit. Montparnasse cessa de se d&eacute;battre. Gavroche eut cet
+apart&eacute;: Est-ce qu'il est mort?</p>
+
+<p>Le bonhomme n'avait pas prononc&eacute; un mot ni jet&eacute; un cri. Il se redressa,
+et Gavroche l'entendit qui disait &agrave; Montparnasse:</p>
+
+<p>&mdash;Rel&egrave;ve-toi.</p>
+
+<p>Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait
+l'attitude humili&eacute;e et furieuse d'un loup qui serait happ&eacute; par un
+mouton.</p>
+
+<p>Gavroche regardait et &eacute;coutait, faisant effort pour doubler ses yeux par
+ses oreilles. Il s'amusait &eacute;norm&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il fut r&eacute;compens&eacute; de sa consciencieuse anxi&eacute;t&eacute; de spectateur. Il put
+saisir au vol ce dialogue qui empruntait &agrave; l'obscurit&eacute; on ne sait quel
+accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse r&eacute;pondait.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Fain&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Parle s&eacute;rieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce
+que tu veux &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Voleur.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Le vieillard semblait profond&eacute;ment pensif. Il &eacute;tait
+immobile et ne l&acirc;chait point Montparnasse.</p>
+
+<p>De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des
+soubresauts de b&ecirc;te prise au pi&egrave;ge. Il donnait une secousse, essayait un
+croc-en-jambe, tordait &eacute;perdument ses membres, t&acirc;chait de s'&eacute;chapper. Le
+vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux
+bras d'une seule main avec l'indiff&eacute;rence souveraine d'une force
+absolue.</p>
+
+<p>La r&ecirc;verie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement
+Montparnasse, il &eacute;leva doucement la voix, et lui adressa, dans cette
+ombre o&ugrave; ils &eacute;taient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne
+perdit pas une syllabe:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des
+existences. Ah! tu te d&eacute;clares fain&eacute;ant! pr&eacute;pare-toi &agrave; travailler. As-tu
+vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y
+prendre garde, c'est une chose sournoise et f&eacute;roce; si elle vous attrape
+le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est
+l'oisivet&eacute;.... Arr&ecirc;te-toi, pendant qu'il en est temps encore, et
+sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.
+Une fois pris, n'esp&egrave;re plus rien. &Agrave; la fatigue, paresseux! plus de
+repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,
+avoir une t&acirc;che, accomplir un devoir, tu ne veux pas! &ecirc;tre comme les
+autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la
+loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas &ecirc;tre
+ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous l&acirc;che d'un c&ocirc;t&eacute; que pour
+vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas &ecirc;tre son ami, tu seras son
+n&egrave;gre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honn&ecirc;te des hommes, tu vas
+avoir la sueur des damn&eacute;s. O&ugrave; les autres chantent, tu r&acirc;leras. Tu verras
+de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils
+se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,
+t'appara&icirc;tront dans la lumi&egrave;re comme les bienheureux d'un paradis. Quel
+rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la
+joie. La barque en libert&eacute; dans le vent, quelle f&ecirc;te! Toi, paresseux,
+pioche, tra&icirc;ne, roule, marche! Tire ton licou, te voil&agrave; b&ecirc;te de somme
+dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'&eacute;tait l&agrave; ton but. Eh
+bien! pas une semaine, pas une journ&eacute;e, pas une heure sans accablement.
+Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui
+passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres
+sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie
+se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux
+terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher
+ici plut&ocirc;t que l&agrave;, ce sera un probl&egrave;me &agrave; r&eacute;soudre. Le premier venu qui
+veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voil&agrave; dehors. Toi, si tu
+veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,
+qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,
+tu d&eacute;chireras tes draps de lit, tu en feras brin &agrave; brin une corde, puis
+tu passeras par ta fen&ecirc;tre, et tu te suspendras &agrave; ce fil sur un ab&icirc;me,
+et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si
+la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une mani&egrave;re de descendre,
+tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,
+quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau
+de chemin&eacute;e, au risque de t'y br&ucirc;ler; ou tu ramperas par un conduit de
+latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il
+faut masquer, des pierres qu'il faut &ocirc;ter et remettre vingt fois par
+jour, des pl&acirc;tras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se
+pr&eacute;sente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabriqu&eacute;e par un
+serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamn&eacute; &agrave; faire un
+chef-d'&oelig;uvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux
+lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu
+creuseras l'int&eacute;rieur de ces deux lames, en m&eacute;nageant soigneusement le
+dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de
+fa&ccedil;on qu'elles s'ajustent &eacute;troitement l'une sur l'autre comme un fond et
+comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi viss&eacute;s, on n'y
+devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guett&eacute;, ce sera un
+gros sou; pour toi, ce sera une bo&icirc;te. Que mettras-tu dans cette bo&icirc;te?
+Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des
+dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une &eacute;pingle et
+cach&eacute;e dans un sou, tu devras couper le p&ecirc;ne de la serrure, la m&egrave;che du
+verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras &agrave; ta fen&ecirc;tre, et
+la manille que tu auras &agrave; ta jambe. Ce chef-d'&oelig;uvre fait ce prodige
+accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habilet&eacute;, de patience,
+ex&eacute;cut&eacute;s, si l'on vient &agrave; savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta
+r&eacute;compense? le cachot. Voil&agrave; l'avenir. La paresse, le plaisir, quels
+pr&eacute;cipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?
+Vivre oisif de la substance sociale! &ecirc;tre inutile, c'est-&agrave;-dire
+nuisible! cela m&egrave;ne droit au fond de la mis&egrave;re. Malheur &agrave; qui veut &ecirc;tre
+parasite! il sera vermine. Ah! il ne te pla&icirc;t pas de travailler? Ah! tu
+n'as qu'une pens&eacute;e, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de
+l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une
+ferraille riv&eacute;e &agrave; tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur
+ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te
+tra&icirc;neras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe
+comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des
+ann&eacute;es dans une basse-fosse, scell&eacute; &agrave; une muraille, t&acirc;tonnant pour boire
+&agrave; ta cruche, mordant dans un affreux pain de t&eacute;n&egrave;bres dont les chiens ne
+voudraient pas, mangeant des f&egrave;ves que les vers auront mang&eacute;es avant
+toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie piti&eacute; de toi-m&ecirc;me,
+mis&eacute;rable enfant, tout jeune, qui t&eacute;tais ta nourrice il n'y a pas vingt
+ans, et qui as sans doute encore ta m&egrave;re! je t'en conjure, &eacute;coute-moi.
+Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre
+dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux cr&eacute;atures, &ecirc;tre
+joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux
+une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une
+femme, un coup de b&acirc;ton. Et tu entreras l&agrave; &agrave; vingt ans, et tu en
+sortiras &agrave; cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux
+brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu
+sortiras cass&eacute;, courb&eacute;, rid&eacute;, &eacute;dent&eacute;, horrible, en cheveux blancs! Ah!
+mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fain&eacute;antise te conseille
+mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends
+pas cette p&eacute;nible besogne d'&ecirc;tre un paresseux. Devenir un coquin, ce
+n'est pas commode. Il est moins malais&eacute; d'&ecirc;tre honn&ecirc;te homme. Va
+maintenant, et pense &agrave; ce que je t'ai dit. &Agrave; propos, que voulais-tu de
+moi? Ma bourse. La voici.</p>
+
+<p>Et le vieillard, l&acirc;chant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,
+que Montparnasse soupesa un moment; apr&egrave;s quoi, avec la m&ecirc;me pr&eacute;caution
+machinale que s'il l'e&ucirc;t vol&eacute;e, Montparnasse la laissa glisser doucement
+dans la poche de derri&egrave;re de sa redingote.</p>
+
+<p>Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit
+tranquillement sa promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Ganache! murmura Montparnasse.</p>
+
+<p>Qui &eacute;tait ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute devin&eacute;.</p>
+
+<p>Montparnasse, stup&eacute;fait, le regarda dispara&icirc;tre dans le cr&eacute;puscule.
+Cette contemplation lui fut fatale.</p>
+
+<p>Tandis que le vieillard s'&eacute;loignait, Gavroche s'approchait.</p>
+
+<p>Gavroche, d'un coup d'&oelig;il de c&ocirc;t&eacute;, s'&eacute;tait assur&eacute; que le p&egrave;re Mabeuf,
+endormi peut-&ecirc;tre, &eacute;tait toujours assis sur le banc. Puis le gamin &eacute;tait
+sorti de sa broussaille, et s'&eacute;tait mis &agrave; ramper dans l'ombre en arri&egrave;re
+de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu'&agrave; Montparnasse sans en
+&ecirc;tre vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derri&egrave;re
+de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,
+se remettant &agrave; ramper, fit une &eacute;vasion de couleuvre dans les t&eacute;n&egrave;bres.
+Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'&ecirc;tre sur ses gardes et qui
+songeait pour la premi&egrave;re fois de sa vie, ne s'aper&ccedil;ut de rien.
+Gavroche, quand il fut revenu au point o&ugrave; &eacute;tait le p&egrave;re Mabeuf, jeta la
+bourse par-dessus la haie, et s'enfuit &agrave; toutes jambes.</p>
+
+<p>La bourse tomba sur le pied du p&egrave;re Mabeuf. Cette commotion le r&eacute;veilla.
+Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.
+C'&eacute;tait une bourse &agrave; deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque
+monnaie; dans l'autre, il y avait six napol&eacute;ons.</p>
+
+<p>M. Mabeuf, fort effar&eacute;, porta la chose &agrave; sa gouvernante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tombe du ciel, dit la m&egrave;re Plutarque.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_cinquieme" id="Livre_cinquieme"></a>Livre cinqui&egrave;me&mdash;Dont la fin ne ressemble pas au commencement</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La solitude et la caserne combin&eacute;es</h3>
+
+
+<p>La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq
+mois auparavant, &eacute;tait, &agrave; son insu m&ecirc;me, entr&eacute;e en convalescence. La
+nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son p&egrave;re, la ga&icirc;t&eacute; des
+oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu &agrave; peu, jour &agrave; jour, goutte &agrave;
+goutte, dans cette &acirc;me si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui
+ressemblait presque &agrave; l'oubli. Le feu s'y &eacute;teignait-il tout &agrave; fait? ou
+s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne
+se sentait presque plus de point douloureux et br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>Un jour elle pensa tout &agrave; coup &agrave; Marius:&mdash;Tiens! dit-elle, je n'y pense
+plus.</p>
+
+<p>Dans cette m&ecirc;me semaine elle remarqua, passant devant la grille du
+jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de gu&ecirc;pe, ravissant
+uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cir&eacute;es,
+schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus &agrave; fleur de t&ecirc;te,
+figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un
+cigare &agrave; la bouche.&mdash;Cosette songea que cet officier &eacute;tait sans doute du
+r&eacute;giment casern&eacute; rue de Babylone.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de ce moment, &eacute;tait-ce le hasard? presque tous les jours elle le
+vit passer.</p>
+
+<p>Les camarades de l'officier s'aper&ccedil;urent qu'il y avait l&agrave;, dans ce
+jardin &laquo;mal tenu&raquo;, derri&egrave;re cette m&eacute;chante grille rococo, une assez
+jolie cr&eacute;ature qui se trouvait presque toujours l&agrave; au passage du beau
+lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Th&eacute;odule
+Gillenormand.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'&oelig;il,
+regarde donc.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai le temps, r&eacute;pondait le lancier, de regarder toutes les
+filles qui me regardent?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'instant o&ugrave; Marius descendait gravement vers
+l'agonie et disait:&mdash;Si je pouvais seulement la revoir avant de
+mourir!&mdash;Si son souhait e&ucirc;t &eacute;t&eacute; r&eacute;alis&eacute;, s'il e&ucirc;t vu en ce moment-l&agrave;
+Cosette regardant un lancier, il n'e&ucirc;t pas pu prononcer une parole et il
+e&ucirc;t expir&eacute; de douleur.</p>
+
+<p>&Agrave; qui la faute? &Agrave; personne.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait de ces temp&eacute;raments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui
+y s&eacute;journent; Cosette &eacute;tait de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.</p>
+
+<p>Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la
+r&ecirc;verie f&eacute;minine abandonn&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, o&ugrave; le c&oelig;ur d'une jeune fille
+isol&eacute;e ressemble &agrave; ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le
+hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.
+Moment rapide et d&eacute;cisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit
+pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne d&eacute;fend pas du mauvais
+choix; on se m&eacute;sallie tr&egrave;s haut; la vraie m&eacute;salliance est celle des
+&acirc;mes; et, de m&ecirc;me que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans
+naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un
+temple de grands sentiments et de grandes id&eacute;es, de m&ecirc;me tel homme du
+monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles
+vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est-&agrave;-dire ce
+qui est r&eacute;serv&eacute; &agrave; la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide
+obscur&eacute;ment hant&eacute; par les passions violentes, immondes et avin&eacute;es; le
+poteau d'un cabaret.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il dans l'&acirc;me de Cosette? De la passion calm&eacute;e ou endormie;
+de l'amour &agrave; l'&eacute;tat flottant; quelque chose qui &eacute;tait limpide, brillant,
+trouble &agrave; une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel
+officier se refl&eacute;tait &agrave; la surface. Y avait-il un souvenir au
+fond?&mdash;tout au fond?&mdash;Peut-&ecirc;tre. Cosette ne savait pas.</p>
+
+<p>Il survint un incident singulier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Peurs de Cosette</h3>
+
+
+<p>Dans la premi&egrave;re quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on
+le sait, lui arrivait de temps en temps, &agrave; de tr&egrave;s longs intervalles. Il
+restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. O&ugrave; allait-il?
+personne ne le savait, pas m&ecirc;me Cosette. Une fois seulement, &agrave; un de ces
+d&eacute;parts, elle l'avait accompagn&eacute; en fiacre jusqu'au coin d'un petit
+cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: <i>Impasse de la Planchette</i>.
+L&agrave; il &eacute;tait descendu, et le fiacre avait ramen&eacute; Cosette rue de Babylone.
+C'&eacute;tait en g&eacute;n&eacute;ral quand l'argent manquait &agrave; la maison que Jean Valjean
+faisait ces petits voyages.</p>
+
+<p>Jean Valjean &eacute;tait donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois
+jours.</p>
+
+<p>Le soir, Cosette &eacute;tait seule dans le salon. Pour se d&eacute;sennuyer, elle
+avait ouvert son piano-orgue et elle s'&eacute;tait mise &agrave; chanter, en
+s'accompagnant, le ch&oelig;ur d'Euryanthe: <i>Chasseurs &eacute;gar&eacute;s dans les bois</i>!
+qui est peut-&ecirc;tre ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand
+elle eut fini, elle demeura pensive.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.</p>
+
+<p>Ce ne pouvait &ecirc;tre son p&egrave;re, il &eacute;tait absent; ce ne pouvait &ecirc;tre
+Toussaint, elle &eacute;tait couch&eacute;e. Il &eacute;tait dix heures du soir.</p>
+
+<p>Elle alla pr&egrave;s du volet du salon qui &eacute;tait ferm&eacute; et y colla son oreille.</p>
+
+<p>Il lui parut que c'&eacute;tait le pas d'un homme, et qu'on marchait tr&egrave;s
+doucement.</p>
+
+<p>Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas
+perc&eacute; dans son volet, et regarda dans le jardin. C'&eacute;tait le moment de la
+pleine lune. On y voyait comme s'il e&ucirc;t fait jour.</p>
+
+<p>Il n'y avait personne.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la fen&ecirc;tre. Le jardin &eacute;tait absolument calme, et tout ce
+qu'on apercevait de la rue &eacute;tait d&eacute;sert comme toujours.</p>
+
+<p>Cosette pensa qu'elle s'&eacute;tait tromp&eacute;e. Elle avait cru entendre ce bruit.
+C'&eacute;tait une hallucination produite par le sombre et prodigieux ch&oelig;ur de
+Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effar&eacute;es, qui tremble au
+regard comme une for&ecirc;t vertigineuse, et o&ugrave; l'on entend le craquement des
+branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>Elle n'y songea plus.</p>
+
+<p>D'ailleurs Cosette de sa nature n'&eacute;tait pas tr&egrave;s effray&eacute;e. Il y avait
+dans ses veines du sang de boh&eacute;mienne et d'aventuri&egrave;re qui va pieds nus.
+On s'en souvient, elle &eacute;tait plut&ocirc;t alouette que colombe. Elle avait un
+fond farouche et brave.</p>
+
+<p>Le lendemain, moins tard, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, elle se promenait dans
+le jardin. Au milieu des pens&eacute;es confuses qui l'occupaient, elle croyait
+bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme
+de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurit&eacute; sous les arbres pas tr&egrave;s
+loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble &agrave; un pas qui
+marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se
+d&eacute;placent d'elles-m&ecirc;mes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait
+rien d'ailleurs.</p>
+
+<p>Elle sortit de &laquo;la broussaille&raquo;; il lui restait &agrave; traverser une petite
+pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever
+derri&egrave;re elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre
+devant elle sur cette pelouse.</p>
+
+<p>Cosette s'arr&ecirc;ta terrifi&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de son ombre, la lune d&eacute;coupait distinctement sur le gazon une
+autre ombre singuli&egrave;rement effrayante et terrible, une ombre qui avait
+un chapeau rond.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme l'ombre d'un homme qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; debout sur la lisi&egrave;re du
+massif &agrave; quelques pas en arri&egrave;re de Cosette.</p>
+
+<p>Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni
+bouger, ni tourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna r&eacute;solument.</p>
+
+<p>Il n'y avait personne.</p>
+
+<p>Elle regarda &agrave; terre. L'ombre avait disparu.</p>
+
+<p>Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla
+jusqu'&agrave; la grille, et ne trouva rien.</p>
+
+<p>Elle se sentit vraiment glac&eacute;e. &Eacute;tait-ce encore une hallucination? Quoi!
+deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?
+Ce qui &eacute;tait inqui&eacute;tant, c'est que l'ombre n'&eacute;tait assur&eacute;ment pas un
+fant&ocirc;me. Les fant&ocirc;mes ne portent gu&egrave;re de chapeaux ronds.</p>
+
+<p>Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru
+entendre et voir. Elle s'attendait &agrave; &ecirc;tre rassur&eacute;e et que son p&egrave;re
+hausserait les &eacute;paules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.</p>
+
+<p>Jean Valjean devint soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut &ecirc;tre rien, lui dit-il.</p>
+
+<p>Il la quitta sous un pr&eacute;texte et alla dans le jardin, et elle l'aper&ccedil;ut
+qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.</p>
+
+<p>Dans la nuit elle se r&eacute;veilla; cette fois elle &eacute;tait s&ucirc;re, elle
+entendait distinctement marcher tout pr&egrave;s du perron au-dessous de sa
+fen&ecirc;tre. Elle courut &agrave; son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet
+dans le jardin un homme qui tenait un gros b&acirc;ton &agrave; la main. Au moment o&ugrave;
+elle allait crier, la lune &eacute;claira le profil de l'homme. C'&eacute;tait son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle se recoucha en se disant:&mdash;Il est donc bien inquiet!</p>
+
+<p>Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-l&agrave; et les deux nuits qui
+suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me nuit, la lune d&eacute;croissait et commen&ccedil;ait &agrave; se lever plus
+tard, il pouvait &ecirc;tre une heure du matin, elle entendit un grand &eacute;clat
+de rire et la voix de son p&egrave;re qui l'appelait.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette!</p>
+
+<p>Elle se jeta &agrave; bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa
+fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re &eacute;tait en bas sur la pelouse.</p>
+
+<p>&mdash;Je te r&eacute;veille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en
+chapeau rond.</p>
+
+<p>Et il lui montrait sur le gazon une ombre port&eacute;e que la lune dessinait
+et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui e&ucirc;t eu
+un chapeau rond. C'&eacute;tait une silhouette produite par un tuyau de
+chemin&eacute;e en t&ocirc;le, &agrave; chapiteau, qui s'&eacute;levait au-dessus d'un toit voisin.</p>
+
+<p>Cosette aussi se mit &agrave; rire, toutes ses suppositions lugubres tomb&egrave;rent,
+et le lendemain, en d&eacute;jeunant avec son p&egrave;re, elle s'&eacute;gaya du sinistre
+jardin hant&eacute; par des ombres de tuyaux de po&ecirc;le.</p>
+
+<p>Jean Valjean redevint tout &agrave; fait tranquille; quant &agrave; Cosette, elle ne
+remarqua pas beaucoup si le tuyau de po&ecirc;le &eacute;tait bien dans la direction
+de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au
+m&ecirc;me point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularit&eacute;
+d'un tuyau de po&ecirc;le qui craint d'&ecirc;tre pris en flagrant d&eacute;lit et qui se
+retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'&eacute;tait effac&eacute;e quand
+Cosette s'&eacute;tait retourn&eacute;e et Cosette avait bien cru en &ecirc;tre s&ucirc;re.
+Cosette se rass&eacute;r&eacute;na pleinement. La d&eacute;monstration lui parut compl&egrave;te, et
+qu'il p&ucirc;t y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le
+jardin, ceci lui sortit de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques jours de l&agrave; cependant un nouvel incident se produisit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Enrichies des commentaires de Toussaint</h3>
+
+
+<p>Dans le jardin, pr&egrave;s de la grille sur la rue, il y avait un banc de
+pierre d&eacute;fendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel
+pourtant, &agrave; la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre &agrave; travers
+la grille et la charmille.</p>
+
+<p>Un soir de ce m&ecirc;me mois d'avril, Jean Valjean &eacute;tait sorti; Cosette,
+apr&egrave;s le soleil couch&eacute;, s'&eacute;tait assise sur ce banc. Le vent fra&icirc;chissait
+dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait
+peu &agrave; peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient
+peut-&ecirc;tre, qui sait? du myst&egrave;re de la tombe entr'ouvert &agrave; cette
+heure-l&agrave;.</p>
+
+<p>Fantine &eacute;tait peut-&ecirc;tre dans cette ombre.</p>
+
+<p>Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe
+inond&eacute;e de ros&eacute;e et se disant &agrave; travers l'esp&egrave;ce de somnambulisme
+m&eacute;lancolique o&ugrave; elle &eacute;tait plong&eacute;e:&mdash;Il faudrait vraiment des sabots
+pour le jardin &agrave; cette heure-ci. On s'enrhume.</p>
+
+<p>Elle revint au banc.</p>
+
+<p>Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua &agrave; la place qu'elle avait
+quitt&eacute;e une assez grosse pierre qui n'y &eacute;tait &eacute;videmment pas l'instant
+d'auparavant.</p>
+
+<p>Cosette consid&eacute;ra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.
+Tout &agrave; coup l'id&eacute;e que cette pierre n'&eacute;tait point venue sur ce banc
+toute seule, que quelqu'un l'avait mise l&agrave;, qu'un bras avait pass&eacute; &agrave;
+travers cette grille, cette id&eacute;e lui apparut et lui fit peur. Cette fois
+ce fut une vraie peur; la pierre &eacute;tait l&agrave;. Pas de doute possible; elle
+n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derri&egrave;re elle, se r&eacute;fugia
+dans la maison, et ferma tout de suite au volet, &agrave; la barre et au verrou
+la porte-fen&ecirc;tre du perron. Elle demanda &agrave; Toussaint:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re est-il rentr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, mademoiselle.</p>
+
+<p>(Nous avons indiqu&eacute; une fois pour toutes le b&eacute;gayement de Toussaint.
+Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous r&eacute;pugnons &agrave; la notation
+musicale d'une infirmit&eacute;.)</p>
+
+<p>Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent
+qu'assez tard dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir
+les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre
+les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, mademoiselle.</p>
+
+<p>Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put
+s'emp&ecirc;cher d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que c'est si d&eacute;sert par ici!</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassin&eacute; avant d'avoir
+le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la
+maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fen&ecirc;tres comme
+des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait fr&eacute;mir!
+Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui
+vous disent:&mdash;tais-toi! et qui se mettent &agrave; vous couper le cou. Ce n'est
+pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on
+meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-l&agrave; vous toucher. Et
+puis leurs couteaux, &ccedil;a doit mal couper! Ah Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.</p>
+
+<p>Cosette, &eacute;pouvant&eacute;e du m&eacute;lodrame improvis&eacute; par Toussaint et peut-&ecirc;tre
+aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient,
+n'osa m&ecirc;me pas lui dire:&mdash;Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le
+banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que &laquo;les hommes&raquo;
+n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et
+fen&ecirc;tres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au
+grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son
+lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse
+comme une montagne et pleine de cavernes.</p>
+
+<p>Au soleil levant,&mdash;le propre du soleil levant est de nous faire rire de
+toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours
+proportionn&eacute; &agrave; la peur qu'on a eue,&mdash;au soleil levant Cosette, en
+s'&eacute;veillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:&mdash;&Agrave; quoi ai-je
+&eacute;t&eacute; songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine
+dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de po&ecirc;le! Est-ce
+que je vais devenir poltronne &agrave; pr&eacute;sent?&mdash;Le soleil, qui rutilait aux
+fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la
+rassura tellement que tout s'&eacute;vanouit dans sa pens&eacute;e, m&ecirc;me la pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en
+chapeau rond dans le jardin; j'ai r&ecirc;v&eacute; la pierre comme le reste.</p>
+
+<p>Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une
+sueur froide. La pierre y &eacute;tait.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosit&eacute; le
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-elle, voyons donc.</p>
+
+<p>Elle souleva cette pierre qui &eacute;tait assez grosse. Il y avait dessous
+quelque chose qui ressemblait &agrave; une lettre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait
+pas d'adresse d'un c&ocirc;t&eacute;, pas de cachet de l'autre. Cependant
+l'enveloppe, quoique ouverte, n'&eacute;tait point vide. On entrevoyait des
+papiers dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Cosette y fouilla. Ce n'&eacute;tait plus de la frayeur, ce n'&eacute;tait plus de la
+curiosit&eacute;; c'&eacute;tait un commencement d'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de
+papier dont chaque page &eacute;tait num&eacute;rot&eacute;e et portait quelques lignes
+&eacute;crites d'une &eacute;criture assez jolie, pensa Cosette, et tr&egrave;s fine.</p>
+
+<p>Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en
+avait pas. &Agrave; qui cela &eacute;tait-il adress&eacute;? &Agrave; elle probablement, puisqu'une
+main avait d&eacute;pos&eacute; le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une
+fascination irr&eacute;sistible s'empara d'elle, elle essaya de d&eacute;tourner ses
+yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le
+ciel, la rue, les acacias tout tremp&eacute;s de lumi&egrave;re, des pigeons qui
+volaient sur un toit voisin, puis tout &agrave; coup son regard s'abaissa
+vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle s&ucirc;t ce
+qu'il y avait l&agrave; dedans.</p>
+
+<p>Voici ce qu'elle lut:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Un c&oelig;ur sous une pierre</h3>
+
+
+<p>La r&eacute;duction de l'univers &agrave; un seul &ecirc;tre, la dilatation d'un seul &ecirc;tre
+jusqu'&agrave; Dieu, voil&agrave; l'amour.</p>
+
+<p>L'amour, c'est la salutation des anges aux astres.</p>
+
+<p>Comme l'&acirc;me est triste quand elle est triste par l'amour!</p>
+
+<p>Quel vide que l'absence de l'&ecirc;tre qui &agrave; lui seul remplit le monde! Oh!
+comme il est vrai que l'&ecirc;tre aim&eacute; devient Dieu. On comprendrait que Dieu
+en f&ucirc;t jaloux si le P&egrave;re de tout n'avait pas &eacute;videmment fait la cr&eacute;ation
+pour l'&acirc;me, et l'&acirc;me pour l'amour.</p>
+
+<p>Il suff&icirc;t d'un sourire entrevu l&agrave;-bas sous un chapeau de cr&ecirc;pe blanc &agrave;
+bavolet lilas, pour que l'&acirc;me entre dans le palais des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Dieu est derri&egrave;re tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires,
+les cr&eacute;atures sont opaques. Aimer un &ecirc;tre, c'est le rendre transparent.</p>
+
+<p>De certaines pens&eacute;es sont des pri&egrave;res. Il y a des moments o&ugrave;, quelle que
+soit l'attitude du corps, l'&acirc;me est &agrave; genoux.</p>
+
+<p>Les amants s&eacute;par&eacute;s trompent l'absence par mille choses chim&eacute;riques qui
+ont pourtant leur r&eacute;alit&eacute;. On les emp&ecirc;che de se voir, ils ne peuvent
+s'&eacute;crire; ils trouvent une foule de moyens myst&eacute;rieux de correspondre.
+Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des
+enfants, la lumi&egrave;re du soleil, les soupirs du vent, les rayons des
+&eacute;toiles, toute la cr&eacute;ation. Et pourquoi non? Toutes les &oelig;uvres de Dieu
+sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger
+la nature enti&egrave;re de ses messages.</p>
+
+<p>O printemps, tu es une lettre que je lui &eacute;cris.</p>
+
+<p>L'avenir appartient encore bien plus aux c&oelig;urs qu'aux esprits. Aimer,
+voil&agrave; la seule chose qui puisse occuper et emplir l'&eacute;ternit&eacute;. &Agrave;
+l'infini, il faut l'in&eacute;puisable.</p>
+
+<p>L'amour participe de l'&acirc;me m&ecirc;me. Il est de m&ecirc;me nature qu'elle. Comme
+elle il est &eacute;tincelle divine, comme elle il est incorruptible,
+indivisible, imp&eacute;rissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui
+est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut
+&eacute;teindre. On le sent br&ucirc;ler jusque dans la moelle des os et on le voit
+rayonner jusqu'au fond du ciel.</p>
+
+<p>&Ocirc; amour! adorations! volupt&eacute; de deux esprits qui se comprennent, de deux
+c&oelig;urs qui s'&eacute;changent, de deux regards qui se p&eacute;n&egrave;trent? Vous me
+viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades &agrave; deux dans les solitudes!
+journ&eacute;es b&eacute;nies et rayonnantes! J'ai quelquefois r&ecirc;v&eacute; que de temps en
+temps des heures se d&eacute;tachaient de la vie des anges et venaient ici-bas
+traverser la destin&eacute;e des hommes.</p>
+
+<p>Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur
+donner la dur&eacute;e sans fin. Apr&egrave;s une vie d'amour, une &eacute;ternit&eacute; d'amour,
+c'est une augmentation en effet; mais accro&icirc;tre en son intensit&eacute; m&ecirc;me la
+f&eacute;licit&eacute; ineffable que l'amour donne &agrave; l'&acirc;me d&egrave;s ce monde, c'est
+impossible, m&ecirc;me &agrave; Dieu. Dieu, c'est la pl&eacute;nitude du ciel; l'amour,
+c'est la pl&eacute;nitude de l'homme.</p>
+
+<p>Vous regardez une &eacute;toile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse
+et parce qu'elle est imp&eacute;n&eacute;trable. Vous avez aupr&egrave;s de vous un plus doux
+rayonnement et un plus grand myst&egrave;re, la femme.</p>
+
+<p>Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos &ecirc;tres respirables. S'ils nous
+manquent, l'air nous manque, nous &eacute;touffons. Alors on meurt. Mourir par
+manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'&acirc;me!</p>
+
+<p>Quand l'amour a fondu et m&ecirc;l&eacute; deux &ecirc;tres dans une unit&eacute; ang&eacute;lique et
+sacr&eacute;e, le secret de la vie est trouv&eacute; pour eux; ils ne sont plus que
+les deux termes d'une m&ecirc;me destin&eacute;e; ils ne sont plus que les deux ailes
+d'un m&ecirc;me esprit. Aimez, planez!</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; une femme qui passe devant vous d&eacute;gage de la lumi&egrave;re en
+marchant, vous &ecirc;tes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose &agrave;
+faire, penser &agrave; elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>Ce que l'amour commence ne peut &ecirc;tre achev&eacute; que par Dieu.</p>
+
+<p>L'amour vrai se d&eacute;sole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un
+mouchoir trouv&eacute;, et il a besoin de l'&eacute;ternit&eacute; pour son d&eacute;vouement et ses
+esp&eacute;rances. Il se compose &agrave; la fois de l'infiniment grand et de
+l'infiniment petit.</p>
+
+<p>Si vous &ecirc;tes pierre, soyez aimant; si vous &ecirc;tes plante, soyez sensitive;
+si vous &ecirc;tes homme, soyez amour.</p>
+
+<p>Rien ne suffit &agrave; l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le
+paradis, on veut le ciel.</p>
+
+<p>&Ocirc; vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver.
+L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel,
+la volupt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vient-elle encore au Luxembourg?&mdash;Non, monsieur.&mdash;C'est dans cette
+&eacute;glise qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?&mdash;Elle n'y vient
+plus.&mdash;Habite-t-elle toujours cette maison?&mdash;Elle est d&eacute;m&eacute;nag&eacute;e.&mdash;O&ugrave;
+est-elle all&eacute;e demeurer?&mdash;Elle ne l'a pas dit.</p>
+
+<p>Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son &acirc;me!</p>
+
+<p>L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
+Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur &agrave; celle qui le
+fait enfant!</p>
+
+<p>C'est une chose &eacute;trange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a
+un &ecirc;tre qui en s'en allant a emport&eacute; le ciel.</p>
+
+<p>Oh! &ecirc;tre couch&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te dans le m&ecirc;me tombeau la main dans la main,
+et de temps en temps, dans les t&eacute;n&egrave;bres, nous caresser doucement un
+doigt, cela suffirait &agrave; mon &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir
+d'amour, c'est en vivre.</p>
+
+<p>Aimez. Une sombre transfiguration &eacute;toil&eacute;e est m&ecirc;l&eacute;e &agrave; ce supplice. Il y
+a de l'extase dans l'agonie.</p>
+
+<p>&Ocirc; joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.</p>
+
+<p>L'amour est une respiration c&eacute;leste de l'air du paradis.</p>
+
+<p>C&oelig;urs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est
+une longue &eacute;preuve, une pr&eacute;paration inintelligible &agrave; la destin&eacute;e
+inconnue. Cette destin&eacute;e, la vraie, commence pour l'homme &agrave; la premi&egrave;re
+marche de l'int&eacute;rieur du tombeau. Alors il lui appara&icirc;t quelque chose,
+et il commence &agrave; distinguer le d&eacute;finitif. Le d&eacute;finitif, songez &agrave; ce mot.
+Les vivants voient l'infini; le d&eacute;finitif ne se laisse voir qu'aux
+morts. En attendant, aimez et souffrez, esp&eacute;rez et contemplez. Malheur,
+h&eacute;las! &agrave; qui n'aura aim&eacute; que des corps, des formes, des apparences! La
+mort lui &ocirc;tera tout. T&acirc;chez d'aimer des &acirc;mes, vous les retrouverez.</p>
+
+<p>J'ai rencontr&eacute; dans la rue un jeune homme tr&egrave;s pauvre qui aimait. Son
+chapeau &eacute;tait vieux, son habit &eacute;tait us&eacute;; il avait les coudes trou&eacute;s;
+l'eau passait &agrave; travers ses souliers et les astres &agrave; travers son &acirc;me.</p>
+
+<p>Quelle grande chose, &ecirc;tre aim&eacute;! Quelle chose plus grande encore, aimer!
+Le c&oelig;ur devient h&eacute;ro&iuml;que &agrave; force de passion. Il ne se compose plus de
+rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'&eacute;lev&eacute; et de grand.
+Une pens&eacute;e indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier.
+L'&acirc;me haute et sereine, inaccessible aux passions et aux &eacute;motions
+vulgaires, dominant les nu&eacute;es et les ombres de ce monde, les folies, les
+mensonges, les haines, les vanit&eacute;s, les mis&egrave;res, habite le bleu du ciel,
+et ne sent plus que les &eacute;branlements profonds et souterrains de la
+destin&eacute;e, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.</p>
+
+<p>S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'&eacute;teindrait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Cosette apr&egrave;s la lettre</h3>
+
+
+<p>Pendant cette lecture, Cosette entrait peu &agrave; peu en r&ecirc;verie. Au moment
+o&ugrave; elle levait les yeux de la derni&egrave;re ligne du cahier, le bel officier,
+c'&eacute;tait son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva
+hideux.</p>
+
+<p>Elle se remit &agrave; contempler le cahier. Il &eacute;tait &eacute;crit d'une &eacute;criture
+ravissante, pensa Cosette; de la m&ecirc;me main, mais avec des encres
+diverses, tant&ocirc;t tr&egrave;s noires, tant&ocirc;t blanch&acirc;tres, comme lorsqu'on met de
+l'eau dans l'encrier, et par cons&eacute;quent &agrave; des jours diff&eacute;rents. C'&eacute;tait
+donc une pens&eacute;e qui s'&eacute;tait &eacute;panch&eacute;e l&agrave;, soupir &agrave; soupir,
+irr&eacute;guli&egrave;rement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette
+n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit o&ugrave; elle voyait plus de
+clart&eacute; encore que d'obscurit&eacute;, lui faisait l'effet d'un sanctuaire
+entr'ouvert. Chacune de ces lignes myst&eacute;rieuses resplendissait &agrave; ses
+yeux et lui inondait le c&oelig;ur d'une lumi&egrave;re &eacute;trange. L'&eacute;ducation qu'elle
+avait re&ccedil;ue lui avait parl&eacute; toujours de l'&acirc;me et jamais de l'amour, &agrave;
+peu pr&egrave;s comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce
+manuscrit de quinze pages lui r&eacute;v&eacute;lait brusquement et doucement tout
+l'amour, la douleur, la destin&eacute;e, la vie, l'&eacute;ternit&eacute;, le commencement,
+la fin. C'&eacute;tait comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jet&eacute;
+subitement une poign&eacute;e de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes
+une nature passionn&eacute;e, ardente, g&eacute;n&eacute;reuse, honn&ecirc;te, une volont&eacute; sacr&eacute;e,
+une immense douleur et un espoir immense, un c&oelig;ur serr&eacute;, une extase
+&eacute;panouie. Qu'&eacute;tait-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse,
+sans nom, sans date, sans signature, pressante et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, &eacute;nigme
+compos&eacute;e de v&eacute;rit&eacute;s, message d'amour fait pour &ecirc;tre apport&eacute; par un ange
+et lu par une vierge, rendez-vous donn&eacute; hors de la terre, billet doux
+d'un fant&ocirc;me &agrave; une ombre. C'&eacute;tait un absent tranquille et accabl&eacute; qui
+semblait pr&ecirc;t &agrave; se r&eacute;fugier dans la mort et qui envoyait &agrave; l'absente le
+secret de la destin&eacute;e, la clef de la vie, l'amour. Cela avait &eacute;t&eacute; &eacute;crit
+le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tomb&eacute;es
+une &agrave; une sur le papier, &eacute;taient ce qu'on pourrait appeler des gouttes
+d'&acirc;me.</p>
+
+<p>Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les
+avoir &eacute;crites?</p>
+
+<p>Cosette n'h&eacute;sita pas une minute. Un seul homme.</p>
+
+<p>Lui!</p>
+
+<p>Le jour s'&eacute;tait refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle
+&eacute;prouvait une joie inou&iuml;e et une angoisse profonde. C'&eacute;tait lui! lui qui
+lui &eacute;crivait! lui qui &eacute;tait l&agrave;! lui dont le bras avait pass&eacute; &agrave; travers
+cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouv&eacute;e! Mais
+est-ce qu'elle l'avait oubli&eacute;? Non! jamais! Elle &eacute;tait folle d'avoir cru
+cela un moment. Elle l'avait toujours aim&eacute;, toujours ador&eacute;. Le feu
+s'&eacute;tait couvert et avait couv&eacute; quelque temps, mais, elle le voyait bien,
+il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il &eacute;clatait de
+nouveau et l'embrasait tout enti&egrave;re. Ce cahier &eacute;tait comme une flamm&egrave;che
+tomb&eacute;e de cette autre &acirc;me dans la sienne. Elle sentait recommencer
+l'incendie. Elle se p&eacute;n&eacute;trait de chaque mot du manuscrit.&mdash;Oh oui!
+disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais
+d&eacute;j&agrave; lu dans ses yeux.</p>
+
+<p>Comme elle l'achevait pour la troisi&egrave;me fois, le lieutenant Th&eacute;odule
+revint devant la grille et fit sonner ses &eacute;perons sur le pav&eacute;. Force fut
+&agrave; Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile,
+fat, d&eacute;plaisant, impertinent, et tr&egrave;s laid. L'officier crut devoir lui
+sourire. Elle se d&eacute;tourna honteuse et indign&eacute;e. Elle lui aurait
+volontiers jet&eacute; quelque chose &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour
+relire le manuscrit, pour l'apprendre par c&oelig;ur, et pour songer. Quand
+elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait fait, Cosette &eacute;tait retomb&eacute;e dans le profond amour
+s&eacute;raphique. L'ab&icirc;me &Eacute;den venait de se rouvrir.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e, Cosette fut dans une sorte d'&eacute;tourdissement. Elle
+pensait &agrave; peine, ses id&eacute;es &eacute;taient &agrave; l'&eacute;tat d'&eacute;cheveau brouill&eacute; dans son
+cerveau, elle ne parvenait &agrave; rien conjecturer, elle esp&eacute;rait &agrave; travers
+un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre,
+et ne voulait rien se refuser. Des p&acirc;leurs lui passaient sur le visage
+et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle
+entrait dans le chim&eacute;rique; elle se disait: est-ce r&eacute;el? alors elle
+t&acirc;tait le papier bien-aim&eacute; sous sa robe, elle le pressait contre son
+c&oelig;ur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'e&ucirc;t
+vue en ce moment, il e&ucirc;t fr&eacute;mi devant cette joie lumineuse et inconnue
+qui lui d&eacute;bordait des paupi&egrave;res.&mdash;Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui!
+ceci vient de lui pour moi!</p>
+
+<p>Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard c&eacute;leste,
+le lui avait rendu.</p>
+
+<p>&Ocirc; transfigurations de l'amour! &ocirc; r&ecirc;ves! ce hasard c&eacute;leste, cette
+intervention des anges, c'&eacute;tait cette boulette de pain lanc&eacute;e par un
+voleur &agrave; un autre voleur, de la cour Charlemagne &agrave; la fosse-aux-lions,
+par-dessus les toits de la Force.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Les vieux sont faits pour sortir &agrave; propos</h3>
+
+
+<p>Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
+cheveux de la mani&egrave;re qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
+le corsage, qui avait re&ccedil;u un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
+&eacute;chancrure, laissait voir la naissance du cou, &eacute;tait, comme disent les
+jeunes filles, &laquo;un peu ind&eacute;cent&raquo;. Ce n'&eacute;tait pas le moins du monde
+ind&eacute;cent, mais c'&eacute;tait plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
+toilette sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>Voulait-elle sortir? non.</p>
+
+<p>Attendait-elle une visite? non.</p>
+
+<p>&Agrave; la brune, elle descendit au jardin. Toussaint &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; sa
+cuisine qui donnait sur l'arri&egrave;re-cour.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; marcher sous les branches, les &eacute;cartant de temps en temps
+avec la main, parce qu'il y en avait de tr&egrave;s basses.</p>
+
+<p>Elle arriva au banc.</p>
+
+<p>La pierre y &eacute;tait rest&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
+elle voulait la caresser et la remercier.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle eut cette impression ind&eacute;finissable qu'on &eacute;prouve,
+m&ecirc;me sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derri&egrave;re soi.</p>
+
+<p>Elle tourna la t&ecirc;te et se dressa.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait t&ecirc;te nue. Il paraissait p&acirc;le et amaigri. On distinguait &agrave; peine
+son v&ecirc;tement noir. Le cr&eacute;puscule bl&ecirc;missait son beau front et couvrait
+ses yeux de t&eacute;n&egrave;bres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
+quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par la
+clart&eacute; du jour qui se meurt et par la pens&eacute;e d'une &acirc;me qui s'en va.</p>
+
+<p>Il semblait que ce n'&eacute;tait pas encore le fant&ocirc;me et que ce n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+plus l'homme.</p>
+
+<p>Son chapeau &eacute;tait jet&eacute; &agrave; quelques pas dans les broussailles.</p>
+
+<p>Cosette, pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;faillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
+lentement, car elle se sentait attir&eacute;e. Lui ne bougeait point. &Agrave; je ne
+sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
+regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.</p>
+
+<p>Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
+elle f&ucirc;t tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
+entendue, qui s'&eacute;levait &agrave; peine au-dessus du fr&eacute;missement des feuilles,
+et qui murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, je suis l&agrave;. J'ai le c&oelig;ur gonfl&eacute;, je ne pouvais pas
+vivre comme j'&eacute;tais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis l&agrave;,
+sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voil&agrave;
+du temps d&eacute;j&agrave;, vous rappelez-vous le jour o&ugrave; vous m'avez regard&eacute;?
+c'&eacute;tait dans le Luxembourg, pr&egrave;s du Gladiateur. Et le jour o&ugrave; vous avez
+pass&eacute; devant moi? C'&eacute;taient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
+an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demand&eacute; &agrave; la
+loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
+demeuriez rue de l'Ouest au troisi&egrave;me sur le devant dans une maison
+neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
+j'avais &agrave; faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
+une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Od&eacute;on. J'ai
+couru. Mais non. C'&eacute;tait une personne qui avait un chapeau comme vous.
+La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
+regarder vos fen&ecirc;tres de pr&egrave;s. Je marche bien doucement pour que vous
+n'entendiez pas, car vous auriez peut-&ecirc;tre peur. L'autre soir j'&eacute;tais
+derri&egrave;re vous, vous vous &ecirc;tes retourn&eacute;e, je me suis enfui. Une fois je
+vous ai entendue chanter. J'&eacute;tais heureux. Est-ce que cela vous fait
+quelque chose que je vous entende chanter &agrave; travers le volet? cela ne
+peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous &ecirc;tes mon ange,
+laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
+je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
+je vous dis, je vous f&acirc;che peut-&ecirc;tre; est-ce que je vous f&acirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; ma m&egrave;re! dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle s'affaissa sur elle-m&ecirc;me comme si elle se mourait.</p>
+
+<p>Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
+&eacute;troitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
+tout en chancelant. Il &eacute;tait comme s'il avait la t&ecirc;te pleine de fum&eacute;e;
+des &eacute;clairs lui passaient entre les cils; ses id&eacute;es s'&eacute;vanouissaient; il
+lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
+une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre d&eacute;sir de cette femme
+ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il &eacute;tait &eacute;perdu
+d'amour.</p>
+
+<p>Elle lui prit une main et la posa sur son c&oelig;ur. Il sentit le papier qui
+y &eacute;tait. Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez donc?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit d'une voix si basse que ce n'&eacute;tait plus qu'un souffle
+qu'on entendait &agrave; peine:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! tu le sais!</p>
+
+<p>Et elle cacha sa t&ecirc;te rouge dans le sein du jeune homme superbe et
+enivr&eacute;.</p>
+
+<p>Il tomba sur le banc, elle pr&egrave;s de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
+Les &eacute;toiles commen&ccedil;aient &agrave; rayonner. Comment se fit-il que leurs l&egrave;vres
+se rencontr&egrave;rent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
+fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'&eacute;panouisse, que l'aube blanchisse
+derri&egrave;re les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?</p>
+
+<p>Un baiser, et ce fut tout.</p>
+
+<p>Tous deux tressaillirent, et ils se regard&egrave;rent dans l'ombre avec des
+yeux &eacute;clatants.</p>
+
+<p>Ils ne sentaient ni la nuit fra&icirc;che, ni la pierre froide, ni la terre
+humide, ni l'herbe mouill&eacute;e, ils se regardaient et ils avaient le c&oelig;ur
+plein de pens&eacute;es. Ils s'&eacute;taient pris les mains, sans savoir.</p>
+
+<p>Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas m&ecirc;me, par o&ugrave; il &eacute;tait
+entr&eacute; et comment il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans le jardin. Cela lui paraissait si
+simple qu'il f&ucirc;t l&agrave;.</p>
+
+<p>De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
+tous deux fr&eacute;missaient.</p>
+
+<p>Par intervalles, Cosette b&eacute;gayait une parole. Son &acirc;me tremblait &agrave; ses
+l&egrave;vres comme une goutte de ros&eacute;e &agrave; une fleur.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu ils se parl&egrave;rent. L'&eacute;panchement succ&eacute;da au silence qui est la
+pl&eacute;nitude. La nuit &eacute;tait sereine et splendide au-dessus de leur t&ecirc;te.
+Ces deux &ecirc;tres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
+leurs ivresses, leurs extases, leurs chim&egrave;res, leurs d&eacute;faillances, comme
+ils s'&eacute;taient ador&eacute;s de loin, comme ils s'&eacute;taient souhait&eacute;s, leur
+d&eacute;sespoir, quand ils avaient cess&eacute; de s'apercevoir. Ils se confi&egrave;rent
+dans une intimit&eacute; id&eacute;ale, que rien d&eacute;j&agrave; ne pouvait plus accro&icirc;tre, ce
+qu'ils avaient de plus cach&eacute; et de plus myst&eacute;rieux. Ils se racont&egrave;rent,
+avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
+jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
+pens&eacute;e. Ces deux c&oelig;urs se vers&egrave;rent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
+bout d'une heure, c'&eacute;tait le jeune homme qui avait l'&acirc;me de la jeune
+fille et la jeune fille qui avait l'&acirc;me du jeune homme. Ils se
+p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent, ils s'enchant&egrave;rent, ils s'&eacute;blouirent.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa t&ecirc;te
+sur son &eacute;paule et lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Cosette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_sixieme" id="Livre_sixieme"></a>Livre sixi&egrave;me&mdash;Le petit Gavroche</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>M&eacute;chante espi&egrave;glerie du vent</h3>
+
+
+<p>Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et
+s'engloutissait peu &agrave; peu, non dans l'ab&icirc;me d'une banqueroute, mais dans
+le cloaque des petites dettes, les mari&eacute;s Th&eacute;nardier avaient eu deux
+autres enfants, m&acirc;les tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois
+gar&ccedil;ons. C'&eacute;tait beaucoup.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier s'&eacute;tait d&eacute;barrass&eacute;e des deux derniers, encore en bas &acirc;ge
+et tout petits, avec un bonheur singulier.</p>
+
+<p>D&eacute;barrass&eacute;e est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de
+nature. Ph&eacute;nom&egrave;ne dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la
+mar&eacute;chale de La Mothe-Houdancourt, la Th&eacute;nardier n'&eacute;tait m&egrave;re que
+jusqu'&agrave; ses filles. Sa maternit&eacute; finissait l&agrave;. Sa haine du genre humain
+commen&ccedil;ait &agrave; ses gar&ccedil;ons. Du c&ocirc;t&eacute; de ses fils sa m&eacute;chancet&eacute; &eacute;tait &agrave; pic,
+et son c&oelig;ur avait &agrave; cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a
+vu, elle d&eacute;testait l'a&icirc;n&eacute;; elle ex&eacute;crait les deux autres. Pourquoi?
+Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des
+r&eacute;ponses: Parce que.&mdash;Je n'ai pas besoin d'une tiaul&eacute;e d'enfants, disait
+cette m&egrave;re.</p>
+
+<p>Expliquons comment les Th&eacute;nardier &eacute;taient parvenus &agrave; s'exon&eacute;rer de leurs
+deux derniers enfants, et m&ecirc;me &agrave; en tirer profit.</p>
+
+<p>Cette fille Magnon, dont il a &eacute;t&eacute; question quelques pages plus haut,
+&eacute;tait la m&ecirc;me qui avait r&eacute;ussi &agrave; faire renter par le bonhomme
+Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des
+C&eacute;lestins, &agrave; l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce
+qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renomm&eacute;e. On se
+souvient de la grande &eacute;pid&eacute;mie de croup qui d&eacute;sola, il y a trente-cinq
+ans, les quartiers riverains de la Seine &agrave; Paris, et dont la science
+profita pour exp&eacute;rimenter sur une large &eacute;chelle l'efficacit&eacute; des
+insufflations d'alun, si utilement remplac&eacute;es aujourd'hui par la
+teinture externe d'iode. Dans cette &eacute;pid&eacute;mie, la Magnon perdit, le m&ecirc;me
+jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux gar&ccedil;ons, encore en tr&egrave;s
+bas &acirc;ge. Ce fut un coup. Ces enfants &eacute;taient pr&eacute;cieux &agrave; leur m&egrave;re; ils
+repr&eacute;sentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs
+&eacute;taient fort exactement sold&eacute;s, au nom de M. Gillenormand, par son
+receveur de rentes, M. Barge, huissier retir&eacute;, rue du Roi-de-Sicile. Les
+enfants morts, la rente &eacute;tait enterr&eacute;e. La Magnon chercha un exp&eacute;dient.
+Dans cette t&eacute;n&eacute;breuse ma&ccedil;onnerie du mal dont elle faisait partie, on
+sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux
+enfants &agrave; la Magnon; la Th&eacute;nardier en avait deux. M&ecirc;me sexe, m&ecirc;me &acirc;ge.
+Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits
+Th&eacute;nardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des
+C&eacute;lestins et alla demeurer rue Clocheperce. &Agrave; Paris, l'identit&eacute; qui lie
+un individu &agrave; lui-m&ecirc;me se rompt d'une rue &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat civil, n'&eacute;tant averti de rien, ne r&eacute;clama pas, et la substitution
+se fit le plus simplement du monde. Seulement le Th&eacute;nardier exigea, pour
+ce pr&ecirc;t d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et m&ecirc;me
+paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'ex&eacute;cuter. Il
+venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aper&ccedil;ut pas du
+changement.&mdash;Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, &agrave; qui les avatars &eacute;taient ais&eacute;s, saisit cette occasion de
+devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient &agrave; peine eu le
+temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits fr&egrave;res. &Agrave; un certain
+degr&eacute; de mis&egrave;re, on est gagn&eacute; par une sorte d'indiff&eacute;rence spectrale, et
+l'on voit les &ecirc;tres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent
+pour vous que de vagues formes de l'ombre, &agrave; peine distinctes du fond
+n&eacute;buleux de la vie et facilement rem&ecirc;l&eacute;es &agrave; l'invisible.</p>
+
+<p>Le soir du jour o&ugrave; elle avait fait livraison de ses deux petits &agrave; la
+Magnon, avec la volont&eacute; bien expresse d'y renoncer &agrave; jamais, la
+Th&eacute;nardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait
+dit &agrave; son mari:&mdash;Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Th&eacute;nardier,
+magistral et flegmatique, caut&eacute;risa le scrupule avec ce mot:
+Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la m&egrave;re avait pass&eacute; &agrave;
+l'inqui&eacute;tude:&mdash;Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous
+avons fait l&agrave;, monsieur Th&eacute;nardier, dis donc, est-ce que c'est
+permis?&mdash;Th&eacute;nardier r&eacute;pondit:&mdash;Tout est permis. Personne n'y verra que
+de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; y regarder de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>La Magnon &eacute;tait une sorte d'&eacute;l&eacute;gante du crime. Elle faisait de la
+toilette. Elle partageait son logis, meubl&eacute; d'une fa&ccedil;on mani&eacute;r&eacute;e et
+mis&eacute;rable, avec une savante voleuse anglaise francis&eacute;e. Cette Anglaise
+naturalis&eacute;e parisienne, recommandable par des relations fort riches,
+intimement li&eacute;e avec les m&eacute;dailles de la biblioth&egrave;que et les diamants de
+Mlle Mars, fut plus tard c&eacute;l&egrave;bre dans les sommiers judiciaires. On
+l'appelait <i>mamselle</i> Miss.</p>
+
+<p>Les deux petits &eacute;chus &agrave; la Magnon n'eurent pas &agrave; se plaindre.
+Recommand&eacute;s par les quatre-vingts francs, ils &eacute;taient m&eacute;nag&eacute;s, comme
+tout ce qui est exploit&eacute;; point mal v&ecirc;tus, point mal nourris, trait&eacute;s
+presque comme &laquo;de petits messieurs&raquo;, mieux avec la fausse m&egrave;re qu'avec
+la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent ainsi quelques ann&eacute;es. Le Th&eacute;nardier en augurait bien. Il
+lui arriva un jour de dire &agrave; la Magnon qui lui remettait ses dix francs
+mensuels:&mdash;Il faudra que &laquo;le p&egrave;re&raquo; leur donne de l'&eacute;ducation.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, ces deux pauvres enfants, jusque-l&agrave; assez prot&eacute;g&eacute;s, m&ecirc;me
+par leur mauvais sort, furent brusquement jet&eacute;s dans la vie, et forc&eacute;s
+de la commencer.</p>
+
+<p>Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas
+Jondrette, n&eacute;cessairement compliqu&eacute;e de perquisitions et
+d'incarc&eacute;rations ult&eacute;rieures, est un v&eacute;ritable d&eacute;sastre pour cette
+hideuse contre-soci&eacute;t&eacute; occulte qui vit sous la soci&eacute;t&eacute; publique; une
+aventure de ce genre entra&icirc;ne toutes sortes d'&eacute;croulements dans ce monde
+sombre. La catastrophe des Th&eacute;nardier produisit la catastrophe de la
+Magnon.</p>
+
+<p>Un jour, peu de temps apr&egrave;s que la Magnon eut remis &agrave; &Eacute;ponine le billet
+relatif &agrave; la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente
+de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la
+maisonn&eacute;e, qui &eacute;tait suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux
+petits gar&ccedil;ons jouaient pendant ce temps-l&agrave; dans une arri&egrave;re-cour et ne
+virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouv&egrave;rent la
+porte ferm&eacute;e et la maison vide. Un savetier d'une &eacute;choppe en face les
+appela et leur remit un papier que &laquo;leur m&egrave;re&raquo; avait laiss&eacute; pour eux.
+Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue
+du Roi-de-Sicile, n&ordm; 8. L'homme de l'&eacute;choppe leur dit:&mdash;Vous ne demeurez
+plus ici. Allez l&agrave;. C'est tout pr&egrave;s. La premi&egrave;re rue &agrave; gauche. Demandez
+votre chemin avec ce papier-ci.</p>
+
+<p>Les enfants partirent, l'a&icirc;n&eacute; menant le cadet, et tenant &agrave; la main le
+papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts
+engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au d&eacute;tour de la rue
+Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait,
+l'enfant ne put le retrouver.</p>
+
+<p>Ils se mirent &agrave; errer au hasard dans les rues.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; le petit Gavroche tire parti de Napol&eacute;on le Grand</h3>
+
+
+<p>Le printemps &agrave; Paris est assez souvent travers&eacute; par des bises aigres et
+dures dont on est, non pas pr&eacute;cis&eacute;ment glac&eacute;, mais gel&eacute;; ces bises, qui
+attristent les plus belles journ&eacute;es, font exactement l'effet de ces
+souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes
+d'une fen&ecirc;tre ou d'une porte mal ferm&eacute;e. Il semble que la sombre porte
+de l'hiver soit rest&eacute;e entreb&acirc;ill&eacute;e et qu'il vienne du vent par l&agrave;. Au
+printemps de 1832, &eacute;poque o&ugrave; &eacute;clata la premi&egrave;re grande &eacute;pid&eacute;mie de ce
+si&egrave;cle en Europe, ces bises &eacute;taient plus &acirc;pres et plus poignantes que
+jamais. C'&eacute;tait une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui
+&eacute;tait entr'ouverte. C'&eacute;tait la porte du s&eacute;pulcre. On sentait dans ces
+bises le souffle du chol&eacute;ra.</p>
+
+<p>Au point de vue m&eacute;t&eacute;orologique, ces vents froids avaient cela de
+particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension &eacute;lectrique. De
+fr&eacute;quents orages, accompagn&eacute;s d'&eacute;clairs et de tonnerres, &eacute;clat&egrave;rent &agrave;
+cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier
+semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le
+petit Gavroche, toujours grelottant ga&icirc;ment sous ses loques, se tenait
+debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des
+environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il &eacute;tait orn&eacute; d'un ch&acirc;le de femme en
+laine, cueilli on ne sait o&ugrave;, dont il s'&eacute;tait fait un cache-nez. Le
+petit Gavroche avait l'air d'admirer profond&eacute;ment une mari&eacute;e en cire,
+d&eacute;collet&eacute;e et coiff&eacute;e de fleurs d'oranger, qui tournait derri&egrave;re la
+vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en
+r&eacute;alit&eacute; il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas
+&laquo;chiper&raquo; dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite
+revendre un sou &agrave; un &laquo;coiffeur&raquo; de la banlieue. Il lui arrivait souvent
+de d&eacute;jeuner d'un de ces pains-l&agrave;. Il appelait ce genre de travail, pour
+lequel il avait du talent, &laquo;faire la barbe aux barbiers&raquo;.</p>
+
+<p>Tout en contemplant la mari&eacute;e et tout en lorgnant le pain de savon, il
+grommelait entre ces dents ceci:&mdash;Mardi.&mdash;Ce n'est pas mardi.&mdash;Est-ce
+mardi?&mdash;C'est peut-&ecirc;tre mardi.&mdash;Oui, c'est mardi.</p>
+
+<p>On n'a jamais su &agrave; quoi avait trait ce monologue.</p>
+
+<p>Si, par hasard, ce monologue se rapportait &agrave; la derni&egrave;re fois o&ugrave; il
+avait d&icirc;n&eacute;, il y avait trois jours, car on &eacute;tait au vendredi.</p>
+
+<p>Le barbier, dans sa boutique chauff&eacute;e d'un bon po&ecirc;le, rasait une
+pratique et jetait de temps en temps un regard de c&ocirc;t&eacute; &agrave; cet ennemi, &agrave;
+ce gamin gel&eacute; et effront&eacute; qui avait les deux mains dans ses poches, mais
+l'esprit &eacute;videmment hors du fourreau.</p>
+
+<p>Pendant que Gavroche examinait la mari&eacute;e, le vitrage et les
+Windsor-soaps, deux enfants de taille in&eacute;gale, assez proprement v&ecirc;tus,
+et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq,
+tourn&egrave;rent timidement le bec-de-cane et entr&egrave;rent dans la boutique en
+demandant on ne sait quoi, la charit&eacute; peut-&ecirc;tre, dans un murmure
+plaintif et qui ressemblait plut&ocirc;t &agrave; un g&eacute;missement qu'&agrave; une pri&egrave;re. Ils
+parlaient tous deux &agrave; la fois, et leurs paroles &eacute;taient inintelligibles
+parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid
+faisait claquer les dents de l'a&icirc;n&eacute;. Le barbier se tourna avec un visage
+furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'a&icirc;n&eacute; de la main gauche
+et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa
+porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Venir refroidir le monde pour rien!</p>
+
+<p>Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nu&eacute;e
+&eacute;tait venue; il commen&ccedil;ait &agrave; pleuvoir.</p>
+
+<p>Le petit Gavroche courut apr&egrave;s eux et les aborda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas o&ugrave; coucher, r&eacute;pondit l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a? dit Gavroche. Voil&agrave; grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour
+&ccedil;a? Sont-ils serins donc!</p>
+
+<p>Et prenant, &agrave; travers sa sup&eacute;riorit&eacute; un peu goguenarde, un accent
+d'autorit&eacute; attendrie et de protection douce:</p>
+
+<p>&mdash;Momacques, venez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, fit l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archev&ecirc;que.
+Ils avaient cess&eacute; de pleurer.</p>
+
+<p>Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la
+Bastille.</p>
+
+<p>Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'&oelig;il indign&eacute; et r&eacute;trospectif
+&agrave; la boutique du barbier.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'a pas de c&oelig;ur, ce merlan-l&agrave;, grommela-t-il. C'est un angliche.</p>
+
+<p>Une fille, les voyant marcher &agrave; la file tous les trois, Gavroche en
+t&ecirc;te, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, le perruquier lui revenant, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je me trompe de b&ecirc;te; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent.
+Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une
+sonnette &agrave; la queue.</p>
+
+<p>Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un
+ruisseau, une porti&egrave;re barbue et digne de rencontrer Faust sur le
+Brocken, laquelle avait son balai &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?</p>
+
+<p>Et sur ce, il &eacute;claboussa les bottes vernies d'un passant.</p>
+
+<p>&mdash;Dr&ocirc;le! cria le passant furieux.</p>
+
+<p>Gavroche leva le nez par-dessus son ch&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur se plaint?</p>
+
+<p>&mdash;De toi! fit le passant.</p>
+
+<p>&mdash;Le bureau est ferm&eacute;, dit Gavroche, je ne re&ccedil;ois plus de plaintes.</p>
+
+<p>Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glac&eacute;e sous
+une porte coch&egrave;re, une mendiante de treize ou quatorze ans, si
+court-v&ecirc;tue qu'on voyait ses genoux. La petite commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre trop
+grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe
+devient courte au moment o&ugrave; la nudit&eacute; devient ind&eacute;cente.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! dit Gavroche. &Ccedil;a n'a m&ecirc;me pas de culotte. Tiens, prends
+toujours &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et, d&eacute;faisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la
+jeta sur les &eacute;paules maigres et violettes de la mendiante, o&ugrave; le
+cache-nez redevint ch&acirc;le.</p>
+
+<p>La petite le consid&eacute;ra d'un air &eacute;tonn&eacute; et re&ccedil;ut le ch&acirc;le en silence. &Agrave;
+un certain degr&eacute; de d&eacute;tresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne g&eacute;mit plus
+du mal et ne remercie plus du bien.</p>
+
+<p>Cela fait:</p>
+
+<p>&mdash;Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du
+moins, avait gard&eacute; la moiti&eacute; de son manteau.</p>
+
+<p>Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais
+ciels-l&agrave; punissent les bonnes actions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! s'&eacute;cria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon
+Dieu, si cela continue, je me d&eacute;sabonne.</p>
+
+<p>Et il se remit en marche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, reprit-il en jetant un coup d'&oelig;il &agrave; la mendiante qui se
+pelotonnait sous le ch&acirc;le, en voil&agrave; une qui a une fameuse pelure.</p>
+
+<p>Et, regardant la nu&eacute;e, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Attrap&eacute;!</p>
+
+<p>Les deux enfants embo&icirc;taient le pas derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Comme ils passaient devant un de ces &eacute;pais treillis grill&eacute;s qui
+indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or
+derri&egrave;re des grillages de fer, Gavroche se tourna:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, m&ocirc;mes, avons-nous d&icirc;n&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit l'a&icirc;n&eacute;, nous n'avons pas mang&eacute; depuis tant&ocirc;t ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc sans p&egrave;re ni m&egrave;re? reprit majestueusement Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons
+pas o&ugrave; ils sont.</p>
+
+<p>&mdash;Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui &eacute;tait un
+penseur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, continua l'a&icirc;n&eacute;, deux heures que nous marchons, nous avons
+cherch&eacute; des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.</p>
+
+<p>Il reprit apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en
+avons fait. &Ccedil;a ne se doit pas, gamins. C'est b&ecirc;te d'&eacute;garer comme &ccedil;a des
+gens d'&acirc;ge. Ah &ccedil;&agrave;! il faut licher pourtant.</p>
+
+<p>Du reste il ne leur fit pas de questions. &Ecirc;tre sans domicile, quoi de
+plus simple?</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute; des deux m&ocirc;mes, presque enti&egrave;rement revenu &agrave; la prompte
+insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le tout de m&ecirc;me. Maman qui avait dit qu'elle nous m&egrave;nerait
+chercher du buis b&eacute;nit le dimanche des rameaux.</p>
+
+<p>&mdash;Neurs, r&eacute;pondit Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, reprit l'a&icirc;n&eacute;, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.</p>
+
+<p>&mdash;Tanfl&ucirc;te, repartit Gavroche.</p>
+
+<p>Cependant il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, et depuis quelques minutes il t&acirc;tait et
+fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.</p>
+
+<p>Enfin il releva la t&ecirc;te d'un air qui ne voulait qu'&ecirc;tre satisfait, mais
+qui &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.</p>
+
+<p>Et il tira d'une de ses poches un sou.</p>
+
+<p>Sans laisser aux deux petits le temps de s'&eacute;bahir, il les poussa tous
+deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le
+comptoir en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Gar&ccedil;on! cinque centimes de pain.</p>
+
+<p>Le boulanger, qui &eacute;tait le ma&icirc;tre en personne, prit un pain et un
+couteau.</p>
+
+<p>&mdash;En trois morceaux, gar&ccedil;on! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes trois.</p>
+
+<p>Et voyant que le boulanger, apr&egrave;s avoir examin&eacute; les trois soupeurs,
+avait pris un pain bis, il plongea profond&eacute;ment son doigt dans son nez
+avec une aspiration aussi imp&eacute;rieuse que s'il e&ucirc;t eu au bout du pouce la
+prise de tabac du grand Fr&eacute;d&eacute;ric, et jeta au boulanger en plein visage
+cette apostrophe indign&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Keksek&ccedil;a?</p>
+
+<p>Ceux de nos lecteurs qui seraient tent&eacute;s de voir dans cette
+interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou
+l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du
+bord d'un fleuve &agrave; l'autre &agrave; travers les solitudes, sont pr&eacute;venus que
+c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui
+tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger
+comprit parfaitement et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais! c'est du pain, du tr&egrave;s bon pain de deuxi&egrave;me qualit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et
+froidement d&eacute;daigneux. Du pain blanc, gar&ccedil;on! du larton savonn&eacute;! je
+r&eacute;gale.</p>
+
+<p>Le boulanger ne put s'emp&ecirc;cher de sourire, et tout en coupant le pain
+blanc, il les consid&eacute;rait d'une fa&ccedil;on compatissante qui choqua Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc &agrave; nous toiser
+comme &ccedil;a?</p>
+
+<p>Mis tous trois bout &agrave; bout, ils auraient fait &agrave; peine une toise.</p>
+
+<p>Quand le pain fut coup&eacute;, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit
+aux deux enfants:</p>
+
+<p>&mdash;Morfilez.</p>
+
+<p>Les petits gar&ccedil;ons le regard&egrave;rent interdits.</p>
+
+<p>Gavroche se mit &agrave; rire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tiens, c'est vrai, &ccedil;a ne sait pas encore, c'est si petit.</p>
+
+<p>Et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mangez.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il leur tendait &agrave; chacun un morceau de pain.</p>
+
+<p>Et, pensant que l'a&icirc;n&eacute;, qui lui paraissait plus digne de sa
+conversation, m&eacute;ritait quelque encouragement sp&eacute;cial et devait &ecirc;tre
+d&eacute;barrass&eacute; de toute h&eacute;sitation &agrave; satisfaire son app&eacute;tit, il ajouta en
+lui donnant la plus grosse part:</p>
+
+<p>&mdash;Colle-toi &ccedil;a dans le fusil.</p>
+
+<p>Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour
+lui.</p>
+
+<p>Les pauvres enfants &eacute;taient affam&eacute;s, y compris Gavroche. Tout en
+arrachant leur pain &agrave; belles dents, ils encombraient la boutique du
+boulanger qui, maintenant qu'il &eacute;tait pay&eacute;, les regardait avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons dans la rue, dit Gavroche.</p>
+
+<p>Ils reprirent la direction de la Bastille.</p>
+
+<p>De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de
+boutiques &eacute;clair&eacute;es, le plus petit s'arr&ecirc;tait pour regarder l'heure &agrave;
+une montre en plomb suspendue &agrave; son cou par une ficelle.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; d&eacute;cid&eacute;ment un fort serin, disait Gavroche.</p>
+
+<p>Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, si j'avais des m&ocirc;mes, je les serrerais mieux que &ccedil;a.</p>
+
+<p>Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de
+cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aper&ccedil;oit le guichet
+bas et hostile de la Force:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'&eacute;tait
+autre que Montparnasse d&eacute;guis&eacute;, avec des besicles bleues, mais
+reconnaissable pour Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;M&acirc;tin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de
+graine de lin et des lunettes bleues comme un m&eacute;decin. Tu as du style,
+parole de vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Chut, fit Montparnasse, pas si haut!</p>
+
+<p>Et il entra&icirc;na vivement Gavroche hors de la lumi&egrave;re des boutiques.</p>
+
+<p>Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.</p>
+
+<p>Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte coch&egrave;re, &agrave; l'abri
+des regards et de la pluie:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu o&ugrave; je vas? demanda Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'abbaye de Monte-&agrave;-Regret, dit Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Farceur!</p>
+
+<p>Et Montparnasse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vas retrouver Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.</p>
+
+<p>Montparnasse baissa la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pas elle, lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Babet!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Je le croyais boucl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il a d&eacute;fait la boucle, r&eacute;pondit Montparnasse.</p>
+
+<p>Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce m&ecirc;me jour o&ugrave; ils
+&eacute;taient, Babet, ayant &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute; &agrave; la Conciergerie, s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute; en
+prenant &agrave; gauche au lieu de prendre &agrave; droite dans &laquo;le corridor de
+l'instruction&raquo;.</p>
+
+<p>Gavroche admira l'habilet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dentiste! dit-il.</p>
+
+<p>Montparnasse ajouta quelques d&eacute;tails sur l'&eacute;vasion de Babet, et termina
+par:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>Gavroche, tout en &eacute;coutant, s'&eacute;tait saisi d'une canne que Montparnasse
+tenait &agrave; la main; il en avait machinalement tir&eacute; la partie sup&eacute;rieure,
+et la lame d'un poignard avait apparu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmen&eacute; ton
+gendarme d&eacute;guis&eacute; en bourgeois.</p>
+
+<p>Montparnasse cligna de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas, r&eacute;pondit Montparnasse d'un air indiff&eacute;rent. Il est
+toujours bon d'avoir une &eacute;pingle sur soi.</p>
+
+<p>Gavroche insista:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?</p>
+
+<p>Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les
+syllabes:</p>
+
+<p>&mdash;Des choses.</p>
+
+<p>Et, changeant brusquement de conversation:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois.
+Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets &ccedil;a dans ma poche.
+Une minute apr&egrave;s, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Que le sermon, fit Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, reprit Montparnasse, o&ugrave; vas-tu donc maintenant?</p>
+
+<p>Gavroche montra ses deux prot&eacute;g&eacute;s et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vas coucher ces enfants-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a, coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu loges donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je loge.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; loges-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'&eacute;l&eacute;phant, dit Gavroche.</p>
+
+<p>Montparnasse, quoique de sa nature peu &eacute;tonn&eacute;, ne put retenir une
+exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'&eacute;l&eacute;phant!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui, dans l'&eacute;l&eacute;phant! repartit Gavroche. Kek&ccedil;aa?</p>
+
+<p>Ceci est encore un mot de la langue que personne n'&eacute;crit et que tout le
+monde parle. Kek&ccedil;aa signifie: qu'est-ce que cela a?</p>
+
+<p>L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon
+sens. Il parut revenir &agrave; de meilleurs sentiments pour le logis de
+Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! dit-il, oui, l'&eacute;l&eacute;phant. Y est-on bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, fit Gavroche. L&agrave;, vrai, chen&ucirc;ment. Il n'y a pas de vents
+coulis comme sous les ponts.</p>
+
+<p>&mdash;Comment y entres-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'entre.</p>
+
+<p>&mdash;E y a donc un trou? demanda Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de
+devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu grimpes? Oui, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence, Gavroche ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pour ces petits j'aurai une &eacute;chelle.</p>
+
+<p>Montparnasse se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable as-tu pris ces m&ocirc;mes-l&agrave;?</p>
+
+<p>Gavroche r&eacute;pondit avec simplicit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.</p>
+
+<p>Cependant Montparnasse &eacute;tait devenu pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as reconnu bien ais&eacute;ment, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'&eacute;taient autre chose que
+deux tuyaux de plume envelopp&eacute;s de coton et s'en introduisit un dans
+chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder
+toujours &ccedil;a.</p>
+
+<p>Montparnasse &eacute;tait joli gar&ccedil;on, mais Gavroche &eacute;tait railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aussi un autre son de voix. En un clin d'&oelig;il, Montparnasse
+&eacute;tait devenu m&eacute;connaissable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fais-nous Porrichinelle! s'&eacute;cria Gavroche.</p>
+
+<p>Les deux petits, qui n'avaient rien &eacute;cout&eacute; jusque-l&agrave;, occup&eacute;s qu'ils
+&eacute;taient eux-m&ecirc;mes &agrave; fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approch&egrave;rent &agrave;
+ce nom et regard&egrave;rent Montparnasse avec un commencement de joie et
+d'admiration.</p>
+
+<p>Malheureusement Montparnasse &eacute;tait soucieux.</p>
+
+<p>Il posa la main sur l'&eacute;paule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute ce que je te dis, gar&ccedil;on, si j'&eacute;tais sur la place, avec mon
+dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je
+ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras.</p>
+
+<p>Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se
+tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux
+brillants autour de lui, et aper&ccedil;ut, &agrave; quelques pas, un sergent de ville
+qui leur tournait le dos. Gavroche laissa &eacute;chapper un: ah, bon! qu'il
+r&eacute;prima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas &agrave; mon &eacute;l&eacute;phant avec mes m&ocirc;mes.
+Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me
+trouver l&agrave;. Je loge &agrave; l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu
+demanderais monsieur Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Montparnasse.</p>
+
+<p>Et ils se s&eacute;par&egrave;rent, Montparnasse cheminant vers la Gr&egrave;ve et Gavroche
+vers la Bastille. Le petit de cinq ans, tra&icirc;n&eacute; par son fr&egrave;re que
+tra&icirc;nait Gavroche, tourna plusieurs fois la t&ecirc;te en arri&egrave;re pour voir
+s'en aller &laquo;Porrichinelle&raquo;.</p>
+
+<p>La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche
+de la pr&eacute;sence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que
+l'assonance <i>dig</i> r&eacute;p&eacute;t&eacute;e cinq ou six fois sous des formes vari&eacute;es.
+Cette syllabe <i>dig</i>, non prononc&eacute;e isol&eacute;ment, mais artistement m&ecirc;l&eacute;e aux
+mots d'une phrase, veut dire:&mdash;<i>Prenons garde, on ne peut pas parler
+librement</i>.&mdash;Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une
+beaut&eacute; litt&eacute;raire qui &eacute;chappa &agrave; Gavroche, <i>c'est mon dogue, ma dague et,
+ma digue</i>, locution de l'argot du Temple qui signifie, <i>mon chien, mon
+couteau et ma femme,</i> fort usit&eacute; parmi les pitres et les queues-rouges
+du grand si&egrave;cle o&ugrave; Moli&egrave;re &eacute;crivait et o&ugrave; Callot dessinait.</p>
+
+<p>Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de
+la Bastille pr&egrave;s de la gare du canal creus&eacute;e dans l'ancien foss&eacute; de la
+prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effac&eacute; d&eacute;j&agrave; de la
+m&eacute;moire des Parisiens, et qui m&eacute;ritait d'y laisser quelque trace, car
+c'&eacute;tait une pens&eacute;e du &laquo;membre de l'Institut, g&eacute;n&eacute;ral en chef de l'arm&eacute;e
+d'&Eacute;gypte&raquo;.</p>
+
+<p>Nous disons monument, quoique ce ne f&ucirc;t qu'une maquette. Mais cette
+maquette elle-m&ecirc;me, &eacute;bauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une id&eacute;e de
+Napol&eacute;on que deux ou trois coups de vent successifs avaient emport&eacute;e et
+jet&eacute;e &agrave; chaque fois plus loin de nous, &eacute;tait devenue historique, et
+avait pris je ne sais quoi de d&eacute;finitif qui contrastait avec son aspect
+provisoire. C'&eacute;tait un &eacute;l&eacute;phant de quarante pieds de haut, construit en
+charpente et en ma&ccedil;onnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait
+&agrave; une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque,
+maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet
+angle d&eacute;sert et d&eacute;couvert de la place, le large front du colosse, sa
+trompe, ses d&eacute;fenses, sa tour, sa croupe &eacute;norme, ses quatre pieds
+pareils &agrave; des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel &eacute;toil&eacute;, une
+silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait
+dire. C'&eacute;tait une sorte de symbole de la force populaire. C'&eacute;tait
+sombre, &eacute;nigmatique et immense. C'&eacute;tait on ne sait quel fant&ocirc;me
+puissant, visible et debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; du spectre invisible de la Bastille.</p>
+
+<p>Peu d'&eacute;trangers visitaient cet &eacute;difice, aucun passant ne le regardait.
+Il tombait en ruine; &agrave; chaque saison, des pl&acirc;tras qui se d&eacute;tachaient de
+ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les &laquo;&eacute;diles&raquo;, comme on dit
+en patois &eacute;l&eacute;gant, l'avaient oubli&eacute; depuis 1814. Il &eacute;tait l&agrave; dans son
+coin, morne, malade, croulant, entour&eacute; d'une palissade pourrie, souill&eacute;e
+&agrave; chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui l&eacute;zardaient le
+ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui
+poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'&eacute;levait
+depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui
+exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il &eacute;tait dans un
+creux et il semblait que la terre s'enfon&ccedil;&acirc;t sous lui. Il &eacute;tait immonde,
+m&eacute;pris&eacute;, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, m&eacute;lancolique
+aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va
+balayer et quelque chose d'une majest&eacute; qu'on va d&eacute;capiter.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le
+v&eacute;ritable milieu de tout ce qui est ombre. D&egrave;s que tombait le
+cr&eacute;puscule, le vieil &eacute;l&eacute;phant se transfigurait; il prenait une figure
+tranquille et redoutable dans la formidable s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des t&eacute;n&egrave;bres. &Eacute;tant
+du pass&eacute;, il &eacute;tait de la nuit; et cette obscurit&eacute; allait &agrave; sa grandeur.</p>
+
+<p>Ce monument, rude, trapu, pesant, &acirc;pre, aust&egrave;re, presque difforme, mais
+&agrave; coup s&ucirc;r majestueux et empreint d'une sorte de gravit&eacute; magnifique et
+sauvage, a disparu pour laisser r&eacute;gner en paix l'esp&egrave;ce de po&ecirc;le
+gigantesque, orn&eacute; de son tuyau, qui a remplac&eacute; la sombre forteresse &agrave;
+neuf tours, &agrave; peu pr&egrave;s comme la bourgeoisie remplace la f&eacute;odalit&eacute;. Il
+est tout simple qu'un po&ecirc;le soit le symbole d'une &eacute;poque dont une
+marmite contient la puissance. Cette &eacute;poque passera, elle passe d&eacute;j&agrave;; on
+commence &agrave; comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une
+chaudi&egrave;re, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en
+d'autres termes, que ce qui m&egrave;ne et entra&icirc;ne le monde, ce ne sont pas
+les locomotives, ce sont les id&eacute;es. Attelez les locomotives aux id&eacute;es,
+c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, pour revenir &agrave; la place de la Bastille, l'architecte
+de l'&eacute;l&eacute;phant avec du pl&acirc;tre &eacute;tait parvenu &agrave; faire du grand;
+l'architecte du tuyau de po&ecirc;le a r&eacute;ussi &agrave; faire du petit avec du bronze.</p>
+
+<p>Ce tuyau de po&ecirc;le, qu'on a baptis&eacute; d'un nom sonore et nomm&eacute; la colonne
+de Juillet, ce monument manqu&eacute; d'une r&eacute;volution avort&eacute;e, &eacute;tait encore
+envelopp&eacute; en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons
+pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler
+l'&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Ce fut vers ce coin de la place, &agrave; peine &eacute;clair&eacute; du reflet d'un
+r&eacute;verb&egrave;re &eacute;loign&eacute;, que le gamin dirigea les deux &laquo;m&ocirc;mes&raquo;.</p>
+
+<p>Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous
+sommes dans la simple r&eacute;alit&eacute;, et qu'il y a vingt ans les tribunaux
+correctionnels eurent &agrave; juger, sous pr&eacute;vention de vagabondage et de bris
+d'un monument public, un enfant qui avait &eacute;t&eacute; surpris couch&eacute; dans
+l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de l'&eacute;l&eacute;phant de la Bastille.</p>
+
+<p>Ce fait constat&eacute;, nous continuons.</p>
+
+<p>En arrivant pr&egrave;s du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment
+grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moutards! n'ayez pas peur.</p>
+
+<p>Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de
+l'&eacute;l&eacute;phant et aida les m&ocirc;mes &agrave; enjamber la br&egrave;che. Les deux enfants, un
+peu effray&eacute;s, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient &agrave; cette
+petite providence en guenilles qui leur avait donn&eacute; du pain et leur
+avait promis un g&icirc;te.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave;, couch&eacute;e le long de la palissade, une &eacute;chelle qui servait
+le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une
+singuli&egrave;re vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de
+l'&eacute;l&eacute;phant. Vers le point o&ugrave; l'&eacute;chelle allait aboutir, on distinguait
+une esp&egrave;ce de trou noir dans le ventre du colosse.</p>
+
+<p>Gavroche montra l'&eacute;chelle et le trou &agrave; ses h&ocirc;tes et leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Montez et entrez.</p>
+
+<p>Les deux petits gar&ccedil;ons se regard&egrave;rent terrifi&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur, m&ocirc;mes! s'&eacute;cria Gavroche.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir.</p>
+
+<p>Il &eacute;treignit le pied rugueux de l'&eacute;l&eacute;phant, et en un clin d'&oelig;il, sans
+daigner se servir de l'&eacute;chelle, il arriva &agrave; la crevasse. Il y entra
+comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfon&ccedil;a, et un
+moment apr&egrave;s les deux enfants virent vaguement appara&icirc;tre, comme une
+forme blanch&acirc;tre et blafarde, sa t&ecirc;te p&acirc;le au bord du trou plein de
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme
+on est bien!&mdash;Monte, toi! dit-il &agrave; l'a&icirc;n&eacute;, je te tends la main.</p>
+
+<p>Les petits se pouss&egrave;rent de l'&eacute;paule, le gamin leur faisait peur et les
+rassurait &agrave; la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'a&icirc;n&eacute; se risqua. Le
+plus jeune, en voyant monter son fr&egrave;re et lui rest&eacute; tout seul entre les
+pattes de cette grosse b&ecirc;te, avait bien envie de pleurer, mais il
+n'osait.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute; gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'&eacute;chelle;
+Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de ma&icirc;tre
+d'armes &agrave; ses &eacute;coliers ou de muletier &agrave; ses mules:</p>
+
+<p>&mdash;Aye pas peur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Mets ton pied l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Ta main ici.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi!</p>
+
+<p>Et quand il fut &agrave; sa port&eacute;e, il l'empoigna brusquement et vigoureusement
+par le bras et le tira &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Gob&eacute;! dit-il.</p>
+
+<p>Le m&ocirc;me avait franchi la crevasse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de
+vous asseoir.</p>
+
+<p>Et, sortant de la crevasse comme il y &eacute;tait entr&eacute;, il se laissa glisser
+avec l'agilit&eacute; d'un ouistiti le long de la jambe de l'&eacute;l&eacute;phant, il tomba
+debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans &agrave;
+bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'&eacute;chelle, puis il se mit &agrave;
+monter derri&egrave;re lui en criant &agrave; l'a&icirc;n&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je vas le pousser, tu vas le tirer.</p>
+
+<p>En un instant le petit fut mont&eacute;, pouss&eacute;, tra&icirc;n&eacute;, tir&eacute;, bourr&eacute;, fourr&eacute;
+dans le trou sans avoir eu le temps de se reconna&icirc;tre, et Gavroche,
+entrant apr&egrave;s lui, repoussant d'un coup de talon l'&eacute;chelle qui tomba sur
+le gazon, se mit &agrave; battre des mains et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Nous y v'l&agrave;! Vive le g&eacute;n&eacute;ral Lafayette!</p>
+
+<p>Cette explosion pass&eacute;e, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Les mioches, vous &ecirc;tes chez moi.</p>
+
+<p>Gavroche &eacute;tait en effet chez lui.</p>
+
+<p>&Ocirc; utilit&eacute; inattendue de l'inutile! charit&eacute; des grandes choses! bont&eacute; des
+g&eacute;ants! Ce monument d&eacute;mesur&eacute; qui avait contenu une pens&eacute;e de l'Empereur
+&eacute;tait devenu la bo&icirc;te d'un gamin. Le m&ocirc;me avait &eacute;t&eacute; accept&eacute; et abrit&eacute;
+par le colosse. Les bourgeois endimanch&eacute;s qui passaient devant
+l'&eacute;l&eacute;phant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de
+m&eacute;pris avec leurs yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te:&mdash;&Agrave; quoi cela sert-il?&mdash;Cela
+servait &agrave; sauver du froid, du givre, de la gr&ecirc;le, de la pluie, &agrave;
+garantir du vent d'hiver, &agrave; pr&eacute;server du sommeil dans la boue qui donne
+la fi&egrave;vre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit &ecirc;tre
+sans p&egrave;re ni m&egrave;re, sans pain, sans v&ecirc;tements, sans asile. Cela servait &agrave;
+recueillir l'innocent que la soci&eacute;t&eacute; repoussait. Cela servait &agrave; diminuer
+la faute publique. C'&eacute;tait une tani&egrave;re ouverte &agrave; celui auquel toutes les
+portes &eacute;taient ferm&eacute;es. Il semblait que le vieux mastodonte mis&eacute;rable,
+envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures
+et d'ulc&egrave;res, chancelant, vermoulu, abandonn&eacute;, condamn&eacute;, esp&egrave;ce de
+mendiant colossal demandant en vain l'aum&ocirc;ne d'un regard bienveillant au
+milieu du carrefour, avait eu piti&eacute;, lui, de cet autre mendiant, du
+pauvre pygm&eacute;e qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur
+la t&ecirc;te, soufflant dans ses doigts, v&ecirc;tu de chiffons, nourri de ce qu'on
+jette. Voil&agrave; &agrave; quoi servait l'&eacute;l&eacute;phant de la Bastille. Cette id&eacute;e de
+Napol&eacute;on, d&eacute;daign&eacute;e par les hommes, avait &eacute;t&eacute; reprise par Dieu. Ce qui
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'illustre &eacute;tait devenu auguste. Il e&ucirc;t fallu &agrave; l'Empereur,
+pour r&eacute;aliser ce qu'il m&eacute;ditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le
+marbre; &agrave; Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de pl&acirc;tras
+suffisait. L'Empereur avait eu un r&ecirc;ve de g&eacute;nie; dans cet &eacute;l&eacute;phant
+titanique, arm&eacute;, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et
+faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et
+vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose
+plus grande, il y logeait un enfant.</p>
+
+<p>Le trou par o&ugrave; Gavroche &eacute;tait entr&eacute; &eacute;tait une br&egrave;che &agrave; peine visible du
+dehors, cach&eacute;e qu'elle &eacute;tait, nous l'avons dit, sous le ventre de
+l'&eacute;l&eacute;phant, et si &eacute;troite qu'il n'y avait gu&egrave;re que des chats et des
+m&ocirc;mes qui pussent y passer.</p>
+
+<p>&mdash;Commen&ccedil;ons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas.</p>
+
+<p>Et plongeant dans l'obscurit&eacute; avec certitude comme quelqu'un qui conna&icirc;t
+son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.</p>
+
+<p>Gavroche replongea dans l'obscurit&eacute;. Les enfants entendirent le
+reniflement de l'allumette enfonc&eacute;e dans la bouteille phosphorique.
+L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade
+repr&eacute;sentait &agrave; cette &eacute;poque le progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Une clart&eacute; subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer
+un de ces bouts de ficelle tremp&eacute;s dans la r&eacute;sine qu'on appelle rats de
+cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'&eacute;clairait, rendait
+confus&eacute;ment visible le dedans de l'&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Les deux h&ocirc;tes de Gavroche regard&egrave;rent autour d'eux et &eacute;prouv&egrave;rent
+quelque chose de pareil &agrave; ce qu'&eacute;prouverait quelqu'un qui serait enferm&eacute;
+dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore &agrave; ce que dut
+&eacute;prouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette
+gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue
+poutre brune d'o&ugrave; partaient de distance en distance de massives
+membrures cintr&eacute;es figurait la colonne vert&eacute;brale avec les c&ocirc;tes, des
+stalactites de pl&acirc;tre y pendaient comme des visc&egrave;res, et d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave;
+l'autre de vastes toiles d'araign&eacute;e faisaient des diaphragmes poudreux.
+On voyait &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans les coins de grosses taches noir&acirc;tres qui
+avaient l'air de vivre et qui se d&eacute;pla&ccedil;aient rapidement avec un
+mouvement brusque et effar&eacute;.</p>
+
+<p>Les d&eacute;bris tomb&eacute;s du dos de l'&eacute;l&eacute;phant sur son ventre en avaient combl&eacute;
+la concavit&eacute;, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher.</p>
+
+<p>Le plus petit se rencogna contre son fr&egrave;re et dit &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est noir.</p>
+
+<p>Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air p&eacute;trifi&eacute; des deux m&ocirc;mes rendait une
+secousse n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me fichez? s'&eacute;cria-t-il. Blaguons-nous?
+faisons-nous les d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous
+des brutes? Dites-le. Je vous pr&eacute;viens que je ne suis pas du r&eacute;giment
+des godiches. Ah &ccedil;&agrave;, est-ce que vous &ecirc;tes les moutards du moutardier du
+pape?</p>
+
+<p>Un peu de rudoiement est bon dans l'&eacute;pouvante. Cela rassure. Les deux
+enfants se rapproch&egrave;rent de Gavroche.</p>
+
+<p>Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa &laquo;du grave au
+doux&raquo; et s'adressant au plus petit:</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;ta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est
+dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il
+fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas
+de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas m&ecirc;me la lune, ici
+il y a ma chandelle, nom d'unch!</p>
+
+<p>Les deux enfants commen&ccedil;aient &agrave; regarder l'appartement avec moins
+d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de
+la contemplation.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, dit-il.</p>
+
+<p>Et il les poussa vers ce que nous sommes tr&egrave;s heureux de pouvoir appeler
+le fond de la chambre.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait son lit.</p>
+
+<p>Le lit de Gavroche &eacute;tait complet. C'est-&agrave;-dire qu'il y avait un matelas,
+une couverture et une alc&ocirc;ve avec rideaux.</p>
+
+<p>Le matelas &eacute;tait une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne
+de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'&eacute;tait
+que l'alc&ocirc;ve:</p>
+
+<p>Trois &eacute;chalas assez longs enfonc&eacute;s et consolid&eacute;s dans les gravois du
+sol, c'est-&agrave;-dire du ventre de l'&eacute;l&eacute;phant, deux en avant, un en arri&egrave;re,
+et r&eacute;unis par une corde &agrave; leur sommet, de mani&egrave;re &agrave; former un faisceau
+pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui
+&eacute;tait simplement pos&eacute; dessus, mais artistement appliqu&eacute; et maintenu par
+des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait enti&egrave;rement les
+trois &eacute;chalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce
+treillage sur le sol, de mani&egrave;re &agrave; ne rien laisser passer. Ce treillage
+n'&eacute;tait autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on
+rev&ecirc;t les voli&egrave;res dans les m&eacute;nageries. Le lit de Gavroche &eacute;tait sous ce
+grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait &agrave; une tente
+d'Esquimau.</p>
+
+<p>C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.</p>
+
+<p>Gavroche d&eacute;rangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage
+par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre
+s'&eacute;cart&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;M&ocirc;mes, &agrave; quatre pattes! dit Gavroche.</p>
+
+<p>Il fit entrer avec pr&eacute;caution ses h&ocirc;tes dans la cage, puis il y entra
+apr&egrave;s eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma herm&eacute;tiquement
+l'ouverture.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient &eacute;tendus tous trois sur la natte.</p>
+
+<p>Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'e&ucirc;t pu se tenir debout dans
+l'alc&ocirc;ve. Gavroche avait toujours le rat de cave &agrave; sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le cand&eacute;labre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda l'a&icirc;n&eacute; des deux fr&egrave;res &agrave; Gavroche en montrant le
+grillage, qu'est-ce que c'est donc que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.&mdash;Pioncez!</p>
+
+<p>Cependant il se crut oblig&eacute; d'ajouter quelques paroles pour
+l'instruction de ces &ecirc;tres en bas &acirc;ge, et il continua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est des choses du Jardin des plantes. &Ccedil;a sert aux animaux f&eacute;roces.
+<i>Gniena</i> (il y en a) plein un magasin. <i>Gnia</i> (il n'y a) qu'&agrave; monter
+par-dessus un mur, qu'&agrave; grimper par une fen&ecirc;tre et qu'&agrave; passer sous une
+porte. On en a tant qu'on veut.</p>
+
+<p>Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit
+qui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bon! c'est chaud!</p>
+
+<p>Gavroche fixa un &oelig;il satisfait sur la couverture.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris &ccedil;a aux singes.</p>
+
+<p>Et montrant &agrave; l'a&icirc;n&eacute; la natte sur laquelle il &eacute;tait couch&eacute;, natte fort
+&eacute;paisse et admirablement travaill&eacute;e, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'&eacute;tait &agrave; la girafe.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une pause, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Les b&ecirc;tes avaient tout &ccedil;a. Je le leur ai pris. &Ccedil;a ne les a pas
+f&acirc;ch&eacute;es. Je leur ai dit: C'est pour l'&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Il fit encore un silence et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'l&agrave;.</p>
+
+<p>Les deux enfants consid&eacute;raient avec un respect craintif et stup&eacute;fait cet
+&ecirc;tre intr&eacute;pide et inventif, vagabond comme eux, isol&eacute; comme eux, ch&eacute;tif
+comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui
+leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes
+les grimaces d'un vieux saltimbanque m&ecirc;l&eacute;es au plus na&iuml;f et au plus
+charmant sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit timidement l'a&icirc;n&eacute;, vous n'avez donc pas peur des
+sergents de ville?</p>
+
+<p>Gavroche se borna &agrave; r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;M&ocirc;me! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes.</p>
+
+<p>Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il
+&eacute;tait au bord de la natte, l'a&icirc;n&eacute; &eacute;tant au milieu, Gavroche lui borda la
+couverture comme e&ucirc;t fait une m&egrave;re et exhaussa la natte sous sa t&ecirc;te
+avec de vieux chiffons de mani&egrave;re &agrave; faire au m&ocirc;me un oreiller. Puis il
+se tourna vers l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? on est joliment bien, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! r&eacute;pondit l'a&icirc;n&eacute; en regardant Gavroche avec une expression
+d'ange sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux pauvres petits enfants tout mouill&eacute;s commen&ccedil;aient &agrave; se
+r&eacute;chauffer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez?</p>
+
+<p>Et montrant le petit &agrave; son fr&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Un mioche comme &ccedil;a, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer,
+c'est cr&eacute;tin; on a l'air d'un veau.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement o&ugrave; aller.</p>
+
+<p>&mdash;Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une
+piolle.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis nous avions peur d'&ecirc;tre tout seuls comme &ccedil;a la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien.
+J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L'&eacute;t&eacute;, nous irons &agrave; la
+Glaci&egrave;re avec Navet, un camarade &agrave; moi, nous nous baignerons &agrave; la Gare,
+nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, &ccedil;a
+fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu
+savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il
+est en vie. Aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Il est maigre comme tout, ce
+paroissien-l&agrave;. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous m&egrave;nerai &agrave;
+Fr&eacute;d&eacute;rick-Lema&icirc;tre. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai m&ecirc;me
+jou&eacute; une fois dans une pi&egrave;ce. Nous &eacute;tions des m&ocirc;mes comme &ccedil;a, on courait
+sous une toile, &ccedil;a faisait la mer. Je vous ferai engager &agrave; mon th&eacute;&acirc;tre.
+Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-l&agrave;. Ils
+ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des
+reprises en fil blanc. Apr&egrave;s &ccedil;a, nous irons &agrave; l'Op&eacute;ra. Nous entrerons
+avec les claqueurs. La claque &agrave; l'Op&eacute;ra est tr&egrave;s bien compos&eacute;e. Je
+n'irais pas avec la claque sur les boulevards. &Agrave; l'Op&eacute;ra, figure-toi, il
+y en a qui payent vingt sous, mais c'est des b&ecirc;tas. On les appelle des
+lavettes.&mdash;Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le
+bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une bo&icirc;te
+aux lettres &agrave; la porte. Ah! on s'amuse fameusement!</p>
+
+<p>En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le
+rappela aux r&eacute;alit&eacute;s de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! dit-il, v'l&agrave; la m&egrave;che qui s'use. Attention! je ne peux pas
+mettre plus d'un sou par mois &agrave; mon &eacute;clairage. Quand on se couche, il
+faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur
+Paul de Kock. Avec &ccedil;a que la lumi&egrave;re pourrait passer par les fentes de
+la porte coch&egrave;re, et les cognes n'auraient qu'&agrave; voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, observa timidement l'a&icirc;n&eacute; qui seul osait causer avec Gavroche
+et lui donner la r&eacute;plique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il
+faut prendre garde de br&ucirc;ler la maison.</p>
+
+<p>&mdash;On ne dit pas br&ucirc;ler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le
+bocard.</p>
+
+<p>L'orage redoublait. On entendait, &agrave; travers des roulements de tonnerre,
+l'averse battre le dos du colosse.</p>
+
+<p>&mdash;Enfonc&eacute;, la pluie! dit Gavroche. &Ccedil;a m'amuse d'entendre couler la
+carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une b&ecirc;te; il perd sa
+marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et &ccedil;a le
+fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualit&eacute; de philosophe
+du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, acceptait toutes les cons&eacute;quences, fut suivie
+d'un large &eacute;clair, si &eacute;blouissant que quelque chose en entra par la
+crevasse dans le ventre de l'&eacute;l&eacute;phant. Presque en m&ecirc;me temps la foudre
+gronda, et tr&egrave;s furieusement. Les deux petits pouss&egrave;rent un cri, et se
+soulev&egrave;rent si vivement que le treillage en fut presque &eacute;cart&eacute;; mais
+Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre
+pour &eacute;clater de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'&eacute;difice. Voil&agrave; du beau
+tonnerre, &agrave; la bonne heure! Ce n'est pas l&agrave; de la gnognotte d'&eacute;clair.
+Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu'&agrave; l'Ambigu.</p>
+
+<p>Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux
+enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien &eacute;tendre
+tout de leur long et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne.
+Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est tr&egrave;s mauvais de
+ne pas dormir. &Ccedil;a vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit
+dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la
+pelure! je vas &eacute;teindre. Y &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura l'a&icirc;n&eacute;, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;On ne dit pas la t&ecirc;te, cria Gavroche, on dit la tronche.</p>
+
+<p>Les deux enfants se serr&egrave;rent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de
+les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux
+oreilles, puis r&eacute;p&eacute;ta pour la troisi&egrave;me fois l'injonction en langue
+hi&eacute;ratique:</p>
+
+<p>&mdash;Pioncez!</p>
+
+<p>Et il souffla le lumignon.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la lumi&egrave;re &eacute;tait-elle &eacute;teinte qu'un tremblement singulier
+commen&ccedil;a &agrave; &eacute;branler le treillage sous lequel les trois enfants &eacute;taient
+couch&eacute;s. C'&eacute;tait une multitude de frottements sourds qui rendaient un
+son m&eacute;tallique, comme si des griffes et des dents grin&ccedil;aient sur le fil
+de cuivre. Cela &eacute;tait accompagn&eacute; de toutes sortes de petits cris aigus.</p>
+
+<p>Le petit gar&ccedil;on de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa t&ecirc;te
+et glac&eacute; d'&eacute;pouvante, poussa du coude son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, mais le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;
+&laquo;pion&ccedil;ait&raquo; d&eacute;j&agrave;, comme Gavroche le lui avait ordonn&eacute;. Alors le petit,
+n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en
+retenant son haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;C'est les rats, r&eacute;pondit Gavroche.</p>
+
+<p>Et il remit sa t&ecirc;te sur la natte.</p>
+
+<p>Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de
+l'&eacute;l&eacute;phant et qui &eacute;taient ces taches noires vivantes dont nous avons
+parl&eacute;, avaient &eacute;t&eacute; tenus en respect par la flamme de la bougie tant
+qu'elle avait brill&eacute;, mais d&egrave;s que cette caverne, qui &eacute;tait comme leur
+cit&eacute;, avait &eacute;t&eacute; rendue &agrave; la nuit, sentant l&agrave; ce que le bon conteur
+Perrault appelle &laquo;de la chair fra&icirc;che&raquo;, ils s'&eacute;taient ru&eacute;s en foule sur
+la tente de Gavroche, avaient grimp&eacute; jusqu'au sommet, et en mordaient
+les mailles comme s'ils cherchaient &agrave; percer cette zinzeli&egrave;re d'un
+nouveau genre.</p>
+
+<p>Cependant le petit ne s'endormait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que les rats?</p>
+
+<p>&mdash;C'est des souris.</p>
+
+<p>Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des
+souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il &eacute;leva encore
+la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Hein? refit Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas un chat?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai eu un, r&eacute;pondit Gavroche, j'en ai apport&eacute; un, mais ils me
+l'ont mang&eacute;.</p>
+
+<p>Cette seconde explication d&eacute;fit l'&oelig;uvre de la premi&egrave;re, et le petit
+recommen&ccedil;a &agrave; trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la
+quatri&egrave;me fois.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a qui a &eacute;t&eacute; mang&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Le chat.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a qui a mang&eacute; le chat?</p>
+
+<p>&mdash;Les rats.</p>
+
+<p>&mdash;Les souris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les rats.</p>
+
+<p>L'enfant, constern&eacute; de ces souris qui mangent les chats, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! fit Gavroche.</p>
+
+<p>La terreur de l'enfant &eacute;tait au comble. Mais Gavroche ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;N'e&iuml;lle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis l&agrave;!
+Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce!</p>
+
+<p>Gavroche en m&ecirc;me temps prit la main du petit par-dessus son fr&egrave;re.
+L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassur&eacute;. Le courage et
+la force ont de ces communications myst&eacute;rieuses. Le silence s'&eacute;tait
+refait autour d'eux, le bruit des voix avait effray&eacute; et &eacute;loign&eacute; les
+rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage,
+les trois m&ocirc;mes, plong&eacute;s dans le sommeil, n'entendaient plus rien.</p>
+
+<p>Les heures de la nuit s'&eacute;coul&egrave;rent. L'ombre couvrait l'immense place de
+la Bastille, un vent d'hiver qui se m&ecirc;lait &agrave; la pluie soufflait par
+bouff&eacute;es, les patrouilles furetaient les portes, les all&eacute;es, les enclos,
+les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient
+silencieusement devant l'&eacute;l&eacute;phant; le monstre, debout, immobile, les
+yeux ouverts dans les t&eacute;n&egrave;bres, avait l'air de r&ecirc;ver comme satisfait de
+sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres
+enfants endormis.</p>
+
+<p>Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu'&agrave; cette &eacute;poque
+le corps de garde de la Bastille &eacute;tait situ&eacute; &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la
+place, et que ce qui se passait pr&egrave;s de l'&eacute;l&eacute;phant ne pouvait &ecirc;tre ni
+aper&ccedil;u, ni entendu par la sentinelle.</p>
+
+<p>Vers la fin de cette heure qui pr&eacute;c&egrave;de imm&eacute;diatement le point du jour,
+un homme d&eacute;boucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place,
+tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les
+palissades jusque sous le ventre de l'&eacute;l&eacute;phant. Si une lumi&egrave;re
+quelconque e&ucirc;t &eacute;clair&eacute; cet homme, &agrave; la mani&egrave;re profonde dont il &eacute;tait
+mouill&eacute;, on e&ucirc;t devin&eacute; qu'il avait pass&eacute; la nuit sous la pluie. Arriv&eacute;
+sous l'&eacute;l&eacute;phant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient &agrave;
+aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il
+r&eacute;p&eacute;ta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne &agrave; peine
+quelque id&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Kirikikiou!</p>
+
+<p>Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, r&eacute;pondit du ventre de
+l'&eacute;l&eacute;phant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Presque imm&eacute;diatement, la planche qui fermait le trou se d&eacute;rangea et
+donna passage &agrave; un enfant qui descendit le long du pied de l'&eacute;l&eacute;phant et
+vint lestement tomber pr&egrave;s de l'homme. C'&eacute;tait Gavroche. L'homme &eacute;tait
+Montparnasse.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ce cri, <i>kirikikiou</i>, c'&eacute;tait l&agrave; sans doute ce que l'enfant
+voulait dire par: <i>Tu demanderas monsieur Gavroche</i>.</p>
+
+<p>En l'entendant, il s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute; en sursaut, avait ramp&eacute; hors de son
+&laquo;alc&ocirc;ve&raquo;, en &eacute;cartant un peu le grillage qu'il avait ensuite referm&eacute;
+soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et &eacute;tait descendu.</p>
+
+<p>L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
+Montparnasse se borna &agrave; dire:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.</p>
+
+<p>Le gamin ne demanda pas d'autre &eacute;claircissement.</p>
+
+<p>&mdash;Me v'l&agrave;, dit-il.</p>
+
+<p>Et tous deux se dirig&egrave;rent vers la rue Saint-Antoine, d'o&ugrave; sortait
+Montparnasse, serpentant rapidement &agrave; travers la longue file des
+charrettes de mara&icirc;chers qui descendent &agrave; cette heure-l&agrave; vers la halle.</p>
+
+<p>Les mara&icirc;chers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
+l&eacute;gumes, &agrave; demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs rouli&egrave;res &agrave;
+cause de la pluie battante, ne regardaient m&ecirc;me pas ces &eacute;tranges
+passants.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIf" id="Chapitre_IIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Les p&eacute;rip&eacute;ties de l'&eacute;vasion</h3>
+
+
+<p>Voici ce qui avait eu lieu cette m&ecirc;me nuit &agrave; la Force:</p>
+
+<p>Une &eacute;vasion avait &eacute;t&eacute; concert&eacute;e entre Babet, Brujon, Gueulemer et
+Th&eacute;nardier, quoique Th&eacute;nardier f&ucirc;t au secret. Babet avait fait l'affaire
+pour son compte, le jour m&ecirc;me, comme on a vu d'apr&egrave;s le r&eacute;cit de
+Montparnasse &agrave; Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.</p>
+
+<p>Brujon, ayant pass&eacute; un mois dans une chambre de punition, avait eu le
+temps, premi&egrave;rement, d'y tresser une corde, deuxi&egrave;mement, d'y m&ucirc;rir un
+plan. Autrefois ces lieux s&eacute;v&egrave;res o&ugrave; la discipline de la prison livre le
+condamn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
+plafond de pierre, d'un pav&eacute; de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
+grill&eacute;e, d'une porte doubl&eacute;e de fer, et s'appelaient <i>cachots;</i> mais le
+cachot a &eacute;t&eacute; jug&eacute; trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
+de fer, d'une lucarne grill&eacute;e, d'un lit de camp, d'un pav&eacute; de dalles,
+d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
+<i>chambre de punition</i>. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconv&eacute;nient
+de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
+laisser songer des &ecirc;tres qu'il faudrait faire travailler.</p>
+
+<p>Brujon donc avait song&eacute;, et il &eacute;tait sorti de la chambre de punition
+avec une corde. Comme on le r&eacute;putait fort dangereux dans la cour
+Charlemagne, on le mit dans le B&acirc;timent-Neuf. La premi&egrave;re chose qu'il
+trouva dans le B&acirc;timent-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
+clou; Gueulemer, c'est-&agrave;-dire le crime, un clou, c'est-&agrave;-dire la
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>Brujon, dont il est temps de se faire une id&eacute;e compl&egrave;te, &eacute;tait, avec une
+apparence de complexion d&eacute;licate et une langueur profond&eacute;ment
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
+caressant et le sourire atroce. Son regard r&eacute;sultait de sa volont&eacute; et
+son sourire r&eacute;sultait de sa nature. Ses premi&egrave;res &eacute;tudes dans son art
+s'&eacute;taient dirig&eacute;es vers les toits; il avait fait faire de grands progr&egrave;s
+&agrave; l'industrie des arracheurs de plomb qui d&eacute;pouillent les toitures et
+d&eacute;piautent les goutti&egrave;res par le proc&eacute;d&eacute; dit <i>au gras-double</i>.</p>
+
+<p>Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
+d'&eacute;vasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
+moment-l&agrave; m&ecirc;me, une partie des ardoises de la prison. La cour
+Saint-Bernard n'&eacute;tait plus absolument isol&eacute;e de la cour Charlemagne et
+de la cour Saint-Louis. Il y avait par l&agrave;-haut des &eacute;chafaudages et des
+&eacute;chelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du c&ocirc;t&eacute; de la
+d&eacute;livrance.</p>
+
+<p>Le B&acirc;timent-Neuf, qui &eacute;tait tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
+l&eacute;zard&eacute; et de plus d&eacute;cr&eacute;pit, &eacute;tait le point faible de la prison. Les
+murs en &eacute;taient &agrave; ce point rong&eacute;s par le salp&ecirc;tre qu'on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;
+de rev&ecirc;tir d'un parement de bois les vo&ucirc;tes des dortoirs, parce qu'il
+s'en d&eacute;tachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
+lits. Malgr&eacute; cette v&eacute;tust&eacute;, on faisait la faute d'enfermer dans le
+B&acirc;timent-Neuf les accus&eacute;s les plus inqui&eacute;tants, d'y mettre &laquo;les fortes
+causes&raquo;, comme on dit en langage de prison.</p>
+
+<p>Le B&acirc;timent-Neuf contenait quatre dortoirs superpos&eacute;s et un comble qu'on
+appelait le Bel-Air. Un large tuyau de chemin&eacute;e, probablement de quelque
+ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chauss&eacute;e,
+traversait les quatre &eacute;tages, coupait en deux tous les dortoirs o&ugrave; il
+figurait une fa&ccedil;on de pilier aplati, et allait trouer le toit.</p>
+
+<p>Gueulemer et Brujon &eacute;taient dans le m&ecirc;me dortoir. On les avait mis par
+pr&eacute;caution dans l'&eacute;tage d'en bas. Le hasard faisait que la t&ecirc;te de leurs
+lits s'appuyait au tuyau de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment au-dessus de leur t&ecirc;te dans ce comble
+qualifi&eacute; le Bel-Air.</p>
+
+<p>Le passant qui s'arr&ecirc;te rue Culture-Sainte-Catherine, apr&egrave;s la caserne
+des pompiers, devant la porte coch&egrave;re de la maison des Bains, voit une
+cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
+d&eacute;veloppe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche &eacute;gay&eacute;e par des
+contrevents verts, le r&ecirc;ve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
+de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'&eacute;levait un mur noir, &eacute;norme,
+affreux, nu, auquel elle &eacute;tait adoss&eacute;e. C'&eacute;tait le mur du chemin de
+ronde de la Force.</p>
+
+<p>Ce mur derri&egrave;re cette rotonde, c'&eacute;tait Milton entrevu derri&egrave;re Berquin.</p>
+
+<p>Si haut qu'il f&ucirc;t, ce mur &eacute;tait d&eacute;pass&eacute; par un toit plus noir encore
+qu'on apercevait au del&agrave;. C'&eacute;tait le toit du B&acirc;timent-Neuf. On y
+remarquait quatre lucarnes-mansardes arm&eacute;es de barreaux, c'&eacute;taient les
+fen&ecirc;tres du Bel-Air. Une chemin&eacute;e per&ccedil;ait ce toit; c'&eacute;tait la chemin&eacute;e
+qui traversait les dortoirs.</p>
+
+<p>Le Bel-Air, ce comble du B&acirc;timent-Neuf, &eacute;tait une esp&egrave;ce de grande halle
+mansard&eacute;e, ferm&eacute;e de triples grilles et de portes doubl&eacute;es de t&ocirc;le que
+constellaient des clous d&eacute;mesur&eacute;s. Quand on y entrait par l'extr&eacute;mit&eacute;
+nord, on avait &agrave; sa gauche les quatre lucarnes, et &agrave; sa droite, faisant
+face aux lucarnes, quatre cages carr&eacute;es assez vastes, espac&eacute;es, s&eacute;par&eacute;es
+par des couloirs &eacute;troits, construites jusqu'&agrave; hauteur d'appui en
+ma&ccedil;onnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier &eacute;tait au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
+f&eacute;vrier. On n'a jamais pu d&eacute;couvrir comment, et par quelle connivence,
+il avait r&eacute;ussi &agrave; s'y procurer et &agrave; y cacher une bouteille de ce vin
+invent&eacute;, dit-on, par Desrues, auquel se m&ecirc;le un narcotique et que la
+bande des <i>Endormeurs</i> a rendu c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>Il y a dans beaucoup de prisons des employ&eacute;s tra&icirc;tres, mi-partis
+ge&ocirc;liers et voleurs, qui aident aux &eacute;vasions, qui vendent &agrave; la police
+une domesticit&eacute; infid&egrave;le, et qui font danser l'anse du panier &agrave; salade.</p>
+
+<p>Dans cette m&ecirc;me nuit donc, o&ugrave; le petit Gavroche avait recueilli les deux
+enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, &eacute;vad&eacute; le
+matin m&ecirc;me, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
+lev&egrave;rent doucement et se mirent &agrave; percer avec le clou que Brujon avait
+trouv&eacute; le tuyau de chemin&eacute;e auquel leurs lits touchaient. Les gravois
+tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
+giboul&eacute;es m&ecirc;l&eacute;es de tonnerre &eacute;branlaient les portes sur leurs gonds et
+faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
+prisonniers qui se r&eacute;veill&egrave;rent firent semblant de se rendormir et
+laiss&egrave;rent faire Gueulemer et Brujon. Brujon &eacute;tait adroit; Gueulemer
+&eacute;tait vigoureux. Avant qu'aucun bruit f&ucirc;t parvenu au surveillant couch&eacute;
+dans la cellule grill&eacute;e qui avait jour sur le dortoir, le mur &eacute;tait
+perc&eacute;, la chemin&eacute;e escalad&eacute;e, le treillis de fer qui fermait l'orifice
+sup&eacute;rieur du tuyau forc&eacute;, et les deux redoutables bandits sur le toit.
+La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.</p>
+
+<p>Un ab&icirc;me de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
+les s&eacute;parait du mur de ronde. Au fond de cet ab&icirc;me ils voyaient reluire
+dans l'obscurit&eacute; le fusil d'un factionnaire. Ils attach&egrave;rent par un bout
+aux tron&ccedil;ons des barreaux de la chemin&eacute;e qu'ils venaient de tordre la
+corde que Brujon avait fil&eacute;e dans son cachot, lanc&egrave;rent l'autre bout
+par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'ab&icirc;me, se
+cramponn&egrave;rent au chevron du mur, l'enjamb&egrave;rent, se laiss&egrave;rent glisser
+l'un apr&egrave;s l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche &agrave; la
+maison des Bains, ramen&egrave;rent leur corde &agrave; eux, saut&egrave;rent dans la cour
+des Bains, la travers&egrave;rent, pouss&egrave;rent le vasistas du portier, aupr&egrave;s
+duquel pendait son cordon, tir&egrave;rent le cordon, ouvrirent la porte
+coch&egrave;re, et se trouv&egrave;rent dans la rue.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'&eacute;taient lev&eacute;s debout sur
+leurs lits dans les t&eacute;n&egrave;bres, leur clou &agrave; la main, leur projet dans la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
+r&ocirc;daient dans les environs.</p>
+
+<p>En tirant leur corde &agrave; eux, ils l'avaient cass&eacute;e, et il en &eacute;tait rest&eacute;
+un morceau attach&eacute; &agrave; la chemin&eacute;e sur le toit. Ils n'avaient du reste
+d'autre avarie que de s'&ecirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s enti&egrave;rement enlev&eacute; la peau des
+mains.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, Th&eacute;nardier &eacute;tait pr&eacute;venu, sans qu'on ait pu &eacute;claircir de
+quelle fa&ccedil;on, et ne dormait pas.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, la nuit &eacute;tant tr&egrave;s noire, il vit passer sur le
+toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui &eacute;tait
+vis-&agrave;-vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arr&ecirc;ta &agrave; la lucarne le temps
+d'un regard. C'&eacute;tait Brujon. Th&eacute;nardier le reconnut, et comprit. Cela
+lui suffit.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, signal&eacute; comme escarpe et d&eacute;tenu sous pr&eacute;vention de
+guet-apens nocturne &agrave; main arm&eacute;e, &eacute;tait gard&eacute; &agrave; vue. Un factionnaire,
+qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
+charg&eacute; devant sa cage. Le Bel-Air &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par une applique. Le
+prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
+livres. Tous les jours &agrave; quatre heures de l'apr&egrave;s-midi, un gardien
+escort&eacute; de deux dogues,&mdash;cela se faisait encore ainsi &agrave; cette
+&eacute;poque,&mdash;entrait dans sa cage, d&eacute;posait pr&egrave;s de son lit un pain noir de
+deux livres, une cruche d'eau et une &eacute;cuelle pleine d'un bouillon assez
+maigre o&ugrave; nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
+sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier avait obtenu la permission de conserver une esp&egrave;ce de
+cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
+de la muraille, &laquo;afin, disait-il, de le pr&eacute;server des rats&raquo;. Comme on
+gardait Th&eacute;nardier &agrave; vue, on n'avait point trouv&eacute; d'inconv&eacute;nient &agrave; cette
+cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:&mdash;Il
+vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui &eacute;tait un
+vieux soldat, et on le rempla&ccedil;a par un conscrit. Quelques instants
+apr&egrave;s, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
+remarqu&eacute;, si ce n'est la trop grande jeunesse et &laquo;l'air paysan&raquo; du
+&laquo;tourlourou&raquo;. Deux heures apr&egrave;s, &agrave; quatre heures, quand on vint relever
+le conscrit, on le trouva endormi et tomb&eacute; &agrave; terre comme un bloc pr&egrave;s de
+la cage de Th&eacute;nardier. Quant &agrave; Th&eacute;nardier, il n'y &eacute;tait plus. Ses fers
+bris&eacute;s &eacute;taient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
+et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
+&eacute;t&eacute; arrach&eacute;e et sans doute emport&eacute;e, car on ne la retrouva point. On
+saisit aussi dans la cellule une bouteille &agrave; moiti&eacute; vid&eacute;e qui contenait
+le reste du vin stup&eacute;fiant avec lequel le soldat avait &eacute;t&eacute; endormi. La
+bayonnette du soldat avait disparu.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ceci fut d&eacute;couvert, on crut Th&eacute;nardier hors de toute
+atteinte. La r&eacute;alit&eacute; est qu'il n'&eacute;tait plus dans le B&acirc;timent-Neuf, mais
+qu'il &eacute;tait encore fort en danger. Son &eacute;vasion n'&eacute;tait point consomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, en arrivant sur le toit du B&acirc;timent-Neuf, avait trouv&eacute; le
+reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
+sup&eacute;rieure de la chemin&eacute;e, mais ce bout cass&eacute; &eacute;tant beaucoup trop court,
+il n'avait pu s'&eacute;vader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
+Brujon et Gueulemer.</p>
+
+<p>Quand on d&eacute;tourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
+rencontre presque tout de suite &agrave; droite un enfoncement sordide. Il y
+avait l&agrave; au si&egrave;cle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
+de fond, v&eacute;ritable mur de masure qui s'&eacute;l&egrave;ve &agrave; la hauteur d'un troisi&egrave;me
+&eacute;tage entre les b&acirc;timents voisins. Cette ruine est reconnaissable &agrave; deux
+grandes fen&ecirc;tres carr&eacute;es qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
+proche du pignon de droite, est barr&eacute;e d'une solive vermoulue ajust&eacute;e en
+chevron d'&eacute;tai. &Agrave; travers ces fen&ecirc;tres on distinguait autrefois une
+haute muraille lugubre qui &eacute;tait un morceau de l'enceinte du chemin de
+ronde de la Force.</p>
+
+<p>Le vide que la maison d&eacute;molie a laiss&eacute; sur la rue est &agrave; moiti&eacute; rempli
+par une palissade en planches pourries contrebut&eacute;e de cinq bornes de
+pierre. Dans cette cl&ocirc;ture se cache une petite baraque appuy&eacute;e &agrave; la
+ruine rest&eacute;e debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
+ann&eacute;es, n'&eacute;tait ferm&eacute;e que d'un loquet.</p>
+
+<p>C'est sur la cr&ecirc;te de cette ruine que Th&eacute;nardier &eacute;tait parvenu un peu
+apr&egrave;s trois heures du matin.</p>
+
+<p>Comment &eacute;tait-il arriv&eacute; l&agrave;? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
+comprendre. Les &eacute;clairs avaient d&ucirc; tout ensemble le g&ecirc;ner et l'aider.
+S'&eacute;tait-il servi des &eacute;chelles et des &eacute;chafaudages des couvreurs pour
+gagner de toit en toit, de cl&ocirc;ture en cl&ocirc;ture, de compartiment en
+compartiment, les b&acirc;timents de la cour Charlemagne, puis les b&acirc;timents
+de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de l&agrave; la masure sur la rue
+du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
+continuit&eacute; qui semblaient le rendre impossible. Avait-il pos&eacute; la planche
+de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
+et s'&eacute;tait-il mis &agrave; ramper &agrave; plat ventre sur le chevron du mur de ronde
+tout autour de la prison jusqu'&agrave; la masure? Mais le mur du chemin de
+ronde de la Force dessinait une ligne cr&eacute;nel&eacute;e et in&eacute;gale, il montait et
+descendait, il s'abaissait &agrave; la caserne des pompiers, il se relevait &agrave;
+la maison des Bains, il &eacute;tait coup&eacute; par des constructions, il n'avait
+pas la m&ecirc;me hauteur sur l'h&ocirc;tel Lamoignon que sur la rue Pav&eacute;e, il avait
+partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
+auraient d&ucirc; voir la sombre silhouette du fugitif; de cette fa&ccedil;on encore
+le chemin fait par Th&eacute;nardier reste &agrave; peu pr&egrave;s inexplicable. Des deux
+mani&egrave;res, fuite impossible. Th&eacute;nardier, illumin&eacute; par cette effrayante
+soif de la libert&eacute; qui change les pr&eacute;cipices en foss&eacute;s, les grilles de
+fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athl&egrave;te, un podagre en oiseau,
+la stupidit&eacute; en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
+en g&eacute;nie, Th&eacute;nardier avait-il invent&eacute; et improvis&eacute; une troisi&egrave;me
+mani&egrave;re? On ne l'a jamais su.</p>
+
+<p>On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'&eacute;vasion.
+L'homme qui s'&eacute;chappe, r&eacute;p&eacute;tons-le, est un inspir&eacute;; il y a de l'&eacute;toile
+et de l'&eacute;clair dans la myst&eacute;rieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
+d&eacute;livrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
+sublime; et l'on dit d'un voleur &eacute;vad&eacute;: Comment a-t-il fait pour
+escalader ce toit? de m&ecirc;me qu'on dit de Corneille: O&ugrave; a-t-il trouv&eacute;
+<i>Qu'il mour&ucirc;t?</i></p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, tremp&eacute; par la pluie, les
+v&ecirc;tements en lambeaux, les mains &eacute;corch&eacute;es, les coudes en sang, les
+genoux d&eacute;chir&eacute;s, Th&eacute;nardier &eacute;tait arriv&eacute; sur ce que les enfants, dans
+leur langue figur&eacute;e, appellent <i>le coupant</i> du mur de la ruine, il s'y
+&eacute;tait couch&eacute; tout de son long, et l&agrave;, la force lui avait manqu&eacute;. Un
+escarpement &agrave; pic de la hauteur d'un troisi&egrave;me &eacute;tage le s&eacute;parait du pav&eacute;
+de la rue.</p>
+
+<p>La corde qu'il avait &eacute;tait trop courte.</p>
+
+<p>Il attendait l&agrave;, p&acirc;le, &eacute;puis&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de tout l'espoir qu'il avait
+eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
+&eacute;pouvant&eacute; de l'id&eacute;e d'entendre avant quelques instants sonner &agrave;
+l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure o&ugrave; l'on viendrait
+relever la sentinelle et o&ugrave; on la trouverait endormie sous le toit
+perc&eacute;, regardant avec stupeur, &agrave; une profondeur terrible, &agrave; la lueur des
+r&eacute;verb&egrave;res, le pav&eacute; mouill&eacute; et noir, ce pav&eacute; d&eacute;sir&eacute; et effroyable qui
+&eacute;tait la mort et qui &eacute;tait la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Il se demandait si ses trois complices d'&eacute;vasion avaient r&eacute;ussi, s'ils
+l'avaient attendu, et s'ils viendraient &agrave; son aide. Il &eacute;coutait. Except&eacute;
+une patrouille, personne n'avait pass&eacute; dans la rue depuis qu'il &eacute;tait
+l&agrave;. Presque toute la descente des mara&icirc;chers de Montreuil, de Charonne,
+de Vincennes et de Bercy &agrave; la halle se fait par la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Quatre heures sonn&egrave;rent. Th&eacute;nardier tressaillit, peu d'instants apr&egrave;s,
+cette rumeur effar&eacute;e et confuse qui suit une &eacute;vasion d&eacute;couverte &eacute;clata
+dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
+grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
+les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
+pav&eacute; des cours, arrivaient jusqu'&agrave; lui. Des lumi&egrave;res montaient et
+descendaient aux fen&ecirc;tres grill&eacute;es des dortoirs, une torche courait sur
+le comble du B&acirc;timent-Neuf, les pompiers de la caserne d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; avaient
+&eacute;t&eacute; appel&eacute;s. Leurs casques, que la torche &eacute;clairait dans la pluie,
+allaient et venaient le long des toits. En m&ecirc;me temps Th&eacute;nardier voyait
+du c&ocirc;t&eacute; de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
+du ciel.</p>
+
+<p>Lui &eacute;tait sur le haut d'un mur de dix pouces de large, &eacute;tendu sous
+l'averse, avec deux gouffres &agrave; droite et &agrave; gauche, ne pouvant bouger, en
+proie au vertige d'une chute possible et &agrave; l'horreur d'une arrestation
+certaine, et sa pens&eacute;e, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
+de ces id&eacute;es &agrave; l'autre:&mdash;Mort si je tombe, pris si je reste.</p>
+
+<p>Dans cette angoisse, il vit tout &agrave; coup, la rue &eacute;tant encore tout &agrave; fait
+obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
+c&ocirc;t&eacute; de la rue Pav&eacute;e s'arr&ecirc;ter dans le renfoncement au-dessus duquel
+Th&eacute;nardier &eacute;tait comme suspendu. Cet homme f&ucirc;t rejoint par un second qui
+marchait avec la m&ecirc;me pr&eacute;caution, puis par un troisi&egrave;me, puis par un
+quatri&egrave;me. Quand ces hommes furent r&eacute;unis, l'un d'eux souleva le loquet
+de la porte de la palissade, et ils entr&egrave;rent tous quatre dans
+l'enceinte o&ugrave; est la baraque. Ils se trouvaient pr&eacute;cis&eacute;ment au-dessous
+de Th&eacute;nardier. Ces hommes avaient &eacute;videmment choisi ce renfoncement pour
+pouvoir causer sans &ecirc;tre vus des passants ni de la sentinelle qui garde
+le guichet de la Force &agrave; quelques pas de l&agrave;. Il faut dire aussi que la
+pluie tenait cette sentinelle bloqu&eacute;e dans sa gu&eacute;rite. Th&eacute;nardier, ne
+pouvant distinguer leurs visages, pr&ecirc;ta l'oreille &agrave; leurs paroles avec
+l'attention d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e d'un mis&eacute;rable qui se sent perdu.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait &agrave;
+l'esp&eacute;rance, ces hommes parlaient argot.</p>
+
+<p>Le premier disait, bas, mais distinctement:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;carrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?</p>
+
+<p>Le second r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il lansquine &agrave; &eacute;teindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
+passer, il y a l&agrave; un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
+emballer icicaille.</p>
+
+<p>Ces deux mots, <i>icigo</i> et <i>icicaille</i>, qui tous deux veulent dire ici,
+et qui appartiennent, le premier &agrave; l'argot des barri&egrave;res, le second &agrave;
+l'argot du Temple, furent des traits de lumi&egrave;re pour Th&eacute;nardier. &Agrave; icigo
+il reconnut Brujon, qui &eacute;tait r&ocirc;deur de barri&egrave;res, et &agrave; icicaille Babet,
+qui, parmi tous ses m&eacute;tiers, avait &eacute;t&eacute; revendeur au Temple.</p>
+
+<p>L'antique argot du grand si&egrave;cle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
+&eacute;tait le seul m&ecirc;me qui le parl&acirc;t bien purement. Sans <i>icicaille</i>,
+Th&eacute;nardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout &agrave; fait d&eacute;natur&eacute;
+sa voix.</p>
+
+<p>Cependant le troisi&egrave;me &eacute;tait intervenu:</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
+n'a pas besoin de nous?</p>
+
+<p>&Agrave; ceci, qui n'&eacute;tait que du fran&ccedil;ais, Th&eacute;nardier reconnut Montparnasse,
+lequel mettait son &eacute;l&eacute;gance &agrave; entendre tous les argots et &agrave; n'en parler
+aucun.</p>
+
+<p>Quant au quatri&egrave;me, il se taisait, mais ses vastes &eacute;paules le
+d&eacute;non&ccedil;aient. Th&eacute;nardier n'h&eacute;sita pas. C'&eacute;tait Gueulemer.</p>
+
+<p>Brujon r&eacute;pliqua presque imp&eacute;tueusement, mais toujours &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu nous bonis l&agrave;? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
+crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
+empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
+braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
+sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut &ecirc;tre mariol! Le
+vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!</p>
+
+<p>Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
+Poulailler et Cartouche, et qui est &agrave; l'argot hardi, nouveau, color&eacute; et
+risqu&eacute; dont usait Brujon ce que la langue de Racine est &agrave; la langue
+d'Andr&eacute; Ch&eacute;nier:</p>
+
+<p>&mdash;Ton orgue tapissier aura &eacute;t&eacute; fait marron dans l'escalier. Il faut &ecirc;tre
+arcasien. C'est un galifard. Il se sera laiss&eacute; jouer l'harnache par un
+roussin, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me par un roussi, qui lui aura battu comtois. Pr&ecirc;te
+l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le coll&egrave;ge? Tu as
+vu toutes ces camoufles. Il est tomb&eacute;, va! Il en sera quitte pour tirer
+ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
+colomb&eacute;, mais il n'y a plus qu'&agrave; faire les l&eacute;zards, ou autrement on nous
+la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
+une rouillarde encible.</p>
+
+<p>&mdash;On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon. &Agrave; l'heure qui toque, le
+tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. D&eacute;carrons. Je
+crois &agrave; tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!</p>
+
+<p>Montparnasse ne r&eacute;sistait plus que faiblement; le fait est que ces
+quatre hommes, avec cette fid&eacute;lit&eacute; qu'ont les bandits de ne jamais
+s'abandonner entre eux, avaient r&ocirc;d&eacute; toute la nuit autour de la Force,
+quel que f&ucirc;t le p&eacute;ril, dans l'esp&eacute;rance de voir surgir au haut de
+quelque muraille Th&eacute;nardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
+belle, c'&eacute;tait une averse &agrave; rendre toutes les rues d&eacute;sertes, le froid
+qui les gagnait, leurs v&ecirc;tements tremp&eacute;s, leurs chaussures perc&eacute;es, le
+bruit inqui&eacute;tant qui venait d'&eacute;clater dans la prison, les heures
+&eacute;coul&eacute;es, les patrouilles rencontr&eacute;es, l'espoir qui s'en allait, la peur
+qui revenait, tout cela les poussait &agrave; la retraite. Montparnasse
+lui-m&ecirc;me, qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre un peu le gendre de Th&eacute;nardier, c&eacute;dait. Un
+moment de plus, ils &eacute;taient partis. Th&eacute;nardier haletait sur son mur
+comme les naufrag&eacute;s de la <i>M&eacute;duse</i> sur leur radeau en voyant le navire
+apparu s'&eacute;vanouir &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
+id&eacute;e, une derni&egrave;re, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
+de Brujon qu'il avait d&eacute;tach&eacute; de la chemin&eacute;e du B&acirc;timent-Neuf, et le
+jeta dans l'enceinte de la palissade.</p>
+
+<p>Cette corde tomba &agrave; leurs pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Une veuve, dit Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tortouse! dit Brujon.</p>
+
+<p>&mdash;L'aubergiste est l&agrave;, dit Montparnasse.</p>
+
+<p>Ils lev&egrave;rent les yeux. Th&eacute;nardier avan&ccedil;a un peu la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
+fixera au mur, il en aura assez pour descendre.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier se risqua &agrave; &eacute;lever la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis transi.</p>
+
+<p>&mdash;On te r&eacute;chauffera.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis plus bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les mains gourdes.</p>
+
+<p>&mdash;Noue seulement la corde au mur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Trois &eacute;tages! fit Brujon.</p>
+
+<p>Un ancien conduit en pl&acirc;tre, lequel avait servi &agrave; un po&ecirc;le qu'on
+allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
+presque jusqu'&agrave; l'endroit o&ugrave; l'on apercevait Th&eacute;nardier. Ce tuyau, alors
+fort l&eacute;zard&eacute; et tout crevass&eacute;, est tomb&eacute; depuis, mais on en voit encore
+les traces. Il &eacute;tait fort &eacute;troit.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait monter par l&agrave;, fit Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Par ce tuyau? s'&eacute;cria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait un m&ocirc;me, reprit Brujon.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; trouver un moucheron? dit Gueulemer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.</p>
+
+<p>Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun
+passant ne traversait la rue, sortit avec pr&eacute;caution, referma la porte
+derri&egrave;re lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.</p>
+
+<p>Sept ou huit minutes s'&eacute;coul&egrave;rent, huit mille si&egrave;cles pour Th&eacute;nardier;
+Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se
+rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essouffl&eacute;, et amenant Gavroche. La
+pluie continuait de faire la rue compl&egrave;tement d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de
+bandits d'un air tranquille. L'eau lui d&eacute;gouttait des cheveux. Gueulemer
+lui adressa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Mioche, es-tu un homme?</p>
+
+<p>Gavroche haussa les &eacute;paules et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Un m&ocirc;me comme m&eacute;zig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont
+des m&ocirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le mion joue du crachoir! s'&eacute;cria Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Le m&ocirc;me pantinois n'est pas maquill&eacute; de fertille lansquin&eacute;e, ajouta
+Brujon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.</p>
+
+<p>Montparnasse r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Grimper par ce tuyau.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cette veuve, f&icirc;t Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Et ligoter la tortouse, continua Brujon.</p>
+
+<p>&mdash;Au mont&eacute; du montant, reprit Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? dit Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! dit Gueulemer.</p>
+
+<p>Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fen&ecirc;tres, et fit cet
+inexprimable et d&eacute;daigneux bruit des l&egrave;vres qui signifie:</p>
+
+<p>&mdash;Que &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un homme l&agrave;-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu? reprit Brujon.</p>
+
+<p>&mdash;Serin! r&eacute;pondit l'enfant comme si la question lui paraissait inou&iuml;e;
+et il &ocirc;ta ses souliers.</p>
+
+<p>Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,
+dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui
+remit la corde que Brujon avait renou&eacute;e pendant l'absence de
+Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau o&ugrave; il &eacute;tait facile
+d'entrer gr&acirc;ce &agrave; une large crevasse qui touchait au toit. Au moment o&ugrave;
+il allait monter, Th&eacute;nardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,
+se pencha au bord du mur; la premi&egrave;re lueur du jour blanchissait son
+front inond&eacute; de sueur, ses pommettes livides, son nez effil&eacute; et sauvage,
+sa barbe grise toute h&eacute;riss&eacute;e, et Gavroche le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il, c'est mon p&egrave;re!... Oh! cela n'emp&ecirc;che pas.</p>
+
+<p>Et prenant la corde dans ses dents, il commen&ccedil;a r&eacute;sol&ucirc;ment l'escalade.</p>
+
+<p>Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,
+et noua solidement la corde &agrave; la traverse sup&eacute;rieure de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, Th&eacute;nardier &eacute;tait dans la rue.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il eut touch&eacute; le pav&eacute;, d&egrave;s qu'il se sentit hors de danger, il ne
+fut plus ni fatigu&eacute;, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont
+il sortait s'&eacute;vanouirent comme une fum&eacute;e, toute cette &eacute;trange et f&eacute;roce
+intelligence se r&eacute;veilla, et se trouva debout et libre, pr&ecirc;te &agrave; marcher
+devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, qui allons-nous manger?</p>
+
+<p>Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent
+qui signifie tout &agrave; la fois tuer, assassiner et d&eacute;valiser. <i>Manger</i>,
+sens vrai: <i>d&eacute;vorer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous
+nous s&eacute;parerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air
+bonne rue Plumet, une rue d&eacute;serte, une maison isol&eacute;e, une vieille grille
+pourrie sur un jardin, des femmes seules.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi pas? demanda Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Ta f&eacute;e, &Eacute;ponine, a &eacute;t&eacute; voir la chose, r&eacute;pondit Babet.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a apport&eacute; un biscuit &agrave; Magnon, ajouta Gueulemer. Rien &agrave;
+maquiller l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;La f&eacute;e n'est pas loffe, fit Th&eacute;nardier. Pourtant il faudra voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.</p>
+
+<p>Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,
+pendant ce colloque, s'&eacute;tait assis sur une des bornes de la palissade;
+il attendit quelques instants, peut-&ecirc;tre que son p&egrave;re se tourn&acirc;t vers
+lui, puis il remit ses souliers, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voil&agrave;
+tir&eacute;s d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes m&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Et il s'en alla.</p>
+
+<p>Les cinq hommes sortirent l'un apr&egrave;s l'autre de la palissade.</p>
+
+<p>Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit
+Th&eacute;nardier &agrave; part:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu regard&eacute; ce mion? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mion?</p>
+
+<p>&mdash;Le mion qui a grimp&eacute; au mur et t'a port&eacute; la corde.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Th&eacute;nardier, crois-tu?</p>
+
+<p>Et il s'en alla.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_septieme" id="Livre_septieme"></a>Livre septi&egrave;me&mdash;L'argot</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Origine</h3>
+
+
+<p><i>Pigritia</i> est un mot terrible.</p>
+
+<p>Il engendre un monde, <i>la p&egrave;gre</i>, lisez: <i>le vol</i>, et un enfer, <i>la
+p&eacute;grenne</i>, lisez: <i>la faim</i>.</p>
+
+<p>Ainsi la paresse est m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.</p>
+
+<p>O&ugrave; sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'argot? C'est tout &agrave; la fois la nation et l'idiome; c'est
+le vol sous ses deux esp&egrave;ces, peuple et langue.</p>
+
+<p>Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre
+histoire introduisait au milieu d'un ouvrage &eacute;crit dans le m&ecirc;me but que
+celui-ci un voleur parlant argot, il y eut &eacute;bahissement et
+clameur.&mdash;Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est
+la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la
+soci&eacute;t&eacute; a de plus abominable! etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.</p>
+
+<p>Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur
+du c&oelig;ur humain, l'autre un intr&eacute;pide ami du peuple, Balzac et Eug&egrave;ne
+Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme
+l'avait fait en 1828 l'auteur du <i>Dernier jour d'un condamn&eacute;</i>, les m&ecirc;mes
+r&eacute;clamations se sont &eacute;lev&eacute;es. On a r&eacute;p&eacute;t&eacute;:&mdash;Que nous veulent les
+&eacute;crivains avec ce r&eacute;voltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait
+fr&eacute;mir!</p>
+
+<p>Qui le nie? Sans doute.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une soci&eacute;t&eacute;, depuis
+quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous
+avions toujours pens&eacute; que c'&eacute;tait quelquefois un acte de courage, et
+tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention
+sympathique que m&eacute;rite le devoir accept&eacute; et accompli. Ne pas tout
+explorer, ne pas tout &eacute;tudier, s'arr&ecirc;ter en chemin, pourquoi? S'arr&ecirc;ter
+est le fait de la sonde et non du sondeur.</p>
+
+<p>Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, l&agrave; o&ugrave; la
+terre finit et o&ugrave; la boue commence, fouiller dans ces vagues &eacute;paisses,
+poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pav&eacute; cet idiome abject
+qui ruisselle de fange ainsi tir&eacute; au jour, ce vocabulaire pustuleux dont
+chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des
+t&eacute;n&egrave;bres, ce n'est ni une t&acirc;che attrayante, ni une t&acirc;che ais&eacute;e. Rien
+n'est plus lugubre que de contempler ainsi &agrave; nu, &agrave; la lumi&egrave;re de la
+pens&eacute;e, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que
+ce soit une sorte d'horrible b&ecirc;te faite pour la nuit qu'on vient
+d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille
+vivante et h&eacute;riss&eacute;e qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,
+menace et regarde. Tel mot ressemble &agrave; une griffe, tel autre &agrave; un &oelig;il
+&eacute;teint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.
