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+ The Project Gutenberg eBook of L'Oeuvre, par Émile Zola.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre, by Émile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'oeuvre
+
+Author: Émile Zola
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+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17517]
+[Last updated on April 21, 2007]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<h2>(1886)</h2>
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+<table summary="table"><tr><td>
+<a name="table" id="table"></a>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
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+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Claude passait devant l'H&ocirc;tel de ville, et deux heures du matin
+sonnaient &agrave; l'horloge, quand l'orage &eacute;clata. Il s'&eacute;tait oubli&eacute; &agrave; r&ocirc;der
+dans les Halles, par cette nuit br&ucirc;lante de juillet, en artiste fl&acirc;neur,
+amoureux du Paris nocturne: Brusquement, les gouttes tomb&egrave;rent si
+larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa d&eacute;gingand&eacute;, &eacute;perdu, le
+long du quai de la Gr&egrave;ve. Mais, au pont Louis-Philippe, une col&egrave;re de
+son essoufflement l'arr&ecirc;ta: il trouvait imb&eacute;cile cette peur de l'eau;
+et, dans les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;paisses, sous le cinglement de l'averse qui
+noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains
+ballantes.</p>
+
+<p>Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas &agrave; faire.</p>
+
+<p>Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'&icirc;le Saint-Louis, un vif
+&eacute;clair illumina la ligne droite et plate des vieux h&ocirc;tels rang&eacute;s devant
+la Seine, au bord de l'&eacute;troite chauss&eacute;e. La r&eacute;verb&eacute;ration alluma les
+vitres des hautes fen&ecirc;tres sans persiennes, on vit le grand air triste
+des antiques fa&ccedil;ades, avec des d&eacute;tails tr&egrave;s nets, un balcon de pierre,
+une rampe de terrasse, la guirlande sculpt&eacute;e, d'un fronton. C'&eacute;tait l&agrave;
+que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien h&ocirc;tel du
+Martoy, &agrave; l'angle de la rue de la Femme-sans-T&ecirc;te. Le quai entrevu &eacute;tait
+aussit&ocirc;t retomb&eacute; aux t&eacute;n&egrave;bres, et un formidable coup de tonnerre avait
+&eacute;branl&eacute; le quartier endormi.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bard&eacute;e de fer,
+Claude, aveugl&eacute; par la pluie, t&acirc;tonna pour tirer le bouton de la
+sonnette; et sa surprise fut extr&ecirc;me, il eut un tressaillement en
+rencontrant dans l'encoignure, coll&eacute; contre le bois, un corps vivant.
+Puis, &agrave; la brusque lueur d'un second &eacute;clair, il aper&ccedil;ut une grande jeune
+fille, v&ecirc;tue de noir, et d&eacute;j&agrave; tremp&eacute;e, qui grelottait de peur.</p>
+
+<p>Lorsque le coup de tonnerre les eut secou&eacute;s tous les deux, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Ah bien, si je t'attendais...! Qui &ecirc;tes-vous? que voulez-vous?&raquo; Il ne
+la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et b&eacute;gayer.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris
+&agrave; la gare, et qui m'a abandonn&eacute;e pr&egrave;s de cette porte en me
+brutalisant... Oui, un train a d&eacute;raill&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de Nevers. Nous avons
+eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouv&eacute; la personne qui devait
+m'attendre... Mon Dieu! c'est la premi&egrave;re fois que je viens &agrave; Paris,
+monsieur, je ne sais pas o&ugrave; je suis...&raquo; Un &eacute;clair &eacute;blouissant lui coupa
+la parole; et ses yeux dilat&eacute;s parcoururent avec effarement ce coin de
+ville inconnue, l'apparition viol&acirc;tre d'une cit&eacute; fantastique. La pluie
+avait cess&eacute;. De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Seine, le quai des Ormes alignait ses
+petites maisons grises, bariol&eacute;es en bas par les boiseries des
+boutiques, d&eacute;coupant en haut leurs toitures in&eacute;gales; tandis que
+l'horizon &eacute;largi s'&eacute;clairait, &agrave; gauche, jusqu'aux ardoises bleues des
+combles de l'H&ocirc;tel de ville, &agrave; droite jusqu'&agrave; la coupole plomb&eacute;e de
+Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de
+la rivi&egrave;re, la fosse profonde o&ugrave; la Seine coulait &agrave; cet endroit,
+noir&acirc;tre, des lourdes piles du pont Marie aux arches l&eacute;g&egrave;res du nouveau
+pont Louis-Philippe.</p>
+
+<p>D'&eacute;tranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et
+d'yoles, un bateau-lavoir et une dragueuse, amarr&eacute;s au quai; puis,
+l&agrave;-bas, contre l'autre berge, des p&eacute;niches pleines de charbon, des
+chalands charg&eacute;s de meuli&egrave;re, domin&eacute;s par le bras gigantesque d'une grue
+de fonte. Tout disparut.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanqu&eacute;e &agrave; la rue et
+qui cherche un homme.&raquo; Il avait la m&eacute;fiance de la femme: cette histoire
+d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui paraissait une
+invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre, s'&eacute;tait
+renfonc&eacute;e dans le coin de la porte, terrifi&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne pouvez pourtant pas coucher l&agrave;&raquo;, reprit-il tout haut.</p>
+
+<p>Elle pleurait plus fort, elle balbutia: &laquo;Monsieur, je vous en prie,
+conduisez-moi &agrave; Passy!...</p>
+
+<p>C'est &agrave; Passy que je vais.&raquo; Il haussa les &eacute;paules: le prenait-elle pour
+un sot?</p>
+
+<p>Machinalement, il s'&eacute;tait tourn&eacute; vers le quai des C&eacute;lestins, o&ugrave; se
+trouvait une station de fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; Passy, ma ch&egrave;re, pourquoi pas Versailles?... O&ugrave; diable voulez-vous
+qu'on p&ecirc;che une voiture, &agrave; cette heure, et par un temps pareil?&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle jeta un cri, un nouvel &eacute;clair l'avait aveugl&eacute;e; et, cette
+fois, elle venait de revoir la ville tragique dans un &eacute;claboussement de
+sang. C'&eacute;tait une trou&eacute;e immense, les deux bouts de la rivi&egrave;re
+s'enfon&ccedil;ant &agrave; perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie.
+Les plus minces d&eacute;tails apparurent, on distingua les petites persiennes
+ferm&eacute;es du quai des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du
+Paon-Blanc, coupant la ligne des fa&ccedil;ades; pr&egrave;s du pont Marie, on aurait
+compt&eacute; les feuilles des grands platanes, qui mettent l&agrave; un bouquet de
+superbe verdure; tandis que, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, sous le pont
+Louis-Philippe, au Mail, les toues align&eacute;es sur quatre rangs avaient
+flamb&eacute;, avec les tas de pommes jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit
+encore les remous de l'eau, la chemin&eacute;e haute du bateau-lavoir, la
+cha&icirc;ne immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face,
+une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant
+l'&eacute;norme coul&eacute;e, la fosse creus&eacute;e d'un horizon &agrave; l'autre. Le ciel
+s'&eacute;teignit, le flot ne roula plus que des t&eacute;n&egrave;bres, dans le fracas de la
+foudre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! c'est fini... Oh! mon Dieu! que vais-je devenir?&raquo; La
+pluie, maintenant, recommen&ccedil;ait, si raide, pouss&eacute;e par un tel vent,
+qu'elle balayait le quai, avec une violence d'&eacute;cluse l&acirc;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable.&raquo; Tous
+deux se trempaient. &Agrave; la clart&eacute; vague du bec de gaz scell&eacute; au coin de la
+rue de la Femme-sans-T&ecirc;te, il la voyait ruisseler, la robe coll&eacute;e &agrave; la
+peau, dans le d&eacute;luge qui battait la porte. Une piti&eacute; l'envahit: il avait
+bien, un soir d'orage, ramass&eacute; un chien sur un trottoir!... Mais cela le
+f&acirc;chait de s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il
+les traitait toutes en gar&ccedil;on qui les ignorait, d'une timidit&eacute;
+souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalit&eacute;; et
+celle-ci, vraiment, le jugeait trop b&ecirc;te, de le raccrocher de la sorte,
+avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire:</p>
+
+<p>&laquo;En voil&agrave; assez, montons... Vous coucherez chez moi.&raquo; Elle s'effara
+davantage, elle se d&eacute;battait.</p>
+
+<p>&laquo;Chez vous, oh! mon Dieu! Non, non; c'est impossible... Je vous en
+prie, monsieur, conduisez-moi &agrave; Passy, je vous en prie &agrave; mains jointes.&raquo;
+Alors, il s'emporta. Pourquoi ces mani&egrave;res, puisqu'il la recueillait?
+D&eacute;j&agrave;, deux fois, il avait tir&eacute; la sonnette.</p>
+
+<p>Enfin, la porte c&eacute;da, et il poussa l'inconnue.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, monsieur, je vous dis que non...&raquo; Mais un &eacute;clair l'&eacute;blouit,
+encore, et quand le tonnerre gronda, elle entra d'un bond, &eacute;perdue. La
+lourde porte s'&eacute;tait referm&eacute;e, elle se trouvait sous un vaste porche,
+dans une obscurit&eacute; compl&egrave;te.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Joseph, c'est moi!&raquo; cria Claude &agrave; la Concierge.</p>
+
+<p>Et, &agrave; voix basse, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Donnez-moi la main, nous avons la cour &agrave; traverser.&raquo; Elle lui donna la
+main, elle ne r&eacute;sistait plus, &eacute;tourdie, an&eacute;antie. De nouveau, ils
+pass&egrave;rent sous la pluie diluvienne, courant c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, violemment.
+C'&eacute;tait une cour seigneuriale, &eacute;norme, avec des arcades de pierre,
+confuses dans l'ombre. Puis, ils abord&egrave;rent &agrave; un vestibule, &eacute;trangl&eacute;,
+sans porte; et il lui l&acirc;cha la main, elle l'entendit frotter des
+allumettes en jurant. Toutes &eacute;taient mouill&eacute;es; il fallut monter &agrave;
+t&acirc;tons.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez la rampe, et m&eacute;fiez-vous, les marches sont hautes.&raquo; L'escalier,
+tr&egrave;s &eacute;troit, un ancien escalier de service, avait trois &eacute;tages
+d&eacute;mesur&eacute;s, qu'elle gravit en butant, les jambes cass&eacute;es et maladroites.
+Ensuite, il la pr&eacute;vint qu'ils devaient suivre un long corridor; et elle
+s'y engagea derri&egrave;re lui, les deux mains filant contre les murs, allant
+sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la fa&ccedil;ade, sur le quai.
+Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-l&agrave;, un
+&eacute;tage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et
+raides comme les planches mal d&eacute;grossies d'une &eacute;chelle de meunier. En
+haut, le palier &eacute;tait si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme,
+en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin.</p>
+
+<p>&laquo;N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore.&raquo; Et elle
+ne bougea plus. Elle soufflait, le c&oelig;ur battant les oreilles
+bourdonnant, achev&eacute;e par cette mont&eacute;e dans le noir. Il lui semblait
+qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel d&eacute;dale, parmi une
+telle complication d'&eacute;tages et de d&eacute;tours, que jamais elle ne
+redescendrait.</p>
+
+<p>Dans l'atelier, de gros pas marchaient, des mains fr&ocirc;laient, il y eut
+une d&eacute;gringolade de choses, accompagn&eacute;e d'une sourde exclamation. La
+porte s'&eacute;claira.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez donc, &ccedil;a y est.&raquo; Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie
+p&acirc;lissait dans ce grenier, haut de cinq m&egrave;tres, empli d'une confusion
+d'objets, dont les grandes ombres se d&eacute;coupaient bizarrement contre les
+murs peints en gris. Elle ne reconnut rien, elle leva les yeux vers la
+baie vitr&eacute;e, sur laquelle la pluie battait avec un roulement
+assourdissant de tambour.</p>
+
+<p>Mais, juste &agrave; ce moment, un &eacute;clair embrasa le ciel, et le coup de
+tonnerre suivit de si pr&egrave;s, que la toiture sembla se fendre. Muette,
+toute blanche, elle se laissa tomber sur une chaise. &laquo;Bigre! murmura
+Claude, un peu p&acirc;le lui aussi, en voil&agrave; un qui n'a pas tap&eacute; loin... Il
+&eacute;tait temps, on est mieux ici que dans la rue, hein?&raquo; Et il retourna
+vers la porte qu'il ferma bruyamment, &agrave; double tour, pendant qu'elle le
+regardait faire, de son air stup&eacute;fi&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;! nous sommes chez nous.&raquo;</p>
+
+<p>D'ailleurs, c'&eacute;tait la fin, il n'y eut plus que des coups l&agrave;, &eacute;loign&eacute;s,
+bient&ocirc;t le d&eacute;luge cessa. Lui, qu'une g&ecirc;ne gagnait &agrave; pr&eacute;sent, l'avait
+examin&eacute;e d'un regard oblique. Elle ne devait pas &ecirc;tre trop mal, et jeune
+&agrave; coup s&ucirc;r, vingt ans au plus. Cela achevait de le mettre en m&eacute;fiance,
+malgr&eacute; un doute inconscient qui le prenait, une sensation vague qu'elle
+ne mentait peut-&ecirc;tre pas absolument. En tout cas, elle avait beau &ecirc;tre
+maligne, elle se trompait, si elle croyait le tenir. Il exag&eacute;ra son
+allure bourrue, il dit d'une grosse voix:</p>
+
+<p>&laquo;Hein? couchons-nous, &ccedil;a nous s&eacute;chera.&raquo; Une angoisse la fit se lever.
+Elle aussi l'examinait, sans le regarder en face, et ce gar&ccedil;on maigre,
+aux articulations noueuses, &agrave; la forte t&ecirc;te barbue, redoublait sa peur,
+comme s'il &eacute;tait sorti d'un conte de brigands, avec son chapeau de
+feutre noir et son vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle
+murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Merci, je suis bien, je dormirai habill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, habill&eacute;e, avec ces v&ecirc;tements qui ruissellent!... Ne faites
+donc pas la b&ecirc;te, d&eacute;shabillez-vous tout de suite.&raquo; Et il bousculait des
+chaises, il &eacute;cartait un paravent &agrave; moiti&eacute; crev&eacute;. Derri&egrave;re, elle aper&ccedil;ut
+une table de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit &agrave;
+enlever le couvre-pieds.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, monsieur, ce n'est pas la peine, je vous jure que je resterai
+l&agrave;.&raquo; Du coup, il entra en col&egrave;re, gesticulant, tapant des poings. &laquo;la
+fin, allez-vous me ficher la paix! Puisque je vous donne mon lit,
+qu'avez-vous &agrave; vous plaindre?... Et ne faites pas l'effarouch&eacute;e, c'est
+inutile. Moi, je coucherai sur le divan.&raquo; Il &eacute;tait revenu sur elle,
+d'un air de menace. Saisie, croyant qu'il voulait la battre, elle &ocirc;ta
+son chapeau en tremblant. Par terre, ses jupes s'&eacute;gouttaient. Lui,
+continuait de grogner. Pourtant, un scrupule parut le prendre; et il
+l&acirc;cha enfin, comme une concession: &laquo;Vous savez, si je vous r&eacute;pugne, je
+veux bien changer les draps.&raquo; D&eacute;j&agrave;, il les arrachait, il les lan&ccedil;ait sur
+le divan, &agrave; l'autre bout de l'atelier. Puis, il en tira une paire d'une
+armoire, et il refit lui-m&ecirc;me le lit, avec une adresse de gar&ccedil;on habitu&eacute;
+&agrave; cette besogne. D'une main soigneuse, il bordait la couverture du c&ocirc;t&eacute;
+de la muraille, il tapait l'oreiller, ouvrait les draps.</p>
+
+<p>&laquo;Vous y &ecirc;tes, au dodo, maintenant!&raquo; Et, comme elle ne disait rien,
+toujours immobile, promenant ses doigts &eacute;gar&eacute;s sur son corsage, sans se
+d&eacute;cider &agrave; le d&eacute;boutonner, il l'enferma derri&egrave;re le paravent.</p>
+
+<p>Mon Dieu! que de pudeur! Vivement, il se coucha lui-m&ecirc;me: les draps
+&eacute;tal&eacute;s sur le divan, ses v&ecirc;tements pendus &agrave; un vieux chevalet, et lui
+tout de suite allong&eacute; sur le dos. Mais, au moment de souffler la bougie,
+il songea qu'elle ne verrait plus clair, il attendit. D'abord, il ne
+l'avait pas entendue remuer: sans doute elle &eacute;tait demeur&eacute;e toute droite
+&agrave; la m&ecirc;me place, contre le lit de fer. Puis, &agrave; pr&eacute;sent, il saisissait un
+petit bruit d'&eacute;toffe, des mouvements lents et &eacute;touff&eacute;s, comme si elle
+s'y &eacute;tait reprise &agrave; dix fois, &eacute;coutant elle aussi, dans l'inqui&eacute;tude de
+cette lumi&egrave;re qui ne s'&eacute;teignait pas. Enfin, apr&egrave;s de longues minutes,
+le sommier cria faiblement, il se fit un grand silence.</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous bien, mademoiselle?&raquo; demanda Claude d'une voix tr&egrave;s adoucie.
+Elle r&eacute;pondit d'un souffle &agrave; peine distinct, encore chevrotant
+d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, monsieur, tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir.&raquo; Il souffla la lumi&egrave;re, le silence retomba, plus profond.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa lassitude, ses paupi&egrave;res bient&ocirc;t se rouvrirent, une insomnie
+le laissa les yeux en l'air, sur la baie vitr&eacute;e.</p>
+
+<p>Le ciel &eacute;tait redevenu tr&egrave;s pur, il voyait les &eacute;toiles &eacute;tinceler, dans
+l'ardente nuit de juillet; et, malgr&eacute; l'orage, la chaleur restait si
+forte, qu'il br&ucirc;lait, les bras nus, hors du drap.</p>
+
+<p>Cette fille l'occupait, un sourd d&eacute;bat bourdonnait en lui, le m&eacute;pris
+qu'il &eacute;tait heureux d'afficher, la crainte d'encombrer son existence,
+s'il c&eacute;dait, la peur de para&icirc;tre ridicule, en ne profitant pas de
+l'occasion; mais le m&eacute;pris finissait par l'emporter, il se jugeait tr&egrave;s
+fort, il imaginait un roman contre sa tranquillit&eacute;, ricanant d'avoir
+d&eacute;jou&eacute; la tentation. Il &eacute;touffa davantage et sortit ses jambes, pendant
+que, la t&ecirc;te lourde, dans l'hallucination du demi-sommeil, il suivait,
+au fond du braisillement des &eacute;toiles, des nudit&eacute;s amoureuses de femmes,
+toute la chair vivante de la femme, qu'il adorait.</p>
+
+<p>Puis, ses id&eacute;es se brouill&egrave;rent davantage. Que faisait-elle? Longtemps,
+il l'avait crue endormie, car elle ne soufflait m&ecirc;me pas; et,
+maintenant, il l'entendait se retourner, comme lui, avec d'infinies
+pr&eacute;cautions, qui la suffoquaient. Dans son peu de pratique des femmes,
+il t&acirc;chait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait cont&eacute;e, frapp&eacute; &agrave;
+cette heure de petits d&eacute;tails, devenu perplexe; mais toute sa logique
+fuyait, &agrave; quoi bon se casser le cr&acirc;ne inutilement? Qu'elle e&ucirc;t dit la
+v&eacute;rit&eacute; ou qu'elle e&ucirc;t menti, pour ce qu'il voulait faire d'elle, il s'en
+moquait! Le lendemain, elle reprendrait la porte: bonjour, bonsoir, et
+ce serait fini, on ne se reverrait jamais plus.</p>
+
+<p>Au jour seulement, comme les &eacute;toiles p&acirc;lissaient, il parvint &agrave;
+s'endormir. Derri&egrave;re le paravent, elle, malgr&eacute; la fatigue &eacute;crasante du
+voyage, continuait &agrave; s'agiter, tourment&eacute;e par la lourdeur de l'air, sous
+le zinc chauff&eacute; du toit; et elle se g&ecirc;nait moins, elle eut une brusque
+secousse d'impatience nerveuse, un soupir irrit&eacute; de vierge, dans le
+malaise de cet homme, qui dormait l&agrave;, pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Le matin, Claude, en ouvrant les yeux, battit des paupi&egrave;res. Il &eacute;tait
+tr&egrave;s tard, une large nappe de soleil tombait de la baie vitr&eacute;e. C'&eacute;tait
+une de ses th&eacute;ories, que les jeunes peintres du plein air devaient louer
+les ateliers dont ne voulaient pas les peintres acad&eacute;miques, ceux que le
+soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons.</p>
+
+<p>Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir, les jambes nues.
+Pourquoi diable se trouvait-il couch&eacute; sur son divan? et il promenait ses
+yeux, encore troubles de sommeil, quand il aper&ccedil;ut, &agrave; moiti&eacute; cach&eacute; par
+le paravent, un paquet de jupes. Ah! oui, cette fille, il se souvenait!
+Il pr&ecirc;ta l'oreille, il entendit une respiration longue et r&eacute;guli&egrave;re,
+d'un bien-&ecirc;tre d'enfant. Bon! elle dormait toujours, et si calme, que ce
+serait dommage de la r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Il restait &eacute;tourdi, il se grattait les jambes, ennuy&eacute; de cette aventure
+dans laquelle il retombait, et qui allait lui g&acirc;ter sa matin&eacute;e de
+travail. Son c&oelig;ur tendre l'indignait, le mieux &eacute;tait de la secouer,
+pour qu'elle fil&acirc;t tout de suite.</p>
+
+<p>Cependant, il passa un pantalon doucement, chaussa des pantoufles,
+marcha sur la pointe des pieds.</p>
+
+<p>Le coucou sonna neuf heures, et Claude eut un geste inquiet. Rien
+n'avait boug&eacute;, le petit souffle continua.</p>
+
+<p>Alors, il pensa que le mieux &eacute;tait de se remettre &agrave; son grand tableau:
+il ferait son d&eacute;jeuner plus tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne
+se d&eacute;cidait point. Lui qui vivait l&agrave;, dans un d&eacute;sordre abominable, &eacute;tait
+g&ecirc;n&eacute; par le paquet des jupes, gliss&eacute;es &agrave; terre. De l'eau avait coul&eacute;,
+les v&ecirc;tements &eacute;taient tremp&eacute;s encore. Et, tout en &eacute;touffant des
+grognements, il finit par les ramasser, un &agrave; un, et par les &eacute;tendre sur
+des chaises, au grand soleil. S'il &eacute;tait permis de tout jeter ainsi &agrave; la
+d&eacute;bandade! Jamais &ccedil;a ne serait sec, jamais elle ne s'en irait! Il
+tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme,
+s'embarrassait dans le corsage de laine noire, cherchait &agrave; quatre pattes
+les bas, tomb&eacute;s derri&egrave;re une vieille toile. C'&eacute;taient des bas de fil
+d'&Eacute;cosse, d'un gris cendr&eacute;, longs et fins, qu'il examina, avant de les
+pendre. Le bord de la robe les avait mouill&eacute;s, eux aussi; et il les
+&eacute;tira, il les passa entre ses mains chaudes, pour la renvoyer plus vite.</p>
+
+<p>Depuis qu'il &eacute;tait debout, Claude avait envie d'&eacute;carter le paravent et
+de voir. Cette curiosit&eacute;, qu'il jugeait b&ecirc;te, redoublait sa mauvaise
+humeur. Enfin, avec son haussement d'&eacute;paules habituel, il empoignait ses
+brosses, lorsqu'il y eut des mots balbuti&eacute;s, au milieu d'un grand
+froissement de linges; et l'haleine douce reprit, et il c&eacute;da cette fois,
+l&acirc;chant les pinceaux, passant la t&ecirc;te. Mais ce qu'il aper&ccedil;ut
+l'immobilisa, grave, extasi&eacute;, murmurant:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! fichtre!... Ah! fichtre!...&raquo; La jeune fille; dans la chaleur de
+serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap; et, an&eacute;antie
+sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baign&eacute;e de
+lumi&egrave;re, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudit&eacute;
+pure. Pendant la fi&egrave;vre d'insomnie, les boutons des &eacute;paulettes de sa
+chemise avaient d&ucirc; se d&eacute;tacher, toute la manche gauche glissait,
+d&eacute;couvrant la gorge. C'&eacute;tait une chair dor&eacute;e, d'une finesse de soie, le
+printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonfl&eacute;s de s&egrave;ve, o&ugrave;
+pointaient deux roses p&acirc;les. Elle avait pass&eacute; le bras droit sous sa
+nuque, sa t&ecirc;te ensommeill&eacute;e se renversait, sa poitrine confiante
+s'offrait, dans une adorable ligne d'abandon; tandis que ses cheveux
+noirs, d&eacute;nou&eacute;s, la v&ecirc;taient encore d'un manteau sombre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! fichtre! elle est bigrement bien!&raquo; C'&eacute;tait &ccedil;a, tout &agrave; fait &ccedil;a, la
+figure qu'il avait inutilement cherch&eacute;e pour son tableau, et presque
+dans la pose. Un peu mince, un peu gr&ecirc;le d'enfance, mais si souple,
+d'une jeunesse si fra&icirc;che! Et, avec &ccedil;a, des seins d&eacute;j&agrave; m&ucirc;rs. O&ugrave; diable
+la cachait-elle, la veille, cette gorge-l&agrave;, qu'il ne l'avait pas
+devin&eacute;e? Une vraie trouvaille! L&eacute;g&egrave;rement, Claude courut prendre sa
+bo&icirc;te de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord
+d'une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit &agrave;
+dessiner, d'un air profond&eacute;ment heureux. Tout son trouble, sa curiosit&eacute;
+charnelle, son d&eacute;sir combattu aboutissaient &agrave; cet &eacute;merveillement
+d'artiste, &agrave; cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien
+emmanch&eacute;s.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, il avait oubli&eacute; la jeune fille, il &eacute;tait dans le ravissement de la
+neige des seins, &eacute;clairant l'ambre d&eacute;licat des &eacute;paules. Une modestie
+inqui&egrave;te le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il
+redevenait un petit gar&ccedil;on, tr&egrave;s sage, attentif et respectueux. Cela
+dura pr&egrave;s d'un quart d'heure, il s'arr&ecirc;tait parfois, clignait les jeux.</p>
+
+<p>Mais il avait peur qu'elle ne bouge&acirc;t, il se remettait vite &agrave; la
+besogne, en retenant sa respiration, par crainte de l'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Cependant, de vagues raisonnements recommen&ccedil;aient &agrave; bourdonner en lui,
+dans son application au travail. Qui pouvait-elle &ecirc;tre? &Agrave; coup s&ucirc;r, pis
+une gueuse, comme il l'avait pens&eacute;, car elle &eacute;tait trop fra&icirc;che. Mais
+pourquoi lui avait-elle cont&eacute; une histoire si peu croyable? Et il
+imaginait d'autres histoires: une d&eacute;butante tomb&eacute;e &agrave; Paris avec un
+amant, qui l'avait l&acirc;ch&eacute;e; ou bien une petite bourgeoise d&eacute;bauch&eacute;e par
+une amie, n'osait rentrer chez ses parents; ou encore un drame plus
+compliqu&eacute;, des perversions ing&eacute;nues et extraordinaires, des choses
+effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypoth&egrave;ses augmentaient son
+incertitude, il passa &agrave; l'&eacute;bauche du visage, en l'&eacute;tudiant avec soin. Le
+haut &eacute;tait d'une grande bont&eacute;, d'une grande douceur, le front limpide,
+uni comme un clair miroir, le nez petit, aux fines ailes nerveuses; et
+l'on sentait le sourire des yeux sous les paupi&egrave;res, un sourire qui
+devait illuminer toute la face. Seulement, le bas g&acirc;tait ce rayonnement
+de tendresse, la m&acirc;choire avan&ccedil;ait, les l&egrave;vres trop fortes saignaient,
+montrant des dents solides et blanches. C'&eacute;tait comme un coup de
+passion, la pubert&eacute; grondante et qui s'ignorait, dans ces traits noy&eacute;s,
+d'une d&eacute;licatesse enfantine.</p>
+
+<p>Brusquement, un frisson courut, pareil &agrave; une moire sur le satin de sa
+peau. Peut-&ecirc;tre avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la
+fouillait. Elle ouvrit les paupi&egrave;res toutes grandes, elle poussa un cri.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu!&raquo; Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce gar&ccedil;on
+en manches de chemise, accroupi devant elle, la mangeant des yeux. Puis,
+dans un &eacute;lan &eacute;perdu, elle ramena la couverture, elle l'&eacute;crasa de ses
+deux bras sur sa gorge, le sang fouett&eacute; d'une telle angoisse pudique,
+que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu'&agrave; la pointe de ses
+seins, en un flot rose.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, quoi donc? cria Claude, m&eacute;content, le crayon en l'air, que
+vous prend-il?&raquo; Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le drap
+serr&eacute; au cou, pelotonn&eacute;e, repli&eacute;e sur elle-m&ecirc;me, bossuant &agrave; peine le
+lit.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous mangerai pas peut-&ecirc;tre... Voyons, soyez gentille,
+remettez-vous comme vous &eacute;tiez.&raquo; Un nouveau flot de sang lui rougit les
+oreilles. Elle finit par b&eacute;gayer. &laquo;Oh! non, oh! non, monsieur!...&raquo; Mais lui
+se f&acirc;chait peu &agrave; peu, dans une de ces brusques pouss&eacute;es de col&egrave;re dont
+il &eacute;tait coutumier. Cette obstination lui semblait stupide.</p>
+
+<p>&laquo;Dites, qu'est-ce que &ccedil;a peut vous faire? En voil&agrave; un grand malheur, si
+je sais comment vous &ecirc;tes b&acirc;tie!... J'en ai vu d'autres.&raquo; Alors, elle
+sanglota, et il s'emporta tout &agrave; fait, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; devant son dessin, jet&eacute;
+hors de lui par la pens&eacute;e qu'il ne l'ach&egrave;verait pas, que la pruderie de
+cette fille l'emp&ecirc;cherait d'avoir une bonne &eacute;tude pour son tableau.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne voulez pas, hein? mais c'est imb&eacute;cile! Pour qui me
+prenez-vous?... Est-ce que je vous ai touch&eacute;e, dites? Si j'avais song&eacute; &agrave;
+des b&ecirc;tises, j'aurais eu l'occasion belle, cette nuit... Ah! ce que je
+m'en moque, ma ch&egrave;re!... Vous pouvez bien tout montrer... Et puis,
+&eacute;coutez, ce n'est pas tr&egrave;s gentil de me refuser ce service, car enfin je
+vous ai ramass&eacute;e, vous avez couch&eacute; dans mon lit.&raquo; Elle pleurait plus
+fort, la t&ecirc;te cach&eacute;e au fond de l'oreiller.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne vous tourmenterais
+pas.&raquo; Tant de larmes le surprenaient, une honte lui venait de sa
+rudesse; et il se tut, embarrass&eacute;, il la laissa se calmer un peu;
+ensuite, il recommen&ccedil;a, d'une voix tr&egrave;s douce:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, puisque &ccedil;a vous contrarie, n'en parlons plus...</p>
+
+<p>Seulement, si vous saviez! J'ai l&agrave; une figure de mon tableau qui
+n'avance pas du tout, et vous &eacute;tiez si bien dans la note! Moi, quand il
+s'agit de cette sacr&eacute;e peinture; j'&eacute;gorgerais p&egrave;re et m&egrave;re. N'est-ce
+pas? vous m'excusez...</p>
+
+<p>Et, tenez! si vous &eacute;tiez aimable, vous me donneriez encore quelques
+minutes. Non, non, restez donc tranquille! pas le torse, je ne demande
+pas le torse! La t&ecirc;te, rien que la t&ecirc;te! Si je pouvais finir la t&ecirc;te, au
+moins!... De gr&acirc;ce, soyez aimable, remettez votre bras comme il &eacute;tait,
+et je vous en serai reconnaissant, voyez-vous, oh! reconnaissant toute
+ma vie!&raquo; &Agrave; cette heure, il suppliait, il agitait pitoyablement son
+crayon, dans l'&eacute;motion de son gros d&eacute;sir d'artiste. Du reste, il n'avait
+pas boug&eacute;, toujours accroupi sur la chaise basse, loin d'elle. Alors,
+elle se risqua, d&eacute;couvrit son visage apais&eacute;. Que pouvait-elle faire?
+Elle &eacute;tait &agrave; sa merci, et il avait l'air si malheureux! Pourtant elle
+eut une h&eacute;sitation, une derni&egrave;re g&ecirc;ne. Et, lentement, sans dire un mot,
+elle sortit son bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa t&ecirc;te, en
+ayant bien soin de tenir, de son autre main, rest&eacute;e cach&eacute;e, la
+couverture tamponn&eacute;e autour de son cou. &laquo;Ah! que vous &ecirc;tes bonne!... Je
+vais me d&eacute;p&ecirc;cher, vous serez libre tout de suite.&raquo; Il s'&eacute;tait courb&eacute; sur
+son dessin, il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre,
+pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le mod&egrave;le. D'abord, elle
+&eacute;tait redevenue rose, la sensation de son bras nu, de ce peu d'elle-m&ecirc;me
+qu'elle aurait montr&eacute; ing&eacute;nument dans un bal, l'emplissait l&agrave; de
+confusion. Puis, ce gar&ccedil;on lui parut si raisonnable, qu'elle se
+tranquillisa, les joues refroidies, la bouche d&eacute;tendue en un vague
+sourire de confiance. Et, entre ses paupi&egrave;res mi-closes, elle l'&eacute;tudiait
+&agrave; son tour.</p>
+
+<p>Comme il l'avait terrifi&eacute;e depuis la veille, avec sa forte barbe, sa
+grosse t&ecirc;te, ses gestes emport&eacute;s! Il n'&eacute;tait pas laid pourtant, elle
+d&eacute;couvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse, tandis que
+son nez la surprenait, lui aussi, un nez d&eacute;licat de femme, perdu dans
+les poils h&eacute;riss&eacute;s des l&egrave;vres. Un petit tremblement d'inqui&eacute;tude
+nerveuse le secouait, une continuelle passion qui semblait faire vivre
+le crayon au bout de ses doigts minces, et dont elle &eacute;tait tr&egrave;s touch&eacute;e,
+sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait &ecirc;tre un m&eacute;chant. Il ne devait avoir
+que la brutalit&eacute; des timides. Tout cela, elle ne l'analysait pas tr&egrave;s
+bien, mais elle le sentait, elle se mettait &agrave; l'aise, comme chez un ami.</p>
+
+<p>L'atelier, il est vrai, continuait &agrave; l'effarer un peu. Elle y jetait des
+regards prudents, stup&eacute;faite d'un tel d&eacute;sordre et d'un tel abandon.
+Devant le po&ecirc;le, les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore.
+Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il n'y avait
+d'autres meubles qu'une vieille armoire de ch&ecirc;ne disloqu&eacute;e, et qu'une
+grande table de sapin, encombr&eacute;e de pinceaux, de couleurs, d'assiettes
+sales, d'une lampe &agrave; esprit-de-vin, sur laquelle &eacute;tait rest&eacute;e une
+casserole, barbouill&eacute;e de vermicelle. Des chaises d&eacute;paill&eacute;es se
+d&eacute;bandaient, parmi des chevalets boiteux. Pr&egrave;s du divan, la bougie de la
+veille tra&icirc;nait par terre, dans un coin du parquet, qu'on devait balayer
+tous les mois; et il n'y avait que le coucou, un coucou &eacute;norme, enlumin&eacute;
+de fleurs rouges, qui par&ucirc;t gai et propre, avec son tic-tac sonore. Mais
+ce dont elle s'effrayait surtout, c'&eacute;tait des esquisses pendues aux
+murs, sans cadres, un flot &eacute;pais d'esquisses qui descendait jusqu'au
+sol, o&ugrave; il s'amassait en un &eacute;boulement de toiles jet&eacute;es p&ecirc;le-m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture, rugueuse, &eacute;clatante,
+d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier,
+entendu sur la porte d'une auberge.</p>
+
+<p>Elle baissait les yeux, attir&eacute;e pourtant par un tableau retourn&eacute;, le
+grand tableau auquel travaillait le peintre, et qu'il poussait chaque
+soir vers la muraille, afin de le mieux juger le lendemain, dans la
+fra&icirc;cheur du premier coup d'&oelig;il. Que pouvait-il cacher, celui-l&agrave;, pour
+qu'on n'os&acirc;t m&ecirc;me pas le montrer? Et, au travers de la vaste pi&egrave;ce, la
+nappe de br&ucirc;lant soleil, tomb&eacute;e des vitres, voyageait, sans &ecirc;tre
+temp&eacute;r&eacute;e par le moindre store, coulant ainsi qu'un or liquide sur tous
+ces d&eacute;bris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot,
+n'importe quoi, dans l'id&eacute;e d'&ecirc;tre poli, et surtout pour la distraire de
+la pose. Mais il eut beau chercher, il n'imagina que cette
+question: &laquo;Comment vous nommez-vous?&raquo; Elle ouvrit les yeux qu'elle avait
+ferm&eacute;s, comme reprise de sommeil.</p>
+
+<p>&laquo;Christine.&raquo; Alors, il s'&eacute;tonna. Lui non plus n'avait pas dit son nom:
+Depuis la veille, ils &eacute;taient l&agrave;, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sans se conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je me nomme Claude.&raquo; Et, l'ayant regard&eacute;e &agrave; ce moment, il la vit
+qui &eacute;clatait d'un joli rire. C'&eacute;tait l'&eacute;chapp&eacute;e joueuse d'une grande
+fille encore gamine. Elle trouvait dr&ocirc;le cet &eacute;change tardif de leurs
+noms. Puis une autre id&eacute;e l'amusa.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! Claude, Christine, &ccedil;a commence par la m&ecirc;me lettre.&raquo; Le silence
+retomba. Il clignait les paupi&egrave;res, s'oubliait, se sentait &agrave; bout
+d'imagination. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience,
+et dans la terreur qu'elle ne bouge&acirc;t, il reprit au hasard, pour
+l'occuper:</p>
+
+<p>&laquo;Il fait un peu chaud.&raquo; Cette fois, elle &eacute;touffa son rire, cette gaiet&eacute;
+native qui renaissait et partait malgr&eacute; elle, depuis qu'elle se
+rassurait.</p>
+
+<p>La chaleur devenait si forte, qu'elle &eacute;tait dans le lit comme dans un
+bain, la peau, moite et p&acirc;lissante, de la p&acirc;leur laiteuse des cam&eacute;lias.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, un peu chaud&raquo;, r&eacute;pondit-elle s&eacute;rieusement, tandis que ses yeux
+s'&eacute;gayaient.</p>
+
+<p>Claude, alors, conclut de son air bonhomme:</p>
+
+<p>&laquo;C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! &ccedil;a fait du bien, un bon coup de
+soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin
+de &ccedil;a, sous la porte.&raquo; Tous deux &eacute;clat&egrave;rent, et lui, enchant&eacute; d'avoir
+d&eacute;couvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son
+aventure, sans curiosit&eacute;, se souciant peu au fond de savoir la v&eacute;rit&eacute;
+vraie, uniquement d&eacute;sireux de prolonger la s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'&eacute;tait la
+veille au matin qu'elle avait quitt&eacute; Clermont, pour venir &agrave; Paris, o&ugrave;
+elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un g&eacute;n&eacute;ral, M<sup>me</sup>
+Vanzade, une vieille dame tr&egrave;s riche, qui habitait Passy. Le train,
+r&eacute;glementairement, arrivait &agrave; neuf heures dix, et toutes les pr&eacute;cautions
+&eacute;taient prises, une femme de chambre devait l'attendre, on avait m&ecirc;me
+fix&eacute; par lettres un signe de reconnaissance, une plume gris&eacute; &agrave; son
+chapeau noir.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que son train &eacute;tait tomb&eacute;, un peu au-dessus de Nevers, sur
+un train de marchandises dont les voitures d&eacute;raill&eacute;es et bris&eacute;es
+obstruaient la voie. Alors avait commenc&eacute; une s&eacute;rie de contretemps et de
+retards, d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles, puis
+l'abandon forc&eacute; de ces wagons, les bagages, laiss&eacute;s l&agrave; en arri&egrave;re, les
+voyageurs oblig&eacute;s de faire trois kilom&egrave;tres &agrave; pied pour atteindre une
+station, o&ugrave; l'on s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; former un train de sauvetage. On avait
+perdu deux heures, et deux autres furent perdues encore, dans le trouble
+que l'accident occasionnait, d'un bout &agrave; l'autre de la ligne; si bien
+qu'on &eacute;tait entr&eacute; en gare avec quatre heures de retard, &agrave; une heure du
+matin seulement.</p>
+
+<p>&laquo;Pas de chance! interrompit Claude, toujours incr&eacute;dule, combattu
+pourtant, surpris de la fa&ccedil;on ais&eacute;e dont s'arrangeaient les
+complications de cette histoire. Et, naturellement, personne ne vous
+attendait plus?&raquo; En effet, Christine n'avait pas trouv&eacute; la femme de
+chambre de M<sup>me</sup> Vanzade, qui sans doute s'&eacute;tait lass&eacute;e.</p>
+
+<p>Et elle disait son &eacute;moi dans la gare de Lyon, cette grande halle
+inconnue, noire, vide, bient&ocirc;t d&eacute;serte, &agrave; cette heure avanc&eacute;e de la
+nuit. D'abord, elle n'avait point os&eacute; prendre une voiture, se promenant
+avec son petit sac, esp&eacute;rant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute;e, mais trop tard, car il n'y avait plus l&agrave; qu'un cocher tr&egrave;s
+sale, empestant le vin, qui r&ocirc;dait autour d'elle, en s'offrant d'un air
+goguenard.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, un rouleur, reprit Claude, int&eacute;ress&eacute; maintenant, comme s'il e&ucirc;t
+assist&eacute; &agrave; la r&eacute;alisation d'un conte bleu.</p>
+
+<p>Et vous &ecirc;tes mont&eacute;e dans sa voiture?&raquo; Les yeux au plafond, Christine
+continua, sans quitter la pose:</p>
+
+<p>&laquo;C'est lui qui m'a forc&eacute;e. Il m'appelait sa petite, il me faisait
+peur... Quand il a su que j'allais &agrave; Passy, il s'est f&acirc;ch&eacute;, il a
+fouett&eacute; son cheval si fort, que j'ai d&ucirc; me cramponner aux porti&egrave;res.
+Puis, je me suis rassur&eacute;e un peu, le fiacre roulait doucement dans des
+rues &eacute;clair&eacute;es, je voyais du monde sur les trottoirs. Enfin, j'ai
+reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue &agrave; Paris, mais j'avais regard&eacute;
+un plan... Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque
+j'ai &eacute;t&eacute; reprise de peur, en m'apercevant que nous passions sur un pont.
+Justement, la pluie commen&ccedil;ait, le fiacre, qui avait tourn&eacute; dans un
+endroit tr&egrave;s noir, s'est brusquement arr&ecirc;t&eacute;. C'&eacute;tait le cocher qui
+descendait de son si&egrave;ge et qui voulait entrer avec moi dans la
+voiture... Il disait qu'il pleuvait trop...&raquo; Claude se mit &agrave; rire. Il
+ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-l&agrave;. Comme elle se
+taisait, embarrass&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Bon! bon! le farceur plaisantait.&mdash;Tout de suite, j'ai saut&eacute; sur le
+pav&eacute;, par l'autre porti&egrave;re. Alors, il a jur&eacute;, il m'a dit que nous &eacute;tions
+arriv&eacute;s et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas...
+La pluie tombait &agrave; torrents, le quai &eacute;tait absolument d&eacute;sert. Je perdais
+la t&ecirc;te, j'ai sorti une pi&egrave;ce de cinq francs, et il a fouett&eacute; son
+cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, o&ugrave; il n'y avait
+heureusement que deux mouchoirs, une moiti&eacute; de brioche et la clef de ma
+malle, rest&eacute;e en route.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on prend le num&eacute;ro de la voiture!&raquo; cria le peintre indign&eacute;.</p>
+
+<p>Maintenant, il se souvenait d'avoir &eacute;t&eacute; fr&ocirc;l&eacute; par un fiacre fuyant &agrave;
+toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le
+ruissellement de l'orage. Et il s'&eacute;merveillait de l'invraisemblance de
+la v&eacute;rit&eacute;, souvent. Ce qu'il avait imagin&eacute;, pour &ecirc;tre simple et logique,
+&eacute;tait tout bonnement stupide, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce cours naturel des infinies
+combinaisons de la vie.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pensez si j'&eacute;tais heureuse, sous cette porte! acheva Christine. Je
+savais bien que je n'&eacute;tais pas &agrave; Passy, j'allais donc coucher la nuit
+l&agrave;, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces &eacute;clairs, oh! ces
+&eacute;clairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient des choses &agrave; faire
+trembler!&raquo; Ses paupi&egrave;res de nouveau s'&eacute;taient closes, un frisson p&acirc;lit
+son visage, elle revoyait la cit&eacute; tragique, cette trou&eacute;e des quais
+s'enfon&ccedil;ant dans des rougeoiements de fournaise, ce foss&eacute; profond de la
+rivi&egrave;re roulant des eaux de plomb, encombr&eacute; de grands corps noirs, de
+chalands pareils &agrave; des baleines mortes, h&eacute;riss&eacute; de grues immobiles, qui
+allongeaient des bras de potence. &Eacute;tait-ce donc l&agrave; une bienvenue? Il y
+eut un silence. Claude s'&eacute;tait remis &agrave; son dessin.</p>
+
+<p>Mais elle remua, son bras s'engourdissait.</p>
+
+<p>&laquo;Le coude un peu rabattu, je vous prie.&raquo; Puis, d'un air d'int&eacute;r&ecirc;t, pour
+s'excuser:</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont vos parents qui doivent &ecirc;tre dans la d&eacute;solation, s'ils ont
+appris la catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de parents.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ni p&egrave;re ni m&egrave;re... Vous &ecirc;tes seule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toute seule.&raquo; Elle avait dix-huit ans, et elle &eacute;tait n&eacute;e &agrave;
+Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son p&egrave;re,
+le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzi&egrave;me ann&eacute;e, ce
+dernier, un Gascon de Montauban, &eacute;tait mort &agrave; Clermont, o&ugrave; une paralysie
+des jambes l'avait forc&eacute; de prendre sa retraite. Pendant pr&egrave;s de cinq
+ans, sa m&egrave;re, qui &eacute;tait Parisienne, avait v&eacute;cu l&agrave;-bas, en province,
+m&eacute;nageant sa maigre pension, travaillant, peignant des &eacute;ventails, pour
+achever d'&eacute;lever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle
+&eacute;tait morte &agrave; son tour, la laissant seule au monde, sans un sou, avec
+l'unique amiti&eacute; d'une religieuse, la sup&eacute;rieure des S&oelig;urs de la
+Visitation, qui l'avait gard&eacute;e dans son pensionnat. C'&eacute;tait du couvent
+qu'elle arrivait tout droit, la sup&eacute;rieure ayant fini par lui trouver
+cette place de lectrice, chez sa vieille amie, M<sup>me</sup> Vanzade, devenue
+presque aveugle.</p>
+
+<p>Claude restait muet, &agrave; ces nouveaux d&eacute;tails. Ce couvent, cette orpheline
+bien &eacute;lev&eacute;e, cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient &agrave;
+son embarras, &agrave; sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait
+plus, les yeux baiss&eacute;s sur son croquis.</p>
+
+<p>&laquo;C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais gu&egrave;re, je sortais &agrave;
+peine.&raquo; Elle s'&eacute;tait accoud&eacute;e, elle continua tr&egrave;s bas, comme se parlant
+&agrave; elle-m&ecirc;me, d'une voix encore bris&eacute;e des sanglots de son deuil:</p>
+
+<p>&laquo;Maman, qui n'&eacute;tait pas forte, se tuait &agrave; la besogne...</p>
+
+<p>Elle me g&acirc;tait, il n'y avait rien de trop beau pour moi, j'avais des
+professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'&eacute;tais tomb&eacute;e
+malade, puis je n'&eacute;coutais pas, toujours &agrave; rire, le sang &agrave; la t&ecirc;te...
+La musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les bras au piano. C'est
+encore la peinture qui allait le mieux...&raquo; Il leva la t&ecirc;te, il
+l'interrompit d'une exclamation.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez peindre!&mdash;Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,
+qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d'aquarelle, et je
+l'aidais parfois pour les fonds de ses &eacute;ventails...</p>
+
+<p>Elle en peignait de si beaux!&raquo; Elle eut, malgr&eacute; elle, un regard autour
+de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flambaient;
+et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut, l'&eacute;tonnement inquiet de
+cette peinture brutale. De loin, elle voyait &agrave; l'envers l'&eacute;tude que le
+peintre avait &eacute;bauch&eacute;e d'apr&egrave;s elle, si constern&eacute;e des tons violents,
+des grands traits de pastel sabrant les ombres, qu'elle n'osait demander
+&agrave; la regarder de pr&egrave;s. D'ailleurs, mal &agrave; l'aise dans ce lit o&ugrave; elle
+br&ucirc;lait, elle s'agitait, tourment&eacute;e de l'id&eacute;e de s'en aller, d'en finir
+avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille.</p>
+
+<p>Sans doute, Claude eut conscience de cet &eacute;nervement.</p>
+
+<p>Une brusque honte l'emplit de regret. Il l&acirc;cha son dessin inachev&eacute;, il
+dit tr&egrave;s vite:</p>
+
+<p>&laquo;Merci bien de votre complaisance, mademoiselle...</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, j'ai abus&eacute;, vraiment... Levez-vous, levez-vous, je vous
+en prie. Il est temps d'aller &agrave; vos affaires.&raquo;</p>
+
+<p>Et, sans comprendre pourquoi elle ne se d&eacute;cidait pas, rougissante,
+renfon&ccedil;ant au contraire son bras nu, &agrave; mesure qu'il s'empressait devant
+elle, il lui r&eacute;p&eacute;tait de se lever.</p>
+
+<p>Puis, il eut un geste de fou, il repla&ccedil;a le paravent et gagna l'autre
+bout de l'atelier, en se jetant &agrave; une exag&eacute;ration de pudeur, qui lui fit
+ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle p&ucirc;t sauter du lit et se
+v&ecirc;tir, sans craindre d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;e.</p>
+
+<p>Au milieu du tapage qu'il d&eacute;cha&icirc;nait, il n'entendait pas une voix
+h&eacute;sitante.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, monsieur...&raquo;! Enfin, il tendit l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, si vous &eacute;tiez assez Obligeant... Je ne trouve pas mes bas.&raquo;
+Il se pr&eacute;cipita. O&ugrave; avait-il la t&ecirc;te? que voulait-il qu'elle dev&icirc;nt, en
+chemise derri&egrave;re ce paravent, sans les bas et les jupes qu'il avait
+&eacute;tendus au soleil? Les bas &eacute;taient secs, il s'en assura en les frottant
+doucement; puis, il les passa par-dessus la mince cloison, et il aper&ccedil;ut
+une derni&egrave;re fois le bras nu, frais et rond, d'un charme d'enfance. Il
+lan&ccedil;a ensuite les jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne
+laissa que le chapeau pendu &agrave; un chevalet.</p>
+
+<p>Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait &agrave; peine des
+fr&ocirc;lements de linges, des bruits discrets d'eau remu&eacute;e. Mais lui,
+continuait de s'occuper d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Le savon est dans une soucoupe, sur la table... Ouvrez le tiroir,
+n'est-ce pas? et prenez une serviette propre...</p>
+
+<p>Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc.&raquo; L'id&eacute;e qu'il
+retombait dans ses maladresses l'exasp&eacute;ra tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, voil&agrave; que je vous emb&ecirc;te encore! Faites comme chez vous.&raquo; Il
+retourna &agrave; son m&eacute;nage. Un d&eacute;bat l'agitait. Devait-il lui offrir &agrave;
+d&eacute;jeuner? Il &eacute;tait difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part,
+&ccedil;a n'en finirait plus, il allait perdre d&eacute;cid&eacute;ment sa matin&eacute;e de
+travail. Sans rien r&eacute;soudre, apr&egrave;s avoir allum&eacute; sa lampe &agrave;
+esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit &agrave; faire du chocolat, ce
+qu'il jugeait plus distingu&eacute;, sourdement honteux de son vermicelle, une
+p&acirc;t&eacute;e o&ugrave; il coupait du pain et qu'il baignait d'huile &agrave; la mode du Midi.
+Mais il &eacute;miettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut
+une exclamation! &laquo;Comment! d&eacute;j&agrave;!&raquo; C'&eacute;tait Christine qui repoussait le
+paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses v&ecirc;tements
+noirs, lac&eacute;e, boutonn&eacute;e, &eacute;quip&eacute;e en un tour de main. Son visage ros&eacute; ne
+gardait m&ecirc;me pas l'humidit&eacute; de l'eau; son lourd chignon se tordait sur
+sa nuque, sans qu'une m&egrave;che d&eacute;pass&acirc;t. Et Claude restait b&eacute;ant devant ce
+miracle de promptitude, cet entrain de petite m&eacute;nag&egrave;re &agrave; s'habiller vite
+et bien.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! fichtre, si vous faites tout comme &ccedil;a!&raquo; Il la trouvait plus grande
+et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'&eacute;tait
+son air de tranquille d&eacute;cision. Elle ne le craignait plus, &eacute;videmment.
+Il semblait qu'au sortir de ce lit d&eacute;fait, o&ugrave; elle se sentait sans
+d&eacute;fense, elle e&ucirc;t remis son armure, avec ses bottines et sa robe.</p>
+
+<p>Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il
+h&eacute;sitait encore &agrave; dire! &laquo;Vous allez d&eacute;jeuner avec moi, n'est-ce pas?&raquo;
+Mais elle refusa.</p>
+
+<p>&laquo;Non, merci... Je vais courir &agrave; la gare, o&ugrave; ma malle est s&ucirc;rement
+arriv&eacute;e, et je me ferai conduire ensuite &agrave; Passy.&raquo; Vainement, il lui
+r&eacute;p&eacute;ta qu'elle devait avoir faim, que ce n'&eacute;tait gu&egrave;re raisonnable de
+sortir ainsi sans manger.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, je descends vous chercher un fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage &agrave; pied. Permettez-moi,
+au moins, de vous accompagner jusqu'&agrave; la station de voitures, puisque
+vous ne connaissez point Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'ai, pas besoin de vous... Si vous voulez &ecirc;tre aimable,
+laissez-moi m'en aller toute seule.&raquo; C'&eacute;tait un parti pris. Sans doute,
+elle se r&eacute;voltait &agrave; l'id&eacute;e d'&ecirc;tre rencontr&eacute;e avec un homme, m&ecirc;me par des
+inconnus: elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le
+souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de col&egrave;re, affecta de l'envoyer
+au diable. Bon d&eacute;barras! &ccedil;a l'arrangeait de ne pas descendre. Et il
+demeurait bless&eacute; au fond, il la trouvait ingrate.</p>
+
+<p>&laquo;Comme il vous plaira, apr&egrave;s tout. Je n'emploierai pas la force.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa
+finement les coins d&eacute;licats de ses l&egrave;vres. Elle ne dit rien; elle prit
+son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n'en trouvant pas, elle
+se d&eacute;cida &agrave; nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes
+lev&eacute;s, elle roulait, tirait les rubans sans h&acirc;te, le visage dans le
+reflet dor&eacute; du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits
+d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noy&eacute;,
+le front limpide, les yeux tendres, c'&eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent le bas qui
+avan&ccedil;ait, la m&acirc;choire passionn&eacute;e, la bouche saignante, aux belles dents.
+Et toujours ce sourire &eacute;nigmatique des jeunes filles, qui raillait
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;En tout cas, reprit-il, agac&eacute;, je ne pense pas que vous ayez un
+reproche &agrave; me faire.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, elle ne put retenir son rire, un l&eacute;ger rire nerveux.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, monsieur, pas le moindre.&raquo; Il continuait &agrave; la regarder, rendu
+au combat de ses timidit&eacute;s et de ses ignorances, craignant d'avoir &eacute;t&eacute;
+ridicule.</p>
+
+<p>Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les
+filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure
+&eacute;closion de la chair et du c&oelig;ur, o&ugrave; personne ne descend. Dans ce lieu
+libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'&eacute;veiller, avec
+sa curiosit&eacute; et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne
+tremblait plus, avait-elle la surprise un peu m&eacute;prisante d'avoir trembl&eacute;
+pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas m&ecirc;me un baiser sur le bout des
+doigts! L'indiff&eacute;rence bourrue de ce gar&ccedil;on, qu'elle avait sentie,
+devait irriter en elle la femme qu'elle n'&eacute;tait pas encore, et elle s'en
+allait ainsi, chang&eacute;e, &eacute;nerv&eacute;e, faisant la brave dans son d&eacute;pit,
+emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui
+n'&eacute;taient pas arriv&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures
+est au bout du pont, sur l'autre quai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; l'endroit o&ugrave; il y a un bouquet d'arbres.&raquo; Elle avait achev&eacute; de
+nouer ses brides, elle &eacute;tait pr&ecirc;te, gant&eacute;e, les mains ballantes, et
+elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontr&eacute; la
+grande toile tourn&eacute;e contre le mur, elle eut envie de demander &agrave; la
+voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant
+l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser
+l&agrave; quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Claude l'ouvrit, et un petit pain, pos&eacute; debout, tomba dans l'atelier.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, dit-il, vous auriez d&ucirc; d&eacute;jeuner avec moi.</p>
+
+<p>C'est ma concierge qui me monte &ccedil;a tous les matins.&raquo; Elle refusa de
+nouveau d'un signe de t&ecirc;te. Sur le palier, elle se retourna, se tint un
+instant immobile. Son gai sourire &eacute;tait revenu, elle tendit la main la
+premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, merci bien.&raquo; Il avait pas la petite main gant&eacute;e dans sa main
+large, tach&eacute;e de pastel. Toutes deux demeur&egrave;rent ainsi quelques
+secondes, serr&eacute;es &eacute;troitement, se secouant en bonne amiti&eacute;.</p>
+
+<p>La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les l&egrave;vres une
+question! &laquo;Quand vous reverrai-je?&raquo; Mais une honte l'emp&ecirc;cha de parler.
+Alors, apr&egrave;s avoir attendu, elle d&eacute;gagea sa main. &laquo;Adieu, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mademoiselle.&raquo; Christine, d&eacute;j&agrave;, sans lever la t&ecirc;te, descendait
+l'&eacute;chelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude,
+brutalement, rentra chez lui, referma la porte &agrave; la vol&eacute;e, en disant
+tr&egrave;s haut! &laquo;Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!&raquo; Il &eacute;tait furieux,
+enrag&eacute; contre lui, enrag&eacute; contre les autres. Tout en bousculant du pied
+les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, &agrave; pleine
+voix.</p>
+
+<p>Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-l&agrave;
+n'&eacute;taient bonnes qu'&agrave; vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui
+assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'&eacute;tait pas
+abominablement fichue de lui? Et il avait eu la b&ecirc;tise de croire des
+contes &agrave; dormir debout: tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui
+ferait avaler la veuve du g&eacute;n&eacute;ral, ni l'accident de chemin de fer, ni
+surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient?
+D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air &eacute;tait
+dr&ocirc;le, au moment de filer.</p>
+
+<p>Encore, s'il e&ucirc;t compris pourquoi elle mentait! mais non, des mensonges
+sans profit, inexplicables, l'art pour l'art! Ah! elle riait bien, &agrave;
+cette heure! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin.
+Elle avait d&ucirc; lui en laisser un d&eacute;sordre! Et, quand il constata que tout
+se trouvait rang&eacute;, tr&egrave;s propre, la cuvette, la serviette, le savon, il
+s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit &agrave; le faire,
+d'un effort exag&eacute;r&eacute;, saisit &agrave; pleins bras le matelas ti&egrave;de encore, tapa
+des deux poings l'oreiller odorant, &eacute;touff&eacute; par cette ti&eacute;deur, cette
+odeur pure de jeunesse qui montaient des linges.</p>
+
+<p>Ensuite, il se d&eacute;barbouilla &agrave; grande eau, pour se rafra&icirc;chir les tempes
+et, dans la serviette humide, il retrouva le m&ecirc;me &eacute;touffement, cette
+haleine de vierge dont la douceur &eacute;parse, errante par l'atelier,
+l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la
+casserole, si enfi&eacute;vr&eacute;, si enrag&eacute; de peindre, qu'il avalait en h&acirc;te de
+grosses bouch&eacute;es de pain.</p>
+
+<p>&laquo;Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend
+malade.&raquo; Le soleil s'en &eacute;tait all&eacute;, il faisait moins chaud.</p>
+
+<p>Et Claude, ouvrant une petite fen&ecirc;tre, au ras du toit, respira d'un air
+de profond soulagement la bouff&eacute;e de vent embras&eacute; qui entrait. Il avait
+pris son dessin, la t&ecirc;te de Christine, et il s'oublia longtemps &agrave; la
+regarder.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Midi &eacute;tait sonn&eacute;, Claude travaillait &agrave; son tableau lorsqu'une main
+famili&egrave;re tapa rudement contre la porte.</p>
+
+<p>D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le ma&icirc;tre, le peintre
+glissa dans un carton la t&ecirc;te de Christine, d'apr&egrave;s laquelle il
+retouchait sa grande figure de femme.</p>
+
+<p>Puis, il se d&eacute;cida &agrave; ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Pierre! cria-t-il. D&eacute;j&agrave; toi?&raquo; Pierre Sandoz, un ami d'enfance, &eacute;tait un
+gar&ccedil;on de vingt-deux ans, tr&egrave;s brun, &agrave; la t&ecirc;te ronde et volontaire, au
+nez carr&eacute;, aux yeux doux, dans un masque &eacute;nergique, encadr&eacute; d'un collier
+de barbe naissante.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai d&eacute;jeun&eacute; plus t&ocirc;t, r&eacute;pondit-il, j'ai voulu te donner une bonne
+s&eacute;ance... Ah! diable! &ccedil;a marche!&raquo; Il s'&eacute;tait plant&eacute; devant le tableau,
+et il ajouta tout de suite! &laquo;Tiens! tu changes le type de la femme?&raquo; Un
+long silence se fit, tous deux regardaient, immobiles.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une toile de cinq m&egrave;tres sur trois, enti&egrave;rement couverte, mais
+dont quelques morceaux &agrave; peine se d&eacute;gageaient de l'&eacute;bauche. Cette
+&eacute;bauche, jet&eacute;e d'un coup, avait une violence superbe, une ardente vie de
+couleurs.</p>
+
+<p>Dans un trou de for&ecirc;t, aux murs &eacute;pais de verdure, tombait une ond&eacute;e de
+soleil; seule, &agrave; gauche, une all&eacute;e sombre s'enfon&ccedil;ait, avec une tache de
+lumi&egrave;re, tr&egrave;s loin. L&agrave;, sur l'herbe, au milieu des v&eacute;g&eacute;tations de juin,
+une femme nue &eacute;tait couch&eacute;e, un bras sous la t&ecirc;te, enflant la gorge; et
+elle souriait, sans regard, les paupi&egrave;res closes, dans la pluie d'or qui
+la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde,
+&eacute;galement nues, luttaient en riant, d&eacute;tachaient, parmi les verts des
+feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le
+peintre avait eu besoin d'une opposition noire, il s'&eacute;tait bonnement
+satisfait, en y asseyant un monsieur, v&ecirc;tu d'un simple veston de
+velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main
+gauche, sur laquelle il s'appuyait, dans l'herbe.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s belle d'indication, la femme! reprit enfin Sandoz.</p>
+
+<p>Mais, sapristi! tu auras joliment du travail, dans tout &ccedil;a!&raquo; Claude, les
+yeux allum&eacute;s sur son &oelig;uvre, eut un geste de confiance.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la
+besogne! Cette fois, peut-&ecirc;tre, je finirai par me prouver que je ne
+suis pas une brute.&raquo; Et il se mit &agrave; siffler fortement, ravi sans le dire
+de l'&eacute;bauche qu'il avait faite de la t&ecirc;te de Christine, soulev&eacute; par un
+de ces grands coups d'espoir, d'o&ugrave; il retombait plus rudement dans ses
+angoisses d'artiste, que la passion de la nature d&eacute;vorait. &laquo;Allons, pas
+de fl&acirc;nerie! cria-t-il. Puisque tu es l&agrave;, commen&ccedil;ons.&raquo; Sandoz, par
+amiti&eacute;, et pour lui &eacute;viter les frais d'un mod&egrave;le, avait offert de lui
+poser le monsieur du premier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul
+jour o&ugrave; il f&ucirc;t libre, la figure se trouverait &eacute;tablie. D&eacute;j&agrave;, il
+endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brusque r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, tu n'as pas d&eacute;jeun&eacute; s&eacute;rieusement, toi, puisque tu
+travaillais... Descends manger une c&ocirc;telette, je t'attends ici.&raquo; L'id&eacute;e
+de perdre du temps indigna Claude,&laquo;Mais si, j'ai d&eacute;jeun&eacute;, regarde la
+casserole!... Et puis, tu vois qu'il reste une cro&ucirc;te de pain. Je la
+mangerai...</p>
+
+<p>Allons,&mdash;allons, &agrave; la pose, paresseux!&raquo; Vivement, il reprenait sa
+palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant! &laquo;Dubuche vient nous
+chercher ce soir, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vers cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est parfait, nous descendrons d&icirc;ner tout de suite... Y
+es-tu &agrave; la fin? La main plus &agrave; gauche, la t&ecirc;te pench&eacute;e davantage.&raquo; Apr&egrave;s
+avoir dispos&eacute; les coussins, Sandoz s'&eacute;tat install&eacute; sur le divan, tenant
+la pose. Il tournait le dos, mais la conversation n'en continua pas
+moins un moment encore, car il avait re&ccedil;u le matin m&ecirc;me une lettre de
+Plassans, la petite ville proven&ccedil;ale o&ugrave; le peintre et lui s'&eacute;taient
+connus, en huiti&egrave;me, d&egrave;s leur premi&egrave;re culotte us&eacute;e sur les bancs du
+coll&egrave;ge. Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du monde,
+l'autre s'engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues
+immobilit&eacute;s.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; l'&acirc;ge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de
+pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence o&ugrave; il
+&eacute;tait n&eacute;. Sa m&egrave;re, une brave femme de blanchisseuse, que son fain&eacute;ant de
+p&egrave;re avait l&acirc;ch&eacute;e &agrave; la rue, venait d'&eacute;pouser un bon ouvrier, amoureux
+fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgr&eacute; leur courage, ils
+n'arrivaient pas &agrave; joindre les deux bouts. Aussi avaient-ils accept&eacute; de
+grand c&oelig;ur, lorsqu'un vieux monsieur de l&agrave;-bas s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;, en
+leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au coll&egrave;ge, pr&egrave;s de lui: la
+toquade g&eacute;n&eacute;reuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes
+barbouill&eacute;s autrefois par le mioche avaient frapp&eacute;. Et, jusqu'&agrave; sa
+rh&eacute;torique, pendant sept ans, Claude &eacute;tait donc rest&eacute; dans le Midi,
+d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un
+matin, on avait trouv&eacute; ce dernier mort en travers de son lit, foudroy&eacute;.
+Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec
+la facult&eacute; de disposer du capital, &agrave; l'&acirc;ge de vingt-cinq ans. Celui-ci,
+que l'amour de la peinture enfi&eacute;vrait d&eacute;j&agrave;, quitta imm&eacute;diatement le
+coll&egrave;ge, sans vouloir m&ecirc;me tenter de passer son baccalaur&eacute;at, et
+accourut &agrave; Paris, o&ugrave; son ami Sandoz l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Au coll&egrave;ge de Plassans, d&egrave;s leur huiti&egrave;me, il y avait eu les trois
+ins&eacute;parables, comme on les nommait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et
+Louis Dubuche. Venus de trois mondes diff&eacute;rents, oppos&eacute;s de natures, n&eacute;s
+seulement la m&ecirc;me ann&eacute;e, &agrave; quelques mois de distance, ils s'&eacute;taient li&eacute;s
+d'un coup et &agrave; jamais, entra&icirc;n&eacute;s par des affinit&eacute;s secr&egrave;tes, le tourment
+encore vague d'une ambition commune, l'&eacute;veil d'une intelligence
+sup&eacute;rieure, au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui
+les battaient. Le p&egrave;re de Sandoz, un Espagnol r&eacute;fugi&eacute; en France &agrave; la
+suite d'une bagarre politique, avait install&eacute; pr&egrave;s de Plassans une
+papeterie, o&ugrave; fonctionnaient de nouveaux engins de son invention; puis,
+il &eacute;tait mort, abreuv&eacute; d'amertume, traqu&eacute; par la m&eacute;chancet&eacute; locale, en
+laissant &agrave; sa veuve une situation si compliqu&eacute;e, toute une s&eacute;rie de
+proc&egrave;s si obscurs, que la fortune enti&egrave;re avait coul&eacute; dans le d&eacute;sastre!
+et la m&egrave;re, une Bourguignonne, c&eacute;dant &agrave; sa rancune contre les
+Proven&ccedil;aux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait
+d'&ecirc;tre aussi la cause, s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e &agrave; Paris avec son fils, qui la
+soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hant&eacute;e de gloire
+litt&eacute;raire. Quant &agrave; Dubuche, l'a&icirc;n&eacute; d'une boulang&egrave;re de Plassans, pouss&eacute;
+par celle-ci, tr&egrave;s &acirc;pre, tr&egrave;s ambitieuse, il &eacute;tait venu rejoindre ses
+amis, plus tard, et il suivait les cours de l'&Eacute;cole comme &eacute;l&egrave;ve
+architecte, vivant chichement des derni&egrave;res pi&egrave;ces de cent sous que ses
+parents pla&ccedil;aient sur lui, avec une obstination de juifs qui
+escomptaient l'avenir &agrave; trois dents pour cent.</p>
+
+<p>&laquo;Sacredi&eacute;! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode,
+ta pose! elle me casse le poignet...</p>
+
+<p>Est-ce qu'on peut bouger, hein?&raquo; Claude le laissa s'&eacute;tirer, sans
+r&eacute;pondre. Il attaquait le veston de velours, &agrave; larges coups de brosse.
+Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire &eacute;norme, &eacute;gay&eacute; par
+un brusque souvenir.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, tu te rappelles, en sixi&egrave;me, le jour o&ugrave; Pouillaud alluma les
+chandelles dans l'armoire de ce cr&eacute;tin de Lalubie? Oh! la terreur de
+Lalubie, avant de grimper &agrave; sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour
+prendre ses livres, et qu'il aper&ccedil;ut cette chapelle ardente!... Cinq
+cents vers &agrave; toute la classe!&raquo; Sandoz, gagn&eacute; par cet acc&egrave;s de gaiet&eacute;,
+s'&eacute;tait renvers&eacute; sur le divan. Il reprit la pose, en disant &laquo;Ah! l'animal
+de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce
+justement le mariage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur
+&eacute;pouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le
+mercier, la petite blonde &agrave; qui nous allions donner des s&eacute;r&eacute;nades!&raquo; Les
+souvenirs &eacute;taient l&acirc;ch&eacute;s. Claude et Sandoz ne tarirent plus, l'un
+fouett&eacute; et peignant avec une fi&egrave;vre croissante, l'autre tourn&eacute; toujours
+vers le mur, parlant du dos, les &eacute;paules secou&eacute;es de passion.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord le coll&egrave;ge, l'ancien couvent moisi qui s'&eacute;tendait
+jusqu'aux remparts, les deux cours plant&eacute;es d'&eacute;normes platanes, le
+bassin vaseux, vert de mousse, o&ugrave; ils avaient appris &agrave; nager, et les
+classes du bas dont les pl&acirc;tres ruisselaient, et le r&eacute;fectoire
+empoisonn&eacute; du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir
+des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l'infirmerie,
+peupl&eacute;es de s&oelig;urs d&eacute;licates, des religieuses en robe noire, si douces
+sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque s&oelig;ur Ang&egrave;le, celle
+dont la figure de vierge r&eacute;volutionnait la cour des grands, avait
+disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rh&eacute;torique, qui, par
+amour, se faisait sur les mains des entailles au canif, pour monter et
+pour qu'elle lui pos&acirc;t des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis, le
+personnel entier d&eacute;fila, une chevauch&eacute;e lamentable, grotesque et
+terrible, des profils de m&eacute;chancet&eacute; et de souffrance: le proviseur qui
+se ruinait en r&eacute;ception pour marier ses filles, deux grandes belles
+filles &eacute;l&eacute;gantes, que des dessins et des inscriptions abominables
+insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux
+s'embusquait derri&egrave;re les portes, pareil &agrave; une couleuvrine, d&eacute;celant au
+loin sa pr&eacute;sence; la kyrielle des professeurs, chacun &eacute;clabouss&eacute; de
+l'injure d'un surnom, le s&eacute;v&egrave;re Rhadamante qui n'avait jamais ri, la
+Crasse qui teignait les chaires en noir, du continuel frottement de sa
+t&ecirc;te, Tu-m'as-tromp&eacute;-Ad&egrave;le, le ma&icirc;tre de physique, un cocu l&eacute;gendaire,
+auquel dix g&eacute;n&eacute;rations de galopins jetaient le nom de sa femme, jadis
+surprise, disait-on, entre les bras d'un carabinier; d'autres, d'autres
+encore, Spontini, le pion f&eacute;roce, avec son couteau corse qu'il montrait
+rouill&eacute; du sang de trois cousins, le petit Chantecaille, si bon enfant,
+qu'il laissait fumer en promenade; jusqu'&agrave; un marmiton de la cuisine et
+&agrave; la laveuse d'assiettes, deux monstres, qu'on avait surnomm&eacute;s
+Paraboulomenos et Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les
+&eacute;pluchures.</p>
+
+<p>Ensuite arrivaient les farces, les soudaines &eacute;vocations des bonnes
+blagues, dont on se tordait apr&egrave;s des ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Oh! le matin o&ugrave; l'on avait br&ucirc;l&eacute; dans le po&ecirc;le les souliers de
+Mimi-la-Mort, autrement dit le Squelette-Externe, un maigre gar&ccedil;on qui
+apportait en contrebande le tabac &agrave; priser de toute la classe! Et le
+soir d'hiver o&ugrave; l'on &eacute;tait all&eacute; voler des allumettes &agrave; la chapelle, pr&egrave;s
+de la veilleuse, pour fumer des feuilles s&egrave;ches de marronnier dans des
+pipes de roseau! Sandoz, qui avait fait le coup, avouait maintenant son
+&eacute;pouvante, sa sueur froide, en d&eacute;gringolant du ch&oelig;ur noy&eacute; de t&eacute;n&egrave;bres.
+Et le jour o&ugrave; Claude, au fond de son pupitre, avait eu la belle id&eacute;e de
+griller des hannetons, pour voir si c'&eacute;tait bon &agrave; manger, comme on le
+disait! Une puanteur si &acirc;cre, une fum&eacute;e si &eacute;paisse s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;e du
+pupitre, que le pion avait saisi la cruche, croyant &agrave; un incendie. Et la
+maraude, le pillage des champs d'oignons en promenade; les pierres
+jet&eacute;es dans les vitres, o&ugrave; le grand chic &eacute;tait d'obtenir, avec les
+cassures, des cartes de g&eacute;ographie connues; les le&ccedil;ons de grec &eacute;crites &agrave;
+l'avance, en gros caract&egrave;res, sur le tableau noir, et lues couramment
+par tous les cancres, sans que le professeur s'en aper&ccedil;&ucirc;t; les bancs de
+la cour sci&eacute;s, puis port&eacute;s autour du bassin comme des cadavres d'&eacute;meute,
+en long cort&egrave;ge, avec des chants fun&egrave;bres. Ah! oui, fameuse, celle-ci!
+Dubuche, qui faisait le clerg&eacute;, s'&eacute;tait fichu au fond du bassin, en
+voulant prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un b&eacute;nitier. Et
+la plus dr&ocirc;le, la meilleure, la nuit o&ugrave; Pouillaud avait attach&eacute; tous les
+pots de chambre du dortoir &agrave; une m&ecirc;me corde qui passait sous les lits,
+puis au matin, un matin de grandes vacances, s'&eacute;tait mis &agrave; tirer en
+fuyant par le corridor et par les trois &eacute;tages de l'escalier, avec cette
+effroyable queue de fa&iuml;ence, qui bondissait et volait en &eacute;clats derri&egrave;re
+lui! Claude resta un pinceau en l'air, la bouche fendue d'hilarit&eacute;,
+criant; &laquo;Cet animal de Pouillaud!... Et il t'a &eacute;crit? qu'est-ce qu'il
+fabrique maintenant, Pouillaud?</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien du tout, mon vieux! r&eacute;pondit Sandoz, en se remontant sur
+les coussins. Sa lettre est d'un b&ecirc;te!...</p>
+
+<p>Il finit son droit, il reprendra ensuite l'&eacute;tude d'avou&eacute; de son p&egrave;re. Et
+si tu voyais le ton qu'il a d&eacute;j&agrave;, toute la gourme imb&eacute;cile d'un
+bourgeois qui se range!&raquo; Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons &eacute;t&eacute; prot&eacute;g&eacute;s.&raquo; Alors, d'autres
+souvenirs leur vinrent, ceux dont les c&oelig;urs battaient &agrave; grands coups,
+les belles journ&eacute;es de plein air et de plein soleil qu'ils avaient
+v&eacute;cues l&agrave;-bas, hors du coll&egrave;ge. Tout petits, d&egrave;s leur sixi&egrave;me les trois
+ins&eacute;parables s'&eacute;taient pas de la passion des longues promenades. Ils
+profitaient des moindres cong&eacute;s, ils s'en allaient &agrave; des lieues,
+s'enhardissant &agrave; mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le
+pays entier, des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Et ils
+couchaient au petit bonheur de la route, au fond d'un trou de rocher,
+sur l'aire pav&eacute;e, encore br&ucirc;lante, o&ugrave; la paille du bl&eacute; battu leur
+faisait une couche molle, dans quelque cabanon d&eacute;sert, dont ils
+couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. C'&eacute;taient des
+fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bourre
+nature, une adoration irraisonn&eacute;e de gamins pour les arbres, les eaux,
+les monts, pour cette joie sans limite d'&ecirc;tre seuls et d'&ecirc;tre libres.
+Dubuche, qui &eacute;tait pensionnaire, se joignait seulement aux deux autres
+les jours de vacances. Il avait du reste les jambes lourdes, la chair
+endormie du bon &eacute;l&egrave;ve piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient
+pas, allaient chaque dimanche s'&eacute;veiller d&egrave;s quatre heures du matin, en
+jetant des cailloux dans leurs persiennes. L'&eacute;t&eacute; surtout, ils r&ecirc;vaient
+de la Viorne, le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses
+de Plassans. Ils avaient douze ans &agrave; peine, qu'ils savaient nager et
+c'&eacute;tait une rage de barboter au fond des trous, o&ugrave; l'eau s'amassait, de
+passer l&agrave; des journ&eacute;es enti&egrave;res, tout nus, &agrave; se s&eacute;cher sur le sable
+br&ucirc;lant pour replonger ensuite, &agrave; vivre dans la rivi&egrave;re, sur le dos, sur
+le ventre, fouillant les herbes des berges, s'enfon&ccedil;ant jusqu'aux
+oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. Ce
+ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait
+leur enfance, leur donnait des rires frais de galopins &eacute;chapp&eacute;s, lorsque
+jeunes hommes d&eacute;j&agrave;, ils rentraient &agrave; la ville, par les ardeurs
+troublantes des soir&eacute;es de juillet. Plus tard, la chasse les avait
+envahis, mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans
+gibier, six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues, des
+exp&eacute;ditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides;
+avec une chauve souris imprudente, abattue &agrave; l'entr&eacute;e du faubourg, en
+d&eacute;chargeant les fusils.</p>
+
+<p>Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces d&eacute;bauches de marche! ils
+revoyaient les routes blanches, &agrave; l'infini, couvertes d'une couche de
+poussi&egrave;re, comme d'une tomb&eacute;e &eacute;paisse de neiger ils les suivaient
+toujours, toujours, heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers,
+puis ils coupaient &agrave; travers champs, dans des terres rouges, charg&eacute;es de
+fer, o&ugrave; ils galopaient encore, encore; et un ciel de plomb, pas une
+ombre, rien que des oliviers nains, que des amandiers au gr&ecirc;le
+feuillage; et, &agrave; chaque retour, une d&eacute;licieuse h&eacute;b&eacute;tude de fatigue, la
+forfanterie triomphante d'avoir march&eacute; encore plus que l'autre fois, le
+ravissement de ne plus se sentir aller, d'avancer seulement par la force
+acquise, en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier, qui
+les ber&ccedil;ait comme du fond d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, Claude, entre sa poire &agrave; poudre et sa bo&icirc;te de capsules, emportait
+un album o&ugrave; il crayonnait des bouts d'horizon; tandis que Sandoz avait
+toujours dans sa poche le livre d'un po&egrave;te. C'&eacute;tait une fr&eacute;n&eacute;sie
+romantique, des strophes ail&eacute;es alternant avec les gravelures de
+garnison, des odes jet&eacute;es au grand frisson lumineux de l'air qui
+br&ucirc;lait; et, quand ils avaient d&eacute;couvert une source, quatre saules
+tachant de gris la terre &eacute;clatante, ils s'y oubliaient jusqu'aux
+&eacute;toiles, ils y jouaient les drames qu'ils savaient par c&oelig;ur, la voix
+enfl&eacute;e pour les h&eacute;ros toute mince et r&eacute;duite &agrave; un chant de fifre pour
+les ing&eacute;nues et les reines.</p>
+
+<p>Ces jours-l&agrave;, ils laissaient les moineaux tranquilles. Dans cette
+province recul&eacute;e, au milieu de la b&ecirc;tise somnolente des petites villes,
+ils avaient ainsi, d&egrave;s quatorze ans, v&eacute;cu isol&eacute;s, enthousiastes, ravag&eacute;s
+d'une fi&egrave;vre de litt&eacute;rature et d'art. Le d&eacute;cor &eacute;norme d'Hugo, les
+imaginations g&eacute;antes qui s'y prom&egrave;nent parmi l'&eacute;ternelle bataille des
+antith&egrave;ses, les avaient d'abord ravis en pleine &eacute;pop&eacute;e, gesticulant,
+allant voir le soleil se coucher derri&egrave;re des ruines, regardant passer
+la vie sous un &eacute;clairage faux et superbe de cinqui&egrave;me acte. Puis, Musset
+&eacute;tait venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes, ils
+&eacute;coutaient en lui battre leur propre c&oelig;ur, un monde s'ouvrait plus
+humain, qui les conqu&eacute;rait par la piti&eacute;, par l'&eacute;ternel cri de mis&egrave;re
+qu'ils devaient d&eacute;sormais entendre monter de toutes choses. Du reste,
+ils &eacute;taient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de
+jeunesse, un furieux app&eacute;tit de lecture, o&ugrave; s'engouffraient l'excellent
+et le pire, si avides d'admirer, que souvent des &oelig;uvres ex&eacute;crables les
+jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Et, comme Sandoz le disait &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait l'amour des grandes
+marches, c'&eacute;tait cette fringale de lecture, qui les avaient prot&eacute;g&eacute;s de
+l'engourdissement invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un
+caf&eacute;, ils professaient l'horreur des rues, posaient m&ecirc;me pour y d&eacute;p&eacute;rir
+comme des aigles mis en cage, lorsque d&eacute;j&agrave; des camarades &agrave; eux
+tra&icirc;naient leurs manches d'&eacute;coliers sur les petites tables de marbre, en
+jouant aux cartes la consommation. Cette vie provinciale qui prenait les
+enfants tout jeunes dans l'engrenage de son man&egrave;ge, l'habitude du
+cercle, le journal &eacute;pel&eacute; jusqu'aux annonces, la partie de dominos sans
+cesse recommenc&eacute;e, la m&ecirc;me promenade &agrave; la m&ecirc;me heure sur la m&ecirc;me
+avenue, l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles
+les indignait, les jetait &agrave; des protestations, escaladant les collines
+voisines pour y d&eacute;couvrir des solitudes ignor&eacute;es, d&eacute;clamant des vers
+sous des pluies battantes, sans vouloir d'abri, par haine des cit&eacute;s. Ils
+projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y vivre en sauvages, dans
+la joie d'une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus,
+qui auraient suffi &agrave; leurs besoins. La femme elle-m&ecirc;me &eacute;tait bannie, ils
+avaient des timidit&eacute;s, des maladresses, qu'ils &eacute;rigeaient en une
+aust&eacute;rit&eacute; de gandins sup&eacute;rieurs. Claude, pendant deux ans, s'&eacute;tait
+consum&eacute; d'amour pour une apprentie chapeli&egrave;re, que chaque soir il
+accompagnait de loin; et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser
+la parole. Sandoz nourrissait des r&ecirc;ves, des dames rencontr&eacute;es en
+voyage, des filles tr&egrave;s belles qui surgiraient dans un bois inconnu, qui
+se livreraient tout un jour, puis qui se dissiperaient comme des ombres,
+au cr&eacute;puscule. Leur seule aventure galante les &eacute;gayait encore, tant elle
+leur semblait sotte; des s&eacute;r&eacute;nades donn&eacute;es &agrave; deux petites demoiselles,
+du temps o&ugrave; ils faisaient partie de la musique du coll&egrave;ge; des nuits
+pass&eacute;es sous une fen&ecirc;tre, &agrave; jouer de la clarinette et du cornet &agrave;
+pistons; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier,
+jusqu'au soir m&eacute;morable o&ugrave; les parents r&eacute;volt&eacute;s avaient vid&eacute; sur eux
+tous les pots &agrave; eau de la famille.</p>
+
+<p>Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au moindre souvenir! Les
+murs de l'atelier &eacute;taient justement couverts d'une s&eacute;rie d'esquisses,
+faites l&agrave;-bas par le peintre, dans un r&eacute;cent voyage. C'&eacute;tait comme s'ils
+avaient eu, autour d'eux, les anciens horizons, l'ardent ciel bleu sur
+la campagne rousse. L&agrave;, une plaine s'&eacute;tendait, avec le moutonnement des
+petits oliviers gris&acirc;tres, jusqu'aux dentelures roses des collines
+lointaines. Ici, entre des coteaux br&ucirc;l&eacute;s, couleur de rouille, l'eau
+tarie de la Viorne se dess&eacute;chait sous l'arche d'un vieux pont, enfarin&eacute;
+de poussi&egrave;re, sans autre verdure que des buissons morts de soif. Plus
+loin, la gorge des Infernets ouvrait son entaille b&eacute;ante, au milieu de
+ses &eacute;croulements de roches foudroy&eacute;es, un immense chaos, un d&eacute;sert
+farouche, roulant &agrave; l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes sortes
+de coins bien connus: le vallon de Repentance, si resserr&eacute;, si ombreux,
+d'une fra&icirc;cheur de bouquet parmi les champs calcin&eacute;s; le bois des
+Trois-Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et verni, pleuraient leur
+r&eacute;sine sous le grand soleil; le Jas de Bouffan, d'une blancheur de
+mosqu&eacute;e, au centre de ses vastes terres, pareilles &agrave; des mares de sang;
+d'autres, d'autres encore, des bouts de routes aveuglantes qui
+tournaient, des ravins o&ugrave; la chaleur semblait faire monter des bouillons
+&agrave; la peau cuite des cailloux, des langues de sable alt&eacute;r&eacute;es et achevant
+de boire goutte &agrave; goutte la rivi&egrave;re, des trous de taupe, des sentiers de
+ch&egrave;vre, des sommets dans l'azur.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! s'&eacute;cria Sandoz en se tournant vers une &eacute;tude, o&ugrave; est-ce donc,
+&ccedil;a?&raquo; Claude, indign&eacute;, brandit sa palette.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! tu ne te souviens pas?... Nous avons failli nous y casser les
+os. Tu sais bien, le jour o&ugrave; nous avons grimp&eacute; avec Dubuche, du fond de
+Jaumegarde. C'&eacute;tait lisse comme la main, nous nous cramponnions avec les
+ongles; tellement qu'au beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni
+descendre... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire cuire les
+c&ocirc;telettes, nous nous sommes presque battus, toi et moi.&raquo; Sandoz,
+maintenant, se rappelait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, ah! oui, chacun devait faire cuire la sienne, sur des
+baguettes de romarin, et comme mes baguettes br&ucirc;laient, tu m'exasp&eacute;rais
+&agrave; blaguer ma c&ocirc;telette qui se r&eacute;duisait en charbon.&raquo; Un fou rire les
+secouait encore. Le peintre se rena&icirc;t &agrave; son tableau, et il conclut
+gravement: &laquo;Fichu tout &ccedil;a, mon vieux! Ici, maintenant, il n'y a plus &agrave;
+fl&acirc;ner.&raquo; C'&eacute;tait vrai, depuis que les trois ins&eacute;parables avaient r&eacute;alis&eacute;
+leur r&ecirc;ve de se retrouver ensemble &agrave; Paris, pour le conqu&eacute;rir,
+l'existence se faisait terriblement dure. Ils essayaient bien de
+recommencer les grandes promenades d'autrefois, ils partaient &agrave; pied,
+certains dimanches, par la barri&egrave;re de Fontainebleau, allaient battre
+les taillis de Verri&egrave;res, poussaient jusqu'&agrave; Bi&egrave;vre, traversaient les
+bois de Bellevue et de Meudon; puis rentraient par Grenelle.</p>
+
+<p>Mais ils accusaient Paris de leur g&acirc;ter les jambes, ils n'en quittaient
+plus gu&egrave;re le pav&eacute;, tout entiers &agrave; leur bataille. Du lundi au samedi,
+Sandoz s'enrageait &agrave; la mairie du cinqui&egrave;me arrondissement, dans un coin
+sombre du bureau des naissances, clou&eacute; l&agrave; par l'unique pens&eacute;e de sa
+m&egrave;re, que ses cent cinquante francs nourrissaient mal.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Dubuche, press&eacute; de payer &agrave; ses parents les int&eacute;r&ecirc;ts des
+sommes plac&eacute;es sur sa t&ecirc;te, cherchait de basses besognes chez des
+architectes, en dehors de ses travaux de l'&Eacute;cole. Claude, lui, avait sa
+libert&eacute;, gr&acirc;ce aux mille francs de rente; mais quelles fins de mois
+terribles, surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches!
+Heureusement, il commen&ccedil;ait &agrave; vendre de petites toiles achet&eacute;es des dix
+et douze francs par le p&egrave;re Malgras, un marchand rus&eacute;; et, du reste, il
+aimait mieux crever la faim, que de recourir au commerce, &agrave; la
+fabrication des portraits bourgeois, des saintet&eacute;s de pacotille, des
+stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. Lors de son retour,
+il avait eu, dans l'impasse des Bourdonnais, un atelier tr&egrave;s vaste;
+puis, il &eacute;tait venu au quai de Bourbon, par &eacute;conomie.</p>
+
+<p>Il y vivait en sauvage, d'un absolu d&eacute;dain pour tout ce qui n'&eacute;tait pas
+la peinture, brouill&eacute; avec sa famille qui le d&eacute;go&ucirc;tait, ayant rompu avec
+sa tante, charcuti&egrave;re aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien,
+gardant seulement au c&oelig;ur la plaie secr&egrave;te de la d&eacute;ch&eacute;ance de sa m&egrave;re,
+que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau.</p>
+
+<p>Brusquement, il cria &agrave; Sandoz:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! dis donc, si tu voulais bien ne pas t'avachir!&raquo; Mais Sandoz
+d&eacute;clara qu'il s'ankylosait, et il sauta du canap&eacute;, pour se d&eacute;rouiller
+les jambes. Il y eut un repos de dix minutes. On parla d'autre chose.
+Claude se montrait d&eacute;bonnaire. Quand son travail marchait, il s'allumait
+peu &agrave; peu, il devenait bavard, lui qui peignait les dents serr&eacute;es,
+rageant &agrave; froid, d&egrave;s qu'il sentait la nature lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Aussi, &agrave; peine son ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot
+intarissable, sans perdre un coup de pinceau.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? mon vieux, &ccedil;a marche? Tu as une cr&acirc;ne tournure, l&agrave;-dedans... Ah!
+les cr&eacute;tins, s'ils me refusent celui-ci, par exemple! Je suis plus
+s&eacute;v&egrave;re pour moi qu'ils ne le sont pour eux, bien s&ucirc;r: et, lorsque je me
+re&ccedil;ois un tableau, vois-tu, c'est plus s&eacute;rieux que s'il avait pass&eacute;
+devant tous les jurys de la terre... Tu sais, mon tableau des Halles,
+mes deux gamins sur des tas de l&eacute;gumes, eh bien, je l'ai gratt&eacute;,
+d&eacute;cid&eacute;ment: &ccedil;a ne venait pas, je m'&eacute;tais fichu l&agrave; dans une sacr&eacute;e
+machine, trop lourde encore pour mes &eacute;paules. Oh! je reprendrai &ccedil;a un
+jour, quand je saurai, et j'en ferai d'autres, oh! des machines &agrave; les
+flanquer tous par terre d'&eacute;tonnement!&raquo; Il eut un grand geste, comme pour
+balayer une foule; il vida un tube de bleu sur sa palette, puis, il
+ricana en demandant quelle t&ecirc;te aurait devant sa peinture son premier
+ma&icirc;tre, le p&egrave;re Belloque, un ancien capitaine manchot, qui, depuis un
+quart de si&egrave;cle, dans une salle du Mus&eacute;e, enseignait les belles hachures
+aux gamins de Plassans.</p>
+
+<p>D'ailleurs, &agrave; Paris, Berthou, le c&eacute;l&egrave;bre peintre de N&eacute;ron au cirque,
+dont il avait fr&eacute;quent&eacute; l'atelier pendant six mois, ne lui avait-il pas
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;, &agrave; vingt reprises, qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les
+regrettait aujourd'hui, ces six mois d'imb&eacute;ciles t&acirc;tonnements,
+d'exercices niais sous la f&eacute;rule d'un bonhomme dont la caboche diff&eacute;rait
+de la sienne! Il en arrivait &agrave; d&eacute;clamer contre le travail au Louvre, il
+se serait, disait-il, coup&eacute; le poignet, plut&ocirc;t que d'y retourner g&acirc;ter
+son &oelig;il &agrave; une de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision du
+monde o&ugrave; l'on vit.</p>
+
+<p>Est-ce que, en art, il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait
+dans le ventre? est-ce que tout ne se r&eacute;duisait pas &agrave; planter une bonne
+femme devant soi, puis &agrave; la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une
+botte de carottes, oui, une botte de carottes! &eacute;tudi&eacute;e directement,
+peinte na&iuml;vement, dans la note personnelle o&ugrave; on la voit, ne valait pas
+les &eacute;ternelles tartines de l'&Eacute;cole, cette peinture au jus de chique,
+honteusement cuisin&eacute;e d'apr&egrave;s les recettes? Le jour venait o&ugrave; une seule
+carotte originale serait grosse d'une r&eacute;volution. C'&eacute;tait pourquoi,
+maintenant, il se contentait d'aller peindre, &agrave; l'atelier Boutin, un
+atelier libre qu'un ancien mod&egrave;le tenait rue de la Huchette.</p>
+
+<p>Quand il avait donn&eacute; ses vingt francs au massier, il trouvait l&agrave; du nu,
+des hommes, des femmes, &agrave; en faire une d&eacute;bauche, dans son coin; et il
+s'acharnait, il y perdait le boire et le manger, luttant sans repos avec
+la nature, fou de travail, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des beaux fils qui l'accusaient de
+paresse ignorante, et qui parlaient arrogamment de leurs &eacute;tudes, parce
+qu'ils copiaient des nez et des bouches, sous l'&oelig;il d'un ma&icirc;tre. &laquo;&Eacute;coute
+&ccedil;a, mon vieux, quand un de ces cocos-l&agrave; aura b&acirc;ti un torse comme
+celui-ci, il montera me le dire, et nous causerons.&raquo; Du bout de sa
+brosse, il indiquait une acad&eacute;mie peinte, pendue au mur, pr&egrave;s de la
+porte. Elle &eacute;tait superbe, enlev&eacute;e avec une largeur de ma&icirc;tre; et, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;, il y avait encore d'admirables morceaux, des pieds de fillette,
+exquis de v&eacute;rit&eacute; d&eacute;licate, un ventre de femme surtout, une chair de
+satin, frissonnante, vivante du sang qui coulait sous la peau. Dans ses
+rares heures de contentement, il avait la fiert&eacute; de ces quelques &eacute;tudes,
+les seules dont il f&ucirc;t satisfait, celles qui annon&ccedil;aient un grand
+peintre, dou&eacute; admirablement, entrav&eacute; par des impuissances soudaines et
+inexpliqu&eacute;es.</p>
+
+<p>Il poursuivit avec violence, sabrant &agrave; grands coups le veston de
+velours, se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait
+personne;&laquo;Tous des barbouilleurs d'images &agrave; deux sous, des r&eacute;putations
+vol&eacute;es, des imb&eacute;ciles ou des malins &agrave; genoux devant la b&ecirc;tise publique!
+Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!... Tiens! le p&egrave;re
+Ingres, tu sais s'il me tourne sur le c&oelig;ur, celui-l&agrave;, avec sa peinture
+glaireuse? Eh bien! c'est tout de m&ecirc;me un sacr&eacute; bonhomme, et je le
+trouve tr&egrave;s cr&acirc;ne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
+tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
+force aux idiots, qui croient aujourd'hui le comprendre... Apr&egrave;s &ccedil;a,
+entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
+de la fripouille... Hein? le vieux lion romantique, quelle fi&egrave;re
+allure! En voil&agrave; un d&eacute;corateur qui faisait flamber les tons! Et quelle
+poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donn&eacute;s:
+sa palette bouillait et d&eacute;bordait. Je sais bien, ce n'&eacute;tait que de la
+fantasmagorie; mais, tant pis! &ccedil;a me gratte, il fallait &ccedil;a, pour
+incendier l'&Eacute;cole... Puis, l'autre est venu, un rude ouvrier, le plus
+vraiment peintre du si&egrave;cle, et d'un m&eacute;tier absolument classique, ce que
+pas un de ces cr&eacute;tins n'a senti. Ils ont hurl&eacute;, parbleu! ils ont cri&eacute; &agrave;
+la profanation, au r&eacute;alisme, lorsque ce fameux r&eacute;alisme n'&eacute;tait gu&egrave;re
+que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux
+ma&icirc;tres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de
+nos mus&eacute;es... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits &agrave;
+l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant,
+oh! maintenant...&raquo; Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba
+une minute dans la sensation de son &oelig;uvre, puis repartit;&laquo;Maintenant,
+il faut autre chose... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais
+et si je pouvais, je serais tr&egrave;s fort. Oui, il n'y aurait plus que
+moi... Mais ce que je sens, c'est que le grand d&eacute;cor romantique de
+Delacroix craque et s'effondre; et c'est encore que la peinture noire de
+Courbet empoisonne d&eacute;j&agrave; le renferm&eacute;, le moisi de l'atelier o&ugrave; le soleil
+n'entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-&ecirc;tre le soleil, il faut le
+plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les &ecirc;tres tels
+qu'ils se comportent dans de la vraie lumi&egrave;re, enfin je ne puis pas
+dire, moi! notre peinture &agrave; nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui
+doivent faire et regarder.&raquo; Sa voix s'&eacute;teignit de nouveau, il b&eacute;gayait,
+n'arrivait pas &agrave; formuler la sourde &eacute;closion d'avenir qui montait en
+lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'&eacute;baucher le veston
+de velours, fr&eacute;missant.</p>
+
+<p>Sandoz l'avait &eacute;cout&eacute;, sans l&acirc;cher l&agrave; pose. Et, le dos tourn&eacute;, comme
+s'il e&ucirc;t parl&eacute; au mur, dans un r&ecirc;ve; il dit alors &agrave; son tour &laquo;Non, non,
+on ne sait pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois qu'un professeur
+a voulu m'imposer une v&eacute;rit&eacute;, j'ai eu une r&eacute;volte de d&eacute;fiance, en
+songeant;&laquo;Il se trompe ou il me trompe.&raquo; Leurs id&eacute;es m'exasp&egrave;rent, il me
+semble que la v&eacute;rit&eacute; est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on
+donnait son existence enti&egrave;re &agrave; une &oelig;uvre, o&ugrave; l'on t&acirc;cherait de mettre
+les choses, les b&ecirc;tes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l'ordre
+des manuels de philosophie, selon la hi&eacute;rarchie imb&eacute;cile dont notre
+orgueil se berce; mais en pleine coul&eacute;e de la vie universelle, un monde
+o&ugrave; nous ne serions qu'un accident, o&ugrave; le chien qui passe, et jusqu'&agrave; la
+pierre des chemins, nous compl&eacute;teraient, nous expliqueraient; enfin, le
+grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il
+fonctionne...</p>
+
+<p>Bien s&ucirc;r, c'est &agrave; la science que doivent s'adresser les romanciers et
+les po&egrave;tes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voil&agrave;!
+que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que
+je patauge...</p>
+
+<p>Ah! si je savais, si je savais, quelle s&eacute;rie de bouquins je lancerais &agrave;
+la t&ecirc;te de la foule!&raquo; Il se tut, lui aussi. L'hiver pr&eacute;c&eacute;dent, il avait
+publi&eacute; son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rapport&eacute;es de
+Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules
+le r&eacute;volt&eacute;, le passionn&eacute; de v&eacute;rit&eacute; et de puissance. Et, depuis, il
+t&acirc;tonnait, il s'interrogeait dans le tourment des id&eacute;es, confuses
+encore, qui battaient son cr&acirc;ne. D'abord, &eacute;pris des besognes g&eacute;antes, il
+avait eu le projet d'une gen&egrave;se de l'univers, en trois phases: la
+cr&eacute;ation, r&eacute;tablie d'apr&egrave;s la science; l'histoire de l'humanit&eacute;,
+arrivant &agrave; son heure jouer son r&ocirc;le, dans la cha&icirc;ne des &ecirc;tres; l'avenir,
+les &ecirc;tres se succ&eacute;dant toujours, achevant de cr&eacute;er le monde, par le
+travail sans fin de la vie. Mais il s'&eacute;tait refroidi devant les
+hypoth&egrave;ses trop hasard&eacute;es de cette troisi&egrave;me phase; et il cherchait un
+cadre plus resserr&eacute;, plus humain, o&ugrave; il ferait tenir pourtant sa vaste
+ambition.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, apr&egrave;s un long intervalle.
+Avec des lieues de murailles &agrave; couvrir, d&eacute;corer les gares, les halles,
+les mairies, tout ce qu'on b&acirc;tira, quand les architectes ne seront plus
+des cr&eacute;tins! Et il ne faudra que des muscles et une t&ecirc;te solides, car ce
+ne sont pas les sujets qui manqueront... Hein? la vie telle qu'elle
+passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux march&eacute;s, aux
+courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses; et tous les
+m&eacute;tiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein
+jour; et les paysans, et les b&ecirc;tes, et les campagnes!...</p>
+
+<p>On verra, on verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des
+fourmillements dans les mains. Oui! toute la vie moderne! Des fresques
+hautes comme le Panth&eacute;on! Une sacr&eacute;e suite de toiles &agrave; faire &eacute;clater le
+Louvre!&raquo; D&egrave;s qu'ils &eacute;taient ensemble, le peintre et l'&eacute;crivain en
+arrivaient d'ordinaire &agrave; cette exaltation. Ils se fouettaient
+mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait l&agrave; une telle
+envol&eacute;e de jeunesse, une telle passion du travail, qu'eux-m&ecirc;mes
+souriaient ensuite de ces grands r&ecirc;ves d'orgueil, ragaillardis, comme
+entretenus en souplesse et en force.</p>
+
+<p>Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adoss&eacute;,
+s'abandonnant. Alors, Sandoz, bas&eacute; par la pose, quitta le divan et alla
+se mettre pr&egrave;s de lui. Puis, tous deux regard&egrave;rent, de nouveau muets. Le
+monsieur en veston de velours &eacute;tait &eacute;bauch&eacute; enti&egrave;rement; la main, plus
+pouss&eacute;e que le reste, faisait dans l'herbe une note tr&egrave;s int&eacute;ressante,
+d'une jolie fra&icirc;cheur de ton; et la tache sombre du dos s'enlevait avec
+tant de vigueur, que les petites silhouettes du fond, les deux femmes
+luttant au soleil, semblaient s'&ecirc;tre &eacute;loign&eacute;es, dans le frisson lumineux
+de la clairi&egrave;re; tandis que la grande figure, la femme nue et couch&eacute;e, &agrave;
+peine indiqu&eacute;e encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe,
+une &Egrave;ve d&eacute;sir&eacute;e naissant de la terre, avec son visage qui soudait, sans
+regard, les paupi&egrave;res closes.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;cid&eacute;ment, comment appelles-tu &ccedil;a? demanda Sandoz.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Plein air</i>&raquo;, r&eacute;pondit Claude d'une voix br&egrave;ve.</p>
+
+<p>Mais ce titre parut bien technique &agrave; l'&eacute;crivain, qui, malgr&eacute; lui, &eacute;tait
+parfois tent&eacute; d'introduire de la litt&eacute;rature dans la peinture.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Plein air</i>, &ccedil;a ne dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'a besoin de rien dire... Des femmes et un homme se reposent dans
+une for&ecirc;t, au soleil. Est-ce que &ccedil;a ne suffit pas? Va, il y en a assez
+pour faire un chef-d'&oelig;uvre.&raquo;</p>
+
+<p>Il renversa la t&ecirc;te, il ajouta entre ses dents;&laquo;Nom d'un chien, c'est
+encore noir! J'ai ce sacr&eacute; Delacroix dans l'&oelig;il. Et &ccedil;a, tiens! cette
+main-l&agrave;, c'est du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
+romantique. Notre jeunesse y a trop barbot&eacute;, nous en sommes barbouill&eacute;s
+jusqu'au menton. Il nous faudra une fameuse lessive.&raquo; Sandoz haussa
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment les &eacute;paules: lui aussi se lamentait d'&ecirc;tre n&eacute; au
+confluent d'Hugo et de Balzac.</p>
+
+<p>Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une
+bonne s&eacute;ance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches
+pareils, le bonhomme y serait, et carr&eacute;ment. Pour cette fois, il y en
+avait assez. Tous deux plaisant&egrave;rent, car d'habitude il tuait ses
+mod&egrave;les, ne les l&acirc;chant qu'&eacute;vanouis, morts de fatigue. Lui-m&ecirc;me
+attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide.</p>
+
+<p>Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de
+pain, il le d&eacute;vora. &Eacute;puis&eacute;, il le cassait de ses doigts tremblants, il
+le m&acirc;chait &agrave; peine, revenu devant son tableau, repris par son id&eacute;e, au
+point qu'il ne savait m&ecirc;me pas qu'il mangeait.</p>
+
+<p>&laquo;Cinq heures, dit Sandoz qui s'&eacute;tirait, les bras en l'air.</p>
+
+<p>Nous allons d&icirc;ner... Justement, voici Dubuche.&raquo; On frappait, et Dubuche
+entra. C'&eacute;tait un gros gar&ccedil;on brun, au visage correct et bouffi, le
+cheveux ras, les moustaches d&eacute;j&agrave; fortes. Il donna des poign&eacute;es de main,
+il s'arr&ecirc;ta d'un air interloqu&eacute; devant le tableau. Au fond, cette
+peinture d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e le bousculait, dans la pond&eacute;ration de sa nature, dans
+son respect de bon &eacute;l&egrave;ve pour les formules &eacute;tablies; et sa vieille
+amiti&eacute; seule emp&ecirc;chait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout
+son &ecirc;tre se r&eacute;voltait, visiblement.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! quoi donc? &Ccedil;a ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, oh! tr&egrave;s bien peint... Seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, c'est ce monsieur, tout habill&eacute;, l&agrave;, au milieu de ces
+femmes nues... On n'a jamais vu &ccedil;a.&raquo; Du coup, les deux autres
+&eacute;clat&egrave;rent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux compos&eacute;s
+de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu &ccedil;a, on le verrait. On
+s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces
+r&eacute;ponses, Dubuche r&eacute;p&eacute;tait tranquillement:</p>
+
+<p>&laquo;Le public ne comprendra pas... Le public trouvera &ccedil;a cochon... Oui,
+c'est cochon:</p>
+
+<p>&mdash;Sale bourgeois! cria Claude exasp&eacute;r&eacute;. Ah! ils te cr&eacute;tinisent raide &agrave;
+l'&Eacute;cole, tu n'&eacute;tais pas si b&ecirc;te!&raquo; C'&eacute;tait la plaisanterie courante de
+ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'&Eacute;cole des
+Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence
+que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. &Ccedil;a,
+on avait raison de le dire, les peintres &eacute;taient de jolis cr&eacute;tins, &agrave;
+l'&Eacute;cole. Mais, pour les architectes, la question changeait. O&ugrave;
+voulait-on qu'il f&icirc;t ses &eacute;tudes? Il se trouvait bien forc&eacute; de passer par
+l&agrave;. Plus tard, &ccedil;a ne l'emp&ecirc;cherait pas d'avoir ses id&eacute;es &agrave; lui. Et il
+affecta, une allure tr&egrave;s r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons d&icirc;ner.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'&eacute;tait remis
+au travail. Maintenant, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du monsieur en veston, la figure de la
+femme ne tenait plus. &Eacute;nerv&eacute;, impatient, il la cernait d'un trait
+vigoureux, pour la r&eacute;tablir au plan qu'elle devait occuper.</p>
+
+<p>&laquo;Viens-tu? r&eacute;p&eacute;ta son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer &ccedil;a,
+et je suis &agrave; vous.&raquo; Sandoz hocha la t&ecirc;te; puis, doucement, de peur de
+l'exasp&eacute;rer davantage:</p>
+
+<p>&laquo;Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es &eacute;reint&eacute;, tu cr&egrave;ves
+de faim, et tu vas encore g&acirc;ter ton affaire, comme l'autre jour.&raquo; D'un
+geste irrit&eacute;, le peintre lui coupa la parole. C'&eacute;tait sa continuelle
+histoire: il ne pouvait l&acirc;cher &agrave; temps la besogn&eacute;, il se grisait de
+travail, dans le besoin d'avoir une certitude imm&eacute;diate, de se prouver
+qu'il tenait enfin son chef-d'&oelig;uvre. Des doutes venaient de le
+d&eacute;sesp&eacute;rer, au milieu de sa joie d'une bonne s&eacute;ance; avait-il eu raison
+de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la
+note &eacute;clatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plut&ocirc;t
+mort l&agrave;, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fi&eacute;vreusement la
+t&ecirc;te de Christine du carton o&ugrave; il l'avait cach&eacute;e, comparant, s'aidant de
+ce document pris sur nature.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! s'&eacute;cria Dubuche, o&ugrave; as-tu dessin&eacute; &ccedil;a?... Qui est-ce?&raquo; Claude,
+saisi de cette question, ne r&eacute;pondit point; puis, sans raisonner, lui
+qui leur disait tout, il mentit, c&eacute;dant &agrave; une pudeur singuli&egrave;re, au
+sentiment d&eacute;licat de garder pour lui seul son aventure.</p>
+
+<p>&laquo;Hein! qui est-ce? r&eacute;p&eacute;tait l'architecte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! personne, un mod&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, un mod&egrave;le! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est tr&egrave;s bien... Tu
+devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche
+une Psych&eacute;. Est-ce que tu as l'adresse, l&agrave;?&raquo; Et Dubuche s'&eacute;tait tourn&eacute;
+vers un pan de mur gris&acirc;tre, o&ugrave; se trouvaient, &eacute;crites &agrave; la craie,
+jet&eacute;es dans tous les sens, des adresses de mod&egrave;les. Les femmes surtout
+laissaient l&agrave;, en grosses &eacute;critures d'enfant, leurs cartes de visite.
+Zo&eacute; Pi&eacute;defer, rue Campagne-Premi&egrave;re, 7, une grande brune dont le ventre
+s'ab&icirc;mait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32,
+et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez
+fra&icirc;ches, mais trop maigres.</p>
+
+<p>&laquo;Dis, as-tu l'adresse?&raquo; Alors, Claude s'emporta. &laquo;Eh! fiche-moi la
+paix!... Est-ce que je sais?... Tu es aga&ccedil;ant, &agrave; vous d&eacute;ranger toujours,
+quand on travaille!&raquo; Sandoz n'avait rien dit, &eacute;tonn&eacute; d'abord, puis
+souriant.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et
+ils se mirent &agrave; plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la
+gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la pr&ecirc;ter. Ah!
+le gaillard, qui se payait les belles filles! Et o&ugrave; l'avait-il ramass&eacute;e?</p>
+
+<p>Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place
+Maubert?</p>
+
+<p>De plus en plus g&ecirc;n&eacute;, le peintre s'agitait.</p>
+
+<p>&laquo;Que vous &ecirc;tes b&ecirc;tes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous &ecirc;tes b&ecirc;tes!...
+En voil&agrave; assez, vous me faites de la peine.&raquo;</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait si alt&eacute;r&eacute;e, que les deux autres, imm&eacute;diatement, se
+turent; et lui, apr&egrave;s avoir gratt&eacute; de nouveau la t&ecirc;te de la figure nue,
+la redessina et la repeignit, d'apr&egrave;s la t&ecirc;te de Christine, d'une main
+emport&eacute;e, mal assur&eacute;e, qui s'&eacute;garait. Puis, il attaqua la gorge,
+indiqu&eacute;e &agrave; peine sur l'&eacute;tude. Son excitation augmentait, c'&eacute;tait sa
+passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudit&eacute;s
+d&eacute;sir&eacute;es et jamais poss&eacute;d&eacute;es, une impuissance &agrave; se satisfaire, &agrave; cr&eacute;er
+de cette chair autant qu'il r&ecirc;vait d'en &eacute;treindre, de ses deux bras
+&eacute;perdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans
+ses tableaux, il les caressait et les violentait, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; jusqu'aux
+larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.</p>
+
+<p>&laquo;Hein! dix minutes, n'est-ce pas? r&eacute;p&eacute;ta-t-il. J'&eacute;tablis les &eacute;paules
+pour demain, et nous descendons.&raquo; Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y
+avait pas &agrave; l'emp&ecirc;cher de se tuer ainsi, se r&eacute;sign&egrave;rent. Le second
+alluma une pipe et s'&eacute;tala sur le divan: lui seul fumait, les deux
+autres ne s'&eacute;taient jamais bien accoutum&eacute;s au tabac, toujours menac&eacute;s
+d'une naus&eacute;e, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
+les regards perdus dans les jets de fum&eacute;e qu'il soufflait, il parla de
+lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacr&eacute; Paris, comme il
+fallait s'y user la peau, pour arriver &agrave; une position! Il rappelait ses
+quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le c&eacute;l&egrave;bre Dequersonni&egrave;re,
+l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des b&acirc;timents civils,
+officier de la L&eacute;gion d'honneur, membre de l'Institut, dont le
+chef-d'&oelig;uvre, l'&eacute;glise Saint-Mathieu, tenait du moule &agrave; p&acirc;t&eacute; et de la
+peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en
+partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les
+camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose &agrave; leur atelier
+de la rue du Four, o&ugrave; le patron passait en courant, trois fois par
+semaine; des gaillards f&eacute;roces, les camarades, qui lui avaient rendu la
+vie joliment dure, au d&eacute;but, mais, qui au moins lui avaient enseign&eacute; &agrave;
+coller un ch&acirc;ssis, &agrave; dessiner et &agrave; laver un projet. Et que de d&eacute;jeuners
+faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner
+les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouill&eacute;es
+p&eacute;niblement, que d'heures pass&eacute;es chez lui sur des bouquins, avant
+d'oser se pr&eacute;senter &agrave; l'&Eacute;cole! Avec &ccedil;a, il avait failli &ecirc;tre retoqu&eacute;,
+malgr&eacute; son effort de gros travailleur:
+l'imagination &eacute;crite, une cariatide et une
+salle &agrave; manger d'&eacute;t&eacute;, tr&egrave;s m&eacute;diocres, l'avaient class&eacute; tout au bout; il
+est vrai qu'il s'&eacute;tait relev&eacute; &agrave; l'oral, avec son calcul de logarithmes,
+ses &eacute;pures de g&eacute;om&eacute;trie et l'examen d'histoire, car il &eacute;tait tr&egrave;s ferr&eacute;
+sur la partie scientifique. Maintenant qu'il se trouvait &agrave; l'&Eacute;cole,
+comme &eacute;l&egrave;ve de seconde classe, il devait se d&eacute;carcasser pour, enlever
+son dipl&ocirc;me de premi&egrave;re classe. Quelle chienne de vie! Jamais &ccedil;a ne
+finissait! Il &eacute;carta les jambes, tr&egrave;s haut, sur les coussins, fuma plus
+fort, r&eacute;guli&egrave;rement.</p>
+
+<p>&laquo;Cours de perspective, cours de g&eacute;om&eacute;trie descriptive, cours de
+st&eacute;r&eacute;otomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en
+font noircir du papier, &agrave; prendre des notes... Et, tous les mois, un
+concours d'architecture, tant&ocirc;t une simple esquisse, tant&ocirc;t un projet.
+Il n'y a point &agrave; s'amuser, si l'on veut passer ses examens et d&eacute;crocher
+les mentions n&eacute;cessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
+besognes, trouver le temps de gagner son pain...</p>
+
+<p>Moi, j'en cr&egrave;ve...&raquo; Un coussin ayant gliss&eacute; par terre, il le rep&ecirc;cha &agrave;
+l'aide de ses deux pieds.</p>
+
+<p>&laquo;Tout de m&ecirc;me, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui
+cherchent &agrave; faire la place, sans rien d&eacute;nicher! Avant-hier, j'ai
+d&eacute;couvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh!
+non, on n'a pas id&eacute;e d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat,
+incapable de se tirer d'un d&eacute;calque; et il me donne vingt-cinq sous de
+l'heure, je lui remets ses maisons debout... &Ccedil;a tombe joliment bien, la
+m&egrave;re m'avait signifi&eacute; qu'elle &eacute;tait compl&egrave;tement &agrave; sec. Pauvre m&egrave;re, en
+ai-je de l'argent &agrave; lui rendre!&raquo;.</p>
+
+<p>Comme Dubuche parlait &eacute;videmment pour lui, rem&acirc;chant ses id&eacute;es de tous
+les jours, sa continuelle pr&eacute;occupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
+prenait pas la peine de l'&eacute;couter. Il avait ouvert la petite fen&ecirc;tre,
+il s'&eacute;tait assis au ras du toit, souffrant &agrave; la longue de la chaleur qui
+r&eacute;gnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, est-ce que tu viens d&icirc;ner jeudi?... Ils y seront tous,
+Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagni&egrave;re.&raquo; Chaque jeudi, on se r&eacute;unissait
+chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus &agrave;
+Paris, tous r&eacute;volutionnaires, anim&eacute;s de la m&ecirc;me passion de l'art.</p>
+
+<p>&laquo;Jeudi prochain, je ne crois pas, r&eacute;pondit Dubuche. Il faut que j'aille
+dans une famille, o&ugrave; l'on danse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu esp&egrave;res y carotter une dot?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! ce ne serait d&eacute;j&agrave; pas si b&ecirc;te!&raquo; Il tapa sa pipe sur la paume de
+sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain &eacute;clat de
+voix! &laquo;J'oubliais... J'ai re&ccedil;u une lettre de Pouillaud.</p>
+
+<p>Toi aussi!... Hein? est-il assez vid&eacute;, Pouillaud! En voil&agrave; un qui a mal
+tourn&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? Il succ&eacute;dera &agrave; son p&egrave;re, il mangera tranquillement son
+argent, l&agrave;-bas. Sa lettre est tr&egrave;s raisonnable, j'ai toujours dit qu'il
+nous donnerait une le&ccedil;on &agrave; tous, avec son air de farceur... Ah! cet
+animal de Pouillaud!&raquo; Sandoz allait r&eacute;pliquer, furieux, lorsqu'un juron
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il
+s'obstinait au travail, n'avait plus desserr&eacute; les dents. Il semblait
+m&ecirc;me ne pas les entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Nom de Dieu! c'est encore rat&eacute;... D&eacute;cid&eacute;ment, je suis une brute,
+jamais je ne ferai dent&raquo; Et, d'un &eacute;lan, dans une crise de folle rage, il
+voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le
+retinrent. Voyons, &eacute;tait-ce enfantin, une col&egrave;re pareille! il serait
+bien avanc&eacute; ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir ab&icirc;m&eacute; son
+&oelig;uvre. Mais lui, tremblant encore, retomb&eacute; &agrave; son silence, regardait le
+tableau sans r&eacute;pondre, d'un regard ardent et fixe, o&ugrave; br&ucirc;lait l'affreux
+tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus
+sous ses doigts, la gorge de la femme s'emp&acirc;tait de tons lourds; cette
+chair ador&eacute;e qu'il r&ecirc;vait &eacute;clatante, il la salissait, il n'arrivait m&ecirc;me
+pas &agrave; la mettre &agrave; son plan.</p>
+
+<p>Qu'avait-il donc dans le cr&acirc;ne, pour l'entendre ainsi craquer de son
+effort inutile? &Eacute;tait-ce une l&eacute;sion de ses yeux qui l'emp&ecirc;chait de voir
+juste? Ses mains cessaient-elles d'&ecirc;tre &agrave; lui, puisqu'elles refusaient
+de lui ob&eacute;ir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu
+h&eacute;r&eacute;ditaire, qui parfois lui rendait la cr&eacute;ation si heureuse, et qui
+d'autres fois l'ab&ecirc;tissait de st&eacute;rilit&eacute;, au point qu'il oubliait les
+premiers &eacute;l&eacute;ments du dessin. Et sentir son &ecirc;tre tourner dans une naus&eacute;e
+de vertige, et rester l&agrave; quand m&ecirc;me avec la fureur de cr&eacute;er, lorsque
+tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire
+r&ecirc;v&eacute;e, l'existence enti&egrave;re! &laquo;&Eacute;coute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est
+pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous
+fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.&raquo; Claude nettoyait
+&agrave; l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il
+r&eacute;pondit d'un seul mot, la voix tonnante:</p>
+
+<p>&laquo;Non!&raquo;.</p>
+
+<p>Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se
+battant avec sa toile, les deux autres troubl&eacute;s et chagrins de cette
+crise, qu'ils ne savaient de quelle fa&ccedil;on calmer. Puis, comme on
+frappait &agrave; la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! le p&egrave;re Malgras!&raquo; Le marchand de tableaux &eacute;tait un gros homme,
+envelopp&eacute; dans une vieille redingote verte, tr&egrave;s sale, qui lui donnait
+l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coup&eacute;s en
+brosse et sa face rouge, plaqu&eacute;e de violet. Il dit, d'une voix de
+rogomme:</p>
+
+<p>&laquo;Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur &agrave; la
+fen&ecirc;tre, et je suis mont&eacute;...&raquo; Il s'interrompit, devant le silence du
+peintre, qui s'&eacute;tait retourn&eacute; vers sa toile, avec un mouvement
+d'exasp&eacute;ration.</p>
+
+<p>Du reste, il ne se troublait pas, tr&egrave;s &agrave; l'aise, carr&eacute;ment plant&eacute; sur
+ses fortes jambes, examinant de ses yeux tach&eacute;s de sang le tableau
+&eacute;bauch&eacute;. Il le jugea sans g&ecirc;ne, d'une phrase o&ugrave; il y avait de l'ironie
+et de la tendresse.</p>
+
+<p>&laquo;En voil&agrave; une machine!&raquo; Et, comme personne encore ne soufflait mot, il
+se promena tranquillement &agrave; petits pas dans l'atelier, regardant le long
+des murs. Le p&egrave;re Malgras, sous l'&eacute;paisse couche de sa crasse, &eacute;tait un
+gaillard tr&egrave;s fin, qui avait le go&ucirc;t et le flair de la bonne peinture.
