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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome IV, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les misérables Tome IV
+ L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17518]
+[Date last updated: April 13, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV ***
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+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
+
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+Victor Hugo
+
+LES MISÉRABLES
+
+Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS
+
+(1862)
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Livre premier--Quelques pages d'histoire
+
+Chapitre I Bien coupé
+Chapitre II Mal cousu
+Chapitre III Louis-Philippe
+Chapitre IV Lézardes sous la fondation
+Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore
+Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants
+
+
+Livre deuxième--Éponine
+
+Chapitre I Le Champ de l'Alouette
+Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
+Chapitre III Apparition au père Mabeuf
+Chapitre IV Apparition à Marius
+
+
+Livre troisième--La maison de la rue Plumet
+
+Chapitre I La maison à secret
+Chapitre II Jean Valjean garde national
+Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille
+Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre
+Chapitre VI La bataille commence
+Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie
+Chapitre VIII La cadène
+
+
+Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut
+
+Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans
+Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
+ phénomène
+
+
+Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement
+
+Chapitre I La solitude et la caserne combinées
+Chapitre II Peurs de Cosette
+Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint
+Chapitre IV Un coeur sous une pierre
+Chapitre V Cosette après la lettre
+Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos
+
+
+Livre sixième--Le petit Gavroche
+
+Chapitre I Méchante espièglerie du vent
+Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
+Chapitre III Les péripéties de l'évasion
+
+
+Livre septième--L'argot
+
+Chapitre I Origine
+Chapitre II Racines
+Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit
+Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer
+
+
+Livre huitième--Les enchantements et les désolations
+
+Chapitre I Pleine lumière
+Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet
+Chapitre III Commencement d'ombre
+Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot
+Chapitre V Choses de la nuit
+Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette
+Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence
+
+
+Livre neuvième--Où vont-ils?
+
+Chapitre I Jean Valjean
+Chapitre II Marius
+Chapitre III M. Mabeuf
+
+
+Livre dixième--Le 5 juin 1832
+
+Chapitre I La surface de la question
+Chapitre II Le fond de la question
+Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître
+Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois
+Chapitre V Originalité de Paris
+
+
+Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan
+
+Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de
+Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie
+Chapitre II Gavroche en marche
+Chapitre III Juste indignation d'un perruquier
+Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard
+Chapitre V Le vieillard
+Chapitre VI Recrues
+
+
+Livre douzième--Corinthe
+
+Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation
+Chapitre II Gaîtés préalables
+Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire
+Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
+Chapitre V Les préparatifs
+Chapitre VI En attendant
+Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes
+Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé
+Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc
+
+
+Livre treizième--Marius entre dans l'ombre
+
+Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
+Chapitre II Paris à vol de hibou
+Chapitre III L'extrême bord
+
+
+Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir
+
+Chapitre I Le drapeau--Premier acte
+Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte
+Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
+Chapitre IV Le baril de poudre
+Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire
+Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
+Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances
+
+
+Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé
+
+Chapitre I Buvard, bavard
+Chapitre II Le gamin ennemi des lumières
+Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment
+Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche
+
+
+
+
+Livre premier--Quelques pages d'histoire
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Bien coupé
+
+
+1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la
+Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
+plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui
+les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
+grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses
+sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des
+intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique
+formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant
+à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories.
+Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le
+mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme
+humaine.
+
+Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner
+assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes
+principales.
+
+Nous allons l'essayer.
+
+La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à
+définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
+sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une
+grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les
+politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que
+le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être
+petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
+événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
+hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On
+donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon
+petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au
+soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec
+Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on
+est éreinté. Chacun demande un lit.
+
+Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les
+fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un
+gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité,
+du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits
+surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces
+faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
+ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et
+la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des
+fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes.
+
+Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques.
+
+En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits
+accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
+la même chose que le repos pour les hommes.
+
+C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur;
+c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire.
+
+Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder.
+Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses
+qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se
+doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814.
+
+La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut
+la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce
+qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
+possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le
+droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre
+chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon
+et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de
+s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la
+maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle.
+
+Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à
+chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
+c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.
+
+Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté
+devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle
+avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle
+aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon.
+
+Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle
+se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la
+France. Les racines de la société française n'étaient point dans les
+Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
+constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
+Elles étaient partout, excepté sous le trône.
+
+La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant
+de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et
+la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
+on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de
+continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
+doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et
+que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
+l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits
+et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et
+promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des
+rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut.
+
+Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main sur les
+garanties «octroyées» en 1814, sur les concessions, comme elle les
+qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'étaient
+nos conquêtes; ce qu'elle appelait nos empiétements, c'étaient nos
+droits.
+
+Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
+victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays, c'est-à-dire se
+croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
+risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
+élevant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
+individuel, à la nation la souveraineté, au citoyen la liberté. En
+d'autres termes, elle nia à la nation ce qui la faisait nation et au
+citoyen ce qui le faisait citoyen.
+
+C'est là le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
+juillet.
+
+La Restauration tomba.
+
+Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas été
+absolument hostile à toutes les formes du progrès. De grandes choses
+s'étaient faites, elle étant à côté.
+
+Sous la Restauration la nation s'était habituée à la discussion dans le
+calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la
+paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été
+un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
+révolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
+parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
+tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
+On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits.
+Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
+quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
+principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'État:
+l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la
+parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes
+à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
+furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
+providence.
+
+La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur côté, mais du
+côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec gravité, mais sans
+autorité; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
+solennelles qui laissent une sombre émotion à l'histoire; ce ne fut ni
+le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napoléon. Ils s'en
+allèrent, voilà tout. Ils déposèrent la couronne et ne gardèrent pas
+d'auréole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
+manquèrent dans une certaine mesure à la majesté de leur malheur.
+Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
+ronde en table carrée, parut plus soucieux de l'étiquette en péril que
+de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dévoués
+qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui honoraient leur
+race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaquée un matin à main
+armée par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
+qu'elle n'eut pas de colère. Elle se défendit, se contint, remit les
+choses à leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
+l'exil, hélas! et s'arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
+dais qui avait abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne
+toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et précaution. Ce ne fut
+pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
+France entière, la France victorieuse et enivrée de sa victoire, qui
+sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
+paroles de Guillaume du Vair après la journée des barricades: «Il est
+aysé à ceux qui ont accoutumé d'effleurer les faveurs des grands et
+saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune affligée à
+une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
+adversité; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
+vénérable, et principalement des affligés.»
+
+Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret. Comme nous
+venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacèrent
+à l'horizon.
+
+La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
+le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle avec enthousiasme et
+joie, les autres s'en détournèrent, chacun selon sa nature. Les princes
+de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermèrent les
+yeux, blessés et stupéfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
+Effroi qui se comprend, colère qui s'excuse. Cette étrange révolution
+avait à peine été un choc; elle n'avait pas même fait à la royauté
+vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
+yeux des gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la
+liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le tort
+d'être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tenté ni
+machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus irrités, les plus
+frémissants, la saluaient; quels que soient nos égoïsmes et nos
+rancunes, un respect mystérieux sort des événements dans lesquels on
+sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.
+
+La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
+Chose pleine de splendeur.
+
+Le droit terrassant le fait. De là l'éclat de la révolution de 1830, de
+là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'être
+violent.
+
+Le droit, c'est le juste et le vrai.
+
+Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur. Le fait,
+même le plus nécessaire en apparence, même le mieux accepté des
+contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
+peu de droit ou point du tout de droit, est destiné infailliblement à
+devenir, avec la durée du temps, difforme, immonde, peut-être même
+monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le
+fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on regarde
+Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie, ni un démon, ni
+un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
+pas seulement le fait italien, c'est le fait européen, le fait du
+seizième siècle. Il semble hideux, et il l'est, en présence de l'idée
+morale du dix-neuvième.
+
+Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des sociétés.
+Terminer le duel, amalgamer l'idée pure avec la réalité humaine, faire
+pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
+voilà le travail des sages.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Mal cousu
+
+
+Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.
+
+La révolution de 1830 s'était vite arrêtée.
+
+Sitôt qu'une révolution a fait côte, les habiles dépècent l'échouement.
+
+Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes la
+qualification d'hommes d'État; si bien que ce mot, homme d'État, a fini
+par être un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, là où il
+n'y a qu'habileté, il y a nécessairement petitesse. Dire: les habiles,
+cela revient à dire: les médiocres.
+
+De même que dire: les hommes d'État, cela équivaut quelquefois à dire:
+les traîtres.
+
+À en croire les habiles donc, les révolutions comme la Révolution de
+Juillet sont des artères coupées; il faut une prompte ligature. Le
+droit, trop grandement proclamé, ébranle. Aussi, une fois le droit
+affirmé, il faut raffermir l'État. La liberté assurée, il faut songer au
+pouvoir.
+
+Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils commencent
+à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement, qu'est-ce que le
+pouvoir? deuxièmement, d'où vient-il?
+
+Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmurée, et ils
+continuent leur manoeuvre.
+
+Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions profitables un
+masque de nécessité, le premier besoin d'un peuple après une révolution,
+quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
+procurer une dynastie. De cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix
+après sa révolution, c'est-à-dire le temps de panser ses plaies et de
+réparer sa maison. La dynastie cache l'échafaudage et couvre
+l'ambulance.
+
+Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.
+
+À la rigueur, le premier homme de génie ou même le premier homme de
+fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
+Bonaparte et dans le second Iturbide.
+
+Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
+y a nécessairement une certaine quantité d'ancienneté dans une race, et
+la ride des siècles ne s'improvise pas.
+
+Si l'on se place au point de vue des «hommes d'État», sous toutes
+réserves, bien entendu, après une révolution, quelles sont les qualités
+du roi qui en sort? Il peut être et il est utile qu'il soit
+révolutionnaire, c'est-à-dire participant de sa personne à cette
+révolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
+illustré, qu'il en ait touché la hache ou manié l'épée.
+
+Quelles sont les qualités d'une dynastie? Elle doit être nationale,
+c'est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des actes commis, mais
+par les idées acceptées. Elle doit se composer de passé et être
+historique, se composer d'avenir et être sympathique.
+
+Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se contentent de
+trouver un homme, Cromwell ou Napoléon; et pourquoi les deuxièmes
+veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
+maison d'Orléans.
+
+Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l'Inde dont chaque
+rameau, en se courbant jusqu'à terre, y prend racine et devient un
+figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition
+de se courber jusqu'au peuple.
+
+Telle est la théorie des habiles.
+
+Voici donc le grand art: faire un peu rendre à un succès le son d'une
+catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
+assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
+jusqu'au ralentissement du progrès, affadir cette aurore, dénoncer et
+retrancher les âpretés de l'enthousiasme, couper les angles et les
+ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant
+peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès
+de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer
+l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce
+nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de
+réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.
+
+1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l'Angleterre par 1688.
+
+1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de progrès;
+quasi-droit. Or la logique ignore l'à peu près; absolument comme le
+soleil ignore la chandelle.
+
+Qui arrête les révolutions à mi-côte? La bourgeoisie.
+
+Pourquoi?
+
+Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier
+c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la
+satiété.
+
+Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles
+X.
+
+On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
+est tout simplement la portion contentée du peuple. Le bourgeois, c'est
+l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
+caste.
+
+Mais, pour vouloir s'asseoir trop tôt, on peut arrêter la marche même du
+genre humain. Cela a été souvent la faute de la bourgeoisie.
+
+On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'égoïsme n'est pas
+une des divisions de l'ordre social.
+
+Du reste, il faut être juste même envers l'égoïsme, l'état auquel
+aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
+nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique
+d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était
+pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes;
+c'était la halte.
+
+La halte est un mot formé d'un double sens singulier et presque
+contradictoire: troupe en marche, c'est-à-dire mouvement; station,
+c'est-à-dire repos.
+
+La halte, c'est la réparation des forces; c'est le repos armé et
+éveillé; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
+ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.
+
+C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.
+
+Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrès.
+
+Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d'État, un homme qui
+exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualité
+composite, signifiant révolution et signifiant stabilité, en d'autres
+termes affermissant le présent par la compatibilité évidente du passé
+avec l'avenir.
+
+Cet homme était «tout trouvé». Il s'appelait Louis-Philippe d'Orléans.
+
+Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
+nomma _la meilleure des républiques_. L'hôtel de ville de Paris remplaça
+la cathédrale de Reims.
+
+Cette substitution d'un demi-trône au trône complet fut «l'oeuvre de
+1830».
+
+Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
+Tout cela était fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
+proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Louis-Philippe
+
+
+Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
+ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et
+mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la
+révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité
+providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est
+jamais une abdication.
+
+Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,
+se trompent, et de graves méprises se sont vues.
+
+Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans
+l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,
+le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.
+
+Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les
+circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait
+été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des
+vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,
+de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
+prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
+prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
+chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
+d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes
+de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
+est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;
+admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de
+toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
+appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
+intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se
+déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il
+n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il
+fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,
+mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour
+leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;
+gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa
+famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,
+intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours
+au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
+pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort
+par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui
+grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans
+son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
+fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France
+de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son
+pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que
+l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de
+funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie
+pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
+préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la
+société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
+sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi
+contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,
+bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
+Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du
+beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la
+chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes
+de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté
+huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un
+grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
+chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures
+politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son oeuvre; déguisant
+sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que
+comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux
+esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de
+voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole
+facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son
+unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant
+les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les
+tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations
+intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,
+tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
+accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
+s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son
+premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des
+réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté
+créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
+esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une
+dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
+avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
+pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la
+jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes
+éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus
+illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu
+le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce
+qui est utile.
+
+Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas
+toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il
+plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il
+ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
+vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du
+nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;
+Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé
+l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
+service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
+il écrivait _les polonois_ et il prononçait _les hongrais_. Il portait
+l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion
+d'honneur comme Napoléon.
+
+Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.
+Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
+cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
+sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
+fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et
+un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe
+n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
+royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang
+pour guérir.
+
+Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
+défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le
+règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
+total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le
+deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,
+l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,
+la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel
+par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent
+mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,
+l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
+plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,
+Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique
+plus familiale que nationale est le fait du roi.
+
+Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.
+
+Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.
+
+D'où vient cette faute?
+
+Disons-le.
+
+Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille
+qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être
+dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le
+14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
+militaire.
+
+Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être
+remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
+famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.
+Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
+Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
+Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son
+âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de
+Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. _Ce
+sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on
+n'en voit pas_.
+
+Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
+Louis-Philippe.
+
+Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la
+Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du
+révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la
+fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
+complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et
+l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
+avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été
+proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet
+apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
+vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de
+mathématiques pendant que sa soeur Adélaïde faisait de la broderie et
+cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
+Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont
+Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le
+compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club
+des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait
+dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du
+fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès
+de Louis XVI, si bien nommé _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle
+de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la
+royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de
+l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique
+interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation
+stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence
+relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
+de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait
+contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre
+de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant
+responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la
+monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de
+ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
+justice de Dieu.
+
+La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son
+souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute
+par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de
+douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste
+alphabétique de l'assemblée constituante.
+
+Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été
+libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été
+libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le
+pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône
+exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.
+
+Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est
+aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est
+encore qu'en première instance.
+
+L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas
+encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
+le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a
+lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été
+l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire
+d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au
+point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne
+pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
+certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de
+l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
+droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
+dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de
+quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au
+point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
+langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé
+sur un trône.
+
+Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste
+l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.
+Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte
+contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
+appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que
+faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un
+procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à
+l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un
+homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il
+disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs
+généraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois
+les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était
+une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un
+jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:
+_Cette nuit, j'en ai gagné sept_. Pendant les premières années de son
+règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une
+violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une
+Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;
+les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi
+légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui
+représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
+qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de
+sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: _Quel dommage
+que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce_. Une autre fois,
+faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos
+d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre
+temps: _Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir_.
+Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.
+
+Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été
+bon passe presque avant qui a été grand.
+
+Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement
+peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme
+lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant
+l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et
+avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;
+une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres
+donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de
+deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Lézardes sous la fondation
+
+
+Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer dans l'épaisseur
+d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du règne de
+Louis-Philippe, il ne fallait pas d'équivoque, et il était nécessaire
+que ce livre s'expliquât sur ce roi.
+
+Louis-Philippe était entré dans l'autorité royale sans violence, sans
+action directe de sa part, par le fait d'un virement révolutionnaire,
+évidemment fort distinct du but réel de la révolution, mais dans lequel
+lui, duc d'Orléans, n'avait aucune initiative personnelle. Il était né
+prince et se croyait élu roi. Il ne s'était point donné à lui-même ce
+mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
+accepté; convaincu, à tort certes, mais convaincu que l'offre était
+selon le droit et que l'acceptation était selon le devoir. De là une
+possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
+Louis-Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie
+étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d'épouvante qui se
+dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la démocratie. Un
+choc de principes ressemble à un choc d'éléments. L'océan défend l'eau,
+l'ouragan défend l'air; le roi défend la royauté, la démocratie défend
+le peuple; le relatif, qui est la monarchie, résiste à l'absolu, qui est
+la république; la société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
+souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
+il n'y a point ici à blâmer ceux qui luttent; un des deux partis
+évidemment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
+sur deux rivages à la fois, un pied dans la république, un pied dans la
+royauté; il est indivisible, et tout d'un côté; mais ceux qui se
+trompent se trompent sincèrement; un aveugle n'est pas plus un coupable
+qu'un Vendéen n'est un brigand. N'imputons donc qu'à la fatalité des
+choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes,
+l'irresponsabilité humaine y est mêlée.
+
+Achevons cet exposé.
+
+Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, né
+d'hier, combattre aujourd'hui. À peine installé, il sentait déjà partout
+de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
+fraîchement posé et si peu solide.
+
+La résistance naquit le lendemain; peut-être même était-elle née la
+veille.
+
+De mois en mois, l'hostilité grandit, et de sourde devint patente.
+
+La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par les rois, nous
+l'avons dit, avait été en France diversement interprétée.
+
+Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte
+obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font
+sur-le-champ des traductions; traductions hâtives, incorrectes, pleines
+de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
+la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
+déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
+besogne est faite depuis longtemps; il y a déjà vingt traductions sur la
+place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque
+contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
+et chaque faction croit posséder la lumière.
+
+Souvent le pouvoir lui-même est une faction.
+
+Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant; ce sont les
+vieux partis.
+
+Pour les vieux partis qui se rattachent à l'hérédité par la grâce de
+Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte, on a droit de
+révolte contre elles. Erreur. Car dans les révolutions le révolté, ce
+n'est pas le peuple, c'est le roi. Révolution est précisément le
+contraire de révolte. Toute révolution, étant un accomplissement normal,
+contient en elle sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent
+quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même
+ensanglantée. Les révolutions sortent, non d'un accident, mais de la
+nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est
+parce qu'il faut qu'elle soit.
+
+Les vieux partis légitimistes n'en assaillaient pas moins la révolution
+de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
+Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
+là où elle était vulnérable, au défaut de sa cuirasse, à son manque de
+logique; ils attaquaient cette révolution dans sa royauté. Ils lui
+criaient: Révolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
+qui visent juste.
+
+Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais, venant d'eux, ce
+cri était logique. Ce qui était cécité chez les légitimistes était
+clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
+La démocratie indignée le lui reprochait.
+
+Entre l'attaque du passé et l'attaque de l'avenir, l'établissement de
+juillet se débattait. Il représentait la minute, aux prises d'une part
+avec les siècles monarchiques, d'autre part avec le droit éternel.
+
+En outre, au dehors, n'étant plus la révolution et devenant la
+monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l'Europe. Garder la
+paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à contre-sens est
+souvent plus onéreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
+muselé, mais toujours grondant, naquit la paix armée, ce ruineux
+expédient de la civilisation suspecte à elle-même. La royauté de juillet
+se cabrait, malgré qu'elle en eût, dans l'attelage des cabinets
+européens. Metternich l'eût volontiers mise à la plate-longe. Poussée en
+France par le progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces
+tardigrades. Remorquée, elle remorquait.
+
+Cependant, à l'intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire, éducation,
+pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère, production,
+consommation, répartition, échange, monnaie, crédit, droit du capital,
+droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
+société; surplomb terrible.
+
+En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
+manifestait. À la fermentation démocratique répondait la fermentation
+philosophique. L'élite se sentait troublée comme la foule; autrement,
+mais autant.
+
+Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c'est-à-dire le peuple,
+traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je
+ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns
+isolés, les autres réunis en familles et presque en communions,
+remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément;
+mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
+les profondeurs d'un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes
+et par les fournaises entrevues.
+
+Cette tranquillité n'était pas le moins beau spectacle de cette époque
+agitée.
+
+Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
+s'occupaient de la question du bonheur.
+
+Le bien-être de l'homme, voilà ce qu'ils voulaient extraire de la
+société.
+
+Ils élevaient les questions matérielles, les questions d'agriculture,
+d'industrie, de commerce, presque à la dignité d'une religion. Dans la
+civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
+l'homme, les intérêts se combinent, s'agrègent et s'amalgament de
+manière à former une véritable roche dure, selon une loi dynamique
+patiemment étudiée par les économistes, ces géologues de la politique.
+
+Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations différentes, mais
+qu'on peut désigner tous par le titre générique de socialistes,
+tâchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
+la félicité humaine.
+
+Depuis la question de l'échafaud jusqu'à la question de la guerre, leurs
+travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclamé par la
+Révolution française, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
+l'enfant.
+
+On ne s'étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
+pas ici à fond, au point de vue théorique, les questions soulevées par
+le socialisme. Nous nous bornons à les indiquer.
+
+Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions
+cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés
+à deux problèmes principaux:
+
+Premier problème: Produire la richesse.
+
+Deuxième problème: La répartir.
+
+Le premier problème contient la question du travail.
+
+Le deuxième contient la question du salaire.
+
+Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces.
+
+Dans le second de la distribution des jouissances.
+
+Du bon emploi des forces résulte la puissance publique.
+
+De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.
+
+Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais
+distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité.
+
+De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur
+individuel au dedans, résulte la prospérité sociale.
+
+Prospérité sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
+nation grande. L'Angleterre résout le premier de ces deux problèmes.
+Elle crée admirablement la richesse; elle la répartit mal. Cette
+solution qui n'est complète que d'un côté la mène fatalement à ces deux
+extrêmes: opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les
+jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres,
+c'est-à-dire au peuple; le privilège, l'exception, le monopole, la
+féodalité, naissent du travail même. Situation fausse et dangereuse qui
+assoit la puissance publique sur la misère privée, et qui enracine la
+grandeur de l'État dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
+composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle
+n'entre aucun élément moral.
+
+Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème.
+Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal
+abolit l'émulation. Et par conséquent le travail. C'est une répartition
+faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
+de s'arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
+la répartir. Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être
+bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n'en faire
+qu'une.
+
+Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez Venise, vous
+serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
+ou comme l'Angleterre une puissance matérielle; vous serez le mauvais
+riche. Vous périrez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
+une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
+mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
+n'est que l'égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le genre humain
+une vertu ou une idée.
+
+Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
+désignons non des peuples, mais des constructions sociales, les
+oligarchies superposées aux nations, et non les nations elles-mêmes. Les
+nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
+renaîtra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
+nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.
+
+Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre,
+supprimez la misère, mettez un terme à l'exploitation injuste du faible
+par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en
+route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et
+fraternellement le salaire au travail, mêlez l'enseignement gratuit et
+obligatoire à la croissance de l'enfance et faites de la science la base
+de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras,
+soyez à la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
+démocratisez la propriété, non en l'abolissant, mais en
+l'universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit
+propriétaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
+produire la richesse et sachez la répartir; et vous aurez tout ensemble
+la grandeur matérielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
+vous appeler la France.
+
+Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'égaraient, ce que
+disait le socialisme; voilà ce qu'il cherchait dans les faits, voilà ce
+qu'il ébauchait dans les esprits.
+
+Efforts admirables! tentatives sacrées!
+
+Ces doctrines, ces théories, ces résistances, la nécessité inattendue
+pour l'homme d'État de compter avec les philosophes, de confuses
+évidences entrevues, une politique nouvelle à créer, d'accord avec le
+vieux monde sans trop de désaccord avec l'idéal révolutionnaire, une
+situation dans laquelle il fallait user Lafayette à défendre Polignac,
+l'intuition du progrès transparent sous l'émeute, les chambres et la
+rue, les compétitions à équilibrer autour de lui, sa foi dans la
+révolution, peut-être on ne sait quelle résignation éventuelle née de la
+vague acceptation d'un droit définitif et supérieur, sa volonté de
+rester de sa race, son esprit de famille, son sincère respect du peuple,
+sa propre honnêteté, préoccupaient Louis-Philippe presque
+douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il fût,
+l'accablaient sous la difficulté d'être roi.
+
+Il sentait sous ses pieds une désagrégation redoutable, qui n'était
+pourtant pas une mise en poussière, la France étant plus France que
+jamais.
+
+De ténébreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre étrange
+gagnant de proche en proche, s'étendait peu à peu sur les hommes, sur
+les choses, sur les idées; ombre qui venait des colères et des systèmes.
+Tout ce qui avait été hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois
+la conscience de l'honnête homme reprenait sa respiration tant il y
+avait de malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités.
+Les esprits tremblaient dans l'anxiété sociale comme les feuilles à
+l'approche d'un orage. La tension électrique était telle qu'à de
+certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis
+l'obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
+sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de foudre qu'il
+y avait dans la nuée.
+
+Vingt mois à peine s'étaient écoulés depuis la Révolution de Juillet,
+l'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de détresse.
+La détresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
+Condé disparu dans les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
+Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant à un prince français et donnée
+à un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux
+démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
+tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur Bologne, la France
+brusquant l'Autriche à Ancône, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
+marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
+regards irrités guettant la France, l'Angleterre, alliée suspecte, prête
+à pousser ce qui pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait, la
+pairie s'abritant derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi,
+les fleurs de lys raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de
+Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant mort
+dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'épuisement du pouvoir; la
+maladie politique et la maladie sociale se déclarant à la fois dans les
+deux capitales du royaume, l'une la ville de la pensée, l'autre la ville
+du travail; à Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile; dans les
+deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front
+du peuple; le midi fanatisé, l'ouest troublé, la duchesse de Berry dans
+la Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le
+choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre tumulte des
+événements.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore
+
+
+Vers la fin d'avril, tout s'était aggravé. La fermentation devenait du
+bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là de petites émeutes
+partielles, vite comprimées, mais renaissantes, signe d'une vaste
+conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
+entrevoyait les linéaments encore peu distincts et mal éclairés d'une
+révolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
+faubourg Saint-Antoine.
+
+Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauffé, entrait en ébullition.
+
+Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la jonction de ces
+deux épithètes semble singulière appliquée à des cabarets, graves et
+orageux.
+
+Le gouvernement y était purement et simplement mis en question. On y
+discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester
+tranquille_. Il y avait des arrière-boutiques où l'on faisait jurer à
+des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
+et «qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis.» Une fois
+l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaret»faisait une
+voix sonore» et disait: _Tu l'entends! tu l'as juré_! Quelquefois on
+montait au premier étage dans une chambre close, et là il se passait des
+scènes presque maçonniques. On faisait prêter à l'initié des serments
+_pour lui rendre service ainsi qu'aux pères de famille_. C'était la
+formule.
+
+Dans les salles basses on lisait des brochures «subversives». _Ils
+crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps.
+
+On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms
+des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
+d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun
+dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
+de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en
+demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallèle avec le
+gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
+face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des
+cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes «en bourgeois et en
+beaux habits» venaient, «faisant des embarras», et ayant l'air»de
+commander», donnaient des poignées de mains _aux plus importants_, et
+s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
+échangeait à voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mûr,
+la chose est comble_.--«C'était bourdonné par tous ceux qui étaient là»,
+pour emprunter l'expression même d'un des assistants. L'exaltation était
+telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'écria: _Nous n'avons
+pas d'armes_!--Un de ses camarades répondit:--_Les soldats en
+ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte à
+l'armée d'Italie.--«Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
+ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas là.» On ne comprend
+guère ce qu'ils pouvaient cacher après avoir dit ce qu'ils disaient.
+
+Les réunions étaient quelquefois périodiques. À de certaines, on n'était
+jamais plus de huit ou dix, et toujours les mêmes. Dans d'autres,
+entrait qui voulait, et la salle était si pleine qu'on était forcé de se
+tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
+autres parce que _c'était leur chemin pour aller au travail_. Comme
+pendant la révolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
+qui embrassaient les nouveaux venus.
+
+D'autres faits expressifs se faisaient jour.
+
+Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand
+de vin, ce qui est dû, la révolution le payera_.
+
+Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
+révolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.
+
+Des ouvriers se réunissaient chez un maître d'escrime qui donnait des
+assauts rue de Cotte. Il y avait là un trophée d'armes formé d'espadons
+en bois, de cannes, de bâtons et de fleurets. Un jour on démoucheta les
+fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
+pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a
+été plus tard Quénisset.
+
+Les choses quelconques qui se préméditaient prenaient peu à peu on ne
+sait quelle étrange notoriété. Une femme balayant sa porte disait à une
+autre femme:--_Depuis longtemps on travaille à force à faire des
+cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adressées aux
+gardes nationales des départements. Une de ces proclamations était
+signée: _Burtot, marchand de vin_.
+
+Un jour, à la porte d'un liquoriste du marché Lenoir, un homme ayant un
+collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait à
+haute voix un écrit singulier qui semblait émaner d'un pouvoir occulte.
+Des groupes s'étaient formés autour de lui et applaudissaient. Les
+passages qui remuaient le plus la foule ont été recueillis et
+notés.--«...Nos doctrines sont entravées, nos proclamations sont
+déchirées, nos afficheurs sont guettés et jetés en prison...».»La
+débâcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
+juste-milieu.»--«...L'avenir des peuples s'élabore dans nos rangs
+obscurs.»--«...Voici les termes posés: action ou réaction, révolution
+ou contre-révolution. Car, à notre époque, on ne croit plus à l'inertie
+ni à l'immobilité. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
+question. Il n'y en a pas d'autre.»--«...Le jour où nous ne vous
+conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-là aidez-nous à marcher.»
+Tout cela en plein jour.
+
+D'autres faits, plus audacieux encore, étaient suspects au peuple à
+cause de leur audace même. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
+borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis
+babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.
+
+Entre autres choses, ce passant disait:
+
+--«À bas la propriété! L'opposition de gauche est lâche et traître.
+Quand elle veut avoir raison, elle prêche la révolution. Elle est
+démocrate pour n'être pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
+Les républicains sont des bêtes à plumes. Défiez-vous des républicains,
+citoyens travailleurs.»
+
+--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.
+
+Ce cri mit fin au discours.
+
+Des incidents mystérieux se produisaient.
+
+À la chute du jour, un ouvrier rencontrait près du canal»un homme bien
+mis» qui lui disait:--Où vas-tu, citoyen?--Monsieur, répondait
+l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Je te connais bien,
+moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comité. On
+te soupçonne de n'être pas bien sûr. Tu sais que si tu révélais quelque
+chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait à l'ouvrier une poignée de
+main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientôt.
+
+La police, aux écoutes, recueillait, non plus seulement dans les
+cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:
+
+--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand à un ébéniste.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il va y avoir un coup de feu à faire.
+
+Deux passants en haillons échangeaient ces répliques remarquables,
+grosses d'une apparente jacquerie:
+
+--Qui nous gouverne?
+
+--C'est monsieur Philippe.
+
+--Non, c'est la bourgeoisie.
+
+On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
+mauvaise part. Les Jacques, c'étaient les pauvres. Or ceux qui ont faim
+ont droit.
+
+Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait à
+l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque.
+
+D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un fossé du
+rond-point de la barrière du Trône, on ne saisissait que ceci:
+
+--On fera le possible pour qu'il ne se promène plus dans Paris.
+
+Qui, _il_? Obscurité menaçante.
+
+«Les principaux chefs», comme on disait dans le faubourg, se tenaient à
+l'écart. On croyait qu'ils se réunissaient, pour se concerter, dans un
+cabaret près de la pointe Saint-Eustache. Un nommé Aug.--, chef de la
+Société des Secours pour les tailleurs, rue Mondétour, passait pour
+servir d'intermédiaire central entre les chefs et le faubourg
+Saint-Antoine. Néanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
+chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fierté singulière de
+cette réponse faite plus tard par un accusé devant la Cour des pairs:
+
+--Quel était votre chef?
+
+--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_.
+
+Ce n'étaient guère encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
+quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ouï-dire. D'autres
+indices survenaient.
+
+Un charpentier, occupé rue de Reuilly à clouer les planches d'une
+palissade autour d'un terrain où s'élevait une maison en construction,
+trouvait dans ce terrain un fragment de lettre déchirée où étaient
+encore lisibles les lignes que voici:
+
+--«...Il faut que le comité prenne des mesures pour empêcher le
+recrutement dans les sections pour les différentes sociétés...»
+
+Et en post-scriptum:
+
+«Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
+Faubourg-Poissonnière, nº 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
+un armurier, dans une cour. La section ne possède point d'armes.»
+
+Ce qui fit que le charpentier s'émut et montra la chose à ses voisins,
+c'est qu'à quelques pas plus loin il ramassa un autre papier également
+déchiré et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
+configuration à cause de l'intérêt historique de ces étranges documents:
+
+ _Q C D E_
+ _u og a1 fe_
+
+_Apprenez cette liste par coeur. Après, vous la déchirerez. Les hommes
+admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._
+
+_Salut et fraternité._
+ _L._
+
+Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
+connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
+_quinturions, centurions, décurions, éclaireurs_, et le sens de ces
+lettres: _u og a1 fe_ qui était une date et qui voulait dire _ce __15
+avril 18__32_. Sous chaque majuscule étaient inscrits des noms suivis
+d'indications très caractéristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83
+cartouches. Homme sûr.--C. _Boubière_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D.
+_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1
+sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc.
+
+Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le même enclos, un troisième
+papier sur lequel était écrite au crayon, mais très lisiblement, cette
+espèce de liste énigmatique:
+
+Unité. Blanchard. Arbre-sec. 6.
+Barra. Soize. Salle-au-Comte.
+Kosciusko. Aubry le boucher?
+J. J. R.
+Caïus Gracchus.
+Droit de révision. Dufond. Four.
+Chute des Girondins. Derbac. Maubuée.
+Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.
+Marseillaise.
+Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.
+Hoche.
+Marceau. Platon. Arbre-sec.
+Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_.
+
+L'honnête bourgeois entre les mains duquel cette liste était demeurée en
+sut la signification. Il paraît que cette liste était la nomenclature
+complète des sections du quatrième arrondissement de la société des
+Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
+Aujourd'hui que tous ces faits restés dans l'ombre ne sont plus que de
+l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
+société des Droits de l'Homme semble avoir été postérieure à la date où
+ce papier fut trouvé. Peut-être n'était-ce qu'une ébauche.
+
+Cependant, après les propos et les paroles, après les indices écrits,
+des faits matériels commençaient à percer.
+
+Rue Popincourt, chez un marchand de bric-à-brac, on saisissait dans le
+tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes également
+pliées en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrés
+de ce même papier gris pliés en forme de cartouche, et une carte sur
+laquelle on lisait ceci:
+
+ Salpêtre 12 onces.
+ Soufre 2 onces.
+ Charbon 2 onces et demie.
+ Eau 2 onces.
+
+Le procès-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
+odeur de poudre.
+
+Un maçon revenant, sa journée faite, oubliait un petit paquet sur un
+banc près du pont d'Austerlitz. Ce paquet était porté au corps de garde.
+On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprimés, signés
+_Lahautière_, une chanson intitulée: _Ouvriers, associez-vous_, et une
+boîte de fer-blanc pleine de cartouches.
+
+Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tâter comme il avait
+chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.
+
+Dans un fossé sur le boulevard, entre le Père-Lachaise et la barrière du
+Trône, à l'endroit le plus désert, des enfants, en jouant, découvraient
+sous un tas de copeaux et d'épluchures un sac qui contenait un moule à
+balles, un mandrin en bois à faire des cartouches, une sébile dans
+laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
+marmite en fonte dont l'intérieur offrait des traces évidentes de plomb
+fondu.
+
+Des agents de police, pénétrant à l'improviste à cinq heures du matin
+chez un nommé Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
+Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
+trouvaient debout près de son lit, tenant à la main des cartouches qu'il
+était en train de faire.
+
+Vers l'heure où les ouvriers se reposent, deux hommes étaient vus se
+rencontrant entre la barrière Picpus et la barrière Charenton dans un
+petit chemin de ronde entre deux murs près d'un cabaretier qui a un jeu
+de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait à
+l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
+transpiration de sa poitrine avait communiqué quelque humidité à la
+poudre. Il amorçait le pistolet et ajoutait de la poudre à celle qui
+était déjà dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.
+
+Un nommé Gallais, tué plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
+vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres à
+fusil.
+
+Le gouvernement reçut un jour l'avis qu'il venait d'être distribué des
+armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'après
+trente mille cartouches furent distribuées. Chose remarquable, la police
+n'en put saisir aucune. Une lettre interceptée portait:--«Le jour n'est
+pas loin où en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
+seront sous les armes.»
+
+Toute cette fermentation était publique, on pourrait presque dire
+tranquille. L'insurrection imminente apprêtait son orage avec calme en
+face du gouvernement. Aucune singularité ne manquait à cette crise
+encore souterraine, mais déjà perceptible. Les bourgeois parlaient
+paisiblement aux ouvriers de ce qui se préparait. On disait: Comment va
+l'émeute? du ton dont on eût dit: Comment va votre femme?
+
+Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand
+attaquez-vous?
+
+Un autre boutiquier disait:
+
+--On attaquera bientôt? je le sais. Il y a un mois vous étiez quinze
+mille, maintenant vous êtes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et
+un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.
+
+Du reste, la fièvre révolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
+la France n'en était exempt. L'artère battait partout. Comme ces
+membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
+corps humain, le réseau des sociétés secrètes commençait à s'étendre sur
+le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrète tout à
+la fois, naissait la société des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
+de ses ordres du jour: _Pluviôse, an 40 de l'ère républicaine_, qui
+devait survivre même à des arrêts de cour d'assises prononçant sa
+dissolution, et qui n'hésitait pas à donner à ses sections des noms
+significatifs tels que ceux-ci:
+
+ _Des piques._
+ _Tocsin._
+ _Canon d'alarme._
+ _Bonnet phrygien._
+ _21 janvier._
+ _Des Gueux._
+ _Des Truands._
+ _Marche en avant._
+ _Robespierre._
+ _Niveau._
+ _Ça ira._
+
+La société des Droits de l'Homme engendrait la société d'Action.
+C'étaient les impatients qui se détachaient et couraient devant.
+D'autres associations cherchaient à se recruter dans les grandes
+sociétés mères. Les sectionnaires se plaignaient d'être tiraillés. Ainsi
+_la société Gauloise_ et _le Comité organisateur des municipalités_.
+Ainsi les associations pour _la liberté de la presse_, pour _la liberté
+individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impôts
+indirects_. Puis la société des Ouvriers égalitaires, qui se divisait en
+trois fractions, les égalitaires, les communistes, les réformistes. Puis
+l'Armée des Bastilles, une espèce de cohorte organisée militairement,
+quatre hommes commandés par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
+sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
+cinq hommes qui se connussent. Création où la précaution est combinée
+avec l'audace et qui semble empreinte du génie de Venise. Le comité
+central, qui était la tête, avait deux bras, la société d'Action et
+l'Armée des Bastilles. Une association légitimiste, les Chevaliers de la
+Fidélité, remuait parmi ces affiliations républicaines. Elle y était
+dénoncée et répudiée.
+
+Les sociétés parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
+Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur société des Droits de
+l'Homme, la Charbonnière, les Hommes libres. Aix avait une société
+révolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons déjà prononcé ce
+mot.
+
+À Paris, le faubourg Saint-Marceau n'était guère moins bourdonnant que
+le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les
+faubourgs. Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
+Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
+ralliement aux étudiants. La société des Amis de l'A B C, affiliée aux
+mutuellistes d'Angers et à la Cougourde d'Aix, se réunissait, on l'a vu,
+au café Musain. Ces mêmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
+l'avons dit, dans un restaurant cabaret près de la rue Mondétour qu'on
+appelait Corinthe. Ces réunions étaient secrètes. D'autres étaient aussi
+publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
+fragment d'un interrogatoire subi dans un des procès ultérieurs:--Où se
+tint cette réunion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles
+sections étaient là?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui
+était le chef?--Moi.--Vous êtes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
+grave parti d'attaquer le gouvernement. D'où vous venaient vos
+instructions?--Du comité central.
+
+L'armée était minée en même temps que la population, comme le prouvèrent
+plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d'Épinal. On
+comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le
+huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En
+Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la
+Liberté_, c'est-à-dire un mât surmonté d'un bonnet rouge.
+
+Telle était la situation.
+
+Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
+de population, comme nous l'avons dit en commençant, la rendait sensible
+et l'accentuait. C'est là qu'était le point de côté.
+
+Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux et
+colère comme une ruche, frémissait dans l'attente et dans le désir d'une
+commotion. Tout s'y agitait sans que le travail fût pour cela
+interrompu. Rien ne saurait donner l'idée de cette physionomie vive et
+sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le
+toit des mansardes; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares.
+C'est surtout en fait de détresse et d'intelligence qu'il est dangereux
+que les extrêmes se touchent.
+
+Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
+tressaillement; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales,
+des faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands
+ébranlements politiques. En temps de révolution la misère est à la fois
+cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
+pleine de vertu fière, capable au plus haut point de calorique latent,
+toujours prête aux prises d'armes, prompte aux explosions, irritée,
+profonde, minée, semblait n'attendre que la chute d'une flammèche.
+Toutes les fois que de certaines étincelles flottent sur l'horizon,
+chassées par le vent des événements, on ne peut s'empêcher de songer au
+faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a placé aux portes de
+Paris cette poudrière de souffrances et d'idées.
+
+Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessinés
+dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notoriété historique. En
+temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
+d'esprit prophétique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
+coeurs et grandissant les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine
+ressemblent à ces tavernes du Mont Aventin bâties sur l'antre de la
+sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés; tavernes dont
+les tables étaient presque des trépieds, et où l'on buvait ce qu'Ennius
+appelle _le vin sibyllin_.
+
+Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L'ébranlement
+révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté
+populaire. Cette souveraineté peut mal faire, elle se trompe comme toute
+autre; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d'elle
+comme du cyclope aveugle, _Ingens_.
+
+En 93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que
+c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
+faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes
+héroïques.
+
+Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les
+jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants,
+farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux
+Paris bouleversé, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
+oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
+l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
+la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour
+tous, l'édénisation du monde, le progrès; et cette chose sainte, bonne
+et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la
+réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la
+bouche. C'étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
+civilisation.
+
+Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, fût-ce par le
+tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
+semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la
+lumière avec le masque de la nuit.
+
+En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
+mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
+souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en
+plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à
+une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent
+doucement pour le maintien et la conservation du passé, du Moyen-Âge, du
+droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
+de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le
+sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à
+l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la
+barbarie, nous choisirions les barbares.
+
+Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic
+n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni
+terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce.
+
+Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est là toute la politique
+de Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Enjolras et ses lieutenants
+
+
+À peu près vers cette époque, Enjolras, en vue de l'événement possible,
+fit une sorte de recensement mystérieux.
+
+Tous étaient en conciliabule au café Musain.
+
+Enjolras dit, en mêlant à ses paroles quelques métaphores
+demi-énigmatiques, mais significatives:
+
+--Il convient de savoir où l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
+l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
+ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
+des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il
+n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
+ne s'agit pas de remettre ce travail-là à demain. Les révolutionnaires
+doivent toujours être pressés; le progrès n'a pas de temps à perdre.
+Défions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dépourvu.
+Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
+de voir si elles tiennent. Cette affaire doit être coulée à fond
+aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
+de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
+de la Glacière. Combeferre m'a promis d'aller à Picpus. Il y a là tout
+un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
+maçons s'attiédissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
+la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Joly ira à la clinique de Dupuytren et
+tâtera le pouls à l'école de médecine. Bossuet fera un petit tour au
+palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
+Cougourde.
+
+--Voilà tout réglé, dit Courfeyrac.
+
+--Non.
+
+--Qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Une chose très importante.
+
+--Qu'est-ce? demanda Combeferre.
+
+--La barrière du Maine, répondit Enjolras.
+
+Enjolras resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis reprit:
+
+--Barrière du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
+des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
+à refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
+Ils pensent à autre chose. Ils s'éteignent. Ils passent leur temps à
+jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
+C'est chez Richefeu qu'ils se réunissent. On les y trouverait entre midi
+et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-là. J'avais compté
+pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
+vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrière du Maine. Je n'ai
+plus personne.
+
+--Et moi, dit Grantaire, je suis là.
+
+--Toi?
+
+--Moi.
+
+--Toi, endoctriner des républicains! toi, réchauffer, au nom des
+principes, des coeurs refroidis!
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Est-ce que tu peux être bon à quelque chose?
+
+--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.
+
+--Tu ne crois à rien.
+
+--Je crois à toi.
+
+--Grantaire, veux-tu me rendre un service?
+
+--Tous. Cirer tes bottes.
+
+--Eh bien, ne te mêle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.
+
+--Tu es un ingrat, Enjolras.
+
+--Tu serais homme à aller barrière du Maine! tu en serais capable!
+
+--Je suis capable de descendre rue des Grès, de traverser la place
+Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
+rue de Vaugirard, de dépasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,
+d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrière moi le Conseil de
+guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
+boulevard, de suivre la chaussée du Maine, de franchir la barrière, et
+d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
+capables.
+
+--Connais-tu un peu ces camarades-là de chez Richefeu?
+
+--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.
+
+--Qu'est-ce que tu leur diras?
+
+--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.
+
+--Toi!
+
+--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
+terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
+coeur ma constitution de l'an Deux.»La liberté du citoyen finit où la
+liberté d'un autre citoyen commence.» Est-ce que tu me prends pour une
+brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
+souveraineté du peuple, sapristi! Je suis même un peu hébertiste. Je
+puis rabâcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
+superbes.
+
+--Sois sérieux, dit Enjolras.
+
+--Je suis farouche, répondit Grantaire.
+
+Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
+son parti.
+
+--Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière
+du Maine.
+
+Grantaire logeait dans un garni tout voisin du café Musain. Il sortit,
+et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à
+la Robespierre.
+
+--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.
+
+Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux
+pointes écarlates du gilet.
+
+Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille:
+
+--Sois tranquille.
+
+Il enfonça son chapeau résolument et partit.
+
+Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte.
+Tous les amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur
+besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier.
+
+Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors
+plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce
+côté de Paris.
+
+Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
+lui-même la revue de la situation. La gravité des événements était
+visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale
+latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et
+les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les
+renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans
+ténébreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-être. Le
+peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la révolution
+reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
+La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il
+avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur
+Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et
+pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
+verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean
+Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
+pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à
+l'oeuvre. À coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien.
+Ceci le fit penser à Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrière du Maine
+me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
+Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est.
+
+Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la
+tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
+retomber la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la
+salle pleine de tables, d'hommes et de fumée.
+
+Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix.
+C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.
+
+Grantaire était assis vis-à-vis d'une autre figure, à une table de
+marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il
+frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:
+
+--Double-six.
+
+--Du quatre.
+
+--Le porc! je n'en ai plus.
+
+--Tu es mort. Du deux.
+
+--Du six.
+
+--Du trois.
+
+--De l'as.
+
+--À moi la pose.
+
+--Quatre points.
+
+--Péniblement.
+
+--À toi.
+
+--J'ai fait une faute énorme.
+
+--Tu vas bien.
+
+--Quinze.
+
+--Sept de plus.
+
+--Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux!
+
+--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
+commencement, cela changeait tout le jeu.
+
+--Du deux même.
+
+--De l'as.
+
+--De l'as! Eh bien, du cinq.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--C'est toi qui as posé, je crois?
+
+--Oui.
+
+--Du blanc.
+
+--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du deux.
+
+--De l'as.
+
+--Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi.
+
+--Domino.
+
+--Nom d'un caniche!
+
+
+
+
+Livre deuxième--Éponine
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le Champ de l'Alouette
+
+
+Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace
+duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,
+emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se
+glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.
+Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable
+habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie
+«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où
+l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à
+Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
+lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.
+
+Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya
+le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette
+à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
+s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
+dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la
+veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!
+
+Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs
+saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les
+portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une
+fille!
+
+Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La
+première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il
+avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant
+et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore
+que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne
+voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait
+probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.
+
+Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
+eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui
+au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
+retrouver, mais il n'y parvint pas.
+
+Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.
+Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
+pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius
+faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.
+
+Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.
+C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
+cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui
+les donnait et pour Thénardier qui les recevait.--À qui cela peut-il
+aller? songeait Courfeyrac.--D'où cela peut-il me venir? se demandait
+Thénardier.
+
+Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une
+trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans
+ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près
+dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
+semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa
+seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un
+souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude
+et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune
+conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru
+savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un
+sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
+police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux
+environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable
+maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se
+déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés
+équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi
+s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin
+était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?
+Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout
+ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du
+Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,
+et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne
+pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,
+il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
+cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette
+quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
+ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si
+j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était
+évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait
+chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une
+incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y
+aspirait toujours, il ne l'espérait plus.
+
+Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière
+lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
+déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que
+le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
+à quitter, difficile à reprendre.
+
+Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose
+discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence
+en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui
+corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des
+lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
+idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
+l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!
+Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la
+même chose. Erreur!
+
+La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.
+Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
+nourriture.
+
+Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était
+survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet
+et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
+Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que
+le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
+L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
+détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de
+vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la
+générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,
+qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
+nécessités surgissent.
+
+Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés
+comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces
+deux trous, le suicide ou le crime.
+
+À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour
+aller se jeter à l'eau.
+
+L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.
+
+Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle
+qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et
+pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les
+ténèbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée
+et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit
+intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait
+pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait
+un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
+ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
+s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
+pouvais seulement la revoir avant de mourir!
+
+Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son
+regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
+qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que
+fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
+songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des
+heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des
+raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
+joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!--Puis il
+ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.
+
+Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait
+pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à
+de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui
+attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
+papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
+plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
+appelait cela «lui écrire».
+
+Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il
+avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un
+but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
+rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce
+qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus
+indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
+d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,
+presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.
+
+Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le
+trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de
+l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à
+qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
+les choses de ce monde et le coeur des hommes à cette double lumière n'a
+rien vu de vrai et ne sait rien.
+
+L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.
+
+Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.
+Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à
+parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir
+distinctement le bord de l'escarpement sans fond.
+
+--Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?
+
+Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et
+suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la
+rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la
+petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,
+dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
+seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.
+
+Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé
+de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à
+maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
+percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des
+peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon,
+l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque,
+amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de
+Notre-Dame.
+
+Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une
+charrette ou un routier tous les quarts d'heure.
+
+Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
+conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur
+ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme
+presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:--Comment se nomme cet
+endroit-ci?
+
+Le passant répondit:--C'est le champ de l'Alouette.
+
+Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry.
+
+Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
+ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire.
+Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus
+capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation
+qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé
+Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à
+ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle
+demeure.
+
+Cela était absurde, mais irrésistible.
+
+Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
+
+
+Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait semblé complet, mais
+ne l'avait pas été.
+
+D'abord, et c'était là son principal souci, Javert n'avait point fait
+prisonnier le prisonnier. L'assassiné qui s'évade est plus suspect que
+l'assassin; et il est probable que ce personnage, si précieuse capture
+pour les bandits, n'était pas de moins bonne prise pour l'autorité.
+
+Ensuite, Montparnasse avait échappé à Javert.
+
+Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
+«muscadin du diable». Montparnasse en effet, ayant rencontré Éponine qui
+faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmenée, aimant
+mieux être Némorin avec la fille que Schinderhannes avec le père. Bien
+lui en avait pris. Il était libre. Quant à Éponine, Javert l'avait fait
+«repincer». Consolation médiocre. Éponine avait rejoint Azelma aux
+Madelonnettes.
+
+Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau à la Force, un des principaux
+arrêtés, Claquesous, s'était perdu. On ne savait comment cela s'était
+fait, les agents et les sergents «n'y comprenaient rien», il s'était
+changé en vapeur, il avait glissé entre les poucettes, il avait coulé
+entre les fentes de la voiture, le fiacre était fêlé, et avait fui; on
+ne savait que dire, sinon qu'en arrivant à la prison, plus de
+Claquesous. Il y avait là de la féerie, ou de la police. Claquesous
+avait-il fondu dans les ténèbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
+avait-il eu connivence inavouée des agents? Cet homme appartenait-il à
+la double énigme du désordre et de l'ordre? Était-il concentrique à
+l'infraction et à la répression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
+dans le crime et les pattes de derrière dans l'autorité? Javert
+n'acceptait point ces combinaisons-là, et se fût hérissé devant de tels
+compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
+plus initiés peut-être que lui-même, quoique ses subordonnés, aux
+secrets de la préfecture, et Claquesous était un tel scélérat qu'il
+pouvait être un fort bon agent. Être en de si intimes rapports
+d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
+admirable pour la police. Il y a de ces coquins à deux tranchants. Quoi
+qu'il en fût, Claquesous égaré ne se retrouva pas. Javert en parut plus
+irrité qu'étonné.
+
+Quant à Marius, «ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur», et
+dont Javert avait oublié le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
+avocat, cela se retrouve toujours. Mais était-ce un avocat seulement?
+
+L'information avait commencé.
+
+Le juge d'instruction avait trouvé utile de ne point mettre un des
+hommes de la bande Patron-Minette au secret, espérant quelque bavardage.
+Cet homme était Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
+l'avait lâché dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants était
+ouvert sur lui.
+
+Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
+dite du Bâtiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
+et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
+couverte de squames et de lèpres qui montait à gauche à la hauteur des
+toits, près d'une vieille porte de fer rouillée qui menait à l'ancienne
+chapelle de l'hôtel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
+voyait encore il y a douze ans une espèce de bastille grossièrement
+sculptée au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:
+
+ BRUJON, 1811.
+
+Le Brujon de 1811 était le père du Brujon de 1832.
+
+Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, était
+un jeune gaillard fort rusé et fort adroit, ayant l'air ahuri et
+plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
+lâché, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
+cellule du secret.
+
+Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
+la justice. On ne se gêne point pour si peu. Être en prison pour un
+crime n'empêche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
+qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins à une
+nouvelle oeuvre dans leur atelier.
+
+Brujon semblait stupéfié par la prison. On le voyait quelquefois des
+heures entières dans la cour Charlemagne, debout près de la lucarne du
+cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
+de la cantine qui commençait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par:
+_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps à trembler,
+claquant des dents, disant qu'il avait la fièvre, et s'informant si l'un
+des vingt-huit lits de la salle des fiévreux était vacant.
+
+Tout à coup, vers la deuxième quinzaine de février 1832, on sut que
+Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
+maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
+trois commissions différentes, lesquelles lui avaient coûté en tout
+cinquante sous, dépense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
+de la prison.
+
+On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affiché dans le
+parloir des détenus, on arriva à savoir que les cinquante sous se
+décomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthéon, dix sous; une
+au Val-de-Grâce, quinze sous; et une à la barrière de Grenelle,
+vingt-cinq sous. Celle-ci était la plus chère de tout le tarif. Or, au
+Panthéon, au Val-de-Grâce, à la barrière de Grenelle, se trouvaient
+précisément les domiciles de trois rôdeurs de barrières fort redoutés,
+Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forçat libéré, et Barre-Carrosse,
+sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
+deviner que ces hommes étaient affiliés à Patron-Minette, dont on avait
+coffré deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
+Brujon, remis, non à des adresses de maisons, mais à des gens qui
+attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque méfait
+comploté. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
+rôdeurs, et l'on crut avoir éventé la machination quelconque de Brujon.
+
+Une semaine environ après ces mesures prises, une nuit, un surveillant
+de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Bâtiment-Neuf, au moment
+de mettre son marron dans la boîte à marrons,--c'est le moyen qu'on
+employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
+service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
+boîtes clouées aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le
+judas du dortoir Brujon sur son séant qui écrivait quelque chose dans
+son lit à la clarté de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
+un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait écrit. La police
+n'en sut pas davantage.
+
+Ce qui est certain, c'est que le lendemain «un postillon» fut lancé de
+la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le bâtiment à
+cinq étages qui séparait les deux cours.
+
+Les détenus appellent postillon une boulette de pain artistement pétrie
+qu'on envoie _en Irlande_, c'est-à-dire par-dessus les toits d'une
+prison, d'une cour à l'autre. Étymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
+terre à l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
+qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adressé à quelque
+prisonnier de la cour. Si c'est un détenu qui fait la trouvaille, il
+remet le billet à sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
+prisonniers secrètement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
+renards dans les bagnes, le billet est porté au greffe et livré à la
+police.
+
+Cette fois, le postillon parvint à son adresse, quoique celui auquel le
+message était destiné fût en ce moment _au séparé_. Ce destinataire
+n'était rien moins que Babet, l'une des quatre têtes de Patron-Minette.
+
+Le postillon contenait un papier roulé sur lequel il n'y avait que ces
+deux lignes:
+
+--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.
+
+C'était la chose que Brujon avait écrite dans la nuit.
+
+En dépit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
+passer le billet de la Force à la Salpêtrière à une «bonne amie» qu'il
+avait là, et qui y était enfermée. Cette fille à son tour transmit le
+billet à une autre qu'elle connaissait, une appelée Magnon, fort
+regardée par la police, mais pas encore arrêtée. Cette Magnon, dont le
+lecteur a déjà vu le nom, avait avec les Thénardier des relations qui
+seront précisées plus tard et pouvait, en allant voir Éponine, servir de
+pont entre la Salpêtrière et les Madelonnettes.
+
+Il arriva justement qu'en ce moment-là même, les preuves manquant dans
+l'instruction dirigée contre Thénardier à l'endroit de ses filles,
+Éponine et Azelma furent relâchées.
+
+Quand Éponine sortit, Magnon, qui la guettait à la porte des
+Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon à Babet en la chargeant
+d'_éclairer_ l'affaire.
+
+Éponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
+maison, épia, guetta, et, quelques jours après, porta à Magnon, qui
+demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit à la maîtresse
+de Babet à la Salpêtrière. Un biscuit, dans le ténébreux symbolisme des
+prisons, signifie: _rien à faire_.
+
+Si bien qu'en moins d'une semaine de là, Babet et Brujon se croisant
+dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait «à l'instruction»
+et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue
+P?--Biscuit, répondit Babet.
+
+Ainsi avorta ce foetus de crime enfanté par Brujon à la Force.
+
+Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement étrangères au
+programme de Brujon. On les verra.
+
+Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Apparition au père Mabeuf
+
+
+Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
+quelquefois de rencontrer le père Mabeuf.
+
+Pendant que Marius descendait lentement ces degrés lugubres qu'on
+pourrait nommer l'escalier des caves et qui mènent dans les lieux sans
+lumière où l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
+descendait de son côté.
+
+La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expériences
+sur l'indigo n'avaient point réussi dans le petit jardin d'Austerlitz
+qui était mal exposé. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
+plantes rares qui aiment l'humidité et l'ombre. Il ne se décourageait
+pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
+bonne exposition, pour y faire, «à ses frais», ses essais d'indigo. Pour
+cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-piété. Il avait
+réduit son déjeuner à deux oeufs, et il en laissait un à sa vieille
+servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
+son déjeuner était son seul repas. Il ne riait plus de son rire
+enfantin, il était devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
+faisait bien de ne plus songer à venir. Quelquefois, à l'heure où M.
+Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
+croisaient sur le boulevard de l'Hôpital. Ils ne parlaient pas et se
+faisaient un signe de tête tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
+moment où la misère dénoue! On était deux amis, on est deux passants.
+
+Le libraire Royol était mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
+livres, son jardin et son indigo; c'étaient les trois formes qu'avaient
+prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'espérance. Cela lui
+suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de
+bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-piété, je
+remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
+et des annonces dans les journaux, et j'achèterai, je sais bien où, un
+exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Médine, avec bois,
+édition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journée à son
+carré d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
+et lire ses livres. M. Mabeuf avait à cette époque fort près de
+quatre-vingts ans.
+
+Un soir il eut une singulière apparition.
+
+Il était rentré qu'il faisait grand jour encore. La mère Plutarque dont
+la santé se dérangeait était malade et couchée. Il avait dîné d'un os où
+il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouvé
+sur la table de cuisine, et s'était assis sur une borne de pierre
+renversée qui tenait lieu de banc dans son jardin.
+
+Près de ce banc se dressait, à la mode des vieux jardins vergers, une
+espèce de grand bahut en solives et en planches fort délabré, clapier au
+rez-de-chaussée, fruitier au premier étage. Il n'y avait pas de lapins
+dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
+de la provision d'hiver.
+
+M. Mabeuf s'était mis à feuilleter et à lire, à l'aide de ses lunettes,
+deux livres qui le passionnaient, et même, chose plus grave à son âge,
+le préoccupaient. Sa timidité naturelle le rendait propre à une certaine
+acceptation des superstitions. Le premier de ces livres était le fameux
+traité du président Delancre, _De l'inconstance des démons_, l'autre
+était l'in-quarto de Mutor de la Rubaudière. _Sur les diables de Vauvert
+et les gobelins de la Bièvre_. Ce dernier bouquin l'intéressait d'autant
+plus que son jardin avait été un des terrains anciennement hantés par
+les gobelins. Le crépuscule commençait à blanchir ce qui est en haut et
+à noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
+qu'il tenait à la main, le père Mabeuf considérait ses plantes et entre
+autres un rhododendron magnifique qui était une de ses consolations;
+quatre jours de hâle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
+venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
+feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'être arrosé; le
+rhododendron surtout était triste. Le père Mabeuf était de ceux pour qui
+les plantes ont des âmes. Le vieillard avait travaillé toute la journée
+à son carré d'indigo, il était épuisé de fatigue, il se leva pourtant,
+posa ses livres sur le banc, et marcha tout courbé et à pas chancelants
+jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chaîne, il ne put même pas la
+tirer assez pour la décrocher. Alors il se retourna et leva un regard
+d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'étoiles.
+
+La soirée avait cette sérénité qui accable les douleurs de l'homme sous
+je ne sais quelle lugubre et éternelle joie. La nuit promettait d'être
+aussi aride que l'avait été le jour.
+
+--Des étoiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nuée!
+pas une larme d'eau!
+
+Et sa tête, qui s'était soulevée un moment, retomba sur sa poitrine.
+
+Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:
+
+--Une larme de rosée! un peu de pitié!
+
+Il essaya encore une fois de décrocher la chaîne du puits, et ne put.