+Tout cela vit de cette vitalit&eacute; hideuse des choses qui se sont
+organis&eacute;es dans la d&eacute;sorganisation.</p>
+
+<p>Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'&eacute;tude? depuis quand la
+maladie chasse-t-elle le m&eacute;decin? Se figure-t-on un naturaliste qui
+refuserait d'&eacute;tudier la vip&egrave;re, la chauve-souris, le scorpion, la
+scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs t&eacute;n&egrave;bres en
+disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se d&eacute;tournerait de l'argot
+ressemblerait &agrave; un chirurgien qui se d&eacute;tournerait d'un ulc&egrave;re ou d'une
+verrue. Ce serait un philologue h&eacute;sitant &agrave; examiner un fait de la
+langue, un philosophe h&eacute;sitant &agrave; scruter un fait de l'humanit&eacute;. Car, il
+faut bien le dire &agrave; ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un
+ph&eacute;nom&egrave;ne litt&eacute;raire et un r&eacute;sultat social. Qu'est-ce que l'argot
+proprement dit? L'argot est la langue de la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Ici on peut nous arr&ecirc;ter; on peut g&eacute;n&eacute;raliser le fait, ce qui est
+quelquefois une mani&egrave;re de l'att&eacute;nuer, on peut nous dire que tous les
+m&eacute;tiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les
+accidents de la hi&eacute;rarchie sociale et toutes les formes de
+l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: <i>Montpellier
+disponible; Marseille belle qualit&eacute;</i>, l'agent de change qui dit:
+<i>report, prime, fin courant</i>, le joueur qui dit: <i>tiers et tout, refait
+de pique</i>, l'huissier des &icirc;les normandes qui dit: <i>l'affieffeur
+s'arr&ecirc;tant &agrave; son fonds ne peut cl&acirc;mer les fruits de ce fonds pendant la
+saisie h&eacute;r&eacute;ditale des immeubles du renonciateur</i>, le vaudevilliste qui
+dit: <i>on a &eacute;gay&eacute; l'ours</i>, le com&eacute;dien qui dit: <i>j'ai fait four</i>, le
+philosophe qui dit: <i>triplicit&eacute; ph&eacute;nom&eacute;nale</i>, le chasseur qui dit:
+<i>voileci allais, voileci fuyant</i>, le phr&eacute;nologue qui dit: <i>amativit&eacute;,
+combativit&eacute;, s&eacute;cr&eacute;tivit&eacute;</i>, le fantassin qui dit: <i>ma clarinette</i>, le
+cavalier qui dit: <i>mon poulet d'Inde</i>, le ma&icirc;tre d'armes qui dit:
+<i>tierce, quarte, rompez</i>, l'imprimeur qui dit: <i>parlons batio</i>, tous,
+imprimeur, ma&icirc;tre d'armes, cavalier, fantassin, phr&eacute;nologue, chasseur,
+philosophe, com&eacute;dien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,
+marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: <i>mon rapin</i>, le notaire qui
+dit: <i>mon saute-ruisseau</i>, le perruquier qui dit: <i>mon commis</i>, le
+savetier qui dit: <i>mon gniaf</i>, parlent argot. &Agrave; la rigueur, et si on le
+veut absolument, toutes ces fa&ccedil;ons diverses de dire la droite et la
+gauche, le matelot <i>b&acirc;bord</i> et <i>tribord</i>, le machiniste, <i>c&ocirc;t&eacute; cour</i> et
+<i>c&ocirc;t&eacute; jardin</i>, le bedeau, <i>c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;p&icirc;tre</i> et <i>c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;vangile</i>,
+sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaur&eacute;es comme il y a eu l'argot
+des pr&eacute;cieuses. L'h&ocirc;tel de Rambouillet confinait quelque peu &agrave; la Cour
+des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, t&eacute;moin cette phrase &eacute;crite
+dans un billet doux par une tr&egrave;s grande dame et tr&egrave;s jolie femme de la
+Restauration: &laquo;Vous trouverez dans ces potains-l&agrave; une foultitude de
+raisons pour que je me libertise.&raquo; Les chiffres diplomatiques sont de
+l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour <i>Rome,
+grkztntgzyal</i> pour <i>envoi</i> et <i>abfxustgrnogrkzu tu XI</i> pour <i>duc de
+Mod&egrave;ne</i>, parle argot. Les m&eacute;decins du moyen &acirc;ge qui, pour dire carotte,
+radis et navet, disaient: <i>opoponach, perfroschinum, reptitalmus,
+dracatholicum angelorum, postmegorum</i>, parlaient argot. Le fabricant de
+sucre qui dit: <i>vergeoise, t&ecirc;te, clairc&eacute;, tape, lumps, m&eacute;lis, b&acirc;tarde,
+commun, br&ucirc;l&eacute;, plaque</i>, cet honn&ecirc;te manufacturier parle argot. Une
+certaine &eacute;cole de critique d'il y a vingt ans qui disait:&mdash;<i>La moiti&eacute; de
+Shakespeare est jeux de mots et calembours</i>,&mdash;parlait argot. Le po&egrave;te et
+l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency &laquo;un
+bourgeois&raquo;, s'il ne se conna&icirc;t pas en vers et en statues, parlent argot.
+L'acad&eacute;micien classique qui appelle les fleurs <i>Flore</i>, les fruits
+<i>Pomone</i>, la mer <i>Neptune</i>, l'amour <i>les feux</i>, la beaut&eacute; <i>les appas</i>,
+un cheval <i>un coursier</i>, la cocarde blanche ou tricolore <i>la rose de
+Bellone</i>, le chapeau &agrave; trois cornes <i>le triangle de Mars</i>, l'acad&eacute;micien
+classique parle argot. L'alg&egrave;bre, la m&eacute;decine, la botanique, ont leur
+argot. La langue qu'on emploie &agrave; bord, cette admirable langue de la mer,
+si compl&egrave;te et si pittoresque, qu'ont parl&eacute;e Jean Bart, Duquesne,
+Suffren et Duperr&eacute;, qui se m&ecirc;le au sifflement des agr&egrave;s, au bruit des
+porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent, &agrave; la
+rafale, au canon, est tout un argot h&eacute;ro&iuml;que et &eacute;clatant qui est au
+farouche argot de la p&egrave;gre ce que le lion est au chacal.</p>
+
+<p>Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette fa&ccedil;on de comprendre
+le mot argot est une extension, que tout le monde m&ecirc;me n'admettra pas.
+Quant &agrave; nous, nous conservons &agrave; ce mot sa vieille acception pr&eacute;cise,
+circonscrite et d&eacute;termin&eacute;e, et nous restreignons l'argot &agrave; l'argot.
+L'argot v&eacute;ritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent
+s'accoupler, l'imm&eacute;morial argot qui &eacute;tait un royaume, n'est autre chose,
+nous le r&eacute;p&eacute;tons, que la langue laide, inqui&egrave;te, sournoise, tra&icirc;tre,
+venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la mis&egrave;re. Il y
+a, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de tous les abaissements et de toutes les infortunes,
+une derni&egrave;re mis&egrave;re qui se r&eacute;volte et qui se d&eacute;cide &agrave; entrer en lutte
+contre l'ensemble des faits heureux et des droits r&eacute;gnants; lutte
+affreuse o&ugrave;, tant&ocirc;t rus&eacute;e, tant&ocirc;t violente, &agrave; la fois malsaine et
+f&eacute;roce, elle attaque l'ordre social &agrave; coups d'&eacute;pingle par le vice et &agrave;
+coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la mis&egrave;re
+a invent&eacute; une langue de combat qui est l'argot.</p>
+
+<p>Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,
+ne f&ucirc;t-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parl&eacute;e et
+qui se perdrait, c'est-&agrave;-dire un des &eacute;l&eacute;ments, bons ou mauvais, dont la
+civilisation se compose ou se complique, c'est &eacute;tendre les donn&eacute;es de
+l'observation sociale, c'est servir la civilisation m&ecirc;me. Ce service,
+Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le
+ph&eacute;nicien &agrave; deux soldats carthaginois; ce service, Moli&egrave;re l'a rendu en
+faisant parler le levantin et toutes sortes de patois &agrave; tant de ses
+personnages. Ici les objections se raniment. Le ph&eacute;nicien, &agrave; merveille!
+le levantin, &agrave; la bonne heure! m&ecirc;me le patois, passe! ce sont des
+langues qui ont appartenu &agrave; des nations ou &agrave; des provinces; mais
+l'argot? &agrave; quoi bon conserver l'argot? &agrave; quoi bon &laquo;faire surnager&raquo;
+l'argot?</p>
+
+<p>&Agrave; cela nous ne r&eacute;pondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parl&eacute;e
+une nation ou une province est digne d'int&eacute;r&ecirc;t, il est une chose plus
+digne encore d'attention et d'&eacute;tude, c'est la langue qu'a parl&eacute;e une
+mis&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est la langue qu'a parl&eacute;e en France, par exemple, depuis plus de
+quatre si&egrave;cles, non seulement une mis&egrave;re, mais la mis&egrave;re, toute la
+mis&egrave;re humaine possible.</p>
+
+<p>Et puis, nous y insistons, &eacute;tudier les difformit&eacute;s et les infirmit&eacute;s
+sociales et les signaler pour les gu&eacute;rir, ce n'est point une besogne o&ugrave;
+le choix soit permis. L'historien des m&oelig;urs et des id&eacute;es n'a pas une
+mission moins aust&egrave;re que l'historien des &eacute;v&eacute;nements. Celui-ci a la
+surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de
+princes, les mariages de rois, les batailles, les assembl&eacute;es, les grands
+hommes publics, les r&eacute;volutions au soleil, tout le dehors; l'autre
+historien a l'int&eacute;rieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre
+et qui attend, la femme accabl&eacute;e, l'enfant qui agonise, les guerres
+sourdes d'homme &agrave; homme, les f&eacute;rocit&eacute;s obscures, les pr&eacute;jug&eacute;s, les
+iniquit&eacute;s convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les
+&eacute;volutions secr&egrave;tes des &acirc;mes, les tressaillements indistincts des
+multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les
+d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s, les orphelins, les malheureux et les inf&acirc;mes, toutes les
+larves qui errent dans l'obscurit&eacute;. Il faut qu'il descende, le c&oelig;ur
+plein de charit&eacute; et de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; &agrave; la fois, comme un fr&egrave;re et comme un
+juge, jusqu'&agrave; ces casemates imp&eacute;n&eacute;trables o&ugrave; rampent p&ecirc;le-m&ecirc;le ceux qui
+saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,
+ceux qui je&ucirc;nent et ceux qui d&eacute;vorent, ceux qui endurent le mal et ceux
+qui le font. Ces historiens des c&oelig;urs et des &acirc;mes ont-ils des devoirs
+moindres que les historiens des faits ext&eacute;rieurs? Croit-on qu'Alighieri
+ait moins de choses &agrave; dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,
+pour &ecirc;tre plus profond et plus sombre, est-il moins important que le
+dessus? Conna&icirc;t-on bien la montagne quand on ne conna&icirc;t pas la caverne?</p>
+
+<p>Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui pr&eacute;c&egrave;de on
+pourrait inf&eacute;rer entre les deux classes d'historiens une s&eacute;paration
+tranch&eacute;e qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de
+la vie patente, visible, &eacute;clatante et publique des peuples s'il n'est en
+m&ecirc;me temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et
+cach&eacute;e; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait &ecirc;tre, toutes
+les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des m&oelig;urs et
+des id&eacute;es p&eacute;n&egrave;tre l'histoire des &eacute;v&eacute;nements, et r&eacute;ciproquement. Ce sont
+deux ordres de faits diff&eacute;rents qui se r&eacute;pondent, qui s'encha&icirc;nent
+toujours et s'engendrent souvent. Tous les lin&eacute;aments que la providence
+trace &agrave; la surface d'une nation ont leurs parall&egrave;les sombres, mais
+distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent
+des soul&egrave;vements &agrave; la surface. La vraie histoire &eacute;tant m&ecirc;l&eacute;e &agrave; tout, le
+v&eacute;ritable historien se m&ecirc;le de tout.</p>
+
+<p>L'homme n'est pas un cercle &agrave; un seul centre; c'est une ellipse &agrave; deux
+foyers. Les faits sont l'un, les id&eacute;es sont l'autre.</p>
+
+<p>L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire o&ugrave; la langue, ayant quelque
+mauvaise action &agrave; faire, se d&eacute;guise. Elle s'y rev&ecirc;t de mots masques et
+de m&eacute;taphores haillons.</p>
+
+<p>De la sorte elle devient horrible.</p>
+
+<p>On a peine &agrave; la reconna&icirc;tre. Est-ce bien la langue fran&ccedil;aise, la grande
+langue humaine? La voil&agrave; pr&ecirc;te &agrave; entrer en sc&egrave;ne et &agrave; donner au crime la
+r&eacute;plique, et propre &agrave; tous les emplois du r&eacute;pertoire du mal. Elle ne
+marche plus, elle clopine; elle boite sur la b&eacute;quille de la Cour des
+miracles, b&eacute;quille m&eacute;tamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;
+tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grim&eacute;e; elle se tra&icirc;ne et se
+dresse, double allure du reptile. Elle est apte &agrave; tous les r&ocirc;les
+d&eacute;sormais, faite louche par le faussaire, vert-de-gris&eacute;e par
+l'empoisonneur, charbonn&eacute;e de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier
+lui met son rouge.</p>
+
+<p>Quand on &eacute;coute, du c&ocirc;t&eacute; des honn&ecirc;tes gens, &agrave; la porte de la soci&eacute;t&eacute;, on
+surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes
+et des r&eacute;ponses. On per&ccedil;oit, sans le comprendre, un murmure hideux,
+sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que
+de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on
+ne sait quelle bestialit&eacute; fantastique. On croit entendre des hydres
+parler.</p>
+
+<p>C'est l'inintelligible dans le t&eacute;n&eacute;breux. Cela grince et cela chuchote,
+compl&eacute;tant le cr&eacute;puscule par l'&eacute;nigme. Il fait noir dans le malheur, il
+fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgam&eacute;es
+composent l'argot. Obscurit&eacute; dans l'atmosph&egrave;re, obscurit&eacute; dans les
+actes, obscurit&eacute; dans les voix. &Eacute;pouvantable langue crapaude qui va,
+vient, saut&egrave;le, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette
+immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de
+mensonge, d'injustice, de nudit&eacute;, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des
+mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>Ayons compassion des ch&acirc;ti&eacute;s. H&eacute;las! qui sommes-nous nous-m&ecirc;mes? qui
+suis-je, moi qui vous parle? qui &ecirc;tes-vous, vous qui m'&eacute;coutez? d'o&ugrave;
+venons-nous? et est-il bien s&ucirc;r que nous n'ayons rien fait avant d'&ecirc;tre
+n&eacute;s? La terre n'est point sans ressemblance avec une ge&ocirc;le. Qui sait si
+l'homme n'est pas un repris de justice divine?</p>
+
+<p>Regardez la vie de pr&egrave;s. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la
+punition.</p>
+
+<p>&Ecirc;tes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous &ecirc;tes triste tous
+les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,
+vous trembliez pour une sant&eacute; qui vous est ch&egrave;re, aujourd'hui vous
+craignez pour la v&ocirc;tre, demain ce sera une inqui&eacute;tude d'argent,
+apr&egrave;s-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre apr&egrave;s-demain le
+malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cass&eacute;
+ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vert&eacute;brale
+vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans
+compter les peines de c&oelig;ur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un
+autre se reforme. &Agrave; peine un jour sur cent de pleine joie et de plein
+soleil. Et vous &ecirc;tes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux
+autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.</p>
+
+<p>Les esprits r&eacute;fl&eacute;chis usent peu de cette locution: les heureux et les
+malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre &eacute;videmment, il n'y a pas
+d'heureux.</p>
+
+<p>La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+
+<p>Diminuer le nombre des t&eacute;n&eacute;breux, augmenter le nombre des lumineux,
+voil&agrave; le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!
+Apprendre &agrave; lire, c'est allumer du feu; toute syllabe &eacute;pel&eacute;e &eacute;tincelle.</p>
+
+<p>Du reste qui dit lumi&egrave;re ne dit pas n&eacute;cessairement joie. On souffre dans
+la lumi&egrave;re; l'exc&egrave;s br&ucirc;le. La flamme est ennemie de l'aile. Br&ucirc;ler sans
+cesser de voler, c'est l&agrave; le prodige du g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Quand vous conna&icirc;trez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le
+jour na&icirc;t en larmes. Les lumineux pleurent, ne f&ucirc;t-ce que sur les
+t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+
+<p>L'argot, est la langue des t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Racines</h3>
+
+
+<p>La pens&eacute;e est &eacute;mue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie
+sociale est sollicit&eacute;e &agrave; ses m&eacute;ditations les plus poignantes, en
+pr&eacute;sence de cet &eacute;nigmatique dialecte &agrave; la fois fl&eacute;tri et r&eacute;volt&eacute;. C'est
+l&agrave; qu'il y a du ch&acirc;timent visible. Chaque syllabe y a l'air marqu&eacute;e. Les
+mots de la langue vulgaire y apparaissent comme fronc&eacute;s et racornis sous
+le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle
+phrase vous fait l'effet de l'&eacute;paule fleurdelys&eacute;e d'un voleur
+brusquement mise &agrave; nu. L'id&eacute;e refuse presque de se laisser exprimer par
+ces substantifs repris de justice. La m&eacute;taphore y est parfois si
+effront&eacute;e qu'on sent qu'elle a &eacute;t&eacute; au carcan.</p>
+
+<p>Du reste, malgr&eacute; tout cela et &agrave; cause de tout cela, ce patois &eacute;trange a
+de droit son compartiment dans ce grand casier impartial o&ugrave; il y a place
+pour le liard oxyd&eacute; comme pour la m&eacute;daille d'or, et qu'on nomme la
+litt&eacute;rature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa
+po&eacute;sie. C'est une langue. Si, &agrave; la difformit&eacute; de certains vocables, on
+reconna&icirc;t qu'elle a &eacute;t&eacute; m&acirc;ch&eacute;e par Mandrin, &agrave; la splendeur de certaines
+m&eacute;tonymies, on sent que Villon l'a parl&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce vers si exquis et si c&eacute;l&egrave;bre:</p>
+
+<p>
+<i>Mais o&ugrave; sont les neiges d'antan?</i><br />
+</p>
+
+<p>est un vers d'argot. Antan&mdash;<i>ante annum</i>&mdash;est un mot de l'argot de
+Thunes qui signifiait l'<i>an pass&eacute;</i> et par extension <i>autrefois</i>. On
+pouvait encore lire il y a trente-cinq ans, &agrave; l'&eacute;poque du d&eacute;part de la
+grande cha&icirc;ne de 1827, dans un des cachots de Bic&ecirc;tre, cette maxime
+grav&eacute;e au clou sur le mur par un roi de Thunes condamn&eacute; aux gal&egrave;res:
+<i>Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Co&euml;sre</i>. Ce qui
+veut dire: <i>Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer</i>.
+Dans la pens&eacute;e de ce roi-l&agrave;, le sacre, c'&eacute;tait le bagne.</p>
+
+<p>Le mot <i>d&eacute;carade</i>, qui exprime le d&eacute;part d'une lourde voiture au galop,
+est attribu&eacute; &agrave; Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des
+quatre pieds, r&eacute;sume dans une onomatop&eacute;e magistrale tout l'admirable
+vers de La Fontaine:</p>
+
+<p><i>Six forts chevaux tiraient un coche.</i></p>
+
+<p>Au point de vue purement litt&eacute;raire, peu d'&eacute;tudes seraient plus
+curieuses et plus f&eacute;condes que celle de l'argot. C'est toute une langue
+dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine
+qui a produit une v&eacute;g&eacute;tation, un parasite qui a ses racines dans le
+vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un c&ocirc;t&eacute;
+de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,
+l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui &eacute;tudient la langue
+ainsi qu'il faut l'&eacute;tudier, c'est-&agrave;-dire comme les g&eacute;ologues &eacute;tudient la
+terre, l'argot appara&icirc;t comme une v&eacute;ritable alluvion. Selon qu'on y
+creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux
+fran&ccedil;ais populaire, le proven&ccedil;al, l'espagnol, de l'italien, du levantin,
+cette langue des ports de la M&eacute;diterran&eacute;e, de l'anglais et de
+l'allemand, du roman dans ses trois vari&eacute;t&eacute;s, roman fran&ccedil;ais, roman
+italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation
+profonde et bizarre. &Eacute;difice souterrain b&acirc;ti en commun par tous les
+mis&eacute;rables. Chaque race maudite a d&eacute;pos&eacute; sa couche, chaque souffrance a
+laiss&eacute; tomber sa pierre, chaque c&oelig;ur a donn&eacute; son caillou. Une foule
+d'&acirc;mes mauvaises, basses ou irrit&eacute;es, qui ont travers&eacute; la vie et sont
+all&eacute;es s'&eacute;vanouir dans l'&eacute;ternit&eacute;, sont l&agrave; presque enti&egrave;res et en
+quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.</p>
+
+<p>Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici
+<i>boffette</i>, soufflet, qui vient de <i>bofeton; vantane</i>, fen&ecirc;tre (plus
+tard vanterne), qui vient de <i>vantana; gat</i>, chat, qui vient de <i>gato;
+acite</i>, huile, qui vient de <i>aceyte</i>. Veut-on de l'italien? Voici
+<i>spade</i>, &eacute;p&eacute;e, qui vient de <i>spada; carvel</i>, bateau, qui vient de
+<i>caravella</i>. Veut-on de l'anglais? Voici le <i>bichot</i>, l'&eacute;v&ecirc;que, qui
+vient de <i>bishop; raille</i>, espion, qui vient de <i>rascal, rascalion</i>,
+coquin; <i>pilcker</i>, &eacute;tui, qui vient de <i>pilcher</i>, fourreau. Veut-on de
+l'allemand? Voici le <i>caleur</i>, le gar&ccedil;on, <i>kellner;</i> le <i>hers</i>, le
+ma&icirc;tre, <i>herzog</i> (duc). Veut-on du latin? Voici <i>frangir</i>, casser,
+<i>frangere; affurer</i>, voler, <i>fur; cad&egrave;ne</i>, cha&icirc;ne, <i>catena</i>. Il y a un
+mot qui repara&icirc;t dans toutes les langues du continent avec une sorte de
+puissance et d'autorit&eacute; myst&eacute;rieuse, c'est le mot <i>magnus</i>; l'&Eacute;cosse en
+fait son <i>mac</i>, qui d&eacute;signe le chef du clan, Mac-Farlane,
+Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait
+le <i>meck</i>, et plus tard, le <i>meg</i>, c'est-&agrave;-dire Dieu. Veut-on du basque?
+Voici <i>gahisto</i>, le diable, qui vient de <i>ga&iuml;ztoa</i>, mauvais; <i>sorgabon</i>,
+bonne nuit, qui vient de <i>gabon</i>, bonsoir. Veut-on du celte? Voici
+<i>blavin</i>, mouchoir, qui vient de <i>blavet</i>, eau jaillissante; <i>m&eacute;nesse</i>,
+femme (en mauvaise part), qui vient de <i>meinec</i>, plein de pierres;
+<i>barant</i>, ruisseau, de <i>baranton</i>, fontaine; <i>goffeur</i>, serrurier, de
+<i>goff</i>, forgeron; la <i>gu&eacute;douze</i>, la mort, qui vient de <i>guenn-du</i>,
+blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les &eacute;cus
+<i>les malt&egrave;ses</i>, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les gal&egrave;res
+de Malte.</p>
+
+<p>Outre les origines philologiques qui viennent d'&ecirc;tre indiqu&eacute;es, l'argot
+a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire
+de l'esprit m&ecirc;me de l'homme:</p>
+
+<p>Premi&egrave;rement, la cr&eacute;ation directe des mots. L&agrave; est le myst&egrave;re des
+langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,
+des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on
+en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots
+imm&eacute;diats, cr&eacute;&eacute;s de toute pi&egrave;ce on ne sait o&ugrave; ni par qui, sans
+&eacute;tymologies, sans analogies, sans d&eacute;riv&eacute;s, mots solitaires, barbares,
+quelquefois hideux, qui ont une singuli&egrave;re puissance d'expression et qui
+vivent.&mdash;Le bourreau, <i>le taule;</i>&mdash;la for&ecirc;t, <i>le sabri;</i> la peur, la
+fuite, <i>taf;</i>&mdash;le laquais, <i>le larbin;</i>&mdash;le g&eacute;n&eacute;ral, le pr&eacute;fet, le
+ministre, <i>pharos;</i>&mdash;le diable, <i>le rabouin</i>. Rien n'est plus &eacute;trange
+que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, <i>le rabouin</i>,
+par exemple, sont en m&ecirc;me temps grotesques et terribles, et vous font
+l'effet d'une grimace cyclop&eacute;enne.</p>
+
+<p>Deuxi&egrave;mement, la m&eacute;taphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et
+tout cacher, c'est d'abonder en figures. La m&eacute;taphore est une &eacute;nigme o&ugrave;
+se r&eacute;fugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une
+&eacute;vasion. Aucun idiome n'est plus m&eacute;taphorique que l'argot.&mdash;<i>D&eacute;visser le
+coco</i>, tordre le cou,&mdash;<i>tortiller</i>, manger;&mdash;<i>&ecirc;tre gerb&eacute;</i>, &ecirc;tre
+jug&eacute;;&mdash;<i>un rat</i>, un voleur de pain;&mdash;<i>il lansquine</i>, il pleut, vieille
+figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui
+assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques &eacute;paisses et
+pench&eacute;es des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la
+m&eacute;tonymie populaire: <i>il pleut des hallebardes</i>. Quelquefois, &agrave; mesure
+que l'argot va de la premi&egrave;re &eacute;poque &agrave; la seconde, des mots passent de
+l'&eacute;tat sauvage et primitif au sens m&eacute;taphorique. Le diable cesse d'&ecirc;tre
+<i>le rabouin</i> et devient <i>le boulanger</i>, celui qui enfourne. C'est plus
+spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine apr&egrave;s Corneille,
+comme Euripide apr&egrave;s Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent
+des deux &eacute;poques et ont &agrave; la fois le caract&egrave;re barbare et le caract&egrave;re
+m&eacute;taphorique, ressemblent &agrave; des fantasmagories.&mdash;<i>Les sorgueurs vont
+sollicer des gails &agrave; la lune</i> (les r&ocirc;deurs vont voler des chevaux la
+nuit).&mdash;Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne
+sait ce qu'on voit.</p>
+
+<p>Troisi&egrave;mement, l'exp&eacute;dient. L'argot vit sur la langue. Il en use &agrave; sa
+fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin
+surgit, &agrave; la d&eacute;naturer sommairement et grossi&egrave;rement. Parfois, avec les
+mots usuels ainsi d&eacute;form&eacute;s, et compliqu&eacute;s de mots d'argot pur, il
+compose des locutions pittoresques o&ugrave; l'on sent le m&eacute;lange des deux
+&eacute;l&eacute;ments pr&eacute;c&eacute;dents, la cr&eacute;ation directe et la m&eacute;taphore:&mdash;<i>Le cab
+jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri</i>; le
+chien aboie, je soup&ccedil;onne que la diligence de Paris passe dans le
+bois.&mdash;<i>Le dab est sinve, la dabuge est merloussi&egrave;re, la f&eacute;e est
+bative</i>; le bourgeois est b&ecirc;te, la bourgeoise est rus&eacute;e, la fille est
+jolie.&mdash;Le plus souvent, afin de d&eacute;router les &eacute;couteurs, l'argot se
+borne &agrave; ajouter indistinctement &agrave; tous les mots de la langue une sorte
+de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en
+uche. Ainsi <i>Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche</i>? Trouvez-vous
+ce gigot bon? Phrase adress&eacute;e par Cartouche &agrave; un guichetier, afin de
+savoir si la somme offerte pour l'&eacute;vasion lui convenait.&mdash;La terminaison
+en <i>mar</i> a &eacute;t&eacute; ajout&eacute;e assez r&eacute;cemment.</p>
+
+<p>L'argot, &eacute;tant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,
+comme il cherche toujours &agrave; se d&eacute;rober, sit&ocirc;t qu'il se sent compris, il
+se transforme. Au rebours de toute autre v&eacute;g&eacute;tation, tout rayon de jour
+y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se d&eacute;composant et se
+recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arr&ecirc;te jamais.
+Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix si&egrave;cles. Ainsi le
+larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la
+fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la
+chique, l'&eacute;grugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord
+gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le pr&ecirc;tre est le ratichon,
+puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le
+lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des
+rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des
+cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le
+becquillard. Au dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, se battre, c'&eacute;tait <i>se donner du
+tabac;</i> au dix-neuvi&egrave;me, c'est <i>se chiquer la gueule</i>. Vingt locutions
+diff&eacute;rentes ont pass&eacute; entre ces deux extr&ecirc;mes. Cartouche parlerait
+h&eacute;breu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont
+perp&eacute;tuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.</p>
+
+<p>Cependant, de temps en temps, et &agrave; cause de ce mouvement m&ecirc;me, l'ancien
+argot repara&icirc;t et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux o&ugrave; il se
+maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle; Bic&ecirc;tre,
+lorsqu'il &eacute;tait prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la
+terminaison en <i>anche</i> des vieux thuneurs. <i>Boyanches-tu</i> (bois-tu?)?
+<i>il croyanche</i> (il croit). Mais le mouvement perp&eacute;tuel n'en reste pas
+moins la loi.</p>
+
+<p>Si le philosophe parvient &agrave; fixer un moment, pour l'observer, cette
+langue qui s'&eacute;vapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles
+m&eacute;ditations. Aucune &eacute;tude n'est plus efficace et plus f&eacute;conde en
+enseignements. Pas une m&eacute;taphore, pas une &eacute;tymologie de l'argot qui ne
+contienne une le&ccedil;on.&mdash;Parmi ces hommes, <i>battre</i> veut dire <i>feindre;</i> on
+<i>bat</i> une maladie; la ruse est leur force.</p>
+
+<p>Pour eux l'id&eacute;e de l'homme ne se s&eacute;pare pas de l'id&eacute;e de l'ombre. La
+nuit se dit la <i>sorgue</i>; l'homme, <i>l'orgue</i>. L'homme est un d&eacute;riv&eacute; de la
+nuit.</p>
+
+<p>Ils ont pris l'habitude de consid&eacute;rer la soci&eacute;t&eacute; comme une atmosph&egrave;re
+qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur libert&eacute;
+comme on parlerait de sa sant&eacute;. Un homme arr&ecirc;t&eacute; est un <i>malade;</i> un
+homme condamn&eacute; est un <i>mort</i>.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de
+pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chastet&eacute; glaciale; il
+appelle le cachot, le <i>castus</i>.&mdash;Dans ce lieu fun&egrave;bre, c'est toujours
+sous son aspect le plus riant que la vie ext&eacute;rieure appara&icirc;t. Le
+prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-&ecirc;tre qu'il songe que
+c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les
+pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne &agrave; scier ses fers, sa premi&egrave;re
+id&eacute;e est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un
+<i>bastringue</i>.&mdash;Un <i>nom</i> est un <i>centre;</i> profonde assimilation.&mdash;Le
+bandit a deux t&ecirc;tes, l'une qui raisonne ses actions et le m&egrave;ne pendant
+toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses &eacute;paules, le jour de sa mort; il
+appelle la t&ecirc;te qui lui conseille le crime, la <i>sorbonne</i>, et la t&ecirc;te
+qui l'expie, la <i>tronche</i>.&mdash;Quand un homme n'a plus que des guenilles
+sur le corps et des vices dans le c&oelig;ur, quand il est arriv&eacute; &agrave; cette
+double d&eacute;gradation mat&eacute;rielle et morale que caract&eacute;rise dans ses deux
+acceptions le mot <i>gueux</i>, il est &agrave; point pour le crime, il est comme un
+couteau bien affil&eacute;; il a deux tranchants, sa d&eacute;tresse et sa m&eacute;chancet&eacute;;
+aussi l'argot ne dit pas &laquo;un gueux&raquo;; il dit un <i>r&eacute;guis&eacute;</i>.&mdash;Qu'est-ce que
+le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le for&ccedil;at s'appelle un
+<i>fagot</i>.&mdash;Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils &agrave; la prison? <i>le
+coll&egrave;ge</i>. Tout un syst&egrave;me p&eacute;nitentiaire peut sortir de ce mot.</p>
+
+<p>Le voleur a lui aussi sa chair &agrave; canon, la mati&egrave;re volable, vous, moi,
+quiconque passe; le <i>pantre</i>. (<i>Pan</i>, tout le monde.)</p>
+
+<p>Veut-on savoir o&ugrave; sont &eacute;closes la plupart des chansons de bagne, ces
+refrains appel&eacute;s dans le vocabulaire sp&eacute;cial les <i>lirlonfa</i>? Qu'on
+&eacute;coute ceci:</p>
+
+<p>Il y avait au Ch&acirc;telet de Paris une grande cave longue. Cette cave &eacute;tait
+&agrave; huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle
+n'avait ni fen&ecirc;tres ni soupiraux, l'unique ouverture &eacute;tait la porte; les
+hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une
+vo&ucirc;te de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait &eacute;t&eacute;
+dall&eacute;e; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'&eacute;tait pourri et
+crevass&eacute;. &Agrave; huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive
+traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de
+distance en distance, des cha&icirc;nes de trois pieds de long, et &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de ces cha&icirc;nes il y avait des carcans. On mettait dans cette
+cave les hommes condamn&eacute;s aux gal&egrave;res jusqu'au jour du d&eacute;part pour
+Toulon. On les poussait sous cette poutre o&ugrave; chacun avait son serrement
+oscillant dans les t&eacute;n&egrave;bres qui l'attendait. Les cha&icirc;nes, ces bras
+pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces mis&eacute;rables
+par le cou. On les rivait et on les laissait l&agrave;. La cha&icirc;ne &eacute;tant trop
+courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette
+cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, oblig&eacute;s &agrave; des
+efforts inou&iuml;s pour atteindre au pain ou &agrave; la cruche, la vo&ucirc;te sur la
+t&ecirc;te, la boue jusqu'&agrave; mi-jambe, leurs excr&eacute;ments coulant sur leurs
+jarrets, &eacute;cartel&eacute;s de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,
+s'accrochant par les mains &agrave; la cha&icirc;ne pour se reposer, ne pouvant
+dormir que debout, et r&eacute;veill&eacute;s &agrave; chaque instant par l'&eacute;tranglement du
+carcan; quelques-uns ne se r&eacute;veillaient pas. Pour manger, ils faisaient
+monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu'&agrave; leur main leur pain
+qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?
+Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une ann&eacute;e. C'&eacute;tait
+l'antichambre des gal&egrave;res. On &eacute;tait mis l&agrave; pour un li&egrave;vre vol&eacute; au roi.
+Dans ce s&eacute;pulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un
+s&eacute;pulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils
+chantaient. Car o&ugrave; il n'y a plus l'esp&eacute;rance, le chant reste. Dans les
+eaux de Malte, quand une gal&egrave;re approchait, on entendait le chant avant
+d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait travers&eacute;
+la prison-cave du Ch&acirc;telet disait: <i>Ce sont les rimes qui m'ont
+soutenu</i>. Inutilit&eacute; de la po&eacute;sie. &Agrave; quoi bon la rime? C'est dans cette
+cave que sont n&eacute;es presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce
+cachot du Grand-Ch&acirc;telet de Paris que vient le m&eacute;lancolique refrain de
+la gal&egrave;re de Montgomery: <i>Timaloumisaine</i>, <i>timoulamison</i>. La plupart de
+ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Icicaille est le th&eacute;&acirc;tre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Du petit dardant.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Vous aurez beau faire, vous n'an&eacute;antirez pas cet &eacute;ternel reste du c&oelig;ur
+de l'homme, l'amour.</p>
+
+<p>Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,
+c'est la chose de tous. Le secret, pour ces mis&eacute;rables, c'est l'unit&eacute;
+qui sert de base &agrave; l'union. Rompre le secret, c'est arracher &agrave; chaque
+membre de cette communaut&eacute; farouche quelque chose de lui-m&ecirc;me. D&eacute;noncer,
+dans l'&eacute;nergique langue d'argot, cela se dit: <i>manger le morceau</i>. Comme
+si le d&eacute;nonciateur tirait &agrave; lui un peu de la substance de tous et se
+nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La m&eacute;taphore banale r&eacute;pond: <i>C'est
+voir trente-six chandelles</i>. Ici l'argot intervient, et reprend:
+<i>Chandelle, camoufle</i>. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour
+synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de p&eacute;n&eacute;tration de bas en haut,
+la m&eacute;taphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de
+la caverne &agrave; l'acad&eacute;mie, et Poulailler disant: <i>J'allume ma camoufle</i>,
+fait &eacute;crire &agrave; Voltaire: <i>Langleviel La Beaumelle m&eacute;rite cent
+camouflets</i>.</p>
+
+<p>Une fouille dans l'argot, c'est la d&eacute;couverte &agrave; chaque pas. L'&eacute;tude et
+l'approfondissement de cet &eacute;trange idiome m&egrave;nent au myst&eacute;rieux point
+d'intersection de la soci&eacute;t&eacute; r&eacute;guli&egrave;re avec la soci&eacute;t&eacute; maudite.</p>
+
+<p>L'argot, c'est le verbe devenu for&ccedil;at.</p>
+
+<p>Que le principe pensant de l'homme puisse &ecirc;tre refoul&eacute; si bas, qu'il
+puisse &ecirc;tre tra&icirc;n&eacute; et garrott&eacute; l&agrave; par les obscures tyrannies de la
+fatalit&eacute;, qu'il puisse &ecirc;tre li&eacute; &agrave; on ne sait quelles attaches dans ce
+pr&eacute;cipice, cela consterne.</p>
+
+<p>&Ocirc; pauvre pens&eacute;e des mis&eacute;rables!</p>
+
+<p>H&eacute;las! personne ne viendra-t-il au secours de l'&acirc;me humaine dans cette
+ombre? Sa destin&eacute;e est-elle d'y attendre &agrave; jamais l'esprit, le
+lib&eacute;rateur, l'immense chevaucheur des p&eacute;gases et des hippogriffes, le
+combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le
+radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain &agrave; son
+secours la lance de lumi&egrave;re de l'id&eacute;al? Est-elle condamn&eacute;e &agrave; entendre
+venir &eacute;pouvantablement dans l'&eacute;paisseur du gouffre le Mal, et &agrave;
+entrevoir, de plus en plus pr&egrave;s d'elle, sous l'eau hideuse, cette t&ecirc;te
+draconienne, cette gueule m&acirc;chant l'&eacute;cume, et cette ondulation
+serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle
+reste l&agrave;, sans une lueur, sans espoir, livr&eacute;e &agrave; cette approche
+formidable, vaguement flair&eacute;e du monstre, frissonnante, &eacute;chevel&eacute;e, se
+tordant les bras, &agrave; jamais encha&icirc;n&eacute;e au rocher de la nuit, sombre
+Androm&egrave;de blanche et nue dans les t&eacute;n&egrave;bres!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIg" id="Chapitre_IIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Argot qui pleure et argot qui rit</h3>
+
+
+<p>Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans
+comme l'argot d'aujourd'hui, est p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de ce sombre esprit symbolique
+qui donne &agrave; tous les mots tant&ocirc;t une allure dolente, tant&ocirc;t un air
+mena&ccedil;ant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la
+Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux &agrave; eux, dont
+quelques-uns nous ont &eacute;t&eacute; conserv&eacute;s. Le huit de tr&egrave;fle, par exemple,
+repr&eacute;sentait un grand arbre portant huit &eacute;normes feuilles de tr&egrave;fle,
+sorte de personnification fantastique de la for&ecirc;t. Au pied de cet arbre
+on voyait un feu allum&eacute; o&ugrave; trois li&egrave;vres faisaient r&ocirc;tir un chasseur &agrave;
+la broche, et derri&egrave;re, sur un autre feu, une marmite fumante d'o&ugrave;
+sortait la t&ecirc;te du chien. Rien de plus lugubre que ces repr&eacute;sailles en
+peinture, sur un jeu de cartes, en pr&eacute;sence des b&ucirc;chers &agrave; r&ocirc;tir les
+contrebandiers et de la chaudi&egrave;re &agrave; bouillir les faux monnayeurs. Les
+diverses formes que prenait la pens&eacute;e dans le royaume d'argot, m&ecirc;me la
+chanson, m&ecirc;me la raillerie, m&ecirc;me la menace, avaient toutes ce caract&egrave;re
+impuissant et accabl&eacute;. Tous les chants, dont quelques m&eacute;lodies ont &eacute;t&eacute;
+recueillies, &eacute;taient humbles et lamentables &agrave; pleurer. Le p&egrave;gre
+s'appelle <i>le pauvre p&egrave;gre</i>, et il est toujours le li&egrave;vre qui se cache,
+la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit. &Agrave; peine r&eacute;clame-t-il, il
+se borne &agrave; soupirer; un de ses g&eacute;missements est venu jusqu'&agrave; nous:&mdash;<i>Je
+n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses
+m&ocirc;mes et ses momignards et les locher criblant sans &ecirc;tre atig&eacute;
+lui-m&ecirc;me</i>.&mdash;Le mis&eacute;rable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se
+fait petit devant la loi et ch&eacute;tif devant la soci&eacute;t&eacute;; il se couche &agrave;
+plat ventre, il supplie, il se tourne du c&ocirc;t&eacute; de la piti&eacute;; on sent qu'il
+se sait dans son tort.</p>
+
+<p>Vers le milieu du dernier si&egrave;cle, un changement se fit. Les chants de
+prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un
+geste insolent et jovial. Le plaintif <i>malur&eacute;</i> fut remplac&eacute; par
+<i>larifla</i>. On retrouve au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, dans presque toutes les
+chansons des gal&egrave;res, des bagnes et des chiourmes, une ga&icirc;t&eacute; diabolique
+et &eacute;nigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait
+&eacute;clair&eacute; d'une lueur phosphorescente et qui semble jet&eacute; dans la for&ecirc;t par
+un feu follet jouant du fifre:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mirlababi, surlababo,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mirliton ribon ribette,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Surlababi, mirlababo,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mirliton ribon ribo.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Cela se chantait en &eacute;gorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un
+bois.</p>
+
+<p>Sympt&ocirc;me s&eacute;rieux. Au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle l'antique m&eacute;lancolie de ces
+classes mornes se dissipe. Elles se mettent &agrave; rire. Elles raillent le
+grand meg et le grand dab. Louis XV &eacute;tant donn&eacute;, elles appellent le roi
+de France &laquo;le marquis de Pantin&raquo;. Les voil&agrave; presque gaies. Une sorte de
+lumi&egrave;re l&eacute;g&egrave;re sort de ces mis&eacute;rables comme si la conscience ne leur
+pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement
+l'audace d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e des actions, elles ont l'audace insouciante de
+l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalit&eacute;, et
+qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais
+quels appuis qui s'ignorent eux-m&ecirc;mes. Indice que le vol et le pillage
+commencent &agrave; s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de
+mani&egrave;re &agrave; perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux
+sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,
+de quelque &eacute;closion prodigieuse et prochaine.</p>
+
+<p>Arr&ecirc;tons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'&oelig;uvre du dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle est saine et bonne. Les encyclop&eacute;distes, Diderot en t&ecirc;te, les
+physiocrates, Turgot en t&ecirc;te, les philosophes, Voltaire en t&ecirc;te, les
+utopistes, Rousseau en t&ecirc;te, ce sont l&agrave; quatre l&eacute;gions sacr&eacute;es.
+L'immense avance de l'humanit&eacute; vers la lumi&egrave;re leur est due. Ce sont les
+quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux
+du progr&egrave;s, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le
+vrai, Rousseau vers le juste. Mais, &agrave; c&ocirc;t&eacute; et au-dessous des
+philosophes, il y avait les sophistes, v&eacute;g&eacute;tation v&eacute;n&eacute;neuse m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la
+croissance salubre, cigu&euml; dans la for&ecirc;t vierge. Pendant que le bourreau
+br&ucirc;lait sur le ma&icirc;tre-escalier du palais de justice les grands livres
+lib&eacute;rateurs du si&egrave;cle, des &eacute;crivains aujourd'hui oubli&eacute;s publiaient,
+avec privil&egrave;ge du roi, on ne sait quels &eacute;crits &eacute;trangement
+d&eacute;sorganisateurs, avidement lus des mis&eacute;rables. Quelques-unes de ces
+publications, d&eacute;tail bizarre, patronn&eacute;es par un prince, se retrouvent
+dans la <i>Biblioth&egrave;que secr&egrave;te</i>. Ces faits, profonds mais ignor&eacute;s,
+&eacute;taient inaper&ccedil;us &agrave; la surface. Parfois c'est l'obscurit&eacute; m&ecirc;me d'un fait
+qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous
+ces &eacute;crivains, celui peut-&ecirc;tre qui creusa alors dans les masses la
+galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.</p>
+
+<p>Ce travail, propre &agrave; toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que
+partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine p&eacute;riode, r&eacute;sum&eacute;e
+par Schiller dans son drame fameux des <i>Brigands</i>, le vol et le pillage
+s'&eacute;rigeaient en protestation contre la propri&eacute;t&eacute; et le travail,
+s'assimilaient de certaines id&eacute;es &eacute;l&eacute;mentaires, sp&eacute;cieuses et fausses,
+justes en apparence, absurdes en r&eacute;alit&eacute;, s'enveloppaient de ces id&eacute;es,
+y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et
+passaient &agrave; l'&eacute;tat de th&eacute;orie, et de cette fa&ccedil;on circulaient dans les
+foules laborieuses, souffrantes et honn&ecirc;tes, &agrave; l'insu m&ecirc;me des chimistes
+imprudents qui avaient pr&eacute;par&eacute; la mixture, &agrave; l'insu m&ecirc;me des masses qui
+l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est
+grave. La souffrance engendre la col&egrave;re; et tandis que les classes
+prosp&egrave;res s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les
+yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche &agrave; quelque
+esprit chagrin ou mal fait qui r&ecirc;ve dans un coin, et elle se met &agrave;
+examiner la soci&eacute;t&eacute;. L'examen de la haine, chose terrible!</p>
+
+<p>De l&agrave;, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on
+nommait jadis <i>jacqueries</i>, pr&egrave;s desquelles les agitations purement
+politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprim&eacute;
+contre l'oppresseur, mais la r&eacute;volte du malaise contre le bien-&ecirc;tre.
+Tout s'&eacute;croule alors.</p>
+
+<p>Les jacqueries sont des tremblements de peuple.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce p&eacute;ril, imminent peut-&ecirc;tre en Europe vers la fin du
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, que vint couper court la R&eacute;volution fran&ccedil;aise, cet
+immense acte de probit&eacute;.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution fran&ccedil;aise, qui n'est pas autre chose que l'id&eacute;al arm&eacute; du
+glaive, se dressa, et, du m&ecirc;me mouvement brusque, ferma la porte du mal
+et ouvrit la porte du bien.</p>
+
+<p>Elle d&eacute;gagea la question, promulgua la v&eacute;rit&eacute;, chassa le miasme,
+assainit le si&egrave;cle, couronna le peuple.</p>
+
+<p>On peut dire qu'elle a cr&eacute;&eacute; l'homme une deuxi&egrave;me fois, en lui donnant
+une seconde &acirc;me, le droit.</p>
+
+<p>Le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle h&eacute;rite et profite de son &oelig;uvre, et aujourd'hui
+la catastrophe sociale que nous indiquions tout &agrave; l'heure est simplement
+impossible. Aveugle qui la d&eacute;nonce! niais qui la redoute! la r&eacute;volution
+est la vaccine de la jacquerie.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la r&eacute;volution, les conditions sociales sont chang&eacute;es. Les
+maladies f&eacute;odales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a
+plus de moyen &acirc;ge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps
+o&ugrave; d'effroyables fourmillements int&eacute;rieurs faisaient irruption, o&ugrave; l'on
+entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, o&ugrave;
+apparaissaient &agrave; la surface de la civilisation on ne sait quels
+soul&egrave;vements de galeries de taupes, o&ugrave; le sol se crevassait, o&ugrave; le
+dessus des cavernes s'ouvrait, et o&ugrave; l'on voyait tout &agrave; coup sortir de
+terre des t&ecirc;tes monstrueuses.</p>
+
+<p>Le sens r&eacute;volutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,
+d&eacute;velopp&eacute;, d&eacute;veloppe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la
+libert&eacute;, qui finit o&ugrave; commence la libert&eacute; d'autrui, selon l'admirable
+d&eacute;finition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate
+dans l'individu sublim&eacute;; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,
+n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honn&ecirc;tet&eacute; de la France;
+la dignit&eacute; du citoyen est une armure int&eacute;rieure; qui est libre est
+scrupuleux; qui vote r&egrave;gne. De l&agrave; l'incorruptibilit&eacute;; de l&agrave; l'avortement
+des convoitises malsaines; de l&agrave; les yeux h&eacute;ro&iuml;quement baiss&eacute;s devant
+les tentations. L'assainissement r&eacute;volutionnaire est tel qu'un jour de
+d&eacute;livrance, un 14 juillet, un 10 ao&ucirc;t, il n'y a plus de populace. Le
+premier cri des foules illumin&eacute;es et grandissantes c'est: mort aux
+voleurs! Le progr&egrave;s est honn&ecirc;te homme; l'id&eacute;al et l'absolu ne font pas
+le mouchoir. Par qui furent escort&eacute;s en 1848 les fourgons qui
+contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du
+faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le tr&eacute;sor. La
+vertu fit ces d&eacute;guenill&eacute;s resplendissants. Il y avait l&agrave;, dans ces
+fourgons, dans des caisses &agrave; peine ferm&eacute;es quelques-unes m&ecirc;me
+entr'ouvertes, parmi cent &eacute;crins &eacute;blouissants, cette vieille couronne de
+France toute en diamants, surmont&eacute;e de l'escarboucle de la royaut&eacute;, du
+r&eacute;gent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette
+couronne.</p>
+
+<p>Donc plus de jacquerie. J'en suis f&acirc;ch&eacute; pour les habiles. C'est l&agrave; de la
+vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus
+d&eacute;sormais &ecirc;tre employ&eacute;e en politique. Le grand ressort du spectre rouge
+est cass&eacute;. Tout le monde le sait maintenant. L'&eacute;pouvantail n'&eacute;pouvante
+plus. Les oiseaux prennent des familiarit&eacute;s avec le mannequin, les
+stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVg" id="Chapitre_IVg"></a><a href="#septieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Les deux devoirs: veiller et esp&eacute;rer</h3>
+
+
+<p>Cela &eacute;tant, tout danger social est-il dissip&eacute;? non certes. Point de
+jacquerie. La soci&eacute;t&eacute; peut se rassurer de ce c&ocirc;t&eacute;, le sang ne lui
+portera plus &agrave; la t&ecirc;te; mais qu'elle se pr&eacute;occupe de la fa&ccedil;on dont elle
+respire. L'apoplexie n'est plus &agrave; craindre, mais la phtisie est l&agrave;. La
+phtisie sociale s'appelle mis&egrave;re.</p>
+
+<p>On meurt min&eacute; aussi bien que foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>Ne nous lassons pas de le r&eacute;p&eacute;ter, songer, avant tout aux foules
+d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;es et douloureuses, les soulager, les a&eacute;rer, les &eacute;clairer, les
+aimer, leur &eacute;largir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes
+les formes l'&eacute;ducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais
+l'exemple de l'oisivet&eacute;, amoindrir le poids du fardeau individuel en
+accroissant la notion du but universel, limiter la pauvret&eacute; sans limiter
+la richesse, cr&eacute;er de vastes champs d'activit&eacute; publique et populaire,
+avoir comme Briar&eacute;e cent mains &agrave; tendre de toutes parts aux accabl&eacute;s et
+aux faibles, employer la puissance collective &agrave; ce grand devoir d'ouvrir
+des ateliers &agrave; tous les bras, des &eacute;coles &agrave; toutes les aptitudes et des
+laboratoires &agrave; toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer
+la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-&agrave;-dire proportionner la
+jouissance &agrave; l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire
+d&eacute;gager &agrave; l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux
+qui ignorent, plus de clart&eacute; et plus de bien-&ecirc;tre, c'est l&agrave;, que les
+&acirc;mes sympathiques ne l'oublient pas, la premi&egrave;re des obligations
+fraternelles, c'est, que les c&oelig;urs &eacute;go&iuml;stes le sachent, la premi&egrave;re des
+n&eacute;cessit&eacute;s politiques.</p>
+
+<p>Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie
+question, c'est celle-ci: le travail ne peut &ecirc;tre une loi sans &ecirc;tre un
+droit.</p>
+
+<p>Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.</p>
+
+<p>Si la nature s'appelle providence, la soci&eacute;t&eacute; doit s'appeler pr&eacute;voyance.</p>
+
+<p>La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que
+l'am&eacute;lioration mat&eacute;rielle. Savoir est un viatique; penser est de
+premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;; la v&eacute;rit&eacute; est nourriture comme le froment. Une
+raison, &agrave; jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons, &agrave; l'&eacute;gal
+des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de
+plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une &acirc;me qui
+meurt de la faim de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le progr&egrave;s tout entier tend du c&ocirc;t&eacute; de la solution. Un jour on sera
+stup&eacute;fait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout
+naturellement de la zone de d&eacute;tresse. L'effacement de la mis&egrave;re se fera
+par une simple &eacute;l&eacute;vation de niveau.</p>
+
+<p>Cette solution b&eacute;nie, on aurait tort d'en douter.</p>
+
+<p>Le pass&eacute;, il est vrai, est tr&egrave;s fort &agrave; l'heure o&ugrave; nous sommes. Il
+reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui
+marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conqu&eacute;rant. Il
+arrive avec sa l&eacute;gion, les superstitions, avec son &eacute;p&eacute;e, le despotisme,
+avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagn&eacute; dix
+batailles. Il avance, il menace, il rit, il est &agrave; nos portes. Quant &agrave;
+nous, ne d&eacute;sesp&eacute;rons pas. Vendons le champ o&ugrave; campe Annibal.</p>
+
+<p>Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?</p>
+
+<p>Il n'y a pas plus de reculs d'id&eacute;es que de reculs de fleuves.</p>
+
+<p>Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y r&eacute;fl&eacute;chissent. En disant
+non au progr&egrave;s, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est
+eux-m&ecirc;mes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le pass&eacute;.
+Il n'y a qu'une mani&egrave;re de refuser Demain, c'est de mourir.</p>
+
+<p>Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'&acirc;me
+jamais, c'est l&agrave; ce que nous voulons.</p>
+
+<p>Oui, l'&eacute;nigme dira son mot, le sphinx parlera, le probl&egrave;me sera r&eacute;solu.
+Oui, le Peuple, &eacute;bauch&eacute; par le dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, sera achev&eacute; par le
+dix-neuvi&egrave;me. Idiot qui en douterait! L'&eacute;closion future, l'&eacute;closion
+prochaine du bien-&ecirc;tre universel, est un ph&eacute;nom&egrave;ne divinement fatal.</p>
+
+<p>D'immenses pouss&eacute;es d'ensemble r&eacute;gissent les faits humains et les
+am&egrave;nent tous dans un temps donn&eacute; &agrave; l'&eacute;tat logique, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+l'&eacute;quilibre, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'&eacute;quit&eacute;. Une force compos&eacute;e de terre et de
+ciel r&eacute;sulte de l'humanit&eacute; et la gouverne; cette force-l&agrave; est une
+faiseuse de miracles; les d&eacute;no&ucirc;ments merveilleux ne lui sont pas plus
+difficiles que les p&eacute;rip&eacute;ties extraordinaires. Aid&eacute;e de la science qui
+vient de l'homme et de l'&eacute;v&eacute;nement qui vient d'un autre, elle
+s'&eacute;pouvante peu de ces contradictions dans la pose des probl&egrave;mes, qui
+semblent au vulgaire impossibilit&eacute;s. Elle n'est pas moins habile &agrave; faire
+jaillir une solution du rapprochement des id&eacute;es qu'un enseignement du
+rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre &agrave; tout de la part de
+cette myst&eacute;rieuse puissance du progr&egrave;s qui, un beau jour, confronte
+l'orient et l'occident au fond d'un s&eacute;pulcre et fait dialoguer les imans
+avec Bonaparte dans l'int&eacute;rieur de la grande pyramide.</p>
+
+<p>En attendant, pas de halte, pas d'h&eacute;sitation, pas de temps d'arr&ecirc;t dans
+la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est
+essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir
+pour r&eacute;sultat de dissoudre les col&egrave;res par l'&eacute;tude des antagonismes.
+Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle
+proc&egrave;de par voie de r&eacute;duction, retranchant de tout la haine.</p>
+
+<p>Qu'une soci&eacute;t&eacute; s'ab&icirc;me au vent qui se d&eacute;cha&icirc;ne sur les hommes, cela
+s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples
+et d'empires; m&oelig;urs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,
+l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de
+la Chald&eacute;e, de la Perse, de l'Assyrie, de l'&Eacute;gypte, ont disparu l'une
+apr&egrave;s l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces
+d&eacute;sastres? nous ne le savons pas. Ces soci&eacute;t&eacute;s auraient-elles pu &ecirc;tre
+sauv&eacute;es? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstin&eacute;es dans quelque
+vice fatal qui les a perdues? quelle quantit&eacute; de suicide y a-t-il dans
+ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans r&eacute;ponse.
+L'ombre couvre ces civilisations condamn&eacute;es. Elles faisaient eau
+puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus &agrave; dire; et c'est
+avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer
+qu'on appelle le pass&eacute;, derri&egrave;re ces vagues colossales, les si&egrave;cles,
+sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Th&egrave;bes, Rome,
+sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des t&eacute;n&egrave;bres.
+Mais t&eacute;n&egrave;bres l&agrave;, clart&eacute; ici. Nous ignorons les maladies des
+civilisations antiques, nous connaissons les infirmit&eacute;s de la n&ocirc;tre.
+Nous avons partout sur elle le droit de lumi&egrave;re; nous contemplons ses
+beaut&eacute;s et nous mettons &agrave; nu ses difformit&eacute;s. L&agrave; o&ugrave; est le mal, nous
+sondons; et, une fois la souffrance constat&eacute;e, l'&eacute;tude de la cause m&egrave;ne
+&agrave; la d&eacute;couverte du rem&egrave;de. Notre civilisation, &oelig;uvre de vingt si&egrave;cles,
+en est &agrave; la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'&ecirc;tre
+sauv&eacute;e. Elle le sera. La soulager, c'est d&eacute;j&agrave; beaucoup; l'&eacute;clairer,
+c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale
+moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand
+devoir, ausculter la civilisation.</p>
+
+<p>Nous le r&eacute;p&eacute;tons, cette auscultation encourage; et c'est par cette
+insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques
+pages, entr'acte aust&egrave;re d'un drame douloureux. Sous la mortalit&eacute;
+sociale on sent l'imp&eacute;rissabilit&eacute; humaine. Pour avoir &ccedil;&agrave; et l&agrave; ces
+plaies, les crat&egrave;res, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui
+aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de
+peuple ne tuent pas l'homme.</p>
+
+<p>Et n&eacute;anmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la t&ecirc;te par
+instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs
+heures de d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette
+question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-&agrave;-face des
+&eacute;go&iuml;stes et des mis&eacute;rables. Chez les &eacute;go&iuml;stes, les pr&eacute;jug&eacute;s, les
+t&eacute;n&egrave;bres de l'&eacute;ducation riche, l'app&eacute;tit croissant par l'enivrement, un
+&eacute;tourdissement de prosp&eacute;rit&eacute; qui assourdit, la crainte de souffrir qui,
+dans quelques-uns, va jusqu'&agrave; l'aversion des souffrants, une
+satisfaction implacable, le moi si enfl&eacute; qu'il ferme l'&acirc;me; chez les
+mis&eacute;rables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,
+les profondes secousses de la b&ecirc;te humaine vers les assouvissements, les
+c&oelig;urs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalit&eacute;,
+l'ignorance impure et simple.</p>
+
+<p>Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux
+qu'on y distingue est-il de ceux qui s'&eacute;teignent? L'id&eacute;al est effrayant
+&agrave; voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isol&eacute;, imperceptible,
+brillant, mais entour&eacute; de toutes ces grandes menaces noires
+monstrueusement amoncel&eacute;es autour de lui; pourtant pas plus en danger
+qu'une &eacute;toile dans les gueules des nuages.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_huitieme" id="Livre_huitieme"></a>Livre huiti&egrave;me&mdash;Les enchantements et les d&eacute;solations</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Pleine lumi&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Le lecteur a compris qu'&Eacute;ponine, ayant reconnu &agrave; travers la grille
+l'habitante de cette rue Plumet o&ugrave; Magnon l'avait envoy&eacute;e, avait
+commenc&eacute; par &eacute;carter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit
+Marius, et qu'apr&egrave;s plusieurs jours d'extase devant cette grille,
+Marius, entra&icirc;n&eacute; par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et
+l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il
+aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Rom&eacute;o dans
+le jardin de Juliette. Cela m&ecirc;me lui avait &eacute;t&eacute; plus facile qu'&agrave; Rom&eacute;o;
+Rom&eacute;o &eacute;tait oblig&eacute; d'escalader un mur, Marius n'eut qu'&agrave; forcer un peu
+un des barreaux de la grille d&eacute;cr&eacute;pite qui vacillait dans son alv&eacute;ole
+rouill&eacute;, &agrave; la mani&egrave;re des dents des vieilles gens. Marius &eacute;tait mince et
+passa ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius
+ne p&eacute;n&eacute;trait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'&ecirc;tre vu.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de cette heure b&eacute;nie et sainte o&ugrave; un baiser fian&ccedil;a ces deux
+&acirc;mes, Marius vint l&agrave; tous les soirs. Si, &agrave; ce moment de sa vie, Cosette
+&eacute;tait tomb&eacute;e dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle
+&eacute;tait perdue; car il y a des natures g&eacute;n&eacute;reuses qui se livrent, et
+Cosette en &eacute;tait une. Une des magnanimit&eacute;s de la femme, c'est de c&eacute;der.
+L'amour, &agrave; cette hauteur o&ugrave; il est absolu, se complique d'on ne sait
+quel c&eacute;leste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,
+&ocirc; nobles &acirc;mes! Souvent, vous donnez le c&oelig;ur, nous prenons le corps.
+Votre c&oelig;ur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en fr&eacute;missant.
+L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la
+destin&eacute;e humaine est ce dilemme-l&agrave;. Ce dilemme, perte ou salut, aucune
+fatalit&eacute; ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,
+s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le m&ecirc;me sentiment dit
+oui et non dans le c&oelig;ur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,
+le c&oelig;ur humain est celle qui d&eacute;gage le plus de lumi&egrave;re, h&eacute;las! et le
+plus de nuit.</p>
+
+<p>Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra f&ucirc;t un de ces amours qui
+sauvent.</p>
+
+<p>Tant que dura le mois de mai de cette ann&eacute;e 1832, il y eut l&agrave;, toutes
+les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque
+jour plus odorante et plus &eacute;paissie, deux &ecirc;tres compos&eacute;s de toutes les
+chastet&eacute;s et de toutes les innocences, d&eacute;bordant de toutes les f&eacute;licit&eacute;s
+du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honn&ecirc;tes,
+enivr&eacute;s, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les
+t&eacute;n&egrave;bres. Il semblait &agrave; Cosette que Marius avait une couronne et &agrave;
+Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se
+regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre
+l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non
+qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barri&egrave;re,
+la puret&eacute; de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyaut&eacute; de Marius.
+Le premier baiser avait &eacute;t&eacute; aussi le dernier. Marius, depuis, n'&eacute;tait
+pas all&eacute; au-del&agrave; d'effleurer de ses l&egrave;vres la main, ou le fichu, ou une
+boucle de cheveux de Cosette. Cosette &eacute;tait pour lui un parfum et non
+une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait
+rien. Cosette &eacute;tait heureuse, et Marius &eacute;tait satisfait. Ils vivaient
+dans ce ravissant &eacute;tat qu'on pourrait appeler l'&eacute;blouissement d'une &acirc;me
+par une &acirc;me. C'&eacute;tait cet ineffable premier embrassement de deux
+virginit&eacute;s dans l'id&eacute;al. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.</p>
+
+<p>&Agrave; cette heure-l&agrave; de l'amour, heure o&ugrave; la volupt&eacute; se tait absolument sous
+la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et s&eacute;raphique Marius, e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plut&ocirc;t capable de monter chez une fille publique que de soulever la
+robe de Cosette &agrave; la hauteur de la cheville. Une fois, &agrave; un clair de
+lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose &agrave; terre, son corsage
+s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius d&eacute;tourna
+les yeux.</p>
+
+<p>Que se passait-il entre ces deux &ecirc;tres? Rien. Ils s'adoraient.</p>
+
+<p>La nuit, quand ils &eacute;taient l&agrave;, ce jardin semblait un lieu vivant et
+sacr&eacute;. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de
+l'encens; eux, ils ouvraient leurs &acirc;mes et les r&eacute;pandaient dans les
+fleurs. La v&eacute;g&eacute;tation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de s&egrave;ve
+et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles
+d'amour dont les arbres frissonnaient.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;taient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles
+suffisaient pour troubler et pour &eacute;mouvoir toute cette nature. Puissance
+magique qu'on aurait peine &agrave; comprendre si on lisait dans un livre ces
+causeries faites pour &ecirc;tre emport&eacute;es et dissip&eacute;es comme des fum&eacute;es par
+le vent sous les feuilles. &Ocirc;tez &agrave; ces murmures de deux amants cette
+m&eacute;lodie qui sort de l'&acirc;me et qui les accompagne comme une lyre, ce qui
+reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh
+oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des
+inutilit&eacute;s, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime
+et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'&ecirc;tre dites
+et d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;es!</p>
+
+<p>Ces niaiseries-l&agrave;, ces pauvret&eacute;s-l&agrave;, l'homme qui ne les a jamais
+entendues, l'homme qui ne les a jamais prononc&eacute;es, est un imb&eacute;cile et un
+m&eacute;chant homme.</p>
+
+<p>Cosette disait &agrave; Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu?...</p>
+
+<p>(Dans tout cela, et &agrave; travers cette c&eacute;leste virginit&eacute;, et sans qu'il f&ucirc;t
+possible &agrave; l'un et &agrave; l'autre de dire comment, le tutoiement &eacute;tait venu.)</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.</p>
+
+<p>&mdash;Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donn&eacute; comme cela quand
+j'&eacute;tais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes
+pas ce nom-l&agrave;, Euphrasie?</p>
+
+<p>&mdash;Si...&mdash;Mais Cosette n'est pas vilain.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.
+Appelle-moi Cosette.</p>
+
+<p>Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne
+d'un bois qui serait dans le ciel.</p>
+
+<p>Une autre fois elle le regardait fixement et s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous &ecirc;tes beau, vous &ecirc;tes joli, vous avez de l'esprit, vous
+n'&ecirc;tes pas b&ecirc;te du tout, vous &ecirc;tes bien plus savant que moi, mais je
+vous d&eacute;fie &agrave; ce mot-l&agrave;: je t'aime!</p>
+
+<p>Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chant&eacute;e par une
+&eacute;toile.</p>
+
+<p>Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle
+lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma
+permission. C'est tr&egrave;s laid de tousser et de m'inqui&eacute;ter. Je veux que tu
+te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je
+serais tr&egrave;s malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?</p>
+
+<p>Et cela &eacute;tait tout simplement divin.</p>
+
+<p>Une fois Marius dit &agrave; Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.</p>
+
+<p>Ceci les fit rire toute la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un
+invalide!</p>
+
+<p>Mais il s'arr&ecirc;ta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler &agrave;
+Cosette de sa jarreti&egrave;re, et cela lui &eacute;tait impossible. Il y avait l&agrave; un
+c&ocirc;toiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte
+d'effroi sacr&eacute;, cet immense amour innocent.</p>
+
+<p>Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;
+venir tous les soirs rue Plumet, d&eacute;ranger le vieux barreau complaisant
+de la grille du pr&eacute;sident, s'asseoir coude &agrave; coude sur ce banc, regarder
+&agrave; travers les arbres la scintillation de la nuit commen&ccedil;ante, faire
+cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de
+Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un apr&egrave;s
+l'autre la m&ecirc;me fleur, &agrave; jamais, ind&eacute;finiment. Pendant ce temps-l&agrave; les
+nuages passaient au-dessus de leur t&ecirc;te. Chaque fois que le vent
+souffle, il emporte plus de r&ecirc;ves de l'homme que de nu&eacute;es du ciel.</p>
+
+<p>Que ce chaste amour presque farouche f&ucirc;t absolument sans galanterie,
+non.&raquo;Faire des compliments&raquo; &agrave; celle qu'on aime est la premi&egrave;re fa&ccedil;on de
+faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est
+quelque chose comme le baiser &agrave; travers le voile. La volupt&eacute; y met sa
+douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupt&eacute; le c&oelig;ur recule,
+pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes satur&eacute;es de chim&egrave;re,
+&eacute;taient, pour ainsi dire, azur&eacute;es. Les oiseaux, quand ils volent l&agrave;-haut
+du c&ocirc;t&eacute; des anges, doivent entendre de ces paroles-l&agrave;. Il s'y m&ecirc;lait
+pourtant la vie, l'humanit&eacute;, toute la quantit&eacute; de positif dont Marius
+&eacute;tait capable. C'&eacute;tait ce qui se dit dans la grotte, pr&eacute;lude de ce qui
+se dira dans l'alc&ocirc;ve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet
+m&ecirc;l&eacute;s, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements
+de l'adoration arrang&eacute;s en bouquet et exhalant un subtil parfum c&eacute;leste,
+un ineffable gazouillement de c&oelig;ur &agrave; c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est
+ce qui fait que je te contemple. Tu es une gr&acirc;ce. Je ne sais pas ce que
+j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me
+bouleverse. Et puis quelle lueur enchant&eacute;e quand ta pens&eacute;e s'entr'ouvre!
+Tu parles raison &eacute;tonnamment. Il me semble par moments que tu es un
+songe. Parle, je t'&eacute;coute, je t'admire. &Ocirc; Cosette! comme c'est &eacute;trange
+et charmant! je suis vraiment fou. Vous &ecirc;tes adorable, mademoiselle.
+J'&eacute;tudie tes pieds au microscope et ton &acirc;me au t&eacute;lescope.</p>
+
+<p>Et Cosette r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est &eacute;coul&eacute; depuis ce
+matin.</p>
+
+<p>Demandes et r&eacute;ponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,
+tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau
+sur le clou.</p>
+
+<p>Toute la personne de Cosette &eacute;tait na&iuml;vet&eacute;, ing&eacute;nuit&eacute;, transparence,
+blancheur, candeur, rayon. On e&ucirc;t pu dire de Cosette qu'elle &eacute;tait
+claire. Elle faisait &agrave; qui la voyait une sensation d'avril et de point
+du jour. Il y avait de la ros&eacute;e dans ses yeux. Cosette &eacute;tait une
+condensation de lumi&egrave;re aurorale en forme de femme.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout simple que Marius, l'adorant, l'admir&acirc;t. Mais la v&eacute;rit&eacute;
+est que cette petite pensionnaire, fra&icirc;che &eacute;moulue du couvent, causait
+avec une p&eacute;n&eacute;tration exquise et disait par moments toutes sortes de
+paroles vraies et d&eacute;licates. Son babil &eacute;tait de la conversation. Elle ne
+se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le
+tendre instinct du c&oelig;ur, cette infaillibilit&eacute;. Personne ne sait comme
+une femme dire des choses &agrave; la fois douces et profondes. La douceur et
+la profondeur, c'est l&agrave; toute la femme; c'est l&agrave; tout le ciel.</p>
+
+<p>En cette pleine f&eacute;licit&eacute;, il leur venait &agrave; chaque instant des larmes aux
+yeux. Une b&ecirc;te &agrave; bon Dieu &eacute;cras&eacute;e, une plume tomb&eacute;e d'un nid, une
+branche d'aub&eacute;pine cass&eacute;e, les apitoyait, et leur extase, doucement
+noy&eacute;e de m&eacute;lancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le
+plus souverain sympt&ocirc;me de l'amour, c'est un attendrissement parfois
+presque insupportable.</p>
+
+<p>Et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cela,&mdash;toutes ces contradictions sont le jeu d'&eacute;clairs de
+l'amour,&mdash;ils riaient volontiers, et avec une libert&eacute; ravissante, et si
+famili&egrave;rement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux gar&ccedil;ons.
+Cependant, l'insu m&ecirc;me des c&oelig;urs ivres de chastet&eacute;, la nature
+inoubliable est toujours l&agrave;. Elle est l&agrave;, avec son but brutal et
+sublime, et, quelle que soit l'innocence des &acirc;mes, on sent, dans le
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te le plus pudique, l'adorable et myst&eacute;rieuse nuance qui s&eacute;pare
+un couple d'amants d'une paire d'amis.</p>
+
+<p>Ils s'idol&acirc;traient.</p>
+
+<p>Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se
+rit, on se fait des petites moues avec le bout des l&egrave;vres, on
+s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'emp&ecirc;che pas
+l'&eacute;ternit&eacute;. Deux amants se cachent dans le soir, dans le cr&eacute;puscule,
+dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent
+l'un l'autre dans l'ombre avec leurs c&oelig;urs qu'ils mettent dans leurs
+yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-l&agrave; d'immenses
+balancements d'astres emplissent l'infini.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>L'&eacute;tourdissement du bonheur complet</h3>
+
+
+<p>Ils existaient vaguement, effar&eacute;s de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas
+du chol&eacute;ra qui d&eacute;cimait Paris pr&eacute;cis&eacute;ment en ce mois-l&agrave;. Ils s'&eacute;taient
+fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas &eacute;t&eacute;
+bien loin au-del&agrave; de leurs noms. Marius avait dit &agrave; Cosette qu'il &eacute;tait
+orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il &eacute;tait avocat, qu'il
+vivait d'&eacute;crire des choses pour les libraires, que son p&egrave;re &eacute;tait
+colonel, que c'&eacute;tait un h&eacute;ros, et que lui Marius &eacute;tait brouill&eacute; avec son
+grand-p&egrave;re qui &eacute;tait riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il &eacute;tait
+baron; mais cela n'avait fait aucun effet &agrave; Cosette. Marius baron? elle
+n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.