+Jamais il ne s'&eacute;garait chez les barbouilleurs m&eacute;diocres, il allait
+droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contest&eacute;s, dont son
+nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il
+avait le marchandage f&eacute;roce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour
+emporter &agrave; bas prix la toile qu'il convoitait.</p>
+
+<p>Ensuite, il se contentait d'un b&eacute;n&eacute;fice de brave homme, vingt pour cent,
+trente pour cent au plus, ayant bas&eacute; son affaire sur le renouvellement
+rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir
+auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs
+superbement.</p>
+
+<p>Arr&ecirc;t&eacute; pr&egrave;s de la porte, devant les acad&eacute;mies peintes &agrave; l'atelier
+Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant
+d'une jouissance de connaisseur, qu'il &eacute;teignait sous ses lourdes
+paupi&egrave;res. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqu&eacute;
+qui perdait son temps &agrave; d'immenses choses dont personne ne voulait! Les
+jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le
+ravissaient. Mais cela n'&eacute;tait pas de vente, et il avait d&eacute;j&agrave; fait son
+choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente
+et d&eacute;licate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il
+dit n&eacute;gligemment:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? Ah! oui, une de vos affaires du Midi...
+C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achet&eacute;es.&raquo; Et il
+continua en phrases molles, interminables;&laquo;Vous refuserez peut-&ecirc;tre de
+me croire, monsieur Lantier, &ccedil;a ne se vend pas du tout, pas du tout.
+J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque
+chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole
+d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai &agrave; l'h&ocirc;pital...
+N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le c&oelig;ur plus grand que la poche,
+je ne demande qu'&agrave; obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh!
+pour &ccedil;a, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
+voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!&raquo; Il jouait
+l'&eacute;motion; puis, avec l'&eacute;lan d'un homme qui fait une folie:</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me
+demandez de cette pochade?&raquo; Claude, agac&eacute;, peignait avec des
+tressaillements nerveux.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit d'une voix s&egrave;che, sans tourner la t&ecirc;te &laquo;Vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Vingt francs! Vous &ecirc;tes fou! Vous m'avez vendu les autres dix
+francs pi&egrave;ce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou
+de plus!&raquo;.</p>
+
+<p>D'habitude, le peintre c&eacute;dait tout de suite, honteux et exc&eacute;d&eacute; de ces
+querelles mis&eacute;rables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent.
+Mais, cette fois, il s'ent&ecirc;ta, il vint crier des insultes dans la face
+du marchand de tableaux, qui se mit &agrave; le tutoyer, lui retira tout
+talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce
+dernier avait fini par sortir de sa poche, une &agrave; une, trois pi&egrave;ces de
+cent sous; et il les lan&ccedil;a de loin comme des palets, sur la table, o&ugrave;
+elles sonn&egrave;rent parmi les assiettes.</p>
+
+<p>&laquo;Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a d&eacute;j&agrave;
+une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose,
+parole d'honneur!... Quinze francs, &ccedil;a! Ah! mon petit, tu as tort, voil&agrave;
+un sale tour dont tu te repentirai!&raquo; &Eacute;puis&eacute;, Claude le laissa d&eacute;crocher
+la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote
+verte.</p>
+
+<p>Avait-elle gliss&eacute; au fond d'une poche sp&eacute;ciale? dormait-elle sous le
+revers? Aucune bosse ne l'indiquait.</p>
+
+<p>Son coup fait, le p&egrave;re Malgras se dirigea vers la porte, subitement
+calm&eacute;. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez
+bien &ccedil;a, apr&egrave;s m'avoir &eacute;trill&eacute;... Je vous apporterai le homard; vous
+m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le
+mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?&raquo;.</p>
+
+<p>&Agrave; cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-l&agrave; &eacute;cout&eacute;
+curieusement, &eacute;clat&egrave;rent d'un si grand rire, que le marchand s'&eacute;gaya,
+lui aussi. Ces rosses de peintres, &ccedil;a ne fichait rien de bon, &ccedil;a crevait
+la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacr&eacute;s fain&eacute;ants, si le
+p&egrave;re Malgras, de temps &agrave; autre, ne leur avait pas apport&eacute; un beau gigot,
+une barbue bien fra&icirc;che, ou un homard avec son bouquet de persil?</p>
+
+<p>&laquo;J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.&raquo; De nouveau,
+il restait plant&eacute; devant l'&eacute;bauche de la grande toile, avec son souffre
+d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;En voil&agrave; une machine!&raquo; Claude voulut reprendre encore sa palette et
+ses brosses.</p>
+
+<p>Mais ses jambes fl&eacute;chissaient, ses bras retombaient, engourdis comme
+li&eacute;s &agrave; son corps par une force sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Dans le grand silence morne qui s'&eacute;tait fait, apr&egrave;s l'&eacute;clat de la
+dispute, il chancelait, aveugl&eacute;, &eacute;gar&eacute;, devant son &oelig;uvre informe.
+Alors, il b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achev&eacute;!&raquo; Sept
+heures venaient de sonner au coucou, il avait travaill&eacute; l&agrave; huit longues
+heures, sans manger autre chose qu'une cro&ucirc;te, sans se reposer une
+minute, debout, secou&eacute; de fi&egrave;vre. Maintenant, le soleil se couchait, une
+ombre commen&ccedil;ait &agrave; assombrir l'atelier, o&ugrave; cette fin de jour prenait une
+m&eacute;lancolie affreuse. Lorsque la lumi&egrave;re s'en allait ainsi, sur une
+crise de mauvais travail, c'&eacute;tait comme si le soleil ne devait jamais
+repara&icirc;tre, apr&egrave;s avoir emport&eacute; la vie, la gaiet&eacute; chantante des
+couleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une piti&eacute; fraternelle.
+Viens, mon vieux.&raquo; Dubuche lui-m&ecirc;me ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Tu verras plus clair demain. Viens d&icirc;ner.&raquo; Un moment, Claude refusa de
+se rendre. Il demeurait clou&eacute; au parquet, sourd &agrave; leurs voix amicales,
+farouche dans son ent&ecirc;tement. Que voulait-il faire, maintenant que ses
+doigts raidis l&acirc;chaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau
+ne plus pouvoir, il &eacute;tait ravag&eacute; par un d&eacute;sir furieux de pouvoir encore,
+de cr&eacute;er quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
+place. Puis, il se d&eacute;cida, un tressaillement le traversa comme d'un
+grand sanglot. &Agrave; pleine main, il avait pris un couteau &agrave; palette tr&egrave;s
+large; et, d'un seul coup, lentement, profond&eacute;ment, il gratta la t&ecirc;te et
+la gorge de la femme. Ce fut un meurtre v&eacute;ritable, un &eacute;crasement: tout
+disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du monsieur au veston
+vigoureux, parmi les verdures &eacute;clatantes o&ugrave; se jouaient les deux petites
+lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine
+et sans t&ecirc;te, qu'un tron&ccedil;on mutil&eacute;, qu'une tache vague de cadavre, une
+chair de r&ecirc;ve &eacute;vapor&eacute;e et morte.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et
+Claude les suivit, s'enfuit de son &oelig;uvre, avec la souffrance abominable
+de la laisser ainsi, balafr&eacute;e d'une plaie b&eacute;ante.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Le commencement de la semaine fut d&eacute;sastreux pour Claude. Il &eacute;tait
+tomb&eacute; dans un de ces doutes qui lui faisaient ex&eacute;crer la peinture, d'une
+ex&eacute;cration d'amant trahi, accablant l'infid&egrave;le d'insultes, tortur&eacute; du
+besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, apr&egrave;s trois horribles journ&eacute;es
+de lutte vaine et solitaire, il sortit d&egrave;s huit heures du matin, il
+referma violemment sa porte, si &eacute;c&oelig;ur&eacute; de lui-m&ecirc;me qu'il jurait de ne
+plus toucher un pinceau.</p>
+
+<p>Quand une de ces crises le d&eacute;traquait, il n'avait qu'un rem&egrave;de:
+s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher
+surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'&agrave; ce que la chaleur et
+l'odeur de bataille des pav&eacute;s lui eussent remis du c&oelig;ur au ventre.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, comme tous les jeudis, il d&icirc;nait chez Sandoz, o&ugrave; il y avait
+r&eacute;union. Mais que faire jusqu'au soir?</p>
+
+<p>L'id&eacute;e de rester seul, &agrave; se d&eacute;vorer, le d&eacute;sesp&eacute;rait. Il aurait couru
+tout de suite chez son ami, s'il ne s'&eacute;tait dit que ce dernier devait
+&ecirc;tre &agrave; son bureau. Puis, la pens&eacute;e de Dubuche lui vint, et il h&eacute;sita,
+car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il
+ne sentait pas entre eux la fraternit&eacute; des heures nerveuses, il le
+devinait inintelligent, sourdement hostile, engag&eacute; dans d'autres
+ambitions. Pourtant, &agrave; quelle porte frapper? Et il se d&eacute;cida, il se
+rendit rue Jacob, o&ugrave; l'architecte habitait une &eacute;troite chambre, au
+sixi&egrave;me &eacute;tage d'une grande maison froide.</p>
+
+<p>Claude &eacute;tait au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un
+ton aigre que M. Dubuche n'&eacute;tait pas chez lui, et qu'il avait m&ecirc;me
+d&eacute;couch&eacute;. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stup&eacute;fi&eacute; par cette
+chose &eacute;norme, une escapade de Dubuche. C'&eacute;tait une malchance
+incroyable.</p>
+
+<p>Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arr&ecirc;tait au coin de la rue
+de Seine, ne sachant de quel c&ocirc;t&eacute; tourner, il se souvint brusquement de
+ce que lui avait cont&eacute; son ami: certaine nuit pass&eacute;e &agrave; l'atelier
+Dequersonni&egrave;re, une derni&egrave;re nuit de terrible travail, la veille du jour
+o&ugrave; les projets des &eacute;l&egrave;ves devaient &ecirc;tre d&eacute;pos&eacute;s &agrave; l'&Eacute;cole des
+Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle
+&eacute;tait l'atelier. Jusque-l&agrave;, il avait &eacute;vit&eacute; d'y aller jamais prendre
+Dubuche, par crainte des hu&eacute;es dont on y accueillait les profanes. Et il
+y allait carr&eacute;ment, sa timidit&eacute; s'enhardissait dans son angoisse d'&ecirc;tre
+seul, au point qu'il se sentait pr&ecirc;t &agrave; subir des injures, pour conqu&eacute;rir
+un compagnon de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Rue du Four, &agrave; l'endroit le plus &eacute;troit, l'atelier se trouvait au fond
+d'un vieux logis l&eacute;zard&eacute;. Il fallait traverser deux cours puantes, et
+l'on arrivait enfin dans une troisi&egrave;me, o&ugrave; &eacute;tait plant&eacute;e de travers une
+sorte de hangar ferm&eacute;, une vaste salle de planches et de pl&acirc;tras, qui
+avait servi jadis &agrave; un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes
+fen&ecirc;tres, dont les vitres inf&eacute;rieures &eacute;taient barbouill&eacute;es de c&eacute;ruse,
+on ne voyait que le plafond nu, blanchi &agrave; la chaux.</p>
+
+<p>Mais Claude, ayant pouss&eacute; la porte, demeura immobile sur le seuil. La
+vaste salle s'&eacute;tendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires
+aux fen&ecirc;tres, des tables doubles, tr&egrave;s larges, occup&eacute;es des deux c&ocirc;t&eacute;s
+par des files d'&eacute;l&egrave;ves, encombr&eacute;es d'&eacute;ponges mouill&eacute;es, de godets, de
+vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses o&ugrave;
+chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs.
+Dans un coin, le po&ecirc;le oubli&eacute; du dernier hiver se rouillait, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un
+reste de coke, qu'on n'avait m&ecirc;me pas balay&eacute;; tandis que, &agrave; l'autre
+bout, une grande fontaine de zinc &eacute;tait pendue, entre deux serviettes.</p>
+
+<p>Et, au milieu de cette nudit&eacute; de halle mal soign&eacute;e, les murs surtout
+tiraient l'&oelig;il, alignant en haut, sur des &eacute;tag&egrave;res, une d&eacute;bandade de
+moulages, disparaissant plus bas sous une for&ecirc;t de t&eacute;s et d'&eacute;querres,
+sous un amas de planches &agrave; laver, retenues en paquets par des bretelles.
+Peu &agrave; peu, tous les pans rest&eacute;s libres s'&eacute;taient salis d'inscriptions,
+de dessins, d'une &eacute;cume montante, jet&eacute;e l&agrave;, comme sur les marges d'un
+livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils
+d'objets d&eacute;shonn&ecirc;tes, des mots &agrave; faire p&acirc;lir des gendarmes, puis des
+sentences, des additions, des adresses; le tout domin&eacute;, &eacute;cras&eacute; par cette
+ligne laconique de proc&egrave;s-verbal, en grosses lettres, &agrave; la plus belle
+place:</p>
+
+<p>&laquo;Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Sign&eacute;: Godemard.&raquo;</p>
+
+<p>Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves
+d&eacute;rang&eacute;s chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'&eacute;tait l'aspect de la salle;
+au matin de &laquo;la nuit de charrette&raquo;, ainsi que les architectes nomment
+cette nuit supr&ecirc;me de travail. Depuis la veille, tout l'atelier,
+soixante &eacute;l&egrave;ves, &eacute;taient enferm&eacute;s l&agrave;, ceux qui n'avaient pas de projets
+&agrave; d&eacute;poser,&laquo;les n&egrave;gres&raquo;, aidant les autres, les concurrents en retard,
+forc&eacute;s d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. D&egrave;s minuit,
+on s'&eacute;tait empiffr&eacute; de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure,
+comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et
+sans que le travail se ralent&icirc;t, la f&ecirc;te avait tourn&eacute; &agrave; l'orgie romaine,
+au milieu de la fum&eacute;e des pipes.</p>
+
+<p>Il en restait, par terre, une jonch&eacute;e de papiers gras, de culs de
+bouteilles cass&eacute;es, de mares louches, que le parquet achevait de boire;
+pendant que l'air gardait l'&acirc;cret&eacute; des bougies noy&eacute;es dans les
+chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; celle des
+saucisses et du vin bleu. Des voix hurl&egrave;rent, sauvages: &laquo;&Agrave; la porte!...
+Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaill&eacute;?... &Agrave; la porte!
+&agrave; la porte!&raquo; Claude, sous la rudesse de cette temp&ecirc;te, chancela un
+instant, &eacute;tourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande
+&eacute;l&eacute;gance, m&ecirc;me pour les natures les plus distingu&eacute;es, &eacute;tant de rivaliser
+d'ordures. Et il se remettait, il r&eacute;pondait, lorsque Dubuche le
+reconnut. Ce derier devint tr&egrave;s rouge, car il d&eacute;testait ces aventures.
+Il eut honte de son ami, il accourut, sous les hu&eacute;es, qui se tournaient
+contre lui, maintenant; et il b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&laquo;Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer...
+Attends-moi un instant dans la cour.&raquo; &Agrave; ce moment, Claude, qui reculait,
+manqua d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; par une petite charrette &agrave; bras, que deux gaillards
+tr&egrave;s barbus amenaient au galop. C'&eacute;tait de cette charrette que la nuit
+de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les &eacute;l&egrave;ves,
+retard&eacute;s par les basses besognes pay&eacute;es du dehors, r&eacute;p&eacute;taient le
+cri: &laquo;Oh! que je suis en charrette!&raquo; D&egrave;s qu'elle parut, une clameur
+&eacute;clata. Il &eacute;tait neuf heures moins un quart, on avait le temps bien
+juste d'arriver &agrave; l'&Eacute;cole. Une d&eacute;bandade &eacute;norme vida la salle; chacun
+sortait ses ch&acirc;ssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient
+s'ent&ecirc;ter &agrave; finir un d&eacute;tail &eacute;taient bouscul&eacute;s, emport&eacute;s. En moins de
+cinq minutes, les ch&acirc;ssis de tous se trouv&egrave;rent empil&eacute;s dans la voiture,
+et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier,
+s'attel&egrave;rent comme des b&ecirc;tes, tir&egrave;rent au pas de course; tandis que le
+flot des autres vocif&eacute;rait et poussait par-derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce fut une rupture d'&eacute;cluse, les deux cours franchies dans un fracas de
+torrent, la rue envahie, inond&eacute;e de cette cohue hurlante.</p>
+
+<p>Claude, cependant, s'&eacute;tait mis &agrave; courir, pr&egrave;s de Dubuche, qui venait &agrave;
+la queue, tr&egrave;s contrari&eacute; de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus,
+pour soigner un lavis.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu fais ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai des courses toute la journ&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Le peintre fut d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de voir que cet ami lui &eacute;chappait encore.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez Sandoz?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois, &agrave; moins qu'on ne me retienne &agrave; d&icirc;ner ailleurs.&raquo; Tous
+deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralentir, allongeait le chemin,
+pour promener davantage son vacarme. Apr&egrave;s avoir descendu la rue du
+Four, elle s'&eacute;tait ru&eacute;e &agrave; travers la place Gozlin, et elle se jetait
+dans la rue de l'&Eacute;chaud&eacute;. En t&ecirc;te, la charrette &agrave; bras, tir&eacute;e, pouss&eacute;e
+plus fort, bondissait sur les pav&eacute;s in&eacute;gaux, avec la danse lamentable
+des ch&acirc;ssis dont elle &eacute;tait pleine; puis, la queue galopait, for&ccedil;ant les
+passants &agrave; se coller contre les maisons, s'ils ne voulaient pas &ecirc;tre
+renvers&eacute;s; et les boutiquiers, b&eacute;ants sur leurs portes, croyaient &agrave; une
+r&eacute;volution. Tout le quartier &eacute;tait dans le bouleversement.</p>
+
+<p>Rue Jacob, la d&eacute;b&acirc;cle devint telle, au milieu de cris si affreux, que
+des persiennes se ferm&egrave;rent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
+grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le
+trottoir, et de l'entra&icirc;ner. Une paille dans le torrent. &laquo;Eh bien, adieu,
+dit Claude. &Agrave; ce soir!&mdash;Oui, &agrave; ce soir!&raquo; Le peintre, hors d'haleine,
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; au coin de la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de
+l'&Eacute;cole se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir souffl&eacute; un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa
+malchance s'aggravait, il &eacute;tait dit qu'il ne d&eacute;baucherait pas un
+camarade, ce matin-l&agrave;; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'&agrave;
+la place du Panth&eacute;on, sans id&eacute;e nette; puis, il pensa qu'il pouvait
+toujours entrer &agrave; la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait
+dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqu&eacute;, quand un gar&ccedil;on lui
+r&eacute;pondit que M. Sandoz avait demand&eacute; un jour de cong&eacute;, pour un
+enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, son ami all&eacute;guait ce
+motif, chaque fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journ&eacute;e de
+bon travail.</p>
+
+<p>Et il prenait d&eacute;fi sa course, lorsqu'une fraternit&eacute; d'artiste, un
+scrupule de travailleur honn&ecirc;te, l'arr&ecirc;ta: c'&eacute;tait un crime que d'aller
+d&eacute;ranger un brave homme, de lui apporter le d&eacute;couragement d'une &oelig;uvre
+rebelle, au moment o&ugrave; il abattait sans doute gaillardement la sienne.
+D&egrave;s lors, Claude dut se r&eacute;signer. Il tra&icirc;na sa m&eacute;lancolie noire sur les
+quais jusqu'&agrave; midi, la t&ecirc;te si lourde, si bourdonnante de la pens&eacute;e
+continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouillard
+les horizons aim&eacute;s de la Seine. Puis, il se retrouva rue de la
+Femme-sans-T&ecirc;te, il y d&eacute;jeuna chez Gomard, un marchand de vin, dont
+l'enseigne: Au Chien de Montargis, l'int&eacute;ressait. Des ma&ccedil;ons, en blouse
+de travail, &eacute;clabouss&eacute;s de pl&acirc;tre, &eacute;taient l&agrave;, attabl&eacute;s; et, comme eux,
+avec eux, il mangea son &laquo;ordinaire&raquo; de huit sous, le bouillon dans un
+bol, o&ugrave; il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de
+haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'&eacute;tait encore
+trop bon, pour une brute qui ne savait pas son m&eacute;tier: quand il avait
+manqu&eacute; une &eacute;tude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les
+man&oelig;uvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant
+une heure, il s'attarda, il s'ab&ecirc;tit, dans les conversations des tables
+voisines. Et, dehors, il reprit sa marche lente, au hasard.</p>
+
+<p>Mais, place de l'H&ocirc;tel-de-Ville, une id&eacute;e lui fit h&acirc;ter le pas. Pourquoi
+n'avait-il point song&eacute; &agrave; Fagerolles? Il &eacute;tait gentil, Fagerolles, bien
+qu'il f&ucirc;t &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole des Beaux-Arts; et gai, et pas b&ecirc;te. On
+pouvait causer avec lui, m&ecirc;me lorsqu'il d&eacute;fendait la mauvaise peinture.
+S'il avait d&eacute;jeun&eacute; chez son p&egrave;re, rue Vieille-du-Temple, pour s&ucirc;r il s'y
+trouvait encore.</p>
+
+<p>Claude, en entrant dans cette rue &eacute;troite, &eacute;prouva une sensation de
+fra&icirc;cheur. La journ&eacute;e devenait tr&egrave;s chaude, et une humidit&eacute; montait du
+pav&eacute;, qui, malgr&eacute; le ciel pur, restait mouill&eacute; et gras, sous le
+continuel pi&eacute;tinement des passants. &Agrave; chaque minute, des camions, des
+tapissi&egrave;res manquaient de l'&eacute;craser, lorsqu'une bousculade le for&ccedil;ait &agrave;
+quitter le trottoir. Pourtant, la rue l'amusait, avec la d&eacute;bandade mal
+align&eacute;e de ses maisons, des fa&ccedil;ades plates, bariol&eacute;es d'enseignes
+jusqu'aux goutti&egrave;res, trou&eacute;es de minces fen&ecirc;tres, o&ugrave; l'on entendait
+bruire tous les m&eacute;tiers en chambre de Paris. &Agrave; un des passages les plus
+&eacute;trangl&eacute;s, une petite boutique de journaux le retint: c'&eacute;tait, entre un
+coiffeur et un tripier, un &eacute;talage de gravures imb&eacute;ciles, des suavit&eacute;s
+de romance m&ecirc;l&eacute;es &agrave; des ordures de corps de garde. Plant&eacute;s devant les
+images, un grand gar&ccedil;on p&acirc;le r&ecirc;vait, deux gamines se poussaient en
+ricanant. Il les aurait gifl&eacute;s tous les trois, il se h&acirc;ta de traverser
+la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une
+vieille demeure sombre qui avan&ccedil;ait sur les autres, mouchet&eacute;e des
+&eacute;claboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il
+n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, r&eacute;duit l&agrave; &agrave; une simple
+bordure: les roues lui fr&ocirc;l&egrave;rent la poitrine, il fut inond&eacute; jusqu'aux
+genoux.</p>
+
+<p>M. Fagerolles, le p&egrave;re, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au
+rez-de-chauss&eacute;e; et, au premier &eacute;tage, pour abandonner &agrave; ses magasins
+d'&eacute;chantillons les deux grandes pi&egrave;ces &eacute;clair&eacute;es sur la rue, il
+occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un &eacute;touffement de
+cave. C'&eacute;tait l&agrave; que son fils Henri avait pouss&eacute;, en vraie plante du
+pav&eacute; parisien, au bord de ce trottoir mang&eacute; par les roues, tremp&eacute; par le
+ruisseau, en face de la boutique &agrave; images, du tripier et du coiffeur.
+D'abord, son p&egrave;re avait fait de lui un dessinateur d'ornements, pour son
+usage personnel.</p>
+
+<p>Puis, lorsque le gamin s'&eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute; avec des ambitions plus hautes,
+s'attaquant &agrave; la peinture, parlant de l'&Eacute;cole, il y avait eu des
+querelles, des gifles, une s&eacute;rie de brouilles et de r&eacute;conciliations.
+Aujourd'hui encore, bien qu'Henri e&ucirc;t remport&eacute; de premiers succ&egrave;s, le
+fabricant de zinc d'art, r&eacute;sign&eacute; &agrave; le laisser libre, le traitait
+durement, en gar&ccedil;on qui g&acirc;tait sa vie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre secou&eacute;, Claude enfila le porche de la maison, une vo&ucirc;te
+profonde, b&eacute;ante sur une cour qui avait le jour verd&acirc;tre, l'odeur fade
+et moisie d'un fond de citerne. L'escalier s'ouvrait sous une marquise,
+au plein air, un large escalier, &agrave; vieille rampe d&eacute;vor&eacute;e de rouille.</p>
+
+<p>Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier &eacute;tage, il
+aper&ccedil;ut, par une porte vitr&eacute;e, M. Fagerolles en train d'examiner ses
+mod&egrave;les. Alors, voulant &ecirc;tre poli, il entra, malgr&eacute; son &eacute;c&oelig;urement
+d'artiste pour tout ce zinc peinturlur&eacute; en bronze, tout ce joli affreux
+et menteur de l'imitation.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, monsieur... Est-ce qu'Henri est encore l&agrave;?&raquo; Le fabricant, un
+gros homme bl&ecirc;me, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses
+buires et de ses statuettes. Il tenait &agrave; la main un nouveau mod&egrave;le de
+thermom&egrave;tre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le l&eacute;ger
+tube, de verre.</p>
+
+<p>... &laquo;Henri n'est pas rentr&eacute; d&eacute;jeuner&raquo;, r&eacute;pondit-il s&egrave;chement.</p>
+
+<p>Cet accueil troubla le jeune homme.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il n'est pas rentr&eacute;... Je vous demande pardon.</p>
+
+<p>Bonsoir, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir.&raquo; Dehors, Claude jura entre ses dents. D&eacute;veine compl&egrave;te,
+Fagerolles aussi lui &eacute;chappait. Il s'en voulait maintenant d'&ecirc;tre venu
+et de s'&ecirc;tre int&eacute;ress&eacute; &agrave; cette vieille rue pittoresque, furieux de la
+gangr&egrave;ne romantique qui repoussait quand m&ecirc;me en lui: c'&eacute;tait son mal
+peut-&ecirc;tre, l'id&eacute;e fausse dont il se sentait parfois la barre en travers
+du cr&acirc;ne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pens&eacute;e
+lui vint de rentrer, pour voir si son tableau &eacute;tait vraiment tr&egrave;s
+mauvais. Mais cette pens&eacute;e seule le secoua d'un tremblement. Son atelier
+lui semblait un lieu d'horreur, o&ugrave; il ne pouvait plus vivre, comme s'il
+y avait laiss&eacute; le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les
+trois &eacute;tages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de &ccedil;a: il lui aurait
+fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il
+suivit toute la rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Tant pis! il &eacute;tait trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, d&eacute;baucher
+Sandoz.</p>
+
+<p>Le petit logement, au quatri&egrave;me, se composait d'une salle &agrave; manger,
+d'une chambre &agrave; coucher et d'une &eacute;troite cuisine, que le fils occupait;
+tandis que la m&egrave;re, clou&eacute;e par la paralysie, avait, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+palier, une chambre o&ugrave; elle vivait dans une solitude chagrine et
+volontaire. La rue &eacute;tait d&eacute;serte, les fen&ecirc;tres ouvraient sur le vaste
+jardin des Sourds-Muets, que dominaient la t&ecirc;te arrondie d'un grand
+arbre et le clocher carr&eacute; de Saint-Jacques du Haut-Pas.</p>
+
+<p>Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courb&eacute; sur sa table, absorb&eacute;
+devant une page &eacute;crite.</p>
+
+<p>&laquo;Je te d&eacute;range?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi,
+voici une heure que je m'&eacute;puise &agrave; retaper une phrase mal b&acirc;tie, dont le
+remords m'a tortur&eacute; pendant tout mon d&eacute;jeuner.&raquo; Le peintre eut un geste
+de d&eacute;sespoir; et, &agrave; le voir si lugubre, l'autre comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? toi, &ccedil;a ne va gu&egrave;re... Sortons. Un grand tour pour nous
+d&eacute;rouiller un peu, veux-tu?&raquo; Mais, comme il passait devant la cuisine,
+une vieille femme l'arr&ecirc;ta. C'&eacute;tait sa femme de m&eacute;nage, qui d'habitude
+venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi,
+elle restait l'apr&egrave;s-midi entier, pour le d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, demanda-t-elle, c'est d&eacute;cid&eacute;, monsieur: de la raie et un gigot
+avec des pommes de terre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien faut-il que je mette de couverts?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra
+ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous t&acirc;cherons d'y &ecirc;tre&raquo;.</p>
+
+<p>Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se
+glissa chez sa m&egrave;re; et, quand il en fut ressorti, du m&ecirc;me mouvement
+discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, apr&egrave;s
+avoir flair&eacute; &agrave; gauche et &agrave; droite, comme pour prendre le vent, ils
+finirent par remonter la rue, tomb&egrave;rent sur la place de l'Observatoire,
+enfil&egrave;rent le boulevard du Montparnasse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand m&ecirc;me,
+aimant ce large d&eacute;roulement des boulevards ext&eacute;rieurs, o&ugrave; leur fl&acirc;nerie
+vaguait &agrave; l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la t&ecirc;te lourde encore,
+rass&eacute;r&eacute;n&eacute;s peu &agrave; peu d'&ecirc;tre ensemble. Devant la gare de l'Ouest
+seulement, Sandoz eut une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir o&ugrave; en est sa grande
+machine? Je sais qu'il a l&acirc;ch&eacute; ses bons dieux aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, r&eacute;pondit Claude. Allons chez Mahoudeau.&raquo; Ils s'engag&egrave;rent
+tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait
+lou&eacute;, &agrave; quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruiti&egrave;re tomb&eacute;e en
+faillite; et il s'y &eacute;tait install&eacute;, en se contentant de barbouiller les
+vitres d'une couche de craie. &Agrave; cet endroit, large et d&eacute;serte, la rue
+est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
+eccl&eacute;siastique: des portes charreti&egrave;res restent b&eacute;antes, montrant des
+enfilades de cours, tr&egrave;s profondes; une vacherie exhale des souffles
+ti&egrave;des de liti&egrave;re, un mur de couvent s'allonge, interminable.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait l&agrave;, flanqu&eacute;e de ce couvent et d'une herboristerie, que se
+trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait
+toujours les mots: Fruits et l&eacute;gumes, en grosses lettres jaunes.</p>
+
+<p>Claude et Sandoz faillirent &ecirc;tre &eacute;borgn&eacute;s par des petites filles qui
+sautaient &agrave; la cord&eacute;. Il y avait, sur les trottoirs, des familles
+assises, dont les barricades de chaises les for&ccedil;aient &agrave; prendre la
+chauss&eacute;e. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
+les attarda un moment.</p>
+
+<p>Entre les deux vitrines, d&eacute;cor&eacute;es d'irrigateurs, de bandages, de toutes
+sortes d'objets intimes et d&eacute;licats, sous les herbes s&eacute;ch&eacute;es de la
+porte, d'o&ugrave; sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre
+et brune, debout, les d&eacute;visageait; pendant que, derri&egrave;re elle, dans
+l'ombre, apparaissait le profil noy&eacute; d'un petit homme p&acirc;lot, en train de
+cracher ses poumons. Ils se pouss&egrave;rent du coude, les yeux &eacute;gay&eacute;s d'un
+rire farceur; puis, ils tourn&egrave;rent le bec-de-cane de la boutique &agrave;
+Mahoudeau.</p>
+
+<p>La boutique, assez grande, &eacute;tait comme emplie par un tas d'argile, une
+Bacchante colossale, &agrave; demi renvers&eacute;e sur une roche. Les madriers qui la
+portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, o&ugrave; l'on
+ne distinguait que des seins de g&eacute;ante et des cuisses pareilles &agrave; des
+tours. De l'eau avait coul&eacute;, des baquets boueux tra&icirc;naient, un g&acirc;chis de
+pl&acirc;tre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de
+l'ancienne fruiterie rest&eacute;es en place, se d&eacute;bandaient quelques moulages
+d'antiques, que la poussi&egrave;re amass&eacute;e lentement semblait ourler de cendre
+fine. Une humidit&eacute; de buanderie, une odeur fade de glaise mouill&eacute;e
+montait du sol. Et cette mis&egrave;re des ateliers de sculpteur, cette salet&eacute;
+du m&eacute;tier s'accusaient davantage, sous la clart&eacute; blafarde des vitres
+barbouill&eacute;es de la devanture.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vous!&raquo; cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en
+train de fumer une pipe.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait petit, maigre, la figure osseuse, d&eacute;j&agrave; creus&eacute;e de rides &agrave;
+vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un
+front tr&egrave;s bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur f&eacute;roce,
+s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
+pu&eacute;rilit&eacute; charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait
+remport&eacute; l&agrave;-bas de grands succ&egrave;s, aux concours du Mus&eacute;e; puis, il &eacute;tait
+venu &agrave; Paris comme laur&eacute;at de la ville, avec la pension de huit cents
+francs, qu'elle servait pendant quatre ann&eacute;es. Mais &agrave; Paris, il avait
+v&eacute;cu d&eacute;pays&eacute;, sans d&eacute;fense, ratant l'&Eacute;cole des Beaux-Arts, mangeant sa
+pension &agrave; ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'&eacute;tait
+vu forc&eacute;, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons
+dieux, o&ugrave; il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des
+Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
+mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades
+de Provence, des gaillards dont il &eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;, connus autrefois chez
+tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches
+r&eacute;volutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette
+fr&eacute;quentation d'artistes passionn&eacute;s, qui lui troublaient la cervelle
+avec l'emportement de leurs th&eacute;ories.</p>
+
+<p>&laquo;Fichtre!, dit Claude, quel morceau!&raquo; Le sculpteur, ravi, tira sur sa
+pipe, l&acirc;cha un nuage de fum&eacute;e. &laquo;Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en
+coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une baigneuse? demanda Sandoz.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!&raquo;.</p>
+
+<p>Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.</p>
+
+<p>&laquo;Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que &ccedil;a existe,
+une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,
+tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se
+serait d&eacute;shabill&eacute;e. Il faut qu'on sente &ccedil;a, il faut que &ccedil;a vive!&raquo;
+Mahoudeau, interdit, &eacute;coutait avec un tremblement. Il le redoutait, se
+pliait &agrave; son id&eacute;al de force et de v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Et, rench&eacute;rissant:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras
+si &ccedil;a pue la femme!&raquo; &Agrave; ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de
+l'&eacute;norme bloc d'argile, eut une l&eacute;g&egrave;re exclamation.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ce sournois de Cha&icirc;ne qui est l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, derri&egrave;re le tas, Cha&icirc;ne, un gros gar&ccedil;on, peignait en silence,
+copiant sur une petite toile le po&ecirc;le &eacute;teint et rouill&eacute;. On
+reconnaissait un paysan &agrave; ses allures lentes, &agrave; son cou de taureau,
+hal&eacute;, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bomb&eacute; d'ent&ecirc;tement, car
+son nez &eacute;tait si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et
+une barbe dure cachait ses fortes m&acirc;choires. Il &eacute;tait de Saint-Firmin, &agrave;
+deux lieues de Plassans, un village o&ugrave; il avait gard&eacute; les troupeaux
+jusqu'&agrave; son tirage au sort; et son malheur &eacute;tait n&eacute; de l'enthousiasme
+d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
+avec son couteau, dans des racines. D&egrave;s lors, devenu le p&acirc;tre de g&eacute;nie,
+le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait &ecirc;tre
+membre de la Commission du Mus&eacute;e, pouss&eacute; par lui, adul&eacute;, d&eacute;traqu&eacute;
+d'esp&eacute;rances, il avait tout manqu&eacute; successivement, les &eacute;tudes, les
+concours, la pension de la ville; et il n'en &eacute;tait pas moins parti pour
+Paris, apr&egrave;s avoir exig&eacute; de son p&egrave;re, un paysan mis&eacute;rable, sa part
+anticip&eacute;e d'h&eacute;ritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un
+an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient dur&eacute;
+dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait
+de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le m&ecirc;me
+lit, au fond de l'arri&egrave;re-boutique sombre, coupant l'un apr&egrave;s l'autre
+au m&ecirc;me, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze
+jours&mdash;d'avance, pour qu'il f&ucirc;t tr&egrave;s dur et qu'on n'en p&ucirc;t manger
+beaucoup.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, Cha&icirc;ne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre
+po&ecirc;le!&raquo; Cha&icirc;ne, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de
+gloire, qui lui &eacute;claira la face comme d'un coup de soleil. Par une
+imb&eacute;cillit&eacute; derni&egrave;re, et pour que l'aventure fit compl&egrave;te, les conseils
+de son protecteur l'avaient jet&eacute; dans la peinture, malgr&eacute; le go&ucirc;t
+v&eacute;ritable qu'il montrait &agrave; tailler le bois; et il peignait en ma&ccedil;on,
+g&acirc;chant les couleurs, r&eacute;ussissant &agrave; rendre boueuses les plus claires et
+les plus vibrantes. Mais son triomphe &eacute;tait l'exactitude dans la
+gaucherie, il avait les minuties na&iuml;ves d'un primitif, le souci du petit
+d&eacute;tail, o&ugrave; se complaisait l'enfance de son &ecirc;tre, &agrave; peine d&eacute;gag&eacute; de la
+terre. Le po&ecirc;le, avec une perspective de guingois, &eacute;tait sec et pr&eacute;cis,
+d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de piti&eacute; devant
+cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un &eacute;loge.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous, on ne peut pas dire que vous &ecirc;tes un ficeleur! Vous faites
+comme vous sentez, au moins. C'est tr&egrave;s bien, &ccedil;a!&raquo; Mais la porte de la
+boutique s'&eacute;tait rouverte, et un beau gar&ccedil;on blond, avec un grand nez
+rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, l'herboriste d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;, elle est l&agrave; qui raccroche... La
+sale t&ecirc;te!&raquo; Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut tr&egrave;s g&ecirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Jory, le roi des gaffeurs, d&eacute;clara Sandoz en serrant la main au nouveau
+venu.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini
+par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que &ccedil;a fiche? Une femme, &ccedil;a ne se
+refuse jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tomb&eacute; sur les
+ongles de la tienne, elle t'a emport&eacute; un morceau de la joue.&raquo; De
+nouveau, tous &eacute;clat&egrave;rent, et ce fut Jory qui devint rouge &agrave; son tour. Il
+avait, en effet, la face griff&eacute;e, deux entailles profondes. Fils d'un
+magistrat de Plassans, qu'il d&eacute;sesp&eacute;rait par ses aventures de beau m&acirc;le,
+il avait combl&eacute; la mesure de ses d&eacute;bordements, en se sauvant avec une
+chanteuse de caf&eacute;-concert, sous le pr&eacute;texte d'aller &agrave; Paris faire de la
+litt&eacute;rature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un h&ocirc;tel
+borgne du quartier Latin, cette fille l'&eacute;corchait vif, chaque fois qu'il
+la trahissait pour le premier jupon crott&eacute;, suivi sur un trottoir. Aussi
+montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une
+oreille fendue, un &oelig;il entam&eacute;, enfl&eacute; et bleu.</p>
+
+<p>On causa enfin, il n'y eut plus que Cha&icirc;ne qui continu&acirc;t &agrave; peindre, de
+son air ent&ecirc;t&eacute; de b&oelig;uf au labour. Tout de suite, Jory s'&eacute;tait extasi&eacute;
+sur l'&eacute;bauche de la Vendangeuse.</p>
+
+<p>Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait d&eacute;but&eacute;, l&agrave;-bas, en
+&eacute;crivant des sonnets romantiques, c&eacute;l&eacute;brant la gorge et les hanches
+ballonn&eacute;es d'une belle charcuti&egrave;re qui troublait ses nuits; et, &agrave; Paris,
+o&ugrave; il avait rencontr&eacute; la bande, il s'&eacute;tait fait critique d'art, il
+donnait, pour vivre, des articles &agrave; vingt francs, dans un petit journal
+tapageur, le Tambour. M&ecirc;me un de ces articles, une &eacute;tude sur un tableau
+de Claude, expos&eacute; chez le p&egrave;re Malgras, venait de soulever un scandale
+&eacute;norme, car il y sacrifiait &agrave; son ami les peintres &laquo;aim&eacute;s du public&raquo;, et
+il le posait comme chef d'une &eacute;cole nouvelle, l'&eacute;cole du plein air. Au
+fond, tr&egrave;s pratique, il se moquait de tout ce qui n'&eacute;tait pas sa
+jouissance, il r&eacute;p&eacute;tait simplement les th&eacute;ories entendues dans le
+groupe. &laquo;Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais
+lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer
+des cuisses comme &ccedil;a!&raquo; Puis, brusquement, il parla d'autre chose.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, mon avare de p&egrave;re m'a fait des excuses.</p>
+
+<p>Oui, il craint que je ne le d&eacute;shonore, il m'envoie cent francs par
+mois... Je paie mes dettes.</p>
+
+<p>&mdash;Des dettes, tu es trop raisonnable!&raquo; murmura Sandoz en souriant.</p>
+
+<p>Jory montrait en effet une h&eacute;r&eacute;dit&eacute; d'avarice, dont on s'amusait. Il ne
+payait pas les femmes, il arrivait &agrave; mener une vie d&eacute;sordonn&eacute;e, sans
+argent et sans dettes; et cette science inn&eacute;e de jouir pour rien
+s'alliait en lui &agrave; une duplicit&eacute; continuelle, &agrave; une habitude de mensonge
+qu'il avait contract&eacute;e dans le milieu d&eacute;vot de sa famille, o&ugrave; le souci
+de cacher ses vices le faisait mentir sur tout, &agrave; toute heure, m&ecirc;me
+inutilement. Il eut une r&eacute;ponse superbe, le cri d'un sage qui aurait
+beaucoup v&eacute;cu.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent.&raquo; Cette fois, il
+fut hu&eacute;. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de
+l&eacute;gers coups, frapp&eacute;s contre une vitre, firent cesser le vacarme.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! elle est emb&ecirc;tante &agrave; la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.</p>
+
+<p>Laisse-la entrer, ce sera dr&ocirc;le.&raquo; D'ailleurs, la porte s'&eacute;tait ouverte
+sans attendre, et la voisine, M<sup>me</sup> Jabouille, Mathilde comme on la
+nommait famili&egrave;rement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la
+figure plate, ravag&eacute;e de maigreur, avec des yeux de passion, aux
+paupi&egrave;res viol&acirc;tres et meurtries. On racontait que les pr&ecirc;tres l'avaient
+mari&eacute;e au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prosp&eacute;rait
+alors, gr&acirc;ce &agrave; la client&egrave;le pieuse du quartier. La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait qu'on
+apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le myst&egrave;re
+de la boutique, embaum&eacute;e par les aromates d'une odeur d'encens. Il y
+r&eacute;gnait une discr&eacute;tion de clo&icirc;tre, une onction de sacristie, dans la
+vente des canules; et les d&eacute;votes qui entraient, chuchotaient comme au
+confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en
+allaient, les yeux baiss&eacute;s. Par malheur, des bruits d'avortement avaient
+couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les
+personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'&eacute;tait remari&eacute;,
+l'herboristerie d&eacute;p&eacute;rissait. Les bocaux semblaient p&acirc;lir, les herbes
+s&eacute;ch&eacute;es du plafond tombaient en poussi&egrave;re, lui-m&ecirc;me toussait &agrave; rendre
+l'&acirc;me, r&eacute;duit &agrave; rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde e&ucirc;t de la
+religion &laquo;la client&egrave;le pieuse l'abandonnait peu &agrave; peu, trouvant qu'elle
+s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille &eacute;tait
+mang&eacute;.</p>
+
+<p>Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup
+d'&oelig;il. Une senteur forte s'&eacute;tait r&eacute;pandue, la senteur des simples dont
+sa robe se trouvait impr&eacute;gn&eacute;e, et qu'elle apportait dans sa chevelure
+grasse, d&eacute;fris&eacute;e toujours: le sucre fade des mauves, l'&acirc;pret&eacute; du sureau,
+l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivr&eacute;e,
+qui &eacute;tait comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait
+au nez des hommes.</p>
+
+<p>D'un geste, elle feignit la surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, dit Mahoudeau, tr&egrave;s contrari&eacute;. Je vais sortir d'ailleurs.
+Vous me donnerez une s&eacute;ance dimanche.&raquo; Claude, stup&eacute;fait, regarda
+Mathilde, puis la Vendangeuse.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-l&agrave;? Bigre, tu
+l'engraisses!&raquo;.</p>
+
+<p>Et les rires recommenc&egrave;rent, pendant que le sculpteur b&eacute;gayait des
+explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la t&ecirc;te et
+les mains; et encore quelques indications, pas davantage.</p>
+
+<p>Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur.
+Carr&eacute;ment, elle &eacute;tait entr&eacute;e, elle avait referm&eacute; la porte. Puis, comme
+chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant &agrave; eux,
+elle les flaira. Son rire avait montr&eacute; les trous noirs de sa bouche, o&ugrave;
+manquaient plusieurs dents; et elle &eacute;tait ainsi laide &agrave; inqui&eacute;ter,
+d&eacute;vast&eacute;e d&eacute;j&agrave;, la peau cuite, coll&eacute;e sur les os.</p>
+
+<p>Jory, qu'elle voyait pour la premi&egrave;re fois, devait la tenter, avec sa
+fra&icirc;cheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le
+poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par
+s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.</p>
+
+<p>&laquo;Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas?
+vous autres, on nous attend l&agrave;-bas.&raquo; Il avait clign&eacute; les paupi&egrave;res,
+d&eacute;sireux d'une bonne fl&acirc;nerie. Tous r&eacute;pondirent qu'on les attendait, et
+ils l'aid&egrave;rent &agrave; couvrir son &eacute;bauche de vieux linges, tremp&eacute;s dans un
+seau.</p>
+
+<p>Cependant, Mathilde, l'air soumis et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ne s'en allait point.
+Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait;
+tandis que Cha&icirc;ne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux,
+par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide.
+Jusque-l&agrave;, il n'avait pas desserr&eacute; les l&egrave;vres. Mais, comme Mahoudeau
+partait enfin avec les trois camarades, il se d&eacute;cida, il dit de sa voix
+sourde, emp&acirc;t&eacute;e de longs silences:</p>
+
+<p>&laquo;Tu rentreras?...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s tard. Mange et dors... Adieu.&raquo; Et Cha&icirc;ne demeura seul avec
+Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des
+flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouill&eacute;es, qui
+&eacute;clairait cr&ucirc;ment ce coin de mis&egrave;re mal tenu.</p>
+
+<p>Dehors, Claude et Mahoudeau march&egrave;rent les premiers, pendant que les
+deux autres les suivaient; et Jory se r&eacute;cria, lorsque Sandoz l'eut
+plaisant&eacute;, en lui affirmant qu'il avait fait la conqu&ecirc;te de
+l'herboriste. &laquo;Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait &ecirc;tre notre m&egrave;re
+&agrave; tous. En voil&agrave; une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!...
+Avec &ccedil;a, elle empoisonne la pharmacie.&raquo; Cette exag&eacute;ration fit rire
+Sandoz. Il haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent gu&egrave;re
+frileux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! o&ugrave; &ccedil;a?... Et tu sais que, derri&egrave;re notre dos, elle a saut&eacute; sur
+Cha&icirc;ne. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble!&raquo; Vivement,
+Mahoudeau, qui semblait enfonc&eacute; dans une forte discussion avec Claude,
+se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:</p>
+
+<p>&laquo;Ce que je m'en fiche!&raquo; Il acheva sa phrase &agrave; son compagnon; et, dix pas
+plus loin, il lan&ccedil;a de nouveau, par-dessus son &eacute;paule: &laquo;Et, d'abord,
+Cha&icirc;ne est trop b&ecirc;te!&raquo; On n'en parla plus. Tous quatre, fl&acirc;nant,
+semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'&eacute;tait
+l'expansion habituelle, la bande peu &agrave; peu accrue des camarades racol&eacute;s
+en chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards,
+avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pav&eacute;.
+D&egrave;s qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux,
+ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans
+leurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient
+leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigu&eacute;s, d&eacute;daigneux de ces
+mis&egrave;res, n'ayant du reste qu'&agrave; vouloir pour &ecirc;tre les ma&icirc;tres. Et cela
+n'allait point sans un immense m&eacute;pris de tout ce qui n'&eacute;tait pas leur
+art, le m&eacute;pris de la fortune, le m&eacute;pris du monde, le m&eacute;pris de la
+politique surtout. &Agrave; quoi bon, ces salet&eacute;s-l&agrave;?</p>
+
+<p>Il n'y avait que des g&acirc;teux, l&agrave;-dedans! Une injustice superbe les
+soulevait, une ignorance voulue des n&eacute;cessit&eacute;s de la vie sociale, le
+r&ecirc;ve fou de n'&ecirc;tre que des artistes sur la terre. Ils en &eacute;taient
+stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts.
+Claude, alors, s'anima. Il recommen&ccedil;ait &agrave; croire dans cette chaleur des
+esp&eacute;rances mises en commun. Ses tortures de la matin&eacute;e ne lui laissaient
+qu'un engourdissement vague, et il en &eacute;tait de nouveau &agrave; discuter sa
+toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le
+lendemain. Jory, tr&egrave;s myope, regardait les vieilles dames sous le nez,
+se r&eacute;pandait en th&eacute;ories sur la production artistique: on devait se
+donner tel qu'on &eacute;tait, dans le premier jet de l'inspiration; lui,
+jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient &agrave;
+descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les rang&eacute;es de beaux
+arbres, &agrave; l'infini, paraissaient &ecirc;tre faites pour leurs disputes.</p>
+
+<p>Mais, quand ils eurent d&eacute;bouch&eacute; sur l'Esplanade, la querelle devint si
+violente, qu'ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, au milieu de la vaste &eacute;tendue. Hors de
+lui, Claude traita Jory de cr&eacute;tin: est-ce qu'il ne valait pas mieux
+d&eacute;truire cette &oelig;uvre que de la livrer m&eacute;diocre? Oui, c'&eacute;tait d&eacute;go&ucirc;tant,
+ce bas int&eacute;r&ecirc;t de commerce! De leur c&ocirc;t&eacute;, Sandoz et Mahoudeau parlaient
+&agrave; la fois, tr&egrave;s fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la t&ecirc;te,
+finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui
+semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s'en all&egrave;rent, vex&eacute;s,
+croyant &agrave; une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, tr&egrave;s bons amis,
+s'&eacute;merveiller ensemble, au sujet d'une nourrice v&ecirc;tue de clair, avec de
+longs rubans cerise. Ah! sacr&eacute; bon sort, quel ton! c'est &ccedil;a qui fichait
+une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous
+les quinconces, comme r&eacute;veill&eacute;s en sursaut, &eacute;tonn&eacute;s d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; l&agrave;.
+Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, born&eacute;e seulement au
+sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si
+grande, si calme; car ils y avaient suffisamment de place pour les
+gestes; et ils reprenaient un peu haleine, eux qui d&eacute;claraient trop
+&eacute;troit Paris, o&ugrave; l'air manquait &agrave; l'ambition de leur poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz &agrave; Mahoudeau et &agrave;
+Jory.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit ce dernier, nous allons avec vous... O&ugrave; allez-vous?&raquo;
+Claude, les regards perdus, murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas... Par l&agrave;.&raquo; Ils tourn&egrave;rent sur le quai d'Orsay, ils le
+remont&egrave;rent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
+l&eacute;gislatif, le peintre reprit, indign&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Quel sale monument!...</p>
+
+<p>&mdash;L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fameux discours... Ce
+qu'il a emb&ecirc;t&eacute; Rouher!&raquo; Mais les trois autres ne le laiss&egrave;rent pas
+continuer, la querelle recommen&ccedil;a. Qui &ccedil;a, Jules Favre? qui &ccedil;a, Rouher?</p>
+
+<p>Est-ce que &ccedil;a existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix
+ans apr&egrave;s leur mort! Ils s'&eacute;taient engag&eacute;s sur le pont, ils haussaient
+les &eacute;paules de piti&eacute;. Puis, lorsqu'ils se trouv&egrave;rent au milieu de la
+place de la Concorde, ils se turent.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, finit par d&eacute;clarer Claude, &ccedil;a, ce n'est pas b&ecirc;te du tout.&raquo; Il &eacute;tait
+quatre heures, la belle journ&eacute;e s'achevait dans un poudroiement glorieux
+de soleil. &Agrave; droite et &agrave; gauche, vers la Madeleine et vers le Corps
+l&eacute;gislatif, des lignes d'&eacute;difices filaient en lointaines perspectives,
+se d&eacute;coupaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des
+Tuileries &eacute;tageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre
+les deux bordures vertes des contre-all&eacute;es, l'avenue des Champs-&Eacute;lys&eacute;es
+montait tout l&agrave;-haut, &agrave; perte de vue, termin&eacute;e par la porte colossale de
+l'Arc de Triomphe, b&eacute;ante sur l'infini. Un double courant de foule, un
+double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les
+vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'&eacute;tincelle
+d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une &eacute;cume. En bas, la
+place, aux trottoirs immenses, aux chauss&eacute;es larges comme des lacs,
+s'emplissait de ce flot continuel, travers&eacute;e en tous sens du rayonnement
+des roues, peupl&eacute;e de points noirs qui &eacute;taient des hommes; et les deux
+fontaines ruisselaient, exhalaient une fra&icirc;cheur, dans cette vie
+ardente.</p>
+
+<p>Claude, fr&eacute;missant, cria:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ce Paris... Il est &agrave; nous, il n'y a qu'&agrave; le prendre.&raquo; Tous quatre
+se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de d&eacute;sir. N'&eacute;tait-ce pas
+la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville enti&egrave;re?
+Paris tenait l&agrave;, et ils le voulaient. &laquo;Eh bien, nous le prendrons!
+affirma Sandoz de son air t&ecirc;tu.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!&raquo; dirent simplement Mahoudeau et Jory.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient remis &agrave; marcher, ils vagabond&egrave;rent encore, se trouv&egrave;rent
+derri&egrave;re la Madeleine, enfil&egrave;rent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient
+&agrave; la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:</p>
+
+<p>&laquo;Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?&raquo; Les autres
+s'&eacute;tonn&egrave;rent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.</p>
+
+<p>&laquo;Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et
+Gagni&egrave;re doivent y &ecirc;tre alors... Allons chez Baudequin.&raquo; Et ils
+gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'&eacute;tait
+l&agrave; une de leurs grandes tourn&eacute;es favorites; mais ils avaient d'autres
+itin&eacute;raires, d'un bout &agrave; l'autre des quais parfois, ou bien un morceau
+des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore
+une pointe sur le P&egrave;re-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards
+ext&eacute;rieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils
+vaguaient des journ&eacute;es enti&egrave;res, tant que leurs jambes pouvaient les
+porter, comme s'ils avaient voulu conqu&eacute;rir les quartiers les uns apr&egrave;s
+les autres, en jetant leurs th&eacute;ories retentissantes aux fa&ccedil;ades des
+maisons; et le pav&eacute; semblait &agrave; eux, tout le pav&eacute; battu par leurs
+semelles, ce vieux sol de combat d'o&ugrave; montait une ivresse qui grisait
+leur lassitude.</p>
+
+<p>Le caf&eacute; Baudequin &eacute;tait situ&eacute; sur le boulevard des Batignolles &agrave; l'angle
+de la rue Darcet. Sans qu'on s&ucirc;t pourquoi, la bande l'avait choisi comme
+lieu de r&eacute;union, bien que Gagni&egrave;re seul habit&acirc;t le quartier. Elle s'y
+r&eacute;unissait r&eacute;guli&egrave;rement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq
+heures, ceux qui &eacute;taient libres avaient pris l'habitude d'y para&icirc;tre un
+instant. Ce jour-l&agrave;, par ce beau soleil, les petites tables du dehors,
+sous la tente, se trouvaient toutes occup&eacute;es d'un double rang de
+consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce
+coudoiement, de cet &eacute;talage en public: et ils bouscul&egrave;rent le monde,
+pour entrer dans la salle d&eacute;serte et fra&icirc;che.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! Fagerolles qui est seul!&raquo; cria Claude.</p>
+
+<p>Il avait march&eacute; &agrave; leur table accoutum&eacute;e, au fond, &agrave; gauche, et il
+serrait la main d'un gar&ccedil;on mince et p&acirc;le, dont la figure de fille &eacute;tait
+&eacute;clair&eacute;e par des yeux gris, d'une c&acirc;linerie moqueuse, o&ugrave; passaient des
+&eacute;tincelles d'acier.</p>
+
+<p>Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais que je suis all&eacute; te chercher chez ton p&egrave;re... Il m'a joliment
+re&ccedil;ut&raquo; Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se
+tapa sur les cuisses.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il m'emb&ecirc;te, le vieux!... J'ai fil&eacute; ce matin, apr&egrave;s un attrapage.
+Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses
+cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'&Eacute;cole.&raquo; Cette
+plaisanterie ais&eacute;e sur ses professeurs enchanta les camarades. Il les
+amusait, il se faisait adorer par cette continuelle l&acirc;chet&eacute; de gamin
+flatteur et d&eacute;bineur. Son sourire inqui&eacute;tant allait des uns aux autres,
+tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, &eacute;bauchaient
+sur la table des sc&egrave;nes compliqu&eacute;es, avec des gouttes de bi&egrave;re
+r&eacute;pandues. Il avait l'art facile, un tour de main &agrave; tout r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&laquo;Et Gagni&egrave;re, demanda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il y a une heure que je suis l&agrave;.&raquo; Mais Jory, silencieux, poussa
+du coude Sandoz, en lui montrant de la t&ecirc;te une jeune fille qui
+occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle. Il n'y
+avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux
+cartes. C'&eacute;tait presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui
+gardent &agrave; dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien
+coiff&eacute;, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez d&eacute;licat, une
+grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal
+illustr&eacute;, tandis que le monsieur, s&eacute;rieusement, buvait un mad&egrave;re; et,
+par-dessus le journal, elle lan&ccedil;ait de gais regards vers la bande, &agrave;
+toute minute.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? gentille! murmura Jory, qui s'allumait. &Agrave; qui diable en
+a-t-elle?... C'est moi qu'elle regarde.&raquo; Vivement, Fagerolles intervint.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est &agrave; moi!... Si tu crois que je suis
+l&agrave; depuis une heure pour vous attendre!&raquo; Les autres rirent. Et, baissant
+la voix, il leur parla d'Irma B&eacute;cot. Oh! une petite d'un dr&ocirc;le! Il
+connaissait son histoire, elle &eacute;tait fille d'un &eacute;picier de la rue
+Montorgueil. Tr&egrave;s instruite d'ailleurs, histoire sainte, calcul,
+orthographe, car elle avait suivi jusqu'&agrave; seize ans les cours d'une
+&eacute;cole du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de
+lentilles, et elle achevait son &eacute;ducation, de plain-pied avec la rue,
+vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans
+les continuels comm&eacute;rages des cuisini&egrave;res en cheveux, qui d&eacute;shabillaient
+les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de
+gruy&egrave;re. Sa m&egrave;re &eacute;tait morte, le p&egrave;re B&eacute;cot avait fini par coucher avec
+ses bonnes, tr&egrave;s raisonnablement, pour &eacute;viter de courir dehors; mais
+cela lui donnait le go&ucirc;t des femmes, il lui en avait fallu d'autres,
+bient&ocirc;t il s'&eacute;tait lanc&eacute; dans une telle noce, que l'&eacute;picerie y passait
+peu &agrave; peu, les l&eacute;gumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries.
+Irma allait encore &agrave; l'&eacute;cole, lorsque, un soir, en fermant la boutique,
+un gar&ccedil;on l'avait jet&eacute;e en travers d'un panier de figues. Six mois plus
+tard, la maison &eacute;tait mang&eacute;e, son p&egrave;re mourait d'un coup de sang, elle
+se r&eacute;fugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un
+jeune homme d'en face, y revenait &agrave; trois reprises, pour s'envoler
+d&eacute;finitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et
+des Batignolles. &laquo;Une roulure!&raquo; murmura Claude de son air de m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait; apr&egrave;s lui avoir
+parl&eacute; bas, Irma B&eacute;cot le regarda dispara&icirc;tre; puis, avec une violence
+d'&eacute;colier &eacute;chapp&eacute;, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? crois-tu, est-il assez crampon!... Baise-moi vite, il va
+revenir.&raquo; Elle le baisa sur les l&egrave;vres, but dans son verre; et elle se
+donnait aussi aux autres, leur riait d'une fa&ccedil;on engageante, car elle
+avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez
+riches pour se payer des femmes &agrave; eux tout seuls.</p>
+
+<p>Jory surtout semblait l'int&eacute;resser, tr&egrave;s excit&eacute;, fixant sur elle des
+yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la
+bouche et la mit &agrave; la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de
+vie polissonne.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-l&agrave;,
+pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller,
+moi! vous allez voir!&raquo; En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau,
+interloqu&eacute;s, la contemplaient d'un air s&eacute;rieux. Mais elle restait
+l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta
+vivement dans le nez de Fagerolles:</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre &agrave; la brasserie
+Br&eacute;da.&raquo; Puis, apr&egrave;s avoir replac&eacute; la cigarette tout humide aux l&egrave;vres de
+Jory, elle se cavala &agrave; longues enjamb&eacute;es, les bras en l'air, dans une
+grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la
+mine grave, un peu p&acirc;le, il la retrouva immobile, les yeux sur la m&ecirc;me
+gravure du journal illustr&eacute;. Cette sc&egrave;ne s'&eacute;tait pass&eacute;e si rapidement,
+au galop d'une telle dr&ocirc;lerie, que les deux sergents, de bons diables,
+se remirent &agrave; battre leurs cartes, en crevant de rire.</p>
+
+<p>Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz d&eacute;clarait son nom de B&eacute;cot
+tr&egrave;s bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une
+&eacute;tude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on
+vendrait pour s&ucirc;r. Bient&ocirc;t, elle s'en alla, en envoyant du bout des
+doigts, derri&egrave;re le dos du monsieur, des baisers &agrave; toute la table, une
+pluie de baisers, qui achev&egrave;rent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne
+voulait pas la pr&ecirc;ter encore, tr&egrave;s amus&eacute; inconsciemment de retrouver en
+elle une enfant du m&ecirc;me trottoir que lui, chatouill&eacute; par cette
+perversion du pav&eacute;, qui &eacute;tait la sienne.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait cinq heures, la bande fit revenir de la bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Des habitu&eacute;s du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces
+bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, o&ugrave; le
+d&eacute;dain se m&ecirc;lait &agrave; une d&eacute;f&eacute;rence inqui&egrave;te. On les connaissait bien, une
+l&eacute;gende commen&ccedil;ait &agrave; se former. Eux, causaient maintenant de choses
+b&ecirc;tes, la chaleur qu'il faisait, la difficult&eacute; d'avoir de la place dans
+l'omnibus de l'Od&eacute;on, la d&eacute;couverte d'un marchand de vin chez qui on
+mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur
+un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au mus&eacute;e du
+Luxembourg; mais tous &eacute;taient du m&ecirc;me avis: les toiles ne valaient pas
+les cadres. Et ils ne parl&egrave;rent plus, ils fum&egrave;rent en &eacute;changeant des
+mots rares et des rires d'intelligence. &laquo;Ah! &ccedil;&agrave;, demanda enfin Claude,
+est-ce que nous attendons Gagni&egrave;re?&raquo;.</p>
+
+<p>On protesta. Gagni&egrave;re &eacute;tait assommant; et, d'ailleurs, il arriverait
+bien &agrave; l'odeur de la soupe.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, t&acirc;chons d'&ecirc;tre &agrave;
+l'heure.&raquo; Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela &eacute;motionna
+le caf&eacute;. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchot&egrave;rent en se
+montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un
+clan de sauvages.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public
+devenait complice et allait cr&eacute;er de lui-m&ecirc;me l'&eacute;cole du plein air, dont
+la bande plaisantait encore.</p>
+
+<p>Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le caf&eacute; Baudequin ne s'&eacute;tait pas
+dout&eacute; de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour o&ugrave; ils l'avaient choisi
+pour &ecirc;tre le berceau d'une r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Sur le boulevard, ils se retrouv&egrave;rent cinq, Fagerolles avait renforc&eacute; le
+groupe; et lentement, ils retravers&egrave;rent Paris, de leur air tranquille
+de conqu&ecirc;te. Plus ils &eacute;taient, plus ils barraient largement les rues,
+plus ils emportaient &agrave; leurs talons de la vie chaude des trottoirs.
+Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la
+Chauss&eacute;e-d'Antin, all&egrave;rent prendre la rue Richelieu, travers&egrave;rent la
+Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, gagn&egrave;rent enfin le
+Luxembourg par la rue de Seine, o&ugrave; une affiche tir&eacute;e en trois couleurs,
+la r&eacute;clame violemment enlumin&eacute;e d'un cirque forain, les fit crier
+d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti,
+c'&eacute;tait la ville lasse qui attendait l'ombre, pr&ecirc;te &agrave; se livrer au
+premier m&acirc;le assez vigoureux pour la prendre.</p>
+
+<p>Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui,
+il disparut dans la chambre de sa m&egrave;re; il y resta quelques minutes,
+puis revint sans dire un mot, avec le souffre discret et attendri qu'il
+avait toujours en en sortant. Et ce fut aussit&ocirc;t, dans son &eacute;troit logis,
+un vacarme terrible, des fi&eacute;es, des discussions, des clameurs.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me donnait l'exemple, aidait au service la femme de m&eacute;nage, qui
+s'emportait en paroles am&egrave;res, parce qu'il &eacute;tait sept heures et demie,
+et que son gigot se dess&eacute;chait. Les cinq, attabl&eacute;s, mangeaient d&eacute;j&agrave; la
+soupe, une soupe &agrave; l'oignon tr&egrave;s bonne, quand un nouveau convive
+parut. &laquo;Oh! Gagni&egrave;re!&raquo; hurla-t-on en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re, petit, vague, avec sa figure poupine et &eacute;tonn&eacute;e, qu'une barbe
+follette blondissait, demeura un instant sur le seuil &agrave; cligner ses yeux
+verts. Il &eacute;tait de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui
+laisser l&agrave;-bas deux maisons, et il avait appris la peinture tout seul
+dans la for&ecirc;t de Fontainebleau, il peignait des paysages consciencieux,
+d'intentions excellentes; mais sa vraie passion &eacute;tait la musique, une
+folie de musique, une flamb&eacute;e c&eacute;r&eacute;brale qui le mettait de plain-pied
+avec les plus exasp&eacute;r&eacute;s de la bande.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, entre donc!&raquo; cria Sandoz.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, la femme de m&eacute;nage apportait un couvert.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude.
+Il m'a dit qu'il viendrait sans doute.&raquo; Mais on conspua Dubuche, qui
+fr&eacute;quentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontr&eacute; en
+voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les
+ombrelles sur les genoux.</p>
+
+<p>&laquo;D'o&ugrave; sors-tu, pour &ecirc;tre si en retard?&raquo; reprit Fagerolles, en
+s'adressant &agrave; Gagni&egrave;re.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui allait avaler sa premi&egrave;re cuiller&eacute;e de soupe, la reposa
+dans son assiette.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais rue de Lancry, tu sais, o&ugrave; ils font de la musique de
+chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas id&eacute;e! &Ccedil;a
+vous prend l&agrave;, derri&egrave;re la t&ecirc;te, c'est comme si une femme vous soufflait
+dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immat&eacute;riel qu'un baiser,
+l'effleurement d'une haleine... Parole d'honneur, on se sent
+mourir...&raquo; Ses yeux se mouillaient, il p&acirc;lissait comme dans une
+jouissance trop vive.</p>
+
+<p>&laquo;Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous raconteras &ccedil;a apr&egrave;s.&raquo; La raie
+fut servie, et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table,
+pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les
+morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin
+au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discr&eacute;tion, pour ne
+pas pousser &agrave; la d&eacute;pense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et
+le ma&icirc;tre de la maison s'&eacute;tait mis &agrave; le d&eacute;couper, lorsque de nouveau la
+porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, des protestations furieuses s'&eacute;lev&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, plus personne!... &Agrave; la porte, le l&acirc;cheur!&raquo; Dubuche, essouffl&eacute;
+d'avoir couru, ahuri de tomber au milieu de ces hurlements, avan&ccedil;ait sa
+grosse face p&acirc;le, en b&eacute;gayant des explications. &laquo;Vrai, je vous assure,
+c'est la faute de l'omnibus...</p>
+
+<p>J'en ai attendu cinq aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il ment!... Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... &Agrave;
+la porte, &agrave; la porte!&raquo; Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on
+remarqua alors qu'il &eacute;tait tr&egrave;s correctement mis, tout en noir, pantalon
+noir, redingote noire, cravat&eacute;, chauss&eacute;, &eacute;pingl&eacute;, avec la raideur
+c&eacute;r&eacute;monieuse d'un bourgeois qui d&icirc;ne en ville.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! il a rat&eacute; son invitation, cria plaisamment Fagerolles. Vous ne
+voyez pas que ses femmes du monde l'ont laiss&eacute; partir, et qu'il accourt
+manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus o&ugrave; aller!&raquo; Il devint rouge,
+il balbutia:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! quelle id&eacute;e! &Ecirc;tes-vous m&eacute;chants!... Fichez-moi la paix &agrave; la fin!&raquo;
+Sandoz et Claude, plac&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, soudaient; et le premier appela
+Dubuche d'un signe, pour lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Mets ton couvert toi-m&ecirc;me, prends l&agrave; un verre et une assiette, et
+assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille.&raquo; Mais,
+tout le temps qu'on mangea le gigot, les plaisanteries continu&egrave;rent.
+Lui-m&ecirc;me, quand la femme de m&eacute;nage lui eut retrouv&eacute; une assiett&eacute;e de
+soupe et une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait d'&ecirc;tre
+affam&eacute;, torchait goul&ucirc;ment son assiette, et il racontait une histoire,
+une m&egrave;re qui lui avait refus&eacute; sa fille, parce qu'il &eacute;tait architecte. La
+fin du d&icirc;ner fut ainsi tr&egrave;s bruyante, tous parlaient &agrave; la fois. Un
+morceau de brie, l'unique dessert, eut un succ&egrave;s &eacute;norme. On n'en laissa
+pas. Le pain faillit manquer. Puis; comme le vin manquait r&eacute;ellement,
+chacun avala une claire lamp&eacute;e d'eau, en faisant claquer sa langue, au
+milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la
+b&eacute;atitude de gens qui viennent de se nourrir tr&egrave;s richement, ils
+pass&egrave;rent dans la chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les bonnes soir&eacute;es de Sandoz. M&ecirc;me aux heures de mis&egrave;re, il
+avait toujours eu un pot-au-feu &agrave; partager avec les camarades. Cela
+l'enchantait d'&ecirc;tre en bande, tous amis, tous vivant de la m&ecirc;me id&eacute;e.
+Bien qu'il f&ucirc;t de leur &acirc;ge; une paternit&eacute; l'&eacute;panouissait, une bonhomie
+heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la
+main, ivres d'espoir. Comme il n'avait qu'une pi&egrave;ce, sa chambre &agrave;
+coucher &eacute;tait &agrave; eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient
+s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes soir&eacute;es d'&eacute;t&eacute;, la fen&ecirc;tre restait
+ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux
+silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du
+Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets.</p>
+
+<p>Les jours de richesse, il y avait de la bi&egrave;re. Chacun apportait son
+tabac, la chambre s'emplissait vite de fum&eacute;e, on finissait par causer
+sans se voir, tr&egrave;s tard dans la nuit, au milieu du grand silence
+m&eacute;lancolique de ce quartier perdu.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, d&egrave;s neuf heures, la femme de m&eacute;nage vint dire:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, allez-vous-en... Vous avez laiss&eacute; de l'eau au feu, n'est-ce pas?
+Je ferai le th&eacute; moi-m&ecirc;me.&raquo; Sandoz s'&eacute;tait lev&eacute;. Il disparut derri&egrave;re la
+femme de m&eacute;nage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. Sans doute,
+il &eacute;tait all&eacute; embrasser sa m&egrave;re, dont il bordait le lit chaque soir,
+avant qu'elle s'endormit:</p>
+
+<p>Mais le bruit des voix montait d&eacute;j&agrave;, Fagerolles racontait une histoire.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon vieux, &agrave; l'&Eacute;cole, ils corrigent le mod&egrave;le...</p>
+
+<p>L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: &laquo;Les deux cuisses ne sont pas
+d'aplomb.&raquo; Alors, je lui dis: &laquo;Voyez, monsieur, elle les a comme &ccedil;a.&raquo;
+C'&eacute;tait la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: &laquo;Si
+elle les a comme &ccedil;a, elle a tort.&raquo; On se roula, Claude surtout, &agrave; qui
+Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque
+temps, il subissait son influence; et, bien qu'il continu&acirc;t de peindre
+avec une adresse d'escamoteur, il ne parlait plus que de peinture grasse
+et solide, que de morceaux de nature, jet&eacute;s sur la toile, vivants,
+grouillants, tels qu'ils &eacute;taient; ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas de blaguer
+ailleurs ceux du plein air, qu'il accusait d'emp&acirc;ter leurs &eacute;tudes avec
+une cuiller &agrave; pot.</p>
+
+<p>Dubuche, qui n'avait pas ri, froiss&eacute; dans son honn&ecirc;tet&eacute;, osa r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi restes-tu &agrave; l'&Eacute;cole, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est
+bien simple, on s'en va... Oh! je sais, vous &ecirc;tes tous contre moi,
+parce que je d&eacute;fends l'&Eacute;cole. Voyez-vous, mon id&eacute;e est que, lorsqu'on
+veut faire un m&eacute;tier, il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre.&raquo; Des
+cris f&eacute;roces s'&eacute;lev&egrave;rent, et il fallut &agrave; Claude toute son autorit&eacute; pour
+dominer les voix.</p>
+
+<p>&laquo;Il a raison, on doit apprendre son m&eacute;tier. Seulement, ce n'est gu&egrave;re
+bon de l'apprendre sous la f&eacute;rule de professeurs qui vous entrent de
+force dans la caboche leur vision &agrave; eux... Ce Mazel, quel idiot! dire
+que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses
+si &eacute;tonnantes, hein? vous les connaissez, des cuisses qui la disent
+jusqu'au fond, cette enrag&eacute;e noceuse.</p>
+
+<p>L&agrave;!&raquo; Il se renversa sur le lit, o&ugrave; il se trouvait; et, les yeux en
+l'air, il continua d'une voix ardente:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa r&eacute;alit&eacute;, l'aimer
+pour elle, y voir la seule beaut&eacute; vraie, &eacute;ternelle et changeante, ne pas
+avoir l'id&eacute;e b&ecirc;te de l'anoblir en la ch&acirc;trant, comprendre que les
+pr&eacute;tendues laideurs ne sont que les saillies des caract&egrave;res, et faire
+vivre, et faire des hommes, la seule fa&ccedil;on d'&ecirc;tre Dieu!&raquo; Sa foi
+revenait, la course &agrave; travers Paris l'avait fouett&eacute;, il &eacute;tait repris de
+sa passion de la chair vivante. On l'&eacute;coutait en silence. Il eut un
+geste fou, puis il se calma.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! chacun ses id&eacute;es; mais l'emb&ecirc;tant, c'est qu'ils sont encore
+plus intol&eacute;rants que nous &agrave; l'Institut...</p>
+
+<p>Le jury du Salon est &agrave; eux, je suis s&ucirc;r que cet idiot de Mazel va me
+refuser mon tableau.&raquo; Et, l&agrave;-dessus, tous partirent en impr&eacute;cations, car
+cette question du jury &eacute;tait un &eacute;ternel sujet de col&egrave;re. On exigeait des
+r&eacute;formes, chacun avait une solution pr&ecirc;te, depuis le suffrage universel
+appliqu&eacute; &agrave; l'&eacute;lection d'un jury largement lib&eacute;ral, jusqu'&agrave; la libert&eacute;
+enti&egrave;re, le Salon libre pour tous les exposants.</p>
+
+<p>Devant la fen&ecirc;tre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagni&egrave;re
+avait attir&eacute; Mahoudeau, et il murmurait d'une voix &eacute;teinte, les regards
+perdus dans la nuit:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! ce n'est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jet&eacute;e. Mais
+ce qu'il y a l&agrave;-dedans!... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit,
+un coin de route m&eacute;lancolique, avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit
+pas; et puis, une femme passe, &agrave; peine un profil; et puis, elle s'en va,
+et on ne la rencontrera jamais, jamais plus...&raquo; &Agrave; ce moment, Fagerolles
+cria: &laquo;Dis donc, Gagni&egrave;re, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette
+ann&eacute;e?&raquo; Il n'entendit pas, il poursuivait, extasi&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont
+encore siffl&eacute; dimanche!&raquo; Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit
+sursauter.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-&ecirc;tre,
+un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois
+content.&raquo; Il &eacute;tait redevenu brusquement timide et inquiet. Ses scrupules
+de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile
+grande comme la main. &Agrave; la suite des paysagistes fran&ccedil;ais, ces ma&icirc;tres
+qui ont les premiers conquis la nature, il se pr&eacute;occupait de la justesse
+du ton, de l'exacte observation des valeurs, en th&eacute;oricien dont
+l'honn&ecirc;tet&eacute; finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus
+risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui &eacute;tonnait, au milieu
+de sa passion r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, dit Mahoudeau, je me r&eacute;gale &agrave; l'id&eacute;e de les faire loucher, avec ma
+bonne femme.&raquo; Claude haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! toi, tu seras re&ccedil;u: les sculpteurs sont plus larges que les
+peintres. Et du reste, tu sais tr&egrave;s bien ton affaire, tu as dans les
+doigts quelque chose qui pl&ucirc;t... Elle sera pleine de jolies choses, ta
+Vendangeuse.&raquo; Ce compliment laissa Mahoudeau s&eacute;rieux, car il posait pour
+la force, il s'ignorait et m&eacute;prisait la gr&acirc;ce, une gr&acirc;ce invincible qui
+repoussait quand m&ecirc;me de ses gros doigts d'ouvrier sans &eacute;ducation, comme
+une fleur qui s'ent&ecirc;te dans le dur terrain o&ugrave; un coup de vent l'a sem&eacute;e.</p>
+
+<p>Fagerolles, tr&egrave;s malin, n'exposait pas, de peur de m&eacute;contenter ses
+ma&icirc;tres; et il tapait sur le Salon, un bazar infect o&ugrave; la bonne peinture
+tournait &agrave; l'aigre avec la mauvaise. En secret, il r&ecirc;vait le prix de
+Rome, qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.</p>
+
+<p>Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bi&egrave;re au
+poing. Tout en le vidant &agrave; petits coups, il d&eacute;clara:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la fin, il m'emb&ecirc;te, le jury... Dites donc, voulez-vous que je le
+d&eacute;molisse? D&egrave;s le prochain num&eacute;ro, je commence, je le bombarde. Vous me
+donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre...
+Ce sera rigolo.&raquo; Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme
+g&eacute;n&eacute;ral. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en &eacute;taient, tous se
+pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble.
+Il n'y en avait pas un, &agrave; cette minute, qui r&eacute;serv&acirc;t sa part de gloire,
+car rien ne les s&eacute;parait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils
+ignoraient, ni les rivalit&eacute;s qui devaient les heurter un jour. Est-ce
+que le succ&egrave;s de l'un n'&eacute;tait pas le succ&egrave;s des autres? Leur jeunesse
+fermentait, ils d&eacute;bordaient de d&eacute;vouement, ils recommen&ccedil;aient l'&eacute;ternel
+r&ecirc;ve de s'enr&eacute;gimenter pour la conqu&ecirc;te de la terre, chacun donnant son
+effort, celui-ci poussant celui-l&agrave;, la bande arrivant d'un bloc, sur le
+m&ecirc;me rang. D&eacute;j&agrave; Claude, en chef accept&eacute;, sonnait la victoire,
+distribuait des couronnes. Fagerolles lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa blague de
+Parisien, croyait &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre une arm&eacute;e; tandis que, plus
+&eacute;pais d'app&eacute;tits, mal d&eacute;barbouill&eacute; de sa province, Jory se d&eacute;pensait en
+camaraderie utile, prenant au vol des phrases, pr&eacute;parant l&agrave; ses
+articles. Et Mahoudeau exag&eacute;rait ses brutalit&eacute;s voulues, les mains
+convuls&eacute;es, ainsi qu'un geindre dont les poings p&eacute;triraient un monde; et
+Gagni&egrave;re, p&acirc;m&eacute;, d&eacute;gag&eacute; du gris de sa peinture, raffinait la sensation
+jusqu'&agrave; l'&eacute;vanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de
+conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils &agrave; des
+coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien
+heureux, riant d'aise &agrave; les voir si unis, tous dans la m&ecirc;me chemise,
+comme il disait, d&eacute;boucha une nouvelle bouteille de bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Il aurait vid&eacute; la maison, il cria:</p>
+
+<p>&laquo;Hein? nous y sommes, ne l&acirc;chons plus... Il n'y a que &ccedil;a de bon,
+s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de
+Dieu emporte les imb&eacute;ciles!&raquo; Mais, &agrave; ce moment, un coup de sonnette le
+stup&eacute;fia.</p>
+
+<p>Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; onze heures! qui diable est-ce donc?&raquo; Il courut ouvrir, on l'entendit
+jeter une exclamation joyeuse. D&eacute;j&agrave;, il revenait, ouvrant la porte toute
+grande, disant:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!...
+Bongrand, messieurs!&raquo; Le grand peintre, que le ma&icirc;tre de la maison
+annon&ccedil;ait ainsi, avec une familiarit&eacute; respectueuse, s'avan&ccedil;a, les mains
+tendues. Tous se lev&egrave;rent vivement, &eacute;motionn&eacute;s, heureux de cette poign&eacute;e
+de main si large et si cordiale. C'&eacute;tait un gros homme de quarante-cinq
+ans, la face tourment&eacute;e, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer
+&agrave; l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait &agrave; la
+boutonni&egrave;re une rosette d'officier de la L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p>Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades &eacute;taient de tomber
+l&agrave;, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces d&eacute;butants,
+dont la flamme le r&eacute;chauffait.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais faire le th&eacute;&raquo;, cria Sandoz.</p>
+
+<p>Et, quand il revint de la cuisine avec la th&eacute;i&egrave;re et les tasses, il
+trouva Bongrand install&eacute;, &agrave; califourchon sur une chaise, fumant sa
+courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand
+lui-m&ecirc;me parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier
+beauceron, fils d'un p&egrave;re bourgeois, de sang paysan, affin&eacute; par une m&egrave;re
+tr&egrave;s artiste. Il &eacute;tait riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait
+des go&ucirc;ts et des opinions de boh&egrave;me. &laquo;Leur jury, ah bien! j'aime mieux
+crever que d'en &ecirc;tre! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je
+suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont
+souvent leur pain &agrave; gagner?&mdash;Cependant, fit remarquer Claude, vous
+pourriez nous rendre un fameux service, en y d&eacute;fendant nos tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne
+suis personne.&raquo; Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lan&ccedil;a
+d'une voix aigu&euml;:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, si le peintre de la <i>Noce au village</i> ne compte pas!&raquo; Mais
+Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.</p>
+
+<p>&laquo;Fichez-moi la paix, hein! avec la <i>Noce</i>. Elle commence &agrave; m'emb&ecirc;ter, la
+<i>Noce</i>, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au
+cauchemar, depuis qu'on l'a mise au mus&eacute;e du Luxembourg.&raquo; Cette <i>Noce au
+village</i> restait jusque-l&agrave; son chef-d'&oelig;uvre: une noce d&eacute;band&eacute;e &agrave; travers
+les bl&eacute;s, des paysans &eacute;tudi&eacute;s de pr&egrave;s, et tr&egrave;s vrais, qui avaient une
+allure &eacute;pique de h&eacute;ros d'Hom&egrave;re. De ce tableau datait une &eacute;volution, car
+il avait apport&eacute; une formule nouvelle. &Agrave; la suite de Delacroix, et
+parall&egrave;lement &agrave; Courbet, c'&eacute;tait un romantisme temp&eacute;r&eacute; de logique, avec
+plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la
+facture, sans que la nature y f&ucirc;t encore abord&eacute;e de front, sous les
+crudit&eacute;s du plein air. Pourtant, toute la jeune &eacute;cole se r&eacute;clamait de
+cet art.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le
+joueur de violon, puis la mari&eacute;e avec le vieux paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Et la grande paysanne, donc, s'&eacute;cria Mahoudeau, celle qui se retourne
+et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une
+statue.</p>
+
+<p>&mdash;Et le coup de vent dans les bl&eacute;s, ajouta Gagni&egrave;re, et les deux t&acirc;ches
+si jolies de la fille et du gar&ccedil;on qui se poussent, tr&egrave;s loin!&raquo;.</p>
+
+<p>Bongrand &eacute;coutait d'un air g&ecirc;n&eacute;, avec un sourire de souffrance. Comme
+Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il r&eacute;pondit avec
+un haussement d'&eacute;paules:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais
+trouver un coup... Ah! que vous &ecirc;tes heureux, vous autres, d'&ecirc;tre
+encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si
+brave, quand il s'agit de monter l&agrave;-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va
+te faire fiche! les emb&ecirc;tements commencent. Une vraie torture, et des
+coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte
+d'en d&eacute;gringoler trop vite!... Ma parole! on pr&eacute;f&eacute;rerait &ecirc;tre en bas,
+pour avoir tout &agrave; faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour!&raquo; La
+bande riait, en effet, croyant &agrave; un paradoxe, &agrave; une pose d'homme
+c&eacute;l&egrave;bre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la supr&ecirc;me joie n'&eacute;tait
+pas d'&ecirc;tre salu&eacute; comme lui du nom de ma&icirc;tre? Les deux bras appuy&eacute;s au
+dossier de sa chaise, il renon&ccedil;a &agrave; se faire comprendre, il les &eacute;couta,
+silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fum&eacute;es.</p>
+
+<p>Cependant, Dubuche, qui avait des qualit&eacute;s d'homme de m&eacute;nage, aidait
+Sandoz &agrave; servir le th&eacute;. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une
+histoire impayable du p&egrave;re Malgras, une cousine &agrave; sa femme, qu'il
+pr&ecirc;tait, quand on voulait bien lui en faire une acad&eacute;mie. Puis, la
+conversation tomba sur les mod&egrave;les, Mahoudeau &eacute;tait furieux, parce que
+les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un
+ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on f&eacute;licitait
+Gagni&egrave;re au sujet d'un amateur qu'il avait connu &agrave; la musique du
+Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique d&eacute;bauche &eacute;tait
+d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse.
+Tous les marchands furent conspu&eacute;s, il &eacute;tait vraiment f&acirc;cheux que
+l'amateur se d&eacute;fi&acirc;t du peintre, au point de vouloir absolument passer
+par un interm&eacute;diaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question
+du pain les excitait encore. Claude montrait un beau m&eacute;pris: on &eacute;tait
+vol&eacute;, eh bien! qu'est-ce que &ccedil;a fichait, si l'on avait fait un
+chef-d'&oelig;uvre, et que l'on e&ucirc;t seulement de l'eau &agrave; boire? Jory, ayant
+de nouveau exprim&eacute; des id&eacute;es basses de lucre, souleva une indignation. &Agrave;
+la porte, le journaliste! On lui posait des questions s&eacute;v&egrave;res: est-ce
+qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet,
+plut&ocirc;t que d'&eacute;crire le contraire de sa pens&eacute;e? Du reste, on n'&eacute;couta pas
+sa r&eacute;ponse, la fi&egrave;vre montait toujours, c'&eacute;tait maintenant la belle
+folie des vingt ans, le d&eacute;dain du monde entier, la seule passion de
+l'&oelig;uvre, d&eacute;gag&eacute;e des infirmit&eacute;s humaines, mise en l'air comme un
+soleil.</p>
+
+<p>Quel d&eacute;sir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient!
+Bongrand, jusque-l&agrave; immobile, eut un geste vague de souffrance, devant
+cette confiance illimit&eacute;e, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait
+les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait &agrave; l'accouchement
+de l'&oelig;uvre dont il venait de laisser l'&eacute;bauche sur son chevalet. Et,
+retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouill&eacute;s
+d'attendrissement: &laquo;Oh! jeunesse, jeunesse!&raquo; Jusqu'&agrave; deux heures du
+matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la
+th&eacute;i&egrave;re. On n'entendait plus monter du quartier, an&eacute;anti de sommeil, que
+les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, gris&eacute;s de
+paroles, la gorge arrach&eacute;e, les yeux br&ucirc;l&eacute;s; et lui, lorsqu'ils se
+d&eacute;cid&egrave;rent enfin &agrave; partir, prit la lampe, les &eacute;claira par-dessus la
+rampe de l'escalier, en disant tr&egrave;s bas:</p>
+
+<p>&laquo;Ne faites pas de bruit, ma m&egrave;re dort.&raquo; La d&eacute;gringolade assourdie des
+souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison
+retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui
+accompagnait Bongrand, causait toujours, &agrave; travers les rues d&eacute;sertes. Il
+ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage
+d'impatience, pour se remettre &agrave; son tableau. Cette fois, il &eacute;tait
+certain de faire un chef-d'&oelig;uvre, exalt&eacute; par cette bonne journ&eacute;e de
+camaraderie, la t&ecirc;te douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait
+trouv&eacute; la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on
+retourne chez une femme ador&eacute;e, le c&oelig;ur battant &agrave; grands coups,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un
+abandon sans fin; et il allait droit &agrave; sa toile, et en une s&eacute;ance il
+r&eacute;alisait son r&ecirc;ve. Cependant, tous les vingt pas, &agrave; la clart&eacute;
+vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arr&ecirc;tait par un bouton de son
+paletot, en lui r&eacute;p&eacute;tant que cette sacr&eacute;e peinture &eacute;tait un m&eacute;tier du
+tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau &ecirc;tre un malin, il n'y
+entendait rien encore. &Agrave; chaque &oelig;uvre nouvelle, il d&eacute;butait, c'&eacute;tait &agrave;
+se casser la t&ecirc;te contre les murs. Le ciel s'&eacute;clairait, des mara&icirc;chers
+commen&ccedil;aient &agrave; descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre
+continuaient &agrave; vaguer, chacun parlant pour lui, tr&egrave;s haut, sous les
+&eacute;toiles p&acirc;lissantes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil
+qui tombait par la baie vitr&eacute;e de l'atelier.</p>
+
+<p>De pluies continues avaient attrist&eacute; le milieu d'ao&ucirc;t, et le courage au
+travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avan&ccedil;ait
+gu&egrave;re, il s'y appliquait pendant de longues matin&eacute;es silencieuses, en
+artiste combattu et obstin&eacute;.</p>
+
+<p>On frappa. Il crut que c'&eacute;tait M<sup>me</sup> Joseph, la concierge, qui lui montait
+son d&eacute;jeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria
+simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Entrez!&raquo; La porte s'&eacute;tait ouverte, il y eut un remuement l&eacute;ger, puis
+tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans m&ecirc;me tourner la t&ecirc;te. Mais
+ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par
+l'inqui&eacute;ter. Il regarda, il demeura stup&eacute;fait: une femme &eacute;tait l&agrave;, v&ecirc;tue
+d'une robe claire, le visage &agrave; demi cach&eacute; sous une voilette blanche; et
+il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui
+achevait de l'ahurir.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, il la reconnut.</p>
+
+<p>&laquo;Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais &agrave; vous!&raquo; C'&eacute;tait
+Christine. Il n'avait pu rattraper &agrave; temps ce cri peu aimable, qui &eacute;tait
+le cri m&ecirc;me de la v&eacute;rit&eacute;. D'abord, elle l'avait pr&eacute;occup&eacute; de son
+souvenir; ensuite, &agrave; mesure que les jours s'&eacute;coulaient, depuis pr&egrave;s de
+deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle &eacute;tait pass&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;tat de vision fuyante et regrett&eacute;e, de profil charmant qui se perd et
+qu'on ne doit jamais revoir.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pens&eacute; que c'&eacute;tait mal de ne pas vous
+remercier...&raquo; Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les
+mots. Sans doute la mont&eacute;e de l'escalier l'avait essouffl&eacute;e, car son
+c&oelig;ur battait tr&egrave;s fort. Eh quoi? &eacute;tait-ce donc d&eacute;plac&eacute;, cette visite,
+raisonn&eacute;e si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute
+naturelle? Le pis &eacute;tait qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter
+cette botte de roses, dans l'intention d&eacute;licate de t&eacute;moigner sa
+gratitude &agrave; ce gar&ccedil;on; et ces fleurs la g&ecirc;naient horriblement.</p>
+
+<p>Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?</p>
+
+<p>L'inconvenance de toutes ces choses ne lui &eacute;tait apparue qu'en ouvrant
+la porte.</p>
+
+<p>Mais Claude, plus troubl&eacute; encore, se jetait &agrave; une exag&eacute;ration de
+politesse. Il avait l&acirc;ch&eacute; sa palette, il bouleversait l'atelier pour
+d&eacute;barrasser une chaise.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une
+surprise... Vous &ecirc;tes trop charmante...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il &eacute;tait si dr&ocirc;le avec
+ses grands gestes &eacute;perdus, elle le sentait lui-m&ecirc;me si timide, qu'elle
+eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.&raquo; Il
+ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se
+moquait pas, il lui serra les deux mains, &agrave; les briser; puis, il mit
+tout de suite le bouquet dans son pot &agrave; eau, en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! par exemple, vous &ecirc;tes un bon gar&ccedil;on, vous!...</p>
+
+<p>C'est la premi&egrave;re fois que je fais ce compliment &agrave; une femme, parole
+d'honneur!&raquo;.</p>
+
+<p>Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:</p>
+
+<p>&laquo;Vrai, vous ne m'avez pas oubli&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, r&eacute;pondit-elle en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?&raquo; De nouveau, elle rougit.
+Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.</p>
+
+<p>&laquo;Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! M<sup>me</sup> Vanzade est tr&egrave;s
+bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et
+il a fallu qu'elle-m&ecirc;me, inqui&egrave;te de ma sant&eacute;, me for&ccedil;&acirc;t &agrave; prendre
+l'air.&raquo; Elle ne disait pas la honte o&ugrave; son aventure du quai de Bourbon
+l'avait jet&eacute;e, les premiers jours. En se retrouvant &agrave; l'abri, dans la
+maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit pass&eacute;e chez un homme
+l'avait tracass&eacute;e de remords, comme une faute; et elle croyait &ecirc;tre
+parvenue &agrave; chasser cet homme de sa m&eacute;moire, ce n'&eacute;tait plus qu'un
+mauvais r&ecirc;ve dont les contours s'effa&ccedil;aient. Puis, sans qu'elle s&ucirc;t
+comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image
+&eacute;tait ressortie de l'ombre, en se pr&eacute;cisant, en s'accentuant, jusqu'&agrave;
+devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
+oubli&eacute;?</p>
+
+<p>Elle ne trouvait &agrave; lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui
+devait-elle pas de la gratitude? La pens&eacute;e de le revoir, repouss&eacute;e
+d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourn&eacute; en elle &agrave;
+l'id&eacute;e fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de
+sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un d&eacute;sir ignor&eacute;
+d'elle-m&ecirc;me; et elle ne s'&eacute;tait apais&eacute;e un peu qu'en s'expliquant ce
+trouble par son besoin de reconnaissance. Elle &eacute;tait si seule, si
+&eacute;touff&eacute;e, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse
+bouillonnait si fort, son c&oelig;ur avait une si grosse envie
+d'amiti&eacute;! &laquo;Alors, continua-t-elle, j'ai profit&eacute; de ma premi&egrave;re sortie...
+Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, apr&egrave;s toutes ces averses
+maussades!&raquo; Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi,
+mais sans avoir rien &agrave; cacher.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je n'osais plus songer &agrave; vous... N'est-ce pas? vous &ecirc;tes comme
+ces f&eacute;es des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les
+murs, toujours au moment o&ugrave; l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est
+fini, ce n'est peut-&ecirc;tre pas vrai qu'elle a travers&eacute; cet atelier... Et
+vous voil&agrave;, et &ccedil;a me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!&raquo; Souriante et
+g&ecirc;n&eacute;e, Christine tournait la t&ecirc;te, affectait maintenant de regarder
+autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture f&eacute;roce qu'elle
+retrouvait l&agrave;, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie
+terriblement exacte des &eacute;tudes, la gla&ccedil;aient comme la premi&egrave;re fois.
+Elle fut reprise d'une v&eacute;ritable crainte, elle dit, s&eacute;rieuse, la voix
+chang&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous d&eacute;range, je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! mais non! cria Claude en l'emp&ecirc;chant de quitter sa chaise.
+Je m'abrutissais au travail, &ccedil;a me fait du bien de causer avec vous...
+Ah! ce sacr&eacute; tableau, il me torture assez d&eacute;j&agrave;!&raquo; Et Christine, levant
+les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tourn&eacute;e l'autre fois
+contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le d&eacute;sir de voir. Les fonds,
+la clairi&egrave;re sombre trou&eacute;e d'une nappe de soleil, n'&eacute;taient toujours
+qu'indiqu&eacute;s &agrave; larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde
+et la brune, presque termin&eacute;es, se d&eacute;tachaient dans la lumi&egrave;re, avec
+leurs deux notes si fra&icirc;ches. Au premier plan, le monsieur, recommenc&eacute;
+trois fois, restait en d&eacute;tresse. Et c'&eacute;tait surtout &agrave; la figure
+centrale, &agrave; la femme couch&eacute;e, que le peintre travaillait: il n'avait
+plus repris la t&ecirc;te, il s'acharnait sur le corps, changeant le mod&egrave;le
+chaque semaine, si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ne pas se satisfaire, que, depuis deux
+jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans
+document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut.
+C'&eacute;tait elle, cette fille, vautr&eacute;e dans l'herbe, un bras sous la nuque,
+souriant sans regard, les paupi&egrave;res closes. Cette fille nue avait son
+visage, et une r&eacute;volte la soulevait, comme si elle avait eu son corps,
+comme si, brutalement, l'on e&ucirc;t d&eacute;shabill&eacute; l&agrave; toute sa nudit&eacute; de vierge.
+Elle &eacute;tait surtout bless&eacute;e par l'emportement de la peinture, si rude
+qu'elle s'en trouvait violent&eacute;e, la chair meurtrie. Cette peinture, elle
+ne la comprenait pas, elle la jugeait ex&eacute;crable, elle se sentait contre
+elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.</p>
+
+<p>Elle se mit debout, elle r&eacute;p&eacute;ta d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'en vais.&raquo; Claude la suivait des yeux, &eacute;tonn&eacute; et chagrin&eacute; de ce
+changement brusque.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, si vite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on m'attend. Adieu!&raquo; Et elle &eacute;tait &agrave; la porte d&eacute;j&agrave;, lorsqu'il
+put lui prendre la main. Il osa lui demander:</p>
+
+<p>&laquo;Quand vous reverrai-je?&raquo; Sa petite main mollissait dans la sienne. Un
+moment, elle parut h&eacute;sitante.</p>
+
+<p>&laquo;Mais je ne sais pas. Je suis si occup&eacute;e!&raquo; Puis, elle se d&eacute;gagea, elle
+s'en alla, en disant tr&egrave;s vite:</p>
+
+<p>&laquo;Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!&raquo; Claude &eacute;tait rest&eacute;
+plant&eacute; sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite
+r&eacute;serve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les
+bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste
+qui avait pu la blesser. La col&egrave;re le prenait &agrave; son tour, un juron jet&eacute;
+dans le vide, un terrible haussement d'&eacute;paules, comme pour se
+d&eacute;barrasser de cette pr&eacute;occupation imb&eacute;cile.</p>
+
+<p>Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de
+roses, d&eacute;bordant du pot &agrave; eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la
+pi&egrave;ce en &eacute;tait embaum&eacute;e; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce
+parfum.</p>
+
+<p>Deux nouveaux mois se pass&egrave;rent. Claude, les premiers jours, au moindre
+bruit, le matin lorsque M<sup>me</sup> Joseph lui apportait son d&eacute;jeuner ou des
+lettres, tournait vivement la t&ecirc;te, avait un geste involontaire de
+d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
+un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille &eacute;tait venue le demander
+vers cinq heures, il ne s'&eacute;tait calm&eacute; qu'en reconnaissant un mod&egrave;le, Zo&eacute;
+Pi&eacute;defer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait
+eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence
+de th&eacute;ories telle que ses amis eux-m&ecirc;mes n'osaient le contrarier. Il
+balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on
+devait &eacute;gorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette
+fi&egrave;vre chaude, il &eacute;tait tomb&eacute; dans un abominable d&eacute;sespoir, une semaine
+d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, &agrave; se croire
+frapp&eacute; de stupidit&eacute;. Et il se remettait, il avait repris son train
+habituel, sa lutte r&eacute;sign&eacute;e et solitaire contre son tableau, lorsque,
+par une matin&eacute;e brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa
+rapidement sa palette.</p>
+
+<p>On n'avait pas frapp&eacute;, mais il venait de reconna&icirc;tre un pas qui montait.
+Il ouvrit, et elle entra. C'&eacute;tait elle enfin.</p>
+
+<p>Christine, ce jour-l&agrave;, portait un large manteau de laine grise qui
+l'enveloppait tout enti&egrave;re. Son petit chapeau de velours &eacute;tait sombre,
+et le brouillard du dehors avait emperl&eacute; sa voilette de dentelle noire.
+Mais il la trouva tr&egrave;s gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle
+s'excusa d'avoir tard&eacute; si longtemps &agrave; revenir; et elle souriait de son
+air franc, elle avouait qu'elle avait h&eacute;sit&eacute;, qu'elle avait bien failli
+ne plus vouloir: oui, des id&eacute;es &agrave; elle, des choses qu'il devait
+comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas &agrave; comprendre,
+puisqu'elle &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Cela suffisait qu'elle ne f&ucirc;t point f&acirc;ch&eacute;e, qu'elle consentit &agrave; monter
+de temps &agrave; autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication,
+chacun garda le tourment et le combat des jours pass&eacute;s. Pendant pr&egrave;s
+d'une heure, ils caus&egrave;rent, tr&egrave;s d'accord, sans rien de cach&eacute; ni
+d'hostile d&eacute;sormais, comme si l'entente s'&eacute;tait faite &agrave; leur insu, loin
+l'un de l'autre. Elle ne sembla m&ecirc;me pas voir les esquisses et les
+&eacute;tudes des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la
+figure de femme nue, couch&eacute;e dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil.
+Non, ce n'&eacute;tait pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son
+corps: comment avait-elle pu se reconna&icirc;tre dans cet &eacute;pouvantable g&acirc;chis
+de couleurs? Et son amiti&eacute; s'attendrit d'une pointe de piti&eacute; pour ce
+brave gar&ccedil;on, qui ne faisait pas m&ecirc;me ressemblant. Au d&eacute;part, sur le
+seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, je reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. &Agrave; jeudi.&raquo; Le jeudi,
+elle reparut, tr&egrave;s exacte. Et, d&egrave;s lors, elle ne cessa plus de venir,
+une fois par semaine, d'abord sans date r&eacute;guli&egrave;re, au hasard de ses
+jours libres; puis, elle choisit le lundi, M<sup>me</sup> Vanzade lui ayant accord&eacute;
+ce jour-l&agrave;, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Elle devait &ecirc;tre rentr&eacute;e &agrave; onze heures, elle se h&acirc;tait &agrave; pied, elle
+arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de
+Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre &agrave;
+f&eacute;vrier, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les
+brouillards de la Seine, sous les p&acirc;les soleils qui atti&eacute;dissaient les
+quais.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, d&egrave;s le deuxi&egrave;me mois, elle arriva parfois &agrave; l'improviste, un autre
+jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et
+elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le
+temps de se dire bonjour: d&eacute;j&agrave;, elle redescendait l'escalier, en criant
+bonsoir.</p>
+
+<p>Maintenant, Claude commen&ccedil;ait &agrave; conna&icirc;tre Christine.</p>
+
+<p>Dans son &eacute;ternelle m&eacute;fiance de la femme, un soup&ccedil;on lui &eacute;tait rest&eacute;,
+l'id&eacute;e d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire
+clair de la jeune fille, avaient tout emport&eacute;, il la sentait d'une
+innocence de grande enfant. D&egrave;s qu'elle arrivait, sans un embarras, &agrave;
+l'aise comme chez un ami, c'&eacute;tait pour bavarder, d'un flot intarissable.
+Vingt fois, elle lui avait racont&eacute; son enfance &agrave; Clermont, et elle y
+revenait toujours. Le soir o&ugrave; son p&egrave;re, le capitaine Hallegrain, avait
+eu sa derni&egrave;re attaque, foudroy&eacute;, tomb&eacute; de son fauteuil ainsi qu'une
+masse, sa m&egrave;re et elle &eacute;taient &agrave; l'&eacute;glise. Elle se rappelait
+parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine tr&egrave;s gros,
+tr&egrave;s fort, allong&eacute; sur un matelas, avec sa m&acirc;choire inf&eacute;rieure qui
+avan&ccedil;ait; si bien que, dans sa m&eacute;moire de gamine, elle ne pouvait le
+revoir autrement. Elle aussi avait cette m&acirc;choire-l&agrave;, sa m&egrave;re lui
+criait, quand elle ne savait de quelle fa&ccedil;on la dompter: &laquo;Ah! menton de
+galoche, tu te mangeras le sang comme ton p&egrave;re!&raquo; Pauvre m&egrave;re!
+l'avait-elle assez &eacute;tourdie de ses jeux violents, de ses crises folles
+de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
+la m&ecirc;me fen&ecirc;tre, petite, fluette, peignant sans bruit ses &eacute;ventails,
+avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui
+disait parfois, &agrave; la ch&egrave;re femme, voulant lui faire plaisir: &laquo;Elle a vos
+yeux.&raquo; Et elle souriait, elle &eacute;tait heureuse d'&ecirc;tre au moins pour ce
+coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari,
+elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la
+pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait &agrave;
+peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq ann&eacute;es, celle-ci avait vu sa
+m&egrave;re p&acirc;lir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'&agrave; n'&ecirc;tre
+plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas &eacute;t&eacute; tr&egrave;s
+sage, la d&eacute;sesp&eacute;rant par son manque d'application au travail,
+recommen&ccedil;ant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bient&ocirc;t
+&agrave; gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgr&eacute; son
+effort, elle tombait malade d&egrave;s qu'elle restait tranquille. Alors, un
+matin, sa m&egrave;re n'avait pu se lever, et elle &eacute;tait morte, la voix
+&eacute;teinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi
+pr&eacute;sente, morte d&eacute;j&agrave;, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fix&eacute;s
+sur elle.</p>
+
+<p>D'autres fois, Christine, questionn&eacute;e par Claude sur Clermont, oubliait
+tout ce deuil, pour l&acirc;cher les gais souvenirs. Elle riait &agrave; belles dents
+de leur campement, rue de l'&Eacute;clache, elle, n&eacute;e &agrave; Strasbourg, le p&egrave;re
+Gascon, la m&egrave;re Parisienne, tous les trois jet&eacute;s dans cette Auvergne,
+qu'ils abominaient. La rue de l'&Eacute;clache, qui descend au Jardin des
+Plantes, &eacute;troite et humide, &eacute;tait d'une m&eacute;lancolie de caveau; pas une
+boutique, jamais un passant, rien que les fa&ccedil;ades mornes, aux volets
+toujours ferm&eacute;s; mais, vers le midi, dominant des cours int&eacute;rieures, les
+fen&ecirc;tres de leur logement avaient la joie du grand soleil. M&ecirc;me la salle
+&agrave; manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont
+les arcades &eacute;taient garnies d'une glycine g&eacute;ante, qui les enfouissait
+dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord pr&egrave;s de son p&egrave;re
+infirme, ensuite clo&icirc;tr&eacute;e avec sa m&egrave;re que la moindre sortie &eacute;puisait;
+elle ignorait si compl&egrave;tement la ville et les environs, qu'elle et
+Claude finissaient par s'&eacute;gayer lorsqu'elle accueillait ses questions
+d'un &eacute;ternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des
+montagnes d'un c&ocirc;t&eacute;, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, &agrave;
+l'infini; mais on n'y allait pas, c'&eacute;tait trop loin. Elle reconnaissait
+seulement le Puy-de-D&ocirc;me, tout rond, pareil &agrave; une bosse. Dans la ville,
+elle se serait rendue &agrave; la cath&eacute;drale, les yeux ferm&eacute;s: on faisait le
+tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait
+point lui en demander davantage, le reste s'enchev&ecirc;trait, des ruelles et
+des boulevards en pente, une cit&eacute; de lave noire qui d&eacute;valait, o&ugrave; les
+pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables &eacute;clats
+de foudre. Oh! les orages de l&agrave;-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa
+chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du mus&eacute;e &eacute;tait toujours
+en feu. Elle avait, dans la salle &agrave; manger qui servait aussi de salon,
+une fen&ecirc;tre &agrave; elle, une profonde embrasure, grande comme une pi&egrave;ce, o&ugrave;
+se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que sa m&egrave;re lui avait appris &agrave; lire; c'&eacute;tait l&agrave; que, plus
+tard, elle s'endormait en &eacute;coutant ses professeurs, tellement la fatigue
+des le&ccedil;ons l'&eacute;tourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son
+ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire
+seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une
+musicienne fameuse qui en &eacute;tait rest&eacute;e aux Petits bateaux; une
+aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
+&eacute;taient trop difficiles &agrave; imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze
+mois qu'elle avait pass&eacute;s &agrave; la Visitation, apr&egrave;s la mort de sa m&egrave;re, un
+grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les
+histoires de bonnes s&oelig;urs ne tarissaient plus, des jalousies, des
+niaiseries, des innocences &agrave; faire trembler. Elle devait entrer en
+religion, elle suffoquait &agrave; l'&eacute;glise. Tout lui semblait fini, lorsque la
+sup&eacute;rieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-m&ecirc;me d&eacute;tourn&eacute;e du clo&icirc;tre,
+en lui procurant cette place chez M<sup>me</sup> Vanzade. Une surprise lui en
+restait, comment la m&egrave;re des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en
+elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle &eacute;tait en effet tomb&eacute;e &agrave;
+une compl&egrave;te indiff&eacute;rence religieuse.</p>
+
+<p>Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient &eacute;puis&eacute;s, Claude
+voulait savoir quelle &eacute;tait sa vie chez M<sup>me</sup> Vanzade; et, chaque semaine,
+elle lui donnait de nouveaux d&eacute;tails. Dans le petit h&ocirc;tel de Passy,
+silencieux et ferm&eacute;, l'existence passait r&eacute;guli&egrave;re, avec le tic-tac
+affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisini&egrave;re
+et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille,
+traversaient seuls les pi&egrave;ces vides, sans un bruit de leurs pantoufles,
+d'un pas de fant&ocirc;mes. Parfois, de loin en loin, venait une visite,
+quelque g&eacute;n&eacute;ral octog&eacute;naire, si dess&eacute;ch&eacute;, qu'il pesait &agrave; peine sur les
+tapis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de
+veilleuse, &agrave; travers les lames des persiennes.</p>
+
+<p>Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait
+plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire
+des livres de pi&eacute;t&eacute;, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme
+elles pesaient &agrave; la jeune fille! Si elle avait su un m&eacute;tier, avec quelle
+joie elle aurait coup&eacute; des robes, &eacute;pingl&eacute; des chapeaux, gaufr&eacute; des
+p&eacute;tales de fleurs! Dire qu'elle n'&eacute;tait capable de rien, qu'elle avait
+tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'&eacute;toffe d'une fille &agrave;
+gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure
+close, rigide, qui sentait la mort; elle &eacute;tait reprise des
+&eacute;tourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au
+travail, pour faire plaisir &agrave; sa m&egrave;re; une r&eacute;bellion de son sang la
+soulevait, elle aurait cri&eacute; et saut&eacute;, ivre du besoin de vivre. Mais
+Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui
+ordonnant de longues promenades, qu'elle &eacute;tait pleine de remords,
+lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du
+bois de Boulogne, inventer une c&eacute;r&eacute;monie &agrave; l'&eacute;glise, o&ugrave; elle ne mettait
+plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait &eacute;prouver pour elle une
+tendresse plus grande; c'&eacute;taient sans cesse des cadeaux, une robe de
+soie, une petite montre ancienne, jusqu'&agrave; du linge; et elle-m&ecirc;me aimait
+beaucoup Madame, elle avait pleur&eacute; un soir que celle-ci l'appelait sa
+fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le c&oelig;ur noy&eacute; de
+piti&eacute;, &agrave; la voir si vieille et si infirme.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! dit Claude un matin, vous serez r&eacute;compens&eacute;e, elle vous fera son
+h&eacute;riti&egrave;re.&raquo; Christine demeura saisie.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...</p>
+
+<p>Non, non, je n'y ai jamais song&eacute;, je ne veux pas, qu'est-ce que je
+deviendrais?&raquo; Claude s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;, et il ajouta d'une voix brusque:</p>
+
+<p>&laquo;Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous
+mariera.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ce mot, elle l'interrompit d'un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Avec un de ses vieux amis, le g&eacute;n&eacute;ral qui a un menton en argent... Ah!
+la bonne folie!&raquo; Tous deux en restaient &agrave; une camaraderie de vieilles
+connaissances. Il &eacute;tait presque aussi neuf qu'elle en toutes choses,
+n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du r&eacute;el, dans
+des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et tr&egrave;s simple, &agrave;
+elle comme &agrave; lui, de se voir de la sorte en secret, par amiti&eacute;, sans
+autre galanterie qu'une poign&eacute;e de main &agrave; l'arriv&eacute;e et qu'une poign&eacute;e de
+main au d&eacute;part. Lui, ne se questionnait m&ecirc;me plus sur ce qu'elle pouvait
+savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle
+honn&ecirc;te; et c'&eacute;tait elle qui le sentait timide, qui le regardait
+fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble &eacute;tonn&eacute; de la
+passion qui s'ignore. Mais rien encore de br&ucirc;lant ni d'agit&eacute; ne g&acirc;tait
+le plaisir qu'ils &eacute;prouvaient &agrave; &ecirc;tre ensemble.</p>
+
+<p>Leurs mains demeuraient fra&icirc;ches, ils parlaient de tout gaiement, ils se
+disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se f&acirc;cher. Seulement,
+cette amiti&eacute; devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans
+l'autre.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Christine &eacute;tait l&agrave;, Claude enlevait la clef de la porte.
+Elle-m&ecirc;me l'exigeait: de cette fa&ccedil;on, personne ne viendrait les
+d&eacute;ranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de
+l'atelier, elle y semblait chez elle. Une id&eacute;e d'y mettre un peu d'ordre
+la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil
+abandon; mais ce n'&eacute;tait point besogne facile, le peintre d&eacute;fendait &agrave;
+M<sup>me</sup> Joseph de balayer, de peur que la poussi&egrave;re ne couvr&icirc;t ses toiles
+fra&icirc;ches; et, les premi&egrave;res fois, lorsque son amie tentait un bout de
+nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. &Agrave; quoi bon
+changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir
+sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle
+paraissait si heureuse de jouer &agrave; la m&eacute;nag&egrave;re, qu'il avait fini par la
+laisser libre. Maintenant, &agrave; peine arriv&eacute;e, d&eacute;gant&eacute;e, la jupe &eacute;pingl&eacute;e
+pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pi&egrave;ce
+en trois tours. Devant le po&ecirc;le, on ne voyait plus un tas de cendre
+accumul&eacute;e; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan &eacute;tait
+bross&eacute;, l'armoire frott&eacute;e et luisante, la table de sapin d&eacute;sencombr&eacute;e de
+la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises
+pos&eacute;es en belle sym&eacute;trie, des chevalets boiteux appuy&eacute;s aux murs, le
+coucou &eacute;norme, &eacute;panouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre
+d'un tic-tac plus sonore. C'&eacute;tait magnifique, on n'aurait pas reconnu la
+pi&egrave;ce. Lui, stup&eacute;fait, la regardait aller, venir, tourner en chantant.
+&Eacute;tait-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intol&eacute;rables, au
+moindre travail? Mais elle riait: le travail de t&ecirc;te, oui; tandis que le
+travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la
+redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une d&eacute;pravation,
+son go&ucirc;t pour les soins bas du m&eacute;nage, ce go&ucirc;t qui d&eacute;sesp&eacute;rait sa m&egrave;re,
+dont l'id&eacute;al d'&eacute;ducation &eacute;tait l'art d'agr&eacute;ment, l'institutrice aux
+mains fines, ne touchant &agrave; rien. Aussi que de remontrances, quand on la
+surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant &agrave; la cuisini&egrave;re
+avec d&eacute;lices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la
+poussi&egrave;re, chez M<sup>me</sup> Vanzade, elle se serait moins ennuy&eacute;e. Seulement,
+qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus &eacute;t&eacute; une dame.</p>
+
+<p>Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essouffl&eacute;e de tant
+d'exercice, avec des yeux de p&eacute;cheresse qui mord au fruit d&eacute;fendu.</p>
+
+<p>Claude, &agrave; cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme.
+Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois
+de recoudre un poignet arrach&eacute;, un pan de veston d&eacute;chir&eacute;. D'elle-m&ecirc;me,
+elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'&eacute;tait plus sa
+belle flamme de m&eacute;nag&egrave;re qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
+tenait son aiguille en fille &eacute;lev&eacute;e dans le m&eacute;pris de la couture. Puis,
+cette immobilit&eacute;, cette attention, ces petits points &agrave; soigner un par un
+l'exasp&eacute;raient. L'atelier reluisait de propret&eacute;, comme un salon; mais
+Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils
+trouvaient &ccedil;a dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Quels mois heureux ils pass&egrave;rent, ces quatre mois de gel&eacute;e et de pluie,
+dans l'atelier o&ugrave; le po&ecirc;le rouge ronflait comme un tuyau d'orgue!
+L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits
+voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie
+vitr&eacute;e, ils souriaient d'avoir chaud et d'&ecirc;tre perdus ainsi, au milieu
+de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin
+&eacute;troit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle
+avait voulu s'en aller seule, tourment&eacute;e de la honte d'&ecirc;tre vue dehors
+au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il
+fallut bien qu'elle le laiss&acirc;t descendre avec un parapluie; et, l'averse
+ayant cess&eacute; tout de suite, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du pont Louis-Philippe, elle
+l'avait renvoy&eacute;, ils &eacute;taient seulement rest&eacute;s quelques minutes devant le
+parapet, &agrave; regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel
+libre. En bas, contre les pav&eacute;s du port, les grandes roues pleines de
+pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serr&eacute;es que des planches, entre
+elles, faisaient des sentiers, o&ugrave; couraient des enfants et des femmes;
+et ils s'amus&egrave;rent de cet &eacute;croulement de fruits, des tas &eacute;normes qui
+encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient; tandis qu'une
+odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation,
+s'exhalait avec le souffle humide de la rivi&egrave;re. La semaine suivante,
+comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des
+quais, autour de l'&icirc;le Saint-Louis, elle consentit &agrave; une promenade. Ils
+remont&egrave;rent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque
+pas, int&eacute;ress&eacute;s par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux
+grin&ccedil;aient, le bateau-lavoir secou&eacute; d'un bruit de querelles, une grue,
+l&agrave;-bas, en train de d&eacute;charger un chaland. Elle, surtout, s'&eacute;tonnait:
+&eacute;tait-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai
+Henri IV, avec sa berge immense, sa plage o&ugrave; des bandes d'enfants et de
+chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de
+ville peupl&eacute;e et active f&ucirc;t l'horizon de cit&eacute; maudite, aper&ccedil;u dans un
+&eacute;claboussement de sang, la nuit de son arriv&eacute;e? Ensuite, ils tourn&egrave;rent
+la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du d&eacute;sert et du
+silence que de vieux h&ocirc;tels semblent mettre l&agrave;; ils regard&egrave;rent l'eau
+bouillonner &agrave; travers la for&ecirc;t des charpentes de l'Estacade, ils
+revinrent en suivant le quai de B&eacute;thune et le quai d'Orl&eacute;ans, rapproch&eacute;s
+par l'&eacute;largissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant
+cette coul&eacute;e &eacute;norme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin
+des Plantes. Dans le ciel p&acirc;le, des d&ocirc;mes de monuments bleuissaient.
+Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame
+qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et
+accroupie entre ses arcs-boutants, pareils &agrave; des pattes au repos,
+domin&eacute;e par la double t&ecirc;te de ses tours, au-dessus de sa longue &eacute;chine
+de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-l&agrave;, ce fut la pointe
+occidentale de l'&icirc;le, cette proue de navire continuellement &agrave; l'ancre,
+qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais
+l'atteindre. Ils descendirent un escalier tr&egrave;s raide, ils d&eacute;couvrirent
+une berge solitaire, plant&eacute;e de grands arbres: et c'&eacute;tait un refuge
+d&eacute;licieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les
+quais, sur les ponts, pendant qu'ils go&ucirc;taient au bord de l'eau la joie
+d'&ecirc;tre seuls, ignor&eacute;s de tous. D&egrave;s lors, cette berge fut leur coin de
+campagne, le pays de plein air o&ugrave; ils profitaient des heures de soleil,
+quand la grosse chaleur de l'atelier, o&ugrave; le po&ecirc;le rouge ronflait, les
+suffoquait et commen&ccedil;ait &agrave; chauffer leurs mains d'une fi&egrave;vre dont ils
+avaient peur.</p>
+
+<p>Cependant, jusque-l&agrave;, Christine refusait de se laisser accompagner plus
+loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle cong&eacute;diait toujours Claude,
+comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, e&ucirc;t commenc&eacute;
+&agrave; cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy &eacute;tait
+si loin, et elle s'ennuyait tant &agrave; faire seule une course pareille, que
+peu &agrave; peu elle c&eacute;da, lui permettant d'abord de pousser jusqu'&agrave; l'H&ocirc;tel
+de ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle
+oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus, bras
+dessous, comme un jeune m&eacute;nage; et cette promenade sans cesse r&eacute;p&eacute;t&eacute;e,
+cette marche lente sur le m&ecirc;me trottoir, du c&ocirc;t&eacute; de l'eau, avait pris un
+charme infini, une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais
+en &eacute;prouver de plus vive. Ils &eacute;taient l'un &agrave; l'autre, profond&eacute;ment, sans
+s'&ecirc;tre donn&eacute;s encore. Il semblait que l'&acirc;me de la grande ville, montant
+du fleuve, les envelopp&acirc;t de toutes les tendresses qui avaient battu
+dans ces vieilles pierres, au travers des &acirc;ges.</p>
+
+<p>Depuis les grands froids de d&eacute;cembre, Christine ne venait plus que
+l'apr&egrave;s-midi; et c'&eacute;tait vers quatre heures, lorsque le soleil
+d&eacute;clinait, que Claude la reconduisait &agrave; son bras. Par les jours de ciel
+clair, d&egrave;s qu'ils d&eacute;bouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trou&eacute;e
+des quais, immense &agrave; l'infini, se d&eacute;roulait. D'un bout &agrave; l'autre, le
+soleil oblique chauffait d'une poussi&egrave;re d'or les maisons de la rive
+droite; tandis que la rive gauche, les &icirc;les, les &eacute;difices se d&eacute;coupaient
+en une ligne noire, sur la gloire enflamm&eacute;e du couchant. Enfin cette
+marche &eacute;clatante et cette marge sombre, la Seine paillet&eacute;e luisait,
+coup&eacute;e des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont
+Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au Change,
+puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au-del&agrave; de son
+ombre, un vif coup de lumi&egrave;re, une eau de satin bleu, blanchissant dans
+un reflet de miroir; et, pendant que les d&eacute;coupures cr&eacute;pusculaires de
+gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de
+Justice, charbonn&eacute;es durement sur le vide, une courbe molle
+s'arrondissait &agrave; droite dans la clart&eacute;, si allong&eacute;e et si perdue, que le
+pavillon de Flore, tout l&agrave;-bas, qui s'avan&ccedil;ait comme une citadelle, &agrave;
+l'extr&ecirc;me pointe, semblait un ch&acirc;teau du r&ecirc;ve, bleu&acirc;tre, l&eacute;ger et
+tremblant, au milieu des fum&eacute;es roses de l'horizon. Mais eux; baign&eacute;s de
+soleil sous les platanes sans feuilles, d&eacute;tournaient les yeux de cet
+&eacute;blouissement, s'&eacute;gayaient &agrave; certains coins, toujours les m&ecirc;mes, un
+surtout, le p&acirc;t&eacute; de maisons tr&egrave;s vieilles, au-dessus du Mail; en bas, de
+petites boutiques de quincaillerie et d'articles de p&ecirc;che &agrave; un &eacute;tage,
+surmont&eacute;es de terrasses, fleuries de lauriers et de vignes vierges, et,
+par-derri&egrave;re, des maisons plus hautes, d&eacute;labr&eacute;es, &eacute;talant des linges aux
+fen&ecirc;tres, tout un entassement de constructions baroques, un
+enchev&ecirc;trement de planches et de ma&ccedil;onneries, de murs croulants et de
+jardins suspendus, o&ugrave; des boules de verre allumaient des &eacute;toiles. Ils
+marchaient, ils d&eacute;laissaient bient&ocirc;t les grands b&acirc;timents qui suivaient,
+la caserne, l'H&ocirc;tel de ville, pour s'int&eacute;resser, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+fleuve, &agrave; la cit&eacute;, serr&eacute;e dans ses murailles droites et lisses, sans
+berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame,
+resplendissantes, &eacute;taient comme dor&eacute;es &agrave; neuf. Des bo&icirc;tes de
+bouquinistes commen&ccedil;aient &agrave; envahir les parapets; une p&eacute;niche, charg&eacute;e
+de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont
+Notre-Dame. Et l&agrave;, les jours de march&eacute; aux fleurs, malgr&eacute; la rudesse de
+la saison, ils s'arr&ecirc;taient &agrave; respirer les premi&egrave;res violettes et les
+girofl&eacute;es h&acirc;tives. Sur la gauche, cependant, la rive se d&eacute;couvrait et se
+prolongeait: au-del&agrave; des poivri&egrave;res du Palais de Justice, avaient paru
+les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu'&agrave; la touffe
+d'arbres du terre-plein; puis, &agrave; mesure qu'ils avan&ccedil;aient, d'autres
+quais sortaient de la brume, tr&egrave;s loin, le quai Voltaire, le quai
+Malaquais, la coupole de l'Institut, le b&acirc;timent carr&eacute; de la Monnaie,
+une longue barre grise de fa&ccedil;ades dont on ne distinguait m&ecirc;me pas les
+fen&ecirc;tres, un promontoire de toitures que les poteries des chemin&eacute;es
+faisaient ressembler &agrave; une falaise rocheuse, s'enfon&ccedil;ant au milieu d'une
+mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait
+du r&ecirc;ve, se solidifiait dans la flamb&eacute;e derni&egrave;re de l'astre. Alors, &agrave;
+droite, &agrave; gauche, aux deux bords de l'eau, c'&eacute;taient les profondes
+perspectives du boulevard S&eacute;bastopol et du boulevard du Palais;
+c'&eacute;taient les b&acirc;tisses neuves du quai de la M&eacute;gisserie, la nouvelle
+pr&eacute;fecture de police en face, le vieux Pont-Neuf, avec la tache d'encre
+de sa statue; c'&eacute;taient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond,
+par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de S&egrave;vres, la
+campagne noy&eacute;e d'un ruissellement de rayons. Jamais Claude n'allait plus
+loin, Christine toujours l'arr&ecirc;tait avant le Pont-Royal, pr&egrave;s des grands
+arbres des bains Vigier; et, quand ils se retournaient pour &eacute;changer
+encore une poign&eacute;e de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils
+regardaient en arri&egrave;re, ils retrouvaient &agrave; l'autre horizon l'&icirc;le
+Saint-Louis, d'o&ugrave; ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit
+gagnait d&eacute;j&agrave;, sous le ciel ardois&eacute; de l'orient.</p>
+
+<p>Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces fl&acirc;neries de
+chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaiet&eacute; vibrante
+des quais, la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant,
+l'amusement des boutiques chaudes comme des serres, et les fleurs en pot
+de grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce
+tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'&eacute;ternelle
+jeunesse des villes. Tandis qu'ils avan&ccedil;aient, la braise ardente du
+couchant s'empourprait &agrave; leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des
+maisons; et l'astre semblait les attendre, s'inclinait &agrave; mesure, roulait
+lentement vers les toits lointains, d&egrave;s qu'ils avaient d&eacute;pass&eacute; le pont
+Notre-Dame, en face du fleuve &eacute;largi. Dans aucune futaie s&eacute;culaire, sur
+aucune route de montagne, par les prairies d'aucune plaine, il n'y aura
+jamais des fins de jour aussi triomphales que derri&egrave;re la coupole de
+l'Institut.</p>
+
+<p>C'est Paris qui s'endort dans sa gloire. &Agrave; chacune de leurs promenades,
+l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers
+&agrave; cette couronne de flammes. Un soir qu'une averse venait de les
+surprendre, le soleil, reparaissant derri&egrave;re la pluie, alluma la nu&eacute;e
+tout enti&egrave;re, et il n'y eut plus sur leurs t&ecirc;tes que cette poussi&egrave;re
+d'eau embras&eacute;e, qui s'irisait de bleu et de rose.</p>
+
+<p>Les jours de ciel pur, au contraire, le soleil, pareil &agrave; une boule de
+feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un
+instant, la coupole noire de l'Institut l'&eacute;cornait, comme une lune &agrave; son
+d&eacute;clin; puis, la boule se viola&ccedil;ait, se noyait au tond du lac devenu
+sanglant.</p>
+
+<p>D&eacute;s f&eacute;vrier, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine,
+qui semblait bouillonner &agrave; l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge.
+Mais les grands d&eacute;cors, les grandes f&eacute;eries de l'espace ne flambaient
+que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'&eacute;taient
+des mers de soufre battant des rochers de corail, c'&eacute;taient des palais
+et des tours, des architectures entass&eacute;es, br&ucirc;lant, s'&eacute;croulant, l&acirc;chant
+par leurs br&egrave;ches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup,
+l'astre, disparu d&eacute;j&agrave;, couch&eacute; derri&egrave;re un voile de vapeurs, per&ccedil;ait ce
+rempart d'une telle pouss&eacute;e de lumi&egrave;re, que des traits d'&eacute;tincelles
+jaillissaient, partaient d'un bout du ciel &agrave; l'autre, visibles, ainsi
+qu'une vol&eacute;e de fl&egrave;ches d'or. Et le cr&eacute;puscule se faisait, et ils se
+quittaient avec ce dernier &eacute;blouissement dans les yeux, ils sentaient ce
+Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient &eacute;puiser, &agrave;
+toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux
+parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait,
+sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on p&ucirc;t les
+rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi,
+&eacute;ternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un
+petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa
+connaissance. Il &eacute;tait travaill&eacute; d'une pudeur, l'id&eacute;e qu'on pourrait
+d&eacute;visager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-&ecirc;tre, lui causait
+un insupportable malaise. Et, ce jour-l&agrave; justement, comme elle se
+serrait &agrave; son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba
+sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible
+de les &eacute;viter, on &eacute;tait presque face &agrave; face; d'ailleurs, ses amis
+l'avaient aper&ccedil;u sans doute, car ils souriaient. Tr&egrave;s p&acirc;le, il avan&ccedil;ait
+toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement
+vers lui; mais d&eacute;j&agrave; Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils pass&egrave;rent d'un
+air indiff&eacute;rent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans m&ecirc;me se
+retourner. Tous deux venaient de reconna&icirc;tre l'original de cette t&ecirc;te au
+pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine,
+tr&egrave;s gaie, n'avait rien remarqu&eacute;. Claude, le c&oelig;ur battant &agrave; grands
+coups, lui r&eacute;pondait par des mots &eacute;trangl&eacute;s, touch&eacute; aux larmes,
+d&eacute;bordant de gratitude pour la discr&eacute;tion de ses deux vieux compagnons.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques jours de l&agrave;, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas
+Christine, et il avait donn&eacute; rendez-vous &agrave; Sandoz; puis, comme elle
+&eacute;tait mont&eacute;e en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui
+les ravissaient, ils venaient &agrave; leur habitude de retirer la clef,
+lorsqu'on frappa du poing, famili&egrave;rement. Tout de suite, lui reconnut
+cette fa&ccedil;on de s'annoncer, si boulevers&eacute; de l'aventure, qu'il en
+renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas r&eacute;pondre. Mais elle
+&eacute;tait devenue bl&ecirc;me, elle le suppliait d'un geste &eacute;perdu, et il demeura
+immobile, l'haleine coup&eacute;e. Les coups continuaient dans la porte.</p>
+
+<p>Une voix cria: &laquo;Claude! Claude!&raquo; Lui, ne bougeait toujours point,
+combattu pourtant, les l&egrave;vres blanches, les yeux &agrave; terre. Un grand
+silence r&eacute;gna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de
+bois. Sa poitrine s'&eacute;tait gonfl&eacute;e d'une tristesse immense, il la sentait
+&eacute;clater de remords, &agrave; chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il
+e&ucirc;t reni&eacute; l'amiti&eacute; de toute sa jeunesse.</p>
+
+<p>Cependant, un apr&egrave;s-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps
+de murmurer avec d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&laquo;La clef est rest&eacute;e sur la porte!&raquo; En effet, Christine avait oubli&eacute; de
+la retirer. Elle s'effara, s'&eacute;lan&ccedil;a derri&egrave;re le paravent, tomba assise
+au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour &eacute;touffer le bruit de sa
+respiration.</p>
+
+<p>On tapait plus fort, des rires &eacute;clataient, le peintre dut crier:
+&laquo;Entrez!&raquo; Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment,
+introduisait Irma B&eacute;cot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait
+c&eacute;d&eacute;e; ou plut&ocirc;t il s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; &agrave; ce caprice, par crainte de la
+perdre tout &agrave; fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des
+ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque semaine elle
+d&eacute;m&eacute;nageait ses trois chemises, quitte &agrave; revenir pour une nuit, si le
+c&oelig;ur lui en disait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'am&egrave;ne&raquo;, expliqua
+le journaliste. Mais, sans attendre, elle se promenait, elle
+s'exclamait, tr&egrave;s libre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! que c'est dr&ocirc;le, ici!... Oh! quelle dr&ocirc;le de peinture!... Hein?
+soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir... Et o&ugrave;
+couchez-vous?&raquo;, Claude, anxieux d'inqui&eacute;tude, eut peur qu'elle
+n'&eacute;cart&acirc;t le paravent. Il s'imaginait Christine l&agrave; derri&egrave;re, il &eacute;tait
+d&eacute;sol&eacute; d&eacute;j&agrave; de ce qu'elle entendait.</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu
+ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'apr&egrave;s
+elle... Elle te posera tout ce que tu voudras, n'est-ce pas, ma ch&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi, tout de suite!&mdash;C'est que, dit le peintre embarrass&eacute;, mon
+tableau me prendra jusqu'au salon... Il y a l&agrave; une figure qui me donne
+un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacr&eacute;s mod&egrave;les!&raquo; Elle s'&eacute;tait
+plant&eacute;e devant la toile, elle levait son petit nez d'un air entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien, dites donc, si je pouvais
+vous &ecirc;tre utile?&raquo; Du coup, Jory s'enflamma.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! mais c'est une id&eacute;e! Toi qui cherches une belle fille, sans la
+trouver!... Elle va se d&eacute;faire. D&eacute;fais-toi, ma ch&eacute;rie, d&eacute;fais-toi un
+peu, pour qu'il voie.&raquo; D'une main, Irma d&eacute;noua vivement son chapeau, et
+elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgr&eacute; les refus
+&eacute;nergiques de Claude qui se d&eacute;battait comme si on l'e&ucirc;t violent&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du
+tout &ccedil;a, pas du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a fiche? dit-elle, vous verrez toujours.&raquo; Et Jory
+s'obstinait. &laquo;Laisse donc! c'est &agrave; elle que tu fais plaisir... Elle ne
+pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais &ccedil;a la r&eacute;gale, de se
+montrer. Elle vivrait sans chemise... D&eacute;fais-toi, ma ch&eacute;rie. Rien que
+la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges!&raquo; Enfin, Claude l'emp&ecirc;cha
+de se d&eacute;shabiller. Il b&eacute;gayait des excuses: plus tard, il serait tr&egrave;s
+heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achev&acirc;t de
+l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les &eacute;paules, en le
+regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant
+m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'&eacute;tait-il pas venu,
+l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait
+d'&ecirc;tre entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre
+Fagerolles et Mahoudeau, &agrave; propos de l'habit noir en sculpture!</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re, le dimanche d'auparavant, &eacute;tait sorti d'une audition de
+Wagner, avec un &oelig;il en compote. Lui, Jory, avait manqu&eacute; d'avoir un
+duel, au caf&eacute; Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour.
+C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les
+r&eacute;putations vol&eacute;es! La campagne contre le jury du Salon faisait un
+vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de
+l'id&eacute;al, qui emp&ecirc;cheraient la nature d'entrer.</p>
+
+<p>Claude l'&eacute;coutait, dans une impatience irrit&eacute;e. Il avait repris sa
+palette, il pi&eacute;tinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Tu d&eacute;sires travailler, nous te laissons.&raquo;</p>
+
+<p>Irma continuait &agrave; regarder le peintre, avec son vague sourire, &eacute;tonn&eacute;e
+de la b&ecirc;tise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourment&eacute;e
+maintenant du caprice de l'avoir, malgr&eacute; lui. C'&eacute;tait laid, son atelier,
+et lui-m&ecirc;me n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu?
+Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant d&eacute;j&agrave; sa
+fortune, dans le d&eacute;braill&eacute; de sa jeunesse. Et, &agrave; la porte, elle s'offrit
+une derni&egrave;re fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et
+enveloppante.</p>
+
+<p>&laquo;Quand vous voudrez.&raquo; Ils &eacute;taient partis, et Claude dut aller &eacute;carter le
+paravent; car, derri&egrave;re, Christine restait au bord du lit, comme sans
+force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle d&eacute;clara
+simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de
+suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses
+yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.</p>
+
+<p>Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de
+tableaux violents, &eacute;tait demeur&eacute; pour elle un malaise. Elle ne pouvait
+s'habituer aux nudit&eacute;s vraies des acad&eacute;mies, &agrave; la r&eacute;alit&eacute; crue des
+&eacute;tudes faites en Provence, bless&eacute;e, r&eacute;pugn&eacute;e. Surtout elle n'y
+comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre
+art, ces fines aquarelles de sa m&egrave;re, ces &eacute;ventails d'une d&eacute;licatesse
+de r&ecirc;ve, o&ugrave; des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleu&acirc;tres.
+Souvent encore, elle-m&ecirc;me s'amusait &agrave; de petits paysages d'&eacute;coli&egrave;re,
+deux ou trois motifs toujours r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, un lac avec une ruine, un moulin
+battant l'eau d'une rivi&egrave;re, un chalet et des sapins blancs de neige. Et
+elle s'&eacute;tonnait: &eacute;tait-ce possible qu'un gar&ccedil;on intelligent peign&icirc;t
+d'une fa&ccedil;on si d&eacute;raisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait
+pas seulement ces r&eacute;alit&eacute;s d'une hideur de monstres, elle les jugeait
+aussi en dehors de toute v&eacute;rit&eacute; permise. Enfin, il fallait &ecirc;tre fou.</p>
+
+<p>Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album
+de Clermont, dont elle lui avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'en &ecirc;tre longtemps d&eacute;fendue; elle l'apporta, flatt&eacute;e au fond,
+ayant la vive curiosit&eacute; de savoir ce qu'il dirait.</p>
+
+<p>Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la
+premi&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouvez &ccedil;a mauvais, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, r&eacute;pondit-il, c'est innocent.&raquo; Le mot la froissa, malgr&eacute; le
+ton bonhomme qui le rendait aimable.</p>
+
+<p>&laquo;Dame! j'ai eu si peu de le&ccedil;ons de maman!... Moi, j'aime que ce soit
+bien fait et que &ccedil;a plaise.&raquo; Alors, il &eacute;clata franchement de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqu&eacute;, vous pincez
+les l&egrave;vres, vous arrondissez des yeux de terreur... Ah! certes; ce
+n'est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes
+filles...</p>
+
+<p>Mais vous vous y accoutumerez, il n'y a l&agrave; qu'une &eacute;ducation de l'&oelig;il;
+et vous verrez que c'est tr&egrave;s sain et tr&egrave;s honn&ecirc;te, ce que je fais l&agrave;.&raquo;
+En effet, peu &agrave; peu, Christine s'accoutuma. La conviction artistique n'y
+entra pour rien d'abord, d'autant plus que Claude, avec son d&eacute;dain des
+jugements de la femme, ne l'endoctrinait pas, &eacute;vitant au contraire de
+parler art avec elle, comme s'il e&ucirc;t voulu se r&eacute;server cette passion de
+sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait.</p>
+
+<p>Seulement, elle glissait &agrave; l'habitude, elle finissait par &eacute;prouver de
+l'int&eacute;r&ecirc;t pour ces toiles abominables, en voyant quelle place souveraine
+elles tenaient dans l'existence du peintre. Ce fut sa premi&egrave;re &eacute;tape,
+elle s'attendrit de cette rage du travail, de ce don absolu de tout un
+&ecirc;tre: n'&eacute;tait-ce pas touchant? n'y avait-il pas l&agrave; quelque chose de tr&egrave;s
+bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le
+bouleversaient, &agrave; la suite d'une bonne s&eacute;ance ou d'une mauvaise, elle
+arriva d'elle-m&ecirc;me &agrave; se mettre de moiti&eacute; dans son effort. Elle
+s'attristait, si elle le trouvait triste; elle s'&eacute;gayait, quand il
+l'accueillait gaiement; et, d&egrave;s lors, ce fut sa pr&eacute;occupation: avait-il
+beaucoup travaill&eacute;? &eacute;tait-il content de ce qu'il avait fait, depuis leur
+derni&egrave;re entrevue? Au bout du deuxi&egrave;me mois, elle &eacute;tait conquise, elle
+se plantait devant les toiles, n'en avait plus peur, n'approuvait
+toujours pas beaucoup cette fa&ccedil;on de peindre, mais commen&ccedil;ait &agrave; r&eacute;p&eacute;ter
+des mots d'artiste, d&eacute;clarait &ccedil;a &laquo;vigoureux, cr&acirc;nement b&acirc;ti, bien dans la
+lumi&egrave;re&raquo;. Il lui semblait si bon, elle l'aimait tant, qu'apr&egrave;s l'avoir
+excus&eacute; de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait &agrave; leur
+d&eacute;couvrir des qualit&eacute;s pour les aimer aussi un peu.</p>
+
+<p>Cependant, il &eacute;tait un tableau, le grand, celui du prochain Salon,
+qu'elle fut longue &agrave; accepter. D&eacute;j&agrave; elle regardait, sans d&eacute;plaisir, les
+acad&eacute;mies de l'atelier Boutin et les &eacute;tudes de Plassans, qu'elle
+s'irritait encore contre la femme nue, couch&eacute;e dans l'herbe. C'&eacute;tait une
+rancune personnelle, la honte d'avoir cru un instant se reconna&icirc;tre, une
+sourde g&ecirc;ne en face de ce grand corps, qui continuait &agrave; la blesser, bien
+qu'elle y retrouv&acirc;t de moins en moins ses traits.</p>
+
+<p>D'abord, elle avait protest&eacute; en d&eacute;tournant les yeux.</p>
+
+<p>Maintenant, elle restait des minutes enti&egrave;res, les regards fixes, dans
+une contemplation muette. Comment donc sa ressemblance avait-elle
+disparu ainsi? &Agrave; mesure que le peintre s'acharnait, jamais content,
+revenant cent fois sur le m&ecirc;me morceau, cette ressemblance
+s'&eacute;vanouissait un peu chaque fois. Et, sans qu'elle p&ucirc;t analyser cela,
+sans qu'elle os&acirc;t m&ecirc;me se l'avouer, elle dont la pudeur s'&eacute;tait r&eacute;volt&eacute;e
+le premier jour, elle &eacute;prouvait un chagrin croissant &agrave; voir que rien
+d'elle ne demeurait plus. Leur amiti&eacute; lui paraissait en p&acirc;tir, elle se
+sentait moins pr&egrave;s de lui, &agrave; chaque trait qui s'effa&ccedil;ait. Ne l'aimait-il
+pas, qu'il la laissait ainsi sortir de son &oelig;uvre? et quelle &eacute;tait cette
+femme nouvelle, cette face inconnue et vague qui per&ccedil;ait sous la sienne?</p>
+
+<p>Claude, d&eacute;sol&eacute; d'avoir g&acirc;t&eacute; la t&ecirc;te, ne savait justement de quelle
+mani&egrave;re lui demander quelques heures de pose.</p>
+
+<p>Elle se serait simplement assise, il n'aurait pris que des indications.
+Mais il l'avait vue si f&acirc;ch&eacute;e, qu'il craignait de l'irriter encore.
+Apr&egrave;s s'&ecirc;tre promis de la supplier gaiement, il ne trouvait pas les
+mots, tout d'un coup honteux, comme s'il se f&ucirc;t agi d'une inconvenance.</p>
+
+<p>Un apr&egrave;s-midi, il la bouleversa par un de ses acc&egrave;s de col&egrave;re, dont il
+n'&eacute;tait pas le ma&icirc;tre, m&ecirc;me devant elle.</p>
+
+<p>Rien n'avait march&eacute;, cette semaine-l&agrave;. Il parlait de gratter sa toile,
+il se promenait furieusement, en l&acirc;chant des ruades dans les meubles.
+Tout d'un coup, il la saisit par les &eacute;paules et la posa sur le divan.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en prie, rendez-moi ce service, ou j'en cr&egrave;ve, parole
+d'honneur!&raquo; Effar&eacute;e, elle ne comprenait pas.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi, que voulez-vous?&raquo; Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses,
+elle ajouta &eacute;tourdiment:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui... pourquoi ne me l'avez-vous pas demand&eacute; plus t&ocirc;t?&raquo;,
+D'elle-m&ecirc;me, elle se renversa sur un coussin, elle glissa le bras sous
+la nuque. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite,
+l'avaient rendue grave; car elle ne se savait pas d&eacute;cid&eacute;e &agrave; cette chose,
+elle aurait bien jur&eacute; que jamais plus elle ne lui servirait de mod&egrave;le.</p>
+
+<p>Ravi, il cria:</p>
+
+<p>&laquo;Vrai! vous consentez!... Nom d'un chien! la sacr&eacute;e bonne femme que je
+vais b&acirc;tir avec vous!&raquo;</p>
+
+<p>De, nouveau, sans r&eacute;fl&eacute;chir, elle dit:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! la t&ecirc;te seulement!&raquo; Et lui, bredouilla, dans une h&acirc;te d'homme qui
+craint d'&ecirc;tre all&eacute; trop loin:</p>
+
+<p>&laquo;Bien s&ucirc;r, bien s&ucirc;r, seulement la t&ecirc;te!&raquo; Une g&ecirc;ne les rendit muets, il
+se mit &agrave; peindre, tandis que les yeux en l'air, immobile, elle restait
+troubl&eacute;e d'avoir l&acirc;ch&eacute; une pareille phrase. D&eacute;j&agrave;, sa complaisance
+l'emplissait de remords, comme si elle entrait dans quelque chose de
+coupable, en laissant donner sa ressemblance &agrave; cette nudit&eacute; de femme,
+&eacute;clatante sous le soleil.</p>
+
+<p>Claude, en deux s&eacute;ances, campa la t&ecirc;te. Il exultait de joie, il criait
+que c'&eacute;tait son meilleur morceau de peinture; et il avait raison, jamais
+il n'avait baign&eacute; dans de la vraie lumi&egrave;re, un visage plus vivant.
+Heureuse de le voir si heureux, Christine s'&eacute;tait &eacute;gay&eacute;e, elle aussi, au
+point de trouver sa t&ecirc;te tr&egrave;s bien, pas tr&egrave;s ressemblante toujours, mais
+d'une expression &eacute;tonnante. Ils rest&egrave;rent longtemps devant le tableau, &agrave;
+cligner les yeux, &agrave; se reculer jusqu'au mur. &laquo;Maintenant, dit-il enfin,
+je vais la b&acirc;cler avec un mod&egrave;le... Ah! cette gueuse, je la tiens
+donc!&raquo; Et, dans un acc&egrave;s de gaminerie, il empoigna la jeune fille, ils
+dans&egrave;rent ensemble ce qu'il appelait &laquo;le pas du triomphe&raquo;. Elle riait
+tr&egrave;s fort, adorant le jeu, n'&eacute;prouvant plus rien de son trouble, ni
+scrupules ni malaise.</p>
+
+<p>Mais, d&egrave;s la semaine suivante, Claude redevint sombre.</p>
+
+<p>Il avait choisi Zo&eacute; Pi&eacute;defer, pour poser le corps, et elle ne lui
+donnait pas ce qu'il voulait: la t&ecirc;te, si fine, disait-il, ne
+s'emmanchait point sur ces &eacute;paules canaille.</p>
+
+<p>Il s'obstina, pourtant, gratta, recommen&ccedil;a. Vers le milieu de janvier,
+pris de d&eacute;sespoir, il l&acirc;cha le tableau, le retourna contre le mur; puis,
+quinze jours plus tard, il s'y remit, avec un autre mod&egrave;le, la grande
+Judith, ce qui le for&ccedil;a &agrave; changer les tonalit&eacute;s. Les choses se
+g&acirc;t&egrave;rent encore, il fit revenir Zo&eacute;, ne sut plus o&ugrave; il allait, malade
+d'incertitude et d'angoisse. Et le pis &eacute;tait que la figure centrale
+seule l'enrageait ainsi, car le reste de l'&oelig;uvre, les arbres, les deux
+petites femmes, le monsieur en veston, termin&eacute;s, solides, le
+satisfaisaient pleinement. F&eacute;vrier s'achevait, il ne lui restait que
+quelques jours pour l'envoi au Salon, c'&eacute;tait un d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>Un soir, devant Christine, il jura, il l&acirc;cha ce cri de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, tonnerre de Dieu! est-ce qu'on plante la t&ecirc;te d'une femme sur le
+corps d'une autre!... Je devrais me couper la main.&raquo; Au fond de lui,
+maintenant, une pens&eacute;e unique montait: obtenir d'elle qu'elle consent&icirc;t
+&agrave; poser la figure enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Cela, lentement, avait germ&eacute;, d'abord un simple souhait vite &eacute;cart&eacute;
+comme absurde, puis une discussion muette, sans cesse reprise, enfin le
+d&eacute;sir net, aigu, sous le fouet de la n&eacute;cessit&eacute;. Cette gorge qu'il avait
+entrevue quelques minutes, le hantait d'un souvenir obs&eacute;dant. Il la
+revoyait dans sa fra&icirc;cheur de jeunesse, rayonnante, indispensable.</p>
+
+<p>S'il ne l'avait pas, autant valait-il renoncer au tableau, car aucune
+autre ne le contenterait. Lorsque, pendant des heures, tomb&eacute; sur une
+chaise, il se d&eacute;vorait d'impuissance &agrave; ne plus savoir o&ugrave; donner un coup
+de pinceau, il prenait des r&eacute;solutions h&eacute;ro&iuml;ques: d&egrave;s qu'elle entrerait,
+il lui dirait son tourment, en paroles si touchantes, qu'elle c&eacute;derait
+peut-&ecirc;tre. Mais elle arrivait, avec son rire de camarade, sa robe chaste
+qui ne livrait rien de son corps, et il perdait tout courage, il
+d&eacute;tournait les yeux, de peur qu'elle ne le surprit &agrave; chercher, sous le
+corsage, la ligne souple du torse. On ne pouvait exiger d'une amie un
+service pareil, jamais il n'en aurait l'audace.</p>
+
+<p>Et, pourtant, un soir, comme il s'appr&ecirc;tait &agrave; la reconduire et qu'elle
+remettait son chapeau, les bras en l'air, ils rest&egrave;rent deux secondes
+les yeux dans les yeux, lui fr&eacute;missant devant les pointes des seins
+relev&eacute;s qui crevaient l'&eacute;toffe, elle si brusquement s&eacute;rieuse, si p&acirc;le,
+qu'il se sentit devin&eacute;. Le long des quais, ils parl&egrave;rent &agrave; peine: cette
+chose demeura entre eux, pendant que le soleil se couchait, dans un ciel
+couleur de vieux cuivre. &Agrave; deux autres reprises, il lut, au fond de son
+regard, qu'elle savait sa continuelle pens&eacute;e. En effet, depuis qu'il y
+songeait, elle s'&eacute;tait mise &agrave; y songer aussi, malgr&eacute; elle, l'attention
+&eacute;veill&eacute;e par des allusions involontaires. Elle en fut effleur&eacute;e d'abord,
+elle dut s'y arr&ecirc;ter ensuite; mais elle ne croyait pas avoir &agrave; s'en
+d&eacute;fendre, car cela lui semblait hors de la vie, une de ces imaginations
+du sommeil dont on a honte. La peur m&ecirc;me qu'il os&acirc;t le demander ne lui
+vint pas: elle le connaissait bien &agrave; pr&eacute;sent, elle l'aurait fait taire
+d'un souffle, avant qu'il e&ucirc;t b&eacute;gay&eacute; les premiers mots, malgr&eacute; les
+&eacute;clats subits de ses col&egrave;res. C'&eacute;tait fou, simplement. Jamais, jamais;
+des jours s'&eacute;coul&egrave;rent; et, entre eux, l'id&eacute;e fixe grandissait. D&egrave;s
+qu'ils se trouvaient ensemble, ils ne pouvaient plus ne pas y penser.
+Ils n'en ouvraient point la bouche, mais leurs silences en &eacute;taient
+pleins; ils ne risquaient plus un geste, ils n'&eacute;changeaient plus un
+sourire, sans retrouver au fond cette chose impossible &agrave; dire tout haut,
+et dont ils d&eacute;bordaient. Bient&ocirc;t, rien d'autre ne resta dans leur vie de
+camarades. S'il la regardait, elle croyait se sentir d&eacute;shabiller par son
+regard; les mots innocents retentissaient en significations g&ecirc;nantes;
+chaque poign&eacute;e de main allait au-del&agrave;, du poignet, faisait couler un
+l&eacute;ger frisson le long du corps. Et ce qu'ils avaient &eacute;vit&eacute; jusque-l&agrave;, le
+trouble de leur liaison; l'&eacute;veil de l'homme et de la femme dans leur
+bonne amiti&eacute;, &eacute;clatait enfin, sous l'&eacute;vocation constante de cette nudit&eacute;
+vierge. Peu &agrave; peu, ils se d&eacute;couvraient une fi&egrave;vre secr&egrave;te, ignor&eacute;e
+d'eux-m&ecirc;mes. Des chaleurs leur montaient aux joues, ils rougissaient
+pour s'&ecirc;tre fr&ocirc;l&eacute;s du doigt. C'&eacute;tait d&eacute;sormais comme une excitation de
+chaque minute, fouettant leur sang; tandis que, dans cet envahissement
+de tout leur &ecirc;tre, le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi, sans
+pouvoir se le cacher, s'exag&eacute;rait au point qu'ils en &eacute;touffaient, la
+poitrine gonfl&eacute;e de grands soupirs.</p>
+
+<p>Vers le milieu de mars, Christine, &agrave; une de ses visites, trouva Claude
+assis devant son tableau, &eacute;cras&eacute; de chagrin.</p>
+
+<p>Il ne l'avait pas m&ecirc;me entendue, il restait immobile, les yeux vides et
+hagards sur l'&oelig;uvre inachev&eacute;e. Dans trois jours expiraient les d&eacute;lais
+pour l'envoi au Salon.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien?&raquo; lui demanda-t-elle doucement, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de son d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Il tressaillit, il se retourna.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, c'est fichu, je n'exposerai pas cette ann&eacute;e...</p>
+
+<p>Ah! moi qui avais tant compt&eacute; sur ce Salon!&raquo; Tous deux retomb&egrave;rent dans
+leur accablement, o&ugrave; s'agitaient de grandes choses confuses. Puis, elle
+reprit, pensant &agrave; voix haute:</p>
+
+<p>&laquo;On aurait le temps encore.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps? eh non! Il faudrait un miracle. O&ugrave; voulez-vous que je trouve
+un mod&egrave;le, &agrave; cette heure?...</p>
+
+<p>Tenez! depuis ce matin, je me d&eacute;bats, et j'ai cru un moment avoir une
+id&eacute;e: oui, ce serait d'aller chercher cette fille, cette Irma qui est
+venue comme vous &eacute;tiez ici. Je sais bien qu'elle est petite et ronde,
+qu'il faudrait tout changer peut-&ecirc;tre; mais elle est jeune, elle doit
+&ecirc;tre possible... D&eacute;cid&eacute;ment, je vais en essayer...&raquo; Il s'interrompit.
+Les yeux br&ucirc;lants dont il la regardait, disaient clairement: &laquo;Ah! il y a
+vous. Ah! ce serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous me
+faisiez ce supr&ecirc;me sacrifice! Je vous implore, je vous le demande, comme
+&agrave; une amie ador&eacute;e, la plus belle, la plus chaste!&raquo; Elle, toute droite,
+tr&egrave;s blanche, entendait chaque mot; et ces yeux d'ardente pri&egrave;re
+exer&ccedil;aient sur elle une puissance. Sans h&acirc;te, elle &ocirc;ta son chapeau et sa
+pelisse; puis, simplement, elle continua du m&ecirc;me geste calme, d&eacute;grafa
+le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons,
+d&eacute;boutonna les &eacute;paulettes de la chemise, qui glissa sur les hanches.
+Elle n'avait pas prononc&eacute; une parole, elle semblait autre part, comme
+les soirs, o&ugrave;, enferm&eacute;e dans sa chambre, perdue au fond de quelque r&ecirc;ve,
+elle se d&eacute;shabillait machinalement, sans y pr&ecirc;ter attention.</p>
+
+<p>Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; sa face? Elle voulait &ecirc;tre l&agrave; tout enti&egrave;re, chez elle, dans sa
+tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre b&acirc;tard lui
+causait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et vierge, elle se
+coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la t&ecirc;te, les yeux
+ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Saisi, immobile de joie, lui la regarda se d&eacute;v&ecirc;tir. Il la retrouvait. La
+vision rapide, tant de fois &eacute;voqu&eacute;e, redevenait vivante. C'&eacute;tait cette
+enfance, gr&ecirc;le encore, mais si souple, d'une jeunesse si fra&icirc;che; et il
+s'&eacute;tonnait de nouveau: o&ugrave; cachait-elle cette gorge &eacute;panouie, qu'on ne
+soup&ccedil;onnait point sous la robe? Il ne parla pas non plus, il se mit &agrave;
+peindre, dans le silence recueilli qui s'&eacute;tait fait. Durant trois
+longues heures, il se rua au travail, d'un effort si viril, qu'il acheva
+d'un coup une &eacute;bauche superbe du corps entier. Jamais la chair de la
+femme ne l'avait gris&eacute; de la sorte, son c&oelig;ur battait comme devant une
+nudit&eacute; religieuse. Il ne s'approchait point, il restait surpris de la
+transfiguration du visage, dont les m&acirc;choires un peu massives et
+sensuelles s'&eacute;taient noy&eacute;es sous l'apaisement tendre du front et des
+joues. Pendant les trois heures, il ne remua pas, elle ne souffla pas,
+faisant le don de sa pudeur, sans un frisson, sans une g&ecirc;ne. Tous deux
+sentaient que, s'ils disaient une seule phrase, une grande honte leur
+viendrait. Seulement, de temps &agrave; autre, elle ouvrait ses yeux clairs,
+les fixait sur un point vague de l'espace, restait ainsi un instant sans
+qu'il p&ucirc;t rien y lire de ses pens&eacute;es, puis les refermait, retombait dans
+son n&eacute;ant de beau marbre, avec le sourire myst&eacute;rieux et fig&eacute; de la pose.</p>
+
+<p>Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini; et, redevenu gauche, il
+bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite; tandis que, tr&egrave;s
+rouge, Christine quittait le divan.</p>
+
+<p>En h&acirc;te, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel
+&eacute;moi, qu'elle s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son
+col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle &eacute;tait
+contre le mur, ne se d&eacute;cidait pas &agrave; risquer un regard. Pourtant, il
+revint vers elle, ils se contempl&egrave;rent, h&eacute;sitants, &eacute;trangl&eacute;s d'une
+&eacute;motion qui les emp&ecirc;cha encore de parler. &Eacute;tait-ce donc de la tristesse,
+une tristesse infinie, inconsciente et innomm&eacute;e? car leurs paupi&egrave;res se
+gonfl&egrave;rent de larmes, comme s'ils venaient de g&acirc;ter leur existence, de
+toucher le fond de la mis&egrave;re humaine. Alors, attendri et navr&eacute;, ne
+trouvant rien, pas m&ecirc;me un remerciement, il la baisa au front.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>Le 15 mai, Claude, qui &eacute;tait rentr&eacute; la veille de chez Sandoz &agrave; trois
+heures du matin, dormait encore, vers neuf heures, lorsque M<sup>me</sup> Joseph
+lui monta un gros bouquet de lilas blancs, qu'un commissionnaire venait
+d'apporter.</p>
+
+<p>Il comprit, Christine lui f&ecirc;tait &agrave; l'avance le succ&egrave;s de son tableau;
+car c'&eacute;tait un grand jour pour lui, l'ouverture du Salon des Refus&eacute;s,
+cr&eacute;&eacute; de cette ann&eacute;e-l&agrave;, et o&ugrave; allait &ecirc;tre expos&eacute;e son &oelig;uvre, repouss&eacute;e
+par le jury du Salon officiel.</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e tendre, ces lilas frais et odorants, qui l'&eacute;veillaient, le
+touch&egrave;rent beaucoup, comme s'ils &eacute;taient le pr&eacute;sage d'une bonne journ&eacute;e.
+En chemise, nu-pieds, il les mit dans son pot &agrave; eau, sur la table. Puis,
+les yeux enfl&eacute;s de sommeil, effar&eacute;, il s'habilla, en grondant d'avoir
+dormi si tard. La veille, il avait promis &agrave; Dubuche et &agrave; Sandoz de les
+prendre, d&egrave;s huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les trois
+ensemble au Palais de l'Industrie, o&ugrave; l'on trouverait le reste de la
+bande. Et il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; en retard d'une heure! Mais, justement, il ne
+pouvait plus mettre la main sur rien, dans son atelier, en d&eacute;route
+depuis le d&eacute;part de la grande toile. Pendant cinq minutes, il chercha
+ses souliers, &agrave; genoux parmi de vieux ch&acirc;ssis. Des parcelles d'or
+s'envolaient; car, ne sachant o&ugrave; se procurer l'argent d'un cadre, il
+avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage, et il
+les avait dor&eacute;es lui-m&ecirc;me, avec son amie, qui s'&eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute;e comme une
+doreuse tr&egrave;s maladroite. Enfin, v&ecirc;tu, chauss&eacute;, son chapeau de feutre
+constell&eacute; d'&eacute;tincelles jaunes, il s'en allait lorsqu'une pens&eacute;e
+superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient seules au milieu
+de la table. S'il ne baisait point ces lilas, il aurait un affront. Il
+les baisa, embaum&eacute; par leur odeur forte de printemps. Sous la vo&ucirc;te, il
+donna sa clef &agrave; la concierge, comme d'habitude.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Joseph, je n'y serai pas de la journ&eacute;e.&raquo; En moins de vingt
+minutes, Claude fut rue d'Enfer, chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il
+craignait de ne plus rencontrer, se trouvait &eacute;galement en retard, &agrave; la
+suite d'une indisposition de sa m&egrave;re. Ce n'&eacute;tait rien, simplement une
+mauvaise nuit, qui l'avait boulevers&eacute; d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Rassur&eacute; &agrave; pr&eacute;sent, il lui conta que Dubuche avait &eacute;crit de ne pas
+l'attendre, en leur donnant rendez-vous l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Tous les deux partirent; et, comme il &eacute;tait pr&egrave;s d'onze heures, ils se
+d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; d&eacute;jeuner, au fond d'une petite cr&eacute;merie d&eacute;serte de la rue
+Saint-Honor&eacute;, longuement, envahis d'une paresse dans leur ardent d&eacute;sir
+de voir, go&ucirc;tant une sorte de tristesse attendrie &agrave; s'attarder parmi de
+vieux souvenirs d'enfance.</p>
+
+<p>Une heure sonna, lorsqu'ils travers&egrave;rent les Champs-&Eacute;lys&eacute;es c'&eacute;tait par
+une journ&eacute;e exquise, au grand ciel limpide, dont une brise, froide
+encore, semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de bl&eacute; m&ucirc;r, les
+rang&eacute;es de marronniers avaient des feuilles neuves, d'un vert tendre,
+fra&icirc;chement verni; et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les
+pelouses correctement tenues, la profondeur des all&eacute;es et la largeur des
+espaces, donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Quelques
+&eacute;quipages, rares &agrave; cette heure, montaient; pendant qu'un flot de foule,
+perdu et mouvant comme une fourmili&egrave;re, s'engouffrait sous l'arcade
+&eacute;norme du Palais de l'Industrie.</p>
+
+<p>Quand ils furent entr&eacute;s, Claude eut un l&eacute;ger frisson, dans le vestibule
+g&eacute;ant, d'une fra&icirc;cheur de cave, et dont le pav&eacute; humide sonnait sous les
+pieds, ainsi qu'un dallage d'&eacute;glise. Il regarda, &agrave; droite et &agrave; gauche,
+les deux escaliers monumentaux, et il demanda avec m&eacute;pris:</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur salet&eacute; de Salon?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, fichtre! r&eacute;pondit Sandoz. Filons par le jardin. Il y a,
+l&agrave;-bas, l'escalier de l'Ouest qui m&egrave;ne aux Refus&eacute;s.&raquo; Et ils pass&egrave;rent
+d&eacute;daigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues.
+Dans l'&eacute;cartement d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin vitr&eacute;
+apparaissait, au-del&agrave; d'un porche d'ombre.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment de la journ&eacute;e, le jardin &eacute;tait presque vide, il n'y avait du
+monde qu'au buffet, sous l'horloge, la cohue des gens en train de
+d&eacute;jeuner l&agrave;. Toute la foule se trouvait au premier &eacute;tage, dans les
+salles; et, seules, les statues blanches bordaient les all&eacute;es de sable
+jaune, qui d&eacute;coupaient cr&ucirc;ment le dessin vert des gazons. C'&eacute;tait un
+peuple de marbre immobile, que baignait la lumi&egrave;re diffuse, descendue
+comme en poussi&egrave;re des vitres hautes.</p>
+
+<p>Au midi, des stores de toile barraient une moiti&eacute; de la nef, blonde sous
+le soleil, tach&eacute;e aux deux bouts par les rouges et les bleus &eacute;clatants
+des vitraux. Quelques visiteurs, harass&eacute;s d&eacute;j&agrave;, occupaient les chaises
+et les bancs tout neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des
+moineaux qui habitaient, en l'air, la for&ecirc;t des charpentes de fonte,
+s'abattaient avec des petits cris de poursuite, rassur&eacute;s et fouillant le
+sable.</p>
+
+<p>Claude et Sandoz affect&egrave;rent de marcher vite, sans un coup d'&oelig;il autour
+d'eux. Un bronze raide et noble, la Minerve d'un membre de l'Institut,
+les avait exasp&eacute;r&eacute;s d&egrave;s la porte. Mais, comme ils pressaient le pas le long d'une
+interminable ligne de bustes, ils reconnurent Bongrand, seul, faisant
+lentement le tour d'une figure couch&eacute;e, colossale et d&eacute;bordante.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vous! cria-t-il lorsqu'ils lui eurent tendu la main. Je
+regardais justement la figure de notre ami Mahoudeau, qu'ils ont eu au
+moins l'intelligence de recevoir et de bien placer...&raquo; Et,
+s'interrompant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous venez de l&agrave;-haut?</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous arrivons&raquo;, dit Claude.</p>
+
+<p>Alors, tr&egrave;s chaudement, il leur parla du Salon des Refus&eacute;s. Lui, qui
+&eacute;tait de l'Institut, mais qui vivait &agrave; l'&eacute;cart de ses coll&egrave;gues,
+s'&eacute;gayait sur l'aventure: l'&eacute;ternel m&eacute;contentement des peintres, la
+campagne men&eacute;e par les petits journaux comme le Tambour, les
+protestations, les r&eacute;clamations continues qui avaient enfin troubl&eacute;
+l'Empereur; et le coup d'&Eacute;tat artistique de ce r&ecirc;veur silencieux, car la
+mesure venait uniquement de lui; et l'effarement, le tapage de tous, &agrave;
+la suite de ce pav&eacute; tomb&eacute; dans la mare aux grenouilles.</p>
+
+<p>&laquo;Non, continua-t-il, vous n'avez pas id&eacute;e des indignations, parmi les
+membres du jury!... Et encore on se m&eacute;fie de moi, on se tait, quand je
+suis l&agrave;!... Toutes les rages sont contre les affreux r&eacute;alistes. C'est
+devant eux qu'on fermait syst&eacute;matiquement les portes du temple; c'est &agrave;
+cause d'eux que l'Empereur a voulu permettre au public de r&eacute;viser le
+proc&egrave;s; ce sont eux enfin qui triomphent... Ah! j'en entends de belles,
+je ne donnerais pas cher de vos peaux, jeunes gens!&raquo; Il riait de son
+grand rire, les bras ouverts, comme pour embrasser toute la jeunesse
+qu'il sentait monter du sol.</p>
+
+<p>&laquo;Vos &eacute;l&egrave;ves poussent&raquo;, dit Claude simplement.</p>
+
+<p>D'un geste, Bongrand le fit taire, pris d'une g&ecirc;ne. Il n'avait rien
+expos&eacute;, et toute cette production, au travers de laquelle il marchait,
+ces tableaux, ses statues, cet effort de cr&eacute;ation humaine, l'emplissait
+d'un regret. Ce n'&eacute;tait pas jalousie, car il n'y avait point d'&acirc;me plus
+haute ni meilleure, mais retour sur lui-m&ecirc;me, peur sourde d'une lente
+d&eacute;ch&eacute;ance, cette peur inavou&eacute;e qui le hantait.</p>
+
+<p>&laquo;Et aux Refus&eacute;s, lui demanda Sandoz, comment &ccedil;a marche-t-il?&mdash;Superbe!
+vous allez voir.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Claude, lui gardant les deux mains dans les
+siennes:</p>
+
+<p>&laquo;Vous, mon bon, vous &ecirc;tes un fameux... &Eacute;coutez! moi, que l'on dit un
+malin, je donnerais dix ans de ma vie pour avoir peint votre grande
+coquine de femme.&raquo; Cet &eacute;loge, sorti d'une telle bouche, toucha le jeune
+peintre aux larmes. Enfin, il tenait donc un succ&egrave;s! Il ne trouva pas un
+mot de gratitude, il parla brusquement d'autre chose, voulant cacher son
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;Ce brave Mahoudeau! mais elle est tr&egrave;s bien, sa figure!... Un sacr&eacute;
+temp&eacute;rament, n'est-ce pas?&raquo; Sandoz et lui s'&eacute;taient mis &agrave; tourner autour
+du pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>Bongrand r&eacute;pondit avec un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, trop de cuisses, trop de gorge. Mais regardez les attaches
+des membres, c'est fin et joli comme tout... Allons, adieu, je vous
+laisse. Je vais m'asseoir un peu, j'ai les jambes cass&eacute;es.&raquo; Claude avait
+lev&eacute; la t&ecirc;te et pr&ecirc;tait l'oreille. Un bruit &eacute;norme, qui ne l'avait pas
+frapp&eacute; d'abord, roulait dans l'air, avec un fracas continu: c'&eacute;tait une
+clameur de temp&ecirc;te battant la c&ocirc;te, le grondement d'un assaut
+infatigable, se ruant de l'infini.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! murmura-t-il, qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, dit Bongrand qui s'&eacute;loignait, c'est la foule, l&agrave;-haut, dans les
+salles.&raquo;</p>
+
+<p>Et les deux jeunes gens, apr&egrave;s avoir travers&eacute; le jardin, mont&egrave;rent au
+Salon des Refus&eacute;s.</p>
+
+<p>On l'avait fort bien install&eacute;, les tableaux re&ccedil;us n'&eacute;taient pas log&eacute;s
+plus richement: hautes tentures de vieilles tapisseries aux portes,
+cimaises garnies de serge verte, de velours rouge, &eacute;crans de toile
+blanche sous vitr&eacute;es des plafonds; et, dans l'enfilade des salles, le
+premier aspect &eacute;tait le m&ecirc;me, le m&ecirc;me or des cadres, les m&ecirc;mes taches
+vives des toiles. Mais une gaiet&eacute; particuli&egrave;re y r&eacute;gnait, un &eacute;clat de
+jeunesse, dont on ne se rendait pas nettement compte d'abord. La foule,
+d&eacute;j&agrave; compacte, augmentait de minute en minute, car on d&eacute;sertait le Salon
+officiel, on accourait, fouett&eacute; de curiosit&eacute;, piqu&eacute; du d&eacute;sir de juger
+les juges, amus&eacute; enfin d&egrave;s le seuil par la certitude qu'on allait voir
+des choses extr&ecirc;mement plaisantes. Il faisait tr&egrave;s chaud, une poussi&egrave;re
+fine montait du plancher, on &eacute;toufferait s&ucirc;rement vers quatre heures.</p>
+
+<p>&laquo;Fichtre! dit Sandoz en jouant des coudes, &ccedil;a ne va pas &ecirc;tre commode de
+man&oelig;uvrer l&agrave;-dedans et de trouver ton tableau.&raquo; Il se h&acirc;tait, dans une
+fi&egrave;vre de fraternit&eacute;. Ce jour-l&agrave;, il ne vivait que pour l'&oelig;uvre et la
+gloire de son vieux camarade.</p>
+
+<p>&laquo;Laisse donc! s'&eacute;cria Claude, nous arriverons bien. Il ne s'envolera
+pas, mon tableau!&raquo; Et lui, au contraire, affecta de ne pas se presser,
+malgr&eacute; l'irr&eacute;sistible envie qu'il avait de courir. Il levait la t&ecirc;te,
+regardait. Bient&ocirc;t, dans la voix haute de la foule qui l'avait &eacute;tourdi,
+il distingua des rires l&eacute;gers, contenus encore, que couvraient le
+roulement des pieds et le bruit des conversations. Devant certaines
+toiles, des visiteurs plaisantaient. Cela l'inqui&eacute;ta, car il &eacute;tait d'une
+cr&eacute;dulit&eacute; et d'une sensibilit&eacute; de femme au milieu de ses rudesses
+r&eacute;volutionnaires, s'attendant toujours au, martyre, et toujours
+saignant, toujours stup&eacute;fait d'&ecirc;tre repouss&eacute; et raill&eacute;. Il murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont gais, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'est qu'il y a de quoi, fit remarquer Sandoz.</p>
+
+<p>Regarde donc ces rosses extravagantes.&raquo; Mais, &agrave; ce moment, comme ils
+s'attardaient dans la premi&egrave;re salle, Fagerolles, sans les voir, tomba
+sur eux.</p>
+
+<p>Il eut un sursaut, contrari&eacute; sans doute de la rencontre.</p>
+
+<p>Du reste, il se remit tout de suite, tr&egrave;s aimable.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! je songeais &agrave; vous... Je suis l&agrave; depuis une heure.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; ont-ils donc fourr&eacute; le tableau de Claude? demanda Sandoz.</p>
+
+<p>Fagerolles, qui venait de rester vingt minutes plant&eacute; devant ce tableau,
+l'&eacute;tudiant et &eacute;tudiant l'impression du public, r&eacute;pondit sans une
+h&eacute;sitation:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas... Nous allons le chercher ensemble, voulez-vous?&raquo; Et
+il se joignit &agrave; eux. Le terrible farceur qu'il &eacute;tait, n'affectait plus
+autant des allures de voyou, d&eacute;j&agrave; correctement v&ecirc;tu, toujours d'une
+moquerie &agrave; mordre le monde, mais les l&egrave;vres d&eacute;sormais pinc&eacute;es en une
+moue s&eacute;rieuse de gar&ccedil;on qui veut arriver. Il ajouta, l'air convaincu:</p>
+
+<p>&laquo;C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoy&eacute;, cette ann&eacute;e! Je serais
+ici avec vous autres, j'aurais ma part du succ&egrave;s... Et il y a des
+machines &eacute;tonnantes, mes enfants! Par exemple, ces chevaux...&raquo; Il
+montrait, en face d'eux, la vaste toile, devant laquelle la foule
+s'attroupait en riant. C'&eacute;tait, disait-on, l'&oelig;uvre d'un ancien
+v&eacute;t&eacute;rinaire, des chevaux grandeur nature l&acirc;ch&eacute;s dans un pr&eacute;, mais des
+chevaux fantastiques, bleus, violets, roses, et dont la stup&eacute;fiante
+anatomie per&ccedil;ait la peau.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, si tu ne te fichais pas de nous!&raquo; d&eacute;clara Claude,
+soup&ccedil;onneux.</p>
+
+<p>Fagerolles joua l'enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! mais c'est plein de qualit&eacute;s, &ccedil;a! Il conna&icirc;t joliment son
+cheval, le bonhomme! Sans doute, il peint comme un salaud. Qu'est-ce que
+&ccedil;a fait, s'il est original et s'il apporte un document?&raquo; Son fin visage
+de fille restait grave. &Agrave; peine, au fond de ses yeux clairs, luisait une
+&eacute;tincelle jeune de moquerie.</p>
+
+<p>Et il ajouta cette allusion m&eacute;chante, dont lui seul put jouir:</p>
+
+<p>&laquo;Ah bien! si tu te laisses influencer par les imb&eacute;ciles qui rient, tu
+vas en voir bien d'autres, tout &agrave; l'heure!&raquo; Les trois camarades, qui
+s'&eacute;taient remis en marche, avan&ccedil;aient avec une peine infinie, au milieu
+de la houle des &eacute;paules. En rentrant dans la seconde salle, ils
+parcoururent les murs d'un coup d'&oelig;il; mais le tableau cherch&eacute; ne s'y
+trouvait pas. Et ce qu'ils virent, ce fut Irma B&eacute;cot au bras de
+Gagni&egrave;re, &eacute;cras&eacute;s tous les deux contre une cimaise, lui en train
+d'examiner une petite toile, tandis qu'elle, ravie de la bousculade,
+levait son museau rose et riait &agrave; la cohue.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! dit Sandoz &eacute;tonn&eacute;, elle est avec Gagni&egrave;re, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une passade, expliqua Fagerolles d'un air tranquille. L'histoire
+est si dr&ocirc;le... Vous savez qu'on vient de lui meubler un appartement
+tr&egrave;s chic; oui, ce jeune cr&eacute;tin de marquis, celui dont on parle dans les
+journaux, vous vous souvenez? Une gaillarde qui ira loin, je l'ai
+toujours dit!... Mais on a beau la mettre dans des lits armoir&eacute;s, elle a
+des rages de lits de sangle, il y a des soirs o&ugrave; il lui faut la soupente
+d'un peintre. Et c'est ainsi que, l&acirc;chant tout, elle est tomb&eacute;e au caf&eacute;
+Baudequin dimanche, vers une heure du matin. Nous venions de partir, il
+n'y avait plus l&agrave; que Gagni&egrave;re, endormi sur sa chope... Alors, elle a
+pris Gagni&egrave;re.&raquo; Irma les avait aper&ccedil;us et leur faisait de loin des
+gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque Gagni&egrave;re se retourna,
+avec ses cheveux p&acirc;les et sa petite face imberbe, l'air plus falot
+encore que de coutume, il ne marqua aucune surprise de les trouver dans
+son dos.</p>
+
+<p>&laquo;C'est inou&iuml;, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda Fagerolles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce petit chef-d'&oelig;uvre... Et honn&ecirc;te, et na&iuml;f, et convaincu!&raquo; Il
+d&eacute;signait la toile minuscule devant laquelle il s'&eacute;tait absorb&eacute;, une
+toile absolument enfantine, telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la
+peindre, une petite maison au bord d'un petit chemin, avec un petit
+arbre &agrave; c&ocirc;t&eacute;, le tout de travers, cern&eacute; de traits noirs, sans oublier le
+tire-bouchon de fum&eacute;e qui sortait du toit.</p>
+
+<p>Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fagerolles r&eacute;p&eacute;tait avec
+flegme:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s fin, tr&egrave;s fin... Mais ton tableau, Gagni&egrave;re, o&ugrave; est-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mon tableau? il est l&agrave;.&raquo; En effet, la toile envoy&eacute;e par lui se
+trouvait justement pr&egrave;s du petit chef-d'&oelig;uvre. C'&eacute;tait un paysage d'un
+gris perl&eacute;, un bord de Seine, soigneusement peint, joli de ton quoiqu'un
+peu lourd, et d'un parfait &eacute;quilibre, sans aucune brutalit&eacute;
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>&laquo;Sont-ils assez b&ecirc;tes d'avoir refus&eacute; &ccedil;a! dit Claude, qui s'&eacute;tait
+approch&eacute; avec int&eacute;r&ecirc;t. Mais pourquoi, pourquoi, je vous le demande?&raquo; En
+effet, aucune raison n'expliquait le refus du jury.</p>
+
+<p>&laquo;Parce que c'est r&eacute;aliste&raquo;, dit Fagerolles, d'une voix si tranchante,
+qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau.</p>
+
+<p>Cependant, Irma, dont personne ne s'occupait, regardait fixement Claude,
+avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand gar&ccedil;on
+lui mettait aux l&egrave;vres. Dire qu'il n'avait m&ecirc;me pas eu l'id&eacute;e de la
+revoir! Elle le trouvait si diff&eacute;rent, si dr&ocirc;le, pas en beaut&eacute; ce
+jour-l&agrave;, h&eacute;riss&eacute;, le teint brouill&eacute; comme apr&egrave;s une grosse fi&egrave;vre! Et,
+pein&eacute;e de son peu d'attention, elle lui toucha le bras, d'un geste
+familier.</p>
+
+<p>&laquo;Dites, n'est-ce pas, en face, un de vos amis qui vous cherche?&raquo; C'&eacute;tait
+Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir rencontr&eacute; une fois au caf&eacute;
+Baudequin. Il fendait p&eacute;niblement la foule, les yeux vagues sur le flot
+des t&ecirc;tes. Mais, tout d'un coup, au moment o&ugrave; Claude t&acirc;chait de se faire
+voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos et salua tr&egrave;s bas un
+groupe de trois personnes, le p&egrave;re gras et court, la face cuite d'un
+sang trop chaud, la m&egrave;re tr&egrave;s maigre, couleur de cire, mang&eacute;e d'an&eacute;mie,
+la fille si ch&eacute;tive &agrave; dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvret&eacute;
+gr&ecirc;le de la premi&egrave;re enfance. &laquo;Bon! murmura le peintre, le voil&agrave; pinc&eacute;...
+A-t-il de laides connaissances, cet animal-l&agrave;! O&ugrave; a-t-il p&ecirc;ch&eacute; ces
+horreurs?&raquo; Gagni&egrave;re, paisiblement, dit les conna&icirc;tre de nom. Le p&egrave;re
+Margaillan &eacute;tait un gros entrepreneur de ma&ccedil;onnerie, d&eacute;j&agrave; cinq ou six
+fois millionnaire, et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de
+Paris, b&acirc;tissant &agrave; lui seul des boulevards entiers. Sans doute Dubuche
+s'&eacute;tait trouv&eacute; en rapport avec lui, par un des architectes dont il
+redressait les plans. Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille
+apitoyait, la jugea d'un mot.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le pauvre petit chat &eacute;corch&eacute;! Quelle tristesse!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc! d&eacute;clara Claude avec f&eacute;rocit&eacute;, ils ont sur la face tous
+les crimes de la bourgeoisie, ils suent la scrofule et la b&ecirc;tise. C'est
+bien fait... Tiens! notre l&acirc;cheur file avec eux. Est-ce assez plat, un
+architecte? Bon voyage, qu'il nous retrouve!&raquo; Dubuche, qui n'avait pas
+aper&ccedil;u ses amis, venait d'offrir son bras &agrave; la m&egrave;re et s'en allait, en
+expliquant les tableaux, le geste d&eacute;bordant d'une complaisance exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Continuons, nous autres&raquo;, dit Fagerolles.</p>
+
+<p>Et, s'adressant &agrave; Gagni&egrave;re: &laquo;Sais-tu o&ugrave; ils ont fourr&eacute; la toile de
+Claude, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, non, je la cherchais... Je vais avec vous.</p>
+
+<p>Il les accompagna, il oublia Irma, B&eacute;cot contre la cimaise. C'&eacute;tait elle
+qui avait eu le caprice de visiter le Salon &agrave; son bras, et il avait si
+peu l'habitude de promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans cesse
+en chemin, stup&eacute;fait de la retrouver toujours pr&egrave;s de lui, ne sachant
+plus comment ni pourquoi ils &eacute;taient ensemble. Elle courut, elle lui
+reprit le bras, pour suivre Claude, qui passait d&eacute;j&agrave; dans une autre
+salle, avec Fagerolles et Sandoz.</p>
+
+<p>Alors, ils vagu&egrave;rent tous les cinq, le nez en l'air, coup&eacute;s par une
+pouss&eacute;e, r&eacute;unis par une autre, emport&eacute;s au fil du courant. Une
+abomination de Cha&icirc;ne les arr&ecirc;ta, un Christ pardonnant &agrave; la femme
+adult&egrave;re, de s&egrave;ches figures taill&eacute;es dans du bois, d'une charpente
+osseuse viola&ccedil;ant la peau, et peintes avec de la boue. Mais, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, ils
+admir&egrave;rent une tr&egrave;s belle &eacute;tude de femme, vue de dos, les reins
+saillants, la t&ecirc;te tourn&eacute;e. C'&eacute;tait, le long des murs, un m&eacute;lange de
+l'excellent et du pire, tous les genres confondus; les g&acirc;teux de l'&eacute;cole
+historique coudoyant les jeunes fous du r&eacute;alisme, les simples niais
+rest&eacute;s dans le tas avec les fanfarons de l'originalit&eacute;, une J&eacute;zabel
+morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'&Eacute;cole des
+Beaux-Arts, pr&egrave;s de la Dame en blanc, tr&egrave;s curieuse vision d'un &oelig;il de
+grand artiste, un immense Berger regardant la mer, fable, en face d'une
+petite toile, des Espagnols jouant &agrave; la paume, un coup de lumi&egrave;re d'une
+intensit&eacute; splendide.</p>
+
+<p>Rien ne manquait dans l'ex&eacute;crable, ni les tableaux militaires aux
+soldats de plomb, ni l'Antiquit&eacute; blafarde, ni le Moyen &Acirc;ge sabr&eacute; de
+bitume. Mais, de cet ensemble incoh&eacute;rent, des paysages surtout, presque
+tous d'une note sinc&egrave;re et juste, des portraits encore, la plupart tr&egrave;s
+int&eacute;ressants de facture, il sortait une bonne odeur de jeunesse, de
+bravoure et de passion. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon
+officiel, la moyenne y &eacute;tait &agrave; coup s&ucirc;r plus banale et plus m&eacute;diocre. On
+se sentait l&agrave; dans une bataille, et une bataille gaie, livr&eacute;e de verve,
+quand le petit jour luit, que les clairons sonnent, que l'on marche &agrave;
+l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'animait, se f&acirc;chait,
+&eacute;coutait maintenant monter les rires du public, l'air provocant, comme
+s'il e&ucirc;t entendu siffler des balles.</p>
+
+<p>Discrets &agrave; l'entr&eacute;e, les rires sonnaient plus haut, &agrave; mesure qu'il
+avan&ccedil;ait. Dans la troisi&egrave;me salle d&eacute;j&agrave;, les femmes ne les &eacute;touffaient
+plus sous leurs mouchoirs, les hommes tendaient le ventre, afin de se
+soulager mieux. C'&eacute;tait l'hilarit&eacute; contagieuse d'une foule venue pour
+s'amuser, s'excitant peu &agrave; peu, &eacute;clatant &agrave; propos d'un rien, &eacute;gay&eacute;e
+autant par les belles choses que par les d&eacute;testables. On riait moins
+devant le Christ de Cha&icirc;ne que devant l'&eacute;tude de femme, dont la croupe
+saillante, comme sortie de la toile, paraissait d'un comique
+extraordinaire. La Dame en blanc, elle aussi, r&eacute;cr&eacute;ait le monde: on se
+poussait du coude, on se tordait, il se formait toujours l&agrave; un groupe,
+la bouche fendue. Et chaque toile avait son succ&egrave;s, des gens
+s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne, continuellement des
+mots d'esprit circulaient de bouche en bouche; si bien que Claude, en
+entrant dans la quatri&egrave;me salle, manqua gifler une vieille dame dont les
+gloussements l'exasp&eacute;raient.</p>
+
+<p>&laquo;Quels idiots! dit-il en se tournant vers les autres. Hein? on a envie
+de leur flanquer des chefs-d'&oelig;uvre &agrave; la t&ecirc;te!&raquo;, Sandoz s'&eacute;tait
+enflamm&eacute;, lui aussi; et Fagerolles continuait &agrave; louer tr&egrave;s haut les
+pires peintures, ce qui augmentait la gaiet&eacute;; tandis que Gagni&egrave;re, vague
+au milieu de la bousculade, tirait &agrave; sa suite Irma ravie, dont les jupes
+s'enroulaient aux jambes de tous les hommes.</p>
+
+<p>Mais, brusquement, Jury parut devant eux. Son grand nez rose, sa face
+blonde de beau gar&ccedil;on resplendissait.</p>
+
+<p>Il fendait violemment la foule, gesticulait, exultait comme d'un
+triomphe personnel. D&egrave;s qu'il aper&ccedil;ut Claude, il cria:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est toi, enfin! Il y a une heure que je te cherche... Un succ&egrave;s,
+mon vieux, oh! un succ&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;Quel succ&egrave;s?...</p>
+
+<p>&mdash;Le succ&egrave;s de ton tableau, donc!... Viens, il faut que je te montre &ccedil;a.
+Non, tu vas voir, c'est &eacute;patant!&raquo; Claude p&acirc;lit, une grosse joie
+l'&eacute;tranglait, tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec
+flegme. Le mot de Bongrand lui revint, il se crut du g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! bonjour!&raquo; continuait Jory, en donnant des poign&eacute;es de main aux
+autres.</p>
+
+<p>Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagni&egrave;re entouraient Irma qui
+leur souriait, dans un partage bon enfant, en famille, comme elle disait
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est-ce, &agrave; la fin? demanda Sandoz impatient.</p>
+
+<p>Conduis-nous.&raquo; Jory prit la t&ecirc;te, suivi de la bande. Il fallut faire le
+coup de poing &agrave; la porte de la derni&egrave;re salle, pour entrer.</p>
+
+<p>Mais Claude, rest&eacute; en arri&egrave;re, entendait toujours monter les rires, une
+clameur grandissante, le roulement d'une mar&eacute;e qui allait battre son
+plein. Et, comme il p&eacute;n&eacute;trait enfin dans la salle, il vit une masse
+&eacute;norme, grouillante, confuse, en tas, qui s'&eacute;crasait devant le tableau.
+Tous les rires s'enflaient, s'&eacute;panouissaient, aboutissaient l&agrave;. C'&eacute;tait
+de son tableau qu'on riait.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? r&eacute;p&eacute;ta Jory, triomphant, en voil&agrave; un succ&egrave;s!&raquo;</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re, intimid&eacute;, honteux comme si on l'e&ucirc;t gifl&eacute; lui-m&ecirc;me, murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Trop de succ&egrave;s... J'aimerais mieux autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu b&ecirc;te! reprit Jory dans un &eacute;lan de conviction exalt&eacute;e. C'est le
+succ&egrave;s, &ccedil;a... Qu'est-ce que &ccedil;a fiche qu'ils rient! Nous voil&agrave; lanc&eacute;s,
+demain tous les journaux parleront de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Cr&eacute;tins!&raquo; l&acirc;cha seulement Sandoz, la voix &eacute;trangl&eacute;e de douleur.</p>
+
+<p>Fagerolles se taisait, avec la tenue d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e et digne d'un ami de
+la famille qui suit un convoi. Et, seule, Irma restait souriante,
+trouvant &ccedil;a dr&ocirc;le; puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre
+l'&eacute;paule du peintre hu&eacute;, elle le tutoya et lui souffla doucement dans
+l'oreille: &laquo;Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des b&ecirc;tises,
+on s'amuse tout de m&ecirc;me.&raquo; Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid
+le gla&ccedil;ait. Son c&oelig;ur s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; un moment, tant la d&eacute;ception venait
+d'&ecirc;tre cruelle. Et, les yeux &eacute;largis, attir&eacute;s et fix&eacute;s par une force
+invincible, il regardait son tableau, il s'&eacute;tonnait, le reconnaissait &agrave;
+peine, dans cette salle. Ce n'&eacute;tait certainement pas la m&ecirc;me &oelig;uvre que
+dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumi&egrave;re blafarde de l'&eacute;cran
+de toile; elle semblait &eacute;galement diminu&eacute;e, plus brutale et plus
+laborieuse &agrave; la fois; et, soit par l'effet des voisinages, soit &agrave; cause
+du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les d&eacute;fauts,
+apr&egrave;s avoir v&eacute;cu des mois aveugl&eacute; devant elle. En quelques coups, il la
+refaisait, reculait les plans, redressait un membre, changeait la valeur
+d'un ton. D&eacute;cid&eacute;ment, le monsieur au veston de velours ne valait rien,
+emp&acirc;t&eacute;, mal assis; la main seule &eacute;tait belle. Au fond, les deux petites
+lutteuses, la blonde, la brune, rest&eacute;es trop &agrave; l'&eacute;tat d'&eacute;bauche,
+manquaient de solidit&eacute;, amusantes uniquement pour des yeux d'artiste.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait content des arbres, de la clairi&egrave;re ensoleill&eacute;e; et la
+femme nue, la femme couch&eacute;e sur l'herbe, lui apparaissait sup&eacute;rieure &agrave;
+son talent m&ecirc;me, comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'e&ucirc;t pas
+connue encore, dans ce resplendissement de vie.</p>
+
+<p>Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'importe, la femme est
+bien! Bongrand ne s'est pas fichu de moi.&raquo; Son ami s'effor&ccedil;ait de
+l'emmener, mais il s'ent&ecirc;tait, il se rapprocha au contraire. Maintenant
+qu'il avait jug&eacute; son &oelig;uvre, il &eacute;coutait et regardait la foule.
+L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme ascendante de fous
+rires. D&egrave;s la porte, il voyait se fendre les m&acirc;choires des visiteurs, se
+rapetisser les yeux, s'&eacute;largir le visage; et c'&eacute;taient des souffles
+temp&eacute;tueux d'hommes gras, des grincements rouill&eacute;s d'hommes maigres,
+domin&eacute;s par les petites fl&ucirc;tes aigu&euml;s des femmes. En face, contre la
+cimaise, des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait
+chatouill&eacute; les c&ocirc;tes. Une dame venait de se laisser tomber sur une
+banquette, les genoux serr&eacute;s, &eacute;touffant, t&acirc;chant de reprendre haleine
+dans son mouchoir. Le bruit de ce tableau si dr&ocirc;le devait se r&eacute;pandre,
+on se ruait des quatre coins du Salon, des bandes arrivaient, se
+poussaient, voulaient en &ecirc;tre. &laquo;O&ugrave; donc? L&agrave;-bas! Oh! cette farce!&raquo; Et les
+mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'&eacute;tait le sujet surtout
+qui fouettait la gaiet&eacute;: on ne comprenait pas, on trouvait &ccedil;a insens&eacute;,
+d'une cocasserie &agrave; se rendre malade. &laquo;Voil&agrave;, la dame a trop chaud, tandis
+que le monsieur a mis sa veste de velours, de peur d'un rhume.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, elle est d&eacute;j&agrave; bleue, le monsieur l'a retir&eacute;e d'une mare, et
+il se repose &agrave; distance, en se bouchant le nez.&mdash;Pas poli, l'homme! il
+pourrait nous montrer son autre figure.&mdash;Je vous dis que c'est un
+pensionnat de jeunes filles en promenade: regardez les deux qui jouent &agrave;
+saute-mouton.&mdash;Tiens! un savonnage: les chairs sont bleues, les arbres
+sont bleus, pour s&ucirc;r qu'il l'a pass&eacute; au bleu, son tableau!&raquo; Ceux qui ne
+riaient pas entraient en fureur: ce bleuissement, cette notation
+nouvelle de la lumi&egrave;re semblaient une insulte. Est-ce qu'on laisserait
+outrager l'art? De vieux messieurs brandissaient des cannes. Un
+personnage grave s'en allait, vex&eacute;, en d&eacute;clarant &agrave; sa femme qu'il
+n'aimait pas les mauvaises plaisanteries.</p>
+
+<p>Mais un autre, un petit homme m&eacute;ticuleux, ayant cherch&eacute; dans le
+catalogue l'explication du tableau, pour l'instruction de sa demoiselle,
+et lisant &agrave; voix haute le titre: <i>Plein air</i>, ce fut autour de lui une
+reprise formidable, des cris, des hu&eacute;es. Le mot courait, on le r&eacute;p&eacute;tait,
+on le commentait: plein air, oh! oui, plein air, le ventre &agrave; l'air, tout
+en l'air, tra-la-la-laire! Cela tournait au scandale, la foule
+grossissait encore, les faces se congestionnaient dans la chaleur
+croissante, chacune avec la bouche ronde et b&ecirc;te des ignorants qui
+jugent de la peinture, exprimant &agrave; elles toutes la somme d'&acirc;neries, de
+r&eacute;flexions saugrenues, de ricanements stupides et mauvais, que la vue
+d'une &oelig;uvre originale peut tirer &agrave; l'imb&eacute;cillit&eacute; bourgeoise.</p>
+
+<p>Et, &agrave; ce moment, comme dernier coup, Claude vit repara&icirc;tre Dubuche, qui
+tra&icirc;nait les Margaillan. D&egrave;s qu'il arriva devant le tableau,
+l'architecte, embarrass&eacute;, pris d'une honte l&acirc;che, voulut presser le pas,
+emmener son monde, en affectant de n'avoir aper&ccedil;u ni la toile ni ses
+amis. Mais d&eacute;j&agrave; l'entrepreneur s'&eacute;tait plant&eacute; sur ses courtes jambes,
+&eacute;carquillant les yeux, lui demandant tr&egrave;s haut, de sa grosse voix
+rauque:</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, quel est le sabot qui a fichu &ccedil;a?&raquo; Cette brutalit&eacute; bon
+enfant, ce cri d'un parvenu millionnaire qui r&eacute;sumait la moyenne de
+l'opinion, redoubla l'hilarit&eacute;; et lui, flatt&eacute; de son succ&egrave;s, les c&ocirc;tes
+chatouill&eacute;es par l'&eacute;tranget&eacute; de cette peinture, partit &agrave; son tour, mais
+d'un rire tel, si d&eacute;mesur&eacute;, si ronflant, au fond de sa poitrine grasse,
+qu'il dominait tous les autres. C'&eacute;tait l'all&eacute;luia, l'&eacute;clat final des
+grandes orgues.</p>
+
+<p>&laquo;Emmenez ma fille&raquo;, dit la p&acirc;le M<sup>me</sup> Margaillan &agrave; l'oreille de Dubuche.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;cipita, d&eacute;gagea R&eacute;gine, qui avait baiss&eacute; les paupi&egrave;res; et il
+d&eacute;ployait des muscles vigoureux, comme s'il e&ucirc;t sauv&eacute; ce pauvre &ecirc;tre
+d'un danger de mort. Puis, ayant quitt&eacute; les Margaillan &agrave; la porte, apr&egrave;s
+des poign&eacute;es de main et des saluts d'homme du monde, il revint vers ses
+amis, il dit carr&eacute;ment &agrave; Sandoz, &agrave; Fagerolles et &agrave; Gagni&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute... Je l'avais pr&eacute;venu que le
+public ne comprendrait pas. C'est cochon, oui, vous aurez beau dire,
+c'est cochon!&mdash;Ils ont hu&eacute; Delacroix, interrompit Sandoz, blanc de rage,
+les poings serr&eacute;s. Ils ont tu&eacute; Courbet. Ah! race ennemie, stupidit&eacute; de
+bourreaux! Gagni&egrave;re, qui partageait maintenant cette rancune d'artiste,
+se f&acirc;chait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup, chaque
+dimanche pour la vraie musique.</p>
+
+<p>&laquo;Et ils sifflent Wagner, ce sont les m&ecirc;mes; je les reconnais... Tenez!
+ce gros, l&agrave;-bas...&raquo; Il fallut que Jory le ret&icirc;nt. Lui, aurait excit&eacute; la
+foule.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait que c'&eacute;tait fameux, qu'il y avait l&agrave; pour cent mille francs
+de publicit&eacute;. Et Irma, l&acirc;ch&eacute;e encore, venait de retrouver dans la cohue
+deux amis &agrave; elle, deux jeunes boursiers, qui &eacute;taient parmi les plus
+acharn&eacute;s blagueurs, et qu'elle endoctrinait, qu'elle for&ccedil;ait &agrave; trouver
+&ccedil;a tr&egrave;s bien, en leur donnant des tapes sur les doigts.</p>
+
+<p>Mais Fagerolles n'avait pas desserr&eacute; les dents. Il examinait toujours la
+toile, il jetait des coups d'&oelig;il sur le public. Avec son flair de
+Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit, il se rendait
+compte du malentendu; et, vaguement, il sentait d&eacute;j&agrave; ce qu'il faudrait
+pour que cette peinture f&icirc;t la conqu&ecirc;te de tous, quelques tricheries
+peut-&ecirc;tre, des att&eacute;nuations, un arrangement du sujet, un adoucissement
+de la facture. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait: il
+en restait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, &agrave; jamais marqu&eacute;. Seulement, il le trouvait archi-fou
+d'exposer une pareille chose. N'&eacute;tait-ce pas stupide de croire &agrave;
+l'intelligence du public? &Agrave; quoi bon cette femme nue avec ce monsieur
+habill&eacute;? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond? Et les
+qualit&eacute;s d'un ma&icirc;tre, un morceau de peinture comme il n'y en avait pas
+deux dans le Salon! Un grand m&eacute;pris lui venait de ce peintre
+admirablement dou&eacute;, qui faisait rire tout Paris comme le dernier des
+barbouilleurs.</p>
+
+<p>Ce m&eacute;pris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage.</p>
+
+<p>Il dit, dans un acc&egrave;s d'invincible franchise:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &eacute;coute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi qui es trop b&ecirc;te.&raquo;
+Claude, en silence, d&eacute;tournant les yeux de la foule, le regarda. Il
+n'avait point faibli, p&acirc;le seulement sous les rires, les l&egrave;vres agit&eacute;es
+d'un l&eacute;ger tic nerveux: personne ne le connaissait, son &oelig;uvre seule
+&eacute;tait soufflet&eacute;e. Puis, il reporta un instant les regards sur le
+tableau, parcourut de l&agrave; les autres toiles de la salle, lentement. Et,
+dans le d&eacute;sastre de ses illusions, dans la douleur vive de son orgueil,
+un souffle de courage, une bouff&eacute;e de sant&eacute; et d'enfance, lui vinrent de
+toute cette peinture si gaiement brave, montant &agrave; l'assaut de l'antique
+routine, avec une passion si d&eacute;sordonn&eacute;e. Il en &eacute;tait consol&eacute; et
+raffermi, sans remords, sans contrition, pouss&eacute; au contraire &agrave; heurter
+le public davantage. Certes, il y avait l&agrave; bien des maladresses, bien
+des efforts pu&eacute;rils, mais quel joli ton g&eacute;n&eacute;ral, quel coup de lumi&egrave;re
+apport&eacute;, une lumi&egrave;re gris d'argent, fine, diffuse, &eacute;gay&eacute;e de tous les
+reflets dansants du plein air! C'&eacute;tait comme une fen&ecirc;tre brusquement
+ouverte dans la vieille cuisine au bitume, dans les jus recuits de la
+tradition, et le soleil entrait, et les murs riaient de cette matin&eacute;e de
+printemps! La note claire de son tableau, ce bleuissement dont on se
+moquait, &eacute;clatait parmi les autres. N'&eacute;tait-ce pas l'aube attendue, un
+jour nouveau qui se levait pour l'art? Il aper&ccedil;ut un critique qui
+s'arr&ecirc;tait sans rire, des peintres c&eacute;l&egrave;bres, surpris, la mine grave, le
+p&egrave;re Malgras, tr&egrave;s sale, allant de tableau en tableau avec sa moue de
+fin d&eacute;gustateur, tombant en arr&ecirc;t devant le sien, immobile, absorb&eacute;.
+Alors, il se retourna vers Fagerolles, il l'&eacute;tonna par cette r&eacute;ponse
+tardive:</p>
+
+<p>&laquo;On est b&ecirc;te comme on peut, mon cher, et il est &agrave; croire que je resterai
+b&ecirc;te... Tant mieux pour toi, si tu es un malin!&raquo;. Tout de suite,
+Fagerolles lui tapa sur l'&eacute;paule, en camarade qui plaisante, et Claude
+se laissa prendre le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande
+enti&egrave;re quitta le Salon des Refus&eacute;s, en d&eacute;cidant qu'on allait passer par
+la salle de l'architecture; car, depuis un instant, Dubuche, dont on
+avait re&ccedil;u un projet de Mus&eacute;e, pi&eacute;tinait et les suppliait d'un regard si
+humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette
+satisfaction.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit plaisamment Jory, en entrant dans la salle, quelle glaci&egrave;re! On
+respire ici.&raquo; Tous se d&eacute;couvrirent et s'essuy&egrave;rent le front avec
+soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fra&icirc;cheur de ombrages, au
+bout d'une longue course en plein soleil. La salle &eacute;tait vide. Du
+plafond, tendu d'un &eacute;cran de toile blanche, tombait une clart&eacute; &eacute;gale,
+douce et morne, qui se refl&eacute;tait, pareille &agrave; une eau de source immobile,
+dans le miroir du parquet fortement cir&eacute;. Aux quatre murs, d'un rouge
+d&eacute;teint, les projets, les grands et les petits ch&acirc;ssis, bord&eacute;s de bleu
+p&acirc;le, mettaient les taches lav&eacute;es de leurs teintes d'aquarelle. Et seul,
+absolument seul au milieu de ce d&eacute;sert, un monsieur barbu se tenait
+debout devant un projet d'Hospice, plong&eacute; dans une contemplation
+profonde. Trois dames parurent, s'effac&egrave;rent, travers&egrave;rent en fuyant &agrave;
+petits pas press&eacute;s.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Dubuche montrait et expliquait son &oelig;uvre aux camarades. C'&eacute;tait un
+seul ch&acirc;ssis, une pauvre petite salle de Mus&eacute;e, qu'il avait envoy&eacute;e par
+h&acirc;te ambitieuse, en dehors des usages, et contre la volont&eacute; de son
+patron, qui pourtant la lui avait fait recevoir, se croyant engag&eacute;
+d'honneur.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'&eacute;cole du plein air, ton
+Mus&eacute;e?&raquo; demanda Fagerolles sans rire.</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re admirait, d'un branle de la t&ecirc;te, en songeant &agrave; autre chose;
+tandis que Claude et Sandoz, par amiti&eacute;, examinaient et s'int&eacute;ressaient
+sinc&egrave;rement.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le premier. Les ornements sont
+encore d'une tradition joliment b&acirc;tarde...</p>
+
+<p>N'importe, &ccedil;a va!&raquo; Jory, impatient, finit par l'interrompre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! filons, voulez-vous? Moi, je m'enrhume.&raquo; La bande reprit sa marche.
+Mais le pis &eacute;tait que, pour couper au plus court, il leur fallait
+traverser tout le Salon officiel; et ils s'y r&eacute;sign&egrave;rent, malgr&eacute; le
+serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds, par
+protestation.</p>
+
+<p>Fendant la foule, avan&ccedil;ant avec raideur, ils suivirent l'enfilade des
+salles, en jetant &agrave; droite et &agrave; gauche des regards indign&eacute;s. Ce n'&eacute;tait
+plus le gai scandale de leur Salon &agrave; eux, les tons clairs, la lumi&egrave;re
+exag&eacute;r&eacute;e du soleil.</p>
+
+<p>Des cadres d'or pleins d'ombre se succ&eacute;daient, des choses gourm&eacute;es et
+noires, des nudit&eacute;s d'atelier jaunissant sous des jours de cave, toute
+la d&eacute;froque classique, l'histoire, le genre, le paysage, tremp&eacute;s
+ensemble au fond du m&ecirc;me cambouis de la convention. Une m&eacute;diocrit&eacute;
+uniforme suintait des &oelig;uvres, la salissure boueuse du ton qui les
+caract&eacute;risait, dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;. Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour &eacute;chapper &agrave; ce
+r&egrave;gne encore debout du bitume, condamnant tout en bloc avec leur belle
+injustice de sectaires, criant qu'il n'y avait l&agrave; rien, rien, rien;
+Enfin, ils s'&eacute;chapp&egrave;rent, et ils descendaient au jardin, lorsqu'ils
+rencontr&egrave;rent Mahoudeau et Cha&icirc;ne. Le premier se jeta dans les bras de
+Claude.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher, ton tableau, quel temp&eacute;rament!&raquo; Le peintre, tout de
+suite, loua la Vendangeuse.</p>
+
+<p>&laquo;Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la t&ecirc;te, un morceau!&raquo; Mais la
+vue de Cha&icirc;ne, auquel personne ne parlait de sa Femme adult&egrave;re, et qui
+errait silencieux, l'apitoya. Il trouvait une m&eacute;lancolie profonde &agrave;
+l'ex&eacute;crable peinture &agrave; la vie manqu&eacute;e de ce paysan, victime des
+admirations bourgeoises. Toujours il lui donnait la joie d'un &eacute;loge.</p>
+
+<p>Il le secoua amicalement, il cria:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s bien aussi, votre machine... Ah! mon gaillard, le dessin ne vous
+fait pas peur!&mdash;non, bien s&ucirc;r!&raquo; d&eacute;clara Cha&icirc;ne, dont la face s'&eacute;tait
+empourpr&eacute;e de vanit&eacute;, sous les broussailles noires de sa barbe.</p>
+
+<p>Mahoudeau et lui se joignirent &agrave; la bande; et le premier demanda aux
+autres s'ils avaient vu le Semeur, de Chambouvard. C'&eacute;tait inou&iuml;, le
+seul morceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans le jardin,
+que la foule envahissait maintenant.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! reprit Mahoudeau, en s'arr&ecirc;tant au milieu de l'all&eacute;e centrale,
+il est justement devant son Semeur, Chambouvard.&raquo; En effet, un homme
+ob&egrave;se &eacute;tait l&agrave;, camp&eacute; fortement sur ses grosses jambes, et s'admirant.
+La t&ecirc;te dans les &eacute;paules, il avait une face &eacute;paisse et belle d'idole
+hindoue.</p>
+
+<p>On le disait fils d'un v&eacute;t&eacute;rinaire des environs d'Amiens.</p>
+
+<p>&Agrave; quarante-cinq ans, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; l'auteur de vingt chefs-d'&oelig;uvre, des
+statues simples et vivantes, de la chair bien moderne, p&eacute;trie par un
+ouvrier de g&eacute;nie, sans raffinement; et cela au hasard de la production,
+donnant ses &oelig;uvres comme un champ donne son herbe, bon un jour, mauvais
+le lendemain, dans l'ignorance absolue de ce qu'il cr&eacute;ait. Il poussait
+le manque de sens critique jusqu'&agrave; ne pas faire de distinction, entre
+les fils les plus glorieux de ses mains, et les d&eacute;testables magots qu'il
+lui arrivait de b&acirc;cler parfois. Sans fi&egrave;vre nerveuse, sans un doute,
+toujours solide et convaincu, il avait un orgueil de Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;tonnant, le semeur! murmura Claude, et quelle b&acirc;tisse, et quel geste!&raquo;
+Fagerolles, qui n'avait pas regard&eacute; la statue s'amusait beaucoup du
+grand homme et de la queue de jeunes disciples b&eacute;ants, qu'il tra&icirc;nait
+d'ordinaire &agrave; sa suite.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez-les donc, ils communient, ma parole!... Et lui, hein? quelle
+bonne t&ecirc;te de brute, transfigur&eacute;e dans la contemplation de son nombril!&raquo;
+Seul et &agrave; l'aise au milieu de la curiosit&eacute; de tous, Chambouvard
+s'&eacute;bahissait, de l'air foudroy&eacute; d'un homme qui s'&eacute;tonne d'avoir enfant&eacute;
+une pareille &oelig;uvre. Il semblait la voir pour la premi&egrave;re fois, il n'en
+revenait point. Puis, un ravissement noya sa face large, il dodelina de
+la t&ecirc;te, il &eacute;clata d'un rire doux et invincible, en r&eacute;p&eacute;tant &agrave; dix
+reprises:</p>
+
+<p>&laquo;C'est comique... c'est comique...&raquo; Toute sa queue derri&egrave;re lui, se
+p&acirc;mait, tandis qu'il n'imaginait rien d'autre, pour dire l'adoration o&ugrave;
+il &eacute;tait de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais il y eut un l&eacute;ger &eacute;moi: Bongrand, qui se promenait, les mains
+derri&egrave;re le dos, les yeux vagues, venait de tomber sur Chambouvard; et
+le public, s'&eacute;cartant, chuchotait, s'int&eacute;ressait &agrave; la poign&eacute;e de main
+&eacute;chang&eacute;e par les deux artistes c&eacute;l&egrave;bres, l'un court et sanguin, l'autre
+grand et frissonnant. On entendit des mots de bonne
+camaraderie: &laquo;Toujours des merveilles! Parbleu! Et vous, rien cette
+ann&eacute;e? Non, rien. Je me repose, je cherche.</p>
+
+<p>Allons donc! farceur; &ccedil;a vient tout seul. Adieu! Adieu!&raquo; D&eacute;j&agrave;,
+Chambouvard, accompagn&eacute; de sa cour, s'en allait lentement au travers de
+la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre; pendant que
+Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s'approchait d'eux, les
+mains f&eacute;briles, et leur d&eacute;signait le sculpteur d'un mouvement nerveux du
+menton, en disant: &laquo;En voil&agrave; un gaillard que j'envie! Toujours croire
+qu'on fait des chefs-d'&oelig;uvre!&raquo; Il complimenta Mahoudeau de sa
+Vendangeuse, se montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie, son
+abandon de vieux romantique rang&eacute;, d&eacute;cor&eacute;. Puis, s'adressant &agrave; Claude:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Vous avez vu, l&agrave;-haut... Vous
+voici pass&eacute; chef d'&eacute;cole.&mdash;Ah! oui, r&eacute;pondit Claude, ils m'arrangent...
+C'est vous, notre ma&icirc;tre &agrave; tous.&raquo; Bongrand eut un geste de vague
+souffrance, et il se sauva, en disant: &laquo;Taisez-vous donc! je ne suis pas
+m&ecirc;me mon ma&icirc;tre!&raquo; Un moment encore, la bande erra dans le jardin. On
+&eacute;tait retourn&eacute; voir la Vendangeuse, lorsque Jory s'aper&ccedil;ut que Gagni&egrave;re
+n'avait plus Irma B&eacute;cot &agrave; son bras. Ce dernier fut stup&eacute;fait: o&ugrave; diable
+pouvait-il l'avoir perdue? Mais quand Fagerolles lui eut cont&eacute; qu'elle
+s'en &eacute;tait all&eacute;e dans la foule, avec deux messieurs, il se tranquillisa;
+et il suivit les autres, plus l&eacute;ger, soulag&eacute; de cette bonne fortune qui
+l'ahurissait.</p>
+
+<p>Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs &eacute;taient pris
+d'assaut, des groupes barraient les all&eacute;es, o&ugrave; la marche lente des
+promeneurs s'arr&ecirc;tait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
+marbres &agrave; succ&egrave;s. Du buffet encombr&eacute; sortait un gros murmure, un bruit
+de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de
+l'immense nef. Les moineaux &eacute;taient remont&eacute;s dans l&agrave; for&ecirc;t des
+charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le
+piaillement dont ils saluaient le soleil &agrave; son d&eacute;clin, sous les vitres
+chaudes. Il faisait lourd, une ti&eacute;deur humide de serre, un air immobile,
+affadi d'une odeur de terreau fra&icirc;chement remu&eacute;. Et, dominant cette
+houle du jardin, le fracas des salles du premier &eacute;tage, le roulement des
+pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
+temp&ecirc;te battant la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par
+n'avoir que lui, d&eacute;cha&icirc;n&eacute; et hurlant, dans les oreilles. C'&eacute;taient des
+gaiet&eacute;s de la foule, dont les hu&eacute;es et les rires soufflaient en ouragan
+devant son tableau. Il eut un geste &eacute;nerv&eacute;, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ccedil;&agrave;, qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au
+buffet, &ccedil;a pue l'Institut... Allons boire une chope dehors,
+voulez-vous?&raquo; Tous sortirent, les jambes cass&eacute;es, la face tir&eacute;e et
+m&eacute;prisante. Dehors, ils respir&egrave;rent bruyamment, d'un air de d&eacute;lices, en
+rentrant dans la bonne nature printani&egrave;re.</p>
+
+<p>Quatre heures sonnaient &agrave; peine, le soleil oblique enfilait les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es; et tout flambait, les queues serr&eacute;es des &eacute;quipages, les
+feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et
+s'envolaient en une poussi&egrave;re d'or. D'un pas de flatterie, ils
+descendirent, h&eacute;sit&egrave;rent, s'&eacute;chou&egrave;rent enfin dans un petit caf&eacute;, le
+Pavillon de la Concorde, &agrave; gauche, avant la place. La salle &eacute;tait si
+&eacute;troite qu'ils s'attabl&egrave;rent au bord de la contre-all&eacute;e, malgr&eacute; le froid
+tombant de la vo&ucirc;te des feuilles; d&eacute;j&agrave; touffue et noire. Mais, apr&egrave;s les
+quatre rang&eacute;es de marronniers, au-del&agrave; de cette bande d'ombre verd&acirc;tre,
+ils avaient devant eux la chauss&eacute;e ensoleill&eacute;e de l'avenue, ils y
+voyaient passer Paris &agrave; travers une gloire, les voitures aux roues
+rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dor&eacute;s que
+des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter
+des &eacute;tincelles, des pi&eacute;tons qui se transfiguraient et resplendissaient
+dans la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, durant pr&egrave;s de trois heures, en face de sa chope rest&eacute;e pleine,
+Claude parla, discuta, dans une fi&egrave;vre croissante, le corps bris&eacute;, la
+t&ecirc;te grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'&eacute;tait, avec les
+camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette ann&eacute;e-l&agrave;,
+passionnait davantage encore la mesure lib&eacute;rale de l'Empereur: un flot
+montant de th&eacute;ories, une griserie d'opinions extr&ecirc;mes qui rendait les
+langues p&acirc;teuses, toute la passion de l'art dont br&ucirc;lait leur jeunesse.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'&eacute;ducation du
+public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles
+grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
+l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le
+tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conqu&eacute;rants, &agrave; coups de
+chefs-d'&oelig;uvre... Ris donc, ris donc, grande b&ecirc;te de Paris, jusqu'&agrave; ce
+que tu tombes &agrave; nos genoux!&raquo; Et, s'interrompant, il montrait d'un geste
+proph&eacute;tique l'avenue triomphale, o&ugrave; roulaient dans le soleil, le luxe et
+la joie de la ville. Son geste s'&eacute;largissait, descendait jusqu'&agrave; la
+place de la Concorde, qu'on apercevait en &eacute;charpe, sous les arbres, avec
+une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses
+balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles g&eacute;antes, Lille
+qui avance l'&eacute;normit&eacute; de son pied nu.</p>
+
+<p>&laquo;Le plein air, &ccedil;a les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le
+plein air, l'&eacute;cole du plein air!... Hein? c'&eacute;tait entre nous, &ccedil;a
+n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voil&agrave; qu'ils
+lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'&eacute;cole... Oh! je veux bien,
+moi. Va pour l'&eacute;cole du plein air!&raquo; Jory s'allongeait des claques sur
+les cuisses.</p>
+
+<p>&laquo;Quand je te disais! J'&eacute;tais s&ucirc;r, avec mes articles, de les forcer &agrave;
+mordre, ces cr&eacute;tins! Ce que nous allons les emb&ecirc;ter, maintenant!&raquo;
+Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa
+Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses &agrave; Cha&icirc;ne silencieux, qui
+seul &eacute;coutait; tandis que Gagni&egrave;re, avec la raideur des timides l&acirc;ch&eacute;s
+au travers de la th&eacute;orie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et
+Sandoz, par sympathie enflamm&eacute;e de travailleur, et Dubuche, c&eacute;dant &agrave; la
+contagion de ses amiti&eacute;s r&eacute;volutionnaires, s'exasp&eacute;raient, tapaient sur
+la table, avalaient Paris, dans chaque gorg&eacute;e de bi&egrave;re. Tr&egrave;s calme,
+Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par
+le singulier plaisir qu'il trouvait &agrave; pousser les camarades dans des
+farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de
+r&eacute;volte, il prenait justement la ferme r&eacute;solution de travailler
+d&eacute;sormais &agrave; obtenir le prix de Rome: cette journ&eacute;e le d&eacute;cidait, il
+jugeait imb&eacute;cile de compromettre son talent davantage.</p>
+
+<p>Le soleil baissait &agrave; l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant
+de voitures, le retour du Bois, dans l'or p&acirc;li du couchant. Et la sortie
+du Salon devait s'achever, une queue d&eacute;filait, des messieurs &agrave; t&ecirc;te de
+critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re s'enthousiasma brusquement,&laquo;Ah! Courajod, en voil&agrave; un qui a
+invent&eacute; le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?</p>
+
+<p>&mdash;Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on
+n'a encore rien fichu de plus solide...</p>
+
+<p>Pourquoi laisse-t-on &ccedil;a au Luxembourg? &Ccedil;a devrait &ecirc;tre au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle
+plus.&raquo; Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le ma&icirc;tre
+paysagiste, &acirc;g&eacute; de soixante-dix ans, vivait quelque part, du c&ocirc;t&eacute; de
+Montmartre, retir&eacute; dans une petite maison, au milieu de poules, de
+canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des
+m&eacute;lancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se
+taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aper&ccedil;urent, passant au
+bras d'un ami, Bongrand, la face congestionn&eacute;e, le geste inquiet, qui
+leur envoya un salut; et, presque derri&egrave;re lui, au milieu de ses
+disciples, Chambouvard se montra, riant tr&egrave;s haut, tapant les talons, en
+ma&icirc;tre absolu, certain de l'&eacute;ternit&eacute;. &laquo;Tiens! tu nous l&acirc;ches?&raquo; demanda
+Mahoudeau &agrave; Cha&icirc;ne, qui se levait.</p>
+
+<p>L'autre m&acirc;chonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, apr&egrave;s
+avoir distribu&eacute; des poign&eacute;es de main.</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory &agrave; Mahoudeau.
+Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu
+ses yeux flamber tout d'un coup; &ccedil;a le prend comme une rage de dents, ce
+gar&ccedil;on; et regarde-le courir, l&agrave;-bas.&raquo; Le sculpteur haussa les &eacute;paules,
+au milieu des rires.</p>
+
+<p>Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur
+l'architecture. Sans doute, ce n'&eacute;tait pas mal, cette salle de Mus&eacute;e,
+qu'il exposait; seulement, &ccedil;a n'apportait rien, on y retrouvait une
+patiente marqueterie des formules de l'&Eacute;cole. Est-ce que tous les arts
+ne marchaient pas de front? est-ce que l'&eacute;volution qui transformait la
+litt&eacute;rature, la peinture, la musique m&ecirc;me, n'allait pas renouveler
+l'architecture? Si jamais l'architecture d'un si&egrave;cle devait avoir un
+style &agrave; elle, c'&eacute;tait assur&eacute;ment celle du si&egrave;cle o&ugrave; l'on entrerait
+bient&ocirc;t, un si&egrave;cle neuf, un terrain balay&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; la reconstruction de
+tout, un champ fra&icirc;chement ensemenc&eacute;, dans lequel pousserait un nouveau
+peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons
+d'&ecirc;tre sous notre ciel, au milieu de notre soci&eacute;t&eacute;! par terre, les
+cath&eacute;drales gothiques, puisque la foi aux l&eacute;gendes &eacute;tait morte! par
+terre, les colonnades fines, les dentelles ouvrag&eacute;es de la Renaissance,
+ce renouveau antique greff&eacute; sur le Moyen &Acirc;ge, des bijoux d'art o&ugrave; notre
+d&eacute;mocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il r&eacute;clamait avec des
+gestes violents la formule architecturale de cette d&eacute;mocratie, l'&oelig;uvre
+de pierre qui l'exprimerait, l'&eacute;difice o&ugrave; elle serait chez elle, quelque
+chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui
+s'indiquait d&eacute;j&agrave; dans nos gares, dans nos halles, avec la solide
+&eacute;l&eacute;gance de leurs charpentes de fer, mais &eacute;pur&eacute; encore, hauss&eacute; jusqu'&agrave;
+la beaut&eacute;, disant la grandeur de nos conqu&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! oui, eh! oui! r&eacute;p&eacute;tait Dubuche, gagn&eacute; par sa fougue. C'est ce que
+je veux faire, tu verras un jour...</p>
+
+<p>Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je
+serai libre!...&raquo;</p>
+
+<p>La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'&eacute;nervement de
+sa passion, d'une abondance, d'une &eacute;loquence que les camarades ne lui
+connaissaient pas.</p>
+
+<p>Tous s'excitaient &agrave; l'&eacute;couter, finissaient par s'&eacute;gayer bruyamment des
+mots extraordinaires qu'il lan&ccedil;ait; et lui-m&ecirc;me, &eacute;tant revenu sur son
+tableau, en parlait avec une gaiet&eacute; &eacute;norme, faisait la charge des
+bourgeois qui regardaient, imitait la gamme b&ecirc;te des rires. Sur
+l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de
+rares voitures. La contre-all&eacute;e &eacute;tait toute noire, un froid de glace
+tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure,
+derri&egrave;re le caf&eacute;, quelque r&eacute;p&eacute;tition au Concert de l'Horloge, la voix
+sentimentale d'une fille s'essayant &agrave; la romance.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! m'ont-ils amus&eacute;, les idiots! cria Claude dans un dernier &eacute;clat.
+Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journ&eacute;e!&raquo;
+Il se tut, &eacute;puis&eacute;. Personne n'avait plus de salive. Un silence r&eacute;gna,
+tous grelott&egrave;rent sous l'haleine glac&eacute;e qui passait. Et ils se
+s&eacute;par&egrave;rent avec des poign&eacute;es de main lasses, dans une sorte de stupeur.
+Dubuche d&icirc;nait en ville.</p>
+
+<p>Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagni&egrave;re
+voulurent entra&icirc;ner Claude chez Foucart, un restaurant &agrave; vingt-cinq
+sous: d&eacute;j&agrave; Sandoz l'emmenait &agrave; son bras, inquiet de le voir si
+gai,&laquo;Allons, viens, j'ai promis &agrave; ma m&egrave;re de rentrer. Tu mangeras un
+morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journ&eacute;e
+ensemble.&raquo; Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serr&eacute;s
+l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-P&egrave;res, le
+peintre s'arr&ecirc;ta net. &laquo;Comment, tu me quittes! s'&eacute;cria Sandoz. Puisque tu
+d&icirc;nes avec moi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, j'ai trop mal &agrave; la t&ecirc;te... Je rentre me coucher.&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'obstina sur cette excuse.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu
+vis dans le myst&egrave;re... Va, mon vieux, je ne veux pas te g&ecirc;ner.&raquo; Claude
+retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il
+continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras
+ballants, le nez &agrave; terre, sans rien voir, &agrave; longues enjamb&eacute;es de
+somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il
+leva les yeux, &eacute;tonn&eacute; qu'un fiacre attend&icirc;t l&agrave;, arr&ecirc;t&eacute; au bord du
+trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du m&ecirc;me pas m&eacute;canique qu'il
+entra chez la concierge, pour prendre sa clef.</p>
+
+<p>&laquo;Je l'ai donn&eacute;e &agrave; cette dame, cria M<sup>me</sup> Joseph du fond de la loge. Cette
+femme est l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle dame? demanda-t-il effar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient
+toujours.&raquo; Il ne savait plus, il se d&eacute;cida &agrave; monter, dans une confusion
+extr&ecirc;me d'id&eacute;es. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis
+qu'il referma, sans h&acirc;te.</p>
+
+<p>Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une
+ombre viol&acirc;tre qui pleuvait de la baie vitr&eacute;e en un m&eacute;lancolique
+cr&eacute;puscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet,
+o&ugrave; les meubles, les toiles, tout ce qui tra&icirc;nait vaguement, semblait se
+fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du
+divan, se d&eacute;tachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e au milieu de cette agonie du jour. C'&eacute;tait Christine, il
+l'avait reconnue.</p>
+
+<p>Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoup&eacute;e: &laquo;Il
+y a trois heures, oui, trois heures que je suis l&agrave;, toute seule, &agrave;
+&eacute;couter... Au sortir de l&agrave;-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais
+que venir, puis rentrer vite...</p>
+
+<p>Mais je serais rest&eacute;e la nuit enti&egrave;re, je ne pouvais pas m'en aller,
+sans vous avoir serr&eacute; les mains.&raquo; Elle continua, elle dit son d&eacute;sir
+violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle &eacute;tait
+tomb&eacute;e dans la temp&ecirc;te des rires, sous les hu&eacute;es de tout ce peuple.
+C'&eacute;tait elle qu'on sifflait ainsi, c'&eacute;tait sur sa nudit&eacute; que crachaient
+les gens, cette nudit&eacute; dont le brutal &eacute;talage, devant la blague de
+Paris, l'avait &eacute;trangl&eacute;e d&egrave;s la porte. Et, prise d'une terreur folle,
+&eacute;perdue de souffrance et de honte, elle s'&eacute;tait sauv&eacute;e, comme si elle
+avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de
+coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'&agrave;
+lui, boulevers&eacute;e par l'id&eacute;e du chagrin qu'il devait avoir, grossissant
+l'amertume de cet &eacute;chec de toute sa sensibilit&eacute; de femme, d&eacute;bordant d'un
+besoin de charit&eacute; immense. &laquo;&Ocirc; mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je
+voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve
+tr&egrave;s bien, ce tableau, que je suis tr&egrave;s fi&egrave;re et tr&egrave;s heureuse de vous
+avoir aid&eacute;, d'en &ecirc;tre un peu, moi aussi...&raquo; Il l'&eacute;coutait b&eacute;gayer
+ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il
+s'abattit devant elle, il laissa tomber la t&ecirc;te sur ses genoux, en
+&eacute;clatant en larmes.</p>
+
+<p>Toute son excitation de l'apr&egrave;s-midi, sa bravoure d'artiste siffl&eacute;, sa
+gaiet&eacute; et sa violence, crevaient l&agrave;, en une crise de sanglots qui le
+suffoquait. Depuis la salle o&ugrave; les rires l'avaient soufflet&eacute;, il les
+entendait le poursuivre comme une meute aboyante, l&agrave;-bas aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, puis le long de la Seine, puis &agrave; pr&eacute;sent encore chez
+lui, derri&egrave;re son dos. Sa force enti&egrave;re s'en &eacute;tait all&eacute;e, il se sentait
+plus d&eacute;bile qu'un enfant; et il r&eacute;p&eacute;ta, roulant sa t&ecirc;te, la voix
+&eacute;teinte, le geste vague: &laquo;Mon Dieu! que je souffre!&raquo; Alors, elle, des
+deux poings, le remonta jusqu'&agrave; sa bouche, dans un emportement de
+passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au c&oelig;ur, d'une haleine
+chaude:</p>
+
+<p>&laquo;Tais-toi, tais-toi, je t'aime!&raquo; Ils s'adoraient, leur camaraderie
+devait aboutir &agrave; ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau
+qui peu &agrave; peu les avait unis. Le cr&eacute;puscule les enveloppa, ils rest&egrave;rent
+aux bras l'un de l'autre, an&eacute;antis, en larmes sous cette premi&egrave;re joie
+d'amour. Pr&egrave;s d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait
+envoy&eacute;s le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or &eacute;parses,
+envol&eacute;es du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles &agrave; un
+fourmillement d'&eacute;toiles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, il lui avait
+dit: &laquo;Reste!&raquo; Mais elle s'&eacute;tait d&eacute;gag&eacute;e d'un effort.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne peux pas, il faut que je rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, non, c'est impossible... Adieu, &agrave; bient&ocirc;t!&raquo; Et, le lendemain,
+d&egrave;s sept heures, elle &eacute;tait l&agrave;, rouge du mensonge qu'elle avait fait &agrave;
+M<sup>me</sup> Vanzade: une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher &agrave; la
+gare, et avec qui elle passerait la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Claude, ravi de la poss&eacute;der ainsi tout un jour, voulut l'emmener &agrave; la
+campagne, par un besoin de l'avoir &agrave; lui seul, tr&egrave;s loin, sous le grand
+soleil. Elle fut enchant&eacute;e, ils partirent comme des fous, arriv&egrave;rent &agrave;
+la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. Lui,
+connaissait, apr&egrave;s Mantes, un petit village, Bennecourt, o&ugrave; &eacute;tait une
+auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades, et,
+sans s'inqui&eacute;ter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait
+d&eacute;jeuner l&agrave;, comme il l'aurait men&eacute;e &agrave; Asni&egrave;res. Elle s'&eacute;gaya beaucoup
+de ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'&eacute;tait au bout du
+monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir. &Agrave; dix
+heures, ils descendirent &agrave; Bonni&egrave;res; ils prirent le bac, un vieux bac
+craquant et filant sur sa cha&icirc;ne; car Bennecourt se trouve de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Seine. La journ&eacute;e de mai &eacute;tait splendide, les petits flots se
+pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient
+tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au-del&agrave; des &icirc;les, dont la
+rivi&egrave;re est peupl&eacute;e en cet endroit, quelle joie que cette auberge de
+campagne, avec son petit commerce d'&eacute;picerie, sa grande salle qui
+sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, o&ugrave; barbotaient des
+canards! &laquo;H&eacute;! p&egrave;re Faucheur, nous venons d&eacute;jeuner... Une omelette, des
+saucisses, du fromage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, hein! du petit rose qui
+gratte la gorge.&raquo; D&eacute;j&agrave;, Christine avait suivi la m&egrave;re Faucheur dans la
+basse-cour; et, quand cette derni&egrave;re revint avec des &oelig;ufs, elle demanda
+au peintre, avec son rire sournois de paysanne: &laquo;C'est donc que vous
+&ecirc;tes mari&eacute;, &agrave; cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! r&eacute;pondit-il rondement, il le faut bien, puisque je suis avec ma
+femme.&raquo; Le d&eacute;jeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les saucisses
+trop grasses, le pain d'une telle duret&eacute;, qu'il dut lui couper des
+mouillettes pour qu'elle ne s'aim&acirc;t, pas le poignet.</p>
+
+<p>Ils burent deux bouteilles, en entam&egrave;rent une troisi&egrave;me, si gais, si
+bruyants, qu'ils s'&eacute;tourdissaient eux-m&ecirc;mes, dans la grande salle o&ugrave; ils
+mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle &eacute;tait
+grise; et jamais &ccedil;a ne lui &eacute;tait arriv&eacute;, et elle trouvait &ccedil;a dr&ocirc;le, oh!
+si dr&ocirc;le, riant &agrave; ne plus pouvoir se retenir.</p>
+
+<p>&laquo;Allons prendre l'air, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, marchons un peu... Nous repartons &agrave; quatre heures, nous
+avons trois heures devant nous.&raquo; Ils remont&egrave;rent Bennecourt, qui aligne
+ses maisons jaunes, le long de la berge, sur pr&egrave;s de deux kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>Tout le village &eacute;tait aux champs, ils ne rencontr&egrave;rent que trois vaches
+conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays,
+semblait savoir o&ugrave; il allait; et, quand arriv&eacute;s &agrave; la derni&egrave;re maison,
+une vieille b&acirc;tisse plant&eacute;e sur le bord de la Seine, en face des coteaux
+de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de ch&ecirc;nes, tr&egrave;s
+touffu. C'&eacute;tait le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un
+gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles o&ugrave; le soleil seul
+p&eacute;n&eacute;trait en minces fl&egrave;ches de flamme. Tout de suite, leurs l&egrave;vres
+s'unirent dans un baiser avide, et elle s'&eacute;tait abandonn&eacute;e, et il
+l'avait prise, au milieu de l'odeur fra&icirc;che des herbes foul&eacute;es.
+Longtemps, ils rest&egrave;rent &agrave; cette place, attendris, maintenant, avec des
+paroles rares et basses, occup&eacute;s de la seule caresse de leur haleine,
+comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond
+de leurs yeux bruns.</p>
+
+<p>Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils
+tressaillirent: un paysan &eacute;tait l&agrave;, sur la porte grande ouverte de la
+mairie, et qui paraissait les avoir guett&eacute;s de ses yeux rapetiss&eacute;s de
+vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher
+sa g&ecirc;ne:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! le p&egrave;re Poirette!!! C'est donc &agrave; vous, la cambuse?&raquo; Alors, le
+vieux raconta avec des larmes que ses locataires &eacute;taient partis sans le
+payer, en lui laissant leurs meubles.</p>
+
+<p>Et il les invita &agrave; entrer. &laquo;Vous pouvez toujours voir, peut-&ecirc;tre que vous
+connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient
+contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas
+que c'est pour rien?&raquo; Curieusement, ils le suivirent. C'&eacute;tait une grande
+lanterne de maison, qui semblait taill&eacute;e dans un hangar: en bas, une
+cuisine immense et une salle o&ugrave; l'on aurait pu faire danser; en haut,
+deux pi&egrave;ces &eacute;galement, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles,
+ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une
+table et des ustensiles de m&eacute;nage, qui garnissaient la cuisine.</p>
+
+<p>Mais, devant la maison, le jardin abandonn&eacute;, plant&eacute; d'abricotiers
+magnifiques, se trouvait envahi de rosiers g&eacute;ants, couverts de roses;
+tandis que, derri&egrave;re, allant jusqu'au bois de ch&ecirc;nes, il y avait un
+petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.</p>
+
+<p>&laquo;Je laisserai les pommes de terre&raquo;, dit le p&egrave;re Poirette.</p>
+
+<p>Claude et Christine s'&eacute;taient regard&eacute;s, dans un de ces brusques d&eacute;sirs
+de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait
+bon de s'aimer l&agrave;, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils
+sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient &agrave; peine le temps de
+reprendre le train pour rentrer &agrave; Paris. Et le vieux paysan, qui &eacute;tait
+le p&egrave;re de M<sup>me</sup> Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme
+ils montaient dans le bac, il leur cria, apr&egrave;s tout un combat int&eacute;rieur:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du
+monde.&raquo; &Agrave; Paris, Claude accompagna Christine jusqu'&agrave; l'h&ocirc;tel de M<sup>me</sup>
+Vanzade. Ils &eacute;taient devenus tr&egrave;s tristes, ils &eacute;chang&egrave;rent une longue
+poign&eacute;e de main, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e et muette, n'osant s'embrasser.</p>
+
+<p>Une vie de tourment commen&ccedil;a. En quinze jours, elle ne put venir que
+trois fois; et elle accourait, essouffl&eacute;e, n'ayant que quelques minutes
+&agrave; elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la
+questionnait, inquiet de la voir p&acirc;lie, &eacute;nerv&eacute;e, les yeux brillants de
+fi&egrave;vre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce
+caveau, sans air et sans jour, o&ugrave; elle se mourait d'ennui. Ses
+&eacute;tourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre
+le sang &agrave; ses tempes.</p>
+
+<p>Elle lui avoua qu'elle s'&eacute;tait &eacute;vanouie, un soir, dans sa chambre, comme
+tout d'un coup &eacute;trangl&eacute;e par une main de plomb. Et elle n'avait pas de
+paroles mauvaises contre sa ma&icirc;tresse, elle s'attendrissait au
+contraire: une pauvre cr&eacute;ature, si vieille, si infirme, si bonne, qui
+l'appelait sa fille. Cela lui co&ucirc;tait comme une vilaine action, chaque
+fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez son amant.</p>
+
+<p>Deux semaines encore se pass&egrave;rent. Les mensonges dont elle devait payer
+chaque heure de libert&eacute;, lui devinrent intol&eacute;rables. Maintenant, c'&eacute;tait
+fr&eacute;missante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide, o&ugrave; son
+amour lui semblait une tache. Elle s'&eacute;tait donn&eacute;e, elle l'aurait cri&eacute;
+tout haut, et son honn&ecirc;tet&eacute; se r&eacute;voltait &agrave; cacher cela comme une faute,
+&agrave; mentir bassement; ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.</p>
+
+<p>Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment o&ugrave; elle partait une fois
+encore, Christine se jeta entre les bras de Claude, &eacute;perdument,
+sanglotant de souffrance et de passion.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi donc, emp&ecirc;che-moi de
+retourner l&agrave;-bas!&raquo; Il l'avait saisie, il l'embrassait &agrave; l'&eacute;touffer.</p>
+
+<p>&laquo;Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour!... Mais je n'ai rien, moi, et tu
+perdrais tout. Est-ce que je puis tol&eacute;rer que tu te d&eacute;pouilles ainsi?&raquo;
+Elle sanglot &agrave; plus fort, ses paroles b&eacute;gay&eacute;es se brisaient dans ses
+larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Son argent, n'est-ce pas? ce qu'elle me laisserait... Tu crois donc
+que je calcule? Jamais je n'y ai song&eacute;, je te le jure. Ah! qu'elle garde
+tout et que je sois libre!...</p>
+
+<p>Moi, je ne tiens &agrave; rien ni &agrave; personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il
+pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu
+m'&eacute;pouses, je demande seulement &agrave; vivre avec toi...&raquo; Puis, dans un
+dernier sanglot de torture:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je
+me m&eacute;prise, je voudrais avoir la force... Mais je t'aime trop, je
+souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres qui meurent, il
+n'y a que nous deux!&raquo; Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux
+pleuraient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se
+s&eacute;pareraient jamais, jamais plus.</p>
+
+<p>Ce fut une folie. Christine quitta brutalement M<sup>me</sup> Vanzade, emporta sa
+malle, d&egrave;s le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient &eacute;voqu&eacute; la
+vieille maison d&eacute;serte de Bennecourt; les rosiers g&eacute;ants, les pi&egrave;ces
+immenses.</p>
+
+<p>Ah! partir; partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre,
+dans la douceur de leur jeune m&eacute;nage! Elle, joyeuse, battait des mains.