+
+En ce moment il entendit une voix qui disait:
+
+--Père Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?
+
+En même temps un bruit de bête fauve qui passe se fit dans la haie, et
+il vit sortir de la broussaille une espèce de grande fille maigre qui se
+dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
+être humain que d'une forme qui venait d'éclore au crépuscule.
+
+Avant que le père Mabeuf, qui s'effarait aisément et qui avait, comme
+nous avons dit, l'effroi facile, eût pu répondre une syllabe, cet être,
+dont les mouvements avaient dans l'obscurité une sorte de brusquerie
+bizarre, avait décroché la chaîne, plongé et retiré le seau, et rempli
+l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
+nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
+distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
+feuilles remplissait l'âme du père Mabeuf de ravissement. Il lui
+semblait que maintenant le rhododendron était heureux.
+
+Le premier seau vidé, la fille en tira un second, puis un troisième.
+Elle arrosa tout le jardin.
+
+À la voir marcher ainsi dans les allées où sa silhouette apparaissait
+toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
+déchiqueté, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.
+
+Quand elle eut fini, le père Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
+lui posa la main sur le front.
+
+--Dieu vous bénira, dit-il, vous êtes un ange puisque vous avez soin des
+fleurs.
+
+--Non, répondit-elle, je suis le diable, mais ça m'est égal.
+
+Le vieillard s'écria, sans attendre et sans entendre sa réponse:
+
+--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
+puisse rien faire pour vous!
+
+--Vous pouvez quelque chose, dit-elle.
+
+--Quoi?
+
+--Me dire où demeure M. Marius.
+
+Le vieillard ne comprit point.
+
+--Quel monsieur Marius?
+
+Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'évanoui.
+
+--Un jeune homme qui venait ici dans les temps.
+
+Cependant M. Mabeuf avait fouillé dans sa mémoire.
+
+--Ah! oui,... s'écria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
+donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
+demeure... ou plutôt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.
+
+Tout en parlant, il s'était courbé pour assujettir une branche du
+rhododendron, et il continuait:
+
+--Tenez, je me souviens à présent. Il passe très souvent sur le
+boulevard et va du côté de la Glacière. Rue Croulebarbe. Le champ de
+l'Alouette. Allez par là. Il n'est pas difficile à rencontrer.
+
+Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
+disparu.
+
+Il eut décidément un peu peur.
+
+--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'était pas arrosé, je croirais que
+c'est un esprit.
+
+Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en
+s'endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau
+fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la
+forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément:
+
+--Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des
+gobelins. Serait-ce un gobelin?
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Apparition à Marius
+
+
+Quelques jours après cette visite d'un «esprit» au père Mabeuf, un
+matin,--c'était un lundi, le jour de la pièce de cent sous que Marius
+empruntait à Courfeyrac pour Thénardier,--Marius avait mis cette pièce
+de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il était
+allé «se promener un peu», espérant qu'à son retour cela le ferait
+travailler. C'était d'ailleurs éternellement ainsi. Sitôt levé, il
+s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bâcler quelque
+traduction; il avait à cette époque-là pour besogne la translation en
+français d'une célèbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
+de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
+essayait d'en écrire une, ne pouvait, voyait une étoile entre son papier
+et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me
+mettra en train.
+
+Et il allait au champ de l'Alouette.
+
+Là il voyait plus que jamais l'étoile, et moins que jamais Savigny et
+Gans.
+
+Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
+pas moyen de renouer un seul des fils cassés dans son cerveau; alors il
+disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empêche de travailler.--Et il
+sortait tous les jours.
+
+Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
+véritable adresse était celle-ci: boulevard de la Santé, au septième
+arbre après la rue Croulebarbe.
+
+Ce matin-là, il avait quitté ce septième arbre, et s'était assis sur le
+parapet de la rivière des Gobelins. Un gai soleil pénétrait les feuilles
+fraîches épanouies et toutes lumineuses.
+
+Il songeait à «Elle». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
+lui; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l'âme, qui le
+gagnait, et à cette nuit qui s'épaississait d'instant en instant devant
+lui au point qu'il ne voyait même déjà plus le soleil.
+
+Cependant, à travers ce pénible dégagement d'idées indistinctes qui
+n'étaient pas même un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
+il n'avait plus même la force de vouloir se désoler, à travers cette
+absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
+entendait derrière lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
+rivière, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
+sa tête, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un côté le bruit
+de la liberté, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
+l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rêver profondément, et
+presque réfléchir, c'étaient deux bruits joyeux.
+
+Tout à coup, au milieu de son extase accablée, il entendit une voix
+connue qui disait:
+
+--Tiens! le voilà!
+
+Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue
+un matin chez lui, l'aînée des filles Thénardier, Éponine; il savait
+maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie
+et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pût faire. Elle
+avait accompli un double progrès, vers la lumière et vers la détresse.
+Elle était pieds nus et en haillons comme le jour où elle était entrée
+si résolûment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
+de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides.
+C'était cette même voix enrouée, ce même front terni et ridé par le
+hâle, ce même regard libre, égaré et vacillant. Elle avait de plus
+qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effrayé et de
+lamentable que la prison traversée ajoute à la misère.
+
+Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
+Ophélia pour être devenue folle à la contagion de la folie d'Hamlet,
+mais parce qu'elle avait couché dans quelque grenier d'écurie.
+
+Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous êtes, ô jeunesse!
+
+Cependant elle était arrêtée devant Marius avec un peu de joie sur son
+visage livide et quelque chose qui ressemblait à un sourire.
+
+Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.
+
+--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le père Mabeuf avait raison,
+c'était sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherché! si vous saviez!
+Savez-vous cela? j'ai été au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lâchée! vu
+qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'âge du
+discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
+cherché! Voilà six semaines. Vous ne demeurez donc plus là-bas?
+
+--Non, dit Marius.
+
+--Oh! je comprends. À cause de la chose. C'est désagréable ces
+esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
+vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de
+beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle
+le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas
+baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le
+château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un
+sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme
+ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à
+présent?
+
+Marius ne répondit pas.
+
+--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que
+je vous recouse cela.
+
+Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous
+n'avez pas l'air content de me voir?
+
+Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis
+s'écria:
+
+--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content!
+
+--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?
+
+--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.
+
+--Eh bien, que veux-tu dire?
+
+Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une
+sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti.
+
+--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
+content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
+rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
+savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
+voudrais....
+
+--Oui! mais parle donc!
+
+Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:
+
+--J'ai l'adresse.
+
+Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur.
+
+--Quelle adresse?
+
+--L'adresse que vous m'avez demandée!
+
+Elle ajouta comme si elle faisait effort:
+
+--L'adresse... vous savez bien?
+
+--Oui! bégaya Marius.
+
+--De la demoiselle!
+
+Ce mot prononcé, elle soupira profondément.
+
+Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la
+main.
+
+--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
+Où est-ce?
+
+--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
+numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la
+maison, je vais vous conduire.
+
+Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur,
+mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté:
+
+--Oh! comme vous êtes content!
+
+Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras.
+
+--Jure-moi une chose!
+
+--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
+je jure?
+
+Et elle rit.
+
+--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
+adresse à ton père!
+
+Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait.
+
+--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine?
+
+--Promets-moi ce que je te dis!
+
+Mais elle semblait ne pas l'entendre.
+
+--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les
+deux bras à la fois.
+
+--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te
+dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père!
+
+--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au
+secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père!
+
+--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius.
+
+--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me
+secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela
+me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il
+ça?
+
+--Ni à personne? fit Marius.
+
+--Ni à personne.
+
+--À présent, reprit Marius, conduis-moi.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite.
+
+--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.
+
+Après quelques pas, elle s'arrêta.
+
+--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller
+devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
+qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.
+
+Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
+ainsi prononcé par cette enfant.
+
+Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit.
+Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui:
+
+--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?
+
+Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq
+francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main
+d'Éponine.
+
+Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le
+regardant d'un air sombre:
+
+--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.
+
+
+
+
+Livre troisième--La maison de la rue Plumet
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La maison à secret
+
+
+Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de
+Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands
+seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient,
+fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue
+déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
+l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.
+
+Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au
+rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
+un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec
+large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
+C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière
+du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis
+bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au
+besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière,
+par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit,
+pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel,
+caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des
+jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
+détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui
+s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre
+quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.
+
+M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui
+l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se
+rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se
+douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à
+d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire
+ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par
+conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites
+parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
+corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux
+côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même
+l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles
+parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
+cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du
+siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.
+
+Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé
+dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une
+triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
+solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature.
+
+Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
+encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait
+acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
+nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le
+chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en
+ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne
+communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles
+et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui
+passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et
+illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810.
+
+Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que
+l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage
+étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient
+«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme.
+
+Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et
+avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu,
+l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de
+Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes
+de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu
+près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire
+avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait,
+remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à
+l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et
+enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée,
+sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
+entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y
+avait pas de voisins.
+
+Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était
+Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean
+avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille,
+provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean
+à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M.
+Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le
+lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître
+Jean Valjean.
+
+Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que
+s'était-il passé?
+
+Il ne s'était rien passé.
+
+On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux
+que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les
+jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en
+plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à
+lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
+indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque
+jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers
+pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
+qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
+espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci,
+il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se
+demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait
+pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
+et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se
+disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y
+renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
+consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les
+épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
+germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine
+et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
+et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière
+pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui
+était insupportable. Il résolut de quitter le couvent.
+
+Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux
+objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre
+murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les
+éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
+Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant?
+Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il
+n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il
+avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
+le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses
+précautions.
+
+Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et
+complète.
+
+Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
+pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut.
+
+Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant
+fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de
+vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
+emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne
+prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait
+humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la
+communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées,
+une somme de cinq mille francs.
+
+C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
+Perpétuelle.
+
+En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut
+confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
+la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur
+d'embaumement qui en sortait.
+
+Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il
+l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois
+l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait,
+et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse.
+
+Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde
+anxiété.
+
+Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était
+désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.
+
+En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
+attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier,
+de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le
+prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où
+il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements
+étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux
+quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
+rue de l'Homme-Armé.
+
+Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de
+l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
+Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
+rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu
+avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Jean Valjean garde national
+
+
+Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
+arrangé son existence de la façon que voici:
+
+Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
+chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées,
+le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
+avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
+Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux
+et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère
+Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques,
+il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et
+gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres
+dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre,
+le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
+rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient
+aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de
+tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du
+haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans
+la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
+blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques
+bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.
+Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
+Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle
+qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué
+Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le
+père.
+
+Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui
+était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
+Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
+l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours
+à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un
+quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux
+l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des
+Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
+indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la
+rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
+lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le
+boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement
+demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
+de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président;
+car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
+sans grotte.
+
+Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes
+tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
+habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
+lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes
+et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du
+percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
+Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu
+échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements
+municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du
+Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean
+était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne
+de monter sa garde.
+
+Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
+faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un
+déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant
+solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de
+l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
+d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major
+et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il
+cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait
+tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne
+volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était
+là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au
+dehors, le bourgeois.
+
+Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
+s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
+Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il
+était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé
+d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou
+humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté
+énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son
+père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon
+tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
+Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un
+saint.
+
+Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
+jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir
+par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils
+demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean
+Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas
+l'attention.
+
+En cela il se trompait peut-être.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Foliis ac frondibus_
+
+
+Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était
+devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
+s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
+secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus
+d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée
+pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille
+cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus,
+bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.
+
+Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
+quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du
+reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
+était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes
+abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des
+giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
+sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez
+elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient
+montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait
+fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit
+dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne
+dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
+sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la
+végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et
+accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois
+cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la
+fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une
+broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable
+comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid,
+sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
+une tombe, vivant comme une foule.
+
+En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses
+quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
+universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui
+aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril
+monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
+prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
+frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la
+rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la
+beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y
+réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en
+flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies
+ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
+à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les
+bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se
+dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
+céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles
+et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
+subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
+bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
+intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent
+les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.
+
+L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et
+laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
+les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
+limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
+façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été,
+automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la
+solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la
+vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi.
+
+Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques
+et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides
+tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de la rue de
+Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
+dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
+beau se croiser dans le carrefour prochain, le désert était rue Plumet;
+et la mort des anciens propriétaires, une révolution qui avait passé,
+l'écroulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
+d'abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
+privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les
+achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
+gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les
+scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
+profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais
+quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
+déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand
+toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi
+que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin
+parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge
+du Nouveau Monde.
+
+Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pénétrations
+profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
+soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
+limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond à
+cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout
+travaille à tout.
+
+L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la
+rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est
+inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
+molécule? que savons-nous si des créations de mondes ne sont point
+déterminées par des chutes de grains de sable? qui donc connaît les flux
+et les reflux réciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
+petit, le retentissement des causes dans les précipices de l'être, et
+les avalanches de la création? Un ciron importe; le petit est grand, le
+grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité; effrayante
+vision pour l'esprit. Il y a entre les êtres et les choses des relations
+de prodige; dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se
+méprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumière n'emporte pas
+dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
+nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
+Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La
+germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de
+l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mène de front la naissance d'un ver
+de terre et l'avènement de Socrate. Où finit le télescope, le microscope
+commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
+moisissure est une pléiade de fleurs; une nébuleuse est une fourmilière
+d'étoiles. Même promiscuité, et plus inouïe encore, des choses de
+l'intelligence et des faits de la substance. Les éléments et les
+principes se mêlent, se combinent, s'épousent, se multiplient les uns
+par les autres, au point de faire aboutir le monde matériel et le monde
+moral à la même clarté. Le phénomène est en perpétuel repli sur
+lui-même. Dans les vastes échanges cosmiques, la vie universelle va et
+vient en quantités inconnues, roulant tout dans l'invisible mystère des
+effluves, employant tout, ne perdant pas un rêve de pas un sommeil,
+semant un animalcule ici, émiettant un astre là, oscillant et
+serpentant, faisant de la lumière une force et de la pensée un élément,
+disséminée et indivisible, dissolvant tout, excepté ce point
+géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme atome; épanouissant tout en
+Dieu; enchevêtrant, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, toutes
+les activités dans l'obscurité d'un mécanisme vertigineux, rattachant le
+vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
+fût-ce que par l'identité de la loi, l'évolution de la comète dans le
+firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
+faite d'esprit. Engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron
+et dont la dernière roue est le zodiaque.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Changement de grille
+
+
+Il semblait que ce jardin, créé autrefois pour cacher les mystères
+libertins, se fût transformé et fût devenu propre à abriter les mystères
+chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
+grottes; il avait une magnifique obscurité échevelée tombant comme un
+voile de toutes parts. Paphos s'était refait Éden. On ne sait quoi de
+repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetière offrait
+maintenant ses fleurs à l'âme. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
+était rentré dans la virginité et la pudeur. Un président assisté d'un
+jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
+bonhomme qui croyait continuer Le Nôtre, l'avaient contourné, taillé,
+chiffonné, attifé, façonné pour la galanterie; la nature l'avait
+ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrangé pour l'amour.
+
+Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui était tout prêt.
+L'amour n'avait qu'à se montrer; il avait là un temple composé de
+verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles ténèbres,
+de branches agitées, et une âme faite de douceur, de foi, de candeur,
+d'espoir, d'aspiration et d'illusion.
+
+Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
+plus de quatorze ans, et elle était «dans l'âge ingrat»; nous l'avons
+dit, à part les yeux, elle semblait plutôt laide que jolie; elle n'avait
+cependant aucun trait disgracieux, mais elle était gauche, maigre,
+timide et hardie à la fois, une grande petite fille enfin.
+
+Son éducation était terminée; C'est-à-dire on lui avait appris la
+religion, et même, et surtout la dévotion; puis «l'histoire»,
+c'est-à-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la géographie, la
+grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, à
+faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
+charme et un péril. L'âme d'une jeune fille ne doit pas être laissée
+obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
+comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement
+éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et
+dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs
+puériles et empêche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
+intuition admirable où entrent les souvenirs de la vierge et
+l'expérience de la femme, qui sache comment et de quoi doit être fait ce
+demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l'âme d'une jeune
+fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère.
+
+Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères au
+pluriel.
+
+Quant à Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses à la
+fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'était qu'un vieux homme qui
+ne savait rien du tout.
+
+Or, dans cette oeuvre de l'éducation, dans cette grave affaire de la
+préparation d'une femme à la vie, que de science il faut pour lutter
+contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!
+
+Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
+couvent tourne la pensée du côté de l'inconnu. Le coeur, replié sur
+lui-même, se creuse, ne pouvant s'épancher, et s'approfondit, ne pouvant
+s'épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des
+romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions
+fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l'obscurité
+intérieure de l'esprit, sombres et secrètes demeures où les passions
+trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet
+d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur
+humain, doit durer toute la vie.
+
+En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
+de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la
+continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un
+jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les
+mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
+grille, mais sur la rue.
+
+Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n'était encore
+qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce
+que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
+toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bêtes»;
+elle y jouait, en attendant qu'elle y rêvât; elle aimait ce jardin pour
+les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds à travers l'herbe, en
+attendant qu'elle l'aimât pour les étoiles qu'elle y verrait dans les
+branches au-dessus de sa tête.
+
+Et puis, elle aimait son père, c'est-à-dire Jean Valjean, de toute son
+âme, avec une naïve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
+compagnon désiré et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
+beaucoup, Jean Valjean avait continué; il en était venu à causer bien;
+il avait la richesse secrète et l'éloquence d'une intelligence humble et
+vraie qui s'est spontanément cultivée. Il lui était resté juste assez
+d'âpreté pour assaisonner sa bonté; c'était un esprit rude et un coeur
+doux. Au Luxembourg, dans leurs tête-à-tête, il faisait de longues
+explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
+ce qu'il avait souffert. Tout en l'écoutant, les yeux de Cosette
+erraient vaguement.
+
+Cet homme simple suffisait à la pensée de Cosette, de même que ce jardin
+sauvage à ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
+arrivait près de lui essoufflée et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
+baisait au front.
+
+Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. Là où
+était Jean Valjean était le bien-être. Comme Jean Valjean n'habitait ni
+le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrière-cour
+pavée que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée
+de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries où
+s'adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait
+quelquefois, en souriant du bonheur d'être importuné:--Mais va-t'en chez
+toi! Laisse-moi donc un peu seul!
+
+Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
+grâce remontant de la fille au père:
+
+--Père, j'ai très froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
+tapis et un poêle?
+
+--Chère enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
+n'ont même pas un toit sur leur tête.
+
+--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?
+
+--Parce que tu es une femme et un enfant.
+
+--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et être mal?
+
+--Certains hommes.
+
+--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien obligé d'y
+faire du feu.
+
+Elle lui disait encore:
+
+--Père, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?
+
+--Parce que..., ma fille.
+
+--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.
+
+Alors, pour que Cosette ne mangeât pas de pain noir, Jean Valjean
+mangeait du pain blanc.
+
+Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin
+et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui
+étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se
+rappelait qu'elle avait été «un jour, la nuit» chercher de l'eau dans un
+bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait
+qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean
+qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il
+n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées, et des
+serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
+n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il
+fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce
+bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle.
+
+Lorsqu'il était assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
+laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-être
+ma mère, cet homme-là!
+
+Cosette, quoique ceci soit étrange à énoncer, dans sa profonde ignorance
+de fille élevée au couvent, la maternité d'ailleurs étant absolument
+inintelligible à la virginité, avait fini par se figurer qu'elle avait
+eu aussi peu de mère que possible. Cette mère, elle ne savait pas même
+son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander à Jean
+Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle répétait sa question, il
+répondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
+une larme.
+
+Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.
+
+Etait-ce prudence? était-ce respect? était-ce crainte de livrer ce nom
+aux hasards d'une autre mémoire que la sienne?
+
+Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers
+parlé de sa mère; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
+Il lui sembla qu'il n'osait plus. Était-ce à cause de Cosette? était-ce
+à cause de Fantine? il éprouvait une sorte d'horreur religieuse à faire
+entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et à mettre la morte en
+tiers dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle
+lui semblait redoutable. Il songeait à Fantine et se sentait accablé de
+silence. Il voyait vaguement dans les ténèbres quelque chose qui
+ressemblait à un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait été
+dans Fantine et qui, pendant sa vie, était sortie d'elle violemment,
+était-elle revenue après sa mort se poser sur elle, veiller, indignée,
+sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
+Valjean, à son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
+mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
+mystérieuse. De là l'impossibilité de prononcer, même pour Cosette, ce
+nom: Fantine.
+
+Un jour Cosette lui dit:
+
+--Père, j'ai vu cette nuit ma mère en songe. Elle avait deux grandes
+ailes. Ma mère dans sa vie doit avoir touché à la sainteté.
+
+--Par le martyre, répondit Jean Valjean.
+
+Du reste, Jean Valjean était heureux.
+
+Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fière,
+heureuse, dans la plénitude du coeur. Jean Valjean, à toutes ces marques
+d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
+pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d'une
+joie angélique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
+vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mériter
+un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
+son âme, d'avoir permis qu'il fût ainsi aimé, lui misérable, par cet
+être innocent.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre
+
+
+Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
+Il lui semblait presque qu'elle était jolie. Ceci la jeta dans un
+trouble singulier. Jusqu'à ce moment elle n'avait point songé à sa
+figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
+Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle était laide; Jean Valjean seul
+disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en fût, Cosette s'était
+toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation
+facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
+comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'étais
+jolie? pensait-elle, comme cela serait drôle que je fusse jolie!--Et
+elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet
+dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
+mademoiselle une telle!
+
+Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--Où
+avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout
+simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle était pâle.
+Elle ne s'était pas sentie très joyeuse la veille de croire à sa beauté,
+mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
+pendant plus de quinze jours elle tâcha de se coiffer tournant le dos au
+miroir.
+
+Le soir, après le dîner, elle faisait assez habituellement de la
+tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
+lisait à côté d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
+fut toute surprise de la façon inquiète dont son père la regardait.
+
+Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
+qu'elle ne vit pas disait derrière elle: Jolie femme! mais mal
+mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
+laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos.
+
+Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre
+vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
+mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son père
+répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
+commotion. Elle s'échappa du jardin, monta à sa chambre, courut à la
+glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'était regardée, et poussa un
+cri. Elle venait de s'éblouir elle-même.
+
+Elle était belle et jolie; elle ne pouvait s'empêcher d'être de l'avis
+de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'était faite, sa peau avait
+blanchi, ses cheveux s'étaient lustrés, une splendeur inconnue s'était
+allumée dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beauté lui vint
+tout entière, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
+la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'était d'elle
+évidemment que le passant avait parlé, il n'y avait plus à douter; elle
+redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
+c'était en hiver, voyant le ciel doré, le soleil dans les arbres, des
+fleurs dans les buissons, éperdue, folle, dans un ravissement
+inexprimable.
+
+De son côté, Jean Valjean éprouvait un profond et indéfinissable
+serrement de coeur.
+
+C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
+cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
+visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.
+
+Cosette avait été belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
+du premier jour, cette lumière inattendue qui se levait lentement et
+enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la
+paupière sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'était un changement
+dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
+crainte d'y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes
+les détresses, qui était encore tout saignant des meurtrissures de sa
+destinée, qui avait été presque méchant et qui était devenu presque
+saint, qui, après avoir traîné la chaîne du bagne, traînait maintenant
+la chaîne invisible, mais pesante, de l'infamie indéfinie, cet homme que
+la loi n'avait pas lâché et qui pouvait être à chaque instant ressaisi
+et ramené de l'obscurité de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
+cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bénissait
+tout, voulait bien tout, et ne demandait à la providence, aux hommes,
+aux lois, à la société, à la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
+l'aimât!
+
+Que Cosette continuât de l'aimer! que Dieu n'empêchât pas le coeur de
+cette enfant de venir à lui, et de rester à lui! Aimé de Cosette, il se
+trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de
+Cosette, il était bien! il n'en demandait pas davantage. On lui eût dit:
+Veux-tu être mieux? il eût répondu: Non. Dieu lui eût dit: Veux-tu le
+ciel? il eût répondu: J'y perdrais.
+
+Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fût-ce qu'à la
+surface, le faisait frémir comme le commencement d'autre chose. Il
+n'avait jamais trop su ce que c'était que la beauté d'une femme; mais,
+par instinct, il comprenait que c'était terrible.
+
+Cette beauté qui s'épanouissait de plus en plus triomphante et superbe à
+côté de lui, sous ses yeux, sur le front ingénu et redoutable de
+l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misère, de sa
+réprobation, de son accablement, il la regardait effaré.
+
+Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?
+
+Là du reste était la différence entre sa tendresse et la tendresse d'une
+mère. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mère l'eût vu avec joie.
+
+Les premiers symptômes ne tardèrent pas à se manifester.
+
+Dès le lendemain du jour où elle s'était dit: Décidément, je suis belle!
+Cosette fit attention à sa toilette. Elle se rappela le mot du
+passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait passé à côté
+d'elle et s'était évanoui après avoir déposé dans son coeur un des deux
+germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
+coquetterie. L'amour est l'autre.
+
+Avec la foi en sa beauté, toute l'âme féminine s'épanouit en elle. Elle
+eut horreur du mérinos et honte de la peluche. Son père ne lui avait
+jamais rien refusé. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
+de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui
+va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
+parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
+dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a été inventé pour la Parisienne.
+
+En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thébaïde de la rue
+de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
+quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien
+davantage. Elle eût voulu rencontrer «son passant» pour voir ce qu'il
+dirait, et «pour lui apprendre!» Le fait est qu'elle était ravissante de
+tout point, et qu'elle distinguait à merveille un chapeau de Gérard d'un
+chapeau d'Herbaut.
+
+Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu'il
+ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
+venir à Cosette.
+
+Du reste, rien qu'à la simple inspection de la toilette de Cosette, une
+femme eût reconnu qu'elle n'avait pas de mère. Certaines petites
+bienséances, certaines conventions spéciales, n'étaient point observées
+par Cosette. Une mère, par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne
+s'habille point en damas.
+
+Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
+noir et son chapeau de crêpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
+Valjean, gaie, radieuse, rose, fière, éclatante.--Père, dit-elle,
+comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean répondit d'une voix qui
+ressemblait à la voix amère d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la
+promenade comme à l'ordinaire. En rentrant il demanda à Cosette:
+
+--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?
+
+Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
+porte-manteau de la garde-robe où sa défroque de pensionnaire était
+accrochée.
+
+--Ce déguisement! dit-elle. Père, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
+par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-là
+sur la tête, j'ai l'air de madame Chien-fou.
+
+Jean Valjean soupira profondément.
+
+À partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
+toujours à rester, disant: Père, je m'amuse mieux ici avec
+vous,--demandait maintenant toujours à sortir. En effet, à quoi bon
+avoir une jolie figure et une délicieuse toilette, si on ne les montre
+pas?
+
+Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le même goût pour
+l'arrière-cour. À présent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
+promenant sans déplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
+mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrière-cour,
+comme le chien.
+
+Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l'ignorer; grâce exquise,
+car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n'est adorable
+comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le
+savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grâce ingénue,
+elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée
+des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté, respirait une
+mélancolie splendide.
+
+Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au
+Luxembourg.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+La bataille commence
+
+
+Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
+disposée pour l'embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse
+et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux êtres tout
+chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion,
+ces deux âmes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
+et qui devaient s'aborder et se mêler dans un regard comme les nuages
+dans un éclair.
+
+On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
+déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres
+se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela
+qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
+vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux
+âmes se donnent en échangeant cette étincelle.
+
+À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui
+troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
+troubla Cosette.
+
+Il lui fit le même mal et le même bien.
+
+Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les
+filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
+encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
+il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal.
+
+Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux
+cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
+elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
+mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas
+bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière,
+et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.
+
+Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement
+ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
+Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la
+rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer
+six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme
+inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant
+faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
+cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère
+contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
+sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
+allait enfin se venger.
+
+Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte,
+qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les
+enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.
+
+On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses
+terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait
+Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un
+peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla
+à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose
+bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
+la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et
+rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se
+rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre.
+
+Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
+rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
+inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent.
+
+La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et
+profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue
+noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes
+filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige.
+Elle fond à l'amour qui est son soleil.
+
+Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais
+entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
+musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé
+par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient
+l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_
+ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore
+trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc
+su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins
+malade pour ignorer le nom de sa maladie?
+
+Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
+Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
+nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle
+aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas?
+mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
+des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
+Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir
+paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle
+n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma
+faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien?
+
+Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui
+convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à
+distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était
+l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu
+roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair,
+mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
+ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une
+chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
+eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée
+dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des
+enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du
+couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore
+lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
+Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce
+n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer
+Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.
+
+Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui
+souriait, tout franchement.
+
+Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
+elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
+sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel
+délicieux jardin que ce Luxembourg!
+
+Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
+parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
+se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
+séparent, ils vivaient de se regarder.
+
+C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait,
+belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de
+son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+À tristesse, tristesse et demie
+
+
+Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère
+nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.
+Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean
+ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une
+attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un
+côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
+s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
+Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
+dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
+quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il
+avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus
+tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
+avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
+semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
+tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît
+point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref,
+Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.
+
+Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
+elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait
+le cacher.
+
+Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et
+l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un
+parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans
+doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant.
+
+Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu.
+
+Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui
+jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un
+jeune homme qui a l'air pédant!
+
+Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût
+répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
+Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous
+avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle
+se borna à répondre avec un calme suprême:
+
+--Ce jeune homme-là!
+
+Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie.
+
+--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
+remarqué. C'est moi qui le lui montre.
+
+Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants!
+
+C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci,
+de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
+jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe
+dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre
+que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne
+devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea
+d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
+Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous
+ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il
+répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son
+insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que
+Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
+Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.
+
+Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
+minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout
+ne commence-t-il pas par l'indifférence?
+
+Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
+pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà!
+
+Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne
+voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
+l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
+amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne
+s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
+qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
+étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
+capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand
+Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait
+se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
+de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait
+presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus.
+
+Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner,
+flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
+venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son
+bonheur, pour le prendre et l'emporter!
+
+Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
+aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
+j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus
+malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
+souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été
+jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
+sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur
+toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs,
+j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût
+méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai
+repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait,
+et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment
+où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
+bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela
+s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
+âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au
+Luxembourg!
+
+Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et
+extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce
+n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui
+regarde un voleur.
+
+On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit
+Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
+son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
+donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean
+Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit
+jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait
+plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
+Plumet.
+
+Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
+questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à
+la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean
+n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient
+charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit
+point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
+remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de
+part et d'autre des inexpériences aux prises.
+
+Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette:
+
+--Veux-tu venir au Luxembourg?
+
+Un rayon illumina le visage pâle de Cosette.
+
+--Oui, dit-elle.
+
+Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus.
+Marius n'y était pas.
+
+Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette:
+
+--Veux-tu venir au Luxembourg?
+
+Elle répondit tristement et doucement:
+
+--Non.
+
+Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur.
+
+Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable?
+Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de
+Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
+près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits
+entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à
+songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.
+
+Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le
+cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
+de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce
+jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où
+tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il
+adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et
+follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence
+d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et
+terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait?
+
+Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
+Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean
+étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
+eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude.
+
+De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
+comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au
+juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades
+habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond
+du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si
+cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les
+semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté
+tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était
+trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était
+plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le
+retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
+ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
+c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
+chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le
+Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que
+rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint
+avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée,
+attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
+regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est
+évanouie.
+
+Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa
+pâleur. Elle lui continua son doux visage.
+
+Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
+Quelquefois il lui demandait:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Elle répondait:
+
+--Je n'ai rien.
+
+Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
+reprenait:
+
+--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose?
+
+--Moi? rien, disait-il.
+
+Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant
+amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
+maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le
+dire, sans s'en vouloir, et en souriant.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+La cadène
+
+
+Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même
+dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle.
+
+À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
+puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant
+de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût
+voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur
+et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même
+temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion
+assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
+jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
+général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
+Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de
+pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si
+Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le
+bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
+présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait
+l'idée de regarder les jeunes gens.
+
+Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes.
+
+Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se
+loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
+partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
+qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent.
+
+Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se
+promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont
+désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même,
+s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
+préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
+comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits
+bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la
+jeunesse.
+
+La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu
+fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
+aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres,
+presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui,
+l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais
+pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y
+ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là,
+elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
+ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
+cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
+mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements
+naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal
+tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en
+guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui,
+traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement,
+faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises.
+
+Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur
+habitude de promenades matinales.
+
+Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de
+1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la
+barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute
+ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur
+pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
+dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du
+crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une
+hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à
+l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur
+l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus
+éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui
+s'évade d'un édifice ténébreux.
+
+Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas
+côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur
+travail.
+
+Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes
+déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la
+route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se
+lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout
+l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent
+à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales;
+quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
+Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à
+Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à
+cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la
+respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie.
+Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses.
+
+Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean
+Valjean leva les yeux.
+
+Cosette avait raison.
+
+La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on
+sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard
+intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se
+fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à
+pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
+sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée.
+
+Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était
+hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
+distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
+des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique
+noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner
+du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de
+laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit,
+puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent
+successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des
+silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans
+le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
+cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix
+grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la
+caverne des songes.
+
+En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le
+blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
+peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois
+sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de
+cadavres, et voici ce que c'était:
+
+Sept voitures marchaient à la file sur la route. Les six premières
+avaient une structure singulière. Elles ressemblaient à des haquets de
+tonneliers; c'étaient des espèces de longues échelles posées sur deux
+roues et formant brancard à leur extrémité antérieure. Chaque haquet,
+disons mieux, chaque échelle était attelée de quatre chevaux bout à
+bout. Sur ces échelles étaient traînées d'étranges grappes d'hommes.
+Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
+devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés
+les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
+ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrière le dos quelque
+chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui
+brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne
+était pour tous; de façon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
+arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une
+sorte d'unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne
+pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. À l'avant et à l'arrière
+de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout,
+ayant chacun une des extrémités de la chaîne sous son pied. Les carcans
+étaient carrés. La septième voiture, vaste fourgon à ridelles, mais sans
+capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
+chaudières de fer, de marmites de fonte, de réchauds et de chaînes, où
+étaient mêlés quelques hommes garrottés et couchés tout de leur long,
+qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout à claire-voie, était garni de
+claies délabrées qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.
+
+Ces voitures tenaient le milieu du pavé. Des deux côtés marchaient en
+double haie des gardes d'un aspect infâme, coiffés de tricornes claques
+comme les soldats du Directoire, tachés, troués, sordides, affublés
+d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
+et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des
+bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons; espèces
+de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l'abjection du
+mendiant et de l'autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
+tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le
+crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
+tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves,
+le sabre au poing.
+
+Ce cortège était si long qu'au moment où la première voiture atteignait
+la barrière, la dernière débouchait à peine du boulevard.
+
+Une foule, sortie on ne sait d'où et formée en un clin d'oeil, comme
+cela est fréquent à Paris, se pressait des deux côtés de la chaussée et
+regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
+s'appelaient et les sabots des maraîchers qui accouraient pour voir.
+
+Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
+Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
+de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à
+la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement
+disparates; rien n'est plus funèbre que l'arlequin des guenilles.
+Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d'affreux bonnets de laine,
+et, près du bourgeron, l'habit noir crevé aux coudes; plusieurs avaient
+des chapeaux de femme; d'autres étaient coiffés d'un panier; on voyait
+des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on
+distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflammés,
+des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
+Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet,
+et suspendue au-dessous d'eux comme un étrier, qui leur soutenait les
+pieds. L'un d'eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose
+qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'était du
+pain qu'il mangeait. Il n'y avait là que des yeux secs, éteints, ou
+lumineux d'une mauvaise lumière. La troupe d'escorte maugréait, les
+enchaînés ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
+d'un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes; quelques-uns de
+ces hommes bâillaient; les haillons étaient terribles; les pieds
+pendaient, les épaules oscillaient; les têtes s'entre-heurtaient, les
+fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se
+crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrière le
+convoi, une troupe d'enfants éclatait de rire.
+
+Cette file de voitures, quelle qu'elle fût, était lugubre. Il était
+évident que demain, que dans une heure, une averse pouvait éclater,
+qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vêtements
+délabrés seraient traversés, qu'une fois mouillés, ces hommes ne se
+sécheraient plus, qu'une fois glacés, ils ne se réchaufferaient plus,
+que leurs pantalons de toile seraient collés par l'ondée sur leurs os,
+que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
+empêcher le claquement des mâchoires, que la chaîne continuerait de les
+tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il était
+impossible de ne pas frémir en voyant ces créatures humaines liées ainsi
+et passives sous les froides nuées d'automne, et livrées à la pluie, à
+la bise, à toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
+pierres.
+
+Les coups de bâton n'épargnaient pas même les malades, qui gisaient
+noués de cordes et sans mouvement sur la septième voiture et qu'on
+semblait avoir jetés là comme des sacs pleins de misère.
+
+Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
+l'on eût dit qu'il mettait le feu à toutes ces têtes farouches. Les
+langues se délièrent; un incendie de ricanements, de jurements et de
+chansons fit explosion. La large lumière horizontale coupa en deux toute
+la file, illuminant les têtes et les torses, laissant les pieds et les
+roues dans l'obscurité. Les pensées apparurent sur les visages; ce
+moment fut épouvantable; des démons visibles, à masques tombés, des âmes
+féroces toutes nues. Éclairée, cette cohue resta ténébreuse.
+Quelques-uns, gais, avaient à la bouche des tuyaux de plume d'où ils
+soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
+accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
+ces êtres qui ne fût difforme à force de misère; et c'était si
+monstrueux qu'on eût dit que cela changeait la clarté du soleil en lueur
+d'éclair. La voiturée qui ouvrait le cortège avait entonné et
+psalmodiait à tue-tête avec une jovialité hagarde un pot-pourri de
+Désaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frémissaient
+lugubrement; dans les contre-allées, des faces de bourgeois écoutaient
+avec une béatitude idiote ces gaudrioles chantées par des spectres.
+
+Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos; il y avait
+là l'angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents,
+des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des
+résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées,
+des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles
+avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause
+de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
+manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un nègre, qui,
+peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes.
+L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait passé sur ces fronts; à ce
+degré d'abaissement, les dernières transformations étaient subies par
+tous dans les dernières profondeurs; et l'ignorance changée en
+hébétement était l'égale de l'intelligence, changée en désespoir. Pas de
+choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
+l'élite de la boue. Il était clair que l'ordonnateur quelconque de cette
+procession immonde ne les avait pas classés. Ces êtres avaient été liés
+et accouplés pêle-mêle, dans le désordre alphabétique probablement, et
+chargés au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupées
+finissent toujours par dégager une résultante; toute addition de
+malheureux donne un total; il sortait de chaque chaîne une âme commune,
+et chaque charretée avait sa physionomie. À côté de celle qui chantait,
+il y en avait une qui hurlait; une troisième mendiait; on en voyait une
+qui grinçait des dents; une autre menaçait les passants, une autre
+blasphémait Dieu; la dernière se taisait comme la tombe. Dante eût cru
+voir les sept cercles de l'enfer en marche.
+
+Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
+formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
+la charrette des gémonies.
+
+Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bâton, faisait de
+temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
+femme dans la foule les montrait du doigt à un petit garçon de cinq ans,
+et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_!
+
+Comme les chants et les blasphèmes grossissaient, celui qui semblait le
+capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et, à ce signal, une
+effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grêle
+tomba sur les sept voiturées; beaucoup rugirent et écumèrent; ce qui
+redoubla la joie des gamins accourus, nuée de mouches sur ces plaies.
+
+L'oeil de Jean Valjean était devenu effrayant. Ce n'était plus une
+prunelle; c'était cette vitre profonde qui remplace le regard chez
+certains infortunés, qui semble inconsciente de la réalité, et où
+flamboie la réverbération des épouvantes et des catastrophes. Il ne
+regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
+fuir, échapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
+voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura cloué, pétrifié,
+stupide, se demandant, à travers une confuse angoisse inexprimable, ce
+que signifiait cette persécution sépulcrale, et d'où sortait ce
+pandémonium qui le poursuivait. Tout à coup il porta la main à son
+front, geste habituel de ceux auxquels la mémoire revient subitement; il
+se souvint que c'était là l'itinéraire en effet, que ce détour était
+d'usage pour éviter les rencontres royales toujours possibles sur la
+route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
+passé par cette barrière-là.
+
+Cosette, autrement épouvantée, ne l'était pas moins. Elle ne comprenait
+pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
+possible; enfin elle s'écria:
+
+--Père! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-là?
+
+Jean Valjean répondit:
+
+--Des forçats.
+
+--Où donc est-ce qu'ils vont?
+
+--Aux galères.
+
+En ce moment la bastonnade, multipliée par cent mains, fit du zèle, les
+coups de plat de sabre s'en mêlèrent, ce fut comme une rage de fouets et
+de bâtons; les galériens se courbèrent, une obéissance hideuse se
+dégagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
+enchaînés. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:
+
+--Père, est-ce que ce sont encore des hommes?
+
+--Quelquefois, dit le misérable.
+
+C'était la Chaîne en effet qui, partie avant le jour de Bicêtre, prenait
+la route du Mans pour éviter Fontainebleau où était alors le roi. Ce
+détour faisait durer l'épouvantable voyage trois ou quatre jours de
+plus; mais, pour épargner à la personne royale la vue d'un supplice, on
+peut bien le prolonger.
+
+Jean Valjean rentra accablé. De telles rencontres sont des chocs et le
+souvenir qu'elles laissent ressemble à un ébranlement.
+
+Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
+remarqua point qu'elle lui fît d'autres questions au sujet de ce qu'ils
+venaient de voir; peut-être était-il trop absorbé lui-même dans son
+accablement pour percevoir ses paroles et pour lui répondre. Seulement
+le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
+qui disait à demi-voix et comme se parlant à elle-même:--Il me semble
+que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-là, ô mon Dieu, je
+mourrais rien que de le voir de près!
+
+Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
+eut, à propos de je ne sais plus quelle solennité officielle, des fêtes
+dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, théâtres aux
+Champs-Élysées, feu d'artifice à l'Étoile, illuminations partout. Jean
+Valjean, faisant violence à ses habitudes, conduisit Cosette à ces
+réjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
+d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
+avait passé devant elle. La revue, qui assaisonnait la fête, faisait
+toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
+de garde national avec le vague sentiment intérieur d'un homme qui se
+réfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
+qui se faisait une loi de complaire à son père et pour qui d'ailleurs
+tout spectacle était nouveau, accepta la distraction avec la bonne grâce
+facile et légère de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
+dédaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fête
+publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait réussi, et
+qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.
+
+Quelques jours après, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
+étaient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux règles
+que semblait s'être imposées Jean Valjean, et à l'habitude de rester
+dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre à Cosette, Cosette,
+en peignoir, se tenait debout dans ce négligé de la première heure qui
+enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
+l'astre; et, la tête dans la lumière, rose d'avoir bien dormi, regardée
+doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pâquerette.
+Cosette ignorait la ravissante légende _je t'aime, un peu,
+passionnément_, etc.; qui la lui eût apprise? Elle maniait cette fleur,
+d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pâquerette,
+c'est éplucher un coeur. S'il y avait une quatrième Grâce appelée la
+Mélancolie, et souriante, elle eût eu l'air de cette Grâce-là. Jean
+Valjean était fasciné par la contemplation de ces petits doigts sur
+cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
+Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d'à côté. Des nuées
+blanches traversaient le ciel si gaîment qu'on eût dit qu'elles venaient
+d'être mises en liberté. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
+attentivement; elle semblait songer à quelque chose; mais cela devait
+être charmant; tout à coup elle tourna la tête sur son épaule avec la
+lenteur délicate du cygne, et dit à Jean Valjean: Père, qu'est-ce que
+c'est donc que cela, les galères?
+
+
+
+
+Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Blessure au dehors, guérison au dedans
+
+
+Leur vie s'assombrissait ainsi par degrés.
+
+Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait été autrefois un
+bonheur, c'était d'aller porter du pain à ceux qui avaient faim et des
+vêtements à ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, où
+Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
+reste de leur ancien épanchement; et, parfois, quand la journée avait
+été bonne, quand il y avait eu beaucoup de détresses secourues et
+beaucoup de petits enfants ranimés et réchauffés, Cosette, le soir,
+était un peu gaie. Ce fut à cette époque qu'ils firent visite au bouge
+Jondrette.
+
+Le lendemain même de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
+pavillon, calme comme à l'ordinaire, mais avec une large blessure au
+bras gauche, fort enflammée, fort venimeuse, qui ressemblait à une
+brûlure et qu'il expliqua d'une façon quelconque. Cette blessure fit
+qu'il fut plus d'un mois avec la fièvre sans sortir. Il ne voulut voir
+aucun médecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le médecin des
+chiens, disait-il.
+
+Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si angélique
+bonheur de lui être utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
+joie lui revenir, ses craintes et ses anxiétés se dissiper, et
+contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!
+
+Cosette, voyant son père malade, avait déserté le pavillon, et avait
+repris goût à la petite logette et à l'arrière-cour. Elle passait
+presque toutes ses journées près de Jean Valjean, et lui lisait les
+livres qu'il voulait. En général, des livres de voyages. Jean Valjean
+renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
+Luxembourg, le jeune rôdeur inconnu, le refroidissement de Cosette,
+toutes ces nuées de son âme s'effaçaient. Il en venait à se dire: J'ai
+imaginé tout cela. Je suis un vieux fou.
+
+Son bonheur était tel, que l'affreuse trouvaille des Thénardier, faite
+au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte glissé sur
+lui. Il avait réussi à s'échapper, sa piste, à lui, était perdue, que
+lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
+misérables. Les voilà en prison, et désormais hors d'état de nuire,
+pensait-il, mais quelle lamentable famille en détresse!
+
+Quant à la hideuse vision de la barrière du Maine, Cosette n'en avait
+plus reparlé.
+
+Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique à Cosette.
+Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une âme, et quelquefois
+le soir, dans l'humble logis du blessé, elle chantait des chansons
+tristes qui réjouissaient Jean Valjean.
+
+Le printemps arrivait, le jardin était si admirable dans cette saison de
+l'année, que Jean Valjean dit à Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que
+tu t'y promènes.--Comme vous voudrez, père, dit Cosette.
+
+Et, pour obéir à son père, elle reprit ses promenades dans son jardin,
+le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqué, Jean Valjean,
+qui probablement craignait d'être aperçu par la grille, n'y venait
+presque jamais.
+
+La blessure de Jean Valjean avait été une diversion.
+
+Quand Cosette vit que son père souffrait moins, et qu'il guérissait, et
+qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
+même pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'était le mois
+de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
+toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
+point du jour de l'été, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
+les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-né qu'il est. La
+nature en ce mois-là a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
+nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme.
+
+Cosette était trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
+ressemblait ne la pénétrât pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
+doutât, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
+les âmes tristes comme à midi il fait clair dans les caves. Cosette même
+n'était déjà plus très triste. Du reste, cela était ainsi, mais elle ne
+s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, après déjeuner,
+lorsqu'elle avait réussi à entraîner son père pour un quart d'heure dans
+le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
+soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait à
+chaque instant et qu'elle était heureuse.
+
+Jean Valjean, enivré, la voyait redevenir vermeille et fraîche.
+
+--Oh! la bonne blessure! répétait-il tout bas.
+
+Et il était reconnaissant aux Thénardier.
+
+Une fois sa blessure guérie, il avait repris ses promenades solitaires
+et crépusculaires.
+
+Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
+dans les régions inhabitées de Paris sans rencontrer quelque aventure.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
+
+
+Un soir le petit Gavroche n'avait point mangé; il se souvint qu'il
+n'avait pas non plus dîné la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
+résolution d'essayer de souper. Il s'en alla rôder au delà de la
+Salpêtrière, dans les lieux déserts; c'est là que sont les aubaines; où
+il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu'à une
+peuplade qui lui parut être le village d'Austerlitz.
+
+Dans une de ses précédentes flâneries, il avait remarqué là un vieux
+jardin hanté d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
+un pommier passable. À côté de ce pommier, il y avait une espèce de
+fruitier mal clos où l'on pouvait conquérir une pomme. Une pomme, c'est
+un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
+Gavroche. Le jardin côtoyait une ruelle solitaire non pavée et bordée de
+broussailles en attendant les maisons; une haie l'en séparait.
+
+Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
+le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
+une enjambée. Le jour déclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
+était bonne. Gavroche ébaucha l'escalade, puis s'arrêta tout à coup. On
+parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
+haie.
+
+À deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre côté, précisément au
+point où l'eût fait déboucher la trouée qu'il méditait, il y avait une
+pierre couchée qui faisait une espèce de banc, et sur ce banc était
+assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
+debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, écouta.
+
+--Monsieur Mabeuf! disait la vieille.
+
+--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.
+
+Le vieillard interpellé ne bougeait point. La vieille répéta:
+
+--Monsieur Mabeuf!
+
+Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se décida à répondre:
+
+--Quoi, mère Plutarque?
+
+--Mère Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.
+
+La mère Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
+conversation.
+
+--Le propriétaire n'est pas content.
+
+--Pourquoi?
+
+--On lui doit trois termes.
+
+--Dans trois mois on lui en devra quatre.
+
+--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.
+
+--J'irai.
+
+--La fruitière veut qu'on la paye. Elle ne lâche plus ses falourdes.
+Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.
+
+--Il y a le soleil.
+
+--Le boucher refuse crédit, il ne veut plus donner de viande.
+
+--Cela se trouve bien. Je digère mal la viande. C'est trop lourd.
+
+--Qu'est-ce qu'on aura pour dîner?
+
+--Du pain.
+
+--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.
+
+--C'est bon.
+
+--Qu'est-ce que vous mangerez?
+
+--Nous avons les pommes du pommier.
+
+--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme ça sans argent.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit à songer.
+Gavroche songeait de son côté. Il faisait presque nuit.
+
+Le premier résultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
+d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'écartaient
+un peu au bas de la broussaille.
+
+--Tiens, s'écria intérieurement Gavroche, une alcôve! et il s'y blottit.
+Il était presque adossé au banc du père Mabeuf. Il entendait
+l'octogénaire respirer.
+
+Alors, pour dîner, il tâcha de dormir.
+
+Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche
+guettait.
+
+La blancheur du ciel crépusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
+faisait une ligne livide entre deux rangées de buissons obscurs.
+
+Tout à coup, sur cette bande blanchâtre deux silhouettes parurent. L'une
+venait devant, l'autre, à quelque distance, derrière.
+
+--Voilà deux êtres, grommela Gavroche.
+
+La première silhouette semblait quelque vieux bourgeois courbé et
+pensif, vêtu plus que simplement, marchant lentement à cause de l'âge,
+et flânant le soir aux étoiles.
+
+La seconde était droite, ferme, mince. Elle réglait son pas sur le pas
+de la première; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
+de la souplesse et de l'agilité. Cette silhouette avait, avec on ne sait
+quoi de farouche et d'inquiétant, toute la tournure de ce qu'on appelait
+alors un élégant; le chapeau était d'une bonne forme, la redingote était
+noire, bien coupée, probablement de beau drap, et serrée à la taille. La
+tête se dressait avec une sorte de grâce robuste, et, sous le chapeau,
+on entrevoyait dans le crépuscule un pâle profil d'adolescent. Ce profil
+avait une rose à la bouche. Cette seconde silhouette était bien connue
+de Gavroche c'était Montparnasse.
+
+Quant à l'autre, il n'en eût rien pu dire, sinon que c'était un vieux
+bonhomme.
+
+Gavroche entra sur-le-champ en observation.
+
+L'un de ces deux passants avait évidemment des projets sur l'autre.
+Gavroche était bien situé pour voir la suite. L'alcôve était fort à
+propos devenue cachette.
+
+Montparnasse à la chasse, à une pareille heure, en un pareil lieu, cela
+était menaçant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'émouvoir de
+pitié pour le vieux.
+
+Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'était de
+quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce
+redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant
+ensuite, c'étaient deux bouchées.
+
+Pendant que Gavroche délibérait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.
+Attaque de tigre à l'onagre, attaque d'araignée à la mouche.
+Montparnasse, à l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le
+colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine à
+retenir un cri. Un moment après, l'un de ces hommes était sous l'autre,
+accablé, râlant, se débattant, avec un genou de marbre sur la poitrine.
+Seulement ce n'était pas tout à fait ce à quoi Gavroche s'était attendu.
+Celui qui était à terre, c'était Montparnasse; celui qui était dessus,
+c'était le bonhomme.
+
+Tout ceci se passait à quelques pas de Gavroche.
+
+Le vieillard avait reçu le choc, et l'avait rendu, et rendu si
+terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient
+changé de rôle.
+
+--Voilà un fier invalide! pensa Gavroche.
+
+Et il ne put s'empêcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de
+mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbés et
+assourdis l'un par l'autre et mêlant leurs souffles dans la lutte.
+
+Le silence se fit. Montparnasse cessa de se débattre. Gavroche eut cet
+aparté: Est-ce qu'il est mort?
+
+Le bonhomme n'avait pas prononcé un mot ni jeté un cri. Il se redressa,
+et Gavroche l'entendit qui disait à Montparnasse:
+
+--Relève-toi.
+
+Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait
+l'attitude humiliée et furieuse d'un loup qui serait happé par un
+mouton.
+
+Gavroche regardait et écoutait, faisant effort pour doubler ses yeux par
+ses oreilles. Il s'amusait énormément.
+
+Il fut récompensé de sa consciencieuse anxiété de spectateur. Il put
+saisir au vol ce dialogue qui empruntait à l'obscurité on ne sait quel
+accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse répondait.
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Dix-neuf ans.
+
+--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?
+
+--Ça m'ennuie.
+
+--Quel est ton état?
+
+--Fainéant.
+
+--Parle sérieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce
+que tu veux être?
+
+--Voleur.
+
+Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondément pensif. Il était
+immobile et ne lâchait point Montparnasse.
+
+De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des
+soubresauts de bête prise au piège. Il donnait une secousse, essayait un
+croc-en-jambe, tordait éperdument ses membres, tâchait de s'échapper. Le
+vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux
+bras d'une seule main avec l'indifférence souveraine d'une force
+absolue.
+
+La rêverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement
+Montparnasse, il éleva doucement la voix, et lui adressa, dans cette
+ombre où ils étaient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne
+perdit pas une syllabe:
+
+--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des
+existences. Ah! tu te déclares fainéant! prépare-toi à travailler. As-tu
+vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y
+prendre garde, c'est une chose sournoise et féroce; si elle vous attrape
+le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est
+l'oisiveté.... Arrête-toi, pendant qu'il en est temps encore, et
+sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.
+Une fois pris, n'espère plus rien. À la fatigue, paresseux! plus de
+repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,
+avoir une tâche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! être comme les
+autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la
+loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas être
+ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lâche d'un côté que pour
+vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas être son ami, tu seras son
+nègre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnête des hommes, tu vas
+avoir la sueur des damnés. Où les autres chantent, tu râleras. Tu verras
+de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils
+se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,
+t'apparaîtront dans la lumière comme les bienheureux d'un paradis. Quel
+rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la
+joie. La barque en liberté dans le vent, quelle fête! Toi, paresseux,
+pioche, traîne, roule, marche! Tire ton licou, te voilà bête de somme
+dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'était là ton but. Eh
+bien! pas une semaine, pas une journée, pas une heure sans accablement.
+Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui
+passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres
+sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie
+se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux
+terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher
+ici plutôt que là, ce sera un problème à résoudre. Le premier venu qui
+veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voilà dehors. Toi, si tu
+veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,
+qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,
+tu déchireras tes draps de lit, tu en feras brin à brin une corde, puis
+tu passeras par ta fenêtre, et tu te suspendras à ce fil sur un abîme,
+et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si
+la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manière de descendre,
+tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,
+quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau
+de cheminée, au risque de t'y brûler; ou tu ramperas par un conduit de
+latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il
+faut masquer, des pierres qu'il faut ôter et remettre vingt fois par
+jour, des plâtras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se
+présente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabriquée par un
+serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamné à faire un
+chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux
+lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu
+creuseras l'intérieur de ces deux lames, en ménageant soigneusement le
+dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de
+façon qu'elles s'ajustent étroitement l'une sur l'autre comme un fond et
+comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi vissés, on n'y
+devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guetté, ce sera un
+gros sou; pour toi, ce sera une boîte. Que mettras-tu dans cette boîte?
+Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des
+dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une épingle et
+cachée dans un sou, tu devras couper le pêne de la serrure, la mèche du
+verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras à ta fenêtre, et
+la manille que tu auras à ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige
+accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habileté, de patience,
+exécutés, si l'on vient à savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta
+récompense? le cachot. Voilà l'avenir. La paresse, le plaisir, quels
+précipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?
+Vivre oisif de la substance sociale! être inutile, c'est-à-dire
+nuisible! cela mène droit au fond de la misère. Malheur à qui veut être
+parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plaît pas de travailler? Ah! tu
+n'as qu'une pensée, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de
+l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une
+ferraille rivée à tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur
+ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te
+traîneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe
+comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des
+années dans une basse-fosse, scellé à une muraille, tâtonnant pour boire
+à ta cruche, mordant dans un affreux pain de ténèbres dont les chiens ne
+voudraient pas, mangeant des fèves que les vers auront mangées avant
+toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie pitié de toi-même,
+misérable enfant, tout jeune, qui tétais ta nourrice il n'y a pas vingt
+ans, et qui as sans doute encore ta mère! je t'en conjure, écoute-moi.
+Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre
+dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux créatures, être
+joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux
+une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une
+femme, un coup de bâton. Et tu entreras là à vingt ans, et tu en
+sortiras à cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux
+brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu
+sortiras cassé, courbé, ridé, édenté, horrible, en cheveux blancs! Ah!
+mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainéantise te conseille
+mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends
+pas cette pénible besogne d'être un paresseux. Devenir un coquin, ce
+n'est pas commode. Il est moins malaisé d'être honnête homme. Va
+maintenant, et pense à ce que je t'ai dit. À propos, que voulais-tu de
+moi? Ma bourse. La voici.
+
+Et le vieillard, lâchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,
+que Montparnasse soupesa un moment; après quoi, avec la même précaution
+machinale que s'il l'eût volée, Montparnasse la laissa glisser doucement
+dans la poche de derrière de sa redingote.
+
+Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit
+tranquillement sa promenade.
+
+--Ganache! murmura Montparnasse.
+
+Qui était ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute deviné.
+
+Montparnasse, stupéfait, le regarda disparaître dans le crépuscule.
+Cette contemplation lui fut fatale.
+
+Tandis que le vieillard s'éloignait, Gavroche s'approchait.
+
+Gavroche, d'un coup d'oeil de côté, s'était assuré que le père Mabeuf,
+endormi peut-être, était toujours assis sur le banc. Puis le gamin était
+sorti de sa broussaille, et s'était mis à ramper dans l'ombre en arrière
+de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu'à Montparnasse sans en
+être vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrière
+de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,
+se remettant à ramper, fit une évasion de couleuvre dans les ténèbres.
+Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'être sur ses gardes et qui
+songeait pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut de rien.
+Gavroche, quand il fut revenu au point où était le père Mabeuf, jeta la
+bourse par-dessus la haie, et s'enfuit à toutes jambes.
+
+La bourse tomba sur le pied du père Mabeuf. Cette commotion le réveilla.
+Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.
+C'était une bourse à deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque
+monnaie; dans l'autre, il y avait six napoléons.
+
+M. Mabeuf, fort effaré, porta la chose à sa gouvernante.
+
+--Cela tombe du ciel, dit la mère Plutarque.
+
+
+
+
+Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La solitude et la caserne combinées
+
+
+La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq
+mois auparavant, était, à son insu même, entrée en convalescence. La
+nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son père, la gaîté des
+oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jour à jour, goutte à
+goutte, dans cette âme si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui
+ressemblait presque à l'oubli. Le feu s'y éteignait-il tout à fait? ou
+s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne
+se sentait presque plus de point douloureux et brûlant.
+
+Un jour elle pensa tout à coup à Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense
+plus.
+
+Dans cette même semaine elle remarqua, passant devant la grille du
+jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de guêpe, ravissant
+uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cirées,
+schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus à fleur de tête,
+figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un
+cigare à la bouche.--Cosette songea que cet officier était sans doute du
+régiment caserné rue de Babylone.
+
+Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.
+
+À dater de ce moment, était-ce le hasard? presque tous les jours elle le
+vit passer.
+
+Les camarades de l'officier s'aperçurent qu'il y avait là, dans ce
+jardin «mal tenu», derrière cette méchante grille rococo, une assez
+jolie créature qui se trouvait presque toujours là au passage du beau
+lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Théodule
+Gillenormand.
+
+--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil,
+regarde donc.
+
+--Est-ce que j'ai le temps, répondait le lancier, de regarder toutes les
+filles qui me regardent?
+
+C'était précisément l'instant où Marius descendait gravement vers
+l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de
+mourir!--Si son souhait eût été réalisé, s'il eût vu en ce moment-là
+Cosette regardant un lancier, il n'eût pas pu prononcer une parole et il
+eût expiré de douleur.
+
+À qui la faute? À personne.
+
+Marius était de ces tempéraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui
+y séjournent; Cosette était de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.
+
+Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la
+rêverie féminine abandonnée à elle-même, où le coeur d'une jeune fille
+isolée ressemble à ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le
+hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.
+Moment rapide et décisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit
+pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne défend pas du mauvais
+choix; on se mésallie très haut; la vraie mésalliance est celle des
+âmes; et, de même que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans
+naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un
+temple de grands sentiments et de grandes idées, de même tel homme du
+monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles
+vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est-à-dire ce
+qui est réservé à la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide
+obscurément hanté par les passions violentes, immondes et avinées; le
+poteau d'un cabaret.
+
+Qu'y avait-il dans l'âme de Cosette? De la passion calmée ou endormie;
+de l'amour à l'état flottant; quelque chose qui était limpide, brillant,
+trouble à une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel
+officier se reflétait à la surface. Y avait-il un souvenir au
+fond?--tout au fond?--Peut-être. Cosette ne savait pas.
+
+Il survint un incident singulier.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Peurs de Cosette
+
+
+Dans la première quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on
+le sait, lui arrivait de temps en temps, à de très longs intervalles. Il
+restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. Où allait-il?
+personne ne le savait, pas même Cosette. Une fois seulement, à un de ces
+départs, elle l'avait accompagné en fiacre jusqu'au coin d'un petit
+cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_.