+Marius &eacute;tait Marius. De son c&ocirc;t&eacute; elle lui avait confi&eacute; qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e au couvent du Petit-Picpus, que sa m&egrave;re &eacute;tait morte comme &agrave; lui,
+que son p&egrave;re s'appelait M. Fauchelevent, qu'il &eacute;tait tr&egrave;s bon, qu'il
+donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il &eacute;tait pauvre lui-m&ecirc;me, et qu'il
+se privait de tout en ne la privant de rien.</p>
+
+<p>Chose bizarre, dans l'esp&egrave;ce de symphonie o&ugrave; Marius vivait depuis qu'il
+voyait Cosette, le pass&eacute;, m&ecirc;me le plus r&eacute;cent, &eacute;tait devenu tellement
+confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit
+pleinement. Il ne songea m&ecirc;me pas &agrave; lui parler de l'aventure nocturne de
+la masure, des Th&eacute;nardier, de la br&ucirc;lure, et de l'&eacute;trange attitude et de
+la singuli&egrave;re fuite de son p&egrave;re. Marius avait momentan&eacute;ment oubli&eacute; tout
+cela; il ne savait m&ecirc;me pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni o&ugrave;
+il avait d&eacute;jeun&eacute;, ni qui lui avait parl&eacute;; il avait des chants dans
+l'oreille qui le rendaient sourd &agrave; toute autre pens&eacute;e, il n'existait
+qu'aux heures o&ugrave; il voyait Cosette. Alors, comme il &eacute;tait dans le ciel,
+il &eacute;tait tout simple qu'il oubli&acirc;t la terre. Tous deux portaient avec
+langueur le poids ind&eacute;finissables des volupt&eacute;s immat&eacute;rielles. Ainsi
+vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.</p>
+
+<p>H&eacute;las! qui n'a &eacute;prouv&eacute; toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure o&ugrave;
+l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle apr&egrave;s?</p>
+
+<p>Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.
+Demandez donc de la logique &agrave; la passion. Il n'y a pas plus
+d'encha&icirc;nement logique absolu dans le c&oelig;ur humain qu'il n'y a de figure
+g&eacute;om&eacute;trique parfaite dans la m&eacute;canique c&eacute;leste. Pour Cosette et Marius
+rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux &eacute;tait
+tomb&eacute; dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien
+devant, rien derri&egrave;re. C'est &agrave; peine si Marius songeait que Cosette
+avait un p&egrave;re. Il y avait dans son cerveau l'effacement de
+l'&eacute;blouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des
+fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de
+toutes les choses importantes. Ils s'&eacute;taient dit tout, except&eacute; tout. Le
+tout des amoureux, c'est le rien. Mais le p&egrave;re, les r&eacute;alit&eacute;s, ce bouge,
+ces bandits, cette aventure, &agrave; quoi bon? et &eacute;tait-il bien s&ucirc;r que ce
+cauchemar e&ucirc;t exist&eacute;? On &eacute;tait deux, on s'adorait, il n'y avait que
+cela. Toute autre chose n'&eacute;tait pas. Il est probable que cet
+&eacute;vanouissement de l'enfer derri&egrave;re nous est inh&eacute;rent &agrave; l'arriv&eacute;e au
+paradis. Est-ce qu'on a vu des d&eacute;mons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on
+a trembl&eacute;? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nu&eacute;e
+rose est l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>Donc ces deux &ecirc;tres vivaient ainsi, tr&egrave;s haut, avec toute
+l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au z&eacute;nith,
+entre l'homme et le s&eacute;raphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
+l'&eacute;ther, dans le nuage; &agrave; peine os et chair, &acirc;me et extase de la t&ecirc;te
+aux pieds; d&eacute;j&agrave; trop sublim&eacute;s pour marcher &agrave; terre, encore trop charg&eacute;s
+d'humanit&eacute; pour dispara&icirc;tre dans le bleu, en suspension comme des atomes
+qui attendent le pr&eacute;cipit&eacute;; en apparence hors du destin; ignorant cette
+orni&egrave;re, hier, aujourd'hui, demain; &eacute;merveill&eacute;s, p&acirc;m&eacute;s, flottants, par
+moments, assez all&eacute;g&eacute;s pour la fuite dans l'infini; presque pr&ecirc;ts &agrave;
+l'envolement &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Ils dormaient &eacute;veill&eacute;s dans ce bercement. &Ocirc; l&eacute;thargie splendide du r&eacute;el
+accabl&eacute; d'id&eacute;al!</p>
+
+<p>Quelquefois, si belle que f&ucirc;t Cosette, Marius fermait les yeux devant
+elle. Les yeux ferm&eacute;s, c'est la meilleure mani&egrave;re de regarder l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Marius et Cosette ne se demandaient pas o&ugrave; cela les conduirait. Ils se
+regardaient comme arriv&eacute;s. C'est une &eacute;trange pr&eacute;tention des hommes de
+vouloir que l'amour conduise quelque part.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Commencement d'ombre</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.</p>
+
+<p>Cosette, un peu moins r&ecirc;veuse que Marius, &eacute;tait gaie, et cela suffisait
+&agrave; Jean Valjean pour &ecirc;tre heureux. Les pens&eacute;es que Cosette avait, ses
+pr&eacute;occupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'&acirc;me,
+n'&ocirc;taient rien &agrave; la puret&eacute; incomparable de son beau front chaste et
+souriant. Elle &eacute;tait dans l'&acirc;ge o&ugrave; la vierge porte son amour comme
+l'ange porte son lys. Jean Valjean &eacute;tait donc tranquille. Et puis, quand
+deux amants s'entendent, cela va toujours tr&egrave;s bien, le tiers quelconque
+qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait
+aveuglement par un petit nombre de pr&eacute;cautions toujours les m&ecirc;mes pour
+tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette &agrave; Jean Valjean.
+Voulait-il promener? Oui, mon petit p&egrave;re. Voulait-il rester? Tr&egrave;s bien.
+Voulait-il passer la soir&eacute;e pr&egrave;s de Cosette? Elle &eacute;tait ravie. Comme il
+se retirait toujours &agrave; dix heures du soir, ces fois-l&agrave; Marius ne venait
+au jardin que pass&eacute; cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette
+ouvrir la porte-fen&ecirc;tre du perron. Il va sans dire que le jour on ne
+rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait m&ecirc;me plus que Marius
+exist&acirc;t. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire &agrave;
+Cosette:&mdash;Tiens, comme tu as du blanc derri&egrave;re le dos! La veille au
+soir, Marius, dans un transport, avait press&eacute; Cosette contre le mur.</p>
+
+<p>La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'&agrave;
+dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il &eacute;tait avec
+Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement pr&egrave;s du perron afin de ne
+pouvoir &ecirc;tre vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient l&agrave;, se
+contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains
+vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces
+instants-l&agrave;, le tonnerre f&ucirc;t tomb&eacute; &agrave; trente pas d'eux qu'ils ne s'en
+fussent pas dout&eacute;s, tant la r&ecirc;verie de l'un s'absorbait et plongeait
+profond&eacute;ment dans la r&ecirc;verie de l'autre.</p>
+
+<p>Puret&eacute;s limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce
+genre d'amours-l&agrave; est une collection de feuilles de lys et de plumes de
+colombe.</p>
+
+<p>Tout le jardin &eacute;tait entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait
+ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de
+mani&egrave;re qu'aucun d&eacute;rangement ne f&ucirc;t visible.</p>
+
+<p>Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez
+Courfeyrac. Courfeyrac disait &agrave; Bahorel:</p>
+
+<p>&mdash;Croirais-tu? Marius rentre &agrave; pr&eacute;sent &agrave; des une heure du matin!</p>
+
+<p>Bahorel r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? il y a toujours un p&eacute;tard dans un s&eacute;minariste.</p>
+
+<p>Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air s&eacute;rieux, et
+disait &agrave; Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous d&eacute;rangez, jeune homme!</p>
+
+<p>Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un
+paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions
+in&eacute;dites, il s'en impatientait, et il faisait par instants &agrave; Marius des
+sommations de rentrer dans le r&eacute;el.</p>
+
+<p>Un matin, il lui jeta cette admonition:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'&ecirc;tre situ&eacute; dans la lune,
+royaume du r&ecirc;ve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.
+Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?</p>
+
+<p>Mais rien ne pouvait &laquo;faire parler&raquo; Marius. On lui e&ucirc;t arrach&eacute; les
+ongles plut&ocirc;t qu'une des trois syllabes sacr&eacute;es dont se composait ce nom
+ineffable, <i>Cosette</i>. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et
+silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci
+de chang&eacute; en Marius, qu'il avait une taciturnit&eacute; rayonnante.</p>
+
+<p>Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses
+bonheurs:</p>
+
+<p>Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;</p>
+
+<p>Se parler longuement, et dans les plus minutieux d&eacute;tails, de gens qui ne
+les int&eacute;ressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce
+ravissant op&eacute;ra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;</p>
+
+<p>Pour Marius, &eacute;couter Cosette parler chiffons;</p>
+
+<p>Pour Cosette, &eacute;couter Marius parler politique;</p>
+
+<p>Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;</p>
+
+<p>Consid&eacute;rer la m&ecirc;me plan&egrave;te dans l'espace ou le m&ecirc;me ver luisant dans
+l'herbe;</p>
+
+<p>Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;</p>
+
+<p>Etc., etc.</p>
+
+<p>Cependant diverses complications approchaient.</p>
+
+<p>Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des
+Invalides; il marchait habituellement le front baiss&eacute;; comme il allait
+tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout pr&egrave;s de
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur Marius.</p>
+
+<p>Il leva la t&ecirc;te, et reconnut &Eacute;ponine.</p>
+
+<p>Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas song&eacute; une seule fois &agrave;
+cette fille depuis le jour o&ugrave; elle l'avait amen&eacute; rue Plumet, il ne
+l'avait point revue, et elle lui &eacute;tait compl&egrave;tement sortie de l'esprit.
+Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son
+bonheur pr&eacute;sent, et pourtant il lui &eacute;tait g&ecirc;nant de la rencontrer.</p>
+
+<p>C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et
+pure, conduit l'homme &agrave; un &eacute;tat de perfection; elle le conduit
+simplement, nous l'avons constat&eacute;, &agrave; un &eacute;tat d'oubli. Dans cette
+situation, l'homme oublie d'&ecirc;tre mauvais, mais il oublie aussi d'&ecirc;tre
+bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et
+importuns, s'&eacute;vanouissent. En tout autre temps Marius e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien autre
+pour &Eacute;ponine. Absorb&eacute; par Cosette, il ne s'&eacute;tait m&ecirc;me pas clairement
+rendu compte que cette &Eacute;ponine s'appelait &Eacute;ponine Th&eacute;nardier, et qu'elle
+portait un nom &eacute;crit dans le testament de son p&egrave;re, ce nom pour lequel
+il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment d&eacute;vou&eacute;. Nous
+montrons Marius tel qu'il &eacute;tait. Son p&egrave;re lui-m&ecirc;me disparaissait un peu
+dans son &acirc;me sous la splendeur de son amour.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit avec quelque embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, &Eacute;ponine?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de l&agrave;. Seulement, il sentait
+qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu &agrave; Cosette,
+que de dire vous &agrave; &Eacute;ponine.</p>
+
+<p>Comme il se taisait, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc....</p>
+
+<p>Puis elle s'arr&ecirc;ta. Il semblait que les paroles manquaient &agrave; cette
+cr&eacute;ature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire
+et ne put. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>Puis elle se tut encore et resta les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout &agrave; coup brusquement, et elle
+s'en alla.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Cab roule en anglais et jappe en argot</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, c'&eacute;tait le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut
+indiquer &agrave; cause des &eacute;v&eacute;nements graves qui &eacute;taient &agrave; cette &eacute;poque
+suspendus sur l'horizon de Paris &agrave; l'&eacute;tat de nuages charg&eacute;s, Marius &agrave; la
+nuit tombante suivait le m&ecirc;me chemin que la veille avec les m&ecirc;mes
+pens&eacute;es de ravissement dans le c&oelig;ur, lorsqu'il aper&ccedil;ut, entre les
+arbres du boulevard, &Eacute;ponine qui venait &agrave; lui. Deux jours de suite,
+c'&eacute;tait trop. Il se d&eacute;tourna vivement, quitta le boulevard, changea de
+route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.</p>
+
+<p>Cela fit qu'&Eacute;ponine le suivit jusqu'&agrave; la rue Plumet, chose qu'elle
+n'avait point faite encore. Elle s'&eacute;tait content&eacute;e jusque-l&agrave; de
+l'apercevoir &agrave; son passage sur le boulevard sans m&ecirc;me chercher &agrave; le
+rencontrer. La veille seulement, elle avait essay&eacute; de lui parler.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine le suivit donc, sans qu'il s'en dout&acirc;t. Elle le vit d&eacute;ranger le
+barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!</p>
+
+<p>Elle s'approcha de la grille, t&acirc;ta les barreaux l'un apr&egrave;s l'autre et
+reconnut facilement celui que Marius avait d&eacute;rang&eacute;.</p>
+
+<p>Elle murmura &agrave; demi-voix, avec un accent lugubre:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de &ccedil;a, Lisette!</p>
+
+<p>Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; du barreau,
+comme si elle le gardait. C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le point o&ugrave; la grille
+venait toucher le mur voisin. Il y avait l&agrave; un angle obscur o&ugrave; &Eacute;ponine
+disparaissait enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en
+proie &agrave; ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,
+vieux bourgeois attard&eacute; qui se h&acirc;tait dans ce lieu d&eacute;sert et mal fam&eacute;,
+c&ocirc;toyant la grille du jardin, et arriv&eacute; &agrave; l'angle que la grille faisait
+avec le mur, entendit une voix sourde et mena&ccedil;ante qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tonne plus s'il vient tous les soirs!</p>
+
+<p>Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas
+regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.</p>
+
+<p>Ce passant eut raison de se h&acirc;ter, car, tr&egrave;s peu d'instants apr&egrave;s, six
+hommes qui marchaient s&eacute;par&eacute;s et &agrave; quelque distance les uns des autres,
+le long des murs, et qu'on e&ucirc;t pu prendre pour une patrouille grise,
+entr&egrave;rent dans la rue Plumet.</p>
+
+<p>Le premier qui arriva &agrave; la grille du jardin s'arr&ecirc;ta, et attendit les
+autres; une seconde apr&egrave;s, ils &eacute;taient tous les six r&eacute;unis.</p>
+
+<p>Ces hommes se mirent &agrave; parler &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est icicaille, dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. En tout cas j'ai lev&eacute; une boulette que nous lui ferons
+morfiler.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu du mastic pour frangir la vanterne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;La grille est vieille, reprit un cinqui&egrave;me qui avait une voix de
+ventriloque.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dit le second qui avait parl&eacute;. Elle ne criblera pas tant
+sous la bastringue et ne sera pas si dure &agrave; faucher.</p>
+
+<p>Le sixi&egrave;me, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit &agrave; visiter la
+grille comme avait fait &Eacute;ponine une heure auparavant, empoignant
+successivement chaque barreau et les &eacute;branlant avec pr&eacute;caution. Il
+arriva ainsi au barreau que Marius avait descell&eacute;. Comme il allait
+saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur
+son bras, il se sentit vivement repouss&eacute; par le milieu de la poitrine,
+et une voix enrou&eacute;e lui dit sans crier:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un cab.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il vit une fille p&acirc;le debout devant lui.</p>
+
+<p>L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se
+h&eacute;rissa hideusement; rien n'est formidable &agrave; voir comme les b&ecirc;tes
+f&eacute;roces inqui&egrave;tes; leur air effray&eacute; est effrayant. Il recula, et b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette dr&ocirc;lesse?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet &Eacute;ponine qui parlait &agrave; Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&Agrave; l'apparition d'&Eacute;ponine, les cinq autres, c'est-&agrave;-dire Claquesous,
+Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'&eacute;taient approch&eacute;s sans
+bruit, sans pr&eacute;cipitation, sans dire une parole, avec la lenteur
+sinistre propre &agrave; ces hommes de nuit.</p>
+
+<p>On leur distinguait je ne sais quels hideux outils &agrave; la main. Gueulemer
+tenait une de ces pinces courbes que les r&ocirc;deurs appellent fanchons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, qu'est-ce que tu fais l&agrave;? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu
+folle? s'&eacute;cria Th&eacute;nardier, autant qu'on peut s'&eacute;crier en parlant bas.
+Qu'est-ce que tu viens nous emp&ecirc;cher de travailler?</p>
+
+<p>&Eacute;ponine se mit &agrave; rire et lui sauta au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis l&agrave;, mon petit p&egrave;re, parce que je suis l&agrave;. Est-ce qu'il n'est
+pas permis de s'asseoir sur les pierres, &agrave; pr&eacute;sent? C'est vous qui ne
+devriez pas y &ecirc;tre. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un
+biscuit? Je l'avais dit &agrave; Magnon. Il n'y a rien &agrave; faire ici. Mais
+embrassez-moi donc, mon bon petit p&egrave;re! Comme il y a longtemps que je ne
+vous ai vu! Vous &ecirc;tes dehors, donc?</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier essaya de se d&eacute;barrasser des bras d'&Eacute;ponine et grommela:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Tu m'as embrass&eacute;. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas
+dedans. &Agrave; pr&eacute;sent, va-t'en.</p>
+
+<p>Mais &Eacute;ponine ne l&acirc;chait pas prise et redoublait ses caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit p&egrave;re, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez
+bien de l'esprit pour vous &ecirc;tre tir&eacute; de l&agrave;.</p>
+
+<p>Contez-moi &ccedil;a! Et ma m&egrave;re? o&ugrave; est ma m&egrave;re? Donnez-moi donc des nouvelles
+de maman.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas m'en aller justement, fit &Eacute;ponine avec une minauderie
+d'enfant g&acirc;t&eacute;, vous me renvoyez que voil&agrave; quatre mois que je ne vous ai
+vu et que j'ai &agrave; peine eu le temps de vous embrasser.</p>
+
+<p>Et elle reprit son p&egrave;re par le cou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave; mais, c'est b&ecirc;te! dit Babet.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.</p>
+
+<p>La voix de ventriloque scanda ce distique:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous n'sommes pas le jour de l'an,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; b&eacute;coter papa maman.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&Eacute;ponine se tourna vers les cinq bandits.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, C'est monsieur Brujon.&mdash;Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,
+monsieur Claquesous.&mdash;Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur
+Gueulemer?&mdash;Comment &ccedil;a va, Montparnasse?</p>
+
+<p>&mdash;Si, on te reconna&icirc;t! fit Th&eacute;nardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!
+laisse-nous tranquilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que nous avons &agrave; goupiner icigo, ajouta Babet.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine prit la main de Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Montparnasse, r&eacute;pondit &Eacute;ponine tr&egrave;s doucement, il faut avoir
+confiance dans les gens. Je suis la fille de mon p&egrave;re peut-&ecirc;tre.
+Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a charg&eacute;e d'&eacute;clairer
+l'affaire.</p>
+
+<p>Il est remarquable qu'&Eacute;ponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle
+connaissait Marius, cette affreuse langue lui &eacute;tait devenue impossible.</p>
+
+<p>Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un
+squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.
+Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des
+renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous
+jure qu'il n'y a rien &agrave; faire dans cette maison-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Les personnes sont d&eacute;m&eacute;nag&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.</p>
+
+<p>Et il montra &agrave; &Eacute;ponine, &agrave; travers le haut des arbres, une lumi&egrave;re qui se
+promenait dans la mansarde du pavillon. C'&eacute;tait Toussaint qui avait
+veill&eacute; pour &eacute;tendre du linge &agrave; s&eacute;cher.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine tenta un dernier effort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, c'est du monde tr&egrave;s pauvre, et une baraque o&ugrave; ils
+n'ont pas le sou.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable! cria Th&eacute;nardier. Quand nous aurons retourn&eacute; la
+maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,
+nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds
+ou des broques.</p>
+
+<p>Et il la poussa pour passer outre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit &Eacute;ponine, je vous en prie, vous
+qui &ecirc;tes bon enfant, n'entrez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Prends donc garde, tu vas te couper! r&eacute;pliqua Montparnasse.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier reprit avec l'accent d&eacute;cisif qu'il avait:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;campe, la f&eacute;e, et laisse les hommes faire leurs affaires.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine l&acirc;cha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc entrer dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu! fit le ventriloque en ricanant.</p>
+
+<p>Alors elle s'adossa &agrave; la grille, fit face aux six bandits arm&eacute;s
+jusqu'aux dents et &agrave; qui la nuit donnait des visages de d&eacute;mons, et dit
+d'une voix ferme et basse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je ne veux pas.</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent stup&eacute;faits. Le ventriloque pourtant acheva son
+ricanement. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Les amis! &eacute;coutez bien. Ce n'est pas &ccedil;a. Maintenant je parle. D'abord,
+si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez &agrave; cette grille, je crie,
+je cogne aux portes, je r&eacute;veille le monde, je vous fais empoigner tous
+les six, j'appelle les sergents de ville.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le ferait, dit Th&eacute;nardier bas &agrave; Brujon et au ventriloque.</p>
+
+<p>Elle secoua la t&ecirc;te et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; commencer par mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si pr&egrave;s, bonhomme! dit-elle.</p>
+
+<p>Il recula en grommelant dans ses dents:&mdash;Mais qu'est-ce qu'elle a donc?
+Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Chienne!</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; rire d'une fa&ccedil;on terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au
+chien, puisque je suis la fille au loup. Vous &ecirc;tes six, qu'est-ce que
+cela me fait? Vous &ecirc;tes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne
+me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans
+cette maison, parce que cela ne me pla&icirc;t pas. Si vous approchez,
+j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de
+vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez o&ugrave; vous voudrez, mais
+ne venez pas ici, je vous le d&eacute;fends! Vous &agrave; coups de couteau, moi &agrave;
+coups de savate, &ccedil;a m'est &eacute;gal, avancez donc!</p>
+
+<p>Elle fit un pas vers les bandits, elle &eacute;tait effrayante, elle se remit &agrave;
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardine! je n'ai pas peur. Cet &eacute;t&eacute;, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai
+froid. Sont-ils farces, ces b&ecirc;tas d'hommes de croire qu'ils font peur &agrave;
+une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des
+chipies de ma&icirc;tresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la
+grosse voix, voil&agrave;-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!</p>
+
+<p>Elle appuya sur Th&eacute;nardier son regard fixe, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me de vous, mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes
+prunelles de spectre:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a me fait &agrave; moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur
+le pav&eacute;, tu&eacute;e &agrave; coups de surin par mon p&egrave;re, ou bien qu'on me trouve
+dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou &agrave; l'&icirc;le des Cygnes au
+milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noy&eacute;s!</p>
+
+<p>Force lui fut de s'interrompre, une toux s&egrave;che la prit, son souffle
+sortait comme un r&acirc;le de sa poitrine &eacute;troite et d&eacute;bile.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai qu'&agrave; crier, on vient, patatras. Vous &ecirc;tes six; moi je suis
+tout le monde.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier fit un mouvement vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Prochez pas cria-t-elle.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et lui dit avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma
+fille, tu veux donc nous emp&ecirc;cher de travailler? Il faut pourtant que
+nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amiti&eacute; pour ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'emb&ecirc;tez, dit &Eacute;ponine.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....</p>
+
+<p>&mdash;Crevez.</p>
+
+<p>Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon bras si dodu,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma jambe bien faite,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et le temps perdu.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle
+balan&ccedil;ait son pied d'un air d'indiff&eacute;rence. Sa robe trou&eacute;e laissait voir
+ses clavicules maigres. Le r&eacute;verb&egrave;re voisin &eacute;clairait son profil et son
+attitude. On ne pouvait rien voir de plus r&eacute;solu et de plus surprenant.</p>
+
+<p>Les six escarpes, interdits et sombres d'&ecirc;tre tenus en &eacute;chec par une
+fille, all&egrave;rent sous l'ombre port&eacute;e de la lanterne et tinrent conseil
+avec des haussements d'&eacute;paule humili&eacute;s et furieux.</p>
+
+<p>Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est
+amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer &ccedil;a. Deux femmes, un
+vieux qui loge dans une arri&egrave;re-cour; il y a des rideaux pas mal aux
+fen&ecirc;tres. Le vieux doit &ecirc;tre un guinal. Je crois l'affaire bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, entrez, vous autres, s'&eacute;cria Montparnasse. Faites l'affaire.
+Je resterai l&agrave; avec la fille, et si elle bronche....</p>
+
+<p>Il fit reluire au r&eacute;verb&egrave;re le couteau qu'il tenait ouvert dans sa
+manche.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier ne disait mot et semblait pr&ecirc;t &agrave; ce qu'on voudrait.</p>
+
+<p>Brujon, qui &eacute;tait un peu oracle et qui avait, comme on sait, &laquo;donn&eacute;
+l'affaire&raquo;, n'avait pas encore parl&eacute;. Il paraissait pensif. Il passait
+pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour
+d&eacute;valis&eacute;, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre
+il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande
+autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Babet le questionna.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne dis rien, Brujon?</p>
+
+<p>Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la t&ecirc;te de
+plusieurs fa&ccedil;ons vari&eacute;es, et se d&eacute;cida enfin &agrave; &eacute;lever la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Voici: j'ai rencontr&eacute; ce matin deux moineaux qui se battaient; ce
+soir, je me cogne &agrave; une femme qui querelle. Tout &ccedil;a est mauvais.
+Allons-nous-en.</p>
+
+<p>Ils s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, si on avait voulu, j'aurais donn&eacute; le coup de pouce.</p>
+
+<p>Babet lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi pas. Je ne tape pas une dame.</p>
+
+<p>Au coin de la rue, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent et &eacute;chang&egrave;rent &agrave; voix sourde ce
+dialogue &eacute;nigmatique:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; irons-nous coucher ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Sous Pantin.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu sur toi la clef de la grille, Th&eacute;nardier?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin
+par o&ugrave; ils &eacute;taient venus. Elle se leva et se mit &agrave; ramper derri&egrave;re eux
+le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au
+boulevard. L&agrave;, ils se s&eacute;par&egrave;rent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer
+dans l'obscurit&eacute; o&ugrave; ils sembl&egrave;rent fondre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vh" id="Chapitre_Vh"></a><a href="#huitieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Choses de la nuit</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect
+nocturne.</p>
+
+<p>Ce qui venait de se passer dans cette rue n'e&ucirc;t point &eacute;tonn&eacute; une for&ecirc;t.
+Les futaies, les taillis, les bruy&egrave;res, les branches &acirc;prement
+entre-crois&eacute;es, les hautes herbes, existent d'une mani&egrave;re sombre; le
+fourmillement sauvage entrevoit l&agrave; les subites apparitions de
+l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue &agrave; travers la
+brume ce qui est au-del&agrave; de l'homme; et les choses ignor&eacute;es de nous
+vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature h&eacute;riss&eacute;e et fauve
+s'effare &agrave; de certaines approches o&ugrave; elle croit sentir le surnaturel.
+Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de myst&eacute;rieux
+&eacute;quilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La
+bestialit&eacute; buveuse de sang, les voraces app&eacute;tits affam&eacute;s en qu&ecirc;te de la
+proie, les instincts arm&eacute;s d'ongles et de m&acirc;choires qui n'ont pour
+source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inqui&eacute;tude
+l'impassible lin&eacute;ament spectral r&ocirc;dant sous un suaire, debout dans sa
+vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et
+terrible. Ces brutalit&eacute;s, qui ne sont que mati&egrave;re, craignent confus&eacute;ment
+d'avoir affaire &agrave; l'immense obscurit&eacute; condens&eacute;e dans un &ecirc;tre inconnu.
+Une figure noire barrant le passage arr&ecirc;te net la b&ecirc;te farouche. Ce qui
+sort du cimeti&egrave;re intimide et d&eacute;concerte ce qui sort de l'antre; le
+f&eacute;roce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule
+rencontr&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIh" id="Chapitre_VIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Marius redevient r&eacute;el au point de donner son adresse &agrave; Cosette</h3>
+
+
+<p>Pendant que cette esp&egrave;ce de chienne &agrave; figure humaine montait la garde
+contre la grille et que les six bandits l&acirc;chaient pied devant une fille,
+Marius &eacute;tait pr&egrave;s de Cosette.</p>
+
+<p>Jamais le ciel n'avait &eacute;t&eacute; plus constell&eacute; et plus charmant, les arbres
+plus tremblants, la senteur des herbes plus p&eacute;n&eacute;trante; jamais les
+oiseaux ne s'&eacute;taient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;
+jamais toutes les harmonies de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; universelle n'avaient mieux
+r&eacute;pondu aux musiques int&eacute;rieures de l'amour; jamais Marius n'avait &eacute;t&eacute;
+plus &eacute;pris, plus heureux, plus extasi&eacute;. Mais il avait trouv&eacute; Cosette
+triste. Cosette avait pleur&eacute;. Elle avait les yeux rouges.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le premier nuage dans cet admirable r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Le premier mot de Marius avait &eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>Et elle avait r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;.</p>
+
+<p>Puis elle s'&eacute;tait assise sur le banc pr&egrave;s du perron, et pendant qu'il
+prenait place tout tremblant aupr&egrave;s d'elle, elle avait poursuivi:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re m'a dit ce matin de me tenir pr&ecirc;te, qu'il avait des affaires,
+et que nous allions peut-&ecirc;tre partir.</p>
+
+<p>Marius frissonna de la t&ecirc;te aux pieds.</p>
+
+<p>Quand on est &agrave; la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on
+est au commencement, partir, cela veut dire mourir.</p>
+
+<p>Depuis six semaines, Marius, peu &agrave; peu, lentement, par degr&eacute;s, prenait
+chaque jour possession de Cosette. Possession tout id&eacute;ale, mais
+profonde. Comme nous l'avons expliqu&eacute; d&eacute;j&agrave;, dans le premier amour, on
+prend l'&acirc;me bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant
+l'&acirc;me, quelquefois on ne prend pas l'&acirc;me du tout; les Faublas et les
+Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par
+bonheur un blasph&egrave;me. Marius donc poss&eacute;dait Cosette, comme les esprits
+poss&egrave;dent; mais il l'enveloppait de toute son &acirc;me et la saisissait
+jalousement avec une incroyable conviction. Il poss&eacute;dait son sourire,
+son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,
+la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe
+qu'elle avait au cou, toutes ses pens&eacute;es. Ils &eacute;taient convenus de ne
+jamais dormir sans r&ecirc;ver l'un de l'autre, et ils s'&eacute;taient tenus parole.
+Il poss&eacute;dait donc tous les r&ecirc;ves de Cosette. Il regardait sans cesse et
+il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle
+avait &agrave; la nuque, et il se d&eacute;clarait qu'il n'y avait pas un de ces
+petits cheveux qui ne lui appartint &agrave; lui Marius. Il contemplait et il
+adorait les choses qu'elle mettait, son n&oelig;ud de ruban, ses gants, ses
+manchettes, ses brodequins, comme des objets sacr&eacute;s dont il &eacute;tait le
+ma&icirc;tre. Il songeait qu'il &eacute;tait le seigneur de ces jolis peignes
+d'&eacute;caille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait m&ecirc;me, sourds
+et confus b&eacute;gayements de la volupt&eacute; qui se faisait jour, qu'il n'y avait
+pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son
+corset, qui ne f&ucirc;t &agrave; lui. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de Cosette, il se sentait pr&egrave;s de son
+bien, pr&egrave;s de sa chose, pr&egrave;s de son despote et de son esclave. Il
+semblait qu'ils eussent tellement m&ecirc;l&eacute; leurs &acirc;mes que, s'ils eussent
+voulu les reprendre, il leur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de les
+reconna&icirc;tre.&mdash;Celle-ci est la mienne.&mdash;Non, c'est la mienne.&mdash;Je
+t'assure que tu te trompes. Voil&agrave; bien moi.&mdash;Ce que tu prends pour toi,
+c'est moi.&mdash;Marius &eacute;tait quelque chose qui faisait partie de Cosette et
+Cosette &eacute;tait quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait
+Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, poss&eacute;der Cosette, cela pour lui
+n'&eacute;tait pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet
+enivrement, de cette possession virginale, inou&iuml;e et absolue, de cette
+souverainet&eacute;, que ces mots: &laquo;Nous allons partir&raquo;, tomb&egrave;rent tout &agrave; coup,
+et que la voix brusque de la r&eacute;alit&eacute; lui cria: Cosette n'est pas &agrave; toi!</p>
+
+<p>Marius se r&eacute;veilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons
+dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.</p>
+
+<p>Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main &eacute;tait
+tr&egrave;s froide. Elle lui dit &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit, si bas que Cosette l'entendait &agrave; peine:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas ce que tu as dit.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin mon p&egrave;re m'a dit de pr&eacute;parer toutes mes petites affaires et
+de me tenir pr&ecirc;te, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une
+malle, qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de faire un voyage, que nous allions partir,
+qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,
+de pr&eacute;parer tout cela d'ici &agrave; une semaine, et que nous irions peut-&ecirc;tre
+en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est monstrueux! s'&eacute;cria Marius.</p>
+
+<p>Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de
+pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus
+prodigieux, aucune action de Busiris, de Tib&egrave;re ou de Henri VIII
+n'&eacute;galait en f&eacute;rocit&eacute; celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en
+Angleterre parce qu'il a des affaires.</p>
+
+<p>Il demanda d'une voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand partirais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas dit quand.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand reviendrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas dit quand.</p>
+
+<p>Marius se leva, et dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Cosette, irez-vous?</p>
+
+<p>Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et r&eacute;pondit
+avec une sorte d'&eacute;garement:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;En Angleterre? irez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me dis-tu vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si vous irez?</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous irez?</p>
+
+<p>&mdash;Si mon p&egrave;re y va?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous irez?</p>
+
+<p>Cosette prit la main de Marius et l'&eacute;treignit sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.</p>
+
+<p>Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle
+p&acirc;lit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurit&eacute;. Elle
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>Marius la regarda, puis &eacute;leva lentement ses yeux vers le ciel et
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Quand sa paupi&egrave;re s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire
+d'une femme qu'on aime a une clart&eacute; qu'on voit la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous sommes b&ecirc;tes! Marius, j'ai une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pars si nous partons! Je te dirai o&ugrave;. Viens me rejoindre o&ugrave; je serai!</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait maintenant un homme tout &agrave; fait r&eacute;veill&eacute;. Il &eacute;tait retomb&eacute;
+dans la r&eacute;alit&eacute;. Il cria &agrave; Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai
+pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus
+de dix louis &agrave; Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais
+j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit o&ugrave; il
+manque des boutons par devant, ma chemise est toute d&eacute;chir&eacute;e; j'ai les
+coudes perc&eacute;s, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y
+pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un mis&eacute;rable. Tu
+ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le
+jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de
+quoi payer le passeport!</p>
+
+<p>Il se jeta contre un arbre qui &eacute;tait l&agrave;, debout, les deux bras au-dessus
+de sa t&ecirc;te, le front contre l'&eacute;corce, ne sentant ni le bois qui lui
+&eacute;corchait la peau ni la fi&egrave;vre qui lui martelait les tempes, immobile,
+et pr&ecirc;t &agrave; tomber, comme la statue du d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'&eacute;ternit&eacute; dans ces ab&icirc;mes-l&agrave;.
+Enfin il se retourna. Il entendait derri&egrave;re lui un petit bruit &eacute;touff&eacute;,
+doux et triste.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Cosette qui sanglotait.</p>
+
+<p>Elle pleurait depuis plus de deux heures &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Marius qui songeait.</p>
+
+<p>Il vint &agrave; elle, tomba &agrave; genoux, et, se prosternant lentement, il prit le
+bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.</p>
+
+<p>Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments o&ugrave; la femme accepte,
+comme une d&eacute;esse sombre et r&eacute;sign&eacute;e, la religion de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleure pas, dit-il.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vais peut-&ecirc;tre m'en aller, et que tu ne peux pas venir!</p>
+
+<p>Lui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;M'aimes-tu?</p>
+
+<p>Elle lui r&eacute;pondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus
+charmant qu'&agrave; travers les larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'adore!</p>
+
+<p>Il poursuivit avec un son de voix qui &eacute;tait une inexprimable caresse:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?</p>
+
+<p>&mdash;M'aimes-tu, toi? dit-elle.</p>
+
+<p>Il lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette, je n'ai jamais donn&eacute; ma parole d'honneur &agrave; personne, parce
+que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon p&egrave;re est &agrave; c&ocirc;t&eacute;.
+Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacr&eacute;e que, si tu t'en
+vas, je mourrai.</p>
+
+<p>Il y eut dans l'accent dont il pronon&ccedil;a ces paroles une m&eacute;lancolie si
+solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid
+que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle
+cessa de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant &eacute;coute, dit-il. Ne m'attends pas demain.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'attends qu'apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour sans te voir! mais c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrifions un jour pour avoir peut-&ecirc;tre toute la vie.</p>
+
+<p>Et Marius ajouta &agrave; demi-voix et en apart&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme qui ne change rien &agrave; ses habitudes, et il n'a jamais
+re&ccedil;u personne que le soir.</p>
+
+<p>&mdash;De quel homme parles-tu? demanda Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? je n'ai rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu esp&egrave;res donc?</p>
+
+<p>&mdash;Attends jusqu'&agrave; apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Cosette.</p>
+
+<p>Elle lui prit la t&ecirc;te dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des
+pieds pour &ecirc;tre &agrave; sa taille, et cherchant &agrave; voir dans ses yeux son
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Marius reprit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des
+choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appel&eacute; Courfeyrac, rue
+de la Verrerie, num&eacute;ro 16.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame
+&eacute;crivit sur le pl&acirc;tre du mur:</p>
+
+<p><i>16, rue de la Verrerie</i>.</p>
+
+<p>Cosette cependant s'&eacute;tait remise &agrave; lui regarder dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi ta pens&eacute;e. Marius, tu as une pens&eacute;e. Dis-la-moi. Oh!
+dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Ma pens&eacute;e, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous
+s&eacute;parer. Attends-moi apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je ferai jusque-l&agrave;? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu
+vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester
+toute seule. Oh! que je vais &ecirc;tre triste! Qu'est-ce que tu feras donc
+demain soir, dis?</p>
+
+<p>&mdash;J'essayerai une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je prierai Dieu et je penserai &agrave; toi d'ici l&agrave; pour que tu
+r&eacute;ussisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon
+ma&icirc;tre. Je passerai ma soir&eacute;e demain &agrave; chanter cette musique
+<i>d'Euryanthe</i> que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derri&egrave;re
+mon volet. Mais apr&egrave;s-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai
+&agrave; la nuit, &agrave; neuf heures pr&eacute;cises, je t'en pr&eacute;viens. Mon Dieu! que c'est
+triste que les jours soient longs! Tu entends, &agrave; neuf heures sonnant je
+serai dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p>Et sans se l'&ecirc;tre dit, mus par la m&ecirc;me pens&eacute;e, entra&icirc;n&eacute;s par ces
+courants &eacute;lectriques qui mettent deux amants en communication
+continuelle, tous deux enivr&eacute;s de volupt&eacute; jusque dans leur douleur, ils
+tomb&egrave;rent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs
+l&egrave;vres s'&eacute;taient jointes pendant que leurs regards lev&eacute;s, d&eacute;bordant
+d'extase et pleins de larmes, contemplaient les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Quand Marius sortit, la rue &eacute;tait d&eacute;serte. C'&eacute;tait le moment o&ugrave; &Eacute;ponine
+suivait les bandits jusque sur le boulevard.</p>
+
+<p>Tandis que Marius r&ecirc;vait, la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre l'arbre, une id&eacute;e lui
+avait travers&eacute; l'esprit; une id&eacute;e, h&eacute;las! qu'il jugeait lui-m&ecirc;me
+insens&eacute;e et impossible. Il avait pris un parti violent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIh" id="Chapitre_VIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Le vieux c&oelig;ur et le jeune c&oelig;ur en pr&eacute;sence</h3>
+
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand avait &agrave; cette &eacute;poque ses quatre-vingt-onze ans bien
+sonn&eacute;s. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des
+Filles-du-Calvaire, n&ordm; 6, dans cette vieille maison qui &eacute;tait &agrave; lui.
+C'&eacute;tait, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent
+la mort tout droits, que l'&acirc;ge charge sans les faire plier, et que le
+chagrin m&ecirc;me ne courbe pas.</p>
+
+<p>Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon p&egrave;re baisse. Il ne
+souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec
+autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait &agrave; lui
+ouvrir. La R&eacute;volution de Juillet l'avait &agrave; peine exasp&eacute;r&eacute; pendant six
+mois. Il avait vu presque avec tranquillit&eacute; dans le <i>Moniteur</i> cet
+accouplement de mots: M. Humblot-Cont&eacute;, pair de France. Le fait est que
+le vieillard &eacute;tait rempli d'accablement. Il ne fl&eacute;chissait pas, il ne se
+rendait pas, ce n'&eacute;tait pas plus dans sa nature physique que dans sa
+nature morale; mais il se sentait int&eacute;rieurement d&eacute;faillir. Depuis
+quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec
+la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait &agrave; la porte un
+jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures
+mornes, &agrave; se dire que pour peu que Marius se f&icirc;t encore attendre...&mdash;Ce
+n'&eacute;tait pas la mort qui lui &eacute;tait insupportable, c'&eacute;tait l'id&eacute;e que
+peut-&ecirc;tre il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci
+n'&eacute;tait pas entr&eacute; un seul instant dans son cerveau jusqu'&agrave; ce jour; &agrave;
+pr&eacute;sent cette id&eacute;e commen&ccedil;ait &agrave; lui appara&icirc;tre, et le gla&ccedil;ait.
+L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et
+vrais, n'avait fait qu'accro&icirc;tre son amour de grand-p&egrave;re pour l'enfant
+ingrat qui s'en &eacute;tait all&eacute; comme cela. C'est dans les nuits de d&eacute;cembre,
+par dix degr&eacute;s de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand
+&eacute;tait ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui
+l'a&iuml;eul, vers son petit-fils;&mdash;je cr&egrave;verais plut&ocirc;t, disait-il. Il ne se
+trouvait aucun tort, mais il ne songeait &agrave; Marius qu'avec un
+attendrissement profond et le muet d&eacute;sespoir d'un vieux bonhomme qui
+s'en va dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;ait &agrave; perdre ses dents, ce qui s'ajoutait &agrave; sa tristesse.</p>
+
+<p>M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me, car il en eut &eacute;t&eacute;
+furieux et honteux, n'avait jamais aim&eacute; une ma&icirc;tresse comme il aimait
+Marius.</p>
+
+<p>Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme
+la premi&egrave;re chose qu'il voulait voir en s'&eacute;veillant, un ancien portrait
+de son autre fille, celle qui &eacute;tait morte, madame Pontmercy, portrait
+fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce
+portrait. Il lui arriva un jour de dire en le consid&eacute;rant:</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve qu'il lui ressemble.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ma s&oelig;ur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.</p>
+
+<p>Le vieillard ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; lui aussi.</p>
+
+<p>Une fois, comme il &eacute;tait assis, les deux genoux l'un contre l'autre et
+l'&oelig;il presque ferm&eacute;, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua
+&agrave; lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, est-ce que vous en voulez toujours autant?...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, n'osant aller plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce pauvre Marius?</p>
+
+<p>Il souleva sa vieille t&ecirc;te, posa son poing amaigri et rid&eacute; sur la table,
+et cria de son accent le plus irrit&eacute; et le plus vibrant:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un dr&ocirc;le, un mauvais gueux,
+un petit vaniteux ingrat, sans c&oelig;ur, sans &acirc;me, un orgueilleux, un
+m&eacute;chant homme!</p>
+
+<p>Et il se d&eacute;tourna pour que sa fille ne v&icirc;t pas une larme qu'il avait
+dans les yeux.</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre
+heures pour dire &agrave; sa fille &agrave; br&ucirc;le-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais
+m'en parler.</p>
+
+<p>La tante Gillenormand renon&ccedil;a &agrave; toute tentative et porta ce diagnostic
+profond:&mdash;Mon p&egrave;re n'a jamais beaucoup aim&eacute; ma s&oelig;ur depuis sa sottise.
+Il est clair qu'il d&eacute;teste Marius.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis sa sottise&raquo;, signifiait: depuis qu'elle avait &eacute;pous&eacute; le colonel.</p>
+
+<p>Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait
+&eacute;chou&eacute; dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de
+lanciers, &agrave; Marius. Le rempla&ccedil;ant Th&eacute;odule n'avait point r&eacute;ussi. M.
+Gillenormand n'avait pas accept&eacute; le quiproquo. Le vide du c&oelig;ur ne
+s'accommode point d'un bouche-trou. Th&eacute;odule, de son c&ocirc;t&eacute;, tout en
+flairant l'h&eacute;ritage, r&eacute;pugnait &agrave; la corv&eacute;e de plaire. Le bonhomme
+ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant
+Th&eacute;odule &eacute;tait gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon
+vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des ma&icirc;tresses, c'est vrai,
+et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.
+Toutes ses qualit&eacute;s avaient un d&eacute;faut. M. Gillenormand &eacute;tait exc&eacute;d&eacute; de
+l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de
+sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait
+quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout
+bonnement impossible. Le p&egrave;re Gillenormand avait fini par dire &agrave; sa
+fille:&mdash;J'en ai assez, du Th&eacute;odule. J'ai peu de go&ucirc;t pour les gens de
+guerre en temps de paix. Re&ccedil;ois-les si tu veux. Je ne sais pas si je
+n'aime pas mieux encore les sabreurs que les tra&icirc;neurs de sabre. Le
+cliquetis des lames dans la bataille est moins mis&eacute;rable, apr&egrave;s tout,
+que le tapage des fourreaux sur le pav&eacute;. Et puis, se cambrer comme un
+matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une
+cuirasse, c'est &ecirc;tre ridicule deux fois. Quand on est un v&eacute;ritable
+homme, on se tient &agrave; &eacute;gale distance de la fanfaronnade et de la
+mi&egrave;vrerie. Ni fier-&agrave;-bras, ni joli c&oelig;ur. Garde ton Th&eacute;odule pour toi.</p>
+
+<p>Sa fille eut beau lui dire:&mdash;C'est pourtant votre petit-neveu,&mdash;il se
+trouva que M. Gillenormand, qui &eacute;tait grand-p&egrave;re jusqu'au bout des
+ongles, n'&eacute;tait pas grand-oncle du tout.</p>
+
+<p>Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Th&eacute;odule n'avait
+servi qu'&agrave; lui faire mieux regretter Marius.</p>
+
+<p>Un soir, c'&eacute;tait le 4 juin, ce qui n'emp&ecirc;chait pas que le p&egrave;re
+Gillenormand n'e&ucirc;t un tr&egrave;s bon feu dans sa chemin&eacute;e, il avait cong&eacute;di&eacute;
+sa fille qui cousait dans la pi&egrave;ce voisine. Il &eacute;tait seul dans sa
+chambre &agrave; bergerades, les pieds sur ses chenets, &agrave; demi envelopp&eacute; dans
+son vaste paravent de Coromandel &agrave; neuf feuilles, accoud&eacute; &agrave; sa table o&ugrave;
+br&ucirc;laient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son
+fauteuil de tapisserie, un livre &agrave; la main, mais ne lisant pas. Il &eacute;tait
+v&ecirc;tu, selon sa mode, en <i>incroyable</i>, et ressemblait &agrave; un antique
+portrait de Garat. Cela l'e&ucirc;t fait suivre dans les rues, mais sa fille
+le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette
+d'&eacute;v&ecirc;que, qui cachait ses v&ecirc;tements. Chez lui, except&eacute; pour se lever et
+se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.&mdash;<i>Cela donne l'air
+vieux</i>, disait-il.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand songeait &agrave; Marius amoureusement et am&egrave;rement, et,
+comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait
+toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en &eacute;tait &agrave; ce
+point o&ugrave; l'on cherche &agrave; prendre son parti et &agrave; accepter ce qui d&eacute;chire.
+Il &eacute;tait en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de
+raison pour que Marius rev&icirc;nt, que s'il avait d&ucirc; revenir, il l'aurait
+d&eacute;j&agrave; fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer &agrave; l'id&eacute;e
+que c'&eacute;tait fini, et qu'il mourrait sans revoir &laquo;ce monsieur&raquo;. Mais
+toute sa nature se r&eacute;voltait; sa vieille paternit&eacute; n'y pouvait
+consentir.&mdash;Quoi! disait-il, c'&eacute;tait son refrain douloureux, il ne
+reviendra pas!&mdash;Sa t&ecirc;te chauve &eacute;tait tomb&eacute;e sur sa poitrine, et il
+fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et
+irrit&eacute;.</p>
+
+<p>Au plus profond de cette r&ecirc;verie, son vieux domestique, Basque, entra et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?</p>
+
+<p>Le vieillard se dressa sur son s&eacute;ant, bl&ecirc;me et pareil &agrave; un cadavre qui
+se l&egrave;ve sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflu&eacute; &agrave; son
+c&oelig;ur. Il b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit Basque intimid&eacute; et d&eacute;contenanc&eacute; par l'air du
+ma&icirc;tre, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a
+l&agrave; un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand balbutia &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer.</p>
+
+<p>Et il resta dans la m&ecirc;me attitude, la t&ecirc;te branlante, l'&oelig;il fix&eacute; sur la
+porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'&eacute;tait Marius.</p>
+
+<p>Marius s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte comme attendant qu'on lui d&icirc;t d'entrer.</p>
+
+<p>Son v&ecirc;tement presque mis&eacute;rable ne s'apercevait pas dans l'obscurit&eacute; que
+faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,
+mais &eacute;trangement triste.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand, h&eacute;b&eacute;t&eacute; de stupeur et de joie, resta quelques
+instants sans voir autre chose qu'une clart&eacute; comme lorsqu'on est devant
+une apparition. Il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; d&eacute;faillir; il apercevait Marius &agrave;
+travers un &eacute;blouissement. C'&eacute;tait bien lui, c'&eacute;tait bien Marius!</p>
+
+<p>Enfin! apr&egrave;s quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un
+coup d'&oelig;il. Il le trouva beau, noble, distingu&eacute;, grandi, homme fait,
+l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,
+de l'appeler, de se pr&eacute;cipiter, ses entrailles se fondirent en
+ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et d&eacute;bordaient de sa
+poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux
+l&egrave;vres, et par le contraste qui &eacute;tait le fond de sa nature, il en sortit
+une duret&eacute;. Il dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous venez faire ici?</p>
+
+<p>Marius r&eacute;pondit avec embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>M. Gillenormand e&ucirc;t voulu que Marius se jet&acirc;t dans ses bras. Il fut
+m&eacute;content de Marius et de lui-m&ecirc;me. Il sentit qu'il &eacute;tait brusque et que
+Marius &eacute;tait froid. C'&eacute;tait pour le bonhomme une insupportable et
+irritante anxi&eacute;t&eacute; de se sentir si tendre et si &eacute;plor&eacute; au dedans et de ne
+pouvoir &ecirc;tre que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit
+Marius avec un accent bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi venez-vous?</p>
+
+<p>Cet &laquo;alors&raquo; signifiait: <i>si vous ne venez pas m'embrasser</i>. Marius
+regarda son a&iuml;eul &agrave; qui la p&acirc;leur faisait un visage de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>Le vieillard reprit d'une voix s&eacute;v&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?</p>
+
+<p>Il croyait mettre Marius sur la voie et que &laquo;l'enfant&raquo; allait fl&eacute;chir.
+Marius frissonna; c'&eacute;tait le d&eacute;saveu de son p&egrave;re qu'on lui demandait; il
+baissa les yeux et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, s'&eacute;cria imp&eacute;tueusement le vieillard avec une douleur
+poignante et pleine de col&egrave;re, qu'est-ce que vous me voulez?</p>
+
+<p>Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui
+tremblait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ayez piti&eacute; de moi.</p>
+
+<p>Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus t&ocirc;t, il l'e&ucirc;t attendri, mais il
+venait trop tard. L'a&iuml;eul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses
+deux mains, ses l&egrave;vres &eacute;taient blanches, son front vacillait, mais sa
+haute taille dominait Marius inclin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Piti&eacute; de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la piti&eacute; au
+vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;
+vous allez au spectacle, au bal, au caf&eacute;, au billard, vous avez de
+l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous &ecirc;tes joli gar&ccedil;on; moi je crache
+en plein &eacute;t&eacute; sur mes tisons; vous &ecirc;tes riche des seules richesses qu'il
+y ait, moi j'ai toutes les pauvret&eacute;s de la vieillesse, l'infirmit&eacute;,
+l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'&oelig;il
+vif, la force, l'app&eacute;tit, la sant&eacute;, la ga&icirc;t&eacute;, une for&ecirc;t de cheveux
+noirs; moi je n'ai m&ecirc;me plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je
+perds mes jambes, je perds la m&eacute;moire, il y a trois noms de rues que je
+confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue
+Saint-Claude, j'en suis l&agrave;; vous avez devant vous tout l'avenir plein de
+soleil, moi je commence &agrave; n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la
+nuit; vous &ecirc;tes amoureux, &Ccedil;a va sans dire, moi, je ne suis aim&eacute; de
+personne au monde, et vous me demandez de la piti&eacute;! Parbleu, Moli&egrave;re a
+oubli&eacute; ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,
+messieurs les avocats, je vous fais mon sinc&egrave;re compliment. Vous &ecirc;tes
+dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Et l'octog&eacute;naire reprit d'une voix courrouc&eacute;e et grave:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, qu'est-ce que vous me voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Marius, je sais que ma pr&eacute;sence vous d&eacute;pla&icirc;t, mais je
+viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller
+tout de suite.</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en
+aller?</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du
+c&oelig;ur: <i>Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc &agrave; mon cou</i>! M.
+Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le
+quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa duret&eacute; le chassait,
+il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa
+douleur se tournait imm&eacute;diatement en col&egrave;re, sa duret&eacute; en augmentait. Il
+e&ucirc;t voulu que Marius compr&icirc;t, et Marius ne comprenait pas; ce qui
+rendait le bonhomme furieux. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous m'avez manqu&eacute;, &agrave; moi, votre grand-p&egrave;re, vous avez quitt&eacute;
+ma maison pour aller on ne sait o&ugrave;, vous avez d&eacute;sol&eacute; votre tante, vous
+avez &eacute;t&eacute;, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de gar&ccedil;on,
+faire le muscadin, rentrer &agrave; toutes les heures, vous amuser, vous ne
+m'avez pas donn&eacute; signe de vie, vous avez fait des dettes sans m&ecirc;me me
+dire de les payer, vous vous &ecirc;tes fait casseur de vitres et tapageur,
+et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre
+chose &agrave; me dire que cela!</p>
+
+<p>Cette fa&ccedil;on violente de pousser le petit-fils &agrave; la tendresse ne
+produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,
+geste qui, chez lui, &eacute;tait particuli&egrave;rement imp&eacute;rieux, et apostropha
+Marius am&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien
+quoi? qu'est-ce? Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va
+tomber dans un pr&eacute;cipice, je viens vous demander la permission de me
+marier.</p>
+
+<p>M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir ma fille.</p>
+
+<p>Une seconde apr&egrave;s, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand
+n'entra pas, mais se montra; Marius &eacute;tait debout, muet, les bras
+pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait
+en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se
+marier. Voil&agrave;. Allez-vous-en.</p>
+
+<p>Le son de voix bref et rauque du vieillard annon&ccedil;ait une &eacute;trange
+pl&eacute;nitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effar&eacute;, parut
+&agrave; peine le reconna&icirc;tre, ne laissa pas &eacute;chapper un geste ni une syllabe,
+et disparut au souffle de son p&egrave;re plus vite qu'un f&eacute;tu devant
+l'ouragan.</p>
+
+<p>Cependant le p&egrave;re Gillenormand &eacute;tait revenu s'adosser &agrave; la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous marier! &agrave; vingt et un ans! Vous avez arrang&eacute; cela! Vous n'avez
+plus qu'une permission &agrave; demander! une formalit&eacute;. Asseyez-vous,
+monsieur. Eh bien, vous avez eu une r&eacute;volution depuis que je n'ai eu
+l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez d&ucirc; &ecirc;tre
+content. N'&ecirc;tes-vous pas r&eacute;publicain depuis que vous &ecirc;tes baron? Vous
+accommodez cela. La r&eacute;publique fait une sauce &agrave; la baronnie. &Ecirc;tes-vous
+d&eacute;cor&eacute; de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici
+tout pr&egrave;s, rue Saint-Antoine, vis-&agrave;-vis la rue des Nonaindi&egrave;res, un
+boulet incrust&eacute; dans le mur au troisi&egrave;me &eacute;tage d'une maison avec cette
+inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!
+ils font de jolies choses, vos amis! &Agrave; propos, ne font-ils pas une
+fontaine &agrave; la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez
+vous marier? &agrave; qui? peut-on sans indiscr&eacute;tion demander &agrave; qui?</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et, avant que Marius e&ucirc;t eu le temps de r&eacute;pondre, il ajouta
+violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, vous avez un &eacute;tat? une fortune faite? combien gagnez-vous dans
+votre m&eacute;tier d'avocat?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Marius avec une sorte de fermet&eacute; et de r&eacute;solution presque
+farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous
+fais?</p>
+
+<p>Marius ne r&eacute;pondit point. M. Gillenormand continua:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas de dot?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Des esp&eacute;rances?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment s'appelle-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Fauchequoi?</p>
+
+<p>&mdash;Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Pttt! fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'&eacute;cria Marius.</p>
+
+<p>M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, vingt et un ans, pas d'&eacute;tat, douze cents livres par an,
+madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la
+fruiti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Marius, dans l'&eacute;garement de la derni&egrave;re esp&eacute;rance qui
+s'&eacute;vanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, &agrave;
+mains jointes, monsieur, je me mets &agrave; vos pieds, permettez-moi de
+l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa un &eacute;clat de rire strident et lugubre &agrave; travers
+lequel il toussait et parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! vous vous &ecirc;tes dit: Pardine! je vais aller trouver cette
+vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas
+mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation
+respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est &eacute;gal, je lui dirai:
+Vieux cr&eacute;tin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,
+j'ai envie d'&eacute;pouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe
+quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, &ccedil;a va, j'ai
+envie de jeter &agrave; l'eau ma carri&egrave;re, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,
+j'ai envie de faire un plongeon dans la mis&egrave;re avec une femme au cou,
+c'est mon id&eacute;e, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile
+consentira. Va, mon gar&ccedil;on, comme tu voudras, attache-toi ton pav&eacute;,
+&eacute;pouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...&mdash;Jamais, monsieur! jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&Agrave; l'accent dont ce &laquo;jamais&raquo; fut prononc&eacute;, Marius perdit tout espoir. Il
+traversa la chambre &agrave; pas lents, la t&ecirc;te ploy&eacute;e, chancelant, plus
+semblable encore &agrave; quelqu'un qui se meurt qu'&agrave; quelqu'un qui s'en va. M.
+Gillenormand le suivait des yeux, et au moment o&ugrave; la porte s'ouvrait et
+o&ugrave; Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacit&eacute; s&eacute;nile
+des vieillards imp&eacute;rieux et g&acirc;t&eacute;s, saisit Marius au collet, le ramena
+&eacute;nergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Conte-moi &ccedil;a!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce seul mot, <i>mon p&egrave;re</i>, &eacute;chapp&eacute; &agrave; Marius, qui avait fait cette
+r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Marius le regarda &eacute;gar&eacute;. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait
+plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'a&iuml;eul avait fait place au
+grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!
+Sapristi! que les jeunes gens sont b&ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! reprit Marius.</p>
+
+<p>Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est &ccedil;a! appelle-moi ton p&egrave;re, et tu verras!</p>
+
+<p>Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,
+de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du
+d&eacute;couragement &agrave; l'esp&eacute;rance, en fut comme &eacute;tourdi et enivr&eacute;. Il &eacute;tait
+assis pr&egrave;s de la table, la lumi&egrave;re des bougies faisait saillir le
+d&eacute;labrement de son costume que le p&egrave;re Gillenormand consid&eacute;rait avec
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon p&egrave;re, dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?
+Tu es mis comme un voleur.</p>
+
+<p>Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voil&agrave; cent louis, ach&egrave;te-toi un chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, poursuivit Marius, mon bon p&egrave;re, si vous saviez! je l'aime.
+Vous ne vous figurez pas, la premi&egrave;re fois que je l'ai vue, c'&eacute;tait au
+Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande
+attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis
+devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois
+maintenant, tous les jours, chez elle, son p&egrave;re ne sait pas, imaginez
+qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,
+son p&egrave;re veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais
+aller voir mon grand-p&egrave;re et lui conter la chose. Je deviendrais fou
+d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais &agrave; l'eau. Il
+faut absolument que je l'&eacute;pouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voil&agrave;
+toute la v&eacute;rit&eacute;, je ne crois pas que j'aie oubli&eacute; quelque chose. Elle
+demeure dans un jardin o&ugrave; il y a une grille, rue Plumet. C'est du c&ocirc;t&eacute;
+des Invalides.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand s'&eacute;tait assis radieux pr&egrave;s de Marius. Tout en
+l'&eacute;coutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en m&ecirc;me temps
+une longue prise de tabac. &Agrave; ce mot, rue Plumet, il interrompit son
+aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Plumet! tu dis rue plumet?&mdash;Voyons donc!&mdash;N'y a-t-il pas une
+caserne par l&agrave;?&mdash;Mais oui, c'est &ccedil;a. Ton cousin Th&eacute;odule m'en a parl&eacute;.
+Le lancier, l'officier.&mdash;Une fillette, mon bon ami, une
+fillette!&mdash;Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la
+rue Blomet.&mdash;Voil&agrave; que &ccedil;a me revient. J'en ai entendu parler de cette
+petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Pam&eacute;la. Tu
+n'as pas mauvais go&ucirc;t. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce
+dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'o&ugrave;
+cela a &eacute;t&eacute;. Enfin &ccedil;a ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.
+Il se vante. Marius! je trouve &ccedil;a tr&egrave;s bien qu'un jeune homme comme toi
+soit amoureux. C'est de ton &acirc;ge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.
+Je t'aime mieux &eacute;pris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de
+monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en
+fait de sans-culottes, je n'ai jamais aim&eacute; que les femmes. Les jolies
+filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection &agrave;
+&ccedil;a. Quant &agrave; la petite, elle te re&ccedil;oit en cachette du papa. C'est dans
+l'ordre. J'ai eu des histoires comme &ccedil;a, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu
+ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec f&eacute;rocit&eacute;; on ne se
+pr&eacute;cipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et &agrave;
+monsieur le maire avec son &eacute;charpe. On est tout b&ecirc;tement un gar&ccedil;on
+d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'&eacute;pousez pas. On vient
+trouver le grand-p&egrave;re qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours
+quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-p&egrave;re,
+voil&agrave;. Et le grand-p&egrave;re dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se
+passe et que vieillesse se casse. J'ai &eacute;t&eacute; jeune, tu seras vieux. Va,
+mon gar&ccedil;on, tu rendras &ccedil;a &agrave; ton petit-fils. Voil&agrave; deux cents pistoles.
+Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se
+passer. On n'&eacute;pouse point, mais &ccedil;a n'emp&ecirc;che pas. Tu me comprends?</p>
+
+<p>Marius, p&eacute;trifi&eacute; et hors d'&eacute;tat d'articuler une parole, fit de la t&ecirc;te
+signe que non.</p>
+
+<p>Le bonhomme &eacute;clata de rire, cligna sa vieille paupi&egrave;re, lui donna une
+tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air myst&eacute;rieux et
+rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'&eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;ta! fais-en ta ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Marius p&acirc;lit. Il n'avait rien compris &agrave; tout ce que venait de dire son
+grand-p&egrave;re. Ce rab&acirc;chage de rue Blomet, de Pam&eacute;la, de caserne, de
+lancier, avait pass&eacute; devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout
+cela ne pouvait se rapporter &agrave; Cosette qui &eacute;tait un lys. Le bonhomme
+divaguait. Mais cette divagation avait abouti &agrave; un mot que Marius avait
+compris et qui &eacute;tait une mortelle injure &agrave; Cosette. Ce mot, <i>fais-en ta
+ma&icirc;tresse</i>, entra dans le c&oelig;ur du s&eacute;v&egrave;re jeune homme comme une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se leva, ramassa son chapeau qui &eacute;tait &agrave; terre, et marcha vers la
+porte d'un pas assur&eacute; et ferme. L&agrave; il se retourna, s'inclina
+profond&eacute;ment devant son grand-p&egrave;re, redressa la t&ecirc;te, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cinq ans, vous avez outrag&eacute; mon p&egrave;re; aujourd'hui vous outragez
+ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand, stup&eacute;fait, ouvrit la bouche, &eacute;tendit les bras,
+essaya de se lever, et, avant qu'il e&ucirc;t pu prononcer un mot, la porte
+s'&eacute;tait referm&eacute;e et Marius avait disparu.</p>
+
+<p>Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroy&eacute; sans
+pouvoir parler ni respirer, comme si un poing ferm&eacute; lui serrait le
+gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut &agrave; la porte autant
+qu'on peut courir &agrave; quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours!</p>
+
+<p>Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un r&acirc;le lamentable:</p>
+
+<p>&mdash;Courez apr&egrave;s lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est
+fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra
+plus!</p>
+
+<p>Il alla &agrave; la fen&ecirc;tre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles
+mains chevrotantes, se pencha plus d'&agrave; mi-corps pendant que Basque et
+Nicolette le retenaient par-derri&egrave;re, et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Marius! Marius! Marius! Marius!</p>
+
+<p>Mais Marius ne pouvait d&eacute;j&agrave; plus entendre, et tournait en ce moment-l&agrave;
+m&ecirc;me l'angle de la rue Saint-Louis.</p>
+
+<p>L'octog&eacute;naire porta deux ou trois fois ses deux mains &agrave; ses tempes avec
+une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un
+fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la t&ecirc;te et
+agitant les l&egrave;vres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et
+dans le c&oelig;ur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait &agrave;
+la nuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_neuvieme" id="Livre_neuvieme"></a>Livre neuvi&egrave;me&mdash;O&ugrave; vont-ils?</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ip" id="Chapitre_Ip"></a><a href="#neuvieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Jean Valjean</h3>
+
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour, vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi, Jean Valjean &eacute;tait
+assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ
+de Mars. Soit prudence, soit d&eacute;sir de se recueillir, soit tout
+simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui
+s'introduisent peu &agrave; peu dans toutes les existences, il sortait
+maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et
+un pantalon de toile grise, et sa casquette &agrave; longue visi&egrave;re lui cachait
+le visage. Il &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent calme et heureux du c&ocirc;t&eacute; de Cosette; ce
+qui l'avait quelque peu effray&eacute; et troubl&eacute; s'&eacute;tait dissip&eacute;; mais, depuis
+une semaine ou deux, des anxi&eacute;t&eacute;s d'une autre nature lui &eacute;taient venues.
+Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aper&ccedil;u Th&eacute;nardier;
+gr&acirc;ce &agrave; son d&eacute;guisement, Th&eacute;nardier ne l'avait point reconnu; mais
+depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait
+maintenant la certitude que Th&eacute;nardier r&ocirc;dait dans le quartier. Ceci
+avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Th&eacute;nardier l&agrave;,
+c'&eacute;taient tous les p&eacute;rils &agrave; la fois. En outre Paris n'&eacute;tait pas
+tranquille; les troubles politiques offraient cet inconv&eacute;nient pour
+quiconque avait quelque chose &agrave; cacher dans sa vie que la police &eacute;tait
+devenue tr&egrave;s inqui&egrave;te et tr&egrave;s ombrageuse, et qu'en cherchant &agrave; d&eacute;pister
+un homme comme P&eacute;pin ou Morey, elle pouvait fort bien d&eacute;couvrir un homme
+comme Jean Valjean. Jean Valjean s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; quitter Paris, et m&ecirc;me
+la France, et &agrave; passer en Angleterre. Il avait pr&eacute;venu Cosette. Avant
+huit jours il voulait &ecirc;tre parti. Il s'&eacute;tait assis sur le Champ de Mars,
+roulant dans son esprit toutes sortes de pens&eacute;es, Th&eacute;nardier, la police,
+le voyage, et la difficult&eacute; de se procurer un passeport.</p>
+
+<p>&Agrave; tous ces points de vue, il &eacute;tait soucieux.</p>
+
+<p>Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il &eacute;tait
+encore tout chaud, avait ajout&eacute; &agrave; son &eacute;veil. Le matin de ce m&ecirc;me jour,
+seul lev&eacute; dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les
+volets de Cosette fussent ouverts, il avait aper&ccedil;u tout &agrave; coup cette
+ligne grav&eacute;e sur la muraille, probablement avec un clou.</p>
+
+<p><i>16, rue de la Verrerie</i>.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait tout r&eacute;cent, les entailles &eacute;taient blanches dans le vieux
+mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur &eacute;tait poudr&eacute;e de fin
+pl&acirc;tre frais. Cela probablement avait &eacute;t&eacute; &eacute;crit l&agrave; dans la nuit.
+Qu'&eacute;tait-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour
+lui? Dans tous les cas, il &eacute;tait &eacute;vident que le jardin &eacute;tait viol&eacute;, et
+que des inconnus y p&eacute;n&eacute;traient. Il se rappela les incidents bizarres qui
+avaient d&eacute;j&agrave; alarm&eacute; la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il
+se garda bien de parler &agrave; Cosette de la ligne &eacute;crite au clou sur le mur,
+de peur de l'effrayer.</p>
+
+<p>Au milieu de ces pr&eacute;occupations, il s'aper&ccedil;ut, &agrave; une ombre que le soleil
+projetait, que quelqu'un venait de s'arr&ecirc;ter sur la cr&ecirc;te du talus
+imm&eacute;diatement derri&egrave;re lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier
+pli&eacute; en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'e&ucirc;t l&acirc;ch&eacute;
+au-dessus de sa t&ecirc;te. Il prit le papier, le d&eacute;plia, et y lut ce mot
+&eacute;crit en grosses lettres au crayon:</p>
+
+<p>D&Eacute;M&Eacute;NAGEZ.</p>
+
+<p>Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;
+il chercha autour de lui et aper&ccedil;ut une esp&egrave;ce d'&ecirc;tre plus grand qu'un
+enfant, plus petit qu'un homme, v&ecirc;tu d'une blouse grise et d'un pantalon
+de velours de coton couleur poussi&egrave;re, qui enjambait le parapet et se
+laissait glisser dans le foss&eacute; du Champ de Mars.</p>
+
+<p>Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIp" id="Chapitre_IIp"></a><a href="#neuvieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Marius</h3>
+
+
+<p>Marius &eacute;tait parti d&eacute;sol&eacute; de chez M. Gillenormand. Il y &eacute;tait entr&eacute; avec
+une esp&eacute;rance bien petite; il en sortait avec un d&eacute;sespoir immense.</p>
+
+<p>Du reste, et ceux qui ont observ&eacute; les commencements du c&oelig;ur humain le
+comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Th&eacute;odule,
+n'avait laiss&eacute; aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le po&egrave;te
+dramatique pourrait en apparence esp&eacute;rer quelques complications de cette
+r&eacute;v&eacute;lation faite &agrave; br&ucirc;le-pourpoint au petit-fils par le grand-p&egrave;re. Mais
+ce que le drame y gagnerait, la v&eacute;rit&eacute; le perdrait. Marius &eacute;tait dans
+l'&acirc;ge o&ugrave;, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'&acirc;ge o&ugrave;
+l'on croit tout. Les soup&ccedil;ons ne sont autre chose que des rides. La
+premi&egrave;re jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur
+Candide. Soup&ccedil;onner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius e&ucirc;t
+faits plus ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il
+ne pensa &agrave; rien dont il p&ucirc;t se souvenir. &Agrave; deux heures du matin il
+rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habill&eacute; sur son matelas. Il
+faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant
+qui laisse aller et venir les id&eacute;es dans le cerveau. Quand il se
+r&eacute;veilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la t&ecirc;te, tout
+pr&ecirc;ts &agrave; sortir et tr&egrave;s affair&eacute;s, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et
+Combeferre.</p>
+
+<p>Courfeyrac lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Viens-tu &agrave; l'enterrement du g&eacute;n&eacute;ral Lamarque?</p>
+
+<p>Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.</p>
+
+<p>Il sortit quelque temps apr&egrave;s eux. Il mit dans sa poche les pistolets
+que Javert lui avait confi&eacute;s lors de l'aventure du 3 f&eacute;vrier et qui
+&eacute;taient rest&eacute;s entre ses mains. Ces pistolets &eacute;taient encore charg&eacute;s. Il
+serait difficile de dire quelle pens&eacute;e obscure il avait dans l'esprit en
+les emportant.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e il r&ocirc;da sans savoir o&ugrave;; il pleuvait par instants, il ne
+s'en apercevait point; il acheta pour son d&icirc;ner une fl&ucirc;te d'un sou chez
+un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il para&icirc;t qu'il prit un
+bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments o&ugrave; l'on
+a une fournaise sous le cr&acirc;ne. Marius &eacute;tait dans un de ces moments-l&agrave;.