+Lui, saignant encore de son &eacute;chec du Salon, ayant le besoin de se
+reprendre, aspirait &agrave; ce grand repos de la bonne nature; et il aurait
+l&agrave;-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou, il
+rapporterait des chefs-d'&oelig;uvre. En deux jours, tout fut pr&ecirc;t, le cong&eacute;
+de l'atelier donn&eacute;, les quatre meubles port&eacute;s au chemin de fer. Une
+chance heureuse leur &eacute;tait advenue, une fortune, cinq cents francs pay&eacute;s
+par le p&egrave;re Malgras, pour un lot d'une vingtaine de toiles, qu'il avait
+tri&eacute;es au milieu des &eacute;paves du d&eacute;m&eacute;nagement. Ils allaient vivre comme
+des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait
+quelques &eacute;conomies, un trousseau, des robes. Et ils se sauv&egrave;rent, une
+v&eacute;ritable fuite, les amis &eacute;vit&eacute;s, pas m&ecirc;me pr&eacute;venus par une lettre,
+Paris d&eacute;daign&eacute; et l&acirc;ch&eacute; avec des rires de soulagement.</p>
+
+<p>Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur
+installation; et ils d&eacute;couvrirent que le p&egrave;re Poirette, avant de signer
+avec eux, avait enlev&eacute; la moiti&eacute; des ustensiles de cuisine. Mais la
+d&eacute;sillusion restait sans prise, ils pataugeaient avec d&eacute;lices sous les
+averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu'&agrave; Vernon, pour
+acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe.
+Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut qu'une des deux chambres,
+abandonnant l'autre aux souris, transformant en bas la salle &agrave; manger en
+un vaste atelier, surtout heureux, amus&eacute;s comme des enfants, de manger
+dans la cuisine, sur une table de sapin, pr&egrave;s de l'&acirc;tre o&ugrave; chantait le
+pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui
+venait le matin et s'en allait le soir, M&eacute;lie, une ni&egrave;ce des Faucheur,
+dont la stupidit&eacute; les enchantait. Non, on n'en aurait pas trouv&eacute; une
+plus b&ecirc;te dans tout le d&eacute;partement!</p>
+
+<p>Le soleil ayant reparu, des journ&eacute;es adorables se suivirent, des mois
+coul&egrave;rent dans une f&eacute;licit&eacute; monotone.</p>
+
+<p>Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la
+semaine. Le matin, ils s'oubliaient tr&egrave;s tard au lit, malgr&eacute; les rayons
+qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre, &agrave; travers les
+fentes des volets.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, c'&eacute;taient des fl&acirc;neries sans fin, de grandes
+courses sur le plateau plant&eacute; de pommiers, par des chemins herbus de
+campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des pr&egrave;s,
+jusqu'&agrave; la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de v&eacute;ritables
+voyages de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'eau, dans les champs de bl&eacute; de Bonni&egrave;res et
+de Jeufosse. Un bourgeois, forc&eacute; de quitter le pays, leur avait vendu un
+vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivi&egrave;re, ils
+s'&eacute;taient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours
+entiers, naviguant, d&eacute;couvrant des terres nouvelles, restant cach&eacute;s sous
+les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre. Entre les
+&icirc;les sem&eacute;es au fil de l'eau, il y avait toute une cit&eacute; mouvante et
+myst&eacute;rieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement,
+fr&ocirc;l&eacute;s de la caresse des branches basses, seuls au monde avec les
+ramiers et les martins-p&ecirc;cheurs. Lui, parfois, devait sauter sur le
+sable, les jambes nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait
+les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa
+force. Et, le soir, ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine,
+ils riaient de la b&ecirc;tise de M&eacute;li&eacute; dont ils avaient ri la veille; puis,
+d&egrave;s neuf heures, ils &eacute;taient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste &agrave;
+y loger une famille, et o&ugrave; ils faisaient leurs douze heures, jouant d&egrave;s
+l'aube &agrave; se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras &agrave; leurs
+cous.</p>
+
+<p>Chaque nuit, Christine disait: &laquo;Maintenant, mon ch&eacute;ri, tu vas me
+promettre une chose: c'est que tu travailleras demain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain, je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sais, je me f&acirc;che, cette fois... Est-ce que c'est moi qui
+t'emp&ecirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, quelle id&eacute;e!... Puisque je suis venu pour travailler, que diable!
+Demain, tu verras.&raquo; Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-m&ecirc;me le
+regardait avec un sourire g&ecirc;n&eacute;, quand elle le voyait n'emporter ni
+toile, ni couleurs; puis, elle l'embrassait en riant, fi&egrave;re de sa
+puissance, touch&eacute;e de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et
+c'&eacute;taient de nouvelles remontrances attendries: demain, oh! demain, elle
+l'attacherait plut&ocirc;t devant sa toile!</p>
+
+<p>Claude, cependant, fit quelques tentatives de travail. Il commen&ccedil;a une
+&eacute;tude du coteau de Jeufosse, avec la Seine au premier plan; mais, dans
+l'&icirc;le o&ugrave; il s'&eacute;tait install&eacute;, Christine le suivait, s'allongeait sur
+l'herbe pr&egrave;s de lui, les l&egrave;vres entrouvertes, les yeux noy&eacute;s au fond du
+bleu; et elle &eacute;tait si d&eacute;sirable dans ces verdures, dans ce d&eacute;sert o&ugrave;
+seules passaient les voix murmurantes de l'eau, qu'il l&acirc;chait sa palette
+&agrave; chaque minute, couch&eacute; pr&egrave;s d'elle, tous les deux an&eacute;antis et berc&eacute;s
+par la terre. Une autre fois, au-dessus de Bennecourt, une vieille ferme
+le s&eacute;duisit, abrit&eacute;e de pommiers antiques, qui avaient grandi comme des
+ch&ecirc;nes. Deux jours de suite, il y vint; seulement, le troisi&egrave;me, elle
+l'emmena au march&eacute; de Bonni&egrave;res pour acheter des poules; la journ&eacute;e
+suivante fut encore perdue, la toile avait s&eacute;ch&eacute;, il s'impatienta &agrave; la
+reprendre, et finalement l'abandonna. Pendant toute la saison chaude, il
+n'eut ainsi que des vell&eacute;it&eacute;s, des bouts de tableau &eacute;bauch&eacute;s &agrave; peine,
+quitt&eacute;s au moindre pr&eacute;texte, sans un effort de pers&eacute;v&eacute;rance. Sa passion
+de travail, cette fi&egrave;vre de jadis qui le mettait debout d&egrave;s l'aube,
+bataillant contre la peinture rebelle, semblait s'en &ecirc;tre all&eacute;e, dans
+une r&eacute;action d'indiff&eacute;rence et de paresse; et, d&eacute;licieusement, comme
+apr&egrave;s les grandes maladies, il v&eacute;g&eacute;tait, il go&ucirc;tait la joie unique de
+vivre par toutes les fonctions de son corps.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Christine seule existait. C'&eacute;tait elle qui l'enveloppait de
+cette haleine de flamme, o&ugrave; s'&eacute;vanouissaient ses volont&eacute;s d'artiste.
+Depuis le baiser ardent, irr&eacute;fl&eacute;chi, qu'elle lui avait pos&eacute; aux l&egrave;vres
+la premi&egrave;re, une femme &eacute;tait n&eacute;e de la jeune fille, l'amante qui se
+d&eacute;battait chez la vierge, qui gonflait sa bouche et l'avan&ccedil;ait, dans la
+carrure du menton. Elle se r&eacute;v&eacute;lait ce qu'elle devait &ecirc;tre, malgr&eacute; sa
+longue honn&ecirc;tet&eacute;: une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si
+troublantes quand elles se d&eacute;gagent de la pudeur o&ugrave; elles dorment. D'un
+coup et sans ma&icirc;tre, elle savait l'amour, elle y apportait l'emportement
+de son innocence; et elle, ignorante jusque-l&agrave;, lui presque neuf encore,
+faisant ensemble les d&eacute;couvertes de la volupt&eacute;, s'exaltaient dais le
+ravissement de cette initiation commune. Il s'accusait de son ancien
+m&eacute;pris: fallait-il &ecirc;tre sot de d&eacute;daigner en enfant des f&eacute;licit&eacute;s qu'on
+n'avait pas v&eacute;cues! D&eacute;sormais, toute sa tendresse de la chair de la
+femme, cette tendresse dont il &eacute;puisait autrefois le d&eacute;sir dans ses
+&oelig;uvres, ne le br&ucirc;lait plus que pour ce corps vivant, souple et ti&egrave;de,
+qui &eacute;tait son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges
+de soie, les beaux tons d'ambre p&acirc;le qui dorent la rondeur des hanches,
+le model&eacute; douillet des ventres purs. Quelle illusion de r&ecirc;veur! &Agrave; cette
+heure seulement, il le tenait &agrave; pleins bras, ce triomphe de poss&eacute;der son
+r&ecirc;ve, toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. Elle se
+donnait enti&egrave;re, il la prenait, depuis sa nuque jusqu'&agrave; ses pieds, il la
+serrait d'une &eacute;treinte &agrave; la faire sienne, &agrave; l'entrer au fond de sa
+propre chair. Et elle, ayant tu&eacute; la peinture, heureuse d'&ecirc;tre sans
+rivale, prolongeait les noces.</p>
+
+<p>Au lit, le matin, c'&eacute;taient ses bras ronds, ses jambes douces qui le
+gardaient si tard, comme li&eacute; par des cha&icirc;nes, dans la fatigue de leur
+bonheur; en canot, lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans
+force, ivre, rien qu'&agrave; regarder le balancement de ses reins; sur l'herbe
+des &icirc;les, les yeux au fond de ses yeux, il restait en extase des
+journ&eacute;es, absorb&eacute; par elle, vid&eacute; de son c&oelig;ur et de son sang. Et
+toujours, et partout, ils se poss&eacute;daient, avec le besoin inassouvi de se
+poss&eacute;der encore.</p>
+
+<p>Une des surprises de Claude &eacute;tait de la voir rougir pour le moindre gros
+mot qui lui &eacute;chappait. Les jupes rattach&eacute;es, elle souriait d'un air de
+g&ecirc;ne, d&eacute;tournait la t&ecirc;te, aux allusions gaillardes. Elle n'aimait pas
+&ccedil;a. Et, &agrave; ce propos, un jour, ils se f&acirc;ch&egrave;rent presque.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, derri&egrave;re leur maison, dans le petit bois de ch&ecirc;nes o&ugrave; ils
+allaient parfois, en souvenir du baiser qu'ils y avaient &eacute;chang&eacute; lors de
+leur premi&egrave;re visite &agrave; Bennecourt.</p>
+
+<p>Lui, travaill&eacute; d'une curiosit&eacute;, l'interrogeait sur sa vie de couvent. Il
+la tenait &agrave; la taille, la chatouillait de son souffle, derri&egrave;re
+l'oreille, en t&acirc;chant de la confesser. Que savait-elle de l'homme,
+l&agrave;-bas? qu'en disait-elle avec ses amies? quelle id&eacute;e se faisait-elle de
+&ccedil;a?</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce que tu te doutais?&raquo; Mais
+elle avait son rire m&eacute;content, elle essayait de se d&eacute;gager.</p>
+
+<p>&laquo;Es-tu b&ecirc;te! laisse-moi donc!... &Agrave; quoi &ccedil;a t'avance-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'amuse... Alors, tu savais?&raquo; Elle eut un geste de confusion, les
+joues envahies de rougeur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! comme les autres, des choses...&raquo; Puis, en se cachant la
+face contre son &eacute;paule:</p>
+
+<p>&laquo;On est bien &eacute;tonn&eacute;e tout de m&ecirc;me.&raquo; Il &eacute;clata de rire, la serra
+follement, la couvrit d'une pluie de baisers. Mais, quand il crut
+l'avoir conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences, ainsi que d'un
+camarade qui n'a rien &agrave; cacher, elle s'&eacute;chappa en phrases fuyantes, elle
+finit par bouder, muette, imp&eacute;n&eacute;trable. Et jamais elle n'en avoua plus
+long, m&ecirc;me &agrave; lui qu'elle adorait. Il y avait l&agrave; ce fond que les plus
+franches gardent, cet &eacute;veil de leur sexe dont le souvenir demeure
+enseveli et comme sacr&eacute;. Elle &eacute;tait tr&egrave;s femme, elle se r&eacute;servait, en se
+donnant toute.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, ce jour-l&agrave;, Claude sentit qu'ils restaient
+&eacute;trangers. Une impression de glace, le froid d'un autre corps, l'avait
+saisi. Est-ce que rien de l'un ne pouvait donc p&eacute;n&eacute;trer dans l'autre,
+quand ils s'&eacute;touffaient, entre leurs bras &eacute;perdus, avides d'&eacute;treindre
+toujours davantage, au-del&agrave; m&ecirc;me de la possession?</p>
+
+<p>Les jours passaient cependant, et ils ne souffraient point de la
+solitude. Aucun besoin d'une distraction, d'une visite &agrave; faire ou &agrave;
+recevoir, ne les avait encore sortis d'eux-m&ecirc;mes. Les heures qu'elle ne
+vivait pas pr&egrave;s de lui, &agrave; son cou, elle les employait en m&eacute;nag&egrave;re
+bruyante, bouleversant la maison par de grands nettoyages que M&eacute;lie
+devait ex&eacute;cuter sous ses yeux, ayant des fringales d'activit&eacute; qui la
+faisaient se battre en personne contre, les trois casseroles de la
+cuisine. Mais le jardin surtout l'occupait:
+elle abattait des moissons de roses sur les rosiers g&eacute;ants, arm&eacute;e d'un
+s&eacute;cateur, les mains d&eacute;chir&eacute;es par les &eacute;pines; elle s'&eacute;tait donn&eacute; une
+courbature &agrave; vouloir cueillir les abricots, dont elle avait vendu la
+r&eacute;colte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque ann&eacute;e;
+et elle en tirait une vanit&eacute; extraordinaire, elle r&ecirc;vait de vivre des
+produits du jardin. Lui, mordait moins &agrave; la culture. Il avait mis son
+divan dans la vaste salle transform&eacute;e en atelier, il s'y allongeait pour
+la regarder semer et planter, par la fen&ecirc;tre grande ouverte. C'&eacute;tait une
+paix absolue, la certitude qu'il ne viendrait personne, que pas un coup
+de sonnette ne le d&eacute;rangerait, &agrave; aucun moment de la journ&eacute;e. Il poussait
+si loin cette peur du dehors, qu'il &eacute;vitait de passer devant l'auberge
+des Faucheur, dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de
+camarades, d&eacute;barqu&eacute;s de Paris. De tout l'&eacute;t&eacute;, pas une &acirc;me ne se montra.
+Il r&eacute;p&eacute;tait chaque soir, en montant se coucher, que tout de m&ecirc;me c'&eacute;tait
+une rude chance.</p>
+
+<p>Une seule plaie secr&egrave;te saignait au fond de cette joie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse et ayant &eacute;crit,
+demandant s'il pouvait aller le voir, Claude n'avait pas r&eacute;pondu. Une
+brouille s'en &eacute;tait suivie, et cette vieille amiti&eacute; semblait morte.
+Christine s'en d&eacute;solait, car elle sentait bien qu'il avait rompu pour
+elle. Continuellement, elle en parlait, ne voulant pas le f&acirc;cher avec
+ses amis, exigeant qu'il les rappel&acirc;t. Mais, s'il promettait d'arranger
+les choses, il n'en faisait rien. C'&eacute;tait fini, &agrave; quoi bon revenir sur
+le pass&eacute;?</p>
+
+<p>Vers les derniers jours de juillet, l'argent devenant rare, il dut se
+rendre &agrave; Paris pour vendre au p&egrave;re Malgras une demi-douzaine d'anciennes
+&eacute;tudes; et, en l'accompagnant &agrave; la gare, elle lui fit jurer d'aller
+serrer la main &agrave; Sandoz.</p>
+
+<p>Le soir, elle &eacute;tait l&agrave; de nouveau, devant la station de Bonni&egrave;res, qui
+l'attendait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, l'as-tu vu, vous &ecirc;tes-vous embrass&eacute;s?&raquo; Il se mit &agrave; marcher
+pr&egrave;s d'elle, muet d'embarras. Puis, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&laquo;Non, je n'ai pas eu le temps.&raquo; Alors, elle dit, navr&eacute;e, tandis que deux
+grosses larmes noyaient ses yeux:</p>
+
+<p>&laquo;Tu me fais beaucoup de peine.&raquo; Et, comme ils &eacute;taient sous les arbres,
+il la baisa au visage, en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne pas
+augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait changer la vie? N'&eacute;tait-ce
+point assez d&eacute;j&agrave; d'&ecirc;tre heureux ensemble?</p>
+
+<p>Pendant ces premiers mois, ils firent une seule rencontre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au-dessus de Bennecourt, en remontant du c&ocirc;t&eacute; de la Roche-Guyon.
+Ils suivaient un chemin d&eacute;sert et bois&eacute;, un de ces d&eacute;licieux chemins
+creux, lorsque, &agrave; un d&eacute;tour, ils tomb&egrave;rent sur trois bourgeois en
+promenade, le p&egrave;re, la m&egrave;re et la fille. Justement, se croyant bien
+seuls, ils s'&eacute;taient pris &agrave; la taille, en amoureux qui s'oublient
+derri&egrave;re les haies: elle, ploy&eacute;e, abandonnait ses l&egrave;vres; lui, rieur,
+avan&ccedil;ait les siennes; et la surprise fut si vive, qu'ils ne se
+d&eacute;rang&egrave;rent point, toujours li&eacute;s d'une &eacute;treinte, marchant du m&ecirc;me pas
+ralenti. Saisie, la famille restait coll&eacute;e contre un des talus, le p&egrave;re
+gros et apoplectique, la m&egrave;re d'une maigreur de couteau, la fille
+r&eacute;duite &agrave; rien, d&eacute;plum&eacute;e comme un oiseau malade, tous les trois laids et
+pauvres du sang vici&eacute; de leur race. Ils &eacute;taient une honte, en pleine vie
+de la terre, sous le grand soleil. Et, soudain, la triste enfant qui
+regardait passer l'amour avec des yeux stup&eacute;faits fut pouss&eacute;e par son
+p&egrave;re, emmen&eacute;e par sa m&egrave;re, hors d'eux, exasp&eacute;r&eacute;s de ce baiser libre,
+demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos campagnes; tandis
+que, toujours sans h&acirc;te, les deux amoureux s'en allaient triomphants,
+dans leur gloire.</p>
+
+<p>Claude pourtant s'interrogeait, la m&eacute;moire h&eacute;sitante. O&ugrave; diable avait-il
+vu ces t&ecirc;tes-l&agrave;, cette d&eacute;ch&eacute;ance bourgeoise, ces faces d&eacute;prim&eacute;es et
+tass&eacute;es, qui suaient les millions gagn&eacute;s sur le pauvre monde? C'&eacute;tait
+assur&eacute;ment dans une circonstance grave de sa vie. Et il se souvint, il
+reconnut les Margaillan, cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon
+des Refus&eacute;s, et qui avait ri devant son tableau, d'un rire tonnant
+d'imb&eacute;cile. Deux cents pas plus loin, comme il d&eacute;bouchait avec Christine
+du chemin creux, et qu'ils se trouvaient en face d'une vaste propri&eacute;t&eacute;,
+une grande b&acirc;tisse blanche entour&eacute;e de beaux arbres, ils apprirent d'une
+vieille paysanne que la Richaudi&egrave;re, comme on la nommait, appartenait
+aux Margaillan depuis trois ann&eacute;es. Ils l'avaient pay&eacute;e quinze cent
+mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus
+d'un million.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un coin du pays o&ugrave; l'on ne nous reprendra gu&egrave;re, dit Claude en
+redescendant vers Bennecourt. Ils g&acirc;tent le paysage, ces monstres!&raquo;
+Mais, d&egrave;s le milieu d'ao&ucirc;t, un gros &eacute;v&eacute;nement changea leur vie:
+Christine &eacute;tait enceinte, et elle ne s'en apercevait qu'au troisi&egrave;me
+mois, dans son insouciance d'amoureuse.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui; jamais ils n'avaient
+song&eacute; que cela p&ucirc;t arriver. Puis, ils se raisonn&egrave;rent, sans joie
+pourtant, lui, troubl&eacute; de ce petit &ecirc;tre qui allait venir compliquer
+l'existence, elle, saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas,
+comme si elle e&ucirc;t craint que cet accident-l&agrave; ne f&ucirc;t la fin de leur grand
+amour. Elle pleura longtemps &agrave; son cou, il t&acirc;chait vainement de la
+consoler, &eacute;trangl&eacute; de la m&ecirc;me tristesse sans nom.</p>
+
+<p>Plus tard, quand ils se furent habitu&eacute;s, ils s'attendrirent sur le
+pauvre petit, qu'ils avaient fait sans le vouloir, le jour tragique o&ugrave;
+elle s'&eacute;tait livr&eacute;e &agrave; lui, dans les larmes, sous le cr&eacute;puscule navr&eacute; qui
+noyait l'atelier: les dates y &eacute;taient, ce serait l'enfant de la
+souffrance et de la piti&eacute;, soufflet&eacute; &agrave; sa conception du rire b&ecirc;te des
+foules. Et, d&egrave;s lors, comme ils n'&eacute;taient pas m&eacute;chants, ils
+l'attendirent, le souhait&egrave;rent m&ecirc;me, s'occupant d&eacute;j&agrave; de lui et pr&eacute;parant
+tout pour sa venue.</p>
+
+<p>L'hiver eut des froids terribles, Christine fut retenue par un gros
+rhume dans la maison mal close, qu'on ne parvenait pas &agrave; chauffer. Sa
+grossesse lui causait de fr&eacute;quents malaises, elle restait accroupie,
+devant le feu, elle &eacute;tait oblig&eacute;e de se f&acirc;cher pour que Claude sort&icirc;t
+sans elle, fit de longues marches sur la terre gel&eacute;e et sonore des
+routes. Et lui, pendant ces promenades, en se retrouvant seul apr&egrave;s des
+mois de continuelle existence &agrave; deux, s'&eacute;tonnait de la fa&ccedil;on dont avait
+tourn&eacute; sa vie, en dehors de sa volont&eacute;. Jamais il n'avait voulu ce
+m&eacute;nage, m&ecirc;me avec elle; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait
+consult&eacute;; et &ccedil;a s'&eacute;tait fait cependant, et &ccedil;a n'&eacute;tait plus &agrave; d&eacute;faire;
+car, sans parler de l'enfant, il &eacute;tait de ceux qui n'ont point le
+courage de rompre. &Eacute;videmment, cette destin&eacute;e l'attendait, il devait
+s'en tenir &agrave; la premi&egrave;re qui n'aurait pas honte de lui. La terre dure
+sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait sa r&ecirc;verie, attard&eacute;e
+&agrave; des pens&eacute;es vagues, &agrave; sa chance d'&ecirc;tre tomb&eacute; du moins sur une fille
+honn&ecirc;te, &agrave; tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale s'il
+s'&eacute;tait mis avec un mod&egrave;le, las de rouler les ateliers; et il &eacute;tait
+repris de tendresse, il se h&acirc;tait de rentrer pour serrer Christine de
+ses deux bras tremblants, comme s'il avait failli la perdre, d&eacute;concert&eacute;
+seulement lorsqu'elle se d&eacute;gageait, en poussant un cri de douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pas si fort! tu me fais du mal!&raquo;</p>
+
+<p>Elle portait les mains &agrave; son ventre, et lui regardait ce ventre,
+toujours avec la m&ecirc;me surprise anxieuse.</p>
+
+<p>L'accouchement eut lieu vers le milieu de f&eacute;vrier. Une sage-femme &eacute;tait
+venue de Vernon, tout marcha tr&egrave;s bien: la m&egrave;re fut sur pied au bout de
+trois semaines, l'enfant, un gar&ccedil;on tr&egrave;s fort, t&eacute;tait si goul&ucirc;ment
+qu'elle devait se lever jusqu'&agrave; cinq fois la nuit, pour l'emp&ecirc;cher de
+crier et de r&eacute;veiller son p&egrave;re. D&egrave;s lors, le petit &ecirc;tre r&eacute;volutionna la
+maison, car elle, si active m&eacute;nag&egrave;re, se montra nourrice tr&egrave;s
+maladroite. La maternit&eacute; ne poussait pas en elle, malgr&eacute; son bon c&oelig;ur
+et ses d&eacute;solations au moindre bobo; elle se lassait, se rebutait tout de
+suite, appelait M&eacute;lie, qui aggravait les embarras par sa stupidit&eacute;
+b&eacute;ante; et il fallait que le p&egrave;re accour&ucirc;t l'aider, plus g&ecirc;n&eacute; encore que
+les deux femmes. Son ancien malaise &agrave; coudre, son inaptitude aux travaux
+de son sexe, reparaissait dans les soins que r&eacute;clamait l'enfant. Il fut
+assez mal tenu, il s'&eacute;leva un peu &agrave; l'aventure, au travers du jardin et
+des pi&egrave;ces laiss&eacute;es en d&eacute;sordre de d&eacute;sespoir, encombr&eacute;es de langes, de
+jouets cass&eacute;s, de l'ordure et du massacre d'un petit monsieur qui fait
+ses dents. Et, quand les choses se g&acirc;taient par trop, elle ne savait que
+se jeter aux bras de son cher amour: c'&eacute;tait son refuge, cette poitrine
+de l'homme qu'elle aimait, l'unique source de l'oubli et du bonheur.
+Elle n'&eacute;tait qu'amante, elle aurait donn&eacute; vingt fois le fils pour
+l'&eacute;poux. Une ardeur m&ecirc;me l'avait reprise apr&egrave;s la d&eacute;livrance, une s&egrave;ve
+remontante d'amoureuse qui se retrouve, avec sa taille libre, sa beaut&eacute;
+refleurie. Jamais sa chair de passion ne s'&eacute;tait offerte dans un tel
+frisson de d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Ce fut l'&eacute;poque cependant o&ugrave; Claude se remit un peu &agrave; peindre. L'hiver
+finissait, il ne savait &agrave; quoi employer les gaies matin&eacute;es de soleil
+depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi, &agrave; cause de Jacques,
+le gamin qu'ils avaient nomm&eacute; ainsi, du nom de son grand-p&egrave;re maternel,
+en n&eacute;gligeant du reste de le faire baptiser. Il travailla dans le
+jardin, d'abord par d&eacute;s&oelig;uvrement, fit une pochade de l'all&eacute;e
+d'abricotiers, &eacute;baucha les rosiers g&eacute;ants, composa des natures mortes,
+quatre pommes, une bouteille et un pot de gr&eacute;s, sur une serviette.
+C'&eacute;tait pour se distraire.</p>
+
+<p>Puis, il s'&eacute;chauffa, l'id&eacute;e de peindre une figure habill&eacute;e en plein
+soleil, finit par le hanter; et, d&egrave;s ce moment, sa femme fut sa victime,
+d'ailleurs complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans
+comprendre encore quelle rivale terrible elle se donnait. Il la peignit
+&agrave; vingt reprises, v&ecirc;tue de blanc, v&ecirc;tue de rouge au milieu des verdures,
+debout ou marchant, &agrave; demi allong&eacute;e sur l'herbe, coiff&eacute;e d'un grand
+chapeau de campagne, t&ecirc;te nue sous une ombrelle, dont la soie cerise
+baignait sa face d'une lumi&egrave;re rose. Jamais il ne se contentait
+pleinement, il grattait les toiles au bout de deux ou trois s&eacute;ances,
+recommen&ccedil;ait tout de suite, s'ent&ecirc;tant au m&ecirc;me sujet. Quelques &eacute;tudes,
+incompl&egrave;tes, mais d'une notation charmante dans la vigueur de leur
+facture, furent sauv&eacute;es du couteau &agrave; palette et pendues aux murs de la
+salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s Christine, ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu
+comme un petit saint Jean, on le couchait, par les journ&eacute;es chaudes, sur
+une couverture; et il ne fallait plus qu'il bouge&acirc;t. Mais c'&eacute;tait le
+diable. &Eacute;gay&eacute;, chatouill&eacute; par le soleil, il riait et gigotait, ses
+petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant, le derri&egrave;re
+par-dessus la t&ecirc;te. Le p&egrave;re, apr&egrave;s avoir ri, se f&acirc;chait, jurait contre
+ce sacr&eacute; mioche qui ne pouvait pas &ecirc;tre s&eacute;rieux une minute. Est-ce qu'on
+plaisantait avec la peinture? Alors, la m&egrave;re, &agrave; son tour, faisait les
+gros yeux, maintenait le petit pour que le peintre attrap&acirc;t au vol le
+dessin d'un bras ou d'une jambe. Pendant des semaines, il s'obstina,
+tellement les tons si jolis de cette chair d'enfance le tentaient. Il ne
+le couvait plus que de ses yeux d'artiste, comme un motif &agrave;
+chef-d'&oelig;uvre, clignant les paupi&egrave;res, r&ecirc;vant le tableau. Et il
+recommen&ccedil;ait l'exp&eacute;rience, il le guettait des jours entiers, exasp&eacute;r&eacute;
+que ce polisson-l&agrave; ne voul&ucirc;t pas dormir, aux heures o&ugrave; l'on aurait pu le
+peindre.</p>
+
+<p>Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de tenir la pose, Christine
+dit doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon.&raquo; Alors, Claude s'emporta,
+plein de remords.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vrai, je suis stupide, avec ma peinture!...</p>
+
+<p>Les enfants, ce n'est pas fait pour &ccedil;a.&raquo; Le printemps et l'&eacute;t&eacute; se
+pass&egrave;rent encore, dans une grande douceur. On sortait moins, on avait
+presque d&eacute;laiss&eacute; le canot, qui achevait de se pourrir contre la berge;
+car c'&eacute;tait toute une histoire que d'emmener le petit dans les &icirc;les.
+Mais on descendait souvent &agrave; pas ralentis le long de la Seine, sans
+jamais s'&eacute;carter &agrave; plus d'un kilom&egrave;tre.</p>
+
+<p>Lui, fatigu&eacute; des &eacute;ternels motifs du jardin, tentait maintenant des
+&eacute;tudes au bord de l'eau; et, ces jours-l&agrave;, elle allait le chercher avec
+l'enfant, s'asseyait pour le regarder peindre, en attendant de rentrer
+languissamment tous les trois, sous la cendre fine du cr&eacute;puscule. Un
+apr&egrave;s-midi, il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune
+fille. Elle en plaisanta, elle expliqua que &ccedil;a r&eacute;veillait des choses en
+elle, d'&ecirc;tre l&agrave;, derri&egrave;re lui. Sa voix tremblait un peu, la v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait
+qu'elle &eacute;prouvait le besoin de se mettre de moiti&eacute; dans sa besogne,
+depuis que cette besogne le lui enlevait davantage chaque jour. Elle
+dessina, risqua deux ou trois aquarelles, d'une main soigneuse de
+pensionnaire. Puis, d&eacute;courag&eacute;e par ses sourires, sentant bien que la
+communion ne se faisait pas sur ce terrain, elle l&acirc;cha de nouveau son
+album, en le for&ccedil;ant &agrave; promettre qu'il lui donnerait des le&ccedil;ons de
+peinture, plus tard, quand il aurait le temps.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle trouvait tr&egrave;s jolies ses derni&egrave;res toiles.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette ann&eacute;e de repos en pleine campagne, en pleine lumi&egrave;re, il
+peignait avec une vision nouvelle, comme &eacute;claircie, d'une gaiet&eacute; de tons
+chantante. Jamais encore il n'avait eu cette science des reflets, cette
+sensation si juste des &ecirc;tres et des choses, baignant dans la clart&eacute;
+diffuse. Et, d&eacute;sormais, elle aurait d&eacute;clar&eacute; cela absolument bien, gagn&eacute;e
+par ce r&eacute;gal de couleurs, s'il avait voulu finir davantage, et si elle
+n'&eacute;tait rest&eacute;e interdite parfois, devant un terrain lilas ou devant un
+arbre bleu, qui d&eacute;routaient toutes ses id&eacute;es arr&ecirc;t&eacute;es de coloration. Un
+jour qu'elle osait se permettre une critique, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cause d'un
+peuplier lav&eacute; d'azur, il lui avait fait constater, sur la nature m&ecirc;me,
+ce bleuissement d&eacute;licat des feuilles.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai pourtant, l'arbre &eacute;tait bleu; mais, au fond, elle ne se
+rendait pas, condamnait la r&eacute;alit&eacute;: il ne pouvait y avoir des arbres
+bleus dans la nature.</p>
+
+<p>Elle ne parla plus que gravement des &eacute;tudes qu'il accrochait aux murs de
+la salle. L'art rentrait dans leur vie, et elle en demeurait songeuse.
+Quand elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son parasol, il
+lui arrivait de se pendre d'un &eacute;lan &agrave; son cou. &laquo;Tu m'aimes, dis?&mdash;Es-tu
+b&ecirc;te! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, embrasse-moi comme tu m'aimes, bien fort, bien fort!&raquo; Puis,
+l'accompagnant jusque sur la route:</p>
+
+<p>&laquo;Et travaille, tu sais que je ne t'ai jamais emp&ecirc;ch&eacute; de travailler...
+Va, va, je suis contente, lorsque tu travailles.&raquo; Une inqui&eacute;tude parut
+s'emparer de Claude, lorsque l'automne de cette seconde ann&eacute;e fit jaunir
+les feuilles et ramena les premiers froids. La saison fut justement
+abominable, quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif &agrave; la
+maison; ensuite, des brouillards vinrent &agrave; chaque instant contrarier ses
+s&eacute;ances. Il restait assombri devant le feu, il ne parlait jamais de
+Paris, mais la ville se dressait l&agrave;-bas, &agrave; l'horizon, la ville d'hiver
+avec son gaz qui flambait d&egrave;s cinq heures, ses r&eacute;unions d'amis se
+fouettant d'&eacute;mulation, sa vie de production ardente que m&ecirc;me les glaces
+de d&eacute;cembre ne ralentissaient pas. En un mois, il s'y rendit &agrave; trois
+reprises, sous le pr&eacute;texte de voir Malgras, auquel il avait encore vendu
+quelques petites toiles. Maintenant, il n'&eacute;vitait plus de passer devant
+l'auberge des Faucheur, il se laissait m&ecirc;me arr&ecirc;ter par le Poirette,
+acceptait un verre de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle,
+comme s'il e&ucirc;t cherch&eacute;, malgr&eacute; la saison, des camarades d'autrefois,
+tomb&eacute;s l&agrave; du matin.</p>
+
+<p>Il s'attardait, dans l'attente; puis, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de solitude, il
+rentrait, &eacute;touffant de tout ce qui bouillonnait en lui, malade de
+n'avoir personne pour crier ce dont &eacute;clatait son cr&acirc;ne. L'hiver s'&eacute;coula
+pourtant, et Claude eut la consolation de peindre quelques beaux effets
+de neige. Une troisi&egrave;me ann&eacute;e commen&ccedil;ait, lorsque, dans les derniers
+jours de mai, une rencontre inattendue l'&eacute;motionna. Il &eacute;tait, ce
+matin-l&agrave;, mont&eacute; sur le plateau, pour chercher un motif, les bords de la
+Seine ayant fini par le lasser; et il resta stupide, au d&eacute;tour d'un
+chemin, devant Dubuche qui s'avan&ccedil;ait entre deux haies de sureau, coiff&eacute;
+d'un chapeau noir, pinc&eacute; correctement dans sa redingote.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! c'est toi!&raquo; L'architecte b&eacute;gaya de contrari&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je vais faire une visite... Hein? c'est joliment b&ecirc;te, &agrave; la
+campagne! Mais, que veux-tu? on est forc&eacute; &agrave; des m&eacute;nagements... Et toi,
+tu habites par ici&mdash;? Je le savais... C'est-&agrave;-dire, non! on m'avait
+bien appris quelque chose comme &ccedil;a, mais je croyais que c'&eacute;tait de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;, plus loin.&raquo; Claude, tr&egrave;s remu&eacute;, le tira d'embarras.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, bon, mon vieux, tu n'as pas &agrave; t'excuser, c'est moi le plus
+coupable... Ah! qu'il y a donc longtemps qu'on ne s'est vus! Si je te
+disais le coup que j'ai re&ccedil;u au c&oelig;ur, quand ton nez a d&eacute;bouch&eacute; des
+feuilles!&raquo; Alors, il lui prit le bras, il l'accompagna en ricanant de
+plaisir; et l'autre, dans la continuelle pr&eacute;occupation de sa fortune,
+qui le faisait parler de lui sans cesse, se mit tout de suite &agrave; causer
+de son avenir. Il venait de passer &eacute;l&egrave;ve de premi&egrave;re classe &agrave; l'&eacute;cole,
+apr&egrave;s avoir d&eacute;croch&eacute; avec une peine infinie les mentions r&eacute;glementaires.
+Mais ce succ&egrave;s le laissait perplexe. Ses parents ne lui envoyaient plus
+un sou, pleurant mis&egrave;re, pour qu'il les sout&icirc;nt &agrave; son tour; il avait
+renonc&eacute; au prix de Rome, certain d'&ecirc;tre battu, press&eacute; de gagner sa vie;
+et il &eacute;tait las d&eacute;j&agrave;, &eacute;c&oelig;ur&eacute; de faire la place, de gagner un franc
+vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants, qui le traitaient
+en man&oelig;uvre. Quelle route choisir? o&ugrave; prendre le plus court chemin? Il
+quitterait l'&Eacute;cole, il aurait un bon coup d'&eacute;paule de son patron, le
+puissant Dequersonni&egrave;re, dont il &eacute;tait aim&eacute; pour sa docilit&eacute; d'&eacute;l&egrave;ve
+piocheur.</p>
+
+<p>Seulement, que de peine encore, que d'inconnu devant lui! Et il se
+plaignait avec amertume de ces &eacute;coles du gouvernement, o&ugrave; l'on trimait
+tant d'ann&eacute;es, et qui n'assuraient m&ecirc;me pas une position &agrave; tous ceux
+qu'elles jetaient sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>Brusquement, il s'arr&ecirc;ta au milieu du sentier. Les haies de sureau
+d&eacute;bouchaient en plaine rase, et la Richaudi&egrave;re apparaissait, au milieu
+de ses grands arbres.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vrai, s'&eacute;cria Claude, je n'avais pas compris... Tu vas
+dans cette baraque. Ah! les magots, ont-ils de sales t&ecirc;tes!&raquo; Dubuche,
+l'air vex&eacute; de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourm&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;N'emp&ecirc;che que le p&egrave;re Margaillan, tout cr&eacute;tin qu'il te semble, est un
+fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu
+de ses b&acirc;tisses: une activit&eacute; du diable, un sens &eacute;tonnant de la bonne
+administration, un flair merveilleux des rues &agrave; construire et des
+mat&eacute;riaux &agrave; acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans &ecirc;tre un
+monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi! Je serais
+bien b&ecirc;te de n'&ecirc;tre pas poli &agrave; l'&eacute;gard d'un homme qui peut m'&ecirc;tre
+utile.&raquo; Tout en parlant, il barrait l'&eacute;troit chemin, il emp&ecirc;chait son
+ami d'avancer, sans doute par crainte d'&ecirc;tre compromis, si on les voyait
+ensemble, et pour lui faire entendre qu'ils devaient se s&eacute;parer l&agrave;.
+Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris; mais il se tut.
+Pas un mot de Christine ne fut m&ecirc;me prononc&eacute;. Et il se r&eacute;signait &agrave; le
+quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgr&eacute; lui de
+ses l&egrave;vres tremblantes:</p>
+
+<p>&laquo;Sandoz va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parl&eacute; de toi, le
+mois dernier. Il est toujours d&eacute;sol&eacute; que tu nous aies mis &agrave; la
+porte.&mdash;Mais je ne vous ai pas mis &agrave; la porte! cria Claude hors de lui;
+mais, je vous en supplie, venez me voir; Je serais si heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est &ccedil;a, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole
+d'honneur!... Adieu, adieu, mon vieux. Je suis press&eacute;.&raquo; Et Dubuche s'en
+alla vers la Richaudi&egrave;re, et Claude le regarda qui se rapetissait au
+milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache
+noire de sa redingote. Il rentra lentement, le c&oelig;ur gros d'une
+tristesse sans cause. Il ne dit rien &agrave; sa femme de cette rencontre.</p>
+
+<p>Huit jours plus tard, Christine &eacute;tait all&eacute;e chez les Faucheur acheter
+une livre de vermicelle, et elle s'attardait au retour, elle causait
+avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait
+du bac, s'approcha et lui demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Claude Lantier? c'est par ici, n'est-ce pas?&raquo; Elle resta
+saisie, elle r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre...&raquo; Pendant une centaine
+de m&egrave;tres, ils march&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te. L'&eacute;tranger, qui semblait la
+conna&icirc;tre, l'avait regard&eacute;e avec un bon sourire; mais, comme elle h&acirc;tait
+le pas, cachant son trouble sous un air grave, il se taisait.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte, elle l'introduisit dans la salle, en disant:
+&laquo;Claude, une visite pour toi.&raquo; Il y eut une grande exclamation, les deux
+hommes &eacute;taient d&eacute;j&agrave; dans les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es gentil d'&ecirc;tre venu!... Et Dubuche?</p>
+
+<p>&mdash;Au dernier moment, une affaire l'a retenu, et il m'a envoy&eacute; une
+d&eacute;p&ecirc;che pour que je parte sans lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voil&agrave;, toi! Ah! tonnerre de
+Dieu, que je suis content!&raquo;.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagn&eacute;e par la joie: &laquo;C'est
+vrai, je ne t'ai pas cont&eacute;. J'ai rencontr&eacute; l'autre jour Dubuche, qui se
+rendait l&agrave;-haut, &agrave; la propri&eacute;t&eacute; de ces monstres...&raquo; Mais il
+s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou:</p>
+
+<p>&mdash;&raquo;Je perds la t&ecirc;te, d&eacute;cid&eacute;ment! Vous ne vous &ecirc;tes jamais parl&eacute;, et je
+vous laisse l&agrave;...! Ma ch&eacute;rie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux
+camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un fr&egrave;re... Et toi, mon brave,
+je te pr&eacute;sente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.&raquo;
+Christine se mit &agrave; rire franchement, et elle tendit la joue, de grand
+c&oelig;ur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide
+amiti&eacute;, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une &eacute;motion
+mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer
+toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.&raquo; Puis, se penchant
+pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, en voil&agrave; d&eacute;j&agrave; un?&raquo;&laquo;Que veux-tu? &ccedil;a pousse sans qu'on y songe!&raquo;
+Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine r&eacute;volutionnait
+la maison pour le d&eacute;jeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire,
+qui elle &eacute;tait, comment il l'avait connue, quelles circonstances les
+avaient fait se mettre en m&eacute;nage; et il parut s'&eacute;tonner, lorsque son ami
+voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi?
+parce qu'ils n'en avaient m&ecirc;me jamais caus&eacute;, parce qu'elle ne semblait
+pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins
+heureux. Enfin, c'&eacute;tait une chose sans cons&eacute;quence. &laquo;Bon! dit l'autre.
+Moi, &ccedil;a de me g&ecirc;ne point... Tu l'as eue honn&ecirc;te, tu devrais l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien s&ucirc;r que je ne songe pas &agrave; la
+planter l&agrave; avec un enfant.&raquo; Ensuite, Sandoz s'&eacute;merveilla des &eacute;tudes
+pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employ&eacute; son temps!
+Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui
+l'&eacute;coutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur
+les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra,
+en criant:</p>
+
+<p>&laquo;Venez vite, les &oelig;ufs sont sur la table.&raquo; On d&eacute;jeuna dans la cuisine,
+un d&eacute;jeuner extraordinaire, une friture de goujons apr&egrave;s les &oelig;ufs &agrave; la
+coque, puis le bouilli de la veille assaisonn&eacute; en salade, avec des
+pommes de terre et un hareng saur. C'&eacute;tait d&eacute;licieux, l'odeur forte et
+app&eacute;tissante du hareng que M&eacute;lie avait culbut&eacute; sur la braise, la chanson
+du caf&eacute; qui passait goutte &agrave; goutte dans le filtre, au coin du fourneau.</p>
+
+<p>Et, quand le dessert par&ucirc;t, des fraises cueillies &agrave; l'instant, un
+fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les
+coudes carr&eacute;ment sur la table. &Agrave; Paris? mon Dieu! &agrave; Paris, les camarades
+ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes,
+ils se poussaient &agrave; qui se caserait le premier. Naturellement, les
+absents avaient tort, il &eacute;tait bon d'y &ecirc;tre, lorsqu'on ne voulait pas se
+laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'&eacute;tait pas le talent?
+est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volont&eacute; et
+la force? Ah! oui, c'&eacute;tait le r&ecirc;ve, vivre &agrave; la campagne, y entasser des
+chefs-d'&oelig;uvre, puis un beau jour &eacute;craser Paris, en ouvrant ses malles!
+Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz &agrave; la gare, ce dernier lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais
+me marier.&raquo; Du coup, le peintre &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!&raquo; En
+attendant le train, ils caus&egrave;rent encore. Sandoz expliqua ses id&eacute;es sur
+le mariage, qu'il consid&eacute;rait bourgeoisement comme la condition m&ecirc;me du
+bon travail, de la besogne r&eacute;gl&eacute;e et solide, pour les grands producteurs
+modernes. La femme d&eacute;vastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie
+le c&oelig;ur et lui mange le cerveau, &eacute;tait une id&eacute;e romantique contre
+laquelle les faits protestaient.</p>
+
+<p>Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa
+tranquillit&eacute;, d'un int&eacute;rieur de tendresse o&ugrave; il p&ucirc;t se clo&icirc;trer, afin de
+consacrer sa vie enti&egrave;re &agrave; l'&oelig;uvre &eacute;norme dont il promenait le r&ecirc;ve. Et
+il ajoutait que tout d&eacute;pendait du choix, il croyait avoir trouv&eacute; celle
+qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commer&ccedil;ants
+sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, apr&egrave;s avoir
+donn&eacute; sa d&eacute;mission d'employ&eacute;, il s'&eacute;tait lanc&eacute; dans le journalisme, o&ugrave;
+il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa m&egrave;re dans une
+petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence &agrave; trois, deux
+femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son
+monde.</p>
+
+<p>&laquo;Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et
+adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.&raquo;
+Sandoz revint tr&egrave;s souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le
+lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en m&eacute;nage qu'&agrave;
+l'automne. C'&eacute;taient des journ&eacute;es heureuses, des apr&egrave;s-midi entiers de
+confidences; les anciennes volont&eacute;s de gloire reprises en commun.</p>
+
+<p>Un jour, seul avec Claude, dans une &icirc;le, &eacute;tendus c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, les yeux
+perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout
+haut.</p>
+
+<p>&laquo;Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat.</p>
+
+<p>Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de
+presse, malgr&eacute; les d&eacute;go&ucirc;ts du m&eacute;tier, est une sacr&eacute;e puissance, une
+antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis
+forc&eacute; de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon
+affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine &agrave; crever de
+travail, quelque chose o&ugrave; je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir
+peut-&ecirc;tre.&raquo; Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse
+chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: &laquo;Hein?
+&eacute;tudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin m&eacute;taphysique, mais
+l'homme physiologique, d&eacute;termin&eacute; par le milieu, agissant sous le jeu de
+tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette &eacute;tude continue et
+exclusive de la fonction du cerveau, sous le pr&eacute;texte que le cerveau est
+l'organe noble?... La pens&eacute;e, la pens&eacute;e, eh! tonnerre de Dieu! la pens&eacute;e
+est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul,
+voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est
+malade!... Non! c'est imb&eacute;cile, la philosophie n'y est plus, la science
+n'y est plus, nous sommes des positivistes, des &eacute;volutionnistes, et nous
+garderions le mannequin litt&eacute;raire des temps classiques, et nous
+continuerions &agrave; d&eacute;vider les cheveux emm&ecirc;l&eacute;s de la raison pure! Qui dit
+psychologue dit tra&icirc;tre &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. D'ailleurs, physiologie,
+psychologie, cela ne signifie rien: l'une a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; l'autre, toutes deux
+ne sont qu'une aujourd'hui, le m&eacute;canisme de l'homme aboutissant &agrave; la
+somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est l&agrave;, notre
+r&eacute;volution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de
+l'antique soci&eacute;t&eacute;, c'est la naissance d'une soci&eacute;t&eacute; nouvelle, et c'est
+n&eacute;cessairement la pouss&eacute;e d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain...
+Oui, on verra, on verra la litt&eacute;rature qui va germer pour le prochain
+si&egrave;cle de science et de d&eacute;mocratie!&raquo;</p>
+
+<p>Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne
+passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la
+rivi&egrave;re. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans
+la face:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, j'ai trouv&eacute; ce qu'il me fallait, &agrave; moi. Oh! pas grand-chose, un
+petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, m&ecirc;me quand on
+a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en
+&eacute;tudierai les membres, un &agrave; un, d'o&ugrave; ils viennent, o&ugrave; ils vont, comment
+ils r&eacute;agissent les uns sur les autres; enfin, une humanit&eacute; en petit, la
+fa&ccedil;on dont l'humanit&eacute; pousse et se comporte...</p>
+
+<p>D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une p&eacute;riode historique
+d&eacute;termin&eacute;e, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau
+d'histoire... Hein? tu comprends, une s&eacute;rie de bouquins, quinze, vingt
+bouquins, des &eacute;pisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre
+&agrave; part, une suite de romans &agrave; me b&acirc;tir une maison pour mes vieux jours,
+s'ils ne m'&eacute;crasent pas!&raquo; Il retomba sur le dos, il &eacute;largit les bras
+dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la m&egrave;re commune, l'unique
+source de la vie! toi l'&eacute;ternelle, l'immortelle, o&ugrave; circule l'&acirc;me du
+monde, cette s&egrave;ve &eacute;pandue jusque dans les pierres, et qui fait des
+arbres nos grands fr&egrave;res immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi,
+c'est toi que je sens l&agrave;, sous mes membres, m'&eacute;treignant et
+m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon &oelig;uvre comme la force
+premi&egrave;re, le moyen et le but, l'arche immense, o&ugrave; toutes les choses
+s'animent du souffle de tous les &ecirc;tres!&raquo; Mais, commenc&eacute;e en blague, avec
+l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de
+conviction ardente, que faisait trembler une &eacute;motion profonde de po&egrave;te;
+et ses yeux se mouill&egrave;rent; et, pour cacher cet attendrissement, il
+ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce b&ecirc;te, une &acirc;me &agrave; chacun de nous, quand il y a cette grande &acirc;me!&raquo;
+Claude n'avait pas boug&eacute;, disparu au fond de l'herbe.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un nouveau silence, il conclut:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a y est, mon vieux! cr&egrave;ve-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Sandoz qui se leva et s'&eacute;tira, j'ai les os trop durs. Ils se
+casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.&raquo;
+Christine s'&eacute;tait prise pour lui d'une vive amiti&eacute;, en le voyant droit
+et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui
+d'&ecirc;tre le parrain de Jacques.</p>
+
+<p>Sans doute, elle ne mettait plus les pieds &agrave; l'&eacute;glise; mais &agrave; quoi bon
+laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la d&eacute;cidait,
+c'&eacute;tait de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pond&eacute;r&eacute;,
+si raisonnable, dans les &eacute;clats de sa force. Claude s'&eacute;tonna, consentit
+avec un haussement d'&eacute;paules. Et le bapt&ecirc;me eut lieu, on trouva une
+marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une f&ecirc;te, on mangea un homard,
+apport&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>Justement, ce jour-l&agrave;, comme on se s&eacute;parait, Christine prit Sandoz &agrave;
+part, et lui dit, d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&laquo;Revenez bient&ocirc;t, n'est-ce pas? Il s'ennuie.&raquo; Claude, en effet, tombait
+dans des tristesses noires. Il abandonnait ses &eacute;tudes, sortait seul,
+r&ocirc;dait malgr&eacute; lui devant l'auberge des Faucheur, &agrave; l'endroit o&ugrave; le bac
+abordait, comme s'il e&ucirc;t toujours compt&eacute; voir Paris d&eacute;barquer. Paris le
+hantait, il y allait chaque mois, en revenait d&eacute;sol&eacute;, incapable de
+travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, tremp&eacute; de
+boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz
+lui-m&ecirc;me, lui, mari&eacute; d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le
+voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'&eacute;veiller qu'&agrave; chacune de ces
+visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait
+pas en paroles fi&eacute;vreuses sur les nouvelles de l&agrave;-bas. Lui, qui,
+auparavant, cachait son regret de Paris, &eacute;tourdissait maintenant
+Christine, l'entretenait du matin au soir, &agrave; propos d'affaires qu'elle
+ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans
+fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donn&acirc;t son opinion,
+qu'elle se pronon&ccedil;&acirc;t dans les histoires. Est-ce que Gagni&egrave;re n'&eacute;tait pas
+idiot, &agrave; s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si
+consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une
+demoiselle des le&ccedil;ons de piano, &agrave; son &acirc;ge! Hein? qu'en pensait-elle? une
+vraie toquade! Et Jory qui cherchait &agrave; se remettre avec Irma B&eacute;cot,
+depuis que celle-ci avait un petit h&ocirc;tel, rue de Moscou! Elle les
+connaissait, ces deux-l&agrave;, deux bonnes rosses qui faisaient la paire,
+n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'&eacute;tait Fagerolles, auquel il
+flanquerait ses quatre v&eacute;rit&eacute;s, quand il le verrait.</p>
+
+<p>Comment! ce l&acirc;cheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il
+avait rat&eacute;, du reste! Un gaillard qui blaguait l'&Eacute;cole, qui parlait de
+tout d&eacute;molir! Ah! d&eacute;cid&eacute;ment, la d&eacute;mangeaison du succ&egrave;s, le besoin de
+passer sur le ventre des camarades et d'&ecirc;tre salu&eacute; par des cr&eacute;tins,
+poussait &agrave; faire de bien grandes salet&eacute;s. Voyons, elle ne le d&eacute;fendait
+pas, peut-&ecirc;tre? elle n'&eacute;tait pas assez bourgeoise pour le d&eacute;fendre? Et,
+quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands
+rires nerveux sur la m&ecirc;me histoire, qu'il trouvait d'un comique
+extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Cha&icirc;ne, qui avaient tu&eacute; le
+petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tu&eacute;,
+un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux,
+appel&eacute;s par la femme, s'&eacute;taient mis &agrave; le frictionner si dur, qu'il leur
+&eacute;tait rest&eacute; dans les mains!</p>
+
+<p>Alors, si Christine ne s'&eacute;gayait pas, Claude se levait et disait d'une
+voix bourrue:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, &ccedil;a vaudra
+mieux.&raquo; Il l'adorait encore, il la poss&eacute;dait avec l'emportement
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'un amant qui demande &agrave; l'amour l'oubli de tout, la joie
+unique. Mais il ne pouvait aller au-del&agrave; du baiser, elle ne suffisait
+plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.</p>
+
+<p>Au printemps, Claude, qui avait jur&eacute; de ne plus exposer, par une
+affectation de d&eacute;dain, s'inqui&eacute;ta beaucoup du Salon. Quand il voyait
+Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de
+l'ouverture, il y alla, et revint le soir m&ecirc;me, fr&eacute;missant, tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;re.
+Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit
+paysage de Gagni&egrave;re, re&ccedil;u dans le tas, &eacute;tait aussi d'une jolie note
+blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice
+devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cit&eacute; d'abord, il
+en parla ensuite avec des rires indign&eacute;s. Ce Fagerolles, quel truqueur;
+Maintenant qu'il avait rat&eacute; son prix, il ne craignait plus d'exposer, il
+l&acirc;chait d&eacute;cid&eacute;ment l'&Eacute;cole, mais il fallait voir avec quelle adresse,
+pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une
+seule qualit&eacute; originale! Et &ccedil;a aurait du succ&egrave;s, les bourgeois aimaient
+trop qu'on les chatouill&acirc;t, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme
+il &eacute;tait temps qu'un v&eacute;ritable peintre par&ucirc;t, dans ce d&eacute;sert morne du
+Salon, au milieu de ces malins et de ces imb&eacute;ciles! Quelle place &agrave;
+prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'&eacute;coutait se f&acirc;cher, finit
+par dire en h&eacute;sitant:</p>
+
+<p>&laquo;Si tu voulais, nous rentrerions &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te parle de &ccedil;a? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu
+cherches midi &agrave; quatorze heures.&raquo;</p>
+
+<p>...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit
+jours: son ami Dubuche &eacute;pousait M<sup>lle</sup> R&eacute;gine Margaillan, la fille du
+propri&eacute;taire de la Richaudi&egrave;re; et c'&eacute;tait une histoire compliqu&eacute;e, dont
+les d&eacute;tails l'&eacute;tonnaient et l'&eacute;gayaient &eacute;norm&eacute;ment. D'abord, cet animal
+de Dubuche venait de d&eacute;crocher une m&eacute;daille, pour un projet de pavillon
+au milieu d'un parc, qu'il avait expos&eacute;; ce qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s amusant,
+car le projet, disait-on, avait d&ucirc; &ecirc;tre remis debout par son patron
+Dequersonni&egrave;re, lequel, tranquillement, l'avait fait m&eacute;dailler par le
+jury, qu'il pr&eacute;sidait. Ensuite, le comble &eacute;tait que cette r&eacute;compense
+attendue avait d&eacute;cid&eacute; le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant,
+les m&eacute;dailles servaient &agrave; caser les bons &eacute;l&egrave;ves n&eacute;cessiteux au sein des
+familles riches! Le p&egrave;re Margaillan, comme tous les parvenus, r&ecirc;vait de
+trouver un gendre qui l'aid&acirc;t, qui lui apport&acirc;t, dans sa partie, des
+dipl&ocirc;mes authentiques et d'&eacute;l&eacute;gantes redingotes; et, depuis quelque
+temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole des
+Beaux-Arts, dont les notes &eacute;taient excellentes, si appliqu&eacute;, si
+recommand&eacute; par ses ma&icirc;tres. La m&eacute;daille l'enthousiasma, du coup il donna
+sa fille, il prit cet associ&eacute; qui d&eacute;cuplerait les millions en caisse,
+puisqu'il savait ce qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire de savoir pour bien b&acirc;tir.
+D'ailleurs, la pauvre R&eacute;gine, toujours triste, d'une sant&eacute; chancelante,
+aurait l&agrave; un mari bien-portant.</p>
+
+<p>&laquo;Crois-tu? r&eacute;p&eacute;tait Claude &agrave; sa femme, faut-il aimer l'argent, pour
+&eacute;pouser ce malheureux petit chat &eacute;corch&eacute;!&raquo; Et, comme Christine,
+apitoy&eacute;e, la d&eacute;fendait:</p>
+
+<p>&laquo;Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'ach&egrave;ve pas!
+Elle est certainement innocente de ce que son ma&ccedil;on de p&egrave;re a eu
+l'ambition stupide, d'&eacute;pouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils
+l'ont si mal fichue &agrave; eux deux, lui le sang g&acirc;t&eacute; par des g&eacute;n&eacute;rations
+d'ivrognes, elle &eacute;puis&eacute;e, la chair mang&eacute;e de tous les virus des races
+finissantes. Ah! une jolie d&eacute;gringolade, au milieu des pi&egrave;ces de cent
+sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos f&oelig;tus dans de
+l'esprit-de-vin!&raquo; Il tournait &agrave; la f&eacute;rocit&eacute;, sa femme devait
+l'&eacute;treindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il
+redev&icirc;nt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il
+comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons.
+C'&eacute;tait vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la
+vie &eacute;tait dr&ocirc;le! Une fois encore, l'&eacute;t&eacute; s'acheva, le quatri&egrave;me qu'ils
+passaient &agrave; Bennecourt. Jamais ils ne devaient &ecirc;tre plus heureux,
+l'existence leur &eacute;tait douce et &agrave; bon compte, au fond de ce village.
+Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqu&eacute;, les mille
+francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient &agrave; leurs
+besoins; m&ecirc;me ils faisaient des &eacute;conomies, ils avaient achet&eacute; d&ucirc; linge.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, le petit Jacques, &acirc;g&eacute; de deux ans et demi, se trouvait
+admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se tra&icirc;nait dans la
+terre, en loques et barbouill&eacute;, poussant &agrave; sa guise, d'une belle sant&eacute;
+rougeaude. Souvent, sa m&egrave;re ne savait plus par quel bout le prendre,
+pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien
+dormir, elle ne s'en pr&eacute;occupait pas autrement, elle r&eacute;servait ses
+tendresses inqui&egrave;tes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher
+homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour,
+la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de
+chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins &agrave; une tristesse, &agrave; un
+malaise qui se traduisait par une exasp&eacute;ration de toutes les heures. Et
+c'en &eacute;tait fait, des joies premi&egrave;res de la campagne.</p>
+
+<p>Leur barque pourrie, d&eacute;fonc&eacute;e, avait coul&eacute; au fond de la Seine. Du
+reste, ils n'avaient m&ecirc;me plus l'id&eacute;e de se servir du canot que les
+Faucheur mettaient &agrave; leur disposition. La rivi&egrave;re les ennuyait, une
+paresse leur &eacute;tait venue de ramer, ils r&eacute;p&eacute;taient, sur certains coins
+d&eacute;licieux des &icirc;les, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans
+jamais &ecirc;tre tent&eacute;s d'y retourner voir. M&ecirc;me les promenades le long des
+berges avaient perdu de leur charme; on y &eacute;tait grill&eacute; l'&eacute;t&eacute;, on s'y
+enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, &agrave; ces vastes terres plant&eacute;es de
+pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays
+lointain, quelque chose de trop recul&eacute; pour qu'on e&ucirc;t la folie d'y
+risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne o&ugrave; il
+fallait manger dans le graillon de la cuisine, o&ugrave; leur chambre &eacute;tait le
+rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcro&icirc;t de malchance, la
+r&eacute;colte des abricots avait manqu&eacute;, cette ann&eacute;e-l&agrave;, et les plus beaux des
+rosiers g&eacute;ants, tr&egrave;s vieux, envahis d'une l&egrave;pre, &eacute;taient morts. Ah
+quelle usure m&eacute;lancolique de l'habitude! comme l'&eacute;ternelle nature avait
+l'air de se faire vieille, dans cette sati&eacute;t&eacute; lasse des m&ecirc;mes horizons!
+Mais le pis &eacute;tait que, en lui, le peintre se d&eacute;go&ucirc;tait de la contr&eacute;e, ne
+trouvant plus un seul motif qui l'enflamm&acirc;t, battant les champs d'un pas
+morne, ainsi qu'un domaine vide d&eacute;sormais, dont il aurait &eacute;puis&eacute; la vie,
+sans y laisser l'int&eacute;r&ecirc;t d'un arbre ignor&eacute;, d'un coup de lumi&egrave;re
+impr&eacute;vu. Non, c'&eacute;tait fini, c'&eacute;tait glac&eacute;, il ne ferait plus rien de
+bon, dans ce pays de chien!&mdash;Octobre arriva, avec son ciel noy&eacute; d'eau.
+Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le d&icirc;ner
+n'&eacute;tait pas pr&ecirc;t. Il flanqua cette oie de M&eacute;lie &agrave; la porte, il gifla
+Jacques, qui se roulait dans ses jambes.</p>
+
+<p>Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Allons-nous-en, oh! retournons &agrave; Paris!&raquo; Il se d&eacute;gagea, il cria d'une
+voix de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu!</p>
+
+<p>&mdash;Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande,
+c'est &agrave; moi que tu feras plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'ennuies donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu
+travailles, je sens bien que ta place est l&agrave;-bas. Ce serait un crime de
+t'enterrer davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Non, laisse-moi!&raquo; Il fr&eacute;missait, Paris l'appelait &agrave; l'horizon, le
+Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort
+des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triomph&acirc;t pas sans lui, pour
+redevenir le chef, puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de
+l'&ecirc;tre. Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il &eacute;prouvait de
+courir l&agrave;-bas, il s'obstinait &agrave; refuser d'y aller, par une contradiction
+involontaire, qui montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se
+l'expliqu&acirc;t lui-m&ecirc;me. &Eacute;tait-ce la peur dont tremble la chair des plus
+braves, le d&eacute;bat sourd du bonheur contre la fatalit&eacute; du destin?</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, dit violemment Christine, je fais les malles et je t'emm&egrave;ne.&raquo;</p>
+
+<p>Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, apr&egrave;s avoir tout emball&eacute;
+et tout envoy&eacute; au chemin de fer.</p>
+
+<p>Claude &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sur la route, avec le petit Jacques, lorsque Christine
+s'imagina qu'elle oubliait quelque chose.</p>
+
+<p>Elle revint seule dans la maison, elle la trouva compl&egrave;tement vide et se
+mit &agrave; pleurer: c'&eacute;tait une sensation d'arrachement, quelque chose
+d'elle-m&ecirc;me qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait
+volontiers rest&eacute;e! quel ardent d&eacute;sir elle avait de vivre toujours l&agrave;,
+elle qui venait d'exiger ce d&eacute;part, ce retour dans la ville de passion,
+o&ugrave; elle sentait une rivale! Pourtant, elle continuait &agrave; chercher ce qui
+lui manquait, elle finit par cueillir une rose, devant la cuisine, une
+derni&egrave;re rose, rouill&eacute;e par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le
+jardin d&eacute;sert.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Lorsqu'il se retrouva sur le pav&eacute; de Paris, Claude fut pris d'une fi&egrave;vre
+de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville,
+d'aller voir les camarades. Il filait d&egrave;s son r&eacute;veil, il laissait
+Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient lou&eacute; rue de Douai,
+pr&egrave;s du boulevard de Clichy. Ce fut de la sorte que, le surlendemain de
+sa rentr&eacute;e, il tomba chez Mahoudeau, &agrave; huit heures du matin, par un
+petit jour gris et glac&eacute; de novembre, qui se levait &agrave; peine.</p>
+
+<p>Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi, que le sculpteur
+occupait toujours, &eacute;tait ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal
+r&eacute;veill&eacute;, enlevait les volets en grelottant.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est toi!... Fichtre! tu &eacute;tais matinal, &agrave; la campagne... Est-ce
+fait? es-tu de retour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, depuis avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! on va se voir... Entre donc, &ccedil;a commence &agrave; piquer, ce matin.&raquo;
+Mais Claude, dans la boutique, eut plus froid que dans la rue. Il garda
+le collet de son paletot relev&eacute;, il fourra les mains au fond de ses
+poches, saisi d'un frisson devant l'humidit&eacute; ruisselante des murailles
+nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui
+trempaient le sol. Un vent de mis&egrave;re avait souffl&eacute; l&agrave;, vidant, les
+planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets,
+raccommod&eacute;s avec des cordes. C'&eacute;tait un coin de g&acirc;chis et de d&eacute;sordre,
+une cave de ma&ccedil;on tomb&eacute; en d&eacute;confiture. Et, sur la vitre de la porte,
+barbouill&eacute;e de craie, il y avait, comme par d&eacute;rision, un grand soleil
+rayonnant, dessin&eacute; &agrave; coups de pouce, agr&eacute;ment&eacute; d'un visage au centre,
+dont la bouche en demi-cercle &eacute;clatait de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu. Ces sacr&eacute;s ateliers, avec
+l'eau des linges, &ccedil;a se refroidit tout de suite.&raquo; Alors, en se
+retournant, Claude aper&ccedil;ut Cha&icirc;ne agenouill&eacute; pr&egrave;s du po&ecirc;le, achevant de
+d&eacute;pailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit
+bonjour; mais il n'en tira qu'un sourd grognement, sans le d&eacute;cider &agrave;
+lever la t&ecirc;te. &laquo;Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au
+sculpteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas grand-chose de propre, va! Une fichue ann&eacute;e, plus mauvaise
+encore que la derni&egrave;re, qui n'avait rien valu!... Tu sais que les bons
+dieux traversent une crise. Oui, il y a une baisse sur la saintet&eacute;; et,
+dame j'ai d&ucirc; me serrer le ventre... Tiens! en attendant, j'en suis
+r&eacute;duit &agrave; &ccedil;a.&raquo; Il d&eacute;barrassait un buste de ses linges, il montra une
+figure longue, allong&eacute;e encore par des favoris, monstrueuse de
+pr&eacute;tention et d'infinie b&ecirc;tise.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un avocat d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;... Hein? est-il assez r&eacute;pugnant, le coco? Et
+ce qu'il m'emb&ecirc;te &agrave; vouloir que je soigne sa bouche!... Mais il faut
+manger, n'est-ce pas?&raquo; Il avait bien une id&eacute;e pour le Salon, une figure
+debout, une baigneuse, t&acirc;tant l'eau de son pied, dans cette fra&icirc;cheur
+dont le frisson rend si adorable la chair de la femme; et il en montra
+une maquette d&eacute;j&agrave; fendill&eacute;e &agrave; Claude, qui la regarda en silence, surpris
+et m&eacute;content des concessions qu'il y remarquait: un &eacute;panouissement du
+joli sous l'exag&eacute;ration persistante des formes, une envie naturelle de
+plaire, sans trop l&acirc;cher encore le parti pris du colossal.</p>
+
+<p>Seulement, il se d&eacute;solait, car c'&eacute;tait une histoire qu'une figure
+debout. Il fallait des armatures de fer, qui co&ucirc;taient bon, et une selle
+qu'il n'avait pas, et tout un attirail.</p>
+
+<p>Aussi allait-il sans doute se d&eacute;cider &agrave; la coucher au bord de l'eau.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? qu'en dis-tu?... Comment la trouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, r&eacute;pondit enfin le peintre. Un peu romance, malgr&eacute; ses cuisses
+de bouch&egrave;re; mais &ccedil;a ne se jugera qu'&agrave; l'ex&eacute;cution... Et debout, mon
+vieux, debout, autrement tout fiche le camp!&raquo;. Le po&ecirc;le ronflait, et
+Cha&icirc;ne, muet, se releva. Il r&ocirc;da un instant, entra dans
+l'arri&egrave;re-boutique noire, o&ugrave; se trouvait le lit qu'il partageait avec
+Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la t&ecirc;te, plus silencieux
+encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans h&acirc;te, de ses doigts
+gourds de paysan, il prit un morceau de fusain, il &eacute;crivit sur le mur:
+Je vais acheter du tabac, remets du charbon dans le po&ecirc;le. Et il sortit.</p>
+
+<p>Stup&eacute;fait, Claude l'avait regard&eacute; faire. Il se tourna vers l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous parlons plus, nous nous &eacute;crivons, dit tranquillement le
+sculpteur.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous couchez ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo; Claude &eacute;clata d'un grand rire. Ah! par exemple, il fallait des
+caboches joliment dures! Et &agrave; propos de quoi cette brouille? Mais,
+vex&eacute;, Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Cha&icirc;ne. Est-ce qu'un
+soir, rentrant &agrave; l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec Mathilde,
+l'herboriste d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;, en chemise tous les deux, mangeant un pot de
+confiture! Ce n'&eacute;tait pas l'affaire de la trouver sans jupon: &ccedil;a, il
+s'en fichait; seulement, le pot de confiture &eacute;tait de trop. Non! jamais
+il ne pardonnerait qu'on se pay&acirc;t salement des douceurs en cachette,
+lorsque lui mangeait son pain sec! Que diable, on fait comme pour la
+femme, on partage; Et il y avait bient&ocirc;t trois mois que la rancune
+durait, sans une d&eacute;tente, sans une explication. La vie s'&eacute;tait
+organis&eacute;e, ils r&eacute;duisaient les rapports strictement n&eacute;cessaires aux
+courtes phrases, charbonn&eacute;es le long des murs.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ils continuaient &agrave; n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient
+qu'un lit, apr&egrave;s &ecirc;tre tacitement tomb&eacute;s d'accord sur les heures de
+chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de l'autre. Mon Dieu! on
+n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence, on s'entendait tout
+de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le po&ecirc;le, se soulagea de
+tout ce qu'il amassait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais quand on cr&egrave;ve la faim, ce
+n'est pas d&eacute;sagr&eacute;able de ne jamais s'adresser la parole. Oui, on
+s'abrutit dans le silence, c'est comme un emp&acirc;tement qui calme un peu
+les maux d'estomac... Ah! ce Cha&icirc;ne, tu n'as pas id&eacute;e de son fonds
+paysan! Lorsqu'il a eu mang&eacute; son dernier sou, sans arriver &agrave; gagner avec
+la peinture la fortune attendue, il s'est lanc&eacute; dans le n&eacute;goce, un petit
+n&eacute;goce qui devait lui permettre d'achever ses &eacute;tudes. Hein? tr&egrave;s fort,
+le bonhomme! et tu vas voir son plan: il se faisait envoyer de l'huile
+d'olive de Saint-Firmin, son village, puis il battait le pav&eacute;, il
+pla&ccedil;ait l'huile dans les riches familles proven&ccedil;ales, qui ont des
+positions &agrave; Paris. Malheureusement, &ccedil;a n'a pas dur&eacute;, il est trop rustre,
+il s'est fait mettre &agrave; la porte de partout... Alors, mon vieux, comme
+il reste une jarre d'huile dont personne ne veut, ma foi; nous vivons
+dessus. Oui, les jours o&ugrave; nous avons du pain, nous trempons notre pain
+dedans.&raquo; Et il montra la jarre, dans un coin de la boutique.</p>
+
+<p>L'huile avait coul&eacute;, la muraille et le sol &eacute;taient noirs de larges
+taches grasses. Claude cessa de rire. Ah! cette mis&egrave;re, quel
+d&eacute;couragement! comment en vouloir &agrave; ceux qu'elle &eacute;crase? Il se promenait
+par l'atelier, ne se f&acirc;chait plus contre les maquettes aveulies de
+concessions, tol&eacute;rait l'affreux buste lui-m&ecirc;me. Et il tomba ainsi sur
+une copie que Cha&icirc;ne avait faite au Louvre, un Mantegna, rendu avec une
+s&eacute;cheresse d'exactitude extraordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;L'animal! murmura-t-il, c'est presque &ccedil;a, jamais il n'a fait mieux...
+Peut-&ecirc;tre n'a-t-il que le tort d'&ecirc;tre n&eacute; quatre si&egrave;cles trop tard.&raquo;</p>
+
+<p>Puis la chaleur devenant forte, il &ocirc;ta son paletot, en ajoutant: &laquo;Il est
+bien long a aller chercher son tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! son tabac, je le connais, dit Mahoudeau, qui s'&eacute;tait mis &agrave; son
+buste, fouillant les favoris. Il est l&agrave;, derri&egrave;re le mur, son tabac...
+Quand il me voit occup&eacute;, il file trouver Mathilde, parce qu'il croit
+voler sur ma part...</p>
+
+<p>Idiot, va!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a dure donc toujours, les amours avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une habitude! Elle ou une autre! Et puis, c'est elle qui
+revient... Ah! grand Dieu! elle m'en donne encore de trop.&raquo; Du reste,
+il parlait de Mathilde sans col&egrave;re, en disant simplement qu'elle devait
+&ecirc;tre malade. Depuis la mort du petit Jabouille, elle &eacute;tait retomb&eacute;e &agrave; la
+d&eacute;votion, ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas de scandaliser le quartier. Malgr&eacute;
+les quelques dames pieuses qui continuaient &agrave; acheter chez elle des
+objets d&eacute;licats et intimes, pour &eacute;viter &agrave; leur pudeur le premier
+embarras de les demander autre part, l'herboristerie p&eacute;riclitait, la
+faillite semblait imminente.</p>
+
+<p>Un soir, la Compagnie du Gaz lui ayant ferm&eacute; son compteur, pour d&eacute;faut
+de paiement, elle &eacute;tait venue emprunter chez ses voisins de l'huile
+d'olive, qui d'ailleurs avait refus&eacute; de br&ucirc;ler dans les lampes. Elle ne
+payait plus personne, elle en arrivait &agrave; s'&eacute;viter les frais d'un
+ouvrier, en confiant &agrave; Cha&icirc;ne la r&eacute;paration des injecteurs et des
+seringues que les d&eacute;votes lui rapportaient, soigneusement dissimul&eacute;s
+dans des journaux. On pr&eacute;tendait m&ecirc;me, chez le marchand de vin d'en
+face, qu'elle revendait &agrave; des couvents des canules qui avaient servi.
+Enfin, c'&eacute;tait un d&eacute;sastre, la boutique myst&eacute;rieuse, avec ses ombres
+fuyantes de soutanes, ses chuchotements discrets de confessionnal, son
+encens refroidi de sacristie, tout ce qu'on y remuait de petits soins
+dont on ne pouvait parler &agrave; voix haute, glissait &agrave; un abandon de ruine.
+Et la mis&egrave;re en &eacute;tait &agrave; ce point que les herbes s&eacute;ch&eacute;es du plafond
+grouillaient d'araign&eacute;es, et que les sangsues, crev&eacute;es, d&eacute;j&agrave; vertes,
+surnageaient dans les bocaux.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! le voil&agrave;, reprit le sculpteur. Tu vas la voir arriver derri&egrave;re
+lui.&raquo; Cha&icirc;ne, en effet, rentrait. Il sortit avec affectation un cornet
+de tabac, bourra sa pipe, se mit &agrave; fumer devant le po&ecirc;le, dans un
+redoublement de silence, comme s'il n'y avait eu personne l&agrave;. Et, tout
+de suite, Mathilde parut, en voisine qui vient dire un petit bonjour.
+Claude la trouva maigrie encore, la face &eacute;clabouss&eacute;e de sang sous la
+peau, avec ses yeux de flamme, sa bouche &eacute;largie par la perte de deux
+autres dents. Les odeurs d'aromates qu'elle portait toujours dans ses
+cheveux d&eacute;peign&eacute;s, semblaient rancir; ce n'&eacute;tait plus la douceur des
+camomilles, la fra&icirc;cheur des anis; et elle emplit la pi&egrave;ce de cette
+menthe poivr&eacute;e, qui paraissait &ecirc;tre son haleine, mais tourn&eacute;e, comme
+g&acirc;t&eacute;e par la chair meurtrie qui la soufflait.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;j&agrave; au travail! cria-t-elle. Bonjour, mon bibi.&raquo; Sans s'inqui&eacute;ter de
+Claude, elle embrassa Mahoudeau.</p>
+
+<p>Puis, elle vint serrer la main du premier, avec cette impudeur, cette
+fa&ccedil;on de jeter le ventre en avant, qui la faisait s'offrir &agrave; tous les
+hommes. Et elle continua: &laquo;Vous ne savez pas, j'ai retrouv&eacute; une bo&icirc;te de
+guimauve, et nous allons nous la payer pour d&eacute;jeuner... Hein? c'est
+gentil, partageons!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit le sculpteur, &ccedil;a m'emp&acirc;te, j'aime mieux fumer une pipe.&raquo;
+Et, voyant Claude remettre son paletot:</p>
+
+<p>&laquo;Tu pars?&mdash;Oui, j'ai h&acirc;te de me d&eacute;rouiller, de respirer un peu l'air de
+Paris.&raquo; Pourtant, il s'attarda quelques minutes encore &agrave; regarder Cha&icirc;ne
+et Mathilde qui se gavaient de guimauve, prenant chacun son morceau,
+l'un apr&egrave;s l'autre. Et, bien qu'averti, il fut de nouveau stup&eacute;fi&eacute;,
+lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et &eacute;crire sur le mur: Donne moi
+le tabac que tu as fourr&eacute; dans ta poche.</p>
+
+<p>Sans une parole, Cha&icirc;ne tira le cornet, le tendit au sculpteur, qui
+bourra sa pipe.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, &agrave; bient&ocirc;t?&mdash;Oui, &agrave; bient&ocirc;t... En tout cas, &agrave; jeudi prochain,
+chez Sandoz.&raquo; Dehors, Claude eut une exclamation, en se heurtant contre
+un monsieur, plant&eacute; devant l'herboristerie, tr&egrave;s occup&eacute; &agrave; fouiller du
+regard l'int&eacute;rieur de la boutique, entre les bandages macul&eacute;s et
+poussi&eacute;reux de la vitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, Jory! qu'est-ce que tu fais l&agrave;?&raquo; Le grand nez rose de Jory remua
+effar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, rien... Je passais, je regardais...&raquo; Il se d&eacute;cida &agrave; rire, il
+baissa la voix pour demander, comme si l'on avait pu l'entendre:</p>
+
+<p>&laquo;Elle est chez les camarades, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Bon! filons vite. Ce sera pour un autre jour.&raquo; Et il emmena le peintre,
+il lui apprit des abominations.</p>
+
+<p>Maintenant, toute la bande venait chez Mathilde; &ccedil;a s'&eacute;tait dit de l'un
+&agrave; l'autre, on y d&eacute;filait chacun &agrave; son tour, plusieurs m&ecirc;me &agrave; la fois, si
+l'on trouvait &ccedil;a plus dr&ocirc;le; et il se passait de vraies horreurs, des
+choses &eacute;patantes qu'il lui conta dans l'oreille, en l'arr&ecirc;tant sur le
+trottoir, au milieu des bousculades de la foule. Hein? c'&eacute;tait renouvel&eacute;
+des Romains! voyait-il le tableau, derri&egrave;re le rempart des bandages et
+des clysopompes, sous les fleurs &agrave; tisane qui pleuvaient du plafond; Une
+boutique tr&egrave;s chic, une d&eacute;bauche &agrave; cur&eacute;s, avec son empoisonnement de
+parfumeuse louche, install&eacute;e dans le recueillement d'une chapelle.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit Claude en riant, tu la d&eacute;clarais affreuse, cette femme.&raquo; Jory
+eut un geste d'insouciance.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pour ce qu'on en fait!... Ainsi, moi, ce matin, je reviens de la
+gare de l'Ouest, o&ugrave; j'ai accompagn&eacute; quelqu'un. Et c'est en passant dans
+la rue que l'id&eacute;e m'a pris de profiter de l'occasion... Tu comprends,
+on ne se d&eacute;range pas expr&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>Il donnait ces explications d'un air d'embarras. Puis, soudain, la
+franchise de son vice lui arracha ce cri de v&eacute;rit&eacute;, &agrave; lui qui mentait
+toujours: &laquo;Et, zut! d'ailleurs, je la trouve extraordinaire, si tu veux
+le savoir... Pas belle, c'est possible, mais ensorcelante! Enfin, une
+de ces femmes qu'on affecte de ne pas ramasser avec des pincettes, et
+pour qui on fait des b&ecirc;tises &agrave; en crever.&raquo; Alors, seulement, il s'&eacute;tonna
+de voir Claude &agrave; Paris, et quand il fut au courant, qu'il le sut
+r&eacute;install&eacute;, il reprit, tout d'un coup:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute donc! je t'enl&egrave;ve, tu vas venir d&eacute;jeuner avec moi chez Irma.&raquo;
+Violemment, le peintre, intimid&eacute;, refusa, pr&eacute;texta qu'il n'avait pas
+m&ecirc;me de redingote. &laquo;Qu'est-ce que &ccedil;a fiche? Au contraire, c'est plus
+dr&ocirc;le, elle sera enchant&eacute;e... Je crois que tu lui as tap&eacute; dans l'&oelig;il,
+elle nous parle toujours de toi... Voyons, ne fais pas la b&ecirc;te, je te
+dis qu'elle m'attend ce matin et que nous allons &ecirc;tre re&ccedil;us comme des
+princes.&raquo; Il ne lui l&acirc;chait plus le bras, tous deux continu&egrave;rent &agrave;
+remonter vers la Madeleine, en causant. D'ordinaire, il se taisait sur
+ses amours, comme les ivrognes se toisent sur le vin. Mais, ce matin-l&agrave;,
+il d&eacute;bordait, il se plaisanta, avoua des histoires. Depuis longtemps, il
+avait rompu avec la chanteuse de caf&eacute;-concert, amen&eacute;e par lui de sa
+petite ville, celle qui lui d&eacute;pouillait la face &agrave; coups d'ongle.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait, d'un bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre, un furieux galop de femmes
+traversant son existence, les femmes les plus extravagantes, les plus
+inattendues: la cuisini&egrave;re d'une maison bourgeoise o&ugrave; il d&icirc;nait;
+l'&eacute;pouse l&eacute;gitime d'un sergent de ville, dont il devait guetter les
+heures de faction; la jeune employ&eacute;e d'un dentiste, qui gagnait soixante
+francs par mois &agrave; se laisser endormir, puis r&eacute;veiller, devant chaque
+client, pour donner confiance; d'autres, d'autres encore, les filles
+vagues des bastringues, les dames comme il faut en qu&ecirc;te d'aventures,
+les petites blanchisseuses qui rapportaient son linge, les femmes de
+m&eacute;nage qui retournaient ses matelas, toutes celles qui voulaient bien,
+toute la rue avec ses hasards, ses raccrocs, ce qui s'offre et ce qu'on
+vole; et cela au petit bonheur, les jolies, les laides, les jeunes, les
+vieilles, sans choix, uniquement pour la satisfaction de ses gros
+app&eacute;tits de m&acirc;le, sacrifiant la qualit&eacute; &agrave; la quantit&eacute;. Chaque nuit,
+quand il rentrait seul, la terreur de son lit froid le jetait en chasse,
+battant les trottoirs jusqu'aux heures o&ugrave; l'on assassine, n'allant se
+coucher que lorsqu'il en avait braconn&eacute; une, si myope d'ailleurs, que
+cela l'exposait &agrave; des m&eacute;prises: ainsi, il raconta qu'un matin, &agrave; son
+r&eacute;veil, il avait trouv&eacute; sur l'oreiller la t&ecirc;te blanche d'une mis&eacute;rable
+de soixante ans, qu'il avait crue blonde, dans sa h&acirc;te. Au demeurant, il
+&eacute;tait enchant&eacute; de la vie, ses affaires marchaient. Son avare de p&egrave;re lui
+avait bien coup&eacute; les vivres de nouveau, en le maudissant de s'ent&ecirc;ter &agrave;
+suivre une voie de scandale; mais il s'en moquait maintenant, il gagnait
+sept ou huit mille francs dans le journalisme, o&ugrave; il faisait son trou
+comme chroniqueur et comme critique d'art. Les jours tapageurs du
+Tambour, les articles &agrave; un louis &eacute;taient loin; il se rangeait,
+collaborait &agrave; deux journaux tr&egrave;s lus; et, bien qu'il rest&acirc;t au fond le
+jouisseur sceptique, l'adorateur du succ&egrave;s quand m&ecirc;me, il prenait une
+importance bourgeoise et commen&ccedil;ait &agrave; rendre des arr&ecirc;ts. Chaque mois,
+travaill&eacute; de sa ladrerie h&eacute;r&eacute;ditaire, il pla&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; de l'argent dans
+d'infimes sp&eacute;culations, connues de lui seul; car jamais ses vices ne lui
+avaient moins co&ucirc;t&eacute;, il ne payait, les matins de grande largesse, qu'une
+tasse de chocolat aux femmes dont il &eacute;tait tr&egrave;s content.</p>
+
+<p>On arrivait rue de Moscou. Claude demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, c'est toi qui l'entretiens; cette petite B&eacute;cot?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! cria Jory, r&eacute;volt&eacute;. Mais, mon vieux, elle a un loyer de vingt
+mille francs, elle parle de faire b&acirc;tir un h&ocirc;tel qui en co&ucirc;tera cinq
+cent mille... Non, non, je d&eacute;jeune, et je d&icirc;ne parfois chez elle, c'est
+bien assez.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu couches?&raquo; Il se mit &agrave; rire, sans r&eacute;pondre directement.</p>
+
+<p>&laquo;B&ecirc;te! on couche toujours... Allons, nous y sommes, entre vite.&raquo; Mais
+Claude se d&eacute;battit encore. Sa femme l'attendait pour d&eacute;jeuner, il ne
+pouvait pas. Et il fallut que Jory sonn&acirc;t, puis le pouss&acirc;t dans le
+vestibule, en r&eacute;p&eacute;tant que ce n'&eacute;tait pas une excuse, qu'on allait
+envoyer le valet de chambre pr&eacute;venir rue de Douai. Une porte s'ouvrit,
+ils se trouv&egrave;rent devant Irma B&eacute;cot, qui s'exclama; lorsqu'elle aper&ccedil;ut
+le peintre.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! c'est vous, sauvage!&raquo; Elle le mit tout de suite &agrave; l'aise, en
+l'accueillant comme un ancien camarade, et il vit, en effet, qu'elle ne
+remarquait m&ecirc;me pas son vieux paletot. Lui, s'&eacute;tonnait, car il la
+reconnaissait &agrave; peine. En quatre ans, elle &eacute;tait devenue autre, la t&ecirc;te
+faite avec un art de cabotine, le front diminu&eacute; par la frisure des
+cheveux, la face tir&eacute;e en longueur, gr&acirc;ce &agrave; un effort de sa volont&eacute; sans
+doute, rousse ardente de blonde p&acirc;le qu'elle &eacute;tait, si bien qu'une
+courtisane du Titien semblait maintenant s'&ecirc;tre lev&eacute;e du petit voyou de
+jadis. Ainsi qu'elle le disait parfois, dans ses heures d'abandon: &ccedil;a,
+c'&eacute;tait sa t&ecirc;te pour les jobards.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;tel, &eacute;troit, avait encore des trous, au milieu de son luxe. Ce qui
+frappa le peintre, ce fut quelques bons tableaux pendus aux murs, un
+Courbet, une &eacute;bauche de Delacroix surtout. Elle n'&eacute;tait donc pas b&ecirc;te,
+cette fille, malgr&eacute; un chat en biscuit colori&eacute;, affreux, qui se
+pr&eacute;lassait sur une console du salon?</p>
+
+<p>Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre pr&eacute;venir chez son ami,
+elle s'&eacute;cria, pleine de surprise:</p>
+
+<p>&laquo;Comment! vous &ecirc;tes mari&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui&raquo;, r&eacute;pondit Claude simplement. Elle regarda Jory qui souriait,
+elle comprit et ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous vous &ecirc;tes coll&eacute;... Que me disait-on que vous aviez horreur des
+femmes?... Et vous savez que me voil&agrave; vex&eacute;e joliment, moi qui vous ai
+fait peur, rappelez-vous! Hein? vous me trouvez donc bien laide, que
+vous vous reculez encore?&raquo; Des deux mains, elle avait pris les siennes,
+et elle avan&ccedil;ait le visage, souriante et vraiment bless&eacute;e au fond, le
+regardant de tout pr&egrave;s, dans les yeux, avec la volont&eacute; aigu&euml; de plaire.
+Il eut un petit frisson sous cette haleine de fille qui lui chauffait la
+barbe, tandis qu'elle le l&acirc;chait, en disant: &laquo;Enfin, nous recauserons de
+&ccedil;a.&raquo; Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une lettre de Claude,
+car le valet de chambre avait ouvert la porte de la salle &agrave; manger, pour
+annoncer que Madame &eacute;tait servie. Le d&eacute;jeuner; tr&egrave;s d&eacute;licat, se passa
+correctement, sous l'&oelig;il froid du domestique: on parla des grands
+travaux qui bouleversaient Paris, on discuta ensuite le prix des
+terrains, ainsi que des bourgeois ayant de l'argent &agrave; placer. Mais, au
+dessert, lorsque tous trois furent seuls devant le caf&eacute; et les liqueurs,
+qu'ils avaient d&eacute;cid&eacute; de prendre l&agrave;, sans quitter la table, peu &agrave; peu
+ils s'anim&egrave;rent, ils s'oubli&egrave;rent, comme s'ils s'&eacute;taient retrouv&eacute;s au
+caf&eacute; Baudequin. &laquo;Ah! mes enfants, dit Irma, il n'y a que &ccedil;a de bon,
+rigoler ensemble et se ficher du monde!&raquo; Elle roulait des cigarettes,
+elle venait de prendre le flacon de chartreuse pr&egrave;s d'elle, et elle le
+vidait, tr&egrave;s rouge, les cheveux envol&eacute;s, retomb&eacute;e sur son trottoir de
+dr&ocirc;lerie canaille.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, continua Jory qui s'excusait de ne pas lui avoir envoy&eacute; le matin
+un livre qu'elle d&eacute;sirait, alors, j'allais donc l'acheter, hier soir,
+vers dix heures, lorsque j'ai rencontr&eacute; Fagerolles...</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens&raquo;, dit-elle en l'interrompant d'une voix nette.</p>
+
+<p>Et, pour couper court aux protestations:</p>
+
+<p>&laquo;Fagerolles &eacute;tait ici, tu vois bien que tu mens.&raquo; Puis, elle se tourna
+vers Claude:</p>
+
+<p>&laquo;Non, c'est d&eacute;go&ucirc;tant, vous n'avez pas id&eacute;e d'un menteur pareil!... Il
+ment comme une femme, pour le plaisir, pour des petites salet&eacute;s sans
+cons&eacute;quence. Ainsi, au fond de toute son histoire, il n'y a qu'une
+chose: ne pas d&eacute;penser trois francs &agrave; m'acheter ce livre. Chaque fois
+qu'il a d&ucirc; m'envoyer un bouquet, une voiture a pass&eacute; dessus, ou bien il
+n'y avait plus de fleurs dans Paris.</p>
+
+<p>Ah! en voil&agrave; un qu'il faut aimer pour lui!&raquo; Jory, sans se f&acirc;cher,
+renversait sa chaise, se balan&ccedil;ait en su&ccedil;ant son cigare. Il se contenta
+de dire avec un ricanement:</p>
+
+<p>&laquo;Du moment que tu as renou&eacute; avec Fagerolles...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas renou&eacute; du tout! cria-t-elle, furieuse. Et puis, est-ce que
+&ccedil;a te regarde?... Je m'en moque, entends-tu! de ton Fagerolles. Il sait
+bien, lui, qu'on ne se f&acirc;che pas avec moi. Oh! nous nous connaissons
+tous les deux, nous avons pouss&eacute; dans la m&ecirc;me fente de pav&eacute;... Tiens!
+regarde, quand je voudrai, je n'aurai qu'&agrave; faire &ccedil;a, rien qu'un signe du
+petit doigt, et il sera l&agrave;, &agrave; me l&eacute;cher les pieds... Il m'a dans le
+sang, ton Fagerolles!&raquo;.</p>
+
+<p>Elle s'animait, il crut prudent de battre en retraite.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Fagerolles, murmura-t-il, mon Fagerolles...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ton Fagerolles! Est-ce que tu t'imagines que je ne vous vois pas,
+lui toujours &agrave; te passer la main dans le dos, parce qu'il esp&egrave;re des
+articles, et toi faisant le bon prince, calculant le b&eacute;n&eacute;fice que tu en
+tireras, si tu appuies un artiste aim&eacute; du public?&raquo; Jory, cette fois,
+b&eacute;gaya, tr&egrave;s ennuy&eacute; devant Claude. Il ne se d&eacute;fendit pas d'ailleurs, il
+pr&eacute;f&eacute;ra tourner la querelle au plaisant. Hein? &eacute;tait-elle amusante,
+quand elle s'allumait ainsi? l'&oelig;il en coin luisant de vice, la bouche
+tordue pour l'engueulade! &laquo;Seulement, ma ch&egrave;re, tu fais craquer ton
+Titien.&raquo; Elle se mit &agrave; rire, d&eacute;sarm&eacute;e.</p>
+
+<p>Claude, noy&eacute; de bien-&ecirc;tre, buvait des petits verres de cognac, sans
+savoir. Depuis deux heures qu'on &eacute;tait l&agrave;, une griserie montait, cette
+griserie hallucinante des liqueurs, au milieu de la fum&eacute;e du tabac. On
+causait d'autre chose, il &eacute;tait question des grands prix que commen&ccedil;ait
+&agrave; atteindre la peinture. Irma, qui ne parlait plus, gardait un bout
+&eacute;teint de cigarette aux l&egrave;vres, les yeux fix&eacute;s sur le peintre.</p>
+
+<p>Et elle l'interrogea brusquement, le tutoyant comme dans un songe.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; l'as-tu prise, ta femme?&raquo; Cela ne parut pas le surprendre, ses id&eacute;es
+s'en allaient &agrave; l'abandon.</p>
+
+<p>&laquo;Elle arrivait de province, elle &eacute;tait chez une dame, et honn&ecirc;te pour
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, jolie.&raquo; Un instant, Irma retomba dans son r&ecirc;ve; puis, avec
+un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Fichtre! quelle veine! Il n'y en avait plus, on en a fait une pour toi,
+alors!&raquo; Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table:</p>
+
+<p>&laquo;Bient&ocirc;t trois heures... Ah! mes enfants, je vous flanque &agrave; la porte.
+Oui, j'ai rendez-vous avec un architecte, je vais visiter un terrain
+pr&egrave;s du parc Monceau, vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on b&acirc;tit.
+J'ai flair&eacute; un coup par l&agrave;.&raquo; On &eacute;tait revenu au salon, elle s'arr&ecirc;ta
+devant une glace, f&acirc;ch&eacute;e de se voir si rouge.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour cet h&ocirc;tel, n'est-ce pas? demanda Jory. Tu as donc trouv&eacute;
+l'argent?&raquo;.</p>
+
+<p>Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle semblait effacer de la
+main le sang de ses joues, rallongeait l'ovale de sa figure, se
+refaisait sa t&ecirc;te de courtisane fauve, d'un charme intelligent d'&oelig;uvre
+d'art; et, se retournant, elle lui jeta pour toute r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Regarde! le revoil&agrave;, mon Titien!&raquo; D&eacute;j&agrave;, au milieu des rires, elle les
+poussait vers le vestibule, o&ugrave; elle reprit les deux mains de Claude,
+sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de d&eacute;sir au fond des
+yeux. Dans la rue, il &eacute;prouva un malaise. L'air froid le d&eacute;grisait, un
+remords le torturait maintenant, d'avoir parl&eacute; de Christine &agrave; cette
+fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un
+cigare, qu'il avait pris dans la bo&icirc;te, avant de partir. Tu sais,
+d'ailleurs, &ccedil;a n'engage &agrave; rien: on d&eacute;jeune, on d&icirc;ne, on couche; et
+bonjour; bonsoir, on va chacun &agrave; ses affaires.&raquo; Mais une sorte de honte
+emp&ecirc;chait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon,
+excit&eacute; par le d&eacute;jeuner, mis en app&eacute;tit de fl&acirc;ne, parla de monter serrer
+la main &agrave; Bongrand, il fut ravi de l'id&eacute;e, tous deux gagn&egrave;rent le
+boulevard de Clichy.</p>
+
+<p>Bongrand occupait l&agrave;, depuis vingt ans, un vaste atelier, o&ugrave; il n'avait
+point sacrifi&eacute; au go&ucirc;t du jour, cette magnificence de tentures et de
+bibelots dont commen&ccedil;aient &agrave; s'entourer les jeunes peintres. C'&eacute;tait
+l'ancien atelier nu et gris, orn&eacute; des seules &eacute;tudes du ma&icirc;tre,
+accroch&eacute;es sans cadre, serr&eacute;es comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul
+luxe consistait en une psych&eacute; Empire, une vaste armoire normande, deux
+fauteuils de velours d'Utrech&eacute;, lim&eacute;s par l'usage. Dans un coin, une
+peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan.
+Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un
+costume de travail sp&eacute;cial, et ce fut en culotte flottante, en robe
+nou&eacute;e d'une cordeli&egrave;re, le sommet du cr&acirc;ne coiff&eacute; d'une calotte
+eccl&eacute;siastique, qu'il re&ccedil;ut les visiteurs.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait venu ouvrir lui-m&ecirc;me, sa palette et ses pinceaux &agrave; la main.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voil&agrave;! Ah! la bonne id&eacute;e!... Je pensais &agrave; vous, mon cher. Oui, je
+ne sais plus qui m'avait annonc&eacute; votre retour, et je me disais que je ne
+tarderais pas &agrave; vous voir.&raquo; Sa main libre &eacute;tait all&eacute;e d'abord &agrave; Claude,
+dans un &eacute;lan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en
+ajoutant: &laquo;Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous
+remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez
+donc tous les deux! Vous ne me d&eacute;rangez pas, je profite du jour jusqu'&agrave;
+la derni&egrave;re minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacr&eacute;es
+journ&eacute;es de novembre.&raquo; Il s'&eacute;tait remis au travail, debout devant un
+chevalet o&ugrave; se trouvait une petite toile, deux femmes, la m&egrave;re et la
+fille, cousant dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre ensoleill&eacute;e.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui, les jeunes gens regardaient. &laquo;C'est exquis&raquo;, finit par
+murmurer Claude.</p>
+
+<p>Bongrand haussa les &eacute;paules, sans se retourner.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! une petite b&ecirc;tise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai
+fait &ccedil;a sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est complet, c'est un bijou de v&eacute;rit&eacute; et de lumi&egrave;re, reprit
+Claude qui s'&eacute;chauffait. Ah! la simplicit&eacute; de &ccedil;a, voyez-vous, la
+simplicit&eacute; c'est ce qui me bouleverse, moi!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de
+surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouvez? &ccedil;a vous pla&icirc;t, vraiment?... Eh bien, quand vous &ecirc;tes
+entr&eacute;s, j'&eacute;tais en train de la juger infecte, cette toile... Parole
+d'honneur! je broyais du noir, j'&eacute;tais convaincu que je n'avais plus
+pour deux sous de talent.&raquo; Ses mains tremblaient, tout son grand corps
+&eacute;tait dans le tressaillement douloureux de la cr&eacute;ation. Il se d&eacute;barrassa
+de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le
+vide; et cet artiste vieilli au milieu du succ&egrave;s, dont la place &eacute;tait
+assur&eacute;e dans l'&Eacute;cole fran&ccedil;aise, leur cria:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a vous &eacute;tonne, mais il y a des jours o&ugrave; je me demande si je vais
+savoir dessiner un nez... Oui, &agrave; chacun de mes tableaux, j'ai encore
+une grosse &eacute;motion de d&eacute;butant, le c&oelig;ur qui bat, une angoisse qui s&egrave;che
+l&agrave; bouche, enfin un trac abominable. Ah! le trac, jeunes gens, vous
+croyez le conna&icirc;tre, et vous ne vous en doutez m&ecirc;me pas, parce que, mon
+Dieu! vous autres, si vous ratez une &oelig;uvre, vous en &ecirc;tes quittes pour
+vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable; tandis
+que nous, les vieux, nous qui avons donn&eacute; notre mesure, qui sommes
+forc&eacute;s d'&ecirc;tre &eacute;gaux &agrave; nous-m&ecirc;mes, sinon de progresser, nous ne pouvons
+faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme c&eacute;l&egrave;bre,
+grand artiste, mange-toi la cervelle, br&ucirc;le ton sang, pour monter
+encore, toujours plus haut, toujours plus haut; et si tu pi&eacute;tines sur
+place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds &agrave; pi&eacute;tiner le plus
+longtemps possible; et, si tu sens que tu d&eacute;clines, eh bien, ach&egrave;ve de
+te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de
+l'&eacute;poque, dans l'oubli o&ugrave; tu es de tes &oelig;uvres immortelles, &eacute;perdu de
+ton effort impuissant &agrave; cr&eacute;er davantage!&raquo; Sa voix forte s'&eacute;tait enfl&eacute;e
+avec un &eacute;clat final de tonnerre; et sa grande face rouge exprimait une
+angoisse.</p>
+
+<p>Il marcha, il continua, emport&eacute; comme malgr&eacute; lui par un souffle de
+violence:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous l'ai dit vingt fois qu'on d&eacute;butait toujours, que la joie
+n'&eacute;tait pas d'&ecirc;tre arriv&eacute; l&agrave;-haut, mais de monter, d'en &ecirc;tre encore aux
+gaiet&eacute;s de l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez
+pas comprendre, il faut y passer soi-m&ecirc;me... Songez donc; on esp&egrave;re
+tout, on r&ecirc;ve tout. C'est l'heure des illusions sans bornes: on a de si
+bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent courts; on est
+d&eacute;vor&eacute; d'un tel app&eacute;tit de gloire, que les premiers petits succ&egrave;s
+emplissent la bouche d'un go&ucirc;t d&eacute;licieux. Quel festin, quand on va
+pouvoir rassasier son ambition! et l'on y est presque, et l'on s'&eacute;corche
+avec bonheur! Puis, c'est fait, la cime est conquise, il s'agit de la
+garder. Alors, l'abomination commence, on a &eacute;puis&eacute; l'ivresse, on la
+trouve courte, am&egrave;re au fond, ne valant pas la lutte qu'elle a co&ucirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Plus d'inconnu &agrave; conna&icirc;tre, de sensations &agrave; sentir. L'orgueil a eu sa
+ration de renomm&eacute;e, on sait qu'on a donn&eacute; ses grandes &oelig;uvres, on
+s'&eacute;tonne qu'elles n'aient pas apport&eacute; des jouissances plus vives. D&egrave;s ce
+moment, l'horizon se vide, aucun espoir nouveau ne vous appelle l&agrave;-bas,
+il ne reste qu'&agrave; mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut pas
+&ecirc;tre fini, on s'ent&ecirc;te &agrave; la cr&eacute;ation comme les vieillards &agrave; l'amour,
+p&eacute;niblement, honteusement... Ah; l'on devrait avoir le courage et la
+fiert&eacute; de s'&eacute;trangler, devant son dernier chef-d'&oelig;uvre!&raquo; Il s'&eacute;tait
+grandi, &eacute;branlant le haut plafond de l'atelier, secou&eacute; d'une &eacute;motion si
+forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur
+une chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet d'un &eacute;l&egrave;ve
+qui a besoin d'&ecirc;tre encourag&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, vraiment, &ccedil;a vous para&icirc;t bien?... Moi, je n'ose plut croire. Mon
+malheur doit &ecirc;tre que j'ai &agrave; la fois trop et pas assez de sens critique.
+D&egrave;s que je me mets &agrave; une &eacute;tude, je l'exalte; puis, si elle n'a pas de
+succ&egrave;s, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme
+cet animal de Chambouvard, ou bien y voir tr&egrave;s clair et ne plus
+peindre... Franchement, vous aimez cette petite toile?&raquo; Claude et Jory
+restaient immobiles, &eacute;tonn&eacute;s, embarrass&eacute;s devant ce sanglot de grande
+douleur, dans l'enfantement.</p>
+
+<p>&Agrave; quel instant de crise &eacute;taient-ils donc venus, pour que ce ma&icirc;tre
+hurl&acirc;t de souffrance, en les consultant comme des camarades? Et le pis
+&eacute;tait qu'ils n'avaient pu cacher une h&eacute;sitation, sous les gros yeux
+ardents dont il les suppliait, des yeux o&ugrave; se lisait la peur cach&eacute;e de
+sa d&eacute;cadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient
+l'opinion que le peintre, depuis sa <i>Noce au village</i>, n'avait rien fait
+qui val&ucirc;t ce tableau fameux.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, apr&egrave;s s'&ecirc;tre maintenu dans quelques toiles, il glissait d&eacute;sormais
+&agrave; une facture plus savante et plus s&egrave;che.</p>
+
+<p>L'&eacute;clat s'en allait, chaque &oelig;uvre semblait d&eacute;choir. Mais c'&eacute;taient l&agrave;
+des choses qu'on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu'il se fut remis,
+s'exclama:</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez jamais rien peint de si puissant!&raquo; Bongrand le regarda
+encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son &oelig;uvre,
+s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il e&ucirc;t
+fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si l&eacute;g&egrave;re. Et il
+murmura, se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plut&ocirc;t
+que de d&eacute;gringoler!&raquo; Il reprit sa palette, se calma d&egrave;s le premier coup
+de pinceau, arrondissant ses &eacute;paules de brave homme, avec sa nuque
+large, o&ugrave;, il restait de la carrure obstin&eacute;e du paysan, dans le
+croisement de finesse bourgeoise dont il &eacute;tait le produit.</p>
+
+<p>Un silence s'&eacute;tait fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau,
+demanda:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vendu?&raquo; Le peintre eut un geste vague d'excuse.</p>
+
+<p>&laquo;Non... &Ccedil;a me paralyse, quand j'ai un marchand dans le dos.&raquo; Et, sans
+cesser de travailler, il continua, mais goguenard &agrave; pr&eacute;sent. &laquo;Ah! on
+commence &agrave; en faire un n&eacute;goce, avec la peinture!... Positivement, je
+n'ai jamais vu &ccedil;a, moi qui tourne &agrave; l'anc&ecirc;tre... Ainsi, vous, l'aimable
+journaliste, leur en avez-vous flanqu&eacute; des fleurs aux jeunes, dans cet
+article o&ugrave; vous me nommiez! ils &eacute;taient deux ou trois cadets l&agrave;-dedans
+qui avaient tout bonnement du g&eacute;nie.&raquo; Jory se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;Dame! quand on a un journal, c'est pour en user.</p>
+
+<p>Et puis, le public aime &ccedil;a, qu'on lui d&eacute;couvre des grands hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, la b&ecirc;tise du public est infinie, je veux bien que vous
+l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos d&eacute;buts, &agrave; nous autres.
+Fichtre! nous n'&eacute;tions pas g&acirc;t&eacute;s, nous avions devant nous dix ans de
+travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme &ccedil;a de la
+peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant
+camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicit&eacute;.
+Et quelle publicit&eacute;! un charivari d'un bout de la France &agrave; l'autre, de
+soudaines renomm&eacute;es qui poussent du soir au matin, et qui &eacute;clatent en
+coups de foudre, au milieu des populations b&eacute;antes. Sans parler des
+&oelig;uvres, ces pauvres &oelig;uvres annonc&eacute;es par des salves d'artillerie,
+attendues dans un d&eacute;lire d'impatience, enrageant Paris pendant huit
+jours, puis tombant &agrave; l'&eacute;ternel oubli!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le proc&egrave;s &agrave; la presse d'informations que vous faites l&agrave;, d&eacute;clara
+Jory, qui &eacute;tait all&eacute; s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau
+cigare. Il y a du bien et du mal &agrave; en dire, mais il faut &ecirc;tre de son
+temps, que, diable!&raquo; Bongrand secouait la t&ecirc;te; et il repartit, dans une
+hilarit&eacute; &eacute;norme:</p>
+
+<p>&laquo;Non! non! on ne peut plus l&acirc;cher la moindre cro&ucirc;te, sans devenir un
+jeune ma&icirc;tre... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes
+ma&icirc;tres!&raquo; Mais, comme si une association d'id&eacute;es s'&eacute;tait produite en
+lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, r&eacute;pondit simplement le jeune homme.</p>
+
+<p>Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible &eacute;tait mont&eacute;
+&agrave; leurs l&egrave;vres, et Bongrand ajouta enfin:</p>
+
+<p>&laquo;En voil&agrave; un qui vous pille!&raquo;.</p>
+
+<p>Jory, pris d'un embarras, avait baiss&eacute; les yeux, se demandant s'il
+d&eacute;fendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire,
+car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une
+reproduction grav&eacute;e avait alors un grand succ&egrave;s aux &eacute;talages. Est-ce que
+le sujet n'&eacute;tait pas moderne? est-ce que ce n'&eacute;tait pas joliment peint,
+dans la gamme claire de l'&eacute;cole nouvelle? Peut-&ecirc;tre aurait-on pu d&eacute;sirer
+plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature &agrave; chacun; puis,
+&ccedil;a ne tra&icirc;nait pas dans les rues, le charrue et la distinction.</p>
+
+<p>Pench&eacute; sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne l&acirc;chait que des &eacute;loges
+paternels sur les jeunes, fr&eacute;missait, faisait un visible effort pour ne
+pas &eacute;clater. Mais l'explosion eut lieu malgr&eacute; lui. &laquo;Fichez-nous la paix,
+hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus b&ecirc;tes que
+nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici pr&eacute;sent. Oui, ce jeune
+monsieur-l&agrave;, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste &agrave; lui
+voler son originalit&eacute; et &agrave; l'accommoder &agrave; la sauce veule de l'&Eacute;cole des
+Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on
+garde le dessin banal et correct, la composition agr&eacute;able de tout le
+monde, enfin la formule qu'on enseigne l&agrave;-bas, pour l'agr&eacute;ment des
+bourgeois. Et l'on noie &ccedil;a de facilit&eacute;, oh cette facilit&eacute; ex&eacute;crable des
+doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilit&eacute;
+coulante, plaisante, qui fait le succ&egrave;s et qui devrait &ecirc;tre punie du
+bagne, entendez-vous!&raquo; Il brandissait en l'air sa palette et ses
+brosses, dans ses deux poings ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes s&eacute;v&egrave;re, dit Claude g&ecirc;n&eacute;. Fagerolles a vraiment des qualit&eacute;s
+de finesse.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a cont&eacute;, murmura Jory, qu'il venait de passer un trait&eacute; tr&egrave;s
+dangereux avec Naudet.&raquo;</p>
+
+<p>Ce nom jet&eacute; ainsi dans la conversation, d&eacute;tendit une fois encore
+Bongrand, qui r&eacute;p&eacute;ta, en dodelinant des &eacute;paules:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Naudet... ah! Naudet...&raquo; Et il les amusa beaucoup, avec Naudet,
+qu'il connaissait bien. C'&eacute;tait un marchand, qui, depuis quelques
+ann&eacute;es, r&eacute;volutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus
+du vieux jeu, la redingote crasseuse et le go&ucirc;t si fin du p&egrave;re Malgras,
+les toiles des d&eacute;butants guett&eacute;es, achet&eacute;es &agrave; dix francs pour &ecirc;tre
+revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la
+moue devant l'&oelig;uvre convoit&eacute;e pour la d&eacute;pr&eacute;cier, adorant au fond la
+peinture, gagnant sa pauvre vie &agrave; renouveler rapidement ses quelques
+sous de capital, dans des op&eacute;rations prudentes.</p>
+
+<p>Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de
+fantaisie, brillant &agrave; la cravate, pommad&eacute;, astiqu&eacute;, verni; grand train
+d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil &agrave; l'Op&eacute;ra, table r&eacute;serv&eacute;e chez
+Bignon, fr&eacute;quentant partout o&ugrave; il &eacute;tait d&eacute;cent de se montrer. Pour le
+reste, un sp&eacute;culateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la
+bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succ&egrave;s, il devinait
+l'artiste &agrave; lancer, non pas celui qui promettait le g&eacute;nie discut&eacute; d'un
+grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enfl&eacute; de fausses
+hardiesses, allait faire prime sur le march&eacute; bourgeois. Et c'&eacute;tait ainsi
+qu'il bouleversait ce march&eacute;, en &eacute;cartant l'ancien amateur de go&ucirc;t et en
+ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se conna&icirc;t pas en art,
+qui ach&egrave;te un tableau comme valeur de Bourse, par vanit&eacute; ou dans
+l'espoir qu'elle montera.</p>
+
+<p>L&agrave;, Bongrand, tr&egrave;s farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit &agrave;
+jouer la sc&egrave;ne. Naudet arrive chez Fagerolles. &laquo;Vous avez du g&eacute;nie, mon
+cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?&mdash;Cinq cents
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes fou! il en valait douze cents.</p>
+
+<p>Et celui-ci, qui vous reste, combien?&mdash;Mon Dieu! je ne sais pas, mettons
+douze cents.&mdash;Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon
+cher? il en vaut deux mille! Je le prends &agrave; deux mille. Et, d&egrave;s
+aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu,
+mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en
+charge.&raquo; Le voil&agrave; parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le
+prom&egrave;ne chez ses amateurs, parmi lesquels il a r&eacute;pandu la nouvelle qu'il
+venait de d&eacute;couvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par
+mordre et demande le prix. &laquo;Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau
+d'un inconnu, vous vous moquez de moi!&mdash;&Eacute;coutez, je vous propose une
+affaire:
+je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le
+reprendre &agrave; six mille dans un an, s'il a cess&eacute; de vous plaire.&raquo; Du coup,
+l'amateur est tent&eacute;: que risque-t-il? bon placement au fond, et il
+ach&egrave;te. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf
+ou dix dans l'ann&eacute;e. La vanit&eacute; se m&ecirc;le &agrave; l'espoir du gain, les prix
+montent, une cote s'&eacute;tablit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son
+amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit
+mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus
+qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lanc&eacute;es par
+des banquiers, et autour desquelles on se bat &agrave; coups de billets de
+banque!...</p>
+
+<p>Claude s'indignait, Jory trouvait &ccedil;a tr&egrave;s fort, lorsqu'on frappa.
+Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous.&raquo; Naudet, tr&egrave;s
+correct, sans une moucheture de boue, malgr&eacute; le temps atroce, saluait,
+entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui p&eacute;n&egrave;tre
+dans une &eacute;glise.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s heureux, tr&egrave;s flatt&eacute;, cher ma&icirc;tre... Et vous ne disiez que du
+bien, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix
+tranquille. Nous disions que votre fa&ccedil;on d'exploiter la peinture &eacute;tait
+en train de nous donner une jolie g&eacute;n&eacute;ration de peintres moqueurs,
+doubl&eacute;e d'hommes d'affaires malhonn&ecirc;tes.&raquo; Sans s'&eacute;mouvoir, Naudet
+souriait.</p>
+
+<p>&laquo;Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher ma&icirc;tre, rien ne me
+blesse de vous.&raquo; Et, tombant en extase devant le tableau, les deux
+petites femmes qui cousaient:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah!
+cette lumi&egrave;re; cette facture si solide et si large! Il faut remonter &agrave;
+Rembrandt, oui, &agrave; Rembrandt!... &Eacute;coutez, cher ma&icirc;tre, je suis venu
+simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne &eacute;toile qui
+m'a conduit. Faisons enfin une affaire, c&eacute;dez-moi ce bijou... Tout ce
+que vous voudrez, je le couvre d'or.&raquo; On voyait le dos de Bongrand
+s'irriter &agrave; chaque phrase.</p>
+
+<p>Il l'interrompit rudement.</p>
+
+<p>&laquo;Trop tard, c'est vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous d&eacute;gager?</p>
+
+<p>Dites-moi au moins &agrave; qui, je ferai tout, je donnerai tout...</p>
+
+<p>Ah! quel coup terrible! vendu, en &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>Si l'on vous offrait le double?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vendu, Naudet, et en voil&agrave; assez, hein!&raquo; Pourtant, le marchand
+continua &agrave; se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se p&acirc;ma devant
+d'autres &eacute;tudes, fit le tour de l'atelier avec les coups d'&oelig;il aigus
+d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure &eacute;tait
+mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de
+gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il ne fut plus l&agrave;, Jory, qui avait &eacute;cout&eacute; avec surprise, se
+permit une question.</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce
+pas?&raquo;.</p>
+
+<p>Bongrand, sans r&eacute;pondre d'abord, revint devant sa toile.</p>
+
+<p>Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance
+cach&eacute;e, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas:</p>
+
+<p>&laquo;Il m'emb&ecirc;te! jamais il n'aura rien!... Qu'il ach&egrave;te &agrave; Fagerolles!&raquo;.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-m&ecirc;me cong&eacute;, en le
+laissant au travail, acharn&eacute; dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand
+le premier se fut s&eacute;par&eacute; de son compagnon, il ne rentra pas tout de
+suite rue de Douai, malgr&eacute; sa longue absence. Un besoin de marcher
+encore, de s'abandonner &agrave; ce Paris, o&ugrave; les rencontres d'une seule
+journ&eacute;e lui emplissaient le cr&acirc;ne, le fit errer jusqu'&agrave; la nuit noire,
+dans la boue glac&eacute;e des rues, sous la clart&eacute; des becs de gaz, qui
+s'allumaient un &agrave; un, pareils &agrave; des &eacute;toiles fumeuses au fond du
+brouillard.</p>
+
+<p>Claude attendit impatiemment le jeudi, pour d&icirc;ner chez Sandoz: car ce
+dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par
+semaine. Venait qui voulait, le couvert &eacute;tait mis. Il avait eu beau se
+marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte litt&eacute;raire: il
+gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du coll&egrave;ge, au temps
+des premi&egrave;res pipes. Ainsi qu'il le r&eacute;p&eacute;tait lui-m&ecirc;me, en faisant
+allusion &agrave; sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement &agrave; Claude, &ccedil;a m'ennuie
+beaucoup...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas mari&eacute;... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta
+femme... Mais ce sont les imb&eacute;ciles, un tas de bourgeois qui me
+guettent et qui raconteraient des abominations...</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle m&ecirc;me refuserait
+d'aller chez toi... Oh! nous comprenons tr&egrave;s bien, j'irai seul, compte
+l&agrave;-dessus!&raquo; D&egrave;s six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au
+fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde &agrave; d&eacute;couvrir
+le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une
+grande maison b&acirc;tie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit
+traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux
+autres b&acirc;tisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre
+la grille d'un &eacute;troit jardin: c'&eacute;tait l&agrave;, le pavillon se trouvait au
+bout d'une all&eacute;e. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se
+rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage,
+d'autant plus qu'un chien &eacute;norme aboyait furieusement. Enfin, il
+entendit la voie de Sandoz, qui s'avan&ccedil;ait en calmant le chien.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est toi... Hein? nous sommes &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la
+t&ecirc;te... Entre, entre... Sacr&eacute; Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois
+donc pas que c'est un ami, imb&eacute;cile!&raquo; Alors, le chien les accompagna
+vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'all&eacute;gresse.
+Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher &agrave;
+la grille, pour &eacute;clairer le terrible escalier.</p>
+
+<p>Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plant&eacute;e
+d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la
+maison, tr&egrave;s basse, de trois fen&ecirc;tres de fa&ccedil;ade seulement, r&eacute;gnait une
+tonnelle de vigne vierge, o&ugrave; luisait un banc tout neuf, install&eacute; l&agrave;
+comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil.</p>
+
+<p>&laquo;Entre&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta Sandoz.</p>
+
+<p>Il l'introduisit, &agrave; droite du vestibule, dans le salon, dont il avait
+fait son cabinet de travail. La salle &agrave; manger et la cuisine &eacute;taient &agrave;
+gauche. En haut, sa m&egrave;re, qui ne quittait plus le lit, occupait la
+grande chambre; tandis que le m&eacute;nage se contentait de l'autre et du
+cabinet de toilette, plac&eacute; entre les deux pi&egrave;ces. Et c'&eacute;tait tout, une
+vraie bo&icirc;te de carton, des compartiments de tiroir, que s&eacute;paraient des
+cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail
+et d'espoir cependant, vaste &agrave; c&ocirc;t&eacute; des greniers de jeunesse, &eacute;gay&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; d'un commencement de bien-&ecirc;tre et de luxe.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus
+commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pi&egrave;ce &agrave; moi tout seul. Et
+j'ai achet&eacute; une table de ch&ecirc;ne pour &eacute;crire, et ma femme m'a donn&eacute; ce
+palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!&raquo; Justement, sa
+femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux
+bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, tr&egrave;s simple, un
+large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante &agrave;
+demeure, elle s'occupait de la cuisine, &eacute;tait fi&egrave;re de certains de ses
+plats, mettait le m&eacute;nage sur un pied de propret&eacute; et de gourmandise
+bourgeoises.</p>
+
+<p>Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.</p>
+
+<p>&laquo;Appelle-le Claude, ch&eacute;rie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette...
+Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une
+amende de cinq sous.&raquo; Ils rirent, et elle s'&eacute;chappa, r&eacute;clam&eacute;e &agrave; la
+cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire
+la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari
+lui-m&ecirc;me, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te g&acirc;te.&raquo; Mais
+Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en
+train, &eacute;crites dans la matin&eacute;e, se mit &agrave; parler du premier roman de sa
+s&eacute;rie, qu'il avait publi&eacute; en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son
+pauvre bouquin! C'&eacute;tait un &eacute;gorgement, un massacre, toute la critique
+hurlant &agrave; ses trousses, une bord&eacute;e d'impr&eacute;cations, comme s'il e&ucirc;t
+assassin&eacute; les gens, &agrave; la corne d'un bois.</p>
+
+<p>Et il en riait, excit&eacute; plut&ocirc;t, les &eacute;paules solides, avec la tranquille
+carrure du travailleur qui sait o&ugrave; il va. Un &eacute;tonnement seul lui
+restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles
+b&acirc;cl&eacute;s sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans para&icirc;tre
+soup&ccedil;onner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jet&eacute; dans le
+baquet aux injures: son &eacute;tude nouvelle de l'homme physiologique, le r&ocirc;le
+tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature &eacute;ternellement en
+cr&eacute;ation, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de
+l'animalit&eacute; &agrave; l'autre, sans haut ni-bas, sans beaut&eacute; ni laideur; et les
+audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des
+mots abominables n&eacute;cessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort
+enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et
+l'ach&egrave;vement continu du monde, tir&eacute; de la honte o&ugrave; on le cache, remis
+dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se f&acirc;ch&acirc;t, il l'admettait
+ais&eacute;ment; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de
+comprendre et de se f&acirc;cher pour ses audaces, non pour les salet&eacute;s
+imb&eacute;ciles qu'on lui pr&ecirc;tait.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de
+m&eacute;chants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase &eacute;crite,
+l'image, la vie du style. Oui, la haine de la litt&eacute;rature, toute la
+bourgeoisie en cr&egrave;ve!&raquo; Il se tut, envahi d'une tristesse.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! dit Claude apr&egrave;s un silence, tu es heureux, tu travailles, tu
+produis, toi!&raquo; Sandoz s'&eacute;tait lev&eacute;, il eut un geste de brusque douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels d&eacute;sespoirs, au
+milieu de quels tourments! Est-ce que ces cr&eacute;tins ne vont pas s'aviser
+aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon &oelig;uvre
+poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la
+veille, de crainte de les juger si ex&eacute;crables que je ne puisse trouver
+ensuite la force de continuer!...</p>
+
+<p>Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis,
+parce que je suis n&eacute; pour &ccedil;a; mais, va, je n'en suis pas plus gai,
+jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!&raquo;
+Un &eacute;clat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchant&eacute; de l'existence,
+racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa
+soir&eacute;e libre. Presque aussit&ocirc;t, Gagni&egrave;re et Mahoudeau, qui s'&eacute;taient
+rencontr&eacute;s &agrave; la porte, arriv&egrave;rent en causant. Le premier, enfonc&eacute; depuis
+quelques mois dans une th&eacute;orie des couleurs, expliquait &agrave; l'autre son
+proc&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'&eacute;teint et jaunit;
+parce qu'il se d&eacute;tache sur le bleu du ciel, dont la couleur
+compl&eacute;mentaire, l'orang&eacute;, se combine avec le rouge.&raquo;</p>
+
+<p>Claude, int&eacute;ress&eacute;, le questionnait d&eacute;j&agrave;, lorsque la bonne apporta un
+t&eacute;l&eacute;gramme. &laquo;Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de
+nous surprendre vers onze heures.&raquo; &Agrave; ce moment, Henriette ouvrit la
+porte toute grande, et annon&ccedil;a elle-m&ecirc;me le d&icirc;ner. Elle n'avait plus son
+tablier de cuisini&egrave;re, elle serrait gaiement, en ma&icirc;tresse de maison,
+les mains qui se tendaient. &Agrave; table! &agrave; table! il &eacute;tait sept heures et
+demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que
+Fagerolles lui avait jur&eacute; qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre:
+il devenait ridicule, Fagerolles, &agrave; poser pour le jeune ma&icirc;tre, accabl&eacute;
+de travaux!</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger o&ugrave; l'on passa, &eacute;tait si petite que, voulant y
+installer le piano, on avait d&ucirc; percer une sorte d'alc&ocirc;ve, dans un
+cabinet noir, r&eacute;serv&eacute; jusque-l&agrave; &agrave; la vaisselle. Pourtant, les grands
+jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la
+suspension de porcelaine blanche, mais &agrave; la condition de condamner le
+buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une
+assiette. D'ailleurs, c'&eacute;tait la ma&icirc;tresse de maison qui servait; et le
+ma&icirc;tre, lui, se pla&ccedil;ait en face, contre le buffet bloqu&eacute;, pour y prendre
+et passer ce dont on avait besoin.</p>
+
+<p>Henriette avait mis Claude &agrave; sa droite, Mahoudeau &agrave; sa gauche; tandis
+que Jory et Gagni&egrave;re s'&eacute;taient assis aux deux c&ocirc;t&eacute;s de Sandoz.</p>
+
+<p>&laquo;Fran&ccedil;oise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les r&ocirc;ties, elles sont sur le
+fourneau.&raquo;</p>
+
+<p>Et, la bonne lui ayant apport&eacute; les r&ocirc;ties, elle les distribuait deux par
+deux dans les assiettes, puis commen&ccedil;ait &agrave; verser dessus le bouillon de
+la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous l&agrave;, pr&egrave;s de Claude.&raquo; Il
+s'excusa d'un air de galante politesse, all&eacute;gua un rendez-vous
+d'affaires. Tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant maintenant, pinc&eacute; dans des v&ecirc;tements de coupe
+anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relev&eacute;e par la pointe de
+d&eacute;braill&eacute; artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua
+la main de son voisin, il affecta une vive joie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui,
+j'ai eu vingt fois l'id&eacute;e d'aller l&agrave;-bas; et puis, tu sais, la vie...&raquo;
+Claude, pris de malaise devant ces protestations, t&acirc;chait de r&eacute;pondre
+avec une cordialit&eacute; pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir,
+le sauva, en s'impatientant.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, Fagerolles, r&eacute;pondez-moi... Est-ce deux r&ocirc;ties que vous
+d&eacute;sirez?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, madame, deux r&ocirc;ties... Je l'adore, la bouillabaisse.
+D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!&raquo; Tous, en effet, se
+p&acirc;maient, Mahoudeau et Jory surtout, qui d&eacute;claraient n'en avoir jamais
+mang&eacute; de meilleure &agrave; Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose
+encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne
+suffisait que juste &agrave; remplir les assiettes qui lui revenaient; et m&ecirc;me
+elle quitta sa chaise, courut en personne chercher &agrave; la cuisine le reste
+du bouillon, car la servante perdait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mang&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle s'ent&ecirc;tait, demeurait debout.</p>
+
+<p>&laquo;Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derri&egrave;re toi, sur le
+buffet... Jory pr&eacute;f&egrave;re les tartines, la mie qui trempe.&raquo;</p>
+
+<p>Sandoz se leva &agrave; son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait
+Jory sur les p&acirc;t&eacute;es qu'il aimait.</p>
+
+<p>Et Claude, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; par cette bonhomie heureuse, comme r&eacute;veill&eacute; d'un long
+sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quitt&eacute;s la
+veille, ou s'il y avait bien quatre ann&eacute;es qu'il n'e&ucirc;t d&icirc;n&eacute; l&agrave;, un
+jeudi. Ils &eacute;taient autres pourtant, il les sentait chang&eacute;s, Mahoudeau
+aigri de mis&egrave;re, Jory enfonc&eacute; dans sa jouissance; Gagni&egrave;re plus
+lointain, envol&eacute; ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles,
+pr&egrave;s de lui, d&eacute;gageait du froid, malgr&eacute; l'exag&eacute;ration de sa cordialit&eacute;.
+Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, &agrave; l'usure de
+l'existence; mais ce n'&eacute;tait pas cela seulement, des vides paraissaient
+se faire entre eux, il les voyait &agrave; part, &eacute;trangers, bien qu'ils fussent
+coude &agrave; coude, trop serr&eacute;s autour de cette table. Puis, le milieu &eacute;tait
+nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par
+sa pr&eacute;sence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui
+meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de
+recommencement? pourquoi aurait-il jur&eacute; qu'il s'&eacute;tait assis &agrave; cette
+place, le jeudi de la semaine pr&eacute;c&eacute;dente? et il crut comprendre enfin:
+c'&eacute;tait Sandoz qui, lui, n'avait pas boug&eacute;, aussi ent&ecirc;t&eacute; dans ses
+habitudes de c&oelig;ur que dans ses habitudes de travail, radieux de les
+recevoir &agrave; la table de son jeune m&eacute;nage, ainsi qu'il l'&eacute;tait jadis de
+partager avec eux son maigre repas de gar&ccedil;on. Un r&ecirc;ve d'&eacute;ternelle amiti&eacute;
+l'immobilisait, des jeudis pareils se succ&eacute;daient &agrave; l'infini, jusqu'aux
+derniers lointains de l'&acirc;ge. Tous &eacute;ternellement ensemble! tous partis &agrave;
+la m&ecirc;me heure et arriv&eacute;s dans la m&ecirc;me victoire! Il dut deviner la pens&eacute;e
+qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon
+rire de jeunesse:</p>
+
+<p>&laquo;Hein? vieux, t'y voil&agrave; encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as
+manqu&eacute;!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les m&ecirc;mes...
+N'est-ce pas? vous autres!&raquo;.</p>
+
+<p>Ils r&eacute;pondirent par des hochements de t&ecirc;te. Sans doute, sans doute!...</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, continua-t-il &eacute;panoui, la cuisine est un peu meilleure que
+rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!&raquo; Apr&egrave;s la
+bouillabaisse, un civet de li&egrave;vre avait paru; et une volaille r&ocirc;tie,
+accompagn&eacute;e d'une salade, termina le d&icirc;ner. Mais on resta longtemps &agrave;
+table, le dessert tra&icirc;na, bien que la conversation n'e&ucirc;t pas la fi&egrave;vre
+ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se
+taire, en voyant que personne ne l'&eacute;coutait. Au fromage, cependant,
+lorsqu'on eut go&ucirc;t&eacute; d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont
+le m&eacute;nage s'&eacute;tait risqu&eacute; &agrave; faire venir une pi&egrave;ce, sur les droits
+d'auteur du premier roman, les voix s'&eacute;lev&egrave;rent, on s'anima.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, tu as trait&eacute; avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage
+osseux d'affam&eacute; s'&eacute;tait creus&eacute; encore. Est-ce vrai qu'il t'assure
+cinquante mille francs la premi&egrave;re ann&eacute;e?&raquo; Fagerolles r&eacute;pondit du bout
+des l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me t&acirc;te, c'est raide
+de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!&mdash;Fichtre!
+murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi,
+je signe ce qu'on voudra.&raquo; Tous, maintenant, &eacute;coutaient Fagerolles, qui
+jouait l'homme exc&eacute;d&eacute; par le succ&egrave;s naissant. Il avait toujours sa jolie
+figure inqui&eacute;tante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux,
+la coupe de la barbe lui donnaient une gravit&eacute;. Bien qu'il v&icirc;nt encore
+de loin en loin chez Sandoz, il se s&eacute;parait de la bande, se lan&ccedil;ait sur
+les boulevards, fr&eacute;quentait les caf&eacute;s, les bureaux de r&eacute;daction, tous
+les lieux de publicit&eacute; o&ugrave; il pouvait faire des connaissances utiles.
+C'&eacute;tait une tactique, une volont&eacute; de se tailler son triomphe &agrave; part,
+cette id&eacute;e maligne que, pour r&eacute;ussir, il ne fallait plus avoir rien de
+commun avec ces r&eacute;volutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni
+les habitudes. Et l'on disait m&ecirc;me qu'il mettait les femmes de deux ou
+trois salons dans sa chance, non pas en m&acirc;le brutal comme Jory, mais en
+vicieux sup&eacute;rieur &agrave; ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur
+le retour.</p>
+
+<p>Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se
+donner une importance, car il avait la pr&eacute;tention d'avoir fait
+Fagerolles, comme il pr&eacute;tendait jadis avoir fait Claude.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, as-tu lu l'&eacute;tude de Vernier sur toi? En voil&agrave; un encore qui
+me r&eacute;p&egrave;te!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il en a, lui, des articles!&raquo; soupira Mahoudeau.</p>
+
+<p>Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le
+m&eacute;pris cach&eacute; de ces pauvres diables si peu adroits, s'ent&ecirc;tant &agrave; une
+rudesse de niais, lorsqu'il &eacute;tait si facile de conqu&eacute;rir la foule. Ne
+lui suffisait-il pas de rompre, apr&egrave;s les avoir pill&eacute;s? Il b&eacute;n&eacute;ficiait
+de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'&eacute;loges ses
+toiles adoucies, pour achever de tuer leurs &oelig;uvres obstin&eacute;ment
+violentes.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu lu, toi, l'article de Vernier? r&eacute;p&eacute;ta Jory &agrave; Gagni&egrave;re. N'est-ce
+pas qu'il dit ce que j'ai dit?&raquo; Depuis un instant, Gagni&egrave;re s'absorbait
+dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet
+du vin tachait de rouge. Il sursauta.</p>
+
+<p>&laquo;Hein! l'article de Vernier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.&raquo;
+Stup&eacute;fait, il se tourna vers celui-ci.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! on &eacute;crit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les
+ai pas vus... Ah! on &eacute;crit des articles sur toi; pourquoi donc?&raquo; Un fou
+rire s'&eacute;leva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise gr&acirc;ce, croyant &agrave; une
+farce m&eacute;chante. Mais Gagni&egrave;re &eacute;tait d'une absolue bonne foi: il
+s'&eacute;tonnait qu'on p&ucirc;t faire un succ&egrave;s &agrave; un peintre qui n'observait
+seulement pas la loi des valeurs. Un succ&egrave;s &agrave; ce truqueur-l&agrave;, jamais de
+la vie! Que devenait la conscience?</p>
+
+<p>Cette gaiet&eacute; bruyante &eacute;chauffa la fin du d&icirc;ner. On ne mangeait plus,
+seule la ma&icirc;tresse de maison voulait encore remplir les assiettes.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, veille donc, r&eacute;p&eacute;tait-elle &agrave; Sandoz, tr&egrave;s excit&eacute; au milieu du
+bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.&raquo; On se r&eacute;cria,
+tous se lev&egrave;rent. Comme on passait ensuite la soir&eacute;e l&agrave;, autour de la
+table, &agrave; prendre du th&eacute;, ils se tinrent debout, continuant de causer
+contre les murs, pendant que la bonne &ocirc;tait le couvert. Le m&eacute;nage
+aidait, elle remettant les sali&egrave;res dans un tiroir, lui donnant un coup
+de main pour plier la nappe.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que &ccedil;a ne me g&ecirc;ne
+nullement.&raquo;</p>
+
+<p>Fagerolles, qui avait attir&eacute; Claude dans l'embrasure de la fen&ecirc;tre, lui
+offrit un cigare, que celui-ci refusa.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu
+rapportes. Hein? des choses tr&egrave;s int&eacute;ressantes. Tu sais, moi, ce que je
+pense de ton talent. Tu es le plus fort...&raquo; Il se montrait tr&egrave;s humble,
+sinc&egrave;re au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqu&eacute;
+pour toujours &agrave; l'empreinte de ce g&eacute;nie d'un autre, qu'il reconnaissait,
+malgr&eacute; les calculs compliqu&eacute;s de sa malice. Mais son humilit&eacute;
+s'aggravait d'une g&ecirc;ne, bien rare chez lui, du trouble o&ugrave; le jetait le
+silence que le ma&icirc;tre de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se
+d&eacute;cida, les l&egrave;vres tremblantes.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu &ccedil;a, franchement?&raquo;
+Claude h&eacute;sita une seconde, puis en bon camarade:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, il y a des choses tr&egrave;s bien.&raquo; D&eacute;j&agrave;, Fagerolles saignait d'avoir
+pos&eacute; cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il
+s'excusait maintenant, t&acirc;chait d'innocenter ses emprunts et de plaider
+ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tir&eacute; &agrave; grand-peine, exasp&eacute;r&eacute; contre sa
+maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux
+larmes Claude lui-m&ecirc;me, les amusa tous. Puis, il tendit la main &agrave;
+Henriette, pour prendre cong&eacute;. &laquo;Comment! vous nous quittez si vite?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui; ch&egrave;re madame. Mon p&egrave;re traite ce soir un chef de bureau,
+qu'il travaille pour la d&eacute;coration... Et, comme je suis un de ses
+titres, j'ai d&ucirc; jurer de para&icirc;tre.&raquo; Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui
+avait &eacute;chang&eacute; quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on
+entendit le bruit l&eacute;ger de ses pas au premier &eacute;tage: depuis le mariage,
+c'&eacute;tait elle qui soignait la vieille m&egrave;re infirme, s'absentant ainsi &agrave;
+plusieurs reprises dans la soir&eacute;e, comme le fils autrefois.</p>
+
+<p>Du reste, pas un des convives n'avait remarqu&eacute; sa sortie. Mahoudeau et
+Gagni&egrave;re causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde,
+sans attaque directe.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait encore que des regards ironiques de l'un &agrave; l'autre, des
+haussements d'&eacute;paules, tout le muet m&eacute;pris de gar&ccedil;ons qui ne veulent pas
+ex&eacute;cuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se
+prostern&egrave;rent, l'accabl&egrave;rent des esp&eacute;rances qu'ils mettaient en lui. Ah!
+il &eacute;tait temps qu'il rev&icirc;nt, car lui seul, avec ses dons de grand
+peintre, sa poigne solide, pouvait &ecirc;tre le ma&icirc;tre, le chef reconnu.
+Depuis le Salon des Refus&eacute;s, l'&eacute;cole du plein air s'&eacute;tait &eacute;largie, toute
+une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts
+s'&eacute;parpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'&eacute;bauches,
+d'impressions b&acirc;cl&eacute;es en trois coups de pinceau; et l'on attendait
+l'homme de g&eacute;nie n&eacute;cessaire, celui qui incarnerait la formule en
+chefs-d'&oelig;uvre. Quelle place &agrave; prendre! dompter la foule, ouvrir un
+si&egrave;cle, cr&eacute;er un art! Claude les &eacute;coutait, les yeux &agrave; terre, la face
+envahie d'une p&acirc;leur. Oui, c'&eacute;tait bien l&agrave; son r&ecirc;ve inavou&eacute;, l'ambition
+qu'il n'osait se confesser &agrave; lui-m&ecirc;me. Seulement, il se m&ecirc;lait &agrave; la joie
+de la flatterie une &eacute;trange angoisse, une peur de cet avenir, en les
+entendant le hausser &agrave; ce r&ocirc;le de dictateur, comme s'il e&ucirc;t triomph&eacute;
+d&eacute;j&agrave;. &laquo;Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me
+cherche encore!&raquo; Jory, agac&eacute;, fumait en silence. Brusquement, comme les
+deux autres s'ent&ecirc;taient, il ne put retenir cette phrase:</p>
+
+<p>&laquo;Tout &ccedil;a, mes petits, c'est parce que vous &ecirc;tes emb&ecirc;t&eacute;s du succ&egrave;s de
+Fagerolles.&raquo; Ils se r&eacute;cri&egrave;rent, &eacute;clat&egrave;rent en protestations. Fagerolles!
+le jeune ma&icirc;tre! quelle bonne farce! &laquo;Oh! tu nous l&acirc;ches, nous le savons,
+dit Mahoudeau.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de danger que tu &eacute;crives deux lignes sur nous, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, mon cher, r&eacute;pondit Jory, vex&eacute;, tout ce que j'&eacute;cris sur vous, on
+me le coupe. Vous vous faites ex&eacute;crer partout... Ah! si j'avais un
+journal &agrave; moi!&raquo; Henriette reparut, et les yeux de Sandoz ayant cherch&eacute;
+les siens, elle lui r&eacute;pondit d'un regard, elle eut ce sourire tendre et
+discret, qu'il avait lui-m&ecirc;me jadis, quand il sortait de la chambre de
+sa m&egrave;re. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la
+table, tandis qu'elle faisait le th&eacute; et qu'elle le versait dans les
+tasses. Mais la soir&eacute;e s'attrista, engourdie d'une lassitude. On eut
+beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra &agrave; des
+bassesses devant le sucre, et qui alla se coucher contre le po&ecirc;le, o&ugrave; il
+ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences
+r&eacute;gnaient, une sorte d'ennui irrit&eacute; s'alourdissait dans la fum&eacute;e
+&eacute;paissie des pipes. M&ecirc;me Gagni&egrave;re, &agrave; un moment, quitta la table, pour se
+mettre au piano, o&ugrave; il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec
+les doigts raides d'un amateur qui fait ses premi&egrave;res gammes &agrave; trente
+ans.</p>
+
+<p>Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la r&eacute;union.
+Il s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; d'un bal, d&eacute;sireux de remplir envers ses anciens
+camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa
+cravate blanche, sa grosse face p&acirc;le exprimaient &agrave; la fois la
+contrari&eacute;t&eacute; d'&ecirc;tre venu, l'importance qu'il donnait &agrave; ce sacrifice, la
+peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il &eacute;vitait de
+parler de sa femme, pour ne pas avoir &agrave; l'amener chez Sandoz. Quand il
+eut serr&eacute; la main de Claude, sans plus d'&eacute;motion que s'il l'avait
+rencontr&eacute; la veille, il refusa une tasse de th&eacute;, il parla lentement, en
+gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve
+dont il essuyait les pl&acirc;tres, du travail qui l'accablait, depuis qu'il
+s'occupait des constructions de son beau-p&egrave;re, toute une rue &agrave; b&acirc;tir,
+pr&egrave;s du parc Monceau.</p>
+
+<p>Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre.</p>
+
+<p>La vie avait-elle donc emport&eacute; d&eacute;j&agrave; les soir&eacute;es d'autrefois, si
+fraternelles dans leur violence, o&ugrave; rien ne les s&eacute;parait encore, o&ugrave; pas
+un d'eux ne r&eacute;servait sa part de gloire?</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la bataille commen&ccedil;ait. Chaque affam&eacute; donnait son coup de
+dent. La fissure &eacute;tait l&agrave;, la fente &agrave; peine visible, qui avait f&ecirc;l&eacute; les
+vieilles amiti&eacute;s jur&eacute;es, et qui devait les faire craquer, un jour, en
+mille pi&egrave;ces. Mais Sandoz, dans son besoin d'&eacute;ternit&eacute;, ne s'apercevait
+toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des
+autres, partis en conqu&eacute;rants. Pourquoi changer ce qui &eacute;tait bon? est-ce
+que le bonheur n'&eacute;tait pas dans une joie choisie entre toutes, puis
+&eacute;ternellement go&ucirc;t&eacute;e?</p>
+
+<p>Et, une heure plus tard, lorsque les camarades se d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; s'en
+aller, somnolents sous l'&eacute;go&iuml;sme morne de Dubuche qui parlait sans fin
+de ses affaires, lorsqu'on eut arrach&eacute; du piano Gagni&egrave;re hypnotis&eacute;,
+Sandoz, suivi de sa femme, malgr&eacute; la nuit froide, voulut absolument les
+accompagner jusqu'au bout du jardin, &agrave; la grille. Il distribuait des
+poign&eacute;es de main, il criait: &laquo;&Agrave; jeudi, Claude!... &Agrave; jeudi, tous!... Hein?
+venez tous!&mdash;&Agrave; jeudi!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Henriette, qui avait pris la lanterne et
+qui la haussait, pour &eacute;clairer l'escalier.</p>
+
+<p>Et, au milieu des rires, Gagni&egrave;re et Mahoudeau r&eacute;pondirent en
+plaisantant:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; jeudi, jeune ma&icirc;tre!... Bonne nuit, jeune ma&icirc;tre!&raquo; Dehors, dans la
+rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l'emporta. Les
+quatre autres remont&egrave;rent ensemble jusqu'au boulevard ext&eacute;rieur, presque
+sans &eacute;changer un mot, l'air &eacute;tourdi d'&ecirc;tre depuis si longtemps ensemble.
+Sur le boulevard, une fille ayant pass&eacute;, Jory se lan&ccedil;a derri&egrave;re ses
+jupes, apr&egrave;s avoir pr&eacute;text&eacute; des &eacute;preuves qui l'attendaient au journal.
+Et, comme Gagni&egrave;re arr&ecirc;tait machinalement Claude devant le caf&eacute;
+Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s'en
+alla seul, roulant des id&eacute;es tristes, l&agrave;-bas, jusqu'&agrave; la rue du
+Cherche-Midi.&mdash;Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis &agrave; leur
+ancienne table, en face de Gagni&egrave;re silencieux. Le caf&eacute; n'avait pas
+chang&eacute;, on s'y r&eacute;unissait toujours le dimanche, une ferveur s'&eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute;e m&ecirc;me, depuis que Sandoz habitait le quartier; mais la bande s'y
+noyait dans un flot de nouveaux venus, on &eacute;tait peu &agrave; peu submerg&eacute; par
+la banalit&eacute; montante des &eacute;l&egrave;ves du plein air. &Agrave; cette heure, du reste,
+le caf&eacute; se vidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas,
+vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et il n'y eut plus qu'un
+petit rentier du voisinage, endormi devant une soucoupe. Gagni&egrave;re, tr&egrave;s
+&agrave; l'aise, comme chez lui, indiff&eacute;rent aux b&acirc;illements de l'unique gar&ccedil;on
+qui s'&eacute;tirait dans la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux
+vagues.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, demanda ce dernier, qu'expliquais-tu donc &agrave; Mahoudeau, ce
+soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du
+ciel... Hein? tu pioches la th&eacute;orie des couleurs compl&eacute;mentaires.&raquo; Mais
+l'autre ne r&eacute;pondit pas. Il prit sa chope, la reposa sans avoir bu,
+finit par murmurer, avec un sourire d'extase:</p>
+
+<p>&laquo;Haydn, c'est la gr&acirc;ce rh&eacute;toricienne, une petite musique chevrotante de
+vieille a&iuml;eule poudr&eacute;e... Mozart, c'est le g&eacute;nie pr&eacute;curseur, le premier
+qui ait donn&eacute; &agrave; l'orchestre une voix individuelle... Et ils existent
+surtout, ces deux-l&agrave;, parce qu'ils ont fait Beethoven... Ah! Beethoven,
+la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau
+des M&eacute;dicis! Un logicien h&eacute;ro&iuml;que, un p&eacute;trisseur de cervelles, car ils
+sont tous partis de la symphonie avec ch&oelig;urs, les grands
+d'aujourd'hui!&raquo; Le gar&ccedil;on, las d'attendre, se mit &agrave; &eacute;teindre les becs de
+gaz, d'une main paresseuse, en tra&icirc;nant les pieds. Une m&eacute;lancolie
+envahissait la salle d&eacute;serte, salie de crachats et de bouts de cigare,
+exhalant l'odeur de ses tables poiss&eacute;es par les consommations; tandis
+que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d'un
+ivrogne.</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re, au loin, continuait &agrave; suivre la chevauch&eacute;e de ses r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>&laquo;Weber passe dans un paysage romantique, conduisant la ballade des
+morts, au milieu des saules &eacute;plor&eacute;s et des ch&ecirc;nes qui tordent leurs
+bras... Schubert le suit, sous la lune p&acirc;le, le long des lacs
+d'argent... Et voil&agrave; Rossini, le don en personne, si gai, si naturel,
+sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n'est pas mon
+homme, ah! non, certes! mais si &eacute;tonnant tout de m&ecirc;me par l'abondance de
+son invention, par les effets &eacute;normes qu'il tire de l'accumulation des
+voix et de la r&eacute;p&eacute;tition enfl&eacute;e du m&ecirc;me th&egrave;me... Ces trois-l&agrave;, pour
+aboutir &agrave; Meyerbeer, un malin qui a profit&eacute; de tout, mettant apr&egrave;s Weber
+la symphonie dans l'op&eacute;ra, donnant l'expression dramatique &agrave; la formule
+inconsciente de Rossini. Oh! des souffles superbes, la pompe f&eacute;odale, le
+mysticisme militaire, le frisson des l&eacute;gendes fantastiques, un cri de
+passion traversant l'histoire! Et des trouvailles, la personnalit&eacute; des
+instruments le r&eacute;citatif dramatique accompagn&eacute; symphoniquement &agrave;
+l'orchestre, la phrase typique sur laquelle toute l'&oelig;uvre est
+construite... Un grand bonhomme! un tr&egrave;s grand bonhomme!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vint dire le gar&ccedil;on, je ferme.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme Gagni&egrave;re ne tournait m&ecirc;me pas la t&ecirc;te, il alla r&eacute;veiller le
+petit rentier, toujours endormi devant sa soucoupe.</p>
+
+<p>&laquo;Je ferme, monsieur.&raquo; Frissonnant, le consommateur attard&eacute; se leva,
+t&acirc;tonna dans le coin sombre o&ugrave; il se trouvait pour avoir sa canne; et,
+quand le gar&ccedil;on la lui eut ramass&eacute;e sous les chaises, il sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Berlioz a mis de la litt&eacute;rature dans son affaire. C'est l'illustrateur
+musical de Shakespeare, de Virgile et de Goethe. Mais quel peintre! le
+Delacroix de la musique, qui a fait flamber les sons, dans des
+oppositions fulgurantes de couleurs. Avec &ccedil;a, la f&ecirc;lure romantique au
+cr&acirc;ne, une religiosit&eacute; qui l'emporte, des extases par-dessus les cimes.</p>
+
+<p>Mauvais constructeur d'op&eacute;ra, merveilleux dans le morceau, exigeant trop
+parfois de l'orchestre qu'il torture, ayant pouss&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me la
+personnalit&eacute; des instruments, dont chacun pour lui repr&eacute;sente un
+personnage. Ah! ce qu'il a dit des clarinettes: &laquo;Les clarinettes sont
+les &laquo;femmes aim&eacute;es&raquo;, ah! cela m'a toujours fait couler un frisson sur la
+peau... Et Chopin, si dandy dans son byronisme, le po&egrave;te envol&eacute; des
+n&eacute;vroses! Et Mendelssohn, ce ciseleur impeccable, Shakespeare en
+escarpins de bal, dont les romances sans paroles sont des bijoux pour
+les dames intelligentes!... Et puis, et puis, il faut se mettre &agrave;
+genoux...&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allum&eacute; au-dessus de sa t&ecirc;te, et le
+gar&ccedil;on, derri&egrave;re son dos, attendait, dans le vide noir et glac&eacute; de la
+salle. Sa voix avait pris un tremblement religieux, il en arrivait &agrave; ses
+d&eacute;votions, au tabernacle recul&eacute;, au saint des saints.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Schumann, le d&eacute;sespoir, la jouissance du d&eacute;sespoir! Oui, la fin de
+tout, le dernier chant d'une puret&eacute; triste, planant sur les ruines du
+monde!... Oh! Wagner, le dieu, en qui s'incarnent des si&egrave;cles de
+musique! Son &oelig;uvre est l'arche immense, tous les arts en un seul,
+l'humanit&eacute; vraie des personnages exprim&eacute;e enfin, l'orchestre vivant &agrave;
+part la vie du drame; et quel massacre des conventions, des formules
+ineptes! quel affranchissement, r&eacute;volutionnaire, dans l'infini!...
+L'ouverture du Tannh&auml;user, ah! c'est l'all&eacute;luia sublime du nouveau
+si&egrave;cle: d'abord, le chant des p&egrave;lerins, le motif religieux, calme,
+profond, &agrave; palpitations lentes; puis, les voix des sir&egrave;nes qui
+l'&eacute;touffent peu &agrave; peu, les Volupt&eacute;s de V&eacute;nus pleines d'&eacute;nervantes
+d&eacute;lices, d'assoupissantes langueurs, de plus en plus hautes et
+imp&eacute;rieuses, d&eacute;sordonn&eacute;es; et, bient&ocirc;t, le th&egrave;me sacr&eacute; qui revient
+graduellement comme une aspiration de l'espace, qui s'empare de tous les
+chants et les fond en une harmonie supr&ecirc;me, pour les emporter sur les
+ailes d'un hymne triomphal!</p>
+
+<p>&mdash;Je ferme, monsieur&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Claude, qui n'&eacute;coutait plus, enfonc&eacute; lui aussi dans sa passion, acheva
+sa chope et dit tr&egrave;s haut:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! mon vieux, on ferme!&raquo; Alors, Gagni&egrave;re tressaillit. Sa face
+enchant&eacute;e eut une contraction douloureuse, et il grelotta, comme, s'il
+retombait d'un astre. Goul&ucirc;ment, il but sa bi&egrave;re; puis, sur le trottoir,
+apr&egrave;s avoir serr&eacute; en silence la main de son compagnon, il s'&eacute;loigna,
+s'enfon&ccedil;a au fond des t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de deux heures, lorsque Claude rentra rue de Douai. Depuis
+une semaine qu'il battait de nouveau Paris, il y rapportait ainsi chaque
+soir les fi&egrave;vres de sa journ&eacute;e. Mais jamais encore il n'&eacute;tait revenu si
+tard, la t&ecirc;te si chaude et si fumante. Christine, vaincue par la
+fatigue, dormait sous la lampe &eacute;teinte, le front tomb&eacute; au bord de la
+table.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Enfin, Christine donna un dernier coup de plumeau, et ils furent
+install&eacute;s. Cet atelier de la rue de Douai; petit et incommode, &eacute;tait
+accompagn&eacute; seulement d'une &eacute;troite chambre et d'une cuisine grande comme
+une armoire:
+il fallait manger dans l'atelier, le m&eacute;nage y vivait, avec l'enfant
+toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal &agrave; tirer
+parti de leurs quatre meubles, car elle voulait &eacute;viter la d&eacute;pense.
+Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'occasion, elle c&eacute;da m&ecirc;me au
+besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche, &agrave; sept sous le
+m&egrave;tre. D&egrave;s lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit &agrave; le tenir sur
+un pied de propret&eacute; bourgeoise, ayant r&eacute;solu de faire tout en personne
+et de se passer de servante, pour ne pas trop changer leur vie, qui
+allait &ecirc;tre difficile.</p>
+
+<p>Claude v&eacute;cut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les
+courses, au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les
+camarades, enfi&eacute;vr&eacute;es de discussions, toutes les col&egrave;res, toutes les
+id&eacute;es chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se
+passionner &agrave; voix haute, jusque dans son sommeil. Paris l'avait repris
+aux moelles, violemment; et, en pleine flamb&eacute;e de cette fournaise,
+c'&eacute;tait une seconde jeunesse, un enthousiasme et une ambition &agrave; d&eacute;sirer
+tout voir, tout faire, tout conqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Jamais il ne s'&eacute;tait senti une telle rage de travail ni un tel espoir,
+comme s'il lui avait suffi d'&eacute;tendre la main, pour cr&eacute;er les
+chefs-d'&oelig;uvre qui le mettraient &agrave; son rang, au premier. Quand il
+traversait Paris, il d&eacute;couvrait des tableaux partout; la ville enti&egrave;re,
+avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se
+d&eacute;roulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites,
+pris de l'ivresse des besognes colossales. Et il rentrait fr&eacute;missant, le
+cr&acirc;ne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de
+papier, le soir, &agrave; la lampe, sans pouvoir d&eacute;cider par o&ugrave; il entamerait
+la s&eacute;rie des grandes pages qu'il r&ecirc;vait.</p>
+
+<p>Un obstacle s&eacute;rieux lui vint de la petitesse de son atelier. S'il avait
+eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon, ou bien m&ecirc;me la vaste
+salle &agrave; manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pi&egrave;ce en
+longueur, un couloir, que le propri&eacute;taire avait l'effronterie de louer
+quatre cents francs &agrave; des peintres, apr&egrave;s l'avoir couvert d'un vitrage?
+Et le pis &eacute;tait que ce vitrage, tourn&eacute; au nord, resserr&eacute; entre deux
+murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lumi&egrave;re verd&acirc;tre de cave. Il
+dut donc remettre &agrave; plus tard ses grandes ambitions, il r&eacute;solut de
+s'attaquer d'abord &agrave; des toiles moyennes, en se disant que la dimension
+des &oelig;uvres ne fait point le g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Le moment lui paraissait si bon pour le succ&egrave;s d'un artiste brave, qui
+apporterait enfin une note d'originalit&eacute; et de franchise, dans la
+d&eacute;b&acirc;cle des vieilles &eacute;coles! D&eacute;j&agrave;, les formules de la veille se
+trouvaient &eacute;branl&eacute;es, Delacroix &eacute;tait mort sans &eacute;l&egrave;ves, Courbet avait &agrave;
+peine derri&egrave;re lui quelques imitateurs maladroits; leurs chefs-d'&oelig;uvre
+n'allaient plus &ecirc;tre que des morceaux de mus&eacute;e, noircis par l'&acirc;ge,
+simples t&eacute;moignages de l'art d'une &eacute;poque; et il semblait ais&eacute; de
+pr&eacute;voir la formule nouvelle qui se d&eacute;gagerait des leurs, cette pouss&eacute;e
+du grand soleil, cette aube limpide qui se levait dans les r&eacute;cents
+tableaux, sous l'influence commen&ccedil;ante de l'&eacute;cole du plein air. C'&eacute;tait
+ind&eacute;niable, les &oelig;uvres blondes dont on avait tant ri au Salon des
+Refus&eacute;s, travaillaient sourdement bien des peintres, &eacute;claircissaient peu
+&agrave; peu toutes les palettes.</p>
+
+<p>Personne n'en convenait encore, mais le branle &eacute;tait donn&eacute;, une
+&eacute;volution se d&eacute;clarait, qui devenait de plus en plus sensible &agrave; chaque
+Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies inconscientes des
+impuissants, de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles, un
+ma&icirc;tre se r&eacute;v&eacute;lait, r&eacute;alisant la formule avec l'audace de la force, sans
+m&eacute;nagements, telle qu'il fallait la planter, solide et enti&egrave;re, pour
+qu'elle f&ucirc;t la v&eacute;rit&eacute; de cette fin de si&egrave;cle! Dans cette premi&egrave;re heure
+de passion et d'espoir, Claude, si ravag&eacute; par le doute d'habitude, crut
+en son g&eacute;nie. Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse le lan&ccedil;ait
+pendant des jours sur le pav&eacute;, en qu&ecirc;te de son courage perdu.</p>
+
+<p>Une fi&egrave;vre le raidissait, il travaillait avec l'obstination aveugle de
+l'artiste qui s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est
+tourment&eacute;. Son long repos &agrave; la campagne lui avait donn&eacute; une fra&icirc;cheur de
+vision singuli&egrave;re, une joie ravie d'ex&eacute;cution: il lui semblait rena&icirc;tre
+&agrave; son m&eacute;tier, dans une facilit&eacute; et un &eacute;quilibre qu'il n'avait jamais
+eus; et c'&eacute;tait aussi une certitude de progr&egrave;s, un profond contentement
+devant des morceaux r&eacute;ussis, o&ugrave; aboutissaient enfin d'anciens efforts
+st&eacute;riles. Comme il le disait &agrave; Bennecourt, il tenait son plein air,
+cette peinture d'une gaiet&eacute; de tons chantante, qui &eacute;tonnait les
+camarades, quand ils le venaient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il
+n'aurait qu'&agrave; se produire, pour prendre sa place, tr&egrave;s haut, avec des
+&oelig;uvres d'une notation si personnelle, o&ugrave; pour la premi&egrave;re fois la
+nature baignait dans de la vraie lumi&egrave;re, sous le jeu des reflets et la
+continuelle d&eacute;composition des couleurs.</p>
+
+<p>Et, durant trois ann&eacute;es, Claude lutta sans faiblir, fouett&eacute; par les
+&eacute;checs, n'abandonnant rien de ses id&eacute;es, marchant droit devant lui, avec
+la rudesse de la foi.</p>
+
+<p>D'abord, la premi&egrave;re ann&eacute;e, il alla, pendant les neiges de d&eacute;cembre, se
+planter quatre heures chaque jour derri&egrave;re la butte Montmartre, &agrave;
+l'angle d'un terrain vague, d'o&ugrave; il peignait un fond de mis&egrave;re, des
+masures basses, domin&eacute;es par des chemin&eacute;es d'usine; et, au premier plan,
+il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques, qui
+d&eacute;voraient des pommes vol&eacute;es. Son obstination &agrave; peindre sur nature
+compliquait terriblement son travail, l'embarrassait de difficult&eacute;s
+presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne
+se permit &agrave; son atelier qu'un nettoyage. L'&oelig;uvre, quand elle fut pos&eacute;e
+sous la clart&eacute; morte du vitrage, l'&eacute;tonna lui-m&ecirc;me par sa brutalit&eacute;;
+c'&eacute;tait comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux
+figures se d&eacute;tachaient, lamentables, d'un gris boueux. Tout de suite, il
+sentit qu'un pareil tableau ne serait pas re&ccedil;u; mais il n'essaya point
+de l'adoucir, il l'envoya quand m&ecirc;me au Salon. Apr&egrave;s avoir jur&eacute; qu'il ne
+tenterait jamais plus d'exposer, il &eacute;tablissait maintenant en principe
+qu'on devait toujours pr&eacute;senter quelque chose au jury, uniquement pour
+le mettre dans son tort; et il reconnaissait du reste l'utilit&eacute; du
+Salon, le seul terrain de bataille o&ugrave; un artiste pouvait se r&eacute;v&eacute;ler d'un
+coup. Le jury refusa le tableau.</p>
+
+<p>La seconde ann&eacute;e, il chercha une opposition. Il choisit un bout du
+square des Batignolles, en mai: de gros marronniers jetant leur ombre,
+une fuite de pelouse, des maisons &agrave; six &eacute;tages, au fond; tandis que, au
+premier plan, sur un banc d'un vert cru, s'alignaient des bonnes et des
+petits-bourgeois du quartier, regardant trois gamines en train de faire
+des p&acirc;t&eacute;s de sable. Il lui avait fallu de l'h&eacute;ro&iuml;sme, la permission
+obtenue, pour mener &agrave; bien son travail, au milieu de la foule
+goguenarde. Enfin, il s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; venir, d&egrave;s cinq heures du matin,
+peindre les fonds; et, r&eacute;servant les figures, il avait d&ucirc; se r&eacute;soudre &agrave;
+n'en prendre que des croquis, puis &agrave; finir dans l'atelier.</p>
+
+<p>Cette fois, le tableau lui parut moins rude, la facture avait un peu de
+l'adoucissement morne qui tombait du vitrage. Il le crut re&ccedil;u, tous les
+amis cri&egrave;rent au chef d'&oelig;uvre, r&eacute;pandirent le bruit que le Salon allait
+en &ecirc;tre r&eacute;volutionn&eacute;. Et ce fut de la stupeur, de l'indignation,
+lorsqu'une rumeur annon&ccedil;a un nouveau refus du jury. Le parti pris
+n'&eacute;tait plus niable, il s'agissait de l'&eacute;tranglement syst&eacute;matique d'un
+artiste original. Lui, apr&egrave;s le premier emportement, tourna sa col&egrave;re
+contre son tableau, qu'il d&eacute;clarait menteur, d&eacute;shonn&ecirc;te, ex&eacute;crable.
+C'&eacute;tait une le&ccedil;on m&eacute;rit&eacute;e, dont il se souviendrait: est-ce qu'il aurait
+d&ucirc; retomber dans ce jour de cave de l'atelier? est-ce qu'il retournerait
+&agrave; la sale cuisine bourgeoise des bonshommes faits de chic? Quand la
+toile lui revint, il prit un couteau et la fendit.</p>
+
+<p>Aussi, la troisi&egrave;me ann&eacute;e s'enragea-t-il sur une &oelig;uvre de r&eacute;volte. Il
+voulut le plein soleil, ce soleil de Paris, qui, certains jours, chauffe
+&agrave; blanc le par&eacute;, dans la r&eacute;verb&eacute;ration &eacute;blouissante des fa&ccedil;ades: nulle
+part il ne fait plus chaud, les gens des pays br&ucirc;l&eacute;s s'&eacute;pongent
+eux-m&ecirc;mes, on dirait une terre d'Afrique, sous la pluie lourde d'un ciel
+en feu. Le sujet qu'il traita fut un coin de la place du Carrousel, &agrave;
+une heure, lorsque l'astre tape d'aplomb. Un fiacre cahotait, au cocher
+somnolent, au cheval en eau, la t&ecirc;te basse, vague dans la vibration de
+la chaleur; des passants semblaient ivres, pendant que, seule, une jeune
+femme, rose et gaillarde sous son ombrelle, marchait &agrave; l'aise d'un pas
+de reine, comme dans l'&eacute;l&eacute;ment de flamme o&ugrave; elle devait vivre. Mais ce
+qui, surtout, rendait ce tableau terrible, c'&eacute;tait l'&eacute;tude nouvelle de
+la lumi&egrave;re, cette d&eacute;composition d'une observation tr&egrave;s exacte, et qui
+contrecarrait toutes les habitudes de l'&oelig;il, en accentuant des bleus,
+des jaunes, des rouges, o&ugrave; personne n'&eacute;tait accoutum&eacute; d'en voir. Les
+Tuileries, au fond, s'&eacute;vanouissaient en nu&eacute;e d'or; les pav&eacute;s saignaient,
+les passants n'&eacute;taient plus que des indications, des taches sombres
+mang&eacute;es par la clart&eacute; trop vive. Cette fois, les camarades, tout en
+s'exclamant encore, rest&egrave;rent g&ecirc;n&eacute;s, saisis d'une m&ecirc;me inqui&eacute;tude: le
+martyre &eacute;tait au bout d'une peinture pareille. Lui, sous leurs &eacute;loges,
+comprit tr&egrave;s bien la rupture qui s'op&eacute;rait; et, quand le jury, de
+nouveau, lui eut ferm&eacute; le Salon, il s'&eacute;cria douloureusement dans une
+minute de lucidit&eacute;: &laquo;Allons! c'est entendu... J'en cr&egrave;verai!&raquo;.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, si la bravoure de son obstination paraissait grandir, il
+retombait pourtant &agrave; ses doutes d'autrefois, ravag&eacute; par la lutte qu'il
+soutenait contre la nature. Toute toile qui revenait lui semblait
+mauvaise, incompl&egrave;te surtout, ne r&eacute;alisant pas l'effort tent&eacute;. C'&eacute;tait
+cette impuissance qui l'exasp&eacute;rait, plus encore que les refus du jury.
+Sans doute, il ne pardonnait pas &agrave; ce dernier: ses &oelig;uvres, m&ecirc;me
+embryonnaires, valaient cent fois les m&eacute;diocrit&eacute;s re&ccedil;ues; mais quelle
+souffrance de ne jamais se donner entier, dans le chef-d'&oelig;uvre dont il
+ne pouvait accoucher son g&eacute;nie! Il y avait toujours des morceaux
+superbes, il &eacute;tait content de celui-ci, de celui-l&agrave;, de cet autre.
+Alors, pourquoi de brusques trous? pourquoi des parties indignes,
+inaper&ccedil;ues pendant le travail, tuant le tableau ensuite d'une tar&eacute;
+ineffa&ccedil;able? Et il se sentait incapable de correction, un mur se
+dressait &agrave; un moment, un obstacle infranchissable, au-del&agrave; duquel il lui
+&eacute;tait d&eacute;fendu d'aller. S'il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois
+il aggravait le mal, tout se brouillait et glissait au g&acirc;chis. Il
+s'&eacute;nervait, ne voyait plus, n'ex&eacute;cutait plus, en arrivait &agrave; une
+v&eacute;ritable paralysie de la volont&eacute;. &Eacute;taient-ce donc ses yeux, &eacute;taient-ce
+ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progr&egrave;s des l&eacute;sions
+anciennes, qui l'avait inqui&eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave;? Les crises se multipliaient, il
+recommen&ccedil;ait &agrave; vivre des semaines abominables, se d&eacute;vorant,
+&eacute;ternellement secou&eacute; de l'incertitude &agrave; l'esp&eacute;rance; et l'unique
+soutien, pendant ces heures mauvaises, pass&eacute;es &agrave; s'acharner sur l'&oelig;uvre
+rebelle, c'&eacute;tait le r&ecirc;ve consolateur de l'&oelig;uvre future, celle o&ugrave; il se
+satisferait enfin, o&ugrave; ses mains se d&eacute;lieraient pour la cr&eacute;ation. Par un
+ph&eacute;nom&egrave;ne constant, son besoin de cr&eacute;er allait ainsi plus vite que ses
+doigts, il ne travaillait jamais &agrave; une toile, sans concevoir la toile
+suivante. Une seule h&acirc;te lui restait, se d&eacute;barrasser du travail en
+train, dont il agonisait; sans doute, &ccedil;a ne vaudrait rien encore, il en
+&eacute;tait aux concessions fatales, aux tricheries, &agrave; tout ce qu'un artiste
+doit abandonner de sa conscience; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce
+qu'il ferait, il le voyait superbe et h&eacute;ro&iuml;que, inattaquable,
+indestructible. Perp&eacute;tuel mirage qui fouette le courage des damn&eacute;s de
+l'art, mensonge de tendresse, et de piti&eacute; sans lequel la production
+serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de
+la vie!...</p>
+
+<p>Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante avec lui-m&ecirc;me, les
+difficult&eacute;s mat&eacute;rielles s'accumulaient.</p>
+
+<p>N'&eacute;tait-ce donc point assez de ne pas arriver &agrave; sortir ce qu'on avait
+dans le ventre? Il fallait en outre se battre contre les choses! Bien
+qu'il refus&acirc;t de le confesser, la peinture sur nature, au plein air,
+devenait impossible, d&egrave;s que la toile d&eacute;passait certaines dimensions.
+Comment s'installer dans les rues, au milieu des foules? comment
+obtenir, pour chaque personnage, les heures de pose suffisantes? Cela,
+&eacute;videmment, n'admettait que certains sujets d&eacute;termin&eacute;s, des paysages,
+des coins restreints de ville, o&ugrave; les figures ne sont que des
+silhouettes faites apr&egrave;s coup. Puis, il y avait les mille contrari&eacute;t&eacute;s
+du temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui arr&ecirc;tait les
+s&eacute;ances. Ces jours-l&agrave;, il rentrait hors de lui, mena&ccedil;ant du poing le
+ciel, accusant la nature de se d&eacute;fendre, pour ne pas &ecirc;tre prise et
+vaincue. Il se plaignait am&egrave;rement de n'&ecirc;tre pas riche, car il r&ecirc;vait
+d'avoir des ateliers mobiles, une voiture &agrave; Paris, un bateau sur la
+Seine, dans lesquels il aurait v&eacute;cu comme un boh&eacute;mien de l'art. Mais
+rien ne l'aidait, tout conspirait contre son travail.</p>
+
+<p>Christine, alors, souffrit avec Claude. Elle avait partag&eacute; ses espoirs,
+tr&egrave;s brave, &eacute;gayant l'atelier de son activit&eacute; de m&eacute;nag&egrave;re; et,
+maintenant, elle s'asseyait, d&eacute;courag&eacute;e quand elle le voyait sans force.
+&Agrave; chaque tableau refus&eacute;, elle montrait une douleur plus vive, bless&eacute;e
+dans son amour-propre de femme, ayant cet orgueil du succ&egrave;s qu'elles ont
+toutes. L'amertume du peintre l'aigrissait, elle &eacute;pousait ses passions,
+identifi&eacute;e &agrave; ses go&ucirc;ts, d&eacute;fendant sa peinture qui &eacute;tait devenue comme
+une d&eacute;pendance d'elle-m&ecirc;me, la grande affaire de leur vie, la seule
+importante d&eacute;sormais, celle dont elle esp&eacute;rait son bonheur. Chaque jour,
+elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage;
+et elle n'en &eacute;tait pas encore &agrave; la lutte, elle c&eacute;dait, se laissait
+emporter avec lui, pour ne faire qu'un, au fond du m&ecirc;me effort. Mais une
+tristesse montait de ce commencement d'abdication, une crainte de ce qui
+l'attendait l&agrave;-bas. Parfois, un frisson de recul la gla&ccedil;ait jusqu'au
+c&oelig;ur: Elle se sentait vieillir, tandis qu'une piti&eacute; immense la
+bouleversait, une envie de pleurer sans cause, qu'elle contentait dans
+l'atelier lugubre, pendant des heures, quand elle y &eacute;tait seule.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, son c&oelig;ur s'ouvrit, plus large, et une m&egrave;re se d&eacute;gagea
+de l'amante. Cette maternit&eacute; pour son grand enfant d'artiste &eacute;tait faite
+de la piti&eacute; vague et infinie qui l'attendrissait, de la faiblesse
+illogique o&ugrave; elle le voyait tomber &agrave; chaque heure, des pardons
+continuels qu'elle &eacute;tait forc&eacute;e de lui accorder. Il commen&ccedil;ait &agrave; la
+rendre malheureuse, elle n'avait plus de lui que ces caresses
+d'habitude, donn&eacute;es ainsi qu'une aum&ocirc;ne aux femmes dont on se d&eacute;tache;
+et, comment l'aimer encore, quand il s'&eacute;chappait de ses bras, qu'il
+montrait un air d'ennui dans les &eacute;treintes ardentes dont elle
+l'&eacute;touffait toujours? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas de cette
+autre affection de chaque minute, en adoration devant lui, s'immolant
+sans cesse? Au fond d'elle, l'insatiable amour grondait, elle demeurait
+la chair de passion, la sensuelle aux l&egrave;vres fortes dans la saillie
+t&ecirc;tue des m&acirc;choires. C'&eacute;tait une douleur triste, alors, apr&egrave;s les
+chagrins secrets de la nuit, de n'&ecirc;tre plus qu'une m&egrave;re jusqu'au soir,
+de go&ucirc;ter une derni&egrave;re et p&acirc;le jouissance dans la bont&eacute;, dans le bonheur
+qu'elle t&acirc;chait de lui faire, au milieu de leur vie g&acirc;t&eacute;e maintenant.</p>
+
+<p>Seul, le petit Jacques eut &agrave; p&acirc;tir de ce d&eacute;placement de tendresse. Elle
+le n&eacute;gligeait davantage, la chair, rest&eacute;e muette pour lui, ne s'&eacute;tant
+&eacute;veill&eacute;e &agrave; la maternit&eacute; que par l'amour. C'&eacute;tait l'homme ador&eacute;, d&eacute;sir&eacute;,
+qui devenait son enfant; et l'autre, le pauvre &ecirc;tre, demeurait un simple
+t&eacute;moignage de leur grande passion d'autrefois. &Agrave; mesure qu'elle l'avait
+vu grandir et ne plus demander autant de soins, elle s'&eacute;tait mise &agrave; le
+sacrifier, sans duret&eacute; au fond, simplement parce qu'elle sentait ainsi.
+&Agrave; table, elle ne lui donnait que les seconds morceaux; la meilleure
+place, pr&egrave;s du po&ecirc;le, n'&eacute;tait pas pour sa petite chaise; si la peur d'un
+accident la secouait, le premier cri, le premier geste de protection
+n'allait jamais vers sa faiblesse. Et sans cesse elle le rel&eacute;guait, le
+supprimait: &laquo;Jacques, tais-toi, tu fatigues ton p&egrave;re! Jacques, ne remue
+donc pas, tu vois bien que ton p&egrave;re travaille!&raquo; L'enfant s'accommodait
+mal de Paris. Lui, qui avait eu la campagne vaste pour se rouler en
+libert&eacute;, &eacute;touffait dans l'espace &eacute;troit o&ugrave; il devait se tenir sage. Ses
+belles couleurs rouges p&acirc;lissaient, il ne poussait plus que ch&eacute;tif,
+s&eacute;rieux comme un petit homme, les yeux &eacute;largis sur les choses. Il venait
+d'avoir cinq ans, sa t&ecirc;te avait d&eacute;mesur&eacute;ment grossi, par un ph&eacute;nom&egrave;ne
+singulier, qui faisait dire &agrave; son p&egrave;re: &laquo;Le gaillard a la caboche d'un
+grand homme!&raquo; Mais, au contraire, il semblait que l'intelligence
+diminu&acirc;t, &agrave; mesure que le cr&acirc;ne augmentait. Tr&egrave;s doux, craintif,
+l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans savoir r&eacute;pondre, l'esprit
+en fuite; et, s'il sortait de cette immobilit&eacute;, c'&eacute;tait dans des crises
+folles de sauts et de cris, comme une jeune b&ecirc;te joueuse que l'instinct
+emporte.</p>
+
+<p>Alors, les &laquo;tiens-toi tranquille!&raquo; pleuvaient, car la m&egrave;re ne pouvait
+comprendre ces vacarmes subits, boulevers&eacute;e de voir le p&egrave;re s'irriter &agrave;
+son chevalet, se f&acirc;chant elle-m&ecirc;me, courant vite rasseoir le petit dans
+son coin. Calm&eacute; tout d'un coup, avec le frisson peureux d'un r&eacute;veil trop
+brusque, il se rendormait, les yeux ouverts, si paresseux &agrave; vivre, que
+les jouets, des bouchons, des images, de vieux tubes de couleur lui
+tombaient des mains. D&eacute;j&agrave;, elle avait essay&eacute; de lui apprendre ses
+lettres. Il s'&eacute;tait d&eacute;battu avec des larmes et l'on attendait un an ou
+deux encore pour le mettre &agrave; l'&eacute;cole, o&ugrave; les ma&icirc;tres sauraient bien le
+faire travailler.</p>
+
+<p>Christine, enfin, commen&ccedil;ait &agrave; s'effrayer, devant la mis&egrave;re mena&ccedil;ante. &Agrave;
+Paris, avec cet enfant qui poussait, la vie &eacute;tait plus ch&egrave;re, et les
+fins de mois devenaient terribles, malgr&eacute; ses &eacute;conomies de toutes
+sortes. Le m&eacute;nage n'avait d'assur&eacute;s que les mille francs de rente; et
+comment vivre avec cinquante francs par mois, lorsqu'on avait pr&eacute;lev&eacute;
+les quatre cents francs du loyer? D'abord, ils s'&eacute;taient tir&eacute;s
+d'embarras, gr&acirc;ce &agrave; quelques toiles vendues, Claude ayant retrouv&eacute;
+l'ancien amateur de Gagni&egrave;re, un de ces bourgeois d&eacute;test&eacute;s, qui ont des
+&acirc;mes ardentes d'artistes, dans les habitudes maniaques o&ugrave; ils
+s'enferment; celui-ci, M. Hue, un ancien chef de bureau, n'&eacute;tait
+malheureusement pas assez riche pour acheter toujours, et il ne pouvait
+que se lamenter sur l'aveuglement du public, qui laissait une fois de
+plus le g&eacute;nie mourir de faim; car lui, convaincu, frapp&eacute; par la gr&acirc;ce
+d&egrave;s le premier coup d'&oelig;il, avait choisi les &oelig;uvres les plus rudes,
+qu'il pendait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses Delacroix, en leur proph&eacute;tisant une fortune
+&eacute;gale. Le pis &eacute;tait que le p&egrave;re Malgras venait de se retirer, apr&egrave;s
+fortune faite: une tr&egrave;s modeste aisance d'ailleurs, une rente d'une
+dizaine de mille francs, qu'il s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; manger dans une petite
+maison de Bois-Colombes, en homme prudent. Aussi fallait-il l'entendre
+parler du fameux Naudet, avec le d&eacute;dain des millions que remuait cet
+agioteur, des millions qui lui retomberaient sur le nez, disait-il.
+Claude, &agrave; la suite d'une rencontre, ne r&eacute;ussit qu'&agrave; lui vendre une
+derni&egrave;re toile, pour lui, une de ses acad&eacute;mies de l'atelier Boutin, la
+superbe &eacute;tude de ventre que l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un
+regain de passion au c&oelig;ur. C'&eacute;tait donc la mis&egrave;re prochaine, les
+d&eacute;bouch&eacute;s se fermaient au lieu de s'ouvrir, une l&eacute;gende inqui&eacute;tante se
+cr&eacute;ait peu &agrave; peu autour de cette peinture continuellement repouss&eacute;e du
+Salon; sans compter qu'il aurait suffi, pour effrayer l'argent, d'un art
+si incomplet et si r&eacute;volutionnaire, o&ugrave; l'&oelig;il effar&eacute; ne retrouvait
+aucune des conventions admises.</p>
+
+<p>Un soir, ne sachant comment acquitter une note de couleurs, le peintre
+s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; qu'il vivrait sur le capital de sa rente, plut&ocirc;t que de
+descendre &agrave; la production basse des tableaux de commerce. Mais
+Christine, violemment, s'&eacute;tait oppos&eacute;e &agrave; ce moyen extr&ecirc;me: elle
+rognerait encore sur les d&eacute;penses, enfin elle pr&eacute;f&eacute;rait tout &agrave; cette
+folie, qui les jetterait ensuite au pav&eacute;, sans pain.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le refus de son troisi&egrave;me tableau, l'&eacute;t&eacute; fut si miraculeux, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage,
+des journ&eacute;es limpides sur l'activit&eacute; g&eacute;ante de Paris. Il s'&eacute;tait remis &agrave;
+courir la ville, avec la volont&eacute; de chercher un coup, comme il le
+disait: quelque chose d'&eacute;norme, de d&eacute;cisif, il ne savait pas au juste.
+Et, jusqu'&agrave; septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une
+semaine pour un sujet, puis d&eacute;clarant que ce n'&eacute;tait pas encore &ccedil;a. Il
+vivait dans un continuel fr&eacute;missement, aux aguets, toujours &agrave; la minute
+de mettre la main sur cette r&eacute;alisation de son r&ecirc;ve, qui fuyait
+toujours. Au fond, son intransigeance de r&eacute;aliste cachait des
+superstitions de femme nerveuse, il croyait &agrave; des influences compliqu&eacute;es
+et secr&egrave;tes: tout allait d&eacute;pendre de l'horizon choisi, n&eacute;faste ou
+heureux.</p>
+
+<p>Un apr&egrave;s-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude
+avait emmen&eacute; Christine, laissant le petit Jacques &agrave; la garde de la
+concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire,
+quand ils sortaient ensemble. C'&eacute;tait une envie soudaine de promenade,
+un besoin de revoir avec elle des coins ch&eacute;ris autrefois, derri&egrave;re
+lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils
+descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, rest&egrave;rent un quart
+d'heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet, &agrave;
+regarder en face, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Seine, le vieil h&ocirc;tel du Martoy,
+o&ugrave; ils s'&eacute;taient aim&eacute;s. Puis, toujours sans une parole, ils refirent
+leur ancienne course, faite tant de fois; ils fil&egrave;rent le long des
+quais, sous les platanes, voyant &agrave; chaque pas se lever le pass&eacute;; et tout
+se d&eacute;roulait, les ponts avec la d&eacute;coupure de leurs arches sur le satin
+de l'eau, la Cit&eacute; dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de
+Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noy&eacute;e de soleil,
+termin&eacute;e par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges
+avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivi&egrave;re, les
+lavoirs, les bains, les p&eacute;niches. Comme jadis, l'astre &agrave; son d&eacute;clin les
+suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s'&eacute;cornant
+derri&egrave;re la coupole de l'Institut: un coucher &eacute;blouissant, tel qu'ils
+n'en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits
+nuages, qui se chang&egrave;rent en un treillis de pourpre, dont toutes les
+mailles l&acirc;chaient des flots d'or. Mais, de ce pass&eacute; qui s'&eacute;voquait, rien
+ne venait qu'une m&eacute;lancolie invincible, la sensation de l'&eacute;ternelle
+fuite, l'impossibilit&eacute; de remonter et de revivre. Ces antiques pierres
+demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui
+avait coul&eacute;, leur semblait avoir emport&eacute; un peu d'eux-m&ecirc;mes, le charme
+du premier d&eacute;sir, la joie de l'espoir. Maintenant qu'ils
+s'appartenaient, ils ne go&ucirc;taient plus ce simple bonheur de sentir la
+pression ti&egrave;de de leurs bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme
+envelopp&eacute;s dans la vie &eacute;norme de Paris.</p>
+
+<p>Au pont des Saints-P&egrave;res, Claude, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Il avait quitt&eacute; le bras de Christine, il s'&eacute;tait retourn&eacute; vers la pointe
+de la Cit&eacute;. Elle sentait le d&eacute;tachement qui s'op&eacute;rait, elle devenait
+tr&egrave;s triste; et, le voyant s'oublier.</p>
+
+<p>L&agrave;, elle voulut le reprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, rentrons, il est l'heure... Jacques nous attend, tu sais.&raquo;
+Mais il s'avan&ccedil;a jusqu'au milieu du pont. Elle dut le suivre. De
+nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fix&eacute;s l&agrave;-bas, sur
+l'&icirc;le continuellement &agrave; l'ancre, sur ce berceau et ce c&oelig;ur de Paris, o&ugrave;
+depuis des si&egrave;cles vient battre tout le sang de ses art&egrave;res, dans la
+perp&eacute;tuelle pouss&eacute;e des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme
+&eacute;tait mont&eacute;e &agrave; son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un geste
+large.</p>
+
+<p>&laquo;Regarde! regarde!&raquo; D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'&eacute;tait
+le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux de la navigation,
+la grande berge pav&eacute;e qui descend, encombr&eacute;e de tas de sable, de
+tonneaux et de sacs, bord&eacute;e d'une file de p&eacute;niches encore pleines, o&ugrave;
+grouillait un peuple de d&eacute;bardeurs, que dominait le bras gigantesque
+d'une grue de fonte; tandis que, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'eau, un bain,
+froid, &eacute;gay&eacute; par les &eacute;clats des derniers baigneurs de la saison,
+laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient
+de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verd&acirc;tre, avec des
+petits flots dansants, fouett&eacute;e de blanc, de bleu et de rose. Et le pont
+des Arts &eacute;tablissait un second plan, tr&egrave;s haut sur ses charpentes de
+fer, d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de dentelle noire, anim&eacute; du perp&eacute;tuel va-et-vient
+des pi&eacute;tons, une chevauch&eacute;e de fourmis, sur la mince ligne de son
+tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin; on voyait les
+vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des pierres; une
+trou&eacute;e s'ouvrait &agrave; gauche, jusqu'&agrave; l'&icirc;le Saint-Louis, une fuite de
+miroir d'un raccourci aveuglant; et l'autre bras tournait court,
+l'&eacute;cluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'&eacute;cume. Le
+long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des tapissi&egrave;res bariol&eacute;es
+d&eacute;filaient avec une r&eacute;gularit&eacute; m&eacute;canique de jouets d'enfants. Tout le
+fond s'encadrait l&agrave;, dans les perspectives des deux rives: sur la rive
+droite, les maisons des quais, &agrave; demi cach&eacute;es par un bouquet de grands
+arbres, d'o&ugrave; &eacute;mergeaient, &agrave; l'horizon, une encoignure de l'H&ocirc;tel de
+ville et le clocher can&eacute; de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de
+faubourg; sur la rive gauche, une aile de l'Institut, la fa&ccedil;ade plate de
+la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre
+de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se haussait, occupait le
+ciel, c'&eacute;tait la Cit&eacute;, cette proue de l'antique vaisseau, &eacute;ternellement
+dor&eacute;e par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient
+en une masse puissante, cachant la statue. Plus haut, le soleil opposait
+les deux faces, &eacute;teignant dans l'ombre les maisons grises du quai de
+l'Horloge, &eacute;clairant d'une flamb&eacute;e les maisons vermeilles du quai des
+Orf&egrave;vres, des files de maisons irr&eacute;guli&egrave;res, si nettes, que l'&oelig;il en
+distinguait les moindres d&eacute;tails, les boutiques, les enseignes,
+jusqu'aux rideaux des fen&ecirc;tres. Plus haut, parmi la dentelure des
+chemin&eacute;es, derri&egrave;re l'&eacute;chiquier oblique des petits toits, les poivri&egrave;res
+du Palais et les combles de la Pr&eacute;fecture &eacute;tendaient des nappes
+d'ardoises, coup&eacute;es d'une colossale affiche bleue, peinte sur un mur,
+dont les lettres g&eacute;antes, vues de tout Paris, &eacute;taient comme
+l'efflorescence de la fi&egrave;vre moderne au front de la ville. Plus haut,
+plus haut encore, par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame, d'un ton
+de vieil or, deux fl&egrave;ches s'&eacute;lan&ccedil;aient, en arri&egrave;re la fl&egrave;che de la
+cath&eacute;drale, sur la gauche la fl&egrave;che de la Sainte-Chapelle, d'une
+&eacute;l&eacute;gance si fine, qu'elles semblaient fr&eacute;mir &agrave; la brise, hautaine m&acirc;ture
+du vaisseau s&eacute;culaire, plongeant dans la clart&eacute;, en plein ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Viens-tu, mon ami?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Christine doucement.</p>
+
+<p>Claude ne l'&eacute;coutait toujours pas, ce c&oelig;ur de Paris l'avait pris tout
+entier. La belle soir&eacute;e &eacute;largissait l'horizon.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des lumi&egrave;res vives, des ombres franches, une gaiet&eacute; dans la
+pr&eacute;cision des d&eacute;tails, une transparence de l'air vibrante d'all&eacute;gresse.
+Et la vie de la rivi&egrave;re, l'activit&eacute; des quais, cette humanit&eacute; dont le
+flot d&eacute;bouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les
+bords de l'immense cuve, fumait l&agrave; en une onde visible, en un frisson
+qui tremblait dans le soleil. Un vent l&eacute;ger soufflait, un vol de petits
+nuages roses traversait tr&egrave;s haut l'azur p&acirc;lissant, tandis qu'on
+entendait une palpitation &eacute;norme et lente, cette &acirc;me de Paris &eacute;pandue
+autour de son berceau.:</p>
+
+<p>Alors, Christine s'empara du bras de Claude, inqui&egrave;te de le voir si
+absorb&eacute;, saisie d'une sorte de peur religieuse; et elle l'entra&icirc;na,
+comme si elle l'avait senti en grand p&eacute;ril. &laquo;Rentrons, tu te fais du
+mal... Je veux rentrer.&raquo; Lui, &agrave; son contact, avait eu le tressaillement
+d'un homme qu'on r&eacute;veille. Puis, tournant la t&ecirc;te, dans un dernier
+regard:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! murmura-t-il, ah! mon Dieu! que c'est beau!&raquo; Il se laissa
+emmener. Mais, toute la soir&eacute;e, &agrave; table, pr&egrave;s du po&ecirc;le ensuite, et
+jusqu'en se couchant, il resta &eacute;tourdi, si pr&eacute;occup&eacute;, qu'il ne pronon&ccedil;a
+pas quatre phrases, et que sa femme, ne pouvant tirer de lui une
+r&eacute;ponse, finit &eacute;galement par se taire. Elle le regardait, anxieuse:
+&eacute;tait-ce donc l'envahissement d'une maladie grave, quelque mauvais air
+qu'il aurait pris au milieu de ce pont? Ses yeux vagues se fixaient sur
+le vide, son visage s'empourprait d'un effort int&eacute;rieur, on aurait dit
+le travail sourd d'une germination, un &ecirc;tre qui naissait en lui, cette
+exaltation et cette naus&eacute;e que les femmes connaissent.</p>
+
+<p>D'abord, cela parut p&eacute;nible, confus, obstru&eacute; de mille liens; puis, tout
+se d&eacute;gagea, il cessa de se retourner dans le lit, il s'endormit du
+sommeil lourd des grandes fatigues.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s qu'il eut d&eacute;jeun&eacute;, il se sauva. Et elle passa une
+journ&eacute;e douloureuse, car si elle s'&eacute;tait rassur&eacute;e un peu, en l'entendant
+siffler au r&eacute;veil des airs du Midi, elle avait une autre pr&eacute;occupation,
+qu'elle venait de lui cacher, dans la crainte de l'abattre encore. Ce
+jour-l&agrave;, pour la premi&egrave;re fois, ils allaient manquer de tout; une
+semaine enti&egrave;re les s&eacute;parait du jour o&ugrave; ils touchaient la petite rente;
+et elle avait d&eacute;pens&eacute; son dernier sou le matin, il ne lui restait rien
+pour le soir, pas m&ecirc;me de quoi mettre un pain sur la tabl&eacute;. &Agrave; quelle
+porte frapper? comment lui mentir davantage, quand il rentrerait ayant
+faim? Elle se d&eacute;cida &agrave; engager la robe de soie noire dont M<sup>me</sup> Vanzade
+lui avait fait cadeau, autrefois; mais cela lui co&ucirc;ta beaucoup, elle
+tremblait de peut et de honte, &agrave; l'id&eacute;e de ce mont-de-pi&eacute;t&eacute;, cette
+maison publique des pauvres, o&ugrave; elle n'&eacute;tait jamais entr&eacute;e. Une telle
+crainte de l'avenir la tourmentait maintenant, que, sur les dix francs
+qu'on lui pr&ecirc;ta, elle se contenta de faire une soupe &agrave; l'oseille et un
+rago&ucirc;t de pommes de terre. Au sortir du bureau d'engagement, une
+rencontre l'avait achev&eacute;e.</p>
+
+<p>Claude, justement, rentra tr&egrave;s tard, avec des gestes gais, des yeux
+clairs, toute une excitation de joie secr&egrave;te; et il avait une grosse
+faim, il cria, parce que le couvert n'&eacute;tait pas mis. Puis, quand il fut
+attabl&eacute;, entre Christine et le petit Jacques, il avala la soupe, d&eacute;vora
+une assiett&eacute;e de pommes de terre.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! c'est tout? demanda-t-il ensuite. Tu aurais bien pu ajouter un
+peu de viande... Est-ce qu'il a fallu encore acheter des bottines?&raquo;</p>
+
+<p>Elle balbutia, n'osa dire la v&eacute;rit&eacute;, bless&eacute;e au c&oelig;ur de cette
+injustice. Mais lui, continuait, la plaisantait sur les sous qu'elle
+faisait dispara&icirc;tre pour se payer des choses; et, de plus en plus
+surexcit&eacute;, dans cet &eacute;go&iuml;sme des sensations vives qu'il semblait vouloir
+garder pour lui, il s'emporta tout d'un coup contre Jacques.</p>
+
+<p>&laquo;Tais-toi donc, sacr&eacute; mioche! C'est aga&ccedil;ant &agrave; la fin!&raquo; Jacques, oubliant
+de manger, tapait sa cuiller au bord de son assiette, les yeux rieurs,
+l'air ravi de cette musique.</p>
+
+<p>&laquo;Jacques, tais-toi! gronda la m&egrave;re &agrave; son tour. Laisse ton p&egrave;re manger
+tranquille!&raquo; Et le petit, effray&eacute;, tout de suite tr&egrave;s sage, retomba dans
+son immobilit&eacute; morne, les yeux ternes sur ses pommes de terre, qu'il ne
+mangeait toujours pas.</p>
+
+<p>Claude affecta de se bourrer de fromage, tandis que Christine, d&eacute;sol&eacute;e,
+parlait d'aller chercher un morceau de viande froide chez le charcutier;
+mais il refusait, il la retenait, par des paroles qui la chagrinaient
+davantage.</p>
+
+<p>Puis, quand la table fut desservie et qu'ils se retrouv&egrave;rent tous les
+trois autour de la lampe pour la soir&eacute;e, elle cousant, le petit muet
+devant un livre d'images, lui tambourina longtemps de ses doigts,
+l'esprit perdu, retourn&eacute; l&agrave;-bas, d'o&ugrave; il venait. Brusquement, il se
+leva, se rassit avec une feuille de papier et un crayon, se mit &agrave; jeter
+des traits rapides, sous la clart&eacute; ronde et vive qui tombait de
+l'abat-jour. Et ce croquis, fait de souvenir, dans le besoin qu'il avait
+de traduire au-dehors le tumulte d'id&eacute;es battant son cr&acirc;ne, ne suffit
+m&ecirc;me bient&ocirc;t plus &agrave; le soulager.</p>
+
+<p>Cela le fouettait au contraire, toute la rumeur dont il d&eacute;bordait lui
+sortait des l&egrave;vres, il finit par d&eacute;gonfler son cerveau en un flot de
+paroles. Il aurait parl&eacute; aux murs, il s'adressait &agrave; sa femme, parce
+qu'elle &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est ce que nous avons vu hier... Oh! superbe! J'y ai pass&eacute;
+trois heures aujourd'hui, je tiens mon affaire, oh! quelque chose
+d'&eacute;tonnant, un coup &agrave; tout d&eacute;molir...</p>
+
+<p>Regarde! je me plante sous le pont, j'ai pour premier plan le port
+Saint-Nicolas, avec sa grue, ses p&eacute;niches qu'on d&eacute;charge, son peuple de
+d&eacute;bardeurs. Hein? tu comprends, c'est Paris qui travaille, &ccedil;a! des
+gaillards solides, &eacute;talant le nu de leur poitrine et de leurs bras...</p>
+
+<p>Puis, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, j'ai le bain froid, Paris qui s'amuse, et une
+barque sans doute, l&agrave;, pour occuper le centre de la composition; mais
+&ccedil;a, je ne sais pas bien encore, il faut que je cherche...
+Naturellement, la Seine au milieu, large, immense...&raquo; Du crayon, &agrave;
+mesure qu'il parlait, il indiquait les contours fortement, reprenant &agrave;
+dix fois les traits h&acirc;tifs, crevant le papier, tant il y mettait
+d'&eacute;nergie. Elle, pour lui &ecirc;tre agr&eacute;able, se penchait, affectait de
+s'int&eacute;resser vivement &agrave; ses explications. Mais le croquis s'embrouillait
+d'un tel &eacute;cheveau de lignes, se chargeait d'une si grande confusion de
+d&eacute;tails sommaires, qu'elle n'y distinguait rien. &laquo;Tu suis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, tr&egrave;s beau!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, j'ai le fond, les deux trou&eacute;es de la rivi&egrave;re avec les quais, la
+Cit&eacute; triomphale au milieu, s'enlevant sur le ciel... Ah! ce fond, quel
+prodige! On le voit tous les jours, on passe devant sans s'arr&ecirc;ter; mais
+il vous p&eacute;n&egrave;tre, l'admiration s'amasse; et, un bel apr&egrave;s-midi, il
+appara&icirc;t. Rien au monde n'est plus grand, c'est Paris lui m&ecirc;me, glorieux
+sous le soleil... Dis? &eacute;tais-je b&ecirc;te de n'y pas songer! Que de fois
+j'ai regard&eacute; sans voir! Il m'a fallu tomber l&agrave;, apr&egrave;s cette course le
+long des quais...</p>
+
+<p>Et, tu te rappelles, il y a un coup d'ombre de ce c&ocirc;t&eacute;, le soleil ici
+tape droit, les tours sont l&agrave;-bas, la fl&egrave;che de la Sainte-Chapelle
+s'amincit, d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'aiguille dans le ciel... Non, elle est plus
+&agrave; droite, attends que je te montre...&raquo; Il recommen&ccedil;a, il ne se lassait
+point, reprenait sans cesse le dessin, se r&eacute;pandait en mille petites
+notes caract&eacute;ristiques, que son &oelig;il de peintre avait retenues:</p>
+
+<p>&agrave; cet endroit, l'enseigne rouge d'une boutique lointaine qui vibrait;
+plus pr&egrave;s, un coin verd&acirc;tre de la Seine, o&ugrave; semblaient nager des plaques
+d'huile; et le ton fin d'un arbre, et la gamme des gris pour les
+fa&ccedil;ades, et la qualit&eacute; lumineuse du ciel. Elle, complaisamment,
+l'approuvait toujours, t&acirc;chait de s'&eacute;merveiller.</p>
+
+<p>Mais Jacques, une fois encore, s'oubliait. Apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute; longtemps
+silencieux devant son livre, absorb&eacute; sur une image qui repr&eacute;sentait un
+chat noir, il s'&eacute;tait mis &agrave; chantonner doucement des paroles de sa
+composition:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! gentil chat! oh! vilain chat! oh! gentil et vilain chat!&raquo; et cela &agrave;
+l'infini, du m&ecirc;me ton lamentable.</p>
+
+<p>Claude, agac&eacute; par ce bourdonnement, n'avait pas compris d'abord ce qui
+l'&eacute;nervait ainsi, pendant qu'il parlait. Puis, la phrase obs&eacute;dante de
+l'enfant lui &eacute;tait nettement entr&eacute;e dans les oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu fini de nous assommer avec ton chat! cria-t-il, furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, tais-toi, quand ton p&egrave;re cause! r&eacute;p&eacute;ta Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma parole! il devient idiot... Vois-moi sa t&ecirc;te, s'il n'a pas
+l'air d'un idiot. C'est d&eacute;sesp&eacute;rant... R&eacute;ponds, qu'est-ce que tu veux
+dire, avec ton chat qui est gentil et qui est vilain?&raquo;.</p>
+
+<p>Le petit, bl&ecirc;me, dodelinant sa t&ecirc;te trop grosse, r&eacute;pondit d'un air de
+stupeur:</p>
+
+<p>&laquo;Sais pas.&raquo; Et, comme son p&egrave;re et sa m&egrave;re se regardaient, d&eacute;courag&eacute;s,
+il appuya une de ses joues dans son livre ouvert, il ne bougea plus, ne
+parla plus, les yeux tout grands.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e s'avan&ccedil;ait, Christine voulut le coucher; mais Claude avait
+d&eacute;j&agrave; repris ses explications. Maintenant, il annon&ccedil;ait qu'il irait, d&egrave;s
+le lendemain, faire un croquis sur nature, simplement pour fixer ses
+id&eacute;es. Il en vint aussi &agrave; dire qu'il s'ach&egrave;terait un petit chevalet de
+campagne, une emplette r&ecirc;v&eacute;e depuis des mois. Il insista, parla
+d'argent: Elle se troublait, elle finit par avouer tout, le dernier sou
+mang&eacute; le matin, la robe de soie engag&eacute;e pour le d&icirc;ner du soir. Et il eut
+alors un acc&egrave;s de remords et de tendresse, il l'embrassa en lui
+demandant pardon de s'&ecirc;tre plaint, &agrave; table. Elle devait l'excuser, il
+aurait tu&eacute; p&egrave;re et m&egrave;re, comme il le r&eacute;p&eacute;tait, lorsque cette sacr&eacute;e
+peinture le tenait aux entrailles. D'ailleurs, le mont-de-pi&eacute;t&eacute; le fit
+rire, il d&eacute;fiait la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Je te dis que &ccedil;a y est! s'&eacute;cria-t-il. Ce tableau-l&agrave;, vois-tu, c'est le
+succ&egrave;s.&raquo; Elle se taisait, elle songeait &agrave; la rencontre qu'elle avait
+faite et qu'elle voulait lui cacher; mais, invinciblement, cela sortit
+de ses l&egrave;vres, sans cause apparente, sans transition, dans la sorte de
+torpeur qui l'avait envahie.</p>
+
+<p>&laquo;M<sup>me</sup> Vanzade est morte.&raquo; Lui, s'&eacute;tonna. Ah! vraiment! Comment le
+savait-elle?</p>
+
+<p>&laquo;L'ai rencontr&eacute; l'ancien valet de chambre... Oh! un monsieur &agrave; cette
+heure, tr&egrave;s gaillard, malgr&eacute; ses soixante-dix ans. Je ne le
+reconnaissais pas, c'est lui qui m'a parl&eacute;... Oui, elle est morte, il y
+a six semaines. Ses millions ont pass&eacute; aux hospices, sauf une rente que
+les deux vieux serviteurs mangent aujourd'hui en petits bourgeois.&raquo;</p>
+
+<p>Il la regardait, il murmura enfin d'une voix triste:</p>
+
+<p>&laquo;Ma pauvre Christine, tu as des regrets, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Elle t'aurait dot&eacute;e, elle t'aurait mari&eacute;e, je te le disais bien jadis.
+Tu serais peut-&ecirc;tre son h&eacute;riti&egrave;re, et tu ne cr&egrave;verais pas la faim avec
+un toqu&eacute; comme moi.&raquo; Mais elle parut alors s'&eacute;veiller. Elle rapprocha
+violemment sa chaise, elle le saisit d'un bras, s'abandonna contre lui,
+dans une protestation de tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu dis? Oh! non, oh! non... Ce serait une honte, si
+j'avais song&eacute; &agrave; son argent. Je te l'avouerais, tu sais que je ne suis
+pas menteuse; mais j'ignore moi-m&ecirc;me ce que j'ai eu, un bouleversement,
+une tristesse. Ah! vois-tu, une tristesse &agrave; croire que tout allait finir
+pour moi... C'est le remords sans doute, oui, le remords de l'avoir
+quitt&eacute;e brutalement, cette pauvre infirme, cette femme si vieille, qui
+m'appelait sa fille. J'ai mal agi, &ccedil;a ne me portera pas chance. Va, ne
+dis pas non, je le sens bien, que c'est fini pour moi d&eacute;sormais.&raquo; Et
+elle pleura, suffoqu&eacute;e par ces regrets confus, o&ugrave; elle ne pouvait lire,
+sous cette sensation unique que son existence &eacute;tait g&acirc;t&eacute;e, qu'elle
+n'avait plus que du malheur &agrave; attendre de la vie.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, essuie tes yeux, reprit-il, devenu tendre. Toi qui n'&eacute;tais pas
+nerveuse, est-ce possible que tu te forges des chim&egrave;res et que tu te
+tourmentes de la sorte?... Que diable, nous nous en tirerons! Et,
+d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau...
+Hein? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance!&raquo; Il riait, elle
+hocha la t&ecirc;te, en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. Son
+tableau, elle en souffrait d&eacute;j&agrave;; car, l&agrave;-bas, sur le pont, il l'avait
+oubli&eacute;e, comme si elle e&ucirc;t cess&eacute; d'&ecirc;tre &agrave; lui; et depuis la veille, elle
+le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans un monde o&ugrave; elle
+ne montait pas. Mais elle se laissa consoler, ils &eacute;chang&egrave;rent un de
+leurs baisers d'autrefois, avant de quitter la table, pour se mettre au
+lit.</p>
+
+<p>Le petit Jacques n'avait rien entendu. Engourdi d'immobilit&eacute;, il venait
+de s'endormir, la joue dans son livre d'images; et sa t&ecirc;te trop grosse
+d'enfant manqu&eacute; du g&eacute;nie, si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou,
+bl&ecirc;missait sous la lampe. Lorsque sa m&egrave;re le coucha, il n'ouvrit m&ecirc;me
+pas les yeux.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; cette &eacute;poque seulement que Claude eut l'id&eacute;e d'&eacute;pouser
+Christine. Tout en c&eacute;dant aux conseils de Sandoz, qui s'&eacute;tonnait d'une
+irr&eacute;gularit&eacute; inutile, il ob&eacute;it surtout &agrave; un sentiment de piti&eacute;, au
+besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses
+torts. Depuis quelque temps, il la voyait si triste, si inqui&egrave;te de
+l'avenir, qu'il ne savait de quelle joie l'&eacute;gayer. Lui-m&ecirc;me
+s'aigrissait, retombait dans ses anciennes col&egrave;res, la traitait parfois
+en servante &agrave; qui l'on donne ses huit jours. Sans doute, d'&ecirc;tre sa femme
+l&eacute;gitime, elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses
+brusqueries. Du reste, elle n'avait pas reparl&eacute; de mariage, comme
+d&eacute;tach&eacute;e du monde, d'une discr&eacute;tion qui s'en remettait &agrave; lui seul; mais
+il comprenait qu'elle se chagrinait de n'&ecirc;tre pas re&ccedil;ue chez Sandoz; et,
+d'autre part, ce n'&eacute;tait plus la libert&eacute; ni la solitude de la campagne,
+c'&eacute;tait Paris, avec les mille m&eacute;chancet&eacute;s du voisinage, des liaisons
+forc&eacute;es, tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. Lui, au
+fond, n'avait contre le mariage que ses anciennes pr&eacute;ventions d'artiste
+d&eacute;brid&eacute; dans la vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi ne
+pas lui faire ce plaisir? Et, en effet, quand il lui en parla, elle eut
+un grand cri, elle se jeta &agrave; son cou, surprise elle-m&ecirc;me d'en &eacute;prouver
+une si grosse &eacute;motion. Pendant une semaine, elle en fut profond&eacute;ment
+heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps avant la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Claude ne h&acirc;ta aucune des formalit&eacute;s, et l'attente des
+papiers n&eacute;cessaires fut longue. Il continuait &agrave; r&eacute;unir des &eacute;tudes pour
+son tableau, elle semblait ainsi que lui sans impatience. &Agrave; quoi bon?
+cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Ils
+avaient r&eacute;solu de se marier seulement &agrave; la mairie, non par un m&eacute;pris
+affich&eacute; de la religion, mais pour faire vite et simple. La question des
+t&eacute;moins les embarrassa un instant. Comme elle ne connaissait personne,
+il lui donna Sandoz et Mahoudeau; d'abord, au lieu de ce dernier, il
+avait bien song&eacute; &agrave; Dubuche; seulement, il ne le voyait plus, et il
+craignit de le compromettre. Pour lui-m&ecirc;me, il se contenta de Jory et de
+Gagni&egrave;re. La chose resterait ainsi entre camarades, personne n'en
+causerait.</p>
+
+<p>Des, semaines s'&eacute;taient pass&eacute;es, on se trouvait en d&eacute;cembre, par un
+froid terrible. La veille du mariage, bien qu'il leur rest&acirc;t trente-cinq
+francs &agrave; peine, ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs
+t&eacute;moins, avec une simple poign&eacute;e de main; et, voulant &eacute;viter un gros
+d&eacute;rangement chez eux, ils r&eacute;solurent de leur offrir &agrave; d&eacute;jeuner, dans un
+petit restaurant du boulevard de Clichy.</p>
+
+<p>Puis, chacun rentrerait chez soi.</p>
+
+<p>Le matin, comme Christine mettait un col &agrave; une robe de laine grise,
+qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance,
+Claude, d&eacute;j&agrave; en redingote, pi&eacute;tinant d'ennui, eut l'id&eacute;e d'aller prendre
+Mahoudeau, en pr&eacute;textant que ce gaillard &eacute;tait bien capable d'oublier le
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Depuis l'automne, le sculpteur habitait Montmartre, un petit atelier de
+la rue des Tilleuls, &agrave; la suite d'une s&eacute;rie de drames qui avaient
+boulevers&eacute; son existence: d'abord, faute de paiement, une expulsion de
+l'ancienne boutique de fruiti&egrave;re qu'il occupait rue du Cherche-Midi;
+ensuite une rupture d&eacute;finitive avec Cha&icirc;ne, que le d&eacute;sespoir de ne pas
+vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale,
+faisant les foires de la banlieue de Paris, tenant un jeu de tournevire
+pour le compte d'une veuve, et, enfin, un envolement brusque de
+Mathilde, l'herboristerie vendue, l'herboriste disparue, enlev&eacute;e sans
+doute, cach&eacute;e au fond d'un logement discret par quelque monsieur &agrave;
+passions. Maintenant donc, il vivait seul, dans un redoublement de
+mis&egrave;re, mangeant lorsqu'il avait des ornements de fa&ccedil;ade &agrave; gratter ou
+quelque figure d'un confr&egrave;re plus heureux &agrave; mettre au point.</p>
+
+<p>&laquo;Tu entends, je vais le chercher, c'est plus s&ucirc;r, r&eacute;p&eacute;ta Claude &agrave;
+Christine. Nous avons encore deux heures devant nous... Et, si les
+autres arrivent, fais-les attendre. Nous descendrons tous ensemble &agrave; la
+mairie.&raquo; Dehors, Claude h&acirc;ta le pas, dans le froid cuisant, qui
+chargeait ses moustaches de gla&ccedil;ons. L'atelier de Mahoudeau se trouvait
+au fond d'une cit&eacute;; et il dut traverser une suite de petits jardins,
+blancs de givre, d'une tristesse nue et raidie de cimeti&egrave;re. De loin, il
+reconnut la porte, au pl&acirc;tre colossal de la Vendangeuse, l'ancien succ&egrave;s
+du Salon, qu'on n'avait pu loger dans le rez-de-chauss&eacute;e &eacute;troit: elle
+achevait de se pourrir l&agrave;, pareille &agrave; un tas de gravats d&eacute;charg&eacute;s d'un
+tombereau, rong&eacute;e, lamentable, le visage creus&eacute; par les grandes larmes
+noires de la pluie.</p>
+
+<p>La clef &eacute;tait sur la porte, il entra.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! tu viens me prendre? dit Mahoudeau surpris.</p>
+
+<p>Je n'ai que mon chapeau &agrave; mettre... Mais, attends, j'&eacute;tais &agrave; me
+demander si je ne devrais pas faire un peu de feu.</p>
+
+<p>J'ai peur pour ma bonne femme.&raquo; L'eau d'un baquet &eacute;tait prise, il gelait
+dans l'atelier aussi fort que dehors; car, depuis huit jours, sans un
+sou, il &eacute;conomisait un petit reste de charbon, en n'allumant le po&ecirc;le
+qu'une heure ou deux le matin. Cet atelier &eacute;tait une sorte de caveau
+tragique, pr&egrave;s duquel la boutique d'autrefois &eacute;veillait des souvenirs de
+ti&egrave;de bien-&ecirc;tre, tellement les murs nus, le plafond l&eacute;zard&eacute; jetaient aux
+&eacute;paules une glace de suaire. Dans les coins, d'autres statues, moins
+encombrantes, des pl&acirc;tres faits avec passion, expos&eacute;s, puis revenus l&agrave;,
+faute d'acheteurs, grelottaient, le nez contre la muraille, rang&eacute;s en
+une file lugubre d'infirmes, plusieurs d&eacute;j&agrave; cass&eacute;s, &eacute;talant des
+moignons, tous encrass&eacute;s de poussi&egrave;re, &eacute;clabouss&eacute;s de terre glaise; et
+ces mis&eacute;rables nudit&eacute;s tra&icirc;naient ainsi des ann&eacute;es leur agonie, sous les
+yeux de l'artiste qui leur avait donn&eacute; de son sang, conserv&eacute;es d'abord
+avec une passion jalouse, malgr&eacute; le peu de place, tomb&eacute;es ensuite &agrave; une
+horreur grotesque de choses mortes, jusqu'au jour o&ugrave;, prenant un
+marteau, il les achevait lui-m&ecirc;me, les &eacute;crasait en pl&acirc;tras, pour en
+d&eacute;barrasser son existence.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? tu dis que nous avons deux heures, reprit Mahoudeau. Eh bien, je
+vais faire une flamb&eacute;e, ce sera plus prudent.&raquo; Alors, en allumant le
+po&ecirc;le, il se plaignait, d'une voix de col&egrave;re. Ah! quel chien de m&eacute;tier
+que cette sculpture! Les derniers des ma&ccedil;ons &eacute;taient plus heureux. Une
+figure que l'administration achetait trois mille francs en avait co&ucirc;t&eacute;
+pr&egrave;s de deux mille, le mod&egrave;le, la terre, le marbre ou le bronze, toutes
+sortes de frais; et cela pour rester emmagasin&eacute;e dans quelque cave
+officielle, sous le pr&eacute;texte que la place manquait: les niches des
+monuments &eacute;taient vides, des socles attendaient dans les jardins
+publics, n'importe! la place manquait toujours. Pas de travaux possibles
+chez les particuliers, &agrave; peine quelques bustes, une statue b&acirc;cl&eacute;e au
+rabais de loin en loin, pour une souscription. Le plus noble des arts,
+le plus viril, oui! mais l'art dont on crevait le plus s&ucirc;rement de faim.</p>
+
+<p>&laquo;Ta machine avance? demanda Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Sans ce maudit froid, elle serait termin&eacute;e, r&eacute;pondit-il. Tu vas la
+voir.&raquo; Il se releva, apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; ronfler le po&ecirc;le. Au milieu de
+l'atelier, sur une selle faite d'une caisse d'emballage, consolid&eacute;e de
+traverses, se dressait une statue que de vieux linges emmaillotaient;
+et, gel&eacute;s fortement, d'une duret&eacute; cassante de plis, ils la dessinaient,
+comme sous la blancheur d'un linceul. C'&eacute;tait enfin son ancien r&ecirc;ve,
+irr&eacute;alis&eacute; jusque-l&agrave;, faute d'argent: une figure debout, la Baigneuse
+dont plus de dix maquettes tra&icirc;naient chez lui, depuis des ann&eacute;es. Dans
+une heure de r&eacute;volte impatiente, il avait fabriqu&eacute; lui-m&ecirc;me une armature
+avec des manches &agrave; balai, se passant du fer n&eacute;cessaire, esp&eacute;rant que le
+bois serait assez solide. De temps &agrave; autre, il la secouait, pour voir;
+mais elle n'avait pas encore boug&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Fichtre! murmura-t-il, un air de feu lui fera du bien...</p>
+
+<p>C'est coll&eacute; sur elle, une vraie cuirasse.&raquo; Les linges craquaient sous
+ses doigts, se brisaient en morceaux de glace. Il dut attendre que la
+chaleur les e&ucirc;t d&eacute;gel&eacute;s un peu; et, avec mille pr&eacute;cautions, il la
+d&eacute;semmaillotait, la t&ecirc;te d'abord, puis la gorge, puis les hanches,
+heureux de la revoir intacte, souriant en amant &agrave; sa nudit&eacute; de femme
+ador&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? qu'en dis-tu?&raquo;.</p>
+
+<p>Claude, qui ne l'avait vue qu'en &eacute;bauche, hocha la t&ecirc;te, pour ne pas
+r&eacute;pondre tout de suite. D&eacute;cid&eacute;ment, ce bon Mahoudeau trahissait, en
+arrivait &agrave; la gr&acirc;ce malgr&eacute; lui, par les jolies choses qui fleurissaient
+de ses gros doigts d'ancien tailleur de pierres. Depuis sa Vendangeuse
+colossale, il &eacute;tait all&eacute; en rapetissant ses &oelig;uvres, sans para&icirc;tre s'en
+douter lui-m&ecirc;me, lan&ccedil;ant toujours le mot f&eacute;roce de temp&eacute;rament, mais
+c&eacute;dant &agrave; la douceur font se noyaient ses yeux. Les gorges g&eacute;antes
+devenaient enfantines, les cuisses s'allongeaient en fuseaux &eacute;l&eacute;gants,
+c'&eacute;tait enfin la nature vraie qui per&ccedil;ait sous le d&eacute;gonflement de
+l'ambition. Exag&eacute;r&eacute;e encore, sa Baigneuse &eacute;tait d&eacute;j&agrave; d'un grand charme,
+avec son frissonnement des &eacute;paules, ses deux bras serr&eacute;s qui remontaient
+les seins, des seins amoureux, p&eacute;tris dans le d&eacute;sir de la femme,
+qu'exasp&eacute;rait sa mis&egrave;re; et, forc&eacute;ment chaste, il en avait ainsi fait
+une chair sensuelle, qui le troublait.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, &ccedil;a ne te va pas, reprit-il, l'air f&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, si... Je crois que tu as raison d'adoucir un peu ton affaire,
+puisque tu sens de la sorte. Et tu auras du succ&egrave;s avec &ccedil;a. Oui, c'est
+&eacute;vident, &ccedil;a plaira beaucoup.&raquo; Mahoudeau, que des &eacute;loges pareils auraient
+constern&eacute; autrefois, sembla ravi. Il expliqua qu'il voulait conqu&eacute;rir le
+public, sans rien l&acirc;cher de ses convictions.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! nom d'un chien! &ccedil;a me soulage, que tu sois content, car je l'aurais
+d&eacute;molie, si tu m'avais dit de la d&eacute;molir, parole d'honneur!... Encore
+quinze jours de travail, et je vendrai ma peau &agrave; qui la voudra, pour
+payer le mouleur... Dis? &ccedil;a va me faire un fameux salon.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre une m&eacute;daille!&raquo; Il riait, s'agitait; et, s'interrompant:</p>
+
+<p>&laquo;Puisque nous ne sommes pas press&eacute;s, assieds-toi donc... J'attends que
+les linges soient d&eacute;gel&eacute;s compl&egrave;tement.&raquo; Le po&ecirc;le commen&ccedil;ait &agrave; rougir,
+une grosse chaleur se d&eacute;gageait. Justement, la Baigneuse, plac&eacute;e tr&egrave;s
+pr&egrave;s, semblait revivre, sous le souffle ti&egrave;de qui lui montait le long de
+l'&eacute;chine, des jarrets &agrave; la nuque. Et tous les deux, assis maintenant,
+continuaient &agrave; la regarder de face et &agrave; causer d'elle, la d&eacute;taillant,
+s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque partie de son corps. Le sculpteur surtout s'excitait
+dans sa joie, la caressait de loin d'un geste arrondi. Hein? le ventre
+en coquille, et ce joli pli &agrave; la taille, qui accusait le renflement de
+la hanche gauche! &Agrave; ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut
+avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait fr&eacute;mi
+d'une onde l&eacute;g&egrave;re, la hanche gauche s'&eacute;tait tendue encore, comme si la
+jambe droite allait se mettre en marche.</p>
+
+<p>&laquo;Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau,
+sans rien voir. Ah! c'est &ccedil;a que j'ai soign&eacute;! L&agrave;, mon vieux, la peau,
+c'est du satin.&raquo; Peu &agrave; peu, la statue s'animait tout enti&egrave;re. Les reins
+roulaient, la gorge se gonflait dans un grand soupir, entre les bras
+desserr&eacute;s. Et, brusquement, la t&ecirc;te s'inclina, les cuisses fl&eacute;chirent,
+elle tombait d'une chute vivante, avec l'angoisse effar&eacute;e, l'&eacute;lan de
+douleur d'une femme qui se jette.</p>
+
+<p>Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut un cri terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Nom de Dieu! &ccedil;a casse, elle se fout par terre!&raquo; En d&eacute;gelant, la terre
+avait rompu le bois trop faible de l'armature. Il y eut un craquement,
+on entendit des os se fendre. Et lui, du m&ecirc;me geste d'amour dont il
+s'enfi&eacute;vrait &agrave; la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risque
+d'&ecirc;tre tu&eacute; sous elle. Une seconde, elle oscilla, puis s'abattit d'un
+coup, sur la face, coup&eacute;e aux chevilles, laissant ses pieds coll&eacute;s &agrave; la
+planche.</p>
+
+<p>Claude s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; pour le retenir.</p>
+
+<p>&laquo;Bougre! tu vas te faire &eacute;craser!&raquo; Mais, tremblant de la voir s'achever
+sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui
+tomber au cou, il la re&ccedil;ut dans son &eacute;treinte, serra les bras sur cette
+grande nudit&eacute; vierge, qui s'animait comme sous le premier &eacute;veil de la
+chair. Il y entra, la gorge amoureuse s'aplatit contre son &eacute;paule, les
+cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la t&ecirc;te, d&eacute;tach&eacute;e,
+roulait par terre. La secousse fut si rude qu'il se trouva emport&eacute;,
+culbut&eacute; jusqu'au mur; et, sans l&acirc;cher ce tron&ccedil;on de femme, il demeura
+&eacute;tourdi, gisant pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! bougre&raquo;, r&eacute;p&eacute;tait furieusement Claude, qui le croyait mort.</p>
+
+<p>P&eacute;niblement, Mahoudeau s'agenouilla, et il &eacute;clata en gros sanglots. Dans
+sa chute, il s'&eacute;tait seulement meurtri le visage. Du sang coulait d'une
+de ses joues, se m&ecirc;lant &agrave; ses larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Chienne de mis&egrave;re, va! Si ce n'est pas &agrave; se ficher &agrave; l'eau, que de ne
+pouvoir seulement acheter deux tringles!... Et la voil&agrave;, et la voil&agrave;...&raquo;
+Ses sanglots redoublaient, une lamentation d'agonie, une douleur
+hurlante d'amant devant le cadavre mutil&eacute; de ses tendresses. De ses
+mains &eacute;gar&eacute;es, il en touchait les membres, &eacute;pars autour de lui, la t&ecirc;te,
+le torse, les bras qui s'&eacute;taient rompus; mais surtout la gorge d&eacute;fonc&eacute;e,
+ce sein aplati, comme op&eacute;r&eacute; d'un mal affreux, le suffoquait, le faisait
+revenir toujours l&agrave;, sondant la plaie, cherchant la fente par laquelle
+la vie s'en &eacute;tait all&eacute;e; et ses larmes sanglantes ruisselaient,
+tachaient de rouge les blessures. &laquo;Aide-moi donc, b&eacute;gaya-t-il. On ne peut
+pas la laisser comme &ccedil;a.&raquo; L'&eacute;motion avait gagn&eacute; Claude, dont les yeux se
+mouillaient, eux aussi, dans sa fraternit&eacute; d'artiste. Il s'empressa,
+mais le sculpteur, apr&egrave;s avoir r&eacute;clam&eacute; son aide, voulait &ecirc;tre seul &agrave;
+ramasser ces d&eacute;bris, comme s'il e&ucirc;t craint pour eux la brutalit&eacute; de tout
+autre. Lentement, il se tra&icirc;nait &agrave; genoux, prenait les morceaux un &agrave; un,
+les couchait, les rapprochait sur une planche. Bient&ocirc;t, la figure fut de
+nouveau enti&egrave;re, pareille &agrave; une de ces suicid&eacute;es d'amour, qui se sont
+fracass&eacute;es du haut d'un monument, et qu'on recolle, comiques et
+lamentables, pour les porter &agrave; la Morgue. Lui, retomb&eacute; sur le derri&egrave;re,
+devant elle, ne la quittait pas du regard, s'oubliait dans une
+contemplation navr&eacute;e. Pourtant, ses sanglots se calmaient, il dit enfin
+avec un grand soupir:</p>
+
+<p>&laquo;Je la ferai couch&eacute;e, que veux-tu!... Ah! ma pauvre bonne femme, j'avais
+eu tant de peine &agrave; la mettre debout, et je la trouvais si grande!&raquo;.</p>
+
+<p>Mais, tout d'un coup, Claude s'inqui&eacute;ta. Et son mariage?</p>
+
+<p>Il fallut que Mahoudeau change&acirc;t de v&ecirc;tements. Comme il n'avait pas
+d'autre redingote, il dut se contenter d'un veston. Puis, lorsque la
+figure fut couverte de linges, ainsi qu'une morte sur laquelle on a tir&eacute;
+le drap, tous deux s'en all&egrave;rent en courant. Le po&ecirc;le ronflait, un d&eacute;gel
+emplissait d'eau l'atelier, o&ugrave; les vieux pl&acirc;tres poussi&eacute;reux
+ruisselaient de boue.</p>
+
+<p>Rue de Douai, il n'y avait plus que le petit Jacques, laiss&eacute; en garde
+chez la concierge. Christine, lasse d'attendre, venait de partir avec
+les trois autres t&eacute;moins, croyant &agrave; un malentendu: peut-&ecirc;tre Claude lui
+avait-il dit qu'il irait directement l&agrave;-bas, en compagnie de Mahoudeau.
+Et ceux-ci se remirent vivement en marche, ne rattrap&egrave;rent la jeune
+femme et les camarades que rue Drouot, devant la mairie. On monta tous
+ensemble, on fut tr&egrave;s mal re&ccedil;u par l'huissier de service, &agrave; cause du
+retard. D'ailleurs, le mariage se trouva b&acirc;cl&eacute; en quelques minutes, dans
+une salle absolument vide. Le maire &acirc;nonnait, les deux &eacute;poux dirent
+le &laquo;oui&raquo; sacramentel d'une voix br&egrave;ve, tandis que les t&eacute;moins
+s'&eacute;merveillaient du mauvais go&ucirc;t de la salle. Dehors, Claude reprit le
+bras de Christine, et ce fut tout.</p>
+
+<p>Il faisait bon marcher, par cette gel&eacute;e claire. La bande revint
+tranquillement &agrave; pied, gravit la rue des Martyrs, pour se rendre au
+restaurant du boulevard de Clichy. Un petit salon &eacute;tait retenu, le
+d&eacute;jeuner fut tr&egrave;s amical; et on ne dit pas un mot de la simple formalit&eacute;
+qu'on venait de remplir, on parla d'autre chose tout le temps, comme &agrave;
+une de leurs r&eacute;unions ordinaires, entre camarades.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Christine, tr&egrave;s &eacute;mue au fond, sous son affectation
+d'indiff&eacute;rence, entendit pendant trois heures son mari et les t&eacute;moins
+s'enfi&eacute;vrer au sujet de la borine femme &agrave; Mahoudeau. Depuis que les
+autres savaient l'histoire, ils en rem&acirc;chaient les moindres d&eacute;tails.
+Sandoz trouvait &ccedil;a d'une allure &eacute;tonnante. Jory et Gagni&egrave;re discutaient
+la solidit&eacute; des armatures, le premier sensible &agrave; la perte d'argent, le
+second d&eacute;montrant avec une chaise qu'on aurait pu maintenir la statue.
+Quant &agrave; Mahoudeau, encore &eacute;branl&eacute;, envahi d'une stupeur, il se plaignait
+d'une courbature, qu'il n'avait pas sentie d'abord: tous ses membres
+s'endolorissaient, il avait les muscles froiss&eacute;s, la peau meurtrie,
+comme au sortir des bras d'une amante de pierre. Et Christine lui lava
+l'&eacute;corchure de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait que
+cette statue de femme mutil&eacute;e s'asseyait &agrave; la table avec eux, que
+c'&eacute;tait elle seule qui importait ce jour-l&agrave;, elle seule qui passionnait
+Claude, dont le r&eacute;cit, r&eacute;p&eacute;t&eacute; &agrave; vingt reprises, ne tarissait pas sur son
+&eacute;motion, devant cette gorge et ces hanches d'argile broy&eacute;es &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Pourtant, au dessert, il y eut une diversion. Gagni&egrave;re demanda soudain &agrave;
+Jory:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, toi, je t'ai vu avec Mathilde, dimanche...</p>
+
+<p>Oui, oui, rue Dauphine.&raquo; Jory, devenu tr&egrave;s rouge, t&acirc;cha de mentir; mais
+son nez remuait, sa bouche se fron&ccedil;ait, il se mit &agrave; rire d'un air b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! une rencontre... Parole d'honneur! je ne sais pas o&ugrave; elle loge, je
+vous l'aurais dit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi qui la caches? s'&eacute;cria Mahoudeau.</p>
+
+<p>Va, tu peux la garder, personne ne te la redemande.&raquo; La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que
+Jory, rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d'avarice,
+clo&icirc;trait maintenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le tenait
+par son vice, il glissait au m&eacute;nage avec cette goule, lui qui, pour ne
+pas payer, vivait autrefois des raccrocs de la rue.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! on prend son plaisir o&ugrave; on le trouve, dit Sandoz, plein d'une
+indulgence philosophique.&mdash;C'est bien vrai&raquo;, r&eacute;pondit-il simplement, en
+allumant un cigare.</p>
+
+<p>On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit Mahoudeau, qui,
+d&eacute;cid&eacute;ment, voulait se mettre au lit: Et, en rentrant, Claude et
+Christine, apr&egrave;s avoir repris Jacques chez la concierge, trouv&egrave;rent
+l'atelier tout froid, noy&eacute; d'une ombre si &eacute;paisse qu'ils t&acirc;tonn&egrave;rent
+longtemps, avant de pouvoir allumer la lampe. Il fallut aussi rallumer
+le po&ecirc;le; sept heures sonnaient, lorsqu'ils respir&egrave;rent enfin &agrave; l'aise.
+Alors ils n'avaient pas faim, ils achev&egrave;rent un reste de bouilli, plut&ocirc;t
+pour engager l'enfant &agrave; manger sa soupe; et, quand ils l'eurent couch&eacute;,
+ils s'install&egrave;rent sous la lampe, ainsi que tous les soirs.</p>
+
+<p>Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvrage devant elle, trop remu&eacute;e
+pour travailler. Elle restait l&agrave;, les mains oisives sur la table,
+regardant Claude, qui, lui, s'&eacute;tait tout de suite enfonc&eacute; dans un
+dessin, un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint-Nicolas
+d&eacute;chargeant du pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>Une songerie invincible, des souvenirs, des regrets passaient en elle,
+au fond de ses yeux vagues; et, peu &agrave; peu, ce fut une tristesse
+croissante, une grande douleur muette qui parut l'envahir tout enti&egrave;re,
+au milieu de cette indiff&eacute;rence, de cette solitude sans borne, o&ugrave; elle
+tombait, si pr&egrave;s de lui. Il &eacute;tait bien toujours avec elle, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la table; mais comme elle le sentait loin, l&agrave;-bas, devant la
+pointe de la Cit&eacute;, plus loin encore, dans l'infini inaccessible de
+l'art, si loin maintenant, que jamais plus elle ne le rejoindrait!
+Plusieurs fois, elle avait tent&eacute; de causer, sans le d&eacute;cider &agrave; r&eacute;pondre.
+Les heures passaient, elle s'engourdissait &agrave; ne rien faire, elle finit
+par tirer son porte-monnaie et par compter son argent.</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais ce que nous avons pour entrer en m&eacute;nage?&raquo; Claude ne leva m&ecirc;me
+pas la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons neuf sous... Ah! quelle mis&egrave;re!&raquo; Il haussa les &eacute;paules, il
+gronda enfin:</p>
+
+<p>&laquo;Nous Serons riches, laisse donc!&raquo; Et le silence recommen&ccedil;a, elle
+n'essaya m&ecirc;me plus de le rompre, contemplant les neuf sous align&eacute;s sur
+la table.</p>
+
+<p>Minuit sonn&egrave;rent, elle eut un frisson, malade d'attente et de
+froid. &laquo;Couchons-nous, dis? murmura-t-elle. Je n'en puis plus.&raquo; Il
+s'enrageait tellement &agrave; son travail qu'il n'entendit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Dis? le po&ecirc;le s'est &eacute;teint, nous allons prendre du mal...
+Couchons-nous.&raquo; Cette voix suppliante le p&eacute;n&eacute;tra, le fit tressaillir
+d'une brusque exasp&eacute;ration.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! couche-toi, si tu veux!... Tu vois bien que je veux achever quelque
+chose.&raquo; Un instant, elle demeura encore, saisie devant cette col&egrave;re, la
+face douloureuse. Puis, se sentant importune, comprenant que sa seule
+pr&eacute;sence de femme inoccup&eacute;e le mettait hors de lui, elle quitta la table
+et alla se coucher, en laissant la porte grande ouverte. Une demi-heure,
+trois quarts d'heure s'&eacute;coul&egrave;rent; aucun bruit, pas m&ecirc;me un souffle, ne
+sortait de la chambre; mais elle ne dormait point, allong&eacute;e sur le dos,
+les yeux ouverts dans l'ombre; et elle se risqua timidement &agrave; jeter un
+dernier appel, du fond de l'alc&ocirc;ve t&eacute;n&eacute;breuse.</p>
+
+<p>&laquo;Mon mimi, je t'attends... De gr&acirc;ce, mon mimi, viens te coucher.&raquo;</p>
+
+<p>Un juron seul r&eacute;pondit. Rien ne bougea plus, elle s'&eacute;tait assoupie
+peut-&ecirc;tre. Dans l'atelier, le froid de glace augmentait, la lampe
+charbonn&eacute;e br&ucirc;lait avec une flamme rouge; tandis que lui, pench&eacute; sur son
+dessin, ne paraissait pas avoir conscience de la marche lente des
+minutes.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures, pourtant, Claude se leva, furieux de ce que la lampe
+s'&eacute;teignait, faute d'huile. Il n'eut que le temps de l'apporter dans la
+chambre, pour ne pas s'y d&eacute;shabiller &agrave; t&acirc;tons. Mais son m&eacute;contentement
+grandit encore, en apercevant Christine, sur le dos, les yeux
+ouverts. &laquo;Comment! tu ne dors pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai pas sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je sais, c'est un reproche... Je t'ai dit vingt fois combien &ccedil;a
+me contrarie que tu m'attendes.&raquo; Et, la lampe morte, il s'allongea pr&egrave;s
+d'elle, dans l'obscurit&eacute;. Elle ne bougeait toujours pas, il b&acirc;illa deux
+fois, &eacute;cras&eacute; de fatigue. Tous deux restaient &eacute;veill&eacute;s, mais ils ne
+trouvaient rien, ils ne se disaient rien. Lui refroidi, les jambes
+gourdes, gla&ccedil;ait les draps. Enfin, au bout de r&eacute;flexions vagues, comme
+le sommeil le prenait, il s'&eacute;cria en sursaut:</p>
+
+<p>&laquo;Ce qu'il y a d'&eacute;tonnant, c'est qu'elle ne se soit pas ab&icirc;m&eacute; le ventre,
+oh! un ventre d'un joli!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda Christine, effar&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la bonne femme &agrave; Mahoudeau.&raquo; Elle eut une secousse nerveuse, elle
+se retourna, enfouit la t&ecirc;te dans l'oreiller; et il fut stup&eacute;fait de
+l'entendre &eacute;clater en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi? tu pleures!&raquo; Elle &eacute;touffait, elle sanglotait si fort, que le
+matelas, en &eacute;tait secou&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai rien dit...</p>
+
+<p>Ma ch&eacute;rie, voyons!&raquo; &Agrave; mesure qu'il parlait, il devinait &agrave; pr&eacute;sent la
+cause de ce gros chagrin. Certes, un jour comme celui-l&agrave;, il aurait d&ucirc;
+se coucher en m&ecirc;me temps qu'elle; mais il &eacute;tait bien innocent, il
+n'avait pas seulement song&eacute; &agrave; ces histoires. Elle le connaissait, il
+devenait une vraie brute, quand il &eacute;tait au travail.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, ma ch&eacute;rie, nous ne sommes pas d'hier ensemble... Oui, tu avais
+arrang&eacute; &ccedil;a, dans ta petite t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Tu voulais &ecirc;tre la mari&eacute;e, hein?... Voyons, ne pleure plus, tu sais bien
+que je ne suis pas m&eacute;chant.&raquo; Il l'avait prise, elle s'abandonna. Alors
+ils eurent beau s'&eacute;treindre, la passion &eacute;tait morte. Ils le comprirent,
+quand ils se l&acirc;ch&egrave;rent et qu'ils se retrouv&egrave;rent &eacute;tendus c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te,
+&eacute;trangers d&eacute;sormais, avec cette sensation d'un obstacle entre eux, d'un
+autre corps, dont le froid les avait d&eacute;j&agrave; effleur&eacute;s, certains jours, d&egrave;s
+le d&eacute;but ardent de leur liaison.</p>
+
+<p>Jamais plus, maintenant, ils ne se p&eacute;n&eacute;treraient. Il y avait l&agrave; quelque
+chose d'irr&eacute;parable, une cassure, un vide qui s'&eacute;tait produit. L'&eacute;pouse
+diminuait l'amante, cette formalit&eacute; du mariage semblait avoir tu&eacute;
+l'amour.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p>Claude, qui ne pouvait peindre son grand tableau dans le petit atelier
+de la rue de Douai, r&eacute;solut de louer autre part quelque hangar, d'espace
+suffisant; et il trouva son affaire en fl&acirc;nant sur la butte Montmartre,
+&agrave; mi-c&ocirc;te de la rue Tourlaque, cette rue qui d&eacute;vale derri&egrave;re le
+cimeti&egrave;re, et d'o&ugrave; l'on domine Clichy jusqu'aux marais de Gennevilliers.
+C'&eacute;tait un ancien s&eacute;choir de teinturier, une baraque de quinze m&egrave;tres de
+long sur dix de large, dont les planches et le pl&acirc;tre laissaient passer
+tous les vents du ciel. On lui louait &ccedil;a trois cents francs. L'&eacute;t&eacute;
+allait venir, il abattrait vite son tableau, puis donnerait cong&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il se d&eacute;cida &agrave; tous les frais n&eacute;cessaires, dans sa fi&egrave;vre de
+travail et d'espoir. Puisque la fortune &eacute;tait certaine, pourquoi
+l'entraver par des prudences inutiles?</p>
+
+<p>Usant de son droit, il entama le capital de sa rente de mille francs, il
+s'habitua &agrave; prendre sans compter. D'abord, il s'&eacute;tait cach&eacute; de
+Christine, car elle l'en avait emp&ecirc;ch&eacute; deux fois d&eacute;j&agrave;; et, lorsqu'il dut
+le dire, elle aussi, apr&egrave;s huit jours de reproches et d'alarmes, s'y
+accoutuma, heureuse du bien-&ecirc;tre o&ugrave; elle vivait, c&eacute;dant &agrave; la douceur
+d'avoir toujours de l'argent dans la poche. Ce furent quelques ann&eacute;es de
+ti&egrave;de abandon. Bient&ocirc;t, Claude ne v&eacute;cut plus que pour son tableau. Il
+avait meubl&eacute; le grand atelier sommairement: des chaises, son ancien
+divan du quai de Bourbon, une table de sapin, pay&eacute;e cent sous chez une
+fripi&egrave;re. La vanit&eacute; d'une installation luxueuse lui manquait, dans la
+pratique de son art. Sa seule d&eacute;pense fut une &eacute;chelle roulante, &agrave;
+plate-fourre et &agrave; marchepied mobile. Ensuite, il s'occupa de sa toile,
+qu'il voulait longue de huit m&egrave;tres, haute de cinq; et il s'ent&ecirc;ta &agrave; la
+pr&eacute;parer lui-m&ecirc;me, commanda le ch&acirc;ssis, acheta la toile sans couture,
+que deux camarades et lui eurent toutes les peines du monde &agrave; tendre
+avec des tenailles; puis, il se contenta de la couvrir au couteau d'une
+couche de c&eacute;ruse, refusant de la coller, pour qu'elle rest&acirc;t absorbante,
+ce qui, disait-il, rendait la peinture claire et solide. Il ne fallait
+pas songer &agrave; un chevalet, on n'aurait pu y man&oelig;uvrer une telle pi&egrave;ce.