+Là il était descendu, et le fiacre avait ramené Cosette rue de Babylone.
+C'était en général quand l'argent manquait à la maison que Jean Valjean
+faisait ces petits voyages.
+
+Jean Valjean était donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois
+jours.
+
+Le soir, Cosette était seule dans le salon. Pour se désennuyer, elle
+avait ouvert son piano-orgue et elle s'était mise à chanter, en
+s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs égarés dans les bois_!
+qui est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand
+elle eut fini, elle demeura pensive.
+
+Tout à coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.
+
+Ce ne pouvait être son père, il était absent; ce ne pouvait être
+Toussaint, elle était couchée. Il était dix heures du soir.
+
+Elle alla près du volet du salon qui était fermé et y colla son oreille.
+
+Il lui parut que c'était le pas d'un homme, et qu'on marchait très
+doucement.
+
+Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas
+percé dans son volet, et regarda dans le jardin. C'était le moment de la
+pleine lune. On y voyait comme s'il eût fait jour.
+
+Il n'y avait personne.
+
+Elle ouvrit la fenêtre. Le jardin était absolument calme, et tout ce
+qu'on apercevait de la rue était désert comme toujours.
+
+Cosette pensa qu'elle s'était trompée. Elle avait cru entendre ce bruit.
+C'était une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de
+Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effarées, qui tremble au
+regard comme une forêt vertigineuse, et où l'on entend le craquement des
+branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le
+crépuscule.
+
+Elle n'y songea plus.
+
+D'ailleurs Cosette de sa nature n'était pas très effrayée. Il y avait
+dans ses veines du sang de bohémienne et d'aventurière qui va pieds nus.
+On s'en souvient, elle était plutôt alouette que colombe. Elle avait un
+fond farouche et brave.
+
+Le lendemain, moins tard, à la tombée de la nuit, elle se promenait dans
+le jardin. Au milieu des pensées confuses qui l'occupaient, elle croyait
+bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme
+de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurité sous les arbres pas très
+loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble à un pas qui
+marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se
+déplacent d'elles-mêmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait
+rien d'ailleurs.
+
+Elle sortit de «la broussaille»; il lui restait à traverser une petite
+pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever
+derrière elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre
+devant elle sur cette pelouse.
+
+Cosette s'arrêta terrifiée.
+
+À côté de son ombre, la lune découpait distinctement sur le gazon une
+autre ombre singulièrement effrayante et terrible, une ombre qui avait
+un chapeau rond.
+
+C'était comme l'ombre d'un homme qui eût été debout sur la lisière du
+massif à quelques pas en arrière de Cosette.
+
+Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni
+bouger, ni tourner la tête.
+
+Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna résolument.
+
+Il n'y avait personne.
+
+Elle regarda à terre. L'ombre avait disparu.
+
+Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla
+jusqu'à la grille, et ne trouva rien.
+
+Elle se sentit vraiment glacée. Était-ce encore une hallucination? Quoi!
+deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?
+Ce qui était inquiétant, c'est que l'ombre n'était assurément pas un
+fantôme. Les fantômes ne portent guère de chapeaux ronds.
+
+Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru
+entendre et voir. Elle s'attendait à être rassurée et que son père
+hausserait les épaules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.
+
+Jean Valjean devint soucieux.
+
+--Ce ne peut être rien, lui dit-il.
+
+Il la quitta sous un prétexte et alla dans le jardin, et elle l'aperçut
+qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.
+
+Dans la nuit elle se réveilla; cette fois elle était sûre, elle
+entendait distinctement marcher tout près du perron au-dessous de sa
+fenêtre. Elle courut à son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet
+dans le jardin un homme qui tenait un gros bâton à la main. Au moment où
+elle allait crier, la lune éclaira le profil de l'homme. C'était son
+père.
+
+Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet!
+
+Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-là et les deux nuits qui
+suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.
+
+La troisième nuit, la lune décroissait et commençait à se lever plus
+tard, il pouvait être une heure du matin, elle entendit un grand éclat
+de rire et la voix de son père qui l'appelait.
+
+--Cosette!
+
+Elle se jeta à bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa
+fenêtre.
+
+Son père était en bas sur la pelouse.
+
+--Je te réveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en
+chapeau rond.
+
+Et il lui montrait sur le gazon une ombre portée que la lune dessinait
+et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui eût eu
+un chapeau rond. C'était une silhouette produite par un tuyau de
+cheminée en tôle, à chapiteau, qui s'élevait au-dessus d'un toit voisin.
+
+Cosette aussi se mit à rire, toutes ses suppositions lugubres tombèrent,
+et le lendemain, en déjeunant avec son père, elle s'égaya du sinistre
+jardin hanté par des ombres de tuyaux de poêle.
+
+Jean Valjean redevint tout à fait tranquille; quant à Cosette, elle ne
+remarqua pas beaucoup si le tuyau de poêle était bien dans la direction
+de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au
+même point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularité
+d'un tuyau de poêle qui craint d'être pris en flagrant délit et qui se
+retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'était effacée quand
+Cosette s'était retournée et Cosette avait bien cru en être sûre.
+Cosette se rasséréna pleinement. La démonstration lui parut complète, et
+qu'il pût y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le
+jardin, ceci lui sortit de la tête.
+
+À quelques jours de là cependant un nouvel incident se produisit.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Enrichies des commentaires de Toussaint
+
+
+Dans le jardin, près de la grille sur la rue, il y avait un banc de
+pierre défendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel
+pourtant, à la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre à travers
+la grille et la charmille.
+
+Un soir de ce même mois d'avril, Jean Valjean était sorti; Cosette,
+après le soleil couché, s'était assise sur ce banc. Le vent fraîchissait
+dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait
+peu à peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient
+peut-être, qui sait? du mystère de la tombe entr'ouvert à cette
+heure-là.
+
+Fantine était peut-être dans cette ombre.
+
+Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe
+inondée de rosée et se disant à travers l'espèce de somnambulisme
+mélancolique où elle était plongée:--Il faudrait vraiment des sabots
+pour le jardin à cette heure-ci. On s'enrhume.
+
+Elle revint au banc.
+
+Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua à la place qu'elle avait
+quittée une assez grosse pierre qui n'y était évidemment pas l'instant
+d'auparavant.
+
+Cosette considéra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.
+Tout à coup l'idée que cette pierre n'était point venue sur ce banc
+toute seule, que quelqu'un l'avait mise là, qu'un bras avait passé à
+travers cette grille, cette idée lui apparut et lui fit peur. Cette fois
+ce fut une vraie peur; la pierre était là. Pas de doute possible; elle
+n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrière elle, se réfugia
+dans la maison, et ferma tout de suite au volet, à la barre et au verrou
+la porte-fenêtre du perron. Elle demanda à Toussaint:
+
+--Mon père est-il rentré?
+
+--Pas encore, mademoiselle.
+
+(Nous avons indiqué une fois pour toutes le bégayement de Toussaint.
+Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous répugnons à la notation
+musicale d'une infirmité.)
+
+Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent
+qu'assez tard dans la nuit.
+
+--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir
+les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre
+les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?
+
+--Oh! soyez tranquille, mademoiselle.
+
+Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put
+s'empêcher d'ajouter:
+
+--C'est que c'est si désert par ici!
+
+--Pour ça, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassiné avant d'avoir
+le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la
+maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fenêtres comme
+des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait frémir!
+Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui
+vous disent:--tais-toi! et qui se mettent à vous couper le cou. Ce n'est
+pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on
+meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-là vous toucher. Et
+puis leurs couteaux, ça doit mal couper! Ah Dieu!
+
+--Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.
+
+Cosette, épouvantée du mélodrame improvisé par Toussaint et peut-être
+aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient,
+n'osa même pas lui dire:--Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le
+banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que «les hommes»
+n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et
+fenêtres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au
+grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son
+lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse
+comme une montagne et pleine de cavernes.
+
+Au soleil levant,--le propre du soleil levant est de nous faire rire de
+toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours
+proportionné à la peur qu'on a eue,--au soleil levant Cosette, en
+s'éveillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:--À quoi ai-je
+été songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine
+dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de poêle! Est-ce
+que je vais devenir poltronne à présent?--Le soleil, qui rutilait aux
+fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la
+rassura tellement que tout s'évanouit dans sa pensée, même la pierre.
+
+--Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en
+chapeau rond dans le jardin; j'ai rêvé la pierre comme le reste.
+
+Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une
+sueur froide. La pierre y était.
+
+Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosité le
+jour.
+
+--Bah! dit-elle, voyons donc.
+
+Elle souleva cette pierre qui était assez grosse. Il y avait dessous
+quelque chose qui ressemblait à une lettre.
+
+C'était une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait
+pas d'adresse d'un côté, pas de cachet de l'autre. Cependant
+l'enveloppe, quoique ouverte, n'était point vide. On entrevoyait des
+papiers dans l'intérieur.
+
+Cosette y fouilla. Ce n'était plus de la frayeur, ce n'était plus de la
+curiosité; c'était un commencement d'anxiété.
+
+Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de
+papier dont chaque page était numérotée et portait quelques lignes
+écrites d'une écriture assez jolie, pensa Cosette, et très fine.
+
+Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en
+avait pas. À qui cela était-il adressé? À elle probablement, puisqu'une
+main avait déposé le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une
+fascination irrésistible s'empara d'elle, elle essaya de détourner ses
+yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le
+ciel, la rue, les acacias tout trempés de lumière, des pigeons qui
+volaient sur un toit voisin, puis tout à coup son regard s'abaissa
+vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle sût ce
+qu'il y avait là dedans.
+
+Voici ce qu'elle lut:
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Un coeur sous une pierre
+
+
+La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être
+jusqu'à Dieu, voilà l'amour.
+
+L'amour, c'est la salutation des anges aux astres.
+
+Comme l'âme est triste quand elle est triste par l'amour!
+
+Quel vide que l'absence de l'être qui à lui seul remplit le monde! Oh!
+comme il est vrai que l'être aimé devient Dieu. On comprendrait que Dieu
+en fût jaloux si le Père de tout n'avait pas évidemment fait la création
+pour l'âme, et l'âme pour l'amour.
+
+Il suffît d'un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à
+bavolet lilas, pour que l'âme entre dans le palais des rêves.
+
+Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires,
+les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent.
+
+De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que
+soit l'attitude du corps, l'âme est à genoux.
+
+Les amants séparés trompent l'absence par mille choses chimériques qui
+ont pourtant leur réalité. On les empêche de se voir, ils ne peuvent
+s'écrire; ils trouvent une foule de moyens mystérieux de correspondre.
+Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des
+enfants, la lumière du soleil, les soupirs du vent, les rayons des
+étoiles, toute la création. Et pourquoi non? Toutes les oeuvres de Dieu
+sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger
+la nature entière de ses messages.
+
+O printemps, tu es une lettre que je lui écris.
+
+L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer,
+voilà la seule chose qui puisse occuper et emplir l'éternité. À
+l'infini, il faut l'inépuisable.
+
+L'amour participe de l'âme même. Il est de même nature qu'elle. Comme
+elle il est étincelle divine, comme elle il est incorruptible,
+indivisible, impérissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui
+est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut
+éteindre. On le sent brûler jusque dans la moelle des os et on le voit
+rayonner jusqu'au fond du ciel.
+
+Ô amour! adorations! volupté de deux esprits qui se comprennent, de deux
+coeurs qui s'échangent, de deux regards qui se pénètrent? Vous me
+viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades à deux dans les solitudes!
+journées bénies et rayonnantes! J'ai quelquefois rêvé que de temps en
+temps des heures se détachaient de la vie des anges et venaient ici-bas
+traverser la destinée des hommes.
+
+Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur
+donner la durée sans fin. Après une vie d'amour, une éternité d'amour,
+c'est une augmentation en effet; mais accroître en son intensité même la
+félicité ineffable que l'amour donne à l'âme dès ce monde, c'est
+impossible, même à Dieu. Dieu, c'est la plénitude du ciel; l'amour,
+c'est la plénitude de l'homme.
+
+Vous regardez une étoile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse
+et parce qu'elle est impénétrable. Vous avez auprès de vous un plus doux
+rayonnement et un plus grand mystère, la femme.
+
+Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos êtres respirables. S'ils nous
+manquent, l'air nous manque, nous étouffons. Alors on meurt. Mourir par
+manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'âme!
+
+Quand l'amour a fondu et mêlé deux êtres dans une unité angélique et
+sacrée, le secret de la vie est trouvé pour eux; ils ne sont plus que
+les deux termes d'une même destinée; ils ne sont plus que les deux ailes
+d'un même esprit. Aimez, planez!
+
+Le jour où une femme qui passe devant vous dégage de la lumière en
+marchant, vous êtes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose à
+faire, penser à elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser à
+vous.
+
+Ce que l'amour commence ne peut être achevé que par Dieu.
+
+L'amour vrai se désole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un
+mouchoir trouvé, et il a besoin de l'éternité pour son dévouement et ses
+espérances. Il se compose à la fois de l'infiniment grand et de
+l'infiniment petit.
+
+Si vous êtes pierre, soyez aimant; si vous êtes plante, soyez sensitive;
+si vous êtes homme, soyez amour.
+
+Rien ne suffit à l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le
+paradis, on veut le ciel.
+
+Ô vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver.
+L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel,
+la volupté.
+
+--Vient-elle encore au Luxembourg?--Non, monsieur.--C'est dans cette
+église qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?--Elle n'y vient
+plus.--Habite-t-elle toujours cette maison?--Elle est déménagée.--Où
+est-elle allée demeurer?--Elle ne l'a pas dit.
+
+Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son âme!
+
+L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
+Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur à celle qui le
+fait enfant!
+
+C'est une chose étrange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a
+un être qui en s'en allant a emporté le ciel.
+
+Oh! être couchés côte à côte dans le même tombeau la main dans la main,
+et de temps en temps, dans les ténèbres, nous caresser doucement un
+doigt, cela suffirait à mon éternité.
+
+Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir
+d'amour, c'est en vivre.
+
+Aimez. Une sombre transfiguration étoilée est mêlée à ce supplice. Il y
+a de l'extase dans l'agonie.
+
+Ô joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.
+
+L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis.
+
+Coeurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est
+une longue épreuve, une préparation inintelligible à la destinée
+inconnue. Cette destinée, la vraie, commence pour l'homme à la première
+marche de l'intérieur du tombeau. Alors il lui apparaît quelque chose,
+et il commence à distinguer le définitif. Le définitif, songez à ce mot.
+Les vivants voient l'infini; le définitif ne se laisse voir qu'aux
+morts. En attendant, aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur,
+hélas! à qui n'aura aimé que des corps, des formes, des apparences! La
+mort lui ôtera tout. Tâchez d'aimer des âmes, vous les retrouverez.
+
+J'ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son
+chapeau était vieux, son habit était usé; il avait les coudes troués;
+l'eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme.
+
+Quelle grande chose, être aimé! Quelle chose plus grande encore, aimer!
+Le coeur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de
+rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'élevé et de grand.
+Une pensée indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier.
+L'âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions
+vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les
+mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu du ciel,
+et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la
+destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.
+
+S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Cosette après la lettre
+
+
+Pendant cette lecture, Cosette entrait peu à peu en rêverie. Au moment
+où elle levait les yeux de la dernière ligne du cahier, le bel officier,
+c'était son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva
+hideux.
+
+Elle se remit à contempler le cahier. Il était écrit d'une écriture
+ravissante, pensa Cosette; de la même main, mais avec des encres
+diverses, tantôt très noires, tantôt blanchâtres, comme lorsqu'on met de
+l'eau dans l'encrier, et par conséquent à des jours différents. C'était
+donc une pensée qui s'était épanchée là, soupir à soupir,
+irrégulièrement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette
+n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit où elle voyait plus de
+clarté encore que d'obscurité, lui faisait l'effet d'un sanctuaire
+entr'ouvert. Chacune de ces lignes mystérieuses resplendissait à ses
+yeux et lui inondait le coeur d'une lumière étrange. L'éducation qu'elle
+avait reçue lui avait parlé toujours de l'âme et jamais de l'amour, à
+peu près comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce
+manuscrit de quinze pages lui révélait brusquement et doucement tout
+l'amour, la douleur, la destinée, la vie, l'éternité, le commencement,
+la fin. C'était comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jeté
+subitement une poignée de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes
+une nature passionnée, ardente, généreuse, honnête, une volonté sacrée,
+une immense douleur et un espoir immense, un coeur serré, une extase
+épanouie. Qu'était-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse,
+sans nom, sans date, sans signature, pressante et désintéressée, énigme
+composée de vérités, message d'amour fait pour être apporté par un ange
+et lu par une vierge, rendez-vous donné hors de la terre, billet doux
+d'un fantôme à une ombre. C'était un absent tranquille et accablé qui
+semblait prêt à se réfugier dans la mort et qui envoyait à l'absente le
+secret de la destinée, la clef de la vie, l'amour. Cela avait été écrit
+le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombées
+une à une sur le papier, étaient ce qu'on pourrait appeler des gouttes
+d'âme.
+
+Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les
+avoir écrites?
+
+Cosette n'hésita pas une minute. Un seul homme.
+
+Lui!
+
+Le jour s'était refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle
+éprouvait une joie inouïe et une angoisse profonde. C'était lui! lui qui
+lui écrivait! lui qui était là! lui dont le bras avait passé à travers
+cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouvée! Mais
+est-ce qu'elle l'avait oublié? Non! jamais! Elle était folle d'avoir cru
+cela un moment. Elle l'avait toujours aimé, toujours adoré. Le feu
+s'était couvert et avait couvé quelque temps, mais, elle le voyait bien,
+il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il éclatait de
+nouveau et l'embrasait tout entière. Ce cahier était comme une flammèche
+tombée de cette autre âme dans la sienne. Elle sentait recommencer
+l'incendie. Elle se pénétrait de chaque mot du manuscrit.--Oh oui!
+disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais
+déjà lu dans ses yeux.
+
+Comme elle l'achevait pour la troisième fois, le lieutenant Théodule
+revint devant la grille et fit sonner ses éperons sur le pavé. Force fut
+à Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile,
+fat, déplaisant, impertinent, et très laid. L'officier crut devoir lui
+sourire. Elle se détourna honteuse et indignée. Elle lui aurait
+volontiers jeté quelque chose à la tête.
+
+Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour
+relire le manuscrit, pour l'apprendre par coeur, et pour songer. Quand
+elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset.
+
+C'en était fait, Cosette était retombée dans le profond amour
+séraphique. L'abîme Éden venait de se rouvrir.
+
+Toute la journée, Cosette fut dans une sorte d'étourdissement. Elle
+pensait à peine, ses idées étaient à l'état d'écheveau brouillé dans son
+cerveau, elle ne parvenait à rien conjecturer, elle espérait à travers
+un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre,
+et ne voulait rien se refuser. Des pâleurs lui passaient sur le visage
+et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle
+entrait dans le chimérique; elle se disait: est-ce réel? alors elle
+tâtait le papier bien-aimé sous sa robe, elle le pressait contre son
+coeur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'eût
+vue en ce moment, il eût frémi devant cette joie lumineuse et inconnue
+qui lui débordait des paupières.--Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui!
+ceci vient de lui pour moi!
+
+Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard céleste,
+le lui avait rendu.
+
+Ô transfigurations de l'amour! ô rêves! ce hasard céleste, cette
+intervention des anges, c'était cette boulette de pain lancée par un
+voleur à un autre voleur, de la cour Charlemagne à la fosse-aux-lions,
+par-dessus les toits de la Force.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Les vieux sont faits pour sortir à propos
+
+
+Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
+cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
+le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
+échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les
+jeunes filles, «un peu indécent». Ce n'était pas le moins du monde
+indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
+toilette sans savoir pourquoi.
+
+Voulait-elle sortir? non.
+
+Attendait-elle une visite? non.
+
+À la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était occupée à sa
+cuisine qui donnait sur l'arrière-cour.
+
+Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant de temps en temps
+avec la main, parce qu'il y en avait de très basses.
+
+Elle arriva au banc.
+
+La pierre y était restée.
+
+Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
+elle voulait la caresser et la remercier.
+
+Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve,
+même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi.
+
+Elle tourna la tête et se dressa.
+
+C'était lui.
+
+Il était tête nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine
+son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait
+ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
+quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la
+clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va.
+
+Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme et que ce n'était déjà
+plus l'homme.
+
+Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles.
+
+Cosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
+lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. À je ne
+sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
+regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.
+
+Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
+elle fût tombée.
+
+Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
+entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles,
+et qui murmurait:
+
+--Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le coeur gonflé, je ne pouvais pas
+vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là,
+sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voilà
+du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé?
+c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez
+passé devant moi? C'étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
+an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la
+loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
+demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison
+neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
+j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
+une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai
+couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous.
+La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
+regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous
+n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais
+derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je
+vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait
+quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne
+peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange,
+laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
+je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
+je vous dis, je vous fâche peut-être; est-ce que je vous fâche?
+
+--Ô ma mère! dit-elle.
+
+Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait.
+
+Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
+étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
+tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée;
+des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il
+lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
+une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme
+ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu
+d'amour.
+
+Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui
+y était. Il balbutia:
+
+--Vous m'aimez donc?
+
+Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle
+qu'on entendait à peine:
+
+--Tais-toi! tu le sais!
+
+Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et
+enivré.
+
+Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
+Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres
+se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
+fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse
+derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?
+
+Un baiser, et ce fut tout.
+
+Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des
+yeux éclatants.
+
+Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre
+humide, ni l'herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le coeur
+plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains, sans savoir.
+
+Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était
+entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si
+simple qu'il fût là.
+
+De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
+tous deux frémissaient.
+
+Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses
+lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.
+
+Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la
+plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête.
+Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
+leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme
+ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur
+désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent
+dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce
+qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent,
+avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
+jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
+pensée. Ces deux coeurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
+bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune
+fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se
+pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.
+
+Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête
+sur son épaule et lui demanda:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?
+
+--Je m'appelle Cosette.
+
+
+
+
+Livre sixième--Le petit Gavroche
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Méchante espièglerie du vent
+
+
+Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et
+s'engloutissait peu à peu, non dans l'abîme d'une banqueroute, mais dans
+le cloaque des petites dettes, les mariés Thénardier avaient eu deux
+autres enfants, mâles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois
+garçons. C'était beaucoup.
+
+La Thénardier s'était débarrassée des deux derniers, encore en bas âge
+et tout petits, avec un bonheur singulier.
+
+Débarrassée est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de
+nature. Phénomène dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la
+maréchale de La Mothe-Houdancourt, la Thénardier n'était mère que
+jusqu'à ses filles. Sa maternité finissait là. Sa haine du genre humain
+commençait à ses garçons. Du côté de ses fils sa méchanceté était à pic,
+et son coeur avait à cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a
+vu, elle détestait l'aîné; elle exécrait les deux autres. Pourquoi?
+Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des
+réponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaulée d'enfants, disait
+cette mère.
+
+Expliquons comment les Thénardier étaient parvenus à s'exonérer de leurs
+deux derniers enfants, et même à en tirer profit.
+
+Cette fille Magnon, dont il a été question quelques pages plus haut,
+était la même qui avait réussi à faire renter par le bonhomme
+Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des
+Célestins, à l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce
+qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée. On se
+souvient de la grande épidémie de croup qui désola, il y a trente-cinq
+ans, les quartiers riverains de la Seine à Paris, et dont la science
+profita pour expérimenter sur une large échelle l'efficacité des
+insufflations d'alun, si utilement remplacées aujourd'hui par la
+teinture externe d'iode. Dans cette épidémie, la Magnon perdit, le même
+jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garçons, encore en très
+bas âge. Ce fut un coup. Ces enfants étaient précieux à leur mère; ils
+représentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs
+étaient fort exactement soldés, au nom de M. Gillenormand, par son
+receveur de rentes, M. Barge, huissier retiré, rue du Roi-de-Sicile. Les
+enfants morts, la rente était enterrée. La Magnon chercha un expédient.
+Dans cette ténébreuse maçonnerie du mal dont elle faisait partie, on
+sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux
+enfants à la Magnon; la Thénardier en avait deux. Même sexe, même âge.
+Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits
+Thénardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des
+Célestins et alla demeurer rue Clocheperce. À Paris, l'identité qui lie
+un individu à lui-même se rompt d'une rue à l'autre.
+
+L'état civil, n'étant averti de rien, ne réclama pas, et la substitution
+se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thénardier exigea, pour
+ce prêt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et même
+paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'exécuter. Il
+venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperçut pas du
+changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!
+
+Thénardier, à qui les avatars étaient aisés, saisit cette occasion de
+devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient à peine eu le
+temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frères. À un certain
+degré de misère, on est gagné par une sorte d'indifférence spectrale, et
+l'on voit les êtres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent
+pour vous que de vagues formes de l'ombre, à peine distinctes du fond
+nébuleux de la vie et facilement remêlées à l'invisible.
+
+Le soir du jour où elle avait fait livraison de ses deux petits à la
+Magnon, avec la volonté bien expresse d'y renoncer à jamais, la
+Thénardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait
+dit à son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thénardier,
+magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot:
+Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mère avait passé à
+l'inquiétude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous
+avons fait là, monsieur Thénardier, dis donc, est-ce que c'est
+permis?--Thénardier répondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que
+de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a
+intérêt à y regarder de près.
+
+La Magnon était une sorte d'élégante du crime. Elle faisait de la
+toilette. Elle partageait son logis, meublé d'une façon maniérée et
+misérable, avec une savante voleuse anglaise francisée. Cette Anglaise
+naturalisée parisienne, recommandable par des relations fort riches,
+intimement liée avec les médailles de la bibliothèque et les diamants de
+Mlle Mars, fut plus tard célèbre dans les sommiers judiciaires. On
+l'appelait _mamselle_ Miss.
+
+Les deux petits échus à la Magnon n'eurent pas à se plaindre.
+Recommandés par les quatre-vingts francs, ils étaient ménagés, comme
+tout ce qui est exploité; point mal vêtus, point mal nourris, traités
+presque comme «de petits messieurs», mieux avec la fausse mère qu'avec
+la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.
+
+Ils passèrent ainsi quelques années. Le Thénardier en augurait bien. Il
+lui arriva un jour de dire à la Magnon qui lui remettait ses dix francs
+mensuels:--Il faudra que «le père» leur donne de l'éducation.
+
+Tout à coup, ces deux pauvres enfants, jusque-là assez protégés, même
+par leur mauvais sort, furent brusquement jetés dans la vie, et forcés
+de la commencer.
+
+Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas
+Jondrette, nécessairement compliquée de perquisitions et
+d'incarcérations ultérieures, est un véritable désastre pour cette
+hideuse contre-société occulte qui vit sous la société publique; une
+aventure de ce genre entraîne toutes sortes d'écroulements dans ce monde
+sombre. La catastrophe des Thénardier produisit la catastrophe de la
+Magnon.
+
+Un jour, peu de temps après que la Magnon eut remis à Éponine le billet
+relatif à la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente
+de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la
+maisonnée, qui était suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux
+petits garçons jouaient pendant ce temps-là dans une arrière-cour et ne
+virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvèrent la
+porte fermée et la maison vide. Un savetier d'une échoppe en face les
+appela et leur remit un papier que «leur mère» avait laissé pour eux.
+Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue
+du Roi-de-Sicile, nº 8. L'homme de l'échoppe leur dit:--Vous ne demeurez
+plus ici. Allez là. C'est tout près. La première rue à gauche. Demandez
+votre chemin avec ce papier-ci.
+
+Les enfants partirent, l'aîné menant le cadet, et tenant à la main le
+papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts
+engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au détour de la rue
+Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait,
+l'enfant ne put le retrouver.
+
+Ils se mirent à errer au hasard dans les rues.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
+
+
+Le printemps à Paris est assez souvent traversé par des bises aigres et
+dures dont on est, non pas précisément glacé, mais gelé; ces bises, qui
+attristent les plus belles journées, font exactement l'effet de ces
+souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes
+d'une fenêtre ou d'une porte mal fermée. Il semble que la sombre porte
+de l'hiver soit restée entrebâillée et qu'il vienne du vent par là. Au
+printemps de 1832, époque où éclata la première grande épidémie de ce
+siècle en Europe, ces bises étaient plus âpres et plus poignantes que
+jamais. C'était une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui
+était entr'ouverte. C'était la porte du sépulcre. On sentait dans ces
+bises le souffle du choléra.
+
+Au point de vue météorologique, ces vents froids avaient cela de
+particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension électrique. De
+fréquents orages, accompagnés d'éclairs et de tonnerres, éclatèrent à
+cette époque.
+
+Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier
+semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le
+petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait
+debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des
+environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il était orné d'un châle de femme en
+laine, cueilli on ne sait où, dont il s'était fait un cache-nez. Le
+petit Gavroche avait l'air d'admirer profondément une mariée en cire,
+décolletée et coiffée de fleurs d'oranger, qui tournait derrière la
+vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en
+réalité il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas
+«chiper» dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite
+revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent
+de déjeuner d'un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour
+lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers».
+
+Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il
+grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce
+mardi?--C'est peut-être mardi.--Oui, c'est mardi.
+
+On n'a jamais su à quoi avait trait ce monologue.
+
+Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il
+avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi.
+
+Le barbier, dans sa boutique chauffée d'un bon poêle, rasait une
+pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à
+ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais
+l'esprit évidemment hors du fourreau.
+
+Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les
+Windsor-soaps, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus,
+et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq,
+tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en
+demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure
+plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu'à une prière. Ils
+parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles
+parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid
+faisait claquer les dents de l'aîné. Le barbier se tourna avec un visage
+furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'aîné de la main gauche
+et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa
+porte en disant:
+
+--Venir refroidir le monde pour rien!
+
+Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée
+était venue; il commençait à pleuvoir.
+
+Le petit Gavroche courut après eux et les aborda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?
+
+--Nous ne savons pas où coucher, répondit l'aîné.
+
+--C'est ça? dit Gavroche. Voilà grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour
+ça? Sont-ils serins donc!
+
+Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent
+d'autorité attendrie et de protection douce:
+
+--Momacques, venez avec moi.
+
+--Oui, monsieur, fit l'aîné.
+
+Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque.
+Ils avaient cessé de pleurer.
+
+Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la
+Bastille.
+
+Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indigné et rétrospectif
+à la boutique du barbier.
+
+--Ça n'a pas de coeur, ce merlan-là, grommela-t-il. C'est un angliche.
+
+Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en
+tête, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.
+
+--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.
+
+Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta:
+
+--Je me trompe de bête; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent.
+Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une
+sonnette à la queue.
+
+Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un
+ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le
+Brocken, laquelle avait son balai à la main.
+
+--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?
+
+Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d'un passant.
+
+--Drôle! cria le passant furieux.
+
+Gavroche leva le nez par-dessus son châle.
+
+--Monsieur se plaint?
+
+--De toi! fit le passant.
+
+--Le bureau est fermé, dit Gavroche, je ne reçois plus de plaintes.
+
+Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous
+une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si
+court-vêtue qu'on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop
+grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe
+devient courte au moment où la nudité devient indécente.
+
+--Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n'a même pas de culotte. Tiens, prends
+toujours ça.
+
+Et, défaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la
+jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le
+cache-nez redevint châle.
+
+La petite le considéra d'un air étonné et reçut le châle en silence. À
+un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus
+du mal et ne remercie plus du bien.
+
+Cela fait:
+
+--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du
+moins, avait gardé la moitié de son manteau.
+
+Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais
+ciels-là punissent les bonnes actions.
+
+--Ah çà! s'écria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon
+Dieu, si cela continue, je me désabonne.
+
+Et il se remit en marche.
+
+--C'est égal, reprit-il en jetant un coup d'oeil à la mendiante qui se
+pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.
+
+Et, regardant la nuée, il cria:
+
+--Attrapé!
+
+Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.
+
+Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui
+indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or
+derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna:
+
+--Ah çà, mômes, avons-nous dîné?
+
+--Monsieur, répondit l'aîné, nous n'avons pas mangé depuis tantôt ce
+matin.
+
+--Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche.
+
+--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons
+pas où ils sont.
+
+--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un
+penseur.
+
+--Voilà, continua l'aîné, deux heures que nous marchons, nous avons
+cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.
+
+--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.
+
+Il reprit après un silence:
+
+--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en
+avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C'est bête d'égarer comme ça des
+gens d'âge. Ah çà! il faut licher pourtant.
+
+Du reste il ne leur fit pas de questions. Être sans domicile, quoi de
+plus simple?
+
+L'aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte
+insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:
+
+--C'est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu'elle nous mènerait
+chercher du buis bénit le dimanche des rameaux.
+
+--Neurs, répondit Gavroche.
+
+--Maman, reprit l'aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.
+
+--Tanflûte, repartit Gavroche.
+
+Cependant il s'était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et
+fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.
+
+Enfin il releva la tête d'un air qui ne voulait qu'être satisfait, mais
+qui était en réalité triomphant.
+
+--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.
+
+Et il tira d'une de ses poches un sou.
+
+Sans laisser aux deux petits le temps de s'ébahir, il les poussa tous
+deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le
+comptoir en criant:
+
+--Garçon! cinque centimes de pain.
+
+Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un
+couteau.
+
+--En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité:
+
+--Nous sommes trois.
+
+Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs,
+avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez
+avec une aspiration aussi impérieuse que s'il eût eu au bout du pouce la
+prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage
+cette apostrophe indignée:
+
+--Keksekça?
+
+Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette
+interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou
+l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du
+bord d'un fleuve à l'autre à travers les solitudes, sont prévenus que
+c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui
+tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger
+comprit parfaitement et répondit:
+
+--Eh mais! c'est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.
+
+--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et
+froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je
+régale.
+
+Le boulanger ne put s'empêcher de sourire, et tout en coupant le pain
+blanc, il les considérait d'une façon compatissante qui choqua Gavroche.
+
+--Ah çà, mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à nous toiser
+comme ça?
+
+Mis tous trois bout à bout, ils auraient fait à peine une toise.
+
+Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit
+aux deux enfants:
+
+--Morfilez.
+
+Les petits garçons le regardèrent interdits.
+
+Gavroche se mit à rire:
+
+--Ah! tiens, c'est vrai, ça ne sait pas encore, c'est si petit.
+
+Et il reprit:
+
+--Mangez.
+
+En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.
+
+Et, pensant que l'aîné, qui lui paraissait plus digne de sa
+conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être
+débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en
+lui donnant la plus grosse part:
+
+--Colle-toi ça dans le fusil.
+
+Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour
+lui.
+
+Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en
+arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du
+boulanger qui, maintenant qu'il était payé, les regardait avec humeur.
+
+--Rentrons dans la rue, dit Gavroche.
+
+Ils reprirent la direction de la Bastille.
+
+De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de
+boutiques éclairées, le plus petit s'arrêtait pour regarder l'heure à
+une montre en plomb suspendue à son cou par une ficelle.
+
+--Voilà décidément un fort serin, disait Gavroche.
+
+Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:
+
+--C'est égal, si j'avais des mômes, je les serrerais mieux que ça.
+
+Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de
+cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperçoit le guichet
+bas et hostile de la Force:
+
+--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.
+
+--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.
+
+C'était un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'était
+autre que Montparnasse déguisé, avec des besicles bleues, mais
+reconnaissable pour Gavroche.
+
+--Mâtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de
+graine de lin et des lunettes bleues comme un médecin. Tu as du style,
+parole de vieux!
+
+--Chut, fit Montparnasse, pas si haut!
+
+Et il entraîna vivement Gavroche hors de la lumière des boutiques.
+
+Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.
+
+Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochère, à l'abri
+des regards et de la pluie:
+
+--Sais-tu où je vas? demanda Montparnasse.
+
+--À l'abbaye de Monte-à-Regret, dit Gavroche.
+
+--Farceur!
+
+Et Montparnasse reprit:
+
+--Je vas retrouver Babet.
+
+--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.
+
+Montparnasse baissa la voix.
+
+--Pas elle, lui.
+
+--Ah! Babet!
+
+--Oui, Babet.
+
+--Je le croyais bouclé.
+
+--Il a défait la boucle, répondit Montparnasse.
+
+Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce même jour où ils
+étaient, Babet, ayant été transféré à la Conciergerie, s'était évadé en
+prenant à gauche au lieu de prendre à droite dans «le corridor de
+l'instruction».
+
+Gavroche admira l'habileté.
+
+--Quel dentiste! dit-il.
+
+Montparnasse ajouta quelques détails sur l'évasion de Babet, et termina
+par:
+
+--Oh! ce n'est pas tout.
+
+Gavroche, tout en écoutant, s'était saisi d'une canne que Montparnasse
+tenait à la main; il en avait machinalement tiré la partie supérieure,
+et la lame d'un poignard avait apparu.
+
+--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmené ton
+gendarme déguisé en bourgeois.
+
+Montparnasse cligna de l'oeil.
+
+--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?
+
+--On ne sait pas, répondit Montparnasse d'un air indifférent. Il est
+toujours bon d'avoir une épingle sur soi.
+
+Gavroche insista:
+
+--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?
+
+Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les
+syllabes:
+
+--Des choses.
+
+Et, changeant brusquement de conversation:
+
+--À propos!
+
+--Quoi?
+
+--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois.
+Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets ça dans ma poche.
+Une minute après, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.
+
+--Que le sermon, fit Gavroche.
+
+--Mais toi, reprit Montparnasse, où vas-tu donc maintenant?
+
+Gavroche montra ses deux protégés et dit:
+
+--Je vas coucher ces enfants-là.
+
+--Où ça, coucher?
+
+--Chez moi.
+
+--Où ça chez toi?
+
+--Chez moi.
+
+--Tu loges donc?
+
+--Oui, je loge.
+
+--Et où loges-tu?
+
+--Dans l'éléphant, dit Gavroche.
+
+Montparnasse, quoique de sa nature peu étonné, ne put retenir une
+exclamation:
+
+--Dans l'éléphant!
+
+--Eh bien oui, dans l'éléphant! repartit Gavroche. Kekçaa?
+
+Ceci est encore un mot de la langue que personne n'écrit et que tout le
+monde parle. Kekçaa signifie: qu'est-ce que cela a?
+
+L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon
+sens. Il parut revenir à de meilleurs sentiments pour le logis de
+Gavroche.
+
+--Au fait! dit-il, oui, l'éléphant. Y est-on bien?
+
+--Très bien, fit Gavroche. Là, vrai, chenûment. Il n'y a pas de vents
+coulis comme sous les ponts.
+
+--Comment y entres-tu?
+
+--J'entre.
+
+--E y a donc un trou? demanda Montparnasse.
+
+--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de
+devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.
+
+--Et tu grimpes? Oui, je comprends.
+
+--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.
+
+Après un silence, Gavroche ajouta:
+
+--Pour ces petits j'aurai une échelle.
+
+Montparnasse se mit à rire.
+
+--Où diable as-tu pris ces mômes-là?
+
+Gavroche répondit avec simplicité:
+
+--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.
+
+Cependant Montparnasse était devenu pensif.
+
+--Tu m'as reconnu bien aisément, murmura-t-il.
+
+Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'étaient autre chose que
+deux tuyaux de plume enveloppés de coton et s'en introduisit un dans
+chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.
+
+--Ça te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder
+toujours ça.
+
+Montparnasse était joli garçon, mais Gavroche était railleur.
+
+--Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu?
+
+C'était aussi un autre son de voix. En un clin d'oeil, Montparnasse
+était devenu méconnaissable.
+
+--Oh! fais-nous Porrichinelle! s'écria Gavroche.
+
+Les deux petits, qui n'avaient rien écouté jusque-là, occupés qu'ils
+étaient eux-mêmes à fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approchèrent à
+ce nom et regardèrent Montparnasse avec un commencement de joie et
+d'admiration.
+
+Malheureusement Montparnasse était soucieux.
+
+Il posa la main sur l'épaule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les
+mots:
+
+--Écoute ce que je te dis, garçon, si j'étais sur la place, avec mon
+dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je
+ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras.
+
+Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se
+tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux
+brillants autour de lui, et aperçut, à quelques pas, un sergent de ville
+qui leur tournait le dos. Gavroche laissa échapper un: ah, bon! qu'il
+réprima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse:
+
+--Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas à mon éléphant avec mes mômes.
+Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me
+trouver là. Je loge à l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu
+demanderais monsieur Gavroche.
+
+--C'est bon, dit Montparnasse.
+
+Et ils se séparèrent, Montparnasse cheminant vers la Grève et Gavroche
+vers la Bastille. Le petit de cinq ans, traîné par son frère que
+traînait Gavroche, tourna plusieurs fois la tête en arrière pour voir
+s'en aller «Porrichinelle».
+
+La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche
+de la présence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que
+l'assonance _dig_ répétée cinq ou six fois sous des formes variées.
+Cette syllabe _dig_, non prononcée isolément, mais artistement mêlée aux
+mots d'une phrase, veut dire:--_Prenons garde, on ne peut pas parler
+librement_.--Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une
+beauté littéraire qui échappa à Gavroche, _c'est mon dogue, ma dague et,
+ma digue_, locution de l'argot du Temple qui signifie, _mon chien, mon
+couteau et ma femme,_ fort usité parmi les pitres et les queues-rouges
+du grand siècle où Molière écrivait et où Callot dessinait.
+
+Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de
+la Bastille près de la gare du canal creusée dans l'ancien fossé de la
+prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effacé déjà de la
+mémoire des Parisiens, et qui méritait d'y laisser quelque trace, car
+c'était une pensée du «membre de l'Institut, général en chef de l'armée
+d'Égypte».
+
+Nous disons monument, quoique ce ne fût qu'une maquette. Mais cette
+maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une idée de
+Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et
+jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et
+avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect
+provisoire. C'était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en
+charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait
+à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque,
+maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet
+angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa
+trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds
+pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une
+silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait
+dire. C'était une sorte de symbole de la force populaire. C'était
+sombre, énigmatique et immense. C'était on ne sait quel fantôme
+puissant, visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille.
+
+Peu d'étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait.
+Il tombait en ruine; à chaque saison, des plâtras qui se détachaient de
+ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les «édiles», comme on dit
+en patois élégant, l'avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son
+coin, morne, malade, croulant, entouré d'une palissade pourrie, souillée
+à chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lézardaient le
+ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui
+poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'élevait
+depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui
+exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un
+creux et il semblait que la terre s'enfonçât sous lui. Il était immonde,
+méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique
+aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va
+balayer et quelque chose d'une majesté qu'on va décapiter.
+
+Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le
+véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le
+crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait; il prenait une figure
+tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Étant
+du passé, il était de la nuit; et cette obscurité allait à sa grandeur.
+
+Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais
+à coup sûr majestueux et empreint d'une sorte de gravité magnifique et
+sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l'espèce de poêle
+gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à
+neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité. Il
+est tout simple qu'un poêle soit le symbole d'une époque dont une
+marmite contient la puissance. Cette époque passera, elle passe déjà; on
+commence à comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une
+chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en
+d'autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas
+les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées,
+c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.
+
+Quoi qu'il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l'architecte
+de l'éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand;
+l'architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze.
+
+Ce tuyau de poêle, qu'on a baptisé d'un nom sonore et nommé la colonne
+de Juillet, ce monument manqué d'une révolution avortée, était encore
+enveloppé en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons
+pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler
+l'éléphant.
+
+Ce fut vers ce coin de la place, à peine éclairé du reflet d'un
+réverbère éloigné, que le gamin dirigea les deux «mômes».
+
+Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous
+sommes dans la simple réalité, et qu'il y a vingt ans les tribunaux
+correctionnels eurent à juger, sous prévention de vagabondage et de bris
+d'un monument public, un enfant qui avait été surpris couché dans
+l'intérieur même de l'éléphant de la Bastille.
+
+Ce fait constaté, nous continuons.
+
+En arrivant près du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment
+grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit:
+
+--Moutards! n'ayez pas peur.
+
+Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de
+l'éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. Les deux enfants, un
+peu effrayés, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient à cette
+petite providence en guenilles qui leur avait donné du pain et leur
+avait promis un gîte.
+
+Il y avait là, couchée le long de la palissade, une échelle qui servait
+le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une
+singulière vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de
+l'éléphant. Vers le point où l'échelle allait aboutir, on distinguait
+une espèce de trou noir dans le ventre du colosse.
+
+Gavroche montra l'échelle et le trou à ses hôtes et leur dit:
+
+--Montez et entrez.
+
+Les deux petits garçons se regardèrent terrifiés.
+
+--Vous avez peur, mômes! s'écria Gavroche.
+
+Et il ajouta:
+
+--Vous allez voir.
+
+Il étreignit le pied rugueux de l'éléphant, et en un clin d'oeil, sans
+daigner se servir de l'échelle, il arriva à la crevasse. Il y entra
+comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfonça, et un
+moment après les deux enfants virent vaguement apparaître, comme une
+forme blanchâtre et blafarde, sa tête pâle au bord du trou plein de
+ténèbres.
+
+--Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme
+on est bien!--Monte, toi! dit-il à l'aîné, je te tends la main.
+
+Les petits se poussèrent de l'épaule, le gamin leur faisait peur et les
+rassurait à la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'aîné se risqua. Le
+plus jeune, en voyant monter son frère et lui resté tout seul entre les
+pattes de cette grosse bête, avait bien envie de pleurer, mais il
+n'osait.
+
+L'aîné gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'échelle;
+Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de maître
+d'armes à ses écoliers ou de muletier à ses mules:
+
+--Aye pas peur!
+
+--C'est ça!
+
+--Va toujours!
+
+--Mets ton pied là!
+
+--Ta main ici.
+
+--Hardi!
+
+Et quand il fut à sa portée, il l'empoigna brusquement et vigoureusement
+par le bras et le tira à lui.
+
+--Gobé! dit-il.
+
+Le môme avait franchi la crevasse.
+
+--Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de
+vous asseoir.
+
+Et, sortant de la crevasse comme il y était entré, il se laissa glisser
+avec l'agilité d'un ouistiti le long de la jambe de l'éléphant, il tomba
+debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans à
+bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'échelle, puis il se mit à
+monter derrière lui en criant à l'aîné:
+
+--Je vas le pousser, tu vas le tirer.
+
+En un instant le petit fut monté, poussé, traîné, tiré, bourré, fourré
+dans le trou sans avoir eu le temps de se reconnaître, et Gavroche,
+entrant après lui, repoussant d'un coup de talon l'échelle qui tomba sur
+le gazon, se mit à battre des mains et cria:
+
+--Nous y v'là! Vive le général Lafayette!
+
+Cette explosion passée, il ajouta:
+
+--Les mioches, vous êtes chez moi.
+
+Gavroche était en effet chez lui.
+
+Ô utilité inattendue de l'inutile! charité des grandes choses! bonté des
+géants! Ce monument démesuré qui avait contenu une pensée de l'Empereur
+était devenu la boîte d'un gamin. Le môme avait été accepté et abrité
+par le colosse. Les bourgeois endimanchés qui passaient devant
+l'éléphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de
+mépris avec leurs yeux à fleur de tête:--À quoi cela sert-il?--Cela
+servait à sauver du froid, du givre, de la grêle, de la pluie, à
+garantir du vent d'hiver, à préserver du sommeil dans la boue qui donne
+la fièvre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit être
+sans père ni mère, sans pain, sans vêtements, sans asile. Cela servait à
+recueillir l'innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer
+la faute publique. C'était une tanière ouverte à celui auquel toutes les
+portes étaient fermées. Il semblait que le vieux mastodonte misérable,
+envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures
+et d'ulcères, chancelant, vermoulu, abandonné, condamné, espèce de
+mendiant colossal demandant en vain l'aumône d'un regard bienveillant au
+milieu du carrefour, avait eu pitié, lui, de cet autre mendiant, du
+pauvre pygmée qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur
+la tête, soufflant dans ses doigts, vêtu de chiffons, nourri de ce qu'on
+jette. Voilà à quoi servait l'éléphant de la Bastille. Cette idée de
+Napoléon, dédaignée par les hommes, avait été reprise par Dieu. Ce qui
+n'eût été qu'illustre était devenu auguste. Il eût fallu à l'Empereur,
+pour réaliser ce qu'il méditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le
+marbre; à Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de plâtras
+suffisait. L'Empereur avait eu un rêve de génie; dans cet éléphant
+titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et
+faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et
+vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose
+plus grande, il y logeait un enfant.
+
+Le trou par où Gavroche était entré était une brèche à peine visible du
+dehors, cachée qu'elle était, nous l'avons dit, sous le ventre de
+l'éléphant, et si étroite qu'il n'y avait guère que des chats et des
+mômes qui pussent y passer.
+
+--Commençons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas.
+
+Et plongeant dans l'obscurité avec certitude comme quelqu'un qui connaît
+son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.
+
+Gavroche replongea dans l'obscurité. Les enfants entendirent le
+reniflement de l'allumette enfoncée dans la bouteille phosphorique.
+L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade
+représentait à cette époque le progrès.
+
+Une clarté subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer
+un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu'on appelle rats de
+cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'éclairait, rendait
+confusément visible le dedans de l'éléphant.
+
+Les deux hôtes de Gavroche regardèrent autour d'eux et éprouvèrent
+quelque chose de pareil à ce qu'éprouverait quelqu'un qui serait enfermé
+dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore à ce que dut
+éprouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette
+gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue
+poutre brune d'où partaient de distance en distance de massives
+membrures cintrées figurait la colonne vertébrale avec les côtes, des
+stalactites de plâtre y pendaient comme des viscères, et d'un côté à
+l'autre de vastes toiles d'araignée faisaient des diaphragmes poudreux.
+On voyait çà et là dans les coins de grosses taches noirâtres qui
+avaient l'air de vivre et qui se déplaçaient rapidement avec un
+mouvement brusque et effaré.
+
+Les débris tombés du dos de l'éléphant sur son ventre en avaient comblé
+la concavité, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher.
+
+Le plus petit se rencogna contre son frère et dit à demi-voix:
+
+--C'est noir.
+
+Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air pétrifié des deux mômes rendait une
+secousse nécessaire.
+
+--Qu'est-ce que vous me fichez? s'écria-t-il. Blaguons-nous?
+faisons-nous les dégoûtés? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous
+des brutes? Dites-le. Je vous préviens que je ne suis pas du régiment
+des godiches. Ah çà, est-ce que vous êtes les moutards du moutardier du
+pape?
+
+Un peu de rudoiement est bon dans l'épouvante. Cela rassure. Les deux
+enfants se rapprochèrent de Gavroche.
+
+Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa «du grave au
+doux» et s'adressant au plus petit:
+
+--Bêta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est
+dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il
+fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas
+de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas même la lune, ici
+il y a ma chandelle, nom d'unch!
+
+Les deux enfants commençaient à regarder l'appartement avec moins
+d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de
+la contemplation.
+
+--Vite, dit-il.
+
+Et il les poussa vers ce que nous sommes très heureux de pouvoir appeler
+le fond de la chambre.
+
+Là était son lit.
+
+Le lit de Gavroche était complet. C'est-à-dire qu'il y avait un matelas,
+une couverture et une alcôve avec rideaux.
+
+Le matelas était une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne
+de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'était
+que l'alcôve:
+
+Trois échalas assez longs enfoncés et consolidés dans les gravois du
+sol, c'est-à-dire du ventre de l'éléphant, deux en avant, un en arrière,
+et réunis par une corde à leur sommet, de manière à former un faisceau
+pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui
+était simplement posé dessus, mais artistement appliqué et maintenu par
+des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait entièrement les
+trois échalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce
+treillage sur le sol, de manière à ne rien laisser passer. Ce treillage
+n'était autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on
+revêt les volières dans les ménageries. Le lit de Gavroche était sous ce
+grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait à une tente
+d'Esquimau.
+
+C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.
+
+Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage
+par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre
+s'écartèrent.
+
+--Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche.
+
+Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la cage, puis il y entra
+après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement
+l'ouverture.
+
+Ils s'étaient étendus tous trois sur la natte.
+
+Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'eût pu se tenir debout dans
+l'alcôve. Gavroche avait toujours le rat de cave à sa main.
+
+--Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candélabre.
+
+--Monsieur, demanda l'aîné des deux frères à Gavroche en montrant le
+grillage, qu'est-ce que c'est donc que ça?
+
+--Ça, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.--Pioncez!
+
+Cependant il se crut obligé d'ajouter quelques paroles pour
+l'instruction de ces êtres en bas âge, et il continua:
+
+--C'est des choses du Jardin des plantes. Ça sert aux animaux féroces.
+_Gniena_ (il y en a) plein un magasin. _Gnia_ (il n'y a) qu'à monter
+par-dessus un mur, qu'à grimper par une fenêtre et qu'à passer sous une
+porte. On en a tant qu'on veut.
+
+Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit
+qui murmura:
+
+--Oh! c'est bon! c'est chaud!
+
+Gavroche fixa un oeil satisfait sur la couverture.
+
+--C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris ça aux singes.
+
+Et montrant à l'aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort
+épaisse et admirablement travaillée, il ajouta:
+
+--Ça, c'était à la girafe.
+
+Après une pause, il poursuivit:
+
+--Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas
+fâchées. Je leur ai dit: C'est pour l'éléphant.
+
+Il fit encore un silence et reprit:
+
+--On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'là.
+
+Les deux enfants considéraient avec un respect craintif et stupéfait cet
+être intrépide et inventif, vagabond comme eux, isolé comme eux, chétif
+comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui
+leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes
+les grimaces d'un vieux saltimbanque mêlées au plus naïf et au plus
+charmant sourire.
+
+--Monsieur, fit timidement l'aîné, vous n'avez donc pas peur des
+sergents de ville?
+
+Gavroche se borna à répondre:
+
+--Môme! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes.
+
+Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il
+était au bord de la natte, l'aîné étant au milieu, Gavroche lui borda la
+couverture comme eût fait une mère et exhaussa la natte sous sa tête
+avec de vieux chiffons de manière à faire au môme un oreiller. Puis il
+se tourna vers l'aîné.
+
+--Hein? on est joliment bien, ici!
+
+--Ah oui! répondit l'aîné en regardant Gavroche avec une expression
+d'ange sauvé.
+
+Les deux pauvres petits enfants tout mouillés commençaient à se
+réchauffer.
+
+--Ah çà, continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez?
+
+Et montrant le petit à son frère:
+
+--Un mioche comme ça, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer,
+c'est crétin; on a l'air d'un veau.
+
+--Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement où aller.
+
+--Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une
+piolle.
+
+--Et puis nous avions peur d'être tout seuls comme ça la nuit.
+
+--On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue.
+
+--Merci, monsieur, dit l'enfant.
+
+--Écoute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien.
+J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L'été, nous irons à la
+Glacière avec Navet, un camarade à moi, nous nous baignerons à la Gare,
+nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, ça
+fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu
+savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il
+est en vie. Aux Champs-Élysées. Il est maigre comme tout, ce
+paroissien-là. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous mènerai à
+Frédérick-Lemaître. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai même
+joué une fois dans une pièce. Nous étions des mômes comme ça, on courait
+sous une toile, ça faisait la mer. Je vous ferai engager à mon théâtre.
+Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-là. Ils
+ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des
+reprises en fil blanc. Après ça, nous irons à l'Opéra. Nous entrerons
+avec les claqueurs. La claque à l'Opéra est très bien composée. Je
+n'irais pas avec la claque sur les boulevards. À l'Opéra, figure-toi, il
+y en a qui payent vingt sous, mais c'est des bêtas. On les appelle des
+lavettes.--Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le
+bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une boîte
+aux lettres à la porte. Ah! on s'amuse fameusement!
+
+En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le
+rappela aux réalités de la vie.
+
+--Bigre! dit-il, v'là la mèche qui s'use. Attention! je ne peux pas
+mettre plus d'un sou par mois à mon éclairage. Quand on se couche, il
+faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur
+Paul de Kock. Avec ça que la lumière pourrait passer par les fentes de
+la porte cochère, et les cognes n'auraient qu'à voir.
+
+--Et puis, observa timidement l'aîné qui seul osait causer avec Gavroche
+et lui donner la réplique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il
+faut prendre garde de brûler la maison.
+
+--On ne dit pas brûler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le
+bocard.
+
+L'orage redoublait. On entendait, à travers des roulements de tonnerre,
+l'averse battre le dos du colosse.
+
+--Enfoncé, la pluie! dit Gavroche. Ça m'amuse d'entendre couler la
+carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une bête; il perd sa
+marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et ça le
+fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-là.
+
+Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualité de philosophe
+du dix-neuvième siècle, acceptait toutes les conséquences, fut suivie
+d'un large éclair, si éblouissant que quelque chose en entra par la
+crevasse dans le ventre de l'éléphant. Presque en même temps la foudre
+gronda, et très furieusement. Les deux petits poussèrent un cri, et se
+soulevèrent si vivement que le treillage en fut presque écarté; mais
+Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre
+pour éclater de rire.
+
+--Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'édifice. Voilà du beau
+tonnerre, à la bonne heure! Ce n'est pas là de la gnognotte d'éclair.
+Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu'à l'Ambigu.
+
+Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux
+enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien étendre
+tout de leur long et s'écria:
+
+--Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne.
+Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est très mauvais de
+ne pas dormir. Ça vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit
+dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la
+pelure! je vas éteindre. Y êtes-vous?
+
+--Oui, murmura l'aîné, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la
+tête.
+
+--On ne dit pas la tête, cria Gavroche, on dit la tronche.
+
+Les deux enfants se serrèrent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de
+les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux
+oreilles, puis répéta pour la troisième fois l'injonction en langue
+hiératique:
+
+--Pioncez!
+
+Et il souffla le lumignon.
+
+À peine la lumière était-elle éteinte qu'un tremblement singulier
+commença à ébranler le treillage sous lequel les trois enfants étaient
+couchés. C'était une multitude de frottements sourds qui rendaient un
+son métallique, comme si des griffes et des dents grinçaient sur le fil
+de cuivre. Cela était accompagné de toutes sortes de petits cris aigus.
+
+Le petit garçon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tête
+et glacé d'épouvante, poussa du coude son frère aîné, mais le frère aîné
+«pionçait» déjà, comme Gavroche le lui avait ordonné. Alors le petit,
+n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en
+retenant son haleine:
+
+--Monsieur?
+
+--Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupières.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que ça?
+
+--C'est les rats, répondit Gavroche.
+
+Et il remit sa tête sur la natte.
+
+Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de
+l'éléphant et qui étaient ces taches noires vivantes dont nous avons
+parlé, avaient été tenus en respect par la flamme de la bougie tant
+qu'elle avait brillé, mais dès que cette caverne, qui était comme leur
+cité, avait été rendue à la nuit, sentant là ce que le bon conteur
+Perrault appelle «de la chair fraîche», ils s'étaient rués en foule sur
+la tente de Gavroche, avaient grimpé jusqu'au sommet, et en mordaient
+les mailles comme s'ils cherchaient à percer cette zinzelière d'un
+nouveau genre.
+
+Cependant le petit ne s'endormait pas.
+
+--Monsieur! reprit-il.
+
+--Hein? fit Gavroche.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que les rats?
+
+--C'est des souris.
+
+Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des
+souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il éleva encore
+la voix:
+
+--Monsieur?
+
+--Hein? refit Gavroche.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas un chat?
+
+--J'en ai eu un, répondit Gavroche, j'en ai apporté un, mais ils me
+l'ont mangé.
+
+Cette seconde explication défit l'oeuvre de la première, et le petit
+recommença à trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la
+quatrième fois.
+
+--Monsieur!
+
+--Hein?
+
+--Qui ça qui a été mangé?
+
+--Le chat.
+
+--Qui ça qui a mangé le chat?
+
+--Les rats.
+
+--Les souris?
+
+--Oui, les rats.
+
+L'enfant, consterné de ces souris qui mangent les chats, poursuivit:
+
+--Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-là?
+
+--Pardi! fit Gavroche.
+
+La terreur de l'enfant était au comble. Mais Gavroche ajouta:
+
+--N'eïlle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis là!
+Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce!
+
+Gavroche en même temps prit la main du petit par-dessus son frère.
+L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassuré. Le courage et
+la force ont de ces communications mystérieuses. Le silence s'était
+refait autour d'eux, le bruit des voix avait effrayé et éloigné les
+rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage,
+les trois mômes, plongés dans le sommeil, n'entendaient plus rien.
+
+Les heures de la nuit s'écoulèrent. L'ombre couvrait l'immense place de
+la Bastille, un vent d'hiver qui se mêlait à la pluie soufflait par
+bouffées, les patrouilles furetaient les portes, les allées, les enclos,
+les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient
+silencieusement devant l'éléphant; le monstre, debout, immobile, les
+yeux ouverts dans les ténèbres, avait l'air de rêver comme satisfait de
+sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres
+enfants endormis.
+
+Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu'à cette époque
+le corps de garde de la Bastille était situé à l'autre extrémité de la
+place, et que ce qui se passait près de l'éléphant ne pouvait être ni
+aperçu, ni entendu par la sentinelle.
+
+Vers la fin de cette heure qui précède immédiatement le point du jour,
+un homme déboucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place,
+tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les
+palissades jusque sous le ventre de l'éléphant. Si une lumière
+quelconque eût éclairé cet homme, à la manière profonde dont il était
+mouillé, on eût deviné qu'il avait passé la nuit sous la pluie. Arrivé
+sous l'éléphant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient à
+aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il
+répéta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne à peine
+quelque idée:
+
+--Kirikikiou!
+
+Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, répondit du ventre de
+l'éléphant:
+
+--Oui.
+
+Presque immédiatement, la planche qui fermait le trou se dérangea et
+donna passage à un enfant qui descendit le long du pied de l'éléphant et
+vint lestement tomber près de l'homme. C'était Gavroche. L'homme était
+Montparnasse.
+
+Quant à ce cri, _kirikikiou_, c'était là sans doute ce que l'enfant
+voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_.
+
+En l'entendant, il s'était réveillé en sursaut, avait rampé hors de son
+«alcôve», en écartant un peu le grillage qu'il avait ensuite refermé
+soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et était descendu.
+
+L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
+Montparnasse se borna à dire:
+
+--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.
+
+Le gamin ne demanda pas d'autre éclaircissement.
+
+--Me v'là, dit-il.
+
+Et tous deux se dirigèrent vers la rue Saint-Antoine, d'où sortait
+Montparnasse, serpentant rapidement à travers la longue file des
+charrettes de maraîchers qui descendent à cette heure-là vers la halle.
+
+Les maraîchers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
+légumes, à demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulières à
+cause de la pluie battante, ne regardaient même pas ces étranges
+passants.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Les péripéties de l'évasion
+
+
+Voici ce qui avait eu lieu cette même nuit à la Force:
+
+Une évasion avait été concertée entre Babet, Brujon, Gueulemer et
+Thénardier, quoique Thénardier fût au secret. Babet avait fait l'affaire
+pour son compte, le jour même, comme on a vu d'après le récit de
+Montparnasse à Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.
