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diff --git a/17518-8.txt b/17518-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5ad7e82 --- /dev/null +++ b/17518-8.txt @@ -0,0 +1,16272 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome IV, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome IV + L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 15, 2006 [EBook #17518] +[Date last updated: April 13, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + +Victor Hugo + +LES MISÉRABLES + +Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS + +(1862) + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Livre premier--Quelques pages d'histoire + +Chapitre I Bien coupé +Chapitre II Mal cousu +Chapitre III Louis-Philippe +Chapitre IV Lézardes sous la fondation +Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore +Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants + + +Livre deuxième--Éponine + +Chapitre I Le Champ de l'Alouette +Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons +Chapitre III Apparition au père Mabeuf +Chapitre IV Apparition à Marius + + +Livre troisième--La maison de la rue Plumet + +Chapitre I La maison à secret +Chapitre II Jean Valjean garde national +Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille +Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre +Chapitre VI La bataille commence +Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie +Chapitre VIII La cadène + + +Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut + +Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans +Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un + phénomène + + +Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement + +Chapitre I La solitude et la caserne combinées +Chapitre II Peurs de Cosette +Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint +Chapitre IV Un coeur sous une pierre +Chapitre V Cosette après la lettre +Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos + + +Livre sixième--Le petit Gavroche + +Chapitre I Méchante espièglerie du vent +Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand +Chapitre III Les péripéties de l'évasion + + +Livre septième--L'argot + +Chapitre I Origine +Chapitre II Racines +Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit +Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer + + +Livre huitième--Les enchantements et les désolations + +Chapitre I Pleine lumière +Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet +Chapitre III Commencement d'ombre +Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot +Chapitre V Choses de la nuit +Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette +Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence + + +Livre neuvième--Où vont-ils? + +Chapitre I Jean Valjean +Chapitre II Marius +Chapitre III M. Mabeuf + + +Livre dixième--Le 5 juin 1832 + +Chapitre I La surface de la question +Chapitre II Le fond de la question +Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître +Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois +Chapitre V Originalité de Paris + + +Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan + +Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de +Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie +Chapitre II Gavroche en marche +Chapitre III Juste indignation d'un perruquier +Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard +Chapitre V Le vieillard +Chapitre VI Recrues + + +Livre douzième--Corinthe + +Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation +Chapitre II Gaîtés préalables +Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire +Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup +Chapitre V Les préparatifs +Chapitre VI En attendant +Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes +Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé +Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc + + +Livre treizième--Marius entre dans l'ombre + +Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis +Chapitre II Paris à vol de hibou +Chapitre III L'extrême bord + + +Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir + +Chapitre I Le drapeau--Premier acte +Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte +Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras +Chapitre IV Le baril de poudre +Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire +Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie +Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances + + +Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé + +Chapitre I Buvard, bavard +Chapitre II Le gamin ennemi des lumières +Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment +Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche + + + + +Livre premier--Quelques pages d'histoire + + + + +Chapitre I + +Bien coupé + + +1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la +Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les +plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui +les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la +grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses +sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des +intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique +formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant +à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories. +Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le +mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme +humaine. + +Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner +assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes +principales. + +Nous allons l'essayer. + +La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à +définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du +sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une +grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les +politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que +le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être +petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands +événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands +hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On +donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon +petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au +soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec +Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on +est éreinté. Chacun demande un lit. + +Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les +fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un +gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité, +du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits +surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces +faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent, +ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et +la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des +fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes. + +Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques. + +En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits +accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est +la même chose que le repos pour les hommes. + +C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur; +c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire. + +Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder. +Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses +qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se +doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814. + +La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut +la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce +qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon +possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le +droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre +chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon +et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de +s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la +maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle. + +Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à +chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial, +c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit. + +Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté +devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle +avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle +aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon. + +Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle +se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la +France. Les racines de la société française n'étaient point dans les +Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne +constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple. +Elles étaient partout, excepté sous le trône. + +La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant +de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et +la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons; +on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de +continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils +doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et +que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de +l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits +et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et +promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des +rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut. + +Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main sur les +garanties «octroyées» en 1814, sur les concessions, comme elle les +qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'étaient +nos conquêtes; ce qu'elle appelait nos empiétements, c'étaient nos +droits. + +Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant +victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays, c'est-à-dire se +croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et +risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et, +élevant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre +individuel, à la nation la souveraineté, au citoyen la liberté. En +d'autres termes, elle nia à la nation ce qui la faisait nation et au +citoyen ce qui le faisait citoyen. + +C'est là le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de +juillet. + +La Restauration tomba. + +Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas été +absolument hostile à toutes les formes du progrès. De grandes choses +s'étaient faites, elle étant à côté. + +Sous la Restauration la nation s'était habituée à la discussion dans le +calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la +paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été +un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La +révolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la +parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le +tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma. +On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits. +Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant +quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands +principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'État: +l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la +parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes +à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons +furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la +providence. + +La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur côté, mais du +côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec gravité, mais sans +autorité; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions +solennelles qui laissent une sombre émotion à l'histoire; ce ne fut ni +le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napoléon. Ils s'en +allèrent, voilà tout. Ils déposèrent la couronne et ne gardèrent pas +d'auréole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils +manquèrent dans une certaine mesure à la majesté de leur malheur. +Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table +ronde en table carrée, parut plus soucieux de l'étiquette en péril que +de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dévoués +qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui honoraient leur +race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaquée un matin à main +armée par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force +qu'elle n'eut pas de colère. Elle se défendit, se contint, remit les +choses à leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans +l'exil, hélas! et s'arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce +dais qui avait abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne +toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et précaution. Ce ne fut +pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la +France entière, la France victorieuse et enivrée de sa victoire, qui +sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves +paroles de Guillaume du Vair après la journée des barricades: «Il est +aysé à ceux qui ont accoutumé d'effleurer les faveurs des grands et +saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune affligée à +une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son +adversité; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours +vénérable, et principalement des affligés.» + +Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret. Comme nous +venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacèrent +à l'horizon. + +La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans +le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle avec enthousiasme et +joie, les autres s'en détournèrent, chacun selon sa nature. Les princes +de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermèrent les +yeux, blessés et stupéfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer. +Effroi qui se comprend, colère qui s'excuse. Cette étrange révolution +avait à peine été un choc; elle n'avait pas même fait à la royauté +vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux +yeux des gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la +liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le tort +d'être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tenté ni +machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus irrités, les plus +frémissants, la saluaient; quels que soient nos égoïsmes et nos +rancunes, un respect mystérieux sort des événements dans lesquels on +sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme. + +La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait. +Chose pleine de splendeur. + +Le droit terrassant le fait. De là l'éclat de la révolution de 1830, de +là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'être +violent. + +Le droit, c'est le juste et le vrai. + +Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur. Le fait, +même le plus nécessaire en apparence, même le mieux accepté des +contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop +peu de droit ou point du tout de droit, est destiné infailliblement à +devenir, avec la durée du temps, difforme, immonde, peut-être même +monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le +fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on regarde +Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie, ni un démon, ni +un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est +pas seulement le fait italien, c'est le fait européen, le fait du +seizième siècle. Il semble hideux, et il l'est, en présence de l'idée +morale du dix-neuvième. + +Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des sociétés. +Terminer le duel, amalgamer l'idée pure avec la réalité humaine, faire +pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit, +voilà le travail des sages. + + + + +Chapitre II + +Mal cousu + + +Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles. + +La révolution de 1830 s'était vite arrêtée. + +Sitôt qu'une révolution a fait côte, les habiles dépècent l'échouement. + +Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes la +qualification d'hommes d'État; si bien que ce mot, homme d'État, a fini +par être un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, là où il +n'y a qu'habileté, il y a nécessairement petitesse. Dire: les habiles, +cela revient à dire: les médiocres. + +De même que dire: les hommes d'État, cela équivaut quelquefois à dire: +les traîtres. + +À en croire les habiles donc, les révolutions comme la Révolution de +Juillet sont des artères coupées; il faut une prompte ligature. Le +droit, trop grandement proclamé, ébranle. Aussi, une fois le droit +affirmé, il faut raffermir l'État. La liberté assurée, il faut songer au +pouvoir. + +Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils commencent +à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement, qu'est-ce que le +pouvoir? deuxièmement, d'où vient-il? + +Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmurée, et ils +continuent leur manoeuvre. + +Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions profitables un +masque de nécessité, le premier besoin d'un peuple après une révolution, +quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se +procurer une dynastie. De cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix +après sa révolution, c'est-à-dire le temps de panser ses plaies et de +réparer sa maison. La dynastie cache l'échafaudage et couvre +l'ambulance. + +Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie. + +À la rigueur, le premier homme de génie ou même le premier homme de +fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas +Bonaparte et dans le second Iturbide. + +Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il +y a nécessairement une certaine quantité d'ancienneté dans une race, et +la ride des siècles ne s'improvise pas. + +Si l'on se place au point de vue des «hommes d'État», sous toutes +réserves, bien entendu, après une révolution, quelles sont les qualités +du roi qui en sort? Il peut être et il est utile qu'il soit +révolutionnaire, c'est-à-dire participant de sa personne à cette +révolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou +illustré, qu'il en ait touché la hache ou manié l'épée. + +Quelles sont les qualités d'une dynastie? Elle doit être nationale, +c'est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des actes commis, mais +par les idées acceptées. Elle doit se composer de passé et être +historique, se composer d'avenir et être sympathique. + +Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se contentent de +trouver un homme, Cromwell ou Napoléon; et pourquoi les deuxièmes +veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la +maison d'Orléans. + +Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l'Inde dont chaque +rameau, en se courbant jusqu'à terre, y prend racine et devient un +figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition +de se courber jusqu'au peuple. + +Telle est la théorie des habiles. + +Voici donc le grand art: faire un peu rendre à un succès le son d'une +catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi, +assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition +jusqu'au ralentissement du progrès, affadir cette aurore, dénoncer et +retrancher les âpretés de l'enthousiasme, couper les angles et les +ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant +peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès +de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer +l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce +nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de +réussite, garnir la révolution d'un abat-jour. + +1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l'Angleterre par 1688. + +1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de progrès; +quasi-droit. Or la logique ignore l'à peu près; absolument comme le +soleil ignore la chandelle. + +Qui arrête les révolutions à mi-côte? La bourgeoisie. + +Pourquoi? + +Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier +c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la +satiété. + +Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles +X. + +On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie +est tout simplement la portion contentée du peuple. Le bourgeois, c'est +l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une +caste. + +Mais, pour vouloir s'asseoir trop tôt, on peut arrêter la marche même du +genre humain. Cela a été souvent la faute de la bourgeoisie. + +On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'égoïsme n'est pas +une des divisions de l'ordre social. + +Du reste, il faut être juste même envers l'égoïsme, l'état auquel +aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on +nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique +d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était +pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes; +c'était la halte. + +La halte est un mot formé d'un double sens singulier et presque +contradictoire: troupe en marche, c'est-à-dire mouvement; station, +c'est-à-dire repos. + +La halte, c'est la réparation des forces; c'est le repos armé et +éveillé; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur +ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain. + +C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848. + +Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrès. + +Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d'État, un homme qui +exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualité +composite, signifiant révolution et signifiant stabilité, en d'autres +termes affermissant le présent par la compatibilité évidente du passé +avec l'avenir. + +Cet homme était «tout trouvé». Il s'appelait Louis-Philippe d'Orléans. + +Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le +nomma _la meilleure des républiques_. L'hôtel de ville de Paris remplaça +la cathédrale de Reims. + +Cette substitution d'un demi-trône au trône complet fut «l'oeuvre de +1830». + +Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut. +Tout cela était fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je +proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre. + + + + +Chapitre III + +Louis-Philippe + + +Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent +ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et +mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la +révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité +providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est +jamais une abdication. + +Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi, +se trompent, et de graves méprises se sont vues. + +Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans +l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court, +le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare. + +Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les +circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait +été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des +vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne, +de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le +prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon +prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais +chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation +d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes +de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui +est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant; +admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de +toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en +appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur +intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se +déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il +n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il +fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé, +mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour +leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres; +gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa +famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé, +intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours +au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans +pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort +par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui +grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans +son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence; +fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France +de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son +pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que +l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de +funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie +pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle +préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la +société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif, +sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi +contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne, +bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la +Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du +beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la +chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes +de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté +huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un +grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les +chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures +politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son oeuvre; déguisant +sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que +comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux +esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de +voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole +facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son +unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant +les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les +tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations +intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot, +tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences; +accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous; +s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son +premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des +réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté +créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel +esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une +dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un +avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du +pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la +jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes +éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus +illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu +le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce +qui est utile. + +Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas +toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il +plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il +ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique +vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du +nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830; +Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé +l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au +service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais +il écrivait _les polonois_ et il prononçait _les hongrais_. Il portait +l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion +d'honneur comme Napoléon. + +Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra. +Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses; +cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il +sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps +fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et +un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe +n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les +royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang +pour guérir. + +Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une +défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le +règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un +total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le +deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment, +l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes, +la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel +par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent +mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée, +l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec +plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader, +Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique +plus familiale que nationale est le fait du roi. + +Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit. + +Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France. + +D'où vient cette faute? + +Disons-le. + +Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille +qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être +dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le +14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition +militaire. + +Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être +remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa +famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable. +Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe, +Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme +Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son +âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de +Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. _Ce +sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on +n'en voit pas_. + +Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur +Louis-Philippe. + +Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la +Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du +révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la +fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus +complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et +l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il +avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été +proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet +apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un +vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de +mathématiques pendant que sa soeur Adélaïde faisait de la broderie et +cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie. +Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont +Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le +compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club +des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait +dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du +fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès +de Louis XVI, si bien nommé _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle +de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la +royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de +l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique +interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation +stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence +relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme +de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait +contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre +de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant +responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la +monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de +ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la +justice de Dieu. + +La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son +souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute +par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de +douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste +alphabétique de l'assemblée constituante. + +Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été +libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été +libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le +pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône +exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté. + +Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est +aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est +encore qu'en première instance. + +L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas +encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi +le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a +lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été +l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire +d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au +point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne +pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de +certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de +l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le +droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons +dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de +quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au +point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux +langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé +sur un trône. + +Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste +l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable. +Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte +contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son +appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que +faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un +procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à +l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un +homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il +disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs +généraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois +les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était +une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un +jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure: +_Cette nuit, j'en ai gagné sept_. Pendant les premières années de son +règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une +violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une +Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques; +les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi +légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui +représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe, +qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de +sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: _Quel dommage +que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce_. Une autre fois, +faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos +d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre +temps: _Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir_. +Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV. + +Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été +bon passe presque avant qui a été grand. + +Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement +peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme +lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant +l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et +avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère; +une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres +donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de +deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre. + + + + +Chapitre IV + +Lézardes sous la fondation + + +Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer dans l'épaisseur +d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du règne de +Louis-Philippe, il ne fallait pas d'équivoque, et il était nécessaire +que ce livre s'expliquât sur ce roi. + +Louis-Philippe était entré dans l'autorité royale sans violence, sans +action directe de sa part, par le fait d'un virement révolutionnaire, +évidemment fort distinct du but réel de la révolution, mais dans lequel +lui, duc d'Orléans, n'avait aucune initiative personnelle. Il était né +prince et se croyait élu roi. Il ne s'était point donné à lui-même ce +mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait +accepté; convaincu, à tort certes, mais convaincu que l'offre était +selon le droit et que l'acceptation était selon le devoir. De là une +possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience, +Louis-Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie +étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d'épouvante qui se +dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la démocratie. Un +choc de principes ressemble à un choc d'éléments. L'océan défend l'eau, +l'ouragan défend l'air; le roi défend la royauté, la démocratie défend +le peuple; le relatif, qui est la monarchie, résiste à l'absolu, qui est +la république; la société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa +souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas, +il n'y a point ici à blâmer ceux qui luttent; un des deux partis +évidemment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes, +sur deux rivages à la fois, un pied dans la république, un pied dans la +royauté; il est indivisible, et tout d'un côté; mais ceux qui se +trompent se trompent sincèrement; un aveugle n'est pas plus un coupable +qu'un Vendéen n'est un brigand. N'imputons donc qu'à la fatalité des +choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes, +l'irresponsabilité humaine y est mêlée. + +Achevons cet exposé. + +Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, né +d'hier, combattre aujourd'hui. À peine installé, il sentait déjà partout +de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si +fraîchement posé et si peu solide. + +La résistance naquit le lendemain; peut-être même était-elle née la +veille. + +De mois en mois, l'hostilité grandit, et de sourde devint patente. + +La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par les rois, nous +l'avons dit, avait été en France diversement interprétée. + +Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte +obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font +sur-le-champ des traductions; traductions hâtives, incorrectes, pleines +de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent +la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds, +déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la +besogne est faite depuis longtemps; il y a déjà vingt traductions sur la +place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque +contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte, +et chaque faction croit posséder la lumière. + +Souvent le pouvoir lui-même est une faction. + +Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant; ce sont les +vieux partis. + +Pour les vieux partis qui se rattachent à l'hérédité par la grâce de +Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte, on a droit de +révolte contre elles. Erreur. Car dans les révolutions le révolté, ce +n'est pas le peuple, c'est le roi. Révolution est précisément le +contraire de révolte. Toute révolution, étant un accomplissement normal, +contient en elle sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent +quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même +ensanglantée. Les révolutions sortent, non d'un accident, mais de la +nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est +parce qu'il faut qu'elle soit. + +Les vieux partis légitimistes n'en assaillaient pas moins la révolution +de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement. +Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment +là où elle était vulnérable, au défaut de sa cuirasse, à son manque de +logique; ils attaquaient cette révolution dans sa royauté. Ils lui +criaient: Révolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles +qui visent juste. + +Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais, venant d'eux, ce +cri était logique. Ce qui était cécité chez les légitimistes était +clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple. +La démocratie indignée le lui reprochait. + +Entre l'attaque du passé et l'attaque de l'avenir, l'établissement de +juillet se débattait. Il représentait la minute, aux prises d'une part +avec les siècles monarchiques, d'autre part avec le droit éternel. + +En outre, au dehors, n'étant plus la révolution et devenant la +monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l'Europe. Garder la +paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à contre-sens est +souvent plus onéreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours +muselé, mais toujours grondant, naquit la paix armée, ce ruineux +expédient de la civilisation suspecte à elle-même. La royauté de juillet +se cabrait, malgré qu'elle en eût, dans l'attelage des cabinets +européens. Metternich l'eût volontiers mise à la plate-longe. Poussée en +France par le progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces +tardigrades. Remorquée, elle remorquait. + +Cependant, à l'intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire, éducation, +pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère, production, +consommation, répartition, échange, monnaie, crédit, droit du capital, +droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la +société; surplomb terrible. + +En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se +manifestait. À la fermentation démocratique répondait la fermentation +philosophique. L'élite se sentait troublée comme la foule; autrement, +mais autant. + +Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c'est-à-dire le peuple, +traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je +ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns +isolés, les autres réunis en familles et presque en communions, +remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément; +mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans +les profondeurs d'un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes +et par les fournaises entrevues. + +Cette tranquillité n'était pas le moins beau spectacle de cette époque +agitée. + +Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils +s'occupaient de la question du bonheur. + +Le bien-être de l'homme, voilà ce qu'ils voulaient extraire de la +société. + +Ils élevaient les questions matérielles, les questions d'agriculture, +d'industrie, de commerce, presque à la dignité d'une religion. Dans la +civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par +l'homme, les intérêts se combinent, s'agrègent et s'amalgament de +manière à former une véritable roche dure, selon une loi dynamique +patiemment étudiée par les économistes, ces géologues de la politique. + +Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations différentes, mais +qu'on peut désigner tous par le titre générique de socialistes, +tâchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de +la félicité humaine. + +Depuis la question de l'échafaud jusqu'à la question de la guerre, leurs +travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclamé par la +Révolution française, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de +l'enfant. + +On ne s'étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions +pas ici à fond, au point de vue théorique, les questions soulevées par +le socialisme. Nous nous bornons à les indiquer. + +Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions +cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés +à deux problèmes principaux: + +Premier problème: Produire la richesse. + +Deuxième problème: La répartir. + +Le premier problème contient la question du travail. + +Le deuxième contient la question du salaire. + +Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces. + +Dans le second de la distribution des jouissances. + +Du bon emploi des forces résulte la puissance publique. + +De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel. + +Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais +distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité. + +De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur +individuel au dedans, résulte la prospérité sociale. + +Prospérité sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la +nation grande. L'Angleterre résout le premier de ces deux problèmes. +Elle crée admirablement la richesse; elle la répartit mal. Cette +solution qui n'est complète que d'un côté la mène fatalement à ces deux +extrêmes: opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les +jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres, +c'est-à-dire au peuple; le privilège, l'exception, le monopole, la +féodalité, naissent du travail même. Situation fausse et dangereuse qui +assoit la puissance publique sur la misère privée, et qui enracine la +grandeur de l'État dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal +composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle +n'entre aucun élément moral. + +Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème. +Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal +abolit l'émulation. Et par conséquent le travail. C'est une répartition +faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible +de s'arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas +la répartir. Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être +bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n'en faire +qu'une. + +Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez Venise, vous +serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle, +ou comme l'Angleterre une puissance matérielle; vous serez le mauvais +riche. Vous périrez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par +une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera +mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui +n'est que l'égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le genre humain +une vertu ou une idée. + +Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous +désignons non des peuples, mais des constructions sociales, les +oligarchies superposées aux nations, et non les nations elles-mêmes. Les +nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple, +renaîtra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre, +nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons. + +Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre, +supprimez la misère, mettez un terme à l'exploitation injuste du faible +par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en +route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et +fraternellement le salaire au travail, mêlez l'enseignement gratuit et +obligatoire à la croissance de l'enfance et faites de la science la base +de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras, +soyez à la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux, +démocratisez la propriété, non en l'abolissant, mais en +l'universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit +propriétaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez +produire la richesse et sachez la répartir; et vous aurez tout ensemble +la grandeur matérielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de +vous appeler la France. + +Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'égaraient, ce que +disait le socialisme; voilà ce qu'il cherchait dans les faits, voilà ce +qu'il ébauchait dans les esprits. + +Efforts admirables! tentatives sacrées! + +Ces doctrines, ces théories, ces résistances, la nécessité inattendue +pour l'homme d'État de compter avec les philosophes, de confuses +évidences entrevues, une politique nouvelle à créer, d'accord avec le +vieux monde sans trop de désaccord avec l'idéal révolutionnaire, une +situation dans laquelle il fallait user Lafayette à défendre Polignac, +l'intuition du progrès transparent sous l'émeute, les chambres et la +rue, les compétitions à équilibrer autour de lui, sa foi dans la +révolution, peut-être on ne sait quelle résignation éventuelle née de la +vague acceptation d'un droit définitif et supérieur, sa volonté de +rester de sa race, son esprit de famille, son sincère respect du peuple, +sa propre honnêteté, préoccupaient Louis-Philippe presque +douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il fût, +l'accablaient sous la difficulté d'être roi. + +Il sentait sous ses pieds une désagrégation redoutable, qui n'était +pourtant pas une mise en poussière, la France étant plus France que +jamais. + +De ténébreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre étrange +gagnant de proche en proche, s'étendait peu à peu sur les hommes, sur +les choses, sur les idées; ombre qui venait des colères et des systèmes. +Tout ce qui avait été hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois +la conscience de l'honnête homme reprenait sa respiration tant il y +avait de malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités. +Les esprits tremblaient dans l'anxiété sociale comme les feuilles à +l'approche d'un orage. La tension électrique était telle qu'à de +certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis +l'obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et +sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de foudre qu'il +y avait dans la nuée. + +Vingt mois à peine s'étaient écoulés depuis la Révolution de Juillet, +l'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de détresse. +La détresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de +Condé disparu dans les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme +Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant à un prince français et donnée +à un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux +démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre +tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur Bologne, la France +brusquant l'Autriche à Ancône, au nord on ne sait quel sinistre bruit de +marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des +regards irrités guettant la France, l'Angleterre, alliée suspecte, prête +à pousser ce qui pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait, la +pairie s'abritant derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi, +les fleurs de lys raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de +Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant mort +dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'épuisement du pouvoir; la +maladie politique et la maladie sociale se déclarant à la fois dans les +deux capitales du royaume, l'une la ville de la pensée, l'autre la ville +du travail; à Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile; dans les +deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front +du peuple; le midi fanatisé, l'ouest troublé, la duchesse de Berry dans +la Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le +choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre tumulte des +événements. + + + + +Chapitre V + +Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore + + +Vers la fin d'avril, tout s'était aggravé. La fermentation devenait du +bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là de petites émeutes +partielles, vite comprimées, mais renaissantes, signe d'une vaste +conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On +entrevoyait les linéaments encore peu distincts et mal éclairés d'une +révolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le +faubourg Saint-Antoine. + +Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauffé, entrait en ébullition. + +Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la jonction de ces +deux épithètes semble singulière appliquée à des cabarets, graves et +orageux. + +Le gouvernement y était purement et simplement mis en question. On y +discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester +tranquille_. Il y avait des arrière-boutiques où l'on faisait jurer à +des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme, +et «qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis.» Une fois +l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaret»faisait une +voix sonore» et disait: _Tu l'entends! tu l'as juré_! Quelquefois on +montait au premier étage dans une chambre close, et là il se passait des +scènes presque maçonniques. On faisait prêter à l'initié des serments +_pour lui rendre service ainsi qu'aux pères de famille_. C'était la +formule. + +Dans les salles basses on lisait des brochures «subversives». _Ils +crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps. + +On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms +des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures +d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun +dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et +de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en +demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallèle avec le +gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en +face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des +cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes «en bourgeois et en +beaux habits» venaient, «faisant des embarras», et ayant l'air»de +commander», donnaient des poignées de mains _aux plus importants_, et +s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On +échangeait à voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mûr, +la chose est comble_.--«C'était bourdonné par tous ceux qui étaient là», +pour emprunter l'expression même d'un des assistants. L'exaltation était +telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'écria: _Nous n'avons +pas d'armes_!--Un de ses camarades répondit:--_Les soldats en +ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte à +l'armée d'Italie.--«Quand ils avaient quelque chose de plus secret, +ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas là.» On ne comprend +guère ce qu'ils pouvaient cacher après avoir dit ce qu'ils disaient. + +Les réunions étaient quelquefois périodiques. À de certaines, on n'était +jamais plus de huit ou dix, et toujours les mêmes. Dans d'autres, +entrait qui voulait, et la salle était si pleine qu'on était forcé de se +tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les +autres parce que _c'était leur chemin pour aller au travail_. Comme +pendant la révolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes +qui embrassaient les nouveaux venus. + +D'autres faits expressifs se faisaient jour. + +Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand +de vin, ce qui est dû, la révolution le payera_. + +Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents +révolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes. + +Des ouvriers se réunissaient chez un maître d'escrime qui donnait des +assauts rue de Cotte. Il y avait là un trophée d'armes formé d'espadons +en bois, de cannes, de bâtons et de fleurets. Un jour on démoucheta les +fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte +pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a +été plus tard Quénisset. + +Les choses quelconques qui se préméditaient prenaient peu à peu on ne +sait quelle étrange notoriété. Une femme balayant sa porte disait à une +autre femme:--_Depuis longtemps on travaille à force à faire des +cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adressées aux +gardes nationales des départements. Une de ces proclamations était +signée: _Burtot, marchand de vin_. + +Un jour, à la porte d'un liquoriste du marché Lenoir, un homme ayant un +collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait à +haute voix un écrit singulier qui semblait émaner d'un pouvoir occulte. +Des groupes s'étaient formés autour de lui et applaudissaient. Les +passages qui remuaient le plus la foule ont été recueillis et +notés.--«...Nos doctrines sont entravées, nos proclamations sont +déchirées, nos afficheurs sont guettés et jetés en prison...».»La +débâcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs +juste-milieu.»--«...L'avenir des peuples s'élabore dans nos rangs +obscurs.»--«...Voici les termes posés: action ou réaction, révolution +ou contre-révolution. Car, à notre époque, on ne croit plus à l'inertie +ni à l'immobilité. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la +question. Il n'y en a pas d'autre.»--«...Le jour où nous ne vous +conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-là aidez-nous à marcher.» +Tout cela en plein jour. + +D'autres faits, plus audacieux encore, étaient suspects au peuple à +cause de leur audace même. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la +borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis +babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet. + +Entre autres choses, ce passant disait: + +--«À bas la propriété! L'opposition de gauche est lâche et traître. +Quand elle veut avoir raison, elle prêche la révolution. Elle est +démocrate pour n'être pas battue, et royaliste pour ne pas combattre. +Les républicains sont des bêtes à plumes. Défiez-vous des républicains, +citoyens travailleurs.» + +--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier. + +Ce cri mit fin au discours. + +Des incidents mystérieux se produisaient. + +À la chute du jour, un ouvrier rencontrait près du canal»un homme bien +mis» qui lui disait:--Où vas-tu, citoyen?--Monsieur, répondait +l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Je te connais bien, +moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comité. On +te soupçonne de n'être pas bien sûr. Tu sais que si tu révélais quelque +chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait à l'ouvrier une poignée de +main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientôt. + +La police, aux écoutes, recueillait, non plus seulement dans les +cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers: + +--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand à un ébéniste. + +--Pourquoi? + +--Il va y avoir un coup de feu à faire. + +Deux passants en haillons échangeaient ces répliques remarquables, +grosses d'une apparente jacquerie: + +--Qui nous gouverne? + +--C'est monsieur Philippe. + +--Non, c'est la bourgeoisie. + +On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en +mauvaise part. Les Jacques, c'étaient les pauvres. Or ceux qui ont faim +ont droit. + +Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait à +l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque. + +D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un fossé du +rond-point de la barrière du Trône, on ne saisissait que ceci: + +--On fera le possible pour qu'il ne se promène plus dans Paris. + +Qui, _il_? Obscurité menaçante. + +«Les principaux chefs», comme on disait dans le faubourg, se tenaient à +l'écart. On croyait qu'ils se réunissaient, pour se concerter, dans un +cabaret près de la pointe Saint-Eustache. Un nommé Aug.--, chef de la +Société des Secours pour les tailleurs, rue Mondétour, passait pour +servir d'intermédiaire central entre les chefs et le faubourg +Saint-Antoine. Néanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces +chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fierté singulière de +cette réponse faite plus tard par un accusé devant la Cour des pairs: + +--Quel était votre chef? + +--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_. + +Ce n'étaient guère encore que des paroles, transparentes, mais vagues; +quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ouï-dire. D'autres +indices survenaient. + +Un charpentier, occupé rue de Reuilly à clouer les planches d'une +palissade autour d'un terrain où s'élevait une maison en construction, +trouvait dans ce terrain un fragment de lettre déchirée où étaient +encore lisibles les lignes que voici: + +--«...Il faut que le comité prenne des mesures pour empêcher le +recrutement dans les sections pour les différentes sociétés...» + +Et en post-scriptum: + +«Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du +Faubourg-Poissonnière, nº 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez +un armurier, dans une cour. La section ne possède point d'armes.» + +Ce qui fit que le charpentier s'émut et montra la chose à ses voisins, +c'est qu'à quelques pas plus loin il ramassa un autre papier également +déchiré et plus significatif encore, dont nous reproduisons la +configuration à cause de l'intérêt historique de ces étranges documents: + + _Q C D E_ + _u og a1 fe_ + +_Apprenez cette liste par coeur. Après, vous la déchirerez. Les hommes +admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._ + +_Salut et fraternité._ + _L._ + +Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont +connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules: +_quinturions, centurions, décurions, éclaireurs_, et le sens de ces +lettres: _u og a1 fe_ qui était une date et qui voulait dire _ce __15 +avril 18__32_. Sous chaque majuscule étaient inscrits des noms suivis +d'indications très caractéristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83 +cartouches. Homme sûr.--C. _Boubière_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D. +_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1 +sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc. + +Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le même enclos, un troisième +papier sur lequel était écrite au crayon, mais très lisiblement, cette +espèce de liste énigmatique: + +Unité. Blanchard. Arbre-sec. 6. +Barra. Soize. Salle-au-Comte. +Kosciusko. Aubry le boucher? +J. J. R. +Caïus Gracchus. +Droit de révision. Dufond. Four. +Chute des Girondins. Derbac. Maubuée. +Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart. +Marseillaise. +Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre. +Hoche. +Marceau. Platon. Arbre-sec. +Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_. + +L'honnête bourgeois entre les mains duquel cette liste était demeurée en +sut la signification. Il paraît que cette liste était la nomenclature +complète des sections du quatrième arrondissement de la société des +Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections. +Aujourd'hui que tous ces faits restés dans l'ombre ne sont plus que de +l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la +société des Droits de l'Homme semble avoir été postérieure à la date où +ce papier fut trouvé. Peut-être n'était-ce qu'une ébauche. + +Cependant, après les propos et les paroles, après les indices écrits, +des faits matériels commençaient à percer. + +Rue Popincourt, chez un marchand de bric-à-brac, on saisissait dans le +tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes également +pliées en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrés +de ce même papier gris pliés en forme de cartouche, et une carte sur +laquelle on lisait ceci: + + Salpêtre 12 onces. + Soufre 2 onces. + Charbon 2 onces et demie. + Eau 2 onces. + +Le procès-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte +odeur de poudre. + +Un maçon revenant, sa journée faite, oubliait un petit paquet sur un +banc près du pont d'Austerlitz. Ce paquet était porté au corps de garde. +On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprimés, signés +_Lahautière_, une chanson intitulée: _Ouvriers, associez-vous_, et une +boîte de fer-blanc pleine de cartouches. + +Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tâter comme il avait +chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste. + +Dans un fossé sur le boulevard, entre le Père-Lachaise et la barrière du +Trône, à l'endroit le plus désert, des enfants, en jouant, découvraient +sous un tas de copeaux et d'épluchures un sac qui contenait un moule à +balles, un mandrin en bois à faire des cartouches, une sébile dans +laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite +marmite en fonte dont l'intérieur offrait des traces évidentes de plomb +fondu. + +Des agents de police, pénétrant à l'improviste à cinq heures du matin +chez un nommé Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section +Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le +trouvaient debout près de son lit, tenant à la main des cartouches qu'il +était en train de faire. + +Vers l'heure où les ouvriers se reposent, deux hommes étaient vus se +rencontrant entre la barrière Picpus et la barrière Charenton dans un +petit chemin de ronde entre deux murs près d'un cabaretier qui a un jeu +de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait à +l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la +transpiration de sa poitrine avait communiqué quelque humidité à la +poudre. Il amorçait le pistolet et ajoutait de la poudre à celle qui +était déjà dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient. + +Un nommé Gallais, tué plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se +vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres à +fusil. + +Le gouvernement reçut un jour l'avis qu'il venait d'être distribué des +armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'après +trente mille cartouches furent distribuées. Chose remarquable, la police +n'en put saisir aucune. Une lettre interceptée portait:--«Le jour n'est +pas loin où en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes +seront sous les armes.» + +Toute cette fermentation était publique, on pourrait presque dire +tranquille. L'insurrection imminente apprêtait son orage avec calme en +face du gouvernement. Aucune singularité ne manquait à cette crise +encore souterraine, mais déjà perceptible. Les bourgeois parlaient +paisiblement aux ouvriers de ce qui se préparait. On disait: Comment va +l'émeute? du ton dont on eût dit: Comment va votre femme? + +Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand +attaquez-vous? + +Un autre boutiquier disait: + +--On attaquera bientôt? je le sais. Il y a un mois vous étiez quinze +mille, maintenant vous êtes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et +un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs. + +Du reste, la fièvre révolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de +la France n'en était exempt. L'artère battait partout. Comme ces +membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le +corps humain, le réseau des sociétés secrètes commençait à s'étendre sur +le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrète tout à +la fois, naissait la société des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un +de ses ordres du jour: _Pluviôse, an 40 de l'ère républicaine_, qui +devait survivre même à des arrêts de cour d'assises prononçant sa +dissolution, et qui n'hésitait pas à donner à ses sections des noms +significatifs tels que ceux-ci: + + _Des piques._ + _Tocsin._ + _Canon d'alarme._ + _Bonnet phrygien._ + _21 janvier._ + _Des Gueux._ + _Des Truands._ + _Marche en avant._ + _Robespierre._ + _Niveau._ + _Ça ira._ + +La société des Droits de l'Homme engendrait la société d'Action. +C'étaient les impatients qui se détachaient et couraient devant. +D'autres associations cherchaient à se recruter dans les grandes +sociétés mères. Les sectionnaires se plaignaient d'être tiraillés. Ainsi +_la société Gauloise_ et _le Comité organisateur des municipalités_. +Ainsi les associations pour _la liberté de la presse_, pour _la liberté +individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impôts +indirects_. Puis la société des Ouvriers égalitaires, qui se divisait en +trois fractions, les égalitaires, les communistes, les réformistes. Puis +l'Armée des Bastilles, une espèce de cohorte organisée militairement, +quatre hommes commandés par un caporal, dix par un sergent, vingt par un +sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de +cinq hommes qui se connussent. Création où la précaution est combinée +avec l'audace et qui semble empreinte du génie de Venise. Le comité +central, qui était la tête, avait deux bras, la société d'Action et +l'Armée des Bastilles. Une association légitimiste, les Chevaliers de la +Fidélité, remuait parmi ces affiliations républicaines. Elle y était +dénoncée et répudiée. + +Les sociétés parisiennes se ramifiaient dans les principales villes. +Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur société des Droits de +l'Homme, la Charbonnière, les Hommes libres. Aix avait une société +révolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons déjà prononcé ce +mot. + +À Paris, le faubourg Saint-Marceau n'était guère moins bourdonnant que +le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les +faubourgs. Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des +Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de +ralliement aux étudiants. La société des Amis de l'A B C, affiliée aux +mutuellistes d'Angers et à la Cougourde d'Aix, se réunissait, on l'a vu, +au café Musain. Ces mêmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous +l'avons dit, dans un restaurant cabaret près de la rue Mondétour qu'on +appelait Corinthe. Ces réunions étaient secrètes. D'autres étaient aussi +publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce +fragment d'un interrogatoire subi dans un des procès ultérieurs:--Où se +tint cette réunion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles +sections étaient là?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui +était le chef?--Moi.--Vous êtes trop jeune pour avoir pris tout seul ce +grave parti d'attaquer le gouvernement. D'où vous venaient vos +instructions?--Du comité central. + +L'armée était minée en même temps que la population, comme le prouvèrent +plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d'Épinal. On +comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le +huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En +Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la +Liberté_, c'est-à-dire un mât surmonté d'un bonnet rouge. + +Telle était la situation. + +Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe +de population, comme nous l'avons dit en commençant, la rendait sensible +et l'accentuait. C'est là qu'était le point de côté. + +Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux et +colère comme une ruche, frémissait dans l'attente et dans le désir d'une +commotion. Tout s'y agitait sans que le travail fût pour cela +interrompu. Rien ne saurait donner l'idée de cette physionomie vive et +sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le +toit des mansardes; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares. +C'est surtout en fait de détresse et d'intelligence qu'il est dangereux +que les extrêmes se touchent. + +Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de +tressaillement; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales, +des faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands +ébranlements politiques. En temps de révolution la misère est à la fois +cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population, +pleine de vertu fière, capable au plus haut point de calorique latent, +toujours prête aux prises d'armes, prompte aux explosions, irritée, +profonde, minée, semblait n'attendre que la chute d'une flammèche. +Toutes les fois que de certaines étincelles flottent sur l'horizon, +chassées par le vent des événements, on ne peut s'empêcher de songer au +faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a placé aux portes de +Paris cette poudrière de souffrances et d'idées. + +Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessinés +dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notoriété historique. En +temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte +d'esprit prophétique et un effluve d'avenir y circule, enflant les +coeurs et grandissant les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine +ressemblent à ces tavernes du Mont Aventin bâties sur l'antre de la +sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés; tavernes dont +les tables étaient presque des trépieds, et où l'on buvait ce qu'Ennius +appelle _le vin sibyllin_. + +Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L'ébranlement +révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté +populaire. Cette souveraineté peut mal faire, elle se trompe comme toute +autre; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d'elle +comme du cyclope aveugle, _Ingens_. + +En 93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que +c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du +faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes +héroïques. + +Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les +jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, +farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux +Paris bouleversé, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des +oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour +l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme, +la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour +tous, l'édénisation du monde, le progrès; et cette chose sainte, bonne +et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la +réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la +bouche. C'étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la +civilisation. + +Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, fût-ce par le +tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils +semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la +lumière avec le masque de la nuit. + +En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, +mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes, +souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en +plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à +une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent +doucement pour le maintien et la conservation du passé, du Moyen-Âge, du +droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine +de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le +sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à +l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la +barbarie, nous choisirions les barbares. + +Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic +n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni +terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce. + +Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est là toute la politique +de Dieu. + + + + +Chapitre VI + +Enjolras et ses lieutenants + + +À peu près vers cette époque, Enjolras, en vue de l'événement possible, +fit une sorte de recensement mystérieux. + +Tous étaient en conciliabule au café Musain. + +Enjolras dit, en mêlant à ses paroles quelques métaphores +demi-énigmatiques, mais significatives: + +--Il convient de savoir où l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si +l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela +ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper +des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il +n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il +ne s'agit pas de remettre ce travail-là à demain. Les révolutionnaires +doivent toujours être pressés; le progrès n'a pas de temps à perdre. +Défions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dépourvu. +Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et +de voir si elles tiennent. Cette affaire doit être coulée à fond +aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour +de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux +de la Glacière. Combeferre m'a promis d'aller à Picpus. Il y a là tout +un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les +maçons s'attiédissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de +la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Joly ira à la clinique de Dupuytren et +tâtera le pouls à l'école de médecine. Bossuet fera un petit tour au +palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la +Cougourde. + +--Voilà tout réglé, dit Courfeyrac. + +--Non. + +--Qu'y a-t-il donc encore? + +--Une chose très importante. + +--Qu'est-ce? demanda Combeferre. + +--La barrière du Maine, répondit Enjolras. + +Enjolras resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis reprit: + +--Barrière du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens +des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette +à refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps. +Ils pensent à autre chose. Ils s'éteignent. Ils passent leur temps à +jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme. +C'est chez Richefeu qu'ils se réunissent. On les y trouverait entre midi +et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-là. J'avais compté +pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne +vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrière du Maine. Je n'ai +plus personne. + +--Et moi, dit Grantaire, je suis là. + +--Toi? + +--Moi. + +--Toi, endoctriner des républicains! toi, réchauffer, au nom des +principes, des coeurs refroidis! + +--Pourquoi pas? + +--Est-ce que tu peux être bon à quelque chose? + +--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire. + +--Tu ne crois à rien. + +--Je crois à toi. + +--Grantaire, veux-tu me rendre un service? + +--Tous. Cirer tes bottes. + +--Eh bien, ne te mêle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe. + +--Tu es un ingrat, Enjolras. + +--Tu serais homme à aller barrière du Maine! tu en serais capable! + +--Je suis capable de descendre rue des Grès, de traverser la place +Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la +rue de Vaugirard, de dépasser les Carmes, de tourner rue d'Assas, +d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrière moi le Conseil de +guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le +boulevard, de suivre la chaussée du Maine, de franchir la barrière, et +d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont +capables. + +--Connais-tu un peu ces camarades-là de chez Richefeu? + +--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement. + +--Qu'est-ce que tu leur diras? + +--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes. + +--Toi! + +--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis +terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par +coeur ma constitution de l'an Deux.»La liberté du citoyen finit où la +liberté d'un autre citoyen commence.» Est-ce que tu me prends pour une +brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la +souveraineté du peuple, sapristi! Je suis même un peu hébertiste. Je +puis rabâcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses +superbes. + +--Sois sérieux, dit Enjolras. + +--Je suis farouche, répondit Grantaire. + +Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend +son parti. + +--Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière +du Maine. + +Grantaire logeait dans un garni tout voisin du café Musain. Il sortit, +et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à +la Robespierre. + +--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras. + +Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux +pointes écarlates du gilet. + +Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille: + +--Sois tranquille. + +Il enfonça son chapeau résolument et partit. + +Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte. +Tous les amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur +besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier. + +Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors +plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce +côté de Paris. + +Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en +lui-même la revue de la situation. La gravité des événements était +visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale +latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et +les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les +renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans +ténébreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-être. Le +peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la révolution +reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde: +La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il +avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur +Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et +pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la +verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean +Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de +pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à +l'oeuvre. À coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien. +Ceci le fit penser à Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrière du Maine +me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu? +Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est. + +Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la +tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant +retomber la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la +salle pleine de tables, d'hommes et de fumée. + +Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix. +C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait. + +Grantaire était assis vis-à-vis d'une autre figure, à une table de +marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il +frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit: + +--Double-six. + +--Du quatre. + +--Le porc! je n'en ai plus. + +--Tu es mort. Du deux. + +--Du six. + +--Du trois. + +--De l'as. + +--À moi la pose. + +--Quatre points. + +--Péniblement. + +--À toi. + +--J'ai fait une faute énorme. + +--Tu vas bien. + +--Quinze. + +--Sept de plus. + +--Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux! + +--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au +commencement, cela changeait tout le jeu. + +--Du deux même. + +--De l'as. + +--De l'as! Eh bien, du cinq. + +--Je n'en ai pas. + +--C'est toi qui as posé, je crois? + +--Oui. + +--Du blanc. + +--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du deux. + +--De l'as. + +--Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi. + +--Domino. + +--Nom d'un caniche! + + + + +Livre deuxième--Éponine + + + + +Chapitre I + +Le Champ de l'Alouette + + +Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace +duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure, +emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se +glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir. +Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable +habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie +«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où +l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à +Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son +lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà. + +Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya +le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette +à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et +s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint +dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la +veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé! + +Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs +saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les +portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une +fille! + +Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La +première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il +avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant +et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore +que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne +voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait +probablement, et être amené à déposer contre Thénardier. + +Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait +eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui +au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le +retrouver, mais il n'y parvint pas. + +Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac. +Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des +pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius +faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier. + +Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac. +C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces +cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui +les donnait et pour Thénardier qui les recevait.--À qui cela peut-il +aller? songeait Courfeyrac.--D'où cela peut-il me venir? se demandait +Thénardier. + +Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une +trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans +ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près +dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui +semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa +seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un +souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude +et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune +conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru +savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un +sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la +police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux +environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable +maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se +déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés +équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi +s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin +était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître? +Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout +ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du +Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur, +et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne +pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même, +il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement +cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette +quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius +ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si +j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était +évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait +chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une +incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y +aspirait toujours, il ne l'espérait plus. + +Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière +lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps +déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que +le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile +à quitter, difficile à reprendre. + +Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose +discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence +en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui +corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des +lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des +idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par +l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie! +Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la +même chose. Erreur! + +La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté. +Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une +nourriture. + +Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était +survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet +et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer. +Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que +le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi. +L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit +détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de +vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la +générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble, +qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les +nécessités surgissent. + +Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés +comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces +deux trous, le suicide ou le crime. + +À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour +aller se jeter à l'eau. + +L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras. + +Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle +qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et +pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les +ténèbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée +et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit +intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait +pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait +un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que +ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes +s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je +pouvais seulement la revoir avant de mourir! + +Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son +regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais +qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que +fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne +songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des +heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des +raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de +joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!