+Aussi imagina-t-il un syst&egrave;me de madriers et de cordes, qui la tenait
+contre le mur, un peu pench&eacute;e, sous un jour frisant. Et, le long de
+cette vaste nappe blanche, l'&eacute;chelle roulait: c'&eacute;tait toute une
+construction, une charpente de cath&eacute;drale, devant l'&oelig;uvre &agrave; b&acirc;tir.</p>
+
+<p>Mais, lorsque tout se trouva pr&ecirc;t, il fut pris de scrupules.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e qu'il n'avait peut-&ecirc;tre pas choisi, l&agrave;-bas, sur nature, le
+meilleur &eacute;clairage, le tourmentait. Peut-&ecirc;tre un effet de matin
+aurait-il mieux valu? peut-&ecirc;tre aurait-il d&ucirc; choisir un temps gris? Il
+retourna au pont des Saints-P&egrave;res, il y v&eacute;cut trois mois encore.</p>
+
+<p>&Agrave; toutes les heures, par tous les temps, la Cit&eacute; se leva devant lui,
+entre les deux trou&eacute;es du fleuve. Sous une tomb&eacute;e de neige tardive, il
+la vit fourr&eacute;e d'hermine, au-dessus de l'eau couleur de boue, se
+d&eacute;tachant sur un ciel d'ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils,
+s'essuyer de l'hiver, retrouver une enfance, avec les pousses vertes des
+grands arbres du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se
+reculer, s'&eacute;vaporer, l&eacute;g&egrave;re et tremblante comme un palais des songes.
+Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaient
+derri&egrave;re l'immense rideau tir&eacute; du ciel &agrave; la terre; des orages, dont les
+&eacute;clairs la montraient fauve, d'une lumi&egrave;re louche de coupe-gorge, &agrave; demi
+d&eacute;truite par l'&eacute;croulement des grands nuages de cuivre; des vents qui la
+balayaient d'une temp&ecirc;te, aiguisant les angles, la d&eacute;coupant s&egrave;chement,
+nue et flagell&eacute;e, dans le bleu p&acirc;li de l'air. D'autres fois encore,
+quand le soleil se brisait en poussi&egrave;re parmi les vapeurs de la Seine,
+elle baignait au fond de cette clart&eacute; diffuse, sans une ombre, &eacute;galement
+&eacute;clair&eacute;e partout, d'une d&eacute;licatesse charmante de bijou taill&eacute; en plein
+or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se d&eacute;gageant des brumes
+matinales, lorsque le quai de l'Horloge rougeoie et que le quai des
+Orf&egrave;vres reste appesanti de t&eacute;n&egrave;bres, toute vivante d&eacute;j&agrave; dans le ciel
+rose par le r&eacute;veil &eacute;clatant de ses tours et de ses fl&egrave;ches, tandis que,
+lentement, la nuit descend des &eacute;difices, ainsi qu'un manteau qui tombe.
+Il voulut la voir &agrave; midi, sous le soleil frappant d'aplomb, mang&eacute;e de
+clart&eacute; crue, d&eacute;color&eacute;e et muette comme une ville morte, n'ayant plus que
+la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines.
+Il voulut la voir sous le soleil &agrave; son d&eacute;clin, se laissant reprendre par
+la nuit mont&eacute;e peu &agrave; peu de la rivi&egrave;re, gardant aux ar&ecirc;tes des monuments
+les franges de braise d'un charbon pr&egrave;s de s'&eacute;teindre, avec de derniers
+incendies qui se rallumaient dans des fen&ecirc;tres, de brusques flamb&eacute;es de
+vitres qui lan&ccedil;aient des flamm&egrave;ches et trouaient les fa&ccedil;ades. Mais,
+devant ces vingt Cit&eacute;s diff&eacute;rentes, quelles que fussent les heures, quel
+que f&ucirc;t le temps, il en revenait toujours &agrave; la Cit&eacute; qu'il avait vue la
+premi&egrave;re fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cit&eacute;
+sereine sous le vent l&eacute;ger, ce c&oelig;ur de Paris battant dans la
+transparence de l'air, comme &eacute;largi par le ciel immense, que traversait
+un vol de petits nuages.</p>
+
+<p>Claude passait l&agrave; ses journ&eacute;es, dans l'ombre du pont des Saints-P&egrave;res.
+Il s'y abritait, en avait fait sa demeure, son toit. Le fracas continu
+des voitures, semblable &agrave; un roulement &eacute;loign&eacute; de foudre, ne le g&ecirc;nait
+plus. Install&eacute; contre la premi&egrave;re cul&eacute;e, au-dessous des &eacute;normes cintr&eacute;s
+de fonte, il prenait des croquis, peignait des &eacute;tudes. Jamais il ne se
+trouvait assez renseign&eacute;, il dessinait le m&ecirc;me d&eacute;tail &agrave; dix reprises.
+Les employ&eacute;s de la navigation, dont les bureaux &eacute;tait l&agrave;, avaient fini
+par le conna&icirc;tre; et m&ecirc;me la femme d'un surveillant, qui habitait une
+sorte de cabine goudronn&eacute;e, avec son mari, deux enfants et un chat, lui
+gardait ses toiles fra&icirc;ches, afin qu'il n'e&ucirc;t pas la peine de les
+promener chaque jour &agrave; travers les rues. C'&eacute;tait une joie pour lui, ce
+refuge, sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la vie
+ardente couler sur sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activit&eacute; de
+lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut: la grue &agrave; vapeur,
+la Sophie, man&oelig;uvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux
+venaient s'emplir de sable; des b&ecirc;tes et des hommes tiraient,
+s'essoufflaient, sur les gros pav&eacute;s en pente qui descendaient, jusqu'&agrave;
+l'eau, &agrave; ce bord de granit o&ugrave; s'amarrait une double rang&eacute;e de chalands
+et de p&eacute;niches; et, pendant des semaines, il s'&eacute;tait appliqu&eacute; &agrave; une
+&eacute;tude, des ouvriers d&eacute;chargeant un bateau de pl&acirc;tre, portant sur
+l'&eacute;paule des sacs blancs, laissant derri&egrave;re eux un chemin blanc, poudr&eacute;s
+de blanc eux-m&ecirc;mes, tandis que, pr&egrave;s de l&agrave;, un autre bateau, vide de son
+chargement de charbon, avait macul&eacute; la berge d'une large tache d'encre.
+Ensuite, il prit le profil du bain froid, sur la rive gauche, ainsi
+qu'un lavoir &agrave; l'autre plan, les ch&acirc;ssis vitr&eacute;s ouverts, les
+blanchisseuses align&eacute;es, agenouill&eacute;es au ras du courant, tapant leur
+linge. Dans le milieu il &eacute;tudia une barque men&eacute;e &agrave; la godille par un
+marinier, puis un remorqueur plus au fond, un vapeur du touage qui se
+halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches.
+Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommen&ccedil;a pourtant des
+morceaux, les deux trou&eacute;es de la Seine, un grand ciel tout seul o&ugrave; ne
+s'&eacute;levaient que les fl&egrave;ches et les tours dor&eacute;es de soleil. Et, sous le
+pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de
+roches, rarement un curieux le d&eacute;rangeait, les p&ecirc;cheurs &agrave; la ligne
+passaient avec le m&eacute;pris de leur indiff&eacute;rence, il n'avait gu&egrave;re pour
+compagnon que le chat du surveillant, faisant sa toilette au soleil,
+paisible dans le tumulte du monde d'en haut.</p>
+
+<p>Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en quelques jours une
+esquisse d'ensemble, et la grande &oelig;uvre fut commenc&eacute;e. Mais, durant
+tout l'&eacute;t&eacute;, il s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile immense,
+une premi&egrave;re bataille; car il s'&eacute;tait obstin&eacute; &agrave; vouloir mettre lui-m&ecirc;me
+sa composition au carreau, et il ne s'en tirait pas, emp&ecirc;tr&eacute; dans de
+continuelles erreurs, pour la moindre d&eacute;viation de ce trac&eacute;
+math&eacute;matique, dont il n'avait point l'habitude.</p>
+
+<p>Cela l'indignait. Il passa outre, quitte &agrave; corriger plus tard, il
+couvrit la toile violemment, pris d'une telle fi&egrave;vre qu'il vivait sur
+son &eacute;chelle les journ&eacute;es enti&egrave;res, maniant des brosses &eacute;normes,
+d&eacute;pensant une force musculaire &agrave; remuer des montagnes. Le soir, il
+chancelait comme un homme ivre, il s'endormait &agrave; la derni&egrave;re bouch&eacute;e,
+foudroy&eacute;; et il fallait que sa femme le couch&acirc;t, ainsi qu'un enfant.</p>
+
+<p>De ce travail h&eacute;ro&iuml;que, il sortit une &eacute;bauche magistrale, une de ces
+&eacute;bauches o&ugrave; le g&eacute;nie flambe, dans le chaos encore mal d&eacute;brouill&eacute; des
+tons. Bongrand, qui vint le voir, saisit le peintre dans ses grands bras
+et le baisa &agrave; l'&eacute;touffer, les yeux aveugl&eacute;s de larmes. Sandoz,
+enthousiaste, donna un d&icirc;ner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagni&egrave;re,
+colport&egrave;rent de nouveau l'annonce d'un chef d'&oelig;uvre; quant &agrave;
+Fagerolles, il resta un instant immobile, puis &eacute;clata en f&eacute;licitations,
+trouvant &ccedil;a trop beau.</p>
+
+<p>Et Claude, en effet, comme si cette ironie d'un habile homme lui e&ucirc;t
+port&eacute; malheur, ne fit ensuite que g&acirc;ter son &eacute;bauche: C'&eacute;tait sa
+continuelle histoire, il se d&eacute;pensait d'un coup, en un &eacute;lan magnifique;
+puis, il n'arrivait pas &agrave; faire sortir le reste, il ne savait pas finir.
+Son impuissance recommen&ccedil;a, il v&eacute;cut deux ann&eacute;es sur cette toile,
+n'ayant d'entrailles que pour elle, tant&ocirc;t ravi en plein ciel par des
+joies folles, tant&ocirc;t retomb&eacute; &agrave; terre, si mis&eacute;rable, si d&eacute;chir&eacute; de doutes
+que les moribonds r&acirc;lant dans des lits d'h&ocirc;pital &eacute;taient plus heureux
+que lui. D&eacute;j&agrave; deux fois, il n'avait pu &ecirc;tre pr&ecirc;t pour le Salon; car
+toujours, au dernier moment, lorsqu'il esp&eacute;rait terminer en quelques
+s&eacute;ances, des trous se d&eacute;claraient, il sentait la composition craquer et
+crouler sous ses doigts. &Agrave; l'approche du troisi&egrave;me Salon, il eut une
+crise terrible, il resta quinze jours sans aller &agrave; son atelier de la rue
+Tourlaque; et, quand il y rentra, ce fut comme on rentre dans une maison
+vid&eacute;e par la mort: il tourna la grande toile contre le mur, il roula
+l'&eacute;chelle dans un coin, il aurait tout cass&eacute;, tout br&ucirc;l&eacute;, si ses mains
+d&eacute;faillantes en avaient trouv&eacute; la force.</p>
+
+<p>Mais rien n'existait plus, un vent de col&egrave;re venait de balayer le
+plancher, il parlait de se mettre &agrave; de petites choses, puisqu'il &eacute;tait
+incapable des grands labeurs.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; lui, son premier projet de petit tableau le ramena l&agrave;-bas, devant
+la Cit&eacute;. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue, sur une toile
+moyenne? Seulement, une sorte de pudeur, m&ecirc;l&eacute;e d'une &eacute;trange jalousie,
+l'emp&ecirc;cha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-P&egrave;res: il lui
+semblait que cette place f&ucirc;t sacr&eacute;e maintenant, qu'il ne devait pas
+d&eacute;florer la virginit&eacute; de la grande &oelig;uvre, m&ecirc;me morte. Et il s'installa
+au bout de la berge, en amont du pont Saint-Nicolas. Cette fois, au
+moins, il travaillait directement sur la nature, il se r&eacute;jouissait de
+n'avoir pas &agrave; tricher, comme cela &eacute;tait fatal pour les toiles de
+dimensions d&eacute;mesur&eacute;es. Le petit tableau, tr&egrave;s soign&eacute;, plus pouss&eacute; que de
+coutume, eut cependant le sort des autres devant le jury indign&eacute;, par
+cette peinture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les
+ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu'on avait parl&eacute;
+de concessions, d'avances faites &agrave; l'&Eacute;cole pour &ecirc;tre re&ccedil;u; et le
+peintre, ulc&eacute;r&eacute;, pleurant de rage, arracha la toile par minces lambeaux
+et la br&ucirc;la dans son po&ecirc;le, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne lui
+suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau, il fallait l'an&eacute;antir.</p>
+
+<p>Une autre ann&eacute;e se passa pour Claude &agrave; des besognes vagues. Il
+travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-m&ecirc;me, avec un
+rire douloureux, qu'il s'&eacute;tait perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la
+conscience tenace de son g&eacute;nie lui laissait un espoir indestructible,
+m&ecirc;me pendant les longues crises d'abattement. Il souffrait comme un
+damn&eacute; roulant l'&eacute;ternelle roche qui retombait et l'&eacute;crasait; mais
+l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un
+jour, et de la lancer dans les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se clo&icirc;trait
+de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, &eacute;tait toujours emport&eacute;,
+au-del&agrave; de l'&oelig;uvre pr&eacute;sente, par le r&ecirc;ve &eacute;largi de l'&oelig;uvre future, se
+heurtait de front, maintenant &agrave; ce sujet de la Cit&eacute;. C'&eacute;tait l'id&eacute;e
+fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, bient&ocirc;t, il en reparla librement,
+dans une nouvelle flamb&eacute;e d'enthousiasme, criant avec des gaiet&eacute;s
+d'enfant qu'il avait trouv&eacute; et qu'il &eacute;tait certain du triomphe.</p>
+
+<p>Un matin, Claude, qui jusque-l&agrave; n'avait pas rouvert sa porte, voulut
+bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de
+verve, sans mod&egrave;le, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet
+restait le m&ecirc;me: le port Saint-Nicolas &agrave; gauche, l'&eacute;cole de natation &agrave;
+droite, la Seine et la Cit&eacute; au fond. Seulement, il demeura stup&eacute;fait en
+apercevant, &agrave; la place de la barque conduite par un marinier, une autre
+barque, tr&egrave;s grande, tenant tout le milieu de la composition, et que
+trois femmes occupaient: une, en costume de bain, ramant; une autre,
+assise au bord, les jambes dans l'eau, son corsage &agrave; demi arrach&eacute;
+montrant l'&eacute;paule; la troisi&egrave;me, toute droite, toute nue &agrave; la proue,
+d'une nudit&eacute; si &eacute;clatante qu'elle rayonnait comme un soleil.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! quelle id&eacute;e! murmura Sandoz. Que font-elles l&agrave;, ces femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles se baignent, r&eacute;pondit tranquillement Claude.</p>
+
+<p>Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid, &ccedil;a me donne un motif
+de nu, une trouvaille, hein?... Est-ce que &ccedil;a te choque?&raquo; Son vieil ami,
+qui le connaissait, trembla de le rejeter dans ses doutes.</p>
+
+<p>&laquo;Moi? oh! non! Seulement, j'ai peur que le public ne comprenne pas,
+cette fois encore. Ce n'est gu&egrave;re vraisemblable, cette femme nue, au
+beau milieu de Paris.&raquo; Il s'&eacute;tonna na&iuml;vement.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! tu crois... Eh bien, tant pis! Qu'est-ce que &ccedil;a fiche, si elle est
+bien peinte, ma bonne femme? J'ai besoin de &ccedil;a, vois-tu, pour me
+monter.&raquo; Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur sur cette
+&eacute;trange composition, plaidant, par un besoin de sa nature, la cause de
+la logique outrag&eacute;e. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne
+peindre que des r&eacute;alit&eacute;s, pouvait-il ab&acirc;tardir une &oelig;uvre, en y
+introduisant des imaginations pareilles? Il &eacute;tait si ais&eacute; de prendre
+d'autres sujets, o&ugrave; s'imposait la n&eacute;cessit&eacute; du nu! Mais Claude
+s'ent&ecirc;tait, donnait des explications mauvaises et violentes, car il ne
+voulait pas avouer la vraie raison, une id&eacute;e &agrave; lui, si peu claire qu'il
+n'aurait pu la dire avec nettet&eacute;, ce tourment d'un symbolisme secret, ce
+vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudit&eacute; la
+chair m&ecirc;me de Paris, la ville nue et passionn&eacute;e, resplendissante d'une
+beaut&eacute; de femme. Et il y mettait encore sa propre passion, son amour des
+beaux ventres, des cuisses et des gorges f&eacute;condes, comme il br&ucirc;lait d'en
+cr&eacute;er &agrave; pleines mains, pour les enfantements continus de son art.</p>
+
+<p>Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d'&ecirc;tre
+&eacute;branl&eacute;. &laquo;Eh bien, je verrai, je l'habillerai plus tard, ma bonne femme,
+puisqu'elle te g&ecirc;ne... Mais je vais toujours la faire comme &ccedil;a. Hein?
+tu comprends, elle m'amuse.&raquo; Jamais il n'en reparla, d'une, obstination
+sourde, se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air
+embarrass&eacute;, lorsqu'une allusion disait l'&eacute;tonnement de tous, &agrave; voir
+cette V&eacute;nus na&icirc;tre de l'&eacute;cume de la Seine, triomphale, parmi les omnibus
+des quais et les d&eacute;bardeurs du port Saint-Nicolas.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au printemps, Claude allait se remettre &agrave; son grand tableau,
+lorsqu'une d&eacute;cision, prise en un jour de prudence, changea la vie du
+m&eacute;nage. Parfois, Christine s'inqui&eacute;tait de tout cet argent d&eacute;pens&eacute; si
+vite, des sommes dont ils &eacute;cornaient sans cesse le capital. On ne
+comptait plus, depuis que la source paraissait in&eacute;puisable: Puis, apr&egrave;s
+quatre ann&eacute;es, il s'&eacute;taient &eacute;pouvant&eacute;s un matin, lorsque, ayant demand&eacute;
+des comptes, ils avaient appris que, sur les vingt mille francs, il en
+restait &agrave; peine trois mille. Tout de suite, ils se jet&egrave;rent &agrave; une
+r&eacute;action d'&eacute;conomie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper
+court m&ecirc;me aux besoins n&eacute;cessaires; et ce fut ainsi que, dans ce premier
+&eacute;lan de sacrifice, ils quitt&egrave;rent le logement de la rue de Douai. &Agrave; quoi
+bon deux loyers?</p>
+
+<p>Il y avait assez de place dans l'ancien s&eacute;choir de la rue Tourlaque,
+encore &eacute;clabouss&eacute; des eaux de teinture, pour qu'on y p&ucirc;t caser
+l'existence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut pas moins
+laborieuse, car cette halle de quinze m&egrave;tres sur dix ne leur donnait
+qu'une pi&egrave;ce, un hangar de boh&eacute;miens faisant tout en commun. Il fallut
+que le peintre lui m&ecirc;me, devant la mauvaise gr&acirc;ce du propri&eacute;taire, la
+coup&acirc;t, dans un bout, d'une cloison de planches, derri&egrave;re laquelle il
+m&eacute;nagea une cuisine et une chambre &agrave; coucher. Cela les enchanta, malgr&eacute;
+les crevasses de la toiture, o&ugrave; soufflait le vent: les jours de gros
+orages, ils &eacute;taient oblig&eacute;s de mettre des terrines sous les fentes trop
+larges. C'&eacute;tait d'un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le
+long des murailles nues. Et ils se montraient fiers d'&ecirc;tre log&eacute;s si &agrave;
+l'aise, ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de
+l'espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgr&eacute; ses neuf ans
+sonn&eacute;s, ne poussait gu&egrave;re vite; sa t&ecirc;te seule continuait de grossir, on
+ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite &agrave; l'&eacute;cole, d'o&ugrave; il
+revenait h&eacute;b&eacute;t&eacute;, malade d'avoir voulu apprendre; si bien que, le plus
+souvent, ils le laissaient vivre &agrave; quatre pattes autour d'eux, se
+tra&icirc;nant dans les coins.</p>
+
+<p>Alors, Christine, qui, depuis longtemps, n'&eacute;tait plus m&ecirc;l&eacute;e au travail
+quotidien de Claude, v&eacute;cut de nouveau avec lui chaque heure des longues
+s&eacute;ances. Elle l'aida &agrave; gratter et &agrave; poncer l'ancienne toile, elle lui
+donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils
+constat&egrave;rent un d&eacute;sastre: l'&eacute;chelle roulante s'&eacute;tait d&eacute;traqu&eacute;e sous
+l'humidit&eacute; du toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par
+une traverse de ch&ecirc;ne, pendant que, un &agrave; un, elle lui passait les clous.
+Tout, une seconde fois, &eacute;tait pr&ecirc;t. Elle le regarda mettre au carreau la
+nouvelle esquisse, debout derri&egrave;re lui, jusqu'&agrave; d&eacute;faillir de fatigue, se
+laissant ensuite glisser par terre, restant l&agrave;, accroupie, &agrave; regarder
+encore.</p>
+
+<p>Ah! comme elle aurait voulu le reprendre &agrave; cette peinture qui le lui
+avait pris! C'&eacute;tait pour cela qu'elle se faisait sa servante, heureuse
+de se rabaisser &agrave; des travaux de man&oelig;uvre. Depuis qu'elle rentrait dans
+son travail, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te ainsi tous les trois, lui, elle et cette toile,
+un espoir la ranimait. S'il lui avait &eacute;chapp&eacute;, lorsqu'elle pleurait
+toute seule rue de Douai, et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquin&eacute;
+et &eacute;puis&eacute; comme chez une ma&icirc;tresse, peut-&ecirc;tre allait-elle le
+reconqu&eacute;rir, maintenant qu'elle &eacute;tait l&agrave;, elle aussi, avec sa passion.
+Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l'ex&eacute;crait! Ce n'&eacute;tait
+plus son ancienne r&eacute;volte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle,
+contre cet art libre, superbe et brutal. Non, elle l'avait compris peu &agrave;
+peu, rapproch&eacute;e d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagn&eacute;e ensuite
+par le r&eacute;gal de la lumi&egrave;re, le charme original des notes blondes.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, elle avait tout accept&eacute;, les terrains lilas, les arbres
+bleus. M&ecirc;me un respect commen&ccedil;ait &agrave; la faire trembler devant ces &oelig;uvres
+qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes,
+elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune
+grandissait avec son admiration, elle s'indignait d'assister &agrave; cette
+diminution d'elle-m&ecirc;me, &agrave; cet autre amour qui la souffletait dans son
+m&eacute;nage.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes.</p>
+
+<p>Elle s'imposait, glissait &agrave; chaque instant ce qu'elle pouvait de son
+corps, une &eacute;paule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours,
+elle demeurait l&agrave;, &agrave; l'envelopper de son haleine, &agrave; lui rappeler qu'il
+&eacute;tait sien. Puis, son ancienne id&eacute;e repoussa, peindre elle aussi,
+l'aller retrouver au fond m&ecirc;me de sa fi&egrave;vre d'art: pendant un mois, elle
+mit une blouse, travailla ainsi qu'une &eacute;l&egrave;ve pr&egrave;s du ma&icirc;tre, dont elle
+copiait docilement une &eacute;tude; et elle ne l&acirc;cha qu'en voyant sa tentative
+tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle,
+comme tromp&eacute; par cette besogne commune, sur un pied de simple
+camaraderie, d'homme &agrave; homme. Aussi revint-elle &agrave; son unique force.</p>
+
+<p>Souvent, d&eacute;j&agrave;, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux,
+Claude avait pris d'apr&egrave;s Christine des indications, une t&ecirc;te, un geste
+des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux &eacute;paules, il
+la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre,
+r&eacute;pugnant pourtant &agrave; se d&eacute;v&ecirc;tir, bless&eacute;e de ce m&eacute;tier de mod&egrave;le,
+maintenant qu'elle &eacute;tait sa femme. Un jour qu'il avait besoin de
+l'attache d'une cuisse, elle refusa, puis consentit &agrave; retrousser sa
+robe, honteuse, apr&egrave;s avoir ferm&eacute; la porte &agrave; double tour, de peur que,
+sachant le r&ocirc;le o&ugrave; elle descendait, on ne la cherch&acirc;t nue dans tous les
+tableaux de son mari. Elle entendait encore les rires insultants des
+camarades et de Claude lui-m&ecirc;me, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils
+parlaient des toiles d'un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa
+femme, d'aimables nudit&eacute;s proprement l&eacute;ch&eacute;es pour les bourgeois, et dans
+lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces, avec des
+particularit&eacute;s bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre
+trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris
+goguenard, quand elle passait habill&eacute;e, cuirass&eacute;e, serr&eacute;e jusqu'au
+menton par des robes sombres, qu'elle portait justement tr&egrave;s montantes.</p>
+
+<p>Mais, depuis que Claude avait &eacute;tabli largement, au fusain, la grande
+figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau,
+Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une
+pens&eacute;e obs&eacute;dante, devant laquelle s'en allaient un &agrave; un ses scrupules.
+Et, quand il parla de prendre un mod&egrave;le, elle s'offrit.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, toi! Mais tu te f&acirc;ches, d&egrave;s que je te demande le bout de ton
+nez!&raquo; Elle souriait, pleine d'embarras.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! le bout de mon nez! Avec &ccedil;a que je ne t'ai pas pos&eacute; la figure de
+ton <i>Plein air</i>, autrefois, et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre
+nous!... Un mod&egrave;le va te co&ucirc;ter sept francs par s&eacute;ance. Nous ne sommes
+pas si riches, autant &eacute;conomiser cet argent.&raquo; Cette id&eacute;e d'&eacute;conomie le
+d&eacute;cida tout de suite.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux bien, c'est m&ecirc;me tr&egrave;s gentil &agrave; toi d'avoir ce courage, car tu
+sais que ce n'est pas un amusement de fain&eacute;ante, avec moi... N'importe!
+avoue-le donc, grande b&ecirc;te! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici,
+tu es jalouse.&raquo; Jalouse! oui, elle l'&eacute;tait, et &agrave; en agoniser de
+souffrance.</p>
+
+<p>Mais elle se moquait bien des autres femmes, tous les mod&egrave;les de Paris
+pouvaient retirer l&agrave; leurs jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette
+peinture pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe, jeter
+jusqu'o&ugrave; dernier linge, et se donner nue &agrave; lui pendant des jours, des
+semaines, vivre nue sous ses regards, et le reprendre ainsi, et
+l'emporter, lorsqu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc &agrave;
+offrir autre chose qu'elle-m&ecirc;me? N'&eacute;tait-ce pas l&eacute;gitime, ce dernier
+combat o&ugrave; elle payait de son corps, quitte &agrave; n'&ecirc;tre plus rien, rien
+qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre?</p>
+
+<p>Claude, enchant&eacute;, fit d'abord d'apr&egrave;s elle une &eacute;tude, une simple
+acad&eacute;mie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques f&ucirc;t
+parti &agrave; l'&eacute;cole, ils s'enfermaient, et la s&eacute;ance durait des heures. Les
+premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilit&eacute;; puis, elle
+s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le f&acirc;cher, retenant ses
+larmes, quand il la bousculait. Et, bient&ocirc;t, l'habitude en fut prise, il
+la traita en simple mod&egrave;le, plus exigeant que s'il l'e&ucirc;t pay&eacute;e, sans
+jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle &eacute;tait sa femme. Il
+l'employait pour tout, la faisait se d&eacute;shabiller &agrave; chaque minute, pour
+un bras, pour un pied, pour le moindre d&eacute;tail dont il avait besoin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un m&eacute;tier o&ugrave; il la ravalait, un emploi de mannequin vivant,
+qu'il plantait l&agrave; et qu'il copiait, comme il aurait copi&eacute; la cruche ou
+le chaudron d'une nature morte.</p>
+
+<p>Cette fois, Claude proc&eacute;da sans h&acirc;te; et, avant d'&eacute;baucher la grande
+figure, il avait d&eacute;j&agrave; lass&eacute; Christine pendant des mois, &agrave; l'essayer de
+vingt fa&ccedil;ons, voulant se bien p&eacute;n&eacute;trer de la qualit&eacute; de sa peau,
+disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'&eacute;bauche. C'&eacute;tait un matin
+d'automne, par une brise d&eacute;j&agrave; aigre; il ne faisait pas chaud, dans le
+vaste atelier, malgr&eacute; le po&ecirc;le qui ronflait. Comme le petit Jacques,
+malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller &agrave;
+l'&eacute;cole, on s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; l'enfermer au fond de la chambre, en lui
+recommandant d'&ecirc;tre bien sage. Et, frissonnante, la m&egrave;re se d&eacute;shabilla,
+se planta pr&egrave;s du po&ecirc;le, immobile, tenant la pose.</p>
+
+<p>Pendant la premi&egrave;re heure, le peintre, du haut de son &eacute;chelle, lui jeta
+des coups d'&oelig;il qui la sabraient des &eacute;paules aux genoux, sans lui
+adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de
+d&eacute;faillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un d&eacute;sespoir,
+venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume. Sa fatigue &eacute;tait si
+grande, qu'elle tr&eacute;bucha et marcha p&eacute;niblement, de ses jambes
+engourdies.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, d&eacute;j&agrave;! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu
+poses! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs?&raquo; Il plaisantait d'un
+air bourru, ravi de son travail. Et elle avait &agrave; peine retrouv&eacute; l'usage
+de ses membres, sous le peignoir dont elle s'&eacute;tait couverte, qu'il dit
+violemment:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, pas de paresse! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il
+faut avoir du g&eacute;nie ou en crever!&raquo; Puis, lorsqu'elle eut repris la pose,
+nue sous la lumi&egrave;re blafarde, et qu'il se fut remis &agrave; peindre, il
+continua de l&acirc;cher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il
+avait de faire du bruit, d&egrave;s que sa besogne le contentait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est curieux comme tu as une dr&ocirc;le de peau! Elle absorbe la lumi&egrave;re,
+positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin.
+Et l'autre jour, tu &eacute;tais rose, oh! d'un rose qui n'avait pas l'air
+vrai... Moi, &ccedil;a m'emb&ecirc;te, on ne sait jamais.&raquo; Il s'arr&ecirc;ta, il cligna
+les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s &eacute;patant tout de m&ecirc;me, le nu... &Ccedil;a fiche une note sur le fond...
+Et &ccedil;a vibre, et &ccedil;a prend une sacr&eacute;e vie, comme si l'on voyait couler le
+sang dans les muscles...</p>
+
+<p>Ah! un muscle bien dessin&eacute;, un membre peint solidement, en pleine
+clart&eacute;, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon
+Dieu!... Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais &agrave; genoux
+l&agrave;-devant, pour toute l'existence.&raquo; Et, comme il &eacute;tait oblig&eacute; de
+descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la
+d&eacute;tailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt
+chacune des parties qu'il voulait d&eacute;signer.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! l&agrave;, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout! Il y a
+des petites veines qui bleuissent, qui donnent &agrave; la peau une d&eacute;licatesse
+de ton exquise... Et l&agrave;, au renflement de la hanche, cette fossette o&ugrave;
+l'ombre se dore, un r&eacute;gal!... Et l&agrave;, sous le model&eacute; si gras du ventre,
+ce trait pur des aines, une pointe &agrave; peine de carmin dans de l'or
+p&acirc;le... Le ventre, moi, &ccedil;a m'a toujours exalt&eacute;. Je ne puis en voir un,
+sans vouloir manger le monde. C'est si beau &agrave; peindre, un vrai coucher
+de chair!&raquo; Puis, remont&eacute; sur son &eacute;chelle, il cria dans sa fi&egrave;vre de
+cr&eacute;ation:</p>
+
+<p>&laquo;Nom de Dieu! si je ne fiche pas un chef-d'&oelig;uvre avec toi, il faut que
+je sois un cochon!&raquo; Christine se taisait, et son angoisse grandissait,
+dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalit&eacute;
+des choses, elle sentait le malaise de sa nudit&eacute;. &Agrave; chaque place o&ugrave; le
+doigt de Claude l'avait touch&eacute;e, il lui &eacute;tait rest&eacute; une impression de
+glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par l&agrave;
+maintenant. L'exp&eacute;rience &eacute;tait faite, &agrave; quoi bon esp&eacute;rer davantage? Ce
+corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus,
+il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait,
+une ligne du ventre l'agenouillait de d&eacute;votion, lorsque, jadis, aveugl&eacute;
+de d&eacute;sir, il l'&eacute;crasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des
+&eacute;treintes o&ugrave; l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah! c'&eacute;tait bien
+la fin, elle n'&eacute;tait plus, il n'aimait plus en elle que son art, la
+nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidit&eacute; d'un
+marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son c&oelig;ur, r&eacute;duite &agrave;
+cette mis&egrave;re de ne pouvoir m&ecirc;me pleurer.</p>
+
+<p>Une voix vint de la chambre, tandis que des petits poings tapaient
+contre la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie... Ouvre-moi, dis, maman?&raquo;
+C'&eacute;tait Jacques qui s'impatientait. Claude se f&acirc;cha, grondant qu'on
+n'avait pas une minute de repos.</p>
+
+<p>&laquo;Tout &agrave; l'heure! cria Christine. Dors, laisse ton p&egrave;re travailler.&raquo; Mais
+une inqui&eacute;tude nouvelle parut la prendre, elle lan&ccedil;ait des coups d'&oelig;il
+vers la porte, elle finit par quitter un instant la pose, pour aller
+accrocher sa jupe &agrave; l&agrave; clef, de fa&ccedil;on &agrave; boucher le trou de la serrure.
+Puis, sans rien dire, elle vint se remettre pr&egrave;s du po&ecirc;le, la t&ecirc;te
+droite; la taille un peu renvers&eacute;e, enflant les seins.</p>
+
+<p>Et la s&eacute;ance s'&eacute;ternisa, des heures, des heures se pass&egrave;rent. Toujours
+elle &eacute;tait l&agrave;, &agrave; s'offrir, avec son mouvement de baigneuse qui se jette;
+pendant que lui, sur son &eacute;chelle, &agrave; des lieues, br&ucirc;lait pour cette autre
+femme qu'il peignait. Il avait m&ecirc;me cess&eacute; de lui parler, elle retombait
+&agrave; son r&ocirc;le d'objet, beau de couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le
+matin, et elle ne se voyait plus dans ses yeux, &eacute;trang&egrave;re d&eacute;sormais,
+chass&eacute;e de lui.</p>
+
+<p>Enfin, il s'interrompit de fatigue, il remarqua qu'elle tremblait.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! est-ce que tu as froid?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, moi je br&ucirc;le. Je ne veux pas que tu t'enrhumes. &Agrave;
+demain.&raquo; Comme il descendait, elle crut qu'il venait l'embrasser.</p>
+
+<p>D'habitude, par une derni&egrave;re galanterie de mari, il payait d'un baiser
+rapide l'ennui de la s&eacute;ance. Mais, plein de son travail, il oublia, il
+lava tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouill&eacute;, dans un pot
+de savon noir. Et elle, qui attendait, restait nue, debout, esp&eacute;rant
+encore.</p>
+
+<p>Une minute se passa, il fut &eacute;tonn&eacute; de cette ombre immobile, il la
+regarda d'un air de surprise, puis recommen&ccedil;a &agrave; frotter &eacute;nergiquement.
+Alors, les mains tremblantes de h&acirc;te, elle se rhabilla, dans une
+confusion affreuse de femme d&eacute;daign&eacute;e. Elle enfilait sa chemise, se
+battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers, comme si elle
+e&ucirc;t voulu &eacute;chapper &agrave; la honte de cette nudit&eacute; impuissante, bonne
+d&eacute;sormais &agrave; vieillir sous les linges. Et c'&eacute;tait un m&eacute;pris d'elle-m&ecirc;me,
+un d&eacute;go&ucirc;t d'en &ecirc;tre descendue &agrave; ce moyen de fille, dont elle sentait la
+bassesse charnelle, maintenant qu'elle &eacute;tait vaincue.</p>
+
+<p>Mais, d&egrave;s le lendemain, Christine dut se remettre nue, dans l'air glac&eacute;,
+sous la lumi&egrave;re brutale. N'&eacute;tait-ce pas son m&eacute;tier, d&eacute;sormais? Comment
+se refuser, &agrave; pr&eacute;sent que l'habitude en &eacute;tait prise? Jamais elle
+n'aurait caus&eacute; un chagrin &agrave; Claude; et elle recommen&ccedil;ait chaque jour
+cette d&eacute;faite de son corps. Lui, n'en parlait m&ecirc;me plus, de ce corps
+br&ucirc;lant et humili&eacute;. Sa passion de la chair s'&eacute;tait report&eacute;e dans son
+&oelig;uvre, sur les amantes peintes qu'il se donnait. Elles faisaient seules
+battre son sang, celles dont chaque membre naissait d'un de ses efforts.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, &agrave; la campagne, lors de son grand amour, s'il avait cru tenir le
+bonheur, en en poss&eacute;dant une enfin, vivante, &agrave; pleins bras, ce n'&eacute;tait
+encore que l'&eacute;ternelle illusion, puisqu'ils &eacute;taient rest&eacute;s quand m&ecirc;me
+&eacute;trangers; et il pr&eacute;f&eacute;rait l'illusion de son art, cette poursuite de la
+beaut&eacute; jamais atteinte, ce d&eacute;sir fou que rien ne contenait.</p>
+
+<p>Ah! les vouloir toutes, les cr&eacute;er selon son r&ecirc;ve, des gorges de satin,
+des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les
+aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir
+les &eacute;treindre!</p>
+
+<p>Christine &eacute;tait la r&eacute;alit&eacute;, le but que la main atteignait, et Claude en
+avait eu le d&eacute;go&ucirc;t en une saison, lui le soldat de l'incr&eacute;&eacute;, ainsi que
+Sandoz l'appelait parfois en riant.</p>
+
+<p>Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture.</p>
+
+<p>La bonne vie &agrave; deux avait cess&eacute;, un m&eacute;nage &agrave; trois semblait se faire,
+comme s'il e&ucirc;t introduit dans la maison une ma&icirc;tresse, cette femme qu'il
+peignait d'apr&egrave;s elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les
+s&eacute;parait d'une muraille infranchissable; et c'&eacute;tait au-del&agrave; qu'il
+vivait, avec l'autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce d&eacute;doublement
+de sa personne, comprenant la mis&egrave;re d'une telle souffrance, n'osant
+avouer son mal dont il l'aurait plaisant&eacute;e. Et pourtant elle ne se
+trompait pas, elle sentait bien qu'il pr&eacute;f&eacute;rait sa copie &agrave; elle-m&ecirc;me,
+que cette copie &eacute;tait l'ador&eacute;e, la pr&eacute;occupation unique, la tendresse de
+toutes les heures. Il la tuait &agrave; la pose pour embellir l'autre, il ne
+tenait plus que de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la
+voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'&eacute;tait-ce donc pas de
+l'amour, cela? et quelle souffrance de pr&ecirc;ter sa chair, pour que l'autre
+naqu&icirc;t, pour que le cauchemar de cette rivale les hant&acirc;t, f&ucirc;t toujours
+entre eux, plus puissant que le r&eacute;el, dans l'atelier, &agrave; table, au lit,
+partout! Une poussi&egrave;re, un rien, de la couleur sur de la toile, une
+simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux,
+indiff&eacute;rent, brutal parfois, elle, tortur&eacute;e de son abandon, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+de ne pouvoir chasser de son m&eacute;nage cette concubine, si envahissante et
+si terrible dans son immobilit&eacute; d'image!</p>
+
+<p>Et ce fut d&egrave;s lors que Christine, d&eacute;cid&eacute;ment battue; sentit peser sur
+elle toute la souverainet&eacute; de l'art. Cette peinture, qu'elle avait d&eacute;j&agrave;
+accept&eacute;e sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d'un
+tabernacle farouche, devant lequel elle demeurait &eacute;cras&eacute;e, comme devant
+ces puissants dieux de col&egrave;re, que l'on honore, dans l'exc&egrave;s de haine et
+d'&eacute;pouvante qu'ils inspirent. C'&eacute;tait une peur sacr&eacute;e, la certitude
+qu'elle n'avait plus &agrave; lutter, qu'elle serait broy&eacute;e ainsi qu'une
+paille, si elle s'ent&ecirc;tait davantage.</p>
+
+<p>Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus petites lui
+semblaient triomphales, les moins bonnes l'accablaient de leur victoire;
+tandis qu'elle ne les jugeait plus, &agrave; terre, tremblante, les trouvant
+toutes formidables, r&eacute;pondant toujours aux questions de son mari: &laquo;Oh!
+tr&egrave;s bien!... Oh! superbe!... Oh! extraordinaire, extraordinaire,
+celle-l&agrave;!&raquo; Cependant, elle &eacute;tait sans col&egrave;re contre lui, elle l'adorait
+d'une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se d&eacute;vorer lui-m&ecirc;me.
+Apr&egrave;s quelques semaines d'heureux travail, tout s'&eacute;tait g&acirc;t&eacute;, il ne
+pouvait se sortir de sa grande figure de femme. C'&eacute;tait pourquoi il
+tuait son mod&egrave;le de fatigue, s'acharnant pendant des journ&eacute;es, puis
+l&acirc;chant tout pour un mois. &Agrave; dix reprises, la figure fut commenc&eacute;e,
+abandonn&eacute;e, refaite compl&egrave;tement. Une ann&eacute;e, deux ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent,
+sans que le tableau about&icirc;t, presque termin&eacute; parfois, et le lendemain
+gratt&eacute;, enti&egrave;rement &agrave; reprendre.</p>
+
+<p>Ah! cet effort de cr&eacute;ation dans l'&oelig;uvre d'art, cet effort de sang et de
+larmes dont il agonisait, pour cr&eacute;er de la chair, souffler de la vie!
+Toujours en bataille avec le r&eacute;el, et toujours vaincu, la lutte contre
+l'Ange! Il se brisait &agrave; cette besogne impossible de faire tenir toute la
+nature sur une toile, &eacute;puis&eacute; &agrave; la longue dans les perp&eacute;tuelles douleurs
+qui tendaient ses muscles, sans qu'il p&ucirc;t jamais accoucher de son g&eacute;nie.
+Ce dont les autres se satisfaisaient, l'&agrave;-peu-pr&egrave;s du rendu, les
+tricheries n&eacute;cessaires le tracassaient de remords, l'indignaient comme
+une faiblesse l&acirc;che; et il recommen&ccedil;ait, et il g&acirc;tait le bien pour le
+mieux, trouvant que &ccedil;a ne &laquo;parlait&raquo; pas, m&eacute;content de ses bonnes femmes,
+ainsi que le disaient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne
+descendaient pas coucher avec lui. Que lui manquait-il donc, pour les
+cr&eacute;er vivantes?</p>
+
+<p>Un rien sans doute. Il &eacute;tait un peu en de&ccedil;&agrave;, un peu au-del&agrave; peut-&ecirc;tre.
+Un jour, le mot de g&eacute;nie incomplet; entendu derri&egrave;re son dos, l'avait
+flatt&eacute; et &eacute;pouvant&eacute;. Oui, ce devait &ecirc;tre cela, le saut trop court ou
+trop long, le d&eacute;s&eacute;quilibrement des nerfs dont il souffrait, le
+d&eacute;traquement h&eacute;r&eacute;ditaire qui, pour quelques grammes de substance en plus
+ou en moins, au lieu de faire un grand homme, allait faire un fou. Quand
+un d&eacute;sespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son &oelig;uvre, il
+emportait maintenant cette id&eacute;e d'une impuissance fatale, il l'&eacute;coutait
+battre contre son cr&acirc;ne, comme le glas obstin&eacute; d'une cloche.</p>
+
+<p>Son existence devint mis&eacute;rable. Jamais le doute de lui-m&ecirc;me ne l'avait
+traqu&eacute; ainsi. Il disparaissait des journ&eacute;es enti&egrave;res; m&ecirc;me il d&eacute;coucha
+une nuit, rentra h&eacute;b&eacute;t&eacute; le lendemain, sans pouvoir dire d'o&ugrave; il
+revenait: on pensa qu'il avait battu la banlieue, plut&ocirc;t que de se
+retrouver en face de son &oelig;uvre manqu&eacute;e. C'&eacute;tait son unique soulagement,
+fuir d&egrave;s que cette &oelig;uvre l'emplissait de honte et de haine, ne
+repara&icirc;tre que lorsqu'il se sentait le courage de l'affronter encore.
+Et, &agrave; son retour, sa femme elle-m&ecirc;me n'osait le questionner, trop
+heureuse de le revoir, apr&egrave;s l'anxi&eacute;t&eacute; de l'attente. Il courait
+furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de
+s'encanailler, vivant avec des man&oelig;uvres, exprimant &agrave; chaque crise son
+ancien d&eacute;sir d'&ecirc;tre le goujat d'un ma&ccedil;on. Est-ce que le bonheur n'&eacute;tait
+pas d'avoir des membres solides, abattant vite et bien le travail pour
+lequel ils &eacute;taient taill&eacute;s? Il avait rat&eacute; son existence, il aurait d&ucirc; se
+faire embaucher autrefois, quand il d&eacute;jeunait chez Gomard, au Chien de
+Montargis, o&ugrave; il avait eu pour ami un Limousin, un grand gaillard tr&egrave;s
+gai, dont il enviait les gros bras. Puis, lorsqu'il rentrait rue
+Tourlaque, les jambes bris&eacute;es, le cr&acirc;ne vide, il jetait sur sa peinture
+le regard navr&eacute; et peureux qu'on risque sur une morte, dans une chambre
+de deuil; jusqu'&agrave; ce qu'un nouvel espoir de la ressusciter, de la cr&eacute;er
+vivante enfin, lui f&icirc;t remonter une flamme au visage.</p>
+
+<p>Un jour, Christine posait, et la figure de femme, une fois de plus,
+allait &ecirc;tre finie. Mais, depuis une heure, Claude s'assombrissait,
+perdait de la joie d'enfant qu'il avait montr&eacute;e au d&eacute;but de la s&eacute;ance.
+Aussi n'osait-elle souffler, sentant &agrave; son propre malaise que tout se
+g&acirc;tait encore, craignant de pr&eacute;cipiter la catastrophe, si elle bougeait
+un doigt. Et, en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il jura
+dans un &eacute;clat de tonnerre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!&raquo; Il avait jet&eacute; sa poign&eacute;e de brosses du
+haut de l'&eacute;chelle.</p>
+
+<p>Puis, aveugl&eacute; de rage, d'un coup de poing terrible, il creva la toile.</p>
+
+<p>Christine tendait ses mains tremblantes.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, mon ami...&raquo; Mais, quand elle eut couvert ses &eacute;paules d'un
+peignoir, et qu'elle se f&ucirc;t approch&eacute;e, elle &eacute;prouva au c&oelig;ur une joie
+aigu&euml;, un grand &eacute;lancement de rancune satisfaite. Le poing avait tap&eacute; en
+plein dans la gorge de l'autre, un trou b&eacute;ant se creusait l&agrave;. Enfin,
+elle &eacute;tait donc tu&eacute;e!</p>
+
+<p>Immobile, saisi de son meurtre, Claude regardait cette poitrine ouverte
+sur le vide. Un immense chagrin lui venait de la blessure, par o&ugrave; le
+sang de son &oelig;uvre lui semblait couler. &Eacute;tait-ce possible? &eacute;tait-ce lui
+qui avait assassin&eacute; ainsi ce qu'il aimait le plus au monde? Sa col&egrave;re
+tombait &agrave; une stupeur, il se mit &agrave; promener ses doigts sur la toile,
+tirant les bords de la d&eacute;chirure, comme s'il avait voulu rapprocher les
+l&egrave;vres d'une plaie. Il &eacute;tranglait, il b&eacute;gayait, &eacute;perdu d'une douleur
+douce, infinie:</p>
+
+<p>&laquo;Elle est crev&eacute;e.., elle est crev&eacute;e...&raquo; Alors, Christine fui remu&eacute;e
+jusqu'aux entrailles, dans sa maternit&eacute; pour son grand enfant d'artiste.
+Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien qu'il n'avait plus
+qu'une id&eacute;e, raccommoder &agrave; l'instant la d&eacute;chirure, gu&eacute;rir le mal; et
+elle l'aida, ce fut elle qui tint les lambeaux, pendant que,
+par-derri&egrave;re, il collait un morceau de toile. Quand elle se rhabilla,
+l'autre &eacute;tait l&agrave; de nouveau, immortelle, ne gardant &agrave; la place du c&oelig;ur
+qu'une mince cicatrice, qui acheva de passionner le peintre. Dans ce
+d&eacute;s&eacute;quilibrement qui s'aggravait, Claude en arrivait &agrave; une sorte de
+superstition, &agrave; une croyance d&eacute;vote aux proc&eacute;d&eacute;s. Il proscrivait
+l'huile, en parlait comme d'une ennemie personnelle. Au contraire,
+l'essence faisait mat et solide; et il avait des secrets &agrave; lui qu'il
+cachait, des solutions d'ambre, du copal liquide, d'autres r&eacute;sines
+encore, qui s&eacute;chaient vite et emp&ecirc;chaient la peinture de craquer.
+Seulement, il devait ensuite se battre contre des embus terribles, car
+ses toiles absorbantes buvaient du coup le peu d'huile des couleurs.
+Toujours la question des pinceaux l'avait pr&eacute;occup&eacute;: il les voulait d'un
+emmanchement sp&eacute;cial, d&eacute;daignant la marte, exigeant du crin s&eacute;ch&eacute; au
+four. Puis, la grosse affaire &eacute;tait le couteau &agrave; palette, car il
+l'employait pour les fonds, comme Courbet; il en poss&eacute;dait une
+collection, de longs et flexibles, de larges et trapus, un surtout,
+triangulaire, pareil &agrave; celui des vitriers, qu'il avait fait fabriquer
+expr&egrave;s, le vrai couteau de Delacroix. Du reste, il n'usait jamais du
+grattoir, ni du rasoir, qu'il trouvait d&eacute;shonorants. Mais il se
+permettait toutes sortes de pratiques myst&eacute;rieuses dans l'application du
+ton, il se forgeait des recettes, en changeait chaque mois, croyait
+avoir brusquement d&eacute;couvert la bonne peinture, parce que, r&eacute;pudiant le
+flot d'huile, la coul&eacute;e ancienne, il proc&eacute;dait par des touches
+successives, b&eacute;joit&eacute;es, jusqu'&agrave; ce qu'il f&ucirc;t arriv&eacute; &agrave; la valeur exacte.</p>
+
+<p>Une de ses manies avait longtemps &eacute;t&eacute; de peindre de droite &agrave; gauche:
+sans le dire, il &eacute;tait convaincu que cela lui portait bonheur. Et le cas
+terrible, l'aventure o&ugrave; il s'&eacute;tait d&eacute;traqu&eacute; encore, venait d'&ecirc;tre sa
+th&eacute;orie envahissante des couleurs compl&eacute;mentaires. Gagni&egrave;re, le premier,
+lui en avait parl&eacute;, tr&egrave;s enclin &eacute;galement aux sp&eacute;culations techniques.
+Apr&egrave;s quoi, lui-m&ecirc;me, par la continuelle outrance de sa passion, s'&eacute;tait
+mis &agrave; exag&eacute;rer ce principe scientifique qui fait d&eacute;couler des trois
+couleurs primaires, le jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs
+secondaires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une s&eacute;rie de
+couleurs compl&eacute;mentaires et similaires, dont les compos&eacute;s s'obtiennent
+math&eacute;matiquement les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la
+peinture, une m&eacute;thode &eacute;tait cr&eacute;&eacute;e pour l'observation logique, il n'y
+avait qu'&agrave; prendre la dominante d'un tableau, &agrave; en &eacute;tablir la
+compl&eacute;mentaire ou la similaire, pour arriver d'une fa&ccedil;on exp&eacute;rimentale
+aux variations qui se produisent, un rouge se transformant en un jaune
+pr&egrave;s d'un bleu, par exemple, tout un paysage changeant de ton, et par
+les reflets, et par la d&eacute;composition m&ecirc;me de la lumi&egrave;re, selon les
+nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion vraie, que les objets
+n'ont pas de couleur fixe, qu'ils se colorent suivant les circonstances
+ambiantes; et le grand mal &eacute;tait que, lorsqu'il revenait maintenant &agrave;
+l'observation directe, la t&ecirc;te bourdonnante de cette science, son &oelig;il
+pr&eacute;venu for&ccedil;ait les nuances d&eacute;licates, affirmait en notes trop vives
+l'exactitude de la th&eacute;orie; de sorte que son originalit&eacute; de notation, si
+claire, si vibrante de soleil, tournait &agrave; la gageure, &agrave; un renversement
+de toutes les habitudes de l'&oelig;il, des chairs viol&acirc;tres sous des cieux
+tricolores. La folie semblait au bout.</p>
+
+<p>La mis&egrave;re acheva Claude. Elle avait grandi peu &agrave; peu, &agrave; mesure que le
+m&eacute;nage puisait sans compter; et, lorsque plus un sou ne resta des vingt
+mille francs, elle s'abattit, affreuse, irr&eacute;parable. Christine, qui
+voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas m&ecirc;me coudre: elle
+se d&eacute;sol&acirc;t, les mains inertes, s'irritait contre son &eacute;ducation imb&eacute;cile
+de demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour
+domestique, si leur vie continuait &agrave; se g&acirc;ter. Lui, tomb&eacute; dans la
+moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition
+ind&eacute;pendante, o&ugrave; il avait montr&eacute; quelques toiles, avec des camarades,
+venait de l'achever pr&egrave;s des amateurs, tant le public s'&eacute;tait &eacute;gay&eacute; de
+ces tableaux bariol&eacute;s de tous les tons de l'arc-en-ciel. Les marchands
+&eacute;taient en fuite, M. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque,
+restait l&agrave;, extasi&eacute;, devant les morceaux excessifs, ceux qui &eacute;clataient
+en fus&eacute;es impr&eacute;vues, se d&eacute;sesp&eacute;rant de ne pas les couvrir d'or; et le
+peintre avait beau dire qu'il les lui donnait, qu'il le suppliait de les
+accepter, le petit bourgeois y mettait une d&eacute;licatesse extraordinaire,
+rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis
+emportait alors avec religion la toile d&eacute;lirante, qu'il pendait &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de ses tableaux de ma&icirc;tre. Cette aubaine &eacute;tait trop rare, Claude avait
+d&ucirc; se r&eacute;signer &agrave; des travaux de commerce, si r&eacute;pugn&eacute;, si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de
+culbuter &agrave; ce bagne o&ugrave; il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mourir de faim, sans les deux pauvres &ecirc;tres qui agonisaient avec
+lui. Il connut les chemins de croix b&acirc;cl&eacute;s au rabais, les saints et les
+saintes &agrave; la grosse, les stores dessin&eacute;s d'apr&egrave;s des poncifs, toutes les
+besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie b&ecirc;te et sans
+na&iuml;vet&eacute;. M&ecirc;me il eut la honte de se faire refuser des portraits &agrave;
+vingt-cinq francs, parce qu'il ratait la ressemblance: et il en arriva
+au dernier degr&eacute; de la mis&egrave;re, il travailla &laquo;au num&eacute;ro&raquo;: des petits
+marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui exp&eacute;dient chez les
+sauvages, lui achet&egrave;rent tant par toile, deux francs, trois francs,
+selon la dimension r&eacute;glementaire. C'&eacute;tait pour lui comme une d&eacute;ch&eacute;ance
+physique, il en d&eacute;p&eacute;rissait, il en sortait malade, incapable d'une
+s&eacute;ance s&eacute;rieuse, regardant son grand tableau en d&eacute;tresse, avec des yeux
+de damn&eacute;, sans y toucher d'une semaine parfois, comme s'il s'&eacute;tait senti
+les mains encrass&eacute;es et d&eacute;chues. &Agrave; peine avait-on du pain, la vaste
+baraque devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'&eacute;tait
+montr&eacute;e glorieuse, en s'y installant. Aujourd'hui, elle, si active
+m&eacute;nag&egrave;re autrefois, s'y tra&icirc;nait, n'avait plus de c&oelig;ur &agrave; la balayer; et
+tout coulait &agrave; l'abandon dans le d&eacute;sastre; et le petit Jacques d&eacute;bilit&eacute;
+de mauvaise nourriture, et leurs repas f&ucirc;ts debout d'une cro&ucirc;te, et leur
+vie enti&egrave;re, mal conduite, mal soign&eacute;e, gliss&eacute;e &agrave; la salet&eacute; des pauvres
+qui perdent jusqu'&agrave; l'orgueil d'eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une ann&eacute;e encore, Claude, dans un de ces jours de d&eacute;faite o&ugrave; il
+fuyait son tableau manqu&eacute;, fit une rencontre. Cette fois, il s'&eacute;tait
+jur&eacute; de ne rentrer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il
+avait entendu galoper derri&egrave;re ses talons le spectre blafard de la
+grande figure nue, ravag&eacute;e de continuelles retouches, toujours laiss&eacute;e
+informe, le poursuivant de son d&eacute;sir douloureux de na&icirc;tre. Un brouillard
+fondait en une petite pluie jaune, salissant les rues boueuses. Et; vers
+cinq heures, il traversait la rue Royale de son pas de somnambule, au
+risque d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute;, les v&ecirc;tements en loques, crott&eacute; jusqu'&agrave; l'&eacute;chine,
+quand un coup&eacute; s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&laquo;Claude, h&eacute;! Claude!... Vous ne reconnaissez donc pas vos amies?&raquo;
+C'&eacute;tait Irma B&eacute;cot, d&eacute;licieusement v&ecirc;tue d'une toilette de soie grise,
+recouverte de Chantilly. Elle avait abaiss&eacute; d'une main vive, elle
+souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la porti&egrave;re.&mdash;&laquo;O&ugrave;
+allez-vous?&raquo;.</p>
+
+<p>Lui, b&eacute;ant; r&eacute;pondit qu'il n'allait nulle part. Elle s'&eacute;gaya plus haut,
+en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de l&egrave;vres
+pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudit&eacute;, aper&ccedil;ue
+chez une fruiti&egrave;re borgne.</p>
+
+<p>&laquo;Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est vus!... Montez donc,
+vous allez &ecirc;tre renvers&eacute;!&raquo; En effet, les cochers s'impatientaient,
+poussaient leurs chevaux, au milieu d'un vacarme; et il monta, &eacute;tourdi;
+et elle l'emporta, ruisselant, avec son h&eacute;rissement farouche de pauvre,
+dans le petit coup&eacute; de satin bleu, assis &agrave; moiti&eacute; sur les dentelles de
+sa jupe; tandis que le fiacres rigolaient de l'enl&egrave;vement, en prenant la
+queue, pour r&eacute;tablir la circulation.</p>
+
+<p>Irma B&eacute;cot avait enfin r&eacute;alis&eacute; son r&ecirc;ve d'un h&ocirc;tel &agrave; elle, sur l'avenue
+de Villiers. Mais elle y avait mis des ann&eacute;es, le terrain d'abord achet&eacute;
+par un amant, puis les cinq cent mille francs de la b&acirc;tisse, les trois
+cent mille francs de meubles fournis par d'autres, au petit bonheur des
+coups de passion. C'&eacute;tait une demeure princi&egrave;re, d'un luxe magnifique,
+surtout d'un extr&ecirc;me raffinement dans le bien-&ecirc;tre voluptueux, une
+grande alc&ocirc;ve de femme sensuelle, un grand lit d'amour qui commen&ccedil;ait
+aux tapis du vestibule, pour monter et s'&eacute;tendre jusqu'aux murs
+capitonn&eacute;s des chambres. Aujourd'hui, apr&egrave;s avoir beaucoup co&ucirc;t&eacute;,
+l'auberge rapportait davantage, car on y payait le renom de ses matelas
+de pourpre, les nuits y &eacute;taient ch&egrave;res.</p>
+
+<p>En rentrant avec Claude, Irma d&eacute;fendit sa porte. Elle aurait mis le feu
+&agrave; toute cette fortune pour un caprice satisfait. Comme ils passaient
+ensemble dans la salle &agrave; manger, monsieur, l'amant qui payait alors,
+tenta d'y p&eacute;n&eacute;trer quand m&ecirc;me; mais elle le fit renvoyer, tr&egrave;s haut,
+sans craindre d'&ecirc;tre entendue. Puis, &agrave; table, elle eut des rires
+d'enfant, mangea de tout, elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait
+le peintre d'un regard ravi, l'air amus&eacute; de sa forte barbe mal tenue, de
+son veston de travail aux boutons arrach&eacute;s. Lui, dans un r&ecirc;ve, se
+laissait faire, mangeait aussi avec l'app&eacute;tit glouton des grandes
+crises. Le d&icirc;ner fut silencieux, le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel servait avec une
+dignit&eacute; hautaine.</p>
+
+<p>&laquo;Louis, vous porterez le caf&eacute; et les liqueurs dans ma chambre!&raquo;.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait gu&egrave;re plus de huit heures, et Irma voulut s'y enfermer tout
+de suite avec Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta: bonsoir, madame
+est couch&eacute;e!...</p>
+
+<p>&laquo;Mets-toi &agrave; ton aise, je te garde... Hein? il y a assez longtemps qu'on
+en cause! &Agrave; la fin, c'est trop b&ecirc;te!&raquo; Alors, lui, tranquillement, enleva
+son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve, garnis
+d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drap&eacute; de broderies anciennes,
+pareil &agrave; un tr&ocirc;ne. Il avait l'habitude d'&ecirc;tre en manches de chemise, il
+se crut chez lui. Autant dormir l&agrave; que sous un pont, puisqu'il avait
+jur&eacute; de ne rentrer jamais plus. Son aventure ne l'&eacute;tonnait m&ecirc;me pas,
+dans le d&eacute;traquement de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet
+abandon brutal, le trouvait dr&ocirc;le &agrave; mourir, se r&eacute;cr&eacute;ait comme une fille
+&eacute;chapp&eacute;e, &agrave; moiti&eacute; d&eacute;v&ecirc;tue elle-m&ecirc;me, le pin&ccedil;ant, le mordant, jouant &agrave;
+des jeux de mains, en vrai petit voyou du pav&eacute;. &laquo;Tu sais, ma t&ecirc;te pour
+les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah!
+tu me changes, vrai! tu es diff&eacute;rent!&raquo; Et elle l'empoignait, lui disait
+combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il &eacute;tait mal peign&eacute;. De
+grands rires &eacute;tranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si
+laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.</p>
+
+<p>Vers trois heures du matin, au milieu des draps froiss&eacute;s, arrach&eacute;s, Irma
+s'allongea, nue, la chair gonfl&eacute;e de sa d&eacute;bauche, b&eacute;gayante de
+lassitude.</p>
+
+<p>&laquo;Et ton collage, &agrave; propos, tu l'as donc &eacute;pous&eacute;e?&raquo; Claude, qui
+s'endormait, rouvrit des yeux h&eacute;b&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu couches toujours avec?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.&raquo; Elle se remit &agrave; rire, elle ajouta simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon pauvre gros, mon pauvre gros, ce que vous devez vous emb&ecirc;ter!&raquo;
+Le lendemain, quand Irma laissa partir Claude, toute rose, comme apr&egrave;s
+une nuit de grand repos, correcte dans son peignoir, coiff&eacute;e d&eacute;j&agrave; et
+calm&eacute;e, elle garda un instant ses mains entre les siennes; et, tr&egrave;s
+affectueuse, elle le contemplait d'un air &agrave; la fois attendri et
+blagueur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon pauvre gros, &ccedil;a ne t'a pas fait plaisir. Non! ne jure pas, nous le
+sentons, nous autres femmes... Mais, &agrave; moi, &ccedil;a m'en a fait beaucoup,
+oh! beaucoup... Merci, merci bien!&raquo; Et c'&eacute;tait fini, il aurait fallu
+qu'il la pay&acirc;t tr&egrave;s cher, pour qu'elle recommen&ccedil;&acirc;t.</p>
+
+<p>Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans la secousse de cette
+bonne fortune. Il en &eacute;prouvait un singulier m&eacute;lange de vanit&eacute; et de
+remords, qui pendant deux jours le rendit indiff&eacute;rent &agrave; la peinture,
+r&ecirc;vassant qu'il avait peut-&ecirc;tre bien manqu&eacute; sa vie. D'ailleurs, il &eacute;tait
+si &eacute;trange &agrave; son retour, si d&eacute;bordant de sa nuit, que, Christine l'ayant
+questionn&eacute;, il balbutia d'abord, puis avoua tout. Il y eut une sc&egrave;ne,
+elle pleura longtemps, pardonna encore, pleine d'une indulgence infinie
+pour ses fautes, s'inqui&eacute;tant maintenant, comme si elle e&ucirc;t craint
+qu'une pareille nuit ne l'e&ucirc;t trop fatigu&eacute;. Et, du fond de son chagrin,
+montait une joie inconsciente, l'orgueil qu'on ait pu l'aimer,
+l'&eacute;gaiement passionn&eacute; de le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi
+qu'il lui reviendrait, puisqu'il &eacute;tait all&eacute; chez une autre. Elle
+frissonnait dans l'odeur de d&eacute;sir qu'il rapportait, elle n'avait
+toujours au c&oelig;ur qu'une jalousie, cette peinture ex&eacute;cr&eacute;e, &agrave; ce point
+qu'elle l'aurait plut&ocirc;t jet&eacute; &agrave; une femme.</p>
+
+<p>Mais, vers le milieu de l'hiver, Claude eut une nouvelle pouss&eacute;e de
+courage. Un jour, rangeant de vieux ch&acirc;ssis, il retrouva, tomb&eacute;
+derri&egrave;re, un ancien bout de toile. C'&eacute;tait la figure nue, la femme
+couch&eacute;e de <i>Plein air</i>, qu'il avait seule gard&eacute;e, en la coupant dans le
+tableau, lorsque celui-ci lui &eacute;tait revenu du Salon des Refus&eacute;s. Et,
+comme il la d&eacute;roulait, il l&acirc;cha un cri d'admiration.</p>
+
+<p>&laquo;Nom de Dieu! que c'est beau!&raquo; Tout de suite, il la fixa au mur par
+quatre clous; et, d&egrave;s lors, il passa des heures &agrave; la contempler. Ses
+mains tremblaient, un flot de sang lui montait au visage. &Eacute;tait-ce
+possible qu'il e&ucirc;t peint un tel morceau de ma&icirc;tre? Il avait donc du
+g&eacute;nie, en ce temps-l&agrave;? On lui avait donc chang&eacute; le cr&acirc;ne, et les yeux,
+et les doigts? Une telle fi&egrave;vre l'exaltait, un tel besoin de s'&eacute;pancher,
+qu'il finissait par appeler sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;Viens donc voir!... Hein? est-elle plant&eacute;e? en a-t-elle, des muscles
+emmanch&eacute;s finement?... Cette cuisse-l&agrave;, tiens! baign&eacute;e de soleil. Et
+l'&eacute;paule, ici, jusqu'au renflement du sein... Ah! mon Dieu! c'est de la
+vie, je la sens vivre, moi, comme si je la touchais, la peau souple et
+ti&egrave;de, avec son odeur.&raquo;</p>
+
+<p>Christine, debout pr&egrave;s de lui, regardait, r&eacute;pondait par des paroles
+br&egrave;ves. Cette r&eacute;surrection d'elle-m&ecirc;me, apr&egrave;s des ann&eacute;es, telle qu'elle
+&eacute;tait, &agrave; dix-huit ans, l'avait d'abord flatt&eacute;e et surprise. Mais, depuis
+qu'elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait un malaise
+grandissant, une vague irritation sans cause avou&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! tu ne la trouves pas d'une beaut&eacute; &agrave; s'agenouiller devant elle?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si... Seulement, elle a noirci.&raquo; Claude protestait avec violence.
+Noirci, allons donc!</p>
+
+<p>Jamais elle ne noircirait, elle avait l'immortelle jeunesse.</p>
+
+<p>Un v&eacute;ritable amour s'&eacute;tait empar&eacute; de lui, il parlait d'elle ainsi que
+d'une personne, avait de brusques besoins de la voir, qui lui faisaient
+tout quitter, comme pour courir &agrave; un rendez-vous.</p>
+
+<p>Puis, un matin, il fut pris d'une fringale de travail.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, nom d'un chien! puisque j'ai fait &ccedil;a, je puis bien le refaire...
+Ah! cette fois, si je ne suis pas une brute, nous allons voir!&raquo; Et
+Christine, imm&eacute;diatement, dut lui donner une s&eacute;ance de pose, car il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; sur son &eacute;chelle, br&ucirc;lant de se remettre &agrave; son grand tableau.
+Pendant un mois, il la tint huit heures par jour, nue, les pieds malades
+d'immobilit&eacute;, sans piti&eacute; pour l'&eacute;puisement o&ugrave; il la sentait, de m&ecirc;me
+qu'il se montrait d'une duret&eacute; f&eacute;roce pour sa propre fatigue. Il
+s'ent&ecirc;tait &agrave; un chef-d'&oelig;uvre, il exigeait que sa figure debout val&ucirc;t
+cette figure couch&eacute;e, qu'il voyait sur le mur rayonner de vie.
+Continuellement, il la consultait, il la comparait, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et fouett&eacute;
+par la peur de ne l'&eacute;galer jamais plus. Il lui jetait un coup d'&oelig;il, un
+autre &agrave; Christine, un autre &agrave; sa toile, s'emportait en jurons, quand il
+ne se contentait pas. Enfin, il tomba sur sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, ma ch&egrave;re, tu n'es plus comme l&agrave;-bas, quai de Bourbon. Ah! mais,
+plus du tout!... C'est tr&egrave;s dr&ocirc;le, tu as eu la poitrine m&ucirc;re de bonne
+heure. Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue avec une gorge
+de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse gr&ecirc;le de
+l'enfance... Et si souple et si frais, une &eacute;closion de bouton, un
+chantre de printemps... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton corps a
+&eacute;t&eacute; bigrement bien!&raquo; Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il
+parlait simplement en observateur, feutrant les yeux &agrave; demi, causant de
+son corps comme d'une pi&egrave;ce d'&eacute;tude qui s'ab&icirc;mait.</p>
+
+<p>&laquo;Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n'est plus
+&ccedil;a!... Les jambes, oh! les jambes, tr&egrave;s bien encore; c'est ce qui s'en
+va en dernier, chez la femme. Seulement, le ventre et les seins, dame!
+&ccedil;a se g&acirc;te. Ainsi, regarde-toi dans la glace: il y a l&agrave;, pr&egrave;s des
+aisselles, des poches qui se gonflent, et &ccedil;a n'a rien de beau. Va, tu
+peux chercher sur son corps, &agrave; elle, ces poches n'y sont pas.&raquo; D'un
+regard tendre, il d&eacute;signait la figure couch&eacute;e; et il conclut:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est point ta faute, mais c'est &eacute;videmment &ccedil;a qui me fiche
+dedans... Ah! pas de chance!&raquo; Elle &eacute;coutait, elle chancelait, dans son
+chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait d&eacute;j&agrave; tant souffert,
+tournaient maintenant &agrave; un supplice intol&eacute;rable. Quelle &eacute;tait donc cette
+nouvelle invention, de l'accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa
+jalousie, en lui donnant le regret empoisonn&eacute; de sa beaut&eacute; disparue?
+Voil&agrave; qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle ne pouvait plus
+regarder son ancienne image, sans &ecirc;tre mordue au c&oelig;ur d'une envie
+mauvaise! Ah! que cette image, cette &eacute;tude faite d'apr&egrave;s elle, avait
+pes&eacute; sur son existence! Tout son malheur &eacute;tait l&agrave;: sa gorge montr&eacute;e
+d'abord dans son sommeil; puis, son corps vierge d&eacute;v&ecirc;tu librement, en
+une minute de tendresse charitable; puis, ce don d'elle-m&ecirc;me, apr&egrave;s les
+rires de la foule, huant sa nudit&eacute;; puis, sa vie enti&egrave;re, son
+abaissement &agrave; ce m&eacute;tier de mod&egrave;le, o&ugrave; elle avait perdu jusqu'&agrave; l'amour
+de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus
+vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait d&eacute;sormais
+qu'une &oelig;uvre, c'&eacute;tait la femme couch&eacute;e de l'ancienne toile qui se
+relevait &agrave; pr&eacute;sent, dans la femme debout du nouveau tableau.</p>
+
+<p>Alors, &agrave; chaque s&eacute;ance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur
+elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se
+d&eacute;former les lignes pures. Jamais elle ne s'&eacute;tait &eacute;tudi&eacute;e ainsi, elle
+avait la honte et le d&eacute;go&ucirc;t de son corps, ce d&eacute;sespoir infini des femmes
+ardentes, lorsque l'amour les quitte avec leur beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les
+nuits chez d'autres, et qu'il se r&eacute;fugiait dans la passion hors nature
+de son &oelig;uvre? Elle en perdait l'intelligence nette des choses, elle en
+tombait &agrave; une &eacute;ch&eacute;ance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant
+plus la coquetterie de sa gr&acirc;ce, d&eacute;courag&eacute;e par cette id&eacute;e qu'il
+devenait inutile de lutter, puisqu'elle &eacute;tait vieille.</p>
+
+<p>Un jour, Claude, enrag&eacute; par une mauvaise s&eacute;ance, eut un cri terrible
+dont elle ne devait plus gu&eacute;rir. Il avait failli crever de nouveau sa
+toile, hors de lui, secou&eacute; d'une de ces col&egrave;res, o&ugrave; il semblait
+irresponsable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu: &laquo;Non,
+d&eacute;cid&eacute;ment, je ne puis rien faire avec &ccedil;a... Ah! vois-tu, quand on veut
+poser, il ne faut pas avoir d'enfant!&raquo; R&eacute;volt&eacute;e sous l'outrage,
+pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'&eacute;garaient, elle ne
+trouvait pas ses v&ecirc;tements pour se couvrir assez vite. Tout de suite,
+lui, plein de remords, &eacute;tait descendu la consoler.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, j'ai eu tort, je suis un mis&eacute;rable... De gr&acirc;ce, pose, pose
+encore un peu, pour me prouver que tu ne m'en veux point.&raquo; Il la
+rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait sa chemise, qu'elle
+avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute;e &agrave; moiti&eacute;. Et elle pardonna une fois de plus, elle
+reprit la pose, si fr&eacute;missante, que les ondes douloureuses passaient le
+long de ses membres; tandis que, dans son immobilit&eacute; de statue, de
+grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge,
+o&ugrave; elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait
+de ne pas na&icirc;tre! C'&eacute;tait lui peut-&ecirc;tre la cause de tout. Elle ne pleura
+plus, elle excusait d&eacute;j&agrave; le p&egrave;re, elle se sentait une col&egrave;re sourde
+contre le pauvre &ecirc;tre, pour qui sa maternit&eacute; ne s'&eacute;tait jamais &eacute;veill&eacute;e,
+et qu'elle ha&iuml;ssait maintenant, &agrave; cette id&eacute;e qu'il a pu, en elle,
+d&eacute;truire l'amante.</p>
+
+<p>Pourtant, Claude s'obstinait cette fois, et il acheva le tableau, il
+jura qu'il l'enverrait quand m&ecirc;me au Salon. Il ne quittait plus son
+&eacute;chelle, il nettoyait les fonds jusqu'&agrave; la nuit noire. Enfin, &eacute;puis&eacute;, il
+d&eacute;clara qu'il n'y toucherait pas davantage; et, ce jour-l&agrave;, comme Sandoz
+montait le soir, vers quatre heures, il ne le trouva point. Christine
+r&eacute;pondit qu'il venait de sortir, pour prendre l'air un moment sur la
+butte.</p>
+
+<p>La lente rupture s'&eacute;tait aggrav&eacute;e entre Claude et les amis de
+l'ancienne bande. Chacun de ces derniers avait &eacute;court&eacute; et espac&eacute; ses
+visites, mal &agrave; l'aise devant cette peinture troublante, de plus en plus
+bouscul&eacute; par le d&eacute;traquage de cette admiration de jeunesse; et,
+maintenant, tous &eacute;taient en fuite, pas un n'y retournait. Gagni&egrave;re, lui,
+avait m&ecirc;me quitt&eacute; Paris, pour aller habiter l'une de ses maisons de
+Melun, o&ugrave; il vivait chichement de la location de l'autre, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+mari&eacute;, &agrave; la stup&eacute;faction des camarades, avec sa ma&icirc;tresse de piano, une
+vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant &agrave; Mahoudeau,
+il all&eacute;guait son travail, car il commen&ccedil;ait &agrave; gagner quelque argent,
+gr&acirc;ce &agrave; un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses
+mod&egrave;les. C'&eacute;tait une autre histoire pour Jory, que personne ne voyait,
+depuis que Mathilde le tenait clo&icirc;tr&eacute;, despotiquement: elle le
+nourrissait &agrave; crever de petits plats, l'ab&ecirc;tissait de pratiques
+amoureuses, le gorgeait de tout ce qu'il aimait, &agrave; un tel point, que
+lui, l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait ses plaisirs
+au coin des bornes pour ne pas les payer, en &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; une
+domesticit&eacute; de chien fid&egrave;le, donnant les clefs de son argent, ayant en
+poche de quoi acheter un cigare, les jours seulement o&ugrave; elle voulait
+bien lui laisser vingt sous; on racontait m&ecirc;me qu'en fille autrefois
+d&eacute;vote, afin de consolider sa conqu&ecirc;te, elle le jetait dans la religion
+et lui parlait de la mort, dont il avait une peur atroce.</p>
+
+<p>Seul, Fagerolles affectait une vive cordialit&eacute; &agrave; l'&eacute;gard de son vieil
+ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant toujours d'aller le voir, ce
+qu'il ne faisait jamais du reste: il avait tant d'occupations, depuis
+son grand succ&egrave;s, tambourin&eacute;, affich&eacute;, c&eacute;l&eacute;br&eacute;, en marche pour toutes
+les fortunes et tous les honneurs! Et Claude ne regrettait gu&egrave;re que
+Dubuche, par une l&acirc;chet&eacute; tendre des vieux souvenirs d'enfance, malgr&eacute;
+les froissements que la diff&eacute;rence de leurs natures avait amen&eacute;s plus
+tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'&eacute;tait pas heureux non plus de son
+c&ocirc;t&eacute;, combl&eacute; de millions sans doute, et cependant mis&eacute;rable, en
+continuelle dispute avec son beau-p&egrave;re qui se plaignait d'avoir &eacute;t&eacute;
+tromp&eacute; sur ses capacit&eacute;s d'architecte, oblig&eacute; de vivre dans les potions
+de sa femme malade et de ses deux enfants, des foetus venus avant terme,
+que l'on &eacute;levait sous de la ouate. De toutes ces amiti&eacute;s mortes, il n'y
+avait donc que Sandoz qui par&ucirc;t conna&icirc;tre encore le chemin de la rue
+Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques, son filleul, pour cette
+triste femme aussi, cette Christine dont le visage de passion, au milieu
+de cette mis&egrave;re, le remuait profond&eacute;ment, comme une de ces visions de
+grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres.</p>
+
+<p>Et, surtout, sa fraternit&eacute; d'artiste augmentait, depuis qu'il voyait
+Claude perdre pied, sombrer au fond de la folie h&eacute;ro&iuml;que de l'art.
+D'abord, il en &eacute;tait rest&eacute; plein d'&eacute;tonnement, car il avait cru &agrave; son
+ami plus qu'&agrave; lui-m&ecirc;me, il se mettait le second depuis le coll&egrave;ge, en le
+pla&ccedil;ant tr&egrave;s haut, au rang des ma&icirc;tres qui r&eacute;volutionnent une &eacute;poque.
+Ensuite, un attendrissement douloureux lui &eacute;tait venu de cette faillite
+du g&eacute;nie, une am&egrave;re et saignante piti&eacute;, devant ce tourment effroyable de
+l'impuissance.</p>
+
+<p>Est-ce qu'on savait jamais, en art, o&ugrave; &eacute;tait le fou? Tous les rat&eacute;s le
+touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait &agrave;
+l'aberration, &agrave; l'effort grotesque et lamentable, plus il fr&eacute;missait de
+charit&eacute;, avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de
+leurs r&ecirc;ves ces foudroy&eacute;s de l'&oelig;uvre. Le jour o&ugrave; Sandoz &eacute;tait mont&eacute;
+sans trouver le peintre, il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les
+yeux de Christine rougis de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous pensez qu'il doive rentrer bient&ocirc;t, je vais l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne peut tarder.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je reste, &agrave; moins que je ne vous d&eacute;range.&raquo; Jamais elle ne
+l'avait &eacute;mu &agrave; ce point, avec son affaissement de femme d&eacute;laiss&eacute;e, ses
+gestes las, sa parole lente, son insouciance de tout ce qui n'&eacute;tait pas
+la passion dont elle br&ucirc;lait. Depuis une semaine peut-&ecirc;tre, elle ne
+rangeait plus une chaise, n'essuyait plus un meuble, laissant
+s'accomplir la d&eacute;b&acirc;cle du m&eacute;nage, ayant &agrave; peine la force de se mouvoir
+elle-m&ecirc;me. Et c'&eacute;tait &agrave; serrer le c&oelig;ur, sous la lumi&egrave;re crue de la
+grande baie, cette mis&egrave;re culbutant dans la salet&eacute;, cette sorte de
+hangar mal cr&eacute;pi, nu et encombr&eacute; de d&eacute;sordre, o&ugrave; l'on grelottait de
+tristesse, malgr&eacute; le clair apr&egrave;s-midi de f&eacute;vrier.</p>
+
+<p>Christine, pesamment, &eacute;tait all&eacute;e se rasseoir pr&egrave;s d'un lit de fer, que
+Sandoz n'avait pas remarqu&eacute; en entrant.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! demanda-t-il, est-ce que Jacques est malade?&raquo; Elle recouvrait
+l'enfant, dont les mains, sans cesse, repoussaient le drap.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, il ne se l&egrave;ve plus depuis trois jours. Nous avons apport&eacute; l&agrave; son
+lit, pour qu'il soit avec nous... Oh! il n'a jamais &eacute;t&eacute; solide. Mais il
+va de moins en moins bien, c'est d&eacute;sesp&eacute;rant.&raquo; Les regards fixes, elle
+parlait d'une voix monotone, et il s'effraya, quand il se fut approch&eacute;.
+Bl&ecirc;me, la t&ecirc;te de l'enfant semblait avoir grossi encore, si lourde de
+cr&acirc;ne maintenant, qu'il ne pouvait plus, la porter. Elle reposait
+inerte, on l'aurait crue d&eacute;j&agrave; morte, sans le souffle fort qui sortait
+des l&egrave;vres d&eacute;color&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Mon petit Jacques, c'est moi, c'est ton parrain... Est-ce que tu ne
+veux pas me dire bonjour?&raquo; P&eacute;niblement, la t&ecirc;te fit un vain effort pour
+se soulever, les paupi&egrave;res s'entrouvrirent, montrant le blanc des yeux,
+puis se referm&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Mais avez-vous vu un m&eacute;decin?&raquo; Elle eut un haussement d'&eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les m&eacute;decins! est-ce qu'ils savent?... Il en est venu un, il a dit
+qu'il n'y avait rien &agrave; faire... Esp&eacute;rons que ce sera une alerte encore.
+Le voil&agrave; qui a douze ans.</p>
+
+<p>C'est la croissance.&raquo; Sandoz, glac&eacute;, se tut, pour ne pas augmenter son
+inqui&eacute;tude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravit&eacute; du mal. Il se
+promena en silence, il s'arr&ecirc;ta devant le tableau.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! &ccedil;a marche, il est en bonne route, cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, fini!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et, quand elle eut ajout&eacute; que la toile devait partir la semaine
+suivante pour le Salon, il resta g&ecirc;n&eacute;, il s'assit sur le divan, en homme
+qui d&eacute;sirait la juger sans h&acirc;te.</p>
+
+<p>Les fonds, les quais, la Seine, d'o&ugrave; montait la pointe triomphale de la
+Cit&eacute;, demeuraient &agrave; l'&eacute;tat d'&eacute;bauche, mais d'&eacute;bauche magistrale, comme
+si le peintre avait eu peur de g&acirc;ter le Paris de son r&ecirc;ve, en le
+finissant davantage.</p>
+
+<p>&Agrave; gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les d&eacute;bardeurs qui
+d&eacute;chargeaient les sacs de pl&acirc;tre, des morceaux tr&egrave;s travaill&eacute;s ceux-l&agrave;,
+d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au
+milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'&eacute;taient pas
+&agrave; leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fi&egrave;vre,
+avait un &eacute;clat, un grandissement d'hallucination d'une fausset&eacute; &eacute;trange
+et d&eacute;concertante, au milieu des r&eacute;alit&eacute;s voisines.</p>
+
+<p>Sandoz, silencieux, se d&eacute;sesp&eacute;rait en face de cet avortement superbe.
+Mais il rencontra les yeux de Christine fix&eacute;s sur lui, et il eut la
+force de murmurer:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;tonnante, oh! la femme, &eacute;tonnante!&raquo; D'ailleurs, Claude rentra au m&ecirc;me
+moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il
+lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine,
+baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejet&eacute; la couverture.</p>
+
+<p>&laquo;Comment va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de
+ne pas t'inqui&eacute;ter.&raquo; Et Claude alla s'asseoir sur le divan, pr&egrave;s de
+Sandoz.</p>
+
+<p>Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couch&eacute;s &agrave; demi, les regards
+en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit, ne
+regardait rien, ne semblait penser &agrave; rien, dans la d&eacute;solation continue
+de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, la nuit venait, la vive lumi&egrave;re de la baie vitr&eacute;e p&acirc;lissait
+d&eacute;j&agrave;, se d&eacute;colorait en une tomb&eacute;e de cr&eacute;puscule, uniforme et lente.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, c'est d&eacute;cid&eacute;, ta femme m'a dit que tu l'envoyais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine...</p>
+
+<p>Oh! il y a des morceaux, l&agrave;-dedans! Cette fuite du quai, &agrave; gauche; et
+l'homme qui soul&egrave;ve un sac, en bas...</p>
+
+<p>Seulement...&raquo; Il h&eacute;sitait, il osa enfin.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, c'est dr&ocirc;le que tu te sois ent&ecirc;t&eacute; &agrave; laisser ces baigneuses
+nues... &Ccedil;a ne s'explique gu&egrave;re, je t'assure, et tu m'avais promis de
+les habiller, te souviens-tu?...</p>
+
+<p>Tu y tiens donc bien, &agrave; ces femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo; Claude r&eacute;pondait s&egrave;chement, avec l'obstination de l'id&eacute;e fixe,
+qui d&eacute;daigne m&ecirc;me de donner des raisons. Il avait crois&eacute; les deux bras
+sous sa nuque, il se mit &agrave; parler d'autre chose, sans quitter des yeux
+son tableau, que le cr&eacute;puscule commen&ccedil;ait &agrave; obscurcir d'une ombre fine.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne sais pas d'o&ugrave; je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le
+grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg!
+Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une
+maison pr&egrave;s d'ici, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Butte, rue de l'Abreuvoir...
+Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air
+parfois, j'avais d&eacute;couvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant,
+sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un ma&icirc;tre, un gaillard qui a
+invent&eacute; notre paysage d'&agrave; pr&eacute;sent, et qui vit l&agrave;, inconnu, fini, terr&eacute;
+comme une taupe!... Puis, tu n'as pas id&eacute;e de la rue ni de la cambuse:
+une rue de campagne emplie de volailles, bord&eacute;e de talus gazonn&eacute;s; une
+cambuse pareille &agrave; un jouet d'enfant, avec de petites fen&ecirc;tres, une
+petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en
+pente raide, plant&eacute;e de quatre poiriers, encombr&eacute;e de toute une
+basse-cour faite de planches verdies, de vieux pl&acirc;tres, de grillages en
+fer consolid&eacute;s de ficelles...&raquo; Sa voix se ralentissait, il clignait les
+paupi&egrave;res, comme si la pr&eacute;occupation de son tableau f&ucirc;t invinciblement
+rentr&eacute;e en lui, l'envahissant peu &agrave; peu, au point de le g&ecirc;ner dans ce
+qu'il disait.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui, voil&agrave; que j'aper&ccedil;ois justement Courajod sur sa porte...
+Un vieux de quatre-vingts ans pass&eacute;s, ratatin&eacute;, rapetiss&eacute; &agrave; la taille
+d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontr&eacute; avec ses sabots, son tricot
+de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je
+m'approche, je lui dis: &laquo;Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous
+avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'&oelig;uvre, permettez &agrave; un
+peintre de vous serrer la main, ainsi qu'&agrave; un ma&icirc;tre.&raquo; Ah! du coup, si
+tu l'avais vu prendre peur, b&eacute;gayer, reculer, comme si je voulais le
+battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calm&eacute;, m'a montr&eacute; ses
+poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une m&eacute;nagerie
+extraordinaire, jusqu'&agrave; un corbeau! Il vit au milieu de &ccedil;a, il ne parle
+plus qu'&agrave; des b&ecirc;tes. Quant &agrave; l'horizon, superbe! toute la plaine
+Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivi&egrave;res, des villes,
+des fabriques qui fument, des trains qui soufflent.</p>
+
+<p>Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourn&eacute; &agrave; Paris,
+les yeux l&agrave;-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis
+revenu &agrave; mon affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que
+nous avons pour vous! Vous &ecirc;tes une de nos gloires, vous resterez comme
+notre p&egrave;re &agrave; tous.&raquo; Ses l&egrave;vres s'&eacute;taient remises &agrave; trembler, il me
+regardait de son air d'&eacute;pouvante stupide, il ne m'aurait pas repouss&eacute;
+d'un geste plus suppliant, si j'avais d&eacute;terr&eacute; devant lui quelque cadavre
+de sa jeunesse; et il m&acirc;chonnait des paroles sans suite, entre ses
+gencives, un z&eacute;zaiement de vieillard retomb&eacute; en enfance, impossible &agrave;
+comprendre:</p>
+
+<p>&laquo;Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...&raquo; Bref, il m'a
+flanqu&eacute; dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se
+barricadait avec ses b&ecirc;tes, contre les tentatives d'admiration de la
+rue... Ah! ce grand homme finissant en &eacute;picier retir&eacute;, ce retour
+volontaire au n&eacute;ant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui
+nous mourrons, nous autres!&raquo; De plus en plus &eacute;touff&eacute;e, sa voix
+s'&eacute;teignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait &agrave; se faire,
+une nuit dont le flot peu &agrave; peu amass&eacute; dans les coins montait d'une crue
+lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises,
+toute la confusion des choses tra&icirc;nant sur le carreau. D&eacute;j&agrave;, le bas de
+la toile se noyait; et lui, les yeux d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment fix&eacute;s, semblait
+&eacute;tudier le progr&egrave;s des t&eacute;n&egrave;bres, comme s'il e&ucirc;t enfin jug&eacute; son &oelig;uvre,
+dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on
+n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, pr&egrave;s de qui
+apparaissait encore la silhouette noire de la m&egrave;re, immobile.</p>
+
+<p>Sandoz, alors, parla &agrave; son tour, les bras &eacute;galement nou&eacute;s sous la nuque,
+le dos renvers&eacute; sur un coussin du divan.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir
+inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas
+plus que le paradis du cat&eacute;chisme, dont les enfants eux-m&ecirc;mes se moquent
+d&eacute;sormais! Nous qui ne croyons plus &agrave; Dieu, nous croyons &agrave; notre
+immortalit&eacute;... Ah! mis&egrave;re!&raquo; Et, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; par la m&eacute;lancolie du
+cr&eacute;puscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui r&eacute;veillait
+tout ce qu'il sentait l&agrave; de souffrance humaine.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! moi que tu envies peut-&ecirc;tre, mon vieux, oui! moi qui commence &agrave;
+faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins
+et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi
+qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait
+naturellement de produire beaucoup, d'&ecirc;tre vu, lou&eacute; ou &eacute;reint&eacute;... Ah!
+sois re&ccedil;u au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres
+tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux
+enfin... &Eacute;coute, le travail a pris mon existence.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, il m'a vol&eacute; ma m&egrave;re, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le
+germe apport&eacute; dans le cr&acirc;ne, qui mange la cervelle, qui envahit le
+tronc, les membres, qui ronge le corps entier. D&egrave;s que je saute du lit,
+le matin, le travail m'empoigne, me cloue &agrave; ma table, sans me laisser
+respirer une bouff&eacute;e de grand air; puis, il me suit au d&eacute;jeuner, je
+rem&acirc;che sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne
+quand je sors, rentre d&icirc;ner dans mon assiette, se couche le soir sur mon
+oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arr&ecirc;ter
+l'&oelig;uvre en train, dont la v&eacute;g&eacute;tation continue, jusqu'au fond de mon
+sommeil... Et plus un &ecirc;tre n'existe en dehors, je monte embrasser ma
+m&egrave;re, tellement distrait, que dix minutes apr&egrave;s l'avoir quitt&eacute;e, je me
+demande si je lui ai r&eacute;ellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de
+mari, je ne suis plus avec elle, m&ecirc;me lorsque nos mains se touchent.</p>
+
+<p>Parfois la sensation aigu&euml; me vient que je leur rends les journ&eacute;es
+tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait
+de bont&eacute;, de franchise et de gaiet&eacute;, dans un m&eacute;nage; mais est-ce que je
+puis m'&eacute;chapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au
+somnambulisme des heures de cr&eacute;ation, aux indiff&eacute;rences et aux
+maussaderies de mon id&eacute;e fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien
+march&eacute;, tant pis si une d'elles est rest&eacute;e en d&eacute;tresse! La maison rira
+ou pleurera, selon le bon plaisir du travail d&eacute;vorateur... Non! non!
+plus rien n'est &agrave; moi, j'ai r&ecirc;v&eacute; de repos &agrave; la campagne, des voyages
+lointains, dans mes jours de mis&egrave;re; et, aujourd'hui que je pourrais me
+contenter, l'&oelig;uvre commenc&eacute;e est l&agrave; qui me clo&icirc;tre: pas une sortie au
+soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse!
+Jusqu'&agrave; ma volont&eacute; qui y passe, l'habitude est prise, j'ai ferm&eacute; la
+porte au monde derri&egrave;re moi, et j'ai jet&eacute; la clef par la fen&ecirc;tre...
+Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me
+mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!&raquo;.</p>
+
+<p>Il se tut, un nouveau silence r&eacute;gna dans l'ombre croissante. Puis, il
+recommen&ccedil;a p&eacute;niblement.</p>
+
+<p>&laquo;Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette
+existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui
+fument des cigarettes et qui se chatouillent b&eacute;atement la barbe en
+travaillant. Oui, il y en a, para&icirc;t-il, pour lesquels la production est
+un plaisir facile, bon &agrave; prendre, bon &agrave; quitter, sans fi&egrave;vre aucune. Ils
+sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent &eacute;crire deux lignes qui ne
+soient pas, deux lignes d'une qualit&eacute; rare, distingu&eacute;e, introuvable...
+Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand m&ecirc;me, me
+semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez d&eacute;pourvu de doute,
+pour croire en soi? Cela me stup&eacute;fie de voir des gaillards qui nient
+furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il
+s'agit de leurs enfants b&acirc;tards. Eh! c'est toujours tr&egrave;s laid, un livre!
+il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne
+parle pas des pot&eacute;es d'injures qu'on re&ccedil;oit. Au lieu de m'incommoder,
+elles m'excitent plut&ocirc;t. J'en vois que les attaques bouleversent, qui
+ont le besoin peu fier de se cr&eacute;er des sympathies.</p>
+
+<p>Simple fatalit&eacute; de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne
+plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une m&acirc;le &eacute;cole que
+l'impopularit&eacute;, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en
+force, la hu&eacute;e des imb&eacute;ciles. Il suffit de se dire qu'on a donn&eacute; sa vie
+&agrave; une &oelig;uvre, qu'on n'attend ni justice imm&eacute;diate, ni m&ecirc;me examen
+s&eacute;rieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement
+parce que le travail bat sous votre peau comme le c&oelig;ur, en dehors de la
+volont&eacute;; et l'on arrive tr&egrave;s bien &agrave; en mourir, avec l'illusion
+consolante qu'on sera aim&eacute; un jour... Ah! si les autres savaient de
+quelle gaillarde fa&ccedil;on je porte leurs col&egrave;res! Seulement, il y a moi, et
+moi, je m'accable, je me d&eacute;sole &agrave; ne plus vivre une minute heureux. Mon
+Dieu! que d'heures terribles, d&egrave;s le jour o&ugrave; je commence un roman! Les
+premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du
+g&eacute;nie; ensuite, me voil&agrave; &eacute;perdu, jamais satisfait de la t&acirc;che
+quotidienne, condamnant d&eacute;j&agrave; le livre en train, le jugeant inf&eacute;rieur aux
+a&icirc;n&eacute;s, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien
+que les virgules elles-m&ecirc;mes prennent des laideurs dont je souffre. Et,
+quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas
+cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit,
+mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'&eacute;chine
+cass&eacute;e... Puis, &ccedil;a recommence; puis, &ccedil;a recommencera toujours; puis,
+j'en cr&egrave;verai, furieux contre moi, exasp&eacute;r&eacute; de n'avoir pas eu plus de
+talent, enrag&eacute; de pas laisser une &oelig;uvre plus compl&egrave;te, plus haute, des
+livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en
+mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'&eacute;tait
+bien &ccedil;a, si je ne devais pas aller &agrave; gauche, lorsque j'ai pass&eacute; &agrave;
+droite; et ma derni&egrave;re parole, mon dernier r&acirc;le sera pour vouloir tout
+refaire...&raquo; Une &eacute;motion l'avait pris, ses paroles s'&eacute;tranglaient, il
+dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionn&eacute;, o&ugrave; s'envolait
+tout son lyrisme imp&eacute;nitent:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me
+la vole et pour que j'en meure encore!&raquo; La nuit s'&eacute;tait faite, on
+n'apercevait plus la silhouette raidie de la m&egrave;re, il semblait que le
+souffle rauque de l'enfant v&icirc;nt des t&eacute;n&egrave;bres, une d&eacute;tresse &eacute;norme et
+lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tomb&eacute; &agrave; un noir lugubre,
+la grande toile seule gardait une p&acirc;leur, un dernier reste de jour qui
+s'effa&ccedil;ait. On voyait, pareille &agrave; une vision agonisante, flotter la
+figure nue, mais sans forme pr&eacute;cise, les jambes d&eacute;j&agrave; &eacute;vanouies, un bras
+mang&eacute;, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait,
+couleur de lune.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un long silence, Sandoz demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras l&agrave;-bas ton
+tableau?&raquo; Claude ne lui r&eacute;pondant pas, il crut l'entendre pleurer.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce la tristesse infinie, le d&eacute;sespoir dont il venait d'&ecirc;tre secou&eacute;
+lui-m&ecirc;me? Il attendit, il r&eacute;p&eacute;ta sa question; et le peintre, alors,
+apr&egrave;s avoir raval&eacute; un sanglot, b&eacute;gaya enfin:</p>
+
+<p>&laquo;Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu &eacute;tais d&eacute;cid&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute;... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de
+le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est rat&eacute;, rat&eacute; encore, ah!
+&ccedil;a m'a tap&eacute; dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse
+au c&oelig;ur!&raquo; Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et ti&egrave;des, dans
+l'obscurit&eacute; qui le cachait. Il s'&eacute;tait contenu, et le drame dont
+l'angoisse silencieuse l'avait ravag&eacute;, &eacute;clatait malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&laquo;Mon pauvre ami, murmura Sandoz boulevers&eacute;, c'est dur &agrave; se dire, mais tu
+as peut-&ecirc;tre raison tout de m&ecirc;me d'attendre, pour soigner des
+morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est
+moi qui t'ai d&eacute;courag&eacute;, avec mon &eacute;ternel et stupide m&eacute;contentement des
+choses.&raquo; Claude, simplement, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Toi! je ne t'&eacute;coutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans
+cette sacr&eacute;e toile.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours
+gris, tr&egrave;s fin, o&ugrave; j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les
+fonds seuls sont jolis, la femme nue d&eacute;tonne comme un p&eacute;tard, pas m&ecirc;me
+d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'&eacute;tait &agrave; en crever du coup, j'ai
+senti que la vie se d&eacute;crochait dans ma carcasse... Puis, les t&eacute;n&egrave;bres
+ont coul&eacute; encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roul&eacute;e
+au n&eacute;ant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bient&ocirc;t que son
+ventre, d&eacute;croissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! &agrave; cette
+heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute
+noire!&raquo; En effet, le tableau, &agrave; son tour, avait compl&egrave;tement disparu.
+Mais le peintre s'&eacute;tait lev&eacute;, on l'entendit jurer dans la nuit &eacute;paisse.</p>
+
+<p>&laquo;Nom de Dieu, &ccedil;a ne fait rien... Je vais m'y remettre...&raquo; Christine,
+qui, elle aussi, avait quitt&eacute; sa chaise, et contre laquelle il se
+heurtait, l'interrompit.</p>
+
+<p>&laquo;Prends garde, j'allume la lampe.&raquo; Elle l'alluma, elle reparut tr&egrave;s
+p&acirc;le, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi!
+il ne partait pas, l'abomination recommen&ccedil;ait!</p>
+
+<p>&laquo;Je vais m'y remettre, r&eacute;p&eacute;ta Claude, et il me tuera, et il tuera ma
+femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'&oelig;uvre, nom
+de Dieu!&raquo; Christine alla se rasseoir, on revint pr&egrave;s de Jacques, qui
+s'&eacute;tait d&eacute;couvert, une fois encore, du t&acirc;tonnement &eacute;gar&eacute; de ses petites
+mains. Il soufflait toujours, inerte, la t&ecirc;te enfonc&eacute;e dans l'oreiller,
+pareille &agrave; un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses
+craintes. La m&egrave;re semblait h&eacute;b&eacute;t&eacute;e, le p&egrave;re retournait d&eacute;j&agrave; devant sa
+toile, l'&oelig;uvre &agrave; cr&eacute;er, dont l'illusion passionn&eacute;e combattait en lui la
+r&eacute;alit&eacute; douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la
+voix effar&eacute;e de Christine. Elle aussi venait de s'&eacute;veiller en sursaut,
+du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle
+gardait le malade.</p>
+
+<p>&laquo;Claude! Claude! vois donc... Il est mort.&raquo; Il accourut, les yeux gros,
+tr&eacute;buchant, sans comprendre, r&eacute;p&eacute;tant d'un air de profonde surprise:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, il est mort?&raquo; Un instant, ils rest&egrave;rent b&eacute;ants au-dessus du
+lit. Le pauvre &ecirc;tre, sur le dos, avec sa t&ecirc;te trop grosse d'enfant du
+g&eacute;nie, exag&eacute;r&eacute;e jusqu'&agrave; l'enflure des cr&eacute;tins, ne paraissait pas avoir
+boug&eacute; depuis la veille; seulement, sa bouche &eacute;largie, d&eacute;color&eacute;e, ne
+soufflait plus, et ses yeux vides s'&eacute;taient ouverts. Le p&egrave;re le toucha,
+le trouva d'un froid de glace. &laquo;C'est vrai, il est mort.&raquo; Et leur stupeur
+&eacute;tait telle, qu'un instant encore ils demeur&egrave;rent les yeux secs,
+uniquement frapp&eacute;s de la brutalit&eacute; de l'aventure, qu'ils jugeaient
+incroyable.</p>
+
+<p>Puis, les genoux cass&eacute;s, Christine s'abattit devant le lit; et elle
+pleurait &agrave; grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le
+front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son d&eacute;sespoir
+s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aim&eacute;
+assez, le pauvre enfant. Une vision rapide d&eacute;roulait les jours, chacun
+d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses
+diff&eacute;r&eacute;es, des rudesses m&ecirc;me parfois. Et c'&eacute;tait fini, jamais plus elle
+ne le d&eacute;dommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son c&oelig;ur. Lui
+qu'elle trouvait si d&eacute;sob&eacute;issant, il venait de trop ob&eacute;ir. Elle lui
+avait tant de fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;, quand il jouait: &laquo;Tiens-toi tranquille, laisse
+travailler ton p&egrave;re!&raquo; qu'&agrave; la fin il &eacute;tait sage, pour longtemps. Cette
+id&eacute;e la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.</p>
+
+<p>Claude s'&eacute;tait mis &agrave; marcher, dans un besoin nerveux de changer de
+place. La face convuls&eacute;e, il ne pleurait que de grosses larmes rares,
+qu'il essuyait r&eacute;guli&egrave;rement, d'un revers de main. Et, quand il passait
+devant le petit cadavre, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de lui jeter un
+regard.</p>
+
+<p>Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une
+puissance. D'abord, il r&eacute;sista, l'id&eacute;e confuse se pr&eacute;cisait, finissait
+par &ecirc;tre une obsession. Il c&eacute;da enfin, alla prendre une petite toile,
+commen&ccedil;a une &eacute;tude de l'enfant mort. Pendant les premi&egrave;res minutes, ses
+larmes l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait
+de les essuyer, s'ent&ecirc;tait d'un pinceau tremblant.</p>
+
+<p>Puis, le travail s&eacute;cha ses paupi&egrave;res, assura sa main; et, bient&ocirc;t, il
+n'y eut plus l&agrave; son fils glac&eacute;, il n'y eut qu'un mod&egrave;le, un sujet dont
+l'&eacute;trange int&eacute;r&ecirc;t le passionna. Ce dessin exag&eacute;r&eacute; de la t&ecirc;te, ce ton de
+cire des chairs, ces yeux pareils &agrave; des trous sur le vide, tout
+l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait,
+souriait vaguement &agrave; son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi &agrave; la besogne. Alors,
+reprise d'un acc&egrave;s de larmes, elle dit seulement:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!&raquo; Durant cinq heures, Claude
+travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimeti&egrave;re,
+apr&egrave;s l'enterrement, il fr&eacute;mit de piti&eacute; et d'admiration devant la petite
+toile.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des bons morceaux de jadis, un chef-d'&oelig;uvre de clart&eacute; et de
+puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie
+mourant de la mort de cet enfant.</p>
+
+<p>Mais Sandoz, qui se r&eacute;criait, plein d'&eacute;loges, resta saisi d'entendre
+Claude lui dire: &laquo;Vrai, tu aimes &ccedil;a?... Alors, tu me d&eacute;cides. Puisque
+l'autre machine n'est pas pr&ecirc;te, je vais envoyer &ccedil;a au Salon.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>La veille, Claude avait port&eacute; l'Enfant mort au Palais de l'Industrie,
+lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du c&ocirc;t&eacute; du parc
+Monceau.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! c'est toi, mon vieux! s'&eacute;cria cordialement ce dernier. Et
+qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!&raquo;
+Puis, lorsque l'autre lui eut parl&eacute; de son envoi au Salon, de cette
+petite toile, dont il &eacute;tait plein, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! tu as envoy&eacute;, mais alors je vais te faire recevoir &ccedil;a. Tu sais que,
+cette ann&eacute;e, je suis candidat au jury.&raquo; En effet, dans le tumulte et
+l'&eacute;ternel m&eacute;contentement des artistes, apr&egrave;s des tentatives de r&eacute;formes
+vingt fois reprises, puis abandonn&eacute;es, l'administration venait de
+confier aux exposants le droit d'&eacute;lire eux-m&ecirc;mes les membres du jury
+d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la
+sculpture, une v&eacute;ritable fi&egrave;vre &eacute;lectorale s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e, les
+ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui
+d&eacute;shonore la politique. &laquo;Je t'emm&egrave;ne, continua Fagerolles. Il faut que tu
+visites mon installation, mon petit h&ocirc;tel, o&ugrave; tu n'as pas encore mis les
+pieds, malgr&eacute; tes promesses... C'est l&agrave;, tout pr&egrave;s, au coin de l'avenue
+de Villiers.&raquo; Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le
+suivre. Il &eacute;tait envahi d'une l&acirc;chet&eacute;, cette id&eacute;e que son ancien
+camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait &agrave; la fois de honte et
+de d&eacute;sir. Sur l'avenue, devant le petit h&ocirc;tel, il s'arr&ecirc;ta, pour en
+regarder la fa&ccedil;ade, un d&eacute;coupage coquet et pr&eacute;cieux d'architecte, la
+reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les
+fen&ecirc;tres &agrave; meneaux, la tourelle d'escalier, le toit histori&eacute; de plomb.
+C'&eacute;tait un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se
+retournant, il aper&ccedil;ut, &agrave; l'autre bord de la chauss&eacute;e, l'h&ocirc;tel royal
+d'lrma B&eacute;cot, o&ugrave; il avait pass&eacute; une nuit dont le souvenir lui restait
+comme un r&ecirc;ve. Vaste, solide, presque s&eacute;v&egrave;re, ce dernier gardait une
+importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, r&eacute;duit &agrave; une
+fantaisie de bibelot.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en
+a, une cath&eacute;drale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!...
+Entre donc.&raquo; L'int&eacute;rieur &eacute;tait d'un luxe magnifique et bizarre: de
+vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de
+curiosit&eacute;s de la Chine et du Japon, d&egrave;s le vestibule; une salle &agrave;
+manger, &agrave; gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un
+dragon rouge; un escalier de bois sculpt&eacute;, o&ugrave; flottaient des banni&egrave;res,
+o&ugrave; montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier
+surtout &eacute;tait une merveille, assez &eacute;troit, sans un tableau, enti&egrave;rement
+recouvert de porti&egrave;res d'Orient, occup&eacute; d'un bout par une chemin&eacute;e
+&eacute;norme, dont les chim&egrave;res portaient la hotte, empli &agrave; l'autre bout par
+un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en
+l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de
+tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet.</p>
+
+<p>Claude examinait, et une question lui venait aux l&egrave;vres, qu'il retint.
+Est-ce que cela &eacute;tait pay&eacute;? D&eacute;cor&eacute; de l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, Fagerolles
+exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui,
+apr&egrave;s l'avoir lanc&eacute;, exploitait maintenant son succ&egrave;s par coupes
+r&eacute;gl&eacute;es, ne l&acirc;chait pas un de ses tableaux &agrave; moins de vingt, trente,
+quarante mille francs. Les commandes seraient tomb&eacute;es chez lui dru comme
+gr&ecirc;le, si le peintre n'avait pas affect&eacute; le d&eacute;dain, l'accablement de
+l'homme dont on se disputait les moindres &eacute;bauches. Et, cependant, ce
+luxe &eacute;tal&eacute; sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donn&eacute;s aux
+fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagn&eacute; comme &agrave; la Bourse, dans
+les coups de hausse, filait entre les doigts, se d&eacute;pensait sans qu'on en
+retrouv&acirc;t la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de
+cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inqui&eacute;tait pas, fort de
+l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande
+situation qu'il prenait dans l'art contemporain.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir,
+drap&eacute; de peluche rouge. C'&eacute;tait tout ce qui tra&icirc;nait du m&eacute;tier, avec un
+casier &agrave; couleurs de palissandre et une bo&icirc;te de pastel, oubli&eacute;e sur un
+meuble.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s fin, dit Claude, devant la petite toile, pour &ecirc;tre aimable. Et ton
+Salon, il est envoy&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde!</p>
+
+<p>Un vrai d&eacute;fil&eacute; qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au
+soir... Je ne voulais pas exposer, &ccedil;a d&eacute;consid&egrave;re.</p>
+
+<p>Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant
+sollicit&eacute;, tous les jeunes gens d&eacute;sirent me mettre du jury, pour que je
+les d&eacute;fende... Oh! mon tableau est bien simple. Un d&eacute;jeuner, comme j'ai
+nomm&eacute; &ccedil;a, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invit&eacute;s
+d'un ch&acirc;teau qui ont emport&eacute; une collation et qui la mangent dans une
+clairi&egrave;re... Tu verras, c'est assez original.&raquo; Sa voix h&eacute;sitait, et
+quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il
+acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, pos&eacute;e sur le
+chevalet.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demand&eacute;e.</p>
+
+<p>Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop,
+mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore d&eacute;fendu
+hier chez les peintres.&raquo; Il lui tapait sur les &eacute;paules, il avait senti
+le m&eacute;pris secret de son ancien ma&icirc;tre; et il voulait le reprendre, par
+ses caresses d'autrefois, des c&acirc;lineries de gueuse disant: &laquo;Je suis une
+gueuse&raquo;, pour qu'on l'aime. Ce fut tr&egrave;s sinc&egrave;rement, dans une sorte de
+d&eacute;f&eacute;rence inqui&egrave;te, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son
+pouvoir &agrave; la r&eacute;ception de son tableau.</p>
+
+<p>Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entr&egrave;rent et sortirent
+en moins d'une heure: des p&egrave;res qui amenaient de jeunes &eacute;l&egrave;ves, des
+exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient &agrave;
+&eacute;changer des influences, jusqu'&agrave; des femmes qui mettaient leur talent
+sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire
+son m&eacute;tier de candidat, prodiguer les poign&eacute;es de main, dire &agrave;
+l'un: &laquo;C'est si joli votre tableau de cette ann&eacute;e, &ccedil;a me pla&icirc;t tant!&raquo;
+s'&eacute;tonner devant un autre: &laquo;Comment! vous n'avez pas encore eu de
+m&eacute;daille!&raquo; r&eacute;p&eacute;ter &agrave; tous: &laquo;Ah! si j'en &eacute;tais, ce que je les ferais
+marcher!&raquo; Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque
+visite d'un air d'amabilit&eacute; extr&ecirc;me, o&ugrave; per&ccedil;ait le ricanement secret de
+l'ancien rouleur de trottoirs.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? crois-tu! dit-il &agrave; Claude, dans un moment o&ugrave; ils se retrouv&egrave;rent
+seuls, en ai-je, du temps &agrave; perdre avec ces cr&eacute;tins!&raquo; Mais, comme il
+s'approchait de la baie vitr&eacute;e, il en ouvrit brusquement un des
+panneaux, et l'on distingua, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'avenue, &agrave; un des
+balcons de l'h&ocirc;tel d'en face, une forme blanche, une femme v&ecirc;tue d'un
+peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-m&ecirc;me agita la main, &agrave;
+trois fois. Puis, les deux fen&ecirc;tres se referm&egrave;rent.</p>
+
+<p>Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'&eacute;tait fait,
+Fagerolles s'expliqua tranquillement.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une
+t&eacute;l&eacute;graphie compl&egrave;te. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon
+vieux, en voil&agrave; une qui nous donnerait des le&ccedil;ons!</p>
+
+<p>&mdash;Des le&ccedil;ons, de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!...</p>
+
+<p>Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole
+d'honneur, elle a un flair du succ&egrave;s extraordinaire!...</p>
+
+<p>Et, avec &ccedil;a, toujours voyou au fond, oh! d'une dr&ocirc;lerie, d'une rage si
+amusante, quand &ccedil;a la prend de vous aimer!&raquo; Deux petites flammes rouges
+lui &eacute;taient mont&eacute;es aux joues, tandis qu'une sorte de vase remu&eacute;e
+troublait un instant ses yeux. Ils s'&eacute;taient remis ensemble, depuis
+qu'ils habitaient l'avenue; on disait m&ecirc;me que lui, si adroit, rompu &agrave;
+toutes les farces du pav&eacute; parisien, se laissait manger par elle, saign&eacute;
+&agrave; chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de
+chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien
+souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela
+expliquait en partie la g&ecirc;ne o&ugrave; il &eacute;tait, sa dette grandissante, malgr&eacute;
+le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il
+n'ignorait pas qu'il &eacute;tait chez elle le luxe inutile, une distraction de
+femme aimant la peinture, prise derri&egrave;re le dos des messieurs s&eacute;rieux,
+payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le
+cadavre de leur perversit&eacute;, un rago&ucirc;t de bassesse, qui le faisait rire
+et s'exciter lui-m&ecirc;me de ce r&ocirc;le d'amant de c&oelig;ur, oublieux de tout
+l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles
+pi&eacute;tinait, jetant des regards d'inqui&eacute;tude vers l'h&ocirc;tel d'en face.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend...</p>
+
+<p>Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite, &agrave; moins qu'on ne me nomme
+pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du d&eacute;pouillement.
+Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite
+si tu dois compter sur moi.&raquo; D'abord, Claude jura qu'il ne se
+d&eacute;rangerait point. Cette protection de Fagerolles lui &eacute;tait lourde; et
+il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard
+ne t&icirc;nt pas sa promesse, par l&acirc;chet&eacute; devant l'insucc&egrave;s.</p>
+
+<p>Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla r&ocirc;der
+aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, en se donnant le pr&eacute;texte d'une longue promenade.
+Autant l&agrave; qu'ailleurs; car il avait cess&eacute; tout travail, dans l'attente
+inavou&eacute;e du Salon, et il recommen&ccedil;ait ses interminables courses &agrave;
+travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir &eacute;t&eacute; re&ccedil;u
+au moins une fois. Mais, &agrave; plusieurs reprises, il passa devant le Palais
+de l'Industrie, dont le trottoir l'int&eacute;ressait, avec sa turbulence, son
+d&eacute;fil&eacute; d'artistes &eacute;lecteurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons
+sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les
+coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'&Eacute;cole, la
+liste lib&eacute;rale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames.
+On e&ucirc;t dit, au lendemain d'une &eacute;meute, la folie du scrutin, &agrave; la porte
+d'une section.</p>
+
+<p>Le soir, d&egrave;s quatre heures, lorsque le vote fut termin&eacute;, Claude ne
+r&eacute;sista pas &agrave; la curiosit&eacute; de monter voir.</p>
+
+<p>Maintenant, l'escalier &eacute;tait libre, entrait qui voulait. En haut, il
+tomba dans l'immense salle du jury, dont les fen&ecirc;tres donnent sur les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Une table de douze m&egrave;tres en occupait le centre; tandis
+que, dans la chemin&eacute;e monumentale, &agrave; l'un des bouts, br&ucirc;laient des
+arbres entiers. Et il y avait l&agrave; quatre ou cinq cents &eacute;lecteurs, rest&eacute;s
+pour le d&eacute;pouillement, m&ecirc;l&eacute;s &agrave; des amis, &agrave; de simples curieux, parlant
+fort, riant, d&eacute;cha&icirc;nant sous le haut plafond un grondement d'orage.
+D&eacute;j&agrave;, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient,
+une quinzaine en tout, compos&eacute;s chacun d'un pr&eacute;sident et de deux
+scrutateurs. Mais il restait &agrave; en organiser trois ou quatre, et personne
+ne se pr&eacute;sentait plus, tous fuyaient, par crainte de l'&eacute;crasante besogne
+qui clouait les gens de z&egrave;le une partie de la nuit. Justement,
+Fagerolles, sur la br&egrave;che depuis le matin, s'agitait, criait, pour
+dominer le vacarme.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, messieurs, il nous manque un homme!...</p>
+
+<p>Voyons, un homme de bonne volont&eacute; par ici!&raquo;</p>
+
+<p>Et, &agrave; ce moment, ayant aper&ccedil;u Claude, il se pr&eacute;cipita, l'amena de force.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir &agrave; cette place et de
+nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable!&raquo; Claude, du coup, se
+trouva pr&eacute;sident d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravit&eacute;
+de timide, &eacute;motionn&eacute; au fond, ayant l'air de croire que la r&eacute;ception de
+sa toile allait d&eacute;pendre de sa conscience &agrave; cette besogne. Il appelait
+tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits
+paquets &eacute;gaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela
+dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de gr&ecirc;le
+de ces vingt, trente noms cri&eacute;s ensemble par des voix diff&eacute;rentes, au
+milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire
+sans passion, il s'animait, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; quand une liste ne contenait pas
+le nom de Fagerolles, heureux d&egrave;s qu'il avait &agrave; lancer ce nom une fois
+de plus.</p>
+
+<p>Du reste, il go&ucirc;tait souvent, cette joie, car le camarade s'&eacute;tait rendu
+populaire, se montrant partout, fr&eacute;quentant les caf&eacute;s o&ugrave; se tenaient des
+groupes influents, risquant m&ecirc;me des professions de loi, s'engageant
+vis-&agrave;-vis des jeunes, sans n&eacute;gliger de saluer tr&egrave;s bas les membres de
+l'Institut. Une sympathie g&eacute;n&eacute;rale montait, Fagerolles &eacute;tait l&agrave; comme
+l'enfant g&acirc;t&eacute; de tous.</p>
+
+<p>Vers six heures, par cette pluvieuse journ&eacute;e de mars, la nuit tomba. Les
+gar&ccedil;ons apport&egrave;rent des lampes; et des artistes m&eacute;fiants, des profils
+muets et sombres qui surveillaient le d&eacute;pouillement d'un &oelig;il oblique,
+se rapproch&egrave;rent. D'autres commen&ccedil;aient les farces, risquaient des cris
+d'animaux, l&acirc;chaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut &agrave; huit heures
+seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin,
+que la gaiet&eacute; d&eacute;borda. On vidait violemment les bouteilles, on
+s'empiffrait au petit bonheur des plats attrap&eacute;s, c'&eacute;tait une kermesse
+en goguette, dans cette salle g&eacute;ante que les b&ucirc;ches de la chemin&eacute;e
+&eacute;clairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fum&egrave;rent, la fum&eacute;e brouilla
+d'une vapeur la lumi&egrave;re jaune des lampes; tandis que, sur le parquet,
+tra&icirc;naient les bulletins jet&eacute;s pendant le vote, une couche &eacute;paisse de
+papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques
+assiettes cass&eacute;es, tout un fumier o&ugrave; s'enfon&ccedil;ait les talons des bottes.
+On se l&acirc;chait, un petit sculpteur p&acirc;le monta sur une chaise pour
+haranguer le peuple; un peintre &agrave; la moustache raide, sous un nez
+crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant,
+faisant l'Empereur.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze
+heures, on n'&eacute;tait plus que deux cents.</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s minuit, il revint du monde, des fl&acirc;neurs en habit noir et en
+cravate blanche, qui sortaient du th&eacute;&acirc;tre ou de soir&eacute;e, piqu&eacute;s du d&eacute;sir
+de conna&icirc;tre avant Paris, les r&eacute;sultats du scrutin. Il arriva aussi des
+reporters; et on les voyait s'&eacute;lancer hors de la salle, un &agrave; un, d&egrave;s
+qu'une addition partielle leur &eacute;tait communiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Claude, enrou&eacute;, appelait toujours. La fum&eacute;e et la chaleur devenaient
+intol&eacute;rables, une odeur d'&eacute;table montait de la jonch&eacute;e boueuse du sol.
+Une heure du matin, puis deux heures sonn&egrave;rent. Il d&eacute;pouillait, il
+d&eacute;pouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement,
+que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand
+le sien se trouvait emp&ecirc;tr&eacute; encore dans des colonnes de chiffres. Enfin,
+toutes les additions furent centralis&eacute;es, on proclama les r&eacute;sultats
+d&eacute;finitifs. Fagerolles &eacute;tait nomm&eacute; le quinzi&egrave;me sur quarante, de cinq
+places avant Bongrand, port&eacute; sur la m&ecirc;me liste, mais dont le nom avait
+d&ucirc; &ecirc;tre souvent ray&eacute;. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue
+Tourlaque, bris&eacute; et ravi.</p>
+
+<p>Alors, pendant deux semaines, il v&eacute;cut anxieux. Dix fois, il eut l'id&eacute;e
+d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait.