+
+Brujon, ayant passé un mois dans une chambre de punition, avait eu le
+temps, premièrement, d'y tresser une corde, deuxièmement, d'y mûrir un
+plan. Autrefois ces lieux sévères où la discipline de la prison livre le
+condamné à lui-même, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
+plafond de pierre, d'un pavé de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
+grillée, d'une porte doublée de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le
+cachot a été jugé trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
+de fer, d'une lucarne grillée, d'un lit de camp, d'un pavé de dalles,
+d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
+_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvénient
+de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
+laisser songer des êtres qu'il faudrait faire travailler.
+
+Brujon donc avait songé, et il était sorti de la chambre de punition
+avec une corde. Comme on le réputait fort dangereux dans la cour
+Charlemagne, on le mit dans le Bâtiment-Neuf. La première chose qu'il
+trouva dans le Bâtiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
+clou; Gueulemer, c'est-à-dire le crime, un clou, c'est-à-dire la
+liberté.
+
+Brujon, dont il est temps de se faire une idée complète, était, avec une
+apparence de complexion délicate et une langueur profondément
+préméditée, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
+caressant et le sourire atroce. Son regard résultait de sa volonté et
+son sourire résultait de sa nature. Ses premières études dans son art
+s'étaient dirigées vers les toits; il avait fait faire de grands progrès
+à l'industrie des arracheurs de plomb qui dépouillent les toitures et
+dépiautent les gouttières par le procédé dit _au gras-double_.
+
+Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
+d'évasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
+moment-là même, une partie des ardoises de la prison. La cour
+Saint-Bernard n'était plus absolument isolée de la cour Charlemagne et
+de la cour Saint-Louis. Il y avait par là-haut des échafaudages et des
+échelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du côté de la
+délivrance.
+
+Le Bâtiment-Neuf, qui était tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
+lézardé et de plus décrépit, était le point faible de la prison. Les
+murs en étaient à ce point rongés par le salpêtre qu'on avait été obligé
+de revêtir d'un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu'il
+s'en détachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
+lits. Malgré cette vétusté, on faisait la faute d'enfermer dans le
+Bâtiment-Neuf les accusés les plus inquiétants, d'y mettre «les fortes
+causes», comme on dit en langage de prison.
+
+Le Bâtiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposés et un comble qu'on
+appelait le Bel-Air. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelque
+ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée,
+traversait les quatre étages, coupait en deux tous les dortoirs où il
+figurait une façon de pilier aplati, et allait trouer le toit.
+
+Gueulemer et Brujon étaient dans le même dortoir. On les avait mis par
+précaution dans l'étage d'en bas. Le hasard faisait que la tête de leurs
+lits s'appuyait au tuyau de la cheminée.
+
+Thénardier se trouvait précisément au-dessus de leur tête dans ce comble
+qualifié le Bel-Air.
+
+Le passant qui s'arrête rue Culture-Sainte-Catherine, après la caserne
+des pompiers, devant la porte cochère de la maison des Bains, voit une
+cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
+développe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche égayée par des
+contrevents verts, le rêve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
+de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'élevait un mur noir, énorme,
+affreux, nu, auquel elle était adossée. C'était le mur du chemin de
+ronde de la Force.
+
+Ce mur derrière cette rotonde, c'était Milton entrevu derrière Berquin.
+
+Si haut qu'il fût, ce mur était dépassé par un toit plus noir encore
+qu'on apercevait au delà. C'était le toit du Bâtiment-Neuf. On y
+remarquait quatre lucarnes-mansardes armées de barreaux, c'étaient les
+fenêtres du Bel-Air. Une cheminée perçait ce toit; c'était la cheminée
+qui traversait les dortoirs.
+
+Le Bel-Air, ce comble du Bâtiment-Neuf, était une espèce de grande halle
+mansardée, fermée de triples grilles et de portes doublées de tôle que
+constellaient des clous démesurés. Quand on y entrait par l'extrémité
+nord, on avait à sa gauche les quatre lucarnes, et à sa droite, faisant
+face aux lucarnes, quatre cages carrées assez vastes, espacées, séparées
+par des couloirs étroits, construites jusqu'à hauteur d'appui en
+maçonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.
+
+Thénardier était au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
+février. On n'a jamais pu découvrir comment, et par quelle connivence,
+il avait réussi à s'y procurer et à y cacher une bouteille de ce vin
+inventé, dit-on, par Desrues, auquel se mêle un narcotique et que la
+bande des _Endormeurs_ a rendu célèbre.
+
+Il y a dans beaucoup de prisons des employés traîtres, mi-partis
+geôliers et voleurs, qui aident aux évasions, qui vendent à la police
+une domesticité infidèle, et qui font danser l'anse du panier à salade.
+
+Dans cette même nuit donc, où le petit Gavroche avait recueilli les deux
+enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, évadé le
+matin même, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
+levèrent doucement et se mirent à percer avec le clou que Brujon avait
+trouvé le tuyau de cheminée auquel leurs lits touchaient. Les gravois
+tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
+giboulées mêlées de tonnerre ébranlaient les portes sur leurs gonds et
+faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
+prisonniers qui se réveillèrent firent semblant de se rendormir et
+laissèrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon était adroit; Gueulemer
+était vigoureux. Avant qu'aucun bruit fût parvenu au surveillant couché
+dans la cellule grillée qui avait jour sur le dortoir, le mur était
+percé, la cheminée escaladée, le treillis de fer qui fermait l'orifice
+supérieur du tuyau forcé, et les deux redoutables bandits sur le toit.
+La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.
+
+--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.
+
+Un abîme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
+les séparait du mur de ronde. Au fond de cet abîme ils voyaient reluire
+dans l'obscurité le fusil d'un factionnaire. Ils attachèrent par un bout
+aux tronçons des barreaux de la cheminée qu'ils venaient de tordre la
+corde que Brujon avait filée dans son cachot, lancèrent l'autre bout
+par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abîme, se
+cramponnèrent au chevron du mur, l'enjambèrent, se laissèrent glisser
+l'un après l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche à la
+maison des Bains, ramenèrent leur corde à eux, sautèrent dans la cour
+des Bains, la traversèrent, poussèrent le vasistas du portier, auprès
+duquel pendait son cordon, tirèrent le cordon, ouvrirent la porte
+cochère, et se trouvèrent dans la rue.
+
+Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'étaient levés debout sur
+leurs lits dans les ténèbres, leur clou à la main, leur projet dans la
+tête.
+
+Quelques instants après, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
+rôdaient dans les environs.
+
+En tirant leur corde à eux, ils l'avaient cassée, et il en était resté
+un morceau attaché à la cheminée sur le toit. Ils n'avaient du reste
+d'autre avarie que de s'être à peu près entièrement enlevé la peau des
+mains.
+
+Cette nuit-là, Thénardier était prévenu, sans qu'on ait pu éclaircir de
+quelle façon, et ne dormait pas.
+
+Vers une heure du matin, la nuit étant très noire, il vit passer sur le
+toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui était
+vis-à-vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrêta à la lucarne le temps
+d'un regard. C'était Brujon. Thénardier le reconnut, et comprit. Cela
+lui suffit.
+
+Thénardier, signalé comme escarpe et détenu sous prévention de
+guet-apens nocturne à main armée, était gardé à vue. Un factionnaire,
+qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
+chargé devant sa cage. Le Bel-Air était éclairé par une applique. Le
+prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
+livres. Tous les jours à quatre heures de l'après-midi, un gardien
+escorté de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi à cette
+époque,--entrait dans sa cage, déposait près de son lit un pain noir de
+deux livres, une cruche d'eau et une écuelle pleine d'un bouillon assez
+maigre où nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
+sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
+nuit.
+
+Thénardier avait obtenu la permission de conserver une espèce de
+cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
+de la muraille, «afin, disait-il, de le préserver des rats». Comme on
+gardait Thénardier à vue, on n'avait point trouvé d'inconvénient à cette
+cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il
+vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.
+
+À deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui était un
+vieux soldat, et on le remplaça par un conscrit. Quelques instants
+après, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
+remarqué, si ce n'est la trop grande jeunesse et «l'air paysan» du
+«tourlourou». Deux heures après, à quatre heures, quand on vint relever
+le conscrit, on le trouva endormi et tombé à terre comme un bloc près de
+la cage de Thénardier. Quant à Thénardier, il n'y était plus. Ses fers
+brisés étaient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
+et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
+été arrachée et sans doute emportée, car on ne la retrouva point. On
+saisit aussi dans la cellule une bouteille à moitié vidée qui contenait
+le reste du vin stupéfiant avec lequel le soldat avait été endormi. La
+bayonnette du soldat avait disparu.
+
+Au moment où ceci fut découvert, on crut Thénardier hors de toute
+atteinte. La réalité est qu'il n'était plus dans le Bâtiment-Neuf, mais
+qu'il était encore fort en danger. Son évasion n'était point consommée.
+
+Thénardier, en arrivant sur le toit du Bâtiment-Neuf, avait trouvé le
+reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
+supérieure de la cheminée, mais ce bout cassé étant beaucoup trop court,
+il n'avait pu s'évader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
+Brujon et Gueulemer.
+
+Quand on détourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
+rencontre presque tout de suite à droite un enfoncement sordide. Il y
+avait là au siècle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
+de fond, véritable mur de masure qui s'élève à la hauteur d'un troisième
+étage entre les bâtiments voisins. Cette ruine est reconnaissable à deux
+grandes fenêtres carrées qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
+proche du pignon de droite, est barrée d'une solive vermoulue ajustée en
+chevron d'étai. À travers ces fenêtres on distinguait autrefois une
+haute muraille lugubre qui était un morceau de l'enceinte du chemin de
+ronde de la Force.
+
+Le vide que la maison démolie a laissé sur la rue est à moitié rempli
+par une palissade en planches pourries contrebutée de cinq bornes de
+pierre. Dans cette clôture se cache une petite baraque appuyée à la
+ruine restée debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
+années, n'était fermée que d'un loquet.
+
+C'est sur la crête de cette ruine que Thénardier était parvenu un peu
+après trois heures du matin.
+
+Comment était-il arrivé là? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
+comprendre. Les éclairs avaient dû tout ensemble le gêner et l'aider.
+S'était-il servi des échelles et des échafaudages des couvreurs pour
+gagner de toit en toit, de clôture en clôture, de compartiment en
+compartiment, les bâtiments de la cour Charlemagne, puis les bâtiments
+de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de là la masure sur la rue
+du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
+continuité qui semblaient le rendre impossible. Avait-il posé la planche
+de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
+et s'était-il mis à ramper à plat ventre sur le chevron du mur de ronde
+tout autour de la prison jusqu'à la masure? Mais le mur du chemin de
+ronde de la Force dessinait une ligne crénelée et inégale, il montait et
+descendait, il s'abaissait à la caserne des pompiers, il se relevait à
+la maison des Bains, il était coupé par des constructions, il n'avait
+pas la même hauteur sur l'hôtel Lamoignon que sur la rue Pavée, il avait
+partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
+auraient dû voir la sombre silhouette du fugitif; de cette façon encore
+le chemin fait par Thénardier reste à peu près inexplicable. Des deux
+manières, fuite impossible. Thénardier, illuminé par cette effrayante
+soif de la liberté qui change les précipices en fossés, les grilles de
+fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlète, un podagre en oiseau,
+la stupidité en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
+en génie, Thénardier avait-il inventé et improvisé une troisième
+manière? On ne l'a jamais su.
+
+On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'évasion.
+L'homme qui s'échappe, répétons-le, est un inspiré; il y a de l'étoile
+et de l'éclair dans la mystérieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
+délivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
+sublime; et l'on dit d'un voleur évadé: Comment a-t-il fait pour
+escalader ce toit? de même qu'on dit de Corneille: Où a-t-il trouvé
+_Qu'il mourût?_
+
+Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, trempé par la pluie, les
+vêtements en lambeaux, les mains écorchées, les coudes en sang, les
+genoux déchirés, Thénardier était arrivé sur ce que les enfants, dans
+leur langue figurée, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y
+était couché tout de son long, et là, la force lui avait manqué. Un
+escarpement à pic de la hauteur d'un troisième étage le séparait du pavé
+de la rue.
+
+La corde qu'il avait était trop courte.
+
+Il attendait là, pâle, épuisé, désespéré de tout l'espoir qu'il avait
+eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
+épouvanté de l'idée d'entendre avant quelques instants sonner à
+l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure où l'on viendrait
+relever la sentinelle et où on la trouverait endormie sous le toit
+percé, regardant avec stupeur, à une profondeur terrible, à la lueur des
+réverbères, le pavé mouillé et noir, ce pavé désiré et effroyable qui
+était la mort et qui était la liberté.
+
+Il se demandait si ses trois complices d'évasion avaient réussi, s'ils
+l'avaient attendu, et s'ils viendraient à son aide. Il écoutait. Excepté
+une patrouille, personne n'avait passé dans la rue depuis qu'il était
+là. Presque toute la descente des maraîchers de Montreuil, de Charonne,
+de Vincennes et de Bercy à la halle se fait par la rue Saint-Antoine.
+
+Quatre heures sonnèrent. Thénardier tressaillit, peu d'instants après,
+cette rumeur effarée et confuse qui suit une évasion découverte éclata
+dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
+grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
+les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
+pavé des cours, arrivaient jusqu'à lui. Des lumières montaient et
+descendaient aux fenêtres grillées des dortoirs, une torche courait sur
+le comble du Bâtiment-Neuf, les pompiers de la caserne d'à côté avaient
+été appelés. Leurs casques, que la torche éclairait dans la pluie,
+allaient et venaient le long des toits. En même temps Thénardier voyait
+du côté de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
+du ciel.
+
+Lui était sur le haut d'un mur de dix pouces de large, étendu sous
+l'averse, avec deux gouffres à droite et à gauche, ne pouvant bouger, en
+proie au vertige d'une chute possible et à l'horreur d'une arrestation
+certaine, et sa pensée, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
+de ces idées à l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste.
+
+Dans cette angoisse, il vit tout à coup, la rue étant encore tout à fait
+obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
+côté de la rue Pavée s'arrêter dans le renfoncement au-dessus duquel
+Thénardier était comme suspendu. Cet homme fût rejoint par un second qui
+marchait avec la même précaution, puis par un troisième, puis par un
+quatrième. Quand ces hommes furent réunis, l'un d'eux souleva le loquet
+de la porte de la palissade, et ils entrèrent tous quatre dans
+l'enceinte où est la baraque. Ils se trouvaient précisément au-dessous
+de Thénardier. Ces hommes avaient évidemment choisi ce renfoncement pour
+pouvoir causer sans être vus des passants ni de la sentinelle qui garde
+le guichet de la Force à quelques pas de là. Il faut dire aussi que la
+pluie tenait cette sentinelle bloquée dans sa guérite. Thénardier, ne
+pouvant distinguer leurs visages, prêta l'oreille à leurs paroles avec
+l'attention désespérée d'un misérable qui se sent perdu.
+
+Thénardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait à
+l'espérance, ces hommes parlaient argot.
+
+Le premier disait, bas, mais distinctement:
+
+--Décarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?
+
+Le second répondit:
+
+--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?
+
+--Il lansquine à éteindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
+passer, il y a là un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
+emballer icicaille.
+
+Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici,
+et qui appartiennent, le premier à l'argot des barrières, le second à
+l'argot du Temple, furent des traits de lumière pour Thénardier. À icigo
+il reconnut Brujon, qui était rôdeur de barrières, et à icicaille Babet,
+qui, parmi tous ses métiers, avait été revendeur au Temple.
+
+L'antique argot du grand siècle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
+était le seul même qui le parlât bien purement. Sans _icicaille_,
+Thénardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout à fait dénaturé
+sa voix.
+
+Cependant le troisième était intervenu:
+
+--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
+n'a pas besoin de nous?
+
+À ceci, qui n'était que du français, Thénardier reconnut Montparnasse,
+lequel mettait son élégance à entendre tous les argots et à n'en parler
+aucun.
+
+Quant au quatrième, il se taisait, mais ses vastes épaules le
+dénonçaient. Thénardier n'hésita pas. C'était Gueulemer.
+
+Brujon répliqua presque impétueusement, mais toujours à voix basse:
+
+--Qu'est-ce que tu nous bonis là? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
+crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
+empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
+braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
+sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut être mariol! Le
+vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!
+
+Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
+Poulailler et Cartouche, et qui est à l'argot hardi, nouveau, coloré et
+risqué dont usait Brujon ce que la langue de Racine est à la langue
+d'André Chénier:
+
+--Ton orgue tapissier aura été fait marron dans l'escalier. Il faut être
+arcasien. C'est un galifard. Il se sera laissé jouer l'harnache par un
+roussin, peut-être même par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prête
+l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collège? Tu as
+vu toutes ces camoufles. Il est tombé, va! Il en sera quitte pour tirer
+ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
+colombé, mais il n'y a plus qu'à faire les lézards, ou autrement on nous
+la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
+une rouillarde encible.
+
+--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.
+
+--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon. À l'heure qui toque, le
+tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Décarrons. Je
+crois à tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!
+
+Montparnasse ne résistait plus que faiblement; le fait est que ces
+quatre hommes, avec cette fidélité qu'ont les bandits de ne jamais
+s'abandonner entre eux, avaient rôdé toute la nuit autour de la Force,
+quel que fût le péril, dans l'espérance de voir surgir au haut de
+quelque muraille Thénardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
+belle, c'était une averse à rendre toutes les rues désertes, le froid
+qui les gagnait, leurs vêtements trempés, leurs chaussures percées, le
+bruit inquiétant qui venait d'éclater dans la prison, les heures
+écoulées, les patrouilles rencontrées, l'espoir qui s'en allait, la peur
+qui revenait, tout cela les poussait à la retraite. Montparnasse
+lui-même, qui était peut-être un peu le gendre de Thénardier, cédait. Un
+moment de plus, ils étaient partis. Thénardier haletait sur son mur
+comme les naufragés de la _Méduse_ sur leur radeau en voyant le navire
+apparu s'évanouir à l'horizon.
+
+Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
+idée, une dernière, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
+de Brujon qu'il avait détaché de la cheminée du Bâtiment-Neuf, et le
+jeta dans l'enceinte de la palissade.
+
+Cette corde tomba à leurs pieds.
+
+--Une veuve, dit Babet.
+
+--Ma tortouse! dit Brujon.
+
+--L'aubergiste est là, dit Montparnasse.
+
+Ils levèrent les yeux. Thénardier avança un peu la tête.
+
+--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?
+
+--Oui.
+
+--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
+fixera au mur, il en aura assez pour descendre.
+
+Thénardier se risqua à élever la voix.
+
+--Je suis transi.
+
+--On te réchauffera.
+
+--Je ne puis plus bouger.
+
+--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.
+
+--J'ai les mains gourdes.
+
+--Noue seulement la corde au mur.
+
+--Je ne pourrai pas.
+
+--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.
+
+--Trois étages! fit Brujon.
+
+Un ancien conduit en plâtre, lequel avait servi à un poêle qu'on
+allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
+presque jusqu'à l'endroit où l'on apercevait Thénardier. Ce tuyau, alors
+fort lézardé et tout crevassé, est tombé depuis, mais on en voit encore
+les traces. Il était fort étroit.
+
+--On pourrait monter par là, fit Montparnasse.
+
+--Par ce tuyau? s'écria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.
+
+--Il faudrait un môme, reprit Brujon.
+
+--Où trouver un moucheron? dit Gueulemer.
+
+--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.
+
+Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun
+passant ne traversait la rue, sortit avec précaution, referma la porte
+derrière lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.
+
+Sept ou huit minutes s'écoulèrent, huit mille siècles pour Thénardier;
+Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se
+rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essoufflé, et amenant Gavroche. La
+pluie continuait de faire la rue complètement déserte.
+
+Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de
+bandits d'un air tranquille. L'eau lui dégouttait des cheveux. Gueulemer
+lui adressa la parole:
+
+--Mioche, es-tu un homme?
+
+Gavroche haussa les épaules et répondit:
+
+--Un môme comme mézig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont
+des mômes.
+
+--Comme le mion joue du crachoir! s'écria Babet.
+
+--Le môme pantinois n'est pas maquillé de fertille lansquinée, ajouta
+Brujon.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.
+
+Montparnasse répondit:
+
+--Grimper par ce tuyau.
+
+--Avec cette veuve, fît Babet.
+
+--Et ligoter la tortouse, continua Brujon.
+
+--Au monté du montant, reprit Babet.
+
+--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.
+
+--Et puis? dit Gavroche.
+
+--Voilà! dit Gueulemer.
+
+Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fenêtres, et fit cet
+inexprimable et dédaigneux bruit des lèvres qui signifie:
+
+--Que ça!
+
+--Il y a un homme là-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.
+
+--Veux-tu? reprit Brujon.
+
+--Serin! répondit l'enfant comme si la question lui paraissait inouïe;
+et il ôta ses souliers.
+
+Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,
+dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui
+remit la corde que Brujon avait renouée pendant l'absence de
+Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau où il était facile
+d'entrer grâce à une large crevasse qui touchait au toit. Au moment où
+il allait monter, Thénardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,
+se pencha au bord du mur; la première lueur du jour blanchissait son
+front inondé de sueur, ses pommettes livides, son nez effilé et sauvage,
+sa barbe grise toute hérissée, et Gavroche le reconnut.
+
+--Tiens! dit-il, c'est mon père!... Oh! cela n'empêche pas.
+
+Et prenant la corde dans ses dents, il commença résolûment l'escalade.
+
+Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,
+et noua solidement la corde à la traverse supérieure de la fenêtre.
+
+Un moment après, Thénardier était dans la rue.
+
+Dès qu'il eut touché le pavé, dès qu'il se sentit hors de danger, il ne
+fut plus ni fatigué, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont
+il sortait s'évanouirent comme une fumée, toute cette étrange et féroce
+intelligence se réveilla, et se trouva debout et libre, prête à marcher
+devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:
+
+--Maintenant, qui allons-nous manger?
+
+Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent
+qui signifie tout à la fois tuer, assassiner et dévaliser. _Manger_,
+sens vrai: _dévorer_.
+
+--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous
+nous séparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air
+bonne rue Plumet, une rue déserte, une maison isolée, une vieille grille
+pourrie sur un jardin, des femmes seules.
+
+--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thénardier.
+
+--Ta fée, Éponine, a été voir la chose, répondit Babet.
+
+--Et elle a apporté un biscuit à Magnon, ajouta Gueulemer. Rien à
+maquiller là.
+
+--La fée n'est pas loffe, fit Thénardier. Pourtant il faudra voir.
+
+--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.
+
+Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,
+pendant ce colloque, s'était assis sur une des bornes de la palissade;
+il attendit quelques instants, peut-être que son père se tournât vers
+lui, puis il remit ses souliers, et dit:
+
+--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voilà
+tirés d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mômes.
+
+Et il s'en alla.
+
+Les cinq hommes sortirent l'un après l'autre de la palissade.
+
+Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit
+Thénardier à part:
+
+--As-tu regardé ce mion? lui demanda-t-il.
+
+--Quel mion?
+
+--Le mion qui a grimpé au mur et t'a porté la corde.
+
+--Pas trop.
+
+--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.
+
+--Bah! dit Thénardier, crois-tu?
+
+Et il s'en alla.
+
+
+
+
+Livre septième--L'argot
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Origine
+
+
+_Pigritia_ est un mot terrible.
+
+Il engendre un monde, _la pègre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la
+pégrenne_, lisez: _la faim_.
+
+Ainsi la paresse est mère.
+
+Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.
+
+Où sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.
+
+Qu'est-ce que l'argot? C'est tout à la fois la nation et l'idiome; c'est
+le vol sous ses deux espèces, peuple et langue.
+
+Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre
+histoire introduisait au milieu d'un ouvrage écrit dans le même but que
+celui-ci un voleur parlant argot, il y eut ébahissement et
+clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est
+la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la
+société a de plus abominable! etc., etc., etc.
+
+Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.
+
+Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur
+du coeur humain, l'autre un intrépide ami du peuple, Balzac et Eugène
+Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme
+l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamné_, les mêmes
+réclamations se sont élevées. On a répété:--Que nous veulent les
+écrivains avec ce révoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait
+frémir!
+
+Qui le nie? Sans doute.
+
+Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis
+quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous
+avions toujours pensé que c'était quelquefois un acte de courage, et
+tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention
+sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout
+explorer, ne pas tout étudier, s'arrêter en chemin, pourquoi? S'arrêter
+est le fait de la sonde et non du sondeur.
+
+Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la
+terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses,
+poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject
+qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont
+chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des
+ténèbres, ce n'est ni une tâche attrayante, ni une tâche aisée. Rien
+n'est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la
+pensée, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que
+ce soit une sorte d'horrible bête faite pour la nuit qu'on vient
+d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille
+vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,
+menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil
+éteint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.
+Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont
+organisées dans la désorganisation.
+
+Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'étude? depuis quand la
+maladie chasse-t-elle le médecin? Se figure-t-on un naturaliste qui
+refuserait d'étudier la vipère, la chauve-souris, le scorpion, la
+scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs ténèbres en
+disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se détournerait de l'argot
+ressemblerait à un chirurgien qui se détournerait d'un ulcère ou d'une
+verrue. Ce serait un philologue hésitant à examiner un fait de la
+langue, un philosophe hésitant à scruter un fait de l'humanité. Car, il
+faut bien le dire à ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un
+phénomène littéraire et un résultat social. Qu'est-ce que l'argot
+proprement dit? L'argot est la langue de la misère.
+
+Ici on peut nous arrêter; on peut généraliser le fait, ce qui est
+quelquefois une manière de l'atténuer, on peut nous dire que tous les
+métiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les
+accidents de la hiérarchie sociale et toutes les formes de
+l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier
+disponible; Marseille belle qualité_, l'agent de change qui dit:
+_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait
+de pique_, l'huissier des îles normandes qui dit: _l'affieffeur
+s'arrêtant à son fonds ne peut clâmer les fruits de ce fonds pendant la
+saisie héréditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui
+dit: _on a égayé l'ours_, le comédien qui dit: _j'ai fait four_, le
+philosophe qui dit: _triplicité phénoménale_, le chasseur qui dit:
+_voileci allais, voileci fuyant_, le phrénologue qui dit: _amativité,
+combativité, sécrétivité_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le
+cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le maître d'armes qui dit:_
+tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous,
+imprimeur, maître d'armes, cavalier, fantassin, phrénologue, chasseur,
+philosophe, comédien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,
+marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui
+dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le
+savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot. À la rigueur, et si on le
+veut absolument, toutes ces façons diverses de dire la droite et la
+gauche, le matelot _bâbord_ et _tribord_, le machiniste, _côté cour_ et
+_côté jardin_, le bedeau, _côté de l'épître_ et _côté de l'évangile_,
+sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaurées comme il y a eu l'argot
+des précieuses. L'hôtel de Rambouillet confinait quelque peu à la Cour
+des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, témoin cette phrase écrite
+dans un billet doux par une très grande dame et très jolie femme de la
+Restauration: «Vous trouverez dans ces potains-là une foultitude de
+raisons pour que je me libertise.» Les chiffres diplomatiques sont de
+l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome,
+grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de
+Modène_, parle argot. Les médecins du moyen âge qui, pour dire carotte,
+radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus,
+dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de
+sucre qui dit: _vergeoise, tête, claircé, tape, lumps, mélis, bâtarde,
+commun, brûlé, plaque_, cet honnête manufacturier parle argot. Une
+certaine école de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moitié de
+Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le poète et
+l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency «un
+bourgeois», s'il ne se connaît pas en vers et en statues, parlent argot.
+L'académicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits
+_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beauté _les appas_,
+un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de
+Bellone_, le chapeau à trois cornes _le triangle de Mars_, l'académicien
+classique parle argot. L'algèbre, la médecine, la botanique, ont leur
+argot. La langue qu'on emploie à bord, cette admirable langue de la mer,
+si complète et si pittoresque, qu'ont parlée Jean Bart, Duquesne,
+Suffren et Duperré, qui se mêle au sifflement des agrès, au bruit des
+porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent, à la
+rafale, au canon, est tout un argot héroïque et éclatant qui est au
+farouche argot de la pègre ce que le lion est au chacal.
+
+Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette façon de comprendre
+le mot argot est une extension, que tout le monde même n'admettra pas.
+Quant à nous, nous conservons à ce mot sa vieille acception précise,
+circonscrite et déterminée, et nous restreignons l'argot à l'argot.
+L'argot véritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent
+s'accoupler, l'immémorial argot qui était un royaume, n'est autre chose,
+nous le répétons, que la langue laide, inquiète, sournoise, traître,
+venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misère. Il y
+a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes,
+une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte
+contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants; lutte
+affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et
+féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à
+coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère
+a inventé une langue de combat qui est l'argot.
+
+Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,
+ne fût-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parlée et
+qui se perdrait, c'est-à-dire un des éléments, bons ou mauvais, dont la
+civilisation se compose ou se complique, c'est étendre les données de
+l'observation sociale, c'est servir la civilisation même. Ce service,
+Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le
+phénicien à deux soldats carthaginois; ce service, Molière l'a rendu en
+faisant parler le levantin et toutes sortes de patois à tant de ses
+personnages. Ici les objections se raniment. Le phénicien, à merveille!
+le levantin, à la bonne heure! même le patois, passe! ce sont des
+langues qui ont appartenu à des nations ou à des provinces; mais
+l'argot? à quoi bon conserver l'argot? à quoi bon «faire surnager»
+l'argot?
+
+À cela nous ne répondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parlée
+une nation ou une province est digne d'intérêt, il est une chose plus
+digne encore d'attention et d'étude, c'est la langue qu'a parlée une
+misère.
+
+C'est la langue qu'a parlée en France, par exemple, depuis plus de
+quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la
+misère humaine possible.
+
+Et puis, nous y insistons, étudier les difformités et les infirmités
+sociales et les signaler pour les guérir, ce n'est point une besogne où
+le choix soit permis. L'historien des moeurs et des idées n'a pas une
+mission moins austère que l'historien des événements. Celui-ci a la
+surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de
+princes, les mariages de rois, les batailles, les assemblées, les grands
+hommes publics, les révolutions au soleil, tout le dehors; l'autre
+historien a l'intérieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre
+et qui attend, la femme accablée, l'enfant qui agonise, les guerres
+sourdes d'homme à homme, les férocités obscures, les préjugés, les
+iniquités convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les
+évolutions secrètes des âmes, les tressaillements indistincts des
+multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les
+déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes, toutes les
+larves qui errent dans l'obscurité. Il faut qu'il descende, le coeur
+plein de charité et de sévérité à la fois, comme un frère et comme un
+juge, jusqu'à ces casemates impénétrables où rampent pêle-mêle ceux qui
+saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,
+ceux qui jeûnent et ceux qui dévorent, ceux qui endurent le mal et ceux
+qui le font. Ces historiens des coeurs et des âmes ont-ils des devoirs
+moindres que les historiens des faits extérieurs? Croit-on qu'Alighieri
+ait moins de choses à dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,
+pour être plus profond et plus sombre, est-il moins important que le
+dessus? Connaît-on bien la montagne quand on ne connaît pas la caverne?
+
+Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui précède on
+pourrait inférer entre les deux classes d'historiens une séparation
+tranchée qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de
+la vie patente, visible, éclatante et publique des peuples s'il n'est en
+même temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et
+cachée; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait être, toutes
+les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et
+des idées pénètre l'histoire des événements, et réciproquement. Ce sont
+deux ordres de faits différents qui se répondent, qui s'enchaînent
+toujours et s'engendrent souvent. Tous les linéaments que la providence
+trace à la surface d'une nation ont leurs parallèles sombres, mais
+distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent
+des soulèvements à la surface. La vraie histoire étant mêlée à tout, le
+véritable historien se mêle de tout.
+
+L'homme n'est pas un cercle à un seul centre; c'est une ellipse à deux
+foyers. Les faits sont l'un, les idées sont l'autre.
+
+L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire où la langue, ayant quelque
+mauvaise action à faire, se déguise. Elle s'y revêt de mots masques et
+de métaphores haillons.
+
+De la sorte elle devient horrible.
+
+On a peine à la reconnaître. Est-ce bien la langue française, la grande
+langue humaine? La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la
+réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne
+marche plus, elle clopine; elle boite sur la béquille de la Cour des
+miracles, béquille métamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;
+tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée; elle se traîne et se
+dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles
+désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par
+l'empoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier
+lui met son rouge.
+
+Quand on écoute, du côté des honnêtes gens, à la porte de la société, on
+surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes
+et des réponses. On perçoit, sans le comprendre, un murmure hideux,
+sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que
+de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on
+ne sait quelle bestialité fantastique. On croit entendre des hydres
+parler.
+
+C'est l'inintelligible dans le ténébreux. Cela grince et cela chuchote,
+complétant le crépuscule par l'énigme. Il fait noir dans le malheur, il
+fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgamées
+composent l'argot. Obscurité dans l'atmosphère, obscurité dans les
+actes, obscurité dans les voix. Épouvantable langue crapaude qui va,
+vient, sautèle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette
+immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de
+mensonge, d'injustice, de nudité, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des
+misérables.
+
+Ayons compassion des châtiés. Hélas! qui sommes-nous nous-mêmes? qui
+suis-je, moi qui vous parle? qui êtes-vous, vous qui m'écoutez? d'où
+venons-nous? et est-il bien sûr que nous n'ayons rien fait avant d'être
+nés? La terre n'est point sans ressemblance avec une geôle. Qui sait si
+l'homme n'est pas un repris de justice divine?
+
+Regardez la vie de près. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la
+punition.
+
+Êtes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous êtes triste tous
+les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,
+vous trembliez pour une santé qui vous est chère, aujourd'hui vous
+craignez pour la vôtre, demain ce sera une inquiétude d'argent,
+après-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre après-demain le
+malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cassé
+ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertébrale
+vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans
+compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un
+autre se reforme. À peine un jour sur cent de pleine joie et de plein
+soleil. Et vous êtes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux
+autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.
+
+Les esprits réfléchis usent peu de cette locution: les heureux et les
+malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre évidemment, il n'y a pas
+d'heureux.
+
+La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux.
+
+Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux,
+voilà le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!
+Apprendre à lire, c'est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle.
+
+Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie. On souffre dans
+la lumière; l'excès brûle. La flamme est ennemie de l'aile. Brûler sans
+cesser de voler, c'est là le prodige du génie.
+
+Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le
+jour naît en larmes. Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les
+ténébreux.
+
+L'argot, est la langue des ténébreux.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Racines
+
+
+La pensée est émue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie
+sociale est sollicitée à ses méditations les plus poignantes, en
+présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté. C'est
+là qu'il y a du châtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marquée. Les
+mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous
+le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle
+phrase vous fait l'effet de l'épaule fleurdelysée d'un voleur
+brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser exprimer par
+ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si
+effrontée qu'on sent qu'elle a été au carcan.
+
+Du reste, malgré tout cela et à cause de tout cela, ce patois étrange a
+de droit son compartiment dans ce grand casier impartial où il y a place
+pour le liard oxydé comme pour la médaille d'or, et qu'on nomme la
+littérature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa
+poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on
+reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines
+métonymies, on sent que Villon l'a parlée.
+
+Ce vers si exquis et si célèbre:
+
+_Mais où sont les neiges d'antan?_
+
+est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de
+Thunes qui signifiait l'_an passé_ et par extension _autrefois_. On
+pouvait encore lire il y a trente-cinq ans, à l'époque du départ de la
+grande chaîne de 1827, dans un des cachots de Bicêtre, cette maxime
+gravée au clou sur le mur par un roi de Thunes condamné aux galères:
+_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Coësre_. Ce qui
+veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_.
+Dans la pensée de ce roi-là, le sacre, c'était le bagne.
+
+Le mot _décarade_, qui exprime le départ d'une lourde voiture au galop,
+est attribué à Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des
+quatre pieds, résume dans une onomatopée magistrale tout l'admirable
+vers de La Fontaine:
+
+_Six forts chevaux tiraient un coche._
+
+Au point de vue purement littéraire, peu d'études seraient plus
+curieuses et plus fécondes que celle de l'argot. C'est toute une langue
+dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine
+qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le
+vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté
+de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,
+l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui étudient la langue
+ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la
+terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y
+creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux
+français populaire, le provençal, l'espagnol, de l'italien, du levantin,
+cette langue des ports de la Méditerranée, de l'anglais et de
+l'allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman
+italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation
+profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les
+misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a
+laissé tomber sa pierre, chaque coeur a donné son caillou. Une foule
+d'âmes mauvaises, basses ou irritées, qui ont traversé la vie et sont
+allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en
+quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.
+
+Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici
+_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fenêtre (plus
+tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato;
+acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici
+_spade_, épée, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de
+_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'évêque, qui
+vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_,
+coquin; _pilcker_, étui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de
+l'allemand? Voici le _caleur_, le garçon, _kellner;_ le _hers_, le
+maître, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser,
+_frangere; affurer_, voler, _fur; cadène_, chaîne, _catena_. Il y a un
+mot qui reparaît dans toutes les langues du continent avec une sorte de
+puissance et d'autorité mystérieuse, c'est le mot _magnus_; l'Écosse en
+fait son _mac_, qui désigne le chef du clan, Mac-Farlane,
+Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait
+le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est-à-dire Dieu. Veut-on du basque?
+Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaïztoa_, mauvais; _sorgabon_,
+bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici
+_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _ménesse_,
+femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres;
+_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de
+_goff_, forgeron; la _guédouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_,
+blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les écus
+_les maltèses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galères
+de Malte.
+
+Outre les origines philologiques qui viennent d'être indiquées, l'argot
+a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire
+de l'esprit même de l'homme:
+
+Premièrement, la création directe des mots. Là est le mystère des
+langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,
+des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on
+en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots
+immédiats, créés de toute pièce on ne sait où ni par qui, sans
+étymologies, sans analogies, sans dérivés, mots solitaires, barbares,
+quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression et qui
+vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la forêt, _le sabri;_ la peur, la
+fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le général, le préfet, le
+ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus étrange
+que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_,
+par exemple, sont en même temps grotesques et terribles, et vous font
+l'effet d'une grimace cyclopéenne.
+
+Deuxièmement, la métaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et
+tout cacher, c'est d'abonder en figures. La métaphore est une énigme où
+se réfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une
+évasion. Aucun idiome n'est plus métaphorique que l'argot.--_Dévisser le
+coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_être gerbé_, être
+jugé;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille
+figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui
+assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques épaisses et
+penchées des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la
+métonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois, à mesure
+que l'argot va de la première époque à la seconde, des mots passent de
+l'état sauvage et primitif au sens métaphorique. Le diable cesse d'être
+_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus
+spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine après Corneille,
+comme Euripide après Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent
+des deux époques et ont à la fois le caractère barbare et le caractère
+métaphorique, ressemblent à des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont
+sollicer des gails à la lune_ (les rôdeurs vont voler des chevaux la
+nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne
+sait ce qu'on voit.
+
+Troisièmement, l'expédient. L'argot vit sur la langue. Il en use à sa
+fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin
+surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement. Parfois, avec les
+mots usuels ainsi déformés, et compliqués de mots d'argot pur, il
+compose des locutions pittoresques où l'on sent le mélange des deux
+éléments précédents, la création directe et la métaphore:--_Le cab
+jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le
+chien aboie, je soupçonne que la diligence de Paris passe dans le
+bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussière, la fée est
+bative_; le bourgeois est bête, la bourgeoise est rusée, la fille est
+jolie.--Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se
+borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte
+de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en
+uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous
+ce gigot bon? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de
+savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait.--La terminaison
+en _mar_ a été ajoutée assez récemment.
+
+L'argot, étant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,
+comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il
+se transforme. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon de jour
+y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se décomposant et se
+recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais.
+Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Ainsi le
+larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la
+fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la
+chique, l'égrugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord
+gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prêtre est le ratichon,
+puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le
+lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des
+rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des
+cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le
+becquillard. Au dix-septième siècle, se battre, c'était _se donner du
+tabac;_ au dix-neuvième, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions
+différentes ont passé entre ces deux extrêmes. Cartouche parlerait
+hébreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont
+perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.
+
+Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l'ancien
+argot reparaît et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux où il se
+maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septième siècle; Bicêtre,
+lorsqu'il était prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la
+terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)?
+_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perpétuel n'en reste pas
+moins la loi.
+
+Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l'observer, cette
+langue qui s'évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles
+méditations. Aucune étude n'est plus efficace et plus féconde en
+enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l'argot qui ne
+contienne une leçon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on
+_bat_ une maladie; la ruse est leur force.
+
+Pour eux l'idée de l'homme ne se sépare pas de l'idée de l'ombre. La
+nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un dérivé de la
+nuit.
+
+Ils ont pris l'habitude de considérer la société comme une atmosphère
+qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté
+comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un _malade;_ un
+homme condamné est un _mort_.
+
+Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de
+pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chasteté glaciale; il
+appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funèbre, c'est toujours
+sous son aspect le plus riant que la vie extérieure apparaît. Le
+prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-être qu'il songe que
+c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les
+pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne à scier ses fers, sa première
+idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un
+_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le
+bandit a deux têtes, l'une qui raisonne ses actions et le mène pendant
+toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses épaules, le jour de sa mort; il
+appelle la tête qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tête
+qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles
+sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arrivé à cette
+double dégradation matérielle et morale que caractérise dans ses deux
+acceptions le mot _gueux_, il est à point pour le crime, il est comme un
+couteau bien affilé; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté;
+aussi l'argot ne dit pas «un gueux»; il dit un _réguisé_.--Qu'est-ce que
+le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forçat s'appelle un
+_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison? _le
+collège_. Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot.
+
+Le voleur a lui aussi sa chair à canon, la matière volable, vous, moi,
+quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.)
+
+Veut-on savoir où sont écloses la plupart des chansons de bagne, ces
+refrains appelés dans le vocabulaire spécial les _lirlonfa_? Qu'on
+écoute ceci:
+
+Il y avait au Châtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave était
+à huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle
+n'avait ni fenêtres ni soupiraux, l'unique ouverture était la porte; les
+hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une
+voûte de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait été
+dallée; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'était pourri et
+crevassé. À huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive
+traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de
+distance en distance, des chaînes de trois pieds de long, et à
+l'extrémité de ces chaînes il y avait des carcans. On mettait dans cette
+cave les hommes condamnés aux galères jusqu'au jour du départ pour
+Toulon. On les poussait sous cette poutre où chacun avait son serrement
+oscillant dans les ténèbres qui l'attendait. Les chaînes, ces bras
+pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misérables
+par le cou. On les rivait et on les laissait là. La chaîne étant trop
+courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette
+cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligés à des
+efforts inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche, la voûte sur la
+tête, la boue jusqu'à mi-jambe, leurs excréments coulant sur leurs
+jarrets, écartelés de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,
+s'accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant
+dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l'étranglement du
+carcan; quelques-uns ne se réveillaient pas. Pour manger, ils faisaient
+monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu'à leur main leur pain
+qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?
+Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une année. C'était
+l'antichambre des galères. On était mis là pour un lièvre volé au roi.
+Dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un
+sépulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils
+chantaient. Car où il n'y a plus l'espérance, le chant reste. Dans les
+eaux de Malte, quand une galère approchait, on entendait le chant avant
+d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait traversé
+la prison-cave du Châtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont
+soutenu_. Inutilité de la poésie. À quoi bon la rime? C'est dans cette
+cave que sont nées presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce
+cachot du Grand-Châtelet de Paris que vient le mélancolique refrain de
+la galère de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de
+ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:
+
+ _Icicaille est le théâtre_
+ _Du petit dardant._
+
+Vous aurez beau faire, vous n'anéantirez pas cet éternel reste du coeur
+de l'homme, l'amour.
+
+Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,
+c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misérables, c'est l'unité
+qui sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à chaque
+membre de cette communauté farouche quelque chose de lui-même. Dénoncer,
+dans l'énergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme
+si le dénonciateur tirait à lui un peu de la substance de tous et se
+nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.
+
+Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La métaphore banale répond: _C'est
+voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend:
+_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour
+synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pénétration de bas en haut,
+la métaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de
+la caverne à l'académie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_,
+fait écrire à Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mérite cent
+camouflets_.
+
+Une fouille dans l'argot, c'est la découverte à chaque pas. L'étude et
+l'approfondissement de cet étrange idiome mènent au mystérieux point
+d'intersection de la société régulière avec la société maudite.
+
+L'argot, c'est le verbe devenu forçat.
+
+Que le principe pensant de l'homme puisse être refoulé si bas, qu'il
+puisse être traîné et garrotté là par les obscures tyrannies de la
+fatalité, qu'il puisse être lié à on ne sait quelles attaches dans ce
+précipice, cela consterne.
+
+Ô pauvre pensée des misérables!
+
+Hélas! personne ne viendra-t-il au secours de l'âme humaine dans cette
+ombre? Sa destinée est-elle d'y attendre à jamais l'esprit, le
+libérateur, l'immense chevaucheur des pégases et des hippogriffes, le
+combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le
+radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain à son
+secours la lance de lumière de l'idéal? Est-elle condamnée à entendre
+venir épouvantablement dans l'épaisseur du gouffre le Mal, et à
+entrevoir, de plus en plus près d'elle, sous l'eau hideuse, cette tête
+draconienne, cette gueule mâchant l'écume, et cette ondulation
+serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle
+reste là, sans une lueur, sans espoir, livrée à cette approche
+formidable, vaguement flairée du monstre, frissonnante, échevelée, se
+tordant les bras, à jamais enchaînée au rocher de la nuit, sombre
+Andromède blanche et nue dans les ténèbres!
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Argot qui pleure et argot qui rit
+
+
+Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans
+comme l'argot d'aujourd'hui, est pénétré de ce sombre esprit symbolique
+qui donne à tous les mots tantôt une allure dolente, tantôt un air
+menaçant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la
+Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux à eux, dont
+quelques-uns nous ont été conservés. Le huit de trèfle, par exemple,
+représentait un grand arbre portant huit énormes feuilles de trèfle,
+sorte de personnification fantastique de la forêt. Au pied de cet arbre
+on voyait un feu allumé où trois lièvres faisaient rôtir un chasseur à
+la broche, et derrière, sur un autre feu, une marmite fumante d'où
+sortait la tête du chien. Rien de plus lugubre que ces représailles en
+peinture, sur un jeu de cartes, en présence des bûchers à rôtir les
+contrebandiers et de la chaudière à bouillir les faux monnayeurs. Les
+diverses formes que prenait la pensée dans le royaume d'argot, même la
+chanson, même la raillerie, même la menace, avaient toutes ce caractère
+impuissant et accablé. Tous les chants, dont quelques mélodies ont été
+recueillies, étaient humbles et lamentables à pleurer. Le pègre
+s'appelle _le pauvre pègre_, et il est toujours le lièvre qui se cache,
+la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit. À peine réclame-t-il, il
+se borne à soupirer; un de ses gémissements est venu jusqu'à nous:--_Je
+n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses
+mômes et ses momignards et les locher criblant sans être atigé
+lui-même_.--Le misérable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se
+fait petit devant la loi et chétif devant la société; il se couche à
+plat ventre, il supplie, il se tourne du côté de la pitié; on sent qu'il
+se sait dans son tort.
+
+Vers le milieu du dernier siècle, un changement se fit. Les chants de
+prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un
+geste insolent et jovial. Le plaintif _maluré_ fut remplacé par
+_larifla_. On retrouve au dix-huitième siècle, dans presque toutes les
+chansons des galères, des bagnes et des chiourmes, une gaîté diabolique
+et énigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait
+éclairé d'une lueur phosphorescente et qui semble jeté dans la forêt par
+un feu follet jouant du fifre:
+
+ _Mirlababi, surlababo,_
+ _Mirliton ribon ribette,_
+ _Surlababi, mirlababo,_
+ _Mirliton ribon ribo._
+
+Cela se chantait en égorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un
+bois.
+
+Symptôme sérieux. Au dix-huitième siècle l'antique mélancolie de ces
+classes mornes se dissipe. Elles se mettent à rire. Elles raillent le
+grand meg et le grand dab. Louis XV étant donné, elles appellent le roi
+de France «le marquis de Pantin». Les voilà presque gaies. Une sorte de
+lumière légère sort de ces misérables comme si la conscience ne leur
+pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement
+l'audace désespérée des actions, elles ont l'audace insouciante de
+l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalité, et
+qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais
+quels appuis qui s'ignorent eux-mêmes. Indice que le vol et le pillage
+commencent à s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de
+manière à perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux
+sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,
+de quelque éclosion prodigieuse et prochaine.
+
+Arrêtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitième
+siècle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitième
+siècle est saine et bonne. Les encyclopédistes, Diderot en tête, les
+physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les
+utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées.
+L'immense avance de l'humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les
+quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux
+du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le
+vrai, Rousseau vers le juste. Mais, à côté et au-dessous des
+philosophes, il y avait les sophistes, végétation vénéneuse mêlée à la
+croissance salubre, ciguë dans la forêt vierge. Pendant que le bourreau
+brûlait sur le maître-escalier du palais de justice les grands livres
+libérateurs du siècle, des écrivains aujourd'hui oubliés publiaient,
+avec privilège du roi, on ne sait quels écrits étrangement
+désorganisateurs, avidement lus des misérables. Quelques-unes de ces
+publications, détail bizarre, patronnées par un prince, se retrouvent
+dans la _Bibliothèque secrète_. Ces faits, profonds mais ignorés,
+étaient inaperçus à la surface. Parfois c'est l'obscurité même d'un fait
+qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous
+ces écrivains, celui peut-être qui creusa alors dans les masses la
+galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.
+
+Ce travail, propre à toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que
+partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine période, résumée
+par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage
+s'érigeaient en protestation contre la propriété et le travail,
+s'assimilaient de certaines idées élémentaires, spécieuses et fausses,
+justes en apparence, absurdes en réalité, s'enveloppaient de ces idées,
+y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et
+passaient à l'état de théorie, et de cette façon circulaient dans les
+foules laborieuses, souffrantes et honnêtes, à l'insu même des chimistes
+imprudents qui avaient préparé la mixture, à l'insu même des masses qui
+l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est
+grave. La souffrance engendre la colère; et tandis que les classes
+prospères s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les
+yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche à quelque
+esprit chagrin ou mal fait qui rêve dans un coin, et elle se met à
+examiner la société. L'examen de la haine, chose terrible!
+
+De là, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on
+nommait jadis _jacqueries_, près desquelles les agitations purement
+politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprimé
+contre l'oppresseur, mais la révolte du malaise contre le bien-être.
+Tout s'écroule alors.
+
+Les jacqueries sont des tremblements de peuple.
+
+C'est à ce péril, imminent peut-être en Europe vers la fin du
+dix-huitième siècle, que vint couper court la Révolution française, cet
+immense acte de probité.
+
+La Révolution française, qui n'est pas autre chose que l'idéal armé du
+glaive, se dressa, et, du même mouvement brusque, ferma la porte du mal
+et ouvrit la porte du bien.
+
+Elle dégagea la question, promulgua la vérité, chassa le miasme,
+assainit le siècle, couronna le peuple.
+
+On peut dire qu'elle a créé l'homme une deuxième fois, en lui donnant
+une seconde âme, le droit.
+
+Le dix-neuvième siècle hérite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui
+la catastrophe sociale que nous indiquions tout à l'heure est simplement
+impossible. Aveugle qui la dénonce! niais qui la redoute! la révolution
+est la vaccine de la jacquerie.
+
+Grâce à la révolution, les conditions sociales sont changées. Les
+maladies féodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a
+plus de moyen âge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps
+où d'effroyables fourmillements intérieurs faisaient irruption, où l'on
+entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, où
+apparaissaient à la surface de la civilisation on ne sait quels
+soulèvements de galeries de taupes, où le sol se crevassait, où le
+dessus des cavernes s'ouvrait, et où l'on voyait tout à coup sortir de
+terre des têtes monstrueuses.
+
+Le sens révolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,
+développé, développe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la
+liberté, qui finit où commence la liberté d'autrui, selon l'admirable
+définition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate
+dans l'individu sublimé; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,
+n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honnêteté de la France;
+la dignité du citoyen est une armure intérieure; qui est libre est
+scrupuleux; qui vote règne. De là l'incorruptibilité; de là l'avortement
+des convoitises malsaines; de là les yeux héroïquement baissés devant
+les tentations. L'assainissement révolutionnaire est tel qu'un jour de
+délivrance, un 14 juillet, un 10 août, il n'y a plus de populace. Le
+premier cri des foules illuminées et grandissantes c'est: mort aux
+voleurs! Le progrès est honnête homme; l'idéal et l'absolu ne font pas
+le mouchoir. Par qui furent escortés en 1848 les fourgons qui
+contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du
+faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trésor. La
+vertu fit ces déguenillés resplendissants. Il y avait là, dans ces
+fourgons, dans des caisses à peine fermées quelques-unes même
+entr'ouvertes, parmi cent écrins éblouissants, cette vieille couronne de
+France toute en diamants, surmontée de l'escarboucle de la royauté, du
+régent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette
+couronne.
+
+Donc plus de jacquerie. J'en suis fâché pour les habiles. C'est là de la
+vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus
+désormais être employée en politique. Le grand ressort du spectre rouge
+est cassé. Tout le monde le sait maintenant. L'épouvantail n'épouvante
+plus. Les oiseaux prennent des familiarités avec le mannequin, les
+stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les deux devoirs: veiller et espérer
+
+
+Cela étant, tout danger social est-il dissipé? non certes. Point de
+jacquerie. La société peut se rassurer de ce côté, le sang ne lui
+portera plus à la tête; mais qu'elle se préoccupe de la façon dont elle
+respire. L'apoplexie n'est plus à craindre, mais la phtisie est là. La
+phtisie sociale s'appelle misère.
+
+On meurt miné aussi bien que foudroyé.
+
+Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout aux foules
+déshéritées et douloureuses, les soulager, les aérer, les éclairer, les
+aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes
+les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais
+l'exemple de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en
+accroissant la notion du but universel, limiter la pauvreté sans limiter
+la richesse, créer de vastes champs d'activité publique et populaire,
+avoir comme Briarée cent mains à tendre de toutes parts aux accablés et
+aux faibles, employer la puissance collective à ce grand devoir d'ouvrir
+des ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des
+laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer
+la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-à-dire proportionner la
+jouissance à l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire
+dégager à l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux
+qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c'est là, que les
+âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations
+fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des
+nécessités politiques.
+
+Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie
+question, c'est celle-ci: le travail ne peut être une loi sans être un
+droit.
+
+Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.
+
+Si la nature s'appelle providence, la société doit s'appeler prévoyance.
+
+La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que
+l'amélioration matérielle. Savoir est un viatique; penser est de
+première nécessité; la vérité est nourriture comme le froment. Une
+raison, à jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons, à l'égal
+des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de
+plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une âme qui
+meurt de la faim de la lumière.
+
+Le progrès tout entier tend du côté de la solution. Un jour on sera
+stupéfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout
+naturellement de la zone de détresse. L'effacement de la misère se fera
+par une simple élévation de niveau.
+
+Cette solution bénie, on aurait tort d'en douter.
+
+Le passé, il est vrai, est très fort à l'heure où nous sommes. Il
+reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui
+marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conquérant. Il
+arrive avec sa légion, les superstitions, avec son épée, le despotisme,
+avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagné dix
+batailles. Il avance, il menace, il rit, il est à nos portes. Quant à
+nous, ne désespérons pas. Vendons le champ où campe Annibal.
+
+Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?
+
+Il n'y a pas plus de reculs d'idées que de reculs de fleuves.
+
+Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y réfléchissent. En disant
+non au progrès, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est
+eux-mêmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le passé.
+Il n'y a qu'une manière de refuser Demain, c'est de mourir.
+
+Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'âme
+jamais, c'est là ce que nous voulons.
+
+Oui, l'énigme dira son mot, le sphinx parlera, le problème sera résolu.
+Oui, le Peuple, ébauché par le dix-huitième siècle, sera achevé par le
+dix-neuvième. Idiot qui en douterait! L'éclosion future, l'éclosion
+prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal.
+
+D'immenses poussées d'ensemble régissent les faits humains et les
+amènent tous dans un temps donné à l'état logique, c'est-à-dire à
+l'équilibre, c'est-à-dire à l'équité. Une force composée de terre et de
+ciel résulte de l'humanité et la gouverne; cette force-là est une
+faiseuse de miracles; les dénoûments merveilleux ne lui sont pas plus
+difficiles que les péripéties extraordinaires. Aidée de la science qui
+vient de l'homme et de l'événement qui vient d'un autre, elle
+s'épouvante peu de ces contradictions dans la pose des problèmes, qui
+semblent au vulgaire impossibilités. Elle n'est pas moins habile à faire
+jaillir une solution du rapprochement des idées qu'un enseignement du
+rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre à tout de la part de
+cette mystérieuse puissance du progrès qui, un beau jour, confronte
+l'orient et l'occident au fond d'un sépulcre et fait dialoguer les imans
+avec Bonaparte dans l'intérieur de la grande pyramide.
+
+En attendant, pas de halte, pas d'hésitation, pas de temps d'arrêt dans
+la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est
+essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir
+pour résultat de dissoudre les colères par l'étude des antagonismes.
+Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle
+procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine.
+
+Qu'une société s'abîme au vent qui se déchaîne sur les hommes, cela
+s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples
+et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,
+l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de
+la Chaldée, de la Perse, de l'Assyrie, de l'Égypte, ont disparu l'une
+après l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces
+désastres? nous ne le savons pas. Ces sociétés auraient-elles pu être
+sauvées? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstinées dans quelque
+vice fatal qui les a perdues? quelle quantité de suicide y a-t-il dans
+ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans réponse.
+L'ombre couvre ces civilisations condamnées. Elles faisaient eau
+puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus à dire; et c'est
+avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer
+qu'on appelle le passé, derrière ces vagues colossales, les siècles,
+sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thèbes, Rome,
+sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des ténèbres.
+Mais ténèbres là, clarté ici. Nous ignorons les maladies des
+civilisations antiques, nous connaissons les infirmités de la nôtre.
+Nous avons partout sur elle le droit de lumière; nous contemplons ses
+beautés et nous mettons à nu ses difformités. Là où est le mal, nous
+sondons; et, une fois la souffrance constatée, l'étude de la cause mène
+à la découverte du remède. Notre civilisation, oeuvre de vingt siècles,
+en est à la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'être
+sauvée. Elle le sera. La soulager, c'est déjà beaucoup; l'éclairer,
+c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale
+moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand
+devoir, ausculter la civilisation.
+
+Nous le répétons, cette auscultation encourage; et c'est par cette
+insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques
+pages, entr'acte austère d'un drame douloureux. Sous la mortalité
+sociale on sent l'impérissabilité humaine. Pour avoir çà et là ces
+plaies, les cratères, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui
+aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de
+peuple ne tuent pas l'homme.
+
+Et néanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tête par
+instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs
+heures de défaillance.
+
+L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette
+question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-à-face des
+égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les
+ténèbres de l'éducation riche, l'appétit croissant par l'enivrement, un
+étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui,
+dans quelques-uns, va jusqu'à l'aversion des souffrants, une
+satisfaction implacable, le moi si enflé qu'il ferme l'âme; chez les
+misérables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,
+les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les
+coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité,
+l'ignorance impure et simple.
+
+Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux
+qu'on y distingue est-il de ceux qui s'éteignent? L'idéal est effrayant
+à voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible,
+brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires
+monstrueusement amoncelées autour de lui; pourtant pas plus en danger
+qu'une étoile dans les gueules des nuages.
+
+
+
+
+Livre huitième--Les enchantements et les désolations
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Pleine lumière
+
+
+Le lecteur a compris qu'Éponine, ayant reconnu à travers la grille
+l'habitante de cette rue Plumet où Magnon l'avait envoyée, avait
+commencé par écarter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit
+Marius, et qu'après plusieurs jours d'extase devant cette grille,
+Marius, entraîné par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et
+l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il
+aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Roméo dans
+le jardin de Juliette. Cela même lui avait été plus facile qu'à Roméo;
+Roméo était obligé d'escalader un mur, Marius n'eut qu'à forcer un peu
+un des barreaux de la grille décrépite qui vacillait dans son alvéole
+rouillé, à la manière des dents des vieilles gens. Marius était mince et
+passa aisément.
+
+Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius
+ne pénétrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'être vu.
+
+À partir de cette heure bénie et sainte où un baiser fiança ces deux
+âmes, Marius vint là tous les soirs. Si, à ce moment de sa vie, Cosette
+était tombée dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle
+était perdue; car il y a des natures généreuses qui se livrent, et
+Cosette en était une. Une des magnanimités de la femme, c'est de céder.
+L'amour, à cette hauteur où il est absolu, se complique d'on ne sait
+quel céleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,
+ô nobles âmes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps.
+Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frémissant.
+L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la
+destinée humaine est ce dilemme-là. Ce dilemme, perte ou salut, aucune
+fatalité ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,
+s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le même sentiment dit
+oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,
+le coeur humain est celle qui dégage le plus de lumière, hélas! et le
+plus de nuit.
+
+Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra fût un de ces amours qui
+sauvent.
+
+Tant que dura le mois de mai de cette année 1832, il y eut là, toutes
+les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque
+jour plus odorante et plus épaissie, deux êtres composés de toutes les
+chastetés et de toutes les innocences, débordant de toutes les félicités
+du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honnêtes,
+enivrés, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les
+ténèbres. Il semblait à Cosette que Marius avait une couronne et à
+Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se
+regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre
+l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non
+qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrière,
+la pureté de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyauté de Marius.
+Le premier baiser avait été aussi le dernier. Marius, depuis, n'était
+pas allé au-delà d'effleurer de ses lèvres la main, ou le fichu, ou une
+boucle de cheveux de Cosette. Cosette était pour lui un parfum et non
+une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait
+rien. Cosette était heureuse, et Marius était satisfait. Ils vivaient
+dans ce ravissant état qu'on pourrait appeler l'éblouissement d'une âme
+par une âme. C'était cet ineffable premier embrassement de deux
+virginités dans l'idéal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.
+
+À cette heure-là de l'amour, heure où la volupté se tait absolument sous
+la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et séraphique Marius, eût
+été plutôt capable de monter chez une fille publique que de soulever la
+robe de Cosette à la hauteur de la cheville. Une fois, à un clair de
+lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose à terre, son corsage
+s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius détourna
+les yeux.