+Il n'esp&eacute;rait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas
+depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fi&eacute;vreuse, il
+n'avait plus qu'une id&eacute;e claire,&mdash;c'est qu'&agrave; neuf heures il verrait
+Cosette. Ce dernier bonheur &eacute;tait maintenant tout son avenir; apr&egrave;s,
+l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus
+d&eacute;serts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits &eacute;tranges. Il
+sortait la t&ecirc;te hors de sa r&ecirc;verie et disait: Est-ce qu'on se bat?</p>
+
+<p>&Agrave; la nuit tombante, &agrave; neuf heures pr&eacute;cises, comme il l'avait promis &agrave;
+Cosette, il &eacute;tait rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia
+tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il
+allait la revoir; toute autre pens&eacute;e s'effa&ccedil;a et il n'eut plus qu'une
+joie inou&iuml;e et profonde. Ces minutes o&ugrave; l'on vit des si&egrave;cles ont
+toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment o&ugrave; elles passent
+elles emplissent enti&egrave;rement le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Marius d&eacute;rangea la grille et se pr&eacute;cipita dans le jardin. Cosette
+n'&eacute;tait pas &agrave; la place o&ugrave; elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le
+fourr&eacute; et alla &agrave; l'enfoncement pr&egrave;s du perron.&mdash;Elle m'attend l&agrave;,
+dit-il.&mdash;Cosette n'y &eacute;tait pas. Il leva les yeux et vit que les volets
+de la maison &eacute;taient ferm&eacute;s. Il fit le tour du jardin, le jardin &eacute;tait
+d&eacute;sert. Alors il revint &agrave; la maison, et, insens&eacute; d'amour, ivre,
+&eacute;pouvant&eacute;, exasp&eacute;r&eacute; de douleur et d'inqui&eacute;tude, comme un ma&icirc;tre qui
+rentre chez lui &agrave; une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,
+il frappa encore, au risque de voir la fen&ecirc;tre s'ouvrir et la face
+sombre du p&egrave;re appara&icirc;tre et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'&eacute;tait
+plus rien aupr&egrave;s de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frapp&eacute;, il &eacute;leva
+la voix et appela Cosette.&mdash;Cosette! cria-t-il. Cosette! r&eacute;p&eacute;ta-t-il
+imp&eacute;rieusement. On ne r&eacute;pondit pas. C'&eacute;tait fini. Personne dans le
+jardin; personne dans la maison.</p>
+
+<p>Marius fixa ses yeux d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s sur cette maison lugubre, aussi noire,
+aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de
+pierre o&ugrave; il avait pass&eacute; tant d'adorables heures pr&egrave;s de Cosette. Alors
+il s'assit sur les marches du perron, le c&oelig;ur plein de douceur et de
+r&eacute;solution, il b&eacute;nit son amour dans le fond de sa pens&eacute;e, et il se dit
+que, puisque Cosette &eacute;tait partie, il n'avait plus qu'&agrave; mourir.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui
+criait &agrave; travers les arbres:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius!</p>
+
+<p>Il se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius, &ecirc;tes-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent &agrave; la
+barricade de la rue de la Chanvrerie.</p>
+
+<p>Cette voix ne lui &eacute;tait pas enti&egrave;rement inconnue. Elle ressemblait &agrave; la
+voix enrou&eacute;e et rude d'&Eacute;ponine. Marius courut &agrave; la grille, &eacute;carta le
+barreau mobile, passa sa t&ecirc;te au travers et vit quelqu'un, qui lui parut
+&ecirc;tre un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le cr&eacute;puscule.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIp" id="Chapitre_IIIp"></a><a href="#neuvieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>M. Mabeuf</h3>
+
+
+<p>La bourse de Jean Valjean fut inutile &agrave; M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa
+v&eacute;n&eacute;rable aust&eacute;rit&eacute; enfantine, n'avait point accept&eacute; le cadeau des
+astres; il n'avait point admis qu'une &eacute;toile p&ucirc;t se monnayer en louis
+d'or. Il n'avait pas devin&eacute; que ce qui tombait du ciel venait de
+Gavroche. Il avait port&eacute; la bourse au commissaire de police du quartier,
+comme objet perdu mis par le trouveur &agrave; la disposition des r&eacute;clamants.
+La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la
+r&eacute;clama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.</p>
+
+<p>Du reste, M. Mabeuf avait continu&eacute; de descendre.</p>
+
+<p>Les exp&eacute;riences sur l'indigo n'avaient pas mieux r&eacute;ussi au Jardin des
+plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'ann&eacute;e d'auparavant, il
+devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les
+termes de son loyer. Le mont-de-pi&eacute;t&eacute;, au bout des treize mois &eacute;coul&eacute;s,
+avait vendu les cuivres de sa <i>Flore</i>. Quelque chaudronnier en avait
+fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compl&eacute;ter
+m&ecirc;me les exemplaires d&eacute;pareill&eacute;s de sa <i>Flore</i> qu'il poss&eacute;dait encore,
+il avait c&eacute;d&eacute; &agrave; vil prix &agrave; un libraire-brocanteur planches et texte,
+comme <i>d&eacute;fets.</i> Il ne lui &eacute;tait plus rien rest&eacute; de l'&oelig;uvre de toute sa
+vie. Il se mit &agrave; manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que
+cette ch&eacute;tive ressource s'&eacute;puisait, il renon&ccedil;a &agrave; son jardin et le laissa
+en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renonc&eacute; aux
+deux &oelig;ufs et au morceau de b&oelig;uf qu'il mangeait de temps en temps. Il
+d&icirc;nait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers
+meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de
+v&ecirc;tements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il
+avait encore ses livres les plus pr&eacute;cieux, parmi lesquels plusieurs
+d'une haute raret&eacute;, entre autres <i>les Quadrains historiques de la
+Bible</i>, &eacute;dition de 1560, <i>la Concordance des Bibles</i> de Pierre de Besse,
+<i>les Marguerites de la Marguerite</i> de Jean de La Haye avec d&eacute;dicace &agrave; la
+reine de Navarre, le livre <i>de la Charge et dignit&eacute; de l'ambassadeur</i>
+par le sieur de Villiers-Hotman, un <i>Florilegium rabbinicum</i> de 1644, un
+Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: <i>Venetiis, in oedibus
+Manutianis;</i> enfin un Diog&egrave;ne La&euml;rce, imprim&eacute; &agrave; Lyon en 1644, et o&ugrave; se
+trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizi&egrave;me si&egrave;cle, du
+Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si
+fructueusement consult&eacute;s par Henri Estienne, et tous les passages en
+dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le c&eacute;l&egrave;bre manuscrit du
+douzi&egrave;me si&egrave;cle de la biblioth&egrave;que de Naples. M. Mabeuf ne faisait
+jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas
+br&ucirc;ler de chandelle. Il semblait qu'il n'e&ucirc;t plus de voisins, on
+l'&eacute;vitait quand il sortait, il s'en apercevait. La mis&egrave;re d'un enfant
+int&eacute;resse une m&egrave;re, la mis&egrave;re d'un jeune homme int&eacute;resse une jeune
+fille, la mis&egrave;re d'un vieillard n'int&eacute;resse personne. C'est de toutes
+les d&eacute;tresses la plus froide. Cependant le p&egrave;re Mabeuf n'avait pas
+enti&egrave;rement perdu sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'enfant. Sa prunelle prenait quelque
+vivacit&eacute; lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il
+consid&eacute;rait le Diog&egrave;ne La&euml;rce, qui &eacute;tait un exemplaire unique. Son
+armoire vitr&eacute;e &eacute;tait le seul meuble qu'il e&ucirc;t conserv&eacute; en dehors de
+l'indispensable.</p>
+
+<p>Un jour la m&egrave;re Plutarque lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de quoi acheter le d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Ce qu'elle appelait le d&icirc;ner, c'&eacute;tait un pain et quatre ou cinq pommes
+de terre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cr&eacute;dit? fit M. Mabeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien qu'on me refuse.</p>
+
+<p>M. Mabeuf ouvrit sa biblioth&egrave;que, regarda longtemps tous ses livres l'un
+apr&egrave;s l'autre, comme un p&egrave;re oblig&eacute; de d&eacute;cimer ses enfants les
+regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son
+bras, et sortit. Il rentra deux heures apr&egrave;s n'ayant plus rien sous le
+bras, posa trente sous sur la table et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, la m&egrave;re Plutarque vit s'abaisser sur le candide
+visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.</p>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.
+Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pi&egrave;ce d'argent. Comme
+les libraires brocanteurs le voyaient forc&eacute; de vendre, ils lui
+rachetaient vingt sous ce qu'il avait pay&eacute; vingt francs, quelquefois aux
+m&ecirc;mes libraires. Volume &agrave; volume, toute la biblioth&egrave;que y passait. Il
+disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je
+ne sais quelle arri&egrave;re-esp&eacute;rance d'arriver &agrave; la fin de ses jours avant
+d'arriver &agrave; la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois
+pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit
+trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait
+achet&eacute; quarante sous rue des Gr&egrave;s.&mdash;Je dois cinq sous, dit-il tout
+rayonnant &agrave; la m&egrave;re Plutarque. Ce jour-l&agrave; il ne d&icirc;na point.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de la Soci&eacute;t&eacute; d'horticulture. On y savait son d&eacute;n&ucirc;ment. Le
+pr&eacute;sident de cette soci&eacute;t&eacute; le vint voir, lui promit de parler de lui au
+ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.&mdash;Mais comment donc!
+s'&eacute;cria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un
+bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain
+M. Mabeuf re&ccedil;ut une invitation &agrave; d&icirc;ner chez le ministre. Il montra en
+tremblant de joie la lettre &agrave; la m&egrave;re Plutarque.&mdash;Nous sommes sauv&eacute;s!
+dit-il. Au jour fix&eacute;, il alla chez le ministre. Il s'aper&ccedil;ut que sa
+cravate chiffonn&eacute;e, son grand vieil habit carr&eacute; et ses souliers cir&eacute;s &agrave;
+l'&oelig;uf &eacute;tonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas m&ecirc;me le
+ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une
+parole, il entendit la femme du ministre, belle dame d&eacute;collet&eacute;e dont il
+n'avait os&eacute; s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?
+Il s'en retourna chez lui &agrave; pied, &agrave; minuit, par une pluie battante. Il
+avait vendu un Elz&eacute;vir pour payer son fiacre en allant.</p>
+
+<p>Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire
+quelques pages de son Diog&egrave;ne La&euml;rce. Il savait assez de grec pour jouir
+des particularit&eacute;s du texte qu'il poss&eacute;dait. Il n'avait plus maintenant
+d'autre joie. Quelques semaines s'&eacute;coul&egrave;rent. Tout &agrave; coup la m&egrave;re
+Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas
+de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi
+acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le m&eacute;decin avait
+ordonn&eacute; une potion fort ch&egrave;re. Et puis, la maladie s'aggravait, il
+fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa biblioth&egrave;que, il n'y avait plus
+rien. Le dernier volume &eacute;tait parti. Il ne lui restait que le Diog&egrave;ne
+La&euml;rce.</p>
+
+<p>Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'&eacute;tait le 4 juin
+1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint
+avec cent francs. Il posa la pile de pi&egrave;ces de cinq francs sur la table
+de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une
+parole.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s l'aube, il s'assit sur la borne renvers&eacute;e dans son
+jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matin&eacute;e immobile,
+le front baiss&eacute;, l'&oelig;il vaguement fix&eacute; sur ses plates-bandes fl&eacute;tries.
+Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.
+Dans l'apr&egrave;s-midi, des bruits extraordinaires &eacute;clat&egrave;rent dans Paris.
+Cela ressemblait &agrave; des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Mabeuf leva la t&ecirc;te. Il aper&ccedil;ut un jardinier qui passait, et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>Le jardinier r&eacute;pondit, sa b&ecirc;che sur le dos, et de l'accent le plus
+paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des &eacute;meutes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! des &eacute;meutes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. On se bat.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi se bat-on?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! fit le jardinier.</p>
+
+<p>&mdash;De quel c&ocirc;t&eacute;? reprit M. Mabeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Du c&ocirc;t&eacute; de l'Arsenal.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement
+un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est
+vrai et s'en alla d'un air &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_dixieme" id="Livre_dixieme"></a>Livre dixi&egrave;me&mdash;Le 5 juin 1832</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ij" id="Chapitre_Ij"></a><a href="#dixieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La surface de la question</h3>
+
+
+<p>De quoi se compose l'&eacute;meute? De rien et de tout. D'une &eacute;lectricit&eacute;
+d&eacute;gag&eacute;e peu &agrave; peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui
+erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des t&ecirc;tes qui
+parlent, des cerveaux qui r&ecirc;vent, des &acirc;mes qui souffrent, des passions
+qui br&ucirc;lent, des mis&egrave;res qui hurlent, et les emporte.</p>
+
+<p>O&ugrave;?</p>
+
+<p>Au hasard. &Agrave; travers l'&Eacute;tat, &agrave; travers les lois, &agrave; travers la prosp&eacute;rit&eacute;
+et l'insolence des autres.</p>
+
+<p>Les convictions irrit&eacute;es, les enthousiasmes aigris, les indignations
+&eacute;mues, les instincts de guerre comprim&eacute;s, les jeunes courages exalt&eacute;s,
+les aveuglements g&eacute;n&eacute;reux; la curiosit&eacute;, le go&ucirc;t du changement, la soif
+de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se pla&icirc;t &agrave; lire l'affiche
+d'un nouveau spectacle et qu'on aime au th&eacute;&acirc;tre le coup de sifflet du
+machiniste; les haines vagues, les rancunes, les d&eacute;sappointements, toute
+vanit&eacute; qui croit que la destin&eacute;e lui a fait faillite; les malaises, les
+songes creux, les ambitions entour&eacute;es d'escarpements; quiconque esp&egrave;re
+d'un &eacute;croulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue
+qui prend feu, tels sont les &eacute;l&eacute;ments de l'&eacute;meute.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les &ecirc;tres qui
+r&ocirc;dent en dehors de tout, attendant une occasion, boh&egrave;mes, gens sans
+aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un d&eacute;sert
+de maisons sans autre toit que les froides nu&eacute;es du ciel, ceux qui
+demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les
+inconnus de la mis&egrave;re et du n&eacute;ant, les bras nus, les pieds nus,
+appartiennent &agrave; l'&eacute;meute.</p>
+
+<p>Quiconque a dans l'&acirc;me une r&eacute;volte secr&egrave;te contre un fait quelconque de
+l'&Eacute;tat, de la vie ou du sort, confine &agrave; l'&eacute;meute, et, d&egrave;s qu'elle
+para&icirc;t, commence &agrave; frissonner et &agrave; se sentir soulev&eacute; par le tourbillon.</p>
+
+<p>L'&eacute;meute est une sorte de trombe de l'atmosph&egrave;re sociale qui se forme
+brusquement dans de certaines conditions de temp&eacute;rature, et qui, dans
+son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, &eacute;crase, d&eacute;molit,
+d&eacute;racine, entra&icirc;nant avec elle les grandes natures et les ch&eacute;tives,
+l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.</p>
+
+<p>Malheur &agrave; celui qu'elle emporte comme &agrave; celui qu'elle vient heurter!
+Elle les brise l'un contre l'autre.</p>
+
+<p>Elle communique &agrave; ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance
+extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des &eacute;v&eacute;nements;
+elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et
+d'un portefaix un g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point
+de vue du pouvoir, un peu d'&eacute;meute est souhaitable. Syst&egrave;me: l'&eacute;meute
+raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle &eacute;prouve
+l'arm&eacute;e; elle concentre la bourgeoisie; elle &eacute;tire les muscles de la
+police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une
+gymnastique; c'est presque de l'hygi&egrave;ne. Le pouvoir se porte mieux apr&egrave;s
+une &eacute;meute comme l'homme apr&egrave;s une friction.</p>
+
+<p>L'&eacute;meute, il y a trente ans, &eacute;tait envisag&eacute;e &agrave; d'autres points de vue
+encore.</p>
+
+<p>Il y a pour toute chose une th&eacute;orie qui se proclame elle-m&ecirc;me &laquo;le bon
+sens&raquo;; Philinte contre Alceste; m&eacute;diation offerte entre le vrai et le
+faux; explication, admonition, att&eacute;nuation un peu hautaine qui, parce
+qu'elle est m&eacute;lang&eacute;e de bl&acirc;me et d'excuse, se croit la sagesse et n'est
+souvent que la p&eacute;danterie. Toute une &eacute;cole politique, appel&eacute;e juste
+milieu, est sortie de l&agrave;. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le
+parti de l'eau ti&egrave;de. Cette &eacute;cole, avec sa fausse profondeur, toute de
+surface, qui diss&egrave;que les effets sans remonter aux causes, gourmande, du
+haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.</p>
+
+<p>&Agrave; entendre cette &eacute;cole: &laquo;Les &eacute;meutes qui compliqu&egrave;rent le fait de 1830
+&ocirc;t&egrave;rent &agrave; ce grand &eacute;v&eacute;nement une partie de sa puret&eacute;. La r&eacute;volution de
+Juillet avait &eacute;t&eacute; un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du
+ciel bleu. Elles firent repara&icirc;tre le ciel n&eacute;buleux. Elles firent
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en querelle cette r&eacute;volution d'abord si remarquable par
+l'unanimit&eacute;. Dans la r&eacute;volution de Juillet, comme dans tout progr&egrave;s par
+saccades, il y avait eu des fractures secr&egrave;tes; l'&eacute;meute les rendit
+sensibles. On put dire: Ah! ceci est cass&eacute;. Apr&egrave;s la r&eacute;volution de
+Juillet, on ne sentait que la d&eacute;livrance; apr&egrave;s les &eacute;meutes, on sentit
+la catastrophe.</p>
+
+<p>&laquo;Toute &eacute;meute ferme les boutiques, d&eacute;prime le fonds, consterne la
+bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, pr&eacute;cipite les
+faillites; plus d'argent; les fortunes priv&eacute;es inqui&egrave;tes, le cr&eacute;dit
+public &eacute;branl&eacute;, l'industrie d&eacute;concert&eacute;e, les capitaux reculant, le
+travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les
+villes. De l&agrave; des gouffres. On a calcul&eacute; que le premier jour d'&eacute;meute
+co&ucirc;te &agrave; la France vingt millions, le deuxi&egrave;me quarante, le troisi&egrave;me
+soixante. Une &eacute;meute de trois jours co&ucirc;te cent vingt millions,
+c'est-&agrave;-dire, &agrave; ne voir que le r&eacute;sultat financier, &eacute;quivaut &agrave; un
+d&eacute;sastre, naufrage ou bataille perdue, qui an&eacute;antirait une flotte de
+soixante vaisseaux de ligne.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, historiquement, les &eacute;meutes eurent leur beaut&eacute;; la guerre
+des pav&eacute;s n'est pas moins grandiose et pas moins path&eacute;tique que la
+guerre des buissons; dans l'une il y a l'&acirc;me des for&ecirc;ts, dans l'autre le
+c&oelig;ur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les &eacute;meutes
+&eacute;clair&egrave;rent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus
+originales du caract&egrave;re parisien, la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, le d&eacute;vouement, la ga&icirc;t&eacute;
+orageuse, les &eacute;tudiants prouvant que la bravoure fait partie de
+l'intelligence, la garde nationale in&eacute;branlable, des bivouacs de
+boutiquiers, des forteresses de gamins, le m&eacute;pris de la mort chez des
+passants. &Eacute;coles et l&eacute;gions se heurtaient. Apr&egrave;s tout, entre les
+combattants, il n'y avait qu'une diff&eacute;rence d'&acirc;ge; c'est la m&ecirc;me race;
+ce sont les m&ecirc;mes hommes sto&iuml;ques qui meurent &agrave; vingt ans pour leurs
+id&eacute;es, &agrave; quarante ans pour leurs familles. L'arm&eacute;e, toujours triste dans
+les guerres civiles, opposait la prudence &agrave; l'audace. Les &eacute;meutes, en
+m&ecirc;me temps qu'elles manifest&egrave;rent l'intr&eacute;pidit&eacute; populaire, firent
+l'&eacute;ducation du courage bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang vers&eacute;? Et au sang vers&eacute;
+ajoutez l'avenir assombri, le progr&egrave;s compromis, l'inqui&eacute;tude parmi les
+meilleurs, les lib&eacute;raux honn&ecirc;tes d&eacute;sesp&eacute;rant, l'absolutisme &eacute;tranger
+heureux de ces blessures faites &agrave; la r&eacute;volution par elle-m&ecirc;me, les
+vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez
+Paris grandi peut-&ecirc;tre, mais &agrave; coup s&ucirc;r la France diminu&eacute;e. Ajoutez, car
+il faut tout dire, les massacres qui d&eacute;shonoraient trop souvent la
+victoire de l'ordre devenu f&eacute;roce sur la libert&eacute; devenue folle. Somme
+toute, les &eacute;meutes ont &eacute;t&eacute; funestes.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi parle cet &agrave; peu pr&egrave;s de sagesse dont la bourgeoisie, cet &agrave; peu
+pr&egrave;s de peuple, se contente si volontiers.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, nous rejetons ce mot trop large et par cons&eacute;quent trop
+commode: les &eacute;meutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement
+populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une &eacute;meute
+co&ucirc;te autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la
+question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fl&eacute;au que
+l'&eacute;meute n'est calamit&eacute;? Et puis, toutes les &eacute;meutes sont-elles
+calamit&eacute;s? Et quand le 14 juillet co&ucirc;terait cent vingt millions?
+L'&eacute;tablissement de Philippe V en Espagne a co&ucirc;t&eacute; &agrave; la France deux
+milliards. M&ecirc;me &agrave; prix &eacute;gal, nous pr&eacute;f&eacute;rerions le 14 juillet. D'ailleurs
+nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont
+que des mots. Une &eacute;meute &eacute;tant donn&eacute;e, nous l'examinons en elle-m&ecirc;me.
+Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire expos&eacute;e plus haut, il n'est
+question que de l'effet, nous cherchons la cause.</p>
+
+<p>Nous pr&eacute;cisons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIj" id="Chapitre_IIj"></a><a href="#dixieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Le fond de la question</h3>
+
+
+<p>Il y a l'&eacute;meute, et il y a l'insurrection; ce sont deux col&egrave;res; l'une a
+tort, l'autre a droit. Dans les &eacute;tats d&eacute;mocratiques, les seuls fond&eacute;s en
+justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
+l&egrave;ve, et la n&eacute;cessaire revendication de son droit peut aller jusqu'&agrave; la
+prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent &agrave; la
+souverainet&eacute; collective, la guerre du tout contre la fraction est
+insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est &eacute;meute; selon
+que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
+sont justement ou injustement attaqu&eacute;es. Le m&ecirc;me canon braqu&eacute; contre la
+foule a tort le 10 ao&ucirc;t et raison le 14 vend&eacute;miaire. Apparence
+semblable, fond diff&eacute;rent; les Suisses d&eacute;fendent le faux, Bonaparte
+d&eacute;fend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa libert&eacute; et
+dans sa souverainet&eacute;, ne peut &ecirc;tre d&eacute;fait par la rue. De m&ecirc;me dans les
+choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
+peut demain &ecirc;tre trouble. La m&ecirc;me furie est l&eacute;gitime contre Terray et
+absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrep&ocirc;ts,
+les ruptures de rails, les d&eacute;molitions de docks, les fausses routes des
+multitudes, les d&eacute;nis de justice du peuple au progr&egrave;s, Ramus assassin&eacute;
+par les &eacute;coliers, Rousseau chass&eacute; de Suisse &agrave; coups de pierre, c'est
+l'&eacute;meute. Isra&euml;l contre Mo&iuml;se, Ath&egrave;nes contre Phocion, Rome contre
+Scipion, c'est l'&eacute;meute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
+Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
+c'est la m&ecirc;me r&eacute;volte; r&eacute;volte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
+pour l'Asie avec l'&eacute;p&eacute;e ce que Christophe Colomb fait pour l'Am&eacute;rique
+avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
+d'un monde &agrave; la civilisation sont de tels accroissements de lumi&egrave;re que
+toute r&eacute;sistance, l&agrave;, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
+fid&eacute;lit&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me. La foule est tra&icirc;tre au peuple. Est-il, par
+exemple, rien de plus &eacute;trange que cette longue et sanglante protestation
+des faux saulniers, l&eacute;gitime r&eacute;volte chronique, qui, au moment d&eacute;cisif,
+au jour du salut, &agrave; l'heure de la victoire populaire, &eacute;pouse le tr&ocirc;ne,
+tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait &eacute;meute pour!
+Sombres chefs-d'&oelig;uvre de l'ignorance! Le faux saulnier &eacute;chappe aux
+potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
+blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
+Saint-Barth&eacute;lemy, &eacute;gorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
+assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
+Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de J&eacute;hu, chevaliers du
+brassard, voil&agrave; l'&eacute;meute. La Vend&eacute;e est une grande &eacute;meute catholique. Le
+bruit du droit en mouvement se reconna&icirc;t, il ne sort pas toujours du
+tremblement des masses boulevers&eacute;es; il y a des rages folles, il y a des
+cloches f&ecirc;l&eacute;es; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
+branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
+progr&egrave;s. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel c&ocirc;t&eacute;
+vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre lev&eacute;e est
+mauvaise. Tout pas violent en arri&egrave;re est &eacute;meute; reculer est une voie
+de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'acc&egrave;s de fureur de
+la v&eacute;rit&eacute;; les pav&eacute;s que l'insurrection remue jettent l'&eacute;tincelle du
+droit. Ces pav&eacute;s ne laissent &agrave; l'&eacute;meute que leur boue. Danton contre
+Louis XVI, c'est l'insurrection; H&eacute;bert contre Danton, c'est l'&eacute;meute.</p>
+
+<p>De l&agrave; vient que, si l'insurrection, dans des cas donn&eacute;s, peut &ecirc;tre,
+comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'&eacute;meute peut &ecirc;tre le
+plus fatal des attentats.</p>
+
+<p>Il y a aussi quelque diff&eacute;rence dans l'intensit&eacute; de calorique;
+l'insurrection est souvent volcan, l'&eacute;meute est souvent feu de paille.</p>
+
+<p>La r&eacute;volte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
+est un &eacute;meutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.</p>
+
+<p>Parfois, insurrection, c'est r&eacute;surrection.</p>
+
+<p>La solution de tout par le suffrage universel &eacute;tant un fait absolument
+moderne, et toute l'histoire ant&eacute;rieure &agrave; ce fait &eacute;tant, depuis quatre
+mille ans, remplie du droit viol&eacute; et de la souffrance des peuples,
+chaque &eacute;poque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
+est possible. Sous les C&eacute;sars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
+y avait Juv&eacute;nal.</p>
+
+<p>Le <i>facit indignatio</i> remplace les Gracques.</p>
+
+<p>Sous les C&eacute;sars il y a l'exil&eacute; de Sy&egrave;ne; il y a aussi l'homme des
+<i>Annales</i>.</p>
+
+<p>Nous ne parlons pas de l'immense exil&eacute; de Pathmos qui, lui aussi,
+accable le monde r&eacute;el d'une protestation au nom du monde id&eacute;al, fait de
+la vision une satire &eacute;norme, et jette sur Rome-Ninive, sur
+Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante r&eacute;verb&eacute;ration de
+l'Apocalypse.</p>
+
+<p>Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son pi&eacute;destal; on peut ne pas
+le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'h&eacute;breu; mais l'homme qui
+&eacute;crit les <i>Annales</i> est un latin; disons mieux, c'est un romain.</p>
+
+<p>Comme les N&eacute;rons r&egrave;gnent &agrave; la mani&egrave;re noire, ils doivent &ecirc;tre peints de
+m&ecirc;me. Le travail au burin tout seul serait p&acirc;le; il faut verser dans
+l'entaille une prose concentr&eacute;e qui morde.</p>
+
+<p>Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
+encha&icirc;n&eacute;e, c'est parole terrible. L'&eacute;crivain double et triple son style
+quand le silence est impos&eacute; par un ma&icirc;tre au peuple. Il sort de ce
+silence une certaine pl&eacute;nitude myst&eacute;rieuse qui filtre et se fige en
+airain dans la pens&eacute;e. La compression dans l'histoire produit la
+concision dans l'historien. La solidit&eacute; granitique de telle prose
+c&eacute;l&egrave;bre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.</p>
+
+<p>La tyrannie contraint l'&eacute;crivain &agrave; des r&eacute;tr&eacute;cissements de diam&egrave;tre qui
+sont des accroissements de force. La p&eacute;riode cic&eacute;ronienne, &agrave; peine
+suffisante sur Verr&egrave;s, s'&eacute;mousserait sur Caligula. Moins d'envergure
+dans la phrase, plus d'intensit&eacute; dans le coup. Tacite pense &agrave; bras
+raccourci.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;tet&eacute; d'un grand c&oelig;ur, condens&eacute;e en justice et en v&eacute;rit&eacute;,
+foudroie.</p>
+
+<p>Soit dit en passant, il est &agrave; remarquer que Tacite n'est pas
+historiquement superpos&eacute; &agrave; C&eacute;sar. Les Tib&egrave;res lui sont r&eacute;serv&eacute;s. C&eacute;sar
+et Tacite sont deux ph&eacute;nom&egrave;nes successifs dont la rencontre semble
+myst&eacute;rieusement &eacute;vit&eacute;e par celui qui, dans la mise en sc&egrave;ne des si&egrave;cles,
+r&egrave;gle les entr&eacute;es et les sorties. C&eacute;sar est grand, Tacite est grand;
+Dieu &eacute;pargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
+l'autre. Le justicier, frappant C&eacute;sar, pourrait frapper trop, et &ecirc;tre
+injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
+les pirates de Cilicie d&eacute;truits, la civilisation introduite en Gaule, en
+Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a l&agrave;
+une sorte de d&eacute;licatesse de la justice divine, h&eacute;sitant &agrave; l&acirc;cher sur
+l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant &agrave; C&eacute;sar gr&acirc;ce de
+Tacite, et accordant les circonstances att&eacute;nuantes au g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Certes, le despotisme reste le despotisme, m&ecirc;me sous le despote de
+g&eacute;nie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
+est plus hideuse encore sous les tyrans inf&acirc;mes. Dans Ces r&egrave;gnes-l&agrave; rien
+ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juv&eacute;nal,
+soufflettent plus utilement, en pr&eacute;sence du genre humain, cette
+ignominie sans r&eacute;plique.</p>
+
+<p>Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
+sous Domitien, il y a une difformit&eacute; de bassesse correspondante &agrave; la
+laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
+despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies o&ugrave; se refl&egrave;te le
+ma&icirc;tre; les pouvoirs publics sont immondes; les c&oelig;urs sont petits, les
+consciences sont plates, les &acirc;mes sont punaises; cela est ainsi sous
+Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous H&eacute;liogabale,
+tandis qu'il ne sort du s&eacute;nat romain sous C&eacute;sar que l'odeur de fiente
+propre aux aires d'aigle.</p>
+
+<p>De l&agrave; la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juv&eacute;nal; c'est &agrave;
+l'heure de l'&eacute;vidence que le d&eacute;monstrateur para&icirc;t.</p>
+
+<p>Mais Juv&eacute;nal et Tacite, de m&ecirc;me qu'Isa&iuml;e aux temps bibliques, de m&ecirc;me
+que Dante au moyen &acirc;ge, c'est l'homme; l'&eacute;meute et l'insurrection, c'est
+la multitude, qui tant&ocirc;t a tort, tant&ocirc;t a raison.</p>
+
+<p>Dans les cas les plus g&eacute;n&eacute;raux, l'&eacute;meute sort d'un fait mat&eacute;riel;
+l'insurrection est toujours un ph&eacute;nom&egrave;ne moral. L'&eacute;meute, c'est
+Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine &agrave;
+l'esprit, l'&eacute;meute &agrave; l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
+n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'&eacute;meute,
+Buzan&ccedil;ais, par exemple, a un point de d&eacute;part vrai, path&eacute;tique et juste.
+Pourtant elle reste &eacute;meute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
+elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
+quoique forte, elle a frapp&eacute; au hasard; elle a march&eacute; comme l'&eacute;l&eacute;phant
+aveugle, en &eacute;crasant; elle a laiss&eacute; derri&egrave;re elle des cadavres de
+vieillards, de femmes et d'enfants; elle a vers&eacute;, sans savoir pourquoi,
+le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
+but, le massacrer est un mauvais moyen.</p>
+
+<p>Toutes les protestations arm&eacute;es, m&ecirc;me les plus l&eacute;gitimes, m&ecirc;me le 10
+ao&ucirc;t, m&ecirc;me le 14 juillet, d&eacute;butent par le m&ecirc;me trouble. Avant que le
+droit se d&eacute;gage, il y a tumulte et &eacute;cume. Au commencement l'insurrection
+est &eacute;meute, de m&ecirc;me que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
+aboutit &agrave; cet oc&eacute;an: r&eacute;volution. Quelquefois pourtant, venue de ces
+hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
+la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'id&eacute;al, apr&egrave;s une
+longue chute de roche en roche, apr&egrave;s avoir refl&eacute;t&eacute; le ciel dans sa
+transparence et s'&ecirc;tre grossie de cent affluents dans la majestueuse
+allure du triomphe, l'insurrection se perd tout &agrave; coup dans quelque
+fondri&egrave;re bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.</p>
+
+<p>Tout ceci est du pass&eacute;, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
+d'admirable qu'il dissout l'&eacute;meute dans son principe, et qu'en donnant
+le vote &agrave; l'insurrection, il lui &ocirc;te l'arme. L'&eacute;vanouissement des
+guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des fronti&egrave;res, tel
+est l'in&eacute;vitable progr&egrave;s. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
+Demain.</p>
+
+<p>Du reste, insurrection, &eacute;meute, en quoi la premi&egrave;re diff&egrave;re de la
+seconde, le bourgeois, proprement dit, conna&icirc;t peu ces nuances. Pour lui
+tout est s&eacute;dition, r&eacute;bellion pure et simple, r&eacute;volte du dogue contre le
+ma&icirc;tre, essai de morsure qu'il faut punir de la cha&icirc;ne et de la niche,
+aboiement, jappement; jusqu'au jour o&ugrave; la t&ecirc;te du chien, grossie tout &agrave;
+coup, s'&eacute;bauche vaguement dans l'ombre en face de lion.</p>
+
+<p>Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!</p>
+
+<p>Cette explication donn&eacute;e, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
+juin 1832? est-ce une &eacute;meute? est-ce une insurrection?</p>
+
+<p>C'est une insurrection.</p>
+
+<p>Il pourra nous arriver, dans cette mise en sc&egrave;ne d'un &eacute;v&eacute;nement
+redoutable, de dire parfois l'&eacute;meute, mais seulement pour qualifier les
+faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
+forme &eacute;meute et le fond insurrection.</p>
+
+<p>Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
+extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui n'y voient
+qu'une &eacute;meute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
+reste de 1830. Les imaginations &eacute;mues, disent-ils, ne se calment pas en
+un jour. Une r&eacute;volution ne se coupe pas &agrave; pic. Elle a toujours
+n&eacute;cessairement quelques ondulations avant de revenir &agrave; l'&eacute;tat de paix
+comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
+d'Alpes sans Jura, ni de Pyr&eacute;n&eacute;es sans Asturies.</p>
+
+<p>Cette crise path&eacute;tique de l'histoire contemporaine que la m&eacute;moire des
+Parisiens appelle <i>l'&eacute;poque des &eacute;meutes</i>, est &agrave; coup s&ucirc;r une heure
+caract&eacute;ristique parmi les heures orageuses de ce si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Un dernier mot avant d'entrer dans le r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Les faits qui vont &ecirc;tre racont&eacute;s appartiennent &agrave; cette r&eacute;alit&eacute;
+dramatique et vivante que l'histoire n&eacute;glige quelquefois, faute de temps
+et d'espace. L&agrave; pourtant, nous y insistons, l&agrave; est la vie, la
+palpitation, le fr&eacute;missement humain. Les petits d&eacute;tails, nous croyons
+l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands &eacute;v&eacute;nements
+et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'&eacute;poque dite <i>des
+&eacute;meutes</i> abonde en d&eacute;tails de ce genre. Les instructions judiciaires,
+par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout r&eacute;v&eacute;l&eacute;, ni peut-&ecirc;tre
+tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumi&egrave;re, parmi les
+particularit&eacute;s connues et publi&eacute;es, des choses qu'on n'a point sues, des
+faits sur lesquels a pass&eacute; l'oubli des uns, la mort des autres. La
+plupart des acteurs de ces sc&egrave;nes gigantesques ont disparu; d&egrave;s le
+lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
+dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
+raconte et ne d&eacute;nonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
+les conditions du livre que nous &eacute;crivons, nous ne montrerons qu'un c&ocirc;t&eacute;
+et qu'un &eacute;pisode, et &agrave; coup s&ucirc;r le moins connu, des journ&eacute;es des 5 et 6
+juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
+sombre voile que nous allons soulever, la figure r&eacute;elle de cette
+effrayante aventure publique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIj" id="Chapitre_IIIj"></a><a href="#dixieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Un enterrement: occasion de rena&icirc;tre</h3>
+
+
+<p>Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le chol&eacute;ra e&ucirc;t glac&eacute; les
+esprits et jet&eacute; sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement,
+Paris &eacute;tait d&egrave;s longtemps pr&ecirc;t pour une commotion. Ainsi que nous
+l'avons dit, la grande ville ressemble &agrave; une pi&egrave;ce de canon; quand elle
+est charg&eacute;e, il suffit d'une &eacute;tincelle qui tombe, le coup part. En juin
+1832, l'&eacute;tincelle fut la mort du g&eacute;n&eacute;ral Lamarque.</p>
+
+<p>Lamarque &eacute;tait un homme de renomm&eacute;e et d'action. Il avait eu
+successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux
+bravoures n&eacute;cessaires aux deux &eacute;poques, la bravoure des champs de
+bataille et la bravoure de la tribune. Il &eacute;tait &eacute;loquent comme il avait
+&eacute;t&eacute; vaillant; on sentait une &eacute;p&eacute;e dans sa parole. Comme Foy, son
+devancier, apr&egrave;s avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la
+libert&eacute;. Il si&eacute;geait entre la gauche et l'extr&ecirc;me gauche, aim&eacute; du peuple
+parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aim&eacute; de la foule parce
+qu'il avait bien servi l'Empereur. Il &eacute;tait, avec les comtes G&eacute;rard et
+Drouet, un des mar&eacute;chaux <i>in petto</i> de Napol&eacute;on. Les trait&eacute;s de 1815 le
+soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une
+haine directe qui plaisait &agrave; la multitude; et depuis dix-sept ans, &agrave;
+peine attentif aux &eacute;v&eacute;nements interm&eacute;diaires, il avait majestueusement
+gard&eacute; la tristesse de Waterloo. Dans son agonie, &agrave; sa derni&egrave;re heure, il
+avait serr&eacute; contre sa poitrine une &eacute;p&eacute;e que lui avaient d&eacute;cern&eacute;e les
+officiers des Cent-Jours. Napol&eacute;on &eacute;tait mort en pronon&ccedil;ant le mot
+<i>arm&eacute;e</i>, Lamarque en pronon&ccedil;ant le mot <i>patrie</i>.</p>
+
+<p>Sa mort, pr&eacute;vue, &eacute;tait redout&eacute;e du peuple comme une perte et du
+gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce
+qui est amer, le deuil peut se tourner en r&eacute;volte. C'est ce qui arriva.</p>
+
+<p>La veille et le matin du 5 juin, jour fix&eacute; pour l'enterrement de
+Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher,
+prit un aspect redoutable. Ce tumultueux r&eacute;seau de rues s'emplit de
+rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le
+valet de leur &eacute;tabli &laquo;pour enfoncer les portes&raquo;. Un d'eux s'&eacute;tait fait
+un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en
+aiguisant le tron&ccedil;on. Un autre, dans la fi&egrave;vre &laquo;d'attaquer&raquo;, couchait
+depuis trois jours tout habill&eacute;. Un charpentier nomm&eacute; Lombier
+rencontrait un camarade qui lui demandait: O&ugrave; vas-tu?&mdash;Eh bien! je n'ai
+pas d'armes.&mdash;Et puis? Je vais &agrave; mon chantier chercher mon compas.&mdash;Pour
+quoi faire?&mdash;Je ne sais pas, disait Lombier. Un nomm&eacute; Jacqueline, homme
+d'exp&eacute;dition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:&mdash;Viens,
+toi!&mdash;Il payait dix sous de vin, et disait:&mdash;As-tu de
+l'ouvrage?&mdash;Non.&mdash;Va chez Filspierre, entre la barri&egrave;re Montreuil et la
+barri&egrave;re Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez
+Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus <i>faisaient
+la poste</i>, c'est-&agrave;-dire couraient chez l'un et chez l'autre pour
+rassembler leur monde. Chez Barth&eacute;lemy, pr&egrave;s la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne, chez
+Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On
+les entendait se dire:&mdash;<i>O&ugrave; as-tu ton pistolet?&mdash;Sous ma blouse. Et
+toi?&mdash;Sous ma chemise</i>, Rue Traversi&egrave;re, devant l'atelier Roland, et
+cour de la Maison-Br&ucirc;l&eacute;e devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des
+groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain
+Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les
+ma&icirc;tres le renvoyant &laquo;parce qu'il fallait tous les jours se disputer
+avec lui&raquo;. Mavot fut tu&eacute; le lendemain dans la barricade de la rue
+M&eacute;nilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait
+Mavot, et &agrave; cette question: Quel est ton but?
+r&eacute;pondait:&mdash;<i>L'insurrection</i>. Des ouvriers rassembl&eacute;s au coin de la rue
+de Bercy attendaient un nomm&eacute; Lemarin, agent r&eacute;volutionnaire pour le
+faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'&eacute;changeaient presque
+publiquement.</p>
+
+<p>Le 5 juin donc, par une journ&eacute;e m&ecirc;l&eacute;e de pluie et de soleil, le convoi
+du g&eacute;n&eacute;ral Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle,
+un peu accrue par les pr&eacute;cautions. Deux bataillons, tambours drap&eacute;s,
+fusils renvers&eacute;s, dix mille gardes nationaux, le sabre au c&ocirc;t&eacute;, les
+batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le
+cercueil. Le corbillard &eacute;tait tra&icirc;n&eacute; par des jeunes gens. Les officiers
+des Invalides le suivaient imm&eacute;diatement, portant des branches de
+laurier. Puis venait une multitude innombrable, agit&eacute;e, &eacute;trange, les
+sectionnaires des Amis du Peuple, l'&Eacute;cole de droit, l'&Eacute;cole de m&eacute;decine,
+les r&eacute;fugi&eacute;s de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens,
+allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les
+banni&egrave;res possibles, des enfants agitant des branches vertes, des
+tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient gr&egrave;ve en ce
+moment-l&agrave; m&ecirc;me, des imprimeurs reconnaissables &agrave; leurs bonnets de
+papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris,
+agitant presque tous des b&acirc;tons, quelques-uns des sabres, sans ordre et
+pourtant avec une seule &acirc;me, tant&ocirc;t une cohue, tant&ocirc;t une colonne. Des
+pelotons se choisissaient des chefs; un homme, arm&eacute; d'une paire de
+pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue
+dont les files s'&eacute;cartaient devant lui. Sur les contre-all&eacute;es des
+boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fen&ecirc;tres, sur
+les toits, les t&ecirc;tes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux
+&eacute;taient pleins d'anxi&eacute;t&eacute;. Une foule arm&eacute;e passait, une foule effar&eacute;e
+regardait.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute; le gouvernement observait. Il observait, la main sur la
+poign&eacute;e de l'&eacute;p&eacute;e. On pouvait voir, tout pr&ecirc;ts &agrave; marcher, gibernes
+pleines, fusils et mousquetons charg&eacute;s, place Louis XV, quatre escadrons
+de carabiniers, en selle et clairons en t&ecirc;te, dans le pays latin et au
+Jardin des plantes, la garde municipale, &eacute;chelonn&eacute;e de rue en rue, &agrave; la
+Halle-aux-vins un escadron de dragons, &agrave; la Gr&egrave;ve une moiti&eacute; du 12&egrave;me
+l&eacute;ger, l'autre moiti&eacute; &agrave; la Bastille, le 6&egrave;me dragons aux C&eacute;lestins, de
+l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes &eacute;tait
+consign&eacute; dans les casernes, sans compter les r&eacute;giments des environs de
+Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude mena&ccedil;ante
+vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la
+banlieue.</p>
+
+<p>Divers bruits circulaient dans le cort&egrave;ge. On parlait de men&eacute;es
+l&eacute;gitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la
+mort &agrave; cette minute m&ecirc;me o&ugrave; la foule le d&eacute;signait pour l'empire. Un
+personnage rest&eacute; inconnu annon&ccedil;ait qu'&agrave; l'heure dite deux contrema&icirc;tres
+gagn&eacute;s ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui
+dominait sur les fronts d&eacute;couverts de la plupart des assistants, c'&eacute;tait
+un enthousiasme m&ecirc;l&eacute; d'accablement. On voyait aussi &ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans cette
+multitude en proie &agrave; tant d'&eacute;motions violentes, mais nobles, de vrais
+visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il
+y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font
+monter dans l'eau des nuages de boue. Ph&eacute;nom&egrave;ne auquel ne sont point
+&eacute;trang&egrave;res les polices &laquo;bien faites&raquo;.</p>
+
+<p>Le cort&egrave;ge chemina, avec une lenteur f&eacute;brile, de la maison mortuaire par
+les boulevards jusqu'&agrave; la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la
+pluie ne faisait rien &agrave; cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil
+promen&eacute; autour de la colonne Vend&ocirc;me, des pierres jet&eacute;es au duc de
+Fitz-James aper&ccedil;u &agrave; un balcon le chapeau sur la t&ecirc;te, le coq gaulois
+arrach&eacute; d'un drapeau populaire et tra&icirc;n&eacute; dans la boue, un sergent de
+ville bless&eacute; d'un coup d'&eacute;p&eacute;e &agrave; la Porte Saint-Martin, un officier du
+12&egrave;me l&eacute;ger disant tout haut: Je suis r&eacute;publicain, l'&Eacute;cole polytechnique
+survenant apr&egrave;s sa consigne forc&eacute;e, les cris: vive l'&Eacute;cole
+polytechnique! vive la R&eacute;publique! marqu&egrave;rent le trajet du convoi. &Agrave; la
+Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du
+faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cort&egrave;ge et un
+certain bouillonnement terrible commen&ccedil;a &agrave; soulever la foule.</p>
+
+<p>On entendit un homme qui disait &agrave; un autre:&mdash;Tu vois bien celui-l&agrave; avec
+sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il para&icirc;t
+que cette m&ecirc;me barbiche rouge s'est retrouv&eacute;e plus tard avec la m&ecirc;me
+fonction dans une autre &eacute;meute, l'affaire Qu&eacute;nisset.</p>
+
+<p>Le corbillard d&eacute;passa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit
+pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. L&agrave; il s'arr&ecirc;ta. En
+ce moment cette foule vue &agrave; vol d'oiseau e&ucirc;t offert l'aspect d'une
+com&egrave;te dont la t&ecirc;te &eacute;tait &agrave; l'esplanade et dont la queue d&eacute;velopp&eacute;e sur
+le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard
+jusqu'&agrave; la porte Saint-Martin. Un cercle se tra&ccedil;a autour du corbillard.
+La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu &agrave; Lamarque. Ce
+fut un instant touchant et auguste, toutes les t&ecirc;tes se d&eacute;couvrirent,
+tous les c&oelig;urs battaient. Tout &agrave; coup un homme &agrave; cheval, v&ecirc;tu de noir,
+parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec
+une pique surmont&eacute;e d'un bonnet rouge. Lafayette d&eacute;tourna la t&ecirc;te.
+Excelmans quitta le cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au
+pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent &agrave; des houles remua
+la multitude. Deux cris prodigieux s'&eacute;lev&egrave;rent:&mdash;<i>Lamarque au
+Panth&eacute;on!&mdash;Lafayette &agrave; l'h&ocirc;tel de ville</i>!&mdash;Des jeunes gens, aux
+acclamations de la foule, s'attel&egrave;rent et se mirent &agrave; tra&icirc;ner Lamarque
+dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre
+par le quai Morland.</p>
+
+<p>Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et
+l'on se montrait un Allemand nomm&eacute; Ludwig Snyder, mort centenaire
+depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait
+combattu &agrave; Trenton sous Washington, et sous Lafayette &agrave; Brandywine.</p>
+
+<p>Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'&eacute;branlait et
+venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des
+C&eacute;lestins et se d&eacute;ployaient le long du quai Morland. Le peuple qui
+tra&icirc;nait Lafayette les aper&ccedil;ut brusquement au coude du quai et cria: les
+dragons! les dragons! Les dragons s'avan&ccedil;aient au pas, en silence,
+pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux
+porte-crosse, avec un air d'attente sombre.</p>
+
+<p>&Agrave; deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre o&ugrave; &eacute;tait
+Lafayette chemina jusqu'&agrave; eux, ils ouvrirent les rangs, le laiss&egrave;rent
+passer, et se referm&egrave;rent sur lui. En ce moment les dragons et la foule
+se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire.
+C'est le moment t&eacute;n&eacute;breux o&ugrave; deux nu&eacute;es se m&ecirc;lent. Les uns racontent
+qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du c&ocirc;t&eacute; de l'Arsenal, les
+autres qu'un coup de poignard fut donn&eacute; par un enfant &agrave; un dragon. Le
+fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le
+chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa
+fen&ecirc;tre rue Contrescarpe, le troisi&egrave;me br&ucirc;la l'&eacute;paulette d'un officier;
+une femme cria: <i>On commence trop t&ocirc;t!</i> et tout &agrave; coup on vit du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute; au quai Morland un escadron de dragons qui &eacute;tait rest&eacute; dans la
+caserne d&eacute;boucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le
+boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.</p>
+
+<p>Alors tout est dit, la temp&ecirc;te se d&eacute;cha&icirc;ne, les pierres pleuvent, la
+fusillade &eacute;clate, beaucoup se pr&eacute;cipitent au bas de la berge et passent
+le petit bras de la Seine aujourd'hui combl&eacute;; les chantiers de l'&icirc;le
+Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se h&eacute;rissent de
+combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une
+barricade s'&eacute;bauche, les jeunes gens refoul&eacute;s passent le pont
+d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde
+municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se
+disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins
+de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on r&eacute;siste.
+La col&egrave;re emporte l'&eacute;meute comme le vent emporte le feu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVj" id="Chapitre_IVj"></a><a href="#dixieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Les bouillonnements d'autrefois</h3>
+
+
+<p>Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une
+&eacute;meute. Tout &eacute;clate partout &agrave; la fois. &Eacute;tait-ce pr&eacute;vu? oui. &Eacute;tait-ce
+pr&eacute;par&eacute;? non. D'o&ugrave; cela sort-il? des pav&eacute;s. D'o&ugrave; cela tombe-t-il? des
+nues. Ici l'insurrection a le caract&egrave;re d'un complot; l&agrave; d'une
+improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le
+m&egrave;ne o&ugrave; il veut. D&eacute;but plein d'&eacute;pouvante o&ugrave; se m&ecirc;le une sorte de ga&icirc;t&eacute;
+formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les
+&eacute;talages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isol&eacute;s; des
+gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes coch&egrave;res; on
+entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: <i>Il va y
+avoir du train!</i></p>
+
+<p>Un quart d'heure n'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;, voici ce qui se passait presque en
+m&ecirc;me temps sur vingt points de Paris diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, &agrave;
+barbes et &agrave; cheveux longs, entraient dans un estaminet et en
+ressortaient un moment apr&egrave;s, portant un drapeau tricolore horizontal
+couvert d'un cr&ecirc;pe et ayant &agrave; leur t&ecirc;te trois hommes arm&eacute;s, l'un d'un
+sabre, l'autre d'un fusil, le troisi&egrave;me d'une pique.</p>
+
+<p>Rue des Nonaindi&egrave;res, un bourgeois bien v&ecirc;tu, qui avait du ventre, la
+voix sonore, le cr&acirc;ne chauve, le front &eacute;lev&eacute;, la barbe noire et une de
+ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement
+des cartouches aux passants.</p>
+
+<p>Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un
+drapeau noir o&ugrave; on lisait ces mots en lettres blanches: <i>R&eacute;publique ou
+la mort</i>. Rue des Je&ucirc;neurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar,
+apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on
+distinguait des lettres d'or, le mot <i>section</i> avec un num&eacute;ro. Un de ces
+drapeaux &eacute;tait rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.</p>
+
+<p>On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois
+boutiques d'armuriers, la premi&egrave;re rue Beaubourg, la deuxi&egrave;me rue
+Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille
+mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils,
+presque tous &agrave; deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois
+pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la
+bayonnette.</p>
+
+<p>Vis-&agrave;-vis le quai de la Gr&egrave;ve, des jeunes gens arm&eacute;s de mousquets,
+s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet
+&agrave; rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient &agrave; faire des
+cartouches. Une de ces femmes a racont&eacute;: <i>Je ne savais pas ce que
+c'&eacute;tait que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit</i>.</p>
+
+<p>Un rassemblement enfon&ccedil;ait une boutique de curiosit&eacute;s rue des
+Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.</p>
+
+<p>Le cadavre d'un ma&ccedil;on tu&eacute; d'un coup de fusil gisait rue de la Perle.</p>
+
+<p>Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards,
+dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants,
+ouvriers, &eacute;tudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations,
+criaient: aux armes! brisaient les r&eacute;verb&egrave;res, d&eacute;telaient les voitures,
+d&eacute;pavaient les rues, enfon&ccedil;aient les portes des maisons, d&eacute;racinaient
+les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient
+pav&eacute;s, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.</p>
+
+<p>On for&ccedil;ait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur
+faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on &eacute;crivait
+avec du blanc d'Espagne sur la porte: <i>les armes sont livr&eacute;es</i>.
+Quelques-uns signaient &laquo;de leurs noms&raquo; des re&ccedil;us du fusil et du sabre,
+et disaient: <i>envoyez-les chercher demain &agrave; la mairie</i>. On d&eacute;sarmait
+dans les rues les sentinelles isol&eacute;es et les gardes nationaux allant &agrave;
+leur municipalit&eacute;. On arrachait les &eacute;paulettes aux officiers. Rue du
+Cimeti&egrave;re-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi
+par une troupe arm&eacute;e de b&acirc;tons et de fleurets, se r&eacute;fugia &agrave; grand'peine
+dans une maison d'o&ugrave; il ne put sortir qu'&agrave; la nuit, et d&eacute;guis&eacute;.</p>
+
+<p>Dans le quartier Saint-Jacques, les &eacute;tudiants sortaient par essaims de
+leurs h&ocirc;tels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au caf&eacute; du Progr&egrave;s ou
+descendaient au caf&eacute; des Sept-Billards, rue des Mathurins. L&agrave;, devant
+les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des
+armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des
+barricades. Sur un seul point, les habitants r&eacute;sistaient, &agrave; l'angle des
+rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc o&ugrave; ils d&eacute;truisaient eux-m&ecirc;mes la
+barricade. Sur un seul point, les insurg&eacute;s pliaient; ils abandonnaient
+une barricade commenc&eacute;e rue du Temple apr&egrave;s avoir fait feu sur un
+d&eacute;tachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la
+Corderie. Le d&eacute;tachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un
+paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes
+nationaux d&eacute;chir&egrave;rent le drapeau et en remport&egrave;rent les lambeaux &agrave; la
+pointe de leurs bayonnettes.</p>
+
+<p>Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait &agrave;
+la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte,
+comme une foule d'&eacute;clairs dans un seul roulement de tonnerre.</p>
+
+<p>En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le
+seul quartier des halles. Au centre &eacute;tait cette fameuse maison n&ordm; 50,
+qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui,
+flanqu&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; par une barricade &agrave; Saint-Merry et de l'autre par une
+barricade &agrave; la rue Maubu&eacute;e, commandait trois rues, la rue des Arcis, la
+rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front.
+Deux barricades en &eacute;querre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur
+la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue
+Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres
+quartiers de Paris, au Marais, &agrave; la montagne Sainte-Genevi&egrave;ve; une, rue
+M&eacute;nilmontant, o&ugrave; l'on voyait une porte coch&egrave;re arrach&eacute;e de ses gonds;
+une autre pr&egrave;s du petit pont de l'H&ocirc;tel-Dieu faite avec une &eacute;cossaise
+d&eacute;tel&eacute;e et renvers&eacute;e, &agrave; trois cents pas de la pr&eacute;fecture de police.</p>
+
+<p>&Agrave; la barricade de la rue des M&eacute;n&eacute;triers, un homme bien mis distribuait
+de l'argent aux travailleurs. &Agrave; la barricade de la rue Greneta, un
+cavalier parut et remit &agrave; celui qui paraissait le chef de la barricade
+un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.&mdash;<i>Voil&agrave;</i>, dit-il,
+<i>pour payer les d&eacute;penses, le vin, et coetera</i>. Un jeune homme blond,
+sans cravate, allait d'une barricade &agrave; l'autre portant des mots d'ordre.
+Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la t&ecirc;te, posait des
+sentinelles. Dans l'int&eacute;rieur, en de&ccedil;&agrave; barricades, les cabarets et les
+loges de portiers &eacute;taient convertis en corps de garde. Du reste l'&eacute;meute
+se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues
+&eacute;troites, in&eacute;gales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, &eacute;taient
+admirablement choisies; les environs des halles en particulier, r&eacute;seau
+de rues plus embrouill&eacute; qu'une for&ecirc;t. La soci&eacute;t&eacute; des Amis du Peuple
+avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier
+Sainte-Avoye. Un homme tu&eacute; rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un
+plan de Paris.</p>
+
+<p>Ce qui avait r&eacute;ellement pris la direction de l'&eacute;meute, c'&eacute;tait une sorte
+d'imp&eacute;tuosit&eacute; inconnue qui &eacute;tait dans l'air. L'insurrection,
+brusquement, avait b&acirc;ti les barricades d'une main et de l'autre saisi
+presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme
+une tra&icirc;n&eacute;e de poudre qui s'allume, les insurg&eacute;s avaient envahi et
+occup&eacute;, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale,
+tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le
+Ch&acirc;teau-d'Eau, toutes les rues pr&egrave;s des halles; sur la rive gauche, la
+caserne des V&eacute;t&eacute;rans, Sainte-P&eacute;lagie, la place Maubert, la poudri&egrave;re des
+Deux-Moulins, toutes les barri&egrave;res. &Agrave; cinq heures du soir ils &eacute;taient
+ma&icirc;tres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs
+&eacute;claireurs touchaient la place des Victoires, et mena&ccedil;aient la Banque,
+la caserne des Petits-P&egrave;res, l'h&ocirc;tel des Postes. Le tiers de Paris &eacute;tait
+&agrave; l'&eacute;meute.</p>
+
+<p>Sur tous les points la lutte &eacute;tait gigantesquement engag&eacute;e; et, des
+d&eacute;sarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers
+vivement envahies, il r&eacute;sultait ceci que le combat commenc&eacute; &agrave; coups de
+pierres continuait &agrave; coups de fusil.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de
+bataille. L'&eacute;meute &eacute;tait &agrave; un bout, la troupe au bout oppos&eacute;. On se
+fusillait d'une grille &agrave; l'autre. Un observateur, un r&ecirc;veur, l'auteur de
+ce livre, qui &eacute;tait all&eacute; voir le volcan de pr&egrave;s, se trouva dans le
+passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles
+que le renflement des demi-colonnes qui s&eacute;parent les boutiques; il fut
+pr&egrave;s d'une demi-heure dans cette situation d&eacute;licate.</p>
+
+<p>Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et
+s'armaient en h&acirc;te, les l&eacute;gions sortaient des mairies, les r&eacute;giments
+sortaient des casernes. Vis-&agrave;-vis le passage de l'Ancre un tambour
+recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, &eacute;tait assailli par
+une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui
+prenaient son sabre. Un autre &eacute;tait tu&eacute; rue Grenier-Saint-Lazare. Rue
+Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un apr&egrave;s l'autre.
+Plusieurs gardes municipaux, bless&eacute;s rue des Lombards, r&eacute;trogradaient.</p>
+
+<p>Devant la Cour-Batave, un d&eacute;tachement de gardes nationaux trouvait un
+drapeau rouge portant cette inscription: <i>R&eacute;volution r&eacute;publicaine</i>, n&ordm;
+127. &Eacute;tait-ce une r&eacute;volution en effet?</p>
+
+<p>L'insurrection s'&eacute;tait fait du centre de Paris une sorte de citadelle
+inextricable, tortueuse, colossale.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait le foyer, l&agrave; &eacute;tait &eacute;videmment la question. Tout le reste
+n'&eacute;tait qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se d&eacute;ciderait l&agrave;,
+c'est qu'on ne s'y battait pas encore.</p>
+
+<p>Dans quelques r&eacute;giments, les soldats &eacute;taient incertains, ce qui ajoutait
+&agrave; l'obscurit&eacute; effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation
+populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralit&eacute; du 53&egrave;me de
+ligne. Deux hommes intr&eacute;pides et &eacute;prouv&eacute;s par les grandes guerres, le
+mar&eacute;chal de Lobau et le g&eacute;n&eacute;ral Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous
+Lobau. D'&eacute;normes patrouilles, compos&eacute;es de bataillons de la ligne
+enferm&eacute;s dans des compagnies enti&egrave;res de garde nationale, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es
+d'un commissaire de police en &eacute;charpe, allaient reconna&icirc;tre les rues
+insurg&eacute;es. De leur c&ocirc;t&eacute;, les insurg&eacute;s posaient des vedettes au coin des
+carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des
+barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une
+arm&eacute;e dans la main, h&eacute;sitait; la nuit allait venir et l'on commen&ccedil;ait &agrave;
+entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le
+mar&eacute;chal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre.</p>
+
+<p>Ces vieux matelots-l&agrave;, habitu&eacute;s &agrave; la man&oelig;uvre correcte et n'ayant pour
+ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles,
+sont tout d&eacute;sorient&eacute;s en pr&eacute;sence de cette immense &eacute;cume qu'on appelle
+la col&egrave;re publique. Le vent des r&eacute;volutions n'est pas maniable.</p>
+
+<p>Les gardes nationales de la banlieue accouraient en h&acirc;te et en d&eacute;sordre.
+Un bataillon du 12&egrave;me l&eacute;ger venait au pas de course de Saint-Denis, le
+14&egrave;me de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'&eacute;cole
+militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de
+Vincennes.</p>
+
+<p>La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe &eacute;tait plein de
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vj" id="Chapitre_Vj"></a><a href="#dixieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Originalit&eacute; de Paris</h3>
+
+
+<p>Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une
+insurrection. Hors des quartiers insurg&eacute;s, rien n'est d'ordinaire plus
+&eacute;trangement calme que la physionomie de Paris pendant une &eacute;meute. Paris
+s'accoutume tr&egrave;s vite &agrave; tout,&mdash;ce n'est qu'une &eacute;meute,&mdash;et Paris a tant
+d'affaires qu'il ne se d&eacute;range pas pour si peu. Ces villes colossales
+peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent
+seules contenir en m&ecirc;me temps la guerre civile et on ne sait quelle
+bizarre tranquillit&eacute;. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand
+on entend le tambour, le rappel, la g&eacute;n&eacute;rale, le boutiquier se borne &agrave;
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.</p>
+
+<p>Ou:</p>
+
+<p>&mdash;Faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Souvent il ajoute avec insouciance:</p>
+
+<p>&mdash;Quelque part par l&agrave;.</p>
+
+<p>Plus tard, quand on distingue le vacarme d&eacute;chirant et lugubre de la
+mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a chauffe donc? Tiens, &ccedil;a chauffe?</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, si l'&eacute;meute approche et gagne, il ferme pr&eacute;cipitamment
+sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est-&agrave;-dire met ses
+marchandises en s&ucirc;ret&eacute; et risque sa personne.</p>
+
+<p>On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on
+prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille
+crible les fa&ccedil;ades des maisons, les balles tuent les gens dans leur
+alc&ocirc;ve, les cadavres encombrent le pav&eacute;. &Agrave; quelques rues de l&agrave;, on
+entend le choc des billes de billard dans les caf&eacute;s.</p>
+
+<p>Les curieux causent et rient &agrave; deux pas de ces rues pleines de guerre;
+les th&eacute;&acirc;tres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres
+cheminent; les passants vont d&icirc;ner en ville. Quelquefois dans le
+quartier m&ecirc;me o&ugrave; l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour
+laisser passer une noce.</p>
+
+<p>Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux
+homme infirme tra&icirc;nant une charrette &agrave; bras surmont&eacute;e d'un chiffon
+tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide
+quelconque, allait et venait de la barricade &agrave; la troupe et de la troupe
+&agrave; la barricade, offrant impartialement des verres de coco&mdash;tant&ocirc;t au
+gouvernement, tant&ocirc;t &agrave; l'anarchie.</p>
+
+<p>Rien n'est plus &eacute;trange; et c'est l&agrave; le caract&egrave;re propre des &eacute;meutes de
+Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela
+deux choses, la grandeur de Paris, et sa ga&icirc;t&eacute;. Il faut la ville de
+Voltaire et de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande
+ville sentit quelque chose qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre plus fort qu'elle. Elle
+eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les
+plus &laquo;d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s&raquo;, les portes, les fen&ecirc;tres et les volets ferm&eacute;s en
+plein jour. Les courageux s'arm&egrave;rent, les poltrons se cach&egrave;rent. Le
+passant insouciant et affair&eacute; disparut. Beaucoup de ces rues &eacute;taient
+vides comme &agrave; quatre heures du matin. On colportait des d&eacute;tails
+alarmants, on r&eacute;pandait des nouvelles fatales.&mdash;Qu'<i>ils</i> &eacute;taient ma&icirc;tres
+de la Banque;&mdash;que, rien qu'au clo&icirc;tre de Saint-Merry, ils &eacute;taient six
+cents, retranch&eacute;s et cr&eacute;nel&eacute;s dans l'&eacute;glise;&mdash;que la ligne n'&eacute;tait pas
+s&ucirc;re;&mdash;qu'Armand Carrel avait &eacute;t&eacute; voir le mar&eacute;chal Clausel, et que le
+mar&eacute;chal avait dit: <i>Ayez d'abord un r&eacute;giment;</i>&mdash;que Lafayette &eacute;tait
+malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: <i>Je suis &agrave; vous. Je vous
+suivrai partout o&ugrave; il y aura place pour une chaise;</i>&mdash;qu'il fallait se
+tenir sur ses gardes; qu'&agrave; la nuit il y aurait des gens qui pilleraient
+les maisons isol&eacute;es dans les coins d&eacute;serts de Paris (ici on
+reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe m&ecirc;l&eacute;e au
+gouvernement);&mdash;qu'une batterie avait &eacute;t&eacute; &eacute;tablie rue
+Aubry-le-Boucher;&mdash;que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu'&agrave; minuit,
+ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient &agrave; la fois
+sur le centre de l'&eacute;meute, la premi&egrave;re venant de la Bastille, la
+deuxi&egrave;me de la porte Saint-Martin, la troisi&egrave;me de la Gr&egrave;ve, la
+quatri&egrave;me des halles;&mdash;que peut-&ecirc;tre aussi les troupes &eacute;vacueraient
+Paris et se retireraient au Champ de Mars;&mdash;qu'on ne savait ce qui
+arriverait, mais qu'&agrave; coup s&ucirc;r, cette fois, c'&eacute;tait grave.&mdash;On se
+pr&eacute;occupait des h&eacute;sitations du mar&eacute;chal Soult.&mdash;Pourquoi n'attaquait-il
+pas tout de suite?&mdash;Il est certain qu'il &eacute;tait profond&eacute;ment absorb&eacute;. Le
+vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.</p>
+
+<p>Le soir vint, les th&eacute;&acirc;tres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient
+d'un air irrit&eacute;; on fouillait les passants; on arr&ecirc;tait les suspects. Il
+y avait &agrave; neuf heures plus de huit cents personnes arr&ecirc;t&eacute;es; la
+pr&eacute;fecture de police &eacute;tait encombr&eacute;e, la Conciergerie encombr&eacute;e, la
+Force encombr&eacute;e. &Agrave; la Conciergerie, en particulier, le long souterrain
+qu'on nomme la rue de Paris &eacute;tait jonch&eacute; de bottes de paille sur
+lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,
+Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remu&eacute;e par tous
+ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers
+couchaient en plein air dans les pr&eacute;aux les uns sur les autres.
+L'anxi&eacute;t&eacute; &eacute;tait partout, et un certain tremblement, peu habituel &agrave;
+Paris.</p>
+
+<p>On se barricadait dans les maisons; les femmes et les m&egrave;res
+s'inqui&eacute;taient; on n'entendait que ceci: <i>Ah mon Dieu! il n'est pas
+rentr&eacute;!</i> Il y avait &agrave; peine au loin quelques rares roulements de
+voitures. On &eacute;coutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les
+tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:
+<i>C'est la cavalerie</i>, ou: <i>Ce sont des caissons qui galopent</i>, les
+clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de
+Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes arm&eacute;s
+surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez
+vous! Et l'on se h&acirc;tait de verrouiller les portes. On disait: Comment
+cela finira-t-il? D'instant en instant, &agrave; mesure que la nuit tombait,
+Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de
+l'&eacute;meute.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_onzieme" id="Livre_onzieme"></a>Livre onzi&egrave;me&mdash;L'atome fraternise avec l'ouragan</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ik" id="Chapitre_Ik"></a><a href="#onzieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<p>Quelques &eacute;claircissements sur les origines de la po&eacute;sie de Gavroche.