--Puis il +ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être. + +Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait +pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à +de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui +attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de +papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le +plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il +appelait cela «lui écrire». + +Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il +avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un +but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la +rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce +qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus +indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte +d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement, +presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait. + +Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le +trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de +l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à +qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu +les choses de ce monde et le coeur des hommes à cette double lumière n'a +rien vu de vrai et ne sait rien. + +L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime. + +Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait. +Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à +parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir +distinctement le bord de l'escarpement sans fond. + +--Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant? + +Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et +suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la +rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la +petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est, +dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le +seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir. + +Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé +de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à +maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement +percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des +peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon, +l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque, +amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de +Notre-Dame. + +Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une +charrette ou un routier tous les quarts d'heure. + +Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le +conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur +ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme +presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:--Comment se nomme cet +endroit-ci? + +Le passant répondit:--C'est le champ de l'Alouette. + +Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry. + +Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de +ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire. +Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus +capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation +qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé +Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à +ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle +demeure. + +Cela était absurde, mais irrésistible. + +Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette. + + + + +Chapitre II + +Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons + + +Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait semblé complet, mais +ne l'avait pas été. + +D'abord, et c'était là son principal souci, Javert n'avait point fait +prisonnier le prisonnier. L'assassiné qui s'évade est plus suspect que +l'assassin; et il est probable que ce personnage, si précieuse capture +pour les bandits, n'était pas de moins bonne prise pour l'autorité. + +Ensuite, Montparnasse avait échappé à Javert. + +Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce +«muscadin du diable». Montparnasse en effet, ayant rencontré Éponine qui +faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmenée, aimant +mieux être Némorin avec la fille que Schinderhannes avec le père. Bien +lui en avait pris. Il était libre. Quant à Éponine, Javert l'avait fait +«repincer». Consolation médiocre. Éponine avait rejoint Azelma aux +Madelonnettes. + +Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau à la Force, un des principaux +arrêtés, Claquesous, s'était perdu. On ne savait comment cela s'était +fait, les agents et les sergents «n'y comprenaient rien», il s'était +changé en vapeur, il avait glissé entre les poucettes, il avait coulé +entre les fentes de la voiture, le fiacre était fêlé, et avait fui; on +ne savait que dire, sinon qu'en arrivant à la prison, plus de +Claquesous. Il y avait là de la féerie, ou de la police. Claquesous +avait-il fondu dans les ténèbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y +avait-il eu connivence inavouée des agents? Cet homme appartenait-il à +la double énigme du désordre et de l'ordre? Était-il concentrique à +l'infraction et à la répression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant +dans le crime et les pattes de derrière dans l'autorité? Javert +n'acceptait point ces combinaisons-là, et se fût hérissé devant de tels +compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui, +plus initiés peut-être que lui-même, quoique ses subordonnés, aux +secrets de la préfecture, et Claquesous était un tel scélérat qu'il +pouvait être un fort bon agent. Être en de si intimes rapports +d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et +admirable pour la police. Il y a de ces coquins à deux tranchants. Quoi +qu'il en fût, Claquesous égaré ne se retrouva pas. Javert en parut plus +irrité qu'étonné. + +Quant à Marius, «ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur», et +dont Javert avait oublié le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un +avocat, cela se retrouve toujours. Mais était-ce un avocat seulement? + +L'information avait commencé. + +Le juge d'instruction avait trouvé utile de ne point mettre un des +hommes de la bande Patron-Minette au secret, espérant quelque bavardage. +Cet homme était Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On +l'avait lâché dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants était +ouvert sur lui. + +Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour +dite du Bâtiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard +et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille +couverte de squames et de lèpres qui montait à gauche à la hauteur des +toits, près d'une vieille porte de fer rouillée qui menait à l'ancienne +chapelle de l'hôtel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on +voyait encore il y a douze ans une espèce de bastille grossièrement +sculptée au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature: + + BRUJON, 1811. + +Le Brujon de 1811 était le père du Brujon de 1832. + +Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, était +un jeune gaillard fort rusé et fort adroit, ayant l'air ahuri et +plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait +lâché, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la +cellule du secret. + +Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de +la justice. On ne se gêne point pour si peu. Être en prison pour un +crime n'empêche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes +qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins à une +nouvelle oeuvre dans leur atelier. + +Brujon semblait stupéfié par la prison. On le voyait quelquefois des +heures entières dans la cour Charlemagne, debout près de la lucarne du +cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix +de la cantine qui commençait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par: +_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps à trembler, +claquant des dents, disant qu'il avait la fièvre, et s'informant si l'un +des vingt-huit lits de la salle des fiévreux était vacant. + +Tout à coup, vers la deuxième quinzaine de février 1832, on sut que +Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la +maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades, +trois commissions différentes, lesquelles lui avaient coûté en tout +cinquante sous, dépense exorbitante qui attira l'attention du brigadier +de la prison. + +On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affiché dans le +parloir des détenus, on arriva à savoir que les cinquante sous se +décomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthéon, dix sous; une +au Val-de-Grâce, quinze sous; et une à la barrière de Grenelle, +vingt-cinq sous. Celle-ci était la plus chère de tout le tarif. Or, au +Panthéon, au Val-de-Grâce, à la barrière de Grenelle, se trouvaient +précisément les domiciles de trois rôdeurs de barrières fort redoutés, +Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forçat libéré, et Barre-Carrosse, +sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait +deviner que ces hommes étaient affiliés à Patron-Minette, dont on avait +coffré deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de +Brujon, remis, non à des adresses de maisons, mais à des gens qui +attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque méfait +comploté. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois +rôdeurs, et l'on crut avoir éventé la machination quelconque de Brujon. + +Une semaine environ après ces mesures prises, une nuit, un surveillant +de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Bâtiment-Neuf, au moment +de mettre son marron dans la boîte à marrons,--c'est le moyen qu'on +employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur +service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les +boîtes clouées aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le +judas du dortoir Brujon sur son séant qui écrivait quelque chose dans +son lit à la clarté de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour +un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait écrit. La police +n'en sut pas davantage. + +Ce qui est certain, c'est que le lendemain «un postillon» fut lancé de +la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le bâtiment à +cinq étages qui séparait les deux cours. + +Les détenus appellent postillon une boulette de pain artistement pétrie +qu'on envoie _en Irlande_, c'est-à-dire par-dessus les toits d'une +prison, d'une cour à l'autre. Étymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une +terre à l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui +qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adressé à quelque +prisonnier de la cour. Si c'est un détenu qui fait la trouvaille, il +remet le billet à sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces +prisonniers secrètement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et +renards dans les bagnes, le billet est porté au greffe et livré à la +police. + +Cette fois, le postillon parvint à son adresse, quoique celui auquel le +message était destiné fût en ce moment _au séparé_. Ce destinataire +n'était rien moins que Babet, l'une des quatre têtes de Patron-Minette. + +Le postillon contenait un papier roulé sur lequel il n'y avait que ces +deux lignes: + +--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin. + +C'était la chose que Brujon avait écrite dans la nuit. + +En dépit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire +passer le billet de la Force à la Salpêtrière à une «bonne amie» qu'il +avait là, et qui y était enfermée. Cette fille à son tour transmit le +billet à une autre qu'elle connaissait, une appelée Magnon, fort +regardée par la police, mais pas encore arrêtée. Cette Magnon, dont le +lecteur a déjà vu le nom, avait avec les Thénardier des relations qui +seront précisées plus tard et pouvait, en allant voir Éponine, servir de +pont entre la Salpêtrière et les Madelonnettes. + +Il arriva justement qu'en ce moment-là même, les preuves manquant dans +l'instruction dirigée contre Thénardier à l'endroit de ses filles, +Éponine et Azelma furent relâchées. + +Quand Éponine sortit, Magnon, qui la guettait à la porte des +Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon à Babet en la chargeant +d'_éclairer_ l'affaire. + +Éponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la +maison, épia, guetta, et, quelques jours après, porta à Magnon, qui +demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit à la maîtresse +de Babet à la Salpêtrière. Un biscuit, dans le ténébreux symbolisme des +prisons, signifie: _rien à faire_. + +Si bien qu'en moins d'une semaine de là, Babet et Brujon se croisant +dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait «à l'instruction» +et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue +P?--Biscuit, répondit Babet. + +Ainsi avorta ce foetus de crime enfanté par Brujon à la Force. + +Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement étrangères au +programme de Brujon. On les verra. + +Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre. + + + + +Chapitre III + +Apparition au père Mabeuf + + +Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait +quelquefois de rencontrer le père Mabeuf. + +Pendant que Marius descendait lentement ces degrés lugubres qu'on +pourrait nommer l'escalier des caves et qui mènent dans les lieux sans +lumière où l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf +descendait de son côté. + +La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expériences +sur l'indigo n'avaient point réussi dans le petit jardin d'Austerlitz +qui était mal exposé. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques +plantes rares qui aiment l'humidité et l'ombre. Il ne se décourageait +pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en +bonne exposition, pour y faire, «à ses frais», ses essais d'indigo. Pour +cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-piété. Il avait +réduit son déjeuner à deux oeufs, et il en laissait un à sa vieille +servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent +son déjeuner était son seul repas. Il ne riait plus de son rire +enfantin, il était devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius +faisait bien de ne plus songer à venir. Quelquefois, à l'heure où M. +Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se +croisaient sur le boulevard de l'Hôpital. Ils ne parlaient pas et se +faisaient un signe de tête tristement. Chose poignante, qu'il y ait un +moment où la misère dénoue! On était deux amis, on est deux passants. + +Le libraire Royol était mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses +livres, son jardin et son indigo; c'étaient les trois formes qu'avaient +prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'espérance. Cela lui +suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de +bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-piété, je +remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse +et des annonces dans les journaux, et j'achèterai, je sais bien où, un +exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Médine, avec bois, +édition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journée à son +carré d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin, +et lire ses livres. M. Mabeuf avait à cette époque fort près de +quatre-vingts ans. + +Un soir il eut une singulière apparition. + +Il était rentré qu'il faisait grand jour encore. La mère Plutarque dont +la santé se dérangeait était malade et couchée. Il avait dîné d'un os où +il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouvé +sur la table de cuisine, et s'était assis sur une borne de pierre +renversée qui tenait lieu de banc dans son jardin. + +Près de ce banc se dressait, à la mode des vieux jardins vergers, une +espèce de grand bahut en solives et en planches fort délabré, clapier au +rez-de-chaussée, fruitier au premier étage. Il n'y avait pas de lapins +dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste +de la provision d'hiver. + +M. Mabeuf s'était mis à feuilleter et à lire, à l'aide de ses lunettes, +deux livres qui le passionnaient, et même, chose plus grave à son âge, +le préoccupaient. Sa timidité naturelle le rendait propre à une certaine +acceptation des superstitions. Le premier de ces livres était le fameux +traité du président Delancre, _De l'inconstance des démons_, l'autre +était l'in-quarto de Mutor de la Rubaudière. _Sur les diables de Vauvert +et les gobelins de la Bièvre_. Ce dernier bouquin l'intéressait d'autant +plus que son jardin avait été un des terrains anciennement hantés par +les gobelins. Le crépuscule commençait à blanchir ce qui est en haut et +à noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre +qu'il tenait à la main, le père Mabeuf considérait ses plantes et entre +autres un rhododendron magnifique qui était une de ses consolations; +quatre jours de hâle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie, +venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les +feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'être arrosé; le +rhododendron surtout était triste. Le père Mabeuf était de ceux pour qui +les plantes ont des âmes. Le vieillard avait travaillé toute la journée +à son carré d'indigo, il était épuisé de fatigue, il se leva pourtant, +posa ses livres sur le banc, et marcha tout courbé et à pas chancelants +jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chaîne, il ne put même pas la +tirer assez pour la décrocher. Alors il se retourna et leva un regard +d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'étoiles. + +La soirée avait cette sérénité qui accable les douleurs de l'homme sous +je ne sais quelle lugubre et éternelle joie. La nuit promettait d'être +aussi aride que l'avait été le jour. + +--Des étoiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nuée! +pas une larme d'eau! + +Et sa tête, qui s'était soulevée un moment, retomba sur sa poitrine. + +Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant: + +--Une larme de rosée! un peu de pitié! + +Il essaya encore une fois de décrocher la chaîne du puits, et ne put. + +En ce moment il entendit une voix qui disait: + +--Père Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin? + +En même temps un bruit de bête fauve qui passe se fit dans la haie, et +il vit sortir de la broussaille une espèce de grande fille maigre qui se +dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un +être humain que d'une forme qui venait d'éclore au crépuscule. + +Avant que le père Mabeuf, qui s'effarait aisément et qui avait, comme +nous avons dit, l'effroi facile, eût pu répondre une syllabe, cet être, +dont les mouvements avaient dans l'obscurité une sorte de brusquerie +bizarre, avait décroché la chaîne, plongé et retiré le seau, et rempli +l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds +nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en +distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les +feuilles remplissait l'âme du père Mabeuf de ravissement. Il lui +semblait que maintenant le rhododendron était heureux. + +Le premier seau vidé, la fille en tira un second, puis un troisième. +Elle arrosa tout le jardin. + +À la voir marcher ainsi dans les allées où sa silhouette apparaissait +toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout +déchiqueté, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris. + +Quand elle eut fini, le père Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et +lui posa la main sur le front. + +--Dieu vous bénira, dit-il, vous êtes un ange puisque vous avez soin des +fleurs. + +--Non, répondit-elle, je suis le diable, mais ça m'est égal. + +Le vieillard s'écria, sans attendre et sans entendre sa réponse: + +--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne +puisse rien faire pour vous! + +--Vous pouvez quelque chose, dit-elle. + +--Quoi? + +--Me dire où demeure M. Marius. + +Le vieillard ne comprit point. + +--Quel monsieur Marius? + +Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'évanoui. + +--Un jeune homme qui venait ici dans les temps. + +Cependant M. Mabeuf avait fouillé dans sa mémoire. + +--Ah! oui,... s'écria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez +donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il +demeure... ou plutôt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas. + +Tout en parlant, il s'était courbé pour assujettir une branche du +rhododendron, et il continuait: + +--Tenez, je me souviens à présent. Il passe très souvent sur le +boulevard et va du côté de la Glacière. Rue Croulebarbe. Le champ de +l'Alouette. Allez par là. Il n'est pas difficile à rencontrer. + +Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait +disparu. + +Il eut décidément un peu peur. + +--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'était pas arrosé, je croirais que +c'est un esprit. + +Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en +s'endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau +fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la +forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément: + +--Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des +gobelins. Serait-ce un gobelin? + + + + +Chapitre IV + +Apparition à Marius + + +Quelques jours après cette visite d'un «esprit» au père Mabeuf, un +matin,--c'était un lundi, le jour de la pièce de cent sous que Marius +empruntait à Courfeyrac pour Thénardier,--Marius avait mis cette pièce +de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il était +allé «se promener un peu», espérant qu'à son retour cela le ferait +travailler. C'était d'ailleurs éternellement ainsi. Sitôt levé, il +s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bâcler quelque +traduction; il avait à cette époque-là pour besogne la translation en +français d'une célèbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et +de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes, +essayait d'en écrire une, ne pouvait, voyait une étoile entre son papier +et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me +mettra en train. + +Et il allait au champ de l'Alouette. + +Là il voyait plus que jamais l'étoile, et moins que jamais Savigny et +Gans. + +Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point; +pas moyen de renouer un seul des fils cassés dans son cerveau; alors il +disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empêche de travailler.--Et il +sortait tous les jours. + +Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa +véritable adresse était celle-ci: boulevard de la Santé, au septième +arbre après la rue Croulebarbe. + +Ce matin-là, il avait quitté ce septième arbre, et s'était assis sur le +parapet de la rivière des Gobelins. Un gai soleil pénétrait les feuilles +fraîches épanouies et toutes lumineuses. + +Il songeait à «Elle». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur +lui; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l'âme, qui le +gagnait, et à cette nuit qui s'épaississait d'instant en instant devant +lui au point qu'il ne voyait même déjà plus le soleil. + +Cependant, à travers ce pénible dégagement d'idées indistinctes qui +n'étaient pas même un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et +il n'avait plus même la force de vouloir se désoler, à travers cette +absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il +entendait derrière lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la +rivière, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de +sa tête, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un côté le bruit +de la liberté, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de +l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rêver profondément, et +presque réfléchir, c'étaient deux bruits joyeux. + +Tout à coup, au milieu de son extase accablée, il entendit une voix +connue qui disait: + +--Tiens! le voilà! + +Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue +un matin chez lui, l'aînée des filles Thénardier, Éponine; il savait +maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie +et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pût faire. Elle +avait accompli un double progrès, vers la lumière et vers la détresse. +Elle était pieds nus et en haillons comme le jour où elle était entrée +si résolûment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois +de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides. +C'était cette même voix enrouée, ce même front terni et ridé par le +hâle, ce même regard libre, égaré et vacillant. Elle avait de plus +qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effrayé et de +lamentable que la prison traversée ajoute à la misère. + +Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme +Ophélia pour être devenue folle à la contagion de la folie d'Hamlet, +mais parce qu'elle avait couché dans quelque grenier d'écurie. + +Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous êtes, ô jeunesse! + +Cependant elle était arrêtée devant Marius avec un peu de joie sur son +visage livide et quelque chose qui ressemblait à un sourire. + +Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler. + +--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le père Mabeuf avait raison, +c'était sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherché! si vous saviez! +Savez-vous cela? j'ai été au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lâchée! vu +qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'âge du +discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai +cherché! Voilà six semaines. Vous ne demeurez donc plus là-bas? + +--Non, dit Marius. + +--Oh! je comprends. À cause de la chose. C'est désagréable ces +esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des +vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de +beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle +le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas +baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le +château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un +sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme +ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à +présent? + +Marius ne répondit pas. + +--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que +je vous recouse cela. + +Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous +n'avez pas l'air content de me voir? + +Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis +s'écria: + +--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content! + +--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire? + +--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle. + +--Eh bien, que veux-tu dire? + +Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une +sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti. + +--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez +content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir +rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous +savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je +voudrais.... + +--Oui! mais parle donc! + +Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit: + +--J'ai l'adresse. + +Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur. + +--Quelle adresse? + +--L'adresse que vous m'avez demandée! + +Elle ajouta comme si elle faisait effort: + +--L'adresse... vous savez bien? + +--Oui! bégaya Marius. + +--De la demoiselle! + +Ce mot prononcé, elle soupira profondément. + +Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la +main. + +--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras! +Où est-ce? + +--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le +numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la +maison, je vais vous conduire. + +Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur, +mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté: + +--Oh! comme vous êtes content! + +Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras. + +--Jure-moi une chose! + +--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que +je jure? + +Et elle rit. + +--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette +adresse à ton père! + +Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait. + +--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine? + +--Promets-moi ce que je te dis! + +Mais elle semblait ne pas l'entendre. + +--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les +deux bras à la fois. + +--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te +dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père! + +--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au +secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père! + +--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius. + +--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me +secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela +me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il +ça? + +--Ni à personne? fit Marius. + +--Ni à personne. + +--À présent, reprit Marius, conduis-moi. + +--Tout de suite? + +--Tout de suite. + +--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle. + +Après quelques pas, elle s'arrêta. + +--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller +devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas +qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi. + +Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme, +ainsi prononcé par cette enfant. + +Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit. +Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui: + +--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose? + +Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq +francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main +d'Éponine. + +Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le +regardant d'un air sombre: + +--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle. + + + + +Livre troisième--La maison de la rue Plumet + + + + +Chapitre I + +La maison à secret + + +Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de +Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands +seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient, +fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue +déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de +l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_. + +Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au +rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut +un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec +large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent. +C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière +du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis +bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au +besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière, +par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit, +pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel, +caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des +jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les +détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui +s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre +quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone. + +M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui +l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se +rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se +douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à +d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire +ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par +conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites +parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du +corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux +côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même +l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles +parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient +cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du +siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président. + +Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé +dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une +triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de +solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature. + +Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient +encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait +acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la +nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le +chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en +ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne +communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles +et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui +passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et +illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810. + +Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que +l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage +étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient +«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme. + +Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et +avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu, +l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de +Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes +de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu +près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire +avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait, +remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à +l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et +enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée, +sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui +entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y +avait pas de voisins. + +Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était +Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean +avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille, +provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean +à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M. +Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le +lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître +Jean Valjean. + +Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que +s'était-il passé? + +Il ne s'était rien passé. + +On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux +que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les +jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en +plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à +lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi +indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque +jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers +pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait, +qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante +espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci, +il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se +demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait +pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait +et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se +disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y +renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la +consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les +épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire +germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine +et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela +et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière +pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui +était insupportable. Il résolut de quitter le couvent. + +Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux +objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre +murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les +éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement. +Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant? +Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il +n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il +avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant +le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses +précautions. + +Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et +complète. + +Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda +pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut. + +Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant +fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de +vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et +emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne +prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait +humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la +communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées, +une somme de cinq mille francs. + +C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration +Perpétuelle. + +En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut +confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours +la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur +d'embaumement qui en sortait. + +Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il +l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois +l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait, +et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse. + +Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde +anxiété. + +Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était +désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent. + +En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins +attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier, +de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le +prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où +il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements +étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux +quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre +rue de l'Homme-Armé. + +Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de +l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener +Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un +rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu +avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police. + + + + +Chapitre II + +Jean Valjean garde national + + +Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait +arrangé son existence de la façon que voici: + +Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande +chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées, +le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle +avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de +Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux +et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère +Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques, +il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et +gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres +dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre, +le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs +rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient +aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de +tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du +haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans +la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois +blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques +bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu. +Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table. +Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle +qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué +Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le +père. + +Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui +était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de +Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans +l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours +à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un +quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux +l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des +Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église +Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les +indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la +rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait +lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le +boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement +demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue +de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président; +car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour +sans grotte. + +Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes +tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois +habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni +lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes +et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du +percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M. +Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu +échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements +municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du +Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean +était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne +de monter sa garde. + +Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et +faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un +déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant +solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de +l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante; +d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major +et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il +cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait +tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne +volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était +là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au +dehors, le bourgeois. + +Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il +s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier. +Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il +était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé +d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou +humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté +énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son +père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon +tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean +Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un +saint. + +Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient +jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir +par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils +demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean +Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas +l'attention. + +En cela il se trompait peut-être. + + + + +Chapitre III + +_Foliis ac frondibus_ + + +Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était +devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans +s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des +secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus +d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée +pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille +cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus, +bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables. + +Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies, +quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du +reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage +était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes +abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des +giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort +sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez +elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient +montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait +fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit +dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne +dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles, +sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la +végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et +accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois +cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la +fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une +broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable +comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid, +sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme +une tombe, vivant comme une foule. + +En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses +quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination +universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui +aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril +monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa +prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues +frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la +rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la +beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y +réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en +flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies +ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement +à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les +bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se +dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse +céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles +et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et +subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des +bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette +intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent +les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes. + +L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et +laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans +les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des +limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute +façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été, +automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la +solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la +vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi. + +Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques +et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides +tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de la rue de +Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement +dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient +beau se croiser dans le carrefour prochain, le désert était rue Plumet; +et la mort des anciens propriétaires, une révolution qui avait passé, +l'écroulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans +d'abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu +privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les +achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes +gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les +scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des +profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais +quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui +déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand +toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi +que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin +parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge +du Nouveau Monde. + +Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pénétrations +profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne +soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de +limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond à +cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout +travaille à tout. + +L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la +rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est +inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une +molécule? que savons-nous si des créations de mondes ne sont point +déterminées par des chutes de grains de sable? qui donc connaît les flux +et les reflux réciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment +petit, le retentissement des causes dans les précipices de l'être, et +les avalanches de la création? Un ciron importe; le petit est grand, le +grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité; effrayante +vision pour l'esprit. Il y a entre les êtres et les choses des relations +de prodige; dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se +méprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumière n'emporte pas +dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la +nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies. +Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La +germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de +l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mène de front la naissance d'un ver +de terre et l'avènement de Socrate. Où finit le télescope, le microscope +commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une +moisissure est une pléiade de fleurs; une nébuleuse est une fourmilière +d'étoiles. Même promiscuité, et plus inouïe encore, des choses de +l'intelligence et des faits de la substance. Les éléments et les +principes se mêlent, se combinent, s'épousent, se multiplient les uns +par les autres, au point de faire aboutir le monde matériel et le monde +moral à la même clarté. Le phénomène est en perpétuel repli sur +lui-même. Dans les vastes échanges cosmiques, la vie universelle va et +vient en quantités inconnues, roulant tout dans l'invisible mystère des +effluves, employant tout, ne perdant pas un rêve de pas un sommeil, +semant un animalcule ici, émiettant un astre là, oscillant et +serpentant, faisant de la lumière une force et de la pensée un élément, +disséminée et indivisible, dissolvant tout, excepté ce point +géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme atome; épanouissant tout en +Dieu; enchevêtrant, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, toutes +les activités dans l'obscurité d'un mécanisme vertigineux, rattachant le +vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne +fût-ce que par l'identité de la loi, l'évolution de la comète dans le +firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine +faite d'esprit. Engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron +et dont la dernière roue est le zodiaque. + + + + +Chapitre IV + +Changement de grille + + +Il semblait que ce jardin, créé autrefois pour cacher les mystères +libertins, se fût transformé et fût devenu propre à abriter les mystères +chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni +grottes; il avait une magnifique obscurité échevelée tombant comme un +voile de toutes parts. Paphos s'était refait Éden. On ne sait quoi de +repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetière offrait +maintenant ses fleurs à l'âme. Ce coquet jardin, jadis fort compromis, +était rentré dans la virginité et la pudeur. Un président assisté d'un +jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre +bonhomme qui croyait continuer Le Nôtre, l'avaient contourné, taillé, +chiffonné, attifé, façonné pour la galanterie; la nature l'avait +ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrangé pour l'amour. + +Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui était tout prêt. +L'amour n'avait qu'à se montrer; il avait là un temple composé de +verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles ténèbres, +de branches agitées, et une âme faite de douceur, de foi, de candeur, +d'espoir, d'aspiration et d'illusion. + +Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu +plus de quatorze ans, et elle était «dans l'âge ingrat»; nous l'avons +dit, à part les yeux, elle semblait plutôt laide que jolie; elle n'avait +cependant aucun trait disgracieux, mais elle était gauche, maigre, +timide et hardie à la fois, une grande petite fille enfin. + +Son éducation était terminée; C'est-à-dire on lui avait appris la +religion, et même, et surtout la dévotion; puis «l'histoire», +c'est-à-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la géographie, la +grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, à +faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un +charme et un péril. L'âme d'une jeune fille ne doit pas être laissée +obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs +comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement +éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et +dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs +puériles et empêche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel, +intuition admirable où entrent les souvenirs de la vierge et +l'expérience de la femme, qui sache comment et de quoi doit être fait ce +demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l'âme d'une jeune +fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère. + +Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères au +pluriel. + +Quant à Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses à la +fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'était qu'un vieux homme qui +ne savait rien du tout. + +Or, dans cette oeuvre de l'éducation, dans cette grave affaire de la +préparation d'une femme à la vie, que de science il faut pour lutter +contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence! + +Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le +couvent tourne la pensée du côté de l'inconnu. Le coeur, replié sur +lui-même, se creuse, ne pouvant s'épancher, et s'approfondit, ne pouvant +s'épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des +romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions +fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l'obscurité +intérieure de l'esprit, sombres et secrètes demeures où les passions +trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet +d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur +humain, doit durer toute la vie. + +En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et +de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la +continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un +jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les +mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une +grille, mais sur la rue. + +Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n'était encore +qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce +que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait +toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bêtes»; +elle y jouait, en attendant qu'elle y rêvât; elle aimait ce jardin pour +les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds à travers l'herbe, en +attendant qu'elle l'aimât pour les étoiles qu'elle y verrait dans les +branches au-dessus de sa tête. + +Et puis, elle aimait son père, c'est-à-dire Jean Valjean, de toute son +âme, avec une naïve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un +compagnon désiré et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait +beaucoup, Jean Valjean avait continué; il en était venu à causer bien; +il avait la richesse secrète et l'éloquence d'une intelligence humble et +vraie qui s'est spontanément cultivée. Il lui était resté juste assez +d'âpreté pour assaisonner sa bonté; c'était un esprit rude et un coeur +doux. Au Luxembourg, dans leurs tête-à-tête, il faisait de longues +explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans +ce qu'il avait souffert. Tout en l'écoutant, les yeux de Cosette +erraient vaguement. + +Cet homme simple suffisait à la pensée de Cosette, de même que ce jardin +sauvage à ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle +arrivait près de lui essoufflée et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la +baisait au front. + +Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. Là où +était Jean Valjean était le bien-être. Comme Jean Valjean n'habitait ni +le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrière-cour +pavée que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée +de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries où +s'adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait +quelquefois, en souriant du bonheur d'être importuné:--Mais va-t'en chez +toi! Laisse-moi donc un peu seul! + +Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de +grâce remontant de la fille au père: + +--Père, j'ai très froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un +tapis et un poêle? + +--Chère enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui +n'ont même pas un toit sur leur tête. + +--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut? + +--Parce que tu es une femme et un enfant. + +--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et être mal? + +--Certains hommes. + +--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien obligé d'y +faire du feu. + +Elle lui disait encore: + +--Père, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela? + +--Parce que..., ma fille. + +--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai. + +Alors, pour que Cosette ne mangeât pas de pain noir, Jean Valjean +mangeait du pain blanc. + +Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin +et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui +étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se +rappelait qu'elle avait été «un jour, la nuit» chercher de l'eau dans un +bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait +qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean +qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il +n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées, et des +serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle +n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il +fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce +bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle. + +Lorsqu'il était assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y +laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-être +ma mère, cet homme-là! + +Cosette, quoique ceci soit étrange à énoncer, dans sa profonde ignorance +de fille élevée au couvent, la maternité d'ailleurs étant absolument +inintelligible à la virginité, avait fini par se figurer qu'elle avait +eu aussi peu de mère que possible. Cette mère, elle ne savait pas même +son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander à Jean +Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle répétait sa question, il +répondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par +une larme. + +Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine. + +Etait-ce prudence? était-ce respect? était-ce crainte de livrer ce nom +aux hasards d'une autre mémoire que la sienne? + +Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers +parlé de sa mère; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible. +Il lui sembla qu'il n'osait plus. Était-ce à cause de Cosette? était-ce +à cause de Fantine? il éprouvait une sorte d'horreur religieuse à faire +entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et à mettre la morte en +tiers dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle +lui semblait redoutable. Il songeait à Fantine et se sentait accablé de +silence. Il voyait vaguement dans les ténèbres quelque chose qui +ressemblait à un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait été +dans Fantine et qui, pendant sa vie, était sortie d'elle violemment, +était-elle revenue après sa mort se poser sur elle, veiller, indignée, +sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean +Valjean, à son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la +mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication +mystérieuse. De là l'impossibilité de prononcer, même pour Cosette, ce +nom: Fantine. + +Un jour Cosette lui dit: + +--Père, j'ai vu cette nuit ma mère en songe. Elle avait deux grandes +ailes. Ma mère dans sa vie doit avoir touché à la sainteté. + +--Par le martyre, répondit Jean Valjean. + +Du reste, Jean Valjean était heureux. + +Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fière, +heureuse, dans la plénitude du coeur. Jean Valjean, à toutes ces marques +d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa +pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d'une +joie angélique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la +vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mériter +un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de +son âme, d'avoir permis qu'il fût ainsi aimé, lui misérable, par cet +être innocent. + + + + +Chapitre V + +La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre + + +Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens! +Il lui semblait presque qu'elle était jolie. Ceci la jeta dans un +trouble singulier. Jusqu'à ce moment elle n'avait point songé à sa +figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas. +Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle était laide; Jean Valjean seul +disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en fût, Cosette s'était +toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation +facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait +comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'étais +jolie? pensait-elle, comme cela serait drôle que je fusse jolie!--Et +elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet +dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme +mademoiselle une telle! + +Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--Où +avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout +simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle était pâle. +Elle ne s'était pas sentie très joyeuse la veille de croire à sa beauté, +mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et +pendant plus de quinze jours elle tâcha de se coiffer tournant le dos au +miroir. + +Le soir, après le dîner, elle faisait assez habituellement de la +tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean +lisait à côté d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle +fut toute surprise de la façon inquiète dont son père la regardait. + +Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un +qu'elle ne vit pas disait derrière elle: Jolie femme! mais mal +mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et +laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos. + +Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre +vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme +mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son père +répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de +commotion. Elle s'échappa du jardin, monta à sa chambre, courut à la +glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'était regardée, et poussa un +cri. Elle venait de s'éblouir elle-même. + +Elle était belle et jolie; elle ne pouvait s'empêcher d'être de l'avis +de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'était faite, sa peau avait +blanchi, ses cheveux s'étaient lustrés, une splendeur inconnue s'était +allumée dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beauté lui vint +tout entière, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres +la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'était d'elle +évidemment que le passant avait parlé, il n'y avait plus à douter; elle +redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter, +c'était en hiver, voyant le ciel doré, le soleil dans les arbres, des +fleurs dans les buissons, éperdue, folle, dans un ravissement +inexprimable. + +De son côté, Jean Valjean éprouvait un profond et indéfinissable +serrement de coeur. + +C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur +cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux +visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui. + +Cosette avait été belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais, +du premier jour, cette lumière inattendue qui se levait lentement et +enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la +paupière sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'était un changement +dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la +crainte d'y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes +les détresses, qui était encore tout saignant des meurtrissures de sa +destinée, qui avait été presque méchant et qui était devenu presque +saint, qui, après avoir traîné la chaîne du bagne, traînait maintenant +la chaîne invisible, mais pesante, de l'infamie indéfinie, cet homme que +la loi n'avait pas lâché et qui pouvait être à chaque instant ressaisi +et ramené de l'obscurité de sa vertu au grand jour de l'opprobre public, +cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bénissait +tout, voulait bien tout, et ne demandait à la providence, aux hommes, +aux lois, à la société, à la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette +l'aimât! + +Que Cosette continuât de l'aimer! que Dieu n'empêchât pas le coeur de +cette enfant de venir à lui, et de rester à lui! Aimé de Cosette, il se +trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de +Cosette, il était bien! il n'en demandait pas davantage. On lui eût dit: +Veux-tu être mieux? il eût répondu: Non. Dieu lui eût dit: Veux-tu le +ciel? il eût répondu: J'y perdrais. + +Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fût-ce qu'à la +surface, le faisait frémir comme le commencement d'autre chose. Il +n'avait jamais trop su ce que c'était que la beauté d'une femme; mais, +par instinct, il comprenait que c'était terrible. + +Cette beauté qui s'épanouissait de plus en plus triomphante et superbe à +côté de lui, sous ses yeux, sur le front ingénu et redoutable de +l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misère, de sa +réprobation, de son accablement, il la regardait effaré. + +Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi? + +Là du reste était la différence entre sa tendresse et la tendresse d'une +mère. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mère l'eût vu avec joie. + +Les premiers symptômes ne tardèrent pas à se manifester. + +Dès le lendemain du jour où elle s'était dit: Décidément, je suis belle! +Cosette fit attention à sa toilette. Elle se rappela le mot du +passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait passé à côté +d'elle et s'était évanoui après avoir déposé dans son coeur un des deux +germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la +coquetterie. L'amour est l'autre. + +Avec la foi en sa beauté, toute l'âme féminine s'épanouit en elle. Elle +eut horreur du mérinos et honte de la peluche. Son père ne lui avait +jamais rien refusé. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau, +de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui +va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme +parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si +dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a été inventé pour la Parisienne. + +En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thébaïde de la rue +de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est +quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien +davantage. Elle eût voulu rencontrer «son passant» pour voir ce qu'il +dirait, et «pour lui apprendre!» Le fait est qu'elle était ravissante de +tout point, et qu'elle distinguait à merveille un chapeau de Gérard d'un +chapeau d'Herbaut. + +Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu'il +ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes +venir à Cosette. + +Du reste, rien qu'à la simple inspection de la toilette de Cosette, une +femme eût reconnu qu'elle n'avait pas de mère. Certaines petites +bienséances, certaines conventions spéciales, n'étaient point observées +par Cosette. Une mère, par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne +s'habille point en damas. + +Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas +noir et son chapeau de crêpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean +Valjean, gaie, radieuse, rose, fière, éclatante.--Père, dit-elle, +comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean répondit d'une voix qui +ressemblait à la voix amère d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la +promenade comme à l'ordinaire. En rentrant il demanda à Cosette: + +--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais? + +Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le +porte-manteau de la garde-robe où sa défroque de pensionnaire était +accrochée. + +--Ce déguisement! dit-elle. Père, que voulez-vous que j'en fasse? Oh! +par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-là +sur la tête, j'ai l'air de madame Chien-fou. + +Jean Valjean soupira profondément. + +À partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait +toujours à rester, disant: Père, je m'amuse mieux ici avec +vous,--demandait maintenant toujours à sortir. En effet, à quoi bon +avoir une jolie figure et une délicieuse toilette, si on ne les montre +pas? + +Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le même goût pour +l'arrière-cour. À présent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se +promenant sans déplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne +mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrière-cour, +comme le chien. + +Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l'ignorer; grâce exquise, +car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n'est adorable +comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le +savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grâce ingénue, +elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée +des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté, respirait une +mélancolie splendide. + +Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au +Luxembourg. + + + + +Chapitre VI + +La bataille commence + + +Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute +disposée pour l'embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse +et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux êtres tout +chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion, +ces deux âmes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre, +et qui devaient s'aborder et se mêler dans un regard comme les nuages +dans un éclair. + +On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le +déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres +se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela +qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et +vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux +âmes se donnent en échangeant cette étincelle. + +À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui +troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui +troubla Cosette. + +Il lui fit le même mal et le même bien. + +Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les +filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait +encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme +il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal. + +Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux +cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand +elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant +mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas +bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière, +et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air. + +Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement +ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie, +Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la +rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer +six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme +inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant +faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que +cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère +contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui +sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle +allait enfin se venger. + +Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte, +qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les +enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent. + +On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses +terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait +Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un +peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla +à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose +bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est +la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et +rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se +rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre. + +Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius +rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette +inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent. + +La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et +profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue +noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes +filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige. +Elle fond à l'amour qui est son soleil. + +Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais +entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de +musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé +par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient +l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_ +ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore +trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc +su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins +malade pour ignorer le nom de sa maladie? + +Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance. +Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux, +nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle +aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas? +mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez +des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas! +Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir +paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle +n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma +faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien? + +Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui +convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à +distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était +l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu +roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair, +mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence, +ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une +chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche +eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée +dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des +enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du +couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore +lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle. +Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce +n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer +Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible. + +Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui +souriait, tout franchement. + +Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience, +elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait +sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel +délicieux jardin que ce Luxembourg! + +Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se +parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils +se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues +séparent, ils vivaient de se regarder. + +C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait, +belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de +son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence. + + + + +Chapitre VII + +À tristesse, tristesse et demie + + +Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère +nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius. +Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean +ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une +attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un +côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui +s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon +Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se +dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait +quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il +avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus +tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il +avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il +semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait +tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît +point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref, +Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme. + +Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait, +elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait +le cacher. + +Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et +l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un +parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans +doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant. + +Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu. + +Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui +jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un +jeune homme qui a l'air pédant! + +Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût +répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de +Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous +avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle +se borna à répondre avec un calme suprême: + +--Ce jeune homme-là! + +Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie. + +--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore +remarqué. C'est moi qui le lui montre. + +Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants! + +C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci, +de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la +jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe +dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre +que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne +devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea +d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au +Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous +ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il +répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son +insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que +Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de +Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe. + +Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La +minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout +ne commence-t-il pas par l'indifférence? + +Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc +pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà! + +Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne +voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner +l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux +amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne +s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde +qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux +étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire +capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand +Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait +se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs +de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait +presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus. + +Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner, +flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il +venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son +bonheur, pour le prendre et l'emporter! + +Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une +aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi! +j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus +malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai +souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été +jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme, +sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur +toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs, +j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût +méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai +repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait, +et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment +où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est +bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela +s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon +âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au +Luxembourg! + +Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et +extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce +n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui +regarde un voleur. + +On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit +Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de +son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est +donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean +Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit +jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait +plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue +Plumet. + +Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de +questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à +la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean +n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient +charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit +point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il +remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de +part et d'autre des inexpériences aux prises. + +Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette: + +--Veux-tu venir au Luxembourg? + +Un rayon illumina le visage pâle de Cosette. + +--Oui, dit-elle. + +Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus. +Marius n'y était pas. + +Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette: + +--Veux-tu venir au Luxembourg? + +Elle répondit tristement et doucement: + +--Non. + +Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur. + +Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable? +Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de +Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis +près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits +entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à +songer aux choses auxquelles elle pouvait songer. + +Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le +cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier +de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce +jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où +tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il +adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et +follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence +d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et +terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait? + +Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse. +Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean +étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose +eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude. + +De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius +comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au +juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades +habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond +du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si +cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les +semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté +tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était +trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était +plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le +retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien +ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si +c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux +chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le +Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que +rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint +avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée, +attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on +regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est +évanouie. + +Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa +pâleur. Elle lui continua son doux visage. + +Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean. +Quelquefois il lui demandait: + +--Qu'as-tu? + +Elle répondait: + +--Je n'ai rien. + +Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle +reprenait: + +--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose? + +--Moi? rien, disait-il. + +Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant +amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient +maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le +dire, sans s'en vouloir, et en souriant. + + + + +Chapitre VIII + +La cadène + + +Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même +dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle. + +À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait +puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant +de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût +voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur +et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même +temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion +assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des +jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un +général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de +Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de +pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si +Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le +bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui +présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait +l'idée de regarder les jeunes gens. + +Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes. + +Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se +loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la +partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce +qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent. + +Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se +promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont +désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même, +s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se +préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait +comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits +bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la +jeunesse. + +La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu +fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors +aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres, +presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui, +l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais +pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y +ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là, +elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle +ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et +cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs, +mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements +naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal +tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en +guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui, +traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement, +faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises. + +Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur +habitude de promenades matinales. + +Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de +1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la +barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute +ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur +pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson +dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du +crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une +hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à +l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur +l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus +éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui +s'évade d'un édifice ténébreux. + +Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas +côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur +travail. + +Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes +déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la +route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se +lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout +l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent +à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales; +quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean +Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à +Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à +cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la +respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie. +Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses. + +Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean +Valjean leva les yeux. + +Cosette avait raison. + +La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on +sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard +intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se +fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à +pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne +sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée. + +Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était +hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait +distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris; +des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique +noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner +du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de +laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit, +puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent +successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des +silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans +le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un +cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix +grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la +caverne des songes. + +En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le +blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait +peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois +sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de +cadavres, et voici ce que c'était: + +Sept voitures marchaient à la file sur la route. Les six premières +avaient une structure singulière. Elles ressemblaient à des haquets de +tonneliers; c'étaient des espèces de longues échelles posées sur deux +roues et formant brancard à leur extrémité antérieure. Chaque haquet, +disons mieux, chaque échelle était attelée de quatre chevaux bout à +bout. Sur ces échelles étaient traînées d'étranges grappes d'hommes. +Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les +devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés +les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide, +ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrière le dos quelque +chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui +brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne +était pour tous; de façon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur +arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une +sorte d'unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne +pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. À l'avant et à l'arrière +de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout, +ayant chacun une des extrémités de la chaîne sous son pied. Les carcans +étaient carrés. La septième voiture, vaste fourgon à ridelles, mais sans +capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de +chaudières de fer, de marmites de fonte, de réchauds et de chaînes, où +étaient mêlés quelques hommes garrottés et couchés tout de leur long, +qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout à claire-voie, était garni de +claies délabrées qui semblaient avoir servi aux vieux supplices. + +Ces voitures tenaient le milieu du pavé. Des deux côtés marchaient en +double haie des gardes d'un aspect infâme, coiffés de tricornes claques +comme les soldats du Directoire, tachés, troués, sordides, affublés +d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris +et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des +bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons; espèces +de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l'abjection du +mendiant et de l'autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef +tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le +crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En +tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves, +le sabre au poing. + +Ce cortège était si long qu'au moment où la première voiture atteignait +la barrière, la dernière débouchait à peine du boulevard. + +Une foule, sortie on ne sait d'où et formée en un clin d'oeil, comme +cela est fréquent à Paris, se pressait des deux côtés de la chaussée et +regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui +s'appelaient et les sabots des maraîchers qui accouraient pour voir. + +Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence. +Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons +de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à +la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement +disparates; rien n'est plus funèbre que l'arlequin des guenilles. +Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d'affreux bonnets de laine, +et, près du bourgeron, l'habit noir crevé aux coudes; plusieurs avaient +des chapeaux de femme; d'autres étaient coiffés d'un panier; on voyait +des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on +distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflammés, +des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines. +Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet, +et suspendue au-dessous d'eux comme un étrier, qui leur soutenait les +pieds. L'un d'eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose +qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'était du +pain qu'il mangeait. Il n'y avait là que des yeux secs, éteints, ou +lumineux d'une mauvaise lumière. La troupe d'escorte maugréait, les +enchaînés ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit +d'un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes; quelques-uns de +ces hommes bâillaient; les haillons étaient terribles; les pieds +pendaient, les épaules oscillaient; les têtes s'entre-heurtaient, les +fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se +crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrière le +convoi, une troupe d'enfants éclatait de rire. + +Cette file de voitures, quelle qu'elle fût, était lugubre. Il était +évident que demain, que dans une heure, une averse pouvait éclater, +qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vêtements +délabrés seraient traversés, qu'une fois mouillés, ces hommes ne se +sécheraient plus, qu'une fois glacés, ils ne se réchaufferaient plus, +que leurs pantalons de toile seraient collés par l'ondée sur leurs os, +que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient +empêcher le claquement des mâchoires, que la chaîne continuerait de les +tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il était +impossible de ne pas frémir en voyant ces créatures humaines liées ainsi +et passives sous les froides nuées d'automne, et livrées à la pluie, à +la bise, à toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des +pierres. + +Les coups de bâton n'épargnaient pas même les malades, qui gisaient +noués de cordes et sans mouvement sur la septième voiture et qu'on +semblait avoir jetés là comme des sacs pleins de misère. + +Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et +l'on eût dit qu'il mettait le feu à toutes ces têtes farouches. Les +langues se délièrent; un incendie de ricanements, de jurements et de +chansons fit explosion. La large lumière horizontale coupa en deux toute +la file, illuminant les têtes et les torses, laissant les pieds et les +roues dans l'obscurité. Les pensées apparurent sur les visages; ce +moment fut épouvantable; des démons visibles, à masques tombés, des âmes +féroces toutes nues. Éclairée, cette cohue resta ténébreuse. +Quelques-uns, gais, avaient à la bouche des tuyaux de plume d'où ils +soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore +accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de +ces êtres qui ne fût difforme à force de misère; et c'était si +monstrueux qu'on eût dit que cela changeait la clarté du soleil en lueur +d'éclair. La voiturée qui ouvrait le cortège avait entonné et +psalmodiait à tue-tête avec une jovialité hagarde un pot-pourri de +Désaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frémissaient +lugubrement; dans les contre-allées, des faces de bourgeois écoutaient +avec une béatitude idiote ces gaudrioles chantées par des spectres. + +Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos; il y avait +là l'angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents, +des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des +résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées, +des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles +avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause +de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne +manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un nègre, qui, +peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes. +L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait passé sur ces fronts; à ce +degré d'abaissement, les dernières transformations étaient subies par +tous dans les dernières profondeurs; et l'ignorance changée en +hébétement était l'égale de l'intelligence, changée en désespoir. Pas de +choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme +l'élite de la boue. Il était clair que l'ordonnateur quelconque de cette +procession immonde ne les avait pas classés. Ces êtres avaient été liés +et accouplés pêle-mêle, dans le désordre alphabétique probablement, et +chargés au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupées +finissent toujours par dégager une résultante; toute addition de +malheureux donne un total; il sortait de chaque chaîne une âme commune, +et chaque charretée avait sa physionomie. À côté de celle qui chantait, +il y en avait une qui hurlait; une troisième mendiait; on en voyait une +qui grinçait des dents; une autre menaçait les passants, une autre +blasphémait Dieu; la dernière se taisait comme la tombe. Dante eût cru +voir les sept cercles de l'enfer en marche. + +Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le +formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur +la charrette des gémonies. + +Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bâton, faisait de +temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille +femme dans la foule les montrait du doigt à un petit garçon de cinq ans, +et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_! + +Comme les chants et les blasphèmes grossissaient, celui qui semblait le +capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et, à ce signal, une +effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grêle +tomba sur les sept voiturées; beaucoup rugirent et écumèrent; ce qui +redoubla la joie des gamins accourus, nuée de mouches sur ces plaies. + +L'oeil de Jean Valjean était devenu effrayant. Ce n'était plus une +prunelle; c'était cette vitre profonde qui remplace le regard chez +certains infortunés, qui semble inconsciente de la réalité, et où +flamboie la réverbération des épouvantes et des catastrophes. Il ne +regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever, +fuir, échapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on +voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura cloué, pétrifié, +stupide, se demandant, à travers une confuse angoisse inexprimable, ce +que signifiait cette persécution sépulcrale, et d'où sortait ce +pandémonium qui le poursuivait. Tout à coup il porta la main à son +front, geste habituel de ceux auxquels la mémoire revient subitement; il +se souvint que c'était là l'itinéraire en effet, que ce détour était +d'usage pour éviter les rencontres royales toujours possibles sur la +route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait +passé par cette barrière-là. + +Cosette, autrement épouvantée, ne l'était pas moins. Elle ne comprenait +pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas +possible; enfin elle s'écria: + +--Père! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-là? + +Jean Valjean répondit: + +--Des forçats. + +--Où donc est-ce qu'ils vont? + +--Aux galères. + +En ce moment la bastonnade, multipliée par cent mains, fit du zèle, les +coups de plat de sabre s'en mêlèrent, ce fut comme une rage de fouets et +de bâtons; les galériens se courbèrent, une obéissance hideuse se +dégagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups +enchaînés. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit: + +--Père, est-ce que ce sont encore des hommes? + +--Quelquefois, dit le misérable. + +C'était la Chaîne en effet qui, partie avant le jour de Bicêtre, prenait +la route du Mans pour éviter Fontainebleau où était alors le roi. Ce +détour faisait durer l'épouvantable voyage trois ou quatre jours de +plus; mais, pour épargner à la personne royale la vue d'un supplice, on +peut bien le prolonger. + +Jean Valjean rentra accablé. De telles rencontres sont des chocs et le +souvenir qu'elles laissent ressemble à un ébranlement. + +Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne +remarqua point qu'elle lui fît d'autres questions au sujet de ce qu'ils +venaient de voir; peut-être était-il trop absorbé lui-même dans son +accablement pour percevoir ses paroles et pour lui répondre. Seulement +le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit +qui disait à demi-voix et comme se parlant à elle-même:--Il me semble +que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-là, ô mon Dieu, je +mourrais rien que de le voir de près! + +Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y +eut, à propos de je ne sais plus quelle solennité officielle, des fêtes +dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, théâtres aux +Champs-Élysées, feu d'artifice à l'Étoile, illuminations partout. Jean +Valjean, faisant violence à ses habitudes, conduisit Cosette à ces +réjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et +d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui +avait passé devant elle. La revue, qui assaisonnait la fête, faisait +toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit +de garde national avec le vague sentiment intérieur d'un homme qui se +réfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette, +qui se faisait une loi de complaire à son père et pour qui d'ailleurs +tout spectacle était nouveau, accepta la distraction avec la bonne grâce +facile et légère de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop +dédaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fête +publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait réussi, et +qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision. + +Quelques jours après, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils +étaient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux règles +que semblait s'être imposées Jean Valjean, et à l'habitude de rester +dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre à Cosette, Cosette, +en peignoir, se tenait debout dans ce négligé de la première heure qui +enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur +l'astre; et, la tête dans la lumière, rose d'avoir bien dormi, regardée +doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pâquerette. +Cosette ignorait la ravissante légende _je t'aime, un peu, +passionnément_, etc.; qui la lui eût apprise? Elle maniait cette fleur, +d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pâquerette, +c'est éplucher un coeur. S'il y avait une quatrième Grâce appelée la +Mélancolie, et souriante, elle eût eu l'air de cette Grâce-là. Jean +Valjean était fasciné par la contemplation de ces petits doigts sur +cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait. +Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d'à côté. Des nuées +blanches traversaient le ciel si gaîment qu'on eût dit qu'elles venaient +d'être mises en liberté. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur +attentivement; elle semblait songer à quelque chose; mais cela devait +être charmant; tout à coup elle tourna la tête sur son épaule avec la +lenteur délicate du cygne, et dit à Jean Valjean: Père, qu'est-ce que +c'est donc que cela, les galères? + + + + +Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut + + + + +Chapitre I + +Blessure au dehors, guérison au dedans + + +Leur vie s'assombrissait ainsi par degrés. + +Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait été autrefois un +bonheur, c'était d'aller porter du pain à ceux qui avaient faim et des +vêtements à ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, où +Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque +reste de leur ancien épanchement; et, parfois, quand la journée avait +été bonne, quand il y avait eu beaucoup de détresses secourues et +beaucoup de petits enfants ranimés et réchauffés, Cosette, le soir, +était un peu gaie. Ce fut à cette époque qu'ils firent visite au bouge +Jondrette. + +Le lendemain même de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le +pavillon, calme comme à l'ordinaire, mais avec une large blessure au +bras gauche, fort enflammée, fort venimeuse, qui ressemblait à une +brûlure et qu'il expliqua d'une façon quelconque. Cette blessure fit +qu'il fut plus d'un mois avec la fièvre sans sortir. Il ne voulut voir +aucun médecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le médecin des +chiens, disait-il. + +Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si angélique +bonheur de lui être utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille +joie lui revenir, ses craintes et ses anxiétés se dissiper, et +contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal! + +Cosette, voyant son père malade, avait déserté le pavillon, et avait +repris goût à la petite logette et à l'arrière-cour. Elle passait +presque toutes ses journées près de Jean Valjean, et lui lisait les +livres qu'il voulait. En général, des livres de voyages. Jean Valjean +renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le +Luxembourg, le jeune rôdeur inconnu, le refroidissement de Cosette, +toutes ces nuées de son âme s'effaçaient. Il en venait à se dire: J'ai +imaginé tout cela. Je suis un vieux fou. + +Son bonheur était tel, que l'affreuse trouvaille des Thénardier, faite +au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte glissé sur +lui. Il avait réussi à s'échapper, sa piste, à lui, était perdue, que +lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces +misérables. Les voilà en prison, et désormais hors d'état de nuire, +pensait-il, mais quelle lamentable famille en détresse! + +Quant à la hideuse vision de la barrière du Maine, Cosette n'en avait +plus reparlé. + +Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique à Cosette. +Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une âme, et quelquefois +le soir, dans l'humble logis du blessé, elle chantait des chansons +tristes qui réjouissaient Jean Valjean. + +Le printemps arrivait, le jardin était si admirable dans cette saison de +l'année, que Jean Valjean dit à Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que +tu t'y promènes.--Comme vous voudrez, père, dit Cosette. + +Et, pour obéir à son père, elle reprit ses promenades dans son jardin, +le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqué, Jean Valjean, +qui probablement craignait d'être aperçu par la grille, n'y venait +presque jamais. + +La blessure de Jean Valjean avait été une diversion. + +Quand Cosette vit que son père souffrait moins, et qu'il guérissait, et +qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua +même pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'était le mois +de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte +toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce +point du jour de l'été, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes +les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-né qu'il est. La +nature en ce mois-là a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des +nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme. + +Cosette était trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui +ressemblait ne la pénétrât pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en +doutât, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans +les âmes tristes comme à midi il fait clair dans les caves. Cosette même +n'était déjà plus très triste. Du reste, cela était ainsi, mais elle ne +s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, après déjeuner, +lorsqu'elle avait réussi à entraîner son père pour un quart d'heure dans +le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui +soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait à +chaque instant et qu'elle était heureuse. + +Jean Valjean, enivré, la voyait redevenir vermeille et fraîche. + +--Oh! la bonne blessure! répétait-il tout bas. + +Et il était reconnaissant aux Thénardier. + +Une fois sa blessure guérie, il avait repris ses promenades solitaires +et crépusculaires. + +Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul +dans les régions inhabitées de Paris sans rencontrer quelque aventure. + + + + +Chapitre II + +La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un + + +Un soir le petit Gavroche n'avait point mangé; il se souvint qu'il +n'avait pas non plus dîné la veille; cela devenait fatigant. Il prit la +résolution d'essayer de souper. Il s'en alla rôder au delà de la +Salpêtrière, dans les lieux déserts; c'est là que sont les aubaines; où +il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu'à une +peuplade qui lui parut être le village d'Austerlitz. + +Dans une de ses précédentes flâneries, il avait remarqué là un vieux +jardin hanté d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin +un pommier passable. À côté de ce pommier, il y avait une espèce de +fruitier mal clos où l'on pouvait conquérir une pomme. Une pomme, c'est +un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver +Gavroche. Le jardin côtoyait une ruelle solitaire non pavée et bordée de +broussailles en attendant les maisons; une haie l'en séparait. + +Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut +le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est +une enjambée. Le jour déclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure +était bonne. Gavroche ébaucha l'escalade, puis s'arrêta tout à coup. On +parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la +haie. + +À deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre côté, précisément au +point où l'eût fait déboucher la trouée qu'il méditait, il y avait une +pierre couchée qui faisait une espèce de banc, et sur ce banc était +assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme +debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, écouta. + +--Monsieur Mabeuf! disait la vieille. + +--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce. + +Le vieillard interpellé ne bougeait point. La vieille répéta: + +--Monsieur Mabeuf! + +Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se décida à répondre: + +--Quoi, mère Plutarque? + +--Mère Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce. + +La mère Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la +conversation. + +--Le propriétaire n'est pas content. + +--Pourquoi? + +--On lui doit trois termes. + +--Dans trois mois on lui en devra quatre. + +--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors. + +--J'irai. + +--La fruitière veut qu'on la paye. Elle ne lâche plus ses falourdes. +Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois. + +--Il y a le soleil. + +--Le boucher refuse crédit, il ne veut plus donner de viande. + +--Cela se trouve bien. Je digère mal la viande. C'est trop lourd. + +--Qu'est-ce qu'on aura pour dîner? + +--Du pain. + +--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain. + +--C'est bon. + +--Qu'est-ce que vous mangerez? + +--Nous avons les pommes du pommier. + +--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme ça sans argent. + +--Je n'en ai pas. + +La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit à songer. +Gavroche songeait de son côté. Il faisait presque nuit. + +Le premier résultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu +d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'écartaient +un peu au bas de la broussaille. + +--Tiens, s'écria intérieurement Gavroche, une alcôve! et il s'y blottit. +Il était presque adossé au banc du père Mabeuf. Il entendait +l'octogénaire respirer. + +Alors, pour dîner, il tâcha de dormir. + +Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche +guettait. + +La blancheur du ciel crépusculaire blanchissait la terre, et la ruelle +faisait une ligne livide entre deux rangées de buissons obscurs. + +Tout à coup, sur cette bande blanchâtre deux silhouettes parurent. L'une +venait devant, l'autre, à quelque distance, derrière. + +--Voilà deux êtres, grommela Gavroche. + +La première silhouette semblait quelque vieux bourgeois courbé et +pensif, vêtu plus que simplement, marchant lentement à cause de l'âge, +et flânant le soir aux étoiles. + +La seconde était droite, ferme, mince. Elle réglait son pas sur le pas +de la première; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait +de la souplesse et de l'agilité. Cette silhouette avait, avec on ne sait +quoi de farouche et d'inquiétant, toute la tournure de ce qu'on appelait +alors un élégant; le chapeau était d'une bonne forme, la redingote était +noire, bien coupée, probablement de beau drap, et serrée à la taille. La +tête se dressait avec une sorte de grâce robuste, et, sous le chapeau, +on entrevoyait dans le crépuscule un pâle profil d'adolescent. Ce profil +avait une rose à la bouche. Cette seconde silhouette était bien connue +de Gavroche c'était Montparnasse. + +Quant à l'autre, il n'en eût rien pu dire, sinon que c'était un vieux +bonhomme. + +Gavroche entra sur-le-champ en observation. + +L'un de ces deux passants avait évidemment des projets sur l'autre. +Gavroche était bien situé pour voir la suite. L'alcôve était fort à +propos devenue cachette. + +Montparnasse à la chasse, à une pareille heure, en un pareil lieu, cela +était menaçant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'émouvoir de +pitié pour le vieux. + +Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'était de +quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce +redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant +ensuite, c'étaient deux bouchées. + +Pendant que Gavroche délibérait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse. +Attaque de tigre à l'onagre, attaque d'araignée à la mouche. +Montparnasse, à l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le +colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine à +retenir un cri. Un moment après, l'un de ces hommes était sous l'autre, +accablé, râlant, se débattant, avec un genou de marbre sur la poitrine. +Seulement ce n'était pas tout à fait ce à quoi Gavroche s'était attendu. +Celui qui était à terre, c'était Montparnasse; celui qui était dessus, +c'était le bonhomme. + +Tout ceci se passait à quelques pas de Gavroche. + +Le vieillard avait reçu le choc, et l'avait rendu, et rendu si +terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient +changé de rôle. + +--Voilà un fier invalide! pensa Gavroche. + +Et il ne put s'empêcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de +mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbés et +assourdis l'un par l'autre et mêlant leurs souffles dans la lutte. + +Le silence se fit. Montparnasse cessa de se débattre. Gavroche eut cet +aparté: Est-ce qu'il est mort? + +Le bonhomme n'avait pas prononcé un mot ni jeté un cri. Il se redressa, +et Gavroche l'entendit qui disait à Montparnasse: + +--Relève-toi. + +Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait +l'attitude humiliée et furieuse d'un loup qui serait happé par un +mouton. + +Gavroche regardait et écoutait, faisant effort pour doubler ses yeux par +ses oreilles. Il s'amusait énormément. + +Il fut récompensé de sa consciencieuse anxiété de spectateur. Il put +saisir au vol ce dialogue qui empruntait à l'obscurité on ne sait quel +accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse répondait. + +--Quel âge as-tu? + +--Dix-neuf ans. + +--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas? + +--Ça m'ennuie. + +--Quel est ton état? + +--Fainéant. + +--Parle sérieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce +que tu veux être? + +--Voleur. + +Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondément pensif. Il était +immobile et ne lâchait point Montparnasse. + +De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des +soubresauts de bête prise au piège. Il donnait une secousse, essayait un +croc-en-jambe, tordait éperdument ses membres, tâchait de s'échapper. Le +vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux +bras d'une seule main avec l'indifférence souveraine d'une force +absolue. + +La rêverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement +Montparnasse, il éleva doucement la voix, et lui adressa, dans cette +ombre où ils étaient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne +perdit pas une syllabe: + +--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des +existences. Ah! tu te déclares fainéant! prépare-toi à travailler. As-tu +vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y +prendre garde, c'est une chose sournoise et féroce; si elle vous attrape +le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est +l'oisiveté.... Arrête-toi, pendant qu'il en est temps encore, et +sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage. +Une fois pris, n'espère plus rien. À la fatigue, paresseux! plus de +repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie, +avoir une tâche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! être comme les +autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la +loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas être +ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lâche d'un côté que pour +vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas être son ami, tu seras son +nègre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnête des hommes, tu vas +avoir la sueur des damnés. Où les autres chantent, tu râleras. Tu verras +de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils +se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron, +t'apparaîtront dans la lumière comme les bienheureux d'un paradis. Quel +rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la +joie. La barque en liberté dans le vent, quelle fête! Toi, paresseux, +pioche, traîne, roule, marche! Tire ton licou, te voilà bête de somme +dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'était là ton but. Eh +bien! pas une semaine, pas une journée, pas une heure sans accablement. +Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui +passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres +sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie +se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux +terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher +ici plutôt que là, ce sera un problème à résoudre. Le premier venu qui +veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voilà dehors. Toi, si tu +veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue, +qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi, +tu déchireras tes draps de lit, tu en feras brin à brin une corde, puis +tu passeras par ta fenêtre, et tu te suspendras à ce fil sur un abîme, +et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si +la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manière de descendre, +tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur, +quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau +de cheminée, au risque de t'y brûler; ou tu ramperas par un conduit de +latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il +faut masquer, des pierres qu'il faut ôter et remettre vingt fois par +jour, des plâtras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se +présente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabriquée par un +serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamné à faire un +chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux +lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu +creuseras l'intérieur de ces deux lames, en ménageant soigneusement le +dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de +façon qu'elles s'ajustent étroitement l'une sur l'autre comme un fond et +comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi vissés, on n'y +devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guetté, ce sera un +gros sou; pour toi, ce sera une boîte. Que mettras-tu dans cette boîte? +Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des +dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une épingle et +cachée dans un sou, tu devras couper le pêne de la serrure, la mèche du +verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras à ta fenêtre, et +la manille que tu auras à ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige +accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habileté, de patience, +exécutés, si l'on vient à savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta +récompense? le cachot. Voilà l'avenir. La paresse, le plaisir, quels +précipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien? +Vivre oisif de la substance sociale! être inutile, c'est-à-dire +nuisible! cela mène droit au fond de la misère. Malheur à qui veut être +parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plaît pas de travailler? Ah! tu +n'as qu'une pensée, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de +l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une +ferraille rivée à tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur +ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te +traîneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe +comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des +années dans une basse-fosse, scellé à une muraille, tâtonnant pour boire +à ta cruche, mordant dans un affreux pain de ténèbres dont les chiens ne +voudraient pas, mangeant des fèves que les vers auront mangées avant +toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie pitié de toi-même, +misérable enfant, tout jeune, qui tétais ta nourrice il n'y a pas vingt +ans, et qui as sans doute encore ta mère! je t'en conjure, écoute-moi. +Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre +dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux créatures, être +joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux +une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une +femme, un coup de bâton. Et tu entreras là à vingt ans, et tu en +sortiras à cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux +brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu +sortiras cassé, courbé, ridé, édenté, horrible, en cheveux blancs! Ah! +mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainéantise te conseille +mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends +pas cette pénible besogne d'être un paresseux. Devenir un coquin, ce +n'est pas commode. Il est moins malaisé d'être honnête homme. Va +maintenant, et pense à ce que je t'ai dit. À propos, que voulais-tu de +moi? Ma bourse. La voici. + +Et le vieillard, lâchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse, +que Montparnasse soupesa un moment; après quoi, avec la même précaution +machinale que s'il l'eût volée, Montparnasse la laissa glisser doucement +dans la poche de derrière de sa redingote. + +Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit +tranquillement sa promenade. + +--Ganache! murmura Montparnasse. + +Qui était ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute deviné. + +Montparnasse, stupéfait, le regarda disparaître dans le crépuscule. +Cette contemplation lui fut fatale. + +Tandis que le vieillard s'éloignait, Gavroche s'approchait. + +Gavroche, d'un coup d'oeil de côté, s'était assuré que le père Mabeuf, +endormi peut-être, était toujours assis sur le banc. Puis le gamin était +sorti de sa broussaille, et s'était mis à ramper dans l'ombre en arrière +de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu'à Montparnasse sans en +être vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrière +de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et, +se remettant à ramper, fit une évasion de couleuvre dans les ténèbres. +Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'être sur ses gardes et qui +songeait pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut de rien. +Gavroche, quand il fut revenu au point où était le père Mabeuf, jeta la +bourse par-dessus la haie, et s'enfuit à toutes jambes. + +La bourse tomba sur le pied du père Mabeuf. Cette commotion le réveilla. +Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit. +C'était une bourse à deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque +monnaie; dans l'autre, il y avait six napoléons. + +M. Mabeuf, fort effaré, porta la chose à sa gouvernante. + +--Cela tombe du ciel, dit la mère Plutarque. + + + + +Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement + + + + +Chapitre I + +La solitude et la caserne combinées + + +La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq +mois auparavant, était, à son insu même, entrée en convalescence. La +nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son père, la gaîté des +oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jour à jour, goutte à +goutte, dans cette âme si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui +ressemblait presque à l'oubli. Le feu s'y éteignait-il tout à fait? ou +s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne +se sentait presque plus de point douloureux et brûlant. + +Un jour elle pensa tout à coup à Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense +plus. + +Dans cette même semaine elle remarqua, passant devant la grille du +jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de guêpe, ravissant +uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cirées, +schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus à fleur de tête, +figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un +cigare à la bouche.--Cosette songea que cet officier était sans doute du +régiment caserné rue de Babylone. + +Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure. + +À dater de ce moment, était-ce le hasard? presque tous les jours elle le +vit passer. + +Les camarades de l'officier s'aperçurent qu'il y avait là, dans ce +jardin «mal tenu», derrière cette méchante grille rococo, une assez +jolie créature qui se trouvait presque toujours là au passage du beau +lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Théodule +Gillenormand. + +--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil, +regarde donc. + +--Est-ce que j'ai le temps, répondait le lancier, de regarder toutes les +filles qui me regardent? + +C'était précisément l'instant où Marius descendait gravement vers +l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de +mourir!--Si son souhait eût été réalisé, s'il eût vu en ce moment-là +Cosette regardant un lancier, il n'eût pas pu prononcer une parole et il +eût expiré de douleur. + +À qui la faute? À personne. + +Marius était de ces tempéraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui +y séjournent; Cosette était de ceux qui s'y plongent et qui en sortent. + +Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la +rêverie féminine abandonnée à elle-même, où le coeur d'une jeune fille +isolée ressemble à ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le +hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret. +Moment rapide et décisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit +pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne défend pas du mauvais +choix; on se mésallie très haut; la vraie mésalliance est celle des +âmes; et, de même que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans +naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un +temple de grands sentiments et de grandes idées, de même tel homme du +monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles +vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est-à-dire ce +qui est réservé à la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide +obscurément hanté par les passions violentes, immondes et avinées; le +poteau d'un cabaret. + +Qu'y avait-il dans l'âme de Cosette? De la passion calmée ou endormie; +de l'amour à l'état flottant; quelque chose qui était limpide, brillant, +trouble à une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel +officier se reflétait à la surface. Y avait-il un souvenir au +fond?--tout au fond?--Peut-être. Cosette ne savait pas. + +Il survint un incident singulier. + + + + +Chapitre II + +Peurs de Cosette + + +Dans la première quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on +le sait, lui arrivait de temps en temps, à de très longs intervalles. Il +restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. Où allait-il? +personne ne le savait, pas même Cosette. Une fois seulement, à un de ces +départs, elle l'avait accompagné en fiacre jusqu'au coin d'un petit +cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_. +Là il était descendu, et le fiacre avait ramené Cosette rue de Babylone. +C'était en général quand l'argent manquait à la maison que Jean Valjean +faisait ces petits voyages. + +Jean Valjean était donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois +jours. + +Le soir, Cosette était seule dans le salon. Pour se désennuyer, elle +avait ouvert son piano-orgue et elle s'était mise à chanter, en +s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs égarés dans les bois_! +qui est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand +elle eut fini, elle demeura pensive. + +Tout à coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin. + +Ce ne pouvait être son père, il était absent; ce ne pouvait être +Toussaint, elle était couchée. Il était dix heures du soir. + +Elle alla près du volet du salon qui était fermé et y colla son oreille. + +Il lui parut que c'était le pas d'un homme, et qu'on marchait très +doucement. + +Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas +percé dans son volet, et regarda dans le jardin. C'était le moment de la +pleine lune. On y voyait comme s'il eût fait jour. + +Il n'y avait personne. + +Elle ouvrit la fenêtre. Le jardin était absolument calme, et tout ce +qu'on apercevait de la rue était désert comme toujours. + +Cosette pensa qu'elle s'était trompée. Elle avait cru entendre ce bruit. +C'était une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de +Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effarées, qui tremble au +regard comme une forêt vertigineuse, et où l'on entend le craquement des +branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le +crépuscule. + +Elle n'y songea plus. + +D'ailleurs Cosette de sa nature n'était pas très effrayée. Il y avait +dans ses veines du sang de bohémienne et d'aventurière qui va pieds nus. +On s'en souvient, elle était plutôt alouette que colombe. Elle avait un +fond farouche et brave. + +Le lendemain, moins tard, à la tombée de la nuit, elle se promenait dans +le jardin. Au milieu des pensées confuses qui l'occupaient, elle croyait +bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme +de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurité sous les arbres pas très +loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble à un pas qui +marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se +déplacent d'elles-mêmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait +rien d'ailleurs. + +Elle sortit de «la broussaille»; il lui restait à traverser une petite +pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever +derrière elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre +devant elle sur cette pelouse. + +Cosette s'arrêta terrifiée. + +À côté de son ombre, la lune découpait distinctement sur le gazon une +autre ombre singulièrement effrayante et terrible, une ombre qui avait +un chapeau rond. + +C'était comme l'ombre d'un homme qui eût été debout sur la lisière du +massif à quelques pas en arrière de Cosette. + +Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni +bouger, ni tourner la tête. + +Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna résolument. + +Il n'y avait personne. + +Elle regarda à terre. L'ombre avait disparu. + +Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla +jusqu'à la grille, et ne trouva rien. + +Elle se sentit vraiment glacée. Était-ce encore une hallucination? Quoi! +deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations? +Ce qui était inquiétant, c'est que l'ombre n'était assurément pas un +fantôme. Les fantômes ne portent guère de chapeaux ronds. + +Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru +entendre et voir. Elle s'attendait à être rassurée et que son père +hausserait les épaules et lui dirait: Tu es une petite fille folle. + +Jean Valjean devint soucieux. + +--Ce ne peut être rien, lui dit-il. + +Il la quitta sous un prétexte et alla dans le jardin, et elle l'aperçut +qui examinait la grille avec beaucoup d'attention. + +Dans la nuit elle se réveilla; cette fois elle était sûre, elle +entendait distinctement marcher tout près du perron au-dessous de sa +fenêtre. Elle courut à son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet +dans le jardin un homme qui tenait un gros bâton à la main. Au moment où +elle allait crier, la lune éclaira le profil de l'homme. C'était son +père. + +Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet! + +Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-là et les deux nuits qui +suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet. + +La troisième nuit, la lune décroissait et commençait à se lever plus +tard, il pouvait être une heure du matin, elle entendit un grand éclat +de rire et la voix de son père qui l'appelait. + +--Cosette! + +Elle se jeta à bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa +fenêtre. + +Son père était en bas sur la pelouse. + +--Je te réveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en +chapeau rond. + +Et il lui montrait sur le gazon une ombre portée que la lune dessinait +et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui eût eu +un chapeau rond. C'était une silhouette produite par un tuyau de +cheminée en tôle, à chapiteau, qui s'élevait au-dessus d'un toit voisin. + +Cosette aussi se mit à rire, toutes ses suppositions lugubres tombèrent, +et le lendemain, en déjeunant avec son père, elle s'égaya du sinistre +jardin hanté par des ombres de tuyaux de poêle. + +Jean Valjean redevint tout à fait tranquille; quant à Cosette, elle ne +remarqua pas beaucoup si le tuyau de poêle était bien dans la direction +de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au +même point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularité +d'un tuyau de poêle qui craint d'être pris en flagrant délit et qui se +retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'était effacée quand +Cosette s'était retournée et Cosette avait bien cru en être sûre. +Cosette se rasséréna pleinement. La démonstration lui parut complète, et +qu'il pût y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le +jardin, ceci lui sortit de la tête. + +À quelques jours de là cependant un nouvel incident se produisit. + + + + +Chapitre III + +Enrichies des commentaires de Toussaint + + +Dans le jardin, près de la grille sur la rue, il y avait un banc de +pierre défendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel +pourtant, à la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre à travers +la grille et la charmille. + +Un soir de ce même mois d'avril, Jean Valjean était sorti; Cosette, +après le soleil couché, s'était assise sur ce banc. Le vent fraîchissait +dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait +peu à peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient +peut-être, qui sait? du mystère de la tombe entr'ouvert à cette +heure-là. + +Fantine était peut-être dans cette ombre. + +Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe +inondée de rosée et se disant à travers l'espèce de somnambulisme +mélancolique où elle était plongée:--Il faudrait vraiment des sabots +pour le jardin à cette heure-ci. On s'enrhume. + +Elle revint au banc. + +Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua à la place qu'elle avait +quittée une assez grosse pierre qui n'y était évidemment pas l'instant +d'auparavant. + +Cosette considéra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire. +Tout à coup l'idée que cette pierre n'était point venue sur ce banc +toute seule, que quelqu'un l'avait mise là, qu'un bras avait passé à +travers cette grille, cette idée lui apparut et lui fit peur. Cette fois +ce fut une vraie peur; la pierre était là. Pas de doute possible; elle +n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrière elle, se réfugia +dans la maison, et ferma tout de suite au volet, à la barre et au verrou +la porte-fenêtre du perron. Elle demanda à Toussaint: + +--Mon père est-il rentré? + +--Pas encore, mademoiselle. + +(Nous avons indiqué une fois pour toutes le bégayement de Toussaint. +Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous répugnons à la notation +musicale d'une infirmité.) + +Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent +qu'assez tard dans la nuit. + +--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir +les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre +les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment? + +--Oh! soyez tranquille, mademoiselle. + +Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put +s'empêcher d'ajouter: + +--C'est que c'est si désert par ici! + +--Pour ça, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassiné avant d'avoir +le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la +maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fenêtres comme +des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait frémir! +Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui +vous disent:--tais-toi! et qui se mettent à vous couper le cou. Ce n'est +pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on +meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-là vous toucher. Et +puis leurs couteaux, ça doit mal couper! Ah Dieu! + +--Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout. + +Cosette, épouvantée du mélodrame improvisé par Toussaint et peut-être +aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient, +n'osa même pas lui dire:--Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le +banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que «les hommes» +n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et +fenêtres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au +grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son +lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse +comme une montagne et pleine de cavernes. + +Au soleil levant,--le propre du soleil levant est de nous faire rire de +toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours +proportionné à la peur qu'on a eue,--au soleil levant Cosette, en +s'éveillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:--À quoi ai-je +été songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine +dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de poêle! Est-ce +que je vais devenir poltronne à présent?--Le soleil, qui rutilait aux +fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la +rassura tellement que tout s'évanouit dans sa pensée, même la pierre. + +--Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en +chapeau rond dans le jardin; j'ai rêvé la pierre comme le reste. + +Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une +sueur froide. La pierre y était. + +Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosité le +jour. + +--Bah! dit-elle, voyons donc. + +Elle souleva cette pierre qui était assez grosse. Il y avait dessous +quelque chose qui ressemblait à une lettre. + +C'était une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait +pas d'adresse d'un côté, pas de cachet de l'autre. Cependant +l'enveloppe, quoique ouverte, n'était point vide. On entrevoyait des +papiers dans l'intérieur. + +Cosette y fouilla. Ce n'était plus de la frayeur, ce n'était plus de la +curiosité; c'était un commencement d'anxiété. + +Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de +papier dont chaque page était numérotée et portait quelques lignes +écrites d'une écriture assez jolie, pensa Cosette, et très fine. + +Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en +avait pas. À qui cela était-il adressé? À elle probablement, puisqu'une +main avait déposé le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une +fascination irrésistible s'empara d'elle, elle essaya de détourner ses +yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le +ciel, la rue, les acacias tout trempés de lumière, des pigeons qui +volaient sur un toit voisin, puis tout à coup son regard s'abaissa +vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle sût ce +qu'il y avait là dedans. + +Voici ce qu'elle lut: + + + + +Chapitre IV + +Un coeur sous une pierre + + +La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être +jusqu'à Dieu, voilà l'amour. + +L'amour, c'est la salutation des anges aux astres. + +Comme l'âme est triste quand elle est triste par l'amour! + +Quel vide que l'absence de l'être qui à lui seul remplit le monde! Oh! +comme il est vrai que l'être aimé devient Dieu. On comprendrait que Dieu +en fût jaloux si le Père de tout n'avait pas évidemment fait la création +pour l'âme, et l'âme pour l'amour. + +Il suffît d'un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à +bavolet lilas, pour que l'âme entre dans le palais des rêves. + +Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires, +les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent. + +De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que +soit l'attitude du corps, l'âme est à genoux. + +Les amants séparés trompent l'absence par mille choses chimériques qui +ont pourtant leur réalité. On les empêche de se voir, ils ne peuvent +s'écrire; ils trouvent une foule de moyens mystérieux de correspondre. +Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des +enfants, la lumière du soleil, les soupirs du vent, les rayons des +étoiles, toute la création. Et pourquoi non? Toutes les oeuvres de Dieu +sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger +la nature entière de ses messages. + +O printemps, tu es une lettre que je lui écris. + +L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer, +voilà la seule chose qui puisse occuper et emplir l'éternité. À +l'infini, il faut l'inépuisable. + +L'amour participe de l'âme même. Il est de même nature qu'elle. Comme +elle il est étincelle divine, comme elle il est incorruptible, +indivisible, impérissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui +est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut +éteindre. On le sent brûler jusque dans la moelle des os et on le voit +rayonner jusqu'au fond du ciel. + +Ô amour! adorations! volupté de deux esprits qui se comprennent, de deux +coeurs qui s'échangent, de deux regards qui se pénètrent? Vous me +viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades à deux dans les solitudes! +journées bénies et rayonnantes! J'ai quelquefois rêvé que de temps en +temps des heures se détachaient de la vie des anges et venaient ici-bas +traverser la destinée des hommes. + +Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur +donner la durée sans fin. Après une vie d'amour, une éternité d'amour, +c'est une augmentation en effet; mais accroître en son intensité même la +félicité ineffable que l'amour donne à l'âme dès ce monde, c'est +impossible, même à Dieu. Dieu, c'est la plénitude du ciel; l'amour, +c'est la plénitude de l'homme. + +Vous regardez une étoile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse +et parce qu'elle est impénétrable. Vous avez auprès de vous un plus doux +rayonnement et un plus grand mystère, la femme. + +Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos êtres respirables. S'ils nous +manquent, l'air nous manque, nous étouffons. Alors on meurt. Mourir par +manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'âme! + +Quand l'amour a fondu et mêlé deux êtres dans une unité angélique et +sacrée, le secret de la vie est trouvé pour eux; ils ne sont plus que +les deux termes d'une même destinée; ils ne sont plus que les deux ailes +d'un même esprit. Aimez, planez! + +Le jour où une femme qui passe devant vous dégage de la lumière en +marchant, vous êtes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose à +faire, penser à elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser à +vous. + +Ce que l'amour commence ne peut être achevé que par Dieu. + +L'amour vrai se désole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un +mouchoir trouvé, et il a besoin de l'éternité pour son dévouement et ses +espérances. Il se compose à la fois de l'infiniment grand et de +l'infiniment petit. + +Si vous êtes pierre, soyez aimant; si vous êtes plante, soyez sensitive; +si vous êtes homme, soyez amour. + +Rien ne suffit à l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le +paradis, on veut le ciel. + +Ô vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver. +L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel, +la volupté. + +--Vient-elle encore au Luxembourg?--Non, monsieur.--C'est dans cette +église qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?--Elle n'y vient +plus.--Habite-t-elle toujours cette maison?--Elle est déménagée.--Où +est-elle allée demeurer?--Elle ne l'a pas dit. + +Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son âme! + +L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses. +Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur à celle qui le +fait enfant! + +C'est une chose étrange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a +un être qui en s'en allant a emporté le ciel. + +Oh! être couchés côte à côte dans le même tombeau la main dans la main, +et de temps en temps, dans les ténèbres, nous caresser doucement un +doigt, cela suffirait à mon éternité. + +Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir +d'amour, c'est en vivre. + +Aimez. Une sombre transfiguration étoilée est mêlée à ce supplice. Il y +a de l'extase dans l'agonie. + +Ô joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant. + +L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis. + +Coeurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est +une longue épreuve, une préparation inintelligible à la destinée +inconnue. Cette destinée, la vraie, commence pour l'homme à la première +marche de l'intérieur du tombeau. Alors il lui apparaît quelque chose, +et il commence à distinguer le définitif. Le définitif, songez à ce mot. +Les vivants voient l'infini; le définitif ne se laisse voir qu'aux +morts. En attendant, aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur, +hélas! à qui n'aura aimé que des corps, des formes, des apparences! La +mort lui ôtera tout. Tâchez d'aimer des âmes, vous les retrouverez. + +J'ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son +chapeau était vieux, son habit était usé; il avait les coudes troués; +l'eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme. + +Quelle grande chose, être aimé! Quelle chose plus grande encore, aimer! +Le coeur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de +rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'élevé et de grand. +Une pensée indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier. +L'âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions +vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les +mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu du ciel, +et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la +destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre. + +S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait. + + + + +Chapitre V + +Cosette après la lettre + + +Pendant cette lecture, Cosette entrait peu à peu en rêverie. Au moment +où elle levait les yeux de la dernière ligne du cahier, le bel officier, +c'était son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva +hideux. + +Elle se remit à contempler le cahier. Il était écrit d'une écriture +ravissante, pensa Cosette; de la même main, mais avec des encres +diverses, tantôt très noires, tantôt blanchâtres, comme lorsqu'on met de +l'eau dans l'encrier, et par conséquent à des jours différents. C'était +donc une pensée qui s'était épanchée là, soupir à soupir, +irrégulièrement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette +n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit où elle voyait plus de +clarté encore que d'obscurité, lui faisait l'effet d'un sanctuaire +entr'ouvert. Chacune de ces lignes mystérieuses resplendissait à ses +yeux et lui inondait le coeur d'une lumière étrange. L'éducation qu'elle +avait reçue lui avait parlé toujours de l'âme et jamais de l'amour, à +peu près comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce +manuscrit de quinze pages lui révélait brusquement et doucement tout +l'amour, la douleur, la destinée, la vie, l'éternité, le commencement, +la fin. C'était comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jeté +subitement une poignée de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes +une nature passionnée, ardente, généreuse, honnête, une volonté sacrée, +une immense douleur et un espoir immense, un coeur serré, une extase +épanouie. Qu'était-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse, +sans nom, sans date, sans signature, pressante et désintéressée, énigme +composée de vérités, message d'amour fait pour être apporté par un ange +et lu par une vierge, rendez-vous donné hors de la terre, billet doux +d'un fantôme à une ombre. C'était un absent tranquille et accablé qui +semblait prêt à se réfugier dans la mort et qui envoyait à l'absente le +secret de la destinée, la clef de la vie, l'amour. Cela avait été écrit +le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombées +une à une sur le papier, étaient ce qu'on pourrait appeler des gouttes +d'âme. + +Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les +avoir écrites? + +Cosette n'hésita pas une minute. Un seul homme. + +Lui! + +Le jour s'était refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle +éprouvait une joie inouïe et une angoisse profonde. C'était lui! lui qui +lui écrivait! lui qui était là! lui dont le bras avait passé à travers +cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouvée! Mais +est-ce qu'elle l'avait oublié? Non! jamais! Elle était folle d'avoir cru +cela un moment. Elle l'avait toujours aimé, toujours adoré. Le feu +s'était couvert et avait couvé quelque temps, mais, elle le voyait bien, +il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il éclatait de +nouveau et l'embrasait tout entière. Ce cahier était comme une flammèche +tombée de cette autre âme dans la sienne. Elle sentait recommencer +l'incendie. Elle se pénétrait de chaque mot du manuscrit.--Oh oui! +disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais +déjà lu dans ses yeux. + +Comme elle l'achevait pour la troisième fois, le lieutenant Théodule +revint devant la grille et fit sonner ses éperons sur le pavé. Force fut +à Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile, +fat, déplaisant, impertinent, et très laid. L'officier crut devoir lui +sourire. Elle se détourna honteuse et indignée. Elle lui aurait +volontiers jeté quelque chose à la tête. + +Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour +relire le manuscrit, pour l'apprendre par coeur, et pour songer. Quand +elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset. + +C'en était fait, Cosette était retombée dans le profond amour +séraphique. L'abîme Éden venait de se rouvrir. + +Toute la journée, Cosette fut dans une sorte d'étourdissement. Elle +pensait à peine, ses idées étaient à l'état d'écheveau brouillé dans son +cerveau, elle ne parvenait à rien conjecturer, elle espérait à travers +un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre, +et ne voulait rien se refuser. Des pâleurs lui passaient sur le visage +et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle +entrait dans le chimérique; elle se disait: est-ce réel? alors elle +tâtait le papier bien-aimé sous sa robe, elle le pressait contre son +coeur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'eût +vue en ce moment, il eût frémi devant cette joie lumineuse et inconnue +qui lui débordait des paupières.--Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui! +ceci vient de lui pour moi! + +Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard céleste, +le lui avait rendu. + +Ô transfigurations de l'amour! ô rêves! ce hasard céleste, cette +intervention des anges, c'était cette boulette de pain lancée par un +voleur à un autre voleur, de la cour Charlemagne à la fosse-aux-lions, +par-dessus les toits de la Force. + + + + +Chapitre VI + +Les vieux sont faits pour sortir à propos + + +Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses +cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont +le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette +échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les +jeunes filles, «un peu indécent». Ce n'était pas le moins du monde +indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette +toilette sans savoir pourquoi. + +Voulait-elle sortir? non. + +Attendait-elle une visite? non. + +À la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était occupée à sa +cuisine qui donnait sur l'arrière-cour. + +Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant de temps en temps +avec la main, parce qu'il y en avait de très basses. + +Elle arriva au banc. + +La pierre y était restée. + +Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si +elle voulait la caresser et la remercier. + +Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve, +même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi. + +Elle tourna la tête et se dressa. + +C'était lui. + +Il était tête nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine +son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait +ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur, +quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la +clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va. + +Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme et que ce n'était déjà +plus l'homme. + +Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles. + +Cosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait +lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. À je ne +sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le +regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas. + +Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre, +elle fût tombée. + +Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais +entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles, +et qui murmurait: + +--Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le coeur gonflé, je ne pouvais pas +vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là, +sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voilà +du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé? +c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez +passé devant moi? C'étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un +an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la +loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous +demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison +neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que +j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer +une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai +couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous. +La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens +regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous +n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais +derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je +vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait +quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne +peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange, +laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez! +je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que +je vous dis, je vous fâche peut-être; est-ce que je vous fâche? + +--Ô ma mère! dit-elle. + +Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait. + +Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra +étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait +tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée; +des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il +lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait +une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme +ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu +d'amour. + +Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui +y était. Il balbutia: + +--Vous m'aimez donc? + +Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle +qu'on entendait à peine: + +--Tais-toi! tu le sais! + +Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et +enivré. + +Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles. +Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres +se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige +fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse +derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines? + +Un baiser, et ce fut tout. + +Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des +yeux éclatants. + +Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre +humide, ni l'herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le coeur +plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains, sans savoir. + +Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était +entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si +simple qu'il fût là. + +De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et +tous deux frémissaient. + +Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses +lèvres comme une goutte de rosée à une fleur. + +Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la +plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête. +Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, +leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme +ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur +désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent +dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce +qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent, +avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la +jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la +pensée. Ces deux coeurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au +bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune +fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se +pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent. + +Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête +sur son épaule et lui demanda: + +--Comment vous appelez-vous? + +--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous? + +--Je m'appelle Cosette. + + + + +Livre sixième--Le petit Gavroche + + + + +Chapitre I + +Méchante espièglerie du vent + + +Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et +s'engloutissait peu à peu, non dans l'abîme d'une banqueroute, mais dans +le cloaque des petites dettes, les mariés Thénardier avaient eu deux +autres enfants, mâles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois +garçons. C'était beaucoup. + +La Thénardier s'était débarrassée des deux derniers, encore en bas âge +et tout petits, avec un bonheur singulier. + +Débarrassée est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de +nature. Phénomène dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la +maréchale de La Mothe-Houdancourt, la Thénardier n'était mère que +jusqu'à ses filles. Sa maternité finissait là. Sa haine du genre humain +commençait à ses garçons. Du côté de ses fils sa méchanceté était à pic, +et son coeur avait à cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a +vu, elle détestait l'aîné; elle exécrait les deux autres. Pourquoi? +Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des +réponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaulée d'enfants, disait +cette mère. + +Expliquons comment les Thénardier étaient parvenus à s'exonérer de leurs +deux derniers enfants, et même à en tirer profit. + +Cette fille Magnon, dont il a été question quelques pages plus haut, +était la même qui avait réussi à faire renter par le bonhomme +Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des +Célestins, à l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce +qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée. On se +souvient de la grande épidémie de croup qui désola, il y a trente-cinq +ans, les quartiers riverains de la Seine à Paris, et dont la science +profita pour expérimenter sur une large échelle l'efficacité des +insufflations d'alun, si utilement remplacées aujourd'hui par la +teinture externe d'iode. Dans cette épidémie, la Magnon perdit, le même +jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garçons, encore en très +bas âge. Ce fut un coup. Ces enfants étaient précieux à leur mère; ils +représentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs +étaient fort exactement soldés, au nom de M. Gillenormand, par son +receveur de rentes, M. Barge, huissier retiré, rue du Roi-de-Sicile. Les +enfants morts, la rente était enterrée. La Magnon chercha un expédient. +Dans cette ténébreuse maçonnerie du mal dont elle faisait partie, on +sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux +enfants à la Magnon; la Thénardier en avait deux. Même sexe, même âge. +Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits +Thénardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des +Célestins et alla demeurer rue Clocheperce. À Paris, l'identité qui lie +un individu à lui-même se rompt d'une rue à l'autre. + +L'état civil, n'étant averti de rien, ne réclama pas, et la substitution +se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thénardier exigea, pour +ce prêt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et même +paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'exécuter. Il +venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperçut pas du +changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent! + +Thénardier, à qui les avatars étaient aisés, saisit cette occasion de +devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient à peine eu le +temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frères. À un certain +degré de misère, on est gagné par une sorte d'indifférence spectrale, et +l'on voit les êtres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent +pour vous que de vagues formes de l'ombre, à peine distinctes du fond +nébuleux de la vie et facilement remêlées à l'invisible. + +Le soir du jour où elle avait fait livraison de ses deux petits à la +Magnon, avec la volonté bien expresse d'y renoncer à jamais, la +Thénardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait +dit à son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thénardier, +magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot: +Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mère avait passé à +l'inquiétude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous +avons fait là, monsieur Thénardier, dis donc, est-ce que c'est +permis?--Thénardier répondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que +de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a +intérêt à y regarder de près. + +La Magnon était une sorte d'élégante du crime. Elle faisait de la +toilette. Elle partageait son logis, meublé d'une façon maniérée et +misérable, avec une savante voleuse anglaise francisée. Cette Anglaise +naturalisée parisienne, recommandable par des relations fort riches, +intimement liée avec les médailles de la bibliothèque et les diamants de +Mlle Mars, fut plus tard célèbre dans les sommiers judiciaires. On +l'appelait _mamselle_ Miss. + +Les deux petits échus à la Magnon n'eurent pas à se plaindre. +Recommandés par les quatre-vingts francs, ils étaient ménagés, comme +tout ce qui est exploité; point mal vêtus, point mal nourris, traités +presque comme «de petits messieurs», mieux avec la fausse mère qu'avec +la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux. + +Ils passèrent ainsi quelques années. Le Thénardier en augurait bien. Il +lui arriva un jour de dire à la Magnon qui lui remettait ses dix francs +mensuels:--Il faudra que «le père» leur donne de l'éducation. + +Tout à coup, ces deux pauvres enfants, jusque-là assez protégés, même +par leur mauvais sort, furent brusquement jetés dans la vie, et forcés +de la commencer. + +Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas +Jondrette, nécessairement compliquée de perquisitions et +d'incarcérations ultérieures, est un véritable désastre pour cette +hideuse contre-société occulte qui vit sous la société publique; une +aventure de ce genre entraîne toutes sortes d'écroulements dans ce monde +sombre. La catastrophe des Thénardier produisit la catastrophe de la +Magnon. + +Un jour, peu de temps après que la Magnon eut remis à Éponine le billet +relatif à la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente +de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la +maisonnée, qui était suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux +petits garçons jouaient pendant ce temps-là dans une arrière-cour et ne +virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvèrent la +porte fermée et la maison vide. Un savetier d'une échoppe en face les +appela et leur remit un papier que «leur mère» avait laissé pour eux. +Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue +du Roi-de-Sicile, nº 8. L'homme de l'échoppe leur dit:--Vous ne demeurez +plus ici. Allez là. C'est tout près. La première rue à gauche. Demandez +votre chemin avec ce papier-ci. + +Les enfants partirent, l'aîné menant le cadet, et tenant à la main le +papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts +engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au détour de la rue +Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait, +l'enfant ne put le retrouver. + +Ils se mirent à errer au hasard dans les rues. + + + + +Chapitre II + +Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand + + +Le printemps à Paris est assez souvent traversé par des bises aigres et +dures dont on est, non pas précisément glacé, mais gelé; ces bises, qui +attristent les plus belles journées, font exactement l'effet de ces +souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes +d'une fenêtre ou d'une porte mal fermée. Il semble que la sombre porte +de l'hiver soit restée entrebâillée et qu'il vienne du vent par là. Au +printemps de 1832, époque où éclata la première grande épidémie de ce +siècle en Europe, ces bises étaient plus âpres et plus poignantes que +jamais. C'était une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui +était entr'ouverte. C'était la porte du sépulcre. On sentait dans ces +bises le souffle du choléra. + +Au point de vue météorologique, ces vents froids avaient cela de +particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension électrique. De +fréquents orages, accompagnés d'éclairs et de tonnerres, éclatèrent à +cette époque. + +Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier +semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le +petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait +debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des +environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il était orné d'un châle de femme en +laine, cueilli on ne sait où, dont il s'était fait un cache-nez. Le +petit Gavroche avait l'air d'admirer profondément une mariée en cire, +décolletée et coiffée de fleurs d'oranger, qui tournait derrière la +vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en +réalité il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas +«chiper» dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite +revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent +de déjeuner d'un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour +lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers». + +Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il +grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce +mardi?--C'est peut-être mardi.--Oui, c'est mardi. + +On n'a jamais su à quoi avait trait ce monologue. + +Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il +avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi. + +Le barbier, dans sa boutique chauffée d'un bon poêle, rasait une +pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à +ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais +l'esprit évidemment hors du fourreau. + +Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les +Windsor-soaps, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus, +et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq, +tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en +demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure +plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu'à une prière. Ils +parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles +parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid +faisait claquer les dents de l'aîné. Le barbier se tourna avec un visage +furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'aîné de la main gauche +et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa +porte en disant: + +--Venir refroidir le monde pour rien! + +Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée +était venue; il commençait à pleuvoir. + +Le petit Gavroche courut après eux et les aborda: + +--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards? + +--Nous ne savons pas où coucher, répondit l'aîné. + +--C'est ça? dit Gavroche. Voilà grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour +ça? Sont-ils serins donc! + +Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent +d'autorité attendrie et de protection douce: + +--Momacques, venez avec moi. + +--Oui, monsieur, fit l'aîné. + +Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque. +Ils avaient cessé de pleurer. + +Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la +Bastille. + +Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indigné et rétrospectif +à la boutique du barbier. + +--Ça n'a pas de coeur, ce merlan-là, grommela-t-il. C'est un angliche. + +Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en +tête, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe. + +--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche. + +Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta: + +--Je me trompe de bête; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent. +Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une +sonnette à la queue. + +Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un +ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le +Brocken, laquelle avait son balai à la main. + +--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval? + +Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d'un passant. + +--Drôle! cria le passant furieux. + +Gavroche leva le nez par-dessus son châle. + +--Monsieur se plaint? + +--De toi! fit le passant. + +--Le bureau est fermé, dit Gavroche, je ne reçois plus de plaintes. + +Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous +une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si +court-vêtue qu'on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop +grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe +devient courte au moment où la nudité devient indécente. + +--Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n'a même pas de culotte. Tiens, prends +toujours ça. + +Et, défaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la +jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le +cache-nez redevint châle. + +La petite le considéra d'un air étonné et reçut le châle en silence. À +un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus +du mal et ne remercie plus du bien. + +Cela fait: + +--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du +moins, avait gardé la moitié de son manteau. + +Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais +ciels-là punissent les bonnes actions. + +--Ah çà! s'écria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon +Dieu, si cela continue, je me désabonne. + +Et il se remit en marche. + +--C'est égal, reprit-il en jetant un coup d'oeil à la mendiante qui se +pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure. + +Et, regardant la nuée, il cria: + +--Attrapé! + +Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui. + +Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui +indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or +derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna: + +--Ah çà, mômes, avons-nous dîné? + +--Monsieur, répondit l'aîné, nous n'avons pas mangé depuis tantôt ce +matin. + +--Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche. + +--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons +pas où ils sont. + +--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un +penseur. + +--Voilà, continua l'aîné, deux heures que nous marchons, nous avons +cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien. + +--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout. + +Il reprit après un silence: + +--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en +avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C'est bête d'égarer comme ça des +gens d'âge. Ah çà! il faut licher pourtant. + +Du reste il ne leur fit pas de questions. Être sans domicile, quoi de +plus simple? + +L'aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte +insouciance de l'enfance, fit cette exclamation: + +--C'est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu'elle nous mènerait +chercher du buis bénit le dimanche des rameaux. + +--Neurs, répondit Gavroche. + +--Maman, reprit l'aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss. + +--Tanflûte, repartit Gavroche. + +Cependant il s'était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et +fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons. + +Enfin il releva la tête d'un air qui ne voulait qu'être satisfait, mais +qui était en réalité triomphant. + +--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois. + +Et il tira d'une de ses poches un sou. + +Sans laisser aux deux petits le temps de s'ébahir, il les poussa tous +deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le +comptoir en criant: + +--Garçon! cinque centimes de pain. + +Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un +couteau. + +--En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité: + +--Nous sommes trois. + +Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs, +avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez +avec une aspiration aussi impérieuse que s'il eût eu au bout du pouce la +prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage +cette apostrophe indignée: + +--Keksekça? + +Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette +interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou +l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du +bord d'un fleuve à l'autre à travers les solitudes, sont prévenus que +c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui +tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger +comprit parfaitement et répondit: + +--Eh mais! c'est du pain, du très bon pain de deuxième qualité. + +--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et +froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je +régale. + +Le boulanger ne put s'empêcher de sourire, et tout en coupant le pain +blanc, il les considérait d'une façon compatissante qui choqua Gavroche. + +--Ah çà, mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à nous toiser +comme ça? + +Mis tous trois bout à bout, ils auraient fait à peine une toise. + +Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit +aux deux enfants: + +--Morfilez. + +Les petits garçons le regardèrent interdits. + +Gavroche se mit à rire: + +--Ah! tiens, c'est vrai, ça ne sait pas encore, c'est si petit. + +Et il reprit: + +--Mangez. + +En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain. + +Et, pensant que l'aîné, qui lui paraissait plus digne de sa +conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être +débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en +lui donnant la plus grosse part: + +--Colle-toi ça dans le fusil. + +Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour +lui. + +Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en +arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du +boulanger qui, maintenant qu'il était payé, les regardait avec humeur. + +--Rentrons dans la rue, dit Gavroche. + +Ils reprirent la direction de la Bastille. + +De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de +boutiques éclairées, le plus petit s'arrêtait pour regarder l'heure à +une montre en plomb suspendue à son cou par une ficelle. + +--Voilà décidément un fort serin, disait Gavroche. + +Puis, pensif, il grommelait entre ses dents: + +--C'est égal, si j'avais des mômes, je les serrerais mieux que ça. + +Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de +cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperçoit le guichet +bas et hostile de la Force: + +--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un. + +--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche. + +C'était un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'était +autre que Montparnasse déguisé, avec des besicles bleues, mais +reconnaissable pour Gavroche. + +--Mâtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de +graine de lin et des lunettes bleues comme un médecin. Tu as du style, +parole de vieux! + +--Chut, fit Montparnasse, pas si haut! + +Et il entraîna vivement Gavroche hors de la lumière des boutiques. + +Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main. + +Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochère, à l'abri +des regards et de la pluie: + +--Sais-tu où je vas? demanda Montparnasse. + +--À l'abbaye de Monte-à-Regret, dit Gavroche. + +--Farceur! + +Et Montparnasse reprit: + +--Je vas retrouver Babet. + +--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet. + +Montparnasse baissa la voix. + +--Pas elle, lui. + +--Ah! Babet! + +--Oui, Babet. + +--Je le croyais bouclé. + +--Il a défait la boucle, répondit Montparnasse. + +Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce même jour où ils +étaient, Babet, ayant été transféré à la Conciergerie, s'était évadé en +prenant à gauche au lieu de prendre à droite dans «le corridor de +l'instruction». + +Gavroche admira l'habileté. + +--Quel dentiste! dit-il. + +Montparnasse ajouta quelques détails sur l'évasion de Babet, et termina +par: + +--Oh! ce n'est pas tout. + +Gavroche, tout en écoutant, s'était saisi d'une canne que Montparnasse +tenait à la main; il en avait machinalement tiré la partie supérieure, +et la lame d'un poignard avait apparu. + +--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmené ton +gendarme déguisé en bourgeois. + +Montparnasse cligna de l'oeil. + +--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes? + +--On ne sait pas, répondit Montparnasse d'un air indifférent. Il est +toujours bon d'avoir une épingle sur soi. + +Gavroche insista: + +--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit? + +Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les +syllabes: + +--Des choses. + +Et, changeant brusquement de conversation: + +--À propos! + +--Quoi? + +--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois. +Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets ça dans ma poche. +Une minute après, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien. + +--Que le sermon, fit Gavroche. + +--Mais toi, reprit Montparnasse, où vas-tu donc maintenant? + +Gavroche montra ses deux protégés et dit: + +--Je vas coucher ces enfants-là. + +--Où ça, coucher? + +--Chez moi. + +--Où ça chez toi? + +--Chez moi. + +--Tu loges donc? + +--Oui, je loge. + +--Et où loges-tu? + +--Dans l'éléphant, dit Gavroche. + +Montparnasse, quoique de sa nature peu étonné, ne put retenir une +exclamation: + +--Dans l'éléphant! + +--Eh bien oui, dans l'éléphant! repartit Gavroche. Kekçaa? + +Ceci est encore un mot de la langue que personne n'écrit et que tout le +monde parle. Kekçaa signifie: qu'est-ce que cela a? + +L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon +sens. Il parut revenir à de meilleurs sentiments pour le logis de +Gavroche. + +--Au fait! dit-il, oui, l'éléphant. Y est-on bien? + +--Très bien, fit Gavroche. Là, vrai, chenûment. Il n'y a pas de vents +coulis comme sous les ponts. + +--Comment y entres-tu? + +--J'entre. + +--E y a donc un trou? demanda Montparnasse. + +--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de +devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu. + +--Et tu grimpes? Oui, je comprends. + +--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne. + +Après un silence, Gavroche ajouta: + +--Pour ces petits j'aurai une échelle. + +Montparnasse se mit à rire. + +--Où diable as-tu pris ces mômes-là? + +Gavroche répondit avec simplicité: + +--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau. + +Cependant Montparnasse était devenu pensif. + +--Tu m'as reconnu bien aisément, murmura-t-il. + +Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'étaient autre chose que +deux tuyaux de plume enveloppés de coton et s'en introduisit un dans +chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez. + +--Ça te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder +toujours ça. + +Montparnasse était joli garçon, mais Gavroche était railleur. + +--Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu? + +C'était aussi un autre son de voix. En un clin d'oeil, Montparnasse +était devenu méconnaissable. + +--Oh! fais-nous Porrichinelle! s'écria Gavroche. + +Les deux petits, qui n'avaient rien écouté jusque-là, occupés qu'ils +étaient eux-mêmes à fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approchèrent à +ce nom et regardèrent Montparnasse avec un commencement de joie et +d'admiration. + +Malheureusement Montparnasse était soucieux. + +Il posa la main sur l'épaule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les +mots: + +--Écoute ce que je te dis, garçon, si j'étais sur la place, avec mon +dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je +ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras. + +Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se +tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux +brillants autour de lui, et aperçut, à quelques pas, un sergent de ville +qui leur tournait le dos. Gavroche laissa échapper un: ah, bon! qu'il +réprima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse: + +--Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas à mon éléphant avec mes mômes. +Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me +trouver là. Je loge à l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu +demanderais monsieur Gavroche. + +--C'est bon, dit Montparnasse. + +Et ils se séparèrent, Montparnasse cheminant vers la Grève et Gavroche +vers la Bastille. Le petit de cinq ans, traîné par son frère que +traînait Gavroche, tourna plusieurs fois la tête en arrière pour voir +s'en aller «Porrichinelle». + +La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche +de la présence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que +l'assonance _dig_ répétée cinq ou six fois sous des formes variées. +Cette syllabe _dig_, non prononcée isolément, mais artistement mêlée aux +mots d'une phrase, veut dire:--_Prenons garde, on ne peut pas parler +librement_.--Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une +beauté littéraire qui échappa à Gavroche, _c'est mon dogue, ma dague et, +ma digue_, locution de l'argot du Temple qui signifie, _mon chien, mon +couteau et ma femme,_ fort usité parmi les pitres et les queues-rouges +du grand siècle où Molière écrivait et où Callot dessinait. + +Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de +la Bastille près de la gare du canal creusée dans l'ancien fossé de la +prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effacé déjà de la +mémoire des Parisiens, et qui méritait d'y laisser quelque trace, car +c'était une pensée du «membre de l'Institut, général en chef de l'armée +d'Égypte». + +Nous disons monument, quoique ce ne fût qu'une maquette. Mais cette +maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une idée de +Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et +jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et +avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect +provisoire. C'était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en +charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait +à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, +maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet +angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa +trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds +pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une +silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait +dire. C'était une sorte de symbole de la force populaire. C'était +sombre, énigmatique et immense. C'était on ne sait quel fantôme +puissant, visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille. + +Peu d'étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait. +Il tombait en ruine; à chaque saison, des plâtras qui se détachaient de +ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les «édiles», comme on dit +en patois élégant, l'avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son +coin, morne, malade, croulant, entouré d'une palissade pourrie, souillée +à chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lézardaient le +ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui +poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'élevait +depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui +exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un +creux et il semblait que la terre s'enfonçât sous lui. Il était immonde, +méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique +aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va +balayer et quelque chose d'une majesté qu'on va décapiter. + +Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le +véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le +crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait; il prenait une figure +tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Étant +du passé, il était de la nuit; et cette obscurité allait à sa grandeur. + +Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais +à coup sûr majestueux et empreint d'une sorte de gravité magnifique et +sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l'espèce de poêle +gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à +neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité. Il +est tout simple qu'un poêle soit le symbole d'une époque dont une +marmite contient la puissance. Cette époque passera, elle passe déjà; on +commence à comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une +chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en +d'autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas +les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées, +c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier. + +Quoi qu'il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l'architecte +de l'éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand; +l'architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze. + +Ce tuyau de poêle, qu'on a baptisé d'un nom sonore et nommé la colonne +de Juillet, ce monument manqué d'une révolution avortée, était encore +enveloppé en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons +pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler +l'éléphant. + +Ce fut vers ce coin de la place, à peine éclairé du reflet d'un +réverbère éloigné, que le gamin dirigea les deux «mômes». + +Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous +sommes dans la simple réalité, et qu'il y a vingt ans les tribunaux +correctionnels eurent à juger, sous prévention de vagabondage et de bris +d'un monument public, un enfant qui avait été surpris couché dans +l'intérieur même de l'éléphant de la Bastille. + +Ce fait constaté, nous continuons. + +En arrivant près du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment +grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit: + +--Moutards! n'ayez pas peur. + +Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de +l'éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. Les deux enfants, un +peu effrayés, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient à cette +petite providence en guenilles qui leur avait donné du pain et leur +avait promis un gîte. + +Il y avait là, couchée le long de la palissade, une échelle qui servait +le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une +singulière vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de +l'éléphant. Vers le point où l'échelle allait aboutir, on distinguait +une espèce de trou noir dans le ventre du colosse. + +Gavroche montra l'échelle et le trou à ses hôtes et leur dit: + +--Montez et entrez. + +Les deux petits garçons se regardèrent terrifiés. + +--Vous avez peur, mômes! s'écria Gavroche. + +Et il ajouta: + +--Vous allez voir. + +Il étreignit le pied rugueux de l'éléphant, et en un clin d'oeil, sans +daigner se servir de l'échelle, il arriva à la crevasse. Il y entra +comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfonça, et un +moment après les deux enfants virent vaguement apparaître, comme une +forme blanchâtre et blafarde, sa tête pâle au bord du trou plein de +ténèbres. + +--Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme +on est bien!--Monte, toi! dit-il à l'aîné, je te tends la main. + +Les petits se poussèrent de l'épaule, le gamin leur faisait peur et les +rassurait à la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'aîné se risqua. Le +plus jeune, en voyant monter son frère et lui resté tout seul entre les +pattes de cette grosse bête, avait bien envie de pleurer, mais il +n'osait. + +L'aîné gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'échelle; +Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de maître +d'armes à ses écoliers ou de muletier à ses mules: + +--Aye pas peur! + +--C'est ça! + +--Va toujours! + +--Mets ton pied là! + +--Ta main ici. + +--Hardi! + +Et quand il fut à sa portée, il l'empoigna brusquement et vigoureusement +par le bras et le tira à lui. + +--Gobé! dit-il. + +Le môme avait franchi la crevasse. + +--Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de +vous asseoir. + +Et, sortant de la crevasse comme il y était entré, il se laissa glisser +avec l'agilité d'un ouistiti le long de la jambe de l'éléphant, il tomba +debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans à +bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'échelle, puis il se mit à +monter derrière lui en criant à l'aîné: + +--Je vas le pousser, tu vas le tirer. + +En un instant le petit fut monté, poussé, traîné, tiré, bourré, fourré +dans le trou sans avoir eu le temps de se reconnaître, et Gavroche, +entrant après lui, repoussant d'un coup de talon l'échelle qui tomba sur +le gazon, se mit à battre des mains et cria: + +--Nous y v'là! Vive le général Lafayette! + +Cette explosion passée, il ajouta: + +--Les mioches, vous êtes chez moi. + +Gavroche était en effet chez lui. + +Ô utilité inattendue de l'inutile! charité des grandes choses! bonté des +géants! Ce monument démesuré qui avait contenu une pensée de l'Empereur +était devenu la boîte d'un gamin. Le môme avait été accepté et abrité +par le colosse. Les bourgeois endimanchés qui passaient devant +l'éléphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de +mépris avec leurs yeux à fleur de tête:--À quoi cela sert-il?--Cela +servait à sauver du froid, du givre, de la grêle, de la pluie, à +garantir du vent d'hiver, à préserver du sommeil dans la boue qui donne +la fièvre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit être +sans père ni mère, sans pain, sans vêtements, sans asile. Cela servait à +recueillir l'innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer +la faute publique. C'était une tanière ouverte à celui auquel toutes les +portes étaient fermées. Il semblait que le vieux mastodonte misérable, +envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures +et d'ulcères, chancelant, vermoulu, abandonné, condamné, espèce de +mendiant colossal demandant en vain l'aumône d'un regard bienveillant au +milieu du carrefour, avait eu pitié, lui, de cet autre mendiant, du +pauvre pygmée qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur +la tête, soufflant dans ses doigts, vêtu de chiffons, nourri de ce qu'on +jette. Voilà à quoi servait l'éléphant de la Bastille. Cette idée de +Napoléon, dédaignée par les hommes, avait été reprise par Dieu. Ce qui +n'eût été qu'illustre était devenu auguste. Il eût fallu à l'Empereur, +pour réaliser ce qu'il méditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le +marbre; à Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de plâtras +suffisait. L'Empereur avait eu un rêve de génie; dans cet éléphant +titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et +faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et +vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose +plus grande, il y logeait un enfant. + +Le trou par où Gavroche était entré était une brèche à peine visible du +dehors, cachée qu'elle était, nous l'avons dit, sous le ventre de +l'éléphant, et si étroite qu'il n'y avait guère que des chats et des +mômes qui pussent y passer. + +--Commençons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas. + +Et plongeant dans l'obscurité avec certitude comme quelqu'un qui connaît +son appartement, il prit une planche et en boucha le trou. + +Gavroche replongea dans l'obscurité. Les enfants entendirent le +reniflement de l'allumette enfoncée dans la bouteille phosphorique. +L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade +représentait à cette époque le progrès. + +Une clarté subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer +un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu'on appelle rats de +cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'éclairait, rendait +confusément visible le dedans de l'éléphant. + +Les deux hôtes de Gavroche regardèrent autour d'eux et éprouvèrent +quelque chose de pareil à ce qu'éprouverait quelqu'un qui serait enfermé +dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore à ce que dut +éprouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette +gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue +poutre brune d'où partaient de distance en distance de massives +membrures cintrées figurait la colonne vertébrale avec les côtes, des +stalactites de plâtre y pendaient comme des viscères, et d'un côté à +l'autre de vastes toiles d'araignée faisaient des diaphragmes poudreux. +On voyait çà et là dans les coins de grosses taches noirâtres qui +avaient l'air de vivre et qui se déplaçaient rapidement avec un +mouvement brusque et effaré. + +Les débris tombés du dos de l'éléphant sur son ventre en avaient comblé +la concavité, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher. + +Le plus petit se rencogna contre son frère et dit à demi-voix: + +--C'est noir. + +Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air pétrifié des deux mômes rendait une +secousse nécessaire. + +--Qu'est-ce que vous me fichez? s'écria-t-il. Blaguons-nous? +faisons-nous les dégoûtés? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous +des brutes? Dites-le. Je vous préviens que je ne suis pas du régiment +des godiches. Ah çà, est-ce que vous êtes les moutards du moutardier du +pape? + +Un peu de rudoiement est bon dans l'épouvante. Cela rassure. Les deux +enfants se rapprochèrent de Gavroche. + +Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa «du grave au +doux» et s'adressant au plus petit: + +--Bêta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est +dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il +fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas +de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas même la lune, ici +il y a ma chandelle, nom d'unch! + +Les deux enfants commençaient à regarder l'appartement avec moins +d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de +la contemplation. + +--Vite, dit-il. + +Et il les poussa vers ce que nous sommes très heureux de pouvoir appeler +le fond de la chambre. + +Là était son lit. + +Le lit de Gavroche était complet. C'est-à-dire qu'il y avait un matelas, +une couverture et une alcôve avec rideaux. + +Le matelas était une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne +de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'était +que l'alcôve: + +Trois échalas assez longs enfoncés et consolidés dans les gravois du +sol, c'est-à-dire du ventre de l'éléphant, deux en avant, un en arrière, +et réunis par une corde à leur sommet, de manière à former un faisceau +pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui +était simplement posé dessus, mais artistement appliqué et maintenu par +des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait entièrement les +trois échalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce +treillage sur le sol, de manière à ne rien laisser passer. Ce treillage +n'était autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on +revêt les volières dans les ménageries. Le lit de Gavroche était sous ce +grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait à une tente +d'Esquimau. + +C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux. + +Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage +par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre +s'écartèrent. + +--Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche. + +Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la cage, puis il y entra +après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement +l'ouverture. + +Ils s'étaient étendus tous trois sur la natte. + +Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'eût pu se tenir debout dans +l'alcôve. Gavroche avait toujours le rat de cave à sa main. + +--Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candélabre. + +--Monsieur, demanda l'aîné des deux frères à Gavroche en montrant le +grillage, qu'est-ce que c'est donc que ça? + +--Ça, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.--Pioncez! + +Cependant il se crut obligé d'ajouter quelques paroles pour +l'instruction de ces êtres en bas âge, et il continua: + +--C'est des choses du Jardin des plantes. Ça sert aux animaux féroces. +_Gniena_ (il y en a) plein un magasin. _Gnia_ (il n'y a) qu'à monter +par-dessus un mur, qu'à grimper par une fenêtre et qu'à passer sous une +porte. On en a tant qu'on veut. + +Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit +qui murmura: + +--Oh! c'est bon! c'est chaud! + +Gavroche fixa un oeil satisfait sur la couverture. + +--C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris ça aux singes. + +Et montrant à l'aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort +épaisse et admirablement travaillée, il ajouta: + +--Ça, c'était à la girafe. + +Après une pause, il poursuivit: + +--Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas +fâchées. Je leur ai dit: C'est pour l'éléphant. + +Il fit encore un silence et reprit: + +--On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'là. + +Les deux enfants considéraient avec un respect craintif et stupéfait cet +être intrépide et inventif, vagabond comme eux, isolé comme eux, chétif +comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui +leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes +les grimaces d'un vieux saltimbanque mêlées au plus naïf et au plus +charmant sourire. + +--Monsieur, fit timidement l'aîné, vous n'avez donc pas peur des +sergents de ville? + +Gavroche se borna à répondre: + +--Môme! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes. + +Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il +était au bord de la natte, l'aîné étant au milieu, Gavroche lui borda la +couverture comme eût fait une mère et exhaussa la natte sous sa tête +avec de vieux chiffons de manière à faire au môme un oreiller. Puis il +se tourna vers l'aîné. + +--Hein? on est joliment bien, ici! + +--Ah oui! répondit l'aîné en regardant Gavroche avec une expression +d'ange sauvé. + +Les deux pauvres petits enfants tout mouillés commençaient à se +réchauffer. + +--Ah çà, continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez? + +Et montrant le petit à son frère: + +--Un mioche comme ça, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer, +c'est crétin; on a l'air d'un veau. + +--Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement où aller. + +--Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une +piolle. + +--Et puis nous avions peur d'être tout seuls comme ça la nuit. + +--On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue. + +--Merci, monsieur, dit l'enfant. + +--Écoute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien. +J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L'été, nous irons à la +Glacière avec Navet, un camarade à moi, nous nous baignerons à la Gare, +nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, ça +fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu +savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il +est en vie. Aux Champs-Élysées. Il est maigre comme tout, ce +paroissien-là. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous mènerai à +Frédérick-Lemaître. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai même +joué une fois dans une pièce. Nous étions des mômes comme ça, on courait +sous une toile, ça faisait la mer. Je vous ferai engager à mon théâtre. +Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-là. Ils +ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des +reprises en fil blanc. Après ça, nous irons à l'Opéra. Nous entrerons +avec les claqueurs. La claque à l'Opéra est très bien composée. Je +n'irais pas avec la claque sur les boulevards. À l'Opéra, figure-toi, il +y en a qui payent vingt sous, mais c'est des bêtas. On les appelle des +lavettes.--Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le +bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une boîte +aux lettres à la porte. Ah! on s'amuse fameusement! + +En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le +rappela aux réalités de la vie. + +--Bigre! dit-il, v'là la mèche qui s'use. Attention! je ne peux pas +mettre plus d'un sou par mois à mon éclairage. Quand on se couche, il +faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur +Paul de Kock. Avec ça que la lumière pourrait passer par les fentes de +la porte cochère, et les cognes n'auraient qu'à voir. + +--Et puis, observa timidement l'aîné qui seul osait causer avec Gavroche +et lui donner la réplique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il +faut prendre garde de brûler la maison. + +--On ne dit pas brûler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le +bocard. + +L'orage redoublait. On entendait, à travers des roulements de tonnerre, +l'averse battre le dos du colosse. + +--Enfoncé, la pluie! dit Gavroche. Ça m'amuse d'entendre couler la +carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une bête; il perd sa +marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et ça le +fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-là. + +Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualité de philosophe +du dix-neuvième siècle, acceptait toutes les conséquences, fut suivie +d'un large éclair, si éblouissant que quelque chose en entra par la +crevasse dans le ventre de l'éléphant. Presque en même temps la foudre +gronda, et très furieusement. Les deux petits poussèrent un cri, et se +soulevèrent si vivement que le treillage en fut presque écarté; mais +Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre +pour éclater de rire. + +--Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'édifice. Voilà du beau +tonnerre, à la bonne heure! Ce n'est pas là de la gnognotte d'éclair. +Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu'à l'Ambigu. + +Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux +enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien étendre +tout de leur long et s'écria: + +--Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne. +Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est très mauvais de +ne pas dormir. Ça vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit +dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la +pelure! je vas éteindre. Y êtes-vous? + +--Oui, murmura l'aîné, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la +tête. + +--On ne dit pas la tête, cria Gavroche, on dit la tronche. + +Les deux enfants se serrèrent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de +les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux +oreilles, puis répéta pour la troisième fois l'injonction en langue +hiératique: + +--Pioncez! + +Et il souffla le lumignon. + +À peine la lumière était-elle éteinte qu'un tremblement singulier +commença à ébranler le treillage sous lequel les trois enfants étaient +couchés. C'était une multitude de frottements sourds qui rendaient un +son métallique, comme si des griffes et des dents grinçaient sur le fil +de cuivre. Cela était accompagné de toutes sortes de petits cris aigus. + +Le petit garçon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tête +et glacé d'épouvante, poussa du coude son frère aîné, mais le frère aîné +«pionçait» déjà, comme Gavroche le lui avait ordonné. Alors le petit, +n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en +retenant son haleine: + +--Monsieur? + +--Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupières. + +--Qu'est-ce que c'est donc que ça? + +--C'est les rats, répondit Gavroche. + +Et il remit sa tête sur la natte. + +Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de +l'éléphant et qui étaient ces taches noires vivantes dont nous avons +parlé, avaient été tenus en respect par la flamme de la bougie tant +qu'elle avait brillé, mais dès que cette caverne, qui était comme leur +cité, avait été rendue à la nuit, sentant là ce que le bon conteur +Perrault appelle «de la chair fraîche», ils s'étaient rués en foule sur +la tente de Gavroche, avaient grimpé jusqu'au sommet, et en mordaient +les mailles comme s'ils cherchaient à percer cette zinzelière d'un +nouveau genre. + +Cependant le petit ne s'endormait pas. + +--Monsieur! reprit-il. + +--Hein? fit Gavroche. + +--Qu'est-ce que c'est donc que les rats? + +--C'est des souris. + +Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des +souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il éleva encore +la voix: + +--Monsieur? + +--Hein? refit Gavroche. + +--Pourquoi n'avez-vous pas un chat? + +--J'en ai eu un, répondit Gavroche, j'en ai apporté un, mais ils me +l'ont mangé. + +Cette seconde explication défit l'oeuvre de la première, et le petit +recommença à trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la +quatrième fois. + +--Monsieur! + +--Hein? + +--Qui ça qui a été mangé? + +--Le chat. + +--Qui ça qui a mangé le chat? + +--Les rats. + +--Les souris? + +--Oui, les rats. + +L'enfant, consterné de ces souris qui mangent les chats, poursuivit: + +--Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-là? + +--Pardi! fit Gavroche. + +La terreur de l'enfant était au comble. Mais Gavroche ajouta: + +--N'eïlle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis là! +Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce! + +Gavroche en même temps prit la main du petit par-dessus son frère. +L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassuré. Le courage et +la force ont de ces communications mystérieuses. Le silence s'était +refait autour d'eux, le bruit des voix avait effrayé et éloigné les +rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage, +les trois mômes, plongés dans le sommeil, n'entendaient plus rien. + +Les heures de la nuit s'écoulèrent. L'ombre couvrait l'immense place de +la Bastille, un vent d'hiver qui se mêlait à la pluie soufflait par +bouffées, les patrouilles furetaient les portes, les allées, les enclos, +les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient +silencieusement devant l'éléphant; le monstre, debout, immobile, les +yeux ouverts dans les ténèbres, avait l'air de rêver comme satisfait de +sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres +enfants endormis. + +Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu'à cette époque +le corps de garde de la Bastille était situé à l'autre extrémité de la +place, et que ce qui se passait près de l'éléphant ne pouvait être ni +aperçu, ni entendu par la sentinelle. + +Vers la fin de cette heure qui précède immédiatement le point du jour, +un homme déboucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place, +tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les +palissades jusque sous le ventre de l'éléphant. Si une lumière +quelconque eût éclairé cet homme, à la manière profonde dont il était +mouillé, on eût deviné qu'il avait passé la nuit sous la pluie. Arrivé +sous l'éléphant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient à +aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il +répéta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne à peine +quelque idée: + +--Kirikikiou! + +Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, répondit du ventre de +l'éléphant: + +--Oui. + +Presque immédiatement, la planche qui fermait le trou se dérangea et +donna passage à un enfant qui descendit le long du pied de l'éléphant et +vint lestement tomber près de l'homme. C'était Gavroche. L'homme était +Montparnasse. + +Quant à ce cri, _kirikikiou_, c'était là sans doute ce que l'enfant +voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_. + +En l'entendant, il s'était réveillé en sursaut, avait rampé hors de son +«alcôve», en écartant un peu le grillage qu'il avait ensuite refermé +soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et était descendu. + +L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit; +Montparnasse se borna à dire: + +--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main. + +Le gamin ne demanda pas d'autre éclaircissement. + +--Me v'là, dit-il. + +Et tous deux se dirigèrent vers la rue Saint-Antoine, d'où sortait +Montparnasse, serpentant rapidement à travers la longue file des +charrettes de maraîchers qui descendent à cette heure-là vers la halle. + +Les maraîchers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les +légumes, à demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulières à +cause de la pluie battante, ne regardaient même pas ces étranges +passants. + + + + +Chapitre III + +Les péripéties de l'évasion + + +Voici ce qui avait eu lieu cette même nuit à la Force: + +Une évasion avait été concertée entre Babet, Brujon, Gueulemer et +Thénardier, quoique Thénardier fût au secret. Babet avait fait l'affaire +pour son compte, le jour même, comme on a vu d'après le récit de +Montparnasse à Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors. + +Brujon, ayant passé un mois dans une chambre de punition, avait eu le +temps, premièrement, d'y tresser une corde, deuxièmement, d'y mûrir un +plan. Autrefois ces lieux sévères où la discipline de la prison livre le +condamné à lui-même, se composaient de quatre murs de pierre, d'un +plafond de pierre, d'un pavé de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne +grillée, d'une porte doublée de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le +cachot a été jugé trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte +de fer, d'une lucarne grillée, d'un lit de camp, d'un pavé de dalles, +d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle +_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvénient +de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de +laisser songer des êtres qu'il faudrait faire travailler. + +Brujon donc avait songé, et il était sorti de la chambre de punition +avec une corde. Comme on le réputait fort dangereux dans la cour +Charlemagne, on le mit dans le Bâtiment-Neuf. La première chose qu'il +trouva dans le Bâtiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un +clou; Gueulemer, c'est-à-dire le crime, un clou, c'est-à-dire la +liberté. + +Brujon, dont il est temps de se faire une idée complète, était, avec une +apparence de complexion délicate et une langueur profondément +préméditée, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard +caressant et le sourire atroce. Son regard résultait de sa volonté et +son sourire résultait de sa nature. Ses premières études dans son art +s'étaient dirigées vers les toits; il avait fait faire de grands progrès +à l'industrie des arracheurs de plomb qui dépouillent les toitures et +dépiautent les gouttières par le procédé dit _au gras-double_. + +Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative +d'évasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce +moment-là même, une partie des ardoises de la prison. La cour +Saint-Bernard n'était plus absolument isolée de la cour Charlemagne et +de la cour Saint-Louis. Il y avait par là-haut des échafaudages et des +échelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du côté de la +délivrance. + +Le Bâtiment-Neuf, qui était tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus +lézardé et de plus décrépit, était le point faible de la prison. Les +murs en étaient à ce point rongés par le salpêtre qu'on avait été obligé +de revêtir d'un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu'il +s'en détachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs +lits. Malgré cette vétusté, on faisait la faute d'enfermer dans le +Bâtiment-Neuf les accusés les plus inquiétants, d'y mettre «les fortes +causes», comme on dit en langage de prison. + +Le Bâtiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposés et un comble qu'on +appelait le Bel-Air. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelque +ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée, +traversait les quatre étages, coupait en deux tous les dortoirs où il +figurait une façon de pilier aplati, et allait trouer le toit. + +Gueulemer et Brujon étaient dans le même dortoir. On les avait mis par +précaution dans l'étage d'en bas. Le hasard faisait que la tête de leurs +lits s'appuyait au tuyau de la cheminée. + +Thénardier se trouvait précisément au-dessus de leur tête dans ce comble +qualifié le Bel-Air. + +Le passant qui s'arrête rue Culture-Sainte-Catherine, après la caserne +des pompiers, devant la porte cochère de la maison des Bains, voit une +cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se +développe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche égayée par des +contrevents verts, le rêve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus +de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'élevait un mur noir, énorme, +affreux, nu, auquel elle était adossée. C'était le mur du chemin de +ronde de la Force. + +Ce mur derrière cette rotonde, c'était Milton entrevu derrière Berquin. + +Si haut qu'il fût, ce mur était dépassé par un toit plus noir encore +qu'on apercevait au delà. C'était le toit du Bâtiment-Neuf. On y +remarquait quatre lucarnes-mansardes armées de barreaux, c'étaient les +fenêtres du Bel-Air. Une cheminée perçait ce toit; c'était la cheminée +qui traversait les dortoirs. + +Le Bel-Air, ce comble du Bâtiment-Neuf, était une espèce de grande halle +mansardée, fermée de triples grilles et de portes doublées de tôle que +constellaient des clous démesurés. Quand on y entrait par l'extrémité +nord, on avait à sa gauche les quatre lucarnes, et à sa droite, faisant +face aux lucarnes, quatre cages carrées assez vastes, espacées, séparées +par des couloirs étroits, construites jusqu'à hauteur d'appui en +maçonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer. + +Thénardier était au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3 +février. On n'a jamais pu découvrir comment, et par quelle connivence, +il avait réussi à s'y procurer et à y cacher une bouteille de ce vin +inventé, dit-on, par Desrues, auquel se mêle un narcotique et que la +bande des _Endormeurs_ a rendu célèbre. + +Il y a dans beaucoup de prisons des employés traîtres, mi-partis +geôliers et voleurs, qui aident aux évasions, qui vendent à la police +une domesticité infidèle, et qui font danser l'anse du panier à salade. + +Dans cette même nuit donc, où le petit Gavroche avait recueilli les deux +enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, évadé le +matin même, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se +levèrent doucement et se mirent à percer avec le clou que Brujon avait +trouvé le tuyau de cheminée auquel leurs lits touchaient. Les gravois +tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les +giboulées mêlées de tonnerre ébranlaient les portes sur leurs gonds et +faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des +prisonniers qui se réveillèrent firent semblant de se rendormir et +laissèrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon était adroit; Gueulemer +était vigoureux. Avant qu'aucun bruit fût parvenu au surveillant couché +dans la cellule grillée qui avait jour sur le dortoir, le mur était +percé, la cheminée escaladée, le treillis de fer qui fermait l'orifice +supérieur du tuyau forcé, et les deux redoutables bandits sur le toit. +La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait. + +--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon. + +Un abîme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur +les séparait du mur de ronde. Au fond de cet abîme ils voyaient reluire +dans l'obscurité le fusil d'un factionnaire. Ils attachèrent par un bout +aux tronçons des barreaux de la cheminée qu'ils venaient de tordre la +corde que Brujon avait filée dans son cachot, lancèrent l'autre bout +par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abîme, se +cramponnèrent au chevron du mur, l'enjambèrent, se laissèrent glisser +l'un après l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche à la +maison des Bains, ramenèrent leur corde à eux, sautèrent dans la cour +des Bains, la traversèrent, poussèrent le vasistas du portier, auprès +duquel pendait son cordon, tirèrent le cordon, ouvrirent la porte +cochère, et se trouvèrent dans la rue. + +Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'étaient levés debout sur +leurs lits dans les ténèbres, leur clou à la main, leur projet dans la +tête. + +Quelques instants après, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui +rôdaient dans les environs. + +En tirant leur corde à eux, ils l'avaient cassée, et il en était resté +un morceau attaché à la cheminée sur le toit. Ils n'avaient du reste +d'autre avarie que de s'être à peu près entièrement enlevé la peau des +mains. + +Cette nuit-là, Thénardier était prévenu, sans qu'on ait pu éclaircir de +quelle façon, et ne dormait pas. + +Vers une heure du matin, la nuit étant très noire, il vit passer sur le +toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui était +vis-à-vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrêta à la lucarne le temps +d'un regard. C'était Brujon. Thénardier le reconnut, et comprit. Cela +lui suffit. + +Thénardier, signalé comme escarpe et détenu sous prévention de +guet-apens nocturne à main armée, était gardé à vue. Un factionnaire, +qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil +chargé devant sa cage. Le Bel-Air était éclairé par une applique. Le +prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante +livres. Tous les jours à quatre heures de l'après-midi, un gardien +escorté de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi à cette +époque,--entrait dans sa cage, déposait près de son lit un pain noir de +deux livres, une cruche d'eau et une écuelle pleine d'un bouillon assez +maigre où nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait +sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la +nuit. + +Thénardier avait obtenu la permission de conserver une espèce de +cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente +de la muraille, «afin, disait-il, de le préserver des rats». Comme on +gardait Thénardier à vue, on n'avait point trouvé d'inconvénient à cette +cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il +vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois. + +À deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui était un +vieux soldat, et on le remplaça par un conscrit. Quelques instants +après, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien +remarqué, si ce n'est la trop grande jeunesse et «l'air paysan» du +«tourlourou». Deux heures après, à quatre heures, quand on vint relever +le conscrit, on le trouva endormi et tombé à terre comme un bloc près de +la cage de Thénardier. Quant à Thénardier, il n'y était plus. Ses fers +brisés étaient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage, +et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait +été arrachée et sans doute emportée, car on ne la retrouva point. On +saisit aussi dans la cellule une bouteille à moitié vidée qui contenait +le reste du vin stupéfiant avec lequel le soldat avait été endormi. La +bayonnette du soldat avait disparu. + +Au moment où ceci fut découvert, on crut Thénardier hors de toute +atteinte. La réalité est qu'il n'était plus dans le Bâtiment-Neuf, mais +qu'il était encore fort en danger. Son évasion n'était point consommée. + +Thénardier, en arrivant sur le toit du Bâtiment-Neuf, avait trouvé le +reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe +supérieure de la cheminée, mais ce bout cassé étant beaucoup trop court, +il n'avait pu s'évader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait +Brujon et Gueulemer. + +Quand on détourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on +rencontre presque tout de suite à droite un enfoncement sordide. Il y +avait là au siècle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur +de fond, véritable mur de masure qui s'élève à la hauteur d'un troisième +étage entre les bâtiments voisins. Cette ruine est reconnaissable à deux +grandes fenêtres carrées qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus +proche du pignon de droite, est barrée d'une solive vermoulue ajustée en +chevron d'étai. À travers ces fenêtres on distinguait autrefois une +haute muraille lugubre qui était un morceau de l'enceinte du chemin de +ronde de la Force. + +Le vide que la maison démolie a laissé sur la rue est à moitié rempli +par une palissade en planches pourries contrebutée de cinq bornes de +pierre. Dans cette clôture se cache une petite baraque appuyée à la +ruine restée debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques +années, n'était fermée que d'un loquet. + +C'est sur la crête de cette ruine que Thénardier était parvenu un peu +après trois heures du matin. + +Comment était-il arrivé là? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni +comprendre. Les éclairs avaient dû tout ensemble le gêner et l'aider. +S'était-il servi des échelles et des échafaudages des couvreurs pour +gagner de toit en toit, de clôture en clôture, de compartiment en +compartiment, les bâtiments de la cour Charlemagne, puis les bâtiments +de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de là la masure sur la rue +du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de +continuité qui semblaient le rendre impossible. Avait-il posé la planche +de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde, +et s'était-il mis à ramper à plat ventre sur le chevron du mur de ronde +tout autour de la prison jusqu'à la masure? Mais le mur du chemin de +ronde de la Force dessinait une ligne crénelée et inégale, il montait et +descendait, il s'abaissait à la caserne des pompiers, il se relevait à +la maison des Bains, il était coupé par des constructions, il n'avait +pas la même hauteur sur l'hôtel Lamoignon que sur la rue Pavée, il avait +partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles +auraient dû voir la sombre silhouette du fugitif; de cette façon encore +le chemin fait par Thénardier reste à peu près inexplicable. Des deux +manières, fuite impossible. Thénardier, illuminé par cette effrayante +soif de la liberté qui change les précipices en fossés, les grilles de +fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlète, un podagre en oiseau, +la stupidité en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence +en génie, Thénardier avait-il inventé et improvisé une troisième +manière? On ne l'a jamais su. + +On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'évasion. +L'homme qui s'échappe, répétons-le, est un inspiré; il y a de l'étoile +et de l'éclair dans la mystérieuse lueur de la fuite; l'effort vers la +délivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le +sublime; et l'on dit d'un voleur évadé: Comment a-t-il fait pour +escalader ce toit? de même qu'on dit de Corneille: Où a-t-il trouvé +_Qu'il mourût?_ + +Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, trempé par la pluie, les +vêtements en lambeaux, les mains écorchées, les coudes en sang, les +genoux déchirés, Thénardier était arrivé sur ce que les enfants, dans +leur langue figurée, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y +était couché tout de son long, et là, la force lui avait manqué. Un +escarpement à pic de la hauteur d'un troisième étage le séparait du pavé +de la rue. + +La corde qu'il avait était trop courte. + +Il attendait là, pâle, épuisé, désespéré de tout l'espoir qu'il avait +eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir, +épouvanté de l'idée d'entendre avant quelques instants sonner à +l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure où l'on viendrait +relever la sentinelle et où on la trouverait endormie sous le toit +percé, regardant avec stupeur, à une profondeur terrible, à la lueur des +réverbères, le pavé mouillé et noir, ce pavé désiré et effroyable qui +était la mort et qui était la liberté. + +Il se demandait si ses trois complices d'évasion avaient réussi, s'ils +l'avaient attendu, et s'ils viendraient à son aide. Il écoutait. Excepté +une patrouille, personne n'avait passé dans la rue depuis qu'il était +là. Presque toute la descente des maraîchers de Montreuil, de Charonne, +de Vincennes et de Bercy à la halle se fait par la rue Saint-Antoine. + +Quatre heures sonnèrent. Thénardier tressaillit, peu d'instants après, +cette rumeur effarée et confuse qui suit une évasion découverte éclata +dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le +grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde, +les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le +pavé des cours, arrivaient jusqu'à lui. Des lumières montaient et +descendaient aux fenêtres grillées des dortoirs, une torche courait sur +le comble du Bâtiment-Neuf, les pompiers de la caserne d'à côté avaient +été appelés. Leurs casques, que la torche éclairait dans la pluie, +allaient et venaient le long des toits. En même temps Thénardier voyait +du côté de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas +du ciel. + +Lui était sur le haut d'un mur de dix pouces de large, étendu sous +l'averse, avec deux gouffres à droite et à gauche, ne pouvant bouger, en +proie au vertige d'une chute possible et à l'horreur d'une arrestation +certaine, et sa pensée, comme le battant d'une cloche, allait de l'une +de ces idées à l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste. + +Dans cette angoisse, il vit tout à coup, la rue étant encore tout à fait +obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du +côté de la rue Pavée s'arrêter dans le renfoncement au-dessus duquel +Thénardier était comme suspendu. Cet homme fût rejoint par un second qui +marchait avec la même précaution, puis par un troisième, puis par un +quatrième. Quand ces hommes furent réunis, l'un d'eux souleva le loquet +de la porte de la palissade, et ils entrèrent tous quatre dans +l'enceinte où est la baraque. Ils se trouvaient précisément au-dessous +de Thénardier. Ces hommes avaient évidemment choisi ce renfoncement pour +pouvoir causer sans être vus des passants ni de la sentinelle qui garde +le guichet de la Force à quelques pas de là. Il faut dire aussi que la +pluie tenait cette sentinelle bloquée dans sa guérite. Thénardier, ne +pouvant distinguer leurs visages, prêta l'oreille à leurs paroles avec +l'attention désespérée d'un misérable qui se sent perdu. + +Thénardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait à +l'espérance, ces hommes parlaient argot. + +Le premier disait, bas, mais distinctement: + +--Décarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo? + +Le second répondit: + +--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici? + +--Il lansquine à éteindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont +passer, il y a là un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire +emballer icicaille. + +Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici, +et qui appartiennent, le premier à l'argot des barrières, le second à +l'argot du Temple, furent des traits de lumière pour Thénardier. À icigo +il reconnut Brujon, qui était rôdeur de barrières, et à icicaille Babet, +qui, parmi tous ses métiers, avait été revendeur au Temple. + +L'antique argot du grand siècle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet +était le seul même qui le parlât bien purement. Sans _icicaille_, +Thénardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout à fait dénaturé +sa voix. + +Cependant le troisième était intervenu: + +--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il +n'a pas besoin de nous? + +À ceci, qui n'était que du français, Thénardier reconnut Montparnasse, +lequel mettait son élégance à entendre tous les argots et à n'en parler +aucun. + +Quant au quatrième, il se taisait, mais ses vastes épaules le +dénonçaient. Thénardier n'hésita pas. C'était Gueulemer. + +Brujon répliqua presque impétueusement, mais toujours à voix basse: + +--Qu'est-ce que tu nous bonis là? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa +crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses +empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes, +braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer +sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut être mariol! Le +vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner! + +Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient +Poulailler et Cartouche, et qui est à l'argot hardi, nouveau, coloré et +risqué dont usait Brujon ce que la langue de Racine est à la langue +d'André Chénier: + +--Ton orgue tapissier aura été fait marron dans l'escalier. Il faut être +arcasien. C'est un galifard. Il se sera laissé jouer l'harnache par un +roussin, peut-être même par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prête +l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collège? Tu as +vu toutes ces camoufles. Il est tombé, va! Il en sera quitte pour tirer +ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est +colombé, mais il n'y a plus qu'à faire les lézards, ou autrement on nous +la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter +une rouillarde encible. + +--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse. + +--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon. À l'heure qui toque, le +tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Décarrons. Je +crois à tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne! + +Montparnasse ne résistait plus que faiblement; le fait est que ces +quatre hommes, avec cette fidélité qu'ont les bandits de ne jamais +s'abandonner entre eux, avaient rôdé toute la nuit autour de la Force, +quel que fût le péril, dans l'espérance de voir surgir au haut de +quelque muraille Thénardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop +belle, c'était une averse à rendre toutes les rues désertes, le froid +qui les gagnait, leurs vêtements trempés, leurs chaussures percées, le +bruit inquiétant qui venait d'éclater dans la prison, les heures +écoulées, les patrouilles rencontrées, l'espoir qui s'en allait, la peur +qui revenait, tout cela les poussait à la retraite. Montparnasse +lui-même, qui était peut-être un peu le gendre de Thénardier, cédait. Un +moment de plus, ils étaient partis. Thénardier haletait sur son mur +comme les naufragés de la _Méduse_ sur leur radeau en voyant le navire +apparu s'évanouir à l'horizon. + +Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une +idée, une dernière, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde +de Brujon qu'il avait détaché de la cheminée du Bâtiment-Neuf, et le +jeta dans l'enceinte de la palissade. + +Cette corde tomba à leurs pieds. + +--Une veuve, dit Babet. + +--Ma tortouse! dit Brujon. + +--L'aubergiste est là, dit Montparnasse. + +Ils levèrent les yeux. Thénardier avança un peu la tête. + +--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon? + +--Oui. + +--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la +fixera au mur, il en aura assez pour descendre. + +Thénardier se risqua à élever la voix. + +--Je suis transi. + +--On te réchauffera. + +--Je ne puis plus bouger. + +--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons. + +--J'ai les mains gourdes. + +--Noue seulement la corde au mur. + +--Je ne pourrai pas. + +--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse. + +--Trois étages! fit Brujon. + +Un ancien conduit en plâtre, lequel avait servi à un poêle qu'on +allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait +presque jusqu'à l'endroit où l'on apercevait Thénardier. Ce tuyau, alors +fort lézardé et tout crevassé, est tombé depuis, mais on en voit encore +les traces. Il était fort étroit. + +--On pourrait monter par là, fit Montparnasse. + +--Par ce tuyau? s'écria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion. + +--Il faudrait un môme, reprit Brujon. + +--Où trouver un moucheron? dit Gueulemer. + +--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire. + +Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun +passant ne traversait la rue, sortit avec précaution, referma la porte +derrière lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille. + +Sept ou huit minutes s'écoulèrent, huit mille siècles pour Thénardier; +Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se +rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essoufflé, et amenant Gavroche. La +pluie continuait de faire la rue complètement déserte. + +Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de +bandits d'un air tranquille. L'eau lui dégouttait des cheveux. Gueulemer +lui adressa la parole: + +--Mioche, es-tu un homme? + +Gavroche haussa les épaules et répondit: + +--Un môme comme mézig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont +des mômes. + +--Comme le mion joue du crachoir! s'écria Babet. + +--Le môme pantinois n'est pas maquillé de fertille lansquinée, ajouta +Brujon. + +--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche. + +Montparnasse répondit: + +--Grimper par ce tuyau. + +--Avec cette veuve, fît Babet. + +--Et ligoter la tortouse, continua Brujon. + +--Au monté du montant, reprit Babet. + +--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon. + +--Et puis? dit Gavroche. + +--Voilà! dit Gueulemer. + +Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fenêtres, et fit cet +inexprimable et dédaigneux bruit des lèvres qui signifie: + +--Que ça! + +--Il y a un homme là-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse. + +--Veux-tu? reprit Brujon. + +--Serin! répondit l'enfant comme si la question lui paraissait inouïe; +et il ôta ses souliers. + +Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque, +dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui +remit la corde que Brujon avait renouée pendant l'absence de +Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau où il était facile +d'entrer grâce à une large crevasse qui touchait au toit. Au moment où +il allait monter, Thénardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher, +se pencha au bord du mur; la première lueur du jour blanchissait son +front inondé de sueur, ses pommettes livides, son nez effilé et sauvage, +sa barbe grise toute hérissée, et Gavroche le reconnut. + +--Tiens! dit-il, c'est mon père!... Oh! cela n'empêche pas. + +Et prenant la corde dans ses dents, il commença résolûment l'escalade. + +Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval, +et noua solidement la corde à la traverse supérieure de la fenêtre. + +Un moment après, Thénardier était dans la rue. + +Dès qu'il eut touché le pavé, dès qu'il se sentit hors de danger, il ne +fut plus ni fatigué, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont +il sortait s'évanouirent comme une fumée, toute cette étrange et féroce +intelligence se réveilla, et se trouva debout et libre, prête à marcher +devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme: + +--Maintenant, qui allons-nous manger? + +Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent +qui signifie tout à la fois tuer, assassiner et dévaliser. _Manger_, +sens vrai: _dévorer_. + +--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous +nous séparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air +bonne rue Plumet, une rue déserte, une maison isolée, une vieille grille +pourrie sur un jardin, des femmes seules. + +--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thénardier. + +--Ta fée, Éponine, a été voir la chose, répondit Babet. + +--Et elle a apporté un biscuit à Magnon, ajouta Gueulemer. Rien à +maquiller là. + +--La fée n'est pas loffe, fit Thénardier. Pourtant il faudra voir. + +--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir. + +Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui, +pendant ce colloque, s'était assis sur une des bornes de la palissade; +il attendit quelques instants, peut-être que son père se tournât vers +lui, puis il remit ses souliers, et dit: + +--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voilà +tirés d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mômes. + +Et il s'en alla. + +Les cinq hommes sortirent l'un après l'autre de la palissade. + +Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit +Thénardier à part: + +--As-tu regardé ce mion? lui demanda-t-il. + +--Quel mion? + +--Le mion qui a grimpé au mur et t'a porté la corde. + +--Pas trop. + +--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils. + +--Bah! dit Thénardier, crois-tu? + +Et il s'en alla. + + + + +Livre septième--L'argot + + + + +Chapitre I + +Origine + + +_Pigritia_ est un mot terrible. + +Il engendre un monde, _la pègre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la +pégrenne_, lisez: _la faim_. + +Ainsi la paresse est mère. + +Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim. + +Où sommes-nous en ce moment? Dans l'argot. + +Qu'est-ce que l'argot? C'est tout à la fois la nation et l'idiome; c'est +le vol sous ses deux espèces, peuple et langue. + +Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre +histoire introduisait au milieu d'un ouvrage écrit dans le même but que +celui-ci un voleur parlant argot, il y eut ébahissement et +clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est +la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la +société a de plus abominable! etc., etc., etc. + +Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections. + +Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur +du coeur humain, l'autre un intrépide ami du peuple, Balzac et Eugène +Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme +l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamné_, les mêmes +réclamations se sont élevées. On a répété:--Que nous veulent les +écrivains avec ce révoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait +frémir! + +Qui le nie? Sans doute. + +Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis +quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous +avions toujours pensé que c'était quelquefois un acte de courage, et +tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention +sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout +explorer, ne pas tout étudier, s'arrêter en chemin, pourquoi? S'arrêter +est le fait de la sonde et non du sondeur. + +Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la +terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses, +poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject +qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont +chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des +ténèbres, ce n'est ni une tâche attrayante, ni une tâche aisée. Rien +n'est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la +pensée, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que +ce soit une sorte d'horrible bête faite pour la nuit qu'on vient +d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille +vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre, +menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil +éteint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe. +Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont +organisées dans la désorganisation. + +Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'étude? depuis quand la +maladie chasse-t-elle le médecin? Se figure-t-on un naturaliste qui +refuserait d'étudier la vipère, la chauve-souris, le scorpion, la +scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs ténèbres en +disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se détournerait de l'argot +ressemblerait à un chirurgien qui se détournerait d'un ulcère ou d'une +verrue. Ce serait un philologue hésitant à examiner un fait de la +langue, un philosophe hésitant à scruter un fait de l'humanité. Car, il +faut bien le dire à ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un +phénomène littéraire et un résultat social. Qu'est-ce que l'argot +proprement dit? L'argot est la langue de la misère. + +Ici on peut nous arrêter; on peut généraliser le fait, ce qui est +quelquefois une manière de l'atténuer, on peut nous dire que tous les +métiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les +accidents de la hiérarchie sociale et toutes les formes de +l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier +disponible; Marseille belle qualité_, l'agent de change qui dit: +_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait +de pique_, l'huissier des îles normandes qui dit: _l'affieffeur +s'arrêtant à son fonds ne peut clâmer les fruits de ce fonds pendant la +saisie héréditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui +dit: _on a égayé l'ours_, le comédien qui dit: _j'ai fait four_, le +philosophe qui dit: _triplicité phénoménale_, le chasseur qui dit: +_voileci allais, voileci fuyant_, le phrénologue qui dit: _amativité, +combativité, sécrétivité_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le +cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le maître d'armes qui dit:_ +tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous, +imprimeur, maître d'armes, cavalier, fantassin, phrénologue, chasseur, +philosophe, comédien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change, +marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui +dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le +savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot. À la rigueur, et si on le +veut absolument, toutes ces façons diverses de dire la droite et la +gauche, le matelot _bâbord_ et _tribord_, le machiniste, _côté cour_ et +_côté jardin_, le bedeau, _côté de l'épître_ et _côté de l'évangile_, +sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaurées comme il y a eu l'argot +des précieuses. L'hôtel de Rambouillet confinait quelque peu à la Cour +des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, témoin cette phrase écrite +dans un billet doux par une très grande dame et très jolie femme de la +Restauration: «Vous trouverez dans ces potains-là une foultitude de +raisons pour que je me libertise.» Les chiffres diplomatiques sont de +l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome, +grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de +Modène_, parle argot. Les médecins du moyen âge qui, pour dire carotte, +radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus, +dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de +sucre qui dit: _vergeoise, tête, claircé, tape, lumps, mélis, bâtarde, +commun, brûlé, plaque_, cet honnête manufacturier parle argot. Une +certaine école de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moitié de +Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le poète et +l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency «un +bourgeois», s'il ne se connaît pas en vers et en statues, parlent argot. +L'académicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits +_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beauté _les appas_, +un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de +Bellone_, le chapeau à trois cornes _le triangle de Mars_, l'académicien +classique parle argot. L'algèbre, la médecine, la botanique, ont leur +argot. La langue qu'on emploie à bord, cette admirable langue de la mer, +si complète et si pittoresque, qu'ont parlée Jean Bart, Duquesne, +Suffren et Duperré, qui se mêle au sifflement des agrès, au bruit des +porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent, à la +rafale, au canon, est tout un argot héroïque et éclatant qui est au +farouche argot de la pègre ce que le lion est au chacal. + +Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette façon de comprendre +le mot argot est une extension, que tout le monde même n'admettra pas. +Quant à nous, nous conservons à ce mot sa vieille acception précise, +circonscrite et déterminée, et nous restreignons l'argot à l'argot. +L'argot véritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent +s'accoupler, l'immémorial argot qui était un royaume, n'est autre chose, +nous le répétons, que la langue laide, inquiète, sournoise, traître, +venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misère. Il y +a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes, +une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte +contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants; lutte +affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et +féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à +coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère +a inventé une langue de combat qui est l'argot. + +Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre, +ne fût-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parlée et +qui se perdrait, c'est-à-dire un des éléments, bons ou mauvais, dont la +civilisation se compose ou se complique, c'est étendre les données de +l'observation sociale, c'est servir la civilisation même. Ce service, +Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le +phénicien à deux soldats carthaginois; ce service, Molière l'a rendu en +faisant parler le levantin et toutes sortes de patois à tant de ses +personnages. Ici les objections se raniment. Le phénicien, à merveille! +le levantin, à la bonne heure! même le patois, passe! ce sont des +langues qui ont appartenu à des nations ou à des provinces; mais +l'argot? à quoi bon conserver l'argot? à quoi bon «faire surnager» +l'argot? + +À cela nous ne répondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parlée +une nation ou une province est digne d'intérêt, il est une chose plus +digne encore d'attention et d'étude, c'est la langue qu'a parlée une +misère. + +C'est la langue qu'a parlée en France, par exemple, depuis plus de +quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la +misère humaine possible. + +Et puis, nous y insistons, étudier les difformités et les infirmités +sociales et les signaler pour les guérir, ce n'est point une besogne où +le choix soit permis. L'historien des moeurs et des idées n'a pas une +mission moins austère que l'historien des événements. Celui-ci a la +surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de +princes, les mariages de rois, les batailles, les assemblées, les grands +hommes publics, les révolutions au soleil, tout le dehors; l'autre +historien a l'intérieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre +et qui attend, la femme accablée, l'enfant qui agonise, les guerres +sourdes d'homme à homme, les férocités obscures, les préjugés, les +iniquités convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les +évolutions secrètes des âmes, les tressaillements indistincts des +multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les +déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes, toutes les +larves qui errent dans l'obscurité. Il faut qu'il descende, le coeur +plein de charité et de sévérité à la fois, comme un frère et comme un +juge, jusqu'à ces casemates impénétrables où rampent pêle-mêle ceux qui +saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent, +ceux qui jeûnent et ceux qui dévorent, ceux qui endurent le mal et ceux +qui le font. Ces historiens des coeurs et des âmes ont-ils des devoirs +moindres que les historiens des faits extérieurs? Croit-on qu'Alighieri +ait moins de choses à dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation, +pour être plus profond et plus sombre, est-il moins important que le +dessus? Connaît-on bien la montagne quand on ne connaît pas la caverne? + +Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui précède on +pourrait inférer entre les deux classes d'historiens une séparation +tranchée qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de +la vie patente, visible, éclatante et publique des peuples s'il n'est en +même temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et +cachée; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait être, toutes +les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et +des idées pénètre l'histoire des événements, et réciproquement. Ce sont +deux ordres de faits différents qui se répondent, qui s'enchaînent +toujours et s'engendrent souvent. Tous les linéaments que la providence +trace à la surface d'une nation ont leurs parallèles sombres, mais +distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent +des soulèvements à la surface. La vraie histoire étant mêlée à tout, le +véritable historien se mêle de tout. + +L'homme n'est pas un cercle à un seul centre; c'est une ellipse à deux +foyers. Les faits sont l'un, les idées sont l'autre. + +L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire où la langue, ayant quelque +mauvaise action à faire, se déguise. Elle s'y revêt de mots masques et +de métaphores haillons. + +De la sorte elle devient horrible. + +On a peine à la reconnaître. Est-ce bien la langue française, la grande +langue humaine? La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la +réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne +marche plus, elle clopine; elle boite sur la béquille de la Cour des +miracles, béquille métamorphosable en massue; elle se nomme truanderie; +tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée; elle se traîne et se +dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles +désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par +l'empoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier +lui met son rouge. + +Quand on écoute, du côté des honnêtes gens, à la porte de la société, on +surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes +et des réponses. On perçoit, sans le comprendre, un murmure hideux, +sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que +de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on +ne sait quelle bestialité fantastique. On croit entendre des hydres +parler. + +C'est l'inintelligible dans le ténébreux. Cela grince et cela chuchote, +complétant le crépuscule par l'énigme. Il fait noir dans le malheur, il +fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgamées +composent l'argot. Obscurité dans l'atmosphère, obscurité dans les +actes, obscurité dans les voix. Épouvantable langue crapaude qui va, +vient, sautèle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette +immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de +mensonge, d'injustice, de nudité, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des +misérables. + +Ayons compassion des châtiés. Hélas! qui sommes-nous nous-mêmes? qui +suis-je, moi qui vous parle? qui êtes-vous, vous qui m'écoutez? d'où +venons-nous? et est-il bien sûr que nous n'ayons rien fait avant d'être +nés? La terre n'est point sans ressemblance avec une geôle. Qui sait si +l'homme n'est pas un repris de justice divine? + +Regardez la vie de près. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la +punition. + +Êtes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous êtes triste tous +les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier, +vous trembliez pour une santé qui vous est chère, aujourd'hui vous +craignez pour la vôtre, demain ce sera une inquiétude d'argent, +après-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre après-demain le +malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cassé +ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertébrale +vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans +compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un +autre se reforme. À peine un jour sur cent de pleine joie et de plein +soleil. Et vous êtes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux +autres hommes, la nuit stagnante est sur eux. + +Les esprits réfléchis usent peu de cette locution: les heureux et les +malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre évidemment, il n'y a pas +d'heureux. + +La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux. + +Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux, +voilà le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science! +Apprendre à lire, c'est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle. + +Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie. On souffre dans +la lumière; l'excès brûle. La flamme est ennemie de l'aile. Brûler sans +cesser de voler, c'est là le prodige du génie. + +Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le +jour naît en larmes. Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les +ténébreux. + +L'argot, est la langue des ténébreux. + + + + +Chapitre II + +Racines + + +La pensée est émue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie +sociale est sollicitée à ses méditations les plus poignantes, en +présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté. C'est +là qu'il y a du châtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marquée. Les +mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous +le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle +phrase vous fait l'effet de l'épaule fleurdelysée d'un voleur +brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser exprimer par +ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si +effrontée qu'on sent qu'elle a été au carcan. + +Du reste, malgré tout cela et à cause de tout cela, ce patois étrange a +de droit son compartiment dans ce grand casier impartial où il y a place +pour le liard oxydé comme pour la médaille d'or, et qu'on nomme la +littérature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa +poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on +reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines +métonymies, on sent que Villon l'a parlée. + +Ce vers si exquis et si célèbre: + +_Mais où sont les neiges d'antan?_ + +est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de +Thunes qui signifiait l'_an passé_ et par extension _autrefois_. On +pouvait encore lire il y a trente-cinq ans, à l'époque du départ de la +grande chaîne de 1827, dans un des cachots de Bicêtre, cette maxime +gravée au clou sur le mur par un roi de Thunes condamné aux galères: +_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Coësre_. Ce qui +veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_. +Dans la pensée de ce roi-là, le sacre, c'était le bagne. + +Le mot _décarade_, qui exprime le départ d'une lourde voiture au galop, +est attribué à Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des +quatre pieds, résume dans une onomatopée magistrale tout l'admirable +vers de La Fontaine: + +_Six forts chevaux tiraient un coche._ + +Au point de vue purement littéraire, peu d'études seraient plus +curieuses et plus fécondes que celle de l'argot. C'est toute une langue +dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine +qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le +vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté +de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect, +l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui étudient la langue +ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la +terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y +creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux +français populaire, le provençal, l'espagnol, de l'italien, du levantin, +cette langue des ports de la Méditerranée, de l'anglais et de +l'allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman +italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation +profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les +misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a +laissé tomber sa pierre, chaque coeur a donné son caillou. Une foule +d'âmes mauvaises, basses ou irritées, qui ont traversé la vie et sont +allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en +quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux. + +Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici +_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fenêtre (plus +tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato; +acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici +_spade_, épée, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de +_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'évêque, qui +vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_, +coquin; _pilcker_, étui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de +l'allemand? Voici le _caleur_, le garçon, _kellner;_ le _hers_, le +maître, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser, +_frangere; affurer_, voler, _fur; cadène_, chaîne, _catena_. Il y a un +mot qui reparaît dans toutes les langues du continent avec une sorte de +puissance et d'autorité mystérieuse, c'est le mot _magnus_; l'Écosse en +fait son _mac_, qui désigne le chef du clan, Mac-Farlane, +Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait +le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est-à-dire Dieu. Veut-on du basque? +Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaïztoa_, mauvais; _sorgabon_, +bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici +_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _ménesse_, +femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres; +_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de +_goff_, forgeron; la _guédouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_, +blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les écus +_les maltèses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galères +de Malte. + +Outre les origines philologiques qui viennent d'être indiquées, l'argot +a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire +de l'esprit même de l'homme: + +Premièrement, la création directe des mots. Là est le mystère des +langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi, +des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on +en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots +immédiats, créés de toute pièce on ne sait où ni par qui, sans +étymologies, sans analogies, sans dérivés, mots solitaires, barbares, +quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression et qui +vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la forêt, _le sabri;_ la peur, la +fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le général, le préfet, le +ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus étrange +que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_, +par exemple, sont en même temps grotesques et terribles, et vous font +l'effet d'une grimace cyclopéenne. + +Deuxièmement, la métaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et +tout cacher, c'est d'abonder en figures. La métaphore est une énigme où +se réfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une +évasion. Aucun idiome n'est plus métaphorique que l'argot.--_Dévisser le +coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_être gerbé_, être +jugé;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille +figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui +assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques épaisses et +penchées des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la +métonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois, à mesure +que l'argot va de la première époque à la seconde, des mots passent de +l'état sauvage et primitif au sens métaphorique. Le diable cesse d'être +_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus +spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine après Corneille, +comme Euripide après Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent +des deux époques et ont à la fois le caractère barbare et le caractère +métaphorique, ressemblent à des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont +sollicer des gails à la lune_ (les rôdeurs vont voler des chevaux la +nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne +sait ce qu'on voit. + +Troisièmement, l'expédient. L'argot vit sur la langue. Il en use à sa +fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin +surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement. Parfois, avec les +mots usuels ainsi déformés, et compliqués de mots d'argot pur, il +compose des locutions pittoresques où l'on sent le mélange des deux +éléments précédents, la création directe et la métaphore:--_Le cab +jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le +chien aboie, je soupçonne que la diligence de Paris passe dans le +bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussière, la fée est +bative_; le bourgeois est bête, la bourgeoise est rusée, la fille est +jolie.--Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se +borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte +de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en +uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous +ce gigot bon? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de +savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait.--La terminaison +en _mar_ a été ajoutée assez récemment. + +L'argot, étant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre, +comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il +se transforme. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon de jour +y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se décomposant et se +recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais. +Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Ainsi le +larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la +fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la +chique, l'égrugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord +gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prêtre est le ratichon, +puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le +lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des +rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des +cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le +becquillard. Au dix-septième siècle, se battre, c'était _se donner du +tabac;_ au dix-neuvième, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions +différentes ont passé entre ces deux extrêmes. Cartouche parlerait +hébreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont +perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent. + +Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l'ancien +argot reparaît et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux où il se +maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septième siècle; Bicêtre, +lorsqu'il était prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la +terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)? +_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perpétuel n'en reste pas +moins la loi. + +Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l'observer, cette +langue qui s'évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles +méditations. Aucune étude n'est plus efficace et plus féconde en +enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l'argot qui ne +contienne une leçon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on +_bat_ une maladie; la ruse est leur force. + +Pour eux l'idée de l'homme ne se sépare pas de l'idée de l'ombre. La +nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un dérivé de la +nuit. + +Ils ont pris l'habitude de considérer la société comme une atmosphère +qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté +comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un _malade;_ un +homme condamné est un _mort_. + +Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de +pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chasteté glaciale; il +appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funèbre, c'est toujours +sous son aspect le plus riant que la vie extérieure apparaît. Le +prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-être qu'il songe que +c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les +pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne à scier ses fers, sa première +idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un +_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le +bandit a deux têtes, l'une qui raisonne ses actions et le mène pendant +toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses épaules, le jour de sa mort; il +appelle la tête qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tête +qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles +sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arrivé à cette +double dégradation matérielle et morale que caractérise dans ses deux +acceptions le mot _gueux_, il est à point pour le crime, il est comme un +couteau bien affilé; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté; +aussi l'argot ne dit pas «un gueux»; il dit un _réguisé_.