+
+Que se passait-il entre ces deux êtres? Rien. Ils s'adoraient.
+
+La nuit, quand ils étaient là, ce jardin semblait un lieu vivant et
+sacré. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de
+l'encens; eux, ils ouvraient leurs âmes et les répandaient dans les
+fleurs. La végétation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sève
+et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles
+d'amour dont les arbres frissonnaient.
+
+Qu'étaient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles
+suffisaient pour troubler et pour émouvoir toute cette nature. Puissance
+magique qu'on aurait peine à comprendre si on lisait dans un livre ces
+causeries faites pour être emportées et dissipées comme des fumées par
+le vent sous les feuilles. Ôtez à ces murmures de deux amants cette
+mélodie qui sort de l'âme et qui les accompagne comme une lyre, ce qui
+reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh
+oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des
+inutilités, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime
+et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'être dites
+et d'être écoutées!
+
+Ces niaiseries-là, ces pauvretés-là, l'homme qui ne les a jamais
+entendues, l'homme qui ne les a jamais prononcées, est un imbécile et un
+méchant homme.
+
+Cosette disait à Marius:
+
+--Sais-tu?...
+
+(Dans tout cela, et à travers cette céleste virginité, et sans qu'il fût
+possible à l'un et à l'autre de dire comment, le tutoiement était venu.)
+
+--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.
+
+--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.
+
+--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donné comme cela quand
+j'étais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes
+pas ce nom-là, Euphrasie?
+
+--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain.
+
+--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?
+
+--Mais...--oui.
+
+--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.
+Appelle-moi Cosette.
+
+Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne
+d'un bois qui serait dans le ciel.
+
+Une autre fois elle le regardait fixement et s'écriait:
+
+--Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, vous avez de l'esprit, vous
+n'êtes pas bête du tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais je
+vous défie à ce mot-là: je t'aime!
+
+Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chantée par une
+étoile.
+
+Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle
+lui disait:
+
+--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma
+permission. C'est très laid de tousser et de m'inquiéter. Je veux que tu
+te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je
+serais très malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?
+
+Et cela était tout simplement divin.
+
+Une fois Marius dit à Cosette:
+
+--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.
+
+Ceci les fit rire toute la soirée.
+
+Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'écrier:
+
+--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un
+invalide!
+
+Mais il s'arrêta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler à
+Cosette de sa jarretière, et cela lui était impossible. Il y avait là un
+côtoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte
+d'effroi sacré, cet immense amour innocent.
+
+Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;
+venir tous les soirs rue Plumet, déranger le vieux barreau complaisant
+de la grille du président, s'asseoir coude à coude sur ce banc, regarder
+à travers les arbres la scintillation de la nuit commençante, faire
+cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de
+Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un après
+l'autre la même fleur, à jamais, indéfiniment. Pendant ce temps-là les
+nuages passaient au-dessus de leur tête. Chaque fois que le vent
+souffle, il emporte plus de rêves de l'homme que de nuées du ciel.
+
+Que ce chaste amour presque farouche fût absolument sans galanterie,
+non.»Faire des compliments» à celle qu'on aime est la première façon de
+faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est
+quelque chose comme le baiser à travers le voile. La volupté y met sa
+douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupté le coeur recule,
+pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes saturées de chimère,
+étaient, pour ainsi dire, azurées. Les oiseaux, quand ils volent là-haut
+du côté des anges, doivent entendre de ces paroles-là. Il s'y mêlait
+pourtant la vie, l'humanité, toute la quantité de positif dont Marius
+était capable. C'était ce qui se dit dans la grotte, prélude de ce qui
+se dira dans l'alcôve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet
+mêlés, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements
+de l'adoration arrangés en bouquet et exhalant un subtil parfum céleste,
+un ineffable gazouillement de coeur à coeur.
+
+--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est
+ce qui fait que je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais pas ce que
+j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me
+bouleverse. Et puis quelle lueur enchantée quand ta pensée s'entr'ouvre!
+Tu parles raison étonnamment. Il me semble par moments que tu es un
+songe. Parle, je t'écoute, je t'admire. Ô Cosette! comme c'est étrange
+et charmant! je suis vraiment fou. Vous êtes adorable, mademoiselle.
+J'étudie tes pieds au microscope et ton âme au télescope.
+
+Et Cosette répondait:
+
+--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est écoulé depuis ce
+matin.
+
+Demandes et réponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,
+tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau
+sur le clou.
+
+Toute la personne de Cosette était naïveté, ingénuité, transparence,
+blancheur, candeur, rayon. On eût pu dire de Cosette qu'elle était
+claire. Elle faisait à qui la voyait une sensation d'avril et de point
+du jour. Il y avait de la rosée dans ses yeux. Cosette était une
+condensation de lumière aurorale en forme de femme.
+
+Il était tout simple que Marius, l'adorant, l'admirât. Mais la vérité
+est que cette petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait
+avec une pénétration exquise et disait par moments toutes sortes de
+paroles vraies et délicates. Son babil était de la conversation. Elle ne
+se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le
+tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme
+une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et
+la profondeur, c'est là toute la femme; c'est là tout le ciel.
+
+En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux
+yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une
+branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement
+noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le
+plus souverain symptôme de l'amour, c'est un attendrissement parfois
+presque insupportable.
+
+Et, à côté de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'éclairs de
+l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une liberté ravissante, et si
+familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garçons.
+Cependant, l'insu même des coeurs ivres de chasteté, la nature
+inoubliable est toujours là. Elle est là, avec son but brutal et
+sublime, et, quelle que soit l'innocence des âmes, on sent, dans le
+tête-à-tête le plus pudique, l'adorable et mystérieuse nuance qui sépare
+un couple d'amants d'une paire d'amis.
+
+Ils s'idolâtraient.
+
+Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se
+rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on
+s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empêche pas
+l'éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule,
+dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent
+l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs
+yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d'immenses
+balancements d'astres emplissent l'infini.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+L'étourdissement du bonheur complet
+
+
+Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas
+du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient
+fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été
+bien loin au-delà de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il était
+orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il
+vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était
+colonel, que c'était un héros, et que lui Marius était brouillé avec son
+grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était
+baron; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marius baron? elle
+n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.
+Marius était Marius. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été
+élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui,
+que son père s'appelait M. Fauchelevent, qu'il était très bon, qu'il
+donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et qu'il
+se privait de tout en ne la privant de rien.
+
+Chose bizarre, dans l'espèce de symphonie où Marius vivait depuis qu'il
+voyait Cosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement
+confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit
+pleinement. Il ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de
+la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de l'étrange attitude et de
+la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout
+cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où
+il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans
+l'oreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait
+qu'aux heures où il voyait Cosette. Alors, comme il était dans le ciel,
+il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec
+langueur le poids indéfinissables des voluptés immatérielles. Ainsi
+vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.
+
+Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure où
+l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après?
+
+Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.
+Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus
+d'enchaînement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure
+géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius
+rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux était
+tombé dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien
+devant, rien derrière. C'est à peine si Marius songeait que Cosette
+avait un père. Il y avait dans son cerveau l'effacement de
+l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des
+fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de
+toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le
+tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge,
+ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce
+cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que
+cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet
+évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au
+paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on
+a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée
+rose est là-dessus.
+
+Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute
+l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith,
+entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
+l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête
+aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés
+d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes
+qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette
+ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants, par
+moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à
+l'envolement éternel.
+
+Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel
+accablé d'idéal!
+
+Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant
+elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme.
+
+Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se
+regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de
+vouloir que l'amour conduise quelque part.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Commencement d'ombre
+
+
+Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.
+
+Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, était gaie, et cela suffisait
+à Jean Valjean pour être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses
+préoccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'âme,
+n'ôtaient rien à la pureté incomparable de son beau front chaste et
+souriant. Elle était dans l'âge où la vierge porte son amour comme
+l'ange porte son lys. Jean Valjean était donc tranquille. Et puis, quand
+deux amants s'entendent, cela va toujours très bien, le tiers quelconque
+qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait
+aveuglement par un petit nombre de précautions toujours les mêmes pour
+tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette à Jean Valjean.
+Voulait-il promener? Oui, mon petit père. Voulait-il rester? Très bien.
+Voulait-il passer la soirée près de Cosette? Elle était ravie. Comme il
+se retirait toujours à dix heures du soir, ces fois-là Marius ne venait
+au jardin que passé cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette
+ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans dire que le jour on ne
+rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait même plus que Marius
+existât. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire à
+Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrière le dos! La veille au
+soir, Marius, dans un transport, avait pressé Cosette contre le mur.
+
+La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'à
+dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.
+
+Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il était avec
+Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement près du perron afin de ne
+pouvoir être vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient là, se
+contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains
+vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces
+instants-là, le tonnerre fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en
+fussent pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait et plongeait
+profondément dans la rêverie de l'autre.
+
+Puretés limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce
+genre d'amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de
+colombe.
+
+Tout le jardin était entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait
+ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de
+manière qu'aucun dérangement ne fût visible.
+
+Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez
+Courfeyrac. Courfeyrac disait à Bahorel:
+
+--Croirais-tu? Marius rentre à présent à des une heure du matin!
+
+Bahorel répondait:
+
+--Que veux-tu? il y a toujours un pétard dans un séminariste.
+
+Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air sérieux, et
+disait à Marius:
+
+--Vous vous dérangez, jeune homme!
+
+Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un
+paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions
+inédites, il s'en impatientait, et il faisait par instants à Marius des
+sommations de rentrer dans le réel.
+
+Un matin, il lui jeta cette admonition:
+
+--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'être situé dans la lune,
+royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.
+Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?
+
+Mais rien ne pouvait «faire parler» Marius. On lui eût arraché les
+ongles plutôt qu'une des trois syllabes sacrées dont se composait ce nom
+ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et
+silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci
+de changé en Marius, qu'il avait une taciturnité rayonnante.
+
+Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses
+bonheurs:
+
+Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;
+
+Se parler longuement, et dans les plus minutieux détails, de gens qui ne
+les intéressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce
+ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;
+
+Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons;
+
+Pour Cosette, écouter Marius parler politique;
+
+Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;
+
+Considérer la même planète dans l'espace ou le même ver luisant dans
+l'herbe;
+
+Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;
+
+Etc., etc.
+
+Cependant diverses complications approchaient.
+
+Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des
+Invalides; il marchait habituellement le front baissé; comme il allait
+tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout près de
+lui:
+
+--Bonsoir, monsieur Marius.
+
+Il leva la tête, et reconnut Éponine.
+
+Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas songé une seule fois à
+cette fille depuis le jour où elle l'avait amené rue Plumet, il ne
+l'avait point revue, et elle lui était complètement sortie de l'esprit.
+Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son
+bonheur présent, et pourtant il lui était gênant de la rencontrer.
+
+C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et
+pure, conduit l'homme à un état de perfection; elle le conduit
+simplement, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. Dans cette
+situation, l'homme oublie d'être mauvais, mais il oublie aussi d'être
+bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et
+importuns, s'évanouissent. En tout autre temps Marius eût été bien autre
+pour Éponine. Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clairement
+rendu compte que cette Éponine s'appelait Éponine Thénardier, et qu'elle
+portait un nom écrit dans le testament de son père, ce nom pour lequel
+il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dévoué. Nous
+montrons Marius tel qu'il était. Son père lui-même disparaissait un peu
+dans son âme sous la splendeur de son amour.
+
+Il répondit avec quelque embarras:
+
+--Ah! c'est vous, Éponine?
+
+--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?
+
+--Non, répondit-il.
+
+Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. Seulement, il sentait
+qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu à Cosette,
+que de dire vous à Éponine.
+
+Comme il se taisait, elle s'écria:
+
+--Dites donc....
+
+Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles manquaient à cette
+créature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire
+et ne put. Elle reprit:
+
+--Eh bien!...
+
+Puis elle se tut encore et resta les yeux baissés.
+
+--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à coup brusquement, et elle
+s'en alla.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Cab roule en anglais et jappe en argot
+
+
+Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut
+indiquer à cause des événements graves qui étaient à cette époque
+suspendus sur l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, Marius à la
+nuit tombante suivait le même chemin que la veille avec les mêmes
+pensées de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperçut, entre les
+arbres du boulevard, Éponine qui venait à lui. Deux jours de suite,
+c'était trop. Il se détourna vivement, quitta le boulevard, changea de
+route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.
+
+Cela fit qu'Éponine le suivit jusqu'à la rue Plumet, chose qu'elle
+n'avait point faite encore. Elle s'était contentée jusque-là de
+l'apercevoir à son passage sur le boulevard sans même chercher à le
+rencontrer. La veille seulement, elle avait essayé de lui parler.
+
+Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. Elle le vit déranger le
+barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.
+
+--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!
+
+Elle s'approcha de la grille, tâta les barreaux l'un après l'autre et
+reconnut facilement celui que Marius avait dérangé.
+
+Elle murmura à demi-voix, avec un accent lugubre:
+
+--Pas de ça, Lisette!
+
+Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout à côté du barreau,
+comme si elle le gardait. C'était précisément le point où la grille
+venait toucher le mur voisin. Il y avait là un angle obscur où Éponine
+disparaissait entièrement.
+
+Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en
+proie à ses idées.
+
+Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,
+vieux bourgeois attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal famé,
+côtoyant la grille du jardin, et arrivé à l'angle que la grille faisait
+avec le mur, entendit une voix sourde et menaçante qui disait:
+
+--Je ne m'étonne plus s'il vient tous les soirs!
+
+Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas
+regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.
+
+Ce passant eut raison de se hâter, car, très peu d'instants après, six
+hommes qui marchaient séparés et à quelque distance les uns des autres,
+le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour une patrouille grise,
+entrèrent dans la rue Plumet.
+
+Le premier qui arriva à la grille du jardin s'arrêta, et attendit les
+autres; une seconde après, ils étaient tous les six réunis.
+
+Ces hommes se mirent à parler à voix basse.
+
+--C'est icicaille, dit l'un d'eux.
+
+--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.
+
+--Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé une boulette que nous lui ferons
+morfiler.
+
+--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?
+
+--Oui.
+
+--La grille est vieille, reprit un cinquième qui avait une voix de
+ventriloque.
+
+--Tant mieux, dit le second qui avait parlé. Elle ne criblera pas tant
+sous la bastringue et ne sera pas si dure à faucher.
+
+Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit à visiter la
+grille comme avait fait Éponine une heure auparavant, empoignant
+successivement chaque barreau et les ébranlant avec précaution. Il
+arriva ainsi au barreau que Marius avait descellé. Comme il allait
+saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur
+son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine,
+et une voix enrouée lui dit sans crier:
+
+--Il y a un cab.
+
+En même temps il vit une fille pâle debout devant lui.
+
+L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se
+hérissa hideusement; rien n'est formidable à voir comme les bêtes
+féroces inquiètes; leur air effrayé est effrayant. Il recula, et bégaya:
+
+--Quelle est cette drôlesse?
+
+--Votre fille.
+
+C'était en effet Éponine qui parlait à Thénardier.
+
+À l'apparition d'Éponine, les cinq autres, c'est-à-dire Claquesous,
+Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'étaient approchés sans
+bruit, sans précipitation, sans dire une parole, avec la lenteur
+sinistre propre à ces hommes de nuit.
+
+On leur distinguait je ne sais quels hideux outils à la main. Gueulemer
+tenait une de ces pinces courbes que les rôdeurs appellent fanchons.
+
+--Ah çà, qu'est-ce que tu fais là? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu
+folle? s'écria Thénardier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas.
+Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de travailler?
+
+Éponine se mit à rire et lui sauta au cou.
+
+--Je suis là, mon petit père, parce que je suis là. Est-ce qu'il n'est
+pas permis de s'asseoir sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne
+devriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un
+biscuit? Je l'avais dit à Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais
+embrassez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a longtemps que je ne
+vous ai vu! Vous êtes dehors, donc?
+
+Le Thénardier essaya de se débarrasser des bras d'Éponine et grommela:
+
+--C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas
+dedans. À présent, va-t'en.
+
+Mais Éponine ne lâchait pas prise et redoublait ses caresses.
+
+--Mon petit père, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez
+bien de l'esprit pour vous être tiré de là.
+
+Contez-moi ça! Et ma mère? où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles
+de maman.
+
+Thénardier répondit:
+
+--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.
+
+--Je ne veux pas m'en aller justement, fit Éponine avec une minauderie
+d'enfant gâté, vous me renvoyez que voilà quatre mois que je ne vous ai
+vu et que j'ai à peine eu le temps de vous embrasser.
+
+Et elle reprit son père par le cou.
+
+--Ah çà mais, c'est bête! dit Babet.
+
+--Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.
+
+La voix de ventriloque scanda ce distique:
+
+
+ _Nous n'sommes pas le jour de l'an,_
+ _À bécoter papa maman._
+
+
+Éponine se tourna vers les cinq bandits.
+
+--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,
+monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur
+Gueulemer?--Comment ça va, Montparnasse?
+
+--Si, on te reconnaît! fit Thénardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!
+laisse-nous tranquilles.
+
+--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.
+
+--Tu vois bien que nous avons à goupiner icigo, ajouta Babet.
+
+Éponine prit la main de Montparnasse.
+
+--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.
+
+--Mon petit Montparnasse, répondit Éponine très doucement, il faut avoir
+confiance dans les gens. Je suis la fille de mon père peut-être.
+Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a chargée d'éclairer
+l'affaire.
+
+Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle
+connaissait Marius, cette affreuse langue lui était devenue impossible.
+
+Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un
+squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:
+
+--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.
+Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des
+renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous
+jure qu'il n'y a rien à faire dans cette maison-ci.
+
+--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.
+
+--Non. Les personnes sont déménagées.
+
+--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.
+
+Et il montra à Éponine, à travers le haut des arbres, une lumière qui se
+promenait dans la mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui avait
+veillé pour étendre du linge à sécher.
+
+Éponine tenta un dernier effort.
+
+--Eh bien, dit-elle, c'est du monde très pauvre, et une baraque où ils
+n'ont pas le sou.
+
+--Va-t'en au diable! cria Thénardier. Quand nous aurons retourné la
+maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,
+nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds
+ou des broques.
+
+Et il la poussa pour passer outre.
+
+--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit Éponine, je vous en prie, vous
+qui êtes bon enfant, n'entrez pas!
+
+--Prends donc garde, tu vas te couper! répliqua Montparnasse.
+
+Thénardier reprit avec l'accent décisif qu'il avait:
+
+--Décampe, la fée, et laisse les hommes faire leurs affaires.
+
+Éponine lâcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:
+
+--Vous voulez donc entrer dans cette maison?
+
+--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.
+
+Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six bandits armés
+jusqu'aux dents et à qui la nuit donnait des visages de démons, et dit
+d'une voix ferme et basse:
+
+--Eh bien, moi, je ne veux pas.
+
+Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque pourtant acheva son
+ricanement. Elle reprit:
+
+--Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. Maintenant je parle. D'abord,
+si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez à cette grille, je crie,
+je cogne aux portes, je réveille le monde, je vous fais empoigner tous
+les six, j'appelle les sergents de ville.
+
+--Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon et au ventriloque.
+
+Elle secoua la tête et ajouta:
+
+--À commencer par mon père.
+
+Thénardier s'approcha.
+
+--Pas si près, bonhomme! dit-elle.
+
+Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc?
+Et il ajouta:
+
+--Chienne!
+
+Elle se mit à rire d'une façon terrible.
+
+--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au
+chien, puisque je suis la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que
+cela me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne
+me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans
+cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si vous approchez,
+j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de
+vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez où vous voudrez, mais
+ne venez pas ici, je vous le défends! Vous à coups de couteau, moi à
+coups de savate, ça m'est égal, avancez donc!
+
+Elle fit un pas vers les bandits, elle était effrayante, elle se remit à
+rire.
+
+--Pardine! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai
+froid. Sont-ils farces, ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à
+une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des
+chipies de maîtresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la
+grosse voix, voilà-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!
+
+Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, et dit:
+
+--Pas même de vous, mon père!
+
+Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes
+prunelles de spectre:
+
+--Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur
+le pavé, tuée à coups de surin par mon père, ou bien qu'on me trouve
+dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou à l'île des Cygnes au
+milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noyés!
+
+Force lui fut de s'interrompre, une toux sèche la prit, son souffle
+sortait comme un râle de sa poitrine étroite et débile.
+
+Elle reprit:
+
+--Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous êtes six; moi je suis
+tout le monde.
+
+Thénardier fit un mouvement vers elle.
+
+--Prochez pas cria-t-elle.
+
+Il s'arrêta, et lui dit avec douceur:
+
+--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma
+fille, tu veux donc nous empêcher de travailler? Il faut pourtant que
+nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amitié pour ton père?
+
+--Vous m'embêtez, dit Éponine.
+
+--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....
+
+--Crevez.
+
+Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:
+
+ _Mon bras si dodu,_
+ _Ma jambe bien faite,_
+ _Et le temps perdu._
+
+Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle
+balançait son pied d'un air d'indifférence. Sa robe trouée laissait voir
+ses clavicules maigres. Le réverbère voisin éclairait son profil et son
+attitude. On ne pouvait rien voir de plus résolu et de plus surprenant.
+
+Les six escarpes, interdits et sombres d'être tenus en échec par une
+fille, allèrent sous l'ombre portée de la lanterne et tinrent conseil
+avec des haussements d'épaule humiliés et furieux.
+
+Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.
+
+--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est
+amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer ça. Deux femmes, un
+vieux qui loge dans une arrière-cour; il y a des rideaux pas mal aux
+fenêtres. Le vieux doit être un guinal. Je crois l'affaire bonne.
+
+--Eh bien, entrez, vous autres, s'écria Montparnasse. Faites l'affaire.
+Je resterai là avec la fille, et si elle bronche....
+
+Il fit reluire au réverbère le couteau qu'il tenait ouvert dans sa
+manche.
+
+Thénardier ne disait mot et semblait prêt à ce qu'on voudrait.
+
+Brujon, qui était un peu oracle et qui avait, comme on sait, «donné
+l'affaire», n'avait pas encore parlé. Il paraissait pensif. Il passait
+pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour
+dévalisé, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre
+il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande
+autorité.
+
+Babet le questionna.
+
+--Tu ne dis rien, Brujon?
+
+Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tête de
+plusieurs façons variées, et se décida enfin à élever la voix.
+
+--Voici: j'ai rencontré ce matin deux moineaux qui se battaient; ce
+soir, je me cogne à une femme qui querelle. Tout ça est mauvais.
+Allons-nous-en.
+
+Ils s'en allèrent.
+
+Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:
+
+--C'est égal, si on avait voulu, j'aurais donné le coup de pouce.
+
+Babet lui répondit:
+
+--Moi pas. Je ne tape pas une dame.
+
+Au coin de la rue, ils s'arrêtèrent et échangèrent à voix sourde ce
+dialogue énigmatique:
+
+--Où irons-nous coucher ce soir?
+
+--Sous Pantin.
+
+--As-tu sur toi la clef de la grille, Thénardier?
+
+--Pardi.
+
+Éponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin
+par où ils étaient venus. Elle se leva et se mit à ramper derrière eux
+le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au
+boulevard. Là, ils se séparèrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer
+dans l'obscurité où ils semblèrent fondre.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Choses de la nuit
+
+
+Après le départ des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect
+nocturne.
+
+Ce qui venait de se passer dans cette rue n'eût point étonné une forêt.
+Les futaies, les taillis, les bruyères, les branches âprement
+entre-croisées, les hautes herbes, existent d'une manière sombre; le
+fourmillement sauvage entrevoit là les subites apparitions de
+l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue à travers la
+brume ce qui est au-delà de l'homme; et les choses ignorées de nous
+vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hérissée et fauve
+s'effare à de certaines approches où elle croit sentir le surnaturel.
+Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystérieux
+équilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La
+bestialité buveuse de sang, les voraces appétits affamés en quête de la
+proie, les instincts armés d'ongles et de mâchoires qui n'ont pour
+source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquiétude
+l'impassible linéament spectral rôdant sous un suaire, debout dans sa
+vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et
+terrible. Ces brutalités, qui ne sont que matière, craignent confusément
+d'avoir affaire à l'immense obscurité condensée dans un être inconnu.
+Une figure noire barrant le passage arrête net la bête farouche. Ce qui
+sort du cimetière intimide et déconcerte ce qui sort de l'antre; le
+féroce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule
+rencontrée.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette
+
+
+Pendant que cette espèce de chienne à figure humaine montait la garde
+contre la grille et que les six bandits lâchaient pied devant une fille,
+Marius était près de Cosette.
+
+Jamais le ciel n'avait été plus constellé et plus charmant, les arbres
+plus tremblants, la senteur des herbes plus pénétrante; jamais les
+oiseaux ne s'étaient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;
+jamais toutes les harmonies de la sérénité universelle n'avaient mieux
+répondu aux musiques intérieures de l'amour; jamais Marius n'avait été
+plus épris, plus heureux, plus extasié. Mais il avait trouvé Cosette
+triste. Cosette avait pleuré. Elle avait les yeux rouges.
+
+C'était le premier nuage dans cet admirable rêve.
+
+Le premier mot de Marius avait été:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Et elle avait répondu:
+
+--Voilà.
+
+Puis elle s'était assise sur le banc près du perron, et pendant qu'il
+prenait place tout tremblant auprès d'elle, elle avait poursuivi:
+
+--Mon père m'a dit ce matin de me tenir prête, qu'il avait des affaires,
+et que nous allions peut-être partir.
+
+Marius frissonna de la tête aux pieds.
+
+Quand on est à la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on
+est au commencement, partir, cela veut dire mourir.
+
+Depuis six semaines, Marius, peu à peu, lentement, par degrés, prenait
+chaque jour possession de Cosette. Possession tout idéale, mais
+profonde. Comme nous l'avons expliqué déjà, dans le premier amour, on
+prend l'âme bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant
+l'âme, quelquefois on ne prend pas l'âme du tout; les Faublas et les
+Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par
+bonheur un blasphème. Marius donc possédait Cosette, comme les esprits
+possèdent; mais il l'enveloppait de toute son âme et la saisissait
+jalousement avec une incroyable conviction. Il possédait son sourire,
+son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,
+la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe
+qu'elle avait au cou, toutes ses pensées. Ils étaient convenus de ne
+jamais dormir sans rêver l'un de l'autre, et ils s'étaient tenus parole.
+Il possédait donc tous les rêves de Cosette. Il regardait sans cesse et
+il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle
+avait à la nuque, et il se déclarait qu'il n'y avait pas un de ces
+petits cheveux qui ne lui appartint à lui Marius. Il contemplait et il
+adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses
+manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrés dont il était le
+maître. Il songeait qu'il était le seigneur de ces jolis peignes
+d'écaille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait même, sourds
+et confus bégayements de la volupté qui se faisait jour, qu'il n'y avait
+pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son
+corset, qui ne fût à lui. À côté de Cosette, il se sentait près de son
+bien, près de sa chose, près de son despote et de son esclave. Il
+semblait qu'ils eussent tellement mêlé leurs âmes que, s'ils eussent
+voulu les reprendre, il leur eût été impossible de les
+reconnaître.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je
+t'assure que tu te trompes. Voilà bien moi.--Ce que tu prends pour toi,
+c'est moi.--Marius était quelque chose qui faisait partie de Cosette et
+Cosette était quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait
+Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, posséder Cosette, cela pour lui
+n'était pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet
+enivrement, de cette possession virginale, inouïe et absolue, de cette
+souveraineté, que ces mots: «Nous allons partir», tombèrent tout à coup,
+et que la voix brusque de la réalité lui cria: Cosette n'est pas à toi!
+
+Marius se réveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons
+dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.
+
+Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main était
+très froide. Elle lui dit à son tour:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Il répondit, si bas que Cosette l'entendait à peine:
+
+--Je ne comprends pas ce que tu as dit.
+
+Elle reprit:
+
+--Ce matin mon père m'a dit de préparer toutes mes petites affaires et
+de me tenir prête, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une
+malle, qu'il était obligé de faire un voyage, que nous allions partir,
+qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,
+de préparer tout cela d'ici à une semaine, et que nous irions peut-être
+en Angleterre.
+
+--Mais c'est monstrueux! s'écria Marius.
+
+Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de
+pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus
+prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibère ou de Henri VIII
+n'égalait en férocité celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en
+Angleterre parce qu'il a des affaires.
+
+Il demanda d'une voix faible:
+
+--Et quand partirais-tu?
+
+--Il n'a pas dit quand.
+
+--Et quand reviendrais-tu?
+
+--Il n'a pas dit quand.
+
+Marius se leva, et dit froidement:
+
+--Cosette, irez-vous?
+
+Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et répondit
+avec une sorte d'égarement:
+
+--Où?
+
+--En Angleterre? irez-vous?
+
+--Pourquoi me dis-tu vous?
+
+--Je vous demande si vous irez?
+
+--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.
+
+--Ainsi vous irez?
+
+--Si mon père y va?
+
+--Ainsi, vous irez?
+
+Cosette prit la main de Marius et l'étreignit sans répondre.
+
+--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.
+
+Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle
+pâlit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurité. Elle
+balbutia:
+
+--Que veux-tu dire?
+
+Marius la regarda, puis éleva lentement ses yeux vers le ciel et
+répondit:
+
+--Rien.
+
+Quand sa paupière s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire
+d'une femme qu'on aime a une clarté qu'on voit la nuit.
+
+--Que nous sommes bêtes! Marius, j'ai une idée.
+
+--Quoi?
+
+--Pars si nous partons! Je te dirai où. Viens me rejoindre où je serai!
+
+Marius était maintenant un homme tout à fait réveillé. Il était retombé
+dans la réalité. Il cria à Cosette:
+
+--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai
+pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus
+de dix louis à Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais
+j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit où il
+manque des boutons par devant, ma chemise est toute déchirée; j'ai les
+coudes percés, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y
+pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misérable. Tu
+ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le
+jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de
+quoi payer le passeport!
+
+Il se jeta contre un arbre qui était là, debout, les deux bras au-dessus
+de sa tête, le front contre l'écorce, ne sentant ni le bois qui lui
+écorchait la peau ni la fièvre qui lui martelait les tempes, immobile,
+et prêt à tomber, comme la statue du désespoir.
+
+Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'éternité dans ces abîmes-là.
+Enfin il se retourna. Il entendait derrière lui un petit bruit étouffé,
+doux et triste.
+
+C'était Cosette qui sanglotait.
+
+Elle pleurait depuis plus de deux heures à côté de Marius qui songeait.
+
+Il vint à elle, tomba à genoux, et, se prosternant lentement, il prit le
+bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.
+
+Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments où la femme accepte,
+comme une déesse sombre et résignée, la religion de l'amour.
+
+--Ne pleure pas, dit-il.
+
+Elle murmura:
+
+--Puisque je vais peut-être m'en aller, et que tu ne peux pas venir!
+
+Lui reprit:
+
+--M'aimes-tu?
+
+Elle lui répondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus
+charmant qu'à travers les larmes:
+
+--Je t'adore!
+
+Il poursuivit avec un son de voix qui était une inexprimable caresse:
+
+--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?
+
+--M'aimes-tu, toi? dit-elle.
+
+Il lui prit la main.
+
+--Cosette, je n'ai jamais donné ma parole d'honneur à personne, parce
+que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon père est à côté.
+Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacrée que, si tu t'en
+vas, je mourrai.
+
+Il y eut dans l'accent dont il prononça ces paroles une mélancolie si
+solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid
+que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle
+cessa de pleurer.
+
+--Maintenant écoute, dit-il. Ne m'attends pas demain.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne m'attends qu'après-demain.
+
+--Oh! pourquoi?
+
+--Tu verras.
+
+--Un jour sans te voir! mais c'est impossible.
+
+--Sacrifions un jour pour avoir peut-être toute la vie.
+
+Et Marius ajouta à demi-voix et en aparté:
+
+--C'est un homme qui ne change rien à ses habitudes, et il n'a jamais
+reçu personne que le soir.
+
+--De quel homme parles-tu? demanda Cosette.
+
+--Moi? je n'ai rien dit.
+
+--Qu'est-ce que tu espères donc?
+
+--Attends jusqu'à après-demain.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui, Cosette.
+
+Elle lui prit la tête dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des
+pieds pour être à sa taille, et cherchant à voir dans ses yeux son
+espérance.
+
+Marius reprit:
+
+--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des
+choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appelé Courfeyrac, rue
+de la Verrerie, numéro 16.
+
+Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame
+écrivit sur le plâtre du mur:
+
+_16, rue de la Verrerie_.
+
+Cosette cependant s'était remise à lui regarder dans les yeux.
+
+--Dis-moi ta pensée. Marius, tu as une pensée. Dis-la-moi. Oh!
+dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!
+
+--Ma pensée, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous
+séparer. Attends-moi après-demain.
+
+--Qu'est-ce que je ferai jusque-là? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu
+vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester
+toute seule. Oh! que je vais être triste! Qu'est-ce que tu feras donc
+demain soir, dis?
+
+--J'essayerai une chose.
+
+--Alors je prierai Dieu et je penserai à toi d'ici là pour que tu
+réussisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon
+maître. Je passerai ma soirée demain à chanter cette musique
+_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrière
+mon volet. Mais après-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai
+à la nuit, à neuf heures précises, je t'en préviens. Mon Dieu! que c'est
+triste que les jours soient longs! Tu entends, à neuf heures sonnant je
+serai dans le jardin.
+
+--Et moi aussi.
+
+Et sans se l'être dit, mus par la même pensée, entraînés par ces
+courants électriques qui mettent deux amants en communication
+continuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans leur douleur, ils
+tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs
+lèvres s'étaient jointes pendant que leurs regards levés, débordant
+d'extase et pleins de larmes, contemplaient les étoiles.
+
+Quand Marius sortit, la rue était déserte. C'était le moment où Éponine
+suivait les bandits jusque sur le boulevard.
+
+Tandis que Marius rêvait, la tête appuyée contre l'arbre, une idée lui
+avait traversé l'esprit; une idée, hélas! qu'il jugeait lui-même
+insensée et impossible. Il avait pris un parti violent.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Le vieux coeur et le jeune coeur en présence
+
+
+Le père Gillenormand avait à cette époque ses quatre-vingt-onze ans bien
+sonnés. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des
+Filles-du-Calvaire, nº 6, dans cette vieille maison qui était à lui.
+C'était, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent
+la mort tout droits, que l'âge charge sans les faire plier, et que le
+chagrin même ne courbe pas.
+
+Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon père baisse. Il ne
+souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec
+autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait à lui
+ouvrir. La Révolution de Juillet l'avait à peine exaspéré pendant six
+mois. Il avait vu presque avec tranquillité dans le _Moniteur_ cet
+accouplement de mots: M. Humblot-Conté, pair de France. Le fait est que
+le vieillard était rempli d'accablement. Il ne fléchissait pas, il ne se
+rendait pas, ce n'était pas plus dans sa nature physique que dans sa
+nature morale; mais il se sentait intérieurement défaillir. Depuis
+quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec
+la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait à la porte un
+jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures
+mornes, à se dire que pour peu que Marius se fît encore attendre...--Ce
+n'était pas la mort qui lui était insupportable, c'était l'idée que
+peut-être il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci
+n'était pas entré un seul instant dans son cerveau jusqu'à ce jour; à
+présent cette idée commençait à lui apparaître, et le glaçait.
+L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et
+vrais, n'avait fait qu'accroître son amour de grand-père pour l'enfant
+ingrat qui s'en était allé comme cela. C'est dans les nuits de décembre,
+par dix degrés de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand
+était ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui
+l'aïeul, vers son petit-fils;--je crèverais plutôt, disait-il. Il ne se
+trouvait aucun tort, mais il ne songeait à Marius qu'avec un
+attendrissement profond et le muet désespoir d'un vieux bonhomme qui
+s'en va dans les ténèbres.
+
+Il commençait à perdre ses dents, ce qui s'ajoutait à sa tristesse.
+
+M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer à lui-même, car il en eut été
+furieux et honteux, n'avait jamais aimé une maîtresse comme il aimait
+Marius.
+
+Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme
+la première chose qu'il voulait voir en s'éveillant, un ancien portrait
+de son autre fille, celle qui était morte, madame Pontmercy, portrait
+fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce
+portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considérant:
+
+--Je trouve qu'il lui ressemble.
+
+--À ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.
+
+Le vieillard ajouta:
+
+--Et à lui aussi.
+
+Une fois, comme il était assis, les deux genoux l'un contre l'autre et
+l'oeil presque fermé, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua
+à lui dire:
+
+--Mon père, est-ce que vous en voulez toujours autant?...
+
+Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin.
+
+--À qui? demanda-t-il.
+
+--À ce pauvre Marius?
+
+Il souleva sa vieille tête, posa son poing amaigri et ridé sur la table,
+et cria de son accent le plus irrité et le plus vibrant:
+
+--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drôle, un mauvais gueux,
+un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans âme, un orgueilleux, un
+méchant homme!
+
+Et il se détourna pour que sa fille ne vît pas une larme qu'il avait
+dans les yeux.
+
+Trois jours après, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre
+heures pour dire à sa fille à brûle-pourpoint:
+
+--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais
+m'en parler.
+
+La tante Gillenormand renonça à toute tentative et porta ce diagnostic
+profond:--Mon père n'a jamais beaucoup aimé ma soeur depuis sa sottise.
+Il est clair qu'il déteste Marius.
+
+«Depuis sa sottise», signifiait: depuis qu'elle avait épousé le colonel.
+
+Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait
+échoué dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de
+lanciers, à Marius. Le remplaçant Théodule n'avait point réussi. M.
+Gillenormand n'avait pas accepté le quiproquo. Le vide du coeur ne
+s'accommode point d'un bouche-trou. Théodule, de son côté, tout en
+flairant l'héritage, répugnait à la corvée de plaire. Le bonhomme
+ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant
+Théodule était gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon
+vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des maîtresses, c'est vrai,
+et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.
+Toutes ses qualités avaient un défaut. M. Gillenormand était excédé de
+l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de
+sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait
+quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout
+bonnement impossible. Le père Gillenormand avait fini par dire à sa
+fille:--J'en ai assez, du Théodule. J'ai peu de goût pour les gens de
+guerre en temps de paix. Reçois-les si tu veux. Je ne sais pas si je
+n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traîneurs de sabre. Le
+cliquetis des lames dans la bataille est moins misérable, après tout,
+que le tapage des fourreaux sur le pavé. Et puis, se cambrer comme un
+matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une
+cuirasse, c'est être ridicule deux fois. Quand on est un véritable
+homme, on se tient à égale distance de la fanfaronnade et de la
+mièvrerie. Ni fier-à-bras, ni joli coeur. Garde ton Théodule pour toi.
+
+Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se
+trouva que M. Gillenormand, qui était grand-père jusqu'au bout des
+ongles, n'était pas grand-oncle du tout.
+
+Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Théodule n'avait
+servi qu'à lui faire mieux regretter Marius.
+
+Un soir, c'était le 4 juin, ce qui n'empêchait pas que le père
+Gillenormand n'eût un très bon feu dans sa cheminée, il avait congédié
+sa fille qui cousait dans la pièce voisine. Il était seul dans sa
+chambre à bergerades, les pieds sur ses chenets, à demi enveloppé dans
+son vaste paravent de Coromandel à neuf feuilles, accoudé à sa table où
+brûlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son
+fauteuil de tapisserie, un livre à la main, mais ne lisant pas. Il était
+vêtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait à un antique
+portrait de Garat. Cela l'eût fait suivre dans les rues, mais sa fille
+le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette
+d'évêque, qui cachait ses vêtements. Chez lui, excepté pour se lever et
+se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air
+vieux_, disait-il.
+
+Le père Gillenormand songeait à Marius amoureusement et amèrement, et,
+comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait
+toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en était à ce
+point où l'on cherche à prendre son parti et à accepter ce qui déchire.
+Il était en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de
+raison pour que Marius revînt, que s'il avait dû revenir, il l'aurait
+déjà fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer à l'idée
+que c'était fini, et qu'il mourrait sans revoir «ce monsieur». Mais
+toute sa nature se révoltait; sa vieille paternité n'y pouvait
+consentir.--Quoi! disait-il, c'était son refrain douloureux, il ne
+reviendra pas!--Sa tête chauve était tombée sur sa poitrine, et il
+fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et
+irrité.
+
+Au plus profond de cette rêverie, son vieux domestique, Basque, entra et
+demanda:
+
+--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?
+
+Le vieillard se dressa sur son séant, blême et pareil à un cadavre qui
+se lève sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflué à son
+coeur. Il bégaya:
+
+--Monsieur Marius quoi?
+
+--Je ne sais pas, répondit Basque intimidé et décontenancé par l'air du
+maître, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a
+là un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.
+
+Le père Gillenormand balbutia à voix basse:
+
+--Faites entrer.
+
+Et il resta dans la même attitude, la tête branlante, l'oeil fixé sur la
+porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'était Marius.
+
+Marius s'arrêta à la porte comme attendant qu'on lui dît d'entrer.
+
+Son vêtement presque misérable ne s'apercevait pas dans l'obscurité que
+faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,
+mais étrangement triste.
+
+Le père Gillenormand, hébété de stupeur et de joie, resta quelques
+instants sans voir autre chose qu'une clarté comme lorsqu'on est devant
+une apparition. Il était prêt à défaillir; il apercevait Marius à
+travers un éblouissement. C'était bien lui, c'était bien Marius!
+
+Enfin! après quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un
+coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingué, grandi, homme fait,
+l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,
+de l'appeler, de se précipiter, ses entrailles se fondirent en
+ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et débordaient de sa
+poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux
+lèvres, et par le contraste qui était le fond de sa nature, il en sortit
+une dureté. Il dit brusquement:
+
+--Qu'est-ce que vous venez faire ici?
+
+Marius répondit avec embarras:
+
+--Monsieur....
+
+M. Gillenormand eût voulu que Marius se jetât dans ses bras. Il fut
+mécontent de Marius et de lui-même. Il sentit qu'il était brusque et que
+Marius était froid. C'était pour le bonhomme une insupportable et
+irritante anxiété de se sentir si tendre et si éploré au dedans et de ne
+pouvoir être que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit
+Marius avec un accent bourru:
+
+--Alors pourquoi venez-vous?
+
+Cet «alors» signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius
+regarda son aïeul à qui la pâleur faisait un visage de marbre.
+
+--Monsieur....
+
+Le vieillard reprit d'une voix sévère:
+
+--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?
+
+Il croyait mettre Marius sur la voie et que «l'enfant» allait fléchir.
+Marius frissonna; c'était le désaveu de son père qu'on lui demandait; il
+baissa les yeux et répondit:
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et alors, s'écria impétueusement le vieillard avec une douleur
+poignante et pleine de colère, qu'est-ce que vous me voulez?
+
+Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui
+tremblait:
+
+--Monsieur, ayez pitié de moi.
+
+Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tôt, il l'eût attendri, mais il
+venait trop tard. L'aïeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses
+deux mains, ses lèvres étaient blanches, son front vacillait, mais sa
+haute taille dominait Marius incliné.
+
+--Pitié de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la pitié au
+vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;
+vous allez au spectacle, au bal, au café, au billard, vous avez de
+l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous êtes joli garçon; moi je crache
+en plein été sur mes tisons; vous êtes riche des seules richesses qu'il
+y ait, moi j'ai toutes les pauvretés de la vieillesse, l'infirmité,
+l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil
+vif, la force, l'appétit, la santé, la gaîté, une forêt de cheveux
+noirs; moi je n'ai même plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je
+perds mes jambes, je perds la mémoire, il y a trois noms de rues que je
+confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue
+Saint-Claude, j'en suis là; vous avez devant vous tout l'avenir plein de
+soleil, moi je commence à n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la
+nuit; vous êtes amoureux, Ça va sans dire, moi, je ne suis aimé de
+personne au monde, et vous me demandez de la pitié! Parbleu, Molière a
+oublié ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,
+messieurs les avocats, je vous fais mon sincère compliment. Vous êtes
+drôles.
+
+Et l'octogénaire reprit d'une voix courroucée et grave:
+
+--Ah çà, qu'est-ce que vous me voulez?
+
+--Monsieur, dit Marius, je sais que ma présence vous déplaît, mais je
+viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller
+tout de suite.
+
+Vous êtes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en
+aller?
+
+Ceci était la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du
+coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc à mon cou_! M.
+Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le
+quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa dureté le chassait,
+il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa
+douleur se tournait immédiatement en colère, sa dureté en augmentait. Il
+eût voulu que Marius comprît, et Marius ne comprenait pas; ce qui
+rendait le bonhomme furieux. Il reprit:
+
+--Comment! vous m'avez manqué, à moi, votre grand-père, vous avez quitté
+ma maison pour aller on ne sait où, vous avez désolé votre tante, vous
+avez été, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garçon,
+faire le muscadin, rentrer à toutes les heures, vous amuser, vous ne
+m'avez pas donné signe de vie, vous avez fait des dettes sans même me
+dire de les payer, vous vous êtes fait casseur de vitres et tapageur,
+et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre
+chose à me dire que cela!
+
+Cette façon violente de pousser le petit-fils à la tendresse ne
+produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,
+geste qui, chez lui, était particulièrement impérieux, et apostropha
+Marius amèrement:
+
+--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien
+quoi? qu'est-ce? Parlez.
+
+--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va
+tomber dans un précipice, je viens vous demander la permission de me
+marier.
+
+M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.
+
+--Faites venir ma fille.
+
+Une seconde après, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand
+n'entra pas, mais se montra; Marius était debout, muet, les bras
+pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait
+en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui
+dit:
+
+--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se
+marier. Voilà. Allez-vous-en.
+
+Le son de voix bref et rauque du vieillard annonçait une étrange
+plénitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effaré, parut
+à peine le reconnaître, ne laissa pas échapper un geste ni une syllabe,
+et disparut au souffle de son père plus vite qu'un fétu devant
+l'ouragan.
+
+Cependant le père Gillenormand était revenu s'adosser à la cheminée.
+
+--Vous marier! à vingt et un ans! Vous avez arrangé cela! Vous n'avez
+plus qu'une permission à demander! une formalité. Asseyez-vous,
+monsieur. Eh bien, vous avez eu une révolution depuis que je n'ai eu
+l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez dû être
+content. N'êtes-vous pas républicain depuis que vous êtes baron? Vous
+accommodez cela. La république fait une sauce à la baronnie. Êtes-vous
+décoré de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici
+tout près, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la rue des Nonaindières, un
+boulet incrusté dans le mur au troisième étage d'une maison avec cette
+inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!
+ils font de jolies choses, vos amis! À propos, ne font-ils pas une
+fontaine à la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez
+vous marier? à qui? peut-on sans indiscrétion demander à qui?
+
+Il s'arrêta, et, avant que Marius eût eu le temps de répondre, il ajouta
+violemment:
+
+--Ah çà, vous avez un état? une fortune faite? combien gagnez-vous dans
+votre métier d'avocat?
+
+--Rien, dit Marius avec une sorte de fermeté et de résolution presque
+farouche.
+
+--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous
+fais?
+
+Marius ne répondit point. M. Gillenormand continua:
+
+--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?
+
+--Comme moi.
+
+--Quoi! pas de dot?
+
+--Non.
+
+--Des espérances?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le père?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Et comment s'appelle-t-elle?
+
+--Mademoiselle Fauchelevent.
+
+--Fauchequoi?
+
+--Fauchelevent.
+
+--Pttt! fit le vieillard.
+
+--Monsieur! s'écria Marius.
+
+M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle à lui-même.
+
+--C'est cela, vingt et un ans, pas d'état, douze cents livres par an,
+madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la
+fruitière.
+
+--Monsieur, reprit Marius, dans l'égarement de la dernière espérance qui
+s'évanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, à
+mains jointes, monsieur, je me mets à vos pieds, permettez-moi de
+l'épouser.
+
+Le vieillard poussa un éclat de rire strident et lugubre à travers
+lequel il toussait et parlait.
+
+--Ah! ah! ah! vous vous êtes dit: Pardine! je vais aller trouver cette
+vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas
+mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation
+respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est égal, je lui dirai:
+Vieux crétin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,
+j'ai envie d'épouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe
+quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, ça va, j'ai
+envie de jeter à l'eau ma carrière, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,
+j'ai envie de faire un plongeon dans la misère avec une femme au cou,
+c'est mon idée, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile
+consentira. Va, mon garçon, comme tu voudras, attache-toi ton pavé,
+épouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais!
+
+--Mon père!
+
+--Jamais!
+
+À l'accent dont ce «jamais» fut prononcé, Marius perdit tout espoir. Il
+traversa la chambre à pas lents, la tête ployée, chancelant, plus
+semblable encore à quelqu'un qui se meurt qu'à quelqu'un qui s'en va. M.
+Gillenormand le suivait des yeux, et au moment où la porte s'ouvrait et
+où Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacité sénile
+des vieillards impérieux et gâtés, saisit Marius au collet, le ramena
+énergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:
+
+--Conte-moi ça!
+
+C'était ce seul mot, _mon père_, échappé à Marius, qui avait fait cette
+révolution.
+
+Marius le regarda égaré. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait
+plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aïeul avait fait place au
+grand-père.
+
+--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!
+Sapristi! que les jeunes gens sont bêtes!
+
+--Mon père! reprit Marius.
+
+Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.
+
+--Oui, c'est ça! appelle-moi ton père, et tu verras!
+
+Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,
+de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du
+découragement à l'espérance, en fut comme étourdi et enivré. Il était
+assis près de la table, la lumière des bougies faisait saillir le
+délabrement de son costume que le père Gillenormand considérait avec
+étonnement.
+
+--Eh bien, mon père, dit Marius.
+
+--Ah çà, interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?
+Tu es mis comme un voleur.
+
+Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:
+
+--Tiens, voilà cent louis, achète-toi un chapeau.
+
+--Mon père, poursuivit Marius, mon bon père, si vous saviez! je l'aime.
+Vous ne vous figurez pas, la première fois que je l'ai vue, c'était au
+Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande
+attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis
+devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois
+maintenant, tous les jours, chez elle, son père ne sait pas, imaginez
+qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,
+son père veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais
+aller voir mon grand-père et lui conter la chose. Je deviendrais fou
+d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais à l'eau. Il
+faut absolument que je l'épouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voilà
+toute la vérité, je ne crois pas que j'aie oublié quelque chose. Elle
+demeure dans un jardin où il y a une grille, rue Plumet. C'est du côté
+des Invalides.
+
+Le père Gillenormand s'était assis radieux près de Marius. Tout en
+l'écoutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en même temps
+une longue prise de tabac. À ce mot, rue Plumet, il interrompit son
+aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.
+
+--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une
+caserne par là?--Mais oui, c'est ça. Ton cousin Théodule m'en a parlé.
+Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une
+fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la
+rue Blomet.--Voilà que ça me revient. J'en ai entendu parler de cette
+petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Paméla. Tu
+n'as pas mauvais goût. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce
+dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'où
+cela a été. Enfin ça ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.
+Il se vante. Marius! je trouve ça très bien qu'un jeune homme comme toi
+soit amoureux. C'est de ton âge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.
+Je t'aime mieux épris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de
+monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en
+fait de sans-culottes, je n'ai jamais aimé que les femmes. Les jolies
+filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection à
+ça. Quant à la petite, elle te reçoit en cachette du papa. C'est dans
+l'ordre. J'ai eu des histoires comme ça, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu
+ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec férocité; on ne se
+précipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et à
+monsieur le maire avec son écharpe. On est tout bêtement un garçon
+d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'épousez pas. On vient
+trouver le grand-père qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours
+quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-père,
+voilà. Et le grand-père dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se
+passe et que vieillesse se casse. J'ai été jeune, tu seras vieux. Va,
+mon garçon, tu rendras ça à ton petit-fils. Voilà deux cents pistoles.
+Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se
+passer. On n'épouse point, mais ça n'empêche pas. Tu me comprends?
+
+Marius, pétrifié et hors d'état d'articuler une parole, fit de la tête
+signe que non.
+
+Le bonhomme éclata de rire, cligna sa vieille paupière, lui donna une
+tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystérieux et
+rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'épaules:
+
+--Bêta! fais-en ta maîtresse.
+
+Marius pâlit. Il n'avait rien compris à tout ce que venait de dire son
+grand-père. Ce rabâchage de rue Blomet, de Paméla, de caserne, de
+lancier, avait passé devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout
+cela ne pouvait se rapporter à Cosette qui était un lys. Le bonhomme
+divaguait. Mais cette divagation avait abouti à un mot que Marius avait
+compris et qui était une mortelle injure à Cosette. Ce mot, _fais-en ta
+maîtresse_, entra dans le coeur du sévère jeune homme comme une épée.
+
+Il se leva, ramassa son chapeau qui était à terre, et marcha vers la
+porte d'un pas assuré et ferme. Là il se retourna, s'inclina
+profondément devant son grand-père, redressa la tête, et dit:
+
+--Il y a cinq ans, vous avez outragé mon père; aujourd'hui vous outragez
+ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.
+
+Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras,
+essaya de se lever, et, avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte
+s'était refermée et Marius avait disparu.
+
+Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroyé sans
+pouvoir parler ni respirer, comme si un poing fermé lui serrait le
+gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut à la porte autant
+qu'on peut courir à quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un râle lamentable:
+
+--Courez après lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est
+fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra
+plus!
+
+Il alla à la fenêtre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles
+mains chevrotantes, se pencha plus d'à mi-corps pendant que Basque et
+Nicolette le retenaient par-derrière, et cria:
+
+--Marius! Marius! Marius! Marius!
+
+Mais Marius ne pouvait déjà plus entendre, et tournait en ce moment-là
+même l'angle de la rue Saint-Louis.
+
+L'octogénaire porta deux ou trois fois ses deux mains à ses tempes avec
+une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un
+fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tête et
+agitant les lèvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et
+dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait à
+la nuit.
+
+
+
+
+Livre neuvième--Où vont-ils?
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Jean Valjean
+
+
+Ce même jour, vers quatre heures de l'après-midi, Jean Valjean était
+assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ
+de Mars. Soit prudence, soit désir de se recueillir, soit tout
+simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui
+s'introduisent peu à peu dans toutes les existences, il sortait
+maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et
+un pantalon de toile grise, et sa casquette à longue visière lui cachait
+le visage. Il était à présent calme et heureux du côté de Cosette; ce
+qui l'avait quelque peu effrayé et troublé s'était dissipé; mais, depuis
+une semaine ou deux, des anxiétés d'une autre nature lui étaient venues.
+Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperçu Thénardier;
+grâce à son déguisement, Thénardier ne l'avait point reconnu; mais
+depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait
+maintenant la certitude que Thénardier rôdait dans le quartier. Ceci
+avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thénardier là,
+c'étaient tous les périls à la fois. En outre Paris n'était pas
+tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvénient pour
+quiconque avait quelque chose à cacher dans sa vie que la police était
+devenue très inquiète et très ombrageuse, et qu'en cherchant à dépister
+un homme comme Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien découvrir un homme
+comme Jean Valjean. Jean Valjean s'était décidé à quitter Paris, et même
+la France, et à passer en Angleterre. Il avait prévenu Cosette. Avant
+huit jours il voulait être parti. Il s'était assis sur le Champ de Mars,
+roulant dans son esprit toutes sortes de pensées, Thénardier, la police,
+le voyage, et la difficulté de se procurer un passeport.
+
+À tous ces points de vue, il était soucieux.
+
+Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il était
+encore tout chaud, avait ajouté à son éveil. Le matin de ce même jour,
+seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les
+volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperçu tout à coup cette
+ligne gravée sur la muraille, probablement avec un clou.
+
+_16, rue de la Verrerie_.
+
+Cela était tout récent, les entailles étaient blanches dans le vieux
+mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur était poudrée de fin
+plâtre frais. Cela probablement avait été écrit là dans la nuit.
+Qu'était-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour
+lui? Dans tous les cas, il était évident que le jardin était violé, et
+que des inconnus y pénétraient. Il se rappela les incidents bizarres qui
+avaient déjà alarmé la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il
+se garda bien de parler à Cosette de la ligne écrite au clou sur le mur,
+de peur de l'effrayer.
+
+Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, à une ombre que le soleil
+projetait, que quelqu'un venait de s'arrêter sur la crête du talus
+immédiatement derrière lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier
+plié en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'eût lâché
+au-dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia, et y lut ce mot
+écrit en grosses lettres au crayon:
+
+DÉMÉNAGEZ.
+
+Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;
+il chercha autour de lui et aperçut une espèce d'être plus grand qu'un
+enfant, plus petit qu'un homme, vêtu d'une blouse grise et d'un pantalon
+de velours de coton couleur poussière, qui enjambait le parapet et se
+laissait glisser dans le fossé du Champ de Mars.
+
+Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Marius
+
+
+Marius était parti désolé de chez M. Gillenormand. Il y était entré avec
+une espérance bien petite; il en sortait avec un désespoir immense.
+
+Du reste, et ceux qui ont observé les commencements du coeur humain le
+comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Théodule,
+n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le poète
+dramatique pourrait en apparence espérer quelques complications de cette
+révélation faite à brûle-pourpoint au petit-fils par le grand-père. Mais
+ce que le drame y gagnerait, la vérité le perdrait. Marius était dans
+l'âge où, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'âge où
+l'on croit tout. Les soupçons ne sont autre chose que des rides. La
+première jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur
+Candide. Soupçonner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius eût
+faits plus aisément.
+
+Il se mit à marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il
+ne pensa à rien dont il pût se souvenir. À deux heures du matin il
+rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habillé sur son matelas. Il
+faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant
+qui laisse aller et venir les idées dans le cerveau. Quand il se
+réveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tête, tout
+prêts à sortir et très affairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et
+Combeferre.
+
+Courfeyrac lui dit:
+
+--Viens-tu à l'enterrement du général Lamarque?
+
+Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.
+
+Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans sa poche les pistolets
+que Javert lui avait confiés lors de l'aventure du 3 février et qui
+étaient restés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore chargés. Il
+serait difficile de dire quelle pensée obscure il avait dans l'esprit en
+les emportant.
+
+Toute la journée il rôda sans savoir où; il pleuvait par instants, il ne
+s'en apercevait point; il acheta pour son dîner une flûte d'un sou chez
+un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il paraît qu'il prit un
+bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments où l'on
+a une fournaise sous le crâne. Marius était dans un de ces moments-là.
+Il n'espérait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas
+depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il
+n'avait plus qu'une idée claire,--c'est qu'à neuf heures il verrait
+Cosette. Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; après,
+l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus
+déserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits étranges. Il
+sortait la tête hors de sa rêverie et disait: Est-ce qu'on se bat?
+
+À la nuit tombante, à neuf heures précises, comme il l'avait promis à
+Cosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia
+tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il
+allait la revoir; toute autre pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une
+joie inouïe et profonde. Ces minutes où l'on vit des siècles ont
+toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment où elles passent
+elles emplissent entièrement le coeur.
+
+Marius dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Cosette
+n'était pas à la place où elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le
+fourré et alla à l'enfoncement près du perron.--Elle m'attend là,
+dit-il.--Cosette n'y était pas. Il leva les yeux et vit que les volets
+de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était
+désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d'amour, ivre,
+épouvanté, exaspéré de douleur et d'inquiétude, comme un maître qui
+rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,
+il frappa encore, au risque de voir la fenêtre s'ouvrir et la face
+sombre du père apparaître et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'était
+plus rien auprès de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva
+la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! répéta-t-il
+impérieusement. On ne répondit pas. C'était fini. Personne dans le
+jardin; personne dans la maison.
+
+Marius fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire,
+aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de
+pierre où il avait passé tant d'adorables heures près de Cosette. Alors
+il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de
+résolution, il bénit son amour dans le fond de sa pensée, et il se dit
+que, puisque Cosette était partie, il n'avait plus qu'à mourir.
+
+Tout à coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui
+criait à travers les arbres:
+
+--Monsieur Marius!
+
+Il se dressa.
+
+--Hein? dit-il.
+
+--Monsieur Marius, êtes-vous là?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent à la
+barricade de la rue de la Chanvrerie.
+
+Cette voix ne lui était pas entièrement inconnue. Elle ressemblait à la
+voix enrouée et rude d'Éponine. Marius courut à la grille, écarta le
+barreau mobile, passa sa tête au travers et vit quelqu'un, qui lui parut
+être un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crépuscule.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+M. Mabeuf
+
+
+La bourse de Jean Valjean fut inutile à M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa
+vénérable austérité enfantine, n'avait point accepté le cadeau des
+astres; il n'avait point admis qu'une étoile pût se monnayer en louis
+d'or. Il n'avait pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de
+Gavroche. Il avait porté la bourse au commissaire de police du quartier,
+comme objet perdu mis par le trouveur à la disposition des réclamants.
+La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la
+réclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.
+
+Du reste, M. Mabeuf avait continué de descendre.
+
+Les expériences sur l'indigo n'avaient pas mieux réussi au Jardin des
+plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, il
+devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les
+termes de son loyer. Le mont-de-piété, au bout des treize mois écoulés,
+avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait
+fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter
+même les exemplaires dépareillés de sa _Flore_ qu'il possédait encore,
+il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte,
+comme _défets._ Il ne lui était plus rien resté de l'oeuvre de toute sa
+vie. Il se mit à manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que
+cette chétive ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et le laissa
+en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renoncé aux
+deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il
+dînait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers
+meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de
+vêtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il
+avait encore ses livres les plus précieux, parmi lesquels plusieurs
+d'une haute rareté, entre autres _les Quadrains historiques de la
+Bible_, édition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse,
+_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec dédicace à la
+reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignité de l'ambassadeur_
+par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un
+Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus
+Manutianis;_ enfin un Diogène Laërce, imprimé à Lyon en 1644, et où se
+trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizième siècle, du
+Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si
+fructueusement consultés par Henri Estienne, et tous les passages en
+dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le célèbre manuscrit du
+douzième siècle de la bibliothèque de Naples. M. Mabeuf ne faisait
+jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas
+brûler de chandelle. Il semblait qu'il n'eût plus de voisins, on
+l'évitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misère d'un enfant
+intéresse une mère, la misère d'un jeune homme intéresse une jeune
+fille, la misère d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de toutes
+les détresses la plus froide. Cependant le père Mabeuf n'avait pas
+entièrement perdu sa sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque
+vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il
+considérait le Diogène Laërce, qui était un exemplaire unique. Son
+armoire vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé en dehors de
+l'indispensable.
+
+Un jour la mère Plutarque lui dit:
+
+--Je n'ai pas de quoi acheter le dîner.
+
+Ce qu'elle appelait le dîner, c'était un pain et quatre ou cinq pommes
+de terre.
+
+--À crédit? fit M. Mabeuf.
+
+--Vous savez bien qu'on me refuse.