+D'ailleurs, comme le jury proc&eacute;dait par ordre alphab&eacute;tique, rien
+peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;. Et, un soir, il eut un coup au c&oelig;ur, sur le
+boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges &eacute;paules, dont le
+dandinement lui &eacute;tait bien connu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Bongrand, qui parut embarrass&eacute;. Le premier, il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, l&agrave;-bas, avec ces bougres, &ccedil;a ne marche gu&egrave;re... Mais tout
+n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur
+Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous
+compromettre.&raquo; La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que Bongrand se trouvait en continuelle
+hostilit&eacute; avec Mazel, nomm&eacute; pr&eacute;sident du jury, un ma&icirc;tre c&eacute;l&egrave;bre de
+l'&Eacute;cole, le dernier rempart de la convention &eacute;l&eacute;gante et beurr&eacute;e. Bien
+qu'ils se traitassent de chers coll&egrave;gues, en &eacute;changeant de grandes
+poign&eacute;es de main, cette hostilit&eacute; avait &eacute;clat&eacute; d&egrave;s le premier jour, l'un
+ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre vot&acirc;t un
+refus. Au contraire, Fagerolles, &eacute;lu secr&eacute;taire, s'&eacute;tait fait l'amuseur,
+le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa d&eacute;fection d'ancien &eacute;l&egrave;ve, tant
+ce ren&eacute;gat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune ma&icirc;tre, tr&egrave;s rosse,
+comme disaient les camarades, se montrait pour les d&eacute;butants, les
+audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne
+s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant
+alors en inventions dr&ocirc;les, intriguant, enlevant le vote avec des
+souplesses d'escamoteur.</p>
+
+<p>Ces travaux du jury &eacute;taient une rude corv&eacute;e, o&ugrave; Bongrand lui-m&ecirc;me usait
+ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait pr&eacute;par&eacute; par
+les gardiens, un interminable rang de grands tableaux pos&eacute;s &agrave; terre,
+appuy&eacute;s contre la cimaise, fuyant &agrave; travers les salles du premier &eacute;tage,
+faisant le tour entier du Palais; et, chaque apr&egrave;s-midi, d&egrave;s une heure,
+les quarante, ayant &agrave; leur t&ecirc;te le pr&eacute;sident, arm&eacute; d'une sonnette,
+recommen&ccedil;aient la m&ecirc;me promenade, jusqu'&agrave; l'&eacute;puisement de toutes les
+lettres de l'alphabet.</p>
+
+<p>Les jugements &eacute;taient rendus debout, on b&acirc;clait le plus possible la
+besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions
+arr&ecirc;taient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on
+r&eacute;servait l'&oelig;uvre en cause pour la r&eacute;vision du soir; tandis que deux
+hommes, tenant une corde de dix m&egrave;tres, la raidissaient, &agrave; quatre pas de
+la ligne des tableaux, afin de maintenir &agrave; bonne distance le flot des
+jur&eacute;s, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres,
+malgr&eacute; tout, creusaient la corde. Derri&egrave;re le jury, marchaient les
+soixante-dix gardiens en blouse blanche, &eacute;voluant sous les ordres d'un
+brigadier, faisant le tri &agrave; chaque d&eacute;cision communiqu&eacute;e par les
+secr&eacute;taires, les re&ccedil;us s&eacute;par&eacute;s des refus&eacute;s qu'on emportait &agrave; l'&eacute;cart,
+comme des cadavres apr&egrave;s la bataille. Et le tour durait deux grandes
+heures, sans un r&eacute;pit, sans un si&egrave;ge pour s'asseoir, tout le temps sur
+les jambes, dans un pi&eacute;tinement de fatigue, au milieu des courants d'air
+glac&eacute;s, qui for&ccedil;aient les moins frileux &agrave; s'enfouir au fond de paletots
+de fourrure.</p>
+
+<p>Aussi la collation de trois heures &eacute;tait-elle la bienvenue; un repos
+d'une demi-heure &agrave; un buffet, o&ugrave; l'on trouvait du bordeaux, du chocolat,
+des sandwiches. C'&eacute;tait l&agrave; que s'ouvrait le march&eacute; aux concessions
+mutuelles, les &eacute;changes d'influences et de voix. La plupart avait de
+petits carnets, pour n'oublier personne, dans la gr&ecirc;le de
+recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils
+s'engageaient &agrave; voter pour les prot&eacute;g&eacute;s d'un coll&egrave;gue, si celui-ci
+votait pour les leurs. D'autres, au contraire, d&eacute;tach&eacute;s de ces
+intrigues, aust&egrave;res ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard
+perdu.</p>
+
+<p>Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, o&ugrave;
+il y avait des chaises, m&ecirc;me des tables, avec des plumes, du papier, de
+l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un m&egrave;tre cinquante
+&eacute;taient jug&eacute;s l&agrave;,&laquo;passaient au chevalet&raquo;, rang&eacute;s par dix ou douze le
+long d'une sorte de tr&eacute;teau, recouvert de serge verte.</p>
+
+<p>Beaucoup de jur&eacute;s s'oubliaient b&eacute;atement sur les si&egrave;ges, plusieurs
+faisaient leur correspondance, il fallait que le pr&eacute;sident se f&acirc;ch&acirc;t,
+pour avoir des majorit&eacute;s pr&eacute;sentables.</p>
+
+<p>Parfois, un coup de passion soufflait, le vote &agrave; main lev&eacute;e &eacute;tait rendu
+dans une telle fi&egrave;vre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en
+l'air, au-dessus du flot tumultueux des t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Et ce fut l&agrave;, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin.</p>
+
+<p>Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet d&eacute;bordait de notes, se
+livrait &agrave; des marchandages compliqu&eacute;s pour trouver des voix en faveur de
+Claude; mais l'affaire &eacute;tait dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses
+autres engagements, il n'essuyait que des refus, d&egrave;s qu'il pronon&ccedil;ait le
+nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand,
+qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs,
+qu'il g&acirc;tait les meilleures causes, par des &eacute;clats de franchises
+inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait l&acirc;ch&eacute; Claude, sans
+l'obstination qu'il mettait &agrave; vouloir essayer sa puissance, sur cette
+admission r&eacute;put&eacute;e impossible. On verrait bien s'il n'&eacute;tait pas de taille
+d&eacute;j&agrave; &agrave; violenter le jury. Peut-&ecirc;tre y avait-il en outre, au fond de sa
+conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il
+volait le talent.</p>
+
+<p>Justement, ce jour-l&agrave;, Mazel &eacute;tait d'une humeur d&eacute;testable... D&egrave;s le
+d&eacute;but de la s&eacute;ance, le brigadier venait d'accourir.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refus&eacute; un
+hors-concours... Vous savez le num&eacute;ro deux mille cinq cent trente, une
+femme nue sous un arbre.&raquo; En effet, la veille, on avait jet&eacute; ce tableau
+&agrave; la fosse commune, dans le m&eacute;pris unanime, sans remarquer qu'il &eacute;tait
+d'un vieux peintre classique, respect&eacute; de l'Institut; et l'effarement du
+brigadier, cette bonne farce d'une ex&eacute;cution involontaire, &eacute;gayait les
+jeunes du jury, qui se mirent &agrave; ricaner, d'un air provocant.</p>
+
+<p>Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait d&eacute;sastreuses pour
+l'autorit&eacute; de l'&Eacute;cole. Il avait eu un geste de col&egrave;re, il dit s&egrave;chement:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, rep&ecirc;chez-le, portez-le aux re&ccedil;us... Aussi, on faisait hier un
+bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop,
+si je ne puis pas m&ecirc;me obtenir le silence!&raquo; Il donna un terrible coup de
+sonnette.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volont&eacute;, je vous
+prie.&raquo; Par malheur, d&egrave;s les premiers tableaux pos&eacute;s sur le chevalet, il
+eut encore une m&eacute;saventure. Entre autres, une toile attira son
+attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre &agrave; agacer
+les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la
+signature, en murmurant:</p>
+
+<p>&laquo;Quel est donc le cochon...?&raquo; Mais il se releva vivement, tout secou&eacute;
+d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui &eacute;tait, lui aussi, le
+rempart des saines doctrines. Esp&eacute;rant qu'on ne l'avait pas entendu, il
+cria:</p>
+
+<p>&laquo;Superbe!... Le num&eacute;ro un, n'est-ce pas, messieurs?&raquo; On accorda le
+num&eacute;ro un, l'admission qui donnait droit &agrave; la cimaise. Seulement, on
+riait, on se poussait du coude.</p>
+
+<p>Il en fut tr&egrave;s bless&eacute; et devint farouche.</p>
+
+<p>Et ils en &eacute;taient tous l&agrave;, beaucoup s'&eacute;panchaient au premier regard,
+puis rattrapaient leurs phrases, d&egrave;s qu'ils avaient d&eacute;chiffr&eacute; la
+signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos,
+s'assurant du nom, l'&oelig;il furtif, avant de se promener. D'ailleurs,
+lorsque passait l'&oelig;uvre d'un coll&egrave;gue, quelque toile suspecte d'un
+membre du jury, on avait la pr&eacute;caution de s'avertir d'un signe, derri&egrave;re
+les &eacute;paules du peintre;&laquo;Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!&raquo;
+Malgr&eacute; l'&eacute;nervement de la s&eacute;ance, Fagerolles enleva une premi&egrave;re
+affaire. C'&eacute;tait un &eacute;pouvantable portrait, peint par un de ses &eacute;l&egrave;ves,
+dont la famille, tr&egrave;s riche, le recevait. Il avait d&ucirc; emmener Mazel &agrave;
+l'&eacute;cart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un
+malheureux p&egrave;re de trois filles, qui mourait de faim; et le pr&eacute;sident
+s'&eacute;tait longtemps fait prier: que diable! on l&acirc;chait la peinture, quand
+on avait faim! on n'abusait pas &agrave; ce point de ses trois filles! Il leva
+la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se f&acirc;chait,
+deux autres membres de l'Institut se r&eacute;voltaient eux-m&ecirc;mes, lorsque
+Fagerolles leur souffla tr&egrave;s bas:</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a suppli&eacute; de voter... Un parent,
+je crois. Enfin, il y tient.&raquo; Et les deux acad&eacute;miciens lev&egrave;rent
+promptement la main, et une grosse majorit&eacute; se d&eacute;clara. Mais des rires,
+des mots d'esprit, des cris indign&eacute;s &eacute;clat&egrave;rent: on venait de placer sur
+le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer
+la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse t&ecirc;te, un singe crev&eacute;
+d'avoir aval&eacute; une courge, &eacute;videmment; et les vieux, effar&eacute;s, reculaient.</p>
+
+<p>Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il t&acirc;cha
+d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa man&oelig;uvre adroite.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, messieurs, un vieux lutteur...&raquo; Des paroles furieuses,
+l'interrompirent. Ah! non, pas celui-l&agrave;! On le connaissait, le vieux
+lutteur! Un fou qui s'ent&ecirc;tait depuis quinze ans, un orgueilleux qui
+posait pour le g&eacute;nie, qui avait parl&eacute; de d&eacute;molir le Salon, sans jamais y
+envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalit&eacute; d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, de
+la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui
+triomphe, m&ecirc;me battue, grondait dans l'&eacute;clat des voix. Non, non, &agrave; la
+porte!</p>
+
+<p>Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, c&eacute;dant &agrave; la
+col&egrave;re de constater son peu d'influence s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes injustes, soyez justes au moins!&raquo; Du coup, le tumulte fut &agrave;
+son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient
+mena&ccedil;ants, des phrases partaient comme des balles. &laquo;Monsieur, vous
+d&eacute;shonorez le jury.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous d&eacute;fendez &ccedil;a, c'est pour qu'on mette votre nom dans les
+journaux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous y connaissez-pas.&raquo; Et, Fagerolles, hors de lui, perdant
+jusqu'&agrave; la souplesse de sa blague, r&eacute;pondit lourdement: &laquo;Je m'y connais
+autant que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond tr&egrave;s rageur,
+tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet!&raquo; Oui, oui, un
+navet! tous r&eacute;p&eacute;taient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient
+d'habitude aux derni&egrave;res des cro&ucirc;tes, &agrave; la peinture p&acirc;le, froide, et
+plate des barbouilleurs.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serr&eacute;es, je demande le
+vote.&raquo; Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette
+sans rel&acirc;che, tr&egrave;s rouge de voir son autorit&eacute; m&eacute;connue.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse
+s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie...&raquo; Enfin, il
+obtint un peu de silence. Au fond, il n'&eacute;tait pas mauvais homme.
+Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le juge&acirc;t
+ex&eacute;crable? On en recevait tant d'autres!...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voyons, messieurs, on demande le vote.&raquo; Lui-m&ecirc;me allait peut-&ecirc;tre
+lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-l&agrave;, le sang aux joues, dans
+une col&egrave;re qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, l&acirc;cha ce
+cri de sa conscience r&eacute;volt&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre
+un pareil morceau!&raquo; Des grognements coururent, le coup de massue &eacute;tait
+si rude, que personne ne r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, on demande le vote&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta Mazel, devenu p&acirc;le, la voix
+s&egrave;che.</p>
+
+<p>Et le ton suffit, c'&eacute;tait la haine latente, les rivalit&eacute;s f&eacute;roces sous
+la bonhomie des poign&eacute;es de main. Rarement, on en arrivait &agrave; ces
+querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanit&eacute;s
+ravag&eacute;es, il y avait des blessures &agrave; jamais saignantes, des duels au
+couteau dont on agonisait en souriant.</p>
+
+<p>Bongrand et Fagerolles lev&egrave;rent seuls la main, et l'Enfant mort, refus&eacute;,
+n'eut plus que la chance d'&ecirc;tre repris, lors de la r&eacute;vision g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la besogne terrible, cette r&eacute;vision g&eacute;n&eacute;rale. Le jury, apr&egrave;s ses
+vingt jours de s&eacute;ances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journ&eacute;es
+de repos, afin de permettre aux gardiens de pr&eacute;parer le travail, il
+&eacute;prouvait un frisson, l'apr&egrave;s-midi o&ugrave; il tombait au milieu de l'&eacute;talage
+des trois mille tableaux refus&eacute;s, parmi lesquels il devait rep&ecirc;cher un
+appoint, pour compl&eacute;ter le chiffre r&eacute;glementaire de deux mille cinq
+cents &oelig;uvres re&ccedil;ues. Ah! ces trois mille tableaux plac&eacute;s bout &agrave; bout,
+contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie
+ext&eacute;rieure, partout enfin, jusque sur les parquets, &eacute;tendus en mares
+stagnantes, entre lesquelles on m&eacute;nageait de petits sentiers filant le
+long des cadres, une inondation, un d&eacute;bordement qui montait, envahissait
+le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce
+que l'art peut rouler de m&eacute;diocrit&eacute; et de folie! Et ils n'avaient qu'une
+s&eacute;ance, d'une heure &agrave; sept, six heures de galop d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, au travers de
+ce d&eacute;dale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards
+clairs; mais, bient&ocirc;t, leurs jambes se cassaient &agrave; cette marche forc&eacute;e,
+leurs yeux s'irritaient &agrave; ces couleurs dansantes; et il fallait marcher
+toujours, voir et juger toujours, jusqu'&agrave; d&eacute;faillir de lassitude. D&egrave;s
+quatre heures, c'&eacute;tait une d&eacute;route, une d&eacute;b&acirc;cle d'ann&eacute;e battue. En
+arri&egrave;re, tr&egrave;s loin, des jur&eacute;s se tra&icirc;naient, hors d'haleine. D'autres,
+un &agrave; un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers &eacute;troits,
+renon&ccedil;ant &agrave; en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout.
+Comment &ecirc;tre justes, grand Dieu!</p>
+
+<p>Que reprendre dans ce tas d'&eacute;pouvante? Au petit bonheur, sans bien
+distinguer un paysage d'un portrait, on compl&eacute;tait le nombre. Deux
+cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit,
+Celui-l&agrave;? Non, cet autre!</p>
+
+<p>Comme vous voudrez. Sept, huit, c'&eacute;tait fait! Enfin, ils avaient trouv&eacute;
+le bout, ils s'en allaient en b&eacute;quillant, sauv&eacute;s, libres! Une nouvelle
+sc&egrave;ne les avait arr&ecirc;t&eacute;s dans une salle, autour de l'Enfant mort, &eacute;tal&eacute; &agrave;
+terre, parmi d'autres &eacute;paves. Mais, cette fois, on plaisantait, un
+farceur feignait de tr&eacute;bucher et de mettre le pied au milieu de la
+toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour
+chercher le vrai sens du tableau, d&eacute;clarant qu'il &eacute;tait beaucoup mieux &agrave;
+l'envers.</p>
+
+<p>Fagerolles se mit &agrave; blaguer, lui aussi.</p>
+
+<p>&laquo;Un peu de courage &agrave; la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous
+en aurez pour votre argent... De gr&acirc;ce, messieurs, soyez gentils,
+reprenez-le, faites cette bonne action.&raquo; Tous s'&eacute;gayaient &agrave; l'entendre,
+mais ils refusaient plus rudement, dans la cruaut&eacute; de leur rire. Non,
+non, jamais!</p>
+
+<p>&laquo;Le prends-tu pour ta charit&eacute;?&raquo; cria la voix d'un camarade.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un usage, les jur&eacute;s avaient droit &agrave; une &laquo;charit&eacute;&raquo;, chacun d'eux
+pouvait choisir dans le tas une toile, si ex&eacute;crable qu'elle f&ucirc;t, et qui,
+d&egrave;s lors, se trouvait re&ccedil;ue sans examen. D'ordinaire, on faisait
+l'aum&ocirc;ne de cette admission &agrave; des pauvres. Ces quarante rep&ecirc;ch&eacute;s de la
+derni&egrave;re heure &eacute;taient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se
+glisser au bas bout de la table, le ventre vide.</p>
+
+<p>&laquo;Pour ma charit&eacute;, r&eacute;p&eacute;ta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai
+un autre, pour ma charit&eacute;... Oui, des fleurs, d'une dame...&raquo; Des
+ricanements l'interrompirent. &Eacute;tait-elle jolie? Ces messieurs, devant la
+peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et
+lui, demeurait perplexe, car la dame en question &eacute;tait une prot&eacute;g&eacute;e
+d'lrma. Il tremblait &agrave; l'id&eacute;e de la terrible sc&egrave;ne, s'il ne tenait pas
+sa promesse. Un exp&eacute;dient lui vint.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre
+charit&eacute;, ce petit rigolo d'enfant mort?&raquo;</p>
+
+<p>Bongrand, le c&oelig;ur crev&eacute;, indign&eacute; de ce n&eacute;goce, agita ses grands bras.</p>
+
+<p>&laquo;Moi! je ferais cette injure &agrave; un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus
+fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!&raquo; Alors, comme on
+ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui rest&acirc;t, se
+d&eacute;cida, l'air superbe, en gaillard tr&egrave;s fort qui ne craignait pas d'&ecirc;tre
+compromis.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, je le prends pour ma charit&eacute;.&raquo; On cria bravo, on lui fit une
+ovation railleuse, de grands saluts, des poign&eacute;es de main. Honneur au
+brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre
+ses bras la pauvre toile hu&eacute;e, cahot&eacute;e, souill&eacute;e; et ce fut de la sorte
+qu'un tableau du peintre de <i>Plein air</i> se trouva enfin re&ccedil;u par le jury.
+D&egrave;s le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit &agrave; Claude, en deux
+lignes, qu'il avait r&eacute;ussi &agrave; faire passer l'Enfant mort, mais que cela
+n'avait pas &eacute;t&eacute; sans peine.</p>
+
+<p>Claude, malgr&eacute; la joie de la nouvelle, &eacute;prouva un serrement de c&oelig;ur:
+cette bri&egrave;vet&eacute;, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute
+l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut
+malheureux de cette victoire, &agrave; un point tel, qu'il aurait voulu
+reprendre son &oelig;uvre et la cacher. Puis, cette d&eacute;licatesse s'&eacute;moussa, il
+retomba aux d&eacute;faillances de sa fiert&eacute; d'artiste, tant sa mis&egrave;re humaine
+saignait de la longue attente du succ&egrave;s. Ah! &ecirc;tre vu, arriver quand
+m&ecirc;me! Il en &eacute;tait aux capitulations derni&egrave;res, il se remit &agrave; souhaiter
+l'ouverture du Salon, avec l'impatience f&eacute;brile d'un d&eacute;butant, vivant
+dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de t&ecirc;tes
+moutonnant et acclamant sa toile.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, Paris avait d&eacute;cr&eacute;t&eacute; &agrave; la mode le jour du vernissage, cette
+journ&eacute;e accord&eacute;e aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la
+toilette supr&ecirc;me de leurs tableaux. Maintenant, c'&eacute;tait une primeur, une
+de ces solennit&eacute;s qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans
+un &eacute;crasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public
+appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il &eacute;tait uniquement
+question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de
+tout ce qui touchait &agrave; leurs personnes: un de ces engouements en coup de
+foudre, dont l'&eacute;nergie soul&egrave;ve les pav&eacute;s, jusqu'&agrave; d&eacute;s bandes de
+campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant pouss&eacute;es les jours
+gratuits au travers des salles, jusqu'&agrave; ce chiffre effrayant de
+cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une
+arm&eacute;e, les arri&egrave;re-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde,
+d&eacute;filant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images.</p>
+
+<p>D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimid&eacute;, par
+la bousculade de beau monde dont on parlait, r&eacute;solu &agrave; attendre le jour
+plus d&eacute;mocratique de la v&eacute;ritable ouverture. Il refusa m&ecirc;me &agrave; Sandoz de
+l'accompagner. Puis, une telle fi&egrave;vre le br&ucirc;la, qu'il partit
+brusquement, d&egrave;s huit heures, en se donnant &agrave; peine le temps d'avaler un
+morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'&eacute;tait pas senti le
+courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore &eacute;mue, inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&laquo;Et, surtout, mon ch&eacute;ri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.&raquo;
+Claude &eacute;touffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le c&oelig;ur
+battant d'avoir mont&eacute; vite le grand escalier. Il faisait dehors un
+limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du
+plafond, tamisait le soleil en une vive lumi&egrave;re blanche; et, par des
+portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des
+souffles humides, d'une fra&icirc;cheur frissonnante. Lui, un moment, reprit
+haleine, dans cet air qui s'alourdissait d&eacute;j&agrave;, gardant une vague odeur
+de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup
+d'&oelig;il les tableaux des murs, une immense sc&egrave;ne de massacre en face,
+ruisselant de rouge, une colossale et p&acirc;le saintet&eacute; &agrave; gauche, une
+commande de l'&Eacute;tat, la banale illustration d'une f&ecirc;te officielle &agrave;
+droite, puis des portraits, des paysages, des int&eacute;rieurs, tous &eacute;clatant
+en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il
+gardait du public fameux de cette solennit&eacute;, lui fit ramener ses regards
+sur la foule peu &agrave; peu grossie. Le pouf circulaire, plac&eacute; au centre, et
+d'o&ugrave; jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'&eacute;tait occup&eacute; que par
+trois dames, trois monstres, abominablement mises, install&eacute;es pour une
+journ&eacute;e de m&eacute;disances. Derri&egrave;re lui, il entendit une voix rauque broyer
+de dures syllabes: c'&eacute;tait un Anglais en veston &agrave; carreaux, expliquant
+la sc&egrave;ne de massacre &agrave; une femme jaune, enfouie au fond d'un
+cache-poussi&egrave;re de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se
+fourraient, s'&eacute;miettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les
+t&ecirc;tes &eacute;taient lev&eacute;es, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le
+bras, les femmes marchaient doucement, s'arr&ecirc;taient en profil perdu; et
+son &oelig;il de peintre &eacute;tait surtout accroch&eacute; par les fleurs de leurs
+chapeaux, tr&egrave;s aigu&euml;s de ton, parmi les vagues sombres des hauts
+chapeaux de soie noire. Il aper&ccedil;ut trois pr&ecirc;tres, deux simples soldats
+tomb&eacute;s l&agrave; on ne savait d'o&ugrave;, des queues ininterrompues de messieurs
+d&eacute;cor&eacute;s, des cort&egrave;ges de jeunes filles et de m&egrave;res barrant la
+circulation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin,
+des sourires, des saluts, parfois une poign&eacute;e de main rapide, au
+passage. Les voix demeuraient discr&egrave;tes; couvertes par le roulement
+continu des pieds.</p>
+
+<p>Alors, Claude se mit &agrave; chercher son tableau. Il t&acirc;cha de s'orienter
+d'apr&egrave;s les lettres, se trompa, suivit les salles de gauche. Toutes les
+portes s'ouvraient &agrave; la file, c'&eacute;tait une profonde perspective de
+porti&egrave;res en vieille tapisserie, avec des angles de tableaux entrevus.
+Il alla jusqu'&agrave; la grande salle de l'Ouest, revint par l'autre enfilade,
+sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur, la
+cohue y avait grandi rapidement, on commen&ccedil;ait &agrave; y marcher avec peine.
+Cette fois, ne pouvant avancer, il reconnut des peintres, le peuple des
+peintres, chez lui ce jour-l&agrave;, et qui faisait les honneurs de la maison:
+un surtout, un ancien ami de l'atelier Boutin, jeune, d&eacute;vor&eacute; d'un besoin
+de publicit&eacute;, travaillant pour la m&eacute;daille, racolant tous les visiteurs
+de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le
+peintre, c&eacute;l&egrave;bre, riche, qui recevait devant son &oelig;uvre, un sourire de
+triomphe aux l&egrave;vres, d'une galanterie affichante avec les femmes, dont
+il avait une cour sans cesse renouvel&eacute;e; puis, les autres, les rivaux
+qui s'ex&egrave;crent en se criant &agrave; pleine voix des &eacute;loges, les farouches
+guettant d'une porte les succ&egrave;s des camarades, les timides qu'on ne
+ferait pas pour un empire passer dans leurs salles, les blagueurs
+cachant sous un mot dr&ocirc;le la plaie saignante de leur d&eacute;faite, les
+sinc&egrave;res absorb&eacute;s, t&acirc;chant de comprendre, distribuant d&eacute;j&agrave; les
+m&eacute;dailles; et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune
+femme, charmante, accompagn&eacute;e d'un enfant coquettement pomponn&eacute;, une
+bourgeoise rev&ecirc;che, maigre, flanqu&eacute;e de deux laiderons en noir, une
+grosse m&egrave;re, &eacute;chou&eacute;e sur une banquette Au milieu de toute une tribu de
+mioches mal mouch&eacute;s, une dame m&ucirc;re, belle encore, qui regardait, avec sa
+grande fille, passer une gueuse, la ma&icirc;tresse du p&egrave;re, toutes deux au
+courant, tr&egrave;s calmes, &eacute;changeant un sourire; et il y avait encore les
+mod&egrave;les, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient
+leurs corps les unes aux autres, dans les nudit&eacute;s des tableaux, parlant
+haut, habill&eacute;es sans go&ucirc;t, g&acirc;tant leurs chairs superbes sous de telles
+robes, qu'elles semblaient bossues &agrave; c&ocirc;t&eacute; des poup&eacute;es bien mises, des
+Parisiennes dont rien ne serait rest&eacute;, au d&eacute;ballage.</p>
+
+<p>Quand il se fut d&eacute;gag&eacute;, Claude enfila les portes de droite. Sa lettre
+&eacute;tait de ce c&ocirc;t&eacute;. Il visita les salles marqu&eacute;es d'un L, ne trouva rien.
+Peut-&ecirc;tre sa toile, &eacute;gar&eacute;e, confondue, avait-elle servi &agrave; boucher un
+trou ailleurs.</p>
+
+<p>Alors, comme il &eacute;tait arriv&eacute; dans la grande salle de l'Est, il se lan&ccedil;a
+au travers des autres petites salles en retour, cette queue recul&eacute;e,
+moins fr&eacute;quent&eacute;e, o&ugrave; les tableaux semblent se rembrunir d'ennui, et qui
+est la terreur des peintres. L&agrave; encore, il ne d&eacute;couvrit rien. Ahuri,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il vagabonda, sortit sur la galerie du jardin, continua de
+chercher, parmi le trop-plein des num&eacute;ros d&eacute;bordant au-dehors, blafards
+et grelottants sous la lumi&egrave;re crue; puis, apr&egrave;s d'autres courses
+lointaines, il retomba pour la troisi&egrave;me fois dans le salon d'honneur.
+On s'y &eacute;crasait, maintenant. Le Paris c&eacute;l&egrave;bre, riche, ador&eacute;, tout ce qui
+&eacute;clate en vacarme, le talent, le million, la gr&acirc;ce, les ma&icirc;tres du
+roman, du th&eacute;&acirc;tre et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou de
+Bourse, les femmes de tous les rangs, catins, actrices, mondaines,
+affich&eacute;es ensemble, montaient en une houle accrue sans cesse; et, dans
+la col&egrave;re de ses vaines recherches, il s'&eacute;tonnait de la vulgarit&eacute; des
+visages, vus de la sorte en masse, du disparate des toilettes, peu
+d'&eacute;l&eacute;gantes pour beaucoup de communes, du manque de majest&eacute; de ce monde,
+&agrave; tel point que la peur dont il avait trembl&eacute; se changeait en m&eacute;pris.
+&Eacute;tait-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le
+retrouvait? Deux petits reporters blonds compl&eacute;taient une liste des
+personnes &agrave; citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les
+marges de son catalogue; un autre professait, au centre d'un group&eacute; de
+d&eacute;butants; un autre, les mains derri&egrave;re le dos, solitaire, demeurait
+plant&eacute;, accablait chaque &oelig;uvre d'une impassibilit&eacute; auguste. Et ce qui
+le frappait surtout, c'&eacute;tait cette bousculade de troupeau, cette
+curiosit&eacute; en bande sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la
+fatigue des visages, un air de souffrance mauvaise. D&eacute;j&agrave;, l'envie &eacute;tait
+&agrave; l'&oelig;uvre: le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames: celui qui,
+sans un mot, regarde, hausse terriblement les &eacute;paules, puis s'en va; les
+deux qui restent un quart d'heure, coude &agrave; coude, appuy&eacute;s &agrave; la
+planchette de la cimaise, le nez sur une petite toile, chuchotant les
+bas, avec des regards torves de conspirateurs.</p>
+
+<p>Mais Fagerolles venait de para&icirc;tre; et, au milieu du flux continuel des
+groupes, il n'y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout
+&agrave; la fois, se prodiguant dans son double r&ocirc;le de jeune motive et de
+membre influent du jury. Accabl&eacute; d'&eacute;loges, de remerciements, de
+r&eacute;clamations, il avait une r&eacute;ponse pour chacun, sans rien perdre de sa
+bonne gr&acirc;ce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres
+de sa client&egrave;le qui se trouvaient mal plac&eacute;s. C'&eacute;tait le galop ordinaire
+de la premi&egrave;re heure, tous se cherchant, courant se voir, &eacute;clatant en
+r&eacute;criminations, en fureurs bruyantes, interminables: on &eacute;tait trop haut,
+le jour tombait mal, les voisinages tuaient l'effet, on parlait de
+d&eacute;crocher son tableau et de l'emporter. Un surtout s'acharnait, un grand
+maigre, relan&ccedil;ant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui
+expliquer son innocence: il n'y pouvait rien, on suivait l'ordre des
+num&eacute;ros de classement, les panneaux de chaque mur &eacute;taient dispos&eacute;s par
+terre, puis accroch&eacute;s, sans qu'on favoris&acirc;t personne. Et il poussa
+l'obligeance jusqu'&agrave; promettre son intervention, lors du remaniement des
+salles, apr&egrave;s les m&eacute;dailles, sans arriver &agrave; calmer le grand maigre, qui
+continua de le poursuivre.</p>
+
+<p>Un instant; Claude fendit la foule pour lui demander o&ugrave; l'on avait mis
+sa toile. Mais une fiert&eacute; l'arr&ecirc;ta, &agrave; le voir si entour&eacute;. N'&eacute;tait-ce pas
+imb&eacute;cile et douloureux, ce continuel besoin d'un autre? Du reste, il
+r&eacute;fl&eacute;chissait brusquement qu'il devait avoir saut&eacute; toute une file de
+salons, &agrave; droite; et, en effet, il y avait l&agrave; des lieues nouvelles de
+peinture. Il finit par d&eacute;boucher dans une salle, o&ugrave; la foule
+s'&eacute;touffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau
+d'honneur, au milieu.</p>
+
+<p>D'abord, il ne put le voir, tant le flot des &eacute;paules moutonnait, une
+muraille &eacute;paissie de t&ecirc;tes, en rempart de chapeaux. On se ruait, dans
+une admiration b&eacute;ante. Enfin, &agrave; force de se hausser sur la pointe des
+pieds, il aper&ccedil;ut la merveille, il reconnut le sujet, d'apr&egrave;s ce qu'on
+lui en avait dit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait son <i>Plein air</i>, dans
+ce D&eacute;jeuner, la m&ecirc;me note blonde, la m&ecirc;me formule d'art, mais combien
+adoucie, truqu&eacute;e, g&acirc;t&eacute;e, d'une &eacute;l&eacute;gance d'&eacute;pid&eacute;mie, arrang&eacute;e avec une
+adresse infinie pour les satisfactions basses du public. Fagerolles
+n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues; seulement,
+dans leurs toilettes os&eacute;es de mondaines, il les avait d&eacute;shabill&eacute;es,
+l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage,
+l'autre d&eacute;couvrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renversant pour
+prendre une assiette, la troisi&egrave;me qui ne livrait pas un coin de sa
+peau, v&ecirc;tue d'une robe si &eacute;troitement ajust&eacute;e, qu'elle en &eacute;tait
+troublante l'ind&eacute;cence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux
+messieurs, galants, en vestons de campagne, ils r&eacute;alisaient le r&ecirc;ve du
+distingu&eacute;; tandis qu'un valet, au loin, tirait encore un panier du
+landau, arr&ecirc;t&eacute; derri&egrave;re les arbres. Tout cela, les figures, les &eacute;toffes,
+la nature morte du d&eacute;jeuner, s'enlevait gaiement en plein soleil, sur
+les verdures assombries du fond; et l'habilet&eacute; supr&ecirc;me &eacute;tait dans cette
+forfanterie d'audace, dans cette force menteuse qui bousculait juste
+assez la foule pour la faire se p&acirc;mer. Une temp&ecirc;te dans un pot de cr&egrave;me.</p>
+
+<p>Claude, ne pouvant s'approcher, &eacute;coutait des mots, autour de lui. Enfin,
+en voil&agrave; un qui faisait de la vraie v&eacute;rit&eacute;! Il n'appuyait pas comme ces
+goujats de l'&eacute;cole nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah!
+les nuances, l'art des sous-entendus, le respect du public, les
+suffrages de la bonne compagnie! Et avec &ccedil;a une finesse, un chantre, un
+esprit! Ce n'&eacute;tait pas lui qui se f&acirc;chait incongr&ucirc;ment en morceaux
+passionn&eacute;s, d'une cr&eacute;ation d&eacute;bordante; non, quand il avait pris trois
+notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un
+chroniqueur qui arrivait, s'extasia, trouva le mot: une peinture bien
+parisienne. On le r&eacute;p&eacute;ta, on ne passa plus sans d&eacute;clarer &ccedil;a bien
+parisien.</p>
+
+<p>Ces dos enfl&eacute;s, ces admirations montant en une mar&eacute;e d'&eacute;chines
+finissaient par exasp&eacute;rer Claude; et, pris du besoin de voir les t&ecirc;tes
+dont se composait un succ&egrave;s, il tourna le tas, il man&oelig;uvra de fa&ccedil;on &agrave;
+s'adosser contre la cimaise. L&agrave;, il avait le public de face, dans le
+jour gris que filait la toile du plafond, &eacute;teignant le milieu de la
+salle; tandis que la lumi&egrave;re vive, gliss&eacute;e des bords de l'&eacute;cran,
+&eacute;clairait les tableaux des murs d'une nappe blanche, o&ugrave; l'or des cadres
+prenait le ton chaud du soleil.</p>
+
+<p>Tout de suite, il reconnut les gens qui l'avaient hu&eacute;, autrefois: si ce
+n'&eacute;tait pas ceux-l&agrave;, c'&eacute;taient leurs fr&egrave;res; mais s&eacute;rieux, extasi&eacute;s,
+embellis de respectueuse attention.</p>
+
+<p>L'air mauvais des figures, cette fatigue de la lutte, cette bile de
+l'envie tirant et jaunissant la peau, qu'il avait remarqu&eacute;es d'abord,
+s'attendrissaient ici, dans l'unanime r&eacute;gal d'un mensonge aimable. Deux
+grosses dames, la bouche ouverte, b&acirc;illaient d'aise. De vieux messieurs
+arrondissaient les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout bas
+le sujet &agrave; sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement
+du col. Il y avait des &eacute;merveillements b&eacute;ats, &eacute;tonn&eacute;s, profonds, gais,
+aust&egrave;res, des sourires inconscients, des airs mourants de t&ecirc;te. Les
+chapeaux noirs se renversaient &agrave; demi, les fleurs des femmes coulaient
+sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute,
+&eacute;taient pouss&eacute;s, remplac&eacute;s par d'autres qui leur ressemblaient,
+continuellement.</p>
+
+<p>Alors, Claude s'oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait
+trop petite, toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. Ce n'&eacute;taient
+plus les vides de la premi&egrave;re heure, les souffles froids mont&eacute;s du
+jardin, l'odeur de vernis errante encore; maintenant, l'air
+s'&eacute;chauffait, s'aigrissait du parfum des toilettes. Bient&ocirc;t, ce qui
+domina, ce fut l'odeur de chien mouill&eacute;. Il devait pleuvoir, une de ces
+averses brusques de printemps, car les derniers venus apportaient une
+humidit&eacute;, des v&ecirc;tements lourds qui semblaient fumer, d&egrave;s qu'ils
+entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de t&eacute;n&egrave;bres
+passaient, depuis un instant, sur l'&eacute;cran du plafond. Claude, qui leva
+les yeux, devina un galop de grandes nu&eacute;es fouett&eacute;es, de bise, des
+trombes d'eau battant les vitres de la baie. Une moire d'ombres courait
+le long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient, le public se
+noyait de nuit; jusqu'&agrave; ce que la nu&eacute;e emport&eacute;e, le peintre rev&icirc;t sortir
+les t&ecirc;tes de ce cr&eacute;puscule, avec les m&ecirc;mes bouches rondes, les m&ecirc;mes
+yeux ronds de ravissement imb&eacute;cile.</p>
+
+<p>Mais une autre amertume &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e &agrave; Claude. Il aper&ccedil;ut, sur le
+panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant &agrave; celui de
+Fagerolles. Et, devant celui-l&agrave;, personne ne se bousculait, les
+visiteurs d&eacute;filaient avec indiff&eacute;rence. C'&eacute;tait pourtant l'effort
+supr&ecirc;me, le coup que le grand peintre cherchait &agrave; porter depuis des
+ann&eacute;es, une derni&egrave;re &oelig;uvre enfant&eacute;e dans le besoin de se prouver la
+virilit&eacute; de son d&eacute;clin. La haine qu'il nourrissait contre La <i>Noce au
+village</i>, ce premier chef-d'&oelig;uvre dont on avait &eacute;cras&eacute; sa vie de
+travailleur, venait de le pousser &agrave; choisir le sujet contraire et
+sym&eacute;trique: L'Enterrement au village, un convoi de jeune fille, d&eacute;band&eacute;
+parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-m&ecirc;me, on
+verrait bien s'il &eacute;tait fini, si l'exp&eacute;rience de ses soixante ans ne
+valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'exp&eacute;rience &eacute;tait
+battue, l'&oelig;uvre allait &ecirc;tre un insucc&egrave;s morne, une de ces chutes
+sourdes de vieil homme, qui n'arr&ecirc;tent m&ecirc;me pas les passants. Des
+morceaux de ma&icirc;tre s'indiquaient toujours, l'enfant de ch&oelig;ur tenant la
+croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bi&egrave;re, et dont les
+robes blanches, plaqu&eacute;es sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli
+contraste avec l'endimanchement noir du cort&egrave;ge, au travers des
+verdures; seulement, le pr&ecirc;tre en surplis, la fille &agrave; la banni&egrave;re, la
+famille derri&egrave;re le corps, toute la toile d'ailleurs &eacute;tait d'une facture
+s&egrave;che, d&eacute;sagr&eacute;able de science, raidie par l'obstination. Il y avait l&agrave;
+un retour inconscient, fatal, au romantisme tourment&eacute;, d'o&ugrave; &eacute;tait parti
+l'artiste, autrefois.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait bien le pis de l'aventure, l'indiff&eacute;rence du public avait sa
+raison dans cet art d'une autre &eacute;poque, dans cette peinture cuite et un
+peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des
+grands &eacute;blouissements de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Justement, Bongrand, avec l'h&eacute;sitation d'un d&eacute;butant timide, entra dans
+la salle, et Claude eut le c&oelig;ur serr&eacute; en le voyant jeter un coup d'&oelig;il
+&agrave; son tableau solitaire, puis un autre &agrave; celui de Fagerolles, qui
+faisait &eacute;meute.</p>
+
+<p>En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aigu&euml; de sa fin. Si,
+jusque-l&agrave;, la peur de sa lente d&eacute;ch&eacute;ance l'avait d&eacute;vor&eacute;, ce n'&eacute;tait
+qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se
+survivait, son talent &eacute;tait mort, jamais plus il n'enfanterait des
+&oelig;uvres vivantes. Il devint tr&egrave;s p&acirc;le, il eut un mouvement pour fuir,
+lorsque le sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte, avec
+sa queue ordinaire de disciples, l'interpella, de sa voix grasse, sans
+se soucier des personnes pr&eacute;sentes.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! farceur, je vous y prends, &agrave; vous admirer!&raquo; Lui, cette ann&eacute;e-l&agrave;,
+avait une Moissonneuse ex&eacute;crable, une de ces figures stupidement rat&eacute;es,
+qui semblaient des gageures, sorties de ses puissantes mains et il n'en
+&eacute;tait pas moins rayonnant, certain d'un chef-d'&oelig;uvre de plus,
+promettant son infaillibilit&eacute; de dieu, au milieu de la foule, qu'il
+n'entendait pas rire.</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre, Bongrand le regarda de ses yeux br&ucirc;l&eacute;s de fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&laquo;Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-vous vue?... Qu'ils y
+viennent donc, les petits d'&agrave; pr&eacute;sent! Il n'y a que nous, la vieille
+France!&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le public &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Brute!&raquo; murmura Bongrand, &eacute;trangl&eacute; de chagrin, r&eacute;volt&eacute; comme de l'&eacute;clat
+d'un rustre dans la chambre d'un mort.</p>
+
+<p>Il avait aper&ccedil;u Claude, il s'approcha. N'&eacute;tait-ce pas l&acirc;che de fuir
+cette salle? Et il voulait montrer son courage, son &acirc;me haute, o&ugrave;
+l'envie n'&eacute;tait jamais entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un succ&egrave;s!...</p>
+
+<p>Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau, que je n'aime gu&egrave;re;
+mais lui est tr&egrave;s gentil, vraiment... Et puis, vous savez qu'il a &eacute;t&eacute;
+tout &agrave; fait bien pour vous.&raquo; Claude s'effor&ccedil;ait de trouver un mot
+d'admiration sur L'Enterrement.</p>
+
+<p>&laquo;Le petit cimeti&egrave;re, au fond, est si joli!... Est-il possible que le
+public...&raquo; D'une voix rude, Bongrand l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Hein! mon ami, pas de condol&eacute;ances... Je vois clair.&raquo; &Agrave; ce moment,
+quelqu'un les salua d'un geste familier, et Claude reconnut Naudet, un
+Naudet grandi, enfl&eacute;, dor&eacute; par le succ&egrave;s des affaires colossales qu'il
+brassait &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>L'ambition lui tournant la t&ecirc;te, il parlait de couler tous les autres
+marchands de tableaux, il avait fait b&acirc;tir un palais, o&ugrave; il se posait en
+roi du march&eacute;, centralisant les chefs-d'&oelig;uvre, ouvrant les grands
+magasins modernes de l'art. Des bruits de millions sonnaient d&egrave;s son
+vestibule, il installait chez lui des expositions, montait au-dehors des
+galeries, attendait en mai l'arriv&eacute;e des amateurs am&eacute;ricains, auxquels
+il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait achet&eacute; dix mille; et il
+menait un train de prince, femme, enfants, ma&icirc;tresse, chevaux, domaine
+en Picardie, grandes chasses. Ses premiers gains venaient de la hausse
+des morts illustres, ni&eacute;s de leur vivant, Courbet, Millet, Rousseau; ce
+qui avait fini par lui donner le m&eacute;pris de toute &oelig;uvre sign&eacute;e du nom
+d'un peintre encore dans la lutte. Cependant, d'assez mauvais bruits
+couraient d&eacute;j&agrave;. Le nombre des toiles connues &eacute;tant limit&eacute;, et celui des
+amateurs ne pouvant gu&egrave;re s'&eacute;tendre, l'&eacute;poque arrivait o&ugrave; les affaires
+allaient devenir difficiles. On parlait d'un syndicat, d'une entente
+avec des banquiers pour soutenir les hauts prix; &agrave; la salle Drouot, on
+en &eacute;tait &agrave; l'exp&eacute;dient des ventes fictives, des tableaux rachet&eacute;s tr&egrave;s
+cher par le marchand lui-m&ecirc;me; et la faillite semblait &ecirc;tre fatalement
+au bout de ces op&eacute;rations de Bourse, une culbute dans l'outrance et les
+mensonges de l'agio.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, cher ma&icirc;tre, dit Naudet, qui s'&eacute;tait avanc&eacute;.</p>
+
+<p>Hein? vous venez, comme tout le monde, admirer mon Fagerolles.&raquo; Son
+attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilit&eacute; c&acirc;line et respectueuse
+d'autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre &agrave; lui, d'un
+ouvrier &agrave; ses gages, qu'il gourmandait souvent. C'&eacute;tait lui qui l'avait
+install&eacute; avenue de Villiers, le for&ccedil;ant &agrave; avoir un h&ocirc;tel, le meublant
+ainsi qu'une fille, l'endettant par des fournisseurs de tapis et de
+bibelots, pour le tenir ensuite &agrave; sa merci; et, maintenant, il
+commen&ccedil;ait &agrave; l'accuser de manquer d'ordre, de se compromettre en gar&ccedil;on
+l&eacute;ger. Par exemple, ce tableau, jamais un peintre s&eacute;rieux ne l'aurait
+envoy&eacute; au Salon; sans doute, cela faisait du tapage, on parlait m&ecirc;me de
+la m&eacute;daille d'honneur; mais rien n'&eacute;tait plus mauvais pour les hauts
+prix. Quand on voulait avoir les Am&eacute;ricains, il fallait savoir rester
+chez soi, comme un bon dieu au fond de son tabernacle.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'aurais donn&eacute; vingt mille
+francs de ma poche pour que ces imb&eacute;ciles de journaux ne fissent pas
+tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette ann&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Bongrand, qui &eacute;coutait bravement, malgr&eacute; sa souffrance, eut un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, ils ont peut-&ecirc;tre pouss&eacute; les indiscr&eacute;tions un peu loin...
+Hier, j'ai lu un article, o&ugrave; j'ai appris que Fagerolles mangeait tous
+les matins deux &oelig;ufs &agrave; la coque.&raquo; Il riait de ce coup brutal de
+publicit&eacute;, qui, depuis une semaine, occupait Paris du jeune ma&icirc;tre, &agrave; la
+suite d'un premier article sur son tableau, que personne encore n'avait
+vu. Toute la bande des reporters s'&eacute;tait mise en campagne, on le
+d&eacute;shabillait, son enfance, son p&egrave;re le fabricant de zinc d'art, ses
+&eacute;tudes, o&ugrave; il logeait, comment il vivait, jusqu'&agrave; la couleur de ses
+chaussettes, jusqu'&agrave; une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez.
+Et il &eacute;tait la passion du moment, le jeune ma&icirc;tre selon le go&ucirc;t du jour,
+ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'&Eacute;cole,
+dont il gardait les proc&eacute;d&eacute;s: fortune d'une saison que le vent apporte
+et remporte, caprice nerveux de la grande d&eacute;traqu&eacute;e de ville, succ&egrave;s de
+l'&agrave;-peu-pr&egrave;s, de l'audace gris perle, de l'accident qui bouleverse la
+foule le matin, pour se perdre le soir dans l'indiff&eacute;rence de tous.</p>
+
+<p>Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est votre tableau?... Et, alors, vous avez voulu donner un
+pendant &agrave; la <i>Noce</i>? Moi, je vous en aurais d&eacute;tourn&eacute;... Ah! La <i>Noce</i>. La
+<i>Noce</i>!&raquo; Bongrand l'&eacute;coutait toujours, sans cesser de sourire; et, seul,
+un pli douloureux coupait ses l&egrave;vres tremblantes.</p>
+
+<p>Il oubliait ses chefs-d'&oelig;uvre, l'immortalit&eacute; assur&eacute;e &agrave; son nom, il ne
+voyait plus que la vogue imm&eacute;diate, sans effort, venant &agrave; ce galopin
+indigne de nettoyer sa palette, le poussant &agrave; l'oubli, lui qui avait
+lutt&eacute; dix ann&eacute;es avant d'&ecirc;tre connu. Ces g&eacute;n&eacute;rations nouvelles, quand
+elles vous enterrent, si elles savaient quelles larmes de sang elles
+vous font pleurer dans la mort!</p>
+
+<p>Puis, comme il se taisait, la peur le prit d'avoir laiss&eacute; deviner son
+mal. Est-ce qu'il tomberait &agrave; cette bassesse de l'envie? Une col&egrave;re
+contre lui-m&ecirc;me le redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la
+r&eacute;ponse violente qui lui montait aux l&egrave;vres, il dit famili&egrave;rement:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait d'aller me coucher, le
+jour o&ugrave; j'ai eu l'id&eacute;e de cette toile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est lui, pardon!&raquo; cria le marchand, qui s'&eacute;chappa.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Fagerolles, qui se montrait &agrave; l'entr&eacute;e de la salle.</p>
+
+<p>Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa fortune avec son aisance
+de gar&ccedil;on d'esprit. Du reste, il cherchait quelqu'un, il appela d'un
+signe un jeune homme et lui donna une r&eacute;ponse, heureuse sans doute, car
+ce dernier d&eacute;borda de reconnaissance. Deux autres se pr&eacute;cipit&egrave;rent pour
+le congratuler; une femme le retint, en lui montrant avec des gestes de
+martyre une nature morte, plac&eacute;e dans l'ombre d'une encoignure. Puis il
+disparut, apr&egrave;s avoir jet&eacute;, sur le peuple en extase devant son tableau,
+un seul coup d'&oelig;il. Claude, qui regardait et &eacute;coutait, sentit alors sa
+tristesse lui noyer le c&oelig;ur. La bousculade augmentait toujours, il
+n'avait plus en face de lui que des figures b&eacute;antes et suantes, dans la
+chaleur devenue intol&eacute;rable. Par-dessus les &eacute;paules, d'autres &eacute;paul&eacute;s
+montaient, jusqu'&agrave; la porte, d'o&ugrave; ceux qui ne pouvaient rien voir, se
+signalaient le tableau, du bout de leurs parapluies, ruisselant des
+averses du dehors. Et Bongrand restait l&agrave; par fiert&eacute;, tout droit dans sa
+d&eacute;faite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs
+sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bont&eacute; est
+large. Claude, qui lui parla sans recevoir de r&eacute;ponse, vit bien que,
+derri&egrave;re cette face calme et gaie, l'&acirc;me &eacute;tait absente, envol&eacute;e dans le
+deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effray&eacute;,
+il n'insista pas, il partit, sans m&ecirc;me que Bongrand s'en aper&ccedil;ut, de ses
+yeux vides.</p>
+
+<p>De nouveau, au travers de la foule, une id&eacute;e venait de pousser Claude.
+Il s'&eacute;bahissait de n'avoir pu d&eacute;couvrir son tableau. Rien n'&eacute;tait plus
+simple. N'y avait-il donc pas une salle o&ugrave; l'on riait, un coin de blague
+et de tumulte, un attroupement de public farceur injuriant une &oelig;uvre?
+Cette &oelig;uvre serait la sienne, &agrave; coup s&ucirc;r. Il avait encore dans les
+oreilles les rires du Salon des Refus&eacute;s, autrefois. Et, de chaque porte,
+il &eacute;coutait maintenant, pour entendre si ce n'&eacute;tait pas l&agrave; qu'on le
+huait.</p>
+
+<p>Mais, comme il se retrouvait dans la salle de l'Est, cette halle o&ugrave;
+agonise le grand art, le d&eacute;potoir o&ugrave; l'on empile les vastes compositions
+historiques et religieuses, d'un froid sombre, il eut une secousse, il
+demeura immobile, les yeux en l'air. Cependant, il &eacute;tait pass&eacute; deux fois
+d&eacute;j&agrave;. L&agrave;-haut, c'&eacute;tait bien sa toile, si haut, si haut, qu'il h&eacute;sitait &agrave;
+la reconna&icirc;tre, toute petite, pos&eacute;e en hirondelle, sur le coin d'un
+cadre, le cadre monumental d'un immense tableau de dix ma&icirc;tres,
+repr&eacute;sentant le D&eacute;luge, le grouillement d'un peuple jaune, culbut&eacute; dans
+de l'eau lie-de-vin. &Agrave; gauche, il y avait encore le pitoyable portrait
+en pied d'un g&eacute;n&eacute;ral couleur de cendre; &agrave; droite, une nymphe colosse,
+dans un paysage lunaire, le cadavre exsangue d'une assassin&eacute;e, qui se
+g&acirc;tait sur l'herbe; et alentour, partout, des choses ros&acirc;tres,
+viol&acirc;tres, des images tristes, jusqu'&agrave; une sc&egrave;ne comique de moines se
+grisant, jusqu'&agrave; une ouverture de la Chambre, avec toute une page &eacute;crite
+sur un cartouche dor&eacute;, o&ugrave; les t&ecirc;tes des d&eacute;put&eacute;s connus &eacute;taient
+reproduites au trait, accompagn&eacute;es des noms. Et, l&agrave;-haut, l&agrave;-haut, au
+milieu de ces voisinages blafards, la petite toile, trop rude, &eacute;clatait
+f&eacute;rocement, dans une grimace douloureuse de monstre.</p>
+
+<p>Ah! l'Enfant mort, le mis&eacute;rable petit cadavre, qui n'&eacute;tait plus, &agrave; cette
+distance, qu'une confusion de chairs, la carcasse &eacute;chou&eacute;e de quelque
+b&ecirc;te informe! &Eacute;tait-ce un cr&acirc;ne, &eacute;tait-ce un ventre, cette t&ecirc;te
+ph&eacute;nom&eacute;nale, enfl&eacute;e et blanchie? et ces pauvres mains tordues sur les
+linges, comme des pattes r&eacute;tract&eacute;es d'oiseau tu&eacute; par le froid! et le lit
+lui-m&ecirc;me, cette p&acirc;leur des draps, sous la p&acirc;leur des membres, tout ce
+blanc si triste, un &eacute;vanouissement du ton, la fin derni&egrave;re! Puis, on
+distinguait les yeux clairs et fixes, on reconnaissait une t&ecirc;te
+d'enfant, le cas de quelque maladie de la cervelle, d'une profonde et
+affreuse piff&eacute;. Claude s'approcha, se recula, pour mieux voir. Le jour
+&eacute;tait si mauvais, que des reflets dansaient dans la toile, de partout.
+Son petit Jacques, comme on l'avait plac&eacute;! sans doute par d&eacute;dain, ou par
+honte plut&ocirc;t, afin de se d&eacute;barrasser de sa laideur lugubre. Lui,
+pourtant, l'&eacute;voquait, le retrouvait, l&agrave;-bas, &agrave; la campagne, frais et
+rose, quand il se roulait dans l'herbe, puis rue de Douai, peu &agrave; peu
+p&acirc;li et stupide, puis rue Tourlaque, ne pouvant plus porter son front,
+mourant une nuit tout seul, pendant que sa m&egrave;re dormait; et il la
+revoyait, elle aussi, la m&egrave;re, la triste femme, rest&eacute;e &agrave; la maison, pour
+y pleurer sans doute, ainsi qu'elle pleurait maintenant les journ&eacute;es
+enti&egrave;res. N'importe, elle avait bien fait de ne pas venir: c'&eacute;tait trop
+triste, leur petit Jacques, d&eacute;j&agrave; froid dans son lit, jet&eacute; &agrave; l'&eacute;cart en
+paria, si brutalis&eacute; par la lumi&egrave;re, que le visage semblait rire, d'un
+rire abominable.</p>
+
+<p>Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de son &oelig;uvre. Un
+&eacute;tonnement, une d&eacute;ception, le faisait chercher des yeux la foule, la
+pouss&eacute;e &agrave; laquelle il s'attendait.</p>
+
+<p>Pourquoi ne le huait-on pas? Ah! les insultes de jadis, les moqueries,
+les indignations, ce qui l'avait d&eacute;chir&eacute; et fait vivre! Non, plus rien,
+pas m&ecirc;me un crachat au passage: c'&eacute;tait la mort. Dans la salle immense,
+le public d&eacute;filait rapidement, pris d'un frisson d'ennui. Il n'y avait
+du monde que devant l'image de l'ouverture de la Chambre, o&ugrave; sans cesse
+un groupe se renouvelait, lisant la l&eacute;gende, se montrant les t&ecirc;tes des
+d&eacute;put&eacute;s. Des rires ayant &eacute;clat&eacute; derri&egrave;re lui, il se retourna: mais on ne
+se moquait point; on s'&eacute;gayait simplement des moines en goguette, le
+succ&egrave;s comique du Salon, que des messieurs expliquaient &agrave; des dames, en
+d&eacute;clarant &ccedil;a &eacute;tourdissant d'esprit. Et tous ces gens passaient sous le
+petit Jacques, et pas un ne levait la t&ecirc;te, pas un ne savait m&ecirc;me qu'il
+fait l&agrave;-haut!</p>
+
+<p>Le peintre, cependant, eut un espoir. Sur le pouf central, deux
+personnages, un gros et un mince, d&eacute;cor&eacute;s tous les deux, causaient,
+renvers&eacute;s contre le dossier de velours, regardant les tableaux, en face.
+Il s'approcha, il les &eacute;couta.</p>
+
+<p>&laquo;Et je les ai suivis, disait le gros. Ils ont pris la rue Saint-Honor&eacute;,
+la rue Saint-Roch, la rue de la Chauss&eacute;e d'Antin, la rue La Fayette...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous leur avez parl&eacute;? demanda le mince, d'un air de profond
+int&eacute;r&ecirc;t.&mdash;Non, j'ai eu peur de me mettre en col&egrave;re.&raquo; Claude s'en alla,
+revint &agrave; trois reprises, le c&oelig;ur battant, chaque fois qu'un rare
+visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au
+plafond. Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole, une seule.
+Pourquoi exposer? comment savoir? tout, plut&ocirc;t que cette torture du
+silence! Et il &eacute;touffa, lorsqu'il vit s'approcher un jeune m&eacute;nage, la
+femme ravissante, l'allure d&eacute;licate et fluette d'une berg&egrave;re en Saxe.
+Elle avait aper&ccedil;u le tableau, elle en demandait le sujet, stup&eacute;faite de
+n'y rien comprendre; et, quand son mari, feuilletant le catalogue, eut
+trouv&eacute; le titre: l'Enfant mort, elle l'entra&icirc;na, frissonnante, avec ce
+cri d'effroi:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! l'horreur! est-ce que la police devrait permettre une horreur
+pareille!&raquo;.</p>
+
+<p>Alors, Claude demeura l&agrave;, debout, inconscient et hant&eacute;, les yeux clou&eacute;s
+en l'air, au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait,
+indiff&eacute;rente, sans un regard &agrave; cette chose unique et sacr&eacute;e, visible
+pour lui seul; et ce fut l&agrave;, dans ces coudoiements, que Sandoz finit par
+le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Fl&acirc;nant en gar&ccedil;on, lui aussi, sa femme &eacute;tant rest&eacute;e pr&egrave;s de sa m&egrave;re
+souffrante, Sandoz venait de s'arr&ecirc;ter, le c&oelig;ur fendu, en bas de la
+petite toile, rencontr&eacute;e par hasard.</p>
+
+<p>Ah! quel d&eacute;go&ucirc;t de cette mis&eacute;rable vie! Il rev&eacute;cut brusquement leur
+jeunesse, le coll&egrave;ge de Plassans, les longues escapades au bord de la
+Viorne, les courses libres sous le br&ucirc;lant soleil, toute cette flamb&eacute;e
+de leurs ambitions naissantes; et, plus tard, dans leur existence
+commune, il se rappelait leurs efforts, leurs certitudes de gloire, la
+belle fringale, d'app&eacute;tit d&eacute;mesur&eacute;, qui parlait d'avaler Paris d'un
+coup. &Agrave; cette &eacute;poque, que de fois il avait vu en Claude le grand homme,
+celui dont le g&eacute;nie d&eacute;brid&eacute; devait laisser en arri&egrave;re, tr&egrave;s loin, le
+talent des autres!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord l'atelier de l'impasse des Bourdonnais, plus tard
+l'atelier du quai de Bourbon, des toiles immenses r&ecirc;v&eacute;es, des projets &agrave;
+faire &eacute;clater le Louvre; c'&eacute;tait une lutte incessante, un travail de dix
+heures par jour, un don entier de son &ecirc;tre. Et puis, quoi? apr&egrave;s vingt
+ann&eacute;es de cette passion, aboutir &agrave; &ccedil;a, &agrave; cette pauvre chose sinistre,
+toute petite, inaper&ccedil;ue, d'une navrante m&eacute;lancolie dans son isolement de
+pestif&eacute;r&eacute;e! Tant d'espoirs, de tortures, une vie us&eacute;e au dur labeur de
+l'enfantement, et &ccedil;a, et &ccedil;a, mon Dieu! Sandoz, pr&egrave;s de lui, reconnut
+Claude. Une maternelle &eacute;motion fit trembler sa voix.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refus&eacute; de passer me prendre?&raquo; Le
+peintre ne s'excusa m&ecirc;me pas. Il semblait tr&egrave;s fatigu&eacute;, sans r&eacute;volte,
+frapp&eacute; d'une stupeur douce et sommeillante.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, ne reste pas l&agrave;. Il est midi sonn&eacute;, tu vas d&eacute;jeuner avec
+moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen.</p>
+
+<p>Mais je les l&acirc;che, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce
+pas, vieux!&raquo; Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le
+r&eacute;chauffant, t&acirc;chant de le tirer de son silence morne.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, sapristi! il ne faut pas te d&eacute;monter de la sorte. Ils ont beau
+l'avoir mal plac&eacute;, ton tableau est superbe, un fameux morceau de
+peintre!... Oui, je sais, tu avais r&ecirc;v&eacute; autre chose. Que diable! tu n'es
+pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais &ecirc;tre fier,
+car c'est toi le v&eacute;ritable triomphateur du Salon, cette ann&eacute;e. Il n'y a
+pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as
+r&eacute;volutionn&eacute;s, depuis ton <i>Plein air</i>, dont ils ont tant ri... Regarde,
+regarde! en voil&agrave; encore un de <i>Plein air</i>, en voil&agrave; un autre, et ici, et
+l&agrave;-bas, tous, tous!&raquo; De la main, au travers des salles, il d&eacute;signait des
+toiles.</p>
+
+<p>En effet, le coup de clart&eacute;, peu &agrave; peu introduit dans la peinture
+contemporaine, &eacute;clatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisin&eacute; au bitume,
+avait fait place &agrave; un Salon ensoleill&eacute;, d'une gaiet&eacute; de printemps.
+C'&eacute;tait l'aube, le jour nouveau qui avait point&eacute; jadis au Salon des
+Refus&eacute;s, et qui, &agrave; cette heure, grandissait, rajeunissant les &oelig;uvres
+d'une lumi&egrave;re fine, diffuse, d&eacute;compos&eacute;e en nuances infinies.</p>
+
+<p>Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et
+dans les sc&egrave;nes de genre, hauss&eacute;es aux dimensions et au s&eacute;rieux de
+l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets acad&eacute;miques, s'en &eacute;taient all&eacute;s,
+avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamn&eacute;e
+emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les
+cadav&eacute;reuses nudit&eacute;s des mythologies et du catholicisme, les l&eacute;gendes
+sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-&agrave;-brac de l'&Eacute;cole, us&eacute; par des
+g&eacute;n&eacute;rations de malins ou d'imb&eacute;ciles; et, chez les attard&eacute;s des antiques
+recettes, m&ecirc;me chez les ma&icirc;tres vieillis, l'influence &eacute;tait &eacute;vidente, le
+coup de soleil avait pass&eacute; l&agrave;. De loin, &agrave; chaque pas, on voyait un
+tableau trouer le mur, ouvrir une fen&ecirc;tre sur le dehors. Bient&ocirc;t, les
+murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la br&egrave;che &eacute;tait large,
+l'assaut avait emport&eacute; la routine, dans cette gaie bataille de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;
+et de jeunesse.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de
+demain sera le tien, tu les as tous faits.&raquo; Claude, alors, desserra les
+dents, dit tr&egrave;s bas, avec une brutalit&eacute; sombre:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que &ccedil;a me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait
+moi-m&ecirc;me?... Vois-tu, c'&eacute;tait trop gros pour moi, et c'est &ccedil;a qui
+m'&eacute;touffe.&raquo; D'un geste, il acheva sa pens&eacute;e, son impuissance &agrave; &ecirc;tre le
+g&eacute;nie de la formule qu'il apportait, son tournent de pr&eacute;curseur qui s&egrave;me
+l'id&eacute;e sans r&eacute;colter la gloire, sa d&eacute;solation de se voir vol&eacute;, d&eacute;vor&eacute;
+par des b&acirc;cleurs de besogne, toute une nu&eacute;e de gaillards souples,
+&eacute;parpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou
+un autre ait eu la force de planter le chef-d'&oelig;uvre qui daterait cette
+fin de si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il
+l'arr&ecirc;ta, en traversant le salon d'honneur.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature
+fiche &agrave; la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public
+autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le
+coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se d&eacute;molissent pas trop.</p>
+
+<p>J'ai m&ecirc;me remarqu&eacute;, l&agrave;-bas, un paysage dont la tonalit&eacute; jaune &eacute;teignait
+compl&egrave;tement les femmes qui s'en approchaient.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'en prie, allons-nous-en, emm&egrave;ne-moi... Je n'en puis plus.&raquo; Au
+buffet, ils eurent toutes les peines du monde &agrave; trouver une table libre,
+C'&eacute;tait un &eacute;touffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que
+des draperies de serge brune m&eacute;nageaient, sous les trav&eacute;es du haut
+plancher de fer. Au fond, &agrave; demi noy&eacute;s de t&eacute;n&egrave;bres, trois dressoirs
+&eacute;tageaient sym&eacute;triquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus
+en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une
+blonde, une brune, surveillaient la m&ecirc;l&eacute;e, d'un regard militaire; et,
+des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de
+marbre, une mar&eacute;e de chaises, serr&eacute;es, enchev&ecirc;tr&eacute;es, moutonnait,
+s'enflait, venait d&eacute;border et s'&eacute;taler jusque dans le jardin, sous la
+grande clart&eacute; p&acirc;le qui tombait des vitres.</p>
+
+<p>Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'&eacute;lan&ccedil;a, il conquit la
+table de haute lutte, au milieu du tas.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger?&raquo; Claude eut un geste
+insouciant. Le d&eacute;jeuner d'ailleurs fut ex&eacute;crable, de la truite amollie
+par le court-bouillon, un filet dess&eacute;ch&eacute; au four, des asperges sentant
+le linge humide; et encore fallut-il se battre pour &ecirc;tre servi, car les
+gar&ccedil;ons, bouscul&eacute;s, perdant la t&ecirc;te, restaient en d&eacute;tresse dans les
+passages trop &eacute;troits, que le flux des chaises resserrait toujours,
+jusqu'&agrave; les boucher compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles
+et de vaisselle, la cuisine install&eacute;e l&agrave;, sur le sable, ainsi que ces
+fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes.</p>
+
+<p>Sandoz et Claude devaient manger de biais, &eacute;trangl&eacute;s entre deux
+soci&eacute;t&eacute;s, dont les coudes peu &agrave; peu entraient dans leurs assiettes; et,
+chaque fois que passait un gar&ccedil;on, il &eacute;branlait les chaises d'un violent
+coup de hanche. Mais cette g&ecirc;ne, ainsi que l'abominable nourriture,
+&eacute;gayait. On plaisantait les plats, une familiarit&eacute; s'&eacute;tablissait de
+table &agrave; table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de
+plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient
+des conversations &agrave; trois rangs de distance, la t&ecirc;te tourn&eacute;e,
+gesticulant par-dessus les &eacute;paules des voisins. Les femmes surtout
+s'animaient, d'abord inqui&egrave;tes de cette cohue, puis se d&eacute;gantant,
+relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui
+&eacute;tait le rago&ucirc;t de ce jour du vernissage, c'&eacute;tait justement la
+promiscuit&eacute; o&ugrave; se coudoyaient l&agrave; tous les mondes, des filles, des
+bourgeoises, de grands artistes, de simples imb&eacute;ciles, une rencontre de
+hasard, un m&eacute;lange dont le louche impr&eacute;vu allumait les yeux des plus
+honn&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Cependant, Sandoz, qui avait renonc&eacute; &agrave; finir sa viande, haussait la
+voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,&laquo;Un
+morceau de fromage, hein?... Et t&acirc;chons d'avoir du caf&eacute;.&raquo; Les yeux
+vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa
+place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se
+d&eacute;tachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour &eacute;tait orn&eacute;.
+L&agrave;, s'espa&ccedil;ait un cercle de statues: le dos d'une faunesse, &agrave; la croupe
+enfl&eacute;e; le joli profil d'une &eacute;tude de jeune fille, une rondeur de joue,
+une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une
+colossale romance, irritante de patriotisme b&ecirc;te; le ventre laiteux
+d'une femme pendue par les poignets, quelque Androm&egrave;de du quartier
+Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'&eacute;paules et de hanches
+qui suivaient les tournants des all&eacute;es, des fuites de blancheurs au
+travers des verdures, des t&ecirc;tes, des gorges, des jambes, des bras,
+confondus et envol&eacute;s dans l'&eacute;loignement de la perspective. &Agrave; gauche se
+perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire
+comique d'une enfilade de nez, un pr&ecirc;tre &agrave; nez &eacute;norme et pointu, une
+soubrette &agrave; petit nez retrouss&eacute;, une Italienne du XV<sup>e</sup> si&egrave;cle au beau nez
+classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez
+magistrat, le nez industriel, le nez d&eacute;cor&eacute;, immobiles et sans fin.</p>
+
+<p>Mais Claude ne voyait rien, ce n'&eacute;taient que des taches grises dans le
+jour brouill&eacute; et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule
+sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jug&eacute; au milieu
+de la pouss&eacute;e des salles, et qui l&agrave; se d&eacute;veloppait librement, ainsi que
+sur le gravier de quelque serre de ch&acirc;teau. Toute l'&eacute;l&eacute;gance de Paris
+d&eacute;filait, les femmes venues pour se montrer, les robes m&eacute;dit&eacute;es,
+destin&eacute;es &agrave; &ecirc;tre dans les journaux du lendemain.</p>
+
+<p>On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras
+d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince &eacute;poux. Les
+mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se d&eacute;visageaient de ce
+lent coup d'&oelig;il dont elles se d&eacute;shabillent, estimant la soie, aunant
+les dentelles, fouillant de la pointe des bottines &agrave; la plume du
+chapeau. C'&eacute;tait comme un salon neutre, des dames assises avaient
+rapproch&eacute; leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occup&eacute;es de
+celles qui passaient. Deux amies h&acirc;taient le pas, en riant. Une autre,
+solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir.</p>
+
+<p>D'autres encore, qui s'&eacute;taient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient
+de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait,
+se remettait en marche, s'arr&ecirc;tait en face d'un marbre, refluait devant
+un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois &eacute;gar&eacute;s l&agrave;, circulaient
+des noms c&eacute;l&egrave;bres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom
+d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le
+nom ail&eacute; d'un po&egrave;te, &agrave; l'approche d'un homme bl&ecirc;me, qui avait la face
+plate d'un portier.</p>
+
+<p>Une onde vivante montait de cette foule dans la lumi&egrave;re &eacute;gale et
+d&eacute;color&eacute;e, lorsque, brusquement, derri&egrave;re les nuages d'une derni&egrave;re
+averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le
+vitrail du couchant, plut en gouttes d'or, &agrave; travers l'air immobile; et
+tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les
+pelouses tendres que d&eacute;coupait le sable jaune des all&eacute;es, les toilettes
+riches aux vifs r&eacute;veils de satin et de perles, les voix elles m&ecirc;mes,
+dont le grand murmure nerveux et rieur sembla p&eacute;tiller comme une claire
+flamb&eacute;e de sarments.</p>
+
+<p>Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles,
+tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des
+arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons tremp&eacute;s, en une fum&eacute;e
+ti&egrave;de. Un moineau tr&egrave;s hardi, descendu des charpentes de fer, malgr&eacute; le
+monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain
+qu'une jeune femme s'amusait &agrave; lui jeter.</p>
+
+<p>Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de
+mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un
+souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait souffl&eacute; en
+ouragan devant son tableau. Mais, &agrave; cette heure, on ne riait plus:
+c'&eacute;tait Fagerolles, l&agrave;-haut, que l'haleine g&eacute;ante de Paris acclamait.</p>
+
+<p>Justement, Sandoz, qui se retournait, dit &agrave; Claude: &laquo;Tiens, Fagerolles!&raquo;
+En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une
+table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, j'ai vu son enfant crev&eacute;. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!&raquo;
+Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant
+aper&ccedil;u les deux camarades, ajouta.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas
+encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'&eacute;tait superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Superbe!&raquo; appuya Fagerolles.</p>
+
+<p>Ensuite, il s'&eacute;tonna.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez mang&eacute; ici, quelle id&eacute;e! on y est si mal!...</p>
+
+<p>Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une
+bousculade, une gaiet&eacute;!... Approchez donc votre table que nous causions
+un peu.&raquo; On r&eacute;unit les deux tables. Mais d&eacute;j&agrave; des flatteurs, des
+solliciteurs relan&ccedil;aient le jeune ma&icirc;tre triomphant. Trois amis se
+lev&egrave;rent, le salu&egrave;rent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une
+contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nomm&eacute; &agrave; l'oreille.
+Et le grand maigre, l'artiste mal plac&eacute; qui ne d&eacute;rangeait pas et le
+poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond o&ugrave; il se trouvait,
+accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise,
+imm&eacute;diatement. &laquo;Eh! fichez-moi la paix!&raquo; finit par crier Fagerolles; &agrave;
+bout d'amabilit&eacute; et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut all&eacute;, en
+m&acirc;chonnant de sourdes menaces:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, on a beau vouloir &ecirc;tre obligeant, ils vous rendraient
+enrag&eacute;s!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel
+m&eacute;tier que d'&ecirc;tre du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y r&eacute;colte
+que des haines!&raquo; De son air accabl&eacute;, Claude le regardait. Il sembla
+s'&eacute;veiller un instant, il murmura d'une langue p&acirc;teuse:</p>
+
+<p>&laquo;Je t'ai &eacute;crit, je voulais aller te voir pour te remercier...</p>
+
+<p>Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce
+pas?&raquo;...</p>
+
+<p>Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.</p>
+
+<p>&laquo;Que diable! je devais bien &ccedil;&agrave; &agrave; notre vieille amiti&eacute;...</p>
+
+<p>C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir.&raquo; Et il avait cet
+embarras qui le reprenait toujours devant le ma&icirc;tre inavou&eacute; de sa
+jeunesse, cette sorte d'humilit&eacute; invincible, en face de l'homme dont le
+muet d&eacute;dain suffisait en ce moment &agrave; g&acirc;ter son triomphe.</p>
+
+<p>&laquo;Ton tableau est tr&egrave;s bien&raquo;, ajouta Claude lentement, pour &ecirc;tre bon et
+courageux. Ce simple &eacute;loge gonfla le c&oelig;ur de Fagerolles d'une &eacute;motion
+exag&eacute;r&eacute;e, irr&eacute;sistible, mont&eacute;e il ne savait d'o&ugrave;; et le gaillard, sans
+foi, br&ucirc;l&eacute; &agrave; toutes les farces, r&eacute;pondit d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire &ccedil;a!&raquo; Sandoz venait enfin
+d'obtenir deux tasses de caf&eacute;, et comme le gar&ccedil;on avait oubli&eacute; le sucre,
+il dut se contenter des morceaux laiss&eacute;s par une famille voisine.
+Quelques tables se vidaient, mais la libert&eacute; avait grandi, un rire de
+femme sonna si haut, que toutes les t&ecirc;tes se retourn&egrave;rent.</p>
+
+<p>On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la d&eacute;bandade
+des nappes, tach&eacute;es de vin, encombr&eacute;es de vaisselle grasse. Lorsque
+Fagerolles eut &eacute;galement r&eacute;ussi &agrave; se faire apporter deux chartreuses, il
+se mit &agrave; causer avec Sandoz, qu'il m&eacute;nageait, devinant l&agrave; une force. Et
+Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoy&eacute; de lettre, pour mon
+mariage... Tu sais, &agrave; cause de notre position, nous avons fait &ccedil;a entre
+nous, sans personne... Mais, tout de m&ecirc;me, j'aurais voulu te pr&eacute;venir.
+Tu m'excuses, n'est-ce pas?&raquo; Il se montra expansif, donna des d&eacute;tails,
+heureux de vivre, dans la joie &eacute;go&iuml;ste de se sentir gras et victorieux,
+en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui r&eacute;ussissait, disait-il. Il
+avait l&acirc;ch&eacute; la chronique, flairant la n&eacute;cessit&eacute; d'installer s&eacute;rieusement
+sa vie; puis, il s'&eacute;tait hauss&eacute; &agrave; la direction d'une grande revue d'art;
+et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans
+compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La
+rapacit&eacute; bourgeoise qu'il tenait de son p&egrave;re, cette h&eacute;r&eacute;dit&eacute; du gain qui
+l'avait jet&eacute; secr&egrave;tement &agrave; des sp&eacute;culations infimes, d&egrave;s les premiers
+sous gagn&eacute;s, s'&eacute;talait aujourd'hui, finissait par faire de lui un
+terrible monsieur saignant &agrave; blanc les artistes et les amateurs qui lui
+tombaient sous la main.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante,
+venait de l'amener &agrave; la supplier en pleurant d'&ecirc;tre sa femme, ce qu'elle
+avait fi&egrave;rement refus&eacute; pendant six mois.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de
+r&eacute;gler la situation. Hein? toi qui as pass&eacute; par l&agrave;, mon cher, tu en sais
+quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par
+crainte d'&ecirc;tre mal jug&eacute;e et de me faire du tort. Oh! une &acirc;me d'une
+grandeur, d'une d&eacute;licatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas id&eacute;e des
+qualit&eacute;s de cette femme-l&agrave;. D&eacute;vou&eacute;e, toujours aux petits soins, &eacute;conome,
+et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie
+rencontr&eacute;e! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller,
+elle m&egrave;ne tout, ma parole!&raquo; La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que Mathilde avait achev&eacute; de
+le r&eacute;duire &agrave; une ob&eacute;issance peureuse de petit gar&ccedil;on, que la seule
+menace d'&ecirc;tre priv&eacute; de confiture rend sage. Une &eacute;pouse autoritaire,
+affam&eacute;e de respect, d&eacute;vor&eacute;e d'ambition et de lucre, s'&eacute;tait d&eacute;gag&eacute;e de
+l'ancienne goule impudique.</p>
+
+<p>Elle ne le trompait m&ecirc;me pas, d'une vertu aigre de femme honn&ecirc;te, en
+dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gard&eacute;es avec lui seul,
+pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir
+vus communier tous les deux &agrave; Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient
+devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.</p>
+
+<p>Seulement, le soir, il devait raconter sa journ&eacute;e, et si l'emploi d'une
+heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des
+sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, &agrave; le
+menacer de maladies graves, &agrave; refroidir le lit de ses refus d&eacute;vots, que,
+chaque fois, il achetait plus ch&egrave;rement son pardon.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, r&eacute;p&eacute;ta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons
+attendu la mort de mon p&egrave;re, et je l'ai &eacute;pous&eacute;e.&raquo; Claude, l'esprit perdu
+jusque-l&agrave;, hochant la t&ecirc;te sans &eacute;couter, fut seulement frapp&eacute; par la
+derni&egrave;re phrase. &laquo;Comment, tu l'as &eacute;pous&eacute;e?... Mathilde!&raquo; Il mit dans
+cette exclamation son &eacute;tonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui
+lui revenaient de la boutique &agrave; Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait
+encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses
+confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des
+horreurs, au fond de l'herboristerie empest&eacute;e par l'odeur forte des
+aromates. Toute la bande y avait pass&eacute;, lui s'&eacute;tait montr&eacute; plus
+insultant que les autres, et il l'&eacute;pousait! Vraiment, un homme &eacute;tait
+b&ecirc;te de mal parler d'une ma&icirc;tresse, m&ecirc;me de la plus basse, car il ne
+savait jamais s'il ne l'&eacute;pouserait pas, un jour.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! oui, Mathilde, r&eacute;pondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles
+ma&icirc;tresses, &ccedil;a fait encore les meilleures femmes&raquo; Il &eacute;tait plein de
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, la m&eacute;moire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les
+regards des camarades.</p>
+
+<p>Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur pr&eacute;sentait, comme s'ils ne
+l'avaient pas connue aussi bien que lui.</p>
+
+<p>Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute; par ce
+beau cas, s'&eacute;cria, quand ils se turent:</p>
+
+<p>&laquo;Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.&raquo; Mais, &agrave; ce moment, Irma
+B&eacute;cot parut et s'arr&ecirc;ta devant le buffet. Elle &eacute;tait en beaut&eacute;, les
+cheveux dor&eacute;s &agrave; neuf, dans son &eacute;clat truqu&eacute; de courtisane fauve,
+descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une
+tunique de brocart bleu p&acirc;le, sur une jupe de satin couverte d'Alen&ccedil;on,
+d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un
+instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle h&eacute;sita, saisie
+d'une honte l&acirc;che, en face de ce mis&eacute;rable mal v&ecirc;tu, laid et m&eacute;pris&eacute;.
+Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut &agrave; lui qu'elle
+serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects,
+arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec
+une amicale moquerie qui pin&ccedil;ait un peu les coins de sa bouche.</p>
+
+<p>&laquo;Sans rancune&raquo;, lui dit-elle gaiement.</p>
+
+<p>Et ce mot, qu'ils furent les seuls &agrave; comprendre, redoubla son rire.
+C'&eacute;tait toute leur histoire. Le pauvre gar&ccedil;on qu'elle avait d&ucirc;
+violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! D&eacute;j&agrave;, Fagerolles payait
+les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se d&eacute;cida
+&eacute;galement &agrave; suivre.</p>
+
+<p>Claude les regarda s'&eacute;loigner tous les trois, elle entre les deux
+hommes, marchant royalement parmi la foule, tr&egrave;s admir&eacute;s, tr&egrave;s
+salu&eacute;s. &laquo;On voit bien que Mathilde n'est pas l&agrave;, dit simplement Sandoz.
+Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant!&raquo; Lui-m&ecirc;me demanda
+l'addition. Toutes les tables se d&eacute;garnissaient, il n'y avait plus qu'un
+saccage d'os et de cro&ucirc;tes. Deux gar&ccedil;ons lavaient les marbres &agrave;
+l'&eacute;ponge, tandis qu'un autre, arm&eacute; d'un r&acirc;teau, grattait le sable,
+tremp&eacute; de crachats, sali de miettes. Et, derri&egrave;re la draperie de serge
+brune, c'&eacute;tait maintenant le personnel qui d&eacute;jeunait, des bruits de
+m&acirc;choires, des rires emp&acirc;t&eacute;s, toute la mastication forte d'un campement
+de boh&eacute;miens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent
+le tour du jardin, et ils d&eacute;couvrirent une figure de Mahoudeau, tr&egrave;s mal
+plac&eacute;e, dans un coin, pr&egrave;s du vestibule de l'Est. C'&eacute;tait enfin la
+Baigneuse debout, mais rapetiss&eacute;e encore, &agrave; peine grande comme une
+fillette de dix ans, et d'une &eacute;l&eacute;gance charmante, les cuisses fines, la
+gorge toute petite, une h&eacute;sitation exquise de bouton naissant. Un parfum
+s'en d&eacute;gageait, la gr&acirc;ce que rien ne donne et qui fleurit o&ugrave; elle veut,
+la gr&acirc;ce invincible, ent&ecirc;t&eacute;e et vivace, repoussant quand m&ecirc;me de ces
+gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps
+m&eacute;connue.</p>
+
+<p>Sandoz ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Et dire que ce gaillard a tout fait pour g&acirc;ter son talent!... S'il
+&eacute;tait mieux plac&eacute;, il aurait un gros succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un gros succ&egrave;s, r&eacute;p&eacute;ta Claude. C'est tr&egrave;s joli.&raquo; Justement, ils
+aper&ccedil;urent Mahoudeau, d&eacute;j&agrave; sous le vestibule, se dirigeant vers
+l'escalier. Ils l'appel&egrave;rent, ils coururent, et tous trois rest&egrave;rent &agrave;
+causer quelques minutes.</p>
+
+<p>La galerie du rez-de-chauss&eacute;e s'&eacute;tendait, vide, sabl&eacute;e, &eacute;clair&eacute;e d'une
+clart&eacute; blafarde par ses grandes fen&ecirc;tres rondes; et l'on aurait pu se
+croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les
+charpentes m&eacute;talliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant
+le sol, o&ugrave; les pieds enfon&ccedil;aient. Au loin, derri&egrave;re un rideau d&eacute;chir&eacute;,
+s'alignaient des statues, les envois refus&eacute;s de la sculpture, les
+pl&acirc;tres que les sculpteurs pauvres ne retiraient m&ecirc;me pas, une Morgue
+bl&ecirc;me, d'un abandon lamentable.</p>
+
+<p>Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la t&ecirc;te, c'&eacute;tait le fracas
+continu, le pi&eacute;tinement &eacute;norme du public sur le plancher des salles. L&agrave;,
+on en &eacute;tait assourdi, cela roulait d&eacute;mesur&eacute;ment, comme si des trains
+interminables, lanc&eacute;s &agrave; toute vapeur, avaient &eacute;branl&eacute; sans fin les
+solives de fer.</p>
+
+<p>Quand on l'eut compliment&eacute;, Mahoudeau dit &agrave; Claude qu'il avait vainement
+cherch&eacute; sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourr&eacute;e? Puis, il
+s'inqui&eacute;ta de Gagni&egrave;re et de Dubuche, dans un attendrissement du pass&eacute;,
+O&ugrave; &eacute;taient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y d&eacute;barquait en bande, les
+courses rageuses &agrave; travers les salles, comme en pays ennemi, les
+violents d&eacute;dains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les
+langues et vidaient les cr&acirc;nes!</p>
+
+<p>Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagni&egrave;re
+arrivait de Melun, effar&eacute;, pour un concert; et il se d&eacute;sint&eacute;ressait
+tellement de la peinture, qu'il n'&eacute;tait venu au Salon, o&ugrave; il avait
+pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un
+joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait
+jamais remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi?&raquo; Claude, p&acirc;li
+d'un malaise, levait les yeux, &agrave; chaque seconde. Ah! ce grondement
+terrible, ce galop d&eacute;vorateur du monstre, dont il sentait la secousse
+jusque dans ses membres!...</p>
+
+<p>Il tendit la main sans parler. &laquo;Tu nous quittes? s'&eacute;cria Sandoz. Fais
+encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble.&raquo; Puis, une piti&eacute;
+lui serra le c&oelig;ur, en le voyant si las.</p>
+
+<p>Il le sentait &agrave; bout de courage, d&eacute;sireux de solitude, pris du besoin de
+fuir seul; pour cacher sa blessure.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.&raquo; Claude,
+chancelant, poursuivi par la temp&ecirc;te d'en haut, disparut derri&egrave;re les
+massifs du jardin.</p>
+
+<p>Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, apr&egrave;s
+avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles,
+aper&ccedil;ut Claude, debout devant sa toile, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; il l'avait
+rencontr&eacute; la premi&egrave;re fois. Le mis&eacute;rable, au moment de partir, &eacute;tait
+remont&eacute; l&agrave;, malgr&eacute; lui, attir&eacute;, obs&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;touffement embras&eacute; de cinq heures, lorsque la cohue, &eacute;puis&eacute;e
+de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux l&acirc;ch&eacute;s
+dans un parc, s'effare et s'&eacute;crase, sans trouver la sortie. Depuis le
+petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient
+alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussi&egrave;re des parquets,
+volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de liti&egrave;re
+humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les
+sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on
+revenait, on pi&eacute;tinait sans fin. Les femmes surtout s'ent&ecirc;taient &agrave; ne
+pas l&acirc;cher pied, &agrave; en &ecirc;tre jusqu'au moment o&ugrave; les gardiens les
+pousseraient dehors, d&egrave;s le premier coup de six heures.</p>
+
+<p>De grosses dames s'&eacute;taient &eacute;chou&eacute;es. D'autres, n'ayant pas d&eacute;couvert le
+moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs
+ombrelles, d&eacute;faillantes, obstin&eacute;es quand m&ecirc;me. Tous les yeux inquiets et
+suppliants, guettaient les banquettes charg&eacute;es de monde. Et il n'y avait
+plus, flagellant ces milliers de t&ecirc;tes, que ce dernier coup de la
+fatigue, qui d&eacute;labrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de
+migraine, cette migraine sp&eacute;ciale des Salons, faite de la cassure
+continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs.</p>
+
+<p>Seuls, sur le pouf o&ugrave; ils se contaient d&eacute;j&agrave; leurs histoires, d&egrave;s midi,
+les deux messieurs d&eacute;cor&eacute;s causaient toujours tranquillement, &agrave; cent
+lieues. Peut-&ecirc;tre y &eacute;taient-ils revenus, peut-&ecirc;tre n'en avaient-ils pas
+m&ecirc;me boug&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Et, comme &ccedil;a, disait le gros, vous &ecirc;tes entr&eacute;, en affectant de ne pas
+comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, r&eacute;pondait le mince, je les ai regard&eacute;s et j'ai &ocirc;t&eacute; mon
+chapeau. Hein? c'&eacute;tait clair.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tonnant! vous &ecirc;tes &eacute;tonnant, mon cher ami!&raquo; Mais Claude n'entendait
+que les sourds battements de son c&oelig;ur, ne voyait que l'Enfant mort, en
+l'air, pr&egrave;s du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la
+fascination qui le clouait l&agrave;, en dehors de son vouloir.</p>
+
+<p>La foule, dans sa naus&eacute;e de lassitude, tournoyait autour de lui; des
+pieds &eacute;crasaient les siens, il &eacute;tait heurt&eacute;, emport&eacute;; et, comme une
+chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait &agrave; la m&ecirc;me place,
+sans baisser la t&ecirc;te, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus
+que l&agrave;-haut, avec son &oelig;uvre, son petit Jacques, enfl&eacute; dans la mort.
+Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupi&egrave;res, l'emp&ecirc;chaient de
+bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir
+assez.</p>
+
+<p>Alors, Sandoz, dans sa piti&eacute; profonde, feignit de ne pas avoir aper&ccedil;u
+son vieil ami, comme s'il e&ucirc;t voulu le laisser seul, sur la tombe de sa
+vie manqu&eacute;e. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et
+Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demand&eacute; o&ugrave;
+&eacute;tait le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'&eacute;carta, l'emmena. Tous s'en
+all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles br&egrave;ves: tout
+marchait bien, le public ne se f&acirc;chait pas, le tableau faisait bon
+effet, un peu haut peut-&ecirc;tre. Et, malgr&eacute; cette tranquillit&eacute; froide, il
+&eacute;tait si &eacute;trange, qu'elle fut prise de peur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, comme elle revenait de porter des assiettes &agrave; la
+cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une
+fen&ecirc;tre qui donnait sur un terrain vague, il &eacute;tait l&agrave;, tellement pench&eacute;,
+qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifi&eacute;e, elle se pr&eacute;cipita, elle le
+tira violemment par son veston.</p>
+
+<p>&laquo;Claude! Claude! que fais-tu?&raquo; Il s'&eacute;tait retourn&eacute;, d'une p&acirc;leur de
+linge, les yeux fous.</p>
+
+<p>&laquo;Je regarde.&raquo; Mais elle feutra la fen&ecirc;tre de ses mains tremblantes, et
+elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p>D&eacute;s le lendemain, Claude s'&eacute;tait remis au travail, et les jours
+s'&eacute;coul&egrave;rent, l'&eacute;t&eacute; se passa, dans une tranquillit&eacute; lourde. Il avait
+trouv&eacute; une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre,
+dont l'argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures disponibles
+&eacute;taient de nouveau consacr&eacute;es &agrave; sa grande toile: il n'y montrait plus
+les m&ecirc;mes &eacute;clats de col&egrave;re, il semblait se r&eacute;signer &agrave; ce labeur &eacute;ternel,
+l'air calme, d'une application ent&ecirc;t&eacute;e et sans espoir. Mais ses yeux
+restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumi&egrave;re, quand ils se
+fixaient sur l'&oelig;uvre manqu&eacute;e de sa vie.</p>
+
+<p>Vers cette &eacute;poque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa m&egrave;re
+mourut, toute son existence fut boulevers&eacute;e, cette existence &agrave; trois, si
+intime, o&ugrave; ne p&eacute;n&eacute;traient que quelques amis, il avait pris en haine le
+pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succ&egrave;s s'&eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute;, dans la vente jusque-l&agrave; p&eacute;nible de ses livres; et le m&eacute;nage,
+combl&eacute; de cette richesse; venait de louer rue de Londres un vaste
+appartement, dont l'installation l'occupa pendant des mois. Son deuil
+avait encore rapproch&eacute; Sandoz de Claude, dans un d&eacute;go&ucirc;t commun des
+choses. Apr&egrave;s le coup terrible du Salon, il s'&eacute;tait inqui&eacute;t&eacute; de son
+vieux camarade, devinant en lui une cassure irr&eacute;parable, quelque plaie
+o&ugrave; la vie coulait, invisible. Puis, &agrave; le voir si froid, si sage, il
+avait fini par se rassurer un peu.</p>
+
+<p>Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n'y
+rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu'elle aussi
+vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle
+avait la face tourment&eacute;e, les tressaillements nerveux d'une m&egrave;re qui
+veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer, au moindre
+bruit.</p>
+
+<p>Un matin de juillet, il lui demanda: &laquo;Eh bien, vous &ecirc;tes contente? Claude
+est tranquille, il travaille bien&raquo; Elle jeta vers le tableau son regard
+accoutum&eacute;, un regard oblique de terreur et de haine. &laquo;Oui, oui, il
+travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre &agrave; la femme...&raquo;
+Et, sans avouer la crainte qui l'obs&eacute;dait, elle ajouta plus bas:</p>
+
+<p>&laquo;Mais ses yeux, avez-vous remarqu&eacute; ses yeux?... Il a toujours ses
+mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se
+f&acirc;cher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le
+distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi!&raquo; D&eacute;s lors, Sandoz
+inventa des motifs de promenade, arriva d&egrave;s le matin chez Claude et
+l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de
+son &eacute;chelle, o&ugrave; il restait assis, m&ecirc;me quand il ne peignait pas. Des
+lassitudes l'arr&ecirc;taient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de
+longues minutes, sans qu'il donn&acirc;t un coup de pinceau. &Agrave; ces moments de
+contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse
+sur la figure de femme, &agrave; laquelle il ne touchait plus; c'&eacute;tait comme le
+d&eacute;sir h&eacute;sitant d'une volupt&eacute; mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi
+sacr&eacute; d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la
+vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la
+sachant toujours l&agrave; pourtant, l'&oelig;il vacillant lorsqu'il la rencontrait,
+seulement ma&icirc;tre de son vertige, tant qu'il ne retournerait point &agrave; sa
+chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir,
+Christine, qui &eacute;tait re&ccedil;ue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait
+plus un jeudi, dans l'esp&eacute;rance de voir s'y &eacute;gayer son grand enfant
+malade d'artiste, prit &agrave; part le ma&icirc;tre de la maison, en le suppliant de
+tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement
+des notes &agrave; chercher pour un roman, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la butte
+Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le d&eacute;baucha jusqu'&agrave; la
+nuit.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, comme ils &eacute;taient descendus &agrave; la porte de Clignancourt, o&ugrave;
+se tenait une f&ecirc;te perp&eacute;tuelle, des chevaux de bois, des tirs, des
+guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de
+Cha&icirc;ne, tr&ocirc;nant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'&eacute;tait une
+sorte de chapelle tr&egrave;s orn&eacute;e: quatre jeux de tournevire s'y alignaient,
+des ronds charg&eacute;s de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le
+vernis et les dorures luisaient dans un &eacute;clair, avec des tintements
+d'harmonica, quand la main d'un joueur lan&ccedil;ait le plateau, qui grin&ccedil;ait
+contre la plume; m&ecirc;me un lapin vivant, le gros lot, nou&eacute; de faveurs
+roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'&eacute;pouvante. Et ces richesses
+s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux,
+entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un
+tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'&oelig;uvre de
+Cha&icirc;ne, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout &agrave; l'autre de
+Paris; la Femme adult&egrave;re au centre, la copie du Mantegna &agrave; gauche, le
+po&ecirc;le de Mahoudeau &agrave; droite. Le soir, quand les lampes &agrave; p&eacute;trole
+flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des
+astres, rien n'&eacute;tait plus beau que ces peintures, dans la pourpre
+saignante des &eacute;toff&eacute;s; et le peuple b&eacute;ant s'attroupait.</p>
+
+<p>Une pareille vue arracha une exclamation &agrave; Claude.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu!... Mais elles sont tr&egrave;s bien, ces toiles! elles &eacute;taient
+faites pour &ccedil;a.&raquo; Le Mantegna surtout, d'une s&eacute;cheresse si na&iuml;ve, avait
+l'air d'une image d'&Eacute;pinal d&eacute;color&eacute;e, clou&eacute;e l&agrave; pour le plaisir des gens
+simples; tandis que le po&ecirc;le minutieux et de guingois, en pendant avec
+le Christ de pain d'&eacute;pice, prenait une gaiet&eacute; inattendue.</p>
+
+<p>Mais Cha&icirc;ne, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main,
+comme s'il les avait quitt&eacute;s la veille.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas
+vieilli, toujours en cuir, le nez compl&egrave;tement disparu entre les deux
+joues, la bouche emp&acirc;t&eacute;e de silence, enfonc&eacute;e dans la barbe.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font
+rudement de l'effet, vos tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon &agrave; lui tout seul. C'est
+tr&egrave;s malin, &ccedil;a!&raquo; La face de Cha&icirc;ne resplendit, et il l&acirc;cha son mot:</p>
+
+<p>&laquo;Bien s&ucirc;r!&raquo; Puis, dans le r&eacute;veil de son orgueil d'artiste, lui dont on
+ne tirait gu&egrave;re que des grognements, il pronon&ccedil;a toute une phrase;&laquo;Ah!
+bien s&ucirc;r que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arriv&eacute;
+comme vous, tout de m&ecirc;me.&raquo; C'&eacute;tait sa conviction. Jamais il n'avait mis
+son talent en doute, il l&acirc;chait simplement la partie, parce qu'elle ne
+nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'&oelig;uvre, il
+&eacute;tait uniquement persuad&eacute; qu'il fallait du temps.</p>
+
+<p>&laquo;Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez point de regrets, vous
+seul avez r&eacute;ussi... &Ccedil;a marche, n'est-ce pas? le commerce.&raquo; Mais Cha&icirc;ne
+m&acirc;chonna des paroles am&egrave;res. Non, non, rien ne marchait, pas m&ecirc;me les
+tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les
+marchands de vin.</p>
+
+<p>On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la
+table, pour que la plume ne s'arr&ecirc;t&acirc;t pas aux gros lots: c'&eacute;tait &agrave; peine
+s'il y avait d&eacute;sormais de l'eau &agrave; boire. Puis, comme du monde s'&eacute;tait
+approch&eacute;, il s'interrompit, il cria d'une grosse voix que les deux
+autres ne lui connaissaient point, et qui les stup&eacute;fia:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voyez, voyez le jeu!... &Agrave; tous les coups l'on gagne!&raquo; Un ouvrier, qui
+avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux
+avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grin&ccedil;aient, les bibelots
+dansaient dans un &eacute;blouissement, le lapin en vie tournait, tournait, les
+oreilles rabattues, si rapide, qu'il s'effa&ccedil;ait et n'&eacute;tait plus qu'un
+cercle blanch&acirc;tre. Il y eut une forte &eacute;motion, la fillette avait failli
+le gagner. Alors, apr&egrave;s avoir serr&eacute; la main de Cha&icirc;ne encore tremblant,
+les deux amis s'&eacute;loign&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Il est heureux, dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas, faits en
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'&eacute;cria Sandoz, il croit qu'il a rat&eacute; l'Institut, et il en
+meurt!&raquo;.</p>
+
+<p>&Agrave; quelque temps de l&agrave;, vers le milieu d'ao&ucirc;t, Sandoz imagina la
+distraction d'un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre
+une journ&eacute;e enti&egrave;re. Il avait rencontr&eacute; Dubuche, un Dubuche ravag&eacute;,
+morne, qui s'&eacute;tait montr&eacute; plaintif et affectueux, remuant le pass&eacute;,
+invitant ses deux vieux camarades &agrave; d&eacute;jeuner &agrave; la Richaudi&egrave;re, o&ugrave; il se
+trouvait seul pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi
+n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si d&eacute;sireux de renouer?
+Mais Sandoz r&eacute;p&eacute;tait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude,
+celui-ci refusait obstin&eacute;ment, comme s'il &eacute;tait saisi de peur &agrave; l'id&eacute;e
+de revoir Bennecourt, la Seine, les &icirc;les, toute cette campagne o&ugrave; des
+ann&eacute;es heureuses &eacute;taient d&eacute;funtes et ensevelies. Il fallut que Christine
+s'en m&ecirc;l&acirc;t, et il finit par c&eacute;der, plein de r&eacute;pugnance. Justement, la
+veille du jour convenu, il avait travaill&eacute; tr&egrave;s tard &agrave; son tableau,
+repris de fi&egrave;vre. Aussi, le matin, un dimanche, d&eacute;vor&eacute; de l'envie de
+peindre, s'en alla-t-il avec peine, dans une sorte d'arrachement
+douloureux. &Agrave; quoi bon retourner l&agrave;-bas? C'&eacute;tait mort, &ccedil;a n'existait
+plus. Rien n'existait que Paris, et encore, dans Paris, il n'existait
+qu'un horizon, la pointe de la Cit&eacute;, cette vision qui le hantait
+toujours et partout, ce coin unique o&ugrave; il laissait son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux &agrave; la porti&egrave;re,
+comme s'il e&ucirc;t quitt&eacute; pour des ann&eacute;es la ville peu &agrave; peu d&eacute;crue et noy&eacute;e
+de vapeurs, s'effor&ccedil;a de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la
+situation vraie de Dubuche. D'abord, le p&egrave;re Margaillan, glorieux de son
+gendre m&eacute;daill&eacute;, l'avait promen&eacute;, pr&eacute;sent&eacute; en tous lieux, &agrave; titre
+d'associ&eacute; et de successeur. En voil&agrave; un qui allait mener les affaires
+rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait
+p&acirc;li sur les livres! Mais la premi&egrave;re id&eacute;e de Dubuche fut d&eacute;plorable: il
+inventa un four &agrave; briques et l'installa en Bourgogne, sur des terrains &agrave;
+son beau-p&egrave;re, dans des conditions si d&eacute;sastreuses, d'apr&egrave;s un plan si
+d&eacute;fectueux, que la tentative se solda par une perte s&egrave;che de deux cent
+mille francs. Il se rabattit alors sur les constructions, o&ugrave; il
+pr&eacute;tendait vouloir appliquer des vues personnelles, un ensemble tr&egrave;s
+m&ucirc;ri, qui renouvellerait l'art de b&acirc;tir. C'&eacute;taient les anciennes
+th&eacute;ories qu'il tenait des camarades r&eacute;volutionnaires de sa jeunesse,
+tout ce qu'il avait promis de r&eacute;aliser quand il serait libre, mais mal
+dig&eacute;r&eacute;, appliqu&eacute; hors de propos, avec la lourdeur du bon &eacute;l&egrave;ve sans
+flamme cr&eacute;atrice: les d&eacute;corations de terres cuites et de fa&iuml;ences, les
+grands d&eacute;gagements vitr&eacute;s, surtout l'emploi du fer, les solives de fer,
+les escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces mat&eacute;riaux
+augmentent les frais, il avait de nouveau abouti &agrave; une catastrophe,
+d'autant plus qu'il &eacute;tait un administrateur pitoyable et qu'il perdait
+la t&ecirc;te depuis sa fortune, &eacute;paissi encore par l'argent, g&acirc;t&eacute;,
+d&eacute;sorient&eacute;, ne retrouvant m&ecirc;me pas son application au travail. Cette
+fois, le p&egrave;re Margaillan se f&acirc;cha, lui qui, depuis trente ans, achetait
+les terrains, b&acirc;tissait, revendait, en &eacute;tablissant d'un coup d'&oelig;il les
+devis des maisons de rapport; tant de m&egrave;res de construction, &agrave; tant le
+m&egrave;tre, devant donner tant d'appartements, &agrave; tant de loyer. Qui est-ce
+qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
+la meuli&egrave;re, qui mettait du ch&ecirc;ne o&ugrave; le sapin devait suffire, qui ne se
+r&eacute;signait pas &agrave; couper un &eacute;tage, comme un pain b&eacute;nit, en autant de
+petits carr&eacute;s qu'il le fallait! Non, non, pas de &ccedil;a! il se r&eacute;voltait
+contre l'art, apr&egrave;s avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa
+routine, pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. Et, d&egrave;s lors, les
+choses all&egrave;rent de mal en pis, des querelles terribles &eacute;clat&egrave;rent entre
+le gendre et le beau-p&egrave;re, l'un d&eacute;daigneux, se retranchant derri&egrave;re sa
+science, l'autre criant que le dernier des man&oelig;uvres, d&eacute;cid&eacute;ment, en
+savait beaucoup plus qu'un architecte. Les millions p&eacute;riclitaient,
+Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche &agrave; la porte de ses bureaux, en lui
+d&eacute;fendant d'y remettre les pieds, puisqu'il n'&eacute;tait pas m&ecirc;me bon &agrave;
+conduire un chantier de quatre hommes. Un d&eacute;sastre, une faillite
+lamentable, la banqueroute de l'&Eacute;cole devant un ma&ccedil;on!...</p>
+
+<p>Claude, qui s'&eacute;tait mis &agrave; &eacute;couter, demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, que fait-il, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, rien sans doute, r&eacute;pondit Sandoz. Il m'a dit que la
+sant&eacute; de ses enfants l'inqui&eacute;tait et qu'il les soignait.&raquo; M<sup>me</sup>
+Margaillan, cette femme p&acirc;le, en lame de couteau, &eacute;tait morte phtisique;
+et c'&eacute;tait le mal h&eacute;r&eacute;ditaire, la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence, car sa fille, R&eacute;gine,
+toussait elle-m&ecirc;me depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une
+cure aux eaux du Mont-Dore, o&ugrave; elle n'avait point os&eacute; emmener ses
+enfants, qui s'&eacute;taient trouv&eacute;s tr&egrave;s mal, l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, d'une
+saison dans cet air trop vif pour leur d&eacute;bilit&eacute;. Cela expliquait
+l'&eacute;parpillement de la famille: la m&egrave;re, l&agrave;-bas, avec une seule femme de
+chambre; le grand-p&egrave;re &agrave; Paris o&ugrave; il avait repris ses grands travaux, se
+battant au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de son m&eacute;pris
+les paresseux et les incapables; et le p&egrave;re r&eacute;fugi&eacute; &agrave; la Richaudi&egrave;re,
+commis &agrave; la garde de sa fille et de son fils, intern&eacute; l&agrave;, d&egrave;s la
+premi&egrave;re lutte, ainsi qu'un invalide de la vie. Dans un instant
+d'expansion, Dubuche avait m&ecirc;me laiss&eacute; entendre que, sa femme ayant
+failli mourir &agrave; ses secondes couches et s'&eacute;vanouissant d'ailleurs au
+moindre contact trop vif, il s'&eacute;tait fait un devoir de cesser tous
+rapports conjugaux avec elle. Pas m&ecirc;me cette r&eacute;cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>&laquo;Un beau mariage&raquo;, dit simplement Sandoz, pour conclure.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures, quand les deux amis sonn&egrave;rent &agrave; la grille de la
+Richaudi&egrave;re. La propri&eacute;t&eacute;, qu'ils ne connaissaient point, les
+&eacute;merveilla: une futaie superbe, un jardin fran&ccedil;ais avec des rampes et
+des perrons qui se d&eacute;roulaient royalement, trois serres immenses,
+surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapport&eacute;s, de ciment et
+de conduites d'eau, o&ugrave; le propri&eacute;taire avait englouti une fortune, par
+une vanit&eacute; d'ancien g&acirc;cheur de pl&acirc;tre. Et ce qui les frappa plus encore,
+ce fut le d&eacute;sert m&eacute;lancolique de ce domaine, les avenues ratiss&eacute;es, sans
+une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares
+silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fen&ecirc;tres
+&eacute;taient closes, sauf deux, entreb&acirc;ill&eacute;es &agrave; peine.</p>
+
+<p>Pourtant, un valet de chambre, qui s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; para&icirc;tre, les
+interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra
+insolent, il r&eacute;pondit que Monsieur &eacute;tait derri&egrave;re la maison, au gymnase.
+Puis, il rentra.&mdash;Sandoz et Claude suivirent une all&eacute;e, d&eacute;bouch&egrave;rent en
+face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arr&ecirc;ta un instant.</p>
+
+<p>Dubuche, debout devant un trap&egrave;ze, levait les bras pour y maintenir son
+fils Gaston, un pauvre &ecirc;tre malingre, qui avait, &agrave; dix ans, les petits
+membres mous de la premi&egrave;re enfance; tandis que, assise dans une
+voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne
+celle-l&agrave;, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, &agrave; six ans. Le
+p&egrave;re, absorb&eacute;, continua d'exercer les membres gr&ecirc;les du petit gar&ccedil;on, le
+balan&ccedil;a, t&acirc;cha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis,
+comme ce l&eacute;ger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta
+et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isol&eacute; sous le
+ciel large; d'une piti&eacute; navr&eacute;e au milieu de ce beau parc...</p>
+
+<p>Mais, en se relevant, il aper&ccedil;ut les deux amis.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir pr&eacute;venu!&raquo;.</p>
+
+<p>Il avait eu un geste d&eacute;sol&eacute;, il expliqua tout de suite que, le dimanche,
+la femme de chambre, la seule femme &agrave; qui il os&acirc;t confier les enfants,
+allait &agrave; Paris, et que, d&egrave;s lors, il lui &eacute;tait impossible de quitter
+Alice et Gaston une minute.</p>
+
+<p>&laquo;Je parie que vous veniez d&eacute;jeuner?&raquo; Sur un regard suppliant de Claude,
+Sandoz se h&acirc;ta de r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&laquo;Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude
+&agrave; d&ucirc; se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a v&eacute;cu &agrave;
+Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagn&eacute;, nous avons eu l'id&eacute;e de
+pousser jusqu'ici.</p>
+
+<p>Mais on nous attend, ne te d&eacute;range pas.&raquo; Alors, Dubuche, soulag&eacute;,
+affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous
+trois caus&egrave;rent.</p>
+
+<p>Claude le regardait, &eacute;tonn&eacute; de le retrouver si vieux: le visage bouffi
+s'&eacute;tait rid&eacute;, d'un jaune vein&eacute; de rouge, comme si la bile avait
+&eacute;clabouss&eacute; la peau; tandis que les cheveux et les moustaches
+grisonnaient d&eacute;j&agrave;. En outre, le corps semblait s'&ecirc;tre tass&eacute;, une
+lassitude am&egrave;re appesantissait chaque geste. Les d&eacute;faites de l'argent
+&eacute;taient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout
+chez ce vaincu disait la d&eacute;pendance honteuse o&ugrave; il devait vivre, la
+faillite de son avenir qu'on lui jetait &agrave; la face, la continuelle
+accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point,
+l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les
+v&ecirc;tements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la
+continuelle aum&ocirc;ne enfin qu'on lui faisait, comme &agrave; un vulgaire filou
+dont on ne pouvait se d&eacute;barrasser. &laquo;Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai
+encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous
+rentrons.&raquo; Doucement, avec des pr&eacute;cautions infinies de m&egrave;re, il tira la
+petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trap&egrave;ze; et l&agrave;, en
+b&eacute;gayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la
+laissa deux minutes accroch&eacute;e, pour d&eacute;velopper ses muscles; mais il
+restait les bras ouverts, &agrave; suivre chaque mouvement, dans la crainte de
+la voir se briser si elle l&acirc;chait de fatigue ses fr&ecirc;les mains de cire.
+Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux p&acirc;les, ob&eacute;issante
+pourtant malgr&eacute; sa terreur de cet exercice, d'une telle l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille &agrave; un de ces
+petits oiseaux &eacute;tiques qui tombent des branches, sans les plier.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, Dubuche, ayant jet&eacute; un coup d'&oelig;il sur Gaston, s'affola, en
+remarquant que la couverture avait gliss&eacute; et que les jambes de l'enfant
+se trouvaient d&eacute;couvertes.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! mon Dieu! le voil&agrave; qui va prendre froid, dans cette herbe! Et
+moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la
+m&ecirc;me chose: tu attends que je sois occup&eacute; avec ta s&oelig;ur... Sandoz,
+recouvre-le, de gr&acirc;ce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie
+pas peur!&raquo; C'&eacute;tait &ccedil;a que son beau mariage avait fait de la chair de sa
+chair, c'&eacute;taient ces deux &ecirc;tres inachev&eacute;s, vacillants, que le moindre
+souffle du ciel mena&ccedil;ait de tuer comme des mouches. De la fortune
+&eacute;pous&eacute;e, il ne lui restait que &ccedil;a, le continuel chagrin de voir son sang
+se g&acirc;ter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui
+allaient pourrir sa race, tomb&eacute;e &agrave; la d&eacute;ch&eacute;ance derni&egrave;re de la scrofule
+et de la phtisie. Et, chez ce gros gar&ccedil;on &eacute;go&iuml;ste, un p&egrave;re s'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;, admirable, un c&oelig;ur enflamm&eacute; d'une passion unique. Il n'avait
+plus que la volont&eacute; de faire vivre ses enfants, il luttait heure par
+heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque
+soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence
+finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-p&egrave;re, des
+jours maussades et des nuits glac&eacute;es que lui apportait sa triste femme;
+et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel
+miracle de tendresse.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras
+grande et belle!&raquo; Il repla&ccedil;a Alice dans la voiture, il prit Gaston,
+toujours envelopp&eacute;, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient
+l'aider, il refusa, il se mit &agrave; pousser la petite fille de sa main
+rest&eacute;e libre.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas
+lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais s&ucirc;r.&raquo; En
+entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre
+qui s'&eacute;tait montr&eacute; insolent; et ils s'aper&ccedil;urent que Dubuche tremblait
+devant lui. L'office et l'antichambre, &eacute;pousant les m&eacute;pris du beau-p&egrave;re
+qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant tol&eacute;r&eacute; par charit&eacute;.
+&Agrave; chaque chemise qu'on lui pr&eacute;parait, &agrave; chaque morceau de pain qu'il
+osait redemander, il demandait l'aum&ocirc;ne dans le geste impoli des
+domestiques.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, attendez un moment... Les enfants vont d&eacute;jeuner, et je vous
+accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade.&raquo; Chaque
+journ&eacute;e &eacute;tait ainsi r&eacute;gl&eacute;e heure par heure. Le matin, la douche, le
+bain, la s&eacute;ance de gymnastique, puis le d&eacute;jeuner, qui &eacute;tait toute une
+affaire, car il leur fallait une nourriture sp&eacute;ciale, discut&eacute;e, pes&eacute;e,
+et l'on allait jusqu'&agrave; faire ti&eacute;dir leur eau rougie, de crainte qu'une
+goutte trop fra&icirc;che ne leur donn&acirc;t un rhume. Ce jour-l&agrave;, ils eurent un
+jaune d'&oelig;uf d&eacute;lay&eacute; dans du bouillon, et une noix de c&ocirc;telette, que le
+p&egrave;re leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade,
+avant la sieste.</p>
+
+<p>Sandoz et Claude se retrouv&egrave;rent dehors, le long des larges avenues,
+avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que
+Gaston, &agrave; pr&eacute;sent, marchait pr&egrave;s de lui. On causa de la propri&eacute;t&eacute;, en se
+dirigeant vers la grille. Le ma&icirc;tre jetait sur le vaste parc des yeux
+timides et inquiets, comme s'il ne se f&ucirc;t pas senti chez lui. Du reste,
+il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.</p>
+
+<p>Il semblait avoir oubli&eacute; jusqu'&agrave; son m&eacute;tier d'architecte qu'on
+l'accusait de ne pas conna&icirc;tre, d&eacute;voy&eacute;, an&eacute;anti d'oisivet&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Et tes parents, comment vont-ils?&raquo; demanda Sandoz.</p>
+
+<p>Une flamme ralluma les yeux &eacute;teints de Dubuche.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai achet&eacute; une petite maison,
+o&ugrave; ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce
+pas? maman avait assez avanc&eacute; pour mon instruction, il fallait bien tout
+rendre, comme je l'avais promis... &Ccedil;a, je peux le dire, mes parents
+n'ont pas de reproches &agrave; m'adresser.&raquo; On &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la grille, on
+stationna quelques minutes.</p>
+
+<p>Enfin, il serra de son air bris&eacute; les mains de ses vieux camarades; puis,
+gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple
+constatation, o&ugrave; il n'y avait m&ecirc;me pas de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, t&acirc;che de t'en sortir... Moi, j'ai rat&eacute; ma vie.&raquo; Et ils le
+virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas d&eacute;j&agrave;
+tr&eacute;buchants de Gaston, lui-m&ecirc;me avec le dos vo&ucirc;t&eacute; et la marche lourde
+d'un vieillard.</p>
+
+<p>Une heure sonnait, tous deux se h&acirc;t&egrave;rent de descendre vers Bennecourt,
+attrist&eacute;s, affam&eacute;s. Mais d'autres m&eacute;lancolies les y attendaient, un vent
+meurtrier avait pass&eacute; l&agrave;: les Faucheur, le mari, la femme, le p&egrave;re
+Poirette &eacute;taient morts; et l'auberge, tomb&eacute;e aux mains de cette oie de
+M&eacute;lie, devenait r&eacute;pugnante de salet&eacute; et de grossi&egrave;ret&eacute;. On leur y servit
+un d&eacute;jeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des c&ocirc;telettes
+sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte &agrave; la pestilence
+du trou &agrave; fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en
+&eacute;taient noires. La chaleur du br&ucirc;lant apr&egrave;s-midi d'ao&ucirc;t entrait avec la
+puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du caf&eacute;, ils se
+sauv&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Et toi qui c&eacute;l&eacute;brais les omelettes de la m&egrave;re Faucheur! dit Sandoz. Une
+maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?&raquo; Claude allait
+refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une h&acirc;te, marcher plus vite,
+comme si chaque pas abr&eacute;geait la corv&eacute;e et le ramenait vers Paris. Son
+c&oelig;ur, sa t&ecirc;te, son &ecirc;tre entier &eacute;tait rest&eacute; l&agrave;-bas. Il ne regardait ni &agrave;
+droite ni &agrave; gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des
+arbres, n'ayant au cr&acirc;ne que son id&eacute;e fixe, dans une hallucination telle
+que, par moments, la pointe de la Cit&eacute; lui semblait se dresser et
+l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de
+Sandoz &eacute;veillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant,
+il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est &ccedil;a, allons voir.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait le long de la berge, il se r&eacute;voltait de
+douleur. C'&eacute;tait &agrave; peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit
+un pont pour relier Bonni&egrave;res &agrave; Bennecourt: un pont, grand Dieu! &agrave; la
+place de ce vieux bac craquant sur sa cha&icirc;ne, et dont la note noire,
+coupant le courant, &eacute;tait si int&eacute;ressante! En outre, le barrage &eacute;tabli
+en aval, &agrave; Port-Villez, ayant remont&eacute; le niveau de la rivi&egrave;re, la
+plupart des &icirc;les se trouvaient submerg&eacute;es, les petits bras
+s'&eacute;largissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes o&ugrave; se
+perdre, un d&eacute;sastre &agrave; &eacute;trangler tous les ing&eacute;nieurs de la marine!</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! ce bouquet de saules qui &eacute;mergent encore, &agrave; gauche, c'&eacute;tait le
+Barreux, l'&icirc;le o&ugrave; nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?...