+Influence d'un acad&eacute;micien sur cette po&eacute;sie</p>
+
+
+<p>&Agrave; l'instant o&ugrave; l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la
+troupe devant l'Arsenal, d&eacute;termina un mouvement d'avant en arri&egrave;re dans
+la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des
+boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la t&ecirc;te du convoi, ce fut un
+effrayant reflux. La cohue s'&eacute;branla, les rangs se rompirent, tous
+coururent, partirent, s'&eacute;chapp&egrave;rent, les uns avec les cris de l'attaque,
+les autres avec la p&acirc;leur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les
+boulevards se divisa en un clin d'&oelig;il, d&eacute;borda &agrave; droite et &agrave; gauche et
+se r&eacute;pandit en torrents dans deux cents rues &agrave; la fois avec le
+ruissellement d'une &eacute;cluse l&acirc;ch&eacute;e. En ce moment un enfant d&eacute;guenill&eacute; qui
+descendait par la rue M&eacute;nilmontant, tenant &agrave; la main une branche de
+faux-&eacute;b&eacute;nier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de
+Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de
+bric-&agrave;-brac un vieux pistolet d'ar&ccedil;on. Il jeta sa branche fleurie sur le
+pav&eacute;, et cria:</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re chose, je vous emprunte votre machin.</p>
+
+<p>Et il se sauva avec le pistolet.</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, un flot de bourgeois &eacute;pouvant&eacute;s qui s'enfuyait par
+la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son
+pistolet et qui chantait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La nuit on ne voit rien,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le jour on voit tr&egrave;s bien,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'un &eacute;crit apocryphe</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le bourgeois s'&eacute;bouriffe,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pratiquez la vertu,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tutu chapeau pointu!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.</p>
+
+<p>Sur le boulevard il s'aper&ccedil;ut que le pistolet n'avait pas de chien.</p>
+
+<p>De qui &eacute;tait ce couplet qui lui servait &agrave; ponctuer sa marche, et toutes
+les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous
+l'ignorons. Qui sait? de lui peut-&ecirc;tre. Gavroche d'ailleurs &eacute;tait au
+courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y m&ecirc;lait
+son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri
+des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le r&eacute;pertoire
+des oiseaux avec le r&eacute;pertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,
+tribu contigu&euml; &agrave; la sienne. Il avait, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, &eacute;t&eacute; trois mois
+apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur
+Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche &eacute;tait un gamin de lettres.</p>
+
+<p>Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit
+pluvieuse o&ugrave; il avait offert &agrave; deux mioches l'hospitalit&eacute; de son
+&eacute;l&eacute;phant, c'&eacute;tait pour ses propres fr&egrave;res qu'il avait fait office de
+providence. Ses fr&egrave;res le soir, son p&egrave;re le matin; voil&agrave; quelle avait
+&eacute;t&eacute; sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il &eacute;tait
+retourn&eacute; en h&acirc;te &agrave; l'&eacute;l&eacute;phant, en avait artistement extrait les deux
+m&ocirc;mes, avait partag&eacute; avec eux le d&eacute;jeuner quelconque qu'il avait
+invent&eacute;, puis s'en &eacute;tait all&eacute;, les confiant &agrave; cette bonne m&egrave;re la rue
+qui l'avait &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;lev&eacute; lui-m&ecirc;me. En les quittant, il leur avait
+donn&eacute; rendez-vous pour le soir au m&ecirc;me endroit, et leur avait laiss&eacute;
+pour adieu ce discours:&mdash;<i>Je casse une canne, autrement dit je
+m'esbigne, ou, comme on dit &agrave; la cour, je file. Les mioches, si vous ne
+retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai &agrave; souper
+et je vous coucherai</i>. Les deux enfants, ramass&eacute;s par quelque sergent de
+ville et mis au d&eacute;p&ocirc;t, ou vol&eacute;s par quelque saltimbanque, ou simplement
+&eacute;gar&eacute;s dans l'immense casse-t&ecirc;te chinois parisien, n'&eacute;taient pas
+revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces
+perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines
+s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis cette nuit-l&agrave;. Il lui &eacute;tait arriv&eacute; plus d'une
+fois de se gratter le dessus de la t&ecirc;te et de dire: O&ugrave; diable sont mes
+deux enfants?</p>
+
+<p>Cependant, il &eacute;tait parvenu, son pistolet au poing, rue du
+Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une
+boutique ouverte, et, chose digne de r&eacute;flexion, une boutique de
+p&acirc;tissier. C'&eacute;tait une occasion providentielle de manger encore un
+chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arr&ecirc;ta,
+t&acirc;ta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva
+rien, pas un sou, et se mit &agrave; crier: Au secours!</p>
+
+<p>Il est dur de manquer le g&acirc;teau supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Gavroche n'en continua pas moins son chemin.</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, il &eacute;tait rue Saint-Louis. En traversant la rue du
+Parc-Royal il sentit le besoin de se d&eacute;dommager du chausson de pommes
+impossible, et il se donna l'immense volupt&eacute; de d&eacute;chirer en plein jour
+les affiches de spectacle.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'&ecirc;tres bien portants qui lui
+parurent des propri&eacute;taires, il haussa les &eacute;paules et cracha au hasard
+devant lui cette gorg&eacute;e de bile philosophique:</p>
+
+<p>&mdash;Ces rentiers, comme c'est gras! &Ccedil;a se gave. &Ccedil;a patauge dans les bons
+d&icirc;ners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent
+rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIk" id="Chapitre_IIk"></a><a href="#onzieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Gavroche en marche</h3>
+
+
+<p>L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient &agrave; la main en pleine rue
+est une telle fonction publique que Gavroche sentait cro&icirc;tre sa verve &agrave;
+chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il
+chantait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cass&eacute;
+mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'&agrave;
+se bien tenir, je vas leur &eacute;ternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce
+que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons
+pas de respect aux chiens. Avec &ccedil;a que je voudrais bien en avoir un &agrave;
+mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, &ccedil;a chauffe, &ccedil;a jette un
+petit bouillon, &ccedil;a mijote. Il est temps d'&eacute;cumer le pot. En avant les
+hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la
+patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais
+c'est &eacute;gal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du
+despotisme.</p>
+
+<p>En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait
+s'&eacute;tant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pav&eacute;, et releva
+l'homme, puis il aida &agrave; relever le cheval. Apr&egrave;s quoi il ramassa son
+pistolet et reprit son chemin.</p>
+
+<p>Rue de Thorigny, tout &eacute;tait paix et silence. Cette apathie, propre au
+Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre comm&egrave;res
+causaient sur le pas d'une porte. L'&Eacute;cosse a des trios de sorci&egrave;res,
+mais Paris a des quatuor de comm&egrave;res; et le &laquo;tu seras roi&raquo; serait tout
+aussi lugubrement jet&eacute; &agrave; Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'&agrave;
+Macbeth dans la bruy&egrave;re d'Armuyr. Ce serait &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me
+croassement.</p>
+
+<p>Les comm&egrave;res de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs
+affaires. C'&eacute;taient trois porti&egrave;res et une chiffonni&egrave;re avec sa hotte et
+son crochet.</p>
+
+<p>Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la
+vieillesse qui sont la caducit&eacute;, la d&eacute;cr&eacute;pitude, la ruine et la
+tristesse.</p>
+
+<p>La chiffonni&egrave;re &eacute;tait humble. Dans ce monde en plein vent, la
+chiffonni&egrave;re salue, la porti&egrave;re prot&egrave;ge. Cela tient au coin de la borne
+qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la
+fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bont&eacute; dans le
+balai.</p>
+
+<p>Cette chiffonni&egrave;re &eacute;tait une hotte reconnaissante, et elle souriait,
+quel sourire! aux trois porti&egrave;res. Il se disait des choses comme ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, votre chat est donc toujours m&eacute;chant?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des
+chiens. C'est les chiens qui se plaignent.</p>
+
+<p>&mdash;Et le monde aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant les puces de chat ne vont pas apr&egrave;s le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle
+une ann&eacute;e o&ugrave; il y avait tant de chiens qu'on a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de le mettre
+dans les journaux. C'&eacute;tait du temps qu'il y avait aux Tuileries de
+grands moutons qui tra&icirc;naient la petite voiture du roi de Rome. Vous
+rappelez-vous le roi de Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la viande qui est ch&egrave;re, mame Patagon!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur
+horrible. On n'a plus que de la r&eacute;jouissance.</p>
+
+<p>Ici la chiffonni&egrave;re intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On
+ne jette plus rien. On mange tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoul&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, &Ccedil;a C'est vrai, r&eacute;pondit la chiffonni&egrave;re avec d&eacute;f&eacute;rence, moi j'ai
+un &eacute;tat.</p>
+
+<p>Il y eut une pause, et la chiffonni&egrave;re, c&eacute;dant &agrave; ce besoin d'&eacute;talage qui
+est le fond de l'homme, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le matin en rentrant, j'&eacute;pluche l'hotte, je fais mon treillage
+(probablement triage). &Ccedil;a fait des tas dans ma chambre. Je mets les
+chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans
+mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le
+coin de la fen&ecirc;tre, les choses bonnes &agrave; manger dans mon &eacute;cuelle, les
+morceaux de verre dans la chemin&eacute;e, les savates derri&egrave;re la porte, et
+les os sous mon lit.</p>
+
+<p>Gavroche, arr&ecirc;t&eacute; derri&egrave;re, &eacute;coutait:</p>
+
+<p>&mdash;Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc &agrave; parler politique?</p>
+
+<p>Une bord&eacute;e l'assaillit, compos&eacute;e d'une hu&eacute;e quadruple.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; encore un sc&eacute;l&eacute;rat!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a donc &agrave; son moignon? Un pistolet?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande un peu, ce gueux de m&ocirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas tranquille si &ccedil;a ne renverse pas l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Gavroche, d&eacute;daigneux, se borna, pour toute repr&eacute;saille, &agrave; soulever le
+bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.</p>
+
+<p>La chiffonni&egrave;re cria:</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chant va-nu-pattes!</p>
+
+<p>Celle qui r&eacute;pondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une
+contre l'autre avec scandale:</p>
+
+<p>&mdash;Il va y avoir des malheurs, c'est s&ucirc;r. Le galopin d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; qui a une
+barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en
+bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le
+bras &agrave; un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine pass&eacute;e une
+r&eacute;volution &agrave;... &agrave;... &agrave;...&mdash;o&ugrave; est le veau!&mdash;&agrave; Pontoise. Et puis le
+voyez-vous l&agrave; avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il para&icirc;t
+qu'il y a des canons tout plein les C&eacute;lestins. Comment voulez-vous que
+fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour
+d&eacute;ranger le monde, quand on commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre un peu tranquille apr&egrave;s
+tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine
+que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout &ccedil;a va encore faire
+rench&eacute;rir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir
+guillotiner, malfaiteur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.</p>
+
+<p>Et il passa outre.</p>
+
+<p>Quand il fut rue Pav&eacute;e, la chiffonni&egrave;re lui revint &agrave; l'esprit, et il eut
+ce soliloque:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort d'insulter les r&eacute;volutionnaires, m&egrave;re Coin-de-la-Borne. Ce
+pistolet-l&agrave;, c'est dans ton int&eacute;r&ecirc;t. C'est pour que tu aies dans ta
+hotte plus de choses bonnes &agrave; manger.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il entendit du bruit derri&egrave;re lui; c'&eacute;tait la porti&egrave;re
+Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es qu'un b&acirc;tard!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, dit Gavroche, je m'en fiche d'une mani&egrave;re profonde.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, il passait devant l'h&ocirc;tel Lamoignon. L&agrave; il poussa cet appel:</p>
+
+<p>&mdash;En route pour la bataille!</p>
+
+<p>Et il fut pris d'un acc&egrave;s de m&eacute;lancolie. Il regarda son pistolet d'un
+air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.</p>
+
+<p>Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche tr&egrave;s maigre vint &agrave;
+passer. Gavroche s'apitoya.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc aval&eacute; un tonneau qu'on te
+voit tous les cerceaux.</p>
+
+<p>Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIk" id="Chapitre_IIIk"></a><a href="#onzieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Juste indignation d'un perruquier</h3>
+
+
+<p>Le digne perruquier qui avait chass&eacute; les deux petits auxquels Gavroche
+avait ouvert l'intestin paternel de l'&eacute;l&eacute;phant, &eacute;tait en ce moment dans
+sa boutique occup&eacute; &agrave; raser un vieux soldat l&eacute;gionnaire qui avait servi
+sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parl&eacute; au
+v&eacute;t&eacute;ran de l'&eacute;meute, puis du g&eacute;n&eacute;ral Lamarque, et de Lamarque on &eacute;tait
+venu &agrave; l'Empereur. De l&agrave; une conversation de barbier &agrave; soldat, que
+Prudhomme, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent, e&ucirc;t enrichie d'arabesques, et qu'il e&ucirc;t
+intitul&eacute;e: <i>Dialogue du rasoir et du sabre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il &agrave;
+cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; il m'a donn&eacute; la croix, j'ai remarqu&eacute; sa b&ecirc;te. C'&eacute;tait une
+jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles tr&egrave;s &eacute;cart&eacute;es,
+la selle profonde, une fine t&ecirc;te marqu&eacute;e d'une &eacute;toile noire, le cou tr&egrave;s
+long, les genoux fortement articul&eacute;s, les c&ocirc;tes saillantes, les &eacute;paules
+obliques, l'arri&egrave;re-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de
+haut.</p>
+
+<p>&mdash;Joli cheval, fit le perruquier.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la b&ecirc;te de sa majest&eacute;.</p>
+
+<p>Le perruquier sentit qu'apr&egrave;s ce mot, un peu de silence &eacute;tait
+convenable, il s'y conforma, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'Empereur n'a &eacute;t&eacute; bless&eacute; qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>Le vieux soldat r&eacute;pondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui
+y a &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Au talon. &Agrave; Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce
+jour-l&agrave;. Il &eacute;tait propre comme un sou.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur le v&eacute;t&eacute;ran, vous avez d&ucirc; &ecirc;tre souvent bless&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai re&ccedil;u &agrave; Marengo deux
+coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit &agrave; Austerlitz,
+une autre dans la hanche gauche &agrave; I&eacute;na, &agrave; Friedland un coup de
+bayonnette l&agrave;,&mdash;&agrave; la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe o&ugrave;, &agrave;
+Lutzen un &eacute;clat d'obus qui m'a &eacute;cras&eacute; un doigt...&mdash;Ah! et puis &agrave;
+Waterloo un bisca&iuml;en dans la cuisse. Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est beau, s'&eacute;cria le perruquier avec un accent pindarique, de
+mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plut&ocirc;t que de
+crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec
+les drogues, les cataplasmes, la seringue et le m&eacute;decin, j'aimerais
+mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas d&eacute;go&ucirc;t&eacute;, fit le soldat.</p>
+
+<p>Il achevait &agrave; peine qu'un effroyable fracas &eacute;branla la boutique. Une
+vitre de la devanture venait de s'&eacute;toiler brusquement.</p>
+
+<p>Le perruquier devint bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Un boulet de canon.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, dit le soldat.</p>
+
+<p>Et il ramassa quelque chose qui roulait &agrave; terre. C'&eacute;tait un caillou.</p>
+
+<p>Le perruquier courut &agrave; la vitre bris&eacute;e et vit Gavroche qui s'enfuyait &agrave;
+toutes jambes vers le march&eacute; Saint-Jean. En passant devant la boutique
+du perruquier, Gavroche, qui avait les deux m&ocirc;mes sur le c&oelig;ur, n'avait
+pu r&eacute;sister au d&eacute;sir de lui dire bonjour, et lui avait jet&eacute; une pierre
+dans ses carreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc &eacute;tait devenu bleu, cela
+fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait &agrave; ce gamin-l&agrave;?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVk" id="Chapitre_IVk"></a><a href="#onzieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>L'enfant s'&eacute;tonne du vieillard</h3>
+
+
+<p>Cependant Gavroche, au march&eacute; Saint-Jean, dont le poste &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;sarm&eacute;, venait&mdash;d'op&eacute;rer sa jonction&mdash;avec une bande conduite par
+Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s
+arm&eacute;s. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouv&eacute;s et grossissaient
+le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse &agrave; deux coups, Combeferre un
+fusil de garde national portant un num&eacute;ro de l&eacute;gion, et dans sa ceinture
+deux pistolets que sa redingote d&eacute;boutonn&eacute;e laissait voir, Jean
+Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;
+Courfeyrac agitait une canne &agrave; &eacute;p&eacute;e d&eacute;gain&eacute;e. Feuilly, un sabre nu au
+poing, marchait en avant en criant: &laquo;Vive la Pologne!&raquo;</p>
+
+<p>Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,
+essouffl&eacute;s, mouill&eacute;s par la pluie, l'&eacute;clair dans les yeux. Gavroche les
+aborda avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re Feuilly marchait, ou plut&ocirc;t bondissait Bahorel, poisson dans
+l'eau de l'&eacute;meute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent
+tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout &eacute;perdu:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; les rouges!</p>
+
+<p>&mdash;Le rouge, les rouges! r&eacute;pliqua Bahorel. Dr&ocirc;le de peur, bourgeois.
+Quant &agrave; moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon
+rouge ne m'inspire aucune &eacute;pouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la
+peur du rouge aux b&ecirc;tes &agrave; cornes.</p>
+
+<p>Il avisa un coin de mur o&ugrave; &eacute;tait placard&eacute;e la plus pacifique feuille de
+papier du monde, une permission de manger des &oelig;ufs, un mandement de
+car&ecirc;me adress&eacute; par l'archev&ecirc;que de Paris &agrave; ses &laquo;ouailles&raquo;.</p>
+
+<p>Bahorel s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ouailles; mani&egrave;re polie de dire oies.</p>
+
+<p>Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. &Agrave; partir de
+cet instant, Gavroche se mit &agrave; &eacute;tudier Bahorel.</p>
+
+<p>&mdash;Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais d&ucirc; laisser ce
+mandement tranquille, ce n'est pas &agrave; lui que nous avons affaire, tu
+d&eacute;penses inutilement de la col&egrave;re. Garde ta provision. On ne fait pas
+feu hors des rangs, pas plus avec l'&acirc;me qu'avec le fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'&eacute;v&ecirc;que me
+choque, je veux manger des &oelig;ufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le
+genre froid br&ucirc;lant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me d&eacute;pense pas,
+je prends de l'&eacute;lan; et si j'ai d&eacute;chir&eacute; ce mandement, Hercle! c'est pour
+me mettre en app&eacute;tit.</p>
+
+<p>Ce mot, <i>Hercle</i>, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de
+s'instruire, et ce d&eacute;chireur d'affiches-l&agrave; avait son estime. Il lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire, <i>Hercle</i>?</p>
+
+<p>Bahorel r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire sacr&eacute; nom d'un chien en latin.</p>
+
+<p>Ici Bahorel reconnut &agrave; une fen&ecirc;tre un jeune homme p&acirc;le &agrave; barbe noire qui
+les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, des cartouches! <i>para bellum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le
+latin.</p>
+
+<p>Un cort&egrave;ge tumultueux les accompagnait, &eacute;tudiants, artistes, jeunes gens
+affili&eacute;s &agrave; la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, arm&eacute;s de b&acirc;tons
+et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets
+entr&eacute;s dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait tr&egrave;s vieux,
+marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se h&acirc;tait pour ne
+point rester en arri&egrave;re, quoiqu'il e&ucirc;t l'air pensif. Gavroche l'aper&ccedil;ut:</p>
+
+<p>&mdash;Keksek&ccedil;a? dit-il &agrave; Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vieux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M. Mabeuf.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vk" id="Chapitre_Vk"></a><a href="#onzieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Le vieillard</h3>
+
+
+<p>Disons ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;:</p>
+
+<p>Enjolras et ses amis &eacute;taient sur le boulevard Bourdon pr&egrave;s des greniers
+d'abondance au moment o&ugrave; les dragons avaient charg&eacute;. Enjolras,
+Courfeyrac et Combeferre &eacute;taient de ceux qui avaient pris par la rue
+Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdigui&egrave;res ils avaient
+rencontr&eacute; un vieillard qui cheminait.</p>
+
+<p>Ce qui avait appel&eacute; leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en
+zigzag comme s'il &eacute;tait ivre. En outre il avait son chapeau &agrave; la main,
+quoiqu'il e&ucirc;t plu toute la matin&eacute;e et qu'il pl&ucirc;t assez fort en ce
+moment-l&agrave; m&ecirc;me. Courfeyrac avait reconnu le p&egrave;re Mabeuf. Il le
+connaissait pour avoir maintes fois accompagn&eacute; Marius jusqu'&agrave; sa porte.
+Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier
+bouquiniste, et stup&eacute;fait de le voir au milieu de ce tumulte, &agrave; deux pas
+des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, d&eacute;coiff&eacute;
+sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abord&eacute;, et
+l'&eacute;meutier de vingt-cinq ans et l'octog&eacute;naire avaient &eacute;chang&eacute; ce
+dialogue:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il va y avoir du tapage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Des coups de canon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. O&ugrave; allez-vous, vous autres?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons flanquer le gouvernement par terre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;tait mis &agrave; les suivre. Depuis ce moment-l&agrave;, il n'avait pas
+prononc&eacute; une parole. Son pas &eacute;tait devenu ferme tout &agrave; coup, des
+ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refus&eacute; d'un signe de t&ecirc;te.
+Il s'avan&ccedil;ait presque au premier rang de la colonne, ayant tout &agrave; la
+fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui
+dort.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonhomme enrag&eacute;! murmuraient les &eacute;tudiants. Le bruit courait dans
+l'attroupement que c'&eacute;tait&mdash;un ancien conventionnel,&mdash;un vieux r&eacute;gicide.</p>
+
+<p>Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche
+marchait en avant avec ce chant &agrave; tue-t&ecirc;te qui faisait de lui une esp&egrave;ce
+de clairon. Il chantait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Voici la lune qui para&icirc;t,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quand irons-nous dans la for&ecirc;t?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Demandait Charlot &agrave; Charlotte.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tou tou tou</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour Chatou.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour avoir bu de grand matin</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La ros&eacute;e &agrave; m&ecirc;me le thym,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Deux moineaux &eacute;taient en ribote.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Zi zi zi</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour Passy.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et ces deux pauvres petits loups</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Comme deux grives &eacute;taient so&ucirc;ls;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Un tigre en riait dans sa grotte.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Don don don</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour Meudon.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'un jurait et l'autre sacrait.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quand irons-nous dans la for&ecirc;t?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Demandait Charlot &agrave; Charlotte.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tin tin tin</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour Pantin.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ils se dirigeaient vers Saint-Merry.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIk" id="Chapitre_VIk"></a><a href="#onzieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Recrues</h3>
+
+
+<p>La bande grossissait &agrave; chaque instant. Vers la rue des Billettes, un
+homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et
+Combeferre remarqu&egrave;rent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne
+connaissait, se joignit &agrave; eux. Gavroche occup&eacute; de chanter, de siffler,
+de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques
+avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention &agrave; cet
+homme.</p>
+
+<p>Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils pass&egrave;rent devant la porte de
+Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oubli&eacute; ma bourse, et j'ai
+perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre &agrave;
+quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand
+coffre carr&eacute; de la dimension d'une grosse valise qui &eacute;tait cach&eacute; dans
+son linge sale. Comme il redescendait en courant, la porti&egrave;re le h&eacute;la.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Courfeyrac!</p>
+
+<p>&mdash;Porti&egrave;re, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re demeura &eacute;bahie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la m&egrave;re
+Veuvain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous
+appelle m&egrave;re de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave; quelqu'un qui veut vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma loge.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! fit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &ccedil;a attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la
+porti&egrave;re.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une esp&egrave;ce de jeune ouvrier, maigre, bl&ecirc;me, petit, marqu&eacute;
+de taches de rousseur, v&ecirc;tu d'une blouse trou&eacute;e et d'un pantalon de
+velours &agrave; c&ocirc;tes rapi&eacute;c&eacute;, et qui avait plut&ocirc;t l'air d'une fille accoutr&eacute;e
+en gar&ccedil;on que d'un homme, sortit de la loge et dit &agrave; Courfeyrac d'une
+voix qui, par exemple, n'&eacute;tait pas le moins du monde une voix de femme:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrera-t-il ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Et Courfeyrac ajouta:&mdash;Quant &agrave; moi, je ne rentrerai pas.</p>
+
+<p>Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous porte votre coffre?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aux barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'aille avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux! r&eacute;pondit Courfeyrac. La rue est libre, les pav&eacute;s sont &agrave;
+tout le monde.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;chappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut
+rejoints, il donna le coffre &agrave; porter &agrave; l'un d'eux. Ce ne fut qu'un
+grand quart d'heure apr&egrave;s qu'il s'aper&ccedil;ut que le jeune homme les avait
+en effet suivis.</p>
+
+<p>Un attroupement ne va pas pr&eacute;cis&eacute;ment o&ugrave; il veut. Nous avons expliqu&eacute;
+que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils d&eacute;pass&egrave;rent Saint-Merry et
+se trouv&egrave;rent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_douzieme" id="Livre_douzieme"></a>Livre douzi&egrave;me&mdash;Corinthe</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Il" id="Chapitre_Il"></a><a href="#douzieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Histoire de Corinthe depuis sa fondation</h3>
+
+
+<p>Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du c&ocirc;t&eacute;
+des halles, remarquent &agrave; leur droite, vis-&agrave;-vis la rue Mond&eacute;tour, une
+boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de
+l'empereur Napol&eacute;on le Grand avec cette inscription:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">NAPOLEON EST</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">FAIT TOUT EN OSIER</span><br />
+</p>
+
+<p>ne se doutent gu&egrave;re des sc&egrave;nes terribles que ce m&ecirc;me emplacement a vues,
+il y a &agrave; peine trente ans.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'&eacute;taient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres
+&eacute;crivent Chanverrerie, et le cabaret c&eacute;l&egrave;bre appel&eacute; Corinthe.</p>
+
+<p>On se rappelle tout ce qui a &eacute;t&eacute; dit sur la barricade &eacute;lev&eacute;e en cet
+endroit et &eacute;clips&eacute;e d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur
+cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tomb&eacute;e
+dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Qu'on nous permette de recourir, pour la clart&eacute; du r&eacute;cit, au moyen
+simple d&eacute;j&agrave; employ&eacute; par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront
+se repr&eacute;senter d'une mani&egrave;re assez exacte les p&acirc;t&eacute;s de maisons qui se
+dressaient &agrave; cette &eacute;poque pr&egrave;s la pointe Saint-Eustache, &agrave; l'angle
+nord-est des halles de Paris, o&ugrave; est aujourd'hui l'embouchure de la rue
+Rambuteau, n'ont qu'&agrave; se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le
+sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux
+seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et
+dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La
+vieille rue Mond&eacute;tour coupait les trois jambages selon les angles les
+plus tortus. Si bien que l'enchev&ecirc;trement d&eacute;dal&eacute;en de ces quatre rues
+suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carr&eacute;es, entre les
+halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue
+des Pr&ecirc;cheurs d'autre part, sept &icirc;lots de maisons, bizarrement taill&eacute;s,
+de grandeurs diverses, pos&eacute;s de travers et comme au hasard, et s&eacute;par&eacute;s &agrave;
+peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes
+&eacute;troites.</p>
+
+<p>Nous disons fentes &eacute;troites, et nous ne pouvons pas donner une plus
+juste id&eacute;e de ces ruelles obscures, resserr&eacute;es, anguleuses, bord&eacute;es de
+masures &agrave; huit &eacute;tages. Ces masures &eacute;taient si d&eacute;cr&eacute;pites que, dans les
+rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les fa&ccedil;ades
+s'&eacute;tayaient de poutres allant d'une maison &agrave; l'autre. La rue &eacute;tait
+&eacute;troite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pav&eacute;
+toujours mouill&eacute;, c&ocirc;toyant des boutiques pareilles &agrave; des caves, de
+grosses bornes cercl&eacute;es de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes
+d'all&eacute;es arm&eacute;es d'&eacute;normes grilles s&eacute;culaires. La rue Rambuteau a d&eacute;vast&eacute;
+tout cela.</p>
+
+<p>Le nom Mond&eacute;tour peint &agrave; merveille les sinuosit&eacute;s de toute cette voirie.
+Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprim&eacute;es par la <i>rue
+Pirouette</i> qui se jetait dans la rue Mond&eacute;tour.</p>
+
+<p>Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la
+Chanvrerie la voyait peu &agrave; peu se r&eacute;tr&eacute;cir devant lui, comme s'il f&ucirc;t
+entr&eacute; dans un entonnoir allong&eacute;. Au bout de la rue, qui &eacute;tait fort
+courte, il trouvait le passage barr&eacute; du c&ocirc;t&eacute; des halles par une haute
+rang&eacute;e de maisons, et il se f&ucirc;t cru dans un cul-de-sac, s'il n'e&ucirc;t
+aper&ccedil;u &agrave; droite et &agrave; gauche deux tranch&eacute;es noires par o&ugrave; il pouvait
+s'&eacute;chapper. C'&eacute;tait la rue Mond&eacute;tour, laquelle allait rejoindre d'un
+c&ocirc;t&eacute; la rue des Pr&ecirc;cheurs, de l'autre la rue du Cygne et la
+Petite-Truanderie. Au fond de cette esp&egrave;ce de cul-de-sac, &agrave; l'angle de
+la tranch&eacute;e de droite, on remarquait une maison moins &eacute;lev&eacute;e que les
+autres et formant une sorte de cap sur la rue.</p>
+
+<p>C'est dans cette maison, de deux &eacute;tages seulement, qu'&eacute;tait all&eacute;grement
+install&eacute; depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait
+un bruit de joie au lieu m&ecirc;me que le vieux Th&eacute;ophile a signal&eacute; dans ces
+deux vers:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L&agrave; branle le squelette horrible</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'un pauvre amant qui se pendit.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>L'endroit &eacute;tant bon, les cabaretiers s'y succ&eacute;daient de p&egrave;re en fils.</p>
+
+<p>Du temps de Mathurin R&eacute;gnier, ce cabaret s'appelait le <i>Pot-aux-Roses</i>,
+et comme la mode &eacute;tait aux r&eacute;bus, il avait pour enseigne un poteau peint
+en rose. Au si&egrave;cle dernier, le digne Natoire, l'un des ma&icirc;tres
+fantasques aujourd'hui d&eacute;daign&eacute;s par l'&eacute;cole roide, s'&eacute;tant gris&eacute;
+plusieurs fois dans ce cabaret &agrave; la table m&ecirc;me o&ugrave; s'&eacute;tait so&ucirc;l&eacute; R&eacute;gnier,
+avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le
+poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait chang&eacute; son enseigne et
+avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: <i>au Raisin de
+Corinthe</i>. De l&agrave; ce nom, <i>Corinthe</i>. Rien n'est plus naturel aux
+ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase.
+Corinthe avait peu &agrave; peu d&eacute;tr&ocirc;n&eacute; le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier
+de la dynastie, le p&egrave;re Hucheloup, ne sachant m&ecirc;me plus la tradition,
+avait fait peindre le poteau en bleu.</p>
+
+<p>Une salle en bas o&ugrave; &eacute;tait le comptoir, une salle au premier o&ugrave; &eacute;tait le
+billard, un escalier de bois en spirale per&ccedil;ant le plafond, le vin sur
+les tables, la fum&eacute;e sur les murs, des chandelles en plein jour, voil&agrave;
+quel &eacute;tait le cabaret. Un escalier &agrave; trappe dans la salle d'en bas
+conduisait &agrave; la cave. Au second &eacute;tait le logis des Hucheloup. On y
+montait par un escalier, &eacute;chelle plut&ocirc;t qu'escalier, n'ayant pour entr&eacute;e
+qu'une porte d&eacute;rob&eacute;e dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux
+greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le
+rez-de-chauss&eacute;e avec la salle du comptoir.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Hucheloup &eacute;tait peut-&ecirc;tre n&eacute; chimiste, le fait est qu'il fut
+cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait.
+Hucheloup avait invent&eacute; une chose excellente qu'on ne mangeait que chez
+lui, c'&eacute;taient des carpes farcies qu'il appelait <i>carpes au gras</i>. On
+mangeait cela &agrave; la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du
+temps de Louis XVI sur des tables o&ugrave; &eacute;tait clou&eacute;e une toile cir&eacute;e en
+guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin,
+avait jug&eacute; &agrave; propos d'avertir les passants de sa &laquo;sp&eacute;cialit&eacute;&raquo;; il avait
+tremp&eacute; un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe
+&agrave; lui, de m&ecirc;me qu'une cuisine &agrave; lui, il avait improvis&eacute; sur son mur
+cette inscription remarquable:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">CARPES HO GRAS</span><br />
+</p>
+
+<p>Un hiver, les averses et les giboul&eacute;es avaient eu la fantaisie d'effacer
+l'S qui terminait le premier mot et le G qui commen&ccedil;ait le troisi&egrave;me; et
+il &eacute;tait rest&eacute; ceci:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">CARPE HO RAS</span><br />
+</p>
+
+<p>Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique &eacute;tait
+devenue un conseil profond.</p>
+
+<p>De la sorte il s'&eacute;tait trouv&eacute; que, ne sachant pas le fran&ccedil;ais, le p&egrave;re
+Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la
+philosophie, et que, voulant simplement effacer Car&ecirc;me, il avait &eacute;gal&eacute;
+Horace. Et ce qui &eacute;tait frappant, c'est que cela aussi voulait dire:
+entrez dans mon cabaret.</p>
+
+<p>Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le d&eacute;dale Mond&eacute;tour &eacute;tait
+&eacute;ventr&eacute; et largement ouvert d&egrave;s 1847, et probablement n'est plus &agrave;
+l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous
+le pav&eacute; de la rue Rambuteau.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, Corinthe &eacute;tait un des lieux de r&eacute;union, sinon de
+ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait
+d&eacute;couvert Corinthe. Il y &eacute;tait entr&eacute; &agrave; cause de <i>Carpe Horas</i> et y &eacute;tait
+retourn&eacute; &agrave; cause des <i>Carpes au Gras</i>. On y buvait, on y mangeait, on y
+criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on &eacute;tait
+toujours bienvenu. Le p&egrave;re Hucheloup &eacute;tait un bonhomme.</p>
+
+<p>Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, &eacute;tait un gargotier &agrave;
+moustaches; vari&eacute;t&eacute; amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise
+humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens
+qui entraient chez lui, et avait l'air plus dispos&eacute; &agrave; leur chercher
+querelle qu'&agrave; leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot,
+on &eacute;tait toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achaland&eacute; sa
+boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir
+<i>maronner</i> le p&egrave;re Hucheloup. Il avait &eacute;t&eacute; ma&icirc;tre d'armes. Tout &agrave; coup
+il &eacute;clatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'&eacute;tait un fond comique
+avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire
+peur; &agrave; peu pr&egrave;s comme ces tabati&egrave;res qui ont la forme d'un pistolet. La
+d&eacute;tonation &eacute;ternue.</p>
+
+<p>Il avait pour femme la m&egrave;re Hucheloup, un &ecirc;tre barbu, fort laid.</p>
+
+<p>Vers 1830, le p&egrave;re Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des
+carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la
+cuisine d&eacute;g&eacute;n&eacute;ra et devint ex&eacute;crable, le vin, qui avait toujours &eacute;t&eacute;
+mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continu&egrave;rent pourtant
+d'aller &agrave; Corinthe,&mdash;par pi&eacute;t&eacute;, disait Bossuet.</p>
+
+<p>La veuve Hucheloup &eacute;tait essouffl&eacute;e et difforme avec des souvenirs
+champ&ecirc;tres. Elle leur &ocirc;tait la fadeur par la prononciation. Elle avait
+une fa&ccedil;on &agrave; elle de dire les choses qui assaisonnait ses r&eacute;miniscences
+villageoises et printani&egrave;res. &Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; jadis son bonheur,
+affirmait-elle, d'entendre &laquo;les loups-de-gorge chanter dans les
+ogr&eacute;pines&raquo;.</p>
+
+<p>La salle du premier, o&ugrave; &eacute;tait le &laquo;restaurant&raquo; &eacute;tait une grande longue
+pi&egrave;ce encombr&eacute;e de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de
+tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en
+spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle &agrave; un trou carr&eacute; pareil
+&agrave; une &eacute;coutille de navire.</p>
+
+<p>Cette salle, &eacute;clair&eacute;e d'une seule fen&ecirc;tre &eacute;troite et d'un quinquet
+toujours allum&eacute;, avait un air de galetas. Tous les meubles &agrave; quatre
+pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis &agrave;
+la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de
+mame Hucheloup:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle &eacute;tonne &agrave; dix pas, elle &eacute;pouvante &agrave; deux.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Une verrue habite en son nez hasardeux;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>On tremble &agrave; chaque instant qu'elle ne vous la mouche,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait charbonn&eacute; sur la muraille.</p>
+
+<p>Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant
+ce quatrain, avec une parfaite tranquillit&eacute;. Deux servantes, appel&eacute;es
+Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms,
+aidaient mame Hucheloup &agrave; poser sur les tables les cruchons de vin bleu
+et les brouets vari&eacute;s qu'on servait aux affam&eacute;s dans des &eacute;cuelles de
+poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane
+favorite du d&eacute;funt Hucheloup, &eacute;tait laide, plus que n'importe quel
+monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne
+toujours en arri&egrave;re de la ma&icirc;tresse, elle &eacute;tait moins laide que mame
+Hucheloup. Gibelotte, longue, d&eacute;licate, blanche d'une blancheur
+lymphatique, les yeux cern&eacute;s, les paupi&egrave;res tombantes, toujours &eacute;puis&eacute;e
+et accabl&eacute;e, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude
+chronique, lev&eacute;e la premi&egrave;re, couch&eacute;e la derni&egrave;re, servait tout le
+monde, m&ecirc;me l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant
+sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi.</p>
+
+<p>Il y avait un miroir au-dessus du comptoir.</p>
+
+<p>Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers
+&eacute;crit &agrave; la craie par Courfeyrac:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>R&eacute;gale si tu peux et mange si tu l'oses.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIl" id="Chapitre_IIl"></a><a href="#douzieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Ga&icirc;t&eacute;s pr&eacute;alables</h3>
+
+
+<p>Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plut&ocirc;t chez Joly qu'ailleurs. Il
+avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient
+ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur &eacute;tait
+commun, m&ecirc;me un peu Musichetta. Ils &eacute;taient ce que, chez les fr&egrave;res
+chapeaux, on appelle <i>bini</i>. Le matin du 5 juin, ils s'en all&egrave;rent
+d&eacute;jeuner &agrave; Corinthe. Joly, enchifren&eacute;, avait un fort coryza que Laigle
+commen&ccedil;ait &agrave; partager. L'habit de Laigle &eacute;tait r&acirc;p&eacute;, mais Joly &eacute;tait
+bien mis.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ neuf heures du matin quand ils pouss&egrave;rent la porte de
+Corinthe.</p>
+
+<p>Ils mont&egrave;rent au premier.</p>
+
+<p>Matelote et Gibelotte les re&ccedil;urent.</p>
+
+<p>&mdash;Hu&icirc;tres, fromage et jambon, dit Laigle.</p>
+
+<p>Et ils s'attabl&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le cabaret &eacute;tait vide; il n'y avait qu'eux deux.</p>
+
+<p>Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la
+table.</p>
+
+<p>Comme ils &eacute;taient aux premi&egrave;res hu&icirc;tres, une t&ecirc;te apparut &agrave; l'&eacute;coutille
+de l'escalier, et une voix dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je passais. J'ai senti, de la rue, une d&eacute;licieuse odeur de fromage de
+Brie. J'entre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Grantaire.</p>
+
+<p>Grantaire prit un tabouret et s'attabla.</p>
+
+<p>Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table.</p>
+
+<p>Cela fit trois.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle &agrave;
+Grantaire.</p>
+
+<p>Grantaire r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tous sont ing&eacute;nieux, toi seul es ing&eacute;nu. Deux bouteilles n'ont jamais
+&eacute;tonn&eacute; un homme.</p>
+
+<p>Les autres avaient commenc&eacute; par manger, Grantaire commen&ccedil;a par boire.
+Une demi-bouteille fut vivement engloutie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc un trou &agrave; l'estomac? reprit Laigle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as bien un au coude, dit Grantaire.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s avoir vid&eacute; son verre, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a, Laigle des oraisons fun&egrave;bres, ton habit est vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon m&eacute;nage,
+mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me g&ecirc;ne en rien, il
+s'est moul&eacute; sur mes difformit&eacute;s, il est complaisant &agrave; tous mes
+mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux
+habits, c'est la m&ecirc;me chose que les vieux amis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, s'&eacute;cria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est
+un vieil abi.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifren&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons de voir passer la t&ecirc;te du cort&egrave;ge, Joly et moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un spectacle berveilleux, dit Joly.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cette rue est tranquille! s'&eacute;cria Laigle. Qui est-ce qui se
+douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'&eacute;tait
+jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et
+l'abb&eacute; Lebeuf. Il y en avait tout autour, &ccedil;a fourmillait, des chauss&eacute;s,
+des d&eacute;chauss&eacute;s, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs,
+des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits
+augustins, des grands augustins, des vieux augustins...&mdash;&Ccedil;a pullulait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de
+se gratter.</p>
+
+<p>Puis il s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Bouh! je viens d'avaler une mauvaise hu&icirc;tre. Voil&agrave; l'hypocondrie qui
+me reprend. Les hu&icirc;tres sont g&acirc;t&eacute;es, les servantes sont laides. Je hais
+l'esp&egrave;ce humaine. J'ai pass&eacute; tout &agrave; l'heure rue Richelieu devant la
+grosse librairie publique. Ce tas d'&eacute;cailles d'hu&icirc;tres qu'on appelle une
+biblioth&egrave;que me d&eacute;go&ucirc;te de penser. Que de papier! que d'encre! que de
+griffonnage! On a &eacute;crit tout &ccedil;a! quel maroufle a donc dit que l'homme
+&eacute;tait un bip&egrave;de sans plume? Et puis, j'ai rencontr&eacute; une jolie fille que
+je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Flor&eacute;al, et
+ravie, transport&eacute;e, heureuse, aux anges, la mis&eacute;rable, parce que hier un
+&eacute;pouvantable banquier tigr&eacute; de petite v&eacute;role a daign&eacute; vouloir d'elle!
+H&eacute;las! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes
+chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux
+mois qu'elle &eacute;tait sage dans une mansarde, elle ajustait des petits
+ronds de cuivre &agrave; des &oelig;illets de corset, comment appelez-vous &ccedil;a? elle
+cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait aupr&egrave;s d'un pot de
+fleurs, elle &eacute;tait contente. La voil&agrave; banqui&egrave;re. Cette transformation
+s'est faite cette nuit. J'ai rencontr&eacute; cette victime ce matin, toute
+joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la dr&ocirc;lesse &eacute;tait tout aussi jolie
+aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les
+roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que
+leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale
+sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier,
+symbole de la guerre, l'olivier, ce b&ecirc;ta, symbole de la paix, le
+pommier, qui a failli &eacute;trangler Adam avec son p&eacute;pin, et le figuier,
+grand-p&egrave;re des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est
+que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome prot&egrave;ge Cluse, et leur
+demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus r&eacute;pond:&mdash;Le tort que vous a
+fait Albe, le tort que vous a fait Fid&egrave;rie, le tort que vous ont fait
+les &Eacute;ques, les Volsques et les Sabins. Ils &eacute;taient vos voisins. Les
+Clusiens sont les n&ocirc;tres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous
+avez vol&eacute; Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas
+Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: <i>Voe victis</i>! Voil&agrave; ce qu'est le
+droit. Ah! dans ce monde, que de b&ecirc;tes de proie! que d'aigles! J'en ai
+la chair de poule.</p>
+
+<p>Il tendit son verre &agrave; Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit,
+sans presque avoir &eacute;t&eacute; interrompu par ce verre de vin dont personne ne
+s'aper&ccedil;ut, pas m&ecirc;me lui:</p>
+
+<p>&mdash;Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la
+grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que l&agrave;. Donc ne croyons &agrave;
+rien. Il n'y a qu'une r&eacute;alit&eacute;: boire. Quelle que soit votre opinion,
+soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme
+le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du
+cort&egrave;ge, et caetera. Ah &ccedil;&agrave;, il va donc encore y avoir une r&eacute;volution?
+Cette indigence de moyens m'&eacute;tonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'&agrave;
+tout moment il se remette &agrave; suifer la rainure des &eacute;v&eacute;nements. &Ccedil;a
+accroche, &ccedil;a ne marche pas. Vite une r&eacute;volution. Le bon Dieu a toujours
+les mains noires de ce vilain cambouis-l&agrave;. &Agrave; sa place, je serais plus
+simple, je ne remonterais pas &agrave; chaque instant ma m&eacute;canique, je m&egrave;nerais
+le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille &agrave; maille sans
+casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de r&eacute;pertoire
+extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progr&egrave;s marche par deux
+moteurs, les hommes et les &eacute;v&eacute;nements. Mais, chose triste, de temps en
+temps, l'exceptionnel est n&eacute;cessaire. Pour les &eacute;v&eacute;nements comme pour les
+hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des
+g&eacute;nies, et parmi les &eacute;v&eacute;nements des r&eacute;volutions. Les grands accidents
+sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et, &agrave; voir les
+apparitions de com&egrave;tes, on serait tent&eacute; de croire que le ciel lui-m&ecirc;me a
+besoin d'acteurs en repr&eacute;sentation. Au moment o&ugrave; l'on s'y attend le
+moins, Dieu placarde un m&eacute;t&eacute;ore sur la muraille du firmament. Quelque
+&eacute;toile bizarre survient, soulign&eacute;e par une queue &eacute;norme. Et cela fait
+mourir C&eacute;sar. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de
+com&egrave;te. Crac, voil&agrave; une aurore bor&eacute;ale, voil&agrave; une r&eacute;volution, voil&agrave; un
+grand homme; 93 en grosses lettres, Napol&eacute;on en vedette, la com&egrave;te de
+1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constell&eacute;e
+de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez
+les yeux, badauds. Tout est &eacute;chevel&eacute;, l'astre comme le drame. Bon Dieu,
+c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans
+l'exception, semblent magnificence et sont pauvret&eacute;. Mes amis, la
+providence en est aux exp&eacute;dients. Une r&eacute;volution, qu'est-ce que cela
+prouve? Que Dieu est &agrave; court. Il fait un coup d'&Eacute;tat, parce qu'il y a
+solution de continuit&eacute; entre le pr&eacute;sent et l'avenir, et parce que, lui
+Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme
+dans mes conjectures sur la situation de fortune de J&eacute;hovah; et &agrave; voir
+tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie
+et de ladrerie et de d&eacute;tresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau
+qui n'a pas un grain de mil jusqu'&agrave; moi qui n'ai pas cent mille livres
+de rente, &agrave; voir la destin&eacute;e humaine, qui est fort us&eacute;e, et m&ecirc;me la
+destin&eacute;e royale, qui montre la corde, t&eacute;moin le prince de Cond&eacute; pendu, &agrave;
+voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une d&eacute;chirure au z&eacute;nith par
+o&ugrave; le vent souffle, &agrave; voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve
+du matin au sommet des collines, &agrave; voir les gouttes de ros&eacute;e, ces perles
+fausses, &agrave; voir le givre, ce strass, &agrave; voir l'humanit&eacute; d&eacute;cousue et les
+&eacute;v&eacute;nements rapi&eacute;c&eacute;s, et tant de taches au soleil, et tant de trous &agrave; la
+lune, &agrave; voir tant de mis&egrave;re partout, je soup&ccedil;onne que Dieu n'est pas
+riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la g&ecirc;ne. Il donne
+une r&eacute;volution, comme un n&eacute;gociant dont la caisse est vide donne un bal.
+Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel
+j'entrevois un univers pauvre. Dans la cr&eacute;ation il y a de la faillite.
+C'est pourquoi je suis m&eacute;content. Voyez, c'est le cinq juin, il fait
+presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas
+venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journ&eacute;e. C'est une
+inexactitude de commis mal pay&eacute;. Oui, tout est mal arrang&eacute;, rien ne
+s'ajuste &agrave; rien, ce vieux monde est tout d&eacute;jet&eacute;, je me range dans
+l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme
+les enfants, ceux qui en d&eacute;sirent n'en ont pas, ceux qui n'en d&eacute;sirent
+pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,
+m'afflige &agrave; voir. Cela m'humilie de penser que je suis du m&ecirc;me &acirc;ge que
+ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce
+qu'il est. Je parle ici sans m&eacute;chante intention et pour l'acquit de ma
+conscience. Recevez, P&egrave;re &eacute;ternel, l'assurance de ma consid&eacute;ration
+distingu&eacute;e. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du
+paradis, je n'&eacute;tais pas fait pour &ecirc;tre Parisien, c'est-&agrave;-dire pour
+ricocher &agrave; jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des
+fl&acirc;neurs au groupe des tapageurs! J'&eacute;tais fait pour &ecirc;tre Turc, regardant
+toute la journ&eacute;e des p&eacute;ronnelles orientales ex&eacute;cuter ces exquises danses
+d'&Eacute;gypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan
+beauceron, ou gentilhomme v&eacute;nitien entour&eacute; de gentilles-donnes, ou petit
+prince allemand fournissant la moiti&eacute; d'un fantassin &agrave; la conf&eacute;d&eacute;ration
+germanique, et occupant ses loisirs &agrave; faire s&eacute;cher ses chaussettes sur
+sa haie, c'est-&agrave;-dire sur sa fronti&egrave;re! Voil&agrave; pour quels destins j'&eacute;tais
+n&eacute;! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en d&eacute;dis point. Je ne comprends pas
+qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;
+respect &agrave; l'inventeur des s&eacute;rails &agrave; houris et des paradis &agrave; odalisques!
+N'insultons pas le mahom&eacute;tisme, la seule religion qui soit orn&eacute;e d'un
+poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse
+b&ecirc;tise. Et il para&icirc;t qu'ils vont se battre, tous ces imb&eacute;ciles, se faire
+casser le profil, se massacrer, en plein &eacute;t&eacute;, au mois de juin, quand ils
+pourraient s'en aller, avec une cr&eacute;ature sous le bras, respirer dans les
+champs l'immense tasse de th&eacute; des foins coup&eacute;s! Vraiment, on fait trop
+de sottises. Une vieille lanterne cass&eacute;e que j'ai vue tout &agrave; l'heure
+chez un marchand de bric-&agrave;-brac me sugg&egrave;re une r&eacute;flexion: Il serait
+temps d'&eacute;clairer le genre humain. Oui, me revoil&agrave; triste! Ce que c'est
+que d'avaler une hu&icirc;tre et une r&eacute;volution de travers! Je redeviens
+lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y &eacute;vertue, on s'y destitue, on
+s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!</p>
+
+<p>Et Grantaire, apr&egrave;s cette quinte d'&eacute;loquence, eut une quinte de toux,
+m&eacute;rit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de r&eacute;volution, dit Joly, il para&icirc;t que d&eacute;cid&eacute;bent Barius est
+aboureux.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on de qui? demanda Laigle.</p>
+
+<p>&mdash;Don.</p>
+
+<p>&mdash;Non?</p>
+
+<p>&mdash;Don! je te dis!</p>
+
+<p>&mdash;Les amours de Marius! s'&eacute;cria Grantaire. Je vois &ccedil;a d'ici. Marius est
+un brouillard, et il aura trouv&eacute; une vapeur. Marius est de la race
+po&egrave;te. Qui dit po&egrave;te dit fou. <i>Tymbr&oelig;us Apollo</i>. Marius et sa Marie, ou
+sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de dr&ocirc;les
+d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases o&ugrave; l'on
+oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.
+Ce sont des &acirc;mes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les
+&eacute;toiles.</p>
+
+<p>Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-&ecirc;tre sa seconde
+harangue quand un nouvel &ecirc;tre &eacute;mergea du trou carr&eacute; de l'escalier.
+C'&eacute;tait un gar&ccedil;on de moins de dix ans, d&eacute;guenill&eacute;, tr&egrave;s petit, jaune, le
+visage en museau, l'&oelig;il vif, &eacute;norm&eacute;ment chevelu, mouill&eacute; de pluie,
+l'air content.</p>
+
+<p>L'enfant, choisissant sans h&eacute;siter parmi les trois, quoiqu'il n'en
+conn&ucirc;t &eacute;videmment aucun, s'adressa &agrave; Laigle de Meaux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous &ecirc;tes monsieur Bossuet? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon petit nom, r&eacute;pondit Laigle. Que me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la m&egrave;re
+Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:
+Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:
+A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donn&eacute; dix
+sous.</p>
+
+<p>&mdash;Joly, pr&ecirc;te-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:
+Grantaire, pr&ecirc;te-moi dix sous.</p>
+
+<p>Cela fit vingt sous que Laigle donna &agrave; l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit le petit gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.</p>
+
+<p>&mdash;Navet, l'ami &agrave; Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Reste avec nous, dit Laigle.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;jeune avec nous, dit Grantaire.</p>
+
+<p>L'enfant r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, je suis du cort&egrave;ge, c'est moi qui crie &agrave; bas Polignac.</p>
+
+<p>Et tirant le pied longuement derri&egrave;re lui, ce qui est le plus
+respectueux des saluts possibles, il s'en alla.</p>
+
+<p>L'enfant parti, Grantaire prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de vari&eacute;t&eacute;s dans le genre
+gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier
+s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin
+laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin
+soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin
+n&eacute;gociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le
+gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.</p>
+
+<p>Cependant Laigle m&eacute;ditait; il dit &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;A-B-C, c'est-&agrave;-dire: Enterrement de Lamarque.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.</p>
+
+<p>&mdash;Irons-nous? fit Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Il pleut, dit Joly. J'ai jur&eacute; d'aller au feu, pas &agrave; l'eau. Je de veux
+pas b'enrhuber.</p>
+
+<p>&mdash;Je reste ici, dit Grantaire. Je pr&eacute;f&egrave;re un d&eacute;jeuner &agrave; un corbillard.</p>
+
+<p>&mdash;Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.
+D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'&eacute;meute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'&eacute;beute, j'en suis, s'&eacute;cria Joly.</p>
+
+<p>Laigle se frotta les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc qu'on va retoucher &agrave; la r&eacute;volution de 1830. Au fait elle
+g&ecirc;ne le peuple aux entournures.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gal, votre r&eacute;volution, dit Grantaire. Je
+n'ex&egrave;cre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne temp&eacute;r&eacute;e par le
+bonnet de coton. C'est un sceptre termin&eacute; en parapluie. Au fait,
+aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra
+utiliser sa royaut&eacute; &agrave; deux fins, &eacute;tendre le bout sceptre contre le
+peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.</p>
+
+<p>La salle &eacute;tait obscure, de grosses nu&eacute;es achevaient de supprimer le
+jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le
+monde &eacute;tant all&eacute; &laquo;voir les &eacute;v&eacute;nements&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de
+la lumi&egrave;re!</p>
+
+<p>Grantaire, triste, buvait.</p>
+
+<p>&mdash;Enjolras me d&eacute;daigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,
+Grantaire est ivre. C'est &agrave; Bossuet qu'il a envoy&eacute; Navet. S'il &eacute;tait
+venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai
+pas &agrave; son enterrement.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;solution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne boug&egrave;rent plus du
+cabaret. Vers deux heures de l'apr&egrave;s-midi, la table o&ugrave; ils s'accoudaient
+&eacute;tait couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y br&ucirc;laient, l'une
+dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot
+d'une carafe f&ecirc;l&eacute;e. Grantaire avait entra&icirc;n&eacute; Joly et Bossuet vers le
+vin; Bossuet et Joly avaient ramen&eacute; Grantaire vers la joie.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Grantaire, depuis midi, il avait d&eacute;pass&eacute; le vin, m&eacute;diocre source
+de r&ecirc;ves. Le vin, pr&egrave;s des ivrognes s&eacute;rieux, n'a qu'un succ&egrave;s d'estime.
+Il y a, en fait d'&eacute;bri&eacute;t&eacute;, la magie noire et la magie blanche; le vin
+n'est que la magie blanche. Grantaire &eacute;tait un aventureux buveur de
+songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,
+loin de l'arr&ecirc;ter l'attirait. Il avait laiss&eacute; l&agrave; les bouteilles et pris
+la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni
+haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de cr&eacute;puscule, il avait eu
+recours &agrave; cet effrayant m&eacute;lange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,
+qui produit des l&eacute;thargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,
+bi&egrave;re, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'&acirc;me. Ce sont
+trois t&eacute;n&egrave;bres; le papillon c&eacute;leste s'y noie; et il s'y forme, dans une
+fum&eacute;e membraneuse vaguement condens&eacute;e en aile de chauve-souris, trois
+furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de
+Psych&eacute; endormie.</p>
+
+<p>Grantaire n'en &eacute;tait point encore &agrave; cette phase lugubre; loin de l&agrave;. Il
+&eacute;tai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la r&eacute;plique.
+Ils trinquaient. Grantaire ajoutait &agrave; l'accentuation excentrique des
+mots et des id&eacute;es la divagation du geste, il appuyait avec dignit&eacute; son
+poing gauche sur son genou, son bras faisant l'&eacute;querre, et, la cravate
+d&eacute;faite, &agrave; cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,
+il jetait &agrave; la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Acad&eacute;mie
+fran&ccedil;aise, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.</p>
+
+<p>Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Femme antique et consacr&eacute;e par l'usage, approche que je te contemple!</p>
+
+<p>Et Joly s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Batelote et Gibelotte, de doddez plus &agrave; boire &agrave; Grantaire. Il bange
+des argents fous. Il a d&eacute;j&agrave; d&eacute;vor&eacute; depuis ce batin en prodigalit&eacute;s
+&eacute;perdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.</p>
+
+<p>Et Grantaire reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc a d&eacute;croch&eacute; les &eacute;toiles sans ma permission pour les mettre sur
+la table en guise de chandelles?</p>
+
+<p>Bossuet, fort ivre, avait conserv&eacute; son calme.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait assis sur l'appui de la fen&ecirc;tre ouverte, mouillant son dos &agrave;
+la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il entendit derri&egrave;re lui un tumulte, des pas pr&eacute;cipit&eacute;s, des
+cris <i>aux armes</i>! Il se retourna, et aper&ccedil;ut, rue Saint-Denis, au bout
+de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine &agrave; la main,
+et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec
+son &eacute;p&eacute;e, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,
+Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement arm&eacute; et orageux qui les
+suivait.</p>
+
+<p>La rue de la Chanvrerie n'&eacute;tait gu&egrave;re longue que d'une port&eacute;e de
+carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de
+sa bouche, et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Courfeyrac! Courfeyrac! hoh&eacute;e!</p>
+
+<p>Courfeyrac entendit l'appel, aper&ccedil;ut Bossuet, et fit quelques pas dans
+la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec
+un: o&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Faire une barricade, r&eacute;pondit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se pr&eacute;cipita rue de la
+Chanvrerie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIl" id="Chapitre_IIIl"></a><a href="#douzieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>La nuit commence &agrave; se faire sur Grantaire</h3>
+
+
+<p>La place &eacute;tait en fait admirablement indiqu&eacute;e, l'entr&eacute;e de la rue
+&eacute;vas&eacute;e, le fond r&eacute;tr&eacute;ci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un
+&eacute;tranglement, la rue Mond&eacute;tour facile &agrave; barrer &agrave; droite et &agrave; gauche,
+aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est-&agrave;-dire de
+front et &agrave; d&eacute;couvert. Bossuet gris avait eu le coup d'&oelig;il d'Annibal &agrave;
+jeun.</p>
+
+<p>&Agrave; l'irruption du rassemblement, l'&eacute;pouvante avait pris toute la rue. Pas
+un passant qui ne se f&ucirc;t &eacute;clips&eacute;. Le temps d'un &eacute;clair, au fond, &agrave;
+droite, &agrave; gauche, boutiques, &eacute;tablis, portes d'all&eacute;es, fen&ecirc;tres,
+persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'&eacute;taient ferm&eacute;s
+depuis les rez-de-chauss&eacute;e jusque sur les toits. Une vieille femme
+effray&eacute;e avait fix&eacute; un matelas devant sa fen&ecirc;tre &agrave; deux perches &agrave; s&eacute;cher
+le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret &eacute;tait
+seule rest&eacute;e ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que
+l'attroupement s'y &eacute;tait ru&eacute;.&mdash;Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame
+Hucheloup.</p>
+
+<p>Bossuet &eacute;tait descendu au-devant de Courfeyrac.</p>
+
+<p>Joly, qui s'&eacute;tait mis &agrave; la fen&ecirc;tre, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Courfeyrac, tu aurais d&ucirc; prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.</p>
+
+<p>Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient &eacute;t&eacute;
+arrach&eacute;es de la devanture grill&eacute;e du cabaret, dix toises de rue avaient
+&eacute;t&eacute; d&eacute;pav&eacute;es; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renvers&eacute;
+le haquet d'un fabricant de chaux appel&eacute; Anceau, ce haquet contenait
+trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient plac&eacute;es sous des piles
+de pav&eacute;s; Enjolras avait lev&eacute; la trappe de la cave, et toutes les
+futailles vides de la veuve Hucheloup &eacute;taient all&eacute;es flanquer les
+barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitu&eacute;s &agrave; enluminer les
+lames d&eacute;licates des &eacute;ventails, avait contre-but&eacute; les barriques et le
+haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improvis&eacute;s comme le
+reste, et pris on ne sait o&ugrave;. Des poutres d'&eacute;tai avaient &eacute;t&eacute; arrach&eacute;es &agrave;
+la fa&ccedil;ade d'une maison voisine et couch&eacute;es sur les futailles. Quand
+Bossuet et Courfeyrac se retourn&egrave;rent, la moiti&eacute; de la rue &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+barr&eacute;e d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main
+populaire pour b&acirc;tir tout ce qui se b&acirc;tit en d&eacute;molissant.</p>
+
+<p>Matelote et Gibelotte s'&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;es aux travailleurs. Gibelotte
+allait et venait charg&eacute;e de gravats. Sa lassitude aidait &agrave; la barricade.
+Elle servait des pav&eacute;s comme elle e&ucirc;t servi du vin, l'air endormi.</p>
+
+<p>Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.</p>
+
+<p>Bossuet enjamba les pav&eacute;s, courut, arr&ecirc;ta le cocher, fit descendre les
+voyageurs, donna la main &laquo;aux dames&raquo;, cong&eacute;dia le conducteur et revint
+ramenant voiture et chevaux par la bride.</p>
+
+<p>&mdash;Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. <i>Non licet
+omnibus adire Corinthum</i>.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, les chevaux d&eacute;tel&eacute;s s'en allaient au hasard par la rue
+Mond&eacute;tour, et l'omnibus couch&eacute; sur le flanc compl&eacute;tait le barrage de la
+rue.</p>
+
+<p>Mame Hucheloup, boulevers&eacute;e, s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e au premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>Elle avait l'&oelig;il vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses
+cris &eacute;pouvant&eacute;s n'osaient sortir de son gosier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la fin du monde, murmurait-elle.</p>
+
+<p>Joly d&eacute;posait un baiser sur le gros cou rouge et rid&eacute; de mame Hucheloup
+et disait &agrave; Grantaire:&mdash;Mon cher, j'ai toujours consid&eacute;r&eacute; le cou d'une
+femme comme une chose infiniment d&eacute;licate.</p>
+
+<p>Mais Grantaire atteignait les plus hautes r&eacute;gions du dithyrambe.
+Matelote &eacute;tant remont&eacute;e au premier, Grantaire l'avait saisie par la
+taille et poussait &agrave; la fen&ecirc;tre de longs &eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur r&ecirc;ve! Matelote
+est une chim&egrave;re. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique
+qui faisait des gargouilles de cath&eacute;drales tomba un beau matin amoureux
+de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et
+cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur
+chromate de plomb comme la ma&icirc;tresse du Titien, et c'est une bonne
+fille. Je vous r&eacute;ponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille
+contient un h&eacute;ros. Quant &agrave; la m&egrave;re Hucheloup, c'est une vieille brave.
+Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a h&eacute;rit&eacute;es de son mari. Une
+housarde, quoi! Elle se battra aussi. &Agrave; elles deux elles feront peur &agrave;
+la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il
+est vrai qu'il existe quinze acides interm&eacute;diaires entre l'acide
+margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement &eacute;gal.
+Messieurs, mon p&egrave;re m'a toujours d&eacute;test&eacute; parce que je ne pouvais
+comprendre les math&eacute;matiques. Je ne comprends que l'amour et la libert&eacute;.
+Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai
+pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqu&eacute;; mais si
+j'avais &eacute;t&eacute; riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!
+si les bons c&oelig;urs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!
+Je me figure J&eacute;sus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il
+ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous &ecirc;tes voluptueuse et timide! vous
+avez des joues qui appellent le baiser d'une s&oelig;ur, et des l&egrave;vres qui
+r&eacute;clament le baiser d'un amant!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>Grantaire r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis capitoul et ma&icirc;tre &egrave;s jeux floraux!</p>
+
+<p>Enjolras qui &eacute;tait debout sur la cr&ecirc;te du barrage, le fusil au poing,
+leva son beau visage aust&egrave;re. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate
+et du puritain. Il f&ucirc;t mort aux Thermopyles avec L&eacute;onidas et e&ucirc;t br&ucirc;l&eacute;
+Drogheda avec Cromwell.</p>
+
+<p>&mdash;Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place
+de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne d&eacute;shonore pas la barricade!</p>
+
+<p>Cette parole irrit&eacute;e produisit sur Grantaire un effet singulier. On e&ucirc;t
+dit qu'il recevait un verre d'eau froide &agrave; travers le visage. Il parut
+subitement d&eacute;gris&eacute;. Il s'assit, s'accouda sur une table pr&egrave;s de la
+crois&eacute;e, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je crois en toi.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi dormir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Va dormir ailleurs, cria Enjolras.</p>
+
+<p>Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi y dormir&mdash;jusqu'&agrave; ce que j'y meure.</p>
+
+<p>Enjolras le consid&eacute;ra d'un &oelig;il d&eacute;daigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,
+et de mourir.</p>
+
+<p>Grantaire r&eacute;pliqua d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras.</p>
+
+<p>Il b&eacute;gaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa t&ecirc;te tomba
+pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la
+seconde p&eacute;riode de l'&eacute;bri&eacute;t&eacute; o&ugrave; Enjolras l'avait rudement et brusquement
+pouss&eacute;, un instant apr&egrave;s il &eacute;tait endormi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVl" id="Chapitre_IVl"></a><a href="#douzieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Essai de consolation sur la veuve Hucheloup</h3>
+
+
+<p>Bahorel, extasi&eacute; de la barricade, criait:</p>
+
+<p>Voil&agrave; la rue d&eacute;collet&eacute;e! comme cela fait bien!</p>
+
+<p>Courfeyrac, tout en d&eacute;molissant un peu le cabaret, cherchait &agrave; consoler
+la veuve cabareti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous
+avait signifi&eacute; proc&egrave;s-verbal et mise en contravention parce que
+Gibelotte avait secou&eacute; un tapis de lit par votre fen&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez
+me mettre aussi cette table-l&agrave; dans votre horreur? Et m&ecirc;me que, pour le
+tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui &eacute;tait tomb&eacute; de la mansarde
+dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est
+pas une abomination!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! m&egrave;re Hucheloup, nous vous vengeons.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Hucheloup, dans cette r&eacute;paration qu'on lui faisait, ne semblait
+pas comprendre beaucoup son b&eacute;n&eacute;fice. Elle &eacute;tait satisfaite &agrave; la mani&egrave;re
+de cette femme arabe qui, ayant re&ccedil;u un soufflet de son mari, s'alla
+plaindre &agrave; son p&egrave;re, criant vengeance et disant:&mdash;P&egrave;re, tu dois &agrave; mon
+mari affront pour affront. Le p&egrave;re demanda:&mdash;Sur quelle joue as-tu re&ccedil;u
+le soufflet? Sur la joue gauche. Le p&egrave;re souffleta la joue droite et
+dit:&mdash;Te voil&agrave; contente. Va dire &agrave; ton mari qu'il a soufflet&eacute; ma fille,
+mais que j'ai soufflet&eacute; sa femme.</p>
+
+<p>La pluie avait cess&eacute;. Des recrues &eacute;taient arriv&eacute;es. Des ouvriers avaient
+apport&eacute; sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des
+bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une
+bourriche pleine de lampions &laquo;rest&eacute;s de la f&ecirc;te du roi&raquo;. Laquelle f&ecirc;te
+&eacute;tait toute r&eacute;cente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces
+munitions venaient de la part d'un &eacute;picier du faubourg Saint-Antoine
+nomm&eacute; P&eacute;pin. On brisait l'unique r&eacute;verb&egrave;re de la rue de la Chanvrerie,
+la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les
+lanternes des rues circonvoisines, de Mond&eacute;tour, du Cygne, des
+Pr&ecirc;cheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.</p>
+
+<p>Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux
+barricades se construisaient en m&ecirc;me temps, toutes deux appuy&eacute;es &agrave; la
+maison de Corinthe et faisant &eacute;querre; la plus grande fermait la rue de
+la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mond&eacute;tour du c&ocirc;t&eacute; de la rue du
+Cygne. Cette derni&egrave;re barricade, tr&egrave;s &eacute;troite, n'&eacute;tait construite que de
+tonneaux et de pav&eacute;s. Ils &eacute;taient l&agrave; environ cinquante travailleurs; une
+trentaine arm&eacute;s de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un
+emprunt en bloc &agrave; une boutique d'armurier.</p>
+
+<p>Rien de plus bizarre et de plus bigarr&eacute; que cette troupe. L'un avait un
+habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'ar&ccedil;on, un autre
+&eacute;tait en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire &agrave; poudre
+pendue au c&ocirc;t&eacute;, un troisi&egrave;me plastronn&eacute; de neuf feuilles de papier gris
+et arm&eacute; d'une al&egrave;ne de sellier. Il y en avait un qui criait.
+<i>Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!</i>
+Celui-l&agrave; n'avait pas de bayonnette. Un autre &eacute;talait par-dessus sa
+redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le
+couvre-giberne orn&eacute; de cette inscription en laine rouge: <i>Ordre public</i>.
+Force fusils portant des num&eacute;ros de l&eacute;gions, peu de chapeaux, point de
+cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez &agrave; cela tous les
+&acirc;ges, tous les visages, de petits jeunes gens p&acirc;les, des ouvriers du
+port bronz&eacute;s. Tous se h&acirc;taient, et, tout en s'entr'aidant, on causait
+des chances possibles,&mdash;qu'on aurait des secours vers trois heures du
+matin,&mdash;qu'on &eacute;tait s&ucirc;r d'un r&eacute;giment,&mdash;que Paris se soul&egrave;verait. Propos
+terribles auxquels se m&ecirc;lait une sorte de jovialit&eacute; cordiale. On e&ucirc;t dit
+des fr&egrave;res; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands
+p&eacute;rils ont cela de beau qu'ils mettent en lumi&egrave;re la fraternit&eacute; des
+inconnus.</p>
+
+<p>Un feu avait &eacute;t&eacute; allum&eacute; dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule
+&agrave; balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'&eacute;tain du
+cabaret. On buvait &agrave; travers tout cela. Les capsules et les chevrotines
+tra&icirc;naient p&ecirc;le-m&ecirc;le sur les tables avec les verres de vin. Dans la
+salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement
+modifi&eacute;es par la terreur, dont l'une &eacute;tait abrutie, l'autre essouffl&eacute;e,
+l'autre &eacute;veill&eacute;e, d&eacute;chiraient de vieux torchons et faisaient de la
+charpie; trois insurg&eacute;s les assistaient, trois gaillards chevelus,
+barbus et moustachus, qui &eacute;pluchaient la toile avec des doigts de
+ling&egrave;re et qui les faisaient trembler.</p>
+
+<p>L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient
+remarqu&eacute; &agrave; l'instant o&ugrave; il abordait l'attroupement au coin de la rue des
+Billettes, travaillait &agrave; la petite barricade et s'y rendait utile.
+Gavroche travaillait &agrave; la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu
+Courfeyrac chez lui et lui avait demand&eacute; monsieur Marius, il avait
+disparu &agrave; peu pr&egrave;s vers le moment o&ugrave; l'on avait renvers&eacute; l'omnibus.</p>
+
+<p>Gavroche, compl&egrave;tement envol&eacute; et radieux, s'&eacute;tait charg&eacute; de la mise en
+train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,
+&eacute;tincelait. Il semblait &ecirc;tre l&agrave; pour l'encouragement de tous. Avait-il
+un aiguillon? oui, certes, sa mis&egrave;re; avait-il des ailes? oui, certes,
+sa joie. Gavroche &eacute;tait un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on
+l'entendait toujours. Il remplissait l'air, &eacute;tant partout &agrave; la fois.
+C'&eacute;tait une esp&egrave;ce d'ubiquit&eacute; presque irritante; pas d'arr&ecirc;t possible
+avec lui. L'&eacute;norme barricade le sentait sur sa croupe. Il g&ecirc;nait les
+fl&acirc;neurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigu&eacute;s, il
+impatientait les pensifs, mettait les uns en ga&icirc;t&eacute;, les autres en
+haleine, les autres en col&egrave;re, tous en mouvement, piquait un &eacute;tudiant,
+mordait un ouvrier; se posait, s'arr&ecirc;tait, repartait, volait au-dessus
+du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci &agrave; ceux-l&agrave;, murmurait,
+bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>Le mouvement perp&eacute;tuel &eacute;tait dans ses petits bras et la clameur
+perp&eacute;tuelle dans ses petits poumons:</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! encore des pav&eacute;s! encore des tonneaux! encore des machins! o&ugrave; y
+en a-t-il? Une hott&eacute;e de pl&acirc;tras pour me boucher ce trou-l&agrave;. C'est tout
+petit, votre barricade. Il faut que &ccedil;a monte. Mettez-y tout, flanquez-y
+tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le th&eacute; de la
+m&egrave;re Gibou. Tenez, voil&agrave; une porte vitr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ceci fit exclamer les travailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Une porte vitr&eacute;e! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte
+vitr&eacute;e, tubercule?</p>
+
+<p>&mdash;Hercules vous-m&ecirc;mes! riposta Gavroche. Une porte vitr&eacute;e dans une
+barricade, c'est excellent. &Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas de l'attaquer, mais &ccedil;a g&ecirc;ne
+pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chip&eacute; des pommes pardessus un
+mur o&ugrave; il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitr&eacute;e, &ccedil;a coupe les
+cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la
+barricade. Pardi! le verre est tra&icirc;tre. Ah &ccedil;&agrave;, vous n'avez pas une
+imagination effr&eacute;n&eacute;e, mes camarades!</p>
+
+<p>Du reste, il &eacute;tait furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un
+&agrave; l'autre, r&eacute;clamant:&mdash;Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me
+donne-t-on pas un fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Un fusil &agrave; toi! dit Combeferre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! r&eacute;pliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830
+quand on s'est disput&eacute; avec Charles X!</p>
+
+<p>Enjolras haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.</p>
+
+<p>Gavroche se tourna fi&egrave;rement, et lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu es tu&eacute; avant moi, je te prends le tien.</p>
+
+<p>&mdash;Gamin! dit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Blanc-bec! dit Gavroche.</p>
+
+<p>Un &eacute;l&eacute;gant fourvoy&eacute; qui fl&acirc;nait au bout de la rue, fit diversion.</p>
+
+<p>Gavroche lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne
+fait donc rien pour elle?</p>
+
+<p>L'&eacute;l&eacute;gant s'enfuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vl" id="Chapitre_Vl"></a><a href="#douzieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Les pr&eacute;paratifs</h3>
+
+
+<p>Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la
+Chanvrerie, cette <i>construction presque inexpugnable</i>, comme ils
+l'appellent, atteignait au niveau d'un premier &eacute;tage, se sont tromp&eacute;s.