+
+M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l'un
+après l'autre, comme un père obligé de décimer ses enfants les
+regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son
+bras, et sortit. Il rentra deux heures après n'ayant plus rien sous le
+bras, posa trente sous sur la table et dit:
+
+--Vous ferez à dîner.
+
+À partir de ce moment, la mère Plutarque vit s'abaisser sur le candide
+visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.
+
+Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.
+Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pièce d'argent. Comme
+les libraires brocanteurs le voyaient forcé de vendre, ils lui
+rachetaient vingt sous ce qu'il avait payé vingt francs, quelquefois aux
+mêmes libraires. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il
+disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je
+ne sais quelle arrière-espérance d'arriver à la fin de ses jours avant
+d'arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois
+pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit
+trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait
+acheté quarante sous rue des Grès.--Je dois cinq sous, dit-il tout
+rayonnant à la mère Plutarque. Ce jour-là il ne dîna point.
+
+Il était de la Société d'horticulture. On y savait son dénûment. Le
+président de cette société le vint voir, lui promit de parler de lui au
+ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc!
+s'écria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un
+bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain
+M. Mabeuf reçut une invitation à dîner chez le ministre. Il montra en
+tremblant de joie la lettre à la mère Plutarque.--Nous sommes sauvés!
+dit-il. Au jour fixé, il alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa
+cravate chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses souliers cirés à
+l'oeuf étonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas même le
+ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une
+parole, il entendit la femme du ministre, belle dame décolletée dont il
+n'avait osé s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?
+Il s'en retourna chez lui à pied, à minuit, par une pluie battante. Il
+avait vendu un Elzévir pour payer son fiacre en allant.
+
+Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire
+quelques pages de son Diogène Laërce. Il savait assez de grec pour jouir
+des particularités du texte qu'il possédait. Il n'avait plus maintenant
+d'autre joie. Quelques semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère
+Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas
+de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi
+acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le médecin avait
+ordonné une potion fort chère. Et puis, la maladie s'aggravait, il
+fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, il n'y avait plus
+rien. Le dernier volume était parti. Il ne lui restait que le Diogène
+Laërce.
+
+Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'était le 4 juin
+1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint
+avec cent francs. Il posa la pile de pièces de cinq francs sur la table
+de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une
+parole.
+
+Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la borne renversée dans son
+jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matinée immobile,
+le front baissé, l'oeil vaguement fixé sur ses plates-bandes flétries.
+Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.
+Dans l'après-midi, des bruits extraordinaires éclatèrent dans Paris.
+Cela ressemblait à des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.
+
+Le père Mabeuf leva la tête. Il aperçut un jardinier qui passait, et
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos, et de l'accent le plus
+paisible:
+
+--Ce sont des émeutes.
+
+--Comment! des émeutes?
+
+--Oui. On se bat.
+
+--Pourquoi se bat-on?
+
+--Ah! dame! fit le jardinier.
+
+--De quel côté? reprit M. Mabeuf.
+
+--Du côté de l'Arsenal.
+
+Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement
+un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est
+vrai et s'en alla d'un air égaré.
+
+
+
+
+Livre dixième--Le 5 juin 1832
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La surface de la question
+
+
+De quoi se compose l'émeute? De rien et de tout. D'une électricité
+dégagée peu à peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui
+erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui
+parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions
+qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte.
+
+Où?
+
+Au hasard. À travers l'État, à travers les lois, à travers la prospérité
+et l'insolence des autres.
+
+Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations
+émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés,
+les aveuglements généreux; la curiosité, le goût du changement, la soif
+de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plaît à lire l'affiche
+d'un nouveau spectacle et qu'on aime au théâtre le coup de sifflet du
+machiniste; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute
+vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite; les malaises, les
+songes creux, les ambitions entourées d'escarpements; quiconque espère
+d'un écroulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue
+qui prend feu, tels sont les éléments de l'émeute.
+
+Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les êtres qui
+rôdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohèmes, gens sans
+aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un désert
+de maisons sans autre toit que les froides nuées du ciel, ceux qui
+demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les
+inconnus de la misère et du néant, les bras nus, les pieds nus,
+appartiennent à l'émeute.
+
+Quiconque a dans l'âme une révolte secrète contre un fait quelconque de
+l'État, de la vie ou du sort, confine à l'émeute, et, dès qu'elle
+paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon.
+
+L'émeute est une sorte de trombe de l'atmosphère sociale qui se forme
+brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans
+son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit,
+déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives,
+l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.
+
+Malheur à celui qu'elle emporte comme à celui qu'elle vient heurter!
+Elle les brise l'un contre l'autre.
+
+Elle communique à ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance
+extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des événements;
+elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et
+d'un portefaix un général.
+
+Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point
+de vue du pouvoir, un peu d'émeute est souhaitable. Système: l'émeute
+raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle éprouve
+l'armée; elle concentre la bourgeoisie; elle étire les muscles de la
+police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une
+gymnastique; c'est presque de l'hygiène. Le pouvoir se porte mieux après
+une émeute comme l'homme après une friction.
+
+L'émeute, il y a trente ans, était envisagée à d'autres points de vue
+encore.
+
+Il y a pour toute chose une théorie qui se proclame elle-même «le bon
+sens»; Philinte contre Alceste; médiation offerte entre le vrai et le
+faux; explication, admonition, atténuation un peu hautaine qui, parce
+qu'elle est mélangée de blâme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est
+souvent que la pédanterie. Toute une école politique, appelée juste
+milieu, est sortie de là. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le
+parti de l'eau tiède. Cette école, avec sa fausse profondeur, toute de
+surface, qui dissèque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du
+haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.
+
+À entendre cette école: «Les émeutes qui compliquèrent le fait de 1830
+ôtèrent à ce grand événement une partie de sa pureté. La révolution de
+Juillet avait été un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du
+ciel bleu. Elles firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent
+dégénérer en querelle cette révolution d'abord si remarquable par
+l'unanimité. Dans la révolution de Juillet, comme dans tout progrès par
+saccades, il y avait eu des fractures secrètes; l'émeute les rendit
+sensibles. On put dire: Ah! ceci est cassé. Après la révolution de
+Juillet, on ne sentait que la délivrance; après les émeutes, on sentit
+la catastrophe.
+
+«Toute émeute ferme les boutiques, déprime le fonds, consterne la
+bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, précipite les
+faillites; plus d'argent; les fortunes privées inquiètes, le crédit
+public ébranlé, l'industrie déconcertée, les capitaux reculant, le
+travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les
+villes. De là des gouffres. On a calculé que le premier jour d'émeute
+coûte à la France vingt millions, le deuxième quarante, le troisième
+soixante. Une émeute de trois jours coûte cent vingt millions,
+c'est-à-dire, à ne voir que le résultat financier, équivaut à un
+désastre, naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une flotte de
+soixante vaisseaux de ligne.
+
+«Sans doute, historiquement, les émeutes eurent leur beauté; la guerre
+des pavés n'est pas moins grandiose et pas moins pathétique que la
+guerre des buissons; dans l'une il y a l'âme des forêts, dans l'autre le
+coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les émeutes
+éclairèrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus
+originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté
+orageuse, les étudiants prouvant que la bravoure fait partie de
+l'intelligence, la garde nationale inébranlable, des bivouacs de
+boutiquiers, des forteresses de gamins, le mépris de la mort chez des
+passants. Écoles et légions se heurtaient. Après tout, entre les
+combattants, il n'y avait qu'une différence d'âge; c'est la même race;
+ce sont les mêmes hommes stoïques qui meurent à vingt ans pour leurs
+idées, à quarante ans pour leurs familles. L'armée, toujours triste dans
+les guerres civiles, opposait la prudence à l'audace. Les émeutes, en
+même temps qu'elles manifestèrent l'intrépidité populaire, firent
+l'éducation du courage bourgeois.
+
+«C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang versé? Et au sang versé
+ajoutez l'avenir assombri, le progrès compromis, l'inquiétude parmi les
+meilleurs, les libéraux honnêtes désespérant, l'absolutisme étranger
+heureux de ces blessures faites à la révolution par elle-même, les
+vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez
+Paris grandi peut-être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajoutez, car
+il faut tout dire, les massacres qui déshonoraient trop souvent la
+victoire de l'ordre devenu féroce sur la liberté devenue folle. Somme
+toute, les émeutes ont été funestes.»
+
+Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à peu
+près de peuple, se contente si volontiers.
+
+Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large et par conséquent trop
+commode: les émeutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement
+populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une émeute
+coûte autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la
+question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fléau que
+l'émeute n'est calamité? Et puis, toutes les émeutes sont-elles
+calamités? Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt millions?
+L'établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux
+milliards. Même à prix égal, nous préférerions le 14 juillet. D'ailleurs
+nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont
+que des mots. Une émeute étant donnée, nous l'examinons en elle-même.
+Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire exposée plus haut, il n'est
+question que de l'effet, nous cherchons la cause.
+
+Nous précisons.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le fond de la question
+
+
+Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a
+tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en
+justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
+lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la
+prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la
+souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est
+insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon
+que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
+sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la
+foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence
+semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte
+défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et
+dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les
+choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
+peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et
+absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts,
+les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des
+multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné
+par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est
+l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre
+Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
+Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
+c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
+pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique
+avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
+d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que
+toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
+fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par
+exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation
+des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif,
+au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône,
+tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour!
+Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux
+potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
+blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
+Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
+assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
+Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du
+brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le
+bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du
+tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des
+cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
+branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
+progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté
+vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est
+mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie
+de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de
+la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du
+droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre
+Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute.
+
+De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être,
+comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le
+plus fatal des attentats.
+
+Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique;
+l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille.
+
+La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
+est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.
+
+Parfois, insurrection, c'est résurrection.
+
+La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument
+moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre
+mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples,
+chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
+est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
+y avait Juvénal.
+
+Le _facit indignatio_ remplace les Gracques.
+
+Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des
+_Annales_.
+
+Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi,
+accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de
+la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur
+Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de
+l'Apocalypse.
+
+Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas
+le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui
+écrit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain.
+
+Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de
+même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans
+l'entaille une prose concentrée qui morde.
+
+Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
+enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style
+quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce
+silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en
+airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la
+concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose
+célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.
+
+La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui
+sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine
+suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure
+dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras
+raccourci.
+
+L'honnêteté d'un grand coeur, condensée en justice et en vérité,
+foudroie.
+
+Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas
+historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César
+et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble
+mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles,
+règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand;
+Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
+l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être
+injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
+les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en
+Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là
+une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur
+l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de
+Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.
+
+Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de
+génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
+est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien
+ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal,
+soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette
+ignominie sans réplique.
+
+Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
+sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la
+laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
+despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le
+maître; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les
+consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous
+Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale,
+tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente
+propre aux aires d'aigle.
+
+De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à
+l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît.
+
+Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même
+que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est
+la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.
+
+Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel;
+l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est
+Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à
+l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
+n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute,
+Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste.
+Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
+elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
+quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant
+aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de
+vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi,
+le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
+but, le massacrer est un mauvais moyen.
+
+Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10
+août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le
+droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection
+est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
+aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
+hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
+la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une
+longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa
+transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse
+allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque
+fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.
+
+Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
+d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant
+le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des
+guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel
+est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
+Demain.
+
+Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la
+seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui
+tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le
+maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche,
+aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à
+coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion.
+
+Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!
+
+Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
+juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection?
+
+C'est une insurrection.
+
+Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement
+redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les
+faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
+forme émeute et le fond insurrection.
+
+Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
+extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient
+qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
+reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en
+un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours
+nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix
+comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
+d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.
+
+Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des
+Parisiens appelle _l'époque des émeutes_, est à coup sûr une heure
+caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.
+
+Un dernier mot avant d'entrer dans le récit.
+
+Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité
+dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps
+et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la
+palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons
+l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements
+et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite _des
+émeutes_ abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires,
+par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être
+tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les
+particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des
+faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La
+plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le
+lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
+dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
+raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
+les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté
+et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6
+juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
+sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette
+effrayante aventure publique.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Un enterrement: occasion de renaître
+
+
+Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les
+esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement,
+Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous
+l'avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon; quand elle
+est chargée, il suffit d'une étincelle qui tombe, le coup part. En juin
+1832, l'étincelle fut la mort du général Lamarque.
+
+Lamarque était un homme de renommée et d'action. Il avait eu
+successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux
+bravoures nécessaires aux deux époques, la bravoure des champs de
+bataille et la bravoure de la tribune. Il était éloquent comme il avait
+été vaillant; on sentait une épée dans sa parole. Comme Foy, son
+devancier, après avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la
+liberté. Il siégeait entre la gauche et l'extrême gauche, aimé du peuple
+parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aimé de la foule parce
+qu'il avait bien servi l'Empereur. Il était, avec les comtes Gérard et
+Drouet, un des maréchaux _in petto_ de Napoléon. Les traités de 1815 le
+soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une
+haine directe qui plaisait à la multitude; et depuis dix-sept ans, à
+peine attentif aux événements intermédiaires, il avait majestueusement
+gardé la tristesse de Waterloo. Dans son agonie, à sa dernière heure, il
+avait serré contre sa poitrine une épée que lui avaient décernée les
+officiers des Cent-Jours. Napoléon était mort en prononçant le mot
+_armée_, Lamarque en prononçant le mot _patrie_.
+
+Sa mort, prévue, était redoutée du peuple comme une perte et du
+gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce
+qui est amer, le deuil peut se tourner en révolte. C'est ce qui arriva.
+
+La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour l'enterrement de
+Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher,
+prit un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de rues s'emplit de
+rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le
+valet de leur établi «pour enfoncer les portes». Un d'eux s'était fait
+un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en
+aiguisant le tronçon. Un autre, dans la fièvre «d'attaquer», couchait
+depuis trois jours tout habillé. Un charpentier nommé Lombier
+rencontrait un camarade qui lui demandait: Où vas-tu?--Eh bien! je n'ai
+pas d'armes.--Et puis? Je vais à mon chantier chercher mon compas.--Pour
+quoi faire?--Je ne sais pas, disait Lombier. Un nommé Jacqueline, homme
+d'expédition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:--Viens,
+toi!--Il payait dix sous de vin, et disait:--As-tu de
+l'ouvrage?--Non.--Va chez Filspierre, entre la barrière Montreuil et la
+barrière Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez
+Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus _faisaient
+la poste_, c'est-à-dire couraient chez l'un et chez l'autre pour
+rassembler leur monde. Chez Barthélemy, près la barrière du Trône, chez
+Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On
+les entendait se dire:--_Où as-tu ton pistolet?--Sous ma blouse. Et
+toi?--Sous ma chemise_, Rue Traversière, devant l'atelier Roland, et
+cour de la Maison-Brûlée devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des
+groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain
+Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les
+maîtres le renvoyant «parce qu'il fallait tous les jours se disputer
+avec lui». Mavot fut tué le lendemain dans la barricade de la rue
+Ménilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait
+Mavot, et à cette question: Quel est ton but?
+répondait:--_L'insurrection_. Des ouvriers rassemblés au coin de la rue
+de Bercy attendaient un nommé Lemarin, agent révolutionnaire pour le
+faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'échangeaient presque
+publiquement.
+
+Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie et de soleil, le convoi
+du général Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle,
+un peu accrue par les précautions. Deux bataillons, tambours drapés,
+fusils renversés, dix mille gardes nationaux, le sabre au côté, les
+batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le
+cercueil. Le corbillard était traîné par des jeunes gens. Les officiers
+des Invalides le suivaient immédiatement, portant des branches de
+laurier. Puis venait une multitude innombrable, agitée, étrange, les
+sectionnaires des Amis du Peuple, l'École de droit, l'École de médecine,
+les réfugiés de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens,
+allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les
+bannières possibles, des enfants agitant des branches vertes, des
+tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grève en ce
+moment-là même, des imprimeurs reconnaissables à leurs bonnets de
+papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris,
+agitant presque tous des bâtons, quelques-uns des sabres, sans ordre et
+pourtant avec une seule âme, tantôt une cohue, tantôt une colonne. Des
+pelotons se choisissaient des chefs; un homme, armé d'une paire de
+pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue
+dont les files s'écartaient devant lui. Sur les contre-allées des
+boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur
+les toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux
+étaient pleins d'anxiété. Une foule armée passait, une foule effarée
+regardait.
+
+De son côté le gouvernement observait. Il observait, la main sur la
+poignée de l'épée. On pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes
+pleines, fusils et mousquetons chargés, place Louis XV, quatre escadrons
+de carabiniers, en selle et clairons en tête, dans le pays latin et au
+Jardin des plantes, la garde municipale, échelonnée de rue en rue, à la
+Halle-aux-vins un escadron de dragons, à la Grève une moitié du 12ème
+léger, l'autre moitié à la Bastille, le 6ème dragons aux Célestins, de
+l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes était
+consigné dans les casernes, sans compter les régiments des environs de
+Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaçante
+vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la
+banlieue.
+
+Divers bruits circulaient dans le cortège. On parlait de menées
+légitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la
+mort à cette minute même où la foule le désignait pour l'empire. Un
+personnage resté inconnu annonçait qu'à l'heure dite deux contremaîtres
+gagnés ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui
+dominait sur les fronts découverts de la plupart des assistants, c'était
+un enthousiasme mêlé d'accablement. On voyait aussi çà et là, dans cette
+multitude en proie à tant d'émotions violentes, mais nobles, de vrais
+visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il
+y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font
+monter dans l'eau des nuages de boue. Phénomène auquel ne sont point
+étrangères les polices «bien faites».
+
+Le cortège chemina, avec une lenteur fébrile, de la maison mortuaire par
+les boulevards jusqu'à la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la
+pluie ne faisait rien à cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil
+promené autour de la colonne Vendôme, des pierres jetées au duc de
+Fitz-James aperçu à un balcon le chapeau sur la tête, le coq gaulois
+arraché d'un drapeau populaire et traîné dans la boue, un sergent de
+ville blessé d'un coup d'épée à la Porte Saint-Martin, un officier du
+12ème léger disant tout haut: Je suis républicain, l'École polytechnique
+survenant après sa consigne forcée, les cris: vive l'École
+polytechnique! vive la République! marquèrent le trajet du convoi. À la
+Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du
+faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortège et un
+certain bouillonnement terrible commença à soulever la foule.
+
+On entendit un homme qui disait à un autre:--Tu vois bien celui-là avec
+sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il paraît
+que cette même barbiche rouge s'est retrouvée plus tard avec la même
+fonction dans une autre émeute, l'affaire Quénisset.
+
+Le corbillard dépassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit
+pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. Là il s'arrêta. En
+ce moment cette foule vue à vol d'oiseau eût offert l'aspect d'une
+comète dont la tête était à l'esplanade et dont la queue développée sur
+le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard
+jusqu'à la porte Saint-Martin. Un cercle se traça autour du corbillard.
+La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu à Lamarque. Ce
+fut un instant touchant et auguste, toutes les têtes se découvrirent,
+tous les coeurs battaient. Tout à coup un homme à cheval, vêtu de noir,
+parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec
+une pique surmontée d'un bonnet rouge. Lafayette détourna la tête.
+Excelmans quitta le cortège.
+
+Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au
+pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent à des houles remua
+la multitude. Deux cris prodigieux s'élevèrent:--_Lamarque au
+Panthéon!--Lafayette à l'hôtel de ville_!--Des jeunes gens, aux
+acclamations de la foule, s'attelèrent et se mirent à traîner Lamarque
+dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre
+par le quai Morland.
+
+Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et
+l'on se montrait un Allemand nommé Ludwig Snyder, mort centenaire
+depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait
+combattu à Trenton sous Washington, et sous Lafayette à Brandywine.
+
+Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'ébranlait et
+venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des
+Célestins et se déployaient le long du quai Morland. Le peuple qui
+traînait Lafayette les aperçut brusquement au coude du quai et cria: les
+dragons! les dragons! Les dragons s'avançaient au pas, en silence,
+pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux
+porte-crosse, avec un air d'attente sombre.
+
+À deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre où était
+Lafayette chemina jusqu'à eux, ils ouvrirent les rangs, le laissèrent
+passer, et se refermèrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule
+se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur.
+
+Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire.
+C'est le moment ténébreux où deux nuées se mêlent. Les uns racontent
+qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du côté de l'Arsenal, les
+autres qu'un coup de poignard fut donné par un enfant à un dragon. Le
+fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le
+chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa
+fenêtre rue Contrescarpe, le troisième brûla l'épaulette d'un officier;
+une femme cria: _On commence trop tôt!_ et tout à coup on vit du côté
+opposé au quai Morland un escadron de dragons qui était resté dans la
+caserne déboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le
+boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.
+
+Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, les pierres pleuvent, la
+fusillade éclate, beaucoup se précipitent au bas de la berge et passent
+le petit bras de la Seine aujourd'hui comblé; les chantiers de l'île
+Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hérissent de
+combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une
+barricade s'ébauche, les jeunes gens refoulés passent le pont
+d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde
+municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se
+disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins
+de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on résiste.
+La colère emporte l'émeute comme le vent emporte le feu.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les bouillonnements d'autrefois
+
+
+Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une
+émeute. Tout éclate partout à la fois. Était-ce prévu? oui. Était-ce
+préparé? non. D'où cela sort-il? des pavés. D'où cela tombe-t-il? des
+nues. Ici l'insurrection a le caractère d'un complot; là d'une
+improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le
+mène où il veut. Début plein d'épouvante où se mêle une sorte de gaîté
+formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les
+étalages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isolés; des
+gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochères; on
+entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: _Il va y
+avoir du train!_
+
+Un quart d'heure n'était pas écoulé, voici ce qui se passait presque en
+même temps sur vingt points de Paris différents.
+
+Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, à
+barbes et à cheveux longs, entraient dans un estaminet et en
+ressortaient un moment après, portant un drapeau tricolore horizontal
+couvert d'un crêpe et ayant à leur tête trois hommes armés, l'un d'un
+sabre, l'autre d'un fusil, le troisième d'une pique.
+
+Rue des Nonaindières, un bourgeois bien vêtu, qui avait du ventre, la
+voix sonore, le crâne chauve, le front élevé, la barbe noire et une de
+ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement
+des cartouches aux passants.
+
+Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un
+drapeau noir où on lisait ces mots en lettres blanches: _République ou
+la mort_. Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar,
+apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on
+distinguait des lettres d'or, le mot _section_ avec un numéro. Un de ces
+drapeaux était rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.
+
+On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois
+boutiques d'armuriers, la première rue Beaubourg, la deuxième rue
+Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille
+mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils,
+presque tous à deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois
+pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la
+bayonnette.
+
+Vis-à-vis le quai de la Grève, des jeunes gens armés de mousquets,
+s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet
+à rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient à faire des
+cartouches. Une de ces femmes a raconté: _Je ne savais pas ce que
+c'était que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit_.
+
+Un rassemblement enfonçait une boutique de curiosités rue des
+Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.
+
+Le cadavre d'un maçon tué d'un coup de fusil gisait rue de la Perle.
+
+Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards,
+dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants,
+ouvriers, étudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations,
+criaient: aux armes! brisaient les réverbères, dételaient les voitures,
+dépavaient les rues, enfonçaient les portes des maisons, déracinaient
+les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient
+pavés, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.
+
+On forçait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur
+faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on écrivait
+avec du blanc d'Espagne sur la porte: _les armes sont livrées_.
+Quelques-uns signaient «de leurs noms» des reçus du fusil et du sabre,
+et disaient: _envoyez-les chercher demain à la mairie_. On désarmait
+dans les rues les sentinelles isolées et les gardes nationaux allant à
+leur municipalité. On arrachait les épaulettes aux officiers. Rue du
+Cimetière-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi
+par une troupe armée de bâtons et de fleurets, se réfugia à grand'peine
+dans une maison d'où il ne put sortir qu'à la nuit, et déguisé.
+
+Dans le quartier Saint-Jacques, les étudiants sortaient par essaims de
+leurs hôtels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au café du Progrès ou
+descendaient au café des Sept-Billards, rue des Mathurins. Là, devant
+les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des
+armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des
+barricades. Sur un seul point, les habitants résistaient, à l'angle des
+rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc où ils détruisaient eux-mêmes la
+barricade. Sur un seul point, les insurgés pliaient; ils abandonnaient
+une barricade commencée rue du Temple après avoir fait feu sur un
+détachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la
+Corderie. Le détachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un
+paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes
+nationaux déchirèrent le drapeau et en remportèrent les lambeaux à la
+pointe de leurs bayonnettes.
+
+Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait à
+la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte,
+comme une foule d'éclairs dans un seul roulement de tonnerre.
+
+En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le
+seul quartier des halles. Au centre était cette fameuse maison nº 50,
+qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui,
+flanquée d'un côté par une barricade à Saint-Merry et de l'autre par une
+barricade à la rue Maubuée, commandait trois rues, la rue des Arcis, la
+rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front.
+Deux barricades en équerre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur
+la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue
+Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres
+quartiers de Paris, au Marais, à la montagne Sainte-Geneviève; une, rue
+Ménilmontant, où l'on voyait une porte cochère arrachée de ses gonds;
+une autre près du petit pont de l'Hôtel-Dieu faite avec une écossaise
+dételée et renversée, à trois cents pas de la préfecture de police.
+
+À la barricade de la rue des Ménétriers, un homme bien mis distribuait
+de l'argent aux travailleurs. À la barricade de la rue Greneta, un
+cavalier parut et remit à celui qui paraissait le chef de la barricade
+un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.--_Voilà_, dit-il,
+_pour payer les dépenses, le vin, et coetera_. Un jeune homme blond,
+sans cravate, allait d'une barricade à l'autre portant des mots d'ordre.
+Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tête, posait des
+sentinelles. Dans l'intérieur, en deçà barricades, les cabarets et les
+loges de portiers étaient convertis en corps de garde. Du reste l'émeute
+se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues
+étroites, inégales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, étaient
+admirablement choisies; les environs des halles en particulier, réseau
+de rues plus embrouillé qu'une forêt. La société des Amis du Peuple
+avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier
+Sainte-Avoye. Un homme tué rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un
+plan de Paris.
+
+Ce qui avait réellement pris la direction de l'émeute, c'était une sorte
+d'impétuosité inconnue qui était dans l'air. L'insurrection,
+brusquement, avait bâti les barricades d'une main et de l'autre saisi
+presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme
+une traînée de poudre qui s'allume, les insurgés avaient envahi et
+occupé, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale,
+tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le
+Château-d'Eau, toutes les rues près des halles; sur la rive gauche, la
+caserne des Vétérans, Sainte-Pélagie, la place Maubert, la poudrière des
+Deux-Moulins, toutes les barrières. À cinq heures du soir ils étaient
+maîtres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs
+éclaireurs touchaient la place des Victoires, et menaçaient la Banque,
+la caserne des Petits-Pères, l'hôtel des Postes. Le tiers de Paris était
+à l'émeute.
+
+Sur tous les points la lutte était gigantesquement engagée; et, des
+désarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers
+vivement envahies, il résultait ceci que le combat commencé à coups de
+pierres continuait à coups de fusil.
+
+Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de
+bataille. L'émeute était à un bout, la troupe au bout opposé. On se
+fusillait d'une grille à l'autre. Un observateur, un rêveur, l'auteur de
+ce livre, qui était allé voir le volcan de près, se trouva dans le
+passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles
+que le renflement des demi-colonnes qui séparent les boutiques; il fut
+près d'une demi-heure dans cette situation délicate.
+
+Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et
+s'armaient en hâte, les légions sortaient des mairies, les régiments
+sortaient des casernes. Vis-à-vis le passage de l'Ancre un tambour
+recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, était assailli par
+une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui
+prenaient son sabre. Un autre était tué rue Grenier-Saint-Lazare. Rue
+Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un après l'autre.
+Plusieurs gardes municipaux, blessés rue des Lombards, rétrogradaient.
+
+Devant la Cour-Batave, un détachement de gardes nationaux trouvait un
+drapeau rouge portant cette inscription: _Révolution républicaine_, nº
+127. Était-ce une révolution en effet?
+
+L'insurrection s'était fait du centre de Paris une sorte de citadelle
+inextricable, tortueuse, colossale.
+
+Là était le foyer, là était évidemment la question. Tout le reste
+n'était qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se déciderait là,
+c'est qu'on ne s'y battait pas encore.
+
+Dans quelques régiments, les soldats étaient incertains, ce qui ajoutait
+à l'obscurité effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation
+populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralité du 53ème de
+ligne. Deux hommes intrépides et éprouvés par les grandes guerres, le
+maréchal de Lobau et le général Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous
+Lobau. D'énormes patrouilles, composées de bataillons de la ligne
+enfermés dans des compagnies entières de garde nationale, et précédées
+d'un commissaire de police en écharpe, allaient reconnaître les rues
+insurgées. De leur côté, les insurgés posaient des vedettes au coin des
+carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des
+barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une
+armée dans la main, hésitait; la nuit allait venir et l'on commençait à
+entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le
+maréchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre.
+
+Ces vieux matelots-là, habitués à la manoeuvre correcte et n'ayant pour
+ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles,
+sont tout désorientés en présence de cette immense écume qu'on appelle
+la colère publique. Le vent des révolutions n'est pas maniable.
+
+Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hâte et en désordre.
+Un bataillon du 12ème léger venait au pas de course de Saint-Denis, le
+14ème de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'école
+militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de
+Vincennes.
+
+La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe était plein de
+sérénité.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Originalité de Paris
+
+
+Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une
+insurrection. Hors des quartiers insurgés, rien n'est d'ordinaire plus
+étrangement calme que la physionomie de Paris pendant une émeute. Paris
+s'accoutume très vite à tout,--ce n'est qu'une émeute,--et Paris a tant
+d'affaires qu'il ne se dérange pas pour si peu. Ces villes colossales
+peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent
+seules contenir en même temps la guerre civile et on ne sait quelle
+bizarre tranquillité. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand
+on entend le tambour, le rappel, la générale, le boutiquier se borne à
+dire:
+
+--Il paraît qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.
+
+Ou:
+
+--Faubourg Saint-Antoine.
+
+Souvent il ajoute avec insouciance:
+
+--Quelque part par là.
+
+Plus tard, quand on distingue le vacarme déchirant et lugubre de la
+mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:
+
+--Ça chauffe donc? Tiens, ça chauffe?
+
+Un moment après, si l'émeute approche et gagne, il ferme précipitamment
+sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est-à-dire met ses
+marchandises en sûreté et risque sa personne.
+
+On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on
+prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille
+crible les façades des maisons, les balles tuent les gens dans leur
+alcôve, les cadavres encombrent le pavé. À quelques rues de là, on
+entend le choc des billes de billard dans les cafés.
+
+Les curieux causent et rient à deux pas de ces rues pleines de guerre;
+les théâtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres
+cheminent; les passants vont dîner en ville. Quelquefois dans le
+quartier même où l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour
+laisser passer une noce.
+
+Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux
+homme infirme traînant une charrette à bras surmontée d'un chiffon
+tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide
+quelconque, allait et venait de la barricade à la troupe et de la troupe
+à la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantôt au
+gouvernement, tantôt à l'anarchie.
+
+Rien n'est plus étrange; et c'est là le caractère propre des émeutes de
+Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela
+deux choses, la grandeur de Paris, et sa gaîté. Il faut la ville de
+Voltaire et de Napoléon.
+
+Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande
+ville sentit quelque chose qui était peut-être plus fort qu'elle. Elle
+eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les
+plus «désintéressés», les portes, les fenêtres et les volets fermés en
+plein jour. Les courageux s'armèrent, les poltrons se cachèrent. Le
+passant insouciant et affairé disparut. Beaucoup de ces rues étaient
+vides comme à quatre heures du matin. On colportait des détails
+alarmants, on répandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ étaient maîtres
+de la Banque;--que, rien qu'au cloître de Saint-Merry, ils étaient six
+cents, retranchés et crénelés dans l'église;--que la ligne n'était pas
+sûre;--qu'Armand Carrel avait été voir le maréchal Clausel, et que le
+maréchal avait dit: _Ayez d'abord un régiment;_--que Lafayette était
+malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis à vous. Je vous
+suivrai partout où il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se
+tenir sur ses gardes; qu'à la nuit il y aurait des gens qui pilleraient
+les maisons isolées dans les coins déserts de Paris (ici on
+reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mêlée au
+gouvernement);--qu'une batterie avait été établie rue
+Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu'à minuit,
+ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient à la fois
+sur le centre de l'émeute, la première venant de la Bastille, la
+deuxième de la porte Saint-Martin, la troisième de la Grève, la
+quatrième des halles;--que peut-être aussi les troupes évacueraient
+Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui
+arriverait, mais qu'à coup sûr, cette fois, c'était grave.--On se
+préoccupait des hésitations du maréchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il
+pas tout de suite?--Il est certain qu'il était profondément absorbé. Le
+vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.
+
+Le soir vint, les théâtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient
+d'un air irrité; on fouillait les passants; on arrêtait les suspects. Il
+y avait à neuf heures plus de huit cents personnes arrêtées; la
+préfecture de police était encombrée, la Conciergerie encombrée, la
+Force encombrée. À la Conciergerie, en particulier, le long souterrain
+qu'on nomme la rue de Paris était jonché de bottes de paille sur
+lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,
+Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remuée par tous
+ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers
+couchaient en plein air dans les préaux les uns sur les autres.
+L'anxiété était partout, et un certain tremblement, peu habituel à
+Paris.
+
+On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mères
+s'inquiétaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas
+rentré!_ Il y avait à peine au loin quelques rares roulements de
+voitures. On écoutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les
+tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:
+_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les
+clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de
+Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes armés
+surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez
+vous! Et l'on se hâtait de verrouiller les portes. On disait: Comment
+cela finira-t-il? D'instant en instant, à mesure que la nuit tombait,
+Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de
+l'émeute.
+
+
+
+
+Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de Gavroche.
+Influence d'un académicien sur cette poésie
+
+
+À l'instant où l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la
+troupe devant l'Arsenal, détermina un mouvement d'avant en arrière dans
+la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des
+boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tête du convoi, ce fut un
+effrayant reflux. La cohue s'ébranla, les rangs se rompirent, tous
+coururent, partirent, s'échappèrent, les uns avec les cris de l'attaque,
+les autres avec la pâleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les
+boulevards se divisa en un clin d'oeil, déborda à droite et à gauche et
+se répandit en torrents dans deux cents rues à la fois avec le
+ruissellement d'une écluse lâchée. En ce moment un enfant déguenillé qui
+descendait par la rue Ménilmontant, tenant à la main une branche de
+faux-ébénier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de
+Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de
+bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. Il jeta sa branche fleurie sur le
+pavé, et cria:
+
+--Mère chose, je vous emprunte votre machin.
+
+Et il se sauva avec le pistolet.
+
+Deux minutes après, un flot de bourgeois épouvantés qui s'enfuyait par
+la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son
+pistolet et qui chantait:
+
+ _La nuit on ne voit rien,_
+ _Le jour on voit très bien,_
+ _D'un écrit apocryphe_
+ _Le bourgeois s'ébouriffe,_
+ _Pratiquez la vertu,_
+ _Tutu chapeau pointu!_
+
+C'était le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.
+
+Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet n'avait pas de chien.
+
+De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes
+les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous
+l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. Gavroche d'ailleurs était au
+courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mêlait
+son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri
+des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le répertoire
+des oiseaux avec le répertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,
+tribu contiguë à la sienne. Il avait, à ce qu'il paraît, été trois mois
+apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur
+Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche était un gamin de lettres.
+
+Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit
+pluvieuse où il avait offert à deux mioches l'hospitalité de son
+éléphant, c'était pour ses propres frères qu'il avait fait office de
+providence. Ses frères le soir, son père le matin; voilà quelle avait
+été sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il était
+retourné en hâte à l'éléphant, en avait artistement extrait les deux
+mômes, avait partagé avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait
+inventé, puis s'en était allé, les confiant à cette bonne mère la rue
+qui l'avait à peu près élevé lui-même. En les quittant, il leur avait
+donné rendez-vous pour le soir au même endroit, et leur avait laissé
+pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je
+m'esbigne, ou, comme on dit à la cour, je file. Les mioches, si vous ne
+retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai à souper
+et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramassés par quelque sergent de
+ville et mis au dépôt, ou volés par quelque saltimbanque, ou simplement
+égarés dans l'immense casse-tête chinois parisien, n'étaient pas
+revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces
+perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines
+s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. Il lui était arrivé plus d'une
+fois de se gratter le dessus de la tête et de dire: Où diable sont mes
+deux enfants?
+
+Cependant, il était parvenu, son pistolet au poing, rue du
+Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une
+boutique ouverte, et, chose digne de réflexion, une boutique de
+pâtissier. C'était une occasion providentielle de manger encore un
+chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrêta,
+tâta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva
+rien, pas un sou, et se mit à crier: Au secours!
+
+Il est dur de manquer le gâteau suprême.
+
+Gavroche n'en continua pas moins son chemin.
+
+Deux minutes après, il était rue Saint-Louis. En traversant la rue du
+Parc-Royal il sentit le besoin de se dédommager du chausson de pommes
+impossible, et il se donna l'immense volupté de déchirer en plein jour
+les affiches de spectacle.
+
+Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'êtres bien portants qui lui
+parurent des propriétaires, il haussa les épaules et cracha au hasard
+devant lui cette gorgée de bile philosophique:
+
+--Ces rentiers, comme c'est gras! Ça se gave. Ça patauge dans les bons
+dîners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent
+rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Gavroche en marche
+
+
+L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient à la main en pleine rue
+est une telle fonction publique que Gavroche sentait croître sa verve à
+chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il
+chantait:
+
+--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cassé
+mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'à
+se bien tenir, je vas leur éternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce
+que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons
+pas de respect aux chiens. Avec ça que je voudrais bien en avoir un à
+mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça chauffe, ça jette un
+petit bouillon, ça mijote. Il est temps d'écumer le pot. En avant les
+hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la
+patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais
+c'est égal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du
+despotisme.
+
+En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait
+s'étant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pavé, et releva
+l'homme, puis il aida à relever le cheval. Après quoi il ramassa son
+pistolet et reprit son chemin.
+
+Rue de Thorigny, tout était paix et silence. Cette apathie, propre au
+Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commères
+causaient sur le pas d'une porte. L'Écosse a des trios de sorcières,
+mais Paris a des quatuor de commères; et le «tu seras roi» serait tout
+aussi lugubrement jeté à Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'à
+Macbeth dans la bruyère d'Armuyr. Ce serait à peu près le même
+croassement.
+
+Les commères de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs
+affaires. C'étaient trois portières et une chiffonnière avec sa hotte et
+son crochet.
+
+Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la
+vieillesse qui sont la caducité, la décrépitude, la ruine et la
+tristesse.
+
+La chiffonnière était humble. Dans ce monde en plein vent, la
+chiffonnière salue, la portière protège. Cela tient au coin de la borne
+qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la
+fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bonté dans le
+balai.
+
+Cette chiffonnière était une hotte reconnaissante, et elle souriait,
+quel sourire! aux trois portières. Il se disait des choses comme ceci:
+
+--Ah çà, votre chat est donc toujours méchant?
+
+--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des
+chiens. C'est les chiens qui se plaignent.
+
+--Et le monde aussi.
+
+--Pourtant les puces de chat ne vont pas après le monde.
+
+--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle
+une année où il y avait tant de chiens qu'on a été obligé de le mettre
+dans les journaux. C'était du temps qu'il y avait aux Tuileries de
+grands moutons qui traînaient la petite voiture du roi de Rome. Vous
+rappelez-vous le roi de Rome?
+
+--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.
+
+--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.
+
+--C'est la viande qui est chère, mame Patagon!
+
+--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur
+horrible. On n'a plus que de la réjouissance.
+
+Ici la chiffonnière intervint:
+
+--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On
+ne jette plus rien. On mange tout.
+
+--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulême.
+
+--Ah, Ça C'est vrai, répondit la chiffonnière avec déférence, moi j'ai
+un état.
+
+Il y eut une pause, et la chiffonnière, cédant à ce besoin d'étalage qui
+est le fond de l'homme, ajouta:
+
+--Le matin en rentrant, j'épluche l'hotte, je fais mon treillage
+(probablement triage). Ça fait des tas dans ma chambre. Je mets les
+chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans
+mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le
+coin de la fenêtre, les choses bonnes à manger dans mon écuelle, les
+morceaux de verre dans la cheminée, les savates derrière la porte, et
+les os sous mon lit.
+
+Gavroche, arrêté derrière, écoutait:
+
+--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à parler politique?
+
+Une bordée l'assaillit, composée d'une huée quadruple.
+
+--En voilà encore un scélérat!
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc à son moignon? Un pistolet?
+
+--Je vous demande un peu, ce gueux de môme!
+
+--Ça n'est pas tranquille si ça ne renverse pas l'autorité.
+
+Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute représaille, à soulever le
+bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.
+
+La chiffonnière cria:
+
+--Méchant va-nu-pattes!
+
+Celle qui répondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une
+contre l'autre avec scandale:
+
+--Il va y avoir des malheurs, c'est sûr. Le galopin d'à côté qui a une
+barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en
+bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le
+bras à un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passée une
+révolution à... à... à...--où est le veau!--à Pontoise. Et puis le
+voyez-vous là avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il paraît
+qu'il y a des canons tout plein les Célestins. Comment voulez-vous que
+fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour
+déranger le monde, quand on commençait à être un peu tranquille après
+tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine
+que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout ça va encore faire
+renchérir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir
+guillotiner, malfaiteur!
+
+--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.
+
+Et il passa outre.
+
+Quand il fut rue Pavée, la chiffonnière lui revint à l'esprit, et il eut
+ce soliloque:
+
+--Tu as tort d'insulter les révolutionnaires, mère Coin-de-la-Borne. Ce
+pistolet-là, c'est dans ton intérêt. C'est pour que tu aies dans ta
+hotte plus de choses bonnes à manger.
+
+Tout à coup il entendit du bruit derrière lui; c'était la portière
+Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en
+criant:
+
+--Tu n'es qu'un bâtard!
+
+--Ça, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manière profonde.
+
+Peu après, il passait devant l'hôtel Lamoignon. Là il poussa cet appel:
+
+--En route pour la bataille!
+
+Et il fut pris d'un accès de mélancolie. Il regarda son pistolet d'un
+air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.
+
+--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.
+
+Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche très maigre vint à
+passer. Gavroche s'apitoya.
+
+--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc avalé un tonneau qu'on te
+voit tous les cerceaux.
+
+Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Juste indignation d'un perruquier
+
+
+Le digne perruquier qui avait chassé les deux petits auxquels Gavroche
+avait ouvert l'intestin paternel de l'éléphant, était en ce moment dans
+sa boutique occupé à raser un vieux soldat légionnaire qui avait servi
+sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parlé au
+vétéran de l'émeute, puis du général Lamarque, et de Lamarque on était
+venu à l'Empereur. De là une conversation de barbier à soldat, que
+Prudhomme, s'il eût été présent, eût enrichie d'arabesques, et qu'il eût
+intitulée: _Dialogue du rasoir et du sabre_.
+
+--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il à
+cheval?
+
+--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.
+
+--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?
+
+Le jour où il m'a donné la croix, j'ai remarqué sa bête. C'était une
+jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles très écartées,
+la selle profonde, une fine tête marquée d'une étoile noire, le cou très
+long, les genoux fortement articulés, les côtes saillantes, les épaules
+obliques, l'arrière-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de
+haut.
+
+--Joli cheval, fit le perruquier.
+
+--C'était la bête de sa majesté.
+
+Le perruquier sentit qu'après ce mot, un peu de silence était
+convenable, il s'y conforma, puis reprit:
+
+--L'Empereur n'a été blessé qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Le vieux soldat répondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui
+y a été.
+
+--Au talon. À Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce
+jour-là. Il était propre comme un sou.
+
+--Et vous, monsieur le vétéran, vous avez dû être souvent blessé?
+
+--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reçu à Marengo deux
+coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit à Austerlitz,
+une autre dans la hanche gauche à Iéna, à Friedland un coup de
+bayonnette là,--à la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe où, à
+Lutzen un éclat d'obus qui m'a écrasé un doigt...--Ah! et puis à
+Waterloo un biscaïen dans la cuisse. Voilà tout.
+
+--Comme c'est beau, s'écria le perruquier avec un accent pindarique, de
+mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutôt que de
+crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec
+les drogues, les cataplasmes, la seringue et le médecin, j'aimerais
+mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!
+
+--Vous n'êtes pas dégoûté, fit le soldat.
+
+Il achevait à peine qu'un effroyable fracas ébranla la boutique. Une
+vitre de la devanture venait de s'étoiler brusquement.
+
+Le perruquier devint blême.
+
+--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!
+
+--Quoi?
+
+--Un boulet de canon.
+
+--Le voici, dit le soldat.
+
+Et il ramassa quelque chose qui roulait à terre. C'était un caillou.
+
+Le perruquier courut à la vitre brisée et vit Gavroche qui s'enfuyait à
+toutes jambes vers le marché Saint-Jean. En passant devant la boutique
+du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mômes sur le coeur, n'avait
+pu résister au désir de lui dire bonjour, et lui avait jeté une pierre
+dans ses carreaux.
+
+--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc était devenu bleu, cela
+fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait à ce gamin-là?
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+L'enfant s'étonne du vieillard
+
+
+Cependant Gavroche, au marché Saint-Jean, dont le poste était déjà
+désarmé, venait--d'opérer sa jonction--avec une bande conduite par
+Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils étaient à peu près
+armés. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient
+le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse à deux coups, Combeferre un
+fusil de garde national portant un numéro de légion, et dans sa ceinture
+deux pistolets que sa redingote déboutonnée laissait voir, Jean
+Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;
+Courfeyrac agitait une canne à épée dégainée. Feuilly, un sabre nu au
+poing, marchait en avant en criant: «Vive la Pologne!»
+
+Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,
+essoufflés, mouillés par la pluie, l'éclair dans les yeux. Gavroche les
+aborda avec calme.
+
+--Où allons-nous?
+
+--Viens, dit Courfeyrac.
+
+Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondissait Bahorel, poisson dans
+l'eau de l'émeute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent
+tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout éperdu:
+
+--Voilà les rouges!
+
+--Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois.
+Quant à moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon
+rouge ne m'inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la
+peur du rouge aux bêtes à cornes.
+
+Il avisa un coin de mur où était placardée la plus pacifique feuille de
+papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de
+carême adressé par l'archevêque de Paris à ses «ouailles».
+
+Bahorel s'écria:
+
+--Ouailles; manière polie de dire oies.
+
+Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. À partir de
+cet instant, Gavroche se mit à étudier Bahorel.
+
+--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais dû laisser ce
+mandement tranquille, ce n'est pas à lui que nous avons affaire, tu
+dépenses inutilement de la colère. Garde ta provision. On ne fait pas
+feu hors des rangs, pas plus avec l'âme qu'avec le fusil.
+
+--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'évêque me
+choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le
+genre froid brûlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dépense pas,
+je prends de l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle! c'est pour
+me mettre en appétit.
+
+Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de
+s'instruire, et ce déchireur d'affiches-là avait son estime. Il lui
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_?
+
+Bahorel répondit:
+
+--Cela veut dire sacré nom d'un chien en latin.
+
+Ici Bahorel reconnut à une fenêtre un jeune homme pâle à barbe noire qui
+les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:
+
+--Vite, des cartouches! _para bellum_.
+
+--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le
+latin.
+
+Un cortège tumultueux les accompagnait, étudiants, artistes, jeunes gens
+affiliés à la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de bâtons
+et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets
+entrés dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait très vieux,
+marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se hâtait pour ne
+point rester en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche l'aperçut:
+
+--Keksekça? dit-il à Courfeyrac.
+
+--C'est un vieux.
+
+C'était M. Mabeuf.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Le vieillard
+
+
+Disons ce qui s'était passé:
+
+Enjolras et ses amis étaient sur le boulevard Bourdon près des greniers
+d'abondance au moment où les dragons avaient chargé. Enjolras,
+Courfeyrac et Combeferre étaient de ceux qui avaient pris par la rue
+Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguières ils avaient
+rencontré un vieillard qui cheminait.
+
+Ce qui avait appelé leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en
+zigzag comme s'il était ivre. En outre il avait son chapeau à la main,
+quoiqu'il eût plu toute la matinée et qu'il plût assez fort en ce
+moment-là même. Courfeyrac avait reconnu le père Mabeuf. Il le
+connaissait pour avoir maintes fois accompagné Marius jusqu'à sa porte.
+Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier
+bouquiniste, et stupéfait de le voir au milieu de ce tumulte, à deux pas
+des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, décoiffé
+sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abordé, et
+l'émeutier de vingt-cinq ans et l'octogénaire avaient échangé ce
+dialogue:
+
+--Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il va y avoir du tapage.
+
+--C'est bon.
+
+--Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf.
+
+--C'est bon.
+
+--Des coups de canon.
+
+--C'est bon. Où allez-vous, vous autres?
+
+--Nous allons flanquer le gouvernement par terre.
+
+--C'est bon.
+
+Et il s'était mis à les suivre. Depuis ce moment-là, il n'avait pas
+prononcé une parole. Son pas était devenu ferme tout à coup, des
+ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refusé d'un signe de tête.
+Il s'avançait presque au premier rang de la colonne, ayant tout à la
+fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui
+dort.
+
+--Quel bonhomme enragé! murmuraient les étudiants. Le bruit courait dans
+l'attroupement que c'était--un ancien conventionnel,--un vieux régicide.
+
+Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche
+marchait en avant avec ce chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce
+de clairon. Il chantait:
+
+ _Voici la lune qui paraît,_
+ _Quand irons-nous dans la forêt?_
+ _Demandait Charlot à Charlotte._
+
+ _Tou tou tou_
+ _Pour Chatou._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+ _Pour avoir bu de grand matin_
+ _La rosée à même le thym,_
+ _Deux moineaux étaient en ribote._
+
+ _Zi zi zi_
+ _Pour Passy._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+ _Et ces deux pauvres petits loups_
+ _Comme deux grives étaient soûls;_
+ _Un tigre en riait dans sa grotte._
+
+ _Don don don_
+ _Pour Meudon._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+ _L'un jurait et l'autre sacrait._
+ _Quand irons-nous dans la forêt?_
+ _Demandait Charlot à Charlotte._
+
+ _Tin tin tin_
+ _Pour Pantin._
+ _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._
+
+Ils se dirigeaient vers Saint-Merry.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Recrues
+
+
+La bande grossissait à chaque instant. Vers la rue des Billettes, un
+homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et
+Combeferre remarquèrent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne
+connaissait, se joignit à eux. Gavroche occupé de chanter, de siffler,
+de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques
+avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention à cet
+homme.
+
+Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils passèrent devant la porte de
+Courfeyrac.
+
+--Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oublié ma bourse, et j'ai
+perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre à
+quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand
+coffre carré de la dimension d'une grosse valise qui était caché dans
+son linge sale. Comme il redescendait en courant, la portière le héla.
+
+--Monsieur de Courfeyrac!
+
+--Portière, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac.
+
+La portière demeura ébahie.
+
+--Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la mère
+Veuvain.
+
+--Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous
+appelle mère de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce?
+
+--Il y a là quelqu'un qui veut vous parler.
+
+--Qui ça?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Où ça?
+
+--Dans ma loge.
+
+--Au diable! fit Courfeyrac.
+
+--Mais ça attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la
+portière.
+
+En même temps, une espèce de jeune ouvrier, maigre, blême, petit, marqué
+de taches de rousseur, vêtu d'une blouse trouée et d'un pantalon de
+velours à côtes rapiécé, et qui avait plutôt l'air d'une fille accoutrée
+en garçon que d'un homme, sortit de la loge et dit à Courfeyrac d'une
+voix qui, par exemple, n'était pas le moins du monde une voix de femme:
+
+--Monsieur Marius, s'il vous plaît?
+
+--Il n'y est pas.
+
+--Rentrera-t-il ce soir?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+Et Courfeyrac ajouta:--Quant à moi, je ne rentrerai pas.
+
+Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda:
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que.
+
+--Où allez-vous donc?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--Voulez-vous que je vous porte votre coffre?
+
+--Je vais aux barricades.
+
+--Voulez-vous que j'aille avec vous?
+
+--Si tu veux! répondit Courfeyrac. La rue est libre, les pavés sont à
+tout le monde.
+
+Et il s'échappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut
+rejoints, il donna le coffre à porter à l'un d'eux. Ce ne fut qu'un
+grand quart d'heure après qu'il s'aperçut que le jeune homme les avait
+en effet suivis.
+
+Un attroupement ne va pas précisément où il veut. Nous avons expliqué
+que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils dépassèrent Saint-Merry et
+se trouvèrent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis.
+
+
+
+
+Livre douzième--Corinthe
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Histoire de Corinthe depuis sa fondation
+
+
+Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du côté
+des halles, remarquent à leur droite, vis-à-vis la rue Mondétour, une
+boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de
+l'empereur Napoléon le Grand avec cette inscription:
+
+ NAPOLEON EST
+ FAIT TOUT EN OSIER
+
+ne se doutent guère des scènes terribles que ce même emplacement a vues,
+il y a à peine trente ans.
+
+C'est là qu'étaient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres
+écrivent Chanverrerie, et le cabaret célèbre appelé Corinthe.
+
+On se rappelle tout ce qui a été dit sur la barricade élevée en cet
+endroit et éclipsée d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur
+cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tombée
+dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumière.
+
+Qu'on nous permette de recourir, pour la clarté du récit, au moyen
+simple déjà employé par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront
+se représenter d'une manière assez exacte les pâtés de maisons qui se
+dressaient à cette époque près la pointe Saint-Eustache, à l'angle
+nord-est des halles de Paris, où est aujourd'hui l'embouchure de la rue
+Rambuteau, n'ont qu'à se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le
+sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux
+seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et
+dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La
+vieille rue Mondétour coupait les trois jambages selon les angles les
+plus tortus. Si bien que l'enchevêtrement dédaléen de ces quatre rues
+suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carrées, entre les
+halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue
+des Prêcheurs d'autre part, sept îlots de maisons, bizarrement taillés,
+de grandeurs diverses, posés de travers et comme au hasard, et séparés à
+peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes
+étroites.
+
+Nous disons fentes étroites, et nous ne pouvons pas donner une plus
+juste idée de ces ruelles obscures, resserrées, anguleuses, bordées de
+masures à huit étages. Ces masures étaient si décrépites que, dans les
+rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les façades
+s'étayaient de poutres allant d'une maison à l'autre. La rue était
+étroite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pavé
+toujours mouillé, côtoyant des boutiques pareilles à des caves, de
+grosses bornes cerclées de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes
+d'allées armées d'énormes grilles séculaires. La rue Rambuteau a dévasté
+tout cela.
+
+Le nom Mondétour peint à merveille les sinuosités de toute cette voirie.
+Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprimées par la _rue
+Pirouette_ qui se jetait dans la rue Mondétour.
+
+Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la
+Chanvrerie la voyait peu à peu se rétrécir devant lui, comme s'il fût
+entré dans un entonnoir allongé. Au bout de la rue, qui était fort
+courte, il trouvait le passage barré du côté des halles par une haute
+rangée de maisons, et il se fût cru dans un cul-de-sac, s'il n'eût
+aperçu à droite et à gauche deux tranchées noires par où il pouvait
+s'échapper. C'était la rue Mondétour, laquelle allait rejoindre d'un
+côté la rue des Prêcheurs, de l'autre la rue du Cygne et la
+Petite-Truanderie. Au fond de cette espèce de cul-de-sac, à l'angle de
+la tranchée de droite, on remarquait une maison moins élevée que les
+autres et formant une sorte de cap sur la rue.
+
+C'est dans cette maison, de deux étages seulement, qu'était allégrement
+installé depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait
+un bruit de joie au lieu même que le vieux Théophile a signalé dans ces
+deux vers:
+
+ _Là branle le squelette horrible_
+ _D'un pauvre amant qui se pendit._
+
+L'endroit étant bon, les cabaretiers s'y succédaient de père en fils.
+
+Du temps de Mathurin Régnier, ce cabaret s'appelait le _Pot-aux-Roses_,
+et comme la mode était aux rébus, il avait pour enseigne un poteau peint
+en rose. Au siècle dernier, le digne Natoire, l'un des maîtres
+fantasques aujourd'hui dédaignés par l'école roide, s'étant grisé
+plusieurs fois dans ce cabaret à la table même où s'était soûlé Régnier,
+avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le
+poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait changé son enseigne et
+avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: _au Raisin de
+Corinthe_. De là ce nom, _Corinthe_. Rien n'est plus naturel aux
+ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase.
+Corinthe avait peu à peu détrôné le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier
+de la dynastie, le père Hucheloup, ne sachant même plus la tradition,
+avait fait peindre le poteau en bleu.
+
+Une salle en bas où était le comptoir, une salle au premier où était le
+billard, un escalier de bois en spirale perçant le plafond, le vin sur
+les tables, la fumée sur les murs, des chandelles en plein jour, voilà
+quel était le cabaret. Un escalier à trappe dans la salle d'en bas
+conduisait à la cave. Au second était le logis des Hucheloup. On y
+montait par un escalier, échelle plutôt qu'escalier, n'ayant pour entrée
+qu'une porte dérobée dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux
+greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le
+rez-de-chaussée avec la salle du comptoir.
+
+Le père Hucheloup était peut-être né chimiste, le fait est qu'il fut
+cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait.
+Hucheloup avait inventé une chose excellente qu'on ne mangeait que chez
+lui, c'étaient des carpes farcies qu'il appelait _carpes au gras_. On
+mangeait cela à la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du
+temps de Louis XVI sur des tables où était clouée une toile cirée en
+guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin,
+avait jugé à propos d'avertir les passants de sa «spécialité»; il avait
+trempé un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe
+à lui, de même qu'une cuisine à lui, il avait improvisé sur son mur
+cette inscription remarquable:
+
+ CARPES HO GRAS
+
+Un hiver, les averses et les giboulées avaient eu la fantaisie d'effacer
+l'S qui terminait le premier mot et le G qui commençait le troisième; et
+il était resté ceci:
+
+ CARPE HO RAS
+
+Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique était
+devenue un conseil profond.
+
+De la sorte il s'était trouvé que, ne sachant pas le français, le père
+Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la
+philosophie, et que, voulant simplement effacer Carême, il avait égalé
+Horace. Et ce qui était frappant, c'est que cela aussi voulait dire:
+entrez dans mon cabaret.
+
+Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le dédale Mondétour était
+éventré et largement ouvert dès 1847, et probablement n'est plus à
+l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous
+le pavé de la rue Rambuteau.
+
+Comme nous l'avons dit, Corinthe était un des lieux de réunion, sinon de
+ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait
+découvert Corinthe. Il y était entré à cause de _Carpe Horas_ et y était
+retourné à cause des _Carpes au Gras_. On y buvait, on y mangeait, on y
+criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on était
+toujours bienvenu. Le père Hucheloup était un bonhomme.
+
+Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, était un gargotier à
+moustaches; variété amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise
+humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens
+qui entraient chez lui, et avait l'air plus disposé à leur chercher
+querelle qu'à leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot,
+on était toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achalandé sa
+boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir
+_maronner_ le père Hucheloup. Il avait été maître d'armes. Tout à coup
+il éclatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'était un fond comique
+avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire
+peur; à peu près comme ces tabatières qui ont la forme d'un pistolet. La
+détonation éternue.
+
+Il avait pour femme la mère Hucheloup, un être barbu, fort laid.
+
+Vers 1830, le père Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des
+carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la
+cuisine dégénéra et devint exécrable, le vin, qui avait toujours été
+mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continuèrent pourtant
+d'aller à Corinthe,--par piété, disait Bossuet.
+
+La veuve Hucheloup était essoufflée et difforme avec des souvenirs
+champêtres. Elle leur ôtait la fadeur par la prononciation. Elle avait
+une façon à elle de dire les choses qui assaisonnait ses réminiscences
+villageoises et printanières. Ç'avait été jadis son bonheur,
+affirmait-elle, d'entendre «les loups-de-gorge chanter dans les
+ogrépines».
+
+La salle du premier, où était le «restaurant» était une grande longue
+pièce encombrée de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de
+tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en
+spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle à un trou carré pareil
+à une écoutille de navire.
+
+Cette salle, éclairée d'une seule fenêtre étroite et d'un quinquet
+toujours allumé, avait un air de galetas. Tous les meubles à quatre
+pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis à
+la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de
+mame Hucheloup:
+
+ _Elle étonne à dix pas, elle épouvante à deux._
+ _Une verrue habite en son nez hasardeux;_
+ _On tremble à chaque instant qu'elle ne vous la mouche,_
+ _Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche._
+
+Cela était charbonné sur la muraille.
+
+Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant
+ce quatrain, avec une parfaite tranquillité. Deux servantes, appelées
+Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms,
+aidaient mame Hucheloup à poser sur les tables les cruchons de vin bleu
+et les brouets variés qu'on servait aux affamés dans des écuelles de
+poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane
+favorite du défunt Hucheloup, était laide, plus que n'importe quel
+monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne
+toujours en arrière de la maîtresse, elle était moins laide que mame
+Hucheloup. Gibelotte, longue, délicate, blanche d'une blancheur
+lymphatique, les yeux cernés, les paupières tombantes, toujours épuisée
+et accablée, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude
+chronique, levée la première, couchée la dernière, servait tout le
+monde, même l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant
+sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi.
+
+Il y avait un miroir au-dessus du comptoir.
+
+Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers
+écrit à la craie par Courfeyrac:
+
+ _Régale si tu peux et mange si tu l'oses._
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Gaîtés préalables
+
+
+Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutôt chez Joly qu'ailleurs. Il
+avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient
+ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur était
+commun, même un peu Musichetta. Ils étaient ce que, chez les frères
+chapeaux, on appelle _bini_. Le matin du 5 juin, ils s'en allèrent
+déjeuner à Corinthe. Joly, enchifrené, avait un fort coryza que Laigle
+commençait à partager. L'habit de Laigle était râpé, mais Joly était
+bien mis.
+
+Il était environ neuf heures du matin quand ils poussèrent la porte de
+Corinthe.
+
+Ils montèrent au premier.
+
+Matelote et Gibelotte les reçurent.
+
+--Huîtres, fromage et jambon, dit Laigle.
+
+Et ils s'attablèrent.
+
+Le cabaret était vide; il n'y avait qu'eux deux.
+
+Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la
+table.
+
+Comme ils étaient aux premières huîtres, une tête apparut à l'écoutille
+de l'escalier, et une voix dit:
+
+--Je passais. J'ai senti, de la rue, une délicieuse odeur de fromage de
+Brie. J'entre.