--Qu'est-ce que +le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forçat s'appelle un +_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison? _le +collège_. Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot. + +Le voleur a lui aussi sa chair à canon, la matière volable, vous, moi, +quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.) + +Veut-on savoir où sont écloses la plupart des chansons de bagne, ces +refrains appelés dans le vocabulaire spécial les _lirlonfa_? Qu'on +écoute ceci: + +Il y avait au Châtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave était +à huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle +n'avait ni fenêtres ni soupiraux, l'unique ouverture était la porte; les +hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une +voûte de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait été +dallée; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'était pourri et +crevassé. À huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive +traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de +distance en distance, des chaînes de trois pieds de long, et à +l'extrémité de ces chaînes il y avait des carcans. On mettait dans cette +cave les hommes condamnés aux galères jusqu'au jour du départ pour +Toulon. On les poussait sous cette poutre où chacun avait son serrement +oscillant dans les ténèbres qui l'attendait. Les chaînes, ces bras +pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misérables +par le cou. On les rivait et on les laissait là. La chaîne étant trop +courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette +cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligés à des +efforts inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche, la voûte sur la +tête, la boue jusqu'à mi-jambe, leurs excréments coulant sur leurs +jarrets, écartelés de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux, +s'accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant +dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l'étranglement du +carcan; quelques-uns ne se réveillaient pas. Pour manger, ils faisaient +monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu'à leur main leur pain +qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi? +Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une année. C'était +l'antichambre des galères. On était mis là pour un lièvre volé au roi. +Dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un +sépulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils +chantaient. Car où il n'y a plus l'espérance, le chant reste. Dans les +eaux de Malte, quand une galère approchait, on entendait le chant avant +d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait traversé +la prison-cave du Châtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont +soutenu_. Inutilité de la poésie. À quoi bon la rime? C'est dans cette +cave que sont nées presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce +cachot du Grand-Châtelet de Paris que vient le mélancolique refrain de +la galère de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de +ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre: + + _Icicaille est le théâtre_ + _Du petit dardant._ + +Vous aurez beau faire, vous n'anéantirez pas cet éternel reste du coeur +de l'homme, l'amour. + +Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret, +c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misérables, c'est l'unité +qui sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à chaque +membre de cette communauté farouche quelque chose de lui-même. Dénoncer, +dans l'énergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme +si le dénonciateur tirait à lui un peu de la substance de tous et se +nourrissait d'un morceau de la chair de chacun. + +Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La métaphore banale répond: _C'est +voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend: +_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour +synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pénétration de bas en haut, +la métaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de +la caverne à l'académie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_, +fait écrire à Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mérite cent +camouflets_. + +Une fouille dans l'argot, c'est la découverte à chaque pas. L'étude et +l'approfondissement de cet étrange idiome mènent au mystérieux point +d'intersection de la société régulière avec la société maudite. + +L'argot, c'est le verbe devenu forçat. + +Que le principe pensant de l'homme puisse être refoulé si bas, qu'il +puisse être traîné et garrotté là par les obscures tyrannies de la +fatalité, qu'il puisse être lié à on ne sait quelles attaches dans ce +précipice, cela consterne. + +Ô pauvre pensée des misérables! + +Hélas! personne ne viendra-t-il au secours de l'âme humaine dans cette +ombre? Sa destinée est-elle d'y attendre à jamais l'esprit, le +libérateur, l'immense chevaucheur des pégases et des hippogriffes, le +combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le +radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain à son +secours la lance de lumière de l'idéal? Est-elle condamnée à entendre +venir épouvantablement dans l'épaisseur du gouffre le Mal, et à +entrevoir, de plus en plus près d'elle, sous l'eau hideuse, cette tête +draconienne, cette gueule mâchant l'écume, et cette ondulation +serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle +reste là, sans une lueur, sans espoir, livrée à cette approche +formidable, vaguement flairée du monstre, frissonnante, échevelée, se +tordant les bras, à jamais enchaînée au rocher de la nuit, sombre +Andromède blanche et nue dans les ténèbres! + + + + +Chapitre III + +Argot qui pleure et argot qui rit + + +Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans +comme l'argot d'aujourd'hui, est pénétré de ce sombre esprit symbolique +qui donne à tous les mots tantôt une allure dolente, tantôt un air +menaçant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la +Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux à eux, dont +quelques-uns nous ont été conservés. Le huit de trèfle, par exemple, +représentait un grand arbre portant huit énormes feuilles de trèfle, +sorte de personnification fantastique de la forêt. Au pied de cet arbre +on voyait un feu allumé où trois lièvres faisaient rôtir un chasseur à +la broche, et derrière, sur un autre feu, une marmite fumante d'où +sortait la tête du chien. Rien de plus lugubre que ces représailles en +peinture, sur un jeu de cartes, en présence des bûchers à rôtir les +contrebandiers et de la chaudière à bouillir les faux monnayeurs. Les +diverses formes que prenait la pensée dans le royaume d'argot, même la +chanson, même la raillerie, même la menace, avaient toutes ce caractère +impuissant et accablé. Tous les chants, dont quelques mélodies ont été +recueillies, étaient humbles et lamentables à pleurer. Le pègre +s'appelle _le pauvre pègre_, et il est toujours le lièvre qui se cache, +la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit. À peine réclame-t-il, il +se borne à soupirer; un de ses gémissements est venu jusqu'à nous:--_Je +n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses +mômes et ses momignards et les locher criblant sans être atigé +lui-même_.--Le misérable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se +fait petit devant la loi et chétif devant la société; il se couche à +plat ventre, il supplie, il se tourne du côté de la pitié; on sent qu'il +se sait dans son tort. + +Vers le milieu du dernier siècle, un changement se fit. Les chants de +prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un +geste insolent et jovial. Le plaintif _maluré_ fut remplacé par +_larifla_. On retrouve au dix-huitième siècle, dans presque toutes les +chansons des galères, des bagnes et des chiourmes, une gaîté diabolique +et énigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait +éclairé d'une lueur phosphorescente et qui semble jeté dans la forêt par +un feu follet jouant du fifre: + + _Mirlababi, surlababo,_ + _Mirliton ribon ribette,_ + _Surlababi, mirlababo,_ + _Mirliton ribon ribo._ + +Cela se chantait en égorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un +bois. + +Symptôme sérieux. Au dix-huitième siècle l'antique mélancolie de ces +classes mornes se dissipe. Elles se mettent à rire. Elles raillent le +grand meg et le grand dab. Louis XV étant donné, elles appellent le roi +de France «le marquis de Pantin». Les voilà presque gaies. Une sorte de +lumière légère sort de ces misérables comme si la conscience ne leur +pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement +l'audace désespérée des actions, elles ont l'audace insouciante de +l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalité, et +qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais +quels appuis qui s'ignorent eux-mêmes. Indice que le vol et le pillage +commencent à s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de +manière à perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux +sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit, +de quelque éclosion prodigieuse et prochaine. + +Arrêtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitième +siècle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitième +siècle est saine et bonne. Les encyclopédistes, Diderot en tête, les +physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les +utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées. +L'immense avance de l'humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les +quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux +du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le +vrai, Rousseau vers le juste. Mais, à côté et au-dessous des +philosophes, il y avait les sophistes, végétation vénéneuse mêlée à la +croissance salubre, ciguë dans la forêt vierge. Pendant que le bourreau +brûlait sur le maître-escalier du palais de justice les grands livres +libérateurs du siècle, des écrivains aujourd'hui oubliés publiaient, +avec privilège du roi, on ne sait quels écrits étrangement +désorganisateurs, avidement lus des misérables. Quelques-unes de ces +publications, détail bizarre, patronnées par un prince, se retrouvent +dans la _Bibliothèque secrète_. Ces faits, profonds mais ignorés, +étaient inaperçus à la surface. Parfois c'est l'obscurité même d'un fait +qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous +ces écrivains, celui peut-être qui creusa alors dans les masses la +galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne. + +Ce travail, propre à toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que +partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine période, résumée +par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage +s'érigeaient en protestation contre la propriété et le travail, +s'assimilaient de certaines idées élémentaires, spécieuses et fausses, +justes en apparence, absurdes en réalité, s'enveloppaient de ces idées, +y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et +passaient à l'état de théorie, et de cette façon circulaient dans les +foules laborieuses, souffrantes et honnêtes, à l'insu même des chimistes +imprudents qui avaient préparé la mixture, à l'insu même des masses qui +l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est +grave. La souffrance engendre la colère; et tandis que les classes +prospères s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les +yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche à quelque +esprit chagrin ou mal fait qui rêve dans un coin, et elle se met à +examiner la société. L'examen de la haine, chose terrible! + +De là, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on +nommait jadis _jacqueries_, près desquelles les agitations purement +politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprimé +contre l'oppresseur, mais la révolte du malaise contre le bien-être. +Tout s'écroule alors. + +Les jacqueries sont des tremblements de peuple. + +C'est à ce péril, imminent peut-être en Europe vers la fin du +dix-huitième siècle, que vint couper court la Révolution française, cet +immense acte de probité. + +La Révolution française, qui n'est pas autre chose que l'idéal armé du +glaive, se dressa, et, du même mouvement brusque, ferma la porte du mal +et ouvrit la porte du bien. + +Elle dégagea la question, promulgua la vérité, chassa le miasme, +assainit le siècle, couronna le peuple. + +On peut dire qu'elle a créé l'homme une deuxième fois, en lui donnant +une seconde âme, le droit. + +Le dix-neuvième siècle hérite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui +la catastrophe sociale que nous indiquions tout à l'heure est simplement +impossible. Aveugle qui la dénonce! niais qui la redoute! la révolution +est la vaccine de la jacquerie. + +Grâce à la révolution, les conditions sociales sont changées. Les +maladies féodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a +plus de moyen âge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps +où d'effroyables fourmillements intérieurs faisaient irruption, où l'on +entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, où +apparaissaient à la surface de la civilisation on ne sait quels +soulèvements de galeries de taupes, où le sol se crevassait, où le +dessus des cavernes s'ouvrait, et où l'on voyait tout à coup sortir de +terre des têtes monstrueuses. + +Le sens révolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit, +développé, développe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la +liberté, qui finit où commence la liberté d'autrui, selon l'admirable +définition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate +dans l'individu sublimé; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit, +n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honnêteté de la France; +la dignité du citoyen est une armure intérieure; qui est libre est +scrupuleux; qui vote règne. De là l'incorruptibilité; de là l'avortement +des convoitises malsaines; de là les yeux héroïquement baissés devant +les tentations. L'assainissement révolutionnaire est tel qu'un jour de +délivrance, un 14 juillet, un 10 août, il n'y a plus de populace. Le +premier cri des foules illuminées et grandissantes c'est: mort aux +voleurs! Le progrès est honnête homme; l'idéal et l'absolu ne font pas +le mouchoir. Par qui furent escortés en 1848 les fourgons qui +contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du +faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trésor. La +vertu fit ces déguenillés resplendissants. Il y avait là, dans ces +fourgons, dans des caisses à peine fermées quelques-unes même +entr'ouvertes, parmi cent écrins éblouissants, cette vieille couronne de +France toute en diamants, surmontée de l'escarboucle de la royauté, du +régent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette +couronne. + +Donc plus de jacquerie. J'en suis fâché pour les habiles. C'est là de la +vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus +désormais être employée en politique. Le grand ressort du spectre rouge +est cassé. Tout le monde le sait maintenant. L'épouvantail n'épouvante +plus. Les oiseaux prennent des familiarités avec le mannequin, les +stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus. + + + + +Chapitre IV + +Les deux devoirs: veiller et espérer + + +Cela étant, tout danger social est-il dissipé? non certes. Point de +jacquerie. La société peut se rassurer de ce côté, le sang ne lui +portera plus à la tête; mais qu'elle se préoccupe de la façon dont elle +respire. L'apoplexie n'est plus à craindre, mais la phtisie est là. La +phtisie sociale s'appelle misère. + +On meurt miné aussi bien que foudroyé. + +Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout aux foules +déshéritées et douloureuses, les soulager, les aérer, les éclairer, les +aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes +les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais +l'exemple de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en +accroissant la notion du but universel, limiter la pauvreté sans limiter +la richesse, créer de vastes champs d'activité publique et populaire, +avoir comme Briarée cent mains à tendre de toutes parts aux accablés et +aux faibles, employer la puissance collective à ce grand devoir d'ouvrir +des ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des +laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer +la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-à-dire proportionner la +jouissance à l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire +dégager à l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux +qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c'est là, que les +âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations +fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des +nécessités politiques. + +Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie +question, c'est celle-ci: le travail ne peut être une loi sans être un +droit. + +Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu. + +Si la nature s'appelle providence, la société doit s'appeler prévoyance. + +La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que +l'amélioration matérielle. Savoir est un viatique; penser est de +première nécessité; la vérité est nourriture comme le froment. Une +raison, à jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons, à l'égal +des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de +plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une âme qui +meurt de la faim de la lumière. + +Le progrès tout entier tend du côté de la solution. Un jour on sera +stupéfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout +naturellement de la zone de détresse. L'effacement de la misère se fera +par une simple élévation de niveau. + +Cette solution bénie, on aurait tort d'en douter. + +Le passé, il est vrai, est très fort à l'heure où nous sommes. Il +reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui +marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conquérant. Il +arrive avec sa légion, les superstitions, avec son épée, le despotisme, +avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagné dix +batailles. Il avance, il menace, il rit, il est à nos portes. Quant à +nous, ne désespérons pas. Vendons le champ où campe Annibal. + +Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre? + +Il n'y a pas plus de reculs d'idées que de reculs de fleuves. + +Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y réfléchissent. En disant +non au progrès, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est +eux-mêmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le passé. +Il n'y a qu'une manière de refuser Demain, c'est de mourir. + +Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'âme +jamais, c'est là ce que nous voulons. + +Oui, l'énigme dira son mot, le sphinx parlera, le problème sera résolu. +Oui, le Peuple, ébauché par le dix-huitième siècle, sera achevé par le +dix-neuvième. Idiot qui en douterait! L'éclosion future, l'éclosion +prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal. + +D'immenses poussées d'ensemble régissent les faits humains et les +amènent tous dans un temps donné à l'état logique, c'est-à-dire à +l'équilibre, c'est-à-dire à l'équité. Une force composée de terre et de +ciel résulte de l'humanité et la gouverne; cette force-là est une +faiseuse de miracles; les dénoûments merveilleux ne lui sont pas plus +difficiles que les péripéties extraordinaires. Aidée de la science qui +vient de l'homme et de l'événement qui vient d'un autre, elle +s'épouvante peu de ces contradictions dans la pose des problèmes, qui +semblent au vulgaire impossibilités. Elle n'est pas moins habile à faire +jaillir une solution du rapprochement des idées qu'un enseignement du +rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre à tout de la part de +cette mystérieuse puissance du progrès qui, un beau jour, confronte +l'orient et l'occident au fond d'un sépulcre et fait dialoguer les imans +avec Bonaparte dans l'intérieur de la grande pyramide. + +En attendant, pas de halte, pas d'hésitation, pas de temps d'arrêt dans +la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est +essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir +pour résultat de dissoudre les colères par l'étude des antagonismes. +Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle +procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine. + +Qu'une société s'abîme au vent qui se déchaîne sur les hommes, cela +s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples +et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu, +l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de +la Chaldée, de la Perse, de l'Assyrie, de l'Égypte, ont disparu l'une +après l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces +désastres? nous ne le savons pas. Ces sociétés auraient-elles pu être +sauvées? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstinées dans quelque +vice fatal qui les a perdues? quelle quantité de suicide y a-t-il dans +ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans réponse. +L'ombre couvre ces civilisations condamnées. Elles faisaient eau +puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus à dire; et c'est +avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer +qu'on appelle le passé, derrière ces vagues colossales, les siècles, +sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thèbes, Rome, +sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des ténèbres. +Mais ténèbres là, clarté ici. Nous ignorons les maladies des +civilisations antiques, nous connaissons les infirmités de la nôtre. +Nous avons partout sur elle le droit de lumière; nous contemplons ses +beautés et nous mettons à nu ses difformités. Là où est le mal, nous +sondons; et, une fois la souffrance constatée, l'étude de la cause mène +à la découverte du remède. Notre civilisation, oeuvre de vingt siècles, +en est à la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'être +sauvée. Elle le sera. La soulager, c'est déjà beaucoup; l'éclairer, +c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale +moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand +devoir, ausculter la civilisation. + +Nous le répétons, cette auscultation encourage; et c'est par cette +insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques +pages, entr'acte austère d'un drame douloureux. Sous la mortalité +sociale on sent l'impérissabilité humaine. Pour avoir çà et là ces +plaies, les cratères, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui +aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de +peuple ne tuent pas l'homme. + +Et néanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tête par +instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs +heures de défaillance. + +L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette +question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-à-face des +égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les +ténèbres de l'éducation riche, l'appétit croissant par l'enivrement, un +étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui, +dans quelques-uns, va jusqu'à l'aversion des souffrants, une +satisfaction implacable, le moi si enflé qu'il ferme l'âme; chez les +misérables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir, +les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les +coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité, +l'ignorance impure et simple. + +Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux +qu'on y distingue est-il de ceux qui s'éteignent? L'idéal est effrayant +à voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible, +brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires +monstrueusement amoncelées autour de lui; pourtant pas plus en danger +qu'une étoile dans les gueules des nuages. + + + + +Livre huitième--Les enchantements et les désolations + + + + +Chapitre I + +Pleine lumière + + +Le lecteur a compris qu'Éponine, ayant reconnu à travers la grille +l'habitante de cette rue Plumet où Magnon l'avait envoyée, avait +commencé par écarter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit +Marius, et qu'après plusieurs jours d'extase devant cette grille, +Marius, entraîné par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et +l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il +aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Roméo dans +le jardin de Juliette. Cela même lui avait été plus facile qu'à Roméo; +Roméo était obligé d'escalader un mur, Marius n'eut qu'à forcer un peu +un des barreaux de la grille décrépite qui vacillait dans son alvéole +rouillé, à la manière des dents des vieilles gens. Marius était mince et +passa aisément. + +Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius +ne pénétrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'être vu. + +À partir de cette heure bénie et sainte où un baiser fiança ces deux +âmes, Marius vint là tous les soirs. Si, à ce moment de sa vie, Cosette +était tombée dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle +était perdue; car il y a des natures généreuses qui se livrent, et +Cosette en était une. Une des magnanimités de la femme, c'est de céder. +L'amour, à cette hauteur où il est absolu, se complique d'on ne sait +quel céleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez, +ô nobles âmes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps. +Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frémissant. +L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la +destinée humaine est ce dilemme-là. Ce dilemme, perte ou salut, aucune +fatalité ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie, +s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le même sentiment dit +oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites, +le coeur humain est celle qui dégage le plus de lumière, hélas! et le +plus de nuit. + +Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra fût un de ces amours qui +sauvent. + +Tant que dura le mois de mai de cette année 1832, il y eut là, toutes +les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque +jour plus odorante et plus épaissie, deux êtres composés de toutes les +chastetés et de toutes les innocences, débordant de toutes les félicités +du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honnêtes, +enivrés, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les +ténèbres. Il semblait à Cosette que Marius avait une couronne et à +Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se +regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre +l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non +qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrière, +la pureté de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyauté de Marius. +Le premier baiser avait été aussi le dernier. Marius, depuis, n'était +pas allé au-delà d'effleurer de ses lèvres la main, ou le fichu, ou une +boucle de cheveux de Cosette. Cosette était pour lui un parfum et non +une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait +rien. Cosette était heureuse, et Marius était satisfait. Ils vivaient +dans ce ravissant état qu'on pourrait appeler l'éblouissement d'une âme +par une âme. C'était cet ineffable premier embrassement de deux +virginités dans l'idéal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau. + +À cette heure-là de l'amour, heure où la volupté se tait absolument sous +la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et séraphique Marius, eût +été plutôt capable de monter chez une fille publique que de soulever la +robe de Cosette à la hauteur de la cheville. Une fois, à un clair de +lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose à terre, son corsage +s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius détourna +les yeux. + +Que se passait-il entre ces deux êtres? Rien. Ils s'adoraient. + +La nuit, quand ils étaient là, ce jardin semblait un lieu vivant et +sacré. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de +l'encens; eux, ils ouvraient leurs âmes et les répandaient dans les +fleurs. La végétation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sève +et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles +d'amour dont les arbres frissonnaient. + +Qu'étaient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles +suffisaient pour troubler et pour émouvoir toute cette nature. Puissance +magique qu'on aurait peine à comprendre si on lisait dans un livre ces +causeries faites pour être emportées et dissipées comme des fumées par +le vent sous les feuilles. Ôtez à ces murmures de deux amants cette +mélodie qui sort de l'âme et qui les accompagne comme une lyre, ce qui +reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh +oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des +inutilités, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime +et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'être dites +et d'être écoutées! + +Ces niaiseries-là, ces pauvretés-là, l'homme qui ne les a jamais +entendues, l'homme qui ne les a jamais prononcées, est un imbécile et un +méchant homme. + +Cosette disait à Marius: + +--Sais-tu?... + +(Dans tout cela, et à travers cette céleste virginité, et sans qu'il fût +possible à l'un et à l'autre de dire comment, le tutoiement était venu.) + +--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie. + +--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette. + +--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donné comme cela quand +j'étais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes +pas ce nom-là, Euphrasie? + +--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain. + +--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie? + +--Mais...--oui. + +--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette. +Appelle-moi Cosette. + +Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne +d'un bois qui serait dans le ciel. + +Une autre fois elle le regardait fixement et s'écriait: + +--Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, vous avez de l'esprit, vous +n'êtes pas bête du tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais je +vous défie à ce mot-là: je t'aime! + +Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chantée par une +étoile. + +Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle +lui disait: + +--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma +permission. C'est très laid de tousser et de m'inquiéter. Je veux que tu +te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je +serais très malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse? + +Et cela était tout simplement divin. + +Une fois Marius dit à Cosette: + +--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule. + +Ceci les fit rire toute la soirée. + +Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'écrier: + +--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un +invalide! + +Mais il s'arrêta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler à +Cosette de sa jarretière, et cela lui était impossible. Il y avait là un +côtoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte +d'effroi sacré, cet immense amour innocent. + +Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose; +venir tous les soirs rue Plumet, déranger le vieux barreau complaisant +de la grille du président, s'asseoir coude à coude sur ce banc, regarder +à travers les arbres la scintillation de la nuit commençante, faire +cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de +Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un après +l'autre la même fleur, à jamais, indéfiniment. Pendant ce temps-là les +nuages passaient au-dessus de leur tête. Chaque fois que le vent +souffle, il emporte plus de rêves de l'homme que de nuées du ciel. + +Que ce chaste amour presque farouche fût absolument sans galanterie, +non.»Faire des compliments» à celle qu'on aime est la première façon de +faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est +quelque chose comme le baiser à travers le voile. La volupté y met sa +douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupté le coeur recule, +pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes saturées de chimère, +étaient, pour ainsi dire, azurées. Les oiseaux, quand ils volent là-haut +du côté des anges, doivent entendre de ces paroles-là. Il s'y mêlait +pourtant la vie, l'humanité, toute la quantité de positif dont Marius +était capable. C'était ce qui se dit dans la grotte, prélude de ce qui +se dira dans l'alcôve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet +mêlés, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements +de l'adoration arrangés en bouquet et exhalant un subtil parfum céleste, +un ineffable gazouillement de coeur à coeur. + +--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est +ce qui fait que je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais pas ce que +j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me +bouleverse. Et puis quelle lueur enchantée quand ta pensée s'entr'ouvre! +Tu parles raison étonnamment. Il me semble par moments que tu es un +songe. Parle, je t'écoute, je t'admire. Ô Cosette! comme c'est étrange +et charmant! je suis vraiment fou. Vous êtes adorable, mademoiselle. +J'étudie tes pieds au microscope et ton âme au télescope. + +Et Cosette répondait: + +--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est écoulé depuis ce +matin. + +Demandes et réponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue, +tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau +sur le clou. + +Toute la personne de Cosette était naïveté, ingénuité, transparence, +blancheur, candeur, rayon. On eût pu dire de Cosette qu'elle était +claire. Elle faisait à qui la voyait une sensation d'avril et de point +du jour. Il y avait de la rosée dans ses yeux. Cosette était une +condensation de lumière aurorale en forme de femme. + +Il était tout simple que Marius, l'adorant, l'admirât. Mais la vérité +est que cette petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait +avec une pénétration exquise et disait par moments toutes sortes de +paroles vraies et délicates. Son babil était de la conversation. Elle ne +se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le +tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme +une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et +la profondeur, c'est là toute la femme; c'est là tout le ciel. + +En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux +yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une +branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement +noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le +plus souverain symptôme de l'amour, c'est un attendrissement parfois +presque insupportable. + +Et, à côté de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'éclairs de +l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une liberté ravissante, et si +familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garçons. +Cependant, l'insu même des coeurs ivres de chasteté, la nature +inoubliable est toujours là. Elle est là, avec son but brutal et +sublime, et, quelle que soit l'innocence des âmes, on sent, dans le +tête-à-tête le plus pudique, l'adorable et mystérieuse nuance qui sépare +un couple d'amants d'une paire d'amis. + +Ils s'idolâtraient. + +Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se +rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on +s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empêche pas +l'éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule, +dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent +l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs +yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d'immenses +balancements d'astres emplissent l'infini. + + + + +Chapitre II + +L'étourdissement du bonheur complet + + +Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas +du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient +fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été +bien loin au-delà de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il était +orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il +vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était +colonel, que c'était un héros, et que lui Marius était brouillé avec son +grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était +baron; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marius baron? elle +n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire. +Marius était Marius. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été +élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui, +que son père s'appelait M. Fauchelevent, qu'il était très bon, qu'il +donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et qu'il +se privait de tout en ne la privant de rien. + +Chose bizarre, dans l'espèce de symphonie où Marius vivait depuis qu'il +voyait Cosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement +confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit +pleinement. Il ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de +la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de l'étrange attitude et de +la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout +cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où +il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans +l'oreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait +qu'aux heures où il voyait Cosette. Alors, comme il était dans le ciel, +il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec +langueur le poids indéfinissables des voluptés immatérielles. Ainsi +vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux. + +Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure où +l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après? + +Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste. +Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus +d'enchaînement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure +géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius +rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux était +tombé dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien +devant, rien derrière. C'est à peine si Marius songeait que Cosette +avait un père. Il y avait dans son cerveau l'effacement de +l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des +fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de +toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le +tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge, +ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce +cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que +cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet +évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au +paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on +a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée +rose est là-dessus. + +Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute +l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith, +entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de +l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête +aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés +d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes +qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette +ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants, par +moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à +l'envolement éternel. + +Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel +accablé d'idéal! + +Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant +elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme. + +Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se +regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de +vouloir que l'amour conduise quelque part. + + + + +Chapitre III + +Commencement d'ombre + + +Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien. + +Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, était gaie, et cela suffisait +à Jean Valjean pour être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses +préoccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'âme, +n'ôtaient rien à la pureté incomparable de son beau front chaste et +souriant. Elle était dans l'âge où la vierge porte son amour comme +l'ange porte son lys. Jean Valjean était donc tranquille. Et puis, quand +deux amants s'entendent, cela va toujours très bien, le tiers quelconque +qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait +aveuglement par un petit nombre de précautions toujours les mêmes pour +tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette à Jean Valjean. +Voulait-il promener? Oui, mon petit père. Voulait-il rester? Très bien. +Voulait-il passer la soirée près de Cosette? Elle était ravie. Comme il +se retirait toujours à dix heures du soir, ces fois-là Marius ne venait +au jardin que passé cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette +ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans dire que le jour on ne +rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait même plus que Marius +existât. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire à +Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrière le dos! La veille au +soir, Marius, dans un transport, avait pressé Cosette contre le mur. + +La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'à +dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean. + +Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il était avec +Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement près du perron afin de ne +pouvoir être vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient là, se +contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains +vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces +instants-là, le tonnerre fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en +fussent pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait et plongeait +profondément dans la rêverie de l'autre. + +Puretés limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce +genre d'amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de +colombe. + +Tout le jardin était entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait +ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de +manière qu'aucun dérangement ne fût visible. + +Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez +Courfeyrac. Courfeyrac disait à Bahorel: + +--Croirais-tu? Marius rentre à présent à des une heure du matin! + +Bahorel répondait: + +--Que veux-tu? il y a toujours un pétard dans un séminariste. + +Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air sérieux, et +disait à Marius: + +--Vous vous dérangez, jeune homme! + +Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un +paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions +inédites, il s'en impatientait, et il faisait par instants à Marius des +sommations de rentrer dans le réel. + +Un matin, il lui jeta cette admonition: + +--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'être situé dans la lune, +royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon. +Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle? + +Mais rien ne pouvait «faire parler» Marius. On lui eût arraché les +ongles plutôt qu'une des trois syllabes sacrées dont se composait ce nom +ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et +silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci +de changé en Marius, qu'il avait une taciturnité rayonnante. + +Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses +bonheurs: + +Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite; + +Se parler longuement, et dans les plus minutieux détails, de gens qui ne +les intéressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce +ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien; + +Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons; + +Pour Cosette, écouter Marius parler politique; + +Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone; + +Considérer la même planète dans l'espace ou le même ver luisant dans +l'herbe; + +Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer; + +Etc., etc. + +Cependant diverses complications approchaient. + +Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des +Invalides; il marchait habituellement le front baissé; comme il allait +tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout près de +lui: + +--Bonsoir, monsieur Marius. + +Il leva la tête, et reconnut Éponine. + +Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas songé une seule fois à +cette fille depuis le jour où elle l'avait amené rue Plumet, il ne +l'avait point revue, et elle lui était complètement sortie de l'esprit. +Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son +bonheur présent, et pourtant il lui était gênant de la rencontrer. + +C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et +pure, conduit l'homme à un état de perfection; elle le conduit +simplement, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. Dans cette +situation, l'homme oublie d'être mauvais, mais il oublie aussi d'être +bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et +importuns, s'évanouissent. En tout autre temps Marius eût été bien autre +pour Éponine. Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clairement +rendu compte que cette Éponine s'appelait Éponine Thénardier, et qu'elle +portait un nom écrit dans le testament de son père, ce nom pour lequel +il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dévoué. Nous +montrons Marius tel qu'il était. Son père lui-même disparaissait un peu +dans son âme sous la splendeur de son amour. + +Il répondit avec quelque embarras: + +--Ah! c'est vous, Éponine? + +--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose? + +--Non, répondit-il. + +Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. Seulement, il sentait +qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu à Cosette, +que de dire vous à Éponine. + +Comme il se taisait, elle s'écria: + +--Dites donc.... + +Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles manquaient à cette +créature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire +et ne put. Elle reprit: + +--Eh bien!... + +Puis elle se tut encore et resta les yeux baissés. + +--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à coup brusquement, et elle +s'en alla. + + + + +Chapitre IV + +Cab roule en anglais et jappe en argot + + +Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut +indiquer à cause des événements graves qui étaient à cette époque +suspendus sur l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, Marius à la +nuit tombante suivait le même chemin que la veille avec les mêmes +pensées de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperçut, entre les +arbres du boulevard, Éponine qui venait à lui. Deux jours de suite, +c'était trop. Il se détourna vivement, quitta le boulevard, changea de +route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur. + +Cela fit qu'Éponine le suivit jusqu'à la rue Plumet, chose qu'elle +n'avait point faite encore. Elle s'était contentée jusque-là de +l'apercevoir à son passage sur le boulevard sans même chercher à le +rencontrer. La veille seulement, elle avait essayé de lui parler. + +Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. Elle le vit déranger le +barreau de la grille, et se glisser dans le jardin. + +--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison! + +Elle s'approcha de la grille, tâta les barreaux l'un après l'autre et +reconnut facilement celui que Marius avait dérangé. + +Elle murmura à demi-voix, avec un accent lugubre: + +--Pas de ça, Lisette! + +Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout à côté du barreau, +comme si elle le gardait. C'était précisément le point où la grille +venait toucher le mur voisin. Il y avait là un angle obscur où Éponine +disparaissait entièrement. + +Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en +proie à ses idées. + +Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet, +vieux bourgeois attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal famé, +côtoyant la grille du jardin, et arrivé à l'angle que la grille faisait +avec le mur, entendit une voix sourde et menaçante qui disait: + +--Je ne m'étonne plus s'il vient tous les soirs! + +Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas +regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas. + +Ce passant eut raison de se hâter, car, très peu d'instants après, six +hommes qui marchaient séparés et à quelque distance les uns des autres, +le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour une patrouille grise, +entrèrent dans la rue Plumet. + +Le premier qui arriva à la grille du jardin s'arrêta, et attendit les +autres; une seconde après, ils étaient tous les six réunis. + +Ces hommes se mirent à parler à voix basse. + +--C'est icicaille, dit l'un d'eux. + +--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre. + +--Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé une boulette que nous lui ferons +morfiler. + +--As-tu du mastic pour frangir la vanterne? + +--Oui. + +--La grille est vieille, reprit un cinquième qui avait une voix de +ventriloque. + +--Tant mieux, dit le second qui avait parlé. Elle ne criblera pas tant +sous la bastringue et ne sera pas si dure à faucher. + +Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit à visiter la +grille comme avait fait Éponine une heure auparavant, empoignant +successivement chaque barreau et les ébranlant avec précaution. Il +arriva ainsi au barreau que Marius avait descellé. Comme il allait +saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur +son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine, +et une voix enrouée lui dit sans crier: + +--Il y a un cab. + +En même temps il vit une fille pâle debout devant lui. + +L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se +hérissa hideusement; rien n'est formidable à voir comme les bêtes +féroces inquiètes; leur air effrayé est effrayant. Il recula, et bégaya: + +--Quelle est cette drôlesse? + +--Votre fille. + +C'était en effet Éponine qui parlait à Thénardier. + +À l'apparition d'Éponine, les cinq autres, c'est-à-dire Claquesous, +Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'étaient approchés sans +bruit, sans précipitation, sans dire une parole, avec la lenteur +sinistre propre à ces hommes de nuit. + +On leur distinguait je ne sais quels hideux outils à la main. Gueulemer +tenait une de ces pinces courbes que les rôdeurs appellent fanchons. + +--Ah çà, qu'est-ce que tu fais là? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu +folle? s'écria Thénardier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas. +Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de travailler? + +Éponine se mit à rire et lui sauta au cou. + +--Je suis là, mon petit père, parce que je suis là. Est-ce qu'il n'est +pas permis de s'asseoir sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne +devriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un +biscuit? Je l'avais dit à Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais +embrassez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a longtemps que je ne +vous ai vu! Vous êtes dehors, donc? + +Le Thénardier essaya de se débarrasser des bras d'Éponine et grommela: + +--C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas +dedans. À présent, va-t'en. + +Mais Éponine ne lâchait pas prise et redoublait ses caresses. + +--Mon petit père, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez +bien de l'esprit pour vous être tiré de là. + +Contez-moi ça! Et ma mère? où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles +de maman. + +Thénardier répondit: + +--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en. + +--Je ne veux pas m'en aller justement, fit Éponine avec une minauderie +d'enfant gâté, vous me renvoyez que voilà quatre mois que je ne vous ai +vu et que j'ai à peine eu le temps de vous embrasser. + +Et elle reprit son père par le cou. + +--Ah çà mais, c'est bête! dit Babet. + +--Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer. + +La voix de ventriloque scanda ce distique: + + + _Nous n'sommes pas le jour de l'an,_ + _À bécoter papa maman._ + + +Éponine se tourna vers les cinq bandits. + +--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour, +monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur +Gueulemer?--Comment ça va, Montparnasse? + +--Si, on te reconnaît! fit Thénardier. Mais bonjour, bonsoir, au large! +laisse-nous tranquilles. + +--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse. + +--Tu vois bien que nous avons à goupiner icigo, ajouta Babet. + +Éponine prit la main de Montparnasse. + +--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert. + +--Mon petit Montparnasse, répondit Éponine très doucement, il faut avoir +confiance dans les gens. Je suis la fille de mon père peut-être. +Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a chargée d'éclairer +l'affaire. + +Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle +connaissait Marius, cette affreuse langue lui était devenue impossible. + +Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un +squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua: + +--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit. +Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des +renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous +jure qu'il n'y a rien à faire dans cette maison-ci. + +--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer. + +--Non. Les personnes sont déménagées. + +--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet. + +Et il montra à Éponine, à travers le haut des arbres, une lumière qui se +promenait dans la mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui avait +veillé pour étendre du linge à sécher. + +Éponine tenta un dernier effort. + +--Eh bien, dit-elle, c'est du monde très pauvre, et une baraque où ils +n'ont pas le sou. + +--Va-t'en au diable! cria Thénardier. Quand nous aurons retourné la +maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas, +nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds +ou des broques. + +Et il la poussa pour passer outre. + +--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit Éponine, je vous en prie, vous +qui êtes bon enfant, n'entrez pas! + +--Prends donc garde, tu vas te couper! répliqua Montparnasse. + +Thénardier reprit avec l'accent décisif qu'il avait: + +--Décampe, la fée, et laisse les hommes faire leurs affaires. + +Éponine lâcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit: + +--Vous voulez donc entrer dans cette maison? + +--Un peu! fit le ventriloque en ricanant. + +Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six bandits armés +jusqu'aux dents et à qui la nuit donnait des visages de démons, et dit +d'une voix ferme et basse: + +--Eh bien, moi, je ne veux pas. + +Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque pourtant acheva son +ricanement. Elle reprit: + +--Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. Maintenant je parle. D'abord, +si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez à cette grille, je crie, +je cogne aux portes, je réveille le monde, je vous fais empoigner tous +les six, j'appelle les sergents de ville. + +--Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon et au ventriloque. + +Elle secoua la tête et ajouta: + +--À commencer par mon père. + +Thénardier s'approcha. + +--Pas si près, bonhomme! dit-elle. + +Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc? +Et il ajouta: + +--Chienne! + +Elle se mit à rire d'une façon terrible. + +--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au +chien, puisque je suis la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que +cela me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne +me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans +cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si vous approchez, +j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de +vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez où vous voudrez, mais +ne venez pas ici, je vous le défends! Vous à coups de couteau, moi à +coups de savate, ça m'est égal, avancez donc! + +Elle fit un pas vers les bandits, elle était effrayante, elle se remit à +rire. + +--Pardine! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai +froid. Sont-ils farces, ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à +une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des +chipies de maîtresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la +grosse voix, voilà-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien! + +Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, et dit: + +--Pas même de vous, mon père! + +Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes +prunelles de spectre: + +--Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur +le pavé, tuée à coups de surin par mon père, ou bien qu'on me trouve +dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou à l'île des Cygnes au +milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noyés! + +Force lui fut de s'interrompre, une toux sèche la prit, son souffle +sortait comme un râle de sa poitrine étroite et débile. + +Elle reprit: + +--Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous êtes six; moi je suis +tout le monde. + +Thénardier fit un mouvement vers elle. + +--Prochez pas cria-t-elle. + +Il s'arrêta, et lui dit avec douceur: + +--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma +fille, tu veux donc nous empêcher de travailler? Il faut pourtant que +nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amitié pour ton père? + +--Vous m'embêtez, dit Éponine. + +--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions.... + +--Crevez. + +Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant: + + _Mon bras si dodu,_ + _Ma jambe bien faite,_ + _Et le temps perdu._ + +Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle +balançait son pied d'un air d'indifférence. Sa robe trouée laissait voir +ses clavicules maigres. Le réverbère voisin éclairait son profil et son +attitude. On ne pouvait rien voir de plus résolu et de plus surprenant. + +Les six escarpes, interdits et sombres d'être tenus en échec par une +fille, allèrent sous l'ombre portée de la lanterne et tinrent conseil +avec des haussements d'épaule humiliés et furieux. + +Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche. + +--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est +amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer ça. Deux femmes, un +vieux qui loge dans une arrière-cour; il y a des rideaux pas mal aux +fenêtres. Le vieux doit être un guinal. Je crois l'affaire bonne. + +--Eh bien, entrez, vous autres, s'écria Montparnasse. Faites l'affaire. +Je resterai là avec la fille, et si elle bronche.... + +Il fit reluire au réverbère le couteau qu'il tenait ouvert dans sa +manche. + +Thénardier ne disait mot et semblait prêt à ce qu'on voudrait. + +Brujon, qui était un peu oracle et qui avait, comme on sait, «donné +l'affaire», n'avait pas encore parlé. Il paraissait pensif. Il passait +pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour +dévalisé, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre +il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande +autorité. + +Babet le questionna. + +--Tu ne dis rien, Brujon? + +Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tête de +plusieurs façons variées, et se décida enfin à élever la voix. + +--Voici: j'ai rencontré ce matin deux moineaux qui se battaient; ce +soir, je me cogne à une femme qui querelle. Tout ça est mauvais. +Allons-nous-en. + +Ils s'en allèrent. + +Tout en s'en allant, Montparnasse murmura: + +--C'est égal, si on avait voulu, j'aurais donné le coup de pouce. + +Babet lui répondit: + +--Moi pas. Je ne tape pas une dame. + +Au coin de la rue, ils s'arrêtèrent et échangèrent à voix sourde ce +dialogue énigmatique: + +--Où irons-nous coucher ce soir? + +--Sous Pantin. + +--As-tu sur toi la clef de la grille, Thénardier? + +--Pardi. + +Éponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin +par où ils étaient venus. Elle se leva et se mit à ramper derrière eux +le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au +boulevard. Là, ils se séparèrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer +dans l'obscurité où ils semblèrent fondre. + + + + +Chapitre V + +Choses de la nuit + + +Après le départ des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect +nocturne. + +Ce qui venait de se passer dans cette rue n'eût point étonné une forêt. +Les futaies, les taillis, les bruyères, les branches âprement +entre-croisées, les hautes herbes, existent d'une manière sombre; le +fourmillement sauvage entrevoit là les subites apparitions de +l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue à travers la +brume ce qui est au-delà de l'homme; et les choses ignorées de nous +vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hérissée et fauve +s'effare à de certaines approches où elle croit sentir le surnaturel. +Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystérieux +équilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La +bestialité buveuse de sang, les voraces appétits affamés en quête de la +proie, les instincts armés d'ongles et de mâchoires qui n'ont pour +source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquiétude +l'impassible linéament spectral rôdant sous un suaire, debout dans sa +vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et +terrible. Ces brutalités, qui ne sont que matière, craignent confusément +d'avoir affaire à l'immense obscurité condensée dans un être inconnu. +Une figure noire barrant le passage arrête net la bête farouche. Ce qui +sort du cimetière intimide et déconcerte ce qui sort de l'antre; le +féroce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule +rencontrée. + + + + +Chapitre VI + +Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette + + +Pendant que cette espèce de chienne à figure humaine montait la garde +contre la grille et que les six bandits lâchaient pied devant une fille, +Marius était près de Cosette. + +Jamais le ciel n'avait été plus constellé et plus charmant, les arbres +plus tremblants, la senteur des herbes plus pénétrante; jamais les +oiseaux ne s'étaient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux; +jamais toutes les harmonies de la sérénité universelle n'avaient mieux +répondu aux musiques intérieures de l'amour; jamais Marius n'avait été +plus épris, plus heureux, plus extasié. Mais il avait trouvé Cosette +triste. Cosette avait pleuré. Elle avait les yeux rouges. + +C'était le premier nuage dans cet admirable rêve. + +Le premier mot de Marius avait été: + +--Qu'as-tu? + +Et elle avait répondu: + +--Voilà. + +Puis elle s'était assise sur le banc près du perron, et pendant qu'il +prenait place tout tremblant auprès d'elle, elle avait poursuivi: + +--Mon père m'a dit ce matin de me tenir prête, qu'il avait des affaires, +et que nous allions peut-être partir. + +Marius frissonna de la tête aux pieds. + +Quand on est à la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on +est au commencement, partir, cela veut dire mourir. + +Depuis six semaines, Marius, peu à peu, lentement, par degrés, prenait +chaque jour possession de Cosette. Possession tout idéale, mais +profonde. Comme nous l'avons expliqué déjà, dans le premier amour, on +prend l'âme bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant +l'âme, quelquefois on ne prend pas l'âme du tout; les Faublas et les +Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par +bonheur un blasphème. Marius donc possédait Cosette, comme les esprits +possèdent; mais il l'enveloppait de toute son âme et la saisissait +jalousement avec une incroyable conviction. Il possédait son sourire, +son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues, +la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe +qu'elle avait au cou, toutes ses pensées. Ils étaient convenus de ne +jamais dormir sans rêver l'un de l'autre, et ils s'étaient tenus parole. +Il possédait donc tous les rêves de Cosette. Il regardait sans cesse et +il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle +avait à la nuque, et il se déclarait qu'il n'y avait pas un de ces +petits cheveux qui ne lui appartint à lui Marius. Il contemplait et il +adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses +manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrés dont il était le +maître. Il songeait qu'il était le seigneur de ces jolis peignes +d'écaille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait même, sourds +et confus bégayements de la volupté qui se faisait jour, qu'il n'y avait +pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son +corset, qui ne fût à lui. À côté de Cosette, il se sentait près de son +bien, près de sa chose, près de son despote et de son esclave. Il +semblait qu'ils eussent tellement mêlé leurs âmes que, s'ils eussent +voulu les reprendre, il leur eût été impossible de les +reconnaître.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je +t'assure que tu te trompes. Voilà bien moi.--Ce que tu prends pour toi, +c'est moi.--Marius était quelque chose qui faisait partie de Cosette et +Cosette était quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait +Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, posséder Cosette, cela pour lui +n'était pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet +enivrement, de cette possession virginale, inouïe et absolue, de cette +souveraineté, que ces mots: «Nous allons partir», tombèrent tout à coup, +et que la voix brusque de la réalité lui cria: Cosette n'est pas à toi! + +Marius se réveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons +dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement. + +Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main était +très froide. Elle lui dit à son tour: + +--Qu'as-tu? + +Il répondit, si bas que Cosette l'entendait à peine: + +--Je ne comprends pas ce que tu as dit. + +Elle reprit: + +--Ce matin mon père m'a dit de préparer toutes mes petites affaires et +de me tenir prête, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une +malle, qu'il était obligé de faire un voyage, que nous allions partir, +qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui, +de préparer tout cela d'ici à une semaine, et que nous irions peut-être +en Angleterre. + +--Mais c'est monstrueux! s'écria Marius. + +Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de +pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus +prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibère ou de Henri VIII +n'égalait en férocité celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en +Angleterre parce qu'il a des affaires. + +Il demanda d'une voix faible: + +--Et quand partirais-tu? + +--Il n'a pas dit quand. + +--Et quand reviendrais-tu? + +--Il n'a pas dit quand. + +Marius se leva, et dit froidement: + +--Cosette, irez-vous? + +Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et répondit +avec une sorte d'égarement: + +--Où? + +--En Angleterre? irez-vous? + +--Pourquoi me dis-tu vous? + +--Je vous demande si vous irez? + +--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains. + +--Ainsi vous irez? + +--Si mon père y va? + +--Ainsi, vous irez? + +Cosette prit la main de Marius et l'étreignit sans répondre. + +--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs. + +Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle +pâlit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurité. Elle +balbutia: + +--Que veux-tu dire? + +Marius la regarda, puis éleva lentement ses yeux vers le ciel et +répondit: + +--Rien. + +Quand sa paupière s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire +d'une femme qu'on aime a une clarté qu'on voit la nuit. + +--Que nous sommes bêtes! Marius, j'ai une idée. + +--Quoi? + +--Pars si nous partons! Je te dirai où. Viens me rejoindre où je serai! + +Marius était maintenant un homme tout à fait réveillé. Il était retombé +dans la réalité. Il cria à Cosette: + +--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai +pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus +de dix louis à Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais +j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit où il +manque des boutons par devant, ma chemise est toute déchirée; j'ai les +coudes percés, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y +pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misérable. Tu +ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le +jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de +quoi payer le passeport! + +Il se jeta contre un arbre qui était là, debout, les deux bras au-dessus +de sa tête, le front contre l'écorce, ne sentant ni le bois qui lui +écorchait la peau ni la fièvre qui lui martelait les tempes, immobile, +et prêt à tomber, comme la statue du désespoir. + +Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'éternité dans ces abîmes-là. +Enfin il se retourna. Il entendait derrière lui un petit bruit étouffé, +doux et triste. + +C'était Cosette qui sanglotait. + +Elle pleurait depuis plus de deux heures à côté de Marius qui songeait. + +Il vint à elle, tomba à genoux, et, se prosternant lentement, il prit le +bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa. + +Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments où la femme accepte, +comme une déesse sombre et résignée, la religion de l'amour. + +--Ne pleure pas, dit-il. + +Elle murmura: + +--Puisque je vais peut-être m'en aller, et que tu ne peux pas venir! + +Lui reprit: + +--M'aimes-tu? + +Elle lui répondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus +charmant qu'à travers les larmes: + +--Je t'adore! + +Il poursuivit avec un son de voix qui était une inexprimable caresse: + +--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer? + +--M'aimes-tu, toi? dit-elle. + +Il lui prit la main. + +--Cosette, je n'ai jamais donné ma parole d'honneur à personne, parce +que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon père est à côté. +Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacrée que, si tu t'en +vas, je mourrai. + +Il y eut dans l'accent dont il prononça ces paroles une mélancolie si +solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid +que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle +cessa de pleurer. + +--Maintenant écoute, dit-il. Ne m'attends pas demain. + +--Pourquoi? + +--Ne m'attends qu'après-demain. + +--Oh! pourquoi? + +--Tu verras. + +--Un jour sans te voir! mais c'est impossible. + +--Sacrifions un jour pour avoir peut-être toute la vie. + +Et Marius ajouta à demi-voix et en aparté: + +--C'est un homme qui ne change rien à ses habitudes, et il n'a jamais +reçu personne que le soir. + +--De quel homme parles-tu? demanda Cosette. + +--Moi? je n'ai rien dit. + +--Qu'est-ce que tu espères donc? + +--Attends jusqu'à après-demain. + +--Tu le veux? + +--Oui, Cosette. + +Elle lui prit la tête dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des +pieds pour être à sa taille, et cherchant à voir dans ses yeux son +espérance. + +Marius reprit: + +--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des +choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appelé Courfeyrac, rue +de la Verrerie, numéro 16. + +Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame +écrivit sur le plâtre du mur: + +_16, rue de la Verrerie_. + +Cosette cependant s'était remise à lui regarder dans les yeux. + +--Dis-moi ta pensée. Marius, tu as une pensée. Dis-la-moi. Oh! +dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit! + +--Ma pensée, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous +séparer. Attends-moi après-demain. + +--Qu'est-ce que je ferai jusque-là? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu +vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester +toute seule. Oh! que je vais être triste! Qu'est-ce que tu feras donc +demain soir, dis? + +--J'essayerai une chose. + +--Alors je prierai Dieu et je penserai à toi d'ici là pour que tu +réussisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon +maître. Je passerai ma soirée demain à chanter cette musique +_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrière +mon volet. Mais après-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai +à la nuit, à neuf heures précises, je t'en préviens. Mon Dieu! que c'est +triste que les jours soient longs! Tu entends, à neuf heures sonnant je +serai dans le jardin. + +--Et moi aussi. + +Et sans se l'être dit, mus par la même pensée, entraînés par ces +courants électriques qui mettent deux amants en communication +continuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans leur douleur, ils +tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs +lèvres s'étaient jointes pendant que leurs regards levés, débordant +d'extase et pleins de larmes, contemplaient les étoiles. + +Quand Marius sortit, la rue était déserte. C'était le moment où Éponine +suivait les bandits jusque sur le boulevard. + +Tandis que Marius rêvait, la tête appuyée contre l'arbre, une idée lui +avait traversé l'esprit; une idée, hélas! qu'il jugeait lui-même +insensée et impossible. Il avait pris un parti violent. + + + + +Chapitre VII + +Le vieux coeur et le jeune coeur en présence + + +Le père Gillenormand avait à cette époque ses quatre-vingt-onze ans bien +sonnés. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des +Filles-du-Calvaire, nº 6, dans cette vieille maison qui était à lui. +C'était, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent +la mort tout droits, que l'âge charge sans les faire plier, et que le +chagrin même ne courbe pas. + +Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon père baisse. Il ne +souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec +autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait à lui +ouvrir. La Révolution de Juillet l'avait à peine exaspéré pendant six +mois. Il avait vu presque avec tranquillité dans le _Moniteur_ cet +accouplement de mots: M. Humblot-Conté, pair de France. Le fait est que +le vieillard était rempli d'accablement. Il ne fléchissait pas, il ne se +rendait pas, ce n'était pas plus dans sa nature physique que dans sa +nature morale; mais il se sentait intérieurement défaillir. Depuis +quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec +la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait à la porte un +jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures +mornes, à se dire que pour peu que Marius se fît encore attendre...--Ce +n'était pas la mort qui lui était insupportable, c'était l'idée que +peut-être il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci +n'était pas entré un seul instant dans son cerveau jusqu'à ce jour; à +présent cette idée commençait à lui apparaître, et le glaçait. +L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et +vrais, n'avait fait qu'accroître son amour de grand-père pour l'enfant +ingrat qui s'en était allé comme cela. C'est dans les nuits de décembre, +par dix degrés de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand +était ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui +l'aïeul, vers son petit-fils;--je crèverais plutôt, disait-il. Il ne se +trouvait aucun tort, mais il ne songeait à Marius qu'avec un +attendrissement profond et le muet désespoir d'un vieux bonhomme qui +s'en va dans les ténèbres. + +Il commençait à perdre ses dents, ce qui s'ajoutait à sa tristesse. + +M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer à lui-même, car il en eut été +furieux et honteux, n'avait jamais aimé une maîtresse comme il aimait +Marius. + +Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme +la première chose qu'il voulait voir en s'éveillant, un ancien portrait +de son autre fille, celle qui était morte, madame Pontmercy, portrait +fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce +portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considérant: + +--Je trouve qu'il lui ressemble. + +--À ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui. + +Le vieillard ajouta: + +--Et à lui aussi. + +Une fois, comme il était assis, les deux genoux l'un contre l'autre et +l'oeil presque fermé, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua +à lui dire: + +--Mon père, est-ce que vous en voulez toujours autant?... + +Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin. + +--À qui? demanda-t-il. + +--À ce pauvre Marius? + +Il souleva sa vieille tête, posa son poing amaigri et ridé sur la table, +et cria de son accent le plus irrité et le plus vibrant: + +--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drôle, un mauvais gueux, +un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans âme, un orgueilleux, un +méchant homme! + +Et il se détourna pour que sa fille ne vît pas une larme qu'il avait +dans les yeux. + +Trois jours après, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre +heures pour dire à sa fille à brûle-pourpoint: + +--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais +m'en parler. + +La tante Gillenormand renonça à toute tentative et porta ce diagnostic +profond:--Mon père n'a jamais beaucoup aimé ma soeur depuis sa sottise. +Il est clair qu'il déteste Marius. + +«Depuis sa sottise», signifiait: depuis qu'elle avait épousé le colonel. + +Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait +échoué dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de +lanciers, à Marius. Le remplaçant Théodule n'avait point réussi. M. +Gillenormand n'avait pas accepté le quiproquo. Le vide du coeur ne +s'accommode point d'un bouche-trou. Théodule, de son côté, tout en +flairant l'héritage, répugnait à la corvée de plaire. Le bonhomme +ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant +Théodule était gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon +vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des maîtresses, c'est vrai, +et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal. +Toutes ses qualités avaient un défaut. M. Gillenormand était excédé de +l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de +sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait +quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout +bonnement impossible. Le père Gillenormand avait fini par dire à sa +fille:--J'en ai assez, du Théodule. J'ai peu de goût pour les gens de +guerre en temps de paix. Reçois-les si tu veux. Je ne sais pas si je +n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traîneurs de sabre. Le +cliquetis des lames dans la bataille est moins misérable, après tout, +que le tapage des fourreaux sur le pavé. Et puis, se cambrer comme un +matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une +cuirasse, c'est être ridicule deux fois. Quand on est un véritable +homme, on se tient à égale distance de la fanfaronnade et de la +mièvrerie. Ni fier-à-bras, ni joli coeur. Garde ton Théodule pour toi. + +Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se +trouva que M. Gillenormand, qui était grand-père jusqu'au bout des +ongles, n'était pas grand-oncle du tout. + +Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Théodule n'avait +servi qu'à lui faire mieux regretter Marius. + +Un soir, c'était le 4 juin, ce qui n'empêchait pas que le père +Gillenormand n'eût un très bon feu dans sa cheminée, il avait congédié +sa fille qui cousait dans la pièce voisine. Il était seul dans sa +chambre à bergerades, les pieds sur ses chenets, à demi enveloppé dans +son vaste paravent de Coromandel à neuf feuilles, accoudé à sa table où +brûlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son +fauteuil de tapisserie, un livre à la main, mais ne lisant pas. Il était +vêtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait à un antique +portrait de Garat. Cela l'eût fait suivre dans les rues, mais sa fille +le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette +d'évêque, qui cachait ses vêtements. Chez lui, excepté pour se lever et +se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air +vieux_, disait-il. + +Le père Gillenormand songeait à Marius amoureusement et amèrement, et, +comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait +toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en était à ce +point où l'on cherche à prendre son parti et à accepter ce qui déchire. +Il était en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de +raison pour que Marius revînt, que s'il avait dû revenir, il l'aurait +déjà fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer à l'idée +que c'était fini, et qu'il mourrait sans revoir «ce monsieur». Mais +toute sa nature se révoltait; sa vieille paternité n'y pouvait +consentir.--Quoi! disait-il, c'était son refrain douloureux, il ne +reviendra pas!--Sa tête chauve était tombée sur sa poitrine, et il +fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et +irrité. + +Au plus profond de cette rêverie, son vieux domestique, Basque, entra et +demanda: + +--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius? + +Le vieillard se dressa sur son séant, blême et pareil à un cadavre qui +se lève sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflué à son +coeur. Il bégaya: + +--Monsieur Marius quoi? + +--Je ne sais pas, répondit Basque intimidé et décontenancé par l'air du +maître, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a +là un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius. + +Le père Gillenormand balbutia à voix basse: + +--Faites entrer. + +Et il resta dans la même attitude, la tête branlante, l'oeil fixé sur la +porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'était Marius. + +Marius s'arrêta à la porte comme attendant qu'on lui dît d'entrer. + +Son vêtement presque misérable ne s'apercevait pas dans l'obscurité que +faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave, +mais étrangement triste. + +Le père Gillenormand, hébété de stupeur et de joie, resta quelques +instants sans voir autre chose qu'une clarté comme lorsqu'on est devant +une apparition. Il était prêt à défaillir; il apercevait Marius à +travers un éblouissement. C'était bien lui, c'était bien Marius! + +Enfin! après quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un +coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingué, grandi, homme fait, +l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras, +de l'appeler, de se précipiter, ses entrailles se fondirent en +ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et débordaient de sa +poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux +lèvres, et par le contraste qui était le fond de sa nature, il en sortit +une dureté. Il dit brusquement: + +--Qu'est-ce que vous venez faire ici? + +Marius répondit avec embarras: + +--Monsieur.... + +M. Gillenormand eût voulu que Marius se jetât dans ses bras. Il fut +mécontent de Marius et de lui-même. Il sentit qu'il était brusque et que +Marius était froid. C'était pour le bonhomme une insupportable et +irritante anxiété de se sentir si tendre et si éploré au dedans et de ne +pouvoir être que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit +Marius avec un accent bourru: + +--Alors pourquoi venez-vous? + +Cet «alors» signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius +regarda son aïeul à qui la pâleur faisait un visage de marbre. + +--Monsieur.... + +Le vieillard reprit d'une voix sévère: + +--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts? + +Il croyait mettre Marius sur la voie et que «l'enfant» allait fléchir. +Marius frissonna; c'était le désaveu de son père qu'on lui demandait; il +baissa les yeux et répondit: + +--Non, monsieur. + +--Et alors, s'écria impétueusement le vieillard avec une douleur +poignante et pleine de colère, qu'est-ce que vous me voulez? + +Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui +tremblait: + +--Monsieur, ayez pitié de moi. + +Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tôt, il l'eût attendri, mais il +venait trop tard. L'aïeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses +deux mains, ses lèvres étaient blanches, son front vacillait, mais sa +haute taille dominait Marius incliné. + +--Pitié de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la pitié au +vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors; +vous allez au spectacle, au bal, au café, au billard, vous avez de +l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous êtes joli garçon; moi je crache +en plein été sur mes tisons; vous êtes riche des seules richesses qu'il +y ait, moi j'ai toutes les pauvretés de la vieillesse, l'infirmité, +l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil +vif, la force, l'appétit, la santé, la gaîté, une forêt de cheveux +noirs; moi je n'ai même plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je +perds mes jambes, je perds la mémoire, il y a trois noms de rues que je +confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue +Saint-Claude, j'en suis là; vous avez devant vous tout l'avenir plein de +soleil, moi je commence à n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la +nuit; vous êtes amoureux, Ça va sans dire, moi, je ne suis aimé de +personne au monde, et vous me demandez de la pitié! Parbleu, Molière a +oublié ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais, +messieurs les avocats, je vous fais mon sincère compliment. Vous êtes +drôles. + +Et l'octogénaire reprit d'une voix courroucée et grave: + +--Ah çà, qu'est-ce que vous me voulez? + +--Monsieur, dit Marius, je sais que ma présence vous déplaît, mais je +viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller +tout de suite. + +Vous êtes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en +aller? + +Ceci était la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du +coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc à mon cou_! M. +Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le +quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa dureté le chassait, +il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa +douleur se tournait immédiatement en colère, sa dureté en augmentait. Il +eût voulu que Marius comprît, et Marius ne comprenait pas; ce qui +rendait le bonhomme furieux. Il reprit: + +--Comment! vous m'avez manqué, à moi, votre grand-père, vous avez quitté +ma maison pour aller on ne sait où, vous avez désolé votre tante, vous +avez été, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garçon, +faire le muscadin, rentrer à toutes les heures, vous amuser, vous ne +m'avez pas donné signe de vie, vous avez fait des dettes sans même me +dire de les payer, vous vous êtes fait casseur de vitres et tapageur, +et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre +chose à me dire que cela! + +Cette façon violente de pousser le petit-fils à la tendresse ne +produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras, +geste qui, chez lui, était particulièrement impérieux, et apostropha +Marius amèrement: + +--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien +quoi? qu'est-ce? Parlez. + +--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va +tomber dans un précipice, je viens vous demander la permission de me +marier. + +M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte. + +--Faites venir ma fille. + +Une seconde après, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand +n'entra pas, mais se montra; Marius était debout, muet, les bras +pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait +en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui +dit: + +--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se +marier. Voilà. Allez-vous-en. + +Le son de voix bref et rauque du vieillard annonçait une étrange +plénitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effaré, parut +à peine le reconnaître, ne laissa pas échapper un geste ni une syllabe, +et disparut au souffle de son père plus vite qu'un fétu devant +l'ouragan. + +Cependant le père Gillenormand était revenu s'adosser à la cheminée. + +--Vous marier! à vingt et un ans! Vous avez arrangé cela! Vous n'avez +plus qu'une permission à demander! une formalité. Asseyez-vous, +monsieur. Eh bien, vous avez eu une révolution depuis que je n'ai eu +l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez dû être +content. N'êtes-vous pas républicain depuis que vous êtes baron? Vous +accommodez cela. La république fait une sauce à la baronnie. Êtes-vous +décoré de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici +tout près, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la rue des Nonaindières, un +boulet incrusté dans le mur au troisième étage d'une maison avec cette +inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah! +ils font de jolies choses, vos amis! À propos, ne font-ils pas une +fontaine à la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez +vous marier? à qui? peut-on sans indiscrétion demander à qui? + +Il s'arrêta, et, avant que Marius eût eu le temps de répondre, il ajouta +violemment: + +--Ah çà, vous avez un état? une fortune faite? combien gagnez-vous dans +votre métier d'avocat? + +--Rien, dit Marius avec une sorte de fermeté et de résolution presque +farouche. + +--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous +fais? + +Marius ne répondit point. M. Gillenormand continua: + +--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche? + +--Comme moi. + +--Quoi! pas de dot? + +--Non. + +--Des espérances? + +--Je ne crois pas. + +--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le père? + +--Je ne sais pas. + +--Et comment s'appelle-t-elle? + +--Mademoiselle Fauchelevent. + +--Fauchequoi? + +--Fauchelevent. + +--Pttt! fit le vieillard. + +--Monsieur! s'écria Marius. + +M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle à lui-même. + +--C'est cela, vingt et un ans, pas d'état, douze cents livres par an, +madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la +fruitière. + +--Monsieur, reprit Marius, dans l'égarement de la dernière espérance qui +s'évanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, à +mains jointes, monsieur, je me mets à vos pieds, permettez-moi de +l'épouser. + +Le vieillard poussa un éclat de rire strident et lugubre à travers +lequel il toussait et parlait. + +--Ah! ah! ah! vous vous êtes dit: Pardine! je vais aller trouver cette +vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas +mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation +respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est égal, je lui dirai: +Vieux crétin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier, +j'ai envie d'épouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe +quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, ça va, j'ai +envie de jeter à l'eau ma carrière, mon avenir, ma jeunesse, ma vie, +j'ai envie de faire un plongeon dans la misère avec une femme au cou, +c'est mon idée, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile +consentira. Va, mon garçon, comme tu voudras, attache-toi ton pavé, +épouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais! + +--Mon père! + +--Jamais! + +À l'accent dont ce «jamais» fut prononcé, Marius perdit tout espoir. Il +traversa la chambre à pas lents, la tête ployée, chancelant, plus +semblable encore à quelqu'un qui se meurt qu'à quelqu'un qui s'en va. M. +Gillenormand le suivait des yeux, et au moment où la porte s'ouvrait et +où Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacité sénile +des vieillards impérieux et gâtés, saisit Marius au collet, le ramena +énergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit: + +--Conte-moi ça! + +C'était ce seul mot, _mon père_, échappé à Marius, qui avait fait cette +révolution. + +Marius le regarda égaré. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait +plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aïeul avait fait place au +grand-père. + +--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout! +Sapristi! que les jeunes gens sont bêtes! + +--Mon père! reprit Marius. + +Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement. + +--Oui, c'est ça! appelle-moi ton père, et tu verras! + +Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert, +de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du +découragement à l'espérance, en fut comme étourdi et enivré. Il était +assis près de la table, la lumière des bougies faisait saillir le +délabrement de son costume que le père Gillenormand considérait avec +étonnement. + +--Eh bien, mon père, dit Marius. + +--Ah çà, interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou? +Tu es mis comme un voleur. + +Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table: + +--Tiens, voilà cent louis, achète-toi un chapeau. + +--Mon père, poursuivit Marius, mon bon père, si vous saviez! je l'aime. +Vous ne vous figurez pas, la première fois que je l'ai vue, c'était au +Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande +attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis +devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois +maintenant, tous les jours, chez elle, son père ne sait pas, imaginez +qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir, +son père veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais +aller voir mon grand-père et lui conter la chose. Je deviendrais fou +d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais à l'eau. Il +faut absolument que je l'épouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voilà +toute la vérité, je ne crois pas que j'aie oublié quelque chose. Elle +demeure dans un jardin où il y a une grille, rue Plumet. C'est du côté +des Invalides. + +Le père Gillenormand s'était assis radieux près de Marius. Tout en +l'écoutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en même temps +une longue prise de tabac. À ce mot, rue Plumet, il interrompit son +aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux. + +--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une +caserne par là?--Mais oui, c'est ça. Ton cousin Théodule m'en a parlé. +Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une +fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la +rue Blomet.--Voilà que ça me revient. J'en ai entendu parler de cette +petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Paméla. Tu +n'as pas mauvais goût. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce +dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'où +cela a été. Enfin ça ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire. +Il se vante. Marius! je trouve ça très bien qu'un jeune homme comme toi +soit amoureux. C'est de ton âge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin. +Je t'aime mieux épris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de +monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en +fait de sans-culottes, je n'ai jamais aimé que les femmes. Les jolies +filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection à +ça. Quant à la petite, elle te reçoit en cachette du papa. C'est dans +l'ordre. J'ai eu des histoires comme ça, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu +ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec férocité; on ne se +précipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et à +monsieur le maire avec son écharpe. On est tout bêtement un garçon +d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'épousez pas. On vient +trouver le grand-père qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours +quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-père, +voilà. Et le grand-père dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se +passe et que vieillesse se casse. J'ai été jeune, tu seras vieux. Va, +mon garçon, tu rendras ça à ton petit-fils. Voilà deux cents pistoles. +Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se +passer. On n'épouse point, mais ça n'empêche pas. Tu me comprends? + +Marius, pétrifié et hors d'état d'articuler une parole, fit de la tête +signe que non. + +Le bonhomme éclata de rire, cligna sa vieille paupière, lui donna une +tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystérieux et +rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'épaules: + +--Bêta! fais-en ta maîtresse. + +Marius pâlit. Il n'avait rien compris à tout ce que venait de dire son +grand-père. Ce rabâchage de rue Blomet, de Paméla, de caserne, de +lancier, avait passé devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout +cela ne pouvait se rapporter à Cosette qui était un lys. Le bonhomme +divaguait. Mais cette divagation avait abouti à un mot que Marius avait +compris et qui était une mortelle injure à Cosette. Ce mot, _fais-en ta +maîtresse_, entra dans le coeur du sévère jeune homme comme une épée. + +Il se leva, ramassa son chapeau qui était à terre, et marcha vers la +porte d'un pas assuré et ferme. Là il se retourna, s'inclina +profondément devant son grand-père, redressa la tête, et dit: + +--Il y a cinq ans, vous avez outragé mon père; aujourd'hui vous outragez +ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu. + +Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras, +essaya de se lever, et, avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte +s'était refermée et Marius avait disparu. + +Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroyé sans +pouvoir parler ni respirer, comme si un poing fermé lui serrait le +gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut à la porte autant +qu'on peut courir à quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria: + +--Au secours! au secours! + +Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un râle lamentable: + +--Courez après lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est +fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra +plus! + +Il alla à la fenêtre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles +mains chevrotantes, se pencha plus d'à mi-corps pendant que Basque et +Nicolette le retenaient par-derrière, et cria: + +--Marius! Marius! Marius! Marius! + +Mais Marius ne pouvait déjà plus entendre, et tournait en ce moment-là +même l'angle de la rue Saint-Louis. + +L'octogénaire porta deux ou trois fois ses deux mains à ses tempes avec +une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un +fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tête et +agitant les lèvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et +dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait à +la nuit. + + + + +Livre neuvième--Où vont-ils? + + + + +Chapitre I + +Jean Valjean + + +Ce même jour, vers quatre heures de l'après-midi, Jean Valjean était +assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ +de Mars. Soit prudence, soit désir de se recueillir, soit tout +simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui +s'introduisent peu à peu dans toutes les existences, il sortait +maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et +un pantalon de toile grise, et sa casquette à longue visière lui cachait +le visage. Il était à présent calme et heureux du côté de Cosette; ce +qui l'avait quelque peu effrayé et troublé s'était dissipé; mais, depuis +une semaine ou deux, des anxiétés d'une autre nature lui étaient venues. +Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperçu Thénardier; +grâce à son déguisement, Thénardier ne l'avait point reconnu; mais +depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait +maintenant la certitude que Thénardier rôdait dans le quartier. Ceci +avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thénardier là, +c'étaient tous les périls à la fois. En outre Paris n'était pas +tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvénient pour +quiconque avait quelque chose à cacher dans sa vie que la police était +devenue très inquiète et très ombrageuse, et qu'en cherchant à dépister +un homme comme Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien découvrir un homme +comme Jean Valjean. Jean Valjean s'était décidé à quitter Paris, et même +la France, et à passer en Angleterre. Il avait prévenu Cosette. Avant +huit jours il voulait être parti. Il s'était assis sur le Champ de Mars, +roulant dans son esprit toutes sortes de pensées, Thénardier, la police, +le voyage, et la difficulté de se procurer un passeport. + +À tous ces points de vue, il était soucieux. + +Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il était +encore tout chaud, avait ajouté à son éveil. Le matin de ce même jour, +seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les +volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperçu tout à coup cette +ligne gravée sur la muraille, probablement avec un clou. + +_16, rue de la Verrerie_. + +Cela était tout récent, les entailles étaient blanches dans le vieux +mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur était poudrée de fin +plâtre frais. Cela probablement avait été écrit là dans la nuit. +Qu'était-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour +lui? Dans tous les cas, il était évident que le jardin était violé, et +que des inconnus y pénétraient. Il se rappela les incidents bizarres qui +avaient déjà alarmé la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il +se garda bien de parler à Cosette de la ligne écrite au clou sur le mur, +de peur de l'effrayer. + +Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, à une ombre que le soleil +projetait, que quelqu'un venait de s'arrêter sur la crête du talus +immédiatement derrière lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier +plié en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'eût lâché +au-dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia, et y lut ce mot +écrit en grosses lettres au crayon: + +DÉMÉNAGEZ. + +Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus; +il chercha autour de lui et aperçut une espèce d'être plus grand qu'un +enfant, plus petit qu'un homme, vêtu d'une blouse grise et d'un pantalon +de velours de coton couleur poussière, qui enjambait le parapet et se +laissait glisser dans le fossé du Champ de Mars. + +Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif. + + + + +Chapitre II + +Marius + + +Marius était parti désolé de chez M. Gillenormand. Il y était entré avec +une espérance bien petite; il en sortait avec un désespoir immense. + +Du reste, et ceux qui ont observé les commencements du coeur humain le +comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Théodule, +n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le poète +dramatique pourrait en apparence espérer quelques complications de cette +révélation faite à brûle-pourpoint au petit-fils par le grand-père. Mais +ce que le drame y gagnerait, la vérité le perdrait. Marius était dans +l'âge où, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'âge où +l'on croit tout. Les soupçons ne sont autre chose que des rides. La +première jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur +Candide. Soupçonner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius eût +faits plus aisément. + +Il se mit à marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il +ne pensa à rien dont il pût se souvenir. À deux heures du matin il +rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habillé sur son matelas. Il +faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant +qui laisse aller et venir les idées dans le cerveau. Quand il se +réveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tête, tout +prêts à sortir et très affairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et +Combeferre. + +Courfeyrac lui dit: + +--Viens-tu à l'enterrement du général Lamarque? + +Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois. + +Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans sa poche les pistolets +que Javert lui avait confiés lors de l'aventure du 3 février et qui +étaient restés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore chargés. Il +serait difficile de dire quelle pensée obscure il avait dans l'esprit en +les emportant. + +Toute la journée il rôda sans savoir où; il pleuvait par instants, il ne +s'en apercevait point; il acheta pour son dîner une flûte d'un sou chez +un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il paraît qu'il prit un +bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments où l'on +a une fournaise sous le crâne. Marius était dans un de ces moments-là. +Il n'espérait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas +depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il +n'avait plus qu'une idée claire,--c'est qu'à neuf heures il verrait +Cosette. Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; après, +l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus +déserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits étranges. Il +sortait la tête hors de sa rêverie et disait: Est-ce qu'on se bat? + +À la nuit tombante, à neuf heures précises, comme il l'avait promis à +Cosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia +tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il +allait la revoir; toute autre pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une +joie inouïe et profonde. Ces minutes où l'on vit des siècles ont +toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment où elles passent +elles emplissent entièrement le coeur. + +Marius dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Cosette +n'était pas à la place où elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le +fourré et alla à l'enfoncement près du perron.--Elle m'attend là, +dit-il.--Cosette n'y était pas. Il leva les yeux et vit que les volets +de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était +désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d'amour, ivre, +épouvanté, exaspéré de douleur et d'inquiétude, comme un maître qui +rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa, +il frappa encore, au risque de voir la fenêtre s'ouvrir et la face +sombre du père apparaître et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'était +plus rien auprès de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva +la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! répéta-t-il +impérieusement. On ne répondit pas. C'était fini. Personne dans le +jardin; personne dans la maison. + +Marius fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire, +aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de +pierre où il avait passé tant d'adorables heures près de Cosette. Alors +il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de +résolution, il bénit son amour dans le fond de sa pensée, et il se dit +que, puisque Cosette était partie, il n'avait plus qu'à mourir. + +Tout à coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui +criait à travers les arbres: + +--Monsieur Marius! + +Il se dressa. + +--Hein? dit-il. + +--Monsieur Marius, êtes-vous là? + +--Oui. + +--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent à la +barricade de la rue de la Chanvrerie. + +Cette voix ne lui était pas entièrement inconnue. Elle ressemblait à la +voix enrouée et rude d'Éponine. Marius courut à la grille, écarta le +barreau mobile, passa sa tête au travers et vit quelqu'un, qui lui parut +être un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crépuscule. + + + + +Chapitre III + +M. Mabeuf + + +La bourse de Jean Valjean fut inutile à M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa +vénérable austérité enfantine, n'avait point accepté le cadeau des +astres; il n'avait point admis qu'une étoile pût se monnayer en louis +d'or. Il n'avait pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de +Gavroche. Il avait porté la bourse au commissaire de police du quartier, +comme objet perdu mis par le trouveur à la disposition des réclamants. +La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la +réclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf. + +Du reste, M. Mabeuf avait continué de descendre. + +Les expériences sur l'indigo n'avaient pas mieux réussi au Jardin des +plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, il +devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les +termes de son loyer. Le mont-de-piété, au bout des treize mois écoulés, +avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait +fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter +même les exemplaires dépareillés de sa _Flore_ qu'il possédait encore, +il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte, +comme _défets._ Il ne lui était plus rien resté de l'oeuvre de toute sa +vie. Il se mit à manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que +cette chétive ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et le laissa +en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renoncé aux +deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il +dînait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers +meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de +vêtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il +avait encore ses livres les plus précieux, parmi lesquels plusieurs +d'une haute rareté, entre autres _les Quadrains historiques de la +Bible_, édition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse, +_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec dédicace à la +reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignité de l'ambassadeur_ +par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un +Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus +Manutianis;_ enfin un Diogène Laërce, imprimé à Lyon en 1644, et où se +trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizième siècle, du +Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si +fructueusement consultés par Henri Estienne, et tous les passages en +dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le célèbre manuscrit du +douzième siècle de la bibliothèque de Naples. M. Mabeuf ne faisait +jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas +brûler de chandelle. Il semblait qu'il n'eût plus de voisins, on +l'évitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misère d'un enfant +intéresse une mère, la misère d'un jeune homme intéresse une jeune +fille, la misère d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de toutes +les détresses la plus froide. Cependant le père Mabeuf n'avait pas +entièrement perdu sa sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque +vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il +considérait le Diogène Laërce, qui était un exemplaire unique. Son +armoire vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé en dehors de +l'indispensable. + +Un jour la mère Plutarque lui dit: + +--Je n'ai pas de quoi acheter le dîner. + +Ce qu'elle appelait le dîner, c'était un pain et quatre ou cinq pommes +de terre. + +--À crédit? fit M. Mabeuf. + +--Vous savez bien qu'on me refuse. + +M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l'un +après l'autre, comme un père obligé de décimer ses enfants les +regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son +bras, et sortit. Il rentra deux heures après n'ayant plus rien sous le +bras, posa trente sous sur la table et dit: + +--Vous ferez à dîner. + +À partir de ce moment, la mère Plutarque vit s'abaisser sur le candide +visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus. + +Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M. +Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pièce d'argent. Comme +les libraires brocanteurs le voyaient forcé de vendre, ils lui +rachetaient vingt sous ce qu'il avait payé vingt francs, quelquefois aux +mêmes libraires. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il +disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je +ne sais quelle arrière-espérance d'arriver à la fin de ses jours avant +d'arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois +pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit +trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait +acheté quarante sous rue des Grès.--Je dois cinq sous, dit-il tout +rayonnant à la mère Plutarque. Ce jour-là il ne dîna point. + +Il était de la Société d'horticulture. On y savait son dénûment. Le +président de cette société le vint voir, lui promit de parler de lui au +ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc! +s'écria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un +bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain +M. Mabeuf reçut une invitation à dîner chez le ministre. Il montra en +tremblant de joie la lettre à la mère Plutarque.--Nous sommes sauvés! +dit-il. Au jour fixé, il alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa +cravate chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses souliers cirés à +l'oeuf étonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas même le +ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une +parole, il entendit la femme du ministre, belle dame décolletée dont il +n'avait osé s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur? +Il s'en retourna chez lui à pied, à minuit, par une pluie battante. Il +avait vendu un Elzévir pour payer son fiacre en allant. + +Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire +quelques pages de son Diogène Laërce. Il savait assez de grec pour jouir +des particularités du texte qu'il possédait. Il n'avait plus maintenant +d'autre joie. Quelques semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère +Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas +de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi +acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le médecin avait +ordonné une potion fort chère. Et puis, la maladie s'aggravait, il +fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, il n'y avait plus +rien. Le dernier volume était parti. Il ne lui restait que le Diogène +Laërce. + +Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'était le 4 juin +1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint +avec cent francs. Il posa la pile de pièces de cinq francs sur la table +de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une +parole. + +Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la borne renversée dans son +jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matinée immobile, +le front baissé, l'oeil vaguement fixé sur ses plates-bandes flétries. +Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir. +Dans l'après-midi, des bruits extraordinaires éclatèrent dans Paris. +Cela ressemblait à des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude. + +Le père Mabeuf leva la tête. Il aperçut un jardinier qui passait, et +demanda: + +--Qu'est-ce que c'est? + +Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos, et de l'accent le plus +paisible: + +--Ce sont des émeutes. + +--Comment! des émeutes? + +--Oui. On se bat. + +--Pourquoi se bat-on? + +--Ah! dame! fit le jardinier. + +--De quel côté? reprit M. Mabeuf. + +--Du côté de l'Arsenal. + +Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement +un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est +vrai et s'en alla d'un air égaré. + + + + +Livre dixième--Le 5 juin 1832 + + + + +Chapitre I + +La surface de la question + + +De quoi se compose l'émeute? De rien et de tout. D'une électricité +dégagée peu à peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui +erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui +parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions +qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte. + +Où? + +Au hasard. À travers l'État, à travers les lois, à travers la prospérité +et l'insolence des autres. + +Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations +émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés, +les aveuglements généreux; la curiosité, le goût du changement, la soif +de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plaît à lire l'affiche +d'un nouveau spectacle et qu'on aime au théâtre le coup de sifflet du +machiniste; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute +vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite; les malaises, les +songes creux, les ambitions entourées d'escarpements; quiconque espère +d'un écroulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue +qui prend feu, tels sont les éléments de l'émeute. + +Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les êtres qui +rôdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohèmes, gens sans +aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un désert +de maisons sans autre toit que les froides nuées du ciel, ceux qui +demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les +inconnus de la misère et du néant, les bras nus, les pieds nus, +appartiennent à l'émeute. + +Quiconque a dans l'âme une révolte secrète contre un fait quelconque de +l'État, de la vie ou du sort, confine à l'émeute, et, dès qu'elle +paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon. + +L'émeute est une sorte de trombe de l'atmosphère sociale qui se forme +brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans +son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit, +déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives, +l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille. + +Malheur à celui qu'elle emporte comme à celui qu'elle vient heurter! +Elle les brise l'un contre l'autre. + +Elle communique à ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance +extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des événements; +elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et +d'un portefaix un général. + +Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point +de vue du pouvoir, un peu d'émeute est souhaitable. Système: l'émeute +raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle éprouve +l'armée; elle concentre la bourgeoisie; elle étire les muscles de la +police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une +gymnastique; c'est presque de l'hygiène. Le pouvoir se porte mieux après +une émeute comme l'homme après une friction. + +L'émeute, il y a trente ans, était envisagée à d'autres points de vue +encore. + +Il y a pour toute chose une théorie qui se proclame elle-même «le bon +sens»; Philinte contre Alceste; médiation offerte entre le vrai et le +faux; explication, admonition, atténuation un peu hautaine qui, parce +qu'elle est mélangée de blâme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est +souvent que la pédanterie. Toute une école politique, appelée juste +milieu, est sortie de là. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le +parti de l'eau tiède. Cette école, avec sa fausse profondeur, toute de +surface, qui dissèque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du +haut d'une demi-science, les agitations de la place publique. + +À entendre cette école: «Les émeutes qui compliquèrent le fait de 1830 +ôtèrent à ce grand événement une partie de sa pureté. La révolution de +Juillet avait été un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du +ciel bleu. Elles firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent +dégénérer en querelle cette révolution d'abord si remarquable par +l'unanimité. Dans la révolution de Juillet, comme dans tout progrès par +saccades, il y avait eu des fractures secrètes; l'émeute les rendit +sensibles. On put dire: Ah! ceci est cassé. Après la révolution de +Juillet, on ne sentait que la délivrance; après les émeutes, on sentit +la catastrophe. + +«Toute émeute ferme les boutiques, déprime le fonds, consterne la +bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, précipite les +faillites; plus d'argent; les fortunes privées inquiètes, le crédit +public ébranlé, l'industrie déconcertée, les capitaux reculant, le +travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les +villes. De là des gouffres. On a calculé que le premier jour d'émeute +coûte à la France vingt millions, le deuxième quarante, le troisième +soixante. Une émeute de trois jours coûte cent vingt millions, +c'est-à-dire, à ne voir que le résultat financier, équivaut à un +désastre, naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une flotte de +soixante vaisseaux de ligne. + +«Sans doute, historiquement, les émeutes eurent leur beauté; la guerre +des pavés n'est pas moins grandiose et pas moins pathétique que la +guerre des buissons; dans l'une il y a l'âme des forêts, dans l'autre le +coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les émeutes +éclairèrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus +originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté +orageuse, les étudiants prouvant que la bravoure fait partie de +l'intelligence, la garde nationale inébranlable, des bivouacs de +boutiquiers, des forteresses de gamins, le mépris de la mort chez des +passants. Écoles et légions se heurtaient. Après tout, entre les +combattants, il n'y avait qu'une différence d'âge; c'est la même race; +ce sont les mêmes hommes stoïques qui meurent à vingt ans pour leurs +idées, à quarante ans pour leurs familles. L'armée, toujours triste dans +les guerres civiles, opposait la prudence à l'audace. Les émeutes, en +même temps qu'elles manifestèrent l'intrépidité populaire, firent +l'éducation du courage bourgeois. + +«C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang versé? Et au sang versé +ajoutez l'avenir assombri, le progrès compromis, l'inquiétude parmi les +meilleurs, les libéraux honnêtes désespérant, l'absolutisme étranger +heureux de ces blessures faites à la révolution par elle-même, les +vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez +Paris grandi peut-être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajoutez, car +il faut tout dire, les massacres qui déshonoraient trop souvent la +victoire de l'ordre devenu féroce sur la liberté devenue folle. Somme +toute, les émeutes ont été funestes.» + +Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à peu +près de peuple, se contente si volontiers. + +Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large et par conséquent trop +commode: les émeutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement +populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une émeute +coûte autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la +question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fléau que +l'émeute n'est calamité? Et puis, toutes les émeutes sont-elles +calamités? Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt millions? +L'établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux +milliards. Même à prix égal, nous préférerions le 14 juillet. D'ailleurs +nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont +que des mots. Une émeute étant donnée, nous l'examinons en elle-même. +Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire exposée plus haut, il n'est +question que de l'effet, nous cherchons la cause. + +Nous précisons. + + + + +Chapitre II + +Le fond de la question + + +Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a +tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en +justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se +lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la +prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la +souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est +insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon +que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles +sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la +foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence +semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte +défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et +dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les +choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant, +peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et +absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts, +les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des +multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné +par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est +l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre +Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection. +Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb, +c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait +pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique +avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons +d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que +toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse +fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par +exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation +des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif, +au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône, +tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour! +Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux +potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde +blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la +Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon, +assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de +Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du +brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le +bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du +tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des +cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le +branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du +progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté +vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est +mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie +de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de +la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du +droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre +Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute. + +De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être, +comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le +plus fatal des attentats. + +Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique; +l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille. + +La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac +est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant. + +Parfois, insurrection, c'est résurrection. + +La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument +moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre +mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples, +chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui +est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il +y avait Juvénal. + +Le _facit indignatio_ remplace les Gracques. + +Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des +_Annales_. + +Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi, +accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de +la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur +Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de +l'Apocalypse. + +Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas +le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui +écrit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain. + +Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de +même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans +l'entaille une prose concentrée qui morde. + +Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole +enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style +quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce +silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en +airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la +concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose +célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran. + +La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui +sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine +suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure +dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras +raccourci. + +L'honnêteté d'un grand coeur, condensée en justice et en vérité, +foudroie. + +Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas +historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César +et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble +mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles, +règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand; +Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre +l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être +injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne, +les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en +Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là +une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur +l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de +Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie. + +Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de +génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale +est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien +ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal, +soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette +ignominie sans réplique. + +Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et +sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la +laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du +despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le +maître; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les +consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous +Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale, +tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente +propre aux aires d'aigle. + +De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à +l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît. + +Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même +que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est +la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison. + +Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel; +l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est +Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à +l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes, +n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute, +Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste. +Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond, +elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente, +quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant +aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de +vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi, +le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon +but, le massacrer est un mauvais moyen. + +Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10 +août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le +droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection +est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle +aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces +hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse, +la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une +longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa +transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse +allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque +fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais. + +Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela +d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant +le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des +guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel +est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est +Demain. + +Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la +seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui +tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le +maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche, +aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à +coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion. + +Alors le bourgeois crie: Vive le peuple! + +Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de +juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection? + +C'est une insurrection. + +Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement +redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les +faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la +forme émeute et le fond insurrection. + +Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son +extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient +qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un +reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en +un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours +nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix +comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point +d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies. + +Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des +Parisiens appelle _l'époque des émeutes_, est à coup sûr une heure +caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle. + +Un dernier mot avant d'entrer dans le récit. + +Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité +dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps +et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la +palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons +l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements +et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite _des +émeutes_ abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires, +par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être +tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les +particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des +faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La +plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le +lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons +dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire +raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans +les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté +et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6 +juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le +sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette +effrayante aventure publique. + + + + +Chapitre III + +Un enterrement: occasion de renaître + + +Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les +esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement, +Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous +l'avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon; quand elle +est chargée, il suffit d'une étincelle qui tombe, le coup part. En juin +1832, l'étincelle fut la mort du général Lamarque. + +Lamarque était un homme de renommée et d'action. Il avait eu +successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux +bravoures nécessaires aux deux époques, la bravoure des champs de +bataille et la bravoure de la tribune. Il était éloquent comme il avait +été vaillant; on sentait une épée dans sa parole. Comme Foy, son +devancier, après avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la +liberté. Il siégeait entre la gauche et l'extrême gauche, aimé du peuple +parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aimé de la foule parce +qu'il avait bien servi l'Empereur. Il était, avec les comtes Gérard et +Drouet, un des maréchaux _in petto_ de Napoléon. Les traités de 1815 le +soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une +haine directe qui plaisait à la multitude; et depuis dix-sept ans, à +peine attentif aux événements intermédiaires, il avait majestueusement +gardé la tristesse de Waterloo. Dans son agonie, à sa dernière heure, il +avait serré contre sa poitrine une épée que lui avaient décernée les +officiers des Cent-Jours. Napoléon était mort en prononçant le mot +_armée_, Lamarque en prononçant le mot _patrie_. + +Sa mort, prévue, était redoutée du peuple comme une perte et du +gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce +qui est amer, le deuil peut se tourner en révolte. C'est ce qui arriva. + +La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour l'enterrement de +Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher, +prit un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de rues s'emplit de +rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le +valet de leur établi «pour enfoncer les portes». Un d'eux s'était fait +un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en +aiguisant le tronçon. Un autre, dans la fièvre «d'attaquer», couchait +depuis trois jours tout habillé. Un charpentier nommé Lombier +rencontrait un camarade qui lui demandait: Où vas-tu?--Eh bien! je n'ai +pas d'armes.--Et puis? Je vais à mon chantier chercher mon compas.--Pour +quoi faire?--Je ne sais pas, disait Lombier. Un nommé Jacqueline, homme +d'expédition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:--Viens, +toi!--Il payait dix sous de vin, et disait:--As-tu de +l'ouvrage?--Non.--Va chez Filspierre, entre la barrière Montreuil et la +barrière Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez +Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus _faisaient +la poste_, c'est-à-dire couraient chez l'un et chez l'autre pour +rassembler leur monde. Chez Barthélemy, près la barrière du Trône, chez +Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On +les entendait se dire:--_Où as-tu ton pistolet?--Sous ma blouse. Et +toi?--Sous ma chemise_, Rue Traversière, devant l'atelier Roland, et +cour de la Maison-Brûlée devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des +groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain +Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les +maîtres le renvoyant «parce qu'il fallait tous les jours se disputer +avec lui». Mavot fut tué le lendemain dans la barricade de la rue +Ménilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait +Mavot, et à cette question: Quel est ton but? +répondait:--_L'insurrection_. Des ouvriers rassemblés au coin de la rue +de Bercy attendaient un nommé Lemarin, agent révolutionnaire pour le +faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'échangeaient presque +publiquement. + +Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie et de soleil, le convoi +du général Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle, +un peu accrue par les précautions. Deux bataillons, tambours drapés, +fusils renversés, dix mille gardes nationaux, le sabre au côté, les +batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le +cercueil. Le corbillard était traîné par des jeunes gens. Les officiers +des Invalides le suivaient immédiatement, portant des branches de +laurier. Puis venait une multitude innombrable, agitée, étrange, les +sectionnaires des Amis du Peuple, l'École de droit, l'École de médecine, +les réfugiés de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens, +allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les +bannières possibles, des enfants agitant des branches vertes, des +tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grève en ce +moment-là même, des imprimeurs reconnaissables à leurs bonnets de +papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris, +agitant presque tous des bâtons, quelques-uns des sabres, sans ordre et +pourtant avec une seule âme, tantôt une cohue, tantôt une colonne. Des +pelotons se choisissaient des chefs; un homme, armé d'une paire de +pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue +dont les files s'écartaient devant lui. Sur les contre-allées des +boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur +les toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux +étaient pleins d'anxiété. Une foule armée passait, une foule effarée +regardait. + +De son côté le gouvernement observait. Il observait, la main sur la +poignée de l'épée. On pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes +pleines, fusils et mousquetons chargés, place Louis XV, quatre escadrons +de carabiniers, en selle et clairons en tête, dans le pays latin et au +Jardin des plantes, la garde municipale, échelonnée de rue en rue, à la +Halle-aux-vins un escadron de dragons, à la Grève une moitié du 12ème +léger, l'autre moitié à la Bastille, le 6ème dragons aux Célestins, de +l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes était +consigné dans les casernes, sans compter les régiments des environs de +Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaçante +vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la +banlieue. + +Divers bruits circulaient dans le cortège. On parlait de menées +légitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la +mort à cette minute même où la foule le désignait pour l'empire. Un +personnage resté inconnu annonçait qu'à l'heure dite deux contremaîtres +gagnés ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui +dominait sur les fronts découverts de la plupart des assistants, c'était +un enthousiasme mêlé d'accablement. On voyait aussi çà et là, dans cette +multitude en proie à tant d'émotions violentes, mais nobles, de vrais +visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il +y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font +monter dans l'eau des nuages de boue. Phénomène auquel ne sont point +étrangères les polices «bien faites». + +Le cortège chemina, avec une lenteur fébrile, de la maison mortuaire par +les boulevards jusqu'à la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la +pluie ne faisait rien à cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil +promené autour de la colonne Vendôme, des pierres jetées au duc de +Fitz-James aperçu à un balcon le chapeau sur la tête, le coq gaulois +arraché d'un drapeau populaire et traîné dans la boue, un sergent de +ville blessé d'un coup d'épée à la Porte Saint-Martin, un officier du +12ème léger disant tout haut: Je suis républicain, l'École polytechnique +survenant après sa consigne forcée, les cris: vive l'École +polytechnique! vive la République! marquèrent le trajet du convoi. À la +Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du +faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortège et un +certain bouillonnement terrible commença à soulever la foule. + +On entendit un homme qui disait à un autre:--Tu vois bien celui-là avec +sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il paraît +que cette même barbiche rouge s'est retrouvée plus tard avec la même +fonction dans une autre émeute, l'affaire Quénisset. + +Le corbillard dépassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit +pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. Là il s'arrêta. En +ce moment cette foule vue à vol d'oiseau eût offert l'aspect d'une +comète dont la tête était à l'esplanade et dont la queue développée sur +le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard +jusqu'à la porte Saint-Martin. Un cercle se traça autour du corbillard. +La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu à Lamarque. Ce +fut un instant touchant et auguste, toutes les têtes se découvrirent, +tous les coeurs battaient. Tout à coup un homme à cheval, vêtu de noir, +parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec +une pique surmontée d'un bonnet rouge. Lafayette détourna la tête. +Excelmans quitta le cortège. + +Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au +pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent à des houles remua +la multitude. Deux cris prodigieux s'élevèrent:--_Lamarque au +Panthéon!--Lafayette à l'hôtel de ville_!--Des jeunes gens, aux +acclamations de la foule, s'attelèrent et se mirent à traîner Lamarque +dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre +par le quai Morland. + +Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et +l'on se montrait un Allemand nommé Ludwig Snyder, mort centenaire +depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait +combattu à Trenton sous Washington, et sous Lafayette à Brandywine. + +Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'ébranlait et +venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des +Célestins et se déployaient le long du quai Morland. Le peuple qui +traînait Lafayette les aperçut brusquement au coude du quai et cria: les +dragons! les dragons! Les dragons s'avançaient au pas, en silence, +pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux +porte-crosse, avec un air d'attente sombre. + +À deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre où était +Lafayette chemina jusqu'à eux, ils ouvrirent les rangs, le laissèrent +passer, et se refermèrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule +se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur. + +Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire. +C'est le moment ténébreux où deux nuées se mêlent. Les uns racontent +qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du côté de l'Arsenal, les +autres qu'un coup de poignard fut donné par un enfant à un dragon. Le +fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le +chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa +fenêtre rue Contrescarpe, le troisième brûla l'épaulette d'un officier; +une femme cria: _On commence trop tôt!_ et tout à coup on vit du côté +opposé au quai Morland un escadron de dragons qui était resté dans la +caserne déboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le +boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui. + +Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, les pierres pleuvent, la +fusillade éclate, beaucoup se précipitent au bas de la berge et passent +le petit bras de la Seine aujourd'hui comblé; les chantiers de l'île +Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hérissent de +combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une +barricade s'ébauche, les jeunes gens refoulés passent le pont +d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde +municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se +disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins +de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on résiste. +La colère emporte l'émeute comme le vent emporte le feu. + + + + +Chapitre IV + +Les bouillonnements d'autrefois + + +Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une +émeute. Tout éclate partout à la fois. Était-ce prévu? oui. Était-ce +préparé? non. D'où cela sort-il? des pavés. D'où cela tombe-t-il? des +nues. Ici l'insurrection a le caractère d'un complot; là d'une +improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le +mène où il veut. Début plein d'épouvante où se mêle une sorte de gaîté +formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les +étalages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isolés; des +gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochères; on +entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: _Il va y +avoir du train!_ + +Un quart d'heure n'était pas écoulé, voici ce qui se passait presque en +même temps sur vingt points de Paris différents. + +Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, à +barbes et à cheveux longs, entraient dans un estaminet et en +ressortaient un moment après, portant un drapeau tricolore horizontal +couvert d'un crêpe et ayant à leur tête trois hommes armés, l'un d'un +sabre, l'autre d'un fusil, le troisième d'une pique. + +Rue des Nonaindières, un bourgeois bien vêtu, qui avait du ventre, la +voix sonore, le crâne chauve, le front élevé, la barbe noire et une de +ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement +des cartouches aux passants. + +Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un +drapeau noir où on lisait ces mots en lettres blanches: _République ou +la mort_. Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar, +apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on +distinguait des lettres d'or, le mot _section_ avec un numéro. Un de ces +drapeaux était rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc. + +On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois +boutiques d'armuriers, la première rue Beaubourg, la deuxième rue +Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille +mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils, +presque tous à deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois +pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la +bayonnette. + +Vis-à-vis le quai de la Grève, des jeunes gens armés de mousquets, +s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet +à rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient à faire des +cartouches. Une de ces femmes a raconté: _Je ne savais pas ce que +c'était que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit_. + +Un rassemblement enfonçait une boutique de curiosités rue des +Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques. + +Le cadavre d'un maçon tué d'un coup de fusil gisait rue de la Perle. + +Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards, +dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants, +ouvriers, étudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations, +criaient: aux armes! brisaient les réverbères, dételaient les voitures, +dépavaient les rues, enfonçaient les portes des maisons, déracinaient +les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient +pavés, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades. + +On forçait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur +faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on écrivait +avec du blanc d'Espagne sur la porte: _les armes sont livrées_. +Quelques-uns signaient «de leurs noms» des reçus du fusil et du sabre, +et disaient: _envoyez-les chercher demain à la mairie_. On désarmait +dans les rues les sentinelles isolées et les gardes nationaux allant à +leur municipalité. On arrachait les épaulettes aux officiers. Rue du +Cimetière-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi +par une troupe armée de bâtons et de fleurets, se réfugia à grand'peine +dans une maison d'où il ne put sortir qu'à la nuit, et déguisé. + +Dans le quartier Saint-Jacques, les étudiants sortaient par essaims de +leurs hôtels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au café du Progrès ou +descendaient au café des Sept-Billards, rue des Mathurins. Là, devant +les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des +armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des +barricades. Sur un seul point, les habitants résistaient, à l'angle des +rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc où ils détruisaient eux-mêmes la +barricade. Sur un seul point, les insurgés pliaient; ils abandonnaient +une barricade commencée rue du Temple après avoir fait feu sur un +détachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la +Corderie. Le détachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un +paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes +nationaux déchirèrent le drapeau et en remportèrent les lambeaux à la +pointe de leurs bayonnettes. + +Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait à +la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte, +comme une foule d'éclairs dans un seul roulement de tonnerre. + +En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le +seul quartier des halles. Au centre était cette fameuse maison nº 50, +qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui, +flanquée d'un côté par une barricade à Saint-Merry et de l'autre par une +barricade à la rue Maubuée, commandait trois rues, la rue des Arcis, la +rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front. +Deux barricades en équerre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur +la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue +Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres +quartiers de Paris, au Marais, à la montagne Sainte-Geneviève; une, rue +Ménilmontant, où l'on voyait une porte cochère arrachée de ses gonds; +une autre près du petit pont de l'Hôtel-Dieu faite avec une écossaise +dételée et renversée, à trois cents pas de la préfecture de police. + +À la barricade de la rue des Ménétriers, un homme bien mis distribuait +de l'argent aux travailleurs. À la barricade de la rue Greneta, un +cavalier parut et remit à celui qui paraissait le chef de la barricade +un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.--_Voilà_, dit-il, +_pour payer les dépenses, le vin, et coetera_. Un jeune homme blond, +sans cravate, allait d'une barricade à l'autre portant des mots d'ordre. +Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tête, posait des +sentinelles. Dans l'intérieur, en deçà barricades, les cabarets et les +loges de portiers étaient convertis en corps de garde. Du reste l'émeute +se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues +étroites, inégales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, étaient +admirablement choisies; les environs des halles en particulier, réseau +de rues plus embrouillé qu'une forêt. La société des Amis du Peuple +avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier +Sainte-Avoye. Un homme tué rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un +plan de Paris. + +Ce qui avait réellement pris la direction de l'émeute, c'était une sorte +d'impétuosité inconnue qui était dans l'air. L'insurrection, +brusquement, avait bâti les barricades d'une main et de l'autre saisi +presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme +une traînée de poudre qui s'allume, les insurgés avaient envahi et +occupé, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale, +tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le +Château-d'Eau, toutes les rues près des halles; sur la rive gauche, la +caserne des Vétérans, Sainte-Pélagie, la place Maubert, la poudrière des +Deux-Moulins, toutes les barrières. À cinq heures du soir ils étaient +maîtres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs +éclaireurs touchaient la place des Victoires, et menaçaient la Banque, +la caserne des Petits-Pères, l'hôtel des Postes. Le tiers de Paris était +à l'émeute. + +Sur tous les points la lutte était gigantesquement engagée; et, des +désarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers +vivement envahies, il résultait ceci que le combat commencé à coups de +pierres continuait à coups de fusil. + +Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de +bataille. L'émeute était à un bout, la troupe au bout opposé. On se +fusillait d'une grille à l'autre. Un observateur, un rêveur, l'auteur de +ce livre, qui était allé voir le volcan de près, se trouva dans le +passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles +que le renflement des demi-colonnes qui séparent les boutiques; il fut +près d'une demi-heure dans cette situation délicate. + +Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et +s'armaient en hâte, les légions sortaient des mairies, les régiments +sortaient des casernes. Vis-à-vis le passage de l'Ancre un tambour +recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, était assailli par +une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui +prenaient son sabre. Un autre était tué rue Grenier-Saint-Lazare. Rue +Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un après l'autre. +Plusieurs gardes municipaux, blessés rue des Lombards, rétrogradaient. + +Devant la Cour-Batave, un détachement de gardes nationaux trouvait un +drapeau rouge portant cette inscription: _Révolution républicaine_, nº +127. Était-ce une révolution en effet? + +L'insurrection s'était fait du centre de Paris une sorte de citadelle +inextricable, tortueuse, colossale. + +Là était le foyer, là était évidemment la question. Tout le reste +n'était qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se déciderait là, +c'est qu'on ne s'y battait pas encore. + +Dans quelques régiments, les soldats étaient incertains, ce qui ajoutait +à l'obscurité effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation +populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralité du 53ème de +ligne. Deux hommes intrépides et éprouvés par les grandes guerres, le +maréchal de Lobau et le général Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous +Lobau. D'énormes patrouilles, composées de bataillons de la ligne +enfermés dans des compagnies entières de garde nationale, et précédées +d'un commissaire de police en écharpe, allaient reconnaître les rues +insurgées. De leur côté, les insurgés posaient des vedettes au coin des +carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des +barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une +armée dans la main, hésitait; la nuit allait venir et l'on commençait à +entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le +maréchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre. + +Ces vieux matelots-là, habitués à la manoeuvre correcte et n'ayant pour +ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles, +sont tout désorientés en présence de cette immense écume qu'on appelle +la colère publique. Le vent des révolutions n'est pas maniable. + +Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hâte et en désordre. +Un bataillon du 12ème léger venait au pas de course de Saint-Denis, le +14ème de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'école +militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de +Vincennes. + +La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe était plein de +sérénité. + + + + +Chapitre V + +Originalité de Paris + + +Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une +insurrection. Hors des quartiers insurgés, rien n'est d'ordinaire plus +étrangement calme que la physionomie de Paris pendant une émeute. Paris +s'accoutume très vite à tout,--ce n'est qu'une émeute,--et Paris a tant +d'affaires qu'il ne se dérange pas pour si peu. Ces villes colossales +peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent +seules contenir en même temps la guerre civile et on ne sait quelle +bizarre tranquillité. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand +on entend le tambour, le rappel, la générale, le boutiquier se borne à +dire: + +--Il paraît qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin. + +Ou: + +--Faubourg Saint-Antoine. + +Souvent il ajoute avec insouciance: + +--Quelque part par là. + +Plus tard, quand on distingue le vacarme déchirant et lugubre de la +mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit: + +--Ça chauffe donc? Tiens, ça chauffe? + +Un moment après, si l'émeute approche et gagne, il ferme précipitamment +sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est-à-dire met ses +marchandises en sûreté et risque sa personne. + +On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on +prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille +crible les façades des maisons, les balles tuent les gens dans leur +alcôve, les cadavres encombrent le pavé. À quelques rues de là, on +entend le choc des billes de billard dans les cafés. + +Les curieux causent et rient à deux pas de ces rues pleines de guerre; +les théâtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres +cheminent; les passants vont dîner en ville. Quelquefois dans le +quartier même où l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour +laisser passer une noce. + +Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux +homme infirme traînant une charrette à bras surmontée d'un chiffon +tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide +quelconque, allait et venait de la barricade à la troupe et de la troupe +à la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantôt au +gouvernement, tantôt à l'anarchie. + +Rien n'est plus étrange; et c'est là le caractère propre des émeutes de +Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela +deux choses, la grandeur de Paris, et sa gaîté. Il faut la ville de +Voltaire et de Napoléon. + +Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande +ville sentit quelque chose qui était peut-être plus fort qu'elle. Elle +eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les +plus «désintéressés», les portes, les fenêtres et les volets fermés en +plein jour. Les courageux s'armèrent, les poltrons se cachèrent. Le +passant insouciant et affairé disparut. Beaucoup de ces rues étaient +vides comme à quatre heures du matin. On colportait des détails +alarmants, on répandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ étaient maîtres +de la Banque;--que, rien qu'au cloître de Saint-Merry, ils étaient six +cents, retranchés et crénelés dans l'église;--que la ligne n'était pas +sûre;--qu'Armand Carrel avait été voir le maréchal Clausel, et que le +maréchal avait dit: _Ayez d'abord un régiment;_--que Lafayette était +malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis à vous. Je vous +suivrai partout où il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se +tenir sur ses gardes; qu'à la nuit il y aurait des gens qui pilleraient +les maisons isolées dans les coins déserts de Paris (ici on +reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mêlée au +gouvernement);--qu'une batterie avait été établie rue +Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu'à minuit, +ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient à la fois +sur le centre de l'émeute, la première venant de la Bastille, la +deuxième de la porte Saint-Martin, la troisième de la Grève, la +quatrième des halles;--que peut-être aussi les troupes évacueraient +Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui +arriverait, mais qu'à coup sûr, cette fois, c'était grave.--On se +préoccupait des hésitations du maréchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il +pas tout de suite?--Il est certain qu'il était profondément absorbé. Le +vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu. + +Le soir vint, les théâtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient +d'un air irrité; on fouillait les passants; on arrêtait les suspects. Il +y avait à neuf heures plus de huit cents personnes arrêtées; la +préfecture de police était encombrée, la Conciergerie encombrée, la +Force encombrée. À la Conciergerie, en particulier, le long souterrain +qu'on nomme la rue de Paris était jonché de bottes de paille sur +lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon, +Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remuée par tous +ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers +couchaient en plein air dans les préaux les uns sur les autres. +L'anxiété était partout, et un certain tremblement, peu habituel à +Paris. + +On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mères +s'inquiétaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas +rentré!_ Il y avait à peine au loin quelques rares roulements de +voitures. On écoutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les +tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait: +_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les +clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de +Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes armés +surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez +vous! Et l'on se hâtait de verrouiller les portes. On disait: Comment +cela finira-t-il? D'instant en instant, à mesure que la nuit tombait, +Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de +l'émeute. + + + + +Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan + + + + +Chapitre I + +Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de Gavroche. +Influence d'un académicien sur cette poésie + + +À l'instant où l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la +troupe devant l'Arsenal, détermina un mouvement d'avant en arrière dans +la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des +boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tête du convoi, ce fut un +effrayant reflux. La cohue s'ébranla, les rangs se rompirent, tous +coururent, partirent, s'échappèrent, les uns avec les cris de l'attaque, +les autres avec la pâleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les +boulevards se divisa en un clin d'oeil, déborda à droite et à gauche et +se répandit en torrents dans deux cents rues à la fois avec le +ruissellement d'une écluse lâchée. En ce moment un enfant déguenillé qui +descendait par la rue Ménilmontant, tenant à la main une branche de +faux-ébénier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de +Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de +bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. Il jeta sa branche fleurie sur le +pavé, et cria: + +--Mère chose, je vous emprunte votre machin. + +Et il se sauva avec le pistolet. + +Deux minutes après, un flot de bourgeois épouvantés qui s'enfuyait par +la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son +pistolet et qui chantait: + + _La nuit on ne voit rien,_ + _Le jour on voit très bien,_ + _D'un écrit apocryphe_ + _Le bourgeois s'ébouriffe,_ + _Pratiquez la vertu,_ + _Tutu chapeau pointu!_ + +C'était le petit Gavroche qui s'en allait en guerre. + +Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet n'avait pas de chien. + +De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes +les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous +l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. Gavroche d'ailleurs était au +courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mêlait +son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri +des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le répertoire +des oiseaux avec le répertoire des ateliers. Il connaissait des rapins, +tribu contiguë à la sienne. Il avait, à ce qu'il paraît, été trois mois +apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur +Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche était un gamin de lettres. + +Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit +pluvieuse où il avait offert à deux mioches l'hospitalité de son +éléphant, c'était pour ses propres frères qu'il avait fait office de +providence. Ses frères le soir, son père le matin; voilà quelle avait +été sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il était +retourné en hâte à l'éléphant, en avait artistement extrait les deux +mômes, avait partagé avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait +inventé, puis s'en était allé, les confiant à cette bonne mère la rue +qui l'avait à peu près élevé lui-même. En les quittant, il leur avait +donné rendez-vous pour le soir au même endroit, et leur avait laissé +pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je +m'esbigne, ou, comme on dit à la cour, je file. Les mioches, si vous ne +retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai à souper +et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramassés par quelque sergent de +ville et mis au dépôt, ou volés par quelque saltimbanque, ou simplement +égarés dans l'immense casse-tête chinois parisien, n'étaient pas +revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces +perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines +s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. Il lui était arrivé plus d'une +fois de se gratter le dessus de la tête et de dire: Où diable sont mes +deux enfants? + +Cependant, il était parvenu, son pistolet au poing, rue du +Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une +boutique ouverte, et, chose digne de réflexion, une boutique de +pâtissier. C'était une occasion providentielle de manger encore un +chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrêta, +tâta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva +rien, pas un sou, et se mit à crier: Au secours! + +Il est dur de manquer le gâteau suprême. + +Gavroche n'en continua pas moins son chemin. + +Deux minutes après, il était rue Saint-Louis. En traversant la rue du +Parc-Royal il sentit le besoin de se dédommager du chausson de pommes +impossible, et il se donna l'immense volupté de déchirer en plein jour +les affiches de spectacle. + +Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'êtres bien portants qui lui +parurent des propriétaires, il haussa les épaules et cracha au hasard +devant lui cette gorgée de bile philosophique: + +--Ces rentiers, comme c'est gras! Ça se gave. Ça patauge dans les bons +dîners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent +rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre. + + + + +Chapitre II + +Gavroche en marche + + +L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient à la main en pleine rue +est une telle fonction publique que Gavroche sentait croître sa verve à +chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il +chantait: + +--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cassé +mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'à +se bien tenir, je vas leur éternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce +que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons +pas de respect aux chiens. Avec ça que je voudrais bien en avoir un à +mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça chauffe, ça jette un +petit bouillon, ça mijote. Il est temps d'écumer le pot. En avant les +hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la +patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais +c'est égal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du +despotisme. + +En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait +s'étant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pavé, et releva +l'homme, puis il aida à relever le cheval. Après quoi il ramassa son +pistolet et reprit son chemin. + +Rue de Thorigny, tout était paix et silence. Cette apathie, propre au +Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commères +causaient sur le pas d'une porte. L'Écosse a des trios de sorcières, +mais Paris a des quatuor de commères; et le «tu seras roi» serait tout +aussi lugubrement jeté à Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'à +Macbeth dans la bruyère d'Armuyr. Ce serait à peu près le même +croassement. + +Les commères de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs +affaires. C'étaient trois portières et une chiffonnière avec sa hotte et +son crochet. + +Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la +vieillesse qui sont la caducité, la décrépitude, la ruine et la +tristesse. + +La chiffonnière était humble. Dans ce monde en plein vent, la +chiffonnière salue, la portière protège. Cela tient au coin de la borne +qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la +fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bonté dans le +balai. + +Cette chiffonnière était une hotte reconnaissante, et elle souriait, +quel sourire! aux trois portières. Il se disait des choses comme ceci: + +--Ah çà, votre chat est donc toujours méchant? + +--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des +chiens. C'est les chiens qui se plaignent. + +--Et le monde aussi. + +--Pourtant les puces de chat ne vont pas après le monde. + +--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle +une année où il y avait tant de chiens qu'on a été obligé de le mettre +dans les journaux. C'était du temps qu'il y avait aux Tuileries de +grands moutons qui traînaient la petite voiture du roi de Rome. Vous +rappelez-vous le roi de Rome? + +--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux. + +--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII. + +--C'est la viande qui est chère, mame Patagon! + +--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur +horrible. On n'a plus que de la réjouissance. + +Ici la chiffonnière intervint: + +--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On +ne jette plus rien. On mange tout. + +--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulême. + +--Ah, Ça C'est vrai, répondit la chiffonnière avec déférence, moi j'ai +un état. + +Il y eut une pause, et la chiffonnière, cédant à ce besoin d'étalage qui +est le fond de l'homme, ajouta: + +--Le matin en rentrant, j'épluche l'hotte, je fais mon treillage +(probablement triage). Ça fait des tas dans ma chambre. Je mets les +chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans +mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le +coin de la fenêtre, les choses bonnes à manger dans mon écuelle, les +morceaux de verre dans la cheminée, les savates derrière la porte, et +les os sous mon lit. + +Gavroche, arrêté derrière, écoutait: + +--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à parler politique? + +Une bordée l'assaillit, composée d'une huée quadruple. + +--En voilà encore un scélérat! + +--Qu'est-ce qu'il a donc à son moignon? Un pistolet? + +--Je vous demande un peu, ce gueux de môme! + +--Ça n'est pas tranquille si ça ne renverse pas l'autorité. + +Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute représaille, à soulever le +bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande. + +La chiffonnière cria: + +--Méchant va-nu-pattes! + +Celle qui répondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une +contre l'autre avec scandale: + +--Il va y avoir des malheurs, c'est sûr. Le galopin d'à côté qui a une +barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en +bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le +bras à un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passée une +révolution à... à... à...--où est le veau!--à Pontoise. Et puis le +voyez-vous là avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il paraît +qu'il y a des canons tout plein les Célestins. Comment voulez-vous que +fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour +déranger le monde, quand on commençait à être un peu tranquille après +tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine +que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout ça va encore faire +renchérir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir +guillotiner, malfaiteur! + +--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire. + +Et il passa outre. + +Quand il fut rue Pavée, la chiffonnière lui revint à l'esprit, et il eut +ce soliloque: + +--Tu as tort d'insulter les révolutionnaires, mère Coin-de-la-Borne. Ce +pistolet-là, c'est dans ton intérêt. C'est pour que tu aies dans ta +hotte plus de choses bonnes à manger. + +Tout à coup il entendit du bruit derrière lui; c'était la portière +Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en +criant: + +--Tu n'es qu'un bâtard! + +--Ça, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manière profonde. + +Peu après, il passait devant l'hôtel Lamoignon. Là il poussa cet appel: + +--En route pour la bataille! + +Et il fut pris d'un accès de mélancolie. Il regarda son pistolet d'un +air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir. + +--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas. + +Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche très maigre vint à +passer. Gavroche s'apitoya. + +--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc avalé un tonneau qu'on te +voit tous les cerceaux. + +Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais. + + + + +Chapitre III + +Juste indignation d'un perruquier + + +Le digne perruquier qui avait chassé les deux petits auxquels Gavroche +avait ouvert l'intestin paternel de l'éléphant, était en ce moment dans +sa boutique occupé à raser un vieux soldat légionnaire qui avait servi +sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parlé au +vétéran de l'émeute, puis du général Lamarque, et de Lamarque on était +venu à l'Empereur. De là une conversation de barbier à soldat, que +Prudhomme, s'il eût été présent, eût enrichie d'arabesques, et qu'il eût +intitulée: _Dialogue du rasoir et du sabre_. + +--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il à +cheval? + +--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais. + +--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux? + +Le jour où il m'a donné la croix, j'ai remarqué sa bête. C'était une +jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles très écartées, +la selle profonde, une fine tête marquée d'une étoile noire, le cou très +long, les genoux fortement articulés, les côtes saillantes, les épaules +obliques, l'arrière-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de +haut. + +--Joli cheval, fit le perruquier. + +--C'était la bête de sa majesté. + +Le perruquier sentit qu'après ce mot, un peu de silence était +convenable, il s'y conforma, puis reprit: + +--L'Empereur n'a été blessé qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur? + +Le vieux soldat répondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui +y a été. + +--Au talon. À Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce +jour-là. Il était propre comme un sou. + +--Et vous, monsieur le vétéran, vous avez dû être souvent blessé? + +--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reçu à Marengo deux +coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit à Austerlitz, +une autre dans la hanche gauche à Iéna, à Friedland un coup de +bayonnette là,--à la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe où, à +Lutzen un éclat d'obus qui m'a écrasé un doigt...--Ah! et puis à +Waterloo un biscaïen dans la cuisse. Voilà tout. + +--Comme c'est beau, s'écria le perruquier avec un accent pindarique, de +mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutôt que de +crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec +les drogues, les cataplasmes, la seringue et le médecin, j'aimerais +mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon! + +--Vous n'êtes pas dégoûté, fit le soldat. + +Il achevait à peine qu'un effroyable fracas ébranla la boutique. Une +vitre de la devanture venait de s'étoiler brusquement. + +Le perruquier devint blême. + +--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un! + +--Quoi? + +--Un boulet de canon. + +--Le voici, dit le soldat. + +Et il ramassa quelque chose qui roulait à terre. C'était un caillou. + +Le perruquier courut à la vitre brisée et vit Gavroche qui s'enfuyait à +toutes jambes vers le marché Saint-Jean. En passant devant la boutique +du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mômes sur le coeur, n'avait +pu résister au désir de lui dire bonjour, et lui avait jeté une pierre +dans ses carreaux. + +--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc était devenu bleu, cela +fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait à ce gamin-là? + + + + +Chapitre IV + +L'enfant s'étonne du vieillard + + +Cependant Gavroche, au marché Saint-Jean, dont le poste était déjà +désarmé, venait--d'opérer sa jonction--avec une bande conduite par +Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils étaient à peu près +armés. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient +le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse à deux coups, Combeferre un +fusil de garde national portant un numéro de légion, et dans sa ceinture +deux pistolets que sa redingote déboutonnée laissait voir, Jean +Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine; +Courfeyrac agitait une canne à épée dégainée. Feuilly, un sabre nu au +poing, marchait en avant en criant: «Vive la Pologne!» + +Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux, +essoufflés, mouillés par la pluie, l'éclair dans les yeux. Gavroche les +aborda avec calme. + +--Où allons-nous? + +--Viens, dit Courfeyrac. + +Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondissait Bahorel, poisson dans +l'eau de l'émeute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent +tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout éperdu: + +--Voilà les rouges! + +--Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois. +Quant à moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon +rouge ne m'inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la +peur du rouge aux bêtes à cornes. + +Il avisa un coin de mur où était placardée la plus pacifique feuille de +papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de +carême adressé par l'archevêque de Paris à ses «ouailles». + +Bahorel s'écria: + +--Ouailles; manière polie de dire oies. + +Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. À partir de +cet instant, Gavroche se mit à étudier Bahorel. + +--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais dû laisser ce +mandement tranquille, ce n'est pas à lui que nous avons affaire, tu +dépenses inutilement de la colère. Garde ta provision. On ne fait pas +feu hors des rangs, pas plus avec l'âme qu'avec le fusil. + +--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'évêque me +choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le +genre froid brûlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dépense pas, +je prends de l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle! c'est pour +me mettre en appétit. + +Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de +s'instruire, et ce déchireur d'affiches-là avait son estime. Il lui +demanda: + +--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_? + +Bahorel répondit: + +--Cela veut dire sacré nom d'un chien en latin. + +Ici Bahorel reconnut à une fenêtre un jeune homme pâle à barbe noire qui +les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria: + +--Vite, des cartouches! _para bellum_. + +--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le +latin. + +Un cortège tumultueux les accompagnait, étudiants, artistes, jeunes gens +affiliés à la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de bâtons +et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets +entrés dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait très vieux, +marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se hâtait pour ne +point rester en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche l'aperçut: + +--Keksekça? dit-il à Courfeyrac. + +--C'est un vieux. + +C'était M. Mabeuf. + + + + +Chapitre V + +Le vieillard + + +Disons ce qui s'était passé: + +Enjolras et ses amis étaient sur le boulevard Bourdon près des greniers +d'abondance au moment où les dragons avaient chargé. Enjolras, +Courfeyrac et Combeferre étaient de ceux qui avaient pris par la rue +Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguières ils avaient +rencontré un vieillard qui cheminait. + +Ce qui avait appelé leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en +zigzag comme s'il était ivre. En outre il avait son chapeau à la main, +quoiqu'il eût plu toute la matinée et qu'il plût assez fort en ce +moment-là même. Courfeyrac avait reconnu le père Mabeuf. Il le +connaissait pour avoir maintes fois accompagné Marius jusqu'à sa porte. +Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier +bouquiniste, et stupéfait de le voir au milieu de ce tumulte, à deux pas +des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, décoiffé +sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abordé, et +l'émeutier de vingt-cinq ans et l'octogénaire avaient échangé ce +dialogue: + +--Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous. + +--Pourquoi? + +--Il va y avoir du tapage. + +--C'est bon. + +--Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf. + +--C'est bon. + +--Des coups de canon. + +--C'est bon. Où allez-vous, vous autres? + +--Nous allons flanquer le gouvernement par terre. + +--C'est bon. + +Et il s'était mis à les suivre. Depuis ce moment-là, il n'avait pas +prononcé une parole. Son pas était devenu ferme tout à coup, des +ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refusé d'un signe de tête. +Il s'avançait presque au premier rang de la colonne, ayant tout à la +fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui +dort. + +--Quel bonhomme enragé! murmuraient les étudiants. Le bruit courait dans +l'attroupement que c'était--un ancien conventionnel,--un vieux régicide. + +Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche +marchait en avant avec ce chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce +de clairon. Il chantait: + + _Voici la lune qui paraît,_ + _Quand irons-nous dans la forêt?_ + _Demandait Charlot à Charlotte._ + + _Tou tou tou_ + _Pour Chatou._ + _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._ + + _Pour avoir bu de grand matin_ + _La rosée à même le thym,_ + _Deux moineaux étaient en ribote._ + + _Zi zi zi_ + _Pour Passy._ + _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._ + + _Et ces deux pauvres petits loups_ + _Comme deux grives étaient soûls;_ + _Un tigre en riait dans sa grotte._ + + _Don don don_ + _Pour Meudon._ + _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._ + + _L'un jurait et l'autre sacrait._ + _Quand irons-nous dans la forêt?_ + _Demandait Charlot à Charlotte._ + + _Tin tin tin_ + _Pour Pantin._ + _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._ + +Ils se dirigeaient vers Saint-Merry. + + + + +Chapitre VI + +Recrues + + +La bande grossissait à chaque instant. Vers la rue des Billettes, un +homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et +Combeferre remarquèrent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne +connaissait, se joignit à eux. Gavroche occupé de chanter, de siffler, +de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques +avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention à cet +homme. + +Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils passèrent devant la porte de +Courfeyrac. + +--Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oublié ma bourse, et j'ai +perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre à +quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand +coffre carré de la dimension d'une grosse valise qui était caché dans +son linge sale. Comme il redescendait en courant, la portière le héla. + +--Monsieur de Courfeyrac! + +--Portière, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac. + +La portière demeura ébahie. + +--Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la mère +Veuvain. + +--Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous +appelle mère de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce? + +--Il y a là quelqu'un qui veut vous parler. + +--Qui ça? + +--Je ne sais pas. + +--Où ça? + +--Dans ma loge. + +--Au diable! fit Courfeyrac. + +--Mais ça attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la +portière. + +En même temps, une espèce de jeune ouvrier, maigre, blême, petit, marqué +de taches de rousseur, vêtu d'une blouse trouée et d'un pantalon de +velours à côtes rapiécé, et qui avait plutôt l'air d'une fille accoutrée +en garçon que d'un homme, sortit de la loge et dit à Courfeyrac d'une +voix qui, par exemple, n'était pas le moins du monde une voix de femme: + +--Monsieur Marius, s'il vous plaît? + +--Il n'y est pas. + +--Rentrera-t-il ce soir? + +--Je n'en sais rien. + +Et Courfeyrac ajouta:--Quant à moi, je ne rentrerai pas. + +Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda: + +--Pourquoi cela? + +--Parce que. + +--Où allez-vous donc? + +--Qu'est-ce que cela te fait? + +--Voulez-vous que je vous porte votre coffre? + +--Je vais aux barricades. + +--Voulez-vous que j'aille avec vous? + +--Si tu veux! répondit Courfeyrac. La rue est libre, les pavés sont à +tout le monde. + +Et il s'échappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut +rejoints, il donna le coffre à porter à l'un d'eux. Ce ne fut qu'un +grand quart d'heure après qu'il s'aperçut que le jeune homme les avait +en effet suivis. + +Un attroupement ne va pas précisément où il veut. Nous avons expliqué +que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils dépassèrent Saint-Merry et +se trouvèrent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis. + + + + +Livre douzième--Corinthe + + + + +Chapitre I + +Histoire de Corinthe depuis sa fondation + + +Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du côté +des halles, remarquent à leur droite, vis-à-vis la rue Mondétour, une +boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de +l'empereur Napoléon le Grand avec cette inscription: + + NAPOLEON EST + FAIT TOUT EN OSIER + +ne se doutent guère des scènes terribles que ce même emplacement a vues, +il y a à peine trente ans. + +C'est là qu'étaient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres +écrivent Chanverrerie, et le cabaret célèbre appelé Corinthe. + +On se rappelle tout ce qui a été dit sur la barricade élevée en cet +endroit et éclipsée d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur +cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tombée +dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumière. + +Qu'on nous permette de recourir, pour la clarté du récit, au moyen +simple déjà employé par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront +se représenter d'une manière assez exacte les pâtés de maisons qui se +dressaient à cette époque près la pointe Saint-Eustache, à l'angle +nord-est des halles de Paris, où est aujourd'hui l'embouchure de la rue +Rambuteau, n'ont qu'à se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le +sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux +seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et +dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La +vieille rue Mondétour coupait les trois jambages selon les angles les +plus tortus. Si bien que l'enchevêtrement dédaléen de ces quatre rues +suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carrées, entre les +halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue +des Prêcheurs d'autre part, sept îlots de maisons, bizarrement taillés, +de grandeurs diverses, posés de travers et comme au hasard, et séparés à +peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes +étroites. + +Nous disons fentes étroites, et nous ne pouvons pas donner une plus +juste idée de ces ruelles obscures, resserrées, anguleuses, bordées de +masures à huit étages. Ces masures étaient si décrépites que, dans les +rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les façades +s'étayaient de poutres allant d'une maison à l'autre. La rue était +étroite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pavé +toujours mouillé, côtoyant des boutiques pareilles à des caves, de +grosses bornes cerclées de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes +d'allées armées d'énormes grilles séculaires. La rue Rambuteau a dévasté +tout cela. + +Le nom Mondétour peint à merveille les sinuosités de toute cette voirie. +Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprimées par la _rue +Pirouette_ qui se jetait dans la rue Mondétour. + +Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la +Chanvrerie la voyait peu à peu se rétrécir devant lui, comme s'il fût +entré dans un entonnoir allongé. Au bout de la rue, qui était fort +courte, il trouvait le passage barré du côté des halles par une haute +rangée de maisons, et il se fût cru dans un cul-de-sac, s'il n'eût +aperçu à droite et à gauche deux tranchées noires par où il pouvait +s'échapper. C'était la rue Mondétour, laquelle allait rejoindre d'un +côté la rue des Prêcheurs, de l'autre la rue du Cygne et la +Petite-Truanderie. Au fond de cette espèce de cul-de-sac, à l'angle de +la tranchée de droite, on remarquait une maison moins élevée que les +autres et formant une sorte de cap sur la rue. + +C'est dans cette maison, de deux étages seulement, qu'était allégrement +installé depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait +un bruit de joie au lieu même que le vieux Théophile a signalé dans ces +deux vers: + + _Là branle le squelette horrible_ + _D'un pauvre amant qui se pendit._ + +L'endroit étant bon, les cabaretiers s'y succédaient de père en fils. + +Du temps de Mathurin Régnier, ce cabaret s'appelait le _Pot-aux-Roses_, +et comme la mode était aux rébus, il avait pour enseigne un poteau peint +en rose. Au siècle dernier, le digne Natoire, l'un des maîtres +fantasques aujourd'hui dédaignés par l'école roide, s'étant grisé +plusieurs fois dans ce cabaret à la table même où s'était soûlé Régnier, +avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le +poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait changé son enseigne et +avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: _au Raisin de +Corinthe_. De là ce nom, _Corinthe_. Rien n'est plus naturel aux +ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase. +Corinthe avait peu à peu détrôné le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier +de la dynastie, le père Hucheloup, ne sachant même plus la tradition, +avait fait peindre le poteau en bleu. + +Une salle en bas où était le comptoir, une salle au premier où était le +billard, un escalier de bois en spirale perçant le plafond, le vin sur +les tables, la fumée sur les murs, des chandelles en plein jour, voilà +quel était le cabaret. Un escalier à trappe dans la salle d'en bas +conduisait à la cave. Au second était le logis des Hucheloup. On y +montait par un escalier, échelle plutôt qu'escalier, n'ayant pour entrée +qu'une porte dérobée dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux +greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le +rez-de-chaussée avec la salle du comptoir. + +Le père Hucheloup était peut-être né chimiste, le fait est qu'il fut +cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait. +Hucheloup avait inventé une chose excellente qu'on ne mangeait que chez +lui, c'étaient des carpes farcies qu'il appelait _carpes au gras_. On +mangeait cela à la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du +temps de Louis XVI sur des tables où était clouée une toile cirée en +guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin, +avait jugé à propos d'avertir les passants de sa «spécialité»; il avait +trempé un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe +à lui, de même qu'une cuisine à lui, il avait improvisé sur son mur +cette inscription remarquable: + + CARPES HO GRAS + +Un hiver, les averses et les giboulées avaient eu la fantaisie d'effacer +l'S qui terminait le premier mot et le G qui commençait le troisième; et +il était resté ceci: + + CARPE HO RAS + +Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique était +devenue un conseil profond. + +De la sorte il s'était trouvé que, ne sachant pas le français, le père +Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la +philosophie, et que, voulant simplement effacer Carême, il avait égalé +Horace. Et ce qui était frappant, c'est que cela aussi voulait dire: +entrez dans mon cabaret. + +Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le dédale Mondétour était +éventré et largement ouvert dès 1847, et probablement n'est plus à +l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous +le pavé de la rue Rambuteau. + +Comme nous l'avons dit, Corinthe était un des lieux de réunion, sinon de +ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait +découvert Corinthe. Il y était entré à cause de _Carpe Horas_ et y était +retourné à cause des _Carpes au Gras_. On y buvait, on y mangeait, on y +criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on était +toujours bienvenu. Le père Hucheloup était un bonhomme. + +Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, était un gargotier à +moustaches; variété amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise +humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens +qui entraient chez lui, et avait l'air plus disposé à leur chercher +querelle qu'à leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot, +on était toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achalandé sa +boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir +_maronner_ le père Hucheloup. Il avait été maître d'armes. Tout à coup +il éclatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'était un fond comique +avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire +peur; à peu près comme ces tabatières qui ont la forme d'un pistolet. La +détonation éternue. + +Il avait pour femme la mère Hucheloup, un être barbu, fort laid. + +Vers 1830, le père Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des +carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la +cuisine dégénéra et devint exécrable, le vin, qui avait toujours été +mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continuèrent pourtant +d'aller à Corinthe,--par piété, disait Bossuet. + +La veuve Hucheloup était essoufflée et difforme avec des souvenirs +champêtres. Elle leur ôtait la fadeur par la prononciation. Elle avait +une façon à elle de dire les choses qui assaisonnait ses réminiscences +villageoises et printanières. Ç'avait été jadis son bonheur, +affirmait-elle, d'entendre «les loups-de-gorge chanter dans les +ogrépines». + +La salle du premier, où était le «restaurant» était une grande longue +pièce encombrée de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de +tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en +spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle à un trou carré pareil +à une écoutille de navire. + +Cette salle, éclairée d'une seule fenêtre étroite et d'un quinquet +toujours allumé, avait un air de galetas. Tous les meubles à quatre +pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis à +la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de +mame Hucheloup: + + _Elle étonne à dix pas, elle épouvante à deux._ + _Une verrue habite en son nez hasardeux;_ + _On tremble à chaque instant qu'elle ne vous la mouche,_ + _Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche._ + +Cela était charbonné sur la muraille. + +Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant +ce quatrain, avec une parfaite tranquillité. Deux servantes, appelées +Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms, +aidaient mame Hucheloup à poser sur les tables les cruchons de vin bleu +et les brouets variés qu'on servait aux affamés dans des écuelles de +poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane +favorite du défunt Hucheloup, était laide, plus que n'importe quel +monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne +toujours en arrière de la maîtresse, elle était moins laide que mame +Hucheloup. Gibelotte, longue, délicate, blanche d'une blancheur +lymphatique, les yeux cernés, les paupières tombantes, toujours épuisée +et accablée, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude +chronique, levée la première, couchée la dernière, servait tout le +monde, même l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant +sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi. + +Il y avait un miroir au-dessus du comptoir. + +Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers +écrit à la craie par Courfeyrac: + + _Régale si tu peux et mange si tu l'oses._ + + + + +Chapitre II + +Gaîtés préalables + + +Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutôt chez Joly qu'ailleurs. Il +avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient +ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur était +commun, même un peu Musichetta. Ils étaient ce que, chez les frères +chapeaux, on appelle _bini_. Le matin du 5 juin, ils s'en allèrent +déjeuner à Corinthe. Joly, enchifrené, avait un fort coryza que Laigle +commençait à partager. L'habit de Laigle était râpé, mais Joly était +bien mis. + +Il était environ neuf heures du matin quand ils poussèrent la porte de +Corinthe. + +Ils montèrent au premier. + +Matelote et Gibelotte les reçurent. + +--Huîtres, fromage et jambon, dit Laigle. + +Et ils s'attablèrent. + +Le cabaret était vide; il n'y avait qu'eux deux. + +Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la +table. + +Comme ils étaient aux premières huîtres, une tête apparut à l'écoutille +de l'escalier, et une voix dit: + +--Je passais. J'ai senti, de la rue, une délicieuse odeur de fromage de +Brie. J'entre. + +C'était Grantaire. + +Grantaire prit un tabouret et s'attabla. + +Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table. + +Cela fit trois. + +--Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle à +Grantaire. + +Grantaire répondit: + +--Tous sont ingénieux, toi seul es ingénu. Deux bouteilles n'ont jamais +étonné un homme. + +Les autres avaient commencé par manger, Grantaire commença par boire. +Une demi-bouteille fut vivement engloutie. + +--Tu as donc un trou à l'estomac? reprit Laigle. + +--Tu en as bien un au coude, dit Grantaire. + +Et, après avoir vidé son verre, il ajouta: + +--Ah ça, Laigle des oraisons funèbres, ton habit est vieux. + +--Je l'espère, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon ménage, +mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gêne en rien, il +s'est moulé sur mes difformités, il est complaisant à tous mes +mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux +habits, c'est la même chose que les vieux amis. + +--C'est vrai, s'écria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est +un vieil abi. + +--Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifrené. + +--Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard? + +--Non. + +--Nous venons de voir passer la tête du cortège, Joly et moi. + +--C'est un spectacle berveilleux, dit Joly. + +--Comme cette rue est tranquille! s'écria Laigle. Qui est-ce qui se +douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'était +jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et +l'abbé Lebeuf. Il y en avait tout autour, ça fourmillait, des chaussés, +des déchaussés, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs, +des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits +augustins, des grands augustins, des vieux augustins...--Ça pullulait. + +--Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de +se gratter. + +Puis il s'exclama: + +--Bouh! je viens d'avaler une mauvaise huître. Voilà l'hypocondrie qui +me reprend. Les huîtres sont gâtées, les servantes sont laides. Je hais +l'espèce humaine. J'ai passé tout à l'heure rue Richelieu devant la +grosse librairie publique. Ce tas d'écailles d'huîtres qu'on appelle une +bibliothèque me dégoûte de penser. Que de papier! que d'encre! que de +griffonnage! On a écrit tout ça! quel maroufle a donc dit que l'homme +était un bipède sans plume? Et puis, j'ai rencontré une jolie fille que +je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Floréal, et +ravie, transportée, heureuse, aux anges, la misérable, parce que hier un +épouvantable banquier tigré de petite vérole a daigné vouloir d'elle! +Hélas! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes +chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux +mois qu'elle était sage dans une mansarde, elle ajustait des petits +ronds de cuivre à des oeillets de corset, comment appelez-vous ça? elle +cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait auprès d'un pot de +fleurs, elle était contente. La voilà banquière. Cette transformation +s'est faite cette nuit. J'ai rencontré cette victime ce matin, toute +joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la drôlesse était tout aussi jolie +aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les +roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que +leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale +sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier, +symbole de la guerre, l'olivier, ce bêta, symbole de la paix, le +pommier, qui a failli étrangler Adam avec son pépin, et le figuier, +grand-père des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est +que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome protège Cluse, et leur +demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus répond:--Le tort que vous a +fait Albe, le tort que vous a fait Fidèrie, le tort que vous ont fait +les Éques, les Volsques et les Sabins. Ils étaient vos voisins. Les +Clusiens sont les nôtres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous +avez volé Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas +Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: _Voe victis_! Voilà ce qu'est le +droit. Ah! dans ce monde, que de bêtes de proie! que d'aigles! J'en ai +la chair de poule. + +Il tendit son verre à Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit, +sans presque avoir été interrompu par ce verre de vin dont personne ne +s'aperçut, pas même lui: + +--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la +grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que là. Donc ne croyons à +rien. Il n'y a qu'une réalité: boire. Quelle que soit votre opinion, +soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme +le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du +cortège, et caetera. Ah çà, il va donc encore y avoir une révolution? +Cette indigence de moyens m'étonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'à +tout moment il se remette à suifer la rainure des événements. Ça +accroche, ça ne marche pas. Vite une révolution. Le bon Dieu a toujours +les mains noires de ce vilain cambouis-là. À sa place, je serais plus +simple, je ne remonterais pas à chaque instant ma mécanique, je mènerais +le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille à maille sans +casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de répertoire +extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrès marche par deux +moteurs, les hommes et les événements. Mais, chose triste, de temps en +temps, l'exceptionnel est nécessaire. Pour les événements comme pour les +hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des +génies, et parmi les événements des révolutions. Les grands accidents +sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et, à voir les +apparitions de comètes, on serait tenté de croire que le ciel lui-même a +besoin d'acteurs en représentation. Au moment où l'on s'y attend le +moins, Dieu placarde un météore sur la muraille du firmament. Quelque +étoile bizarre survient, soulignée par une queue énorme. Et cela fait +mourir César. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de +comète. Crac, voilà une aurore boréale, voilà une révolution, voilà un +grand homme; 93 en grosses lettres, Napoléon en vedette, la comète de +1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constellée +de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez +les yeux, badauds. Tout est échevelé, l'astre comme le drame. Bon Dieu, +c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans +l'exception, semblent magnificence et sont pauvreté. Mes amis, la +providence en est aux expédients. Une révolution, qu'est-ce que cela +prouve? Que Dieu est à court. Il fait un coup d'État, parce qu'il y a +solution de continuité entre le présent et l'avenir, et parce que, lui +Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme +dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jéhovah; et à voir +tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie +et de ladrerie et de détresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau +qui n'a pas un grain de mil jusqu'à moi qui n'ai pas cent mille livres +de rente, à voir la destinée humaine, qui est fort usée, et même la +destinée royale, qui montre la corde, témoin le prince de Condé pendu, à +voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une déchirure au zénith par +où le vent souffle, à voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve +du matin au sommet des collines, à voir les gouttes de rosée, ces perles +fausses, à voir le givre, ce strass, à voir l'humanité décousue et les +événements rapiécés, et tant de taches au soleil, et tant de trous à la +lune, à voir tant de misère partout, je soupçonne que Dieu n'est pas +riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gêne. Il donne +une révolution, comme un négociant dont la caisse est vide donne un bal. +Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel +j'entrevois un univers pauvre. Dans la création il y a de la faillite. +C'est pourquoi je suis mécontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait +presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas +venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journée. C'est une +inexactitude de commis mal payé. Oui, tout est mal arrangé, rien ne +s'ajuste à rien, ce vieux monde est tout déjeté, je me range dans +l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme +les enfants, ceux qui en désirent n'en ont pas, ceux qui n'en désirent +pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve, +m'afflige à voir. Cela m'humilie de penser que je suis du même âge que +ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce +qu'il est. Je parle ici sans méchante intention et pour l'acquit de ma +conscience. Recevez, Père éternel, l'assurance de ma considération +distinguée. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du +paradis, je n'étais pas fait pour être Parisien, c'est-à-dire pour +ricocher à jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des +flâneurs au groupe des tapageurs! J'étais fait pour être Turc, regardant +toute la journée des péronnelles orientales exécuter ces exquises danses +d'Égypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan +beauceron, ou gentilhomme vénitien entouré de gentilles-donnes, ou petit +prince allemand fournissant la moitié d'un fantassin à la confédération +germanique, et occupant ses loisirs à faire sécher ses chaussettes sur +sa haie, c'est-à-dire sur sa frontière! Voilà pour quels destins j'étais +né! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en dédis point. Je ne comprends pas +qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon; +respect à l'inventeur des sérails à houris et des paradis à odalisques! +N'insultons pas le mahométisme, la seule religion qui soit ornée d'un +poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse +bêtise. Et il paraît qu'ils vont se battre, tous ces imbéciles, se faire +casser le profil, se massacrer, en plein été, au mois de juin, quand ils +pourraient s'en aller, avec une créature sous le bras, respirer dans les +champs l'immense tasse de thé des foins coupés! Vraiment, on fait trop +de sottises. Une vieille lanterne cassée que j'ai vue tout à l'heure +chez un marchand de bric-à-brac me suggère une réflexion: Il serait +temps d'éclairer le genre humain. Oui, me revoilà triste! Ce que c'est +que d'avaler une huître et une révolution de travers! Je redeviens +lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y évertue, on s'y destitue, on +s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue! + +Et Grantaire, après cette quinte d'éloquence, eut une quinte de toux, +méritée. + +--À propos de révolution, dit Joly, il paraît que décidébent Barius est +aboureux. + +--Sait-on de qui? demanda Laigle. + +--Don. + +--Non? + +--Don! je te dis! + +--Les amours de Marius! s'écria Grantaire. Je vois ça d'ici. Marius est +un brouillard, et il aura trouvé une vapeur. Marius est de la race +poète. Qui dit poète dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou +sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles +d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases où l'on +oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini. +Ce sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les +étoiles. + +Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-être sa seconde +harangue quand un nouvel être émergea du trou carré de l'escalier. +C'était un garçon de moins de dix ans, déguenillé, très petit, jaune, le +visage en museau, l'oeil vif, énormément chevelu, mouillé de pluie, +l'air content. + +L'enfant, choisissant sans hésiter parmi les trois, quoiqu'il n'en +connût évidemment aucun, s'adressa à Laigle de Meaux. + +--Est-ce que vous êtes monsieur Bossuet? demanda-t-il. + +--C'est mon petit nom, répondit Laigle. Que me veux-tu? + +--Voilà. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mère +Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit: +Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part: +A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donné dix +sous. + +--Joly, prête-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire: +Grantaire, prête-moi dix sous. + +Cela fit vingt sous que Laigle donna à l'enfant. + +--Merci, monsieur, dit le petit garçon. + +--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle. + +--Navet, l'ami à Gavroche. + +--Reste avec nous, dit Laigle. + +--Déjeune avec nous, dit Grantaire. + +L'enfant répondit: + +--Je ne peux pas, je suis du cortège, c'est moi qui crie à bas Polignac. + +Et tirant le pied longuement derrière lui, ce qui est le plus +respectueux des saluts possibles, il s'en alla. + +L'enfant parti, Grantaire prit la parole: + +--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de variétés dans le genre +gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier +s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin +laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin +soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin +négociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le +gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino. + +Cependant Laigle méditait; il dit à demi-voix: + +--A-B-C, c'est-à-dire: Enterrement de Lamarque. + +--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir. + +--Irons-nous? fit Bossuet. + +--Il pleut, dit Joly. J'ai juré d'aller au feu, pas à l'eau. Je de veux +pas b'enrhuber. + +--Je reste ici, dit Grantaire. Je préfère un déjeuner à un corbillard. + +--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors. +D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'émeute. + +--Ah! l'ébeute, j'en suis, s'écria Joly. + +Laigle se frotta les mains: + +--Voilà donc qu'on va retoucher à la révolution de 1830. Au fait elle +gêne le peuple aux entournures. + +--Cela m'est à peu près égal, votre révolution, dit Grantaire. Je +n'exècre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempérée par le +bonnet de coton. C'est un sceptre terminé en parapluie. Au fait, +aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra +utiliser sa royauté à deux fins, étendre le bout sceptre contre le +peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel. + +La salle était obscure, de grosses nuées achevaient de supprimer le +jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le +monde étant allé «voir les événements». + +--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de +la lumière! + +Grantaire, triste, buvait. + +--Enjolras me dédaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade, +Grantaire est ivre. C'est à Bossuet qu'il a envoyé Navet. S'il était +venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai +pas à son enterrement. + +Cette résolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougèrent plus du +cabaret. Vers deux heures de l'après-midi, la table où ils s'accoudaient +était couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brûlaient, l'une +dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot +d'une carafe fêlée. Grantaire avait entraîné Joly et Bossuet vers le +vin; Bossuet et Joly avaient ramené Grantaire vers la joie. + +Quant à Grantaire, depuis midi, il avait dépassé le vin, médiocre source +de rêves. Le vin, près des ivrognes sérieux, n'a qu'un succès d'estime. +Il y a, en fait d'ébriété, la magie noire et la magie blanche; le vin +n'est que la magie blanche. Grantaire était un aventureux buveur de +songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui, +loin de l'arrêter l'attirait. Il avait laissé là les bouteilles et pris +la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni +haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crépuscule, il avait eu +recours à cet effrayant mélange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe, +qui produit des léthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs, +bière, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'âme. Ce sont +trois ténèbres; le papillon céleste s'y noie; et il s'y forme, dans une +fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois +furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de +Psyché endormie. + +Grantaire n'en était point encore à cette phase lugubre; loin de là. Il +étai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique. +Ils trinquaient. Grantaire ajoutait à l'accentuation excentrique des +mots et des idées la divagation du geste, il appuyait avec dignité son +poing gauche sur son genou, son bras faisant l'équerre, et, la cravate +défaite, à cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite, +il jetait à la grosse servante Matelote ces paroles solennelles: + +--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Académie +française, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons. + +Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait: + +--Femme antique et consacrée par l'usage, approche que je te contemple! + +Et Joly s'écriait: + +--Batelote et Gibelotte, de doddez plus à boire à Grantaire. Il bange +des argents fous. Il a déjà dévoré depuis ce batin en prodigalités +éperdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes. + +Et Grantaire reprenait: + +--Qui donc a décroché les étoiles sans ma permission pour les mettre sur +la table en guise de chandelles? + +Bossuet, fort ivre, avait conservé son calme. + +Il s'était assis sur l'appui de la fenêtre ouverte, mouillant son dos à +la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis. + +Tout à coup il entendit derrière lui un tumulte, des pas précipités, des +cris _aux armes_! Il se retourna, et aperçut, rue Saint-Denis, au bout +de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine à la main, +et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec +son épée, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil, +Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement armé et orageux qui les +suivait. + +La rue de la Chanvrerie n'était guère longue que d'une portée de +carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de +sa bouche, et cria: + +--Courfeyrac! Courfeyrac! hohée! + +Courfeyrac entendit l'appel, aperçut Bossuet, et fit quelques pas dans +la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec +un: où vas-tu? + +--Faire une barricade, répondit Courfeyrac. + +--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici! + +--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac. + +Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se précipita rue de la +Chanvrerie. + + + + +Chapitre III + +La nuit commence à se faire sur Grantaire + + +La place était en fait admirablement indiquée, l'entrée de la rue +évasée, le fond rétréci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un +étranglement, la rue Mondétour facile à barrer à droite et à gauche, +aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est-à-dire de +front et à découvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal à +jeun. + +À l'irruption du rassemblement, l'épouvante avait pris toute la rue. Pas +un passant qui ne se fût éclipsé. Le temps d'un éclair, au fond, à +droite, à gauche, boutiques, établis, portes d'allées, fenêtres, +persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'étaient fermés +depuis les rez-de-chaussée jusque sur les toits. Une vieille femme +effrayée avait fixé un matelas devant sa fenêtre à deux perches à sécher +le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret était +seule restée ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que +l'attroupement s'y était rué.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame +Hucheloup. + +Bossuet était descendu au-devant de Courfeyrac. + +Joly, qui s'était mis à la fenêtre, cria: + +--Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber. + +Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient été +arrachées de la devanture grillée du cabaret, dix toises de rue avaient +été dépavées; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renversé +le haquet d'un fabricant de chaux appelé Anceau, ce haquet contenait +trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées sous des piles +de pavés; Enjolras avait levé la trappe de la cave, et toutes les +futailles vides de la veuve Hucheloup étaient allées flanquer les +barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitués à enluminer les +lames délicates des éventails, avait contre-buté les barriques et le +haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improvisés comme le +reste, et pris on ne sait où. Des poutres d'étai avaient été arrachées à +la façade d'une maison voisine et couchées sur les futailles. Quand +Bossuet et Courfeyrac se retournèrent, la moitié de la rue était déjà +barrée d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main +populaire pour bâtir tout ce qui se bâtit en démolissant. + +Matelote et Gibelotte s'étaient mêlées aux travailleurs. Gibelotte +allait et venait chargée de gravats. Sa lassitude aidait à la barricade. +Elle servait des pavés comme elle eût servi du vin, l'air endormi. + +Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue. + +Bossuet enjamba les pavés, courut, arrêta le cocher, fit descendre les +voyageurs, donna la main «aux dames», congédia le conducteur et revint +ramenant voiture et chevaux par la bride. + +--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet +omnibus adire Corinthum_. + +Un instant après, les chevaux dételés s'en allaient au hasard par la rue +Mondétour, et l'omnibus couché sur le flanc complétait le barrage de la +rue. + +Mame Hucheloup, bouleversée, s'était réfugiée au premier étage. + +Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses +cris épouvantés n'osaient sortir de son gosier. + +--C'est la fin du monde, murmurait-elle. + +Joly déposait un baiser sur le gros cou rouge et ridé de mame Hucheloup +et disait à Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considéré le cou d'une +femme comme une chose infiniment délicate. + +Mais Grantaire atteignait les plus hautes régions du dithyrambe. +Matelote étant remontée au premier, Grantaire l'avait saisie par la +taille et poussait à la fenêtre de longs éclats de rire. + +--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rêve! Matelote +est une chimère. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique +qui faisait des gargouilles de cathédrales tomba un beau matin amoureux +de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et +cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur +chromate de plomb comme la maîtresse du Titien, et c'est une bonne +fille. Je vous réponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille +contient un héros. Quant à la mère Hucheloup, c'est une vieille brave. +Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a héritées de son mari. Une +housarde, quoi! Elle se battra aussi. À elles deux elles feront peur à +la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il +est vrai qu'il existe quinze acides intermédiaires entre l'acide +margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement égal. +Messieurs, mon père m'a toujours détesté parce que je ne pouvais +comprendre les mathématiques. Je ne comprends que l'amour et la liberté. +Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai +pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqué; mais si +j'avais été riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh! +si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux! +Je me figure Jésus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il +ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous êtes voluptueuse et timide! vous +avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lèvres qui +réclament le baiser d'un amant! + +--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac. + +Grantaire répondit: + +--Je suis capitoul et maître ès jeux floraux! + +Enjolras qui était debout sur la crête du barrage, le fusil au poing, +leva son beau visage austère. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate +et du puritain. Il fût mort aux Thermopyles avec Léonidas et eût brûlé +Drogheda avec Cromwell. + +--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place +de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade! + +Cette parole irritée produisit sur Grantaire un effet singulier. On eût +dit qu'il recevait un verre d'eau froide à travers le visage. Il parut +subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une table près de la +croisée, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit: + +--Tu sais que je crois en toi. + +--Va-t'en. + +--Laisse-moi dormir ici. + +--Va dormir ailleurs, cria Enjolras. + +Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles, +répondit: + +--Laisse-moi y dormir--jusqu'à ce que j'y meure. + +Enjolras le considéra d'un oeil dédaigneux: + +--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre, +et de mourir. + +Grantaire répliqua d'une voix grave: + +--Tu verras. + +Il bégaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tête tomba +pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la +seconde période de l'ébriété où Enjolras l'avait rudement et brusquement +poussé, un instant après il était endormi. + + + + +Chapitre IV + +Essai de consolation sur la veuve Hucheloup + + +Bahorel, extasié de la barricade, criait: + +Voilà la rue décolletée! comme cela fait bien! + +Courfeyrac, tout en démolissant un peu le cabaret, cherchait à consoler +la veuve cabaretière. + +--Mère Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous +avait signifié procès-verbal et mise en contravention parce que +Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre fenêtre? + +--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez +me mettre aussi cette table-là dans votre horreur? Et même que, pour le +tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui était tombé de la mansarde +dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est +pas une abomination! + +--Eh bien! mère Hucheloup, nous vous vengeons. + +La mère Hucheloup, dans cette réparation qu'on lui faisait, ne semblait +pas comprendre beaucoup son bénéfice. Elle était satisfaite à la manière +de cette femme arabe qui, ayant reçu un soufflet de son mari, s'alla +plaindre à son père, criant vengeance et disant:--Père, tu dois à mon +mari affront pour affront. Le père demanda:--Sur quelle joue as-tu reçu +le soufflet? Sur la joue gauche. Le père souffleta la joue droite et +dit:--Te voilà contente. Va dire à ton mari qu'il a souffleté ma fille, +mais que j'ai souffleté sa femme. + +La pluie avait cessé. Des recrues étaient arrivées. Des ouvriers avaient +apporté sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des +bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une +bourriche pleine de lampions «restés de la fête du roi». Laquelle fête +était toute récente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces +munitions venaient de la part d'un épicier du faubourg Saint-Antoine +nommé Pépin. On brisait l'unique réverbère de la rue de la Chanvrerie, +la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les +lanternes des rues circonvoisines, de Mondétour, du Cygne, des +Prêcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie. + +Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux +barricades se construisaient en même temps, toutes deux appuyées à la +maison de Corinthe et faisant équerre; la plus grande fermait la rue de +la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondétour du côté de la rue du +Cygne. Cette dernière barricade, très étroite, n'était construite que de +tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ cinquante travailleurs; une +trentaine armés de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un +emprunt en bloc à une boutique d'armurier. + +Rien de plus bizarre et de plus bigarré que cette troupe. L'un avait un +habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'arçon, un autre +était en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire à poudre +pendue au côté, un troisième plastronné de neuf feuilles de papier gris +et armé d'une alène de sellier. Il y en avait un qui criait. +_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_ +Celui-là n'avait pas de bayonnette. Un autre étalait par-dessus sa +redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le +couvre-giberne orné de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_. +Force fusils portant des numéros de légions, peu de chapeaux, point de +cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez à cela tous les +âges, tous les visages, de petits jeunes gens pâles, des ouvriers du +port bronzés. Tous se hâtaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait +des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du +matin,--qu'on était sûr d'un régiment,--que Paris se soulèverait. Propos +terribles auxquels se mêlait une sorte de jovialité cordiale. On eût dit +des frères; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands +périls ont cela de beau qu'ils mettent en lumière la fraternité des +inconnus. + +Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule +à balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'étain du +cabaret. On buvait à travers tout cela. Les capsules et les chevrotines +traînaient pêle-mêle sur les tables avec les verres de vin. Dans la +salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement +modifiées par la terreur, dont l'une était abrutie, l'autre essoufflée, +l'autre éveillée, déchiraient de vieux torchons et faisaient de la +charpie; trois insurgés les assistaient, trois gaillards chevelus, +barbus et moustachus, qui épluchaient la toile avec des doigts de +lingère et qui les faisaient trembler. + +L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient +remarqué à l'instant où il abordait l'attroupement au coin de la rue des +Billettes, travaillait à la petite barricade et s'y rendait utile. +Gavroche travaillait à la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu +Courfeyrac chez lui et lui avait demandé monsieur Marius, il avait +disparu à peu près vers le moment où l'on avait renversé l'omnibus. + +Gavroche, complètement envolé et radieux, s'était chargé de la mise en +train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait, +étincelait. Il semblait être là pour l'encouragement de tous. Avait-il +un aiguillon? oui, certes, sa misère; avait-il des ailes? oui, certes, +sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on +l'entendait toujours. Il remplissait l'air, étant partout à la fois. +C'était une espèce d'ubiquité presque irritante; pas d'arrêt possible +avec lui. L'énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les +flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il +impatientait les pensifs, mettait les uns en gaîté, les autres en +haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant, +mordait un ouvrier; se posait, s'arrêtait, repartait, volait au-dessus +du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait, +bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche +révolutionnaire. + +Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur +perpétuelle dans ses petits poumons: + +--Hardi! encore des pavés! encore des tonneaux! encore des machins! où y +en a-t-il? Une hottée de plâtras pour me boucher ce trou-là. C'est tout +petit, votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y +tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le thé de la +mère Gibou. Tenez, voilà une porte vitrée. + +Ceci fit exclamer les travailleurs. + +--Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte +vitrée, tubercule? + +--Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une +barricade, c'est excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais ça gêne +pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chipé des pommes pardessus un +mur où il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitrée, ça coupe les +cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la +barricade. Pardi! le verre est traître. Ah çà, vous n'avez pas une +imagination effrénée, mes camarades! + +Du reste, il était furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un +à l'autre, réclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me +donne-t-on pas un fusil? + +--Un fusil à toi! dit Combeferre. + +--Tiens! répliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830 +quand on s'est disputé avec Charles X! + +Enjolras haussa les épaules. + +--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants. + +Gavroche se tourna fièrement, et lui répondit: + +--Si tu es tué avant moi, je te prends le tien. + +--Gamin! dit Enjolras. + +--Blanc-bec! dit Gavroche. + +Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la rue, fit diversion. + +Gavroche lui cria: + +--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne +fait donc rien pour elle? + +L'élégant s'enfuit. + + + + +Chapitre V + +Les préparatifs + + +Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la +Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils +l'appellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés. +Le fait est qu'elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept +pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient, à +volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en +escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés +et arrangés en gradins à l'intérieur. Au dehors le front de la +barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des +poutres et des planches qui s'enchevêtraient dans les roues de la +charrette Anceau et de l'omnibus renversé, avait un aspect hérissé et +inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait +été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la +plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La +flèche de l'omnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes, +et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade. + +La petite barricade Mondétour, cachée derrière la maison du cabaret, ne +s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable +redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jugé à propos de +barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des +Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une +communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués +par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs. + +À cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard, +dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte +aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Chanvrerie, +l'intérieur de la barricade, où le cabaret faisait un angle saillant, +présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait +une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes +maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que +la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes +du haut en bas. + +Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que +cette poignée d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni une +bayonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce +moment de l'émeute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue +de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas. + +Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table +hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le +coffre carré et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de +cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement +parmi les plus braves et un moment de silence. + +Courfeyrac les distribua en souriant. + +Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se +mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril +de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le +réserva. + +Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela +avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient +plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec +des ondulations lugubres. + +On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans +précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras alla placer trois +sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde +rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie. + +Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés, +les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables où personne ne +passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne +palpitait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du +crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence +où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi +de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles, +ils attendirent. + + + + +Chapitre VI + +En attendant + + +Dans ces heures d'attente, que firent-ils? + +Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire. + +Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la +charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'étain et de plomb fondu +destinés au moule à balles, fumait sur un réchaud ardent, pendant que +les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant +qu'Enjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes, +Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel, +quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus +paisibles jours de leurs causeries d'écoliers, et dans un coin de ce +cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu'ils avaient +élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur +chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent +à dire des vers d'amour. + +Quels vers? Les voici: + + _Vous rappelez-vous notre douce vie,_ + _Lorsque nous étions si jeunes tous deux,_ + _Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_ + _Que d'être bien mis et d'être amoureux!_ + + _Lorsqu'en ajoutant votre âge à mon âge,_ + _Nous ne comptions pas à deux quarante ans,_ + _Et que, dans notre humble et petit ménage,_ + _Tout, même l'hiver, nous était printemps!_ + + _Beaux jours! Manuel était fier et sage,_ + _Paris s'asseyait à de saints banquets,_ + _Foy lançait la foudre, et votre corsage_ + _Avait une épingle où je me piquais._ + + _Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_ + _Quand je vous menais au Prado dîner,_ + _Vous étiez jolie au point que les roses_ + _Me faisaient l'effet de se retourner;_ + + _Je les entendais dire: Est-elle belle!_ + _Comme elle sent bon! quels cheveux à flots!_ + _Sous son mantelet elle cache une aile;_ + _Son bonnet charmant est à peine éclos._ + + _J'errais avec toi, pressant ton bras souple._ + _Les passants croyaient que l'amour charmé_ + _Avait marié, dans notre heureux couple,_ + _Le doux mois d'avril au beau mois de mai._ + + _Nous vivions cachés, contents, porte close,_ + _Dévorant l'amour, bon fruit défendu;_ + _Ma bouche n'avait pas dit une chose_ + _Que déjà ton coeur avait répondu._ + + _Sorbonne était l'endroit bucolique_ + _Où je t'adorais du soir au matin._ + _C'est ainsi qu'une âme amoureuse applique_ + _La carte du Tendre au pays latin._ + + _Ô place Maubert! Ô place Dauphine_ + _Quand, dans le taudis frais et printanier,_ + _Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_ + _Je voyais un astre au fond du grenier._ + + _J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_ + _Mieux que Malebranche et que Lamennais,_ + _Tu me démontrais la bonté céleste_ + _Avec une fleur que tu me donnais._ + + _Je t'obéissais, tu m'étais soumise._ + _Ô grenier doré! te lacer! te voir_ + _Aller et venir dès l'aube en chemise,_ + _Mirant ton front jeune à ton vieux miroir!_ + + _Et qui donc pourrait perdre la mémoire_ + _De ces temps d'aurore et de firmament,_ + _De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_ + _Où l'amour bégaye un argot charmant?_ + + _Nos jardins étaient un pot de tulipe;_ + _Tu masquais la vitre avec un jupon;_ + _Je prenais le bol de terre de pipe,_ + _Et je te donnais la tasse en japon._ + + _Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_ + _Ton manchon brûlé, ton boa perdu!_ + _Et ce cher portrait du divin Shakespeare_ + _Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_ + + _J'étais mendiant, et toi charitable._ + _Je baisais au vol tes bras frais et ronds._ + _Dante in-folio nous servait de table_ + _Pour manger gaîment un cent de marrons._ + + _La première fois qu'en mon joyeux bouge_ + _Je pris un baiser à ta lèvre en feu,_ + _Quand tu t'en allas décoiffée et rouge,_ + _Je restai tout pâle et je crus en Dieu_ + + _Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_ + _Et tous ces fichus changés en chiffons?_ + _Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_ + _Se sont envolés dans les cieux profonds!_ + +L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappelés, quelques étoiles +qui commençaient à briller au ciel, le repos funèbre de ces rues +désertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se préparait, +donnaient un charme pathétique à ces vers murmurés à demi-voix dans le +crépuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, était un doux +poète. + +Cependant on avait allumé un lampion dans la petite barricade, et, dans +la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi +gras en avant des voitures chargées de masques qui vont à la Courtille. +Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine. + +La torche avait été placée dans une espèce de cage de pavés fermée de +trois côtés pour l'abriter du vent, et disposée de façon que toute la +lumière tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient +plongées dans l'obscurité, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge +formidablement éclairé comme par une énorme lanterne sourde. + +Cette lumière ajoutait à l'écarlate du drapeau je ne sais quelle pourpre +terrible. + + + + +Chapitre VII + +L'homme recruté rue des Billettes + + +La nuit était tout à fait tombée, rien ne venait. On n'entendait que des +rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu +nourries et lointaines. Ce répit, qui se prolongeait, était signe que le +gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante +hommes en attendaient soixante mille. + +Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les âmes fortes +au seuil des événements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui +s'était mis à fabriquer des cartouches dans la salle basse à la clarté +douteuse de deux chandelles, posées sur le comptoir par précaution à +cause de la poudre répandue sur les tables. Ces deux chandelles ne +jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgés en outre avaient eu +soin de ne point allumer de lumière dans les étages supérieurs. + +Gavroche en ce moment était fort préoccupé, non pas précisément de ses +cartouches. + +L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et +était allé s'asseoir à la table la moins éclairée. Il lui était échu un +fusil de munition grand modèle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche +jusqu'à cet instant, distrait par cent choses «amusantes», n'avait pas +même vu cet homme. + +Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son +fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva. +Ceux qui auraient épié l'homme jusqu'à ce moment l'auraient vu tout +observer dans la barricade et dans la bande des insurgés avec une +attention singulière; mais depuis qu'il était entré dans la salle, il +avait été pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien +voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif +et se mit à tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche +auprès de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même temps, sur son +visage enfantin, à la fois si effronté et si sérieux, si évaporé et si +profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux +qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je +rêve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non! +etc. Gavroche se balançait sur ses talons crispait ses deux poings dans +ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dépensait en une lippe +démesurée toute la sagacité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait, +incertain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la mine du chef des +eunuques au marché des esclaves découvrant une Vénus parmi des dondons, +et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël dans un tas de croûtes. +Tout chez lui était en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence +qui combine. Il était évident qu'il arrivait un événement à Gavroche. + +C'est au plus fort de cette préoccupation qu'Enjolras l'aborda. + +--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades, +glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et +reviens me dire ce qui se passe. + +Gavroche se haussa sur ses hanches. + +--Les petits sont donc bons à quelque chose! c'est bien heureux! J'y +vas. En attendant fiez-vous aux petits, méfiez-vous des grands...--Et +Gavroche, levant la tête et baissant la voix, ajouta, en désignant +l'homme de la rue des Billettes: + +--Vous voyez bien ce grand-là? + +--Eh bien? + +--C'est un mouchard. + +--Tu es sûr? + +--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlevé par l'oreille de la +corniche du pont Royal où je prenais l'air. + +Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots très bas à un +ouvrier du port aux vins qui se trouvait là. L'ouvrier sortit de la +salle et y rentra presque tout de suite accompagné de trois autres. Ces +quatre hommes, quatre portefaix aux larges épaules, allèrent se placer, +sans rien faire qui pût attirer son attention, derrière la table où +était accoudé l'homme de la rue des Billettes. Ils étaient visiblement +prêts à se jeter sur lui. + +Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda: + +--Qui êtes-vous? + +À cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son +regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir +sa pensée. Il sourit d'un sourire qui était tout ce qu'on peut voir au +monde de plus dédaigneux, de plus énergique et de plus résolu, et +répondit avec une gravité hautaine: + +--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui! + +--Vous êtes mouchard? + +--Je suis agent de l'autorité. + +--Vous vous appelez? + +--Javert. + +Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que +Javert eût eu le temps de se retourner, il fut colleté, terrassé, +garrotté, fouillé. + +On trouva sur lui une petite carte ronde collée entre deux verres et +portant d'un côté les armes de France, gravées, avec cette légende: +_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT, +inspecteur de police, âgé de cinquante-deux ans; et la signature du +préfet de police d'alors, M. Gisquet. + +Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pièces +d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrière la montre, au fond +du gousset, on tâta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras +déplia et où il lut ces cinq lignes écrites de la main même du préfet de +police: + +«Sitôt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par +une surveillance spéciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des +allures sur la berge de la rive droite de la Seine, près le pont +d'Iéna.» + +Le fouillage terminé, on redressa Javert, on lui noua les bras derrière +le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre +qui avait jadis donné son nom au cabaret. + +Gavroche, qui avait assisté à toute la scène et tout approuvé d'un +hochement de tête silencieux, s'approcha de Javert et lui dit: + +--C'est la souris qui a pris le chat. + +Tout cela s'était exécuté si rapidement que c'était fini quand on s'en +aperçut autour du cabaret. Javert n'avait pas jeté un cri. En voyant +Javert lié au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les +hommes dispersés dans les deux barricades, accoururent. + +Javert, adossé au poteau, et si entouré de cordes qu'il ne pouvait faire +un mouvement, levait la tête avec la sérénité intrépide de l'homme qui +n'a jamais menti. + +--C'est un mouchard, dit Enjolras. + +Et se tournant vers Javert: + +--Vous serez fusillé deux minutes avant que la barricade soit prise. + +Javert répliqua de son accent le plus impérieux: + +--Pourquoi pas tout de suite? + +--Nous ménageons la poudre. + +--Alors finissez-en d'un coup de couteau. + +--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des +assassins. + +Puis il appela Gavroche. + +--Toi! va à ton affaire! Fais ce que je t'ai dit. + +--J'y vas, cria Gavroche. + +Et s'arrêtant au moment de partir: + +--À propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le +musicien, mais je veux la clarinette. + +Le gamin fit le salut militaire et franchit gaîment la coupure de la +grande barricade. + + + + +Chapitre VIII + +Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé Le Cabuc qui ne se +nommait peut-être pas Le Cabuc + + +La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complète, +le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et réel ces grandes +minutes de gésine sociale et d'enfantement révolutionnaire où il y a de +la convulsion mêlée à l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse +ébauchée ici, un incident plein d'une horreur épique et farouche qui +survint presque aussitôt après le départ de Gavroche. + +Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomèrent en +roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre +eux d'où ils viennent. Parmi les passants qui s'étaient réunis au +rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait +un être portant la veste du portefaix usée aux épaules, qui gesticulait +et vociférait et avait la mine d'une espèce d'ivrogne sauvage. Cet +homme, un nommé ou surnommé Le Cabuc, et du reste tout à fait inconnu de +ceux qui prétendaient le connaître, très ivre, ou faisant semblant, +s'était attablé avec quelques autres à une table qu'ils avaient tirée en +dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient +tête, semblait considérer d'un air de réflexion la grande maison du fond +de la barricade dont les cinq étages dominaient toute la rue et +faisaient face à la rue Saint-Denis. Tout à coup il s'écria: + +--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-là qu'il faudrait tirer. +Quand nous serons là aux croisées, du diable si quelqu'un avance dans la +rue! + +--Oui, mais la maison est fermée, dit un des buveurs. + +--Cognons! + +--On n'ouvrira pas. + +--Enfonçons la porte! + +Le Cabuc court à la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe. +La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne répond. +Un troisième coup. Même silence. + +--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc. + +Rien ne bouge. + +Alors il saisit un fusil et commence à battre la porte à coups de +crosse. C'était une vieille porte d'allée, cintrée, basse, étroite, +solide, toute en chêne, doublée à l'intérieur d'une feuille de tôle et +d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de +crosse faisaient trembler la maison, mais n'ébranlaient pas la porte. + +Toutefois il est probable que les habitants s'étaient émus, car on vit +enfin s'éclairer et s'ouvrir une petite lucarne carrée au troisième +étage, et apparaître à cette lucarne une chandelle et la tête béate et +effrayée d'un bonhomme en cheveux gris qui était le portier. + +L'homme qui cognait s'interrompit. + +--Messieurs, demanda le portier, que désirez-vous? + +--Ouvre! dit Le Cabuc. + +--Messieurs, cela ne se peut pas. + +--Ouvre toujours! + +--Impossible, messieurs! + +Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il +était en bas, et qu'il faisait très noir, le portier ne le vit point. + +--Oui ou non, veux-tu ouvrir? + +--Non, messieurs! + +--Tu dis non? + +--Je dis non, mes bons.... + +Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil était lâché; la balle lui +était entrée sous le menton et était sortie par la nuque après avoir +traversé la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-même sans pousser +un soupir. La chandelle tomba et s'éteignit, et l'on ne vit plus rien +qu'une tête immobile posée au bord de la lucarne et un peu de fumée +blanchâtre qui s'en allait vers le toit. + +--Voilà! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pavé la crosse de son +fusil. + +Il avait à peine prononcé ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur +son épaule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une +voix qui lui disait: + +--À genoux. + +Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide +d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet à la main. + +À la détonation, il était arrivé. + +Il avait empoigné de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et +la bretelle du Cabuc. + +--À genoux, répéta-t-il. + +Et d'un mouvement souverain le frêle jeune homme de vingt ans plia comme +un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue. +Le Cabuc essaya de résister, mais il semblait qu'il eût été saisi par un +poing surhumain. + +Pâle, le col nu, les cheveux épars, Enjolras, avec son visage de femme, +avait en ce moment je ne sais quoi de la Thémis antique. Ses narines +gonflées, ses yeux baissés donnaient à son implacable profil grec cette +expression de colère et cette expression de chasteté qui, au point de +vue de l'ancien monde, conviennent à la justice. + +Toute la barricade était accourue, puis tous s'étaient rangés en cercle +à distance, sentant qu'il était impossible de prononcer une parole +devant la chose qu'ils allaient voir. + +Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se débattre et tremblait de tous +ses membres. Enjolras le lâcha et tira sa montre. + +--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute. + +--Grâce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tête et balbutia +quelques jurements inarticulés. + +Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute, +puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les +cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui +appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes +intrépides, qui étaient si tranquillement entrés dans la plus effrayante +des aventures, détournèrent la tête. + +On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pavé le front en avant, +et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et +sévère. + +Puis il poussa du pied le cadavre et dit: + +--Jetez cela dehors. + +Trois hommes soulevèrent le corps du misérable qu'agitaient les +dernières convulsions machinales de la vie expirée, et le jetèrent +par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondétour. + +Enjolras était demeuré pensif. On ne sait quelles ténèbres grandioses se +répandaient lentement sur sa redoutable sérénité. Tout à coup il éleva +la voix. On fit silence. + +--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce +que j'ai fait est horrible. Il a tué, c'est pourquoi je l'ai tué. J'ai +dû le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat +est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de +la révolution, nous sommes les prêtres de la république, nous sommes les +hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre +combat. J'ai donc jugé et condamné à mort cet homme. Quant à moi, +contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jugé +aussi, et vous verrez tout à l'heure à quoi je me suis condamné. + +Ceux qui écoutaient tressaillirent. + +--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre. + +--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En exécutant cet homme, j'ai +obéi à la nécessité; mais la nécessité est un monstre du vieux monde; la +nécessité s'appelle Fatalité. Or, la loi du progrès, c'est que les +monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalité s'évanouisse +devant la fraternité. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot +amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as +l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y +aura dans l'avenir ni ténèbres, ni coups de foudre, ni ignorance féroce, +ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de +Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le +genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour où tout sera +concorde, harmonie, lumière, joie et vie, il viendra. Et c'est pour +qu'il vienne que nous allons mourir. + +Enjolras se tut. Ses lèvres de vierge se refermèrent; et il resta +quelque temps debout à l'endroit où il avait versé le sang, dans une +immobilité de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de +lui. + +Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et, +appuyés l'un sur l'autre à l'angle de la barricade, considéraient avec +une admiration où il y avait de la compassion ce grave jeune homme, +bourreau et prêtre, de lumière comme le cristal, et de roche aussi. + +Disons tout de suite que plus tard, après l'action, quand les cadavres +furent portés à la morgue et fouillés, on trouva sur Le Cabuc une carte +d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848, +le rapport spécial fait à ce sujet au préfet de police de 1832. + +Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police étrange, mais +probablement fondée, Le Cabuc, c'était Claquesous. Le fait est qu'à +partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous. +Claquesous n'a laissé nulle trace de sa disparition; il semblerait +s'être amalgamé à l'invisible. Sa vie avait été ténèbres; sa fin fut +nuit. + +Tout le groupe insurgé était encore sous l'émotion de ce procès tragique +si vite instruit et si vite terminé, quand Courfeyrac revit dans la +barricade le petit jeune homme qui le matin avait demandé chez lui +Marius. + +Ce garçon, qui avait l'air hardi et insouciant, était venu à la nuit +rejoindre les insurgés. + + + + +Livre treizième--Marius entre dans l'ombre + + + + +Chapitre I + +De la rue Plumet au quartier Saint-Denis + + +Cette voix qui à travers le crépuscule avait appelé Marius à la +barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix +de la destinée. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait à +la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces +lugubres ouvertures qui se font dans les ténèbres devant le désespoir +sont tentantes, Marius écarta la grille qui l'avait tant de fois laissé +passer, sortit du jardin et dit: allons! + +Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le +cerveau, incapable de rien accepter désormais du sort après ces deux +mois passés dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accablé à +la fois par toutes les rêveries du désespoir, il n'avait plus qu'un +désir, en finir bien vite. + +Il se mit à marcher rapidement. Il se trouvait précisément qu'il était +armé, ayant sur lui les pistolets de Javert. + +Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'était perdu à ses yeux dans +les rues. + +Marius, qui était sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa +l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-Élysées, la place Louis +XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y étaient ouverts, le gaz y +brûlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on +prenait des glaces au café Laiter, on mangeait des petits gâteaux à la +pâtisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au +galop de l'hôtel des Princes et de l'hôtel Meurice. + +Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honoré. Les +boutiques y étaient fermées, les marchands causaient devant leurs portes +entr'ouvertes, les passants circulaient, les réverbères étaient allumés, +à partir du premier étage toutes les croisées étaient éclairées comme à +l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal. + +Marius suivit la rue Saint-Honoré. À mesure qu'il s'éloignait du +Palais-Royal, il y avait moins de fenêtres éclairées; les boutiques +étaient tout à fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue +s'assombrissait et en même temps la foule s'épaississait. Car les +passants maintenant étaient une foule. On ne voyait personne parler dans +cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et +profond. + +Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait «des rassemblements», +espèces de groupes immobiles et sombres qui étaient parmi les allants et +venants comme des pierres au milieu d'une eau courante. + +À l'entrée de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'était +un bloc résistant, massif, solide, compact, presque impénétrable, de +gens entassés qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait là presque plus +d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des +casquettes, des têtes hérissées et terreuses. Cette multitude ondulait +confusément dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent +rauque d'un frémissement. Quoique pas un ne marchât, on entendait un +piétinement dans la boue. Au-delà de cette épaisseur de foule, dans la +rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la +rue Saint-Honoré, il n'y avait plus une seule vitre où brillât une +chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et +décroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-là ressemblaient +à de grosses étoiles rouges pendues à des cordes et jetaient sur le pavé +une ombre qui avait la forme d'une grande araignée. Ces rues n'étaient +pas désertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes +remuées et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dépassait cette +limite. Là cessait la circulation. Là finissait la foule et commençait +l'armée. + +Marius voulait avec la volonté de l'homme qui n'espère plus. On l'avait +appelé, il fallait qu'il allât. Il trouva le moyen de traverser la foule +et de traverser le bivouac des troupes, il se déroba aux patrouilles, il +évita les sentinelles. Il fit un détour, gagna la rue de Béthisy, et se +dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait +plus de lanternes. + +Après avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisière des +troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant, +plus un soldat, plus une lumière; personne. La solitude, le silence, la +nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'était +entrer dans une cave. + +Il continua d'avancer. + +Il fit quelques pas. Quelqu'un passa près de lui en courant. Était-ce un +homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Cela avait +passé et s'était évanoui. + +De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea être la rue +de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta à un +obstacle. Il étendit les mains. C'était une charrette renversée; son +pied reconnut des flaques d'eau, des fondrières, des pavés épars et +amoncelés. Il y avait là une barricade ébauchée et abandonnée. Il +escalada les pavés et se trouva de l'autre côté du barrage. Il marchait +très près des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au +delà de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose +de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'étaient deux chevaux +blancs; les chevaux de l'omnibus dételé le matin par Bossuet, qui +avaient erré au hasard de rue en rue toute la journée et avaient fini +par s'arrêter là, avec cette patience accablée des brutes qui ne +comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les +actions de la providence. + +Marius laissa les chevaux derrière lui. Comme il abordait une rue qui +lui faisait l'effet d'être la rue du Contrat-Social, un coup de fusil, +venu on ne sait d'où et qui traversait l'obscurité au hasard, siffla +tout près de lui, et la balle perça au-dessus de sa tête un plat à barbe +de cuivre suspendu à la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en +1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat à +barbe troué. + +Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. À partir de cet instant, il +ne rencontra plus rien. + +Tout cet itinéraire ressemblait à une descente de marches noires. + +Marius n'en alla pas moins en avant. + + + + +Chapitre II + +Paris à vol de hibou + + +Un être qui eût plané sur Paris en ce moment avec l'aile de la +chauve-souris ou de la chouette eût eu sous les yeux un spectacle morne. + +Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la +ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se +croisent mille ruelles et dont les insurgés avaient fait leur redoute et +leur place d'armes, lui eût apparu comme un énorme trou sombre creusé au +centre de Paris. Là le regard tombait dans un abîme. Grâce aux +réverbères brisés, grâce aux fenêtres fermées, là cessait tout +rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police +de l'émeute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est-à-dire la +nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurité, multiplier chaque +combattant par les possibilités que cette obscurité contient, c'est la +tactique nécessaire de l'insurrection. À la chute du jour, toute croisée +où une chandelle s'allumait avait reçu une balle. La lumière était +éteinte, quelquefois l'habitant tué. Aussi rien ne bougeait. Il n'y +avait rien là que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans +les rues une sorte d'horreur sacrée. On n'y apercevait même pas les +longues rangées de fenêtres et d'étages, les dentelures des cheminées et +des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pavé boueux et mouillé. +L'oeil qui eût regardé d'en haut dans cet amas d'ombre eût entrevu +peut-être çà et là, de distance en distance, des clartés indistinctes +faisant saillir des lignes brisées et bizarres, des profils de +constructions singulières, quelque chose de pareil à des lueurs allant +et venant dans des ruines; c'est là qu'étaient les barricades. Le reste +était un lac d'obscurité, brumeux, pesant, funèbre, au-dessus duquel se +dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques, +l'église Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands édifices +dont l'homme fait des géants et dont la nuit fait des fantômes. + +Tout autour de ce labyrinthe désert et inquiétant, dans les quartiers où +la circulation parisienne n'était pas anéantie et où quelques rares +réverbères brillaient, l'observateur aérien eût pu distinguer la +scintillation métallique des sabres et des bayonnettes, le roulement +sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux +grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et +se fermait lentement autour de l'émeute. + +Le quartier investi n'était plus qu'une sorte de monstrueuse caverne; +tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir, +chacune des rues où l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre. + +Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et +redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de +séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les +attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui +allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de +rue; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit. +C'était fini. Plus d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair +des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de +la mort. Où? comment? quand? On ne savait, mais c'était certain et +inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et +l'insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la +bourgeoisie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour les uns comme +pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou +vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême, +obscurité tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris +de résolution et les plus hardis de terreur. + +Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale. Pour +les uns, avancer, c'était mourir, et personne ne songeait à reculer; +pour les autres, rester, c'était mourir, et personne ne songeait à fuir. + +Il était nécessaire que le lendemain tout fût terminé, que le triomphe +fût ici ou là, que l'insurrection fût une révolution ou une +échauffourée. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre +bourgeois le sentait. De là une pensée d'angoisse qui se mêlait à +l'ombre impénétrable de ce quartier où tout allait se décider; de là un +redoublement d'anxiété autour de ce silence d'où allait sortir une +catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchirant comme un +râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien +n'était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée +se lamentant dans les ténèbres. + +Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce +que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies +de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu; des nuages lourds +emplissaient tout l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait un +ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se déployait +sur cet immense tombeau. + +Tandis qu'une bataille encore toute politique se préparait dans ce même +emplacement qui avait vu déjà tant d'événements révolutionnaires, tandis +que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des +principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s'approchaient +pour se heurter, s'étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait +et appelait l'heure dernière et décisive de la crise, au loin et en +dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de +ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris +heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du +peuple. + +Voix effrayante et sacrée qui se compose du rugissement de la brute et +de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages, +qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut +comme la voix du tonnerre. + + + + +Chapitre III + +L'extrême bord + + +Marius était arrivé aux halles. + +Là tout était plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans +les rues voisines. On eût dit que la paix glaciale du sépulcre était +sortie de terre et s'était répandue sous le ciel. + +Une rougeur pourtant découpait sur ce fond noir la haute toiture des +maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du côté de Saint-Eustache. +C'était le reflet de la torche qui brûlait dans la barricade de +Corinthe. Marius s'était dirigé sur cette rougeur. Elle l'avait amené au +Marché-aux-Poirées, et il entrevoyait l'embouchure ténébreuse de la rue +des Prêcheurs. Il y entra. La vedette des insurgés qui guettait à +l'autre bout ne l'aperçut pas. Il se sentait tout près de ce qu'il était +venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au +coude de ce court tronçon de la ruelle Mondétour qui était, on s'en +souvient, la seule communication conservée par Enjolras avec le dehors. +Au coin de la dernière maison, à sa gauche, il avança la tête, et +regarda dans le tronçon Mondétour. + +Un peu au delà de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la +Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre où il était lui-même +enseveli, il aperçut quelque lueur sur les pavés, un peu du cabaret, et, +derrière, un lampion clignotant dans une espèce de muraille informe, et +des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela était +à dix toises de lui. C'était l'intérieur de la barricade. + +Les maisons qui bordaient la ruelle à droite lui cachaient le reste du +cabaret, la grande barricade et le drapeau. + +Marius n'avait plus qu'un pas à faire. + +Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras, +et songea à son père. + +Il songea à cet héroïque colonel Pontmercy qui avait été un si fier +soldat, qui avait gardé sous la République la frontière de France et +touché sous l'empereur la frontière d'Asie, qui avait vu Gênes, +Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui +avait laissé sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de +ce même sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi +avant l'âge dans la discipline et le commandement, qui avait vécu le +ceinturon bouclé, les épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde +noircie par la poudre, le front plissé par le casque, sous la baraque, +au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans était +revenu des grandes guerres la joue balafrée, le visage souriant, simple, +tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la +France et rien contre elle. + +Il se dit que son jour à lui était venu aussi, que son heure avait enfin +sonné, qu'après son père il allait, lui aussi, être brave, intrépide, +hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes, +verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire +la guerre à son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce +champ de bataille où il allait descendre, c'était la rue, et que cette +guerre qu'il allait faire, c'était la guerre civile! + +Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que +c'était là qu'il allait tomber. + +Alors il frissonna. + +Il songea à cette épée de son père que son aïeul avait vendue à un +brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrettée. Il se dit +qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste épée, de lui échapper +et de s'en aller irritée dans les ténèbres; que si elle s'était enfuie +ainsi, c'est qu'elle était intelligente et qu'elle prévoyait l'avenir; +c'est qu'elle pressentait l'émeute, la guerre des ruisseaux, la guerre +des pavés, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donnés +et reçus par derrière; c'est que, venant de Marengo et de Friedland, +elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'après ce +qu'elle avait fait avec le père, elle ne voulait pas faire cela avec le +fils! Il se dit que si cette épée était là, si, l'ayant recueillie au +chevet de son père mort, il avait osé la prendre et l'emporter pour ce +combat de nuit entre Français dans un carrefour, à coup sûr elle lui +brûlerait les mains et se mettrait à flamboyer devant lui comme l'épée +de l'ange! Il se dit qu'il était heureux qu'elle n'y fût pas et qu'elle +eût disparu, que cela était bien, que cela était juste, que son aïeul +avait été le vrai gardien de la gloire de son père, et qu'il valait +mieux que l'épée du colonel eût été criée à l'encan, vendue au fripier, +jetée aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la +patrie. + +Et puis il se mit à pleurer amèrement. + +Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le +pouvait. Puisqu'elle était partie, il fallait bien qu'il mourût. Ne lui +avait-il pas donné sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle était partie +sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourût. Et puis il +était clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en était allée +ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son +adresse! À quoi bon vivre et pourquoi vivre à présent? Et puis, quoi! +être venu jusque-là et reculer! s'être approché du danger, et s'enfuir! +être venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout +tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela +suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui +l'attendaient! qui avaient peut-être besoin de lui! qui étaient une +poignée contre une armée! Manquer à tout à la fois, à l'amour, à +l'amitié, à sa parole! Donner à sa poltronnerie le prétexte du +patriotisme! Mais cela était impossible, et si le fantôme de son père +était là dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins +du plat de son épée et lui crierait: Marche donc, lâche! + +En proie au va-et-vient de ses pensées, il baissait la tête. + +Tout à coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait +de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pensée propre au +voisinage de la tombe; être près de la mort, cela fait voir vrai. La +vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-être sur le point +d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la +rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'âme +intérieur, devant l'oeil de sa pensée. Tous les tumultueux points +d'interrogation de la rêverie lui revinrent en foule, mais sans le +troubler. Il n'en laissa aucun sans réponse. + +Voyons, pourquoi son père s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des +cas où l'insurrection monte à la dignité de devoir? qu'y aurait-il donc +de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui +s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il +ne s'agit plus d'un territoire sacré, mais d'une idée sainte. La patrie +se plaint, soit; mais l'humanité applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que +la patrie se plaigne? La France saigne, mais la liberté sourit; et +devant le sourire de la liberté, la France oublie sa plaie. Et puis, à +voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre +civile? + +La guerre civile? qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il y a une guerre +étrangère? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre +entre frères? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni +guerre étrangère, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la +guerre juste. Jusqu'au jour où le grand concordat humain sera conclu, la +guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se hâte contre +le passé qui s'attarde, peut être nécessaire. Qu'a-t-on à reprocher à +cette guerre-là? La guerre ne devient honte, l'épée ne devient poignard +que lorsqu'elle assassine le droit, le progrès, la raison, la +civilisation, la vérité. Alors, guerre civile ou guerre étrangère, elle +est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la +justice, de quel droit une forme de la guerre en mépriserait-elle une +autre? de quel droit l'épée de Washington renierait-elle la pique de +Camille Desmoulins? Léonidas contre l'étranger, Timoléon contre le +tyran, lequel est le plus grand? l'un est le défenseur, l'autre est le +libérateur. Flétrira-t-on, sans s'inquiéter du but, toute prise d'armes +dans l'intérieur de la cité? alors notez d'infamie Brutus, Marcel, +Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues? +Pourquoi pas? c'était la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de +Pélage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France, +Marnix contre l'Espagne, Pélage contre les Maures; tous contre +l'étranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'étranger; l'oppression, c'est +l'étranger; le droit divin, c'est l'étranger. Le despotisme viole la +frontière morale, comme l'invasion viole la frontière géographique. +Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas, +reprendre son territoire. Il vient une heure où protester ne suffit +plus; après la philosophie il faut l'action; la vive force achève ce que +l'idée a ébauché; _Prométhée enchaîné_ commence, Aristogiton finit; +l'Encyclopédie éclaire les âmes, le 10 août les électrise. Après +Eschyle, Thrasybule; après Diderot, Danton. Les multitudes ont une +tendance à accepter le maître. Leur masse dépose de l'apathie. Une foule +se totalise aisément en obéissance. Il faut les remuer, les pousser, +rudoyer les hommes par le bienfait même de leur délivrance, leur blesser +les yeux par le vrai, leur jeter la lumière à poignées terribles. Il +faut qu'ils soient eux-mêmes un peu foudroyés par leur propre salut; cet +éblouissement les réveille. De là la nécessité des tocsins et des +guerres. Il faut que de grands combattants se lèvent, illuminent les +nations par l'audace, et secouent cette triste humanité que couvrent +d'ombre le droit divin, la gloire césarienne, la force, le fanatisme, le +pouvoir irresponsable et les majestés absolues; cohue stupidement +occupée à contempler, dans leur splendeur crépusculaire, ces sombres +triomphes de la nuit. À bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous? +appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont +tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les +principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le +propre de la vérité c'est de manquer de complaisance; pas de concession +donc; tout empiétement sur l'homme doit être réprimé; il y a le droit +divin dans Louis XVI, il y a le _parce que Bourbon_ dans Louis-Philippe; +tous deux représentent dans une certaine mesure la confiscation du +droit, et pour déblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre; +il le faut, la France étant toujours ce qui commence. Quand le maître +tombe en France, il tombe partout. En somme, rétablir la vérité sociale, +rendre son trône à la liberté, rendre le peuple au peuple, rendre à +l'homme la souveraineté, replacer la pourpre sur la tête de la France, +restaurer dans leur plénitude la raison et l'équité, supprimer tout +germe d'antagonisme en restituant chacun à lui-même, anéantir l'obstacle +que la royauté fait à l'immense concorde universelle, remettre le genre +humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par +conséquent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-là construisent la +paix. Une énorme forteresse de préjugés, de privilèges, de +superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences, +d'iniquités, de ténèbres, est encore debout sur le monde avec ses tours +de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse +monstrueuse. Vaincre à Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille, +c'est immense. + +Il n'est personne qui ne l'ait remarqué sur soi-même, l'âme, et c'est là +la merveille de son unité compliquée d'ubiquité, a cette aptitude +étrange de raisonner presque froidement dans les extrémités les plus +violentes, et il arrive souvent que la passion désolée et le profond +désespoir, dans l'agonie même de leurs monologues les plus noirs, +traitent des sujets et discutent des thèses. La logique se mêle à la +convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage +lugubre de la pensée. C'était là la situation d'esprit de Marius. + +Tout en songeant ainsi, accablé, mais résolu, hésitant pourtant, et, en +somme, frémissant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans +l'intérieur de la barricade. Les insurgés y causaient à demi-voix, sans +remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la dernière phase +de l'attente. Au-dessus d'eux, à une lucarne d'un troisième étage, +Marius distinguait une espèce de spectateur ou de témoin qui lui +semblait singulièrement attentif. C'était le portier tué par Le Cabuc. +D'en bas, à la réverbération de la torche enfouie dans les pavés, on +apercevait cette tête vaguement. Rien n'était plus étrange, à cette +clarté sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, étonnée, +avec ses cheveux hérissés, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche +béante, penchée sur la rue dans une attitude de curiosité. + +On eût dit que celui qui était mort considérait ceux qui allaient +mourir. Une longue traînée de sang qui avait coulé de cette tête +descendait en filets rougeâtres de la lucarne jusqu'à la hauteur du +premier étage où elle s'arrêtait. + + + + +Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir + + + + +Chapitre I + +Le drapeau--Premier acte + + +Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonné à Saint-Merry, Enjolras +et Combeferre étaient allés s'asseoir, la carabine à la main, près de la +coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils écoutaient, +cherchant à saisir même le bruit de marche le plus sourd et le plus +lointain. + +Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie, +qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'éleva et se mit à chanter +distinctement sur le vieil air populaire _Au clair de la lune_ cette +poésie terminée par une sorte de cri pareil au chant du coq: + + _Mon nez est en larmes._ + _Mon ami Bugeaud,_ + _Prêt'-moi tes gendarmes_ + _Pour leur dire un mot._ + _En capote bleue,_ + _La poule au shako,_ + _Voici la banlieue!_ + _Co-cocorico!_ + +Ils se serrèrent la main. + +--C'est Gavroche, dit Enjolras. + +--Il nous avertit, dit Combeferre. + +Une course précipitée troubla la rue déserte, on vit un être plus agile +qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la +barricade tout essoufflé, en disant: + +--Mon fusil! Les voici. + +Un frisson électrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le +mouvement des mains cherchant les fusils. + +--Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin. + +--Je veux le grand fusil, répondit Gavroche. + +Et il prit le fusil de Javert. + +Deux sentinelles s'étaient repliées et étaient rentrées presque en même +temps que Gavroche. C'était la sentinelle du bout de la rue et la +vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Prêcheurs +était restée à son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du côté +des ponts et des halles. + +La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavés à peine étaient visibles au +reflet de la lumière qui se projetait sur le drapeau, offrait aux +insurgés l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une +fumée. + +Chacun avait pris son poste de combat. + +Quarante-trois insurgés, parmi lesquels Enjolras, Combeferre, +Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, étaient agenouillés +dans la grande barricade, les têtes à fleur de la crête du barrage, les +canons des fusils et des carabines braqués sur les pavés comme à des +meurtrières, attentifs, muets, prêts à faire feu. Six, commandés par +Feuilly, s'étaient installés, le fusil en joue, aux fenêtres des deux +étages de Corinthe. + +Quelques instants s'écoulèrent encore, puis un bruit de pas, mesuré, +pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du côté de Saint-Leu. Ce +bruit, d'abord faible, puis précis, puis lourd et sonore, s'approchait +lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuité tranquille +et terrible. On n'entendait rien que cela. C'était tout ensemble le +silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre +avait on ne sait quoi d'énorme et de multiple qui éveillait l'idée d'une +foule en même temps que l'idée d'un spectre. On croyait entendre marcher +l'effrayante statue Légion. Ce pas approcha; il approcha encore, et +s'arrêta. Il sembla qu'on entendît au bout de la rue le souffle de +beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait +tout au fond, dans cette épaisse obscurité, une multitude de fils +métalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui +s'agitaient, pareils à ces indescriptibles réseaux phosphoriques qu'au +moment de s'endormir on aperçoit, sous ses paupières fermées, dans les +premiers brouillards du sommeil. C'étaient les bayonnettes et les canons +de fusils confusément éclairés par la réverbération lointaine de la +torche. + +Il y eut encore une pause, comme si des deux côtés on attendait. Tout à +coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne +voyait personne, et qu'il semblait que c'était l'obscurité elle-même qui +parlait, cria: + +--Qui vive? + +En même temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent. + +Enjolras répondit d'un accent vibrant et altier: + +--Révolution française. + +--Feu! dit la voix. + +Un éclair empourpra toutes les façades de la rue comme si la porte d'une +fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement. + +Une effroyable détonation éclata sur la barricade. Le drapeau rouge +tomba. La décharge avait été si violente et si dense qu'elle en avait +coupé la hampe; c'est-à-dire la pointe même du timon de l'omnibus. Des +balles, qui avaient ricoché sur les corniches des maisons, pénétrèrent +dans la barricade et blessèrent plusieurs hommes. + +L'impression de cette première décharge fut glaçante. L'attaque était +rude, et de nature à faire songer les plus hardis. Il était évident +qu'on avait au moins affaire à un régiment tout entier. + +--Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour +riposter qu'ils soient engagés dans la rue. + +--Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau! + +Il ramassa le drapeau qui était précisément tombé à ses pieds. + +On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe +rechargeait les armes. + +Enjolras reprit: + +--Qui est-ce qui a du coeur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur +la barricade? + +Pas un ne répondit. Monter sur la barricade au moment où sans doute elle +était couchée en joue de nouveau, c'était simplement la mort. Le plus +brave hésite à se condamner. Enjolras lui-même avait un frémissement. Il +répéta: + +--Personne ne se présente? + + + + +Chapitre II + +Le drapeau--Deuxième acte + + +Depuis qu'on était arrivé à Corinthe et qu'on avait commencé à +construire la barricade, on n'avait plus guère fait attention au père +Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitté l'attroupement. Il était +entré dans le rez-de-chaussée du cabaret et s'était assis derrière le +comptoir. Là, il s'était pour ainsi dire anéanti en lui-même. Il +semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres +l'avaient deux ou trois fois accosté, l'avertissant du péril, +l'engageant à se retirer, sans qu'il parût les entendre. Quand on ne lui +parlait pas, sa bouche remuait comme s'il répondait à quelqu'un, et dès +qu'on lui adressait la parole, ses lèvres devenaient immobiles et ses +yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la +barricade fût attaquée, il avait pris une posture qu'il n'avait plus +quittée, les deux poings sur ses deux genoux et la tête penchée en avant +comme s'il regardait dans un précipice. Rien n'avait pu le tirer de +cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit fût dans la +barricade. Quand chacun était allé prendre sa place de combat, il +n'était plus resté dans la salle basse que Javert lié au poteau, un +insurgé le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de +l'attaque, à la détonation, la secousse physique l'avait atteint et +comme réveillé, il s'était levé brusquement, il avait traversé la salle, +et à l'instant où Enjolras répéta son appel:--Personne ne se présente? +on vit le vieillard apparaître sur le seuil du cabaret. + +Sa présence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'éleva: + +--C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le représentant du +peuple! + +Il est probable qu'il n'entendait pas. + +Il marcha droit à Enjolras, les insurgés s'écartaient devant lui avec +une crainte religieuse, il arracha le drapeau à Enjolras qui reculait +pétrifié, et alors, sans que personne osât ni l'arrêter ni l'aider, ce +vieillard de quatre-vingts ans, la tête branlante, le pied ferme, se mit +à gravir lentement l'escalier de pavés pratiqué dans la barricade. Cela +était si sombre et si grand que tous autour de lui crièrent: Chapeau +bas! À chaque marche qu'il montait, c'était effrayant, ses cheveux +blancs, sa face décrépite, son grand front chauve et ridé, ses yeux +caves, sa bouche étonnée et ouverte, son vieux bras levant la bannière +rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clarté sanglante +de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le +drapeau de la terreur à la main. + +Quand il fut au haut de la dernière marche, quand ce fantôme tremblant +et terrible, debout sur ce monceau de décombres en présence de douze +cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il +était plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les ténèbres une +figure surnaturelle et colossale. + +Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges. + +Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria: + +--Vive la Révolution! vive la République! fraternité! égalité! et la +mort! + +On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au +murmure d'un prêtre pressé qui dépêche une prière. C'était probablement +le commissaire de police qui faisait les sommations légales à l'autre +bout de la rue. + +Puis la même voix éclatante qui avait crié: qui vive? cria: + +--Retirez-vous! + +M. Mabeuf, blême, hagard, les prunelles illuminées des lugubres flammes +de l'égarement, leva le drapeau au-dessus de son front et répéta: + +--Vive la République! + +--Feu! dit la voix. + +Une seconde décharge, pareille à une mitraille, s'abattit sur la +barricade. + +Le vieillard fléchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa échapper +le drapeau et tomba en arrière à la renverse sur le pavé, comme une +planche, tout de son long et les bras en croix. + +Des ruisseaux de sang coulèrent de dessous lui. Sa vieille tête, pâle et +triste, semblait regarder le ciel. + +Une de ces émotions supérieures à l'homme qui font qu'on oublie même de +se défendre, saisit les insurgés, et ils s'approchèrent du cadavre avec +une épouvante respectueuse. + +--Quels hommes que ces régicides! dit Enjolras. + +Courfeyrac se pencha à l'oreille d'Enjolras: + +--Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme. +Mais ce n'était rien moins qu'un régicide. Je l'ai connu. Il s'appelait +le père Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'était +une brave ganache. Regarde-moi sa tête. + +--Tête de ganache et coeur de Brutus, répondit Enjolras. + +Puis il éleva la voix: + +--Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous +hésitions, il est venu! nous reculions, il a avancé! Voilà ce que ceux +qui tremblent de vieillesse enseignent à ceux qui tremblent de peur! Cet +aïeul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une +magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous +défende ce vieillard mort comme il défendrait son père vivant, et que sa +présence au milieu de nous fasse la barricade imprenable! + +Un murmure d'adhésion morne et énergique suivit ces paroles. + +Enjolras se courba, souleva la tête du vieillard, et, farouche, le baisa +au front, puis, lui écartant les bras, et maniant ce mort avec une +précaution tendre, comme s'il eût craint de lui faire du mal, il lui ôta +son habit, en montra à tous les trous sanglants, et dit: + +--Voilà maintenant notre drapeau. + + + + +Chapitre III + +Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras + + +On jeta sur le père Mabeuf un long châle noir de la veuve Hucheloup. Six +hommes firent de leurs fusils une civière, on y posa le cadavre, et on +le porta, têtes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table +de la salle basse. + +Ces hommes, tout entiers à la chose grave et sacrée qu'ils faisaient, ne +songeaient plus à la situation périlleuse où ils étaient. + +Quand le cadavre passa près de Javert toujours impassible, Enjolras dit +à l'espion: + +--Toi! tout à l'heure. + +Pendant ce temps-là, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitté son +poste et était resté en observation, croyait voir des hommes s'approcher +à pas de loup de la barricade. Tout à coup il cria: + +--Méfiez-vous! + +Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel, +Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'était déjà presque +plus temps. On apercevait une étincelante épaisseur de bayonnettes +ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute +taille, pénétraient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la +coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas. + +L'instant était critique. C'était cette première redoutable minute de +l'inondation, quand le fleuve se soulève an niveau de la levée et que +l'eau commence à s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde +encore, et la barricade était prise. + +Bahorel s'élança sur le premier garde municipal qui entrait et le tua à +bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de +bayonnette. Un autre avait déjà terrassé Courfeyrac qui criait: «À moi!» +Le plus grand de tous, une espèce de colosse, marchait sur Gavroche la +bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'énorme fusil +de Javert, coucha résolûment en joue le géant, et lâcha son coup. Rien +ne partit. Javert n'avait pas chargé son fusil. Le garde municipal +éclata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant. + +Avant que la bayonnette eût touché Gavroche, le fusil échappait des +mains du soldat, une balle avait frappé le garde municipal au milieu du +front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine +poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur +le pavé. + +C'était Marius qui venait d'entrer dans la barricade. + + + + +Chapitre IV + +Le baril de poudre + + +Marius, toujours caché dans le coude de la rue Mondétour, avait assisté +à la première phase du combat, irrésolu et frissonnant. Cependant il +n'avait pu résister longtemps à ce vertige mystérieux et souverain qu'on +pourrirait nommer l'appel de l'abîme. Devant l'imminence du péril, +devant la mort de M. Mabeuf, cette funèbre énigme, devant Bahorel tué, +Courfeyrac criant: à moi! cet enfant menacé, ses amis à secourir ou à +venger, toute hésitation s'était évanouie, et il s'était rué dans la +mêlée ses deux pistolets à la main. Du premier coup il avait sauvé +Gavroche et du second délivré Courfeyrac. + +Aux coups de feu, aux cris des gardes frappés, les assaillants avaient +gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se +dresser plus d'à mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des +soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au +poing. Ils couvraient déjà plus des deux tiers du barrage, mais ils ne +sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balançaient, craignant +quelque piège. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on +regarderait dans une tanière de lions. La lueur de la torche n'éclairait +que les bayonnettes, les bonnets à poil et le haut des visages inquiets +et irrités. + +Marius n'avait plus d'armes, il avait jeté ses pistolets déchargés, mais +il avait aperçu le baril de poudre dans la salle basse près de la porte. + +Comme il se tournait à demi, regardant de ce côté, un soldat le coucha +en joue. Au moment où le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le +bout du canon du fusil, et le boucha. C'était quelqu'un qui s'était +élancé, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit, +traversa la main, et peut-être aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la +balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fumée, plutôt entrevu +que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aperçut à peine. +Cependant il avait confusément vu ce canon de fusil dirigé sur lui et +cette main qui l'avait bouché, et il avait entendu le coup. Mais dans +des minutes comme celle-là, les choses qu'on voit vacillent et se +précipitent, et l'on ne s'arrête à rien. On se sent obscurément poussé +vers plus d'ombre encore, et tout est nuage. + +Les insurgés, surpris, mais non effrayés, s'étaient ralliés. Enjolras +avait crié: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la première confusion +en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart étaient +montés à la fenêtre du premier étage et aux mansardes d'où ils +dominaient les assaillants. Les plus déterminés, avec Enjolras, +Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'étaient fièrement adossés +aux maisons du fond, à découvert et faisant face aux rangées de soldats +et de gardes qui couronnaient la barricade. + +Tout cela s'accomplit sans précipitation, avec cette gravité étrange et +menaçante qui précède les mêlées. Des deux parts on se couchait en joue, +à bout portant, on était si près qu'on pouvait se parler à portée de +voix. Quand on fut à ce point où l'étincelle va jaillir, un officier en +hausse-col et à grosses épaulettes étendit son épée et dit: + +--Bas les armes! + +--Feu! dit Enjolras. + +Les deux détonations partirent en même temps, et tout disparut dans la +fumée. + +Fumée âcre et étouffante où se traînaient, avec des gémissements faibles +et sourds, des mourants et des blessés. + +Quand la fumée se dissipa, on vit des deux côtés les combattants, +éclaircis, mais toujours aux mêmes places, qui rechargeaient les armes +en silence. + +Tout à coup, on entendit une voix tonnante qui criait: + +--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade! + +Tous se retournèrent du côté d'où venait la voix. + +Marius était entré dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre, +puis il avait profité de la fumée et de l'espèce de brouillard obscur +qui emplissait l'enceinte retranchée, pour se glisser le long de la +barricade jusqu'à cette cage de pavés où était fixée la torche. En +arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de +pavés sous le baril, qui s'était sur-le-champ défoncé, avec une sorte +d'obéissance terrible, tout cela avait été pour Marius le temps de se +baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes +municipaux, officiers, soldats, pelotonnés à l'autre extrémité de la +barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavés, la torche +à la main, son fier visage éclairé par une résolution fatale, penchant +la flamme de la torche vers ce monceau redoutable où l'on distinguait le +baril de poudre brisé, et poussant ce cri terrifiant: + +--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade! + +Marius sur cette barricade après l'octogénaire, c'était la vision de la +jeune révolution après l'apparition de la vieille. + +--Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi! + +Marius répondit: + +--Et moi aussi. + +Et il approcha la torche du baril de poudre. + +Mais il n'y avait déjà plus personne sur le barrage. Les assaillants, +laissant leurs morts et leurs blessés, refluaient pêle-mêle et en +désordre vers l'extrémité de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la +nuit. Ce fut un sauve-qui-peut. + +La barricade était dégagée. + + + + +Chapitre V + +Fin des vers de Jean Prouvaire + + +Tous entourèrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou. + +--Te voilà! + +--Quel bonheur! dit Combeferre. + +--Tu es venu à propos! fit Bossuet. + +--Sans toi j'étais mort! reprit Courfeyrac. + +--Sans vous j'étais gobé! ajouta Gavroche. + +Marius demanda: + +--Où est le chef? + +--C'est toi, dit Enjolras. + +Marius avait eu toute la journée une fournaise dans le cerveau, +maintenant c'était un tourbillon. Ce tourbillon qui était en lui lui +faisait l'effet d'être hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait +qu'il était déjà à une distance immense de la vie. Ses deux lumineux +mois de joie et d'amour aboutissant brusquement à cet effroyable +précipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se +faisant tuer pour la République, lui-même chef d'insurgés, toutes ces +choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il était obligé de +faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait +était réel. Marius avait trop peu vécu encore pour savoir que rien n'est +plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours prévoir, +c'est l'imprévu. Il assistait à son propre drame comme à une pièce qu'on +ne comprend pas. + +Dans cette brume où était sa pensée, il ne reconnut pas Javert qui, lié +à son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la tête pendant l'attaque +de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la révolte avec +la résignation d'un martyr et la majesté d'un juge. Marius ne l'aperçut +même pas. + +Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher +et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit +qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur +cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgés +avaient posé des sentinelles, et quelques-uns qui étaient étudiants en +médecine s'étaient mis à panser les blessés. + +On avait jeté les tables hors du cabaret à l'exception de deux tables +réservées à la charpie et aux cartouches, et de la table où gisait le +père Mabeuf; on les avait ajoutées à la barricade, et on les avait +remplacées dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve +Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait étendu les blessés. +Quant aux trois pauvres créatures qui habitaient Corinthe, on ne savait +ce qu'elles étaient devenues. On finit pourtant par les retrouver +cachées dans la cave. + +Une émotion poignante vint assombrir la joie de la barricade dégagée. + +On fit l'appel. Un des insurgés manquait. Et qui? Un des plus chers, un +des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blessés, il +n'y était pas. On le chercha parmi les morts, il n'y était pas. Il était +évidemment prisonnier. + +Combeferre dit à Enjolras: + +--Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu à la mort de +ce mouchard? + +--Oui, répondit Enjolras, mais moins qu'à la vie de Jean Prouvaire. + +Ceci se passait dans la salle basse près du poteau de Javert. + +--Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir à ma canne, +et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le +nôtre. + +--Écoute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre. + +Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif. + +On entendit une voix mâle crier: + +--Vive la France! vive l'avenir! + +On reconnut la voix de Prouvaire. + +Un éclair passa et une détonation éclata. + +Le silence se refit. + +--Ils l'ont tué, s'écria Combeferre. + +Enjolras regarda Javert et lui dit: + +--Tes amis viennent de te fusiller. + + + + +Chapitre VI + +L'agonie de la mort après l'agonie de la vie + + +Une singularité de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des +barricades se fait presque toujours de front, et qu'en général les +assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils +redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des +rues tortueuses. Toute l'attention des insurgés se portait donc du côté +de la grande barricade qui était évidemment le point toujours menacé et +où devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea à +la petite barricade et y alla. Elle était déserte et n'était gardée que +par le lampion qui tremblait entre les pavés. Du reste la ruelle +Mondétour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne +étaient profondément calmes. + +Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom +prononcé faiblement dans l'obscurité: + +--Monsieur Marius! + +Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appelé deux heures +auparavant à travers la grille de la rue Plumet. + +Seulement cette voix maintenant semblait n'être plus qu'un souffle. + +Il regarda autour de lui et ne vit personne. + +Marius crut s'être trompé, et que c'était une illusion ajoutée par son +esprit aux réalités extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il +fit un pas pour sortir de l'enfoncement reculé où était la barricade. + +--Monsieur Marius! répéta la voix. + +Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il +regarda, et ne vit rien. + +--À vos pieds, dit la voix. + +Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se traînait vers lui. +Cela rampait sur le pavé. C'était cela qui lui parlait. + +Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros +velours déchiré, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait à une +mare de sang. Marius entrevit une tête pâle qui se dressait vers lui et +qui lui dit: + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +--Non. + +--Éponine. + +Marius se baissa vivement. C'était en effet cette malheureuse enfant. +Elle était habillée en homme. + +--Comment êtes-vous ici? que faites-vous là? + +--Je meurs, lui dit-elle. + +Il y a des mots et des incidents qui réveillent les êtres accablés. +Marius s'écria comme en sursaut: + +--Vous êtes blessée! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va +vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous +faire mal? où souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'êtes-vous +venue faire ici? + +Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever. + +En la soulevant il rencontra sa main. + +Elle poussa un cri faible. + +--Vous ai-je fait mal? demanda Marius. + +--Un peu. + +--Mais je n'ai touché que votre main. + +Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette +main vit un trou noir. + +--Qu'avez-vous donc à la main? dit-il. + +--Elle est percée. + +--Percée! + +--Oui. + +--De quoi? + +--D'une balle. + +--Comment? + +--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue? + +--Oui, et une main qui l'a bouché. + +--C'était la mienne. + +Marius eut un frémissement: + +--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est +rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt +pas d'une main percée. + +Elle murmura: + +--La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos. C'est +inutile de m'ôter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me +panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de moi sur cette +pierre. + +Il obéit; elle posa sa tête sur les genoux de Marius, et, sans le +regarder, elle dit: + +--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voilà! Je ne souffre plus. + +Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec +effort et regarda Marius. + +--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans +ce jardin, c'était bête, puisque c'était moi qui vous avais montré la +maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme +vous.... + +Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui étaient +sans doute dans son esprit, elle reprit avec un déchirant sourire: + +--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas? + +Elle continua: + +--Voyez-vous, vous êtes perdu! Maintenant personne ne sortira de la +barricade. C'est moi qui vous ai amené ici, tiens! Vous allez mourir. +J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis +la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drôle! Mais c'est +que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reçu cette balle, je me +suis traînée ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramassée. Je vous +attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je +mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous +rappelez-vous le jour où je suis entrée dans votre chambre et où je me +suis mirée dans votre miroir, et le jour où je vous ai rencontré sur le +boulevard près des femmes en journée? Comme les oiseaux chantaient! Il +n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donné cent sous, et je vous ai +dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramassé votre pièce au +moins? Vous n'êtes pas riche. Je n'ai pas pensé à vous dire de la +ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous +souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va +mourir. + +Elle avait un air insensé, grave et navrant. Sa blouse déchirée montrait +sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où +il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instants un flot de +sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte. + +Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde +compassion. + +--Oh! reprit-elle tout à coup, cela revient. J'étouffe! + +Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le +pavé. + +En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la +barricade. L'enfant était monté sur une table pour charger son fusil et +chantait gaîment la chanson alors si populaire: + + _En voyant Lafayette,_ + _Le gendarme répète:_ + _Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_ + +Éponine se souleva, et écouta, puis elle murmura: + +--C'est lui. + +Et se tournant vers Marius: + +--Mon frère est là. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait. + +--Votre frère? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus +douloureux de son coeur aux devoirs que son père lui avait légués envers +les Thénardier, qui est votre frère? + +--Ce petit. + +--Celui qui chante? + +--Oui. + +Marius fit un mouvement. + +--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long à présent. + +Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et +coupée de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle +approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle +ajouta avec une expression étrange: + +--Écoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une +lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste. +Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Mais vous m'en +voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'heure. On se +revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre. + +Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trouée, mais +elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de +Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier. + +--Prenez, dit-elle. + +Marius prit la lettre. + +Elle fit un signe de satisfaction et de consentement. + +--Maintenant pour ma peine, promettez-moi.... + +Et elle s'arrêta. + +--Quoi? demanda Marius. + +--Promettez-moi! + +--Je vous promets. + +--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai +morte.--Je le sentirai. + +Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières +se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile; +tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle +ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la +mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un +autre monde: + +--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse +de vous. + +Elle essaya encore de sourire et expira. + + + + +Chapitre VII + +Gavroche profond calculateur des distances + + +Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser sur ce front livide où +perlait une sueur glacée. Ce n'était pas une infidélité à Cosette; +c'était un adieu pensif et doux à une malheureuse âme. + +Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'Éponine lui +avait donnée. Il avait tout de suite senti là un événement. Il était +impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortunée +enfant avait à peine fermé les yeux que Marius songeait à déplier ce +papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose +lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre. + +Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'était un petit +billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L'adresse était +d'une écriture de femme et portait: + +--À monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la +Verrerie, nº 16. + +Il défit le cachet, et lut: + +«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite. +Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous +serons à Londres. COSETTE, 4 juin.» + +Telle était l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait même pas +l'écriture de Cosette. + +Ce qui s'était passé peut être dit en quelques mots. Éponine avait tout +fait. Après la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée, +déjouer les projets de son père et des bandits sur la maison de la rue +Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles +avec le premier jeune drôle venu qui avait trouvé amusant de s'habiller +en femme pendant qu'Éponine se déguisait en homme. C'était elle qui au +Champ de Mars avait donné à Jean Valjean l'avertissement expressif: +_Déménagez_. Jean Valjean était rentré en effet et avait dit à Cosette: +_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Armé avec Toussaint. +La semaine prochaine nous serons à Londres_. Cosette, atterrée de ce +coup inattendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. Mais comment +faire mettre la lettre à la poste? Elle ne sortait pas seule, et +Toussaint, surprise d'une telle commission, eût à coup sûr montré la +lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait aperçu à +travers la grille Éponine en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans +cesse autour du jardin. Cosette avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui +avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre +tout de suite à son adresse. Éponine avait mis la lettre dans sa poche. +Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marius, +non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute âme jalouse et +aimante comprendra, «pour voir». Là elle avait attendu Marius, ou au +moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit: +nous allons aux barricades, une idée lui avait traversé l'esprit. Se +jeter dans cette mort-là comme elle se serait jetée dans toute autre, et +y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'était assurée de +l'endroit où l'on construisait la barricade; et bien sûre, puisque +Marius n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait intercepté la lettre, +qu'il serait à la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle +était allée rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoyé, au +nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener à la +barricade. Elle comptait sur le désespoir de Marius quand il ne +trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de +son côté rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait. +Elle était morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui +entraînent l'être aimé dans leur mort, et qui disent: personne ne +l'aura! + +Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il +eut un instant l'idée qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle +part. Son père l'emmène en Angleterre et mon grand-père se refuse au +mariage. Rien n'est changé dans la fatalité. Les rêveurs comme Marius +ont de ces accablements suprêmes, et il en sort des partis pris +désespérés. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus +tôt fait. + +Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs à accomplir: informer +Cosette de sa mort et lui envoyer un suprême adieu, et sauver de la +catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frère d'Éponine +et fils de Thénardier. + +Il avait sur lui un portefeuille; le même qui avait contenu le cahier où +il avait écrit tant de pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha une +feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes: + +«Notre mariage était impossible. J'ai demandé à mon grand-père, il a +refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne +t'ai plus trouvée, tu sais la parole que je t'avais donnée, je la tiens. +Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et +te sourira.» + +N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna à plier le papier +en quatre et y mit cette adresse: + +_À Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de +l'Homme-Armé, nº 7._ + +La lettre pliée, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille, +l'ouvrit, et écrivit avec le même crayon sur la première page ces quatre +lignes: + +«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père, +M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6, au Marais.» + +Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela +Gavroche. Le gamin, à la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse +et dévouée. + +--Veux-tu faire quelque chose pour moi? + +--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'étais cuit. + +--Tu vois bien cette lettre? + +--Oui. + +--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet, +commença à se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras à son +adresse, à mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de +l'Homme-Armé, nº 7. + +L'héroïque enfant répondit: + +--Ah bien mais! pendant ce temps-là, on prendra la barricade, et je n'y +serai pas. + +--La barricade ne sera plus attaquée qu'au point du jour selon toute +apparence et ne sera pas prise avant demain midi. + +Le nouveau répit que les assaillants laissaient à la barricade se +prolongeait en effet. C'était une de ces intermittences, fréquentes dans +les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement +d'acharnement. + +--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin? + +--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloquée, toutes les +rues seront gardées, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite. + +Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait là, indécis, et se +grattant l'oreille tristement. Tout à coup, avec un de ces mouvements +d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre. + +--C'est bon, dit-il. + +Et il partit en courant par la ruelle Mondétour. + +Gavroche avait eu une idée qui l'avait déterminé, mais qu'il n'avait pas +dite, de peur que Marius n'y fît quelque objection. + +Cette idée, la voici: + +--Il est à peine minuit, la rue de l'Homme-Armé n'est pas loin, je vais +porter la lettre tout de suite, et je serai revenu à temps. + + + + +Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé + + + + +Chapitre I + +Buvard, bavard + + +Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprès des émeutes de l'âme? +L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean +Valjean, en ce moment-là même, était en proie à un soulèvement +effrayants. Tous les gouffres s'étaient rouverts en lui. Lui aussi +frissonnait, comme Paris, au seuil d'une révolution formidable et +obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience +s'étaient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris, +on pouvait dire: les deux principes sont en présence. L'ange blanc et +l'ange noir vont se saisir corps à corps sur le pont de l'abîme. Lequel +des deux précipitera l'autre? Qui l'emportera? + +La veille de ce même jour 5 juin, Jean Valjean, accompagné de Cosette et +de Toussaint, s'était installé rue de l'Homme-Armé. Une péripétie l'y +attendait. + +Cosette n'avait pas quitté la rue Plumet sans un essai de résistance. +Pour la première fois depuis qu'ils existaient côte à côte, la volonté +de Cosette et la volonté de Jean Valjean s'étaient montrées distinctes, +et s'étaient, sinon heurtées, du moins contredites. Il y avait eu +objection d'un côté et inflexibilité de l'autre. Le brusque conseil: +_déménagez_, jeté par un inconnu à Jean Valjean, l'avait alarmé au point +de le rendre absolu. Il se croyait dépisté et poursuivi. Cosette avait +dû céder. + +Tous deux étaient arrivés rue de l'Homme-Armé sans desserrer les dents +et sans se dire un mot, absorbés chacun dans leur préoccupation +personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de +Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquiétude de Jean +Valjean. + +Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans +ses précédentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-être +pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrière lui, ni +lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dévouée et sûre. De +domestique à maître, la trahison commence par la curiosité. Or, +Toussaint, comme si elle eût été prédestinée à être la servante de Jean +Valjean, n'était pas curieuse. Elle disait à travers son bégayement, +dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de même de même; je +chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je +fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.) + +Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait été presque une fuite, Jean +Valjean n'avait rien emporté que la petite valise embaumée baptisée par +Cosette _l'inséparable_. Des malles pleines eussent exigé des +commissionnaires, et des commissionnaires sont des témoins. On avait +fait venir un fiacre à la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en +était allé. + +C'est à grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission +d'empaqueter un peu de linge et de vêtements et quelques objets de +toilette. Cosette, elle, n'avait emporté que sa papeterie et son buvard. + +Jean Valjean, pour accroître la solitude et l'ombre de cette +disparition, s'était arrangé de façon à ne quitter le pavillon de la rue +Plumet qu'à la chute du jour, ce qui avait laissé à Cosette le temps +d'écrire son billet à Marius. On était arrivé rue de l'Homme-Armé à la +nuit close. + +On s'était couché silencieusement. + +Le logement de la rue de l'Homme-Armé était situé dans une arrière-cour, +à un deuxième étage, et composé de deux chambres à coucher, d'une salle +à manger et d'une cuisine attenante à la salle à manger, avec soupente +où il y avait un lit de sangle qui échut à Toussaint. La salle à manger +était en même temps l'antichambre et séparait les deux chambres à +coucher. L'appartement était pourvu des ustensiles nécessaires. + +On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquiète; la nature +humaine est ainsi. À peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Armé que +son anxiété s'éclaircit, et, par degrés, se dissipa. Il y a des lieux +calmants qui agissent en quelque sorte mécaniquement sur l'esprit. Rue +obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle +contagion de tranquillité dans cette ruelle de l'ancien Paris, si +étroite qu'elle est barrée aux voitures par un madrier transversal posé +sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur, +crépusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'émotions +entre ses deux rangées de hautes maisons centenaires qui se taisent +comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli +stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pût le trouver là? + +Son premier soin fut de mettre _l'inséparable_ à côté de lui. + +Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le +lendemain matin, il s'éveilla presque gai. Il trouva charmante la salle +à manger qui était hideuse, meublée d'une vieille table ronde, d'un +buffet bas que surmontait un miroir penché, d'un fauteuil vermoulu et de +quelques chaises encombrées des paquets de Toussaint. Dans un de ces +paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de +Jean Valjean. + +Quant à Cosette, elle s'était fait apporter par Toussaint un bouillon +dans sa chambre, et ne parut que le soir. + +Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, très occupée de ce +petit emménagement, avait mis sur la table de la salle à manger une +volaille froide que Cosette, par déférence pour son père, avait consenti +à regarder. + +Cela fait, Cosette, prétextant une migraine persistante, avait dit +bonsoir à Jean Valjean et s'était enfermée dans sa chambre à coucher. +Jean Valjean avait mangé une aile de poulet avec appétit, et accoudé sur +la table, rasséréné peu à peu, rentrait en possession de sa sécurité. + +Pendant qu'il faisait ce sobre dîner, il avait perçu confusément, à deux +ou trois reprises, le bégayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur, +il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorbé dans une foule de +combinaisons intérieures, il n'y avait point pris garde. À vrai dire, il +n'avait pas entendu. + +Il se leva, et se mit à marcher de la fenêtre à la porte et de la porte +à la fenêtre, de plus en plus apaisé. + +Avec le calme, Cosette, sa préoccupation unique, revenait dans sa +pensée. Non qu'il s'émût de cette migraine, petite crise de nerfs, +bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paraîtrait pas dans +un jour ou deux; mais il songeait à l'avenir, et, comme d'habitude, il y +songeait avec douceur. Après tout, il ne voyait aucun obstacle à ce que +la vie heureuse reprît son cours. À de certaines heures, tout semble +impossible; à d'autres heures, tout paraît aisé; Jean Valjean était dans +une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire après les +mauvaises, comme le jour après la nuit, par cette loi de succession et +de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits +superficiels appellent antithèse. Dans cette paisible rue où il se +réfugiait, Jean Valjean se dégageait de tout ce qui l'avait troublé +depuis quelque temps. Par cela même qu'il avait vu beaucoup de ténèbres, +il commençait à apercevoir un peu d'azur. Avoir quitté la rue Plumet +sans complication et sans incident, c'était déjà un bon pas de fait. +Peut-être serait-il sage de se dépayser, ne fût-ce que pour quelques +mois, et d'aller à Londres. Eh bien, on irait. Être en France, être en +Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il eût près de lui +Cosette? Cosette était sa nation. Cosette suffisait à son bonheur; +l'idée qu'il ne suffisait peut-être pas, lui, au bonheur de Cosette, +cette idée, qui avait été autrefois sa fièvre et son insomnie, ne se +présentait même pas à son esprit. Il était dans le collapsus de toutes +ses douleurs passées, et en plein optimisme. Cosette, étant près de lui, +lui semblait à lui; effet d'optique que tout le monde a éprouvé. Il +arrangeait en lui-même, et avec toutes sortes de facilités, le départ +pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa félicité se reconstruire +n'importe où dans les perspectives de sa rêverie. + +Tout en marchant de long en large à pas lents, son regard rencontra tout +à coup quelque chose d'étrange. + +Il aperçut en face de lui, dans le miroir incliné qui surmontait le +buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici: + +«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite. +Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous +serons à Londres. COSETTE. 4 juin.» + +Jean Valjean s'arrêta hagard. + +Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le +miroir, et, toute à sa douloureuse angoisse, l'avait oublié là, sans +même remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément à +la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre +lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier +passant rue Plumet. L'écriture s'était imprimée sur le buvard. + +Le miroir reflétait l'écriture. + +Il en résultait ce qu'on appelle en géométrie l'image symétrique; de +telle sorte que l'écriture renversée sur le buvard s'offrait redressée +dans le miroir et présentait son sens naturel; et Jean Valjean avait +sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette à Marius. + +C'était simple et foudroyant. + +Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y +crut point. Elles lui faisaient l'effet d'apparaître dans de la lueur +d'éclair. C'était une hallucination. Cela était impossible. Cela n'était +pas. + +Peu à peu sa perception devint plus précise; il regarda le buvard de +Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. Il prit le buvard et +dit: Cela vient de là. Il examina fiévreusement les quatre lignes +imprimées sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un +griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais +cela ne signifie rien, il n'y a rien d'écrit là. Et il respira à pleine +poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies +bêtes dans les instants horribles? L'âme ne se rend pas au désespoir +sans avoir épuisé toutes les illusions. + +Il tenait le buvard à la main et le contemplait, stupidement heureux, +presque prêt à rire de l'hallucination dont il avait été dupe. Tout à +coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il revit la vision. Les +quatre lignes s'y dessinaient avec une netteté inexorable. Cette fois ce +n'était pas un mirage. La récidive d'une vision est une réalité, c'était +palpable, c'était l'écriture redressée dans le miroir. Il comprit. + +Jean Valjean chancela, laissa échapper le buvard, et s'affaissa dans le +vieux fauteuil à côté du buffet, la tête tombante, la prunelle vitreuse, +égaré. Il se dit que c'était évident, et que la lumière du monde était à +jamais éclipsée, et que Cosette avait écrit cela à quelqu'un. Alors il +entendit son âme, redevenue terrible, pousser dans les ténèbres un sourd +rugissement. Allez donc ôter au lion le chien qu'il a dans sa cage! + +Chose bizarre et triste, en ce moment-là, Marius n'avait pas encore la +lettre de Cosette; le hasard l'avait portée en traître à Jean Valjean +avant de la remettre à Marius. + +Jean Valjean jusqu'à ce jour n'avait pas été vaincu par l'épreuve. Il +avait été soumis à des essais affreux; pas une voie de fait de la +mauvaise fortune ne lui avait été épargnée; la férocité du sort, armée +de toutes les vindictes et de toutes les méprises sociales, l'avait pris +pour sujet et s'était acharnée sur lui. Il n'avait reculé ni fléchi +devant rien. Il avait accepté, quand il l'avait fallu, toutes les +extrémités; il avait sacrifié son inviolabilité d'homme reconquise, +livré sa liberté, risqué sa tête, tout perdu, tout souffert, et il était +resté désintéressé et stoïque, au point que par moments on aurait pu le +croire absent de lui-même comme un martyr. Sa conscience, aguerrie à +tous les assauts possibles de l'adversité, pouvait sembler à jamais +imprenable. Eh bien, quelqu'un qui eût vu son for intérieur eût été +forcé de constater qu'à cette heure elle faiblissait. + +C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue +question que lui donnait la destinée, celle-ci était la plus redoutable. +Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement +mystérieux de toutes les sensibilités latentes. Il sentit le pincement +de la fibre inconnue. Hélas, l'épreuve suprême, disons mieux, l'épreuve +unique, c'est la perte de l'être aimé. + +Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que +comme un père; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette +paternité la viduité même de sa vie avait introduit tous les amours; il +aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa mère, et il +l'aimait comme sa soeur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni +épouse, comme la nature est un créancier qui n'accepte aucun protêt, ce +sentiment-là aussi, le plus imperdable de tous, était mêlé aux autres, +vague, ignorant, pur de la pureté de l'aveuglement, inconscient, +céleste, angélique, divin; moins comme un sentiment que comme un +instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et +invisible, mais réel; et l'amour proprement dit était dans sa tendresse +énorme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, ténébreux +et vierge. + +Qu'on se rappelle cette situation de coeur que nous avons indiquée déjà. +Aucun mariage n'était possible entre eux, pas même celui des âmes; et +cependant il est certain que leurs destinées s'étaient épousées. Excepté +Cosette, c'est-à-dire excepté une enfance, Jean Valjean n'avait, dans +toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et +les amours qui se succèdent n'avaient point fait en lui de ces verts +successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les +feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la +cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insisté, toute +cette fusion intérieure, tout cet ensemble, dont la résultante était une +haute vertu, aboutissait à faire de Jean Valjean un père pour Cosette. +Père étrange forgé de l'aïeul, du fils, du frère et du mari qu'il y +avait dans Jean Valjean; père dans lequel il y avait même une mère; père +qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour +lumière, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis. + +Aussi, quand il vit que c'était décidément fini, qu'elle lui échappait, +qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se dérobait, que c'était du +nuage, que c'était de l'eau, quand il eut devant les yeux cette évidence +écrasante: un autre est le but de son coeur, un autre est le souhait de +sa vie; il y a le bien-aimé, je ne suis que le père; je n'existe plus; +quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi! +la douleur qu'il éprouva dépassa le possible. Avoir fait tout ce qu'il +avait fait pour en venir là! et, quoi donc! n'être rien! Alors, comme +nous venons de le dire, il eut de la tête aux pieds un frémissement de +révolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense réveil +de l'égoïsme, et le moi hurla dans l'abîme de cet homme. + +Il y a des effondrements intérieurs. La pénétration d'une certitude +désespérante dans l'homme ne se fait point sans écarter et rompre de +certains éléments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-même. La +douleur, quand elle arrive à ce degré, est un sauve-qui-peut de toutes +les forces de la conscience. Ce sont là des crises fatales. Peu d'entre +nous en sortent semblables à eux-mêmes et fermes dans le devoir. Quand +la limite de la souffrance est débordée, la vertu la plus imperturbable +se déconcerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de +nouveau; il resta penché et comme pétrifié sur les quatre lignes +irrécusables, l'oeil fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on eût pu +croire que tout le dedans de cette âme s'écroulait. + +Il examina cette révélation, à travers les grossissements de la rêverie, +avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable +quand le calme de l'homme arrive à la froideur de la statue. + +Il mesura le pas épouvantable que sa destinée avait fait sans qu'il s'en +doutât; il se rappela ses craintes de l'autre été, si follement +dissipées; il reconnut le précipice; c'était toujours le même; seulement +Jean Valjean n'était plus au seuil, il était au fond. + +Chose inouïe et poignante, il y était tombé sans s'en apercevoir. Toute +la lumière de sa vie s'en était allée, lui croyant voir toujours le +soleil. + +Son instinct n'hésita point. Il rapprocha certaines circonstances, +certaines dates, certaines rougeurs et certaines pâleurs de Cosette, et +il se dit: C'est lui. La divination du désespoir est une sorte d'arc +mystérieux qui ne manque jamais son coup. Dès sa première conjecture, il +atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite +l'homme. Il aperçut distinctement, au fond de l'implacable évocation du +souvenir, le rôdeur inconnu du Luxembourg, ce misérable chercheur +d'amourettes, ce fainéant de romance, cet imbécile, ce lâche, car c'est +une lâcheté de venir faire les yeux doux à des filles qui ont à côté +d'elles leur père qui les aime. + +Après qu'il eut bien constaté qu'au fond de cette situation il y avait +ce jeune homme, et que tout venait de là, lui, Jean Valjean, l'homme +régénéré, l'homme qui avait tant travaillé à son âme, l'homme qui avait +fait tant d'efforts pour résoudre toute la vie, toute la misère et tout +le malheur en amour, il regarda en lui-même et il y vit un spectre, la +Haine. + +Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles découragent +d'être. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer +de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est +sinistre. Hélas, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs, +quand la tête est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau, +quand le rouleau de la destinée a encore presque toute son épaisseur, +quand le coeur, plein d'un amour désirable, a encore des battements +qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de réparer, quand +toutes les femmes sont là, et tous les sourires, et tout l'avenir, et +tout l'horizon, quand la force de la vie est complète, si c'est une +chose effroyable que le désespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse, +quand les années se précipitent de plus en plus blêmissantes, à cette +heure crépusculaire où l'on commence à voir les étoiles de la tombe! + +Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui +demanda: + +--De quel côté est-ce? savez-vous? + +Toussaint, stupéfaite, ne put que lui répondre: + +--Plaît-il? + +Jean Valjean reprit: + +--Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'on se bat? + +--Ah! oui, monsieur, répondit Toussaint. C'est du côté de Saint-Merry. + +Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, à notre insu même, de +notre pensée la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un +mouvement de ce genre, et dont il avait à peine conscience, que Jean +Valjean se trouva cinq minutes après dans la rue. + +Il était nu-tête, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il +semblait écouter. + +La nuit était venue. + + + + +Chapitre II + +Le gamin ennemi des lumières + + +Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux +de cette méditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ployé? +avait-il été courbé jusqu'à être brisé? pouvait-il se redresser encore +et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il +n'aurait probablement pu le dire lui-même. + +La rue était déserte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient +rapidement chez eux l'aperçurent à peine. Chacun pour soi dans les temps +de péril. L'allumeur de nuit vint comme à l'ordinaire allumer le +réverbère, qui était précisément placé en face de la porte du nº 7, et +s'en alla. Jean Valjean, à qui l'eût examiné dans cette ombre, n'eût pas +semblé un homme vivant. Il était là, assis sur la borne de sa porte, +immobile comme une larve de glace. Il y a de la congélation dans le +désespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au +milieu de toutes ces convulsions de la cloche mêlée à l'émeute, +l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se hâter; +car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure +ne fit rien à Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant, à peu +près vers ce moment-là, une brusque détonation éclata du côté des +halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'était +probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie +que nous venons de voir repoussée par Marius. À cette double décharge, +dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean +tressaillit; il se dressa du côté d'où le bruit venait; puis il retomba +sur la borne, il croisa les bras, et sa tête revint lentement se poser +sur sa poitrine. + +Il reprit son ténébreux dialogue avec lui-même. + +Tout à coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des +pas près de lui, il regarda, et, à la lueur du réverbère, du côté de la +rue qui aboutit aux Archives, il aperçut une figure livide, jeune et +radieuse. + +Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Armé. + +Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait +parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas. + +Gavroche, après avoir regardé en l'air, regardait en bas; il se haussait +sur la pointe des pieds et tâtait les portes et les fenêtres des +rez-de-chaussée; elles étaient toutes fermées, verrouillées et +cadenassées. Après avoir constaté cinq ou six devantures de maisons +barricadées de la sorte, le gamin haussa les épaules, et entra en +matière avec lui-même en ces termes: + +--Pardi! + +Puis il se remit à regarder en l'air. + +Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'âme où il +était, n'eût parlé ni même répondu à personne, se sentit +irrésistiblement poussé à adresser la parole à cet enfant. + +--Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as? + +--J'ai que j'ai faim, répondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit +vous-même. + +Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pièce de cinq +francs. + +Mais Gavroche, qui était de l'espèce du hoche-queue et qui passait vite +d'un geste à l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aperçu le +réverbère. + +--Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'êtes pas en +règle, mes amis. C'est du désordre. Cassez-moi ça. + +Et il jeta la pierre dans le réverbère dont la vitre tomba avec un tel +fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en +face, crièrent: Voilà Quatre-vingt-treize! + +Le réverbère oscilla violemment et s'éteignit. La rue devint brusquement +noire. + +--C'est ça, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit. + +Et se tournant vers Jean Valjean: + +--Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez +là au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me +chiffonner un peu ces grosses bêtes de colonnes-là, et en faire +gentiment une barricade. + +Jean Valjean s'approcha de Gavroche. + +--Pauvre être, dit-il à demi-voix et se parlant à lui-même, il a faim. + +Et il lui mit la pièce de cent sous dans la main. + +Gavroche leva le nez, étonné de la grandeur de ce gros sou; il le +regarda dans l'obscurité, et la blancheur du gros sou l'éblouit. Il +connaissait les pièces de cinq francs par ouï-dire; leur réputation lui +était agréable; il fut charmé d'en voir une de près. Il dit: contemplons +le tigre. + +Il le considéra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers +Jean Valjean, il lui tendit la pièce et lui dit majestueusement: + +--Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre bête +féroce. On ne me corrompt point. Ça a cinq griffes; mais ça ne +m'égratigne pas. + +--As-tu une mère? demanda Jean Valjean. + +Gavroche répondit: + +--Peut-être plus que vous. + +--Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta mère. + +Gavroche se sentit remué. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme +qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance. + +--Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'empêcher de casser les réverbères? + +--Casse tout ce que tu voudras. + +--Vous êtes un brave homme, dit Gavroche. + +Et il mit la pièce de cinq francs dans une de ses poches. + +Sa confiance croissant, il ajouta: + +--Êtes-vous de la rue? + +--Oui, pourquoi? + +--Pourriez-vous m'indiquer le numéro 7? + +--Pourquoi faire le numéro 7? + +Ici l'enfant s'arrêta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea +énergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna à répondre: + +--Ah! voilà. + +Une idée traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces +lucidités-là. Il dit à l'enfant: + +--Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends? + +--Vous? dit Gavroche. Vous n'êtes pas une femme. + +--La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas? + +--Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce drôle de +nom-là. + +--Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la +lettre. Donne. + +--En ce cas, vous devez savoir que je suis envoyé de la barricade? + +--Sans doute, dit Jean Valjean. + +Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un +papier plié en quatre. + +Puis il fit le salut militaire. + +--Respect à la dépêche, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire. + +--Donne, dit Jean Valjean. + +Gavroche tenait le papier élevé au-dessus de sa tête. + +--Ne vous imaginez pas que c'est là un billet doux. C'est pour une +femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et +nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde où +il y a des lions qui envoient des poulets à des chameaux. + +--Donne. + +--Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme. + +--Donne vite. + +--Tenez. + +Et il remit le papier à Jean Valjean. + +--Et dépêchez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend. + +Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot. + +Jean Valjean reprit: + +--Est-ce à Saint-Merry qu'il faudra porter la réponse? + +--Vous feriez là, s'écria Gavroche, une de ces pâtisseries vulgairement +nommées brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la +Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen. + +Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu +d'où il venait son vol d'oiseau échappé. Il se replongea dans +l'obscurité comme s'il y faisait un trou, avec la rapidité rigide d'un +projectile; la ruelle de l'Homme-Armé redevint silencieuse et solitaire; +en un clin d'oeil, cet étrange enfant, qui avait de l'ombre et du rêve +en lui, s'était enfoncé dans la brume de ces rangées de maisons noires, +et s'y était perdu comme de la fumée dans des ténèbres; et l'on eût pu +le croire dissipé et évanoui, si, quelques minutes après sa disparition, +une éclatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un réverbère +croulant sur le pavé n'eussent brusquement réveillé de nouveau les +bourgeois indignés. C'était Gavroche qui passait rue du Chaume. + + + + +Chapitre III + +Pendant que Cosette et Toussaint dorment + + +Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius. + +Il monta l'escalier à tâtons, satisfait des ténèbres comme le hibou qui +tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, écouta s'il +n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et +Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois +ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'étincelle, tant sa +main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin, +sa chandelle fut allumée, il s'accouda sur la table, déplia le papier, +et lut. + +Dans les émotions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire +le papier qu'on tient, on l'étreint comme une victime, on le froisse, on +enfonce dedans les ongles de sa colère ou de son allégresse; on court à +la fin, on saute au commencement; l'attention a la fièvre; elle comprend +en gros, à peu près, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste +disparaît. Dans le billet de Marius à Cosette, Jean Valjean ne vit que +ces mots: + +«...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi.» + +En présence de ces deux lignes, il eut un éblouissement horrible; il +resta un moment comme écrasé du changement d'émotion qui se faisait en +lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'étonnement ivre; +il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'être haï. + +Il poussa un affreux cri de joie intérieure.--Ainsi, c'était fini. Le +dénouement arrivait plus vite qu'on n'eût osé l'espérer. L'être qui +encombrait sa destinée disparaissait. Il s'en allait de lui-même, +librement, de bonne volonté. Sans que lui, Jean Valjean, eût rien fait +pour cela, sans qu'il y eût de sa faute, «cet homme» allait mourir. +Peut-être même était-il déjà mort.--Ici sa fièvre fit des calculs.--Non. +Il n'est pas encore mort. La lettre a été visiblement écrite pour être +lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux décharges qu'on a +entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne +sera sérieusement attaquée qu'au point du jour; mais c'est égal, du +moment où «cet homme» est mêlé à cette guerre, il est perdu; il est pris +dans l'engrenage.--Jean Valjean se sentait délivré. Il allait donc, lui, +se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir +recommençait. Il n'avait qu'à garder ce billet dans sa poche. Cosette ne +saurait jamais ce que «cet homme» était devenu. «Il n'y a qu'à laisser +les choses s'accomplir. Cet homme ne peut échapper. S'il n'est pas mort +encore, il est sûr qu'il va mourir. Quel bonheur!» + +Tout cela dit en lui-même, il devint sombre. + +Puis il descendit et réveilla le portier. + +Environ une heure après, Jean Valjean sortait en habit complet de garde +national et en armes. Le portier lui avait aisément trouvé dans le +voisinage de quoi compléter son équipement. Il avait un fusil chargé et +une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du côté des halles. + + + + +Chapitre IV + +Les excès de zèle de Gavroche + + +Cependant il venait d'arriver une aventure à Gavroche. + +Gavroche, après avoir consciencieusement lapidé le réverbère de la rue +du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas «un +chat», trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il +était capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en +accélérait. Il se mit à semer le long des maisons endormies ou +terrifiées ces couplets incendiaires: + + _L'oiseau médit dans les charmilles_ + _Et prétend qu'hier Atala_ + _Avec un Russe s'en alla._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Mon ami pierrot, tu babilles,_ + _Parce que l'autre jour Mila_ + _Cogna sa vitre, et m'appela._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Les drôlesses sont fort gentilles;_ + _Leur poison qui m'ensorcela_ + _Griserait monsieur Orfila._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _J'aime l'amour et ses bisbilles,_ + _J'aime Agnès, j'aime Paméla,_ + _Lise en m'allumant se brûla._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Jadis, quand je vis les mantilles_ + _De Suzette et de Zéïla,_ + _Mon âme à leurs plis se mêla._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Amour, quand, dans l'ombre où tu brilles,_ + _Tu coiffes de roses Lola,_ + _Je me damnerais pour cela._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Jeanne, à ton miroir tu t'habilles!_ + _Mon coeur un beau jour s'envola;_ + _Je crois que c'est Jeanne qui l'a._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Le soir en sortant des quadrilles,_ + _Je montre aux étoiles Stella_ + _Et je leur dis: regardez-la._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + +Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le +point d'appui du refrain. Son visage, inépuisable répertoire de masques, +faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches +d'un linge troué dans un grand vent. Malheureusement, comme il était +seul et dans la nuit, cela n'était ni vu, ni visible. Il y a de ces +richesses perdues. + +Soudain il s'arrêta court. + +--Interrompons la romance, dit-il. + +Sa prunelle féline venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte +cochère ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est-à-dire un être +et une chose; la chose était une charrette à bras, l'être était un +Auvergnat qui dormait dedans. + +Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pavé et la tête de +l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se +pelotonnait sur ce plan incliné et ses pieds touchaient la terre. + +Gavroche, avec son expérience des choses de ce monde, reconnut un +ivrogne. + +C'était quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait +trop. + +--Voilà, pensa Gavroche, à quoi servent les nuits d'été. L'Auvergnat +s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la République et +on laisse l'Auvergnat à la monarchie. + +Son esprit venait d'être illuminé par la clarté que voici: + +--Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade. + +L'Auvergnat ronflait. + +Gavroche tira doucement la charrette par l'arrière et l'Auvergnat par +l'avant, c'est-à-dire par les pieds, et, au bout d'une minute, +l'Auvergnat, imperturbable, reposait à plat sur le pavé. + +La charrette était délivrée. + +Gavroche, habitué à faire face de toutes parts à l'imprévu, avait +toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un +chiffon de papier et un bout de crayon rouge chipé à quelque +charpentier. + +Il écrivit: + + _République française._ + + «Reçu ta charrette.» + +Et il signa: «Gavroche.» + +Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de +l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings, +et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la +charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal. + +Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l'Imprimerie royale. +Gavroche n'y songeait pas. Ce poste était occupé par des gardes +nationaux de la banlieue. Un certain éveil commençait à émouvoir +l'escouade, et les têtes se soulevaient sur les lits de camp. Deux +réverbères brisés coup sur coup, cette chanson chantée à tue-tête, cela +était beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au +coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur éteignoir sur +leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet +arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le +sergent de la banlieue écoutait. Il attendait. C'était un homme prudent. + +Le roulement forcené de la charrette combla la mesure de l'attente +possible, et détermina le sergent à tenter une reconnaissance. + +--Ils sont là toute une bande! dit-il, allons doucement. + +Il était clair que l'Hydre de l'Anarchie était sortie de sa boîte et +qu'elle se démenait dans le quartier. + +Et le sergent se hasarda hors du poste à pas sourds. + +Tout à coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait +déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à face avec +un uniforme, un shako, un plumet et un fusil. + +Pour la seconde fois, il s'arrêta net. + +--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public. + +Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite. + +--Où vas-tu, voyou? cria le sergent. + +--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois. +Pourquoi m'insultez-vous? + +--Où vas-tu, drôle? + +--Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme +d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin. + +--Je te demande où tu vas, gredin? + +Gavroche répondit: + +--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre âge. Vous +devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait +cinq cents francs. + +--Où vas-tu? où vas-tu? où vas-tu, bandit? + +Gavroche repartit: + +--Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il +faudra qu'on vous essuie mieux la bouche. + +Le sergent croisa la bayonnette. + +--Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable? + +--Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse +qui est en couches. + +--Aux armes! cria le sergent. + +Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le chef-d'oeuvre des hommes +forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'était la +charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger. + +Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette, +devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie, +et le sergent, atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le +ruisseau pendant que son fusil partait en l'air. + +Au cri du sergent, les hommes du poste étaient sortis pêle-mêle; le coup +de fusil détermina une décharge générale au hasard, après laquelle on +rechargea les armes et l'on recommença. + +Cette mousquetade à colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua +quelques carreaux de vitre. + +Cependant Gavroche, qui avait éperdument rebroussé chemin, s'arrêtait à +cinq ou six rues de là, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le +coin des Enfants-Rouges. + +Il prêtait l'oreille. + +Après avoir soufflé quelques instants, il se tourna du côté où la +fusillade faisait rage, éleva sa main gauche à la hauteur de son nez, et +la lança trois fois en avant en se frappant de la main droite le +derrière de la tête; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne +a condensé l'ironie française, et qui est évidemment efficace, puisqu'il +a déjà duré un demi-siècle. + +Cette gaîté fut troublée par une réflexion amère. + +--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds +ma route, il va falloir faire un détour. Pourvu que j'arrive à temps à +la barricade! + +Là-dessus, il reprit sa course. + +Et tout en courant: + +--Ah çà, où en étais-je donc? dit-il. + +Il se remit à chanter sa chanson en s'enfonçant rapidement dans les +rues, et ceci décrut dans les ténèbres: + + _Mais il reste encor des bastilles,_ + _Et je vais mettre le holà_ + _Dans l'ordre public que voilà._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_ + _Tout l'ancien monde s'écroula_ + _Quand la grosse boule roula._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Vieux bon peuple, à coups de béquilles_ + _Cassons ce Louvre où s'étala_ + _La monarchie en falbala._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + + _Nous en avons forcé les grilles;_ + _Le roi Charles Dix ce jour-là_ + _Tenait mal et se décolla._ + + _Où vont les belles filles,_ + _Lon la._ + +La prise d'armes du poste ne fut point sans résultat. La charrette fut +conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrière; +l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre +comme complice. Le ministère public d'alors fit preuve en cette +circonstance de son zèle infatigable pour la défense de la société. + +L'aventure de Gavroche, restée dans la tradition du quartier du Temple, +est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais, +et est intitulée dans leur mémoire: Attaque nocturne du poste de +l'Imprimerie royale. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome IV, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV *** + +***** This file should be named 17518-8.txt or 17518-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/1/17518/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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