+Le fait est qu'elle ne d&eacute;passait pas une hauteur moyenne de six ou sept
+pieds. Elle &eacute;tait b&acirc;tie de mani&egrave;re que les combattants pouvaient, &agrave;
+volont&eacute;, ou dispara&icirc;tre derri&egrave;re, ou dominer le barrage et m&ecirc;me en
+escalader la cr&ecirc;te au moyen d'une quadruple rang&eacute;e de pav&eacute;s superpos&eacute;s
+et arrang&eacute;s en gradins &agrave; l'int&eacute;rieur. Au dehors le front de la
+barricade, compos&eacute; de piles de pav&eacute;s et de tonneaux reli&eacute;s par des
+poutres et des planches qui s'enchev&ecirc;traient dans les roues de la
+charrette Anceau et de l'omnibus renvers&eacute;, avait un aspect h&eacute;riss&eacute; et
+inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y p&ucirc;t passer avait
+&eacute;t&eacute; m&eacute;nag&eacute;e entre le mur des maisons et l'extr&eacute;mit&eacute; de la barricade la
+plus &eacute;loign&eacute;e du cabaret, de fa&ccedil;on qu'une sortie &eacute;tait possible. La
+fl&egrave;che de l'omnibus &eacute;tait dress&eacute;e droite et maintenue avec des cordes,
+et un drapeau rouge, fix&eacute; &agrave; cette fl&egrave;che, flottait sur la barricade.</p>
+
+<p>La petite barricade Mond&eacute;tour, cach&eacute;e derri&egrave;re la maison du cabaret, ne
+s'apercevait pas. Les deux barricades r&eacute;unies formaient une v&eacute;ritable
+redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jug&eacute; &agrave; propos de
+barricader l'autre tron&ccedil;on de la rue Mond&eacute;tour qui ouvre par la rue des
+Pr&ecirc;cheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une
+communication possible avec le dehors et redoutant peu d'&ecirc;tre attaqu&eacute;s
+par la dangereuse et difficile ruelle des Pr&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>&Agrave; cela pr&egrave;s de cette issue rest&eacute;e libre, qui constituait ce que Folard,
+dans son style strat&eacute;gique, e&ucirc;t appel&eacute; un boyau, et en tenant compte
+aussi de la coupure exigu&euml; m&eacute;nag&eacute;e sur la rue de la Chanvrerie,
+l'int&eacute;rieur de la barricade, o&ugrave; le cabaret faisait un angle saillant,
+pr&eacute;sentait un quadrilat&egrave;re irr&eacute;gulier ferm&eacute; de toutes parts. Il y avait
+une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes
+maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que
+la barricade &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; ces maisons, toutes habit&eacute;es, mais closes
+du haut en bas.</p>
+
+<p>Tout ce travail se fit sans emp&ecirc;chement en moins d'une heure et sans que
+cette poign&eacute;e d'hommes hardis v&icirc;t surgir un bonnet &agrave; poil ni une
+bayonnette. Les bourgeois peu fr&eacute;quents qui se hasardaient encore &agrave; ce
+moment de l'&eacute;meute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'&oelig;il rue
+de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.</p>
+
+<p>Les deux barricades termin&eacute;es, le drapeau arbor&eacute;, on tra&icirc;na une table
+hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le
+coffre carr&eacute; et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre &eacute;tait rempli de
+cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement
+parmi les plus braves et un moment de silence.</p>
+
+<p>Courfeyrac les distribua en souriant.</p>
+
+<p>Chacun re&ccedil;ut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se
+mirent &agrave; en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril
+de poudre, il &eacute;tait sur une table &agrave; part, pr&egrave;s de la porte, et on le
+r&eacute;serva.</p>
+
+<p>Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela
+avait fini par ne plus &ecirc;tre qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient
+plus attention. Ce bruit tant&ocirc;t s'&eacute;loignait, tant&ocirc;t s'approchait, avec
+des ondulations lugubres.</p>
+
+<p>On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans
+pr&eacute;cipitation, avec une gravit&eacute; solennelle. Enjolras alla placer trois
+sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde
+rue des Pr&ecirc;cheurs, la troisi&egrave;me au coin de la Petite-Truanderie.</p>
+
+<p>Puis, les barricades b&acirc;ties, les postes assign&eacute;s, les fusils charg&eacute;s,
+les vedettes pos&eacute;es, seuls dans ces rues redoutables o&ugrave; personne ne
+passait plus, entour&eacute;s de ces maisons muettes et comme mortes o&ugrave; ne
+palpitait aucun mouvement humain, envelopp&eacute;s des ombres croissantes du
+cr&eacute;puscule qui commen&ccedil;ait, au milieu de cette obscurit&eacute; et de ce silence
+o&ugrave; l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi
+de tragique et de terrifiant, isol&eacute;s, arm&eacute;s, d&eacute;termin&eacute;s, tranquilles,
+ils attendirent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIl" id="Chapitre_VIl"></a><a href="#douzieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>En attendant</h3>
+
+
+<p>Dans ces heures d'attente, que firent-ils?</p>
+
+<p>Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.</p>
+
+<p>Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la
+charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'&eacute;tain et de plomb fondu
+destin&eacute;s au moule &agrave; balles, fumait sur un r&eacute;chaud ardent, pendant que
+les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant
+qu'Enjolras, impossible &agrave; distraire, veillait sur les vedettes,
+Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,
+quelques autres encore, se cherch&egrave;rent et se r&eacute;unirent, comme aux plus
+paisibles jours de leurs causeries d'&eacute;coliers, et dans un coin de ce
+cabaret chang&eacute; en casemate, &agrave; deux pas de la redoute qu'ils avaient
+&eacute;lev&eacute;e, leurs carabines amorc&eacute;es et charg&eacute;es appuy&eacute;es au dossier de leur
+chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure supr&ecirc;me, se mirent
+&agrave; dire des vers d'amour.</p>
+
+<p>Quels vers? Les voici:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous rappelez-vous notre douce vie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lorsque nous &eacute;tions si jeunes tous deux,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et que nous n'avions au c&oelig;ur d'autre envie</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que d'&ecirc;tre bien mis et d'&ecirc;tre amoureux!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lorsqu'en ajoutant votre &acirc;ge &agrave; mon &acirc;ge,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous ne comptions pas &agrave; deux quarante ans,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et que, dans notre humble et petit m&eacute;nage,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tout, m&ecirc;me l'hiver, nous &eacute;tait printemps!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Beaux jours! Manuel &eacute;tait fier et sage,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Paris s'asseyait &agrave; de saints banquets,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Foy lan&ccedil;ait la foudre, et votre corsage</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Avait une &eacute;pingle o&ugrave; je me piquais.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tout vous contemplait. Avocat sans causes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quand je vous menais au Prado d&icirc;ner,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous &eacute;tiez jolie au point que les roses</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Me faisaient l'effet de se retourner;</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je les entendais dire: Est-elle belle!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Comme elle sent bon! quels cheveux &agrave; flots!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sous son mantelet elle cache une aile;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Son bonnet charmant est &agrave; peine &eacute;clos.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'errais avec toi, pressant ton bras souple.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Les passants croyaient que l'amour charm&eacute;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Avait mari&eacute;, dans notre heureux couple,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le doux mois d'avril au beau mois de mai.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous vivions cach&eacute;s, contents, porte close,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D&eacute;vorant l'amour, bon fruit d&eacute;fendu;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma bouche n'avait pas dit une chose</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que d&eacute;j&agrave; ton c&oelig;ur avait r&eacute;pondu.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sorbonne &eacute;tait l'endroit bucolique</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; je t'adorais du soir au matin.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est ainsi qu'une &acirc;me amoureuse applique</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La carte du Tendre au pays latin.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Ocirc; place Maubert! &Ocirc; place Dauphine</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quand, dans le taudis frais et printanier,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je voyais un astre au fond du grenier.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mieux que Malebranche et que Lamennais,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu me d&eacute;montrais la bont&eacute; c&eacute;leste</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Avec une fleur que tu me donnais.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je t'ob&eacute;issais, tu m'&eacute;tais soumise.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Ocirc; grenier dor&eacute;! te lacer! te voir</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Aller et venir d&egrave;s l'aube en chemise,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mirant ton front jeune &agrave; ton vieux miroir!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et qui donc pourrait perdre la m&eacute;moire</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De ces temps d'aurore et de firmament,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; l'amour b&eacute;gaye un argot charmant?</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nos jardins &eacute;taient un pot de tulipe;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu masquais la vitre avec un jupon;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je prenais le bol de terre de pipe,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je te donnais la tasse en japon.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ton manchon br&ucirc;l&eacute;, ton boa perdu!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et ce cher portrait du divin Shakespeare</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'un soir pour souper nous avons vendu!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'&eacute;tais mendiant, et toi charitable.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je baisais au vol tes bras frais et ronds.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dante in-folio nous servait de table</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour manger ga&icirc;ment un cent de marrons.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La premi&egrave;re fois qu'en mon joyeux bouge</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je pris un baiser &agrave; ta l&egrave;vre en feu,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quand tu t'en allas d&eacute;coiff&eacute;e et rouge,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je restai tout p&acirc;le et je crus en Dieu</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et tous ces fichus chang&eacute;s en chiffons?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Oh! que de soupirs, de nos c&oelig;urs pleins d'ombre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Se sont envol&eacute;s dans les cieux profonds!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappel&eacute;s, quelques &eacute;toiles
+qui commen&ccedil;aient &agrave; briller au ciel, le repos fun&egrave;bre de ces rues
+d&eacute;sertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se pr&eacute;parait,
+donnaient un charme path&eacute;tique &agrave; ces vers murmur&eacute;s &agrave; demi-voix dans le
+cr&eacute;puscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, &eacute;tait un doux
+po&egrave;te.</p>
+
+<p>Cependant on avait allum&eacute; un lampion dans la petite barricade, et, dans
+la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi
+gras en avant des voitures charg&eacute;es de masques qui vont &agrave; la Courtille.
+Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>La torche avait &eacute;t&eacute; plac&eacute;e dans une esp&egrave;ce de cage de pav&eacute;s ferm&eacute;e de
+trois c&ocirc;t&eacute;s pour l'abriter du vent, et dispos&eacute;e de fa&ccedil;on que toute la
+lumi&egrave;re tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient
+plong&eacute;es dans l'obscurit&eacute;, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge
+formidablement &eacute;clair&eacute; comme par une &eacute;norme lanterne sourde.</p>
+
+<p>Cette lumi&egrave;re ajoutait &agrave; l'&eacute;carlate du drapeau je ne sais quelle pourpre
+terrible.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIl" id="Chapitre_VIIl"></a><a href="#douzieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>L'homme recrut&eacute; rue des Billettes</h3>
+
+
+<p>La nuit &eacute;tait tout &agrave; fait tomb&eacute;e, rien ne venait. On n'entendait que des
+rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu
+nourries et lointaines. Ce r&eacute;pit, qui se prolongeait, &eacute;tait signe que le
+gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante
+hommes en attendaient soixante mille.</p>
+
+<p>Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les &acirc;mes fortes
+au seuil des &eacute;v&eacute;nements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui
+s'&eacute;tait mis &agrave; fabriquer des cartouches dans la salle basse &agrave; la clart&eacute;
+douteuse de deux chandelles, pos&eacute;es sur le comptoir par pr&eacute;caution &agrave;
+cause de la poudre r&eacute;pandue sur les tables. Ces deux chandelles ne
+jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurg&eacute;s en outre avaient eu
+soin de ne point allumer de lumi&egrave;re dans les &eacute;tages sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Gavroche en ce moment &eacute;tait fort pr&eacute;occup&eacute;, non pas pr&eacute;cis&eacute;ment de ses
+cartouches.</p>
+
+<p>L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et
+&eacute;tait all&eacute; s'asseoir &agrave; la table la moins &eacute;clair&eacute;e. Il lui &eacute;tait &eacute;chu un
+fusil de munition grand mod&egrave;le, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche
+jusqu'&agrave; cet instant, distrait par cent choses &laquo;amusantes&raquo;, n'avait pas
+m&ecirc;me vu cet homme.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son
+fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.
+Ceux qui auraient &eacute;pi&eacute; l'homme jusqu'&agrave; ce moment l'auraient vu tout
+observer dans la barricade et dans la bande des insurg&eacute;s avec une
+attention singuli&egrave;re; mais depuis qu'il &eacute;tait entr&eacute; dans la salle, il
+avait &eacute;t&eacute; pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien
+voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif
+et se mit &agrave; tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche
+aupr&egrave;s de quelqu'un qu'on craint de r&eacute;veiller. En m&ecirc;me temps, sur son
+visage enfantin, &agrave; la fois si effront&eacute; et si s&eacute;rieux, si &eacute;vapor&eacute; et si
+profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux
+qui signifient:&mdash;Ah bah!&mdash;pas possible!&mdash;j'ai la berlue!&mdash;je
+r&ecirc;ve!&mdash;est-ce que ce serait?...&mdash;non, ce n'est pas!&mdash;mais si!&mdash;mais non!
+etc. Gavroche se balan&ccedil;ait sur ses talons crispait ses deux poings dans
+ses poches, remuait le cou comme un oiseau, d&eacute;pensait en une lippe
+d&eacute;mesur&eacute;e toute la sagacit&eacute; de sa l&egrave;vre inf&eacute;rieure. Il &eacute;tait stup&eacute;fait,
+incertain, incr&eacute;dule, convaincu, &eacute;bloui. Il avait la mine du chef des
+eunuques au march&eacute; des esclaves d&eacute;couvrant une V&eacute;nus parmi des dondons,
+et l'air d'un amateur reconnaissant un Rapha&euml;l dans un tas de cro&ucirc;tes.
+Tout chez lui &eacute;tait en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence
+qui combine. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'il arrivait un &eacute;v&eacute;nement &agrave; Gavroche.</p>
+
+<p>C'est au plus fort de cette pr&eacute;occupation qu'Enjolras l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,
+glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et
+reviens me dire ce qui se passe.</p>
+
+<p>Gavroche se haussa sur ses hanches.</p>
+
+<p>&mdash;Les petits sont donc bons &agrave; quelque chose! c'est bien heureux! J'y
+vas. En attendant fiez-vous aux petits, m&eacute;fiez-vous des grands...&mdash;Et
+Gavroche, levant la t&ecirc;te et baissant la voix, ajouta, en d&eacute;signant
+l'homme de la rue des Billettes:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien ce grand-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mouchard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlev&eacute; par l'oreille de la
+corniche du pont Royal o&ugrave; je prenais l'air.</p>
+
+<p>Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots tr&egrave;s bas &agrave; un
+ouvrier du port aux vins qui se trouvait l&agrave;. L'ouvrier sortit de la
+salle et y rentra presque tout de suite accompagn&eacute; de trois autres. Ces
+quatre hommes, quatre portefaix aux larges &eacute;paules, all&egrave;rent se placer,
+sans rien faire qui p&ucirc;t attirer son attention, derri&egrave;re la table o&ugrave;
+&eacute;tait accoud&eacute; l'homme de la rue des Billettes. Ils &eacute;taient visiblement
+pr&ecirc;ts &agrave; se jeter sur lui.</p>
+
+<p>Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&Agrave; cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son
+regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir
+sa pens&eacute;e. Il sourit d'un sourire qui &eacute;tait tout ce qu'on peut voir au
+monde de plus d&eacute;daigneux, de plus &eacute;nergique et de plus r&eacute;solu, et
+r&eacute;pondit avec une gravit&eacute; hautaine:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mouchard?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis agent de l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez?</p>
+
+<p>&mdash;Javert.</p>
+
+<p>Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'&oelig;il, avant que
+Javert e&ucirc;t eu le temps de se retourner, il fut collet&eacute;, terrass&eacute;,
+garrott&eacute;, fouill&eacute;.</p>
+
+<p>On trouva sur lui une petite carte ronde coll&eacute;e entre deux verres et
+portant d'un c&ocirc;t&eacute; les armes de France, grav&eacute;es, avec cette l&eacute;gende:
+<i>Surveillance et vigilance</i>, et de l'autre cette mention: JAVERT,
+inspecteur de police, &acirc;g&eacute; de cinquante-deux ans; et la signature du
+pr&eacute;fet de police d'alors, M. Gisquet.</p>
+
+<p>Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pi&egrave;ces
+d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derri&egrave;re la montre, au fond
+du gousset, on t&acirc;ta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras
+d&eacute;plia et o&ugrave; il lut ces cinq lignes &eacute;crites de la main m&ecirc;me du pr&eacute;fet de
+police:</p>
+
+<p>&laquo;Sit&ocirc;t sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par
+une surveillance sp&eacute;ciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des
+allures sur la berge de la rive droite de la Seine, pr&egrave;s le pont
+d'I&eacute;na.&raquo;</p>
+
+<p>Le fouillage termin&eacute;, on redressa Javert, on lui noua les bras derri&egrave;re
+le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse &agrave; ce poteau c&eacute;l&egrave;bre
+qui avait jadis donn&eacute; son nom au cabaret.</p>
+
+<p>Gavroche, qui avait assist&eacute; &agrave; toute la sc&egrave;ne et tout approuv&eacute; d'un
+hochement de t&ecirc;te silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la souris qui a pris le chat.</p>
+
+<p>Tout cela s'&eacute;tait ex&eacute;cut&eacute; si rapidement que c'&eacute;tait fini quand on s'en
+aper&ccedil;ut autour du cabaret. Javert n'avait pas jet&eacute; un cri. En voyant
+Javert li&eacute; au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les
+hommes dispers&eacute;s dans les deux barricades, accoururent.</p>
+
+<p>Javert, adoss&eacute; au poteau, et si entour&eacute; de cordes qu'il ne pouvait faire
+un mouvement, levait la t&ecirc;te avec la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; intr&eacute;pide de l'homme qui
+n'a jamais menti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mouchard, dit Enjolras.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Javert:</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez fusill&eacute; deux minutes avant que la barricade soit prise.</p>
+
+<p>Javert r&eacute;pliqua de son accent le plus imp&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Nous m&eacute;nageons la poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors finissez-en d'un coup de couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des
+assassins.</p>
+
+<p>Puis il appela Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! va &agrave; ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vas, cria Gavroche.</p>
+
+<p>Et s'arr&ecirc;tant au moment de partir:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le
+musicien, mais je veux la clarinette.</p>
+
+<p>Le gamin fit le salut militaire et franchit ga&icirc;ment la coupure de la
+grande barricade.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIl" id="Chapitre_VIIIl"></a><a href="#douzieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<p>Plusieurs points d'interrogation &agrave; propos d'un nomm&eacute; Le Cabuc qui ne se
+nommait peut-&ecirc;tre pas Le Cabuc</p>
+
+
+<p>La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas compl&egrave;te,
+le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et r&eacute;el ces grandes
+minutes de g&eacute;sine sociale et d'enfantement r&eacute;volutionnaire o&ugrave; il y a de
+la convulsion m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse
+&eacute;bauch&eacute;e ici, un incident plein d'une horreur &eacute;pique et farouche qui
+survint presque aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&eacute;part de Gavroche.</p>
+
+<p>Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglom&egrave;rent en
+roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre
+eux d'o&ugrave; ils viennent. Parmi les passants qui s'&eacute;taient r&eacute;unis au
+rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait
+un &ecirc;tre portant la veste du portefaix us&eacute;e aux &eacute;paules, qui gesticulait
+et vocif&eacute;rait et avait la mine d'une esp&egrave;ce d'ivrogne sauvage. Cet
+homme, un nomm&eacute; ou surnomm&eacute; Le Cabuc, et du reste tout &agrave; fait inconnu de
+ceux qui pr&eacute;tendaient le conna&icirc;tre, tr&egrave;s ivre, ou faisant semblant,
+s'&eacute;tait attabl&eacute; avec quelques autres &agrave; une table qu'ils avaient tir&eacute;e en
+dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient
+t&ecirc;te, semblait consid&eacute;rer d'un air de r&eacute;flexion la grande maison du fond
+de la barricade dont les cinq &eacute;tages dominaient toute la rue et
+faisaient face &agrave; la rue Saint-Denis. Tout &agrave; coup il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-l&agrave; qu'il faudrait tirer.
+Quand nous serons l&agrave; aux crois&eacute;es, du diable si quelqu'un avance dans la
+rue!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais la maison est ferm&eacute;e, dit un des buveurs.</p>
+
+<p>&mdash;Cognons!</p>
+
+<p>&mdash;On n'ouvrira pas.</p>
+
+<p>&mdash;Enfon&ccedil;ons la porte!</p>
+
+<p>Le Cabuc court &agrave; la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.
+La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne r&eacute;pond.
+Un troisi&egrave;me coup. M&ecirc;me silence.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.</p>
+
+<p>Rien ne bouge.</p>
+
+<p>Alors il saisit un fusil et commence &agrave; battre la porte &agrave; coups de
+crosse. C'&eacute;tait une vieille porte d'all&eacute;e, cintr&eacute;e, basse, &eacute;troite,
+solide, toute en ch&ecirc;ne, doubl&eacute;e &agrave; l'int&eacute;rieur d'une feuille de t&ocirc;le et
+d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de
+crosse faisaient trembler la maison, mais n'&eacute;branlaient pas la porte.</p>
+
+<p>Toutefois il est probable que les habitants s'&eacute;taient &eacute;mus, car on vit
+enfin s'&eacute;clairer et s'ouvrir une petite lucarne carr&eacute;e au troisi&egrave;me
+&eacute;tage, et appara&icirc;tre &agrave; cette lucarne une chandelle et la t&ecirc;te b&eacute;ate et
+effray&eacute;e d'un bonhomme en cheveux gris qui &eacute;tait le portier.</p>
+
+<p>L'homme qui cognait s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, demanda le portier, que d&eacute;sirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre! dit Le Cabuc.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, messieurs!</p>
+
+<p>Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il
+&eacute;tait en bas, et qu'il faisait tr&egrave;s noir, le portier ne le vit point.</p>
+
+<p>&mdash;Oui ou non, veux-tu ouvrir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, messieurs!</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis non?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis non, mes bons....</p>
+
+<p>Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil &eacute;tait l&acirc;ch&eacute;; la balle lui
+&eacute;tait entr&eacute;e sous le menton et &eacute;tait sortie par la nuque apr&egrave;s avoir
+travers&eacute; la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-m&ecirc;me sans pousser
+un soupir. La chandelle tomba et s'&eacute;teignit, et l'on ne vit plus rien
+qu'une t&ecirc;te immobile pos&eacute;e au bord de la lucarne et un peu de fum&eacute;e
+blanch&acirc;tre qui s'en allait vers le toit.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pav&eacute; la crosse de son
+fusil.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine prononc&eacute; ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur
+son &eacute;paule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une
+voix qui lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; genoux.</p>
+
+<p>Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide
+d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet &agrave; la main.</p>
+
+<p>&Agrave; la d&eacute;tonation, il &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait empoign&eacute; de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et
+la bretelle du Cabuc.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; genoux, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>Et d'un mouvement souverain le fr&ecirc;le jeune homme de vingt ans plia comme
+un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.
+Le Cabuc essaya de r&eacute;sister, mais il semblait qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; saisi par un
+poing surhumain.</p>
+
+<p>P&acirc;le, le col nu, les cheveux &eacute;pars, Enjolras, avec son visage de femme,
+avait en ce moment je ne sais quoi de la Th&eacute;mis antique. Ses narines
+gonfl&eacute;es, ses yeux baiss&eacute;s donnaient &agrave; son implacable profil grec cette
+expression de col&egrave;re et cette expression de chastet&eacute; qui, au point de
+vue de l'ancien monde, conviennent &agrave; la justice.</p>
+
+<p>Toute la barricade &eacute;tait accourue, puis tous s'&eacute;taient rang&eacute;s en cercle
+&agrave; distance, sentant qu'il &eacute;tait impossible de prononcer une parole
+devant la chose qu'ils allaient voir.</p>
+
+<p>Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se d&eacute;battre et tremblait de tous
+ses membres. Enjolras le l&acirc;cha et tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce, murmura le meurtrier; puis il baissa la t&ecirc;te et balbutia
+quelques jurements inarticul&eacute;s.</p>
+
+<p>Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,
+puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les
+cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui
+appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes
+intr&eacute;pides, qui &eacute;taient si tranquillement entr&eacute;s dans la plus effrayante
+des aventures, d&eacute;tourn&egrave;rent la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pav&eacute; le front en avant,
+et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et
+s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis il poussa du pied le cadavre et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jetez cela dehors.</p>
+
+<p>Trois hommes soulev&egrave;rent le corps du mis&eacute;rable qu'agitaient les
+derni&egrave;res convulsions machinales de la vie expir&eacute;e, et le jet&egrave;rent
+par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mond&eacute;tour.</p>
+
+<p>Enjolras &eacute;tait demeur&eacute; pensif. On ne sait quelles t&eacute;n&egrave;bres grandioses se
+r&eacute;pandaient lentement sur sa redoutable s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Tout &agrave; coup il &eacute;leva
+la voix. On fit silence.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce
+que j'ai fait est horrible. Il a tu&eacute;, c'est pourquoi je l'ai tu&eacute;. J'ai
+d&ucirc; le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat
+est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de
+la r&eacute;volution, nous sommes les pr&ecirc;tres de la r&eacute;publique, nous sommes les
+hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre
+combat. J'ai donc jug&eacute; et condamn&eacute; &agrave; mort cet homme. Quant &agrave; moi,
+contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jug&eacute;
+aussi, et vous verrez tout &agrave; l'heure &agrave; quoi je me suis condamn&eacute;.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;coutaient tressaillirent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En ex&eacute;cutant cet homme, j'ai
+ob&eacute;i &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;; mais la n&eacute;cessit&eacute; est un monstre du vieux monde; la
+n&eacute;cessit&eacute; s'appelle Fatalit&eacute;. Or, la loi du progr&egrave;s, c'est que les
+monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalit&eacute; s'&eacute;vanouisse
+devant la fraternit&eacute;. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot
+amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as
+l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y
+aura dans l'avenir ni t&eacute;n&egrave;bres, ni coups de foudre, ni ignorance f&eacute;roce,
+ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de
+Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le
+genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour o&ugrave; tout sera
+concorde, harmonie, lumi&egrave;re, joie et vie, il viendra. Et c'est pour
+qu'il vienne que nous allons mourir.</p>
+
+<p>Enjolras se tut. Ses l&egrave;vres de vierge se referm&egrave;rent; et il resta
+quelque temps debout &agrave; l'endroit o&ugrave; il avait vers&eacute; le sang, dans une
+immobilit&eacute; de marbre. Son &oelig;il fixe faisait qu'on parlait bas autour de
+lui.</p>
+
+<p>Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,
+appuy&eacute;s l'un sur l'autre &agrave; l'angle de la barricade, consid&eacute;raient avec
+une admiration o&ugrave; il y avait de la compassion ce grave jeune homme,
+bourreau et pr&ecirc;tre, de lumi&egrave;re comme le cristal, et de roche aussi.</p>
+
+<p>Disons tout de suite que plus tard, apr&egrave;s l'action, quand les cadavres
+furent port&eacute;s &agrave; la morgue et fouill&eacute;s, on trouva sur Le Cabuc une carte
+d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,
+le rapport sp&eacute;cial fait &agrave; ce sujet au pr&eacute;fet de police de 1832.</p>
+
+<p>Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police &eacute;trange, mais
+probablement fond&eacute;e, Le Cabuc, c'&eacute;tait Claquesous. Le fait est qu'&agrave;
+partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.
+Claquesous n'a laiss&eacute; nulle trace de sa disparition; il semblerait
+s'&ecirc;tre amalgam&eacute; &agrave; l'invisible. Sa vie avait &eacute;t&eacute; t&eacute;n&egrave;bres; sa fin fut
+nuit.</p>
+
+<p>Tout le groupe insurg&eacute; &eacute;tait encore sous l'&eacute;motion de ce proc&egrave;s tragique
+si vite instruit et si vite termin&eacute;, quand Courfeyrac revit dans la
+barricade le petit jeune homme qui le matin avait demand&eacute; chez lui
+Marius.</p>
+
+<p>Ce gar&ccedil;on, qui avait l'air hardi et insouciant, &eacute;tait venu &agrave; la nuit
+rejoindre les insurg&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_treizieme" id="Livre_treizieme"></a>Livre treizi&egrave;me&mdash;Marius entre dans l'ombre</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Im" id="Chapitre_Im"></a><a href="#treizieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>De la rue Plumet au quartier Saint-Denis</h3>
+
+
+<p>Cette voix qui &agrave; travers le cr&eacute;puscule avait appel&eacute; Marius &agrave; la
+barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix
+de la destin&eacute;e. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait &agrave;
+la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces
+lugubres ouvertures qui se font dans les t&eacute;n&egrave;bres devant le d&eacute;sespoir
+sont tentantes, Marius &eacute;carta la grille qui l'avait tant de fois laiss&eacute;
+passer, sortit du jardin et dit: allons!</p>
+
+<p>Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le
+cerveau, incapable de rien accepter d&eacute;sormais du sort apr&egrave;s ces deux
+mois pass&eacute;s dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accabl&eacute; &agrave;
+la fois par toutes les r&ecirc;veries du d&eacute;sespoir, il n'avait plus qu'un
+d&eacute;sir, en finir bien vite.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; marcher rapidement. Il se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment qu'il &eacute;tait
+arm&eacute;, ayant sur lui les pistolets de Javert.</p>
+
+<p>Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'&eacute;tait perdu &agrave; ses yeux dans
+les rues.</p>
+
+<p>Marius, qui &eacute;tait sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa
+l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, la place Louis
+XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y &eacute;taient ouverts, le gaz y
+br&ucirc;lait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on
+prenait des glaces au caf&eacute; Laiter, on mangeait des petits g&acirc;teaux &agrave; la
+p&acirc;tisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au
+galop de l'h&ocirc;tel des Princes et de l'h&ocirc;tel Meurice.</p>
+
+<p>Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honor&eacute;. Les
+boutiques y &eacute;taient ferm&eacute;es, les marchands causaient devant leurs portes
+entr'ouvertes, les passants circulaient, les r&eacute;verb&egrave;res &eacute;taient allum&eacute;s,
+&agrave; partir du premier &eacute;tage toutes les crois&eacute;es &eacute;taient &eacute;clair&eacute;es comme &agrave;
+l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Marius suivit la rue Saint-Honor&eacute;. &Agrave; mesure qu'il s'&eacute;loignait du
+Palais-Royal, il y avait moins de fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es; les boutiques
+&eacute;taient tout &agrave; fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue
+s'assombrissait et en m&ecirc;me temps la foule s'&eacute;paississait. Car les
+passants maintenant &eacute;taient une foule. On ne voyait personne parler dans
+cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et
+profond.</p>
+
+<p>Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait &laquo;des rassemblements&raquo;,
+esp&egrave;ces de groupes immobiles et sombres qui &eacute;taient parmi les allants et
+venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'&eacute;tait
+un bloc r&eacute;sistant, massif, solide, compact, presque imp&eacute;n&eacute;trable, de
+gens entass&eacute;s qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait l&agrave; presque plus
+d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des
+casquettes, des t&ecirc;tes h&eacute;riss&eacute;es et terreuses. Cette multitude ondulait
+confus&eacute;ment dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent
+rauque d'un fr&eacute;missement. Quoique pas un ne march&acirc;t, on entendait un
+pi&eacute;tinement dans la boue. Au-del&agrave; de cette &eacute;paisseur de foule, dans la
+rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la
+rue Saint-Honor&eacute;, il n'y avait plus une seule vitre o&ugrave; brill&acirc;t une
+chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et
+d&eacute;croissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-l&agrave; ressemblaient
+&agrave; de grosses &eacute;toiles rouges pendues &agrave; des cordes et jetaient sur le pav&eacute;
+une ombre qui avait la forme d'une grande araign&eacute;e. Ces rues n'&eacute;taient
+pas d&eacute;sertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes
+remu&eacute;es et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne d&eacute;passait cette
+limite. L&agrave; cessait la circulation. L&agrave; finissait la foule et commen&ccedil;ait
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Marius voulait avec la volont&eacute; de l'homme qui n'esp&egrave;re plus. On l'avait
+appel&eacute;, il fallait qu'il all&acirc;t. Il trouva le moyen de traverser la foule
+et de traverser le bivouac des troupes, il se d&eacute;roba aux patrouilles, il
+&eacute;vita les sentinelles. Il fit un d&eacute;tour, gagna la rue de B&eacute;thisy, et se
+dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait
+plus de lanternes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir franchi la zone de la foule, il avait d&eacute;pass&eacute; la lisi&egrave;re des
+troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,
+plus un soldat, plus une lumi&egrave;re; personne. La solitude, le silence, la
+nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'&eacute;tait
+entrer dans une cave.</p>
+
+<p>Il continua d'avancer.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas. Quelqu'un passa pr&egrave;s de lui en courant. &Eacute;tait-ce un
+homme? une femme? &eacute;taient-ils plusieurs? Il n'e&ucirc;t pu le dire. Cela avait
+pass&eacute; et s'&eacute;tait &eacute;vanoui.</p>
+
+<p>De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea &ecirc;tre la rue
+de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta &agrave; un
+obstacle. Il &eacute;tendit les mains. C'&eacute;tait une charrette renvers&eacute;e; son
+pied reconnut des flaques d'eau, des fondri&egrave;res, des pav&eacute;s &eacute;pars et
+amoncel&eacute;s. Il y avait l&agrave; une barricade &eacute;bauch&eacute;e et abandonn&eacute;e. Il
+escalada les pav&eacute;s et se trouva de l'autre c&ocirc;t&eacute; du barrage. Il marchait
+tr&egrave;s pr&egrave;s des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au
+del&agrave; de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose
+de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'&eacute;taient deux chevaux
+blancs; les chevaux de l'omnibus d&eacute;tel&eacute; le matin par Bossuet, qui
+avaient err&eacute; au hasard de rue en rue toute la journ&eacute;e et avaient fini
+par s'arr&ecirc;ter l&agrave;, avec cette patience accabl&eacute;e des brutes qui ne
+comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les
+actions de la providence.</p>
+
+<p>Marius laissa les chevaux derri&egrave;re lui. Comme il abordait une rue qui
+lui faisait l'effet d'&ecirc;tre la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,
+venu on ne sait d'o&ugrave; et qui traversait l'obscurit&eacute; au hasard, siffla
+tout pr&egrave;s de lui, et la balle per&ccedil;a au-dessus de sa t&ecirc;te un plat &agrave; barbe
+de cuivre suspendu &agrave; la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en
+1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat &agrave;
+barbe trou&eacute;.</p>
+
+<p>Ce coup de fusil, c'&eacute;tait encore de la vie. &Agrave; partir de cet instant, il
+ne rencontra plus rien.</p>
+
+<p>Tout cet itin&eacute;raire ressemblait &agrave; une descente de marches noires.</p>
+
+<p>Marius n'en alla pas moins en avant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIm" id="Chapitre_IIm"></a><a href="#treizieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Paris &agrave; vol de hibou</h3>
+
+
+<p>Un &ecirc;tre qui e&ucirc;t plan&eacute; sur Paris en ce moment avec l'aile de la
+chauve-souris ou de la chouette e&ucirc;t eu sous les yeux un spectacle morne.</p>
+
+<p>Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la
+ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, o&ugrave; se
+croisent mille ruelles et dont les insurg&eacute;s avaient fait leur redoute et
+leur place d'armes, lui e&ucirc;t apparu comme un &eacute;norme trou sombre creus&eacute; au
+centre de Paris. L&agrave; le regard tombait dans un ab&icirc;me. Gr&acirc;ce aux
+r&eacute;verb&egrave;res bris&eacute;s, gr&acirc;ce aux fen&ecirc;tres ferm&eacute;es, l&agrave; cessait tout
+rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police
+de l'&eacute;meute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est-&agrave;-dire la
+nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurit&eacute;, multiplier chaque
+combattant par les possibilit&eacute;s que cette obscurit&eacute; contient, c'est la
+tactique n&eacute;cessaire de l'insurrection. &Agrave; la chute du jour, toute crois&eacute;e
+o&ugrave; une chandelle s'allumait avait re&ccedil;u une balle. La lumi&egrave;re &eacute;tait
+&eacute;teinte, quelquefois l'habitant tu&eacute;. Aussi rien ne bougeait. Il n'y
+avait rien l&agrave; que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans
+les rues une sorte d'horreur sacr&eacute;e. On n'y apercevait m&ecirc;me pas les
+longues rang&eacute;es de fen&ecirc;tres et d'&eacute;tages, les dentelures des chemin&eacute;es et
+des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pav&eacute; boueux et mouill&eacute;.
+L'&oelig;il qui e&ucirc;t regard&eacute; d'en haut dans cet amas d'ombre e&ucirc;t entrevu
+peut-&ecirc;tre &ccedil;&agrave; et l&agrave;, de distance en distance, des clart&eacute;s indistinctes
+faisant saillir des lignes bris&eacute;es et bizarres, des profils de
+constructions singuli&egrave;res, quelque chose de pareil &agrave; des lueurs allant
+et venant dans des ruines; c'est l&agrave; qu'&eacute;taient les barricades. Le reste
+&eacute;tait un lac d'obscurit&eacute;, brumeux, pesant, fun&egrave;bre, au-dessus duquel se
+dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,
+l'&eacute;glise Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands &eacute;difices
+dont l'homme fait des g&eacute;ants et dont la nuit fait des fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Tout autour de ce labyrinthe d&eacute;sert et inqui&eacute;tant, dans les quartiers o&ugrave;
+la circulation parisienne n'&eacute;tait pas an&eacute;antie et o&ugrave; quelques rares
+r&eacute;verb&egrave;res brillaient, l'observateur a&eacute;rien e&ucirc;t pu distinguer la
+scintillation m&eacute;tallique des sabres et des bayonnettes, le roulement
+sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux
+grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et
+se fermait lentement autour de l'&eacute;meute.</p>
+
+<p>Le quartier investi n'&eacute;tait plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;
+tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,
+chacune des rues o&ugrave; l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.</p>
+
+<p>Ombre farouche, pleine de pi&egrave;ges, pleine de chocs inconnus et
+redoutables, o&ugrave; il &eacute;tait effrayant de p&eacute;n&eacute;trer et &eacute;pouvantable de
+s&eacute;journer, o&ugrave; ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les
+attendaient, o&ugrave; ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui
+allaient venir. Des combattants invisibles retranch&eacute;s &agrave; chaque coin de
+rue; les emb&ucirc;ches du s&eacute;pulcre cach&eacute;es dans les &eacute;paisseurs de la nuit.
+C'&eacute;tait fini. Plus d'autre clart&eacute; &agrave; esp&eacute;rer l&agrave; d&eacute;sormais que l'&eacute;clair
+des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de
+la mort. O&ugrave;? comment? quand? On ne savait, mais c'&eacute;tait certain et
+in&eacute;vitable. L&agrave;, dans ce lieu marqu&eacute; pour la lutte, le gouvernement et
+l'insurrection, la garde nationale et les soci&eacute;t&eacute;s populaires, la
+bourgeoisie et l'&eacute;meute, allaient s'aborder &agrave; t&acirc;tons. Pour les uns comme
+pour les autres, la n&eacute;cessit&eacute; &eacute;tait la m&ecirc;me. Sortir de l&agrave; tu&eacute;s ou
+vainqueurs, seule issue possible d&eacute;sormais. Situation tellement extr&ecirc;me,
+obscurit&eacute; tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris
+de r&eacute;solution et les plus hardis de terreur.</p>
+
+<p>Du reste, des deux c&ocirc;t&eacute;s, furie, acharnement, d&eacute;termination &eacute;gale. Pour
+les uns, avancer, c'&eacute;tait mourir, et personne ne songeait &agrave; reculer;
+pour les autres, rester, c'&eacute;tait mourir, et personne ne songeait &agrave; fuir.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait n&eacute;cessaire que le lendemain tout f&ucirc;t termin&eacute;, que le triomphe
+f&ucirc;t ici ou l&agrave;, que l'insurrection f&ucirc;t une r&eacute;volution ou une
+&eacute;chauffour&eacute;e. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre
+bourgeois le sentait. De l&agrave; une pens&eacute;e d'angoisse qui se m&ecirc;lait &agrave;
+l'ombre imp&eacute;n&eacute;trable de ce quartier o&ugrave; tout allait se d&eacute;cider; de l&agrave; un
+redoublement d'anxi&eacute;t&eacute; autour de ce silence d'o&ugrave; allait sortir une
+catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit d&eacute;chirant comme un
+r&acirc;le, mena&ccedil;ant comme une mal&eacute;diction, le tocsin de Saint-Merry. Rien
+n'&eacute;tait gla&ccedil;ant comme la clameur de cette cloche &eacute;perdue et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+se lamentant dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Comme il arrive souvent, la nature semblait s'&ecirc;tre mise d'accord avec ce
+que les hommes allaient faire. Rien ne d&eacute;rangeait les funestes harmonies
+de cet ensemble. Les &eacute;toiles avaient disparu; des nuages lourds
+emplissaient tout l'horizon de leurs plis m&eacute;lancoliques. Il y avait un
+ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se d&eacute;ployait
+sur cet immense tombeau.</p>
+
+<p>Tandis qu'une bataille encore toute politique se pr&eacute;parait dans ce m&ecirc;me
+emplacement qui avait vu d&eacute;j&agrave; tant d'&eacute;v&eacute;nements r&eacute;volutionnaires, tandis
+que la jeunesse, les associations secr&egrave;tes, les &eacute;coles, au nom des
+principes, et la classe moyenne, au nom des int&eacute;r&ecirc;ts, s'approchaient
+pour se heurter, s'&eacute;treindre et se terrasser, tandis que chacun h&acirc;tait
+et appelait l'heure derni&egrave;re et d&eacute;cisive de la crise, au loin et en
+dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavit&eacute;s insondables de
+ce vieux Paris mis&eacute;rable qui dispara&icirc;t sous la splendeur du Paris
+heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du
+peuple.</p>
+
+<p>Voix effrayante et sacr&eacute;e qui se compose du rugissement de la brute et
+de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,
+qui vient tout &agrave; la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut
+comme la voix du tonnerre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIm" id="Chapitre_IIIm"></a><a href="#treizieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>L'extr&ecirc;me bord</h3>
+
+
+<p>Marius &eacute;tait arriv&eacute; aux halles.</p>
+
+<p>L&agrave; tout &eacute;tait plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans
+les rues voisines. On e&ucirc;t dit que la paix glaciale du s&eacute;pulcre &eacute;tait
+sortie de terre et s'&eacute;tait r&eacute;pandue sous le ciel.</p>
+
+<p>Une rougeur pourtant d&eacute;coupait sur ce fond noir la haute toiture des
+maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du c&ocirc;t&eacute; de Saint-Eustache.
+C'&eacute;tait le reflet de la torche qui br&ucirc;lait dans la barricade de
+Corinthe. Marius s'&eacute;tait dirig&eacute; sur cette rougeur. Elle l'avait amen&eacute; au
+March&eacute;-aux-Poir&eacute;es, et il entrevoyait l'embouchure t&eacute;n&eacute;breuse de la rue
+des Pr&ecirc;cheurs. Il y entra. La vedette des insurg&eacute;s qui guettait &agrave;
+l'autre bout ne l'aper&ccedil;ut pas. Il se sentait tout pr&egrave;s de ce qu'il &eacute;tait
+venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au
+coude de ce court tron&ccedil;on de la ruelle Mond&eacute;tour qui &eacute;tait, on s'en
+souvient, la seule communication conserv&eacute;e par Enjolras avec le dehors.
+Au coin de la derni&egrave;re maison, &agrave; sa gauche, il avan&ccedil;a la t&ecirc;te, et
+regarda dans le tron&ccedil;on Mond&eacute;tour.</p>
+
+<p>Un peu au del&agrave; de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la
+Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre o&ugrave; il &eacute;tait lui-m&ecirc;me
+enseveli, il aper&ccedil;ut quelque lueur sur les pav&eacute;s, un peu du cabaret, et,
+derri&egrave;re, un lampion clignotant dans une esp&egrave;ce de muraille informe, et
+des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela &eacute;tait
+&agrave; dix toises de lui. C'&eacute;tait l'int&eacute;rieur de la barricade.</p>
+
+<p>Les maisons qui bordaient la ruelle &agrave; droite lui cachaient le reste du
+cabaret, la grande barricade et le drapeau.</p>
+
+<p>Marius n'avait plus qu'un pas &agrave; faire.</p>
+
+<p>Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,
+et songea &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il songea &agrave; cet h&eacute;ro&iuml;que colonel Pontmercy qui avait &eacute;t&eacute; un si fier
+soldat, qui avait gard&eacute; sous la R&eacute;publique la fronti&egrave;re de France et
+touch&eacute; sous l'empereur la fronti&egrave;re d'Asie, qui avait vu G&ecirc;nes,
+Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui
+avait laiss&eacute; sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de
+ce m&ecirc;me sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi
+avant l'&acirc;ge dans la discipline et le commandement, qui avait v&eacute;cu le
+ceinturon boucl&eacute;, les &eacute;paulettes tombant sur la poitrine, la cocarde
+noircie par la poudre, le front pliss&eacute; par le casque, sous la baraque,
+au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans &eacute;tait
+revenu des grandes guerres la joue balafr&eacute;e, le visage souriant, simple,
+tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la
+France et rien contre elle.</p>
+
+<p>Il se dit que son jour &agrave; lui &eacute;tait venu aussi, que son heure avait enfin
+sonn&eacute;, qu'apr&egrave;s son p&egrave;re il allait, lui aussi, &ecirc;tre brave, intr&eacute;pide,
+hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,
+verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire
+la guerre &agrave; son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce
+champ de bataille o&ugrave; il allait descendre, c'&eacute;tait la rue, et que cette
+guerre qu'il allait faire, c'&eacute;tait la guerre civile!</p>
+
+<p>Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que
+c'&eacute;tait l&agrave; qu'il allait tomber.</p>
+
+<p>Alors il frissonna.</p>
+
+<p>Il songea &agrave; cette &eacute;p&eacute;e de son p&egrave;re que son a&iuml;eul avait vendue &agrave; un
+brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrett&eacute;e. Il se dit
+qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste &eacute;p&eacute;e, de lui &eacute;chapper
+et de s'en aller irrit&eacute;e dans les t&eacute;n&egrave;bres; que si elle s'&eacute;tait enfuie
+ainsi, c'est qu'elle &eacute;tait intelligente et qu'elle pr&eacute;voyait l'avenir;
+c'est qu'elle pressentait l'&eacute;meute, la guerre des ruisseaux, la guerre
+des pav&eacute;s, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donn&eacute;s
+et re&ccedil;us par derri&egrave;re; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,
+elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'apr&egrave;s ce
+qu'elle avait fait avec le p&egrave;re, elle ne voulait pas faire cela avec le
+fils! Il se dit que si cette &eacute;p&eacute;e &eacute;tait l&agrave;, si, l'ayant recueillie au
+chevet de son p&egrave;re mort, il avait os&eacute; la prendre et l'emporter pour ce
+combat de nuit entre Fran&ccedil;ais dans un carrefour, &agrave; coup s&ucirc;r elle lui
+br&ucirc;lerait les mains et se mettrait &agrave; flamboyer devant lui comme l'&eacute;p&eacute;e
+de l'ange! Il se dit qu'il &eacute;tait heureux qu'elle n'y f&ucirc;t pas et qu'elle
+e&ucirc;t disparu, que cela &eacute;tait bien, que cela &eacute;tait juste, que son a&iuml;eul
+avait &eacute;t&eacute; le vrai gardien de la gloire de son p&egrave;re, et qu'il valait
+mieux que l'&eacute;p&eacute;e du colonel e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cri&eacute;e &agrave; l'encan, vendue au fripier,
+jet&eacute;e aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la
+patrie.</p>
+
+<p>Et puis il se mit &agrave; pleurer am&egrave;rement.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le
+pouvait. Puisqu'elle &eacute;tait partie, il fallait bien qu'il mour&ucirc;t. Ne lui
+avait-il pas donn&eacute; sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle &eacute;tait partie
+sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mour&ucirc;t. Et puis il
+&eacute;tait clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en &eacute;tait all&eacute;e
+ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son
+adresse! &Agrave; quoi bon vivre et pourquoi vivre &agrave; pr&eacute;sent? Et puis, quoi!
+&ecirc;tre venu jusque-l&agrave; et reculer! s'&ecirc;tre approch&eacute; du danger, et s'enfuir!
+&ecirc;tre venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout
+tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela
+suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui
+l'attendaient! qui avaient peut-&ecirc;tre besoin de lui! qui &eacute;taient une
+poign&eacute;e contre une arm&eacute;e! Manquer &agrave; tout &agrave; la fois, &agrave; l'amour, &agrave;
+l'amiti&eacute;, &agrave; sa parole! Donner &agrave; sa poltronnerie le pr&eacute;texte du
+patriotisme! Mais cela &eacute;tait impossible, et si le fant&ocirc;me de son p&egrave;re
+&eacute;tait l&agrave; dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins
+du plat de son &eacute;p&eacute;e et lui crierait: Marche donc, l&acirc;che!</p>
+
+<p>En proie au va-et-vient de ses pens&eacute;es, il baissait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait
+de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pens&eacute;e propre au
+voisinage de la tombe; &ecirc;tre pr&egrave;s de la mort, cela fait voir vrai. La
+vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-&ecirc;tre sur le point
+d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la
+rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'&acirc;me
+int&eacute;rieur, devant l'&oelig;il de sa pens&eacute;e. Tous les tumultueux points
+d'interrogation de la r&ecirc;verie lui revinrent en foule, mais sans le
+troubler. Il n'en laissa aucun sans r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Voyons, pourquoi son p&egrave;re s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des
+cas o&ugrave; l'insurrection monte &agrave; la dignit&eacute; de devoir? qu'y aurait-il donc
+de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui
+s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il
+ne s'agit plus d'un territoire sacr&eacute;, mais d'une id&eacute;e sainte. La patrie
+se plaint, soit; mais l'humanit&eacute; applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que
+la patrie se plaigne? La France saigne, mais la libert&eacute; sourit; et
+devant le sourire de la libert&eacute;, la France oublie sa plaie. Et puis, &agrave;
+voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre
+civile?</p>
+
+<p>La guerre civile? qu'est-ce &agrave; dire? Est-ce qu'il y a une guerre
+&eacute;trang&egrave;re? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre
+entre fr&egrave;res? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni
+guerre &eacute;trang&egrave;re, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la
+guerre juste. Jusqu'au jour o&ugrave; le grand concordat humain sera conclu, la
+guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se h&acirc;te contre
+le pass&eacute; qui s'attarde, peut &ecirc;tre n&eacute;cessaire. Qu'a-t-on &agrave; reprocher &agrave;
+cette guerre-l&agrave;? La guerre ne devient honte, l'&eacute;p&eacute;e ne devient poignard
+que lorsqu'elle assassine le droit, le progr&egrave;s, la raison, la
+civilisation, la v&eacute;rit&eacute;. Alors, guerre civile ou guerre &eacute;trang&egrave;re, elle
+est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la
+justice, de quel droit une forme de la guerre en m&eacute;priserait-elle une
+autre? de quel droit l'&eacute;p&eacute;e de Washington renierait-elle la pique de
+Camille Desmoulins? L&eacute;onidas contre l'&eacute;tranger, Timol&eacute;on contre le
+tyran, lequel est le plus grand? l'un est le d&eacute;fenseur, l'autre est le
+lib&eacute;rateur. Fl&eacute;trira-t-on, sans s'inqui&eacute;ter du but, toute prise d'armes
+dans l'int&eacute;rieur de la cit&eacute;? alors notez d'infamie Brutus, Marcel,
+Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues?
+Pourquoi pas? c'&eacute;tait la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de
+P&eacute;lage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France,
+Marnix contre l'Espagne, P&eacute;lage contre les Maures; tous contre
+l'&eacute;tranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'&eacute;tranger; l'oppression, c'est
+l'&eacute;tranger; le droit divin, c'est l'&eacute;tranger. Le despotisme viole la
+fronti&egrave;re morale, comme l'invasion viole la fronti&egrave;re g&eacute;ographique.
+Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas,
+reprendre son territoire. Il vient une heure o&ugrave; protester ne suffit
+plus; apr&egrave;s la philosophie il faut l'action; la vive force ach&egrave;ve ce que
+l'id&eacute;e a &eacute;bauch&eacute;; <i>Prom&eacute;th&eacute;e encha&icirc;n&eacute;</i> commence, Aristogiton finit;
+l'Encyclop&eacute;die &eacute;claire les &acirc;mes, le 10 ao&ucirc;t les &eacute;lectrise. Apr&egrave;s
+Eschyle, Thrasybule; apr&egrave;s Diderot, Danton. Les multitudes ont une
+tendance &agrave; accepter le ma&icirc;tre. Leur masse d&eacute;pose de l'apathie. Une foule
+se totalise ais&eacute;ment en ob&eacute;issance. Il faut les remuer, les pousser,
+rudoyer les hommes par le bienfait m&ecirc;me de leur d&eacute;livrance, leur blesser
+les yeux par le vrai, leur jeter la lumi&egrave;re &agrave; poign&eacute;es terribles. Il
+faut qu'ils soient eux-m&ecirc;mes un peu foudroy&eacute;s par leur propre salut; cet
+&eacute;blouissement les r&eacute;veille. De l&agrave; la n&eacute;cessit&eacute; des tocsins et des
+guerres. Il faut que de grands combattants se l&egrave;vent, illuminent les
+nations par l'audace, et secouent cette triste humanit&eacute; que couvrent
+d'ombre le droit divin, la gloire c&eacute;sarienne, la force, le fanatisme, le
+pouvoir irresponsable et les majest&eacute;s absolues; cohue stupidement
+occup&eacute;e &agrave; contempler, dans leur splendeur cr&eacute;pusculaire, ces sombres
+triomphes de la nuit. &Agrave; bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous?
+appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont
+tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les
+principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le
+propre de la v&eacute;rit&eacute; c'est de manquer de complaisance; pas de concession
+donc; tout empi&eacute;tement sur l'homme doit &ecirc;tre r&eacute;prim&eacute;; il y a le droit
+divin dans Louis XVI, il y a le <i>parce que Bourbon</i> dans Louis-Philippe;
+tous deux repr&eacute;sentent dans une certaine mesure la confiscation du
+droit, et pour d&eacute;blayer l'usurpation universelle, il faut les combattre;
+il le faut, la France &eacute;tant toujours ce qui commence. Quand le ma&icirc;tre
+tombe en France, il tombe partout. En somme, r&eacute;tablir la v&eacute;rit&eacute; sociale,
+rendre son tr&ocirc;ne &agrave; la libert&eacute;, rendre le peuple au peuple, rendre &agrave;
+l'homme la souverainet&eacute;, replacer la pourpre sur la t&ecirc;te de la France,
+restaurer dans leur pl&eacute;nitude la raison et l'&eacute;quit&eacute;, supprimer tout
+germe d'antagonisme en restituant chacun &agrave; lui-m&ecirc;me, an&eacute;antir l'obstacle
+que la royaut&eacute; fait &agrave; l'immense concorde universelle, remettre le genre
+humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par
+cons&eacute;quent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-l&agrave; construisent la
+paix. Une &eacute;norme forteresse de pr&eacute;jug&eacute;s, de privil&egrave;ges, de
+superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences,
+d'iniquit&eacute;s, de t&eacute;n&egrave;bres, est encore debout sur le monde avec ses tours
+de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse
+monstrueuse. Vaincre &agrave; Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille,
+c'est immense.</p>
+
+<p>Il n'est personne qui ne l'ait remarqu&eacute; sur soi-m&ecirc;me, l'&acirc;me, et c'est l&agrave;
+la merveille de son unit&eacute; compliqu&eacute;e d'ubiquit&eacute;, a cette aptitude
+&eacute;trange de raisonner presque froidement dans les extr&eacute;mit&eacute;s les plus
+violentes, et il arrive souvent que la passion d&eacute;sol&eacute;e et le profond
+d&eacute;sespoir, dans l'agonie m&ecirc;me de leurs monologues les plus noirs,
+traitent des sujets et discutent des th&egrave;ses. La logique se m&ecirc;le &agrave; la
+convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage
+lugubre de la pens&eacute;e. C'&eacute;tait l&agrave; la situation d'esprit de Marius.</p>
+
+<p>Tout en songeant ainsi, accabl&eacute;, mais r&eacute;solu, h&eacute;sitant pourtant, et, en
+somme, fr&eacute;missant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans
+l'int&eacute;rieur de la barricade. Les insurg&eacute;s y causaient &agrave; demi-voix, sans
+remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la derni&egrave;re phase
+de l'attente. Au-dessus d'eux, &agrave; une lucarne d'un troisi&egrave;me &eacute;tage,
+Marius distinguait une esp&egrave;ce de spectateur ou de t&eacute;moin qui lui
+semblait singuli&egrave;rement attentif. C'&eacute;tait le portier tu&eacute; par Le Cabuc.
+D'en bas, &agrave; la r&eacute;verb&eacute;ration de la torche enfouie dans les pav&eacute;s, on
+apercevait cette t&ecirc;te vaguement. Rien n'&eacute;tait plus &eacute;trange, &agrave; cette
+clart&eacute; sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, &eacute;tonn&eacute;e,
+avec ses cheveux h&eacute;riss&eacute;s, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche
+b&eacute;ante, pench&eacute;e sur la rue dans une attitude de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que celui qui &eacute;tait mort consid&eacute;rait ceux qui allaient
+mourir. Une longue tra&icirc;n&eacute;e de sang qui avait coul&eacute; de cette t&ecirc;te
+descendait en filets rouge&acirc;tres de la lucarne jusqu'&agrave; la hauteur du
+premier &eacute;tage o&ugrave; elle s'arr&ecirc;tait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_quatorzieme" id="Livre_quatorzieme"></a>Livre quatorzi&egrave;me&mdash;Les grandeurs du d&eacute;sespoir</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_In" id="Chapitre_In"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le drapeau&mdash;Premier acte</h3>
+
+
+<p>Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonn&eacute; &agrave; Saint-Merry, Enjolras
+et Combeferre &eacute;taient all&eacute;s s'asseoir, la carabine &agrave; la main, pr&egrave;s de la
+coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils &eacute;coutaient,
+cherchant &agrave; saisir m&ecirc;me le bruit de marche le plus sourd et le plus
+lointain.</p>
+
+<p>Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie,
+qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'&eacute;leva et se mit &agrave; chanter
+distinctement sur le vieil air populaire <i>Au clair de la lune</i> cette
+po&eacute;sie termin&eacute;e par une sorte de cri pareil au chant du coq:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon nez est en larmes.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon ami Bugeaud,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pr&ecirc;t'-moi tes gendarmes</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour leur dire un mot.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En capote bleue,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La poule au shako,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Voici la banlieue!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Co-cocorico!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ils se serr&egrave;rent la main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Gavroche, dit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous avertit, dit Combeferre.</p>
+
+<p>Une course pr&eacute;cipit&eacute;e troubla la rue d&eacute;serte, on vit un &ecirc;tre plus agile
+qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la
+barricade tout essouffl&eacute;, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fusil! Les voici.</p>
+
+<p>Un frisson &eacute;lectrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le
+mouvement des mains cherchant les fusils.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le grand fusil, r&eacute;pondit Gavroche.</p>
+
+<p>Et il prit le fusil de Javert.</p>
+
+<p>Deux sentinelles s'&eacute;taient repli&eacute;es et &eacute;taient rentr&eacute;es presque en m&ecirc;me
+temps que Gavroche. C'&eacute;tait la sentinelle du bout de la rue et la
+vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Pr&ecirc;cheurs
+&eacute;tait rest&eacute;e &agrave; son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du c&ocirc;t&eacute;
+des ponts et des halles.</p>
+
+<p>La rue de la Chanvrerie, dont quelques pav&eacute;s &agrave; peine &eacute;taient visibles au
+reflet de la lumi&egrave;re qui se projetait sur le drapeau, offrait aux
+insurg&eacute;s l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Chacun avait pris son poste de combat.</p>
+
+<p>Quarante-trois insurg&eacute;s, parmi lesquels Enjolras, Combeferre,
+Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, &eacute;taient agenouill&eacute;s
+dans la grande barricade, les t&ecirc;tes &agrave; fleur de la cr&ecirc;te du barrage, les
+canons des fusils et des carabines braqu&eacute;s sur les pav&eacute;s comme &agrave; des
+meurtri&egrave;res, attentifs, muets, pr&ecirc;ts &agrave; faire feu. Six, command&eacute;s par
+Feuilly, s'&eacute;taient install&eacute;s, le fusil en joue, aux fen&ecirc;tres des deux
+&eacute;tages de Corinthe.</p>
+
+<p>Quelques instants s'&eacute;coul&egrave;rent encore, puis un bruit de pas, mesur&eacute;,
+pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du c&ocirc;t&eacute; de Saint-Leu. Ce
+bruit, d'abord faible, puis pr&eacute;cis, puis lourd et sonore, s'approchait
+lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuit&eacute; tranquille
+et terrible. On n'entendait rien que cela. C'&eacute;tait tout ensemble le
+silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre
+avait on ne sait quoi d'&eacute;norme et de multiple qui &eacute;veillait l'id&eacute;e d'une
+foule en m&ecirc;me temps que l'id&eacute;e d'un spectre. On croyait entendre marcher
+l'effrayante statue L&eacute;gion. Ce pas approcha; il approcha encore, et
+s'arr&ecirc;ta. Il sembla qu'on entend&icirc;t au bout de la rue le souffle de
+beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait
+tout au fond, dans cette &eacute;paisse obscurit&eacute;, une multitude de fils
+m&eacute;talliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui
+s'agitaient, pareils &agrave; ces indescriptibles r&eacute;seaux phosphoriques qu'au
+moment de s'endormir on aper&ccedil;oit, sous ses paupi&egrave;res ferm&eacute;es, dans les
+premiers brouillards du sommeil. C'&eacute;taient les bayonnettes et les canons
+de fusils confus&eacute;ment &eacute;clair&eacute;s par la r&eacute;verb&eacute;ration lointaine de la
+torche.</p>
+
+<p>Il y eut encore une pause, comme si des deux c&ocirc;t&eacute;s on attendait. Tout &agrave;
+coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne
+voyait personne, et qu'il semblait que c'&eacute;tait l'obscurit&eacute; elle-m&ecirc;me qui
+parlait, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vive?</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent.</p>
+
+<p>Enjolras r&eacute;pondit d'un accent vibrant et altier:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;volution fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! dit la voix.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair empourpra toutes les fa&ccedil;ades de la rue comme si la porte d'une
+fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.</p>
+
+<p>Une effroyable d&eacute;tonation &eacute;clata sur la barricade. Le drapeau rouge
+tomba. La d&eacute;charge avait &eacute;t&eacute; si violente et si dense qu'elle en avait
+coup&eacute; la hampe; c'est-&agrave;-dire la pointe m&ecirc;me du timon de l'omnibus. Des
+balles, qui avaient ricoch&eacute; sur les corniches des maisons, p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent
+dans la barricade et bless&egrave;rent plusieurs hommes.</p>
+
+<p>L'impression de cette premi&egrave;re d&eacute;charge fut gla&ccedil;ante. L'attaque &eacute;tait
+rude, et de nature &agrave; faire songer les plus hardis. Il &eacute;tait &eacute;vident
+qu'on avait au moins affaire &agrave; un r&eacute;giment tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour
+riposter qu'ils soient engag&eacute;s dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau!</p>
+
+<p>Il ramassa le drapeau qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment tomb&eacute; &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe
+rechargeait les armes.</p>
+
+<p>Enjolras reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui a du c&oelig;ur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur
+la barricade?</p>
+
+<p>Pas un ne r&eacute;pondit. Monter sur la barricade au moment o&ugrave; sans doute elle
+&eacute;tait couch&eacute;e en joue de nouveau, c'&eacute;tait simplement la mort. Le plus
+brave h&eacute;site &agrave; se condamner. Enjolras lui-m&ecirc;me avait un fr&eacute;missement. Il
+r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne se pr&eacute;sente?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIn" id="Chapitre_IIn"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Le drapeau&mdash;Deuxi&egrave;me acte</h3>
+
+
+<p>Depuis qu'on &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; Corinthe et qu'on avait commenc&eacute; &agrave;
+construire la barricade, on n'avait plus gu&egrave;re fait attention au p&egrave;re
+Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitt&eacute; l'attroupement. Il &eacute;tait
+entr&eacute; dans le rez-de-chauss&eacute;e du cabaret et s'&eacute;tait assis derri&egrave;re le
+comptoir. L&agrave;, il s'&eacute;tait pour ainsi dire an&eacute;anti en lui-m&ecirc;me. Il
+semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres
+l'avaient deux ou trois fois accost&eacute;, l'avertissant du p&eacute;ril,
+l'engageant &agrave; se retirer, sans qu'il par&ucirc;t les entendre. Quand on ne lui
+parlait pas, sa bouche remuait comme s'il r&eacute;pondait &agrave; quelqu'un, et d&egrave;s
+qu'on lui adressait la parole, ses l&egrave;vres devenaient immobiles et ses
+yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la
+barricade f&ucirc;t attaqu&eacute;e, il avait pris une posture qu'il n'avait plus
+quitt&eacute;e, les deux poings sur ses deux genoux et la t&ecirc;te pench&eacute;e en avant
+comme s'il regardait dans un pr&eacute;cipice. Rien n'avait pu le tirer de
+cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit f&ucirc;t dans la
+barricade. Quand chacun &eacute;tait all&eacute; prendre sa place de combat, il
+n'&eacute;tait plus rest&eacute; dans la salle basse que Javert li&eacute; au poteau, un
+insurg&eacute; le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de
+l'attaque, &agrave; la d&eacute;tonation, la secousse physique l'avait atteint et
+comme r&eacute;veill&eacute;, il s'&eacute;tait lev&eacute; brusquement, il avait travers&eacute; la salle,
+et &agrave; l'instant o&ugrave; Enjolras r&eacute;p&eacute;ta son appel:&mdash;Personne ne se pr&eacute;sente?
+on vit le vieillard appara&icirc;tre sur le seuil du cabaret.</p>
+
+<p>Sa pr&eacute;sence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'&eacute;leva:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le repr&eacute;sentant du
+peuple!</p>
+
+<p>Il est probable qu'il n'entendait pas.</p>
+
+<p>Il marcha droit &agrave; Enjolras, les insurg&eacute;s s'&eacute;cartaient devant lui avec
+une crainte religieuse, il arracha le drapeau &agrave; Enjolras qui reculait
+p&eacute;trifi&eacute;, et alors, sans que personne os&acirc;t ni l'arr&ecirc;ter ni l'aider, ce
+vieillard de quatre-vingts ans, la t&ecirc;te branlante, le pied ferme, se mit
+&agrave; gravir lentement l'escalier de pav&eacute;s pratiqu&eacute; dans la barricade. Cela
+&eacute;tait si sombre et si grand que tous autour de lui cri&egrave;rent: Chapeau
+bas! &Agrave; chaque marche qu'il montait, c'&eacute;tait effrayant, ses cheveux
+blancs, sa face d&eacute;cr&eacute;pite, son grand front chauve et rid&eacute;, ses yeux
+caves, sa bouche &eacute;tonn&eacute;e et ouverte, son vieux bras levant la banni&egrave;re
+rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clart&eacute; sanglante
+de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le
+drapeau de la terreur &agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand il fut au haut de la derni&egrave;re marche, quand ce fant&ocirc;me tremblant
+et terrible, debout sur ce monceau de d&eacute;combres en pr&eacute;sence de douze
+cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il
+&eacute;tait plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les t&eacute;n&egrave;bres une
+figure surnaturelle et colossale.</p>
+
+<p>Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges.</p>
+
+<p>Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la R&eacute;volution! vive la R&eacute;publique! fraternit&eacute;! &eacute;galit&eacute;! et la
+mort!</p>
+
+<p>On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au
+murmure d'un pr&ecirc;tre press&eacute; qui d&eacute;p&ecirc;che une pri&egrave;re. C'&eacute;tait probablement
+le commissaire de police qui faisait les sommations l&eacute;gales &agrave; l'autre
+bout de la rue.</p>
+
+<p>Puis la m&ecirc;me voix &eacute;clatante qui avait cri&eacute;: qui vive? cria:</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous!</p>
+
+<p>M. Mabeuf, bl&ecirc;me, hagard, les prunelles illumin&eacute;es des lugubres flammes
+de l'&eacute;garement, leva le drapeau au-dessus de son front et r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la R&eacute;publique!</p>
+
+<p>&mdash;Feu! dit la voix.</p>
+
+<p>Une seconde d&eacute;charge, pareille &agrave; une mitraille, s'abattit sur la
+barricade.</p>
+
+<p>Le vieillard fl&eacute;chit sur ses genoux, puis se redressa, laissa &eacute;chapper
+le drapeau et tomba en arri&egrave;re &agrave; la renverse sur le pav&eacute;, comme une
+planche, tout de son long et les bras en croix.</p>
+
+<p>Des ruisseaux de sang coul&egrave;rent de dessous lui. Sa vieille t&ecirc;te, p&acirc;le et
+triste, semblait regarder le ciel.</p>
+
+<p>Une de ces &eacute;motions sup&eacute;rieures &agrave; l'homme qui font qu'on oublie m&ecirc;me de
+se d&eacute;fendre, saisit les insurg&eacute;s, et ils s'approch&egrave;rent du cadavre avec
+une &eacute;pouvante respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quels hommes que ces r&eacute;gicides! dit Enjolras.</p>
+
+<p>Courfeyrac se pencha &agrave; l'oreille d'Enjolras:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme.