+
+C'était Grantaire.
+
+Grantaire prit un tabouret et s'attabla.
+
+Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table.
+
+Cela fit trois.
+
+--Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle à
+Grantaire.
+
+Grantaire répondit:
+
+--Tous sont ingénieux, toi seul es ingénu. Deux bouteilles n'ont jamais
+étonné un homme.
+
+Les autres avaient commencé par manger, Grantaire commença par boire.
+Une demi-bouteille fut vivement engloutie.
+
+--Tu as donc un trou à l'estomac? reprit Laigle.
+
+--Tu en as bien un au coude, dit Grantaire.
+
+Et, après avoir vidé son verre, il ajouta:
+
+--Ah ça, Laigle des oraisons funèbres, ton habit est vieux.
+
+--Je l'espère, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon ménage,
+mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gêne en rien, il
+s'est moulé sur mes difformités, il est complaisant à tous mes
+mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux
+habits, c'est la même chose que les vieux amis.
+
+--C'est vrai, s'écria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est
+un vieil abi.
+
+--Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifrené.
+
+--Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard?
+
+--Non.
+
+--Nous venons de voir passer la tête du cortège, Joly et moi.
+
+--C'est un spectacle berveilleux, dit Joly.
+
+--Comme cette rue est tranquille! s'écria Laigle. Qui est-ce qui se
+douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'était
+jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et
+l'abbé Lebeuf. Il y en avait tout autour, ça fourmillait, des chaussés,
+des déchaussés, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs,
+des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits
+augustins, des grands augustins, des vieux augustins...--Ça pullulait.
+
+--Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de
+se gratter.
+
+Puis il s'exclama:
+
+--Bouh! je viens d'avaler une mauvaise huître. Voilà l'hypocondrie qui
+me reprend. Les huîtres sont gâtées, les servantes sont laides. Je hais
+l'espèce humaine. J'ai passé tout à l'heure rue Richelieu devant la
+grosse librairie publique. Ce tas d'écailles d'huîtres qu'on appelle une
+bibliothèque me dégoûte de penser. Que de papier! que d'encre! que de
+griffonnage! On a écrit tout ça! quel maroufle a donc dit que l'homme
+était un bipède sans plume? Et puis, j'ai rencontré une jolie fille que
+je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Floréal, et
+ravie, transportée, heureuse, aux anges, la misérable, parce que hier un
+épouvantable banquier tigré de petite vérole a daigné vouloir d'elle!
+Hélas! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes
+chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux
+mois qu'elle était sage dans une mansarde, elle ajustait des petits
+ronds de cuivre à des oeillets de corset, comment appelez-vous ça? elle
+cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait auprès d'un pot de
+fleurs, elle était contente. La voilà banquière. Cette transformation
+s'est faite cette nuit. J'ai rencontré cette victime ce matin, toute
+joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la drôlesse était tout aussi jolie
+aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les
+roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que
+leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale
+sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier,
+symbole de la guerre, l'olivier, ce bêta, symbole de la paix, le
+pommier, qui a failli étrangler Adam avec son pépin, et le figuier,
+grand-père des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est
+que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome protège Cluse, et leur
+demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus répond:--Le tort que vous a
+fait Albe, le tort que vous a fait Fidèrie, le tort que vous ont fait
+les Éques, les Volsques et les Sabins. Ils étaient vos voisins. Les
+Clusiens sont les nôtres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous
+avez volé Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas
+Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: _Voe victis_! Voilà ce qu'est le
+droit. Ah! dans ce monde, que de bêtes de proie! que d'aigles! J'en ai
+la chair de poule.
+
+Il tendit son verre à Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit,
+sans presque avoir été interrompu par ce verre de vin dont personne ne
+s'aperçut, pas même lui:
+
+--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la
+grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que là. Donc ne croyons à
+rien. Il n'y a qu'une réalité: boire. Quelle que soit votre opinion,
+soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme
+le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du
+cortège, et caetera. Ah çà, il va donc encore y avoir une révolution?
+Cette indigence de moyens m'étonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'à
+tout moment il se remette à suifer la rainure des événements. Ça
+accroche, ça ne marche pas. Vite une révolution. Le bon Dieu a toujours
+les mains noires de ce vilain cambouis-là. À sa place, je serais plus
+simple, je ne remonterais pas à chaque instant ma mécanique, je mènerais
+le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille à maille sans
+casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de répertoire
+extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrès marche par deux
+moteurs, les hommes et les événements. Mais, chose triste, de temps en
+temps, l'exceptionnel est nécessaire. Pour les événements comme pour les
+hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des
+génies, et parmi les événements des révolutions. Les grands accidents
+sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et, à voir les
+apparitions de comètes, on serait tenté de croire que le ciel lui-même a
+besoin d'acteurs en représentation. Au moment où l'on s'y attend le
+moins, Dieu placarde un météore sur la muraille du firmament. Quelque
+étoile bizarre survient, soulignée par une queue énorme. Et cela fait
+mourir César. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de
+comète. Crac, voilà une aurore boréale, voilà une révolution, voilà un
+grand homme; 93 en grosses lettres, Napoléon en vedette, la comète de
+1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constellée
+de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez
+les yeux, badauds. Tout est échevelé, l'astre comme le drame. Bon Dieu,
+c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans
+l'exception, semblent magnificence et sont pauvreté. Mes amis, la
+providence en est aux expédients. Une révolution, qu'est-ce que cela
+prouve? Que Dieu est à court. Il fait un coup d'État, parce qu'il y a
+solution de continuité entre le présent et l'avenir, et parce que, lui
+Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme
+dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jéhovah; et à voir
+tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie
+et de ladrerie et de détresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau
+qui n'a pas un grain de mil jusqu'à moi qui n'ai pas cent mille livres
+de rente, à voir la destinée humaine, qui est fort usée, et même la
+destinée royale, qui montre la corde, témoin le prince de Condé pendu, à
+voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une déchirure au zénith par
+où le vent souffle, à voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve
+du matin au sommet des collines, à voir les gouttes de rosée, ces perles
+fausses, à voir le givre, ce strass, à voir l'humanité décousue et les
+événements rapiécés, et tant de taches au soleil, et tant de trous à la
+lune, à voir tant de misère partout, je soupçonne que Dieu n'est pas
+riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gêne. Il donne
+une révolution, comme un négociant dont la caisse est vide donne un bal.
+Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel
+j'entrevois un univers pauvre. Dans la création il y a de la faillite.
+C'est pourquoi je suis mécontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait
+presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas
+venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journée. C'est une
+inexactitude de commis mal payé. Oui, tout est mal arrangé, rien ne
+s'ajuste à rien, ce vieux monde est tout déjeté, je me range dans
+l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme
+les enfants, ceux qui en désirent n'en ont pas, ceux qui n'en désirent
+pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,
+m'afflige à voir. Cela m'humilie de penser que je suis du même âge que
+ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce
+qu'il est. Je parle ici sans méchante intention et pour l'acquit de ma
+conscience. Recevez, Père éternel, l'assurance de ma considération
+distinguée. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du
+paradis, je n'étais pas fait pour être Parisien, c'est-à-dire pour
+ricocher à jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des
+flâneurs au groupe des tapageurs! J'étais fait pour être Turc, regardant
+toute la journée des péronnelles orientales exécuter ces exquises danses
+d'Égypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan
+beauceron, ou gentilhomme vénitien entouré de gentilles-donnes, ou petit
+prince allemand fournissant la moitié d'un fantassin à la confédération
+germanique, et occupant ses loisirs à faire sécher ses chaussettes sur
+sa haie, c'est-à-dire sur sa frontière! Voilà pour quels destins j'étais
+né! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en dédis point. Je ne comprends pas
+qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;
+respect à l'inventeur des sérails à houris et des paradis à odalisques!
+N'insultons pas le mahométisme, la seule religion qui soit ornée d'un
+poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse
+bêtise. Et il paraît qu'ils vont se battre, tous ces imbéciles, se faire
+casser le profil, se massacrer, en plein été, au mois de juin, quand ils
+pourraient s'en aller, avec une créature sous le bras, respirer dans les
+champs l'immense tasse de thé des foins coupés! Vraiment, on fait trop
+de sottises. Une vieille lanterne cassée que j'ai vue tout à l'heure
+chez un marchand de bric-à-brac me suggère une réflexion: Il serait
+temps d'éclairer le genre humain. Oui, me revoilà triste! Ce que c'est
+que d'avaler une huître et une révolution de travers! Je redeviens
+lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y évertue, on s'y destitue, on
+s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!
+
+Et Grantaire, après cette quinte d'éloquence, eut une quinte de toux,
+méritée.
+
+--À propos de révolution, dit Joly, il paraît que décidébent Barius est
+aboureux.
+
+--Sait-on de qui? demanda Laigle.
+
+--Don.
+
+--Non?
+
+--Don! je te dis!
+
+--Les amours de Marius! s'écria Grantaire. Je vois ça d'ici. Marius est
+un brouillard, et il aura trouvé une vapeur. Marius est de la race
+poète. Qui dit poète dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou
+sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles
+d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases où l'on
+oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.
+Ce sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les
+étoiles.
+
+Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-être sa seconde
+harangue quand un nouvel être émergea du trou carré de l'escalier.
+C'était un garçon de moins de dix ans, déguenillé, très petit, jaune, le
+visage en museau, l'oeil vif, énormément chevelu, mouillé de pluie,
+l'air content.
+
+L'enfant, choisissant sans hésiter parmi les trois, quoiqu'il n'en
+connût évidemment aucun, s'adressa à Laigle de Meaux.
+
+--Est-ce que vous êtes monsieur Bossuet? demanda-t-il.
+
+--C'est mon petit nom, répondit Laigle. Que me veux-tu?
+
+--Voilà. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mère
+Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:
+Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:
+A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donné dix
+sous.
+
+--Joly, prête-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:
+Grantaire, prête-moi dix sous.
+
+Cela fit vingt sous que Laigle donna à l'enfant.
+
+--Merci, monsieur, dit le petit garçon.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.
+
+--Navet, l'ami à Gavroche.
+
+--Reste avec nous, dit Laigle.
+
+--Déjeune avec nous, dit Grantaire.
+
+L'enfant répondit:
+
+--Je ne peux pas, je suis du cortège, c'est moi qui crie à bas Polignac.
+
+Et tirant le pied longuement derrière lui, ce qui est le plus
+respectueux des saluts possibles, il s'en alla.
+
+L'enfant parti, Grantaire prit la parole:
+
+--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de variétés dans le genre
+gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier
+s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin
+laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin
+soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin
+négociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le
+gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.
+
+Cependant Laigle méditait; il dit à demi-voix:
+
+--A-B-C, c'est-à-dire: Enterrement de Lamarque.
+
+--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.
+
+--Irons-nous? fit Bossuet.
+
+--Il pleut, dit Joly. J'ai juré d'aller au feu, pas à l'eau. Je de veux
+pas b'enrhuber.
+
+--Je reste ici, dit Grantaire. Je préfère un déjeuner à un corbillard.
+
+--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.
+D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'émeute.
+
+--Ah! l'ébeute, j'en suis, s'écria Joly.
+
+Laigle se frotta les mains:
+
+--Voilà donc qu'on va retoucher à la révolution de 1830. Au fait elle
+gêne le peuple aux entournures.
+
+--Cela m'est à peu près égal, votre révolution, dit Grantaire. Je
+n'exècre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempérée par le
+bonnet de coton. C'est un sceptre terminé en parapluie. Au fait,
+aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra
+utiliser sa royauté à deux fins, étendre le bout sceptre contre le
+peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.
+
+La salle était obscure, de grosses nuées achevaient de supprimer le
+jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le
+monde étant allé «voir les événements».
+
+--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de
+la lumière!
+
+Grantaire, triste, buvait.
+
+--Enjolras me dédaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,
+Grantaire est ivre. C'est à Bossuet qu'il a envoyé Navet. S'il était
+venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai
+pas à son enterrement.
+
+Cette résolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougèrent plus du
+cabaret. Vers deux heures de l'après-midi, la table où ils s'accoudaient
+était couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brûlaient, l'une
+dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot
+d'une carafe fêlée. Grantaire avait entraîné Joly et Bossuet vers le
+vin; Bossuet et Joly avaient ramené Grantaire vers la joie.
+
+Quant à Grantaire, depuis midi, il avait dépassé le vin, médiocre source
+de rêves. Le vin, près des ivrognes sérieux, n'a qu'un succès d'estime.
+Il y a, en fait d'ébriété, la magie noire et la magie blanche; le vin
+n'est que la magie blanche. Grantaire était un aventureux buveur de
+songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,
+loin de l'arrêter l'attirait. Il avait laissé là les bouteilles et pris
+la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni
+haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crépuscule, il avait eu
+recours à cet effrayant mélange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,
+qui produit des léthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,
+bière, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'âme. Ce sont
+trois ténèbres; le papillon céleste s'y noie; et il s'y forme, dans une
+fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois
+furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de
+Psyché endormie.
+
+Grantaire n'en était point encore à cette phase lugubre; loin de là. Il
+étai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique.
+Ils trinquaient. Grantaire ajoutait à l'accentuation excentrique des
+mots et des idées la divagation du geste, il appuyait avec dignité son
+poing gauche sur son genou, son bras faisant l'équerre, et, la cravate
+défaite, à cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,
+il jetait à la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:
+
+--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Académie
+française, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.
+
+Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:
+
+--Femme antique et consacrée par l'usage, approche que je te contemple!
+
+Et Joly s'écriait:
+
+--Batelote et Gibelotte, de doddez plus à boire à Grantaire. Il bange
+des argents fous. Il a déjà dévoré depuis ce batin en prodigalités
+éperdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.
+
+Et Grantaire reprenait:
+
+--Qui donc a décroché les étoiles sans ma permission pour les mettre sur
+la table en guise de chandelles?
+
+Bossuet, fort ivre, avait conservé son calme.
+
+Il s'était assis sur l'appui de la fenêtre ouverte, mouillant son dos à
+la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.
+
+Tout à coup il entendit derrière lui un tumulte, des pas précipités, des
+cris _aux armes_! Il se retourna, et aperçut, rue Saint-Denis, au bout
+de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine à la main,
+et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec
+son épée, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,
+Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement armé et orageux qui les
+suivait.
+
+La rue de la Chanvrerie n'était guère longue que d'une portée de
+carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de
+sa bouche, et cria:
+
+--Courfeyrac! Courfeyrac! hohée!
+
+Courfeyrac entendit l'appel, aperçut Bossuet, et fit quelques pas dans
+la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec
+un: où vas-tu?
+
+--Faire une barricade, répondit Courfeyrac.
+
+--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!
+
+--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.
+
+Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se précipita rue de la
+Chanvrerie.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+La nuit commence à se faire sur Grantaire
+
+
+La place était en fait admirablement indiquée, l'entrée de la rue
+évasée, le fond rétréci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un
+étranglement, la rue Mondétour facile à barrer à droite et à gauche,
+aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est-à-dire de
+front et à découvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal à
+jeun.
+
+À l'irruption du rassemblement, l'épouvante avait pris toute la rue. Pas
+un passant qui ne se fût éclipsé. Le temps d'un éclair, au fond, à
+droite, à gauche, boutiques, établis, portes d'allées, fenêtres,
+persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'étaient fermés
+depuis les rez-de-chaussée jusque sur les toits. Une vieille femme
+effrayée avait fixé un matelas devant sa fenêtre à deux perches à sécher
+le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret était
+seule restée ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que
+l'attroupement s'y était rué.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame
+Hucheloup.
+
+Bossuet était descendu au-devant de Courfeyrac.
+
+Joly, qui s'était mis à la fenêtre, cria:
+
+--Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.
+
+Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient été
+arrachées de la devanture grillée du cabaret, dix toises de rue avaient
+été dépavées; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renversé
+le haquet d'un fabricant de chaux appelé Anceau, ce haquet contenait
+trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées sous des piles
+de pavés; Enjolras avait levé la trappe de la cave, et toutes les
+futailles vides de la veuve Hucheloup étaient allées flanquer les
+barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitués à enluminer les
+lames délicates des éventails, avait contre-buté les barriques et le
+haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improvisés comme le
+reste, et pris on ne sait où. Des poutres d'étai avaient été arrachées à
+la façade d'une maison voisine et couchées sur les futailles. Quand
+Bossuet et Courfeyrac se retournèrent, la moitié de la rue était déjà
+barrée d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main
+populaire pour bâtir tout ce qui se bâtit en démolissant.
+
+Matelote et Gibelotte s'étaient mêlées aux travailleurs. Gibelotte
+allait et venait chargée de gravats. Sa lassitude aidait à la barricade.
+Elle servait des pavés comme elle eût servi du vin, l'air endormi.
+
+Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.
+
+Bossuet enjamba les pavés, courut, arrêta le cocher, fit descendre les
+voyageurs, donna la main «aux dames», congédia le conducteur et revint
+ramenant voiture et chevaux par la bride.
+
+--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet
+omnibus adire Corinthum_.
+
+Un instant après, les chevaux dételés s'en allaient au hasard par la rue
+Mondétour, et l'omnibus couché sur le flanc complétait le barrage de la
+rue.
+
+Mame Hucheloup, bouleversée, s'était réfugiée au premier étage.
+
+Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses
+cris épouvantés n'osaient sortir de son gosier.
+
+--C'est la fin du monde, murmurait-elle.
+
+Joly déposait un baiser sur le gros cou rouge et ridé de mame Hucheloup
+et disait à Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considéré le cou d'une
+femme comme une chose infiniment délicate.
+
+Mais Grantaire atteignait les plus hautes régions du dithyrambe.
+Matelote étant remontée au premier, Grantaire l'avait saisie par la
+taille et poussait à la fenêtre de longs éclats de rire.
+
+--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rêve! Matelote
+est une chimère. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique
+qui faisait des gargouilles de cathédrales tomba un beau matin amoureux
+de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et
+cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur
+chromate de plomb comme la maîtresse du Titien, et c'est une bonne
+fille. Je vous réponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille
+contient un héros. Quant à la mère Hucheloup, c'est une vieille brave.
+Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a héritées de son mari. Une
+housarde, quoi! Elle se battra aussi. À elles deux elles feront peur à
+la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il
+est vrai qu'il existe quinze acides intermédiaires entre l'acide
+margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement égal.
+Messieurs, mon père m'a toujours détesté parce que je ne pouvais
+comprendre les mathématiques. Je ne comprends que l'amour et la liberté.
+Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai
+pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqué; mais si
+j'avais été riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!
+si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!
+Je me figure Jésus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il
+ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous êtes voluptueuse et timide! vous
+avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lèvres qui
+réclament le baiser d'un amant!
+
+--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.
+
+Grantaire répondit:
+
+--Je suis capitoul et maître ès jeux floraux!
+
+Enjolras qui était debout sur la crête du barrage, le fusil au poing,
+leva son beau visage austère. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate
+et du puritain. Il fût mort aux Thermopyles avec Léonidas et eût brûlé
+Drogheda avec Cromwell.
+
+--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place
+de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade!
+
+Cette parole irritée produisit sur Grantaire un effet singulier. On eût
+dit qu'il recevait un verre d'eau froide à travers le visage. Il parut
+subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une table près de la
+croisée, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:
+
+--Tu sais que je crois en toi.
+
+--Va-t'en.
+
+--Laisse-moi dormir ici.
+
+--Va dormir ailleurs, cria Enjolras.
+
+Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,
+répondit:
+
+--Laisse-moi y dormir--jusqu'à ce que j'y meure.
+
+Enjolras le considéra d'un oeil dédaigneux:
+
+--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,
+et de mourir.
+
+Grantaire répliqua d'une voix grave:
+
+--Tu verras.
+
+Il bégaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tête tomba
+pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la
+seconde période de l'ébriété où Enjolras l'avait rudement et brusquement
+poussé, un instant après il était endormi.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
+
+
+Bahorel, extasié de la barricade, criait:
+
+Voilà la rue décolletée! comme cela fait bien!
+
+Courfeyrac, tout en démolissant un peu le cabaret, cherchait à consoler
+la veuve cabaretière.
+
+--Mère Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous
+avait signifié procès-verbal et mise en contravention parce que
+Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre fenêtre?
+
+--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez
+me mettre aussi cette table-là dans votre horreur? Et même que, pour le
+tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui était tombé de la mansarde
+dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est
+pas une abomination!
+
+--Eh bien! mère Hucheloup, nous vous vengeons.
+
+La mère Hucheloup, dans cette réparation qu'on lui faisait, ne semblait
+pas comprendre beaucoup son bénéfice. Elle était satisfaite à la manière
+de cette femme arabe qui, ayant reçu un soufflet de son mari, s'alla
+plaindre à son père, criant vengeance et disant:--Père, tu dois à mon
+mari affront pour affront. Le père demanda:--Sur quelle joue as-tu reçu
+le soufflet? Sur la joue gauche. Le père souffleta la joue droite et
+dit:--Te voilà contente. Va dire à ton mari qu'il a souffleté ma fille,
+mais que j'ai souffleté sa femme.
+
+La pluie avait cessé. Des recrues étaient arrivées. Des ouvriers avaient
+apporté sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des
+bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une
+bourriche pleine de lampions «restés de la fête du roi». Laquelle fête
+était toute récente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces
+munitions venaient de la part d'un épicier du faubourg Saint-Antoine
+nommé Pépin. On brisait l'unique réverbère de la rue de la Chanvrerie,
+la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les
+lanternes des rues circonvoisines, de Mondétour, du Cygne, des
+Prêcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.
+
+Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux
+barricades se construisaient en même temps, toutes deux appuyées à la
+maison de Corinthe et faisant équerre; la plus grande fermait la rue de
+la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondétour du côté de la rue du
+Cygne. Cette dernière barricade, très étroite, n'était construite que de
+tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ cinquante travailleurs; une
+trentaine armés de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un
+emprunt en bloc à une boutique d'armurier.
+
+Rien de plus bizarre et de plus bigarré que cette troupe. L'un avait un
+habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'arçon, un autre
+était en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire à poudre
+pendue au côté, un troisième plastronné de neuf feuilles de papier gris
+et armé d'une alène de sellier. Il y en avait un qui criait.
+_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_
+Celui-là n'avait pas de bayonnette. Un autre étalait par-dessus sa
+redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le
+couvre-giberne orné de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_.
+Force fusils portant des numéros de légions, peu de chapeaux, point de
+cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez à cela tous les
+âges, tous les visages, de petits jeunes gens pâles, des ouvriers du
+port bronzés. Tous se hâtaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait
+des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du
+matin,--qu'on était sûr d'un régiment,--que Paris se soulèverait. Propos
+terribles auxquels se mêlait une sorte de jovialité cordiale. On eût dit
+des frères; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands
+périls ont cela de beau qu'ils mettent en lumière la fraternité des
+inconnus.
+
+Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule
+à balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'étain du
+cabaret. On buvait à travers tout cela. Les capsules et les chevrotines
+traînaient pêle-mêle sur les tables avec les verres de vin. Dans la
+salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement
+modifiées par la terreur, dont l'une était abrutie, l'autre essoufflée,
+l'autre éveillée, déchiraient de vieux torchons et faisaient de la
+charpie; trois insurgés les assistaient, trois gaillards chevelus,
+barbus et moustachus, qui épluchaient la toile avec des doigts de
+lingère et qui les faisaient trembler.
+
+L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient
+remarqué à l'instant où il abordait l'attroupement au coin de la rue des
+Billettes, travaillait à la petite barricade et s'y rendait utile.
+Gavroche travaillait à la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu
+Courfeyrac chez lui et lui avait demandé monsieur Marius, il avait
+disparu à peu près vers le moment où l'on avait renversé l'omnibus.
+
+Gavroche, complètement envolé et radieux, s'était chargé de la mise en
+train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,
+étincelait. Il semblait être là pour l'encouragement de tous. Avait-il
+un aiguillon? oui, certes, sa misère; avait-il des ailes? oui, certes,
+sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on
+l'entendait toujours. Il remplissait l'air, étant partout à la fois.
+C'était une espèce d'ubiquité presque irritante; pas d'arrêt possible
+avec lui. L'énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les
+flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il
+impatientait les pensifs, mettait les uns en gaîté, les autres en
+haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant,
+mordait un ouvrier; se posait, s'arrêtait, repartait, volait au-dessus
+du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait,
+bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche
+révolutionnaire.
+
+Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur
+perpétuelle dans ses petits poumons:
+
+--Hardi! encore des pavés! encore des tonneaux! encore des machins! où y
+en a-t-il? Une hottée de plâtras pour me boucher ce trou-là. C'est tout
+petit, votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y
+tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le thé de la
+mère Gibou. Tenez, voilà une porte vitrée.
+
+Ceci fit exclamer les travailleurs.
+
+--Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte
+vitrée, tubercule?
+
+--Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une
+barricade, c'est excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais ça gêne
+pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chipé des pommes pardessus un
+mur où il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitrée, ça coupe les
+cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la
+barricade. Pardi! le verre est traître. Ah çà, vous n'avez pas une
+imagination effrénée, mes camarades!
+
+Du reste, il était furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un
+à l'autre, réclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me
+donne-t-on pas un fusil?
+
+--Un fusil à toi! dit Combeferre.
+
+--Tiens! répliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830
+quand on s'est disputé avec Charles X!
+
+Enjolras haussa les épaules.
+
+--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.
+
+Gavroche se tourna fièrement, et lui répondit:
+
+--Si tu es tué avant moi, je te prends le tien.
+
+--Gamin! dit Enjolras.
+
+--Blanc-bec! dit Gavroche.
+
+Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la rue, fit diversion.
+
+Gavroche lui cria:
+
+--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne
+fait donc rien pour elle?
+
+L'élégant s'enfuit.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Les préparatifs
+
+
+Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la
+Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils
+l'appellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés.
+Le fait est qu'elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept
+pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient, à
+volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en
+escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés
+et arrangés en gradins à l'intérieur. Au dehors le front de la
+barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des
+poutres et des planches qui s'enchevêtraient dans les roues de la
+charrette Anceau et de l'omnibus renversé, avait un aspect hérissé et
+inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait
+été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la
+plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La
+flèche de l'omnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes,
+et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade.
+
+La petite barricade Mondétour, cachée derrière la maison du cabaret, ne
+s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable
+redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jugé à propos de
+barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des
+Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une
+communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués
+par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs.
+
+À cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard,
+dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte
+aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Chanvrerie,
+l'intérieur de la barricade, où le cabaret faisait un angle saillant,
+présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait
+une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes
+maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que
+la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes
+du haut en bas.
+
+Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que
+cette poignée d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni une
+bayonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce
+moment de l'émeute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue
+de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.
+
+Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table
+hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le
+coffre carré et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de
+cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement
+parmi les plus braves et un moment de silence.
+
+Courfeyrac les distribua en souriant.
+
+Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se
+mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril
+de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le
+réserva.
+
+Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela
+avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient
+plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec
+des ondulations lugubres.
+
+On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans
+précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras alla placer trois
+sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde
+rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie.
+
+Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés,
+les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables où personne ne
+passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne
+palpitait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du
+crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence
+où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi
+de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles,
+ils attendirent.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+En attendant
+
+
+Dans ces heures d'attente, que firent-ils?
+
+Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.
+
+Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la
+charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'étain et de plomb fondu
+destinés au moule à balles, fumait sur un réchaud ardent, pendant que
+les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant
+qu'Enjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes,
+Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,
+quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus
+paisibles jours de leurs causeries d'écoliers, et dans un coin de ce
+cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu'ils avaient
+élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur
+chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent
+à dire des vers d'amour.
+
+Quels vers? Les voici:
+
+ _Vous rappelez-vous notre douce vie,_
+ _Lorsque nous étions si jeunes tous deux,_
+ _Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_
+ _Que d'être bien mis et d'être amoureux!_
+
+ _Lorsqu'en ajoutant votre âge à mon âge,_
+ _Nous ne comptions pas à deux quarante ans,_
+ _Et que, dans notre humble et petit ménage,_
+ _Tout, même l'hiver, nous était printemps!_
+
+ _Beaux jours! Manuel était fier et sage,_
+ _Paris s'asseyait à de saints banquets,_
+ _Foy lançait la foudre, et votre corsage_
+ _Avait une épingle où je me piquais._
+
+ _Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_
+ _Quand je vous menais au Prado dîner,_
+ _Vous étiez jolie au point que les roses_
+ _Me faisaient l'effet de se retourner;_
+
+ _Je les entendais dire: Est-elle belle!_
+ _Comme elle sent bon! quels cheveux à flots!_
+ _Sous son mantelet elle cache une aile;_
+ _Son bonnet charmant est à peine éclos._
+
+ _J'errais avec toi, pressant ton bras souple._
+ _Les passants croyaient que l'amour charmé_
+ _Avait marié, dans notre heureux couple,_
+ _Le doux mois d'avril au beau mois de mai._
+
+ _Nous vivions cachés, contents, porte close,_
+ _Dévorant l'amour, bon fruit défendu;_
+ _Ma bouche n'avait pas dit une chose_
+ _Que déjà ton coeur avait répondu._
+
+ _Sorbonne était l'endroit bucolique_
+ _Où je t'adorais du soir au matin._
+ _C'est ainsi qu'une âme amoureuse applique_
+ _La carte du Tendre au pays latin._
+
+ _Ô place Maubert! Ô place Dauphine_
+ _Quand, dans le taudis frais et printanier,_
+ _Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_
+ _Je voyais un astre au fond du grenier._
+
+ _J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_
+ _Mieux que Malebranche et que Lamennais,_
+ _Tu me démontrais la bonté céleste_
+ _Avec une fleur que tu me donnais._
+
+ _Je t'obéissais, tu m'étais soumise._
+ _Ô grenier doré! te lacer! te voir_
+ _Aller et venir dès l'aube en chemise,_
+ _Mirant ton front jeune à ton vieux miroir!_
+
+ _Et qui donc pourrait perdre la mémoire_
+ _De ces temps d'aurore et de firmament,_
+ _De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_
+ _Où l'amour bégaye un argot charmant?_
+
+ _Nos jardins étaient un pot de tulipe;_
+ _Tu masquais la vitre avec un jupon;_
+ _Je prenais le bol de terre de pipe,_
+ _Et je te donnais la tasse en japon._
+
+ _Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_
+ _Ton manchon brûlé, ton boa perdu!_
+ _Et ce cher portrait du divin Shakespeare_
+ _Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_
+
+ _J'étais mendiant, et toi charitable._
+ _Je baisais au vol tes bras frais et ronds._
+ _Dante in-folio nous servait de table_
+ _Pour manger gaîment un cent de marrons._
+
+ _La première fois qu'en mon joyeux bouge_
+ _Je pris un baiser à ta lèvre en feu,_
+ _Quand tu t'en allas décoiffée et rouge,_
+ _Je restai tout pâle et je crus en Dieu_
+
+ _Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_
+ _Et tous ces fichus changés en chiffons?_
+ _Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_
+ _Se sont envolés dans les cieux profonds!_
+
+L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappelés, quelques étoiles
+qui commençaient à briller au ciel, le repos funèbre de ces rues
+désertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se préparait,
+donnaient un charme pathétique à ces vers murmurés à demi-voix dans le
+crépuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, était un doux
+poète.
+
+Cependant on avait allumé un lampion dans la petite barricade, et, dans
+la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi
+gras en avant des voitures chargées de masques qui vont à la Courtille.
+Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.
+
+La torche avait été placée dans une espèce de cage de pavés fermée de
+trois côtés pour l'abriter du vent, et disposée de façon que toute la
+lumière tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient
+plongées dans l'obscurité, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge
+formidablement éclairé comme par une énorme lanterne sourde.
+
+Cette lumière ajoutait à l'écarlate du drapeau je ne sais quelle pourpre
+terrible.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+L'homme recruté rue des Billettes
+
+
+La nuit était tout à fait tombée, rien ne venait. On n'entendait que des
+rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu
+nourries et lointaines. Ce répit, qui se prolongeait, était signe que le
+gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante
+hommes en attendaient soixante mille.
+
+Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les âmes fortes
+au seuil des événements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui
+s'était mis à fabriquer des cartouches dans la salle basse à la clarté
+douteuse de deux chandelles, posées sur le comptoir par précaution à
+cause de la poudre répandue sur les tables. Ces deux chandelles ne
+jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgés en outre avaient eu
+soin de ne point allumer de lumière dans les étages supérieurs.
+
+Gavroche en ce moment était fort préoccupé, non pas précisément de ses
+cartouches.
+
+L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et
+était allé s'asseoir à la table la moins éclairée. Il lui était échu un
+fusil de munition grand modèle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche
+jusqu'à cet instant, distrait par cent choses «amusantes», n'avait pas
+même vu cet homme.
+
+Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son
+fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.
+Ceux qui auraient épié l'homme jusqu'à ce moment l'auraient vu tout
+observer dans la barricade et dans la bande des insurgés avec une
+attention singulière; mais depuis qu'il était entré dans la salle, il
+avait été pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien
+voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif
+et se mit à tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche
+auprès de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même temps, sur son
+visage enfantin, à la fois si effronté et si sérieux, si évaporé et si
+profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux
+qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je
+rêve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non!
+etc. Gavroche se balançait sur ses talons crispait ses deux poings dans
+ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dépensait en une lippe
+démesurée toute la sagacité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait,
+incertain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la mine du chef des
+eunuques au marché des esclaves découvrant une Vénus parmi des dondons,
+et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël dans un tas de croûtes.
+Tout chez lui était en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence
+qui combine. Il était évident qu'il arrivait un événement à Gavroche.
+
+C'est au plus fort de cette préoccupation qu'Enjolras l'aborda.
+
+--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,
+glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et
+reviens me dire ce qui se passe.
+
+Gavroche se haussa sur ses hanches.
+
+--Les petits sont donc bons à quelque chose! c'est bien heureux! J'y
+vas. En attendant fiez-vous aux petits, méfiez-vous des grands...--Et
+Gavroche, levant la tête et baissant la voix, ajouta, en désignant
+l'homme de la rue des Billettes:
+
+--Vous voyez bien ce grand-là?
+
+--Eh bien?
+
+--C'est un mouchard.
+
+--Tu es sûr?
+
+--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlevé par l'oreille de la
+corniche du pont Royal où je prenais l'air.
+
+Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots très bas à un
+ouvrier du port aux vins qui se trouvait là. L'ouvrier sortit de la
+salle et y rentra presque tout de suite accompagné de trois autres. Ces
+quatre hommes, quatre portefaix aux larges épaules, allèrent se placer,
+sans rien faire qui pût attirer son attention, derrière la table où
+était accoudé l'homme de la rue des Billettes. Ils étaient visiblement
+prêts à se jeter sur lui.
+
+Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+À cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son
+regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir
+sa pensée. Il sourit d'un sourire qui était tout ce qu'on peut voir au
+monde de plus dédaigneux, de plus énergique et de plus résolu, et
+répondit avec une gravité hautaine:
+
+--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!
+
+--Vous êtes mouchard?
+
+--Je suis agent de l'autorité.
+
+--Vous vous appelez?
+
+--Javert.
+
+Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que
+Javert eût eu le temps de se retourner, il fut colleté, terrassé,
+garrotté, fouillé.
+
+On trouva sur lui une petite carte ronde collée entre deux verres et
+portant d'un côté les armes de France, gravées, avec cette légende:
+_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT,
+inspecteur de police, âgé de cinquante-deux ans; et la signature du
+préfet de police d'alors, M. Gisquet.
+
+Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pièces
+d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrière la montre, au fond
+du gousset, on tâta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras
+déplia et où il lut ces cinq lignes écrites de la main même du préfet de
+police:
+
+«Sitôt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par
+une surveillance spéciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des
+allures sur la berge de la rive droite de la Seine, près le pont
+d'Iéna.»
+
+Le fouillage terminé, on redressa Javert, on lui noua les bras derrière
+le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre
+qui avait jadis donné son nom au cabaret.
+
+Gavroche, qui avait assisté à toute la scène et tout approuvé d'un
+hochement de tête silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:
+
+--C'est la souris qui a pris le chat.
+
+Tout cela s'était exécuté si rapidement que c'était fini quand on s'en
+aperçut autour du cabaret. Javert n'avait pas jeté un cri. En voyant
+Javert lié au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les
+hommes dispersés dans les deux barricades, accoururent.
+
+Javert, adossé au poteau, et si entouré de cordes qu'il ne pouvait faire
+un mouvement, levait la tête avec la sérénité intrépide de l'homme qui
+n'a jamais menti.
+
+--C'est un mouchard, dit Enjolras.
+
+Et se tournant vers Javert:
+
+--Vous serez fusillé deux minutes avant que la barricade soit prise.
+
+Javert répliqua de son accent le plus impérieux:
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Nous ménageons la poudre.
+
+--Alors finissez-en d'un coup de couteau.
+
+--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des
+assassins.
+
+Puis il appela Gavroche.
+
+--Toi! va à ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.
+
+--J'y vas, cria Gavroche.
+
+Et s'arrêtant au moment de partir:
+
+--À propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le
+musicien, mais je veux la clarinette.
+
+Le gamin fit le salut militaire et franchit gaîment la coupure de la
+grande barricade.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé Le Cabuc qui ne se
+nommait peut-être pas Le Cabuc
+
+
+La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complète,
+le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et réel ces grandes
+minutes de gésine sociale et d'enfantement révolutionnaire où il y a de
+la convulsion mêlée à l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse
+ébauchée ici, un incident plein d'une horreur épique et farouche qui
+survint presque aussitôt après le départ de Gavroche.
+
+Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomèrent en
+roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre
+eux d'où ils viennent. Parmi les passants qui s'étaient réunis au
+rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait
+un être portant la veste du portefaix usée aux épaules, qui gesticulait
+et vociférait et avait la mine d'une espèce d'ivrogne sauvage. Cet
+homme, un nommé ou surnommé Le Cabuc, et du reste tout à fait inconnu de
+ceux qui prétendaient le connaître, très ivre, ou faisant semblant,
+s'était attablé avec quelques autres à une table qu'ils avaient tirée en
+dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient
+tête, semblait considérer d'un air de réflexion la grande maison du fond
+de la barricade dont les cinq étages dominaient toute la rue et
+faisaient face à la rue Saint-Denis. Tout à coup il s'écria:
+
+--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-là qu'il faudrait tirer.
+Quand nous serons là aux croisées, du diable si quelqu'un avance dans la
+rue!
+
+--Oui, mais la maison est fermée, dit un des buveurs.
+
+--Cognons!
+
+--On n'ouvrira pas.
+
+--Enfonçons la porte!
+
+Le Cabuc court à la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.
+La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne répond.
+Un troisième coup. Même silence.
+
+--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.
+
+Rien ne bouge.
+
+Alors il saisit un fusil et commence à battre la porte à coups de
+crosse. C'était une vieille porte d'allée, cintrée, basse, étroite,
+solide, toute en chêne, doublée à l'intérieur d'une feuille de tôle et
+d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de
+crosse faisaient trembler la maison, mais n'ébranlaient pas la porte.
+
+Toutefois il est probable que les habitants s'étaient émus, car on vit
+enfin s'éclairer et s'ouvrir une petite lucarne carrée au troisième
+étage, et apparaître à cette lucarne une chandelle et la tête béate et
+effrayée d'un bonhomme en cheveux gris qui était le portier.
+
+L'homme qui cognait s'interrompit.
+
+--Messieurs, demanda le portier, que désirez-vous?
+
+--Ouvre! dit Le Cabuc.
+
+--Messieurs, cela ne se peut pas.
+
+--Ouvre toujours!
+
+--Impossible, messieurs!
+
+Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il
+était en bas, et qu'il faisait très noir, le portier ne le vit point.
+
+--Oui ou non, veux-tu ouvrir?
+
+--Non, messieurs!
+
+--Tu dis non?
+
+--Je dis non, mes bons....
+
+Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil était lâché; la balle lui
+était entrée sous le menton et était sortie par la nuque après avoir
+traversé la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-même sans pousser
+un soupir. La chandelle tomba et s'éteignit, et l'on ne vit plus rien
+qu'une tête immobile posée au bord de la lucarne et un peu de fumée
+blanchâtre qui s'en allait vers le toit.
+
+--Voilà! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pavé la crosse de son
+fusil.
+
+Il avait à peine prononcé ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur
+son épaule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une
+voix qui lui disait:
+
+--À genoux.
+
+Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide
+d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet à la main.
+
+À la détonation, il était arrivé.
+
+Il avait empoigné de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et
+la bretelle du Cabuc.
+
+--À genoux, répéta-t-il.
+
+Et d'un mouvement souverain le frêle jeune homme de vingt ans plia comme
+un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.
+Le Cabuc essaya de résister, mais il semblait qu'il eût été saisi par un
+poing surhumain.
+
+Pâle, le col nu, les cheveux épars, Enjolras, avec son visage de femme,
+avait en ce moment je ne sais quoi de la Thémis antique. Ses narines
+gonflées, ses yeux baissés donnaient à son implacable profil grec cette
+expression de colère et cette expression de chasteté qui, au point de
+vue de l'ancien monde, conviennent à la justice.
+
+Toute la barricade était accourue, puis tous s'étaient rangés en cercle
+à distance, sentant qu'il était impossible de prononcer une parole
+devant la chose qu'ils allaient voir.
+
+Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se débattre et tremblait de tous
+ses membres. Enjolras le lâcha et tira sa montre.
+
+--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.
+
+--Grâce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tête et balbutia
+quelques jurements inarticulés.
+
+Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,
+puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les
+cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui
+appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes
+intrépides, qui étaient si tranquillement entrés dans la plus effrayante
+des aventures, détournèrent la tête.
+
+On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pavé le front en avant,
+et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et
+sévère.
+
+Puis il poussa du pied le cadavre et dit:
+
+--Jetez cela dehors.
+
+Trois hommes soulevèrent le corps du misérable qu'agitaient les
+dernières convulsions machinales de la vie expirée, et le jetèrent
+par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondétour.
+
+Enjolras était demeuré pensif. On ne sait quelles ténèbres grandioses se
+répandaient lentement sur sa redoutable sérénité. Tout à coup il éleva
+la voix. On fit silence.
+
+--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce
+que j'ai fait est horrible. Il a tué, c'est pourquoi je l'ai tué. J'ai
+dû le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat
+est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de
+la révolution, nous sommes les prêtres de la république, nous sommes les
+hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre
+combat. J'ai donc jugé et condamné à mort cet homme. Quant à moi,
+contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jugé
+aussi, et vous verrez tout à l'heure à quoi je me suis condamné.
+
+Ceux qui écoutaient tressaillirent.
+
+--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.
+
+--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En exécutant cet homme, j'ai
+obéi à la nécessité; mais la nécessité est un monstre du vieux monde; la
+nécessité s'appelle Fatalité. Or, la loi du progrès, c'est que les
+monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalité s'évanouisse
+devant la fraternité. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot
+amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as
+l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y
+aura dans l'avenir ni ténèbres, ni coups de foudre, ni ignorance féroce,
+ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de
+Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le
+genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour où tout sera
+concorde, harmonie, lumière, joie et vie, il viendra. Et c'est pour
+qu'il vienne que nous allons mourir.
+
+Enjolras se tut. Ses lèvres de vierge se refermèrent; et il resta
+quelque temps debout à l'endroit où il avait versé le sang, dans une
+immobilité de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de
+lui.
+
+Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,
+appuyés l'un sur l'autre à l'angle de la barricade, considéraient avec
+une admiration où il y avait de la compassion ce grave jeune homme,
+bourreau et prêtre, de lumière comme le cristal, et de roche aussi.
+
+Disons tout de suite que plus tard, après l'action, quand les cadavres
+furent portés à la morgue et fouillés, on trouva sur Le Cabuc une carte
+d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,
+le rapport spécial fait à ce sujet au préfet de police de 1832.
+
+Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police étrange, mais
+probablement fondée, Le Cabuc, c'était Claquesous. Le fait est qu'à
+partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.
+Claquesous n'a laissé nulle trace de sa disparition; il semblerait
+s'être amalgamé à l'invisible. Sa vie avait été ténèbres; sa fin fut
+nuit.
+
+Tout le groupe insurgé était encore sous l'émotion de ce procès tragique
+si vite instruit et si vite terminé, quand Courfeyrac revit dans la
+barricade le petit jeune homme qui le matin avait demandé chez lui
+Marius.
+
+Ce garçon, qui avait l'air hardi et insouciant, était venu à la nuit
+rejoindre les insurgés.
+
+
+
+
+Livre treizième--Marius entre dans l'ombre
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
+
+
+Cette voix qui à travers le crépuscule avait appelé Marius à la
+barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix
+de la destinée. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait à
+la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces
+lugubres ouvertures qui se font dans les ténèbres devant le désespoir
+sont tentantes, Marius écarta la grille qui l'avait tant de fois laissé
+passer, sortit du jardin et dit: allons!
+
+Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le
+cerveau, incapable de rien accepter désormais du sort après ces deux
+mois passés dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accablé à
+la fois par toutes les rêveries du désespoir, il n'avait plus qu'un
+désir, en finir bien vite.
+
+Il se mit à marcher rapidement. Il se trouvait précisément qu'il était
+armé, ayant sur lui les pistolets de Javert.
+
+Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'était perdu à ses yeux dans
+les rues.
+
+Marius, qui était sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa
+l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-Élysées, la place Louis
+XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y étaient ouverts, le gaz y
+brûlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on
+prenait des glaces au café Laiter, on mangeait des petits gâteaux à la
+pâtisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au
+galop de l'hôtel des Princes et de l'hôtel Meurice.
+
+Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honoré. Les
+boutiques y étaient fermées, les marchands causaient devant leurs portes
+entr'ouvertes, les passants circulaient, les réverbères étaient allumés,
+à partir du premier étage toutes les croisées étaient éclairées comme à
+l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.
+
+Marius suivit la rue Saint-Honoré. À mesure qu'il s'éloignait du
+Palais-Royal, il y avait moins de fenêtres éclairées; les boutiques
+étaient tout à fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue
+s'assombrissait et en même temps la foule s'épaississait. Car les
+passants maintenant étaient une foule. On ne voyait personne parler dans
+cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et
+profond.
+
+Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait «des rassemblements»,
+espèces de groupes immobiles et sombres qui étaient parmi les allants et
+venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.
+
+À l'entrée de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'était
+un bloc résistant, massif, solide, compact, presque impénétrable, de
+gens entassés qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait là presque plus
+d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des
+casquettes, des têtes hérissées et terreuses. Cette multitude ondulait
+confusément dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent
+rauque d'un frémissement. Quoique pas un ne marchât, on entendait un
+piétinement dans la boue. Au-delà de cette épaisseur de foule, dans la
+rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la
+rue Saint-Honoré, il n'y avait plus une seule vitre où brillât une
+chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et
+décroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-là ressemblaient
+à de grosses étoiles rouges pendues à des cordes et jetaient sur le pavé
+une ombre qui avait la forme d'une grande araignée. Ces rues n'étaient
+pas désertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes
+remuées et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dépassait cette
+limite. Là cessait la circulation. Là finissait la foule et commençait
+l'armée.
+
+Marius voulait avec la volonté de l'homme qui n'espère plus. On l'avait
+appelé, il fallait qu'il allât. Il trouva le moyen de traverser la foule
+et de traverser le bivouac des troupes, il se déroba aux patrouilles, il
+évita les sentinelles. Il fit un détour, gagna la rue de Béthisy, et se
+dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait
+plus de lanternes.
+
+Après avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisière des
+troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,
+plus un soldat, plus une lumière; personne. La solitude, le silence, la
+nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'était
+entrer dans une cave.
+
+Il continua d'avancer.
+
+Il fit quelques pas. Quelqu'un passa près de lui en courant. Était-ce un
+homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Cela avait
+passé et s'était évanoui.
+
+De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea être la rue
+de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta à un
+obstacle. Il étendit les mains. C'était une charrette renversée; son
+pied reconnut des flaques d'eau, des fondrières, des pavés épars et
+amoncelés. Il y avait là une barricade ébauchée et abandonnée. Il
+escalada les pavés et se trouva de l'autre côté du barrage. Il marchait
+très près des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au
+delà de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose
+de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'étaient deux chevaux
+blancs; les chevaux de l'omnibus dételé le matin par Bossuet, qui
+avaient erré au hasard de rue en rue toute la journée et avaient fini
+par s'arrêter là, avec cette patience accablée des brutes qui ne
+comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les
+actions de la providence.
+
+Marius laissa les chevaux derrière lui. Comme il abordait une rue qui
+lui faisait l'effet d'être la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,
+venu on ne sait d'où et qui traversait l'obscurité au hasard, siffla
+tout près de lui, et la balle perça au-dessus de sa tête un plat à barbe
+de cuivre suspendu à la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en
+1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat à
+barbe troué.
+
+Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. À partir de cet instant, il
+ne rencontra plus rien.
+
+Tout cet itinéraire ressemblait à une descente de marches noires.
+
+Marius n'en alla pas moins en avant.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Paris à vol de hibou
+
+
+Un être qui eût plané sur Paris en ce moment avec l'aile de la
+chauve-souris ou de la chouette eût eu sous les yeux un spectacle morne.
+
+Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la
+ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se
+croisent mille ruelles et dont les insurgés avaient fait leur redoute et
+leur place d'armes, lui eût apparu comme un énorme trou sombre creusé au
+centre de Paris. Là le regard tombait dans un abîme. Grâce aux
+réverbères brisés, grâce aux fenêtres fermées, là cessait tout
+rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police
+de l'émeute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est-à-dire la
+nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurité, multiplier chaque
+combattant par les possibilités que cette obscurité contient, c'est la
+tactique nécessaire de l'insurrection. À la chute du jour, toute croisée
+où une chandelle s'allumait avait reçu une balle. La lumière était
+éteinte, quelquefois l'habitant tué. Aussi rien ne bougeait. Il n'y
+avait rien là que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans
+les rues une sorte d'horreur sacrée. On n'y apercevait même pas les
+longues rangées de fenêtres et d'étages, les dentelures des cheminées et
+des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pavé boueux et mouillé.
+L'oeil qui eût regardé d'en haut dans cet amas d'ombre eût entrevu
+peut-être çà et là, de distance en distance, des clartés indistinctes
+faisant saillir des lignes brisées et bizarres, des profils de
+constructions singulières, quelque chose de pareil à des lueurs allant
+et venant dans des ruines; c'est là qu'étaient les barricades. Le reste
+était un lac d'obscurité, brumeux, pesant, funèbre, au-dessus duquel se
+dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,
+l'église Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands édifices
+dont l'homme fait des géants et dont la nuit fait des fantômes.
+
+Tout autour de ce labyrinthe désert et inquiétant, dans les quartiers où
+la circulation parisienne n'était pas anéantie et où quelques rares
+réverbères brillaient, l'observateur aérien eût pu distinguer la
+scintillation métallique des sabres et des bayonnettes, le roulement
+sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux
+grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et
+se fermait lentement autour de l'émeute.
+
+Le quartier investi n'était plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;
+tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,
+chacune des rues où l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.
+
+Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et
+redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de
+séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les
+attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui
+allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de
+rue; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit.
+C'était fini. Plus d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair
+des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de
+la mort. Où? comment? quand? On ne savait, mais c'était certain et
+inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et
+l'insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la
+bourgeoisie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour les uns comme
+pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou
+vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême,
+obscurité tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris
+de résolution et les plus hardis de terreur.
+
+Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale. Pour
+les uns, avancer, c'était mourir, et personne ne songeait à reculer;
+pour les autres, rester, c'était mourir, et personne ne songeait à fuir.
+
+Il était nécessaire que le lendemain tout fût terminé, que le triomphe
+fût ici ou là, que l'insurrection fût une révolution ou une
+échauffourée. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre
+bourgeois le sentait. De là une pensée d'angoisse qui se mêlait à
+l'ombre impénétrable de ce quartier où tout allait se décider; de là un
+redoublement d'anxiété autour de ce silence d'où allait sortir une
+catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchirant comme un
+râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien
+n'était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée
+se lamentant dans les ténèbres.
+
+Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce
+que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies
+de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu; des nuages lourds
+emplissaient tout l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait un
+ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se déployait
+sur cet immense tombeau.
+
+Tandis qu'une bataille encore toute politique se préparait dans ce même
+emplacement qui avait vu déjà tant d'événements révolutionnaires, tandis
+que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des
+principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s'approchaient
+pour se heurter, s'étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait
+et appelait l'heure dernière et décisive de la crise, au loin et en
+dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de
+ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris
+heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du
+peuple.
+
+Voix effrayante et sacrée qui se compose du rugissement de la brute et
+de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,
+qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut
+comme la voix du tonnerre.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+L'extrême bord
+
+
+Marius était arrivé aux halles.
+
+Là tout était plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans
+les rues voisines. On eût dit que la paix glaciale du sépulcre était
+sortie de terre et s'était répandue sous le ciel.
+
+Une rougeur pourtant découpait sur ce fond noir la haute toiture des
+maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du côté de Saint-Eustache.
+C'était le reflet de la torche qui brûlait dans la barricade de
+Corinthe. Marius s'était dirigé sur cette rougeur. Elle l'avait amené au
+Marché-aux-Poirées, et il entrevoyait l'embouchure ténébreuse de la rue
+des Prêcheurs. Il y entra. La vedette des insurgés qui guettait à
+l'autre bout ne l'aperçut pas. Il se sentait tout près de ce qu'il était
+venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au
+coude de ce court tronçon de la ruelle Mondétour qui était, on s'en
+souvient, la seule communication conservée par Enjolras avec le dehors.
+Au coin de la dernière maison, à sa gauche, il avança la tête, et
+regarda dans le tronçon Mondétour.
+
+Un peu au delà de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la
+Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre où il était lui-même
+enseveli, il aperçut quelque lueur sur les pavés, un peu du cabaret, et,
+derrière, un lampion clignotant dans une espèce de muraille informe, et
+des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela était
+à dix toises de lui. C'était l'intérieur de la barricade.
+
+Les maisons qui bordaient la ruelle à droite lui cachaient le reste du
+cabaret, la grande barricade et le drapeau.
+
+Marius n'avait plus qu'un pas à faire.
+
+Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,
+et songea à son père.
+
+Il songea à cet héroïque colonel Pontmercy qui avait été un si fier
+soldat, qui avait gardé sous la République la frontière de France et
+touché sous l'empereur la frontière d'Asie, qui avait vu Gênes,
+Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui
+avait laissé sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de
+ce même sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi
+avant l'âge dans la discipline et le commandement, qui avait vécu le
+ceinturon bouclé, les épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde
+noircie par la poudre, le front plissé par le casque, sous la baraque,
+au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans était
+revenu des grandes guerres la joue balafrée, le visage souriant, simple,
+tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la
+France et rien contre elle.
+
+Il se dit que son jour à lui était venu aussi, que son heure avait enfin
+sonné, qu'après son père il allait, lui aussi, être brave, intrépide,
+hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,
+verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire
+la guerre à son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce
+champ de bataille où il allait descendre, c'était la rue, et que cette
+guerre qu'il allait faire, c'était la guerre civile!
+
+Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que
+c'était là qu'il allait tomber.
+
+Alors il frissonna.
+
+Il songea à cette épée de son père que son aïeul avait vendue à un
+brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrettée. Il se dit
+qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste épée, de lui échapper
+et de s'en aller irritée dans les ténèbres; que si elle s'était enfuie
+ainsi, c'est qu'elle était intelligente et qu'elle prévoyait l'avenir;
+c'est qu'elle pressentait l'émeute, la guerre des ruisseaux, la guerre
+des pavés, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donnés
+et reçus par derrière; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,
+elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'après ce
+qu'elle avait fait avec le père, elle ne voulait pas faire cela avec le
+fils! Il se dit que si cette épée était là, si, l'ayant recueillie au
+chevet de son père mort, il avait osé la prendre et l'emporter pour ce
+combat de nuit entre Français dans un carrefour, à coup sûr elle lui
+brûlerait les mains et se mettrait à flamboyer devant lui comme l'épée
+de l'ange! Il se dit qu'il était heureux qu'elle n'y fût pas et qu'elle
+eût disparu, que cela était bien, que cela était juste, que son aïeul
+avait été le vrai gardien de la gloire de son père, et qu'il valait
+mieux que l'épée du colonel eût été criée à l'encan, vendue au fripier,
+jetée aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la
+patrie.
+
+Et puis il se mit à pleurer amèrement.
+
+Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le
+pouvait. Puisqu'elle était partie, il fallait bien qu'il mourût. Ne lui
+avait-il pas donné sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle était partie
+sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourût. Et puis il
+était clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en était allée
+ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son
+adresse! À quoi bon vivre et pourquoi vivre à présent? Et puis, quoi!
+être venu jusque-là et reculer! s'être approché du danger, et s'enfuir!
+être venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout
+tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela
+suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui
+l'attendaient! qui avaient peut-être besoin de lui! qui étaient une
+poignée contre une armée! Manquer à tout à la fois, à l'amour, à
+l'amitié, à sa parole! Donner à sa poltronnerie le prétexte du
+patriotisme! Mais cela était impossible, et si le fantôme de son père
+était là dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins
+du plat de son épée et lui crierait: Marche donc, lâche!
+
+En proie au va-et-vient de ses pensées, il baissait la tête.
+
+Tout à coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait
+de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pensée propre au
+voisinage de la tombe; être près de la mort, cela fait voir vrai. La
+vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-être sur le point
+d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la
+rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'âme
+intérieur, devant l'oeil de sa pensée. Tous les tumultueux points
+d'interrogation de la rêverie lui revinrent en foule, mais sans le
+troubler. Il n'en laissa aucun sans réponse.
+
+Voyons, pourquoi son père s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des
+cas où l'insurrection monte à la dignité de devoir? qu'y aurait-il donc
+de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui
+s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il
+ne s'agit plus d'un territoire sacré, mais d'une idée sainte. La patrie
+se plaint, soit; mais l'humanité applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que
+la patrie se plaigne? La France saigne, mais la liberté sourit; et
+devant le sourire de la liberté, la France oublie sa plaie. Et puis, à
+voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre
+civile?
+
+La guerre civile? qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il y a une guerre
+étrangère? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre
+entre frères? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni
+guerre étrangère, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la
+guerre juste. Jusqu'au jour où le grand concordat humain sera conclu, la
+guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se hâte contre
+le passé qui s'attarde, peut être nécessaire. Qu'a-t-on à reprocher à
+cette guerre-là? La guerre ne devient honte, l'épée ne devient poignard
+que lorsqu'elle assassine le droit, le progrès, la raison, la
+civilisation, la vérité. Alors, guerre civile ou guerre étrangère, elle
+est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la
+justice, de quel droit une forme de la guerre en mépriserait-elle une
+autre? de quel droit l'épée de Washington renierait-elle la pique de
+Camille Desmoulins? Léonidas contre l'étranger, Timoléon contre le
+tyran, lequel est le plus grand? l'un est le défenseur, l'autre est le
+libérateur. Flétrira-t-on, sans s'inquiéter du but, toute prise d'armes
+dans l'intérieur de la cité? alors notez d'infamie Brutus, Marcel,
+Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues?
+Pourquoi pas? c'était la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de
+Pélage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France,
+Marnix contre l'Espagne, Pélage contre les Maures; tous contre
+l'étranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'étranger; l'oppression, c'est
+l'étranger; le droit divin, c'est l'étranger. Le despotisme viole la
+frontière morale, comme l'invasion viole la frontière géographique.
+Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas,
+reprendre son territoire. Il vient une heure où protester ne suffit
+plus; après la philosophie il faut l'action; la vive force achève ce que
+l'idée a ébauché; _Prométhée enchaîné_ commence, Aristogiton finit;
+l'Encyclopédie éclaire les âmes, le 10 août les électrise. Après
+Eschyle, Thrasybule; après Diderot, Danton. Les multitudes ont une
+tendance à accepter le maître. Leur masse dépose de l'apathie. Une foule
+se totalise aisément en obéissance. Il faut les remuer, les pousser,
+rudoyer les hommes par le bienfait même de leur délivrance, leur blesser
+les yeux par le vrai, leur jeter la lumière à poignées terribles. Il
+faut qu'ils soient eux-mêmes un peu foudroyés par leur propre salut; cet
+éblouissement les réveille. De là la nécessité des tocsins et des
+guerres. Il faut que de grands combattants se lèvent, illuminent les
+nations par l'audace, et secouent cette triste humanité que couvrent
+d'ombre le droit divin, la gloire césarienne, la force, le fanatisme, le
+pouvoir irresponsable et les majestés absolues; cohue stupidement
+occupée à contempler, dans leur splendeur crépusculaire, ces sombres
+triomphes de la nuit. À bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous?
+appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont
+tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les
+principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le
+propre de la vérité c'est de manquer de complaisance; pas de concession
+donc; tout empiétement sur l'homme doit être réprimé; il y a le droit
+divin dans Louis XVI, il y a le _parce que Bourbon_ dans Louis-Philippe;
+tous deux représentent dans une certaine mesure la confiscation du
+droit, et pour déblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre;
+il le faut, la France étant toujours ce qui commence. Quand le maître
+tombe en France, il tombe partout. En somme, rétablir la vérité sociale,
+rendre son trône à la liberté, rendre le peuple au peuple, rendre à
+l'homme la souveraineté, replacer la pourpre sur la tête de la France,
+restaurer dans leur plénitude la raison et l'équité, supprimer tout
+germe d'antagonisme en restituant chacun à lui-même, anéantir l'obstacle
+que la royauté fait à l'immense concorde universelle, remettre le genre
+humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par
+conséquent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-là construisent la
+paix. Une énorme forteresse de préjugés, de privilèges, de
+superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences,
+d'iniquités, de ténèbres, est encore debout sur le monde avec ses tours
+de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse
+monstrueuse. Vaincre à Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille,
+c'est immense.
+
+Il n'est personne qui ne l'ait remarqué sur soi-même, l'âme, et c'est là
+la merveille de son unité compliquée d'ubiquité, a cette aptitude
+étrange de raisonner presque froidement dans les extrémités les plus
+violentes, et il arrive souvent que la passion désolée et le profond
+désespoir, dans l'agonie même de leurs monologues les plus noirs,
+traitent des sujets et discutent des thèses. La logique se mêle à la
+convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage
+lugubre de la pensée. C'était là la situation d'esprit de Marius.
+
+Tout en songeant ainsi, accablé, mais résolu, hésitant pourtant, et, en
+somme, frémissant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans
+l'intérieur de la barricade. Les insurgés y causaient à demi-voix, sans
+remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la dernière phase
+de l'attente. Au-dessus d'eux, à une lucarne d'un troisième étage,
+Marius distinguait une espèce de spectateur ou de témoin qui lui
+semblait singulièrement attentif. C'était le portier tué par Le Cabuc.
+D'en bas, à la réverbération de la torche enfouie dans les pavés, on
+apercevait cette tête vaguement. Rien n'était plus étrange, à cette
+clarté sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, étonnée,
+avec ses cheveux hérissés, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche
+béante, penchée sur la rue dans une attitude de curiosité.
+
+On eût dit que celui qui était mort considérait ceux qui allaient
+mourir. Une longue traînée de sang qui avait coulé de cette tête
+descendait en filets rougeâtres de la lucarne jusqu'à la hauteur du
+premier étage où elle s'arrêtait.
+
+
+
+
+Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le drapeau--Premier acte
+
+
+Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonné à Saint-Merry, Enjolras
+et Combeferre étaient allés s'asseoir, la carabine à la main, près de la
+coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils écoutaient,
+cherchant à saisir même le bruit de marche le plus sourd et le plus
+lointain.
+
+Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie,
+qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'éleva et se mit à chanter
+distinctement sur le vieil air populaire _Au clair de la lune_ cette
+poésie terminée par une sorte de cri pareil au chant du coq:
+
+ _Mon nez est en larmes._
+ _Mon ami Bugeaud,_
+ _Prêt'-moi tes gendarmes_
+ _Pour leur dire un mot._
+ _En capote bleue,_
+ _La poule au shako,_
+ _Voici la banlieue!_
+ _Co-cocorico!_
+
+Ils se serrèrent la main.
+
+--C'est Gavroche, dit Enjolras.
+
+--Il nous avertit, dit Combeferre.
+
+Une course précipitée troubla la rue déserte, on vit un être plus agile
+qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la
+barricade tout essoufflé, en disant:
+
+--Mon fusil! Les voici.
+
+Un frisson électrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le
+mouvement des mains cherchant les fusils.
+
+--Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin.
+
+--Je veux le grand fusil, répondit Gavroche.
+
+Et il prit le fusil de Javert.
+
+Deux sentinelles s'étaient repliées et étaient rentrées presque en même
+temps que Gavroche. C'était la sentinelle du bout de la rue et la
+vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Prêcheurs
+était restée à son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du côté
+des ponts et des halles.
+
+La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavés à peine étaient visibles au
+reflet de la lumière qui se projetait sur le drapeau, offrait aux
+insurgés l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une
+fumée.
+
+Chacun avait pris son poste de combat.
+
+Quarante-trois insurgés, parmi lesquels Enjolras, Combeferre,
+Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, étaient agenouillés
+dans la grande barricade, les têtes à fleur de la crête du barrage, les
+canons des fusils et des carabines braqués sur les pavés comme à des
+meurtrières, attentifs, muets, prêts à faire feu. Six, commandés par
+Feuilly, s'étaient installés, le fusil en joue, aux fenêtres des deux
+étages de Corinthe.
+
+Quelques instants s'écoulèrent encore, puis un bruit de pas, mesuré,
+pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du côté de Saint-Leu. Ce
+bruit, d'abord faible, puis précis, puis lourd et sonore, s'approchait
+lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuité tranquille
+et terrible. On n'entendait rien que cela. C'était tout ensemble le
+silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre
+avait on ne sait quoi d'énorme et de multiple qui éveillait l'idée d'une
+foule en même temps que l'idée d'un spectre. On croyait entendre marcher
+l'effrayante statue Légion. Ce pas approcha; il approcha encore, et
+s'arrêta. Il sembla qu'on entendît au bout de la rue le souffle de
+beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait
+tout au fond, dans cette épaisse obscurité, une multitude de fils
+métalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui
+s'agitaient, pareils à ces indescriptibles réseaux phosphoriques qu'au
+moment de s'endormir on aperçoit, sous ses paupières fermées, dans les
+premiers brouillards du sommeil. C'étaient les bayonnettes et les canons
+de fusils confusément éclairés par la réverbération lointaine de la
+torche.
+
+Il y eut encore une pause, comme si des deux côtés on attendait. Tout à
+coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne
+voyait personne, et qu'il semblait que c'était l'obscurité elle-même qui
+parlait, cria:
+
+--Qui vive?
+
+En même temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent.
+
+Enjolras répondit d'un accent vibrant et altier:
+
+--Révolution française.
+
+--Feu! dit la voix.
+
+Un éclair empourpra toutes les façades de la rue comme si la porte d'une
+fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.
+
+Une effroyable détonation éclata sur la barricade. Le drapeau rouge
+tomba. La décharge avait été si violente et si dense qu'elle en avait
+coupé la hampe; c'est-à-dire la pointe même du timon de l'omnibus. Des
+balles, qui avaient ricoché sur les corniches des maisons, pénétrèrent
+dans la barricade et blessèrent plusieurs hommes.
+
+L'impression de cette première décharge fut glaçante. L'attaque était
+rude, et de nature à faire songer les plus hardis. Il était évident
+qu'on avait au moins affaire à un régiment tout entier.
+
+--Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour
+riposter qu'ils soient engagés dans la rue.
+
+--Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau!
+
+Il ramassa le drapeau qui était précisément tombé à ses pieds.
+
+On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe
+rechargeait les armes.
+
+Enjolras reprit:
+
+--Qui est-ce qui a du coeur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur
+la barricade?
+
+Pas un ne répondit. Monter sur la barricade au moment où sans doute elle
+était couchée en joue de nouveau, c'était simplement la mort. Le plus
+brave hésite à se condamner. Enjolras lui-même avait un frémissement. Il
+répéta:
+
+--Personne ne se présente?
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le drapeau--Deuxième acte
+
+
+Depuis qu'on était arrivé à Corinthe et qu'on avait commencé à
+construire la barricade, on n'avait plus guère fait attention au père
+Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitté l'attroupement. Il était
+entré dans le rez-de-chaussée du cabaret et s'était assis derrière le
+comptoir. Là, il s'était pour ainsi dire anéanti en lui-même. Il
+semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres
+l'avaient deux ou trois fois accosté, l'avertissant du péril,
+l'engageant à se retirer, sans qu'il parût les entendre. Quand on ne lui
+parlait pas, sa bouche remuait comme s'il répondait à quelqu'un, et dès
+qu'on lui adressait la parole, ses lèvres devenaient immobiles et ses
+yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la
+barricade fût attaquée, il avait pris une posture qu'il n'avait plus
+quittée, les deux poings sur ses deux genoux et la tête penchée en avant
+comme s'il regardait dans un précipice. Rien n'avait pu le tirer de
+cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit fût dans la
+barricade. Quand chacun était allé prendre sa place de combat, il
+n'était plus resté dans la salle basse que Javert lié au poteau, un
+insurgé le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de
+l'attaque, à la détonation, la secousse physique l'avait atteint et
+comme réveillé, il s'était levé brusquement, il avait traversé la salle,
+et à l'instant où Enjolras répéta son appel:--Personne ne se présente?
+on vit le vieillard apparaître sur le seuil du cabaret.
+
+Sa présence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'éleva:
+
+--C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le représentant du
+peuple!
+
+Il est probable qu'il n'entendait pas.
+
+Il marcha droit à Enjolras, les insurgés s'écartaient devant lui avec
+une crainte religieuse, il arracha le drapeau à Enjolras qui reculait
+pétrifié, et alors, sans que personne osât ni l'arrêter ni l'aider, ce
+vieillard de quatre-vingts ans, la tête branlante, le pied ferme, se mit
+à gravir lentement l'escalier de pavés pratiqué dans la barricade. Cela
+était si sombre et si grand que tous autour de lui crièrent: Chapeau
+bas! À chaque marche qu'il montait, c'était effrayant, ses cheveux
+blancs, sa face décrépite, son grand front chauve et ridé, ses yeux
+caves, sa bouche étonnée et ouverte, son vieux bras levant la bannière
+rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clarté sanglante
+de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le
+drapeau de la terreur à la main.
+
+Quand il fut au haut de la dernière marche, quand ce fantôme tremblant
+et terrible, debout sur ce monceau de décombres en présence de douze
+cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il
+était plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les ténèbres une
+figure surnaturelle et colossale.
+
+Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges.
+
+Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria:
+
+--Vive la Révolution! vive la République! fraternité! égalité! et la
+mort!
+
+On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au
+murmure d'un prêtre pressé qui dépêche une prière. C'était probablement
+le commissaire de police qui faisait les sommations légales à l'autre
+bout de la rue.
+
+Puis la même voix éclatante qui avait crié: qui vive? cria:
+
+--Retirez-vous!
+
+M. Mabeuf, blême, hagard, les prunelles illuminées des lugubres flammes
+de l'égarement, leva le drapeau au-dessus de son front et répéta:
+
+--Vive la République!
+
+--Feu! dit la voix.
+
+Une seconde décharge, pareille à une mitraille, s'abattit sur la
+barricade.
+
+Le vieillard fléchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa échapper
+le drapeau et tomba en arrière à la renverse sur le pavé, comme une
+planche, tout de son long et les bras en croix.
+
+Des ruisseaux de sang coulèrent de dessous lui. Sa vieille tête, pâle et
+triste, semblait regarder le ciel.
+
+Une de ces émotions supérieures à l'homme qui font qu'on oublie même de
+se défendre, saisit les insurgés, et ils s'approchèrent du cadavre avec
+une épouvante respectueuse.
+
+--Quels hommes que ces régicides! dit Enjolras.
+
+Courfeyrac se pencha à l'oreille d'Enjolras:
+
+--Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme.
+Mais ce n'était rien moins qu'un régicide. Je l'ai connu. Il s'appelait
+le père Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'était
+une brave ganache. Regarde-moi sa tête.
+
+--Tête de ganache et coeur de Brutus, répondit Enjolras.
+
+Puis il éleva la voix:
+
+--Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous
+hésitions, il est venu! nous reculions, il a avancé! Voilà ce que ceux
+qui tremblent de vieillesse enseignent à ceux qui tremblent de peur! Cet
+aïeul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une
+magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous
+défende ce vieillard mort comme il défendrait son père vivant, et que sa
+présence au milieu de nous fasse la barricade imprenable!
+
+Un murmure d'adhésion morne et énergique suivit ces paroles.
+
+Enjolras se courba, souleva la tête du vieillard, et, farouche, le baisa
+au front, puis, lui écartant les bras, et maniant ce mort avec une
+précaution tendre, comme s'il eût craint de lui faire du mal, il lui ôta
+son habit, en montra à tous les trous sanglants, et dit:
+
+--Voilà maintenant notre drapeau.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
+
+
+On jeta sur le père Mabeuf un long châle noir de la veuve Hucheloup. Six
+hommes firent de leurs fusils une civière, on y posa le cadavre, et on
+le porta, têtes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table
+de la salle basse.
+
+Ces hommes, tout entiers à la chose grave et sacrée qu'ils faisaient, ne
+songeaient plus à la situation périlleuse où ils étaient.
+
+Quand le cadavre passa près de Javert toujours impassible, Enjolras dit
+à l'espion:
+
+--Toi! tout à l'heure.
+
+Pendant ce temps-là, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitté son
+poste et était resté en observation, croyait voir des hommes s'approcher
+à pas de loup de la barricade. Tout à coup il cria:
+
+--Méfiez-vous!
+
+Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel,
+Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'était déjà presque
+plus temps. On apercevait une étincelante épaisseur de bayonnettes
+ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute
+taille, pénétraient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la
+coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.
+
+L'instant était critique. C'était cette première redoutable minute de
+l'inondation, quand le fleuve se soulève an niveau de la levée et que
+l'eau commence à s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde
+encore, et la barricade était prise.
+
+Bahorel s'élança sur le premier garde municipal qui entrait et le tua à
+bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de
+bayonnette. Un autre avait déjà terrassé Courfeyrac qui criait: «À moi!»
+Le plus grand de tous, une espèce de colosse, marchait sur Gavroche la
+bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'énorme fusil
+de Javert, coucha résolûment en joue le géant, et lâcha son coup. Rien
+ne partit. Javert n'avait pas chargé son fusil. Le garde municipal
+éclata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant.
+
+Avant que la bayonnette eût touché Gavroche, le fusil échappait des
+mains du soldat, une balle avait frappé le garde municipal au milieu du
+front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine
+poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur
+le pavé.
+
+C'était Marius qui venait d'entrer dans la barricade.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Le baril de poudre
+
+
+Marius, toujours caché dans le coude de la rue Mondétour, avait assisté
+à la première phase du combat, irrésolu et frissonnant. Cependant il
+n'avait pu résister longtemps à ce vertige mystérieux et souverain qu'on
+pourrirait nommer l'appel de l'abîme. Devant l'imminence du péril,
+devant la mort de M. Mabeuf, cette funèbre énigme, devant Bahorel tué,
+Courfeyrac criant: à moi! cet enfant menacé, ses amis à secourir ou à
+venger, toute hésitation s'était évanouie, et il s'était rué dans la
+mêlée ses deux pistolets à la main. Du premier coup il avait sauvé
+Gavroche et du second délivré Courfeyrac.
+
+Aux coups de feu, aux cris des gardes frappés, les assaillants avaient
+gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se
+dresser plus d'à mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des
+soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au
+poing. Ils couvraient déjà plus des deux tiers du barrage, mais ils ne
+sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balançaient, craignant
+quelque piège. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on
+regarderait dans une tanière de lions. La lueur de la torche n'éclairait
+que les bayonnettes, les bonnets à poil et le haut des visages inquiets
+et irrités.
+
+Marius n'avait plus d'armes, il avait jeté ses pistolets déchargés, mais
+il avait aperçu le baril de poudre dans la salle basse près de la porte.
+
+Comme il se tournait à demi, regardant de ce côté, un soldat le coucha
+en joue. Au moment où le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le
+bout du canon du fusil, et le boucha. C'était quelqu'un qui s'était
+élancé, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit,
+traversa la main, et peut-être aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la
+balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fumée, plutôt entrevu
+que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aperçut à peine.
+Cependant il avait confusément vu ce canon de fusil dirigé sur lui et
+cette main qui l'avait bouché, et il avait entendu le coup. Mais dans
+des minutes comme celle-là, les choses qu'on voit vacillent et se
+précipitent, et l'on ne s'arrête à rien. On se sent obscurément poussé
+vers plus d'ombre encore, et tout est nuage.
+
+Les insurgés, surpris, mais non effrayés, s'étaient ralliés. Enjolras
+avait crié: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la première confusion
+en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart étaient
+montés à la fenêtre du premier étage et aux mansardes d'où ils
+dominaient les assaillants. Les plus déterminés, avec Enjolras,
+Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'étaient fièrement adossés
+aux maisons du fond, à découvert et faisant face aux rangées de soldats
+et de gardes qui couronnaient la barricade.
+
+Tout cela s'accomplit sans précipitation, avec cette gravité étrange et
+menaçante qui précède les mêlées. Des deux parts on se couchait en joue,
+à bout portant, on était si près qu'on pouvait se parler à portée de
+voix. Quand on fut à ce point où l'étincelle va jaillir, un officier en
+hausse-col et à grosses épaulettes étendit son épée et dit:
+
+--Bas les armes!
+
+--Feu! dit Enjolras.
+
+Les deux détonations partirent en même temps, et tout disparut dans la
+fumée.
+
+Fumée âcre et étouffante où se traînaient, avec des gémissements faibles
+et sourds, des mourants et des blessés.
+
+Quand la fumée se dissipa, on vit des deux côtés les combattants,
+éclaircis, mais toujours aux mêmes places, qui rechargeaient les armes
+en silence.
+
+Tout à coup, on entendit une voix tonnante qui criait:
+
+--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!
+
+Tous se retournèrent du côté d'où venait la voix.
+
+Marius était entré dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre,
+puis il avait profité de la fumée et de l'espèce de brouillard obscur
+qui emplissait l'enceinte retranchée, pour se glisser le long de la
+barricade jusqu'à cette cage de pavés où était fixée la torche. En
+arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de
+pavés sous le baril, qui s'était sur-le-champ défoncé, avec une sorte
+d'obéissance terrible, tout cela avait été pour Marius le temps de se
+baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes
+municipaux, officiers, soldats, pelotonnés à l'autre extrémité de la
+barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavés, la torche
+à la main, son fier visage éclairé par une résolution fatale, penchant
+la flamme de la torche vers ce monceau redoutable où l'on distinguait le
+baril de poudre brisé, et poussant ce cri terrifiant:
+
+--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!
+
+Marius sur cette barricade après l'octogénaire, c'était la vision de la
+jeune révolution après l'apparition de la vieille.
+
+--Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi!
+
+Marius répondit:
+
+--Et moi aussi.
+
+Et il approcha la torche du baril de poudre.
+
+Mais il n'y avait déjà plus personne sur le barrage. Les assaillants,
+laissant leurs morts et leurs blessés, refluaient pêle-mêle et en
+désordre vers l'extrémité de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la
+nuit. Ce fut un sauve-qui-peut.
+
+La barricade était dégagée.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Fin des vers de Jean Prouvaire
+
+
+Tous entourèrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.
+
+--Te voilà!
+
+--Quel bonheur! dit Combeferre.
+
+--Tu es venu à propos! fit Bossuet.
+
+--Sans toi j'étais mort! reprit Courfeyrac.
+
+--Sans vous j'étais gobé! ajouta Gavroche.
+
+Marius demanda:
+
+--Où est le chef?
+
+--C'est toi, dit Enjolras.
+
+Marius avait eu toute la journée une fournaise dans le cerveau,
+maintenant c'était un tourbillon. Ce tourbillon qui était en lui lui
+faisait l'effet d'être hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait
+qu'il était déjà à une distance immense de la vie. Ses deux lumineux
+mois de joie et d'amour aboutissant brusquement à cet effroyable
+précipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se
+faisant tuer pour la République, lui-même chef d'insurgés, toutes ces
+choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il était obligé de
+faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait
+était réel. Marius avait trop peu vécu encore pour savoir que rien n'est
+plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours prévoir,
+c'est l'imprévu. Il assistait à son propre drame comme à une pièce qu'on
+ne comprend pas.
+
+Dans cette brume où était sa pensée, il ne reconnut pas Javert qui, lié
+à son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la tête pendant l'attaque
+de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la révolte avec
+la résignation d'un martyr et la majesté d'un juge. Marius ne l'aperçut
+même pas.
+
+Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher
+et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit
+qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur
+cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgés
+avaient posé des sentinelles, et quelques-uns qui étaient étudiants en
+médecine s'étaient mis à panser les blessés.
+
+On avait jeté les tables hors du cabaret à l'exception de deux tables
+réservées à la charpie et aux cartouches, et de la table où gisait le
+père Mabeuf; on les avait ajoutées à la barricade, et on les avait
+remplacées dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve
+Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait étendu les blessés.
+Quant aux trois pauvres créatures qui habitaient Corinthe, on ne savait
+ce qu'elles étaient devenues. On finit pourtant par les retrouver
+cachées dans la cave.
+
+Une émotion poignante vint assombrir la joie de la barricade dégagée.
+
+On fit l'appel. Un des insurgés manquait. Et qui? Un des plus chers, un
+des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blessés, il
+n'y était pas. On le chercha parmi les morts, il n'y était pas. Il était
+évidemment prisonnier.
+
+Combeferre dit à Enjolras:
+
+--Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu à la mort de
+ce mouchard?
+
+--Oui, répondit Enjolras, mais moins qu'à la vie de Jean Prouvaire.
+
+Ceci se passait dans la salle basse près du poteau de Javert.
+
+--Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir à ma canne,
+et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le
+nôtre.
+
+--Écoute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre.
+
+Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.
+
+On entendit une voix mâle crier:
+
+--Vive la France! vive l'avenir!
+
+On reconnut la voix de Prouvaire.
+
+Un éclair passa et une détonation éclata.
+
+Le silence se refit.
+
+--Ils l'ont tué, s'écria Combeferre.
+
+Enjolras regarda Javert et lui dit:
+
+--Tes amis viennent de te fusiller.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
+
+
+Une singularité de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
+barricades se fait presque toujours de front, et qu'en général les
+assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
+redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
+rues tortueuses. Toute l'attention des insurgés se portait donc du côté
+de la grande barricade qui était évidemment le point toujours menacé et
+où devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea à
+la petite barricade et y alla. Elle était déserte et n'était gardée que
+par le lampion qui tremblait entre les pavés. Du reste la ruelle
+Mondétour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
+étaient profondément calmes.
+
+Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
+prononcé faiblement dans l'obscurité:
+
+--Monsieur Marius!
+
+Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appelé deux heures
+auparavant à travers la grille de la rue Plumet.
+
+Seulement cette voix maintenant semblait n'être plus qu'un souffle.
+
+Il regarda autour de lui et ne vit personne.
+
+Marius crut s'être trompé, et que c'était une illusion ajoutée par son
+esprit aux réalités extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
+fit un pas pour sortir de l'enfoncement reculé où était la barricade.
+
+--Monsieur Marius! répéta la voix.
+
+Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
+regarda, et ne vit rien.
+
+--À vos pieds, dit la voix.
+
+Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se traînait vers lui.
+Cela rampait sur le pavé. C'était cela qui lui parlait.
+
+Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
+velours déchiré, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait à une
+mare de sang. Marius entrevit une tête pâle qui se dressait vers lui et
+qui lui dit:
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Non.
+
+--Éponine.
+
+Marius se baissa vivement. C'était en effet cette malheureuse enfant.
+Elle était habillée en homme.
+
+--Comment êtes-vous ici? que faites-vous là?
+
+--Je meurs, lui dit-elle.
+
+Il y a des mots et des incidents qui réveillent les êtres accablés.
+Marius s'écria comme en sursaut:
+
+--Vous êtes blessée! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
+vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
+faire mal? où souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'êtes-vous
+venue faire ici?
+
+Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.
+
+En la soulevant il rencontra sa main.
+
+Elle poussa un cri faible.
+
+--Vous ai-je fait mal? demanda Marius.
+
+--Un peu.
+
+--Mais je n'ai touché que votre main.
+
+Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
+main vit un trou noir.
+
+--Qu'avez-vous donc à la main? dit-il.
+
+--Elle est percée.
+
+--Percée!
+
+--Oui.
+
+--De quoi?
+
+--D'une balle.
+
+--Comment?
+
+--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?
+
+--Oui, et une main qui l'a bouché.
+
+--C'était la mienne.
+
+Marius eut un frémissement:
+
+--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
+rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
+pas d'une main percée.
+
+Elle murmura:
+
+--La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
+inutile de m'ôter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
+panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de moi sur cette
+pierre.
+
+Il obéit; elle posa sa tête sur les genoux de Marius, et, sans le
+regarder, elle dit:
+
+--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voilà! Je ne souffre plus.
+
+Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
+effort et regarda Marius.
+
+--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
+ce jardin, c'était bête, puisque c'était moi qui vous avais montré la
+maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
+vous....
+
+Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui étaient
+sans doute dans son esprit, elle reprit avec un déchirant sourire:
+
+--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?
+
+Elle continua:
+
+--Voyez-vous, vous êtes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
+barricade. C'est moi qui vous ai amené ici, tiens! Vous allez mourir.
+J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
+la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drôle! Mais c'est
+que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reçu cette balle, je me
+suis traînée ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramassée. Je vous
+attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
+mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
+rappelez-vous le jour où je suis entrée dans votre chambre et où je me
+suis mirée dans votre miroir, et le jour où je vous ai rencontré sur le
+boulevard près des femmes en journée? Comme les oiseaux chantaient! Il
+n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donné cent sous, et je vous ai
+dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramassé votre pièce au
+moins? Vous n'êtes pas riche. Je n'ai pas pensé à vous dire de la
+ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
+souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
+mourir.
+
+Elle avait un air insensé, grave et navrant. Sa blouse déchirée montrait
+sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où
+il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instants un flot de
+sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.
+
+Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde
+compassion.
+
+--Oh! reprit-elle tout à coup, cela revient. J'étouffe!
+
+Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
+pavé.
+
+En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
+barricade. L'enfant était monté sur une table pour charger son fusil et
+chantait gaîment la chanson alors si populaire:
+
+ _En voyant Lafayette,_
+ _Le gendarme répète:_
+ _Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_
+
+Éponine se souleva, et écouta, puis elle murmura:
+
+--C'est lui.
+
+Et se tournant vers Marius:
+
+--Mon frère est là. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.
+
+--Votre frère? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
+douloureux de son coeur aux devoirs que son père lui avait légués envers
+les Thénardier, qui est votre frère?
+
+--Ce petit.
+
+--Celui qui chante?
+
+--Oui.
+
+Marius fit un mouvement.
+
+--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long à présent.
+
+Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et
+coupée de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle
+approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
+ajouta avec une expression étrange:
+
+--Écoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
+lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste.
+Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Mais vous m'en
+voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'heure. On se
+revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.
+
+Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trouée, mais
+elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
+Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.
+
+--Prenez, dit-elle.
+
+Marius prit la lettre.
+
+Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.
+
+--Maintenant pour ma peine, promettez-moi....
+
+Et elle s'arrêta.
+
+--Quoi? demanda Marius.
+
+--Promettez-moi!
+
+--Je vous promets.
+
+--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
+morte.--Je le sentirai.
+
+Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières
+se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile;
+tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle
+ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la
+mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un
+autre monde:
+
+--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse
+de vous.
+
+Elle essaya encore de sourire et expira.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Gavroche profond calculateur des distances
+
+
+Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser sur ce front livide où
+perlait une sueur glacée. Ce n'était pas une infidélité à Cosette;
+c'était un adieu pensif et doux à une malheureuse âme.
+
+Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'Éponine lui
+avait donnée. Il avait tout de suite senti là un événement. Il était
+impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortunée
+enfant avait à peine fermé les yeux que Marius songeait à déplier ce
+papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
+lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.
+
+Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'était un petit
+billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L'adresse était
+d'une écriture de femme et portait:
+
+--À monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
+Verrerie, nº 16.
+
+Il défit le cachet, et lut:
+
+«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
+Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
+serons à Londres. COSETTE, 4 juin.»
+
+Telle était l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait même pas
+l'écriture de Cosette.
+
+Ce qui s'était passé peut être dit en quelques mots. Éponine avait tout
+fait. Après la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée,
+déjouer les projets de son père et des bandits sur la maison de la rue
+Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles
+avec le premier jeune drôle venu qui avait trouvé amusant de s'habiller
+en femme pendant qu'Éponine se déguisait en homme. C'était elle qui au
+Champ de Mars avait donné à Jean Valjean l'avertissement expressif:
+_Déménagez_. Jean Valjean était rentré en effet et avait dit à Cosette:
+_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Armé avec Toussaint.
+La semaine prochaine nous serons à Londres_. Cosette, atterrée de ce
+coup inattendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. Mais comment
+faire mettre la lettre à la poste? Elle ne sortait pas seule, et
+Toussaint, surprise d'une telle commission, eût à coup sûr montré la
+lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait aperçu à
+travers la grille Éponine en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans
+cesse autour du jardin. Cosette avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui
+avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
+tout de suite à son adresse. Éponine avait mis la lettre dans sa poche.
+Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marius,
+non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute âme jalouse et
+aimante comprendra, «pour voir». Là elle avait attendu Marius, ou au
+moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit:
+nous allons aux barricades, une idée lui avait traversé l'esprit. Se
+jeter dans cette mort-là comme elle se serait jetée dans toute autre, et
+y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'était assurée de
+l'endroit où l'on construisait la barricade; et bien sûre, puisque
+Marius n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait intercepté la lettre,
+qu'il serait à la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
+était allée rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoyé, au
+nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener à la
+barricade. Elle comptait sur le désespoir de Marius quand il ne
+trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de
+son côté rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
+Elle était morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui
+entraînent l'être aimé dans leur mort, et qui disent: personne ne
+l'aura!
+
+Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
+eut un instant l'idée qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
+part. Son père l'emmène en Angleterre et mon grand-père se refuse au
+mariage. Rien n'est changé dans la fatalité. Les rêveurs comme Marius
+ont de ces accablements suprêmes, et il en sort des partis pris
+désespérés. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
+tôt fait.
+
+Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs à accomplir: informer
+Cosette de sa mort et lui envoyer un suprême adieu, et sauver de la
+catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frère d'Éponine
+et fils de Thénardier.
+
+Il avait sur lui un portefeuille; le même qui avait contenu le cahier où
+il avait écrit tant de pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha une
+feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes:
+
+«Notre mariage était impossible. J'ai demandé à mon grand-père, il a
+refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
+t'ai plus trouvée, tu sais la parole que je t'avais donnée, je la tiens.
+Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et
+te sourira.»
+
+N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna à plier le papier
+en quatre et y mit cette adresse:
+
+_À Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
+l'Homme-Armé, nº 7._
+
+La lettre pliée, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
+l'ouvrit, et écrivit avec le même crayon sur la première page ces quatre
+lignes:
+
+«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père,
+M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6, au Marais.»
+
+Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
+Gavroche. Le gamin, à la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
+et dévouée.
+
+--Veux-tu faire quelque chose pour moi?
+
+--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'étais cuit.
+
+--Tu vois bien cette lettre?
+
+--Oui.
+
+--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
+commença à se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras à son
+adresse, à mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
+l'Homme-Armé, nº 7.
+
+L'héroïque enfant répondit:
+
+--Ah bien mais! pendant ce temps-là, on prendra la barricade, et je n'y
+serai pas.
+
+--La barricade ne sera plus attaquée qu'au point du jour selon toute
+apparence et ne sera pas prise avant demain midi.
+
+Le nouveau répit que les assaillants laissaient à la barricade se
+prolongeait en effet. C'était une de ces intermittences, fréquentes dans
+les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
+d'acharnement.
+
+--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?
+
+--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloquée, toutes les
+rues seront gardées, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.
+
+Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait là, indécis, et se
+grattant l'oreille tristement. Tout à coup, avec un de ces mouvements
+d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.
+
+--C'est bon, dit-il.
+
+Et il partit en courant par la ruelle Mondétour.
+
+Gavroche avait eu une idée qui l'avait déterminé, mais qu'il n'avait pas
+dite, de peur que Marius n'y fît quelque objection.
+
+Cette idée, la voici:
+
+--Il est à peine minuit, la rue de l'Homme-Armé n'est pas loin, je vais
+porter la lettre tout de suite, et je serai revenu à temps.
+
+
+
+
+Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Buvard, bavard
+
+
+Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprès des émeutes de l'âme?
+L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
+Valjean, en ce moment-là même, était en proie à un soulèvement
+effrayants. Tous les gouffres s'étaient rouverts en lui. Lui aussi
+frissonnait, comme Paris, au seuil d'une révolution formidable et
+obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience
+s'étaient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
+on pouvait dire: les deux principes sont en présence. L'ange blanc et
+l'ange noir vont se saisir corps à corps sur le pont de l'abîme. Lequel
+des deux précipitera l'autre? Qui l'emportera?
+
+La veille de ce même jour 5 juin, Jean Valjean, accompagné de Cosette et
+de Toussaint, s'était installé rue de l'Homme-Armé. Une péripétie l'y
+attendait.
+
+Cosette n'avait pas quitté la rue Plumet sans un essai de résistance.
+Pour la première fois depuis qu'ils existaient côte à côte, la volonté
+de Cosette et la volonté de Jean Valjean s'étaient montrées distinctes,
+et s'étaient, sinon heurtées, du moins contredites. Il y avait eu
+objection d'un côté et inflexibilité de l'autre. Le brusque conseil:
+_déménagez_, jeté par un inconnu à Jean Valjean, l'avait alarmé au point
+de le rendre absolu. Il se croyait dépisté et poursuivi. Cosette avait
+dû céder.
+
+Tous deux étaient arrivés rue de l'Homme-Armé sans desserrer les dents
+et sans se dire un mot, absorbés chacun dans leur préoccupation
+personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
+Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquiétude de Jean
+Valjean.
+
+Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
+ses précédentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-être
+pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrière lui, ni
+lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dévouée et sûre. De
+domestique à maître, la trahison commence par la curiosité. Or,
+Toussaint, comme si elle eût été prédestinée à être la servante de Jean
+Valjean, n'était pas curieuse. Elle disait à travers son bégayement,
+dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de même de même; je
+chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
+fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)
+
+Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait été presque une fuite, Jean
+Valjean n'avait rien emporté que la petite valise embaumée baptisée par
+Cosette _l'inséparable_. Des malles pleines eussent exigé des
+commissionnaires, et des commissionnaires sont des témoins. On avait
+fait venir un fiacre à la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
+était allé.
+
+C'est à grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
+d'empaqueter un peu de linge et de vêtements et quelques objets de
+toilette. Cosette, elle, n'avait emporté que sa papeterie et son buvard.
+
+Jean Valjean, pour accroître la solitude et l'ombre de cette
+disparition, s'était arrangé de façon à ne quitter le pavillon de la rue
+Plumet qu'à la chute du jour, ce qui avait laissé à Cosette le temps
+d'écrire son billet à Marius. On était arrivé rue de l'Homme-Armé à la
+nuit close.
+
+On s'était couché silencieusement.
+
+Le logement de la rue de l'Homme-Armé était situé dans une arrière-cour,
+à un deuxième étage, et composé de deux chambres à coucher, d'une salle
+à manger et d'une cuisine attenante à la salle à manger, avec soupente
+où il y avait un lit de sangle qui échut à Toussaint. La salle à manger
+était en même temps l'antichambre et séparait les deux chambres à
+coucher. L'appartement était pourvu des ustensiles nécessaires.
+
+On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquiète; la nature
+humaine est ainsi. À peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Armé que
+son anxiété s'éclaircit, et, par degrés, se dissipa. Il y a des lieux
+calmants qui agissent en quelque sorte mécaniquement sur l'esprit. Rue
+obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
+contagion de tranquillité dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
+étroite qu'elle est barrée aux voitures par un madrier transversal posé
+sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
+crépusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'émotions
+entre ses deux rangées de hautes maisons centenaires qui se taisent
+comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
+stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pût le trouver là?
+
+Son premier soin fut de mettre _l'inséparable_ à côté de lui.
+
+Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
+lendemain matin, il s'éveilla presque gai. Il trouva charmante la salle
+à manger qui était hideuse, meublée d'une vieille table ronde, d'un
+buffet bas que surmontait un miroir penché, d'un fauteuil vermoulu et de
+quelques chaises encombrées des paquets de Toussaint. Dans un de ces
+paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
+Jean Valjean.
+
+Quant à Cosette, elle s'était fait apporter par Toussaint un bouillon
+dans sa chambre, et ne parut que le soir.
+
+Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, très occupée de ce
+petit emménagement, avait mis sur la table de la salle à manger une
+volaille froide que Cosette, par déférence pour son père, avait consenti
+à regarder.
+
+Cela fait, Cosette, prétextant une migraine persistante, avait dit
+bonsoir à Jean Valjean et s'était enfermée dans sa chambre à coucher.
+Jean Valjean avait mangé une aile de poulet avec appétit, et accoudé sur
+la table, rasséréné peu à peu, rentrait en possession de sa sécurité.
+
+Pendant qu'il faisait ce sobre dîner, il avait perçu confusément, à deux
+ou trois reprises, le bégayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur,
+il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorbé dans une foule de
+combinaisons intérieures, il n'y avait point pris garde. À vrai dire, il
+n'avait pas entendu.
+
+Il se leva, et se mit à marcher de la fenêtre à la porte et de la porte
+à la fenêtre, de plus en plus apaisé.
+
+Avec le calme, Cosette, sa préoccupation unique, revenait dans sa
+pensée. Non qu'il s'émût de cette migraine, petite crise de nerfs,
+bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paraîtrait pas dans
+un jour ou deux; mais il songeait à l'avenir, et, comme d'habitude, il y
+songeait avec douceur. Après tout, il ne voyait aucun obstacle à ce que
+la vie heureuse reprît son cours. À de certaines heures, tout semble
+impossible; à d'autres heures, tout paraît aisé; Jean Valjean était dans
+une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire après les
+mauvaises, comme le jour après la nuit, par cette loi de succession et
+de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits
+superficiels appellent antithèse. Dans cette paisible rue où il se
+réfugiait, Jean Valjean se dégageait de tout ce qui l'avait troublé
+depuis quelque temps. Par cela même qu'il avait vu beaucoup de ténèbres,
+il commençait à apercevoir un peu d'azur. Avoir quitté la rue Plumet
+sans complication et sans incident, c'était déjà un bon pas de fait.
+Peut-être serait-il sage de se dépayser, ne fût-ce que pour quelques
+mois, et d'aller à Londres. Eh bien, on irait. Être en France, être en
+Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il eût près de lui
+Cosette? Cosette était sa nation. Cosette suffisait à son bonheur;
+l'idée qu'il ne suffisait peut-être pas, lui, au bonheur de Cosette,
+cette idée, qui avait été autrefois sa fièvre et son insomnie, ne se
+présentait même pas à son esprit. Il était dans le collapsus de toutes
+ses douleurs passées, et en plein optimisme. Cosette, étant près de lui,
+lui semblait à lui; effet d'optique que tout le monde a éprouvé. Il
+arrangeait en lui-même, et avec toutes sortes de facilités, le départ
+pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa félicité se reconstruire
+n'importe où dans les perspectives de sa rêverie.
+
+Tout en marchant de long en large à pas lents, son regard rencontra tout
+à coup quelque chose d'étrange.
+
+Il aperçut en face de lui, dans le miroir incliné qui surmontait le
+buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:
+
+«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
+Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
+serons à Londres. COSETTE. 4 juin.»
+
+Jean Valjean s'arrêta hagard.
+
+Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le
+miroir, et, toute à sa douloureuse angoisse, l'avait oublié là, sans
+même remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément à
+la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre
+lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier
+passant rue Plumet. L'écriture s'était imprimée sur le buvard.
+
+Le miroir reflétait l'écriture.
+
+Il en résultait ce qu'on appelle en géométrie l'image symétrique; de
+telle sorte que l'écriture renversée sur le buvard s'offrait redressée
+dans le miroir et présentait son sens naturel; et Jean Valjean avait
+sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette à Marius.
+
+C'était simple et foudroyant.
+
+Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y
+crut point. Elles lui faisaient l'effet d'apparaître dans de la lueur
+d'éclair. C'était une hallucination. Cela était impossible. Cela n'était
+pas.
+
+Peu à peu sa perception devint plus précise; il regarda le buvard de
+Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. Il prit le buvard et
+dit: Cela vient de là. Il examina fiévreusement les quatre lignes
+imprimées sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un
+griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais
+cela ne signifie rien, il n'y a rien d'écrit là. Et il respira à pleine
+poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies
+bêtes dans les instants horribles? L'âme ne se rend pas au désespoir
+sans avoir épuisé toutes les illusions.
+
+Il tenait le buvard à la main et le contemplait, stupidement heureux,
+presque prêt à rire de l'hallucination dont il avait été dupe. Tout à
+coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il revit la vision. Les
+quatre lignes s'y dessinaient avec une netteté inexorable. Cette fois ce
+n'était pas un mirage. La récidive d'une vision est une réalité, c'était
+palpable, c'était l'écriture redressée dans le miroir. Il comprit.
+
+Jean Valjean chancela, laissa échapper le buvard, et s'affaissa dans le
+vieux fauteuil à côté du buffet, la tête tombante, la prunelle vitreuse,
+égaré. Il se dit que c'était évident, et que la lumière du monde était à
+jamais éclipsée, et que Cosette avait écrit cela à quelqu'un. Alors il
+entendit son âme, redevenue terrible, pousser dans les ténèbres un sourd
+rugissement. Allez donc ôter au lion le chien qu'il a dans sa cage!
+
+Chose bizarre et triste, en ce moment-là, Marius n'avait pas encore la
+lettre de Cosette; le hasard l'avait portée en traître à Jean Valjean
+avant de la remettre à Marius.
+
+Jean Valjean jusqu'à ce jour n'avait pas été vaincu par l'épreuve. Il
+avait été soumis à des essais affreux; pas une voie de fait de la
+mauvaise fortune ne lui avait été épargnée; la férocité du sort, armée
+de toutes les vindictes et de toutes les méprises sociales, l'avait pris
+pour sujet et s'était acharnée sur lui. Il n'avait reculé ni fléchi
+devant rien. Il avait accepté, quand il l'avait fallu, toutes les
+extrémités; il avait sacrifié son inviolabilité d'homme reconquise,
+livré sa liberté, risqué sa tête, tout perdu, tout souffert, et il était
+resté désintéressé et stoïque, au point que par moments on aurait pu le
+croire absent de lui-même comme un martyr. Sa conscience, aguerrie à
+tous les assauts possibles de l'adversité, pouvait sembler à jamais
+imprenable. Eh bien, quelqu'un qui eût vu son for intérieur eût été
+forcé de constater qu'à cette heure elle faiblissait.
+
+C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue
+question que lui donnait la destinée, celle-ci était la plus redoutable.
+Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement
+mystérieux de toutes les sensibilités latentes. Il sentit le pincement
+de la fibre inconnue. Hélas, l'épreuve suprême, disons mieux, l'épreuve
+unique, c'est la perte de l'être aimé.
+
+Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que
+comme un père; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette
+paternité la viduité même de sa vie avait introduit tous les amours; il
+aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa mère, et il
+l'aimait comme sa soeur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni
+épouse, comme la nature est un créancier qui n'accepte aucun protêt, ce
+sentiment-là aussi, le plus imperdable de tous, était mêlé aux autres,
+vague, ignorant, pur de la pureté de l'aveuglement, inconscient,
+céleste, angélique, divin; moins comme un sentiment que comme un
+instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et
+invisible, mais réel; et l'amour proprement dit était dans sa tendresse
+énorme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, ténébreux
+et vierge.
+
+Qu'on se rappelle cette situation de coeur que nous avons indiquée déjà.
+Aucun mariage n'était possible entre eux, pas même celui des âmes; et
+cependant il est certain que leurs destinées s'étaient épousées. Excepté
+Cosette, c'est-à-dire excepté une enfance, Jean Valjean n'avait, dans
+toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et
+les amours qui se succèdent n'avaient point fait en lui de ces verts
+successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les
+feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la
+cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insisté, toute
+cette fusion intérieure, tout cet ensemble, dont la résultante était une
+haute vertu, aboutissait à faire de Jean Valjean un père pour Cosette.
+Père étrange forgé de l'aïeul, du fils, du frère et du mari qu'il y
+avait dans Jean Valjean; père dans lequel il y avait même une mère; père
+qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour
+lumière, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis.
+
+Aussi, quand il vit que c'était décidément fini, qu'elle lui échappait,
+qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se dérobait, que c'était du
+nuage, que c'était de l'eau, quand il eut devant les yeux cette évidence
+écrasante: un autre est le but de son coeur, un autre est le souhait de
+sa vie; il y a le bien-aimé, je ne suis que le père; je n'existe plus;
+quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi!
+la douleur qu'il éprouva dépassa le possible. Avoir fait tout ce qu'il
+avait fait pour en venir là! et, quoi donc! n'être rien! Alors, comme
+nous venons de le dire, il eut de la tête aux pieds un frémissement de
+révolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense réveil
+de l'égoïsme, et le moi hurla dans l'abîme de cet homme.
+
+Il y a des effondrements intérieurs. La pénétration d'une certitude
+désespérante dans l'homme ne se fait point sans écarter et rompre de
+certains éléments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-même. La
+douleur, quand elle arrive à ce degré, est un sauve-qui-peut de toutes
+les forces de la conscience. Ce sont là des crises fatales. Peu d'entre
+nous en sortent semblables à eux-mêmes et fermes dans le devoir. Quand
+la limite de la souffrance est débordée, la vertu la plus imperturbable
+se déconcerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de
+nouveau; il resta penché et comme pétrifié sur les quatre lignes
+irrécusables, l'oeil fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on eût pu
+croire que tout le dedans de cette âme s'écroulait.
+
+Il examina cette révélation, à travers les grossissements de la rêverie,
+avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable
+quand le calme de l'homme arrive à la froideur de la statue.
+
+Il mesura le pas épouvantable que sa destinée avait fait sans qu'il s'en
+doutât; il se rappela ses craintes de l'autre été, si follement
+dissipées; il reconnut le précipice; c'était toujours le même; seulement
+Jean Valjean n'était plus au seuil, il était au fond.
+
+Chose inouïe et poignante, il y était tombé sans s'en apercevoir. Toute
+la lumière de sa vie s'en était allée, lui croyant voir toujours le
+soleil.
+
+Son instinct n'hésita point. Il rapprocha certaines circonstances,
+certaines dates, certaines rougeurs et certaines pâleurs de Cosette, et
+il se dit: C'est lui. La divination du désespoir est une sorte d'arc
+mystérieux qui ne manque jamais son coup. Dès sa première conjecture, il
+atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite
+l'homme. Il aperçut distinctement, au fond de l'implacable évocation du
+souvenir, le rôdeur inconnu du Luxembourg, ce misérable chercheur
+d'amourettes, ce fainéant de romance, cet imbécile, ce lâche, car c'est
+une lâcheté de venir faire les yeux doux à des filles qui ont à côté
+d'elles leur père qui les aime.
+
+Après qu'il eut bien constaté qu'au fond de cette situation il y avait
+ce jeune homme, et que tout venait de là, lui, Jean Valjean, l'homme
+régénéré, l'homme qui avait tant travaillé à son âme, l'homme qui avait
+fait tant d'efforts pour résoudre toute la vie, toute la misère et tout
+le malheur en amour, il regarda en lui-même et il y vit un spectre, la
+Haine.
+
+Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles découragent
+d'être. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer
+de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est
+sinistre. Hélas, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs,
+quand la tête est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau,
+quand le rouleau de la destinée a encore presque toute son épaisseur,
+quand le coeur, plein d'un amour désirable, a encore des battements
+qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de réparer, quand
+toutes les femmes sont là, et tous les sourires, et tout l'avenir, et
+tout l'horizon, quand la force de la vie est complète, si c'est une
+chose effroyable que le désespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse,
+quand les années se précipitent de plus en plus blêmissantes, à cette
+heure crépusculaire où l'on commence à voir les étoiles de la tombe!
+
+Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui
+demanda:
+
+--De quel côté est-ce? savez-vous?
+
+Toussaint, stupéfaite, ne put que lui répondre:
+
+--Plaît-il?
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'on se bat?
+
+--Ah! oui, monsieur, répondit Toussaint. C'est du côté de Saint-Merry.
+
+Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, à notre insu même, de
+notre pensée la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un
+mouvement de ce genre, et dont il avait à peine conscience, que Jean
+Valjean se trouva cinq minutes après dans la rue.
+
+Il était nu-tête, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il
+semblait écouter.
+
+La nuit était venue.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le gamin ennemi des lumières
+
+
+Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux
+de cette méditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ployé?
+avait-il été courbé jusqu'à être brisé? pouvait-il se redresser encore
+et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il
+n'aurait probablement pu le dire lui-même.
+
+La rue était déserte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient
+rapidement chez eux l'aperçurent à peine. Chacun pour soi dans les temps
+de péril. L'allumeur de nuit vint comme à l'ordinaire allumer le
+réverbère, qui était précisément placé en face de la porte du nº 7, et
+s'en alla. Jean Valjean, à qui l'eût examiné dans cette ombre, n'eût pas
+semblé un homme vivant. Il était là, assis sur la borne de sa porte,
+immobile comme une larve de glace. Il y a de la congélation dans le
+désespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au
+milieu de toutes ces convulsions de la cloche mêlée à l'émeute,
+l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se hâter;
+car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure
+ne fit rien à Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant, à peu
+près vers ce moment-là, une brusque détonation éclata du côté des
+halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'était
+probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie
+que nous venons de voir repoussée par Marius. À cette double décharge,
+dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean
+tressaillit; il se dressa du côté d'où le bruit venait; puis il retomba
+sur la borne, il croisa les bras, et sa tête revint lentement se poser
+sur sa poitrine.
+
+Il reprit son ténébreux dialogue avec lui-même.
+
+Tout à coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des
+pas près de lui, il regarda, et, à la lueur du réverbère, du côté de la
+rue qui aboutit aux Archives, il aperçut une figure livide, jeune et
+radieuse.
+
+Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Armé.
+
+Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait
+parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas.
+
+Gavroche, après avoir regardé en l'air, regardait en bas; il se haussait
+sur la pointe des pieds et tâtait les portes et les fenêtres des
+rez-de-chaussée; elles étaient toutes fermées, verrouillées et
+cadenassées. Après avoir constaté cinq ou six devantures de maisons
+barricadées de la sorte, le gamin haussa les épaules, et entra en
+matière avec lui-même en ces termes:
+
+--Pardi!
+
+Puis il se remit à regarder en l'air.
+
+Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'âme où il
+était, n'eût parlé ni même répondu à personne, se sentit
+irrésistiblement poussé à adresser la parole à cet enfant.
+
+--Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as?
+
+--J'ai que j'ai faim, répondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit
+vous-même.
+
+Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pièce de cinq
+francs.
+
+Mais Gavroche, qui était de l'espèce du hoche-queue et qui passait vite
+d'un geste à l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aperçu le
+réverbère.
+
+--Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'êtes pas en
+règle, mes amis. C'est du désordre. Cassez-moi ça.
+
+Et il jeta la pierre dans le réverbère dont la vitre tomba avec un tel
+fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en
+face, crièrent: Voilà Quatre-vingt-treize!
+
+Le réverbère oscilla violemment et s'éteignit. La rue devint brusquement
+noire.
+
+--C'est ça, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit.
+
+Et se tournant vers Jean Valjean:
+
+--Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez
+là au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me
+chiffonner un peu ces grosses bêtes de colonnes-là, et en faire
+gentiment une barricade.
+
+Jean Valjean s'approcha de Gavroche.
+
+--Pauvre être, dit-il à demi-voix et se parlant à lui-même, il a faim.
+
+Et il lui mit la pièce de cent sous dans la main.
+
+Gavroche leva le nez, étonné de la grandeur de ce gros sou; il le
+regarda dans l'obscurité, et la blancheur du gros sou l'éblouit. Il
+connaissait les pièces de cinq francs par ouï-dire; leur réputation lui
+était agréable; il fut charmé d'en voir une de près. Il dit: contemplons
+le tigre.
+
+Il le considéra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers
+Jean Valjean, il lui tendit la pièce et lui dit majestueusement:
+
+--Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre bête
+féroce. On ne me corrompt point. Ça a cinq griffes; mais ça ne
+m'égratigne pas.
+
+--As-tu une mère? demanda Jean Valjean.
+
+Gavroche répondit:
+
+--Peut-être plus que vous.
+
+--Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta mère.
+
+Gavroche se sentit remué. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme
+qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance.
+
+--Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'empêcher de casser les réverbères?
+
+--Casse tout ce que tu voudras.
+
+--Vous êtes un brave homme, dit Gavroche.
+
+Et il mit la pièce de cinq francs dans une de ses poches.
+
+Sa confiance croissant, il ajouta:
+
+--Êtes-vous de la rue?
+
+--Oui, pourquoi?
+
+--Pourriez-vous m'indiquer le numéro 7?
+
+--Pourquoi faire le numéro 7?
+
+Ici l'enfant s'arrêta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea
+énergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna à répondre:
+
+--Ah! voilà.
+
+Une idée traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces
+lucidités-là. Il dit à l'enfant:
+
+--Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends?
+
+--Vous? dit Gavroche. Vous n'êtes pas une femme.
+
+--La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas?
+
+--Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce drôle de
+nom-là.
+
+--Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la
+lettre. Donne.
+
+--En ce cas, vous devez savoir que je suis envoyé de la barricade?
+
+--Sans doute, dit Jean Valjean.
+
+Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un
+papier plié en quatre.
+
+Puis il fit le salut militaire.
+
+--Respect à la dépêche, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire.
+
+--Donne, dit Jean Valjean.
+
+Gavroche tenait le papier élevé au-dessus de sa tête.
+
+--Ne vous imaginez pas que c'est là un billet doux. C'est pour une
+femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et
+nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde où
+il y a des lions qui envoient des poulets à des chameaux.
+
+--Donne.
+
+--Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme.
+
+--Donne vite.
+
+--Tenez.
+
+Et il remit le papier à Jean Valjean.
+
+--Et dépêchez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend.
+
+Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot.
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--Est-ce à Saint-Merry qu'il faudra porter la réponse?
+
+--Vous feriez là, s'écria Gavroche, une de ces pâtisseries vulgairement
+nommées brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la
+Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen.
+
+Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu
+d'où il venait son vol d'oiseau échappé. Il se replongea dans
+l'obscurité comme s'il y faisait un trou, avec la rapidité rigide d'un
+projectile; la ruelle de l'Homme-Armé redevint silencieuse et solitaire;
+en un clin d'oeil, cet étrange enfant, qui avait de l'ombre et du rêve
+en lui, s'était enfoncé dans la brume de ces rangées de maisons noires,
+et s'y était perdu comme de la fumée dans des ténèbres; et l'on eût pu
+le croire dissipé et évanoui, si, quelques minutes après sa disparition,
+une éclatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un réverbère
+croulant sur le pavé n'eussent brusquement réveillé de nouveau les
+bourgeois indignés. C'était Gavroche qui passait rue du Chaume.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Pendant que Cosette et Toussaint dorment
+
+
+Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius.
+
+Il monta l'escalier à tâtons, satisfait des ténèbres comme le hibou qui
+tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, écouta s'il
+n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et
+Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois
+ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'étincelle, tant sa
+main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin,
+sa chandelle fut allumée, il s'accouda sur la table, déplia le papier,
+et lut.
+
+Dans les émotions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire
+le papier qu'on tient, on l'étreint comme une victime, on le froisse, on
+enfonce dedans les ongles de sa colère ou de son allégresse; on court à
+la fin, on saute au commencement; l'attention a la fièvre; elle comprend
+en gros, à peu près, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste
+disparaît. Dans le billet de Marius à Cosette, Jean Valjean ne vit que
+ces mots:
+
+«...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi.»
+
+En présence de ces deux lignes, il eut un éblouissement horrible; il
+resta un moment comme écrasé du changement d'émotion qui se faisait en
+lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'étonnement ivre;
+il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'être haï.
+
+Il poussa un affreux cri de joie intérieure.--Ainsi, c'était fini. Le
+dénouement arrivait plus vite qu'on n'eût osé l'espérer. L'être qui
+encombrait sa destinée disparaissait. Il s'en allait de lui-même,
+librement, de bonne volonté. Sans que lui, Jean Valjean, eût rien fait
+pour cela, sans qu'il y eût de sa faute, «cet homme» allait mourir.
+Peut-être même était-il déjà mort.--Ici sa fièvre fit des calculs.--Non.
+Il n'est pas encore mort. La lettre a été visiblement écrite pour être
+lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux décharges qu'on a
+entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne
+sera sérieusement attaquée qu'au point du jour; mais c'est égal, du
+moment où «cet homme» est mêlé à cette guerre, il est perdu; il est pris
+dans l'engrenage.--Jean Valjean se sentait délivré. Il allait donc, lui,
+se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir
+recommençait. Il n'avait qu'à garder ce billet dans sa poche. Cosette ne
+saurait jamais ce que «cet homme» était devenu. «Il n'y a qu'à laisser
+les choses s'accomplir. Cet homme ne peut échapper. S'il n'est pas mort
+encore, il est sûr qu'il va mourir. Quel bonheur!»
+
+Tout cela dit en lui-même, il devint sombre.
+
+Puis il descendit et réveilla le portier.
+
+Environ une heure après, Jean Valjean sortait en habit complet de garde
+national et en armes. Le portier lui avait aisément trouvé dans le
+voisinage de quoi compléter son équipement. Il avait un fusil chargé et
+une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du côté des halles.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les excès de zèle de Gavroche
+
+
+Cependant il venait d'arriver une aventure à Gavroche.
+
+Gavroche, après avoir consciencieusement lapidé le réverbère de la rue
+du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas «un
+chat», trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il
+était capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en
+accélérait. Il se mit à semer le long des maisons endormies ou
+terrifiées ces couplets incendiaires:
+
+ _L'oiseau médit dans les charmilles_
+ _Et prétend qu'hier Atala_
+ _Avec un Russe s'en alla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Mon ami pierrot, tu babilles,_
+ _Parce que l'autre jour Mila_
+ _Cogna sa vitre, et m'appela._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Les drôlesses sont fort gentilles;_
+ _Leur poison qui m'ensorcela_
+ _Griserait monsieur Orfila._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _J'aime l'amour et ses bisbilles,_
+ _J'aime Agnès, j'aime Paméla,_
+ _Lise en m'allumant se brûla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Jadis, quand je vis les mantilles_
+ _De Suzette et de Zéïla,_
+ _Mon âme à leurs plis se mêla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Amour, quand, dans l'ombre où tu brilles,_
+ _Tu coiffes de roses Lola,_
+ _Je me damnerais pour cela._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Jeanne, à ton miroir tu t'habilles!_
+ _Mon coeur un beau jour s'envola;_
+ _Je crois que c'est Jeanne qui l'a._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Le soir en sortant des quadrilles,_
+ _Je montre aux étoiles Stella_
+ _Et je leur dis: regardez-la._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le
+point d'appui du refrain. Son visage, inépuisable répertoire de masques,
+faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches
+d'un linge troué dans un grand vent. Malheureusement, comme il était
+seul et dans la nuit, cela n'était ni vu, ni visible. Il y a de ces
+richesses perdues.
+
+Soudain il s'arrêta court.
+
+--Interrompons la romance, dit-il.
+
+Sa prunelle féline venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte
+cochère ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est-à-dire un être
+et une chose; la chose était une charrette à bras, l'être était un
+Auvergnat qui dormait dedans.
+
+Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pavé et la tête de
+l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se
+pelotonnait sur ce plan incliné et ses pieds touchaient la terre.
+
+Gavroche, avec son expérience des choses de ce monde, reconnut un
+ivrogne.
+
+C'était quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait
+trop.
+
+--Voilà, pensa Gavroche, à quoi servent les nuits d'été. L'Auvergnat
+s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la République et
+on laisse l'Auvergnat à la monarchie.
+
+Son esprit venait d'être illuminé par la clarté que voici:
+
+--Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.
+
+L'Auvergnat ronflait.
+
+Gavroche tira doucement la charrette par l'arrière et l'Auvergnat par
+l'avant, c'est-à-dire par les pieds, et, au bout d'une minute,
+l'Auvergnat, imperturbable, reposait à plat sur le pavé.
+
+La charrette était délivrée.
+
+Gavroche, habitué à faire face de toutes parts à l'imprévu, avait
+toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un
+chiffon de papier et un bout de crayon rouge chipé à quelque
+charpentier.
+
+Il écrivit:
+
+ _République française._
+
+ «Reçu ta charrette.»
+
+Et il signa: «Gavroche.»
+
+Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de
+l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,
+et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la
+charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.
+
+Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l'Imprimerie royale.
+Gavroche n'y songeait pas. Ce poste était occupé par des gardes
+nationaux de la banlieue. Un certain éveil commençait à émouvoir
+l'escouade, et les têtes se soulevaient sur les lits de camp. Deux
+réverbères brisés coup sur coup, cette chanson chantée à tue-tête, cela
+était beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au
+coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur éteignoir sur
+leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet
+arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le
+sergent de la banlieue écoutait. Il attendait. C'était un homme prudent.
+
+Le roulement forcené de la charrette combla la mesure de l'attente
+possible, et détermina le sergent à tenter une reconnaissance.
+
+--Ils sont là toute une bande! dit-il, allons doucement.
+
+Il était clair que l'Hydre de l'Anarchie était sortie de sa boîte et
+qu'elle se démenait dans le quartier.
+
+Et le sergent se hasarda hors du poste à pas sourds.
+
+Tout à coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait
+déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à face avec
+un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.
+
+Pour la seconde fois, il s'arrêta net.
+
+--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.
+
+Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.
+
+--Où vas-tu, voyou? cria le sergent.
+
+--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois.
+Pourquoi m'insultez-vous?
+
+--Où vas-tu, drôle?
+
+--Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme
+d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin.
+
+--Je te demande où tu vas, gredin?
+
+Gavroche répondit:
+
+--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre âge. Vous
+devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait
+cinq cents francs.
+
+--Où vas-tu? où vas-tu? où vas-tu, bandit?
+
+Gavroche repartit:
+
+--Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il
+faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.
+
+Le sergent croisa la bayonnette.
+
+--Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable?
+
+--Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse
+qui est en couches.
+
+--Aux armes! cria le sergent.
+
+Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le chef-d'oeuvre des hommes
+forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'était la
+charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger.
+
+Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,
+devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie,
+et le sergent, atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le
+ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.
+
+Au cri du sergent, les hommes du poste étaient sortis pêle-mêle; le coup
+de fusil détermina une décharge générale au hasard, après laquelle on
+rechargea les armes et l'on recommença.
+
+Cette mousquetade à colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua
+quelques carreaux de vitre.
+
+Cependant Gavroche, qui avait éperdument rebroussé chemin, s'arrêtait à
+cinq ou six rues de là, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le
+coin des Enfants-Rouges.
+
+Il prêtait l'oreille.
+
+Après avoir soufflé quelques instants, il se tourna du côté où la
+fusillade faisait rage, éleva sa main gauche à la hauteur de son nez, et
+la lança trois fois en avant en se frappant de la main droite le
+derrière de la tête; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne
+a condensé l'ironie française, et qui est évidemment efficace, puisqu'il
+a déjà duré un demi-siècle.
+
+Cette gaîté fut troublée par une réflexion amère.
+
+--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds
+ma route, il va falloir faire un détour. Pourvu que j'arrive à temps à
+la barricade!
+
+Là-dessus, il reprit sa course.
+
+Et tout en courant:
+
+--Ah çà, où en étais-je donc? dit-il.
+
+Il se remit à chanter sa chanson en s'enfonçant rapidement dans les
+rues, et ceci décrut dans les ténèbres:
+
+ _Mais il reste encor des bastilles,_
+ _Et je vais mettre le holà_
+ _Dans l'ordre public que voilà._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_
+ _Tout l'ancien monde s'écroula_
+ _Quand la grosse boule roula._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Vieux bon peuple, à coups de béquilles_
+ _Cassons ce Louvre où s'étala_
+ _La monarchie en falbala._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+ _Nous en avons forcé les grilles;_
+ _Le roi Charles Dix ce jour-là_
+ _Tenait mal et se décolla._
+
+ _Où vont les belles filles,_
+ _Lon la._
+
+La prise d'armes du poste ne fut point sans résultat. La charrette fut
+conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrière;
+l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre
+comme complice. Le ministère public d'alors fit preuve en cette
+circonstance de son zèle infatigable pour la défense de la société.
+
+L'aventure de Gavroche, restée dans la tradition du quartier du Temple,
+est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,
+et est intitulée dans leur mémoire: Attaque nocturne du poste de
+l'Imprimerie royale.
+
+
+
+
+
+
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+
+*** END: FULL LICENSE ***
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