+Mais ce n'&eacute;tait rien moins qu'un r&eacute;gicide. Je l'ai connu. Il s'appelait
+le p&egrave;re Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'&eacute;tait
+une brave ganache. Regarde-moi sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;T&ecirc;te de ganache et c&oelig;ur de Brutus, r&eacute;pondit Enjolras.</p>
+
+<p>Puis il &eacute;leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous
+h&eacute;sitions, il est venu! nous reculions, il a avanc&eacute;! Voil&agrave; ce que ceux
+qui tremblent de vieillesse enseignent &agrave; ceux qui tremblent de peur! Cet
+a&iuml;eul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une
+magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous
+d&eacute;fende ce vieillard mort comme il d&eacute;fendrait son p&egrave;re vivant, et que sa
+pr&eacute;sence au milieu de nous fasse la barricade imprenable!</p>
+
+<p>Un murmure d'adh&eacute;sion morne et &eacute;nergique suivit ces paroles.</p>
+
+<p>Enjolras se courba, souleva la t&ecirc;te du vieillard, et, farouche, le baisa
+au front, puis, lui &eacute;cartant les bras, et maniant ce mort avec une
+pr&eacute;caution tendre, comme s'il e&ucirc;t craint de lui faire du mal, il lui &ocirc;ta
+son habit, en montra &agrave; tous les trous sanglants, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; maintenant notre drapeau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIn" id="Chapitre_IIIn"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras</h3>
+
+
+<p>On jeta sur le p&egrave;re Mabeuf un long ch&acirc;le noir de la veuve Hucheloup. Six
+hommes firent de leurs fusils une civi&egrave;re, on y posa le cadavre, et on
+le porta, t&ecirc;tes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table
+de la salle basse.</p>
+
+<p>Ces hommes, tout entiers &agrave; la chose grave et sacr&eacute;e qu'ils faisaient, ne
+songeaient plus &agrave; la situation p&eacute;rilleuse o&ugrave; ils &eacute;taient.</p>
+
+<p>Quand le cadavre passa pr&egrave;s de Javert toujours impassible, Enjolras dit
+&agrave; l'espion:</p>
+
+<p>&mdash;Toi! tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitt&eacute; son
+poste et &eacute;tait rest&eacute; en observation, croyait voir des hommes s'approcher
+&agrave; pas de loup de la barricade. Tout &agrave; coup il cria:</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;fiez-vous!</p>
+
+<p>Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel,
+Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque
+plus temps. On apercevait une &eacute;tincelante &eacute;paisseur de bayonnettes
+ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute
+taille, p&eacute;n&eacute;traient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la
+coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.</p>
+
+<p>L'instant &eacute;tait critique. C'&eacute;tait cette premi&egrave;re redoutable minute de
+l'inondation, quand le fleuve se soul&egrave;ve an niveau de la lev&eacute;e et que
+l'eau commence &agrave; s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde
+encore, et la barricade &eacute;tait prise.</p>
+
+<p>Bahorel s'&eacute;lan&ccedil;a sur le premier garde municipal qui entrait et le tua &agrave;
+bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de
+bayonnette. Un autre avait d&eacute;j&agrave; terrass&eacute; Courfeyrac qui criait: &laquo;&Agrave; moi!&raquo;
+Le plus grand de tous, une esp&egrave;ce de colosse, marchait sur Gavroche la
+bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'&eacute;norme fusil
+de Javert, coucha r&eacute;sol&ucirc;ment en joue le g&eacute;ant, et l&acirc;cha son coup. Rien
+ne partit. Javert n'avait pas charg&eacute; son fusil. Le garde municipal
+&eacute;clata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant.</p>
+
+<p>Avant que la bayonnette e&ucirc;t touch&eacute; Gavroche, le fusil &eacute;chappait des
+mains du soldat, une balle avait frapp&eacute; le garde municipal au milieu du
+front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine
+poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur
+le pav&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marius qui venait d'entrer dans la barricade.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVn" id="Chapitre_IVn"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Le baril de poudre</h3>
+
+
+<p>Marius, toujours cach&eacute; dans le coude de la rue Mond&eacute;tour, avait assist&eacute;
+&agrave; la premi&egrave;re phase du combat, irr&eacute;solu et frissonnant. Cependant il
+n'avait pu r&eacute;sister longtemps &agrave; ce vertige myst&eacute;rieux et souverain qu'on
+pourrirait nommer l'appel de l'ab&icirc;me. Devant l'imminence du p&eacute;ril,
+devant la mort de M. Mabeuf, cette fun&egrave;bre &eacute;nigme, devant Bahorel tu&eacute;,
+Courfeyrac criant: &agrave; moi! cet enfant menac&eacute;, ses amis &agrave; secourir ou &agrave;
+venger, toute h&eacute;sitation s'&eacute;tait &eacute;vanouie, et il s'&eacute;tait ru&eacute; dans la
+m&ecirc;l&eacute;e ses deux pistolets &agrave; la main. Du premier coup il avait sauv&eacute;
+Gavroche et du second d&eacute;livr&eacute; Courfeyrac.</p>
+
+<p>Aux coups de feu, aux cris des gardes frapp&eacute;s, les assaillants avaient
+gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se
+dresser plus d'&agrave; mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des
+soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au
+poing. Ils couvraient d&eacute;j&agrave; plus des deux tiers du barrage, mais ils ne
+sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balan&ccedil;aient, craignant
+quelque pi&egrave;ge. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on
+regarderait dans une tani&egrave;re de lions. La lueur de la torche n'&eacute;clairait
+que les bayonnettes, les bonnets &agrave; poil et le haut des visages inquiets
+et irrit&eacute;s.</p>
+
+<p>Marius n'avait plus d'armes, il avait jet&eacute; ses pistolets d&eacute;charg&eacute;s, mais
+il avait aper&ccedil;u le baril de poudre dans la salle basse pr&egrave;s de la porte.</p>
+
+<p>Comme il se tournait &agrave; demi, regardant de ce c&ocirc;t&eacute;, un soldat le coucha
+en joue. Au moment o&ugrave; le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le
+bout du canon du fusil, et le boucha. C'&eacute;tait quelqu'un qui s'&eacute;tait
+&eacute;lanc&eacute;, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit,
+traversa la main, et peut-&ecirc;tre aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la
+balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fum&eacute;e, plut&ocirc;t entrevu
+que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aper&ccedil;ut &agrave; peine.
+Cependant il avait confus&eacute;ment vu ce canon de fusil dirig&eacute; sur lui et
+cette main qui l'avait bouch&eacute;, et il avait entendu le coup. Mais dans
+des minutes comme celle-l&agrave;, les choses qu'on voit vacillent et se
+pr&eacute;cipitent, et l'on ne s'arr&ecirc;te &agrave; rien. On se sent obscur&eacute;ment pouss&eacute;
+vers plus d'ombre encore, et tout est nuage.</p>
+
+<p>Les insurg&eacute;s, surpris, mais non effray&eacute;s, s'&eacute;taient ralli&eacute;s. Enjolras
+avait cri&eacute;: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la premi&egrave;re confusion
+en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart &eacute;taient
+mont&eacute;s &agrave; la fen&ecirc;tre du premier &eacute;tage et aux mansardes d'o&ugrave; ils
+dominaient les assaillants. Les plus d&eacute;termin&eacute;s, avec Enjolras,
+Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'&eacute;taient fi&egrave;rement adoss&eacute;s
+aux maisons du fond, &agrave; d&eacute;couvert et faisant face aux rang&eacute;es de soldats
+et de gardes qui couronnaient la barricade.</p>
+
+<p>Tout cela s'accomplit sans pr&eacute;cipitation, avec cette gravit&eacute; &eacute;trange et
+mena&ccedil;ante qui pr&eacute;c&egrave;de les m&ecirc;l&eacute;es. Des deux parts on se couchait en joue,
+&agrave; bout portant, on &eacute;tait si pr&egrave;s qu'on pouvait se parler &agrave; port&eacute;e de
+voix. Quand on fut &agrave; ce point o&ugrave; l'&eacute;tincelle va jaillir, un officier en
+hausse-col et &agrave; grosses &eacute;paulettes &eacute;tendit son &eacute;p&eacute;e et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bas les armes!</p>
+
+<p>&mdash;Feu! dit Enjolras.</p>
+
+<p>Les deux d&eacute;tonations partirent en m&ecirc;me temps, et tout disparut dans la
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Fum&eacute;e &acirc;cre et &eacute;touffante o&ugrave; se tra&icirc;naient, avec des g&eacute;missements faibles
+et sourds, des mourants et des bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Quand la fum&eacute;e se dissipa, on vit des deux c&ocirc;t&eacute;s les combattants,
+&eacute;claircis, mais toujours aux m&ecirc;mes places, qui rechargeaient les armes
+en silence.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, on entendit une voix tonnante qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!</p>
+
+<p>Tous se retourn&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; venait la voix.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait entr&eacute; dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre,
+puis il avait profit&eacute; de la fum&eacute;e et de l'esp&egrave;ce de brouillard obscur
+qui emplissait l'enceinte retranch&eacute;e, pour se glisser le long de la
+barricade jusqu'&agrave; cette cage de pav&eacute;s o&ugrave; &eacute;tait fix&eacute;e la torche. En
+arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de
+pav&eacute;s sous le baril, qui s'&eacute;tait sur-le-champ d&eacute;fonc&eacute;, avec une sorte
+d'ob&eacute;issance terrible, tout cela avait &eacute;t&eacute; pour Marius le temps de se
+baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes
+municipaux, officiers, soldats, pelotonn&eacute;s &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la
+barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pav&eacute;s, la torche
+&agrave; la main, son fier visage &eacute;clair&eacute; par une r&eacute;solution fatale, penchant
+la flamme de la torche vers ce monceau redoutable o&ugrave; l'on distinguait le
+baril de poudre bris&eacute;, et poussant ce cri terrifiant:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!</p>
+
+<p>Marius sur cette barricade apr&egrave;s l'octog&eacute;naire, c'&eacute;tait la vision de la
+jeune r&eacute;volution apr&egrave;s l'apparition de la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi!</p>
+
+<p>Marius r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p>Et il approcha la torche du baril de poudre.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait d&eacute;j&agrave; plus personne sur le barrage. Les assaillants,
+laissant leurs morts et leurs bless&eacute;s, refluaient p&ecirc;le-m&ecirc;le et en
+d&eacute;sordre vers l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la
+nuit. Ce fut un sauve-qui-peut.</p>
+
+<p>La barricade &eacute;tait d&eacute;gag&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vn" id="Chapitre_Vn"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Fin des vers de Jean Prouvaire</h3>
+
+
+<p>Tous entour&egrave;rent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! dit Combeferre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es venu &agrave; propos! fit Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Sans toi j'&eacute;tais mort! reprit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous j'&eacute;tais gob&eacute;! ajouta Gavroche.</p>
+
+<p>Marius demanda:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le chef?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, dit Enjolras.</p>
+
+<p>Marius avait eu toute la journ&eacute;e une fournaise dans le cerveau,
+maintenant c'&eacute;tait un tourbillon. Ce tourbillon qui &eacute;tait en lui lui
+faisait l'effet d'&ecirc;tre hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait
+qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; une distance immense de la vie. Ses deux lumineux
+mois de joie et d'amour aboutissant brusquement &agrave; cet effroyable
+pr&eacute;cipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se
+faisant tuer pour la R&eacute;publique, lui-m&ecirc;me chef d'insurg&eacute;s, toutes ces
+choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il &eacute;tait oblig&eacute; de
+faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait
+&eacute;tait r&eacute;el. Marius avait trop peu v&eacute;cu encore pour savoir que rien n'est
+plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours pr&eacute;voir,
+c'est l'impr&eacute;vu. Il assistait &agrave; son propre drame comme &agrave; une pi&egrave;ce qu'on
+ne comprend pas.</p>
+
+<p>Dans cette brume o&ugrave; &eacute;tait sa pens&eacute;e, il ne reconnut pas Javert qui, li&eacute;
+&agrave; son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la t&ecirc;te pendant l'attaque
+de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la r&eacute;volte avec
+la r&eacute;signation d'un martyr et la majest&eacute; d'un juge. Marius ne l'aper&ccedil;ut
+m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher
+et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit
+qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur
+cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurg&eacute;s
+avaient pos&eacute; des sentinelles, et quelques-uns qui &eacute;taient &eacute;tudiants en
+m&eacute;decine s'&eacute;taient mis &agrave; panser les bless&eacute;s.</p>
+
+<p>On avait jet&eacute; les tables hors du cabaret &agrave; l'exception de deux tables
+r&eacute;serv&eacute;es &agrave; la charpie et aux cartouches, et de la table o&ugrave; gisait le
+p&egrave;re Mabeuf; on les avait ajout&eacute;es &agrave; la barricade, et on les avait
+remplac&eacute;es dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve
+Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait &eacute;tendu les bless&eacute;s.
+Quant aux trois pauvres cr&eacute;atures qui habitaient Corinthe, on ne savait
+ce qu'elles &eacute;taient devenues. On finit pourtant par les retrouver
+cach&eacute;es dans la cave.</p>
+
+<p>Une &eacute;motion poignante vint assombrir la joie de la barricade d&eacute;gag&eacute;e.</p>
+
+<p>On fit l'appel. Un des insurg&eacute;s manquait. Et qui? Un des plus chers, un
+des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les bless&eacute;s, il
+n'y &eacute;tait pas. On le chercha parmi les morts, il n'y &eacute;tait pas. Il &eacute;tait
+&eacute;videmment prisonnier.</p>
+
+<p>Combeferre dit &agrave; Enjolras:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu &agrave; la mort de
+ce mouchard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Enjolras, mais moins qu'&agrave; la vie de Jean Prouvaire.</p>
+
+<p>Ceci se passait dans la salle basse pr&egrave;s du poteau de Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir &agrave; ma canne,
+et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le
+n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre.</p>
+
+<p>Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.</p>
+
+<p>On entendit une voix m&acirc;le crier:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la France! vive l'avenir!</p>
+
+<p>On reconnut la voix de Prouvaire.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair passa et une d&eacute;tonation &eacute;clata.</p>
+
+<p>Le silence se refit.</p>
+
+<p>&mdash;Ils l'ont tu&eacute;, s'&eacute;cria Combeferre.</p>
+
+<p>Enjolras regarda Javert et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tes amis viennent de te fusiller.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIn" id="Chapitre_VIn"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>L'agonie de la mort apr&egrave;s l'agonie de la vie</h3>
+
+
+<p>Une singularit&eacute; de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
+barricades se fait presque toujours de front, et qu'en g&eacute;n&eacute;ral les
+assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
+redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
+rues tortueuses. Toute l'attention des insurg&eacute;s se portait donc du c&ocirc;t&eacute;
+de la grande barricade qui &eacute;tait &eacute;videmment le point toujours menac&eacute; et
+o&ugrave; devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea &agrave;
+la petite barricade et y alla. Elle &eacute;tait d&eacute;serte et n'&eacute;tait gard&eacute;e que
+par le lampion qui tremblait entre les pav&eacute;s. Du reste la ruelle
+Mond&eacute;tour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
+&eacute;taient profond&eacute;ment calmes.</p>
+
+<p>Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
+prononc&eacute; faiblement dans l'obscurit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius!</p>
+
+<p>Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appel&eacute; deux heures
+auparavant &agrave; travers la grille de la rue Plumet.</p>
+
+<p>Seulement cette voix maintenant semblait n'&ecirc;tre plus qu'un souffle.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui et ne vit personne.</p>
+
+<p>Marius crut s'&ecirc;tre tromp&eacute;, et que c'&eacute;tait une illusion ajout&eacute;e par son
+esprit aux r&eacute;alit&eacute;s extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
+fit un pas pour sortir de l'enfoncement recul&eacute; o&ugrave; &eacute;tait la barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius! r&eacute;p&eacute;ta la voix.</p>
+
+<p>Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
+regarda, et ne vit rien.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos pieds, dit la voix.</p>
+
+<p>Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se tra&icirc;nait vers lui.
+Cela rampait sur le pav&eacute;. C'&eacute;tait cela qui lui parlait.</p>
+
+<p>Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
+velours d&eacute;chir&eacute;, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait &agrave; une
+mare de sang. Marius entrevit une t&ecirc;te p&acirc;le qui se dressait vers lui et
+qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;ponine.</p>
+
+<p>Marius se baissa vivement. C'&eacute;tait en effet cette malheureuse enfant.
+Elle &eacute;tait habill&eacute;e en homme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment &ecirc;tes-vous ici? que faites-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je meurs, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Il y a des mots et des incidents qui r&eacute;veillent les &ecirc;tres accabl&eacute;s.
+Marius s'&eacute;cria comme en sursaut:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bless&eacute;e! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
+vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
+faire mal? o&ugrave; souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'&ecirc;tes-vous
+venue faire ici?</p>
+
+<p>Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.</p>
+
+<p>En la soulevant il rencontra sa main.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri faible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je fait mal? demanda Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai touch&eacute; que votre main.</p>
+
+<p>Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
+main vit un trou noir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc &agrave; la main? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est perc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Perc&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;D'une balle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et une main qui l'a bouch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la mienne.</p>
+
+<p>Marius eut un fr&eacute;missement:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
+rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
+pas d'une main perc&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;La balle a travers&eacute; la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
+inutile de m'&ocirc;ter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
+panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous pr&egrave;s de moi sur cette
+pierre.</p>
+
+<p>Il ob&eacute;it; elle posa sa t&ecirc;te sur les genoux de Marius, et, sans le
+regarder, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voil&agrave;! Je ne souffre plus.</p>
+
+<p>Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
+effort et regarda Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
+ce jardin, c'&eacute;tait b&ecirc;te, puisque c'&eacute;tait moi qui vous avais montr&eacute; la
+maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
+vous....</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui &eacute;taient
+sans doute dans son esprit, elle reprit avec un d&eacute;chirant sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, vous &ecirc;tes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
+barricade. C'est moi qui vous ai amen&eacute; ici, tiens! Vous allez mourir.
+J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
+la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est dr&ocirc;le! Mais c'est
+que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai re&ccedil;u cette balle, je me
+suis tra&icirc;n&eacute;e ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramass&eacute;e. Je vous
+attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
+mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
+rappelez-vous le jour o&ugrave; je suis entr&eacute;e dans votre chambre et o&ugrave; je me
+suis mir&eacute;e dans votre miroir, et le jour o&ugrave; je vous ai rencontr&eacute; sur le
+boulevard pr&egrave;s des femmes en journ&eacute;e? Comme les oiseaux chantaient! Il
+n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donn&eacute; cent sous, et je vous ai
+dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramass&eacute; votre pi&egrave;ce au
+moins? Vous n'&ecirc;tes pas riche. Je n'ai pas pens&eacute; &agrave; vous dire de la
+ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
+souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
+mourir.</p>
+
+<p>Elle avait un air insens&eacute;, grave et navrant. Sa blouse d&eacute;chir&eacute;e montrait
+sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main perc&eacute;e sur sa poitrine o&ugrave;
+il y avait un autre trou, et d'o&ugrave; il sortait par instants un flot de
+sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.</p>
+
+<p>Marius consid&eacute;rait cette cr&eacute;ature infortun&eacute;e avec une profonde
+compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-elle tout &agrave; coup, cela revient. J'&eacute;touffe!</p>
+
+<p>Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
+pav&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
+barricade. L'enfant &eacute;tait mont&eacute; sur une table pour charger son fusil et
+chantait ga&icirc;ment la chanson alors si populaire:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En voyant Lafayette,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le gendarme r&eacute;p&egrave;te:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&Eacute;ponine se souleva, et &eacute;couta, puis elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re est l&agrave;. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fr&egrave;re? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
+douloureux de son c&oelig;ur aux devoirs que son p&egrave;re lui avait l&eacute;gu&eacute;s envers
+les Th&eacute;nardier, qui est votre fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui chante?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Marius fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait presque sur son s&eacute;ant, mais sa voix &eacute;tait tr&egrave;s basse et
+coup&eacute;e de hoquets. Par intervalles le r&acirc;le l'interrompait. Elle
+approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
+ajouta avec une expression &eacute;trange:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
+lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre &agrave; la poste.
+Je l'ai gard&eacute;e. Je ne voulais pas qu'elle vous parv&icirc;nt. Mais vous m'en
+voudriez peut-&ecirc;tre quand nous allons nous revoir tout &agrave; l'heure. On se
+revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.</p>
+
+<p>Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trou&eacute;e, mais
+elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
+Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit-elle.</p>
+
+<p>Marius prit la lettre.</p>
+
+<p>Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant pour ma peine, promettez-moi....</p>
+
+<p>Et elle s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets.</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
+morte.&mdash;Je le sentirai.</p>
+
+<p>Elle laissa retomber sa t&ecirc;te sur les genoux de Marius et ses paupi&egrave;res
+se ferm&egrave;rent. Il crut cette pauvre &acirc;me partie. &Eacute;ponine restait immobile;
+tout &agrave; coup, &agrave; l'instant o&ugrave; Marius la croyait &agrave; jamais endormie, elle
+ouvrit lentement ses yeux o&ugrave; apparaissait la sombre profondeur de la
+mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait d&eacute;j&agrave; venir d'un
+autre monde:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'&eacute;tais un peu amoureuse
+de vous.</p>
+
+<p>Elle essaya encore de sourire et expira.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIn" id="Chapitre_VIIn"></a><a href="#quatorzieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Gavroche profond calculateur des distances</h3>
+
+
+<p>Marius tint sa promesse. Il d&eacute;posa un baiser sur ce front livide o&ugrave;
+perlait une sueur glac&eacute;e. Ce n'&eacute;tait pas une infid&eacute;lit&eacute; &agrave; Cosette;
+c'&eacute;tait un adieu pensif et doux &agrave; une malheureuse &acirc;me.</p>
+
+<p>Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'&Eacute;ponine lui
+avait donn&eacute;e. Il avait tout de suite senti l&agrave; un &eacute;v&eacute;nement. Il &eacute;tait
+impatient de la lire. Le c&oelig;ur de l'homme est ainsi fait, l'infortun&eacute;e
+enfant avait &agrave; peine ferm&eacute; les yeux que Marius songeait &agrave; d&eacute;plier ce
+papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
+lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'&eacute;tait un petit
+billet pli&eacute; et cachet&eacute; avec ce soin &eacute;l&eacute;gant des femmes. L'adresse &eacute;tait
+d'une &eacute;criture de femme et portait:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
+Verrerie, n&ordm; 16.</p>
+
+<p>Il d&eacute;fit le cachet, et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Mon bien-aim&eacute;, h&eacute;las! mon p&egrave;re veut que nous partions tout de suite.
+Nous serons ce soir rue de l'Homme-Arm&eacute;, n&ordm; 7. Dans huit jours nous
+serons &agrave; Londres. COSETTE, 4 juin.&raquo;</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait m&ecirc;me pas
+l'&eacute;criture de Cosette.</p>
+
+<p>Ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; peut &ecirc;tre dit en quelques mots. &Eacute;ponine avait tout
+fait. Apr&egrave;s la soir&eacute;e du 3 juin, elle avait eu une double pens&eacute;e,
+d&eacute;jouer les projets de son p&egrave;re et des bandits sur la maison de la rue
+Plumet, et s&eacute;parer Marius de Cosette. Elle avait chang&eacute; de guenilles
+avec le premier jeune dr&ocirc;le venu qui avait trouv&eacute; amusant de s'habiller
+en femme pendant qu'&Eacute;ponine se d&eacute;guisait en homme. C'&eacute;tait elle qui au
+Champ de Mars avait donn&eacute; &agrave; Jean Valjean l'avertissement expressif:
+<i>D&eacute;m&eacute;nagez</i>. Jean Valjean &eacute;tait rentr&eacute; en effet et avait dit &agrave; Cosette:
+<i>Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Arm&eacute; avec Toussaint.
+La semaine prochaine nous serons &agrave; Londres</i>. Cosette, atterr&eacute;e de ce
+coup inattendu, avait &eacute;crit en h&acirc;te deux lignes &agrave; Marius. Mais comment
+faire mettre la lettre &agrave; la poste? Elle ne sortait pas seule, et
+Toussaint, surprise d'une telle commission, e&ucirc;t &agrave; coup s&ucirc;r montr&eacute; la
+lettre &agrave; M. Fauchelevent. Dans cette anxi&eacute;t&eacute;, Cosette avait aper&ccedil;u &agrave;
+travers la grille &Eacute;ponine en habits d'homme, qui r&ocirc;dait maintenant sans
+cesse autour du jardin. Cosette avait appel&eacute; &laquo;ce jeune ouvrier&raquo; et lui
+avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
+tout de suite &agrave; son adresse. &Eacute;ponine avait mis la lettre dans sa poche.
+Le lendemain 5 juin, elle &eacute;tait all&eacute;e chez Courfeyrac demander Marius,
+non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute &acirc;me jalouse et
+aimante comprendra, &laquo;pour voir&raquo;. L&agrave; elle avait attendu Marius, ou au
+moins Courfeyrac,&mdash;toujours pour voir.&mdash;Quand Courfeyrac lui avait dit:
+nous allons aux barricades, une id&eacute;e lui avait travers&eacute; l'esprit. Se
+jeter dans cette mort-l&agrave; comme elle se serait jet&eacute;e dans toute autre, et
+y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'&eacute;tait assur&eacute;e de
+l'endroit o&ugrave; l'on construisait la barricade; et bien s&ucirc;re, puisque
+Marius n'avait re&ccedil;u aucun avis et qu'elle avait intercept&eacute; la lettre,
+qu'il serait &agrave; la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
+&eacute;tait all&eacute;e rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoy&eacute;, au
+nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener &agrave; la
+barricade. Elle comptait sur le d&eacute;sespoir de Marius quand il ne
+trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle &eacute;tait retourn&eacute;e de
+son c&ocirc;t&eacute; rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
+Elle &eacute;tait morte avec cette joie tragique des c&oelig;urs jaloux qui
+entra&icirc;nent l'&ecirc;tre aim&eacute; dans leur mort, et qui disent: personne ne
+l'aura!</p>
+
+<p>Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
+eut un instant l'id&eacute;e qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
+part. Son p&egrave;re l'emm&egrave;ne en Angleterre et mon grand-p&egrave;re se refuse au
+mariage. Rien n'est chang&eacute; dans la fatalit&eacute;. Les r&ecirc;veurs comme Marius
+ont de ces accablements supr&ecirc;mes, et il en sort des partis pris
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
+t&ocirc;t fait.</p>
+
+<p>Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs &agrave; accomplir: informer
+Cosette de sa mort et lui envoyer un supr&ecirc;me adieu, et sauver de la
+catastrophe imminente qui se pr&eacute;parait ce pauvre enfant, fr&egrave;re d'&Eacute;ponine
+et fils de Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Il avait sur lui un portefeuille; le m&ecirc;me qui avait contenu le cahier o&ugrave;
+il avait &eacute;crit tant de pens&eacute;es d'amour pour Cosette. Il en arracha une
+feuille et &eacute;crivit au crayon ces quelques lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Notre mariage &eacute;tait impossible. J'ai demand&eacute; &agrave; mon grand-p&egrave;re, il a
+refus&eacute;; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
+t'ai plus trouv&eacute;e, tu sais la parole que je t'avais donn&eacute;e, je la tiens.
+Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon &acirc;me sera pr&egrave;s de toi, et
+te sourira.&raquo;</p>
+
+<p>N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna &agrave; plier le papier
+en quatre et y mit cette adresse:</p>
+
+<p><i>&Agrave; Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
+l'Homme-Arm&eacute;, n&ordm; 7.</i></p>
+
+<p>La lettre pli&eacute;e, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
+l'ouvrit, et &eacute;crivit avec le m&ecirc;me crayon sur la premi&egrave;re page ces quatre
+lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-p&egrave;re,
+M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, n&ordm; 6, au Marais.&raquo;</p>
+
+<p>Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
+Gavroche. Le gamin, &agrave; la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
+et d&eacute;vou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu faire quelque chose pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'&eacute;tais cuit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
+commen&ccedil;a &agrave; se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras &agrave; son
+adresse, &agrave; mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
+l'Homme-Arm&eacute;, n&ordm; 7.</p>
+
+<p>L'h&eacute;ro&iuml;que enfant r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien mais! pendant ce temps-l&agrave;, on prendra la barricade, et je n'y
+serai pas.</p>
+
+<p>&mdash;La barricade ne sera plus attaqu&eacute;e qu'au point du jour selon toute
+apparence et ne sera pas prise avant demain midi.</p>
+
+<p>Le nouveau r&eacute;pit que les assaillants laissaient &agrave; la barricade se
+prolongeait en effet. C'&eacute;tait une de ces intermittences, fr&eacute;quentes dans
+les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
+d'acharnement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?</p>
+
+<p>&mdash;Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloqu&eacute;e, toutes les
+rues seront gard&eacute;es, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.</p>
+
+<p>Gavroche ne trouva rien &agrave; r&eacute;pliquer, il restait l&agrave;, ind&eacute;cis, et se
+grattant l'oreille tristement. Tout &agrave; coup, avec un de ces mouvements
+d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit-il.</p>
+
+<p>Et il partit en courant par la ruelle Mond&eacute;tour.</p>
+
+<p>Gavroche avait eu une id&eacute;e qui l'avait d&eacute;termin&eacute;, mais qu'il n'avait pas
+dite, de peur que Marius n'y f&icirc;t quelque objection.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e, la voici:</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; peine minuit, la rue de l'Homme-Arm&eacute; n'est pas loin, je vais
+porter la lettre tout de suite, et je serai revenu &agrave; temps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_quinzieme" id="Livre_quinzieme"></a>Livre quinzi&egrave;me&mdash;La rue de l'Homme-Arm&eacute;</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Io" id="Chapitre_Io"></a><a href="#quinzieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Buvard, bavard</h3>
+
+
+<p>Qu'est-ce que les convulsions d'une ville aupr&egrave;s des &eacute;meutes de l'&acirc;me?
+L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
+Valjean, en ce moment-l&agrave; m&ecirc;me, &eacute;tait en proie &agrave; un soul&egrave;vement
+effrayants. Tous les gouffres s'&eacute;taient rouverts en lui. Lui aussi
+frissonnait, comme Paris, au seuil d'une r&eacute;volution formidable et
+obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destin&eacute;e et sa conscience
+s'&eacute;taient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
+on pouvait dire: les deux principes sont en pr&eacute;sence. L'ange blanc et
+l'ange noir vont se saisir corps &agrave; corps sur le pont de l'ab&icirc;me. Lequel
+des deux pr&eacute;cipitera l'autre? Qui l'emportera?</p>
+
+<p>La veille de ce m&ecirc;me jour 5 juin, Jean Valjean, accompagn&eacute; de Cosette et
+de Toussaint, s'&eacute;tait install&eacute; rue de l'Homme-Arm&eacute;. Une p&eacute;rip&eacute;tie l'y
+attendait.</p>
+
+<p>Cosette n'avait pas quitt&eacute; la rue Plumet sans un essai de r&eacute;sistance.
+Pour la premi&egrave;re fois depuis qu'ils existaient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, la volont&eacute;
+de Cosette et la volont&eacute; de Jean Valjean s'&eacute;taient montr&eacute;es distinctes,
+et s'&eacute;taient, sinon heurt&eacute;es, du moins contredites. Il y avait eu
+objection d'un c&ocirc;t&eacute; et inflexibilit&eacute; de l'autre. Le brusque conseil:
+<i>d&eacute;m&eacute;nagez</i>, jet&eacute; par un inconnu &agrave; Jean Valjean, l'avait alarm&eacute; au point
+de le rendre absolu. Il se croyait d&eacute;pist&eacute; et poursuivi. Cosette avait
+d&ucirc; c&eacute;der.</p>
+
+<p>Tous deux &eacute;taient arriv&eacute;s rue de l'Homme-Arm&eacute; sans desserrer les dents
+et sans se dire un mot, absorb&eacute;s chacun dans leur pr&eacute;occupation
+personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
+Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inqui&eacute;tude de Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait emmen&eacute; Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
+ses pr&eacute;c&eacute;dentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-&ecirc;tre
+pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derri&egrave;re lui, ni
+lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait d&eacute;vou&eacute;e et s&ucirc;re. De
+domestique &agrave; ma&icirc;tre, la trahison commence par la curiosit&eacute;. Or,
+Toussaint, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre la servante de Jean
+Valjean, n'&eacute;tait pas curieuse. Elle disait &agrave; travers son b&eacute;gayement,
+dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de m&ecirc;me de m&ecirc;me; je
+chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
+fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)</p>
+
+<p>Dans ce d&eacute;part de la rue Plumet, qui avait &eacute;t&eacute; presque une fuite, Jean
+Valjean n'avait rien emport&eacute; que la petite valise embaum&eacute;e baptis&eacute;e par
+Cosette <i>l'ins&eacute;parable</i>. Des malles pleines eussent exig&eacute; des
+commissionnaires, et des commissionnaires sont des t&eacute;moins. On avait
+fait venir un fiacre &agrave; la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
+&eacute;tait all&eacute;.</p>
+
+<p>C'est &agrave; grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
+d'empaqueter un peu de linge et de v&ecirc;tements et quelques objets de
+toilette. Cosette, elle, n'avait emport&eacute; que sa papeterie et son buvard.</p>
+
+<p>Jean Valjean, pour accro&icirc;tre la solitude et l'ombre de cette
+disparition, s'&eacute;tait arrang&eacute; de fa&ccedil;on &agrave; ne quitter le pavillon de la rue
+Plumet qu'&agrave; la chute du jour, ce qui avait laiss&eacute; &agrave; Cosette le temps
+d'&eacute;crire son billet &agrave; Marius. On &eacute;tait arriv&eacute; rue de l'Homme-Arm&eacute; &agrave; la
+nuit close.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait couch&eacute; silencieusement.</p>
+
+<p>Le logement de la rue de l'Homme-Arm&eacute; &eacute;tait situ&eacute; dans une arri&egrave;re-cour,
+&agrave; un deuxi&egrave;me &eacute;tage, et compos&eacute; de deux chambres &agrave; coucher, d'une salle
+&agrave; manger et d'une cuisine attenante &agrave; la salle &agrave; manger, avec soupente
+o&ugrave; il y avait un lit de sangle qui &eacute;chut &agrave; Toussaint. La salle &agrave; manger
+&eacute;tait en m&ecirc;me temps l'antichambre et s&eacute;parait les deux chambres &agrave;
+coucher. L'appartement &eacute;tait pourvu des ustensiles n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>On se rassure presque aussi follement qu'on s'inqui&egrave;te; la nature
+humaine est ainsi. &Agrave; peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Arm&eacute; que
+son anxi&eacute;t&eacute; s'&eacute;claircit, et, par degr&eacute;s, se dissipa. Il y a des lieux
+calmants qui agissent en quelque sorte m&eacute;caniquement sur l'esprit. Rue
+obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
+contagion de tranquillit&eacute; dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
+&eacute;troite qu'elle est barr&eacute;e aux voitures par un madrier transversal pos&eacute;
+sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
+cr&eacute;pusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'&eacute;motions
+entre ses deux rang&eacute;es de hautes maisons centenaires qui se taisent
+comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
+stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on p&ucirc;t le trouver l&agrave;?</p>
+
+<p>Son premier soin fut de mettre <i>l'ins&eacute;parable</i> &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
+lendemain matin, il s'&eacute;veilla presque gai. Il trouva charmante la salle
+&agrave; manger qui &eacute;tait hideuse, meubl&eacute;e d'une vieille table ronde, d'un
+buffet bas que surmontait un miroir pench&eacute;, d'un fauteuil vermoulu et de
+quelques chaises encombr&eacute;es des paquets de Toussaint. Dans un de ces
+paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
+Jean Valjean.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Cosette, elle s'&eacute;tait fait apporter par Toussaint un bouillon
+dans sa chambre, et ne parut que le soir.</p>
+
+<p>Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, tr&egrave;s occup&eacute;e de ce
+petit emm&eacute;nagement, avait mis sur la table de la salle &agrave; manger une
+volaille froide que Cosette, par d&eacute;f&eacute;rence pour son p&egrave;re, avait consenti
+&agrave; regarder.</p>
+
+<p>Cela fait, Cosette, pr&eacute;textant une migraine persistante, avait dit
+bonsoir &agrave; Jean Valjean et s'&eacute;tait enferm&eacute;e dans sa chambre &agrave; coucher.
+Jean Valjean avait mang&eacute; une aile de poulet avec app&eacute;tit, et accoud&eacute; sur
+la table, rass&eacute;r&eacute;n&eacute; peu &agrave; peu, rentrait en possession de sa s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant qu'il faisait ce sobre d&icirc;ner, il avait per&ccedil;u confus&eacute;ment, &agrave; deux
+ou trois reprises, le b&eacute;gayement de Toussaint qui lui disait:&mdash;Monsieur,
+il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorb&eacute; dans une foule de
+combinaisons int&eacute;rieures, il n'y avait point pris garde. &Agrave; vrai dire, il
+n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>Il se leva, et se mit &agrave; marcher de la fen&ecirc;tre &agrave; la porte et de la porte
+&agrave; la fen&ecirc;tre, de plus en plus apais&eacute;.</p>
+
+<p>Avec le calme, Cosette, sa pr&eacute;occupation unique, revenait dans sa
+pens&eacute;e. Non qu'il s'&eacute;m&ucirc;t de cette migraine, petite crise de nerfs,
+bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y para&icirc;trait pas dans
+un jour ou deux; mais il songeait &agrave; l'avenir, et, comme d'habitude, il y
+songeait avec douceur. Apr&egrave;s tout, il ne voyait aucun obstacle &agrave; ce que
+la vie heureuse repr&icirc;t son cours. &Agrave; de certaines heures, tout semble
+impossible; &agrave; d'autres heures, tout para&icirc;t ais&eacute;; Jean Valjean &eacute;tait dans
+une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire apr&egrave;s les
+mauvaises, comme le jour apr&egrave;s la nuit, par cette loi de succession et
+de contraste qui est le fond m&ecirc;me de la nature et que les esprits
+superficiels appellent antith&egrave;se. Dans cette paisible rue o&ugrave; il se
+r&eacute;fugiait, Jean Valjean se d&eacute;gageait de tout ce qui l'avait troubl&eacute;
+depuis quelque temps. Par cela m&ecirc;me qu'il avait vu beaucoup de t&eacute;n&egrave;bres,
+il commen&ccedil;ait &agrave; apercevoir un peu d'azur. Avoir quitt&eacute; la rue Plumet
+sans complication et sans incident, c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un bon pas de fait.
+Peut-&ecirc;tre serait-il sage de se d&eacute;payser, ne f&ucirc;t-ce que pour quelques
+mois, et d'aller &agrave; Londres. Eh bien, on irait. &Ecirc;tre en France, &ecirc;tre en
+Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il e&ucirc;t pr&egrave;s de lui
+Cosette? Cosette &eacute;tait sa nation. Cosette suffisait &agrave; son bonheur;
+l'id&eacute;e qu'il ne suffisait peut-&ecirc;tre pas, lui, au bonheur de Cosette,
+cette id&eacute;e, qui avait &eacute;t&eacute; autrefois sa fi&egrave;vre et son insomnie, ne se
+pr&eacute;sentait m&ecirc;me pas &agrave; son esprit. Il &eacute;tait dans le collapsus de toutes
+ses douleurs pass&eacute;es, et en plein optimisme. Cosette, &eacute;tant pr&egrave;s de lui,
+lui semblait &agrave; lui; effet d'optique que tout le monde a &eacute;prouv&eacute;. Il
+arrangeait en lui-m&ecirc;me, et avec toutes sortes de facilit&eacute;s, le d&eacute;part
+pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa f&eacute;licit&eacute; se reconstruire
+n'importe o&ugrave; dans les perspectives de sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Tout en marchant de long en large &agrave; pas lents, son regard rencontra tout
+&agrave; coup quelque chose d'&eacute;trange.</p>
+
+<p>Il aper&ccedil;ut en face de lui, dans le miroir inclin&eacute; qui surmontait le
+buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:</p>
+
+<p>&laquo;Mon bien-aim&eacute;, h&eacute;las! mon p&egrave;re veut que nous partions tout de suite.
+Nous serons ce soir rue de l'Homme-Arm&eacute;, n&ordm; 7. Dans huit jours nous
+serons &agrave; Londres. COSETTE. 4 juin.&raquo;</p>
+
+<p>Jean Valjean s'arr&ecirc;ta hagard.</p>
+
+<p>Cosette en arrivant avait pos&eacute; son buvard sur le buffet devant le
+miroir, et, toute &agrave; sa douloureuse angoisse, l'avait oubli&eacute; l&agrave;, sans
+m&ecirc;me remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave;
+la page sur laquelle elle avait appuy&eacute;, pour les s&eacute;cher, les quatre
+lignes &eacute;crites par elle et dont elle avait charg&eacute; le jeune ouvrier
+passant rue Plumet. L'&eacute;criture s'&eacute;tait imprim&eacute;e sur le buvard.</p>
+
+<p>Le miroir refl&eacute;tait l'&eacute;criture.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sultait ce qu'on appelle en g&eacute;om&eacute;trie l'image sym&eacute;trique; de
+telle sorte que l'&eacute;criture renvers&eacute;e sur le buvard s'offrait redress&eacute;e
+dans le miroir et pr&eacute;sentait son sens naturel; et Jean Valjean avait
+sous les yeux la lettre &eacute;crite la veille par Cosette &agrave; Marius.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait simple et foudroyant.</p>
+
+<p>Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y
+crut point. Elles lui faisaient l'effet d'appara&icirc;tre dans de la lueur
+d'&eacute;clair. C'&eacute;tait une hallucination. Cela &eacute;tait impossible. Cela n'&eacute;tait
+pas.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu sa perception devint plus pr&eacute;cise; il regarda le buvard de
+Cosette, et le sentiment du fait r&eacute;el lui revint. Il prit le buvard et
+dit: Cela vient de l&agrave;. Il examina fi&eacute;vreusement les quatre lignes
+imprim&eacute;es sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un
+griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais
+cela ne signifie rien, il n'y a rien d'&eacute;crit l&agrave;. Et il respira &agrave; pleine
+poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies
+b&ecirc;tes dans les instants horribles? L'&acirc;me ne se rend pas au d&eacute;sespoir
+sans avoir &eacute;puis&eacute; toutes les illusions.</p>
+
+<p>Il tenait le buvard &agrave; la main et le contemplait, stupidement heureux,
+presque pr&ecirc;t &agrave; rire de l'hallucination dont il avait &eacute;t&eacute; dupe. Tout &agrave;
+coup ses yeux retomb&egrave;rent sur le miroir, et il revit la vision. Les
+quatre lignes s'y dessinaient avec une nettet&eacute; inexorable. Cette fois ce
+n'&eacute;tait pas un mirage. La r&eacute;cidive d'une vision est une r&eacute;alit&eacute;, c'&eacute;tait
+palpable, c'&eacute;tait l'&eacute;criture redress&eacute;e dans le miroir. Il comprit.</p>
+
+<p>Jean Valjean chancela, laissa &eacute;chapper le buvard, et s'affaissa dans le
+vieux fauteuil &agrave; c&ocirc;t&eacute; du buffet, la t&ecirc;te tombante, la prunelle vitreuse,
+&eacute;gar&eacute;. Il se dit que c'&eacute;tait &eacute;vident, et que la lumi&egrave;re du monde &eacute;tait &agrave;
+jamais &eacute;clips&eacute;e, et que Cosette avait &eacute;crit cela &agrave; quelqu'un. Alors il
+entendit son &acirc;me, redevenue terrible, pousser dans les t&eacute;n&egrave;bres un sourd
+rugissement. Allez donc &ocirc;ter au lion le chien qu'il a dans sa cage!</p>
+
+<p>Chose bizarre et triste, en ce moment-l&agrave;, Marius n'avait pas encore la
+lettre de Cosette; le hasard l'avait port&eacute;e en tra&icirc;tre &agrave; Jean Valjean
+avant de la remettre &agrave; Marius.</p>
+
+<p>Jean Valjean jusqu'&agrave; ce jour n'avait pas &eacute;t&eacute; vaincu par l'&eacute;preuve. Il
+avait &eacute;t&eacute; soumis &agrave; des essais affreux; pas une voie de fait de la
+mauvaise fortune ne lui avait &eacute;t&eacute; &eacute;pargn&eacute;e; la f&eacute;rocit&eacute; du sort, arm&eacute;e
+de toutes les vindictes et de toutes les m&eacute;prises sociales, l'avait pris
+pour sujet et s'&eacute;tait acharn&eacute;e sur lui. Il n'avait recul&eacute; ni fl&eacute;chi
+devant rien. Il avait accept&eacute;, quand il l'avait fallu, toutes les
+extr&eacute;mit&eacute;s; il avait sacrifi&eacute; son inviolabilit&eacute; d'homme reconquise,
+livr&eacute; sa libert&eacute;, risqu&eacute; sa t&ecirc;te, tout perdu, tout souffert, et il &eacute;tait
+rest&eacute; d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et sto&iuml;que, au point que par moments on aurait pu le
+croire absent de lui-m&ecirc;me comme un martyr. Sa conscience, aguerrie &agrave;
+tous les assauts possibles de l'adversit&eacute;, pouvait sembler &agrave; jamais
+imprenable. Eh bien, quelqu'un qui e&ucirc;t vu son for int&eacute;rieur e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+forc&eacute; de constater qu'&agrave; cette heure elle faiblissait.</p>
+
+<p>C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue
+question que lui donnait la destin&eacute;e, celle-ci &eacute;tait la plus redoutable.
+Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement
+myst&eacute;rieux de toutes les sensibilit&eacute;s latentes. Il sentit le pincement
+de la fibre inconnue. H&eacute;las, l'&eacute;preuve supr&ecirc;me, disons mieux, l'&eacute;preuve
+unique, c'est la perte de l'&ecirc;tre aim&eacute;.</p>
+
+<p>Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que
+comme un p&egrave;re; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette
+paternit&eacute; la viduit&eacute; m&ecirc;me de sa vie avait introduit tous les amours; il
+aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa m&egrave;re, et il
+l'aimait comme sa s&oelig;ur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni
+&eacute;pouse, comme la nature est un cr&eacute;ancier qui n'accepte aucun prot&ecirc;t, ce
+sentiment-l&agrave; aussi, le plus imperdable de tous, &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; aux autres,
+vague, ignorant, pur de la puret&eacute; de l'aveuglement, inconscient,
+c&eacute;leste, ang&eacute;lique, divin; moins comme un sentiment que comme un
+instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et
+invisible, mais r&eacute;el; et l'amour proprement dit &eacute;tait dans sa tendresse
+&eacute;norme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, t&eacute;n&eacute;breux
+et vierge.</p>
+
+<p>Qu'on se rappelle cette situation de c&oelig;ur que nous avons indiqu&eacute;e d&eacute;j&agrave;.
+Aucun mariage n'&eacute;tait possible entre eux, pas m&ecirc;me celui des &acirc;mes; et
+cependant il est certain que leurs destin&eacute;es s'&eacute;taient &eacute;pous&eacute;es. Except&eacute;
+Cosette, c'est-&agrave;-dire except&eacute; une enfance, Jean Valjean n'avait, dans
+toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et
+les amours qui se succ&egrave;dent n'avaient point fait en lui de ces verts
+successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les
+feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la
+cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insist&eacute;, toute
+cette fusion int&eacute;rieure, tout cet ensemble, dont la r&eacute;sultante &eacute;tait une
+haute vertu, aboutissait &agrave; faire de Jean Valjean un p&egrave;re pour Cosette.
+P&egrave;re &eacute;trange forg&eacute; de l'a&iuml;eul, du fils, du fr&egrave;re et du mari qu'il y
+avait dans Jean Valjean; p&egrave;re dans lequel il y avait m&ecirc;me une m&egrave;re; p&egrave;re
+qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour
+lumi&egrave;re, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis.</p>
+
+<p>Aussi, quand il vit que c'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment fini, qu'elle lui &eacute;chappait,
+qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se d&eacute;robait, que c'&eacute;tait du
+nuage, que c'&eacute;tait de l'eau, quand il eut devant les yeux cette &eacute;vidence
+&eacute;crasante: un autre est le but de son c&oelig;ur, un autre est le souhait de
+sa vie; il y a le bien-aim&eacute;, je ne suis que le p&egrave;re; je n'existe plus;
+quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi!
+la douleur qu'il &eacute;prouva d&eacute;passa le possible. Avoir fait tout ce qu'il
+avait fait pour en venir l&agrave;! et, quoi donc! n'&ecirc;tre rien! Alors, comme
+nous venons de le dire, il eut de la t&ecirc;te aux pieds un fr&eacute;missement de
+r&eacute;volte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense r&eacute;veil
+de l'&eacute;go&iuml;sme, et le moi hurla dans l'ab&icirc;me de cet homme.</p>
+
+<p>Il y a des effondrements int&eacute;rieurs. La p&eacute;n&eacute;tration d'une certitude
+d&eacute;sesp&eacute;rante dans l'homme ne se fait point sans &eacute;carter et rompre de
+certains &eacute;l&eacute;ments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-m&ecirc;me. La
+douleur, quand elle arrive &agrave; ce degr&eacute;, est un sauve-qui-peut de toutes
+les forces de la conscience. Ce sont l&agrave; des crises fatales. Peu d'entre
+nous en sortent semblables &agrave; eux-m&ecirc;mes et fermes dans le devoir. Quand
+la limite de la souffrance est d&eacute;bord&eacute;e, la vertu la plus imperturbable
+se d&eacute;concerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de
+nouveau; il resta pench&eacute; et comme p&eacute;trifi&eacute; sur les quatre lignes
+irr&eacute;cusables, l'&oelig;il fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on e&ucirc;t pu
+croire que tout le dedans de cette &acirc;me s'&eacute;croulait.</p>
+
+<p>Il examina cette r&eacute;v&eacute;lation, &agrave; travers les grossissements de la r&ecirc;verie,
+avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable
+quand le calme de l'homme arrive &agrave; la froideur de la statue.</p>
+
+<p>Il mesura le pas &eacute;pouvantable que sa destin&eacute;e avait fait sans qu'il s'en
+dout&acirc;t; il se rappela ses craintes de l'autre &eacute;t&eacute;, si follement
+dissip&eacute;es; il reconnut le pr&eacute;cipice; c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me; seulement
+Jean Valjean n'&eacute;tait plus au seuil, il &eacute;tait au fond.</p>
+
+<p>Chose inou&iuml;e et poignante, il y &eacute;tait tomb&eacute; sans s'en apercevoir. Toute
+la lumi&egrave;re de sa vie s'en &eacute;tait all&eacute;e, lui croyant voir toujours le
+soleil.</p>
+
+<p>Son instinct n'h&eacute;sita point. Il rapprocha certaines circonstances,
+certaines dates, certaines rougeurs et certaines p&acirc;leurs de Cosette, et
+il se dit: C'est lui. La divination du d&eacute;sespoir est une sorte d'arc
+myst&eacute;rieux qui ne manque jamais son coup. D&egrave;s sa premi&egrave;re conjecture, il
+atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite
+l'homme. Il aper&ccedil;ut distinctement, au fond de l'implacable &eacute;vocation du
+souvenir, le r&ocirc;deur inconnu du Luxembourg, ce mis&eacute;rable chercheur
+d'amourettes, ce fain&eacute;ant de romance, cet imb&eacute;cile, ce l&acirc;che, car c'est
+une l&acirc;chet&eacute; de venir faire les yeux doux &agrave; des filles qui ont &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'elles leur p&egrave;re qui les aime.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s qu'il eut bien constat&eacute; qu'au fond de cette situation il y avait
+ce jeune homme, et que tout venait de l&agrave;, lui, Jean Valjean, l'homme
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;, l'homme qui avait tant travaill&eacute; &agrave; son &acirc;me, l'homme qui avait
+fait tant d'efforts pour r&eacute;soudre toute la vie, toute la mis&egrave;re et tout
+le malheur en amour, il regarda en lui-m&ecirc;me et il y vit un spectre, la
+Haine.</p>
+
+<p>Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles d&eacute;couragent
+d'&ecirc;tre. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer
+de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est
+sinistre. H&eacute;las, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs,
+quand la t&ecirc;te est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau,
+quand le rouleau de la destin&eacute;e a encore presque toute son &eacute;paisseur,
+quand le c&oelig;ur, plein d'un amour d&eacute;sirable, a encore des battements
+qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de r&eacute;parer, quand
+toutes les femmes sont l&agrave;, et tous les sourires, et tout l'avenir, et
+tout l'horizon, quand la force de la vie est compl&egrave;te, si c'est une
+chose effroyable que le d&eacute;sespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse,
+quand les ann&eacute;es se pr&eacute;cipitent de plus en plus bl&ecirc;missantes, &agrave; cette
+heure cr&eacute;pusculaire o&ugrave; l'on commence &agrave; voir les &eacute;toiles de la tombe!</p>
+
+<p>Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;De quel c&ocirc;t&eacute; est-ce? savez-vous?</p>
+
+<p>Toussaint, stup&eacute;faite, ne put que lui r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Pla&icirc;t-il?</p>
+
+<p>Jean Valjean reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit tout &agrave; l'heure qu'on se bat?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, monsieur, r&eacute;pondit Toussaint. C'est du c&ocirc;t&eacute; de Saint-Merry.</p>
+
+<p>Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, &agrave; notre insu m&ecirc;me, de
+notre pens&eacute;e la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un
+mouvement de ce genre, et dont il avait &agrave; peine conscience, que Jean
+Valjean se trouva cinq minutes apr&egrave;s dans la rue.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait nu-t&ecirc;te, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il
+semblait &eacute;couter.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait venue.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIo" id="Chapitre_IIo"></a><a href="#quinzieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Le gamin ennemi des lumi&egrave;res</h3>
+
+
+<p>Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux
+de cette m&eacute;ditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ploy&eacute;?
+avait-il &eacute;t&eacute; courb&eacute; jusqu'&agrave; &ecirc;tre bris&eacute;? pouvait-il se redresser encore
+et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il
+n'aurait probablement pu le dire lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La rue &eacute;tait d&eacute;serte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient
+rapidement chez eux l'aper&ccedil;urent &agrave; peine. Chacun pour soi dans les temps
+de p&eacute;ril. L'allumeur de nuit vint comme &agrave; l'ordinaire allumer le
+r&eacute;verb&egrave;re, qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment plac&eacute; en face de la porte du n&ordm; 7, et
+s'en alla. Jean Valjean, &agrave; qui l'e&ucirc;t examin&eacute; dans cette ombre, n'e&ucirc;t pas
+sembl&eacute; un homme vivant. Il &eacute;tait l&agrave;, assis sur la borne de sa porte,
+immobile comme une larve de glace. Il y a de la cong&eacute;lation dans le
+d&eacute;sespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au
+milieu de toutes ces convulsions de la cloche m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'&eacute;meute,
+l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se h&acirc;ter;
+car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure
+ne fit rien &agrave; Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant, &agrave; peu
+pr&egrave;s vers ce moment-l&agrave;, une brusque d&eacute;tonation &eacute;clata du c&ocirc;t&eacute; des
+halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'&eacute;tait
+probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie
+que nous venons de voir repouss&eacute;e par Marius. &Agrave; cette double d&eacute;charge,
+dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean
+tressaillit; il se dressa du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; le bruit venait; puis il retomba
+sur la borne, il croisa les bras, et sa t&ecirc;te revint lentement se poser
+sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Il reprit son t&eacute;n&eacute;breux dialogue avec lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des
+pas pr&egrave;s de lui, il regarda, et, &agrave; la lueur du r&eacute;verb&egrave;re, du c&ocirc;t&eacute; de la
+rue qui aboutit aux Archives, il aper&ccedil;ut une figure livide, jeune et
+radieuse.</p>
+
+<p>Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Arm&eacute;.</p>
+
+<p>Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait
+parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas.</p>
+
+<p>Gavroche, apr&egrave;s avoir regard&eacute; en l'air, regardait en bas; il se haussait
+sur la pointe des pieds et t&acirc;tait les portes et les fen&ecirc;tres des
+rez-de-chauss&eacute;e; elles &eacute;taient toutes ferm&eacute;es, verrouill&eacute;es et
+cadenass&eacute;es. Apr&egrave;s avoir constat&eacute; cinq ou six devantures de maisons
+barricad&eacute;es de la sorte, le gamin haussa les &eacute;paules, et entra en
+mati&egrave;re avec lui-m&ecirc;me en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi!</p>
+
+<p>Puis il se remit &agrave; regarder en l'air.</p>
+
+<p>Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'&acirc;me o&ugrave; il
+&eacute;tait, n'e&ucirc;t parl&eacute; ni m&ecirc;me r&eacute;pondu &agrave; personne, se sentit
+irr&eacute;sistiblement pouss&eacute; &agrave; adresser la parole &agrave; cet enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai que j'ai faim, r&eacute;pondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit
+vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pi&egrave;ce de cinq
+francs.</p>
+
+<p>Mais Gavroche, qui &eacute;tait de l'esp&egrave;ce du hoche-queue et qui passait vite
+d'un geste &agrave; l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aper&ccedil;u le
+r&eacute;verb&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'&ecirc;tes pas en
+r&egrave;gle, mes amis. C'est du d&eacute;sordre. Cassez-moi &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et il jeta la pierre dans le r&eacute;verb&egrave;re dont la vitre tomba avec un tel
+fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en
+face, cri&egrave;rent: Voil&agrave; Quatre-vingt-treize!</p>
+
+<p>Le r&eacute;verb&egrave;re oscilla violemment et s'&eacute;teignit. La rue devint brusquement
+noire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Jean Valjean:</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez
+l&agrave; au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me
+chiffonner un peu ces grosses b&ecirc;tes de colonnes-l&agrave;, et en faire
+gentiment une barricade.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'approcha de Gavroche.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre &ecirc;tre, dit-il &agrave; demi-voix et se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me, il a faim.</p>
+
+<p>Et il lui mit la pi&egrave;ce de cent sous dans la main.</p>
+
+<p>Gavroche leva le nez, &eacute;tonn&eacute; de la grandeur de ce gros sou; il le
+regarda dans l'obscurit&eacute;, et la blancheur du gros sou l'&eacute;blouit. Il
+connaissait les pi&egrave;ces de cinq francs par ou&iuml;-dire; leur r&eacute;putation lui
+&eacute;tait agr&eacute;able; il fut charm&eacute; d'en voir une de pr&egrave;s. Il dit: contemplons
+le tigre.</p>
+
+<p>Il le consid&eacute;ra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers
+Jean Valjean, il lui tendit la pi&egrave;ce et lui dit majestueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre b&ecirc;te
+f&eacute;roce. On ne me corrompt point. &Ccedil;a a cinq griffes; mais &ccedil;a ne
+m'&eacute;gratigne pas.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu une m&egrave;re? demanda Jean Valjean.</p>
+
+<p>Gavroche r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre plus que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta m&egrave;re.</p>
+
+<p>Gavroche se sentit remu&eacute;. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme
+qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'emp&ecirc;cher de casser les r&eacute;verb&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Casse tout ce que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un brave homme, dit Gavroche.</p>
+
+<p>Et il mit la pi&egrave;ce de cinq francs dans une de ses poches.</p>
+
+<p>Sa confiance croissant, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous de la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous m'indiquer le num&eacute;ro 7?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire le num&eacute;ro 7?</p>
+
+<p>Ici l'enfant s'arr&ecirc;ta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea
+&eacute;nergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna &agrave; r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave;.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces
+lucidit&eacute;s-l&agrave;. Il dit &agrave; l'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends?</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Gavroche. Vous n'&ecirc;tes pas une femme.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce dr&ocirc;le de
+nom-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la
+lettre. Donne.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous devez savoir que je suis envoy&eacute; de la barricade?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un
+papier pli&eacute; en quatre.</p>
+
+<p>Puis il fit le salut militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Respect &agrave; la d&eacute;p&ecirc;che, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire.</p>
+
+<p>&mdash;Donne, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Gavroche tenait le papier &eacute;lev&eacute; au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous imaginez pas que c'est l&agrave; un billet doux. C'est pour une
+femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et
+nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde o&ugrave;
+il y a des lions qui envoient des poulets &agrave; des chameaux.</p>
+
+<p>&mdash;Donne.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Donne vite.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez.</p>
+
+<p>Et il remit le papier &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Et d&eacute;p&ecirc;chez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend.</p>
+
+<p>Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot.</p>
+
+<p>Jean Valjean reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; Saint-Merry qu'il faudra porter la r&eacute;ponse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez l&agrave;, s'&eacute;cria Gavroche, une de ces p&acirc;tisseries vulgairement
+nomm&eacute;es brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la
+Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen.</p>
+
+<p>Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu
+d'o&ugrave; il venait son vol d'oiseau &eacute;chapp&eacute;. Il se replongea dans
+l'obscurit&eacute; comme s'il y faisait un trou, avec la rapidit&eacute; rigide d'un
+projectile; la ruelle de l'Homme-Arm&eacute; redevint silencieuse et solitaire;
+en un clin d'&oelig;il, cet &eacute;trange enfant, qui avait de l'ombre et du r&ecirc;ve
+en lui, s'&eacute;tait enfonc&eacute; dans la brume de ces rang&eacute;es de maisons noires,
+et s'y &eacute;tait perdu comme de la fum&eacute;e dans des t&eacute;n&egrave;bres; et l'on e&ucirc;t pu
+le croire dissip&eacute; et &eacute;vanoui, si, quelques minutes apr&egrave;s sa disparition,
+une &eacute;clatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un r&eacute;verb&egrave;re
+croulant sur le pav&eacute; n'eussent brusquement r&eacute;veill&eacute; de nouveau les
+bourgeois indign&eacute;s. C'&eacute;tait Gavroche qui passait rue du Chaume.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIo" id="Chapitre_IIIo"></a><a href="#quinzieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Pendant que Cosette et Toussaint dorment</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius.</p>
+
+<p>Il monta l'escalier &agrave; t&acirc;tons, satisfait des t&eacute;n&egrave;bres comme le hibou qui
+tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, &eacute;couta s'il
+n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et
+Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois
+ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'&eacute;tincelle, tant sa
+main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin,
+sa chandelle fut allum&eacute;e, il s'accouda sur la table, d&eacute;plia le papier,
+et lut.</p>
+
+<p>Dans les &eacute;motions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire
+le papier qu'on tient, on l'&eacute;treint comme une victime, on le froisse, on
+enfonce dedans les ongles de sa col&egrave;re ou de son all&eacute;gresse; on court &agrave;
+la fin, on saute au commencement; l'attention a la fi&egrave;vre; elle comprend
+en gros, &agrave; peu pr&egrave;s, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste
+dispara&icirc;t. Dans le billet de Marius &agrave; Cosette, Jean Valjean ne vit que
+ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon &acirc;me sera pr&egrave;s de toi.&raquo;</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de ces deux lignes, il eut un &eacute;blouissement horrible; il
+resta un moment comme &eacute;cras&eacute; du changement d'&eacute;motion qui se faisait en
+lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'&eacute;tonnement ivre;
+il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'&ecirc;tre ha&iuml;.</p>
+
+<p>Il poussa un affreux cri de joie int&eacute;rieure.&mdash;Ainsi, c'&eacute;tait fini. Le
+d&eacute;nouement arrivait plus vite qu'on n'e&ucirc;t os&eacute; l'esp&eacute;rer. L'&ecirc;tre qui
+encombrait sa destin&eacute;e disparaissait. Il s'en allait de lui-m&ecirc;me,
+librement, de bonne volont&eacute;. Sans que lui, Jean Valjean, e&ucirc;t rien fait
+pour cela, sans qu'il y e&ucirc;t de sa faute, &laquo;cet homme&raquo; allait mourir.
+Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &eacute;tait-il d&eacute;j&agrave; mort.&mdash;Ici sa fi&egrave;vre fit des calculs.&mdash;Non.
+Il n'est pas encore mort. La lettre a &eacute;t&eacute; visiblement &eacute;crite pour &ecirc;tre
+lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux d&eacute;charges qu'on a
+entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne
+sera s&eacute;rieusement attaqu&eacute;e qu'au point du jour; mais c'est &eacute;gal, du
+moment o&ugrave; &laquo;cet homme&raquo; est m&ecirc;l&eacute; &agrave; cette guerre, il est perdu; il est pris
+dans l'engrenage.&mdash;Jean Valjean se sentait d&eacute;livr&eacute;. Il allait donc, lui,
+se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir
+recommen&ccedil;ait. Il n'avait qu'&agrave; garder ce billet dans sa poche. Cosette ne
+saurait jamais ce que &laquo;cet homme&raquo; &eacute;tait devenu. &laquo;Il n'y a qu'&agrave; laisser
+les choses s'accomplir. Cet homme ne peut &eacute;chapper. S'il n'est pas mort
+encore, il est s&ucirc;r qu'il va mourir. Quel bonheur!&raquo;</p>
+
+<p>Tout cela dit en lui-m&ecirc;me, il devint sombre.</p>
+
+<p>Puis il descendit et r&eacute;veilla le portier.</p>
+
+<p>Environ une heure apr&egrave;s, Jean Valjean sortait en habit complet de garde
+national et en armes. Le portier lui avait ais&eacute;ment trouv&eacute; dans le
+voisinage de quoi compl&eacute;ter son &eacute;quipement. Il avait un fusil charg&eacute; et
+une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du c&ocirc;t&eacute; des halles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVo" id="Chapitre_IVo"></a><a href="#quinzieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Les exc&egrave;s de z&egrave;le de Gavroche</h3>
+
+
+<p>Cependant il venait d'arriver une aventure &agrave; Gavroche.</p>
+
+<p>Gavroche, apr&egrave;s avoir consciencieusement lapid&eacute; le r&eacute;verb&egrave;re de la rue
+du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas &laquo;un
+chat&raquo;, trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il
+&eacute;tait capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en
+acc&eacute;l&eacute;rait. Il se mit &agrave; semer le long des maisons endormies ou
+terrifi&eacute;es ces couplets incendiaires:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'oiseau m&eacute;dit dans les charmilles</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et pr&eacute;tend qu'hier Atala</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Avec un Russe s'en alla.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon ami pierrot, tu babilles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Parce que l'autre jour Mila</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Cogna sa vitre, et m'appela.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Les dr&ocirc;lesses sont fort gentilles;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Leur poison qui m'ensorcela</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Griserait monsieur Orfila.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aime l'amour et ses bisbilles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aime Agn&egrave;s, j'aime Pam&eacute;la,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lise en m'allumant se br&ucirc;la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jadis, quand je vis les mantilles</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De Suzette et de Z&eacute;&iuml;la,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon &acirc;me &agrave; leurs plis se m&ecirc;la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, quand, dans l'ombre o&ugrave; tu brilles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu coiffes de roses Lola,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je me damnerais pour cela.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jeanne, &agrave; ton miroir tu t'habilles!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon c&oelig;ur un beau jour s'envola;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je crois que c'est Jeanne qui l'a.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le soir en sortant des quadrilles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je montre aux &eacute;toiles Stella</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je leur dis: regardez-la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le
+point d'appui du refrain. Son visage, in&eacute;puisable r&eacute;pertoire de masques,
+faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches
+d'un linge trou&eacute; dans un grand vent. Malheureusement, comme il &eacute;tait
+seul et dans la nuit, cela n'&eacute;tait ni vu, ni visible. Il y a de ces
+richesses perdues.</p>
+
+<p>Soudain il s'arr&ecirc;ta court.</p>
+
+<p>&mdash;Interrompons la romance, dit-il.</p>
+
+<p>Sa prunelle f&eacute;line venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte
+coch&egrave;re ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est-&agrave;-dire un &ecirc;tre
+et une chose; la chose &eacute;tait une charrette &agrave; bras, l'&ecirc;tre &eacute;tait un
+Auvergnat qui dormait dedans.</p>
+
+<p>Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pav&eacute; et la t&ecirc;te de
+l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se
+pelotonnait sur ce plan inclin&eacute; et ses pieds touchaient la terre.</p>
+
+<p>Gavroche, avec son exp&eacute;rience des choses de ce monde, reconnut un
+ivrogne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait
+trop.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, pensa Gavroche, &agrave; quoi servent les nuits d'&eacute;t&eacute;. L'Auvergnat
+s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la R&eacute;publique et
+on laisse l'Auvergnat &agrave; la monarchie.</p>
+
+<p>Son esprit venait d'&ecirc;tre illumin&eacute; par la clart&eacute; que voici:</p>
+
+<p>&mdash;Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.</p>
+
+<p>L'Auvergnat ronflait.</p>
+
+<p>Gavroche tira doucement la charrette par l'arri&egrave;re et l'Auvergnat par
+l'avant, c'est-&agrave;-dire par les pieds, et, au bout d'une minute,
+l'Auvergnat, imperturbable, reposait &agrave; plat sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>La charrette &eacute;tait d&eacute;livr&eacute;e.</p>
+
+<p>Gavroche, habitu&eacute; &agrave; faire face de toutes parts &agrave; l'impr&eacute;vu, avait
+toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un
+chiffon de papier et un bout de crayon rouge chip&eacute; &agrave; quelque
+charpentier.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>R&eacute;publique fran&ccedil;aise.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Re&ccedil;u ta charrette.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Et il signa: &laquo;Gavroche.&raquo;</p>
+
+<p>Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de
+l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,
+et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la
+charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait p&eacute;rilleux. Il y avait un poste &agrave; l'Imprimerie royale.
+Gavroche n'y songeait pas. Ce poste &eacute;tait occup&eacute; par des gardes
+nationaux de la banlieue. Un certain &eacute;veil commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;mouvoir
+l'escouade, et les t&ecirc;tes se soulevaient sur les lits de camp. Deux
+r&eacute;verb&egrave;res bris&eacute;s coup sur coup, cette chanson chant&eacute;e &agrave; tue-t&ecirc;te, cela
+&eacute;tait beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au
+coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur &eacute;teignoir sur
+leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet
+arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le
+sergent de la banlieue &eacute;coutait. Il attendait. C'&eacute;tait un homme prudent.</p>
+
+<p>Le roulement forcen&eacute; de la charrette combla la mesure de l'attente
+possible, et d&eacute;termina le sergent &agrave; tenter une reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont l&agrave; toute une bande! dit-il, allons doucement.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair que l'Hydre de l'Anarchie &eacute;tait sortie de sa bo&icirc;te et
+qu'elle se d&eacute;menait dans le quartier.</p>
+
+<p>Et le sergent se hasarda hors du poste &agrave; pas sourds.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment o&ugrave; il allait
+d&eacute;boucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face &agrave; face avec
+un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.</p>
+
+<p>Pour la seconde fois, il s'arr&ecirc;ta net.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.</p>
+
+<p>Les &eacute;tonnements de Gavroche &eacute;taient courts et d&eacute;gelaient vite.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu, voyou? cria le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appel&eacute; bourgeois.
+Pourquoi m'insultez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu, dr&ocirc;le?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Gavroche, vous &eacute;tiez peut-&ecirc;tre hier un homme
+d'esprit, mais vous avez &eacute;t&eacute; destitu&eacute; ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande o&ugrave; tu vas, gredin?</p>
+
+<p>Gavroche r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre &acirc;ge. Vous
+devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pi&egrave;ce. Cela vous ferait
+cinq cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? o&ugrave; vas-tu? o&ugrave; vas-tu, bandit?</p>
+
+<p>Gavroche repartit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; de vilains mots. La premi&egrave;re fois qu'on vous donnera &agrave; t&eacute;ter, il
+faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.</p>
+
+<p>Le sergent croisa la bayonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Me diras-tu o&ugrave; tu vas, &agrave; la fin, mis&eacute;rable?</p>
+
+<p>&mdash;Mon g&eacute;n&eacute;ral, dit Gavroche, je vas chercher le m&eacute;decin pour mon &eacute;pouse
+qui est en couches.</p>
+
+<p>&mdash;Aux armes! cria le sergent.</p>
+
+<p>Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est l&agrave; le chef-d'&oelig;uvre des hommes
+forts; Gavroche mesura d'un coup d'&oelig;il toute la situation. C'&eacute;tait la
+charrette qui l'avait compromis, c'&eacute;tait &agrave; la charrette de le prot&eacute;ger.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,
+devenue projectile et lanc&eacute;e &agrave; tour de bras, roulait sur lui avec furie,
+et le sergent, atteint en plein ventre, tombait &agrave; la renverse dans le
+ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.</p>
+
+<p>Au cri du sergent, les hommes du poste &eacute;taient sortis p&ecirc;le-m&ecirc;le; le coup
+de fusil d&eacute;termina une d&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale au hasard, apr&egrave;s laquelle on
+rechargea les armes et l'on recommen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Cette mousquetade &agrave; colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua
+quelques carreaux de vitre.</p>
+
+<p>Cependant Gavroche, qui avait &eacute;perdument rebrouss&eacute; chemin, s'arr&ecirc;tait &agrave;
+cinq ou six rues de l&agrave;, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le
+coin des Enfants-Rouges.</p>
+
+<p>Il pr&ecirc;tait l'oreille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir souffl&eacute; quelques instants, il se tourna du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; la
+fusillade faisait rage, &eacute;leva sa main gauche &agrave; la hauteur de son nez, et
+la lan&ccedil;a trois fois en avant en se frappant de la main droite le
+derri&egrave;re de la t&ecirc;te; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne
+a condens&eacute; l'ironie fran&ccedil;aise, et qui est &eacute;videmment efficace, puisqu'il
+a d&eacute;j&agrave; dur&eacute; un demi-si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Cette ga&icirc;t&eacute; fut troubl&eacute;e par une r&eacute;flexion am&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds
+ma route, il va falloir faire un d&eacute;tour. Pourvu que j'arrive &agrave; temps &agrave;
+la barricade!</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, il reprit sa course.</p>
+
+<p>Et tout en courant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, o&ugrave; en &eacute;tais-je donc? dit-il.</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; chanter sa chanson en s'enfon&ccedil;ant rapidement dans les
+rues, et ceci d&eacute;crut dans les t&eacute;n&egrave;bres:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais il reste encor des bastilles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je vais mettre le hol&agrave;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans l'ordre public que voil&agrave;.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tout l'ancien monde s'&eacute;croula</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quand la grosse boule roula.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vieux bon peuple, &agrave; coups de b&eacute;quilles</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Cassons ce Louvre o&ugrave; s'&eacute;tala</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La monarchie en falbala.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous en avons forc&eacute; les grilles;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le roi Charles Dix ce jour-l&agrave;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tenait mal et se d&eacute;colla.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>O&ugrave; vont les belles filles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lon la.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>La prise d'armes du poste ne fut point sans r&eacute;sultat. La charrette fut
+conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourri&egrave;re;
+l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre
+comme complice. Le minist&egrave;re public d'alors fit preuve en cette
+circonstance de son z&egrave;le infatigable pour la d&eacute;fense de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>L'aventure de Gavroche, rest&eacute;e dans la tradition du quartier du Temple,
+est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,
+et est intitul&eacute;e dans leur m&eacute;moire: Attaque nocturne du poste de
+l'Imprimerie royale.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome IV, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV ***
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
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+
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index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..1a7ae5e
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17518 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17518)