+Ah! les mis&eacute;rables!&raquo; Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans
+montrer le poing au b&ucirc;cheron, p&acirc;lissait de la m&ecirc;me col&egrave;re, exasp&eacute;r&eacute;
+qu'on se f&ucirc;t permis d'ab&icirc;mer la nature.</p>
+
+<p>Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet,
+les dents serr&eacute;es. On avait vendu la maison &agrave; des bourgeois, il y avait
+maintenant une grille, &agrave; laquelle il colla son visage. Les rosiers
+&eacute;taient morts, les abricotiers &eacute;taient morts; le jardin, tr&egrave;s propre,
+avec ses petites all&eacute;es, ses carr&eacute;s de fleurs et de l&eacute;gumes entour&eacute;s de
+buis, se refl&eacute;tait dans une grosse boule de verre &eacute;tam&eacute;, pos&eacute;e sur un
+pied, au beau milieu; et la maison, badigeonn&eacute;e &agrave; neuf, peinturlur&eacute;e aux
+angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un
+endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non,
+non, il ne restait l&agrave; rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand
+amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derri&egrave;re
+l'habitation, chercha le petit bois de ch&ecirc;nes, ce trou de verdure o&ugrave; ils
+avaient laiss&eacute; le vivant frisson de leur premi&egrave;re &eacute;treinte; mais le
+petit bois &eacute;tait mort, mort avec le reste, abattu, vendu, br&ucirc;l&eacute;.</p>
+
+<p>Alors, il eut un geste de mal&eacute;diction, il jeta son chagrin &agrave; toute cette
+campagne si chang&eacute;e, o&ugrave; il ne retrouvait pas un vestige de leur
+existence. Quelques ann&eacute;es suffisaient donc pour effacer la place o&ugrave;
+l'on avait travaill&eacute;, joui et souffert? &Agrave; quoi bon cette agitation
+vaine, si le vent, derri&egrave;re l'homme qui marche, balaie et emporte la
+trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point d&ucirc; revenir,
+car le pass&eacute; n'&eacute;tait que le cimeti&egrave;re de nos illusions, on s'y brisait
+les pieds contre des tombes.</p>
+
+<p>&laquo;Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se
+crever ainsi le c&oelig;ur!&raquo; Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer,
+en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coul&eacute;e de
+la Seine &eacute;largie, roulant &agrave; pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais
+cette eau n'int&eacute;ressait plus Claude.</p>
+
+<p>Il fit une seule r&eacute;flexion: c'&eacute;tait la m&ecirc;me eau qui, en traversant
+Paris, avait ruissel&eacute; contre les vieux quais de la Cit&eacute;; et elle le
+toucha d&egrave;s lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des
+reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la
+Sainte-Chapelle que le courant emportait &agrave; la mer.</p>
+
+<p>Les deux amis, manqu&egrave;rent le train de trois heures. Ce fut un supplice
+que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd &agrave; leurs
+&eacute;paules. Heureusement, ils avaient pr&eacute;venu chez eux qu'ils rentreraient
+par un train de nuit, si on les retenait. Aussi r&eacute;solurent-ils de d&icirc;ner
+en gar&ccedil;ons, dans un restaurant de la place du Havre, pour t&acirc;cher de se
+remettre, en causant au ressert, comme jadis.</p>
+
+<p>Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attabl&egrave;rent.</p>
+
+<p>Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pav&eacute; de Paris, avait
+cess&eacute; de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez
+lui. Et il &eacute;coutait, de l'air froid et absorb&eacute; qu'il gardait maintenant,
+les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'&eacute;gayer. Celui-ci le
+traitait comme une ma&icirc;tresse qu'il aurait voulu &eacute;tourdir: des plats fins
+et &eacute;pic&eacute;s, des vins, qui grisent. Mais la gaiet&eacute; restait rebelle, Sandoz
+lui-m&ecirc;me finit par s'assombrir.</p>
+
+<p>Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant ch&eacute;ri et oublieux, dans
+lequel ils n'avaient pas rencontr&eacute; une pierre qui e&ucirc;t conserv&eacute; leur
+souvenir, &eacute;branlait en lui tous ses espoirs d'immortalit&eacute;. Si les
+choses, qui ont l'&eacute;ternit&eacute;, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait
+compter une heure sur la m&eacute;moire des hommes?</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides,
+parfois... As-tu jamais song&eacute; &agrave; cela, toi, que la post&eacute;rit&eacute; n'est
+peut-&ecirc;tre pas l'impeccable justici&egrave;re que nous r&ecirc;vons? On se console
+d'&ecirc;tre injuri&eacute;, d'&ecirc;tre ni&eacute;, on compte sur l'&eacute;quit&eacute; des si&egrave;cles &agrave; venir,
+on est comme le fid&egrave;le qui supporte l'abomination de cette terre, dans
+la ferme croyance &agrave; une autre vie, o&ugrave; chacun sera trait&eacute; selon ses
+m&eacute;rites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour
+le catholique, si les g&eacute;n&eacute;rations futures se trompaient comme les
+contemporains, continuaient le malentendu, pr&eacute;f&eacute;raient aux &oelig;uvres
+fortes les petites b&ecirc;tises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle
+existence de for&ccedil;at, clou&eacute; au travail, pour une chim&egrave;re!... Remarque que
+c'est bien possible, apr&egrave;s tout.</p>
+
+<p>Il y a des admirations consacr&eacute;es dont je ne donnerais pas deux liards.
+Par exemple, l'enseignement classique a tout d&eacute;form&eacute;, nous a impos&eacute;
+comme g&eacute;nies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut
+pr&eacute;f&eacute;rer les temp&eacute;raments libres, de production in&eacute;gale, connus des
+seuls lettr&eacute;s. L'immortalit&eacute; ne serait donc qu'&agrave; la moyenne bourgeoisie,
+&agrave; ceux qu'on nous entre violemment dans le cr&acirc;ne, quand nous n'avons pas
+encore la force de nous d&eacute;fendre... Non, non, il ne faut pas se dire
+ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de
+ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les hu&eacute;es, si je n'avais
+plus l'illusion consolante que je serai aim&eacute; un jour!&raquo; Claude l'avait
+&eacute;cout&eacute;, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'am&egrave;re
+indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! qu'est-ce que &ccedil;a fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous
+encore que les imb&eacute;ciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre
+claquera dans l'espace comme une noix s&egrave;che, nos &oelig;uvres n'ajouteront
+pas un atome &agrave; sa poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est bien vrai! conclut Sandoz tr&egrave;s p&acirc;le. &Agrave; quoi bon vouloir
+combler le n&eacute;ant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil
+s'acharne!&raquo; Ils quitt&egrave;rent le restaurant, vagu&egrave;rent dans les rues,
+s'&eacute;chou&egrave;rent de nouveau au fond d'un caf&eacute;. Ils philosophaient, ils en
+&eacute;taient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur
+noyer le c&oelig;ur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se
+d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude
+jusqu'&agrave; la rue Tourlaque. La nuit d'ao&ucirc;t &eacute;tait superbe, chaude, cribl&eacute;e
+d'&eacute;toiles. Et, comme ils faisaient un d&eacute;tour, remontant par le quartier
+de l'Europe, ils pass&egrave;rent devant l'ancien caf&eacute; Baudequin, sur le
+boulevard des Batignolles. Le propri&eacute;taire avait chang&eacute; trois fois; la
+salle n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me, repeinte, dispos&eacute;e autrement, avec deux
+billards &agrave; droite; et les couches de consommateurs s'y &eacute;taient succ&eacute;d&eacute;,
+les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient
+disparu comme des peuples ensevelis.</p>
+
+<p>Pourtant, la curiosit&eacute;, l'&eacute;motion de toutes les choses mortes qu'ils
+venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour
+jeter un coup d'&oelig;il dans le caf&eacute;, par la porte grande ouverte. Ils
+voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! regarde! dit Sandoz, stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Gagni&egrave;re!&raquo; murmura Claude. C'&eacute;tait Gagni&egrave;re, en effet, tout seul &agrave;
+cette table, au fond de la salle vide. Il avait d&ucirc; venir de Melun pour
+un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la d&eacute;bauche; puis, le
+soir, perdu dans Paris, il &eacute;tait mont&eacute; au caf&eacute; Baudequin, par une
+vieille habitude des jambes.</p>
+
+<p>Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, t&eacute;moin d'un autre
+&acirc;ge, s'y ent&ecirc;tait, solitaire. Il n'avait pas encore touch&eacute; &agrave; sa chope,
+il la regardait, si pensif, que les gar&ccedil;ons commen&ccedil;aient &agrave; mettre les
+chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il
+bouge&acirc;t.</p>
+
+<p>Les deux amis h&acirc;t&egrave;rent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de
+la terreur enfantine des revenants. Et ils se s&eacute;par&egrave;rent rue Tourlaque.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est
+lui qui nous a g&acirc;t&eacute; notre journ&eacute;e.&raquo; D&egrave;s novembre, lorsque tous les vieux
+amis furent rentr&eacute;s, Sandoz songea &agrave; les r&eacute;unir dans un de ses d&icirc;ners du
+jeudi, comme il en avait gard&eacute; la coutume. C'&eacute;tait toujours la meilleure
+de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche;
+l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En
+outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner &agrave; Claude
+une distraction certaine, par une de leurs ch&egrave;res soir&eacute;es de jeunesse.
+Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement;
+Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis,
+Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagni&egrave;re enfin.
+On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un
+g&ecirc;neur, pour que la bonne entente et la gaiet&eacute; fussent compl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Henriette, plus m&eacute;fiante, h&eacute;sita, lorsqu'ils arr&ecirc;t&egrave;rent cette liste de
+convives.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?</p>
+
+<p>Ils ne l'aiment gu&egrave;re... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru
+remarquer un froid...&raquo; Mais il l'interrompit, ne voulant pas en
+convenir.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! un froid?... C'est dr&ocirc;le, les femmes ne peuvent comprendre
+qu'on se plaisante. Au fond, &ccedil;a n'emp&ecirc;che pas d'avoir le c&oelig;ur solide.&raquo;</p>
+
+<p>Ce jeudi-l&agrave;, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant
+tout un petit personnel &agrave; diriger, une cuisini&egrave;re, un valet de chambre;
+et, si elle ne faisait plus des plats elle-m&ecirc;me, elle continuait &agrave; tenir
+la maison sur un pied de ch&egrave;re tr&egrave;s d&eacute;licate, par tendresse pour son
+mari, dont la gourmandise &eacute;tait le seul vice. Elle accompagna la
+cuisini&egrave;re &agrave; la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le
+m&eacute;nage avait le go&ucirc;t des curiosit&eacute;s gastronomiques, venues des quatre
+coins du monde. Cette fois, on se d&eacute;cida pour un potage queue de b&oelig;uf,
+des rougets de roche grill&eacute;s, un filet aux c&egrave;pes, des raviolis &agrave;
+l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans
+compter du caviar et des kilkis en hors-d'&oelig;uvre, une glace pralin&eacute;e, un
+petit fromage hongrois couleur d'&eacute;meraude, des fruits, des p&acirc;tisseries.
+Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin
+au r&ocirc;ti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du
+vin de champagne, jug&eacute; banal.</p>
+
+<p>D&egrave;s sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en
+simple jaquette, elle tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gante dans une robe de satin noir tout
+unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils
+achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles
+tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les si&egrave;cles, un
+flot montant, d&eacute;bordant &agrave; cette heure, qui avait commenc&eacute; aux
+Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donn&eacute; un jour
+de f&ecirc;te. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage
+joyeuse d'acheter; et lui contentait l&agrave; d'anciens d&eacute;sirs de jeunesse,
+des ambitions romantiques, n&eacute;es jadis de ses premi&egrave;res lectures; si bien
+que cet &eacute;crivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen &Acirc;ge
+vermoulu qu'il r&ecirc;vait d'habiter &agrave; quinze ans. Comme excuse, il disait en
+riant que les beaux meubles d'aujourd'hui co&ucirc;taient trop cher, tandis
+qu'on arrivait tout de suite &agrave; de l'allure et &agrave; de la couleur, avec des
+vieilleries, m&ecirc;me communes. Il n'avait rien du collectionneur, il &eacute;tait
+tout pour le d&eacute;cor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon, &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;, &eacute;clair&eacute; par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fan&eacute;s
+tr&egrave;s doux et tr&egrave;s chauds, les ors &eacute;teints des dalmatiques r&eacute;appliqu&eacute;s
+sur les si&egrave;ges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des
+vitrines hollandaises, les teintes fondues des porti&egrave;res orientales, les
+cent petites notes des ivoires, des fa&iuml;ences, des &eacute;maux, p&acirc;lis par l'&acirc;ge
+et se d&eacute;tachant contre la tenture neutre de la pi&egrave;ce, d'un rouge sombre.</p>
+
+<p>Claude et Christine arriv&egrave;rent les derniers. Cette derni&egrave;re avait mis
+son unique robe de soie noire, une robe us&eacute;e, finie, qu'elle entretenait
+avec des soins extr&ecirc;mes, pour les occasions semblables. Tout de suite,
+Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canap&eacute;. Elle
+l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singuli&egrave;re, les yeux
+inquiets dans sa p&acirc;leur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle?
+Non, non, elle r&eacute;pondit qu'elle &eacute;tait tr&egrave;s gaie, tr&egrave;s heureuse de venir;
+et ses regards, &agrave; chaque minute, allaient vers Claude, comme pour
+l'&eacute;tudier, puis se d&eacute;tournaient. Lui paraissait excit&eacute;, d'une fi&egrave;vre de
+paroles et de gestes qu'il n'avait pas montr&eacute;e depuis plusieurs mois.
+Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait
+silencieux, les yeux larges et perdus, fix&eacute;s l&agrave;-bas, au loin dans le
+vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon vieux, dit-il &agrave; Sandoz, j'ai achev&eacute; ton bouquin cette nuit.
+C'est rudement fort, tu leur as clou&eacute; le bec, cette fois.&raquo; Tous deux
+caus&egrave;rent devant la chemin&eacute;e, o&ugrave; des b&ucirc;ches flambaient. L'&eacute;crivain, en
+effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne
+d&eacute;sarm&acirc;t pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du
+succ&egrave;s qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses
+adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que
+la bataille, m&ecirc;me gagn&eacute;e, recommencerait &agrave; chacun de ses livres. Le
+grand travail de sa vie avan&ccedil;ait, cette s&eacute;rie de romans, ces volumes
+qu'il lan&ccedil;ait coup sur coup, d'une main obstin&eacute;e et r&eacute;guli&egrave;re, marchant
+au but qu'il s'&eacute;tait donn&eacute;, sans se laisser vaincre par rien, obstacles,
+injures, fatigues.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, r&eacute;pondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en
+a m&ecirc;me un qui a fait la f&acirc;cheuse concession de reconna&icirc;tre que je suis
+un honn&ecirc;te homme. Voil&agrave; comment tout d&eacute;g&eacute;n&egrave;re!... Mais, va! ils se
+rattraperont.</p>
+
+<p>J'en sais dont le cr&acirc;ne est trop diff&eacute;rent du mien pour qu'ils acceptent
+jamais ma formule litt&eacute;raire, mes audaces de langue, mes bonshommes
+physiologiques &eacute;voluant sous l'influence des milieux; et je parle des
+confr&egrave;res qui se respectent, je laisse de c&ocirc;t&eacute; les imb&eacute;ciles et les
+gredins...</p>
+
+<p>Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni
+bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison.&raquo; Les yeux de
+Claude s'&eacute;taient brusquement dirig&eacute;s vers un coin du salon, trouant le
+mur, allant l&agrave;-bas, o&ugrave; quelque chose l'avait appel&eacute;. Puis, il se
+troubl&egrave;rent, ils revinrent, tandis qu'il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort...
+N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacr&eacute;e fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! &ccedil;a va bien que je ne
+puisse pas &ecirc;tre jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop
+malheureux.&raquo; Mais la porte s'&eacute;tait ouverte, et Mathilde entra, suivie de
+Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine,
+sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros
+bouquet de roses au corsage. Et ce qui &eacute;tonnait Claude, c'&eacute;tait qu'il ne
+la reconnaissait pas, devenue tr&egrave;s grasse, ronde et blonde, de maigre et
+br&ucirc;l&eacute;e qu'elle &eacute;tait. Sa laideur inqui&eacute;tante de fille se fondait dans
+une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait
+maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire,
+d'un retroussement d&eacute;daigneux des l&egrave;vres. On la sentait respectable avec
+exag&eacute;ration, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son
+mari plus jeune, qui semblait &ecirc;tre son neveu. La seule chose qu'elle
+gardait &eacute;tait une violence de parfums, elle se noyait des essences les
+plus fortes, comme si elle e&ucirc;t tent&eacute; d'arracher de sa peau les senteurs
+d'aromates dont l'herboristerie l'avait impr&eacute;gn&eacute;e; mais l'amertume de la
+rhubarbe, l'&acirc;pret&eacute; du sureau, la flamme de la menthe poivr&eacute;e
+persistaient; et le salon, d&egrave;s qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur
+ind&eacute;finissable de pharmacie, corrig&eacute;e d'une pointe aim&eacute; de musc.</p>
+
+<p>Henriette, qui s'&eacute;tait lev&eacute;e, la fit asseoir en face de Christine. &laquo;Vous
+vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;es ici?&raquo;.</p>
+
+<p>Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme,
+qui, disait-on, avait v&eacute;cu longtemps avec un homme, avant d'&ecirc;tre mari&eacute;e.
+Elle &eacute;tait d'une rigidit&eacute; excessive sur ce point, depuis que la
+tol&eacute;rance du monde litt&eacute;raire et artistique l'avait fait admettre
+elle-m&ecirc;me dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'ex&eacute;crait,
+reprit sa conversation avec Christine, apr&egrave;s les strictes politesses
+d'usage.</p>
+
+<p>Jory avait serr&eacute; les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux,
+devant la chemin&eacute;e, il s'excusait, aupr&egrave;s de ce dernier, d'un article
+paru le matin m&ecirc;me dans sa revue, qui maltraitait le roman de
+l'&eacute;crivain.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le ma&icirc;tre chez soi... Je devrais
+tout faire, mais j'ai si peu de temps!</p>
+
+<p>Imagine-toi que je ne l'avais m&ecirc;me pas lu, cet article, me fiant &agrave; ce
+qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma col&egrave;re, quand je l'ai
+parcouru tout &agrave; l'heure... Je suis d&eacute;sol&eacute;, d&eacute;sol&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc, c'est dans l'ordre, r&eacute;pondit tranquillement Sandoz,
+Maintenant que mes ennemis se mettent &agrave; me louer, il faut bien que ce
+soient mes amis qui m'attaquent.&raquo;</p>
+
+<p>De nouveau, la porte s'entreb&acirc;illa, et Gagni&egrave;re se glissa doucement, de
+son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul,
+car il ne montrait sa femme &agrave; personne. Quand il venait d&icirc;ner ainsi, il
+gardait &agrave; ses souliers la poussi&egrave;re de la province, qu'il remportait le
+soir m&ecirc;me, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas,
+l'&acirc;ge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! mais Gagni&egrave;re est l&agrave;!&raquo; s'&eacute;cria Sandoz.</p>
+
+<p>Alors, comme Gagni&egrave;re se d&eacute;cidait &agrave; saluer les dames, Mahoudeau fit son
+entr&eacute;e. Lui, avait blanchi d&eacute;j&agrave;, avec sa face creus&eacute;e et farouche, o&ugrave;
+vacillaient des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop
+court, une redingote qui plissait dans le dos, malgr&eacute; l'argent qu'il
+gagnait &agrave; pr&eacute;sent; car le marchand de bronzes, pour lequel il
+travaillait, avait lanc&eacute; de lui des statuettes charmantes, que l'on
+commen&ccedil;ait &agrave; voir sur les chemin&eacute;es et les consoles bourgeoises.</p>
+
+<p>Sandoz et Claude s'&eacute;taient tourn&eacute;s, curieux d'assister &agrave; cette rencontre
+de Mahoudeau avec Mathilde et Jory.</p>
+
+<p>Mais la chose se passa tr&egrave;s simplement. Le sculpteur s'inclinait devant
+elle, respectueux, lorsque le mari, de son air d'inconscience sereine,
+crut devoir la lui pr&eacute;senter, pour la vingti&egrave;me fois peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous donc la main!&raquo; Alors, tr&egrave;s
+graves, en gens du monde que l'on force &agrave; une familiarit&eacute; un peu
+prompte, Mathilde et Mahoudeau se serr&egrave;rent la main. Seulement, d&egrave;s que
+celui-ci se fut d&eacute;barrass&eacute; de la corv&eacute;e et qu'il eut retrouv&eacute; Gagni&egrave;re
+dans un coin du salon, tous deux se murent &agrave; ricaner et &agrave; se rappeler en
+mots terribles les abominations d'autrefois.</p>
+
+<p>Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas
+mordre, heureusement!</p>
+
+<p>On attendait Dubuche, car il avait formellement promis de venir.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne serons que neuf. Fagerolles
+nous a &eacute;crit ce matin, pour s'excuser: un d&icirc;ner officiel, o&ugrave; il a &eacute;t&eacute;
+brusquement forc&eacute; de para&icirc;tre... Il s'&eacute;chappera et nous rejoindra vers
+onze heures.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ce moment, on apporta une d&eacute;p&ecirc;che. C'&eacute;tait Dubuche qui
+t&eacute;l&eacute;graphiait;&laquo;Impossible de bouger. Toux inqui&eacute;tante d'Alice.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, nous ne serons que huit!&raquo; reprit Henriette, avec la
+r&eacute;signation chagrine d'une ma&icirc;tresse de maison qui voit s'&eacute;mietter ses
+convives.</p>
+
+<p>Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle &agrave; manger en
+annon&ccedil;ant que Madame &eacute;tait servie, elle ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude.&raquo; Sandoz avait
+pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que
+Mahoudeau et Gagni&egrave;re suivaient, en continuant de plaisanter cr&ucirc;ment ce
+qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste.</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger o&ugrave; l'on entra, tr&egrave;s grande, &eacute;tait d'une vive gaiet&eacute; de
+lumi&egrave;re, au sortir de la clart&eacute; discr&egrave;te du salon. Les murs, couverts de
+vieilles fa&iuml;ences, avaient des tons amusants d'imagerie d'&Eacute;pinal. Deux
+dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'argenterie, &eacute;tincelaient comme
+des vitrines de joyaux. Et la table surtout braisillait au milieu, en
+chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la
+blancheur de sa nappe, qui d&eacute;tachait la belle ordonnance du couvert, les
+assiettes peintes, les verres taill&eacute;s, les carafes blanches et rouges,
+les hors-d'&oelig;uvre sym&eacute;triques, rang&eacute;s autour du bouquet central, une
+corbeille de roses pourpres.</p>
+
+<p>On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s Mathilde et Christine, Jory et Gagni&egrave;re aux deux bouts, et le
+domestique achevait &agrave; peine de servir le potage, lorsque M<sup>me</sup> Jory l&acirc;cha
+une phrase malheureuse. Voulant &ecirc;tre aimable, n'ayant pas entendu les
+excuses de son mari, elle dit au ma&icirc;tre de la maison: &laquo;Eh bien, vous avez
+&eacute;t&eacute; content de l'article de ce matin, &Eacute;douard en a revu lui-m&ecirc;me les
+&eacute;preuves avec tant de soin!&raquo; Du coup, Jory se troubla, b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&laquo;Mais non! mais non! Il est tr&egrave;s mauvais, cet article, tu sais bien
+qu'il a pass&eacute; pendant mon absence, l'autre soir.&raquo; Au silence g&ecirc;n&eacute; qui
+s'&eacute;tait fait, elle comprit sa faute.</p>
+
+<p>Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en
+r&eacute;pondant tr&egrave;s haut, pour l'accabler et se mettre &agrave; part:</p>
+
+<p>&laquo;Encore un de tes mensonges! Je r&eacute;p&egrave;te ce que tu m'as dit... Tu
+entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!&raquo;.</p>
+
+<p>Cela gla&ccedil;a le commencement du d&icirc;ner. Vainement, Henriette recommanda les
+kilkis, seule Christine les trouva tr&egrave;s bons. Sandoz, que l'embarras de
+Jory r&eacute;cr&eacute;ait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grill&eacute;s
+parurent, un d&eacute;jeuner qu'ils avaient fait ensemble &agrave; Marseille,
+autrefois. Ah! Marseille, la seule ville o&ugrave; l'on mange!</p>
+
+<p>Claude, absorb&eacute; depuis un instant, sembla sortir d'un r&ecirc;ve, pour
+demander, sans transition:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que c'est d&eacute;cid&eacute;? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour
+les nouvelles d&eacute;corations de l'H&ocirc;tel de ville?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Mahoudeau, &ccedil;a va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne
+connais personne... Fagerolles lui-m&ecirc;me est tr&egrave;s inquiet. S'il n'est
+point ici ce soir, c'est que &ccedil;a ne marche pas tout seul... Ah! il a
+mang&eacute; son pain blanc, &ccedil;a se g&acirc;te, &ccedil;a craque, leur peinture &agrave; millions!&raquo;
+Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagni&egrave;re &agrave; l'autre bout
+de la table, laissa entendre le m&ecirc;me ricanement. Alors, ils se
+soulag&egrave;rent en paroles mauvaises, ils se r&eacute;jouirent de la d&eacute;b&acirc;cle qui
+consternait le monde des jeunes ma&icirc;tres. C'&eacute;tait fatal, les temps
+pr&eacute;dits arrivaient, la hausse exag&eacute;r&eacute;e sur les tableaux aboutissait &agrave;
+une catastrophe. Depuis que la panique s'&eacute;tait mise chez les amateurs,
+pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les
+prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il
+fallait voir le fameux Naudet au milieu de la d&eacute;route! Il avait tenu bon
+d'abord, il avait invent&eacute; le coup de l'Am&eacute;ricain, le tableau unique
+cach&eacute; au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il
+ne voulait m&ecirc;me pas dire le prix, avec la certitude m&eacute;prisante de ne
+pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou
+trois cent mille francs &agrave; un marchand de porcs de New York, glorieux
+d'emporter la toile la plus ch&egrave;re de l'ann&eacute;e. Mais ces coups-l&agrave; ne se
+recommen&ccedil;aient pas, et Naudet, dont les d&eacute;penses avaient grandi avec les
+gains, entra&icirc;n&eacute; et englouti dans le mouvement fou qui &eacute;tait son &oelig;uvre,
+entendait maintenant crouler sous lui son h&ocirc;tel royal, qu'il devait
+d&eacute;fendre contre l'assaut des huissiers.</p>
+
+<p>&laquo;Mahoudeau, vous ne reprenez pas des c&egrave;pes?&raquo; interrompit obligeamment
+Henriette. Le domestique pr&eacute;sentait le filet, on mangeait, on vidait les
+carafes de vin; mais l'aigreur &eacute;tait telle, que les bonnes choses
+passaient sans &ecirc;tre go&ucirc;t&eacute;es, ce qui d&eacute;solait la ma&icirc;tresse et le ma&icirc;tre
+de la maison. &laquo;Hein? des c&egrave;pes? finit par r&eacute;p&eacute;ter le sculpteur. Non,
+merci.&raquo; Et il continua.</p>
+
+<p>&laquo;Le dr&ocirc;le, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en
+train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en
+voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres &agrave;
+h&ocirc;tel. La b&acirc;tisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui
+avait forc&eacute; Fagerolles &agrave; b&acirc;tir, et qui l'avait meubl&eacute; comme une canin, a
+voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunt&eacute;
+dessus, para&icirc;t-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse
+d'avoir g&acirc;ch&eacute; son affaire en exposant, par une vanit&eacute; d'&eacute;tourdi; le
+peintre r&eacute;pond qu'il entend ne plus &ecirc;tre vol&eacute;; et ils vont se manger,
+j'esp&egrave;re bien!&raquo; La voix de Gagni&egrave;re s'&eacute;leva, une voix inexorable et
+douce de r&ecirc;veur &eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ras&eacute;, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succ&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>On se r&eacute;cria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses
+m&eacute;dailles, et sa croix? Mais lui, obstin&eacute;, souriait d'un air myst&eacute;rieux,
+comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-del&agrave;.
+Il hochait la t&ecirc;te, plein de d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'&eacute;tait qu'une
+valeur.&raquo; Jory allait d&eacute;fendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait
+comme son &oelig;uvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement
+pour les raviolis. Il y eut une courte d&eacute;tente, au milieu du bruit
+cristallin des verres et du l&eacute;ger cliquetis des fourchettes. La table,
+dont la belle sym&eacute;trie se d&eacute;bandait d&eacute;j&agrave;, semblait s'&ecirc;tre allum&eacute;e
+davantage, au feu &acirc;pre de la querelle. Et Sandoz, gagn&eacute; d'une
+inqui&eacute;tude, s'&eacute;tonnait: qu'avaient-ils donc &agrave; l'attaquer si durement?
+n'avait-on pas d&eacute;but&eacute; ensemble, ne devait-on pas arriver dans la m&ecirc;me
+victoire? Un malaise, pour la premi&egrave;re fois, troublait son r&ecirc;ve
+d'&eacute;ternit&eacute;, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succ&eacute;der, tous
+pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'&acirc;ge.
+Mais ce ne fut encore qu'un frisson &agrave; fleur de peau. Il dit en riant:</p>
+
+<p>&laquo;Claude, m&eacute;nage-toi, voici les gelinottes... H&eacute;! Claude, o&ugrave; es-tu?&raquo;.</p>
+
+<p>Depuis qu'on se taisait, Claude &eacute;tait retourn&eacute; dans son r&ecirc;ve, les
+regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui
+ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut
+un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on
+servait, et dont le fumet violent emplissait la pi&egrave;ce d'une odeur de
+r&eacute;sine.</p>
+
+<p>&laquo;Hein! sentez-vous &ccedil;a? cria Sandoz, amus&eacute;. On croirait qu'on avale
+toutes les for&ecirc;ts de la Russie.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Claude revint &agrave; sa pr&eacute;occupation. &laquo;Alors, vous dites que Fagerolles
+aura la salle du Conseil municipal?&raquo; Et cette parole suffit, Mahoudeau
+et Gagni&egrave;re, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage &agrave;
+l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de
+vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les
+commandes, en grand artiste d&eacute;bord&eacute; par les auteurs, il assi&eacute;geait
+l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait
+plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un
+fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les l&acirc;chet&eacute;s?
+une honte, une &eacute;cole de domesticit&eacute;, que cette d&eacute;pendance de l'art, sous
+le bon vouloir imb&eacute;cile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour s&ucirc;r, &agrave; ce
+d&icirc;ner officiel, &eacute;tait en train de l&eacute;cher consciencieusement les bottes
+de quelque chef de bureau, quelque cr&eacute;tin &agrave; empailler!</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...</p>
+
+<p>Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.&mdash;Des dettes, est-ce que j'en
+ai, moi qui ai crev&eacute; la faim? r&eacute;pondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce
+qu'on se fait b&acirc;tir un palais, est-ce qu'on a des ma&icirc;tresses comme cette
+Irma, qui le ruine?&raquo; Gagni&egrave;re, de nouveau, l'interrompit, de son &eacute;trange
+voix d'oracle, lointaine et f&ecirc;l&eacute;e.&mdash;&laquo;Irma, mais c'est elle qui le paie!&raquo;
+On se f&acirc;chait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table,
+lorsque Mathilde, r&eacute;serv&eacute;e et muette jusque-l&agrave;, par une affectation de
+bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effar&eacute;s, une bouche prude
+de d&eacute;vote qu'on violente.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas
+cette fille, de gr&acirc;ce!&raquo; D&eacute;s lors, Henriette et Sandoz, constern&eacute;s,
+assist&egrave;rent &agrave; la d&eacute;route de leur menu. La salade de truffes, la glace,
+le dessert, tout fut aval&eacute; sans joie, dans la col&egrave;re montante de la
+querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle pass&egrave;rent comme de
+l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme,
+s'effor&ccedil;ait de les calmer, en faisant la part des infirmit&eacute;s humaines.
+Pas un ne l&acirc;chait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres,
+acharn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus l'ennui vague, la sati&eacute;t&eacute; somnolente qui attristait
+parfois les anciennes r&eacute;unions; c'&eacute;tait maintenant de la f&eacute;rocit&eacute; dans
+la lutte, un besoin de se d&eacute;truire. Les bougies de la suspension
+br&ucirc;laient tr&egrave;s hautes, les fa&iuml;ences des murs &eacute;panouissaient leurs fleurs
+peintes, la table semblait s'&ecirc;tre incendi&eacute;e, avec la d&eacute;b&acirc;cle de son
+couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfi&eacute;vrait l&agrave;,
+depuis deux heures.</p>
+
+<p>Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsque Henriette se d&eacute;cida &agrave;
+se lever, pour les faire taire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! l'H&ocirc;tel de ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'&eacute;tait mon
+r&ecirc;ve, les murs de Paris &agrave; couvrir!&raquo; On retourna au salon, dont le petit
+lustre et les appliques venaient d'&ecirc;tre allum&eacute;s. On y eut presque froid,
+en comparaison de l'&eacute;tuve d'o&ugrave; l'on sortait; et le caf&eacute; calma un instant
+les convives. Personne, du reste, n'&eacute;tait attendu, en dehors de
+Fagerolles. C'&eacute;tait un salon tr&egrave;s feutr&eacute;, le m&eacute;nage n'y racolait pas des
+clients litt&eacute;raires, n'y muselait pas la presse &agrave; coups d'invitations,
+La femme ex&eacute;crait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait
+dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'&eacute;tait-ce pas le
+bonheur, irr&eacute;alisable? quelques amiti&eacute;s solides, un coin d'affection
+familiale. On n'y faisait jamais de musique, et jamais on n'y avait lu
+une page de litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>Ce jeudi-l&agrave;, la soir&eacute;e parut longue, dans la sourde irritation qui
+persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'&eacute;taient mises &agrave; causer;
+et, comme le domestique, apr&egrave;s avoir &ocirc;t&eacute; le couvert, rouvrait la salle
+voisine, elles rest&egrave;rent seules, les hommes all&egrave;rent y fumer, en buvant
+de la bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bient&ocirc;t s'asseoir c&ocirc;te
+&agrave; c&ocirc;te sur un canap&eacute;, pr&egrave;s de la porte. Le premier, heureux de voir son
+vieil ami excit&eacute; et bavard, lui rappelait des souvenirs de Plassans, &agrave;
+propos d'une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l'ancien
+farceur du dortoir, devenu un avou&eacute; si grave, avait des ennuis, pour
+s'&ecirc;tre laiss&eacute; pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal
+de Pouillaud! Mais Claude ne r&eacute;pondait plus, l'oreille aux aguets, ayant
+entendu prononcer son nom dans la salle &agrave; manger, et t&acirc;chant de
+comprendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient Jory, Mahoudeau et Gagni&egrave;re, qui avaient recommenc&eacute; le
+massacre, inassouvis, les dents longues.</p>
+
+<p>Leurs voix, d'abord chuchotantes, s'&eacute;levaient peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>Ils en arrivaient &agrave; crier.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! l'homme, je vous abandonne l'homme, disait Jory en parlant de
+Fagerolles. Il ne vaut pas cher... Et il vous a roul&eacute;s, c'est vrai, ah!
+ce qu'il vous a foul&eacute;s, en rompant avec vous et en se faisant un succ&egrave;s
+sur votre dos! Aussi vous n'avez gu&egrave;re &eacute;t&eacute; malins.&raquo; Mahoudeau, furieux,
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Pardi! il suffisait d'&ecirc;tre avec Claude pour &ecirc;tre flanqu&eacute; &agrave; la porte de
+partout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Claude qui nous a tu&eacute;s&raquo;, affirma carr&eacute;ment Gagni&egrave;re.</p>
+
+<p>Et ils continu&egrave;rent, abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son
+aplatissement devant les journaux, son alliance avec leurs ennemis, ses
+c&acirc;lineries &agrave; des baronnes sexag&eacute;naires, tapant d&eacute;sormais sur Claude
+devenu le grand coupable. Mon Dieu! l'autre apr&egrave;s tout n'&eacute;tait qu'une
+simple gueuse, comme il y en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent
+le public au coin des rues, qui l&acirc;chent et d&eacute;chirent les camarades, pour
+faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre rat&eacute;,
+cet impuissant incapable de mettre une figure debout, malgr&eacute; son
+orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le
+succ&egrave;s &eacute;tait dans la rupture! S'ils avaient pu recommencer, c'&eacute;taient
+eux qui n'auraient pas eu la b&ecirc;tise de s'ent&ecirc;ter &agrave; des histoires
+impossibles! Et ils l'accusaient de les avoir paralys&eacute;s, de les avoir
+exploit&eacute;s, parfaitement! exploit&eacute;s, et d'une main si maladroite et si
+lourde, qu'il n'en avait lui-m&ecirc;me tir&eacute; aucun parti.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment?
+Quand je songe &agrave; &ccedil;a, je me t&acirc;te, je ne comprends plus pourquoi je
+m'&eacute;tais mis de sa bande.</p>
+
+<p>Est-ce que je lui ressemble? Est-ce qu'il y avait quelque chose de
+commun entre nous?... Hein? c'est exasp&eacute;rant de s'en apercevoir si
+tard!...</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; moi donc, continua Gagni&egrave;re, il m'a bien vol&eacute; mon originalit&eacute;!
+Croyez-vous que &ccedil;a m'amuse d'entendre &agrave; chaque tableau, r&eacute;p&eacute;ter derri&egrave;re
+moi, depuis quinze ans:</p>
+
+<p>C'est un Claude!... Ah! non, j'en ai assez, j'aime mieux ne plus rien
+faire... N'emp&ecirc;che que si j'avais vu clair autrefois, je ne l'aurais
+pas fr&eacute;quent&eacute;.&raquo; C'&eacute;tait le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se
+rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup &eacute;trangers et
+ennemis, apr&egrave;s une longue jeunesse de fraternit&eacute;. La vie les avait
+d&eacute;band&eacute;s en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne
+leur restait &agrave; la gorge que l'amertume de leur ancien r&ecirc;ve enthousiaste,
+cet espoir de bataille et de victoire c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, qui maintenant
+aggravait leur rancune.</p>
+
+<p>&laquo;Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est pas laiss&eacute; piller
+comme un niais.&raquo; Mais, vex&eacute;, Mahoudeau se f&acirc;cha. &laquo;Tu as tort de rire,
+toi, car tu es aussi un joli l&acirc;cheur...</p>
+
+<p>Oui, tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main,
+quand tu aurais un journal &agrave; toi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! permets, permets...&raquo;, Gagni&egrave;re se joignit &agrave; Mahoudeau.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, &ccedil;a! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu &eacute;cris
+sur nous, puisque tu es le ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>Et jamais un mot, tu ne nous as pas seulement nomm&eacute;s, dans ton dernier
+Salon.&raquo; G&ecirc;n&eacute; et b&eacute;gayant, Jory s'emporta &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! c'est la faute de ce bougre de Claude!... Je n'ai pas envie de
+perdre mes abonn&eacute;s, pour vous &ecirc;tre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes impossibles, l&agrave;, comprenez-vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te
+d&eacute;carcasser &agrave; faire des petites choses gentilles; toi, Gagni&egrave;re, tu
+auras beau m&ecirc;me ne plus rien faire du tout: vous avez une &eacute;tiquette dans
+le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la d&eacute;coller; et
+encore, on en a vu qui ne se d&eacute;collaient jamais... Le public s'amuse,
+vous savez! il n'y avait que vous pour croire au g&eacute;nie de ce grand toqu&eacute;
+ridicule, qu'on enfermera un de ces quatre matins.&raquo; Alors, ce fut
+terrible, tous les trois parl&egrave;rent &agrave; la fois, en arriv&egrave;rent aux
+reproches abominables, avec des &eacute;clats tels, des coups si durs de
+m&acirc;choires, qu'ils semblaient se mordre.</p>
+
+<p>Sur le canap&eacute;, Sandoz, troubl&eacute; dans les gais souvenirs qu'il &eacute;voquait,
+avait d&ucirc; lui-m&ecirc;me pr&ecirc;ter l'oreille &agrave; ce tumulte, qui lui arrivait par la
+porte ouverte.</p>
+
+<p>&laquo;Tu entends, lui dit Claude tr&egrave;s bas, avec un sourire de souffrance, ils
+m'arrangent bien!... Non, non, reste l&agrave;, je ne veux pas que tu les
+fasses taire. J'ai m&eacute;rit&eacute; &ccedil;a, puisque je n'ai pas r&eacute;ussi.&raquo; Et Sandoz,
+p&acirc;lissant, continua d'&eacute;couter cet enragement dans la lutte pour la vie,
+cette rancune des personnalit&eacute;s aux prises, qui emportait sa chim&egrave;re
+d'&eacute;ternelle amiti&eacute;!...</p>
+
+<p>Henriette, heureusement, s'inqui&eacute;tait de la violence des voix. Elle se
+leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour
+se quereller. Tous rentr&egrave;rent dans le salon, suant, soufflant, gardant
+la secousse de leur col&egrave;re. Et, comme elle disait, les yeux sur la
+pendule, qu'ils n'auraient d&eacute;cid&eacute;ment pas Fagerolles ce soir-l&agrave;, ils se
+remirent &agrave; ricaner, en &eacute;changeant un regard.</p>
+
+<p>Ah! il avait bon nez, lui! ce n'&eacute;tait pas lui qu'on prendrait &agrave; se
+rencontrer avec d'anciens amis devenus g&ecirc;nants, et qu'il ex&eacute;crait!</p>
+
+<p>En effet, Fagerolles ne vint pas. La soir&eacute;e s'acheva p&eacute;niblement. On
+&eacute;tait retourn&eacute; dans la salle &agrave; manger, o&ugrave; le th&eacute; se trouvait servi sur
+une nappe russe, brod&eacute;e en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait,
+sous les bougies rallum&eacute;es, une brioche, des assiettes de sucreries et
+de g&acirc;teaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, geni&egrave;vre, kummel,
+raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait
+autour de la table, pendant que la ma&icirc;tresse de la maison remplissait la
+th&eacute;i&egrave;re au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-&ecirc;tre, cette
+joie des yeux, cette odeur fine du th&eacute; ne d&eacute;tendaient pas les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>La conversation &eacute;tait retomb&eacute;e sur le succ&egrave;s des uns et la mauvaise
+chance des autres. Par exemple, n'&eacute;tait-ce pas une honte, ces m&eacute;dailles,
+ces croix, toutes ces r&eacute;compenses qui d&eacute;shonoraient l'art, tant on les
+distribuait mal? Est-ce qu'on devait rester d'&eacute;ternels petits gar&ccedil;ons en
+classe? Toutes les platitudes venaient de l&agrave;, cette docilit&eacute; et cette
+l&acirc;chet&eacute; devant les pions, pour avoir des bons points!</p>
+
+<p>Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz, d&eacute;sol&eacute;, en arrivait &agrave;
+souhaiter ardemment de les voir partir, il remarqua Mathilde et
+Gagni&egrave;re, assis c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur un canap&eacute;, parlant musique avec
+langueur, au milieu des autres ext&eacute;nu&eacute;s, sans salive, les m&acirc;choires
+mortes.</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re, en extase, philosophait et po&eacute;tisait. Mathilde, cette vieille
+gaupe engraiss&eacute;e, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les
+yeux blancs, se p&acirc;mait sous le chatouillement d'une aile invisible. Ils
+s'&eacute;taient aper&ccedil;us, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils
+se communiquaient leur jouissance, en phrases altern&eacute;es, envol&eacute;es,
+lointaines.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de Struens&eacute;e, cette phrase
+fun&egrave;bre, et puis cette danse de paysans si emport&eacute;e, si color&eacute;e, et puis
+la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles!... Ah! monsieur,
+les violoncelles, les violoncelles!...</p>
+
+<p>&mdash;Et, madame, Berlioz, l'air de f&ecirc;te de Rom&eacute;o?... Oh! le solo des
+clarinettes, les femmes aim&eacute;es, avec l'accompagnement des harpes! Un
+ravissement, une blancheur qui monte... La f&ecirc;te &eacute;clate, un V&eacute;ron&egrave;se, la
+magnificence tumultueuse des <i>Noces de Cana</i>; et le chant d'amour
+recommence, oh! combien doux, oh! toujours plus haut, toujours plus
+haut!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avez-vous entendu, dans la symphonie en la de Beethoven, ce
+glas qui revient toujours, qui vous bat sur le c&oelig;ur?... Oui, je le vois
+bien, vous sentez comme moi, c'est une communion que la musique...</p>
+
+<p>Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d'&ecirc;tre deux &agrave; le
+comprendre, et de d&eacute;faillir!...</p>
+
+<p>&mdash;Et Schumann, madame, et Wagner, madame!... La r&ecirc;verie de Schumann,
+rien que les instruments &agrave; cordes, une petite pluie ti&egrave;de sur les
+feuilles des acacias, un rayon qui les essuie, &agrave; peine une larme dans
+l'espace!... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaisseau fant&ocirc;me, vous
+l'aimez, dites que vous l'aimez! Moi, &ccedil;a m'&eacute;crase. Il n'y a plus rien,
+plus rien, on meurt...&raquo; Leurs voix s'&eacute;teignaient, ils ne se regardaient
+m&ecirc;me pas, an&eacute;antis, coude &agrave; coude, leur visage en l'air, noy&eacute;, surpris,
+Sandoz se demanda d'o&ugrave; Mathilde pouvait tenir ce jargon. D'un article de
+Jory, peut-&ecirc;tre. D'ailleurs, il avait remarqu&eacute; que les femmes causaient
+tr&egrave;s bien musique, sans en conna&icirc;tre une note. Et lui, que l'aigreur des
+autres n'avait fait que chagriner, s'exasp&eacute;ra de cette pose langoureuse.
+Non, non, c'en &eacute;tait assez! qu'on se d&eacute;chir&acirc;t, passe encore! mais quelle
+fin de soir&eacute;e, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se
+chatouillant avec du Beethoven et du Schumann!...</p>
+
+<p>Gagni&egrave;re, heureusement, se leva tout d'un coup. Il savait l'heure au
+fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train
+de nuit. Et, apr&egrave;s des poign&eacute;es de main molles et silencieuses, il s'en
+alla coucher &agrave; Melun.</p>
+
+<p>&laquo;Quel rat&eacute;! murmura Mahoudeau. La musique a tu&eacute; la peinture, jamais il
+ne fichera rien.&raquo;</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me dut partir, et &agrave; peine la porte s'&eacute;tait-elle referm&eacute;e sur son
+dos, que Jory d&eacute;clara:</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous vu son dernier presse-papiers? Il finira par sculpter des
+boutons de manchette... En voil&agrave; un qui a rat&eacute; la puissance!&raquo; Mais
+d&eacute;j&agrave;, Mathilde &eacute;tait debout, saluant Christine d'un petit geste sec,
+affectant une familiarit&eacute; mondaine &agrave; l'&eacute;gard d'Henriette, emmenant son
+mari, qui l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifi&eacute; des yeux
+s&eacute;v&egrave;res dont elle le regardait, ayant &agrave; r&eacute;gler un compte.</p>
+
+<p>Alors, derri&egrave;re eux, Sandoz cria, hors de lui:</p>
+
+<p>&laquo;C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de
+rat&eacute;s, le b&acirc;cleur d'articles tomb&eacute; dans l'exploitation de la b&ecirc;tise
+publique!... Ah! Mathilde la Revanche!&raquo; Il ne restait que Christine et
+Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaiss&eacute; au fond
+d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil
+magn&eacute;tique qui le raidissait, les regards fixes, tr&egrave;s loin, au-del&agrave; des
+murs. Sa face se tendait, une attention convuls&eacute;e la portait en avant:
+il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence.</p>
+
+<p>Christine s'&eacute;tait lev&eacute;e &agrave; son tour, en s'excusant de partir ainsi les
+derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui r&eacute;p&eacute;tait
+combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle
+en tout comme d'une s&oelig;ur; tandis que la triste femme, d'un charme si
+douloureux dans sa robe noire, secouait la t&ecirc;te avec un p&acirc;le
+sourire,&laquo;Voyons, lui dit Sandoz &agrave; l'oreille, apr&egrave;s avoir jet&eacute; un coup
+d'&oelig;il sur Claude, il ne faut pas vous d&eacute;soler ainsi... Il a beaucoup
+caus&eacute;, il a &eacute;t&eacute; plus gai ce soir. &Ccedil;a va tr&egrave;s bien.&raquo; Mais elle, d'une
+voix de terreur:</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-l&agrave;, je
+tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous
+n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus
+compter, moi! de ne rien pouvoir!&raquo; Et tout haut:&mdash;&laquo;Claude, viens-tu?&raquo;
+Deux fois, elle dut r&eacute;p&eacute;ter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit
+par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait r&eacute;pondu &agrave;
+l'appel lointain, l&agrave;-bas, &agrave; l'horizon:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, j'y vais, j'y vais.&raquo;&mdash;Lorsque Sandoz et sa femme se retrouv&egrave;rent
+seuls enfin, dans le salon o&ugrave; l'air s'&eacute;touffait, chauff&eacute; par les lampes,
+comme alourdi d'un silence m&eacute;lancolique apr&egrave;s l'&eacute;clat mauvais des
+querelles, tous les deux se regard&egrave;rent, et ils laiss&egrave;rent tomber leurs
+bras, dans le navrement de leur malheureuse soir&eacute;e. Elle, pourtant,
+t&acirc;cha d'en rire, murmurant:</p>
+
+<p>&laquo;Je t'avais pr&eacute;venu, j'avais bien compris...&raquo; Mais il l'interrompit
+encore d'un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Eh quoi! &eacute;tait-ce donc la fin de sa longue
+illusion, de ce r&ecirc;ve d'&eacute;ternit&eacute;, qui lui avait fait mettre le bonheur
+dans quelques amiti&eacute;s choisies d&egrave;s l'enfance, puis go&ucirc;t&eacute;es jusqu'&agrave;
+l'extr&ecirc;me vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure derni&egrave;re,
+quel bilan &agrave; pleurer, apr&egrave;s cette banqueroute du c&oelig;ur! Et il s'&eacute;tonnait
+des amis qu'il avait sem&eacute;s le long de la route, des grandes affections
+perdues en chemin, du perp&eacute;tuel changement des autres, autour de son
+&ecirc;tre qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de
+piti&eacute;, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime!
+Est-ce qu'ils allaient se r&eacute;signer, sa femme et lui, &agrave; vivre au d&eacute;sert,
+clo&icirc;tr&eacute;s dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte
+toute large, devant le flot des inconnus et des indiff&eacute;rents?</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout
+finissait et rien ne recommen&ccedil;ait, dans la vie. Il sembla se rendre &agrave;
+l'&eacute;vidence, il dit avec un gros soupir:</p>
+
+<p>&laquo;Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus &agrave; d&icirc;ner ensemble, ils
+se mangeraient.&raquo;</p>
+
+<p>Dehors, d&egrave;s qu'ils d&eacute;bouch&egrave;rent sur la place de la Trinit&eacute;, Claude l&acirc;cha
+le bras de Christine et il b&eacute;gaya qu'il avait une course; il la pria de
+rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle
+resta effar&eacute;e de surprise et de crainte: une course, &agrave; une pareille
+heure, &agrave; minuit pass&eacute;! pour aller o&ugrave;, pour quoi faire? Il tournait le
+dos, il s'&eacute;chappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en
+pr&eacute;textant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard,
+remonter ainsi &agrave; Montmartre. Cette consid&eacute;ration parut seule le ramener.
+Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se
+trouv&egrave;rent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, apr&egrave;s avoir
+sonn&eacute;, de nouveau il la quitta.</p>
+
+<p>&laquo;Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course.&raquo; D&eacute;j&agrave;, il se
+sauvait, &agrave; grandes enjamb&eacute;es, en gesticulant comme un fou. La porte
+s'&eacute;tait ouverte, et elle ne la referma m&ecirc;me pas, elle s'&eacute;lan&ccedil;a, pour le
+suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter
+davantage, elle se contenta d&egrave;s lors de ne pas le perdre de vue,
+marchant &agrave; une trentaine de m&egrave;tres, sans qu'il la s&ucirc;t derri&egrave;re ses
+talons. Apr&egrave;s la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila
+par la rue de la Chauss&eacute;e-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'&agrave;
+la rue Richelieu.</p>
+
+<p>Quand elle le vit s'engager dans cette derni&egrave;re, un froid mortel
+l'envahit: il allait &agrave; la Seine, c'&eacute;tait l'affreuse peur qui la tenait,
+la nuit, &eacute;veill&eacute;e d'angoisse. Et que faire, mon Dieu! Aller avec lui, se
+pendre &agrave; son cou, l&agrave;-bas? Elle n'avan&ccedil;ait plus qu'en chancelant, et &agrave;
+chaque pas qui les rapprochait de la rivi&egrave;re, elle sentait la vie se
+retirer de ses membres. Oui, il s'y rendait tout droit: la place du
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, le Carrousel, enfin le pont des Saints-P&egrave;res. Il y
+marcha un instant, s'approcha de la rampe, au-dessus de l'eau, et elle
+crut qu'il se jetait; un grand cri s'&eacute;touffa dans l'&eacute;tranglement de sa
+gorge. Mais non, il demeurait immobile. N'&eacute;tait-ce donc que la Cit&eacute;, en
+face, qui le hantait, ce c&oelig;ur de Paris dont il emportait l'obsession
+partout, qu'il &eacute;voquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui
+criait ce continuel appel &agrave; des lieues, entendu de lui seul? Elle
+n'osait l'esp&eacute;rer encore, elle s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e en arri&egrave;re, le
+surveillant dans un vertige d'inqui&eacute;tude, le voyant toujours faire le
+terrible saut, et r&eacute;sistant au besoin de s'approcher, et redoutant de
+pr&eacute;cipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu! &ecirc;tre l&agrave;, avec
+sa passion ravag&eacute;e, sa maternit&eacute; saignante, &ecirc;tre l&agrave;, assister &agrave; tout,
+sans pouvoir m&ecirc;me risquer un mouvement pour le retenir!</p>
+
+<p>Lui, debout, tr&egrave;s grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une nuit d'hiver, au ciel brouill&eacute;, d'un noir de suie, qu'une
+bise, soufflant de l'ouest, rendait tr&egrave;s froide.</p>
+
+<p>Paris allum&eacute; s'&eacute;tait endormi, il n'y avait plus l&agrave; que la vie des becs
+de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour
+n'&ecirc;tre, au loin, qu'une poussi&egrave;re d'&eacute;toiles fixes. D'abord, les quais se
+d&eacute;roulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la
+r&eacute;verb&eacute;ration &eacute;clairait d'une lueur les fa&ccedil;ades des premiers plans, &agrave;
+gauche les maisons du quai du Louvre, &agrave; droite les deux ailes de
+l'Institut, masses confuses de monuments et de b&acirc;tisses qui se perdaient
+ensuite, en un redoublement d'ombre, piqu&eacute; des &eacute;tincelles lointaines.
+Puis, entre ces cordons fuyant &agrave; perte de vue, les ponts jetaient des
+barres de lumi&egrave;res, de plus en plus minces, faites chacune d'une tra&icirc;n&eacute;e
+de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et l&agrave;, dans la Seine,
+&eacute;clatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec
+de gaz refl&eacute;tait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de
+com&egrave;te. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de
+larges &eacute;ventails de braise, r&eacute;guliers et sym&eacute;triques; les plus recul&eacute;s,
+sous les ponts, n'&eacute;taient que des petites touches de feu immobiles. Mais
+les grandes queues embras&eacute;es vivaient, remuantes &agrave; mesure qu'elles
+s'&eacute;talaient, noir et or, d'un continuel frissonnement d'&eacute;cailles, o&ugrave;
+l'on sentait la coul&eacute;e infinie de l'eau. Toute la Seine en &eacute;tait allum&eacute;e
+comme d'une f&ecirc;te int&eacute;rieure, d'une f&eacute;erie myst&eacute;rieuse et profonde,
+faisant passer des valses derri&egrave;re les vitres rougeoyantes du fleuve. En
+haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais &eacute;toil&eacute;s, il y avait
+dans le ciel sans astres une rouge nu&eacute;e, l'exhalaison chaude et
+phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une cr&ecirc;te
+de volcan.</p>
+
+<p>Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes,
+sentait le pont tourner sous elle, comme s'il l'avait emport&eacute;e dans une
+d&eacute;b&acirc;cle de tout l'horizon.</p>
+
+<p>Claude n'avait-il pas boug&eacute;? N'enjambait-il pas la rampe?</p>
+
+<p>Non, tout s'immobilisait de nouveau, elle le retrouvait &agrave; la m&ecirc;me place,
+dans sa raideur ent&ecirc;t&eacute;e, les yeux sur la pointe de la Cit&eacute;, qu'il ne
+voyait pas.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait venu, appel&eacute; par elle, et il ne la voyait pas, au fond des
+t&eacute;n&egrave;bres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de
+charpentes se d&eacute;tachant en noir sur l'eau braisillante. Puis, au-del&agrave;,
+tout se noyait, l'&icirc;le tombait au n&eacute;ant, il n'en aurait pas m&ecirc;me retrouv&eacute;
+la place, si des fiacres attard&eacute;s n'avaient promen&eacute;, par moments, le
+long du Pont-Neuf, ces &eacute;tincelles filantes qui courent encore dans les
+charbons &eacute;teints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie,
+jetait dans l'eau un filet de sang. Quelque chose d'&eacute;norme et de
+lugubre, un corps &agrave; la d&eacute;rive, une p&eacute;niche d&eacute;tach&eacute;e sans doute,
+descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et
+reprise aussit&ocirc;t par l'ombre. O&ugrave; avait donc sombr&eacute; l'&icirc;le triomphale?
+&Eacute;tait-ce au fond de ces flots incendi&eacute;s? Il regardait toujours, envahi
+peu &agrave; peu par le grand ruissellement de la rivi&egrave;re dans la nuit. Il se
+penchait sur ce foss&eacute; si large, d'une fra&icirc;cheur d'ab&icirc;me, o&ugrave; dansait le
+myst&egrave;re de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l'attirait,
+il en &eacute;coutait l'appel, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; jusqu'&agrave; la mort.</p>
+
+<p>Christine, cette fois, sentit, &agrave; un &eacute;lancement de son c&oelig;ur, qu'il
+venait d'avoir la pens&eacute;e terrible. Elle tendit ses mains vacillantes,
+que flagellait la bise. Mais Claude &eacute;tait rest&eacute; tout droit, luttant
+contre cette douceur de mourir; et il ne bougea pas d'une heure encore,
+n'ayant plus la conscience du temps, les regards toujours l&agrave;-bas, sur la
+Cit&eacute;, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de
+la lumi&egrave;re et l'&eacute;voquer pour la revoir.</p>
+
+<p>Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui tr&eacute;buchait, Christine
+dut le d&eacute;passer et courir, afin d'&ecirc;tre rentr&eacute;e rue Tourlaque avant lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers
+de leur chambre et du vaste atelier, ils se couch&egrave;rent &agrave; pr&egrave;s de trois
+heures. Christine, haletante de sa course, s'&eacute;tait gliss&eacute;e vivement sous
+la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre; et Claude,
+accabl&eacute;, avait quitt&eacute; ses v&ecirc;tements un &agrave; un, sans une parole. Leur
+couche, depuis de longs mois, se gla&ccedil;ait; ils s'y allongeaient c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te, en &eacute;trangers, apr&egrave;s une lente rupture des liens de leur chair:
+volontaire abstinence, chastet&eacute; th&eacute;orique, o&ugrave; il devait aboutir pour
+donner &agrave; la peinture toute sa virilit&eacute;, et qu'elle avait accept&eacute;e, dans
+une douleur fi&egrave;re et muette, malgr&eacute; le tournent de sa passion. Et jamais
+encore, avant cette nuit-l&agrave;, elle n'avait senti entre eux un tel
+obstacle, un pareil froid, comme si rien d&eacute;sormais ne pouvait les
+r&eacute;chauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Pendant pr&egrave;s d'un quart d'heure, elle lutta contre le sommeil
+envahissant. Elle &eacute;tait tr&egrave;s lasse, une torpeur l'engourdissait; et elle
+ne c&eacute;dait pas, inqui&egrave;te de le laisser &eacute;veill&eacute;. Pour dormir elle-m&ecirc;me
+tranquille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. Mais
+il n'avait pas &eacute;teint la bougie, il restait les yeux ouverts, fix&eacute;s sur
+cette flamme qui l'aveuglait. &Agrave; quoi songeait-il donc? &eacute;tait-il demeur&eacute;
+l&agrave;-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face
+de Paris cribl&eacute; d'&eacute;toiles, comme un ciel d'hiver? et quel d&eacute;bat
+int&eacute;rieur, quelle r&eacute;solution &agrave; prendre convulsait ainsi son visage? Puis
+invinciblement, elle succomba, elle tomba au n&eacute;ant des grandes fatigues.</p>
+
+<p>Une heure plus tard; la sensation d'un vide, l'angoisse d'un malaise,
+l'&eacute;veilla dans un tressaillement brusque.</p>
+
+<p>Tout de suite, elle avait t&acirc;t&eacute; de la main la place d&eacute;j&agrave; froide, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'elle: il n'&eacute;tait plus l&agrave;, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle
+s'effarait, mal r&eacute;veill&eacute;e, la t&ecirc;te lourde et bourdonnante, lorsqu'elle
+aper&ccedil;ut, par la porte entrouverte de la chambre, une raie de lumi&egrave;re qui
+venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y &eacute;tait all&eacute;
+chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne
+reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce
+qu'elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une
+telle surprise, qu'elle n'osa d'abord se montrer.</p>
+
+<p>Claude, en manches de chemise malgr&eacute; la rude temp&eacute;rature, n'ayant mis
+dans sa h&acirc;te qu'un pantalon et des pantoufles, &eacute;tait debout sur sa
+grande &eacute;chelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait &agrave; ses pieds,
+et d'une main il tenait la bougie, tandis que de l'autre il peignait. Il
+avait des yeux &eacute;largis de somnambule, des gestes pr&eacute;cis et raides, se
+baissant &agrave; chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant,
+projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements
+cass&eacute;s d'automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pi&egrave;ce
+obscure, qu'un effrayant silence.</p>
+
+<p>Frissonnante, Christine devinait. C'&eacute;tait l'obsession, l'heure pass&eacute;e
+l&agrave;-bas, sur le pont des Saints-P&egrave;res, qui lui rendait le sommeil
+impossible, et qui l'avait ramen&eacute; en face de sa toile, d&eacute;vor&eacute; du besoin
+de la revoir, malgr&eacute; la nuit. Sans doute; il n'&eacute;tait mont&eacute; sur l'&eacute;chelle
+que pour s'emplir les yeux de plus pr&egrave;s. Puis, tortur&eacute; de quelque ton
+faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il
+avait saisi une brosse, d'abord dans le d&eacute;sir d'une simple retouche, peu
+&agrave; peu emport&eacute; ensuite de correction en correction, arrivant enfin &agrave;
+peindre comme un hallucin&eacute;, la bougie au poing, dans cette clart&eacute; p&acirc;le
+que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante de cr&eacute;ation l'avait
+repris, il s'&eacute;puisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il
+voulait souffler la vie &agrave; son &oelig;uvre, tout de suite.</p>
+
+<p>Ah! quelle piti&eacute;, et de quels yeux tremp&eacute;s de larmes Christine le
+regardait! Un instant, elle eut la pens&eacute;e de le laisser &agrave; cette besogne
+folle, comme on laisse un maniaque au plaisir de sa d&eacute;mence. Ce tableau,
+jamais il ne le finirait, c'&eacute;tait bien certain maintenant. Plus il s'y
+acharnait, et plus l'incoh&eacute;rence augmentait, un emp&acirc;tement de tons
+lourds, un effort &eacute;paissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-m&ecirc;mes, le
+groupe des d&eacute;bardeurs surtout, autrefois solides, se g&acirc;taient; et il se
+butait l&agrave;, il s'&eacute;tait obstin&eacute; &agrave; vouloir terminer tout, avant de
+repeindre la figure centrale, la Femme nue, qui demeurait la peur et le
+d&eacute;sir de ses heures de travail, la chair de vertige qui l'ach&egrave;verait, le
+jour o&ugrave; il s'efforcerait encore de la faire vivante. Depuis des mois, il
+n'y donnait plus un coup de pinceau, et c'&eacute;tait ce qui tranquillisait
+Christine, ce qui la rendait tol&eacute;rante et pitoyable, dans sa rancune
+jalouse: tant qu'il ne retournait pas &agrave; cette ma&icirc;tresse d&eacute;sir&eacute;e et
+redout&eacute;e, elle se croyait moins trahie.</p>
+
+<p>Les pieds gel&eacute;s par le carreau, elle faisait un mouvement pour regagner
+le lit, lorsqu'une secousse la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord,
+elle voyait enfin. De sa brosse tremp&eacute;e de couleur, il arrondissait &agrave;
+grands coups des fourres grasses, le geste &eacute;perdu de caresse; et il
+avait un rire immobile aux l&egrave;vres, et il ne sentait pas la cire br&ucirc;lante
+de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que, silencieux, le
+va-et-vient passionn&eacute; de son bras remuait seul contre la muraille: une
+confusion &eacute;norme et noire, une &eacute;treinte emm&ecirc;l&eacute;e de membres dans un
+accouplement brutal. C'&eacute;tait &agrave; la Femme nue qu'il travaillait.</p>
+
+<p>Alors, Christine ouvrit la porte et s'avan&ccedil;a. Une r&eacute;volte invincible, la
+col&egrave;re d'une &eacute;pouse soufflet&eacute;e, chez elle, tromp&eacute;e pendant son sommeil,
+dans la pi&egrave;ce voisine, la poussait. Oui, il &eacute;tait bien avec l'autre, il
+peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affol&eacute;, que le tournent
+du vrai jetait &agrave; l'exaltation de l'irr&eacute;el; et ces cuisses se doraient en
+colonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, &eacute;clatant de jaune
+et de rouge purs, splendide et hors de la vie. Une si &eacute;trange nudit&eacute;
+d'ostensoir, o&ugrave; des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration
+religieuse, acheva de la f&acirc;cher. Elle avait trop souffert, elle ne
+voulait plus tol&eacute;rer cette trahison.</p>
+
+<p>Pourtant, d'abord, elle se montra simplement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e et suppliante.
+Ce n'&eacute;tait que la m&egrave;re qui sermonnait son grand fou d'artiste. &laquo;Claude,
+que fais-tu l&agrave;?... Claude, est-ce raisonnable, d'avoir des id&eacute;es
+pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette
+&eacute;chelle, o&ugrave; tu vas prendre du mal.&raquo; Il ne r&eacute;pondit pas, il se baissa
+encore pour tremper son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu'il
+accusa de deux traits de vermillon vif.</p>
+
+<p>&laquo;Claude, &eacute;coute-moi, reviens avec moi, de gr&acirc;ce... Tu sais que je
+t'aime, tu vois l'inqui&eacute;tude o&ugrave; tu m'as mise...</p>
+
+<p>Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi,
+d'avoir si froid et de t'attendre.&raquo; Hagard, il ne la regarda pas, il
+l&acirc;cha seulement d'une voix &eacute;trangl&eacute;e, en fleurissant de carmin le
+nombril:</p>
+
+<p>&laquo;Fous-moi la paix, hein! Je travaille.&raquo; Un instant, Christine resta
+muette. Elle se redressait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute
+une r&eacute;bellion gonflait son &ecirc;tre doux et charmant. Puis, elle &eacute;clata,
+dans un grondement d'esclave pouss&eacute;e &agrave; bout.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix!... En voil&agrave; assez, je te
+dirai ce qui m'&eacute;touffe, ce qui me tue, depuis que je te connais. Ah!
+cette peinture, oui! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a
+empoisonn&eacute; ma vie. Je l'avais pressenti, le premier jour, j'en avais eu
+peur comme d'un monstre, je la trouvais abominable, ex&eacute;crable; et puis,
+on est l&acirc;che, je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y
+faire, &agrave; cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en ai souffert,
+comme elle m'a tortur&eacute;e! En dix ans, je ne me souviens pas d'avoir v&eacute;cu
+une journ&eacute;e sans larmes... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que
+je parle; puisque j'en ai trouv&eacute; la force. Dix ann&eacute;es d'abandon,
+d'&eacute;crasement quotidien; ne plus rien &ecirc;tre pour toi, se sentir de plus en
+plus jet&eacute;e &agrave; l'&eacute;cart, en arriver &agrave; un r&ocirc;le de servante; et l'autre, la
+voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te prendre, et
+triompher, et m'insulter...</p>
+
+<p>Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre &agrave; membre, le cerveau,
+le c&oelig;ur, la chair, tout! Elle te tient comme un vice, elle te mange.
+Enfin, elle est ta femme, n'est-ce pas? Ce n'est plus moi, c'est elle
+qui couche avec toi... Ah! maudite! Ah! gueuse!&raquo; Maintenant, Claude
+l'&eacute;coutait, dans l'&eacute;tonnement de ce grand cri de souffrance, mal &eacute;veill&eacute;
+de son r&ecirc;ve exasp&eacute;r&eacute; de cr&eacute;ateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi
+elle lui parlait ainsi. Et, devant cet h&eacute;b&eacute;tement, ce frissonnement
+d'homme surpris et d&eacute;rang&eacute; dans sa d&eacute;bauche, elle s'emporta davantage,
+elle monta sur l'&eacute;chelle, lui arracha la bougie du poing, la promena &agrave;
+son tour devant le tableau.</p>
+
+<p>&laquo;Mais regarde donc! mais dis-toi donc o&ugrave; tu en es!</p>
+
+<p>C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en
+aper&ccedil;oives &agrave; la fin! Hein? est-ce laid, est-ce imb&eacute;cile?... Tu vois bien
+que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore? &Ccedil;a n'a pas de bon sens,
+voil&agrave; ce qui me r&eacute;volte... Si tu ne peux &ecirc;tre un grand peintre, la vie
+nous reste, ah! la vie, la vie...&raquo; Elle avait pos&eacute; la bougie au poing,
+et comme il &eacute;tait descendu, tr&eacute;buchant, elle sauta pour le rejoindre,
+ils se trouv&egrave;rent tous les deux en bas, lui tomb&eacute; sur la derni&egrave;re
+marche, elle accroupie, serrant avec force les mains inertes qu'il
+laissait pendre. &laquo;Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar, et
+vivons, vivons ensemble... N'est-ce pas trop b&ecirc;te de n'&ecirc;tre que deux,
+de vieillir d&eacute;j&agrave;, et de nous torturer, de ne pas savoir nous faire du
+bonheur? La terre nous prendra assez t&ocirc;t, va! t&acirc;chons d'avoir un peu
+chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi, &agrave; Bennecourt!... &Eacute;coute
+mon r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Moi, je voudrais t'emporter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit,
+nous trouverions quelque part un coin de tranquillit&eacute;, et tu verrais
+comme je te rendrais l'existence douce, comme ce serait bon, d'oublier
+tout aux bras l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand lit;
+puis, ce sont des fl&acirc;neries au soleil, le d&eacute;jeuner qui sent bon,
+l'apr&egrave;s-midi paresseuse, la soir&eacute;e pass&eacute;e sous la lampe.</p>
+
+<p>Et plus de tourments pour des chim&egrave;res, et rien que la joie de vivre!...
+Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je
+consente &agrave; &ecirc;tre ta servante, &agrave; exister uniquement pour ton plaisir...
+Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez,
+je t'aime!&raquo; Il avait d&eacute;gag&eacute; ses mains, il dit d'une voix morne, avec un
+geste de refus:</p>
+
+<p>&laquo;Non, ce n'est point assez... Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne
+veux pas &ecirc;tre heureux, je veux peindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'en meure, n'est-ce pas? et que tu en meures, que nous
+achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes!... Il n'y
+a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie
+et que tu honores. Il peut nous an&eacute;antir, il est le ma&icirc;tre, tu diras
+merci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra... Je
+mourrais de ne plus peindre, je pr&eacute;f&egrave;re peindre et en mourir... Et
+puis, ma volont&eacute; n'y est pour rien.</p>
+
+<p>C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde cr&egrave;ve!&raquo; Elle se
+redressa, dans une nouvelle pouss&eacute;e de col&egrave;re.</p>
+
+<p>Sa voix redevenait dure et emport&eacute;e. &laquo;Mais je suis vivante, moi! et elles
+sont mortes, les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je sais
+bien que ce sont tes ma&icirc;tresses, toutes ces femmes peintes.</p>
+
+<p>Avant d'&ecirc;tre la tienne, je m'en &eacute;tais aper&ccedil;ue d&eacute;j&agrave;, il n'y avait qu'&agrave;
+voir de quelle main tu caressais leur nudit&eacute;, de quels yeux tu les
+contemplais ensuite, pendant des heures. Hein? &eacute;tait-ce malsain et
+stupide, un pareil d&eacute;sir chez un gar&ccedil;on? br&ucirc;ler pour des images, serrer
+dans ses bras le vide d'une illusion! et tu en avais conscience, tu t'en
+cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un
+instant. C'est &agrave; cette &eacute;poque que tu m'as racont&eacute; ces b&ecirc;tises, tes
+amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant
+toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Souviens-toi, tu prenais en piti&eacute; ces ombres, lorsque tu me tenais entre
+tes bras... Et &ccedil;a n'a pas dur&eacute;, tu es retourn&eacute; &agrave; elles, oh! si vite!
+comme un maniaque retourne &agrave; sa manie. Moi qui existais, je n'&eacute;tais
+plus, et c'&eacute;taient elles, les visions, qui redevenaient les seules
+r&eacute;alit&eacute;s de ton existence... Ce que j'ai endur&eacute; alors, tu ne l'as
+jamais su, car tu nous ignores toutes, j'ai v&eacute;cu pr&egrave;s de toi, sans que
+tu me comprennes. Oui, j'&eacute;tais jalouse d'elles. Quand je posais, l&agrave;,
+toute nue, une id&eacute;e seule m'en donnait le courage: je voulais lutter,
+j'esp&eacute;rais te reprendre; et rien, pas m&ecirc;me un baiser sur mon &eacute;paule,
+avant de me laisser rhabiller! Mon Dieu! que j'ai &eacute;t&eacute; honteuse souvent!
+quel chagrin j'ai d&ucirc; d&eacute;vorer, de me sentir d&eacute;daign&eacute;e et trahie!...</p>
+
+<p>Depuis ce moment, ton m&eacute;pris n'a fait que grandir, et tu vois o&ugrave; nous en
+sommes, &agrave; nous allonger c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te toutes les nuits, sans nous toucher
+du doigt. Il y a huit mois et sept jours, je les ai compt&eacute;s! il y a huit
+mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble.&raquo; Elle continua
+hardiment, elle parla en phrases libres, elle, la sensuelle pudique, si
+ardente &agrave; l'amour, les l&egrave;vres gonfl&eacute;es de cris, et si discr&egrave;te ensuite,
+si muette sur ces choses, ne voulant pas en causer, d&eacute;tournant la t&ecirc;te
+avec des sourires confus. Mais le d&eacute;sir l'exaltait, c'&eacute;tait un outrage
+que cette abstinence. Et sa jalousie ne se trompait pas, accusait la
+peinture encore, car cette virilit&eacute; qu'il lui refusait, il la r&eacute;servait
+et la donnait &agrave; la rivale pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle savait bien pourquoi il la d&eacute;laissait ainsi. Souvent d'abord, quand
+il avait le lendemain un gros travail, et qu'elle se serrait contre lui
+en se couchant, il lui disait que non, que &ccedil;a le fatiguerait trop;
+ensuite, il avait pr&eacute;tendu qu'au sortir de ses bras, il en avait pour
+trois jours &agrave; se remettre, le cerveau &eacute;branl&eacute;, incapable de rien faire
+de bon; et la rupture s'&eacute;tait ainsi peu &agrave; peu produite, une semaine en
+attendant l'ach&egrave;vement d'un tableau, puis un mois pour ne pas d&eacute;ranger
+la mise en train d'un autre, puis des dates recul&eacute;es encore, des
+occasions n&eacute;glig&eacute;es, la d&eacute;shabitude lente, l'oubli final. Au fond, elle
+retrouvait la th&eacute;orie r&eacute;p&eacute;t&eacute;e cent fois devant elle: le g&eacute;nie devait
+&ecirc;tre chaste, il fallait ne coucher qu'avec son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&laquo;Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la
+nuit, comme si je te r&eacute;pugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un
+rien, une apparence, un peu de poussi&egrave;re, de la couleur sur de la
+toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme l&agrave;-haut! vois
+donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie!</p>
+
+<p>Est-ce qu'on est b&acirc;tie comme &ccedil;a? est-ce qu'on a des cuisses en or et des
+fleurs sous le ventre?... R&eacute;veille-toi, ouvre les yeux, rentre dans
+l'existence.&raquo; Claude, ob&eacute;issant au geste dominateur dont elle lui
+montrait le tableau, s'&eacute;tait lev&eacute; et regardait. La bougie, rest&eacute;e sur la
+plate-forme de l'&eacute;chelle, en l'air, &eacute;clairait comme d'une lueur de
+cierge la Femme, tandis que toute l'immense pi&egrave;ce demeurait plong&eacute;e dans
+les t&eacute;n&egrave;bres. Il s'&eacute;veillait enfin de son r&ecirc;ve, et la Femme, vue ainsi
+d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur.</p>
+
+<p>Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui
+l'avait faite de m&eacute;taux, de marbres et de gemmes, &eacute;panouissant la rose
+mystique de son sexe, entre les colonnes pr&eacute;cieuses des cuisses, sous la
+vo&ucirc;te sacr&eacute;e du ventre? &Eacute;tait-ce lui qui, sans le savoir, &eacute;tait
+l'ouvrier de ce symbole du d&eacute;sir insatiable, de cette image
+extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses
+doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, b&eacute;ant, il avait
+peur de son &oelig;uvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-del&agrave;,
+comprenant bien que la r&eacute;alit&eacute; elle m&ecirc;me ne lui &eacute;tait plus possible, au
+bout de sa longue lutte pour la vaincre et la rep&eacute;trir plus r&eacute;elle, de
+ses mains d'homme. &laquo;Tu vois! tu vois!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait victorieusement
+Christine.</p>
+
+<p>Et lui, tr&egrave;s bas, balbutiait:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de cr&eacute;er? nos mains
+n'ont-elles donc pas la puissance de cr&eacute;er des &ecirc;tres?&raquo; Elle le sentit
+faiblir, elle le saisit entre ses deux bras.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pourquoi ces b&ecirc;tises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?...
+Tu m'as prise pour mod&egrave;le, tu as voulu des copies de mon corps. &Agrave; quoi
+bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles
+sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aim&eacute;, et je veux
+t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je r&ocirc;de autour
+de toi, que je t'offre de poser, que je suis l&agrave;, &agrave; te fr&ocirc;ler, dans ton
+haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi!
+et que je te veux...&raquo; &Eacute;perdument, elle le liait de ses membres, de ses
+bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, &agrave; moiti&eacute; arrach&eacute;e, avait
+laiss&eacute; jaillir sa gorge, qu'elle &eacute;crasait contre lui, qu'elle voulait
+entrer en lui, dans cette derni&egrave;re bataille de sa passion. Et elle &eacute;tait
+la passion elle-m&ecirc;me, d&eacute;brid&eacute;e enfin avec son d&eacute;sordre et sa flamme,
+sans les r&eacute;serves chastes d'autrefois, emport&eacute;e &agrave; tout dire, &agrave; tout
+faire, pour vaincre. Sa face s'&eacute;tait gonfl&eacute;e, les yeux doux et le front
+limpide disparaissaient sous les m&egrave;ches tordues des cheveux, il n'y
+avait plus que les m&acirc;choires saillantes, le menton violent, les l&egrave;vres
+rouges.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!&raquo;.</p>
+
+<p>De sa voix ardente, elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Tu me crois peut-&ecirc;tre vieille. Oui, tu disais que je me g&acirc;tais, et je
+l'ai cru moi-m&ecirc;me, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des
+rides... Mais ce, n'&eacute;tait pas vrai, &ccedil;a! Je le sens bien, que je n'ai
+pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme il se d&eacute;battait encore:</p>
+
+<p>&laquo;Regarde donc!&raquo; Elle s'&eacute;tait recul&eacute;e de trois pas; et, d'un grand geste,
+elle &ocirc;ta sa chemise, elle se trouva toute nue, immobile, dans cette pose
+qu'elle avait gard&eacute;e durant de si longues s&eacute;ances. D'un simple mouvement
+du menton, elle indiqua la figure du tableau. &laquo;Va, tu peux comparer, je
+suis plus jeune qu'elle...</p>
+
+<p>Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau, elle est fan&eacute;e comme
+une feuille s&egrave;che... Moi, j'ai toujours dix-huit ans, parce que je
+t'aime.&raquo; Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la clart&eacute; p&acirc;le.
+Dans ce grand &eacute;lan d'amour, les jambes s'effilaient, charmantes et
+fines, les hanches &eacute;largissaient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se
+redressait, gonfl&eacute;e du sang de son d&eacute;sir.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, elle l'avais repris, coll&eacute;e &agrave; lui maintenant, sans cette chemise
+g&ecirc;nante; et ses mains s'&eacute;garaient, le fouillaient partout, aux flancs,
+aux &eacute;paules, comme si elle e&ucirc;t cherch&eacute; son c&oelig;ur, dans cette caresse
+t&acirc;tonnante, cette prise de possession, o&ugrave; elle semblait vouloir le faire
+sien; tandis qu'elle le baisait rudement, d'une bouche inassouvie, sur
+la peau, sur la barbe, sur les manches, dans le vide.</p>
+
+<p>Sa voix expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle haletant, coup&eacute;
+de soupirs.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! reviens, oh! aimons-nous... Tu n'as donc pas de sang, que des
+ombres te suffisent? Reviens, et tu verras que c'est bon de vivre... Tu
+entends! vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme &ccedil;a,
+serr&eacute;s, confondus, et recommencer le lendemain, et encore, et
+encore...&raquo; Il fr&eacute;missait, il lui rendait peu &agrave; peu son &eacute;treinte, dans
+la peur que lui avait faite l'autre, l'idole; et elle redoublait de
+s&eacute;duction, elle l'amollissait et le conqu&eacute;rait.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, je sais que tu as une affreuse pens&eacute;e, oui! je n'ai jamais os&eacute;
+t'en parler, parce qu'il ne faut pas attirer le malheur; mais je ne dors
+plus la nuit, tu m'&eacute;pouvantes... Ce soir, je t'ai suivi, l&agrave;-bas, sur ce
+pont que je hais, et j'ai trembl&eacute;, oh! j'ai cru que c'&eacute;tait fini, que je
+ne t'avais plus... Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais? J'ai besoin
+de toi, tu ne vas pas me tuer peut-&ecirc;tre!... Aimons-nous,
+aimons-nous...&raquo; Alors, il s'abandonna, dans l'attendrissement de cette
+passion infinie. C'&eacute;tait une immense tristesse, un &eacute;vanouissement du
+monde entier o&ugrave; se fondait son &ecirc;tre. Il la serra &eacute;perdument, lui aussi,
+sanglotant, b&eacute;gayant:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, j'ai eu la pens&eacute;e affreuse... Je l'aurais fait, et j'ai
+r&eacute;sist&eacute; en songeant &agrave; ce tableau inachev&eacute;... Mais puis-je vivre encore,
+si le travail ne veut plus de moi?</p>
+
+<p>Comment vivre, apr&egrave;s &ccedil;a, apr&egrave;s ce qui est l&agrave;, ce que j'ai ab&icirc;m&eacute; tout &agrave;
+l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aimerai et tu vivras. '-Ah! jamais tu ne m'aimeras assez... Je
+me connais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas, quelque chose
+qui me f&icirc;t oublier tout... D&eacute;j&agrave; tu as &eacute;t&eacute; sans force. Tu ne peux rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, tu verras... Tiens! je te prendrai ainsi, je te baiserai sur
+les yeux, sur la bouche, sur toutes les places de ton corps. Je te
+r&eacute;chaufferai contre ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes, je
+nouerai mes bras &agrave; tes reins, je serai ton souffle, ton sang, ta
+chair...&raquo; Cette fois, il fut vaincu, il br&ucirc;la avec elle, se r&eacute;fugia en
+elle, enfon&ccedil;ant la t&ecirc;te entre ses seins, la couvrant &agrave; son tour de ses
+baisers.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, sauve-moi, oui! prends-moi, si tu ne veux pas que je me
+tue!... Et invente du bonheur, fais-m'en conna&icirc;tre un qui me
+retienne... Endors-moi, an&eacute;antis-moi, que je devienne ta chose, assez
+esclave, assez petit, pour me loger sous tes pieds, dans tes
+pantoufles... Ah! descendre l&agrave;, ne vivre que de ton odeur, t'ob&eacute;ir
+comme un chien, manger, t'avoir et dormir, si je pouvais, si je
+pouvais!&raquo; Elle eut un cri de victoire. &laquo;Enfin! tu es &agrave; moi, il n'y a plus
+que moi, l'autre est bien morte!&raquo; Et elle l'arracha de l'&oelig;uvre ex&eacute;cr&eacute;e,
+elle l'emporta dans sa chambre &agrave; elle, dans son lit, grondante,
+triomphante. Sur l'&eacute;chelle, la bougie qui s'achevait clignota un instant
+derri&egrave;re eux, puis se noya. Cinq heures sonn&egrave;rent au coucou, pas une
+lueur n'&eacute;clairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba
+aux froides t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Christine et Claude, &agrave; t&acirc;tons, avaient roul&eacute; en travers du lit. Ce fut
+une rage, jamais ils n'avaient connu un emportement pareil, m&ecirc;me aux
+premiers jours de leur liaison. Tout ce pass&eacute; leur remontait au c&oelig;ur,
+mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse d&eacute;lirante.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de
+flamme, tr&egrave;s haut, hors du monde, &agrave; grands coups r&eacute;guliers, continus,
+toujours plus haut. Lui-m&ecirc;me poussait des cris, loin de sa mis&egrave;re,
+oubliant, renaissant &agrave; une vie de f&eacute;licit&eacute;. Elle le fit blasph&eacute;mer
+ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. &laquo;Dis
+que la peinture est imb&eacute;cile.&mdash;La peinture est imb&eacute;cile.&mdash;Dis que tu ne
+travailleras plus, que tu t'en moques, que tu br&ucirc;leras tes tableaux,
+pour me faire plaisir.&mdash;Je br&ucirc;lerai mes tableaux, je ne travaillerai
+plus.&mdash;Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir l&agrave;, comme tu me
+tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse
+que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je crache, il n'y a que toi.&raquo; Et elle le serrait &agrave; l'&eacute;touffer,
+c'&eacute;tait elle qui le poss&eacute;dait. Ils repartirent, dans le vertige de leur
+chevauch&eacute;e &agrave; travers les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Leurs ravissements recommen&ccedil;aient, trois fois il leur sembla qu'ils
+volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur! comment
+n'avait-il pas song&eacute; &agrave; se gu&eacute;rir dans ce bonheur certain? Et elle se
+donnait encore, et il vivrait heureux, sauv&eacute;, n'est-ce pas? maintenant
+qu'il avait cette ivresse.</p>
+
+<p>Le jour allait na&icirc;tre, lorsque Christine, ravie, foudroy&eacute;e de sommeil,
+s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe
+jet&eacute;e en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui
+&eacute;chapperait plus; et, la t&ecirc;te roul&eacute;e sur cette poitrine d'homme qui lui
+servait de ti&egrave;de oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Lui, avait ferm&eacute; les yeux; mais, de nouveau, malgr&eacute; sa fatigue
+&eacute;crasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une
+sourde pouss&eacute;e d'id&eacute;es confuses remontait dans son h&eacute;b&eacute;tement, &agrave; mesure
+qu'il se refroidissait et se d&eacute;gageait de la griserie voluptueuse, dont
+tous ses muscles restaient &eacute;branl&eacute;s. Quand le petit jour parut, une
+salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fen&ecirc;tre,
+il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'appeler du fond
+de l'atelier. Ses pens&eacute;es, &eacute;taient revenues toutes, d&eacute;bordantes,
+torturantes, creusant son visage, contractant ses m&acirc;choires dans un
+d&eacute;go&ucirc;t humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face
+ravag&eacute;e d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allong&eacute;e sur
+lui, prenait une lourdeur de plomb; il en souffrait comme d'un supplice,
+d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpi&eacute;es;
+et la t&ecirc;te &eacute;galement, pos&eacute;e sur ses c&ocirc;tes, l'&eacute;touffait, arr&ecirc;tait d'un
+poids &eacute;norme les battements de son c&oelig;ur. Mais, longtemps, il ne voulut
+pas la d&eacute;ranger, malgr&eacute; l'exasp&eacute;ration lente de tout son corps, une
+sorte de r&eacute;pugnance et de haine irr&eacute;sistibles qui le soulevait de
+r&eacute;volte. L'odeur du chignon d&eacute;nou&eacute;, cette odeur forte de chevelure,
+surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier,
+l'appela une seconde fois, imp&eacute;rieuse. Et il se d&eacute;cida, c'&eacute;tait fini, il
+souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il
+n'y avait rien de bon.</p>
+
+<p>D'abord, il laissa glisser la t&ecirc;te de Christine, qui garda son vague
+sourire; ensuite, il dut se mouvoir avec des pr&eacute;cautions infinies, pour
+sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu &agrave; peu, dans
+un mouvement naturel, comme si elle fl&eacute;chissait d'elle-m&ecirc;me. Il avait
+rompu la cha&icirc;ne enfin, il &eacute;tait libre. Un troisi&egrave;me appel le fit se
+h&acirc;ter, il passa dans la pi&egrave;ce voisine, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, j'y vais!&raquo; Le jour ne se d&eacute;brouillait pas, sale et triste, un
+de ces petits jours d'hiver lugubres; et, au bout d'une heure, Christine
+se r&eacute;veilla dans un grand frisson glac&eacute;. Elle ne comprit pas. Pourquoi
+donc se trouvait-elle seule? Puis, elle se souvint: elle s'&eacute;tait
+endormie, la joue contre son c&oelig;ur, les membres m&ecirc;l&eacute;s aux siens. Alors,
+comment avait-il pu s'en aller? o&ugrave; pouvait-il &ecirc;tre? Tout d'un coup, dans
+son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut &agrave;
+l'atelier. Mon Dieu! est-ce qu'il &eacute;tait retourn&eacute; pr&egrave;s de l'autre? est-ce
+que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir
+conquis &agrave; jamais?</p>
+
+<p>Au premier coup d'&oelig;il, elle ne vit rien, l'atelier lui parut d&eacute;sert,
+sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en
+n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri
+terrible jaillit de sa gorge b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&laquo;Claude, oh! Claude...&raquo; Claude s'&eacute;tait pendu &agrave; la grande &eacute;chelle, en
+face de son &oelig;uvre manqu&eacute;e. Il avait simplement pris une des cordes qui
+tenaient le ch&acirc;ssis au mur, et il &eacute;tait mont&eacute; sur la plate-forme en
+attacher le bout &agrave; la traverse de ch&ecirc;ne, clou&eacute;e par lui un jour, afin de
+consolider les montants. Puis, de l&agrave;-haut, il avait saut&eacute; dans le vide.
+En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux
+sanglants sortis des orbites, il pendait l&agrave;, grandi affreusement dans sa
+raideur immobile, la face tourn&eacute;e vers le tableau, tout pr&egrave;s de la Femme
+au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui e&ucirc;t souffl&eacute; son &acirc;me &agrave;
+son dernier r&acirc;le, et qu'il l'e&ucirc;t regard&eacute;e encore, de ses prunelles
+fixes.</p>
+
+<p>Christine, pourtant, restait droite, soulev&eacute;e de douleur, d'&eacute;pouvante et
+de col&egrave;re. Son corps en &eacute;tait gonfl&eacute;, sa gorge ne l&acirc;chait plus qu'un
+hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau,
+ferma les deux poings.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Claude, oh! Claude... Elle j'a repris, elle t'a tu&eacute;, tu&eacute;, tu&eacute;, la
+gueuse!&raquo; Et ses jambes fl&eacute;chirent, elle tourna et s'abattit sur le
+carreau. L'exc&egrave;s de la souffrance avait retir&eacute; tout le sang de son
+c&oelig;ur, elle demeura &eacute;vanouie par terre, comme morte, pareille &agrave; une
+loque blanche, mis&eacute;rable et finie, &eacute;cras&eacute;e sous la souverainet&eacute; farouche
+de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son &eacute;clat symbolique
+d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans
+sa d&eacute;mence.</p>
+
+<p>Le lundi seulement, apr&egrave;s les formalit&eacute;s et les retards occasionn&eacute;s par
+le suicide, lorsque Sandoz vint le matin, &agrave; neuf heures, pour le convoi,
+il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue
+Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forc&eacute;
+de s'occuper de tout; d'abord, il avait d&ucirc; faire transporter &agrave; l'h&ocirc;pital
+de Lariboisi&egrave;re Christine, ramass&eacute;e mourante; ensuite, il s'&eacute;tait
+promen&eacute; de la mairie aux pompes fun&egrave;bres et &agrave; l'&eacute;glise, payant partout,
+c&eacute;dant &agrave; l'usage, plein d'indiff&eacute;rence, puisque les pr&ecirc;tres voulaient
+bien de ce cadavre au cou cercl&eacute; de noir. Et, parmi les gens qui
+attendaient, il n'aper&ccedil;ut encore que des voisins, augment&eacute;s de quelques
+curieux; tandis que des t&ecirc;tes s'allongeaient aux fen&ecirc;tres, chuchotantes,
+excit&eacute;es par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu
+&eacute;crire &agrave; la famille, ignorant les adresses; et il s'effa&ccedil;a, d&egrave;s qu'il
+vit arriver deux parents, que les trois lignes s&egrave;ches des journaux
+avaient tir&eacute;s sans doute de l'oubli o&ugrave; Claude lui-m&ecirc;me les laissait: une
+cousine &acirc;g&eacute;e &agrave; tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, tr&egrave;s
+riche, d&eacute;cor&eacute;, propri&eacute;taire d'un des grands magasins de Paris, bon
+prince dans son &eacute;l&eacute;gance, d&eacute;sireux de prouver son go&ucirc;t &eacute;clair&eacute; des arts.
+Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette
+mis&egrave;re nue, redescendit, la bouche dure, irrit&eacute;e d'une corv&eacute;e inutile.
+Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derri&egrave;re
+le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fi&egrave;re.</p>
+
+<p>Comme le cort&egrave;ge partait, Bongrand accour&ucirc;t et resta pr&egrave;s de Sandoz,
+apr&egrave;s lui avoir serr&eacute; la main. Il &eacute;tait assombri, il murmura, en jetant
+un coup d'&oelig;il sur les quinze &agrave; vingt personnes qui suivaient:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le pauvre bougre!... Comment! il n'y a que nous deux?&raquo; Dubuche
+&eacute;tait &agrave; Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un
+ex&eacute;crant la mort, l'autre trop affair&eacute;. Seul, Mahoudeau rattrapa le
+convoi &agrave; la mont&eacute;e de la rue Lepic, et il expliqua que Gagni&egrave;re devait
+avoir manqu&eacute; le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente
+rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre. Par
+moments, des rues transversales qui d&eacute;valaient, des trou&eacute;es brusques
+montraient l'immensit&eacute; de Paris, profonde et large ainsi qu'une mer.
+Lorsqu'on d&eacute;boucha devant l'&eacute;glise Saint-Pierre, et qu'on transporta le
+cercueil, l&agrave;-haut, il domina un instant la grande ville. C'&eacute;tait par un
+ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emport&eacute;es au souffle
+d'un vent glacial; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume,
+emplissant l'horizon de sa houle mena&ccedil;ante.</p>
+
+<p>Le pauvre mort qui l'avait voulu conqu&eacute;rir et qui s'en &eacute;tait cass&eacute; la
+nuque, passa en face d'elle, clou&eacute; sous le couvercle de ch&ecirc;ne,
+retournant &agrave; la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. &Agrave;
+la sortie de l'&eacute;glise, la cousine disparut, Mahoudeau &eacute;galement. Le
+petit cousin avait repris sa place derri&egrave;re le corps. Sept autres
+personnes inconnues se d&eacute;cid&egrave;rent, et l'on partit pour le nouveau
+cimeti&egrave;re de Saint-Ouen, que le peuple a nomm&eacute; du nom inqui&eacute;tant et
+lugubre de Cayenne. On &eacute;tait dix.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, il n'y aura que nous deux, d&eacute;cid&eacute;ment&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta Bongrand, en se
+remettant en marche pr&egrave;s de Sandoz.</p>
+
+<p>Maintenant, le convoi, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par la voiture de deuil o&ugrave; s'&eacute;taient
+assis le pr&ecirc;tre et l'enfant de ch&oelig;ur, descendait l'autre versant de la
+butte, le long de rues tournantes et escarp&eacute;es comme des sentiers de
+montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pav&eacute; gras, on
+entendait les sourds cahots des roues. &Agrave; la suite, les dix pi&eacute;tinaient,
+se retenaient parmi les flaques, si occup&eacute;s de cette descente p&eacute;nible,
+qu'ils ne causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruisseau,
+lorsqu'on tomba &agrave; la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes
+espaces, o&ugrave; se d&eacute;roulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de
+ceinture, les talus et les foss&eacute;s des fortifications, il y eut des
+soupirs d'aise, on &eacute;changea quelques mots, on commen&ccedil;a &agrave; se d&eacute;bander.</p>
+
+<p>Sandoz et Bongrand, peu &agrave; peu, se trouv&egrave;rent &agrave; la queue, comme pour
+s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment o&ugrave; le
+corbillard passait la barri&egrave;re, le second se pencha.</p>
+
+<p>&laquo;Et la petite femme, qu'en va-t-on faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle piti&eacute;! r&eacute;pondit Sandoz. Je suis all&eacute; la voir hier &agrave;
+l'h&ocirc;pital. Elle a une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale. L'interne pr&eacute;tend qu'on la
+sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force...
+Vous savez qu'elle en &eacute;tait venue &agrave; oublier jusqu'&agrave; son orthographe. Une
+d&eacute;ch&eacute;ance, un &eacute;crasement, une demoiselle raval&eacute;e &agrave; une bassesse de
+servante! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme,
+elle finira laveuse de vaisselle quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas un sou, naturellement?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un sou. Je croyais trouver les &eacute;tudes qu'il avait faites sur
+nature pour son grand tableau, ses &eacute;tudes superbes dont il tirait
+ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouill&eacute; vainement, il donnait
+tout, des gens le volaient.</p>
+
+<p>Non, rien &agrave; vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense
+que j'ai d&eacute;molie et br&ucirc;l&eacute;e moi-m&ecirc;me, ah! de grand c&oelig;ur, je vous assure,
+comme on se venge!&raquo; Ils se turent un instant. La route large de
+Saint-Ouen s'en allait toute droite, &agrave; l'infini; et, au milieu de la
+campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de
+cette chauss&eacute;e, o&ugrave; coulait un fleuve de boue.</p>
+
+<p>Une double cl&ocirc;ture de palissades la bordait, de vagues terrains
+s'&eacute;talaient &agrave; droite et &agrave; gauche, il n'y avait au loin que des chemin&eacute;es
+d'usine et quelques hautes maisons blanches, isol&eacute;es, plant&eacute;es de biais.
+On traversa la f&ecirc;te de Clignancourt: des baraques, des cirques, des
+chevaux de bois aux deux c&ocirc;t&eacute;s de la route, grelottant sans l'abandon de
+l'hiver, des guinguettes vides &agrave; des balan&ccedil;oires verdies, une ferme
+d'op&eacute;ra-comique: <i>&Agrave; la Ferme de Picardie</i>, d'une tristesse noire, entre
+ses treillages arrach&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui &eacute;taient quai
+de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les
+paysages rapport&eacute;s du Midi, et les acad&eacute;mies faites chez Boutin, des
+jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le p&egrave;re
+Malgras qui doit l'avoir, une &eacute;tude magistrale, que pas un de nos jeunes
+ma&icirc;tres n'est fichu de peindre...</p>
+
+<p>Oui, oui, le gaillard n'&eacute;tait pas une b&ecirc;te. Un grand peintre,
+simplement!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'&eacute;cole et du
+journalisme l'ont accus&eacute; de paresse et d'ignorance, en r&eacute;p&eacute;tant les uns
+&agrave; la suite des autres qu'il avait toujours refus&eacute; d'apprendre son
+m&eacute;tier!... Paresseux, mon Dieu! lui que j'ai vu s'&eacute;vanouir de fatigue,
+apr&egrave;s des s&eacute;ances de dix heures, lui qui avait donn&eacute; sa vie enti&egrave;re, qui
+s'est tu&eacute; dans sa folie de travail!... Et ignorant, est-ce imb&eacute;cile!
+Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire
+d'apporter quelque chose, d&eacute;forme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi,
+ignorait son m&eacute;tier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne
+exacte. Ah! les niais, les bons &eacute;l&egrave;ves au sang pauvre, incapables d'une
+incorrection!&raquo;. Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Un travailleur h&eacute;ro&iuml;que, un observateur passionn&eacute; dont le cr&acirc;ne s'&eacute;tait
+bourr&eacute; de science, un temp&eacute;rament de grand peintre admirablement dou&eacute;...
+Et il ne laisse rien.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien, pas une toile, d&eacute;clara Bongrand.</p>
+
+<p>Je ne connais de lui que des &eacute;bauches, des croquis, des notes jet&eacute;es,
+tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public... Oui, c'est
+bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre!&raquo;
+Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en causant; et, devant
+eux, apr&egrave;s avoir roul&eacute; entre des commerces de vins m&ecirc;l&eacute;s &agrave; des
+entreprises de monuments fun&egrave;bres, le corbillard tournait &agrave; droite, dans
+le bout d'avenue qui conduisait au cimeti&egrave;re. Ils le rejoignirent, ils
+franchirent la porte avec le petit cort&egrave;ge. Le pr&ecirc;tre en surplis,
+l'enfant de ch&oelig;ur arm&eacute; du b&eacute;nitier, tous les deux descendus de la
+voiture de deuil, marchaient en avant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand cimeti&egrave;re plat, jeune encore, tir&eacute; au cordeau dans ce
+terrain vide de banlieue, coup&eacute; en damier par de larges all&eacute;es
+sym&eacute;triques. De rares tombeaux bordaient les voies principales, toutes
+les s&eacute;pultures, d&eacute;bordantes d&eacute;j&agrave;, s'&eacute;tendaient au ras du sol, dans
+l'installation b&acirc;cl&eacute;e et provisoire des concessions de cinq ans, les
+seules que l'on accord&acirc;t; et l'h&eacute;sitation des familles &agrave; faire des frais
+s&eacute;rieux, les pierres qui s'enfon&ccedil;aient faute de fondations, les arbres
+verts qui n'avaient pas le temps de pousser, tout ce deuil passager et
+de pacotille se sentait, donnait au vaste champ une pauvret&eacute;, une nudit&eacute;
+froide et propre, d'une m&eacute;lancolie de caserne et d'h&ocirc;pital. Pas un coin
+de ballade romantique, pas un d&eacute;tour feuillu, frissonnant de myst&egrave;re,
+pas une grande tombe parlant d'orgueil et d'&eacute;ternit&eacute;. On &eacute;tait dans le
+cimeti&egrave;re nouveau, align&eacute;, num&eacute;rot&eacute;, le cimeti&egrave;re des capitales
+d&eacute;mocratiques, o&ugrave; les morts semblent dormir au fond de cartons
+administratifs, le flot de chaque matin d&eacute;logeant et rempla&ccedil;ant le flot
+de la veille, tous d&eacute;filant &agrave; la queue comme dans une f&ecirc;te, sous les
+yeux de la police, pour &eacute;viter les encombrements.</p>
+
+<p>&laquo;Fichtre! murmura Bongrand, ce n'est pas gai, ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Sandoz, c'est commode, on a de l'air...</p>
+
+<p>Et, m&ecirc;me sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, sous le ciel gris de cette matin&eacute;e de novembre, dans le
+frisson p&eacute;n&eacute;trant de la bise, les tombes basses, charg&eacute;es de guirlandes
+et de couronnes de perles, prenaient des tons tr&egrave;s fins, d'une
+d&eacute;licatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait
+de toutes noires, selon les perles; et cette opposition luisait
+doucement, au milieu de la verdure p&acirc;lie des arbres nains. Sur ces
+loyers de cinq ans, les familles &eacute;puisaient leur culte: c'&eacute;tait un
+entassement, un &eacute;panouissement que le r&eacute;cent jour des Morts venait
+d'&eacute;taler dans son neuf. Seules, les fleurs naturelles, entre leurs
+collerettes de papier, s'&eacute;taient fan&eacute;es d&eacute;j&agrave;. Quelques couronnes
+d'immortelles jaunes &eacute;clataient comme de l'or fra&icirc;chement cisel&eacute;. Mais
+il n'y avait que les perles, un ruissellement de perles cachant les
+inscriptions, recouvrant les pierres et les entourages, des perles en
+c&oelig;urs, en festons, en m&eacute;daillons, des perles qui encadraient des sujets
+sous verre; des pens&eacute;es, des mains enlac&eacute;es, des n&oelig;uds de satin,
+jusqu'&agrave; des photographies de femme, de jaunes photographies de faubourg,
+de pauvres visages laids et touchants, avec leur sourire gauche.</p>
+
+<p>Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point, Sandoz, ramen&eacute; &agrave;
+Claude par son observation de peintre, se remit &agrave; causer.</p>
+
+<p>&laquo;Un cimeti&egrave;re qu'il aurait compris, avec son enragement de modernit&eacute;...
+Sans doute, il souffrait dans sa chair, ravag&eacute; par cette l&eacute;sion trop
+forte du g&eacute;nie, trois grammes en moins ou trois grammes en plus, comme
+il le disait, lorsqu'il accusait ses parents de l'avoir si dr&ocirc;lement
+b&acirc;ti!</p>
+
+<p>Mais son mal n'&eacute;tait pas en lui seulement, il a &eacute;t&eacute; la victime d'une
+&eacute;poque... Oui, notre g&eacute;n&eacute;ration a tremp&eacute; jusqu'au ventre dans le
+romantisme, et nous en sommes rest&eacute;s impr&eacute;gn&eacute;s quand m&ecirc;me, et nous avons
+eu beau nous d&eacute;barbouiller, prendre des bains de r&eacute;alit&eacute; violente, la
+tache s'ent&ecirc;te, toutes les lessives du monde n'en &ocirc;teront pas l'odeur.&raquo;
+Bongrand souriait.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! moi, j'en ai eu par-dessus la t&ecirc;te. Mon art en a &eacute;t&eacute; nourri, je
+suis m&ecirc;me imp&eacute;nitent. S'il est vrai que ma paralysie derni&egrave;re vienne de
+l&agrave;, qu'importe! Je ne puis renier la religion de toute ma vie
+d'artiste... Mais votre remarque est tr&egrave;s juste: vous en &ecirc;tes, vous
+autres, les fils r&eacute;volt&eacute;s. Ainsi, lui, avec sa grande Femme nue au
+milieu des quais, ce symbole extravagant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette Femme, interrompit Sandoz, c'est elle qui l'a &eacute;trangl&eacute;. Si
+vous saviez comme il y tenait! Jamais il ne m'a &eacute;t&eacute; possible de la
+chasser de lui... Alors, comment voulez-vous qu'on ait la vue claire,
+le cerveau &eacute;quilibr&eacute; et solide, quand de pareilles fantasmagories
+repoussent dans le cr&acirc;ne?... M&ecirc;me apr&egrave;s la v&ocirc;tre, notre g&eacute;n&eacute;ration est
+trop encrass&eacute;e de lyrisme pour laisser des &oelig;uvres saines. Il faudra une
+g&eacute;n&eacute;ration, deux g&eacute;n&eacute;rations peut-&ecirc;tre, avant qu'on peigne et qu'on
+&eacute;crive logiquement; dans la haute et pure simplicit&eacute; du vrai... Seule,
+la v&eacute;rit&eacute;, la nature, est la base possible, la police n&eacute;cessaire, en
+dehors de laquelle la folie commence; et qu'on ne craigne pas d'aplatir
+l'&oelig;uvre, le temp&eacute;rament est l&agrave;, qui emportera toujours le cr&eacute;ateur.
+Est-ce que quelqu'un songe &agrave; nier la personnalit&eacute;, le coup de pouce
+involontaire qui d&eacute;forme et qui fait notre pauvre cr&eacute;ation &agrave; nous!&raquo; Mais
+il tourna la t&ecirc;te, il ajouta brusquement:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! qu'est-ce qui br&ucirc;le?... Ils allument donc des feux de joie,
+ici?&raquo; Le convoi venait de tourner, en arrivant au Rond Point, o&ugrave; &eacute;tait
+l'ossuaire, le caveau commun, peu &agrave; peu empli de tous les d&eacute;bris enlev&eacute;s
+des fosses, et dont la pierre, au centre d'une pelouse ronde,
+disparaissait sous un amoncellement de couronnes, d&eacute;pos&eacute;es l&agrave; au hasard
+par la pi&eacute;t&eacute; des parents qui n'avaient plus leurs morts &agrave; eux.</p>
+
+<p>Et, comme le corbillard roulait doucement &agrave; gauche, dans l'avenue
+transversale num&eacute;ro deux, un cr&eacute;pitement s'&eacute;tait fait entendre, une
+grosse fum&eacute;e avait grandi, au-dessus des petits platanes bordant le
+trottoir. On approchait avec lenteur, on apercevait de loin un gros tas
+de choses terreuses qui s'allumaient. Puis, on finit par comprendre.</p>
+
+<p>Cela se trouvait au bord d'un vaste carr&eacute;, qu'on avait fouill&eacute;
+profond&eacute;ment de larges sillons parall&egrave;les, pour en arracher les bi&egrave;res,
+afin de rendre le sol &agrave; d'autres corps, de m&ecirc;me que le paysan retourne
+un chaume avant de l'ensemencer de nouveau. Les longues fosses vides
+b&acirc;illaient, les buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel; et,
+dans ce coin du champ, ce qu'on br&ucirc;lait ainsi, c'&eacute;taient les planches
+pourries des bi&egrave;res, un b&ucirc;cher &eacute;norme de planches fendues, bris&eacute;es,
+mang&eacute;es par la terre, tomb&eacute;es en un terreau rouge&acirc;tre. Elles refusaient
+de flamber, humides de boue humaine, &eacute;clatant en sourdes d&eacute;tonations,
+fumant seulement avec une intensit&eacute; croissante, de grandes fum&eacute;es qui
+montaient dans le ciel blafard, et que la bise de novembre rabattait,
+d&eacute;chirait en lani&egrave;res rousses, volantes, au travers des tombes basses de
+toute une moiti&eacute; du cimeti&egrave;re. Sandoz et Bongrand avaient regard&eacute;, sans
+une parole.</p>
+
+<p>Puis, quand ils eurent d&eacute;pass&eacute; le feu, le premier reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Non, il n'a pas &eacute;t&eacute; l'homme de la formule qu'il apportait. Je veux dire
+qu'il n'a pas eu le g&eacute;nie assez net pour la planter debout et l'imposer
+dans une &oelig;uvre d&eacute;finitive... Et voyez, autour de lui, apr&egrave;s lui, comme
+les efforts s'&eacute;parpillent! Ils en restent tous aux &eacute;bauches, aux
+impressions h&acirc;tives, pas un ne semble avoir la force d'&ecirc;tre le ma&icirc;tre
+attendu. N'est-ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumi&egrave;re,
+cette passion du vrai pouss&eacute;e jusqu'&agrave; l'analyse scientifique, cette
+&eacute;volution commenc&eacute;e si originalement, et qui s'attarde, et qui tombe aux
+mains des habiles, et qui n'aboutit point, parce que l'homme n&eacute;cessaire
+n'est pas n&eacute;?... Bah! l'homme na&icirc;tra, rien ne se perd, il faut bien que
+la lumi&egrave;re soit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? Pas toujours! dit Bongrand. La vie avorte, elle aussi...
+Vous savez, je vous &eacute;coute, mais je suis un d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, moi. Je cr&egrave;ve de
+tristesse, et je sens tout qui cr&egrave;ve... Ah! oui, l'air de l'&eacute;poque est
+mauvais, cette fin de si&egrave;cle encombr&eacute;e de d&eacute;molitions, aux monuments
+&eacute;ventr&eacute;s, aux terrains retourn&eacute;s cent fois, qui tous exhalent une
+puanteur de mort! Est-ce qu'on peut se bien porter, l&agrave;-dedans? Les nerfs
+se d&eacute;traquent, la grande n&eacute;vrose s'en m&ecirc;le, l'art se trouble: c'est la
+bousculade, l'anarchie, la folie de la personnalit&eacute; aux abois... Jamais
+on ne s'est tant querell&eacute; et jamais on n'y a vu moins clair que depuis
+le jour o&ugrave; l'on pr&eacute;tend tout savoir.&raquo; Sandoz, devenu p&acirc;le, regardait au
+loin les grandes fum&eacute;es rousses rouler dans le vent.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait fatal, songea-t-il &agrave; demi-voix, cet exc&egrave;s d'activit&eacute; et
+d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute; ce si&egrave;cle, qui a
+fait d&eacute;j&agrave; tant de clart&eacute; devait s'achever sous la menace d'un nouveau
+flot de t&eacute;n&egrave;bres...</p>
+
+<p>Oui, notre malaise vient de l&agrave;. On a trop promis, on a trop esp&eacute;r&eacute;, on a
+attendu la conqu&ecirc;te et l'explication de tout; et l'impatience gronde.
+Comment! on ne marche pas plus vite? la science ne nous a pas encore
+donn&eacute;, en cent ans, la certitude absolue, le bonheur parfait?</p>
+
+<p>Alors, &agrave; quoi bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et que notre
+pain restera aussi amer? C'est une faillite du si&egrave;cle, le pessimisme
+tord les entrailles, le mysticisme embrume les cervelles; car nous avons
+eu beau chasser les fant&ocirc;mes sous les grands coups de lumi&egrave;re de
+l'analyse, le surnaturel a repris les hostilit&eacute;s, l'esprit des l&eacute;gendes
+se r&eacute;volte et veut nous reconqu&eacute;rir, dans cette halte de fatigue et
+d'angoisse... Ah! certes! je n'affirme rien, je suis moi-m&ecirc;me d&eacute;chir&eacute;.
+Seulement, il me semble que cette convulsion derni&egrave;re du vieil
+effarement religieux &eacute;tait &agrave; pr&eacute;voir. Nous ne sommes pas une fin, mais
+une transition, un commencement d'autre chose...</p>
+
+<p>Cela me calme, cela me fait du bien, de croire que nous marchons &agrave; la
+raison et &agrave; la solidit&eacute; de la science...&raquo; Sa voix s'&eacute;tait alt&eacute;r&eacute;e d'une
+&eacute;motion profonde, et il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; moins que la folie ne nous fasse culbuter dans le noir, et que nous
+ne partions tous, &eacute;trangl&eacute;s par l'id&eacute;al, comme le vieux camarade qui
+dort l&agrave;, entre ses quatre planches.&raquo; Le corbillard quittait l'avenue
+transversale num&eacute;ro deux, pour tourner &agrave; droite dans l'avenue lat&eacute;rale
+num&eacute;ro trois; et, sans parler, le peintre montra du regard &agrave; l'&eacute;crivain
+un carr&eacute; de s&eacute;pultures que longeait le cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; un cimeti&egrave;re d'enfants, rien que des tombes d'enfants, &agrave;
+l'infini, rang&eacute;es avec ordre, r&eacute;guli&egrave;rement s&eacute;par&eacute;es par des sentiers
+&eacute;troits, pareilles &agrave; une ville enfantine de la mort. C'&eacute;taient de toutes
+petites croix, blanches, de tout petits entourages blancs, qui
+disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et
+bleues, au ras du sol; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un
+bleuissement de lait, semblait s'&ecirc;tre fleuri de cette enfance couch&eacute;e
+dans la terre. Les croix disaient les &acirc;ges: deux ans, seize mois, cinq
+mois. Une pauvre croix, sans entourage, qui d&eacute;bordait et se trouvait
+plant&eacute;e de biais dans une all&eacute;e, portait simplement: Eug&eacute;nie, trois
+jours. N'&ecirc;tre pas encore et dormir d&eacute;j&agrave; l&agrave;, &agrave; part, comme les enfants
+que les familles, aux soirs de f&ecirc;te, font d&icirc;ner &agrave; la petite table!</p>
+
+<p>Mais, enfin, le corbillard s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, au milieu de l'avenue.
+Lorsque Sandoz aper&ccedil;ut la fosse pr&ecirc;te, &agrave; l'angle du carr&eacute; voisin, en
+face du cimeti&egrave;re des tout-petits, il murmura tendrement: &laquo;Ah! mon vieux
+Claude, grand c&oelig;ur d'enfant, tu seras bien &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux.&raquo;</p>
+
+<p>Les croque-morts descendaient le cercueil. Maussade, sous la bise, le
+pr&ecirc;tre attendait; et des fossoyeurs &eacute;taient l&agrave;, avec des pelles. Trois
+voisins avaient l&acirc;ch&eacute; en route, les dix n'&eacute;taient plus que sept. Le
+petit cousin, qui tenait son chapeau &agrave; la main depuis l'&eacute;glise, malgr&eacute;
+le temps affreux, se rapprocha. Tous les autres se d&eacute;couvrirent, et les
+pri&egrave;res allaient commencer, lorsqu'un coup de sifflet d&eacute;chirant fit
+lever les t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, dans ce bout vide encore, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de l'avenue lat&eacute;rale
+num&eacute;ro trois, un train qui passait sur le haut talus du chemin de fer de
+ceinture, dont la voie dominait le cimeti&egrave;re. La pente gazonn&eacute;e montait,
+et des lignes g&eacute;om&eacute;triques se d&eacute;tachaient en noir sur le gris du ciel,
+les poteaux t&eacute;l&eacute;graphiques reli&eacute;s par les minces fils, une gu&eacute;rite de
+surveillant, la plaque d'un signal, la seule tache rouge et vibrante.
+Quand le train roula, avec son fracas de tonnerre, on distingua
+nettement, comme sur un transparent d'ombres chinoises, les d&eacute;coupures
+des wagons, jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fen&ecirc;tres. Et
+la ligne redevint nette, un simple trait &agrave; l'encre coupant l'horizon;
+tandis que, sans rel&acirc;che, au loin, d'autres coups de sifflet appelaient,
+se lamentaient, aigus de col&egrave;re, rauques de souffrance, &eacute;trangl&eacute;s de
+d&eacute;tresse. Puis, une corne d'appel r&eacute;sonna, lugubre.</p>
+
+<p>&laquo;Revertitur in terram suam unde erat...&raquo;, r&eacute;citait le pr&ecirc;tre, qui avait
+ouvert un livre et qui se h&acirc;tait.</p>
+
+<p>Mais on ne l'entendait plus, une grosse locomotive &eacute;tait arriv&eacute;e en
+soufflant, et elle man&oelig;uvrait juste au-dessus de la c&eacute;r&eacute;monie. Celle-l&agrave;
+avait une voix &eacute;norme et grasse, un sifflet guttural, d'une m&eacute;lancolie
+g&eacute;ante. Elle allait, venait, haletait, avec son profil de monstre lourd.
+Brusquement, elle l&acirc;cha sa vapeur, dans une haleine furieuse de temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Requiescat in pace, disait le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Amen&raquo;, r&eacute;pondait l'enfant de ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et tout fut emport&eacute;, au milieu de cette d&eacute;tonation cinglante et
+assourdissante, qui se prolongeait avec une violence continue de
+fusillade.</p>
+
+<p>Bongrand, exasp&eacute;r&eacute;, se tournait vers la locomotive. Elle se tut, ce fut
+un soulagement. Des larmes &eacute;taient mont&eacute;es aux yeux de Sandoz, &eacute;mu d&eacute;j&agrave;
+des choses sorties involontairement de ses l&egrave;vres, derri&egrave;re le corps de
+son vieux camarade, comme s'ils avaient eu ensemble une de leurs
+causeries grisantes d'autrefois; et, maintenant, il lui semblait qu'on
+allait mettre en terre sa jeunesse; c'&eacute;tait une part de lui-m&ecirc;me, la
+meilleure, celle des illusions et des enthousiasmes, que les fossoyeurs
+enlevaient, pour la faire glisser au fond du trou. Mais, &agrave; cette minute
+terrible, un accident vint encore augmenter son chagrin. Il avait
+tellement plu, les jours pr&eacute;c&eacute;dents, et la terre &eacute;tait si molle qu'un
+brusque &eacute;boulement se produisit. Un des fossoyeurs dut sauter dans la
+fosse, pour la vider &agrave; la pelle, d'un jet lent et rythmique. Cela n'en
+finissait pas, s'&eacute;ternisant au milieu de l'impatience du pr&ecirc;tre et de
+l'int&eacute;r&ecirc;t des quatre voisins, qui avaient suivi jusqu'au bout, sans
+qu'on s&ucirc;t pourquoi. Et, l&agrave;-haut, sur le talus, la locomotive avait
+repris ses man&oelig;uvres, reculait en hurlant, &agrave; chaque tour de roue, le
+foyer ouvert, incendiant le jour mode d'une pluie de braise.</p>
+
+<p>Enfin, la fosse fut vid&eacute;e, on descendit le cercueil, on se passa le
+goupillon: C'&eacute;tait fini. Debout, de son air correct et charmant, le
+petit cousin fit les honneurs, serra les mains de tous ces gens qu'il
+n'avait jamais vus, en m&eacute;moire de ce parent dont il ne se rappelait pas
+le nom la veille. &laquo;Mais il est tr&egrave;s bien, ce calicot&raquo;, dit Bongrand, qui
+ravalait ses larmes.</p>
+
+<p>Sandoz, sanglotant, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s bien.&raquo; Tous s'en allaient, les surplis du pr&ecirc;tre et de l'enfant de
+ch&oelig;ur disparaissaient entre les arbres verts, les voisins d&eacute;band&eacute;s
+fl&acirc;naient, lisaient les inscriptions.</p>
+
+<p>Et Sandoz, se d&eacute;cidant &agrave; quitter la fosse &agrave; demi combl&eacute;e, reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous seuls l'aurons connu... Plus rien, pas m&ecirc;me un nom!</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien heureux, dit Bongrand, il n'a pas de tableau en train,
+dans la terre o&ugrave; il dort... Autant partir que de s'acharner comme nous
+&agrave; faire des enfants infirmes, auxquels il manque toujours des morceaux,
+les jambes ou la t&ecirc;te, et qui ne vivent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut vraiment manquer de fiert&eacute;, se r&eacute;signer &agrave; l'&agrave;-peu-pr&egrave;s et
+tacher avec la vie... Moi qui pousse mes bouquins jusqu'au bout, je me
+m&eacute;prise de les sentir incomplets et mensongers, malgr&eacute; mon effort.&raquo; La
+face p&acirc;le, ils s'en allaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, au bord des
+blanches tombes d'enfants, le romancier alors dans toute la force de son
+labeur et de sa renomm&eacute;e, le peintre d&eacute;clinant et couvert de gloire.</p>
+
+<p>&laquo;Au moins, en voil&agrave; un qui a &eacute;t&eacute; logique et brave, continua Sandoz. Il a
+avou&eacute; son impuissance et il s'est tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Bongrand. Si nous ne tenions pas si fort &agrave; nos peaux,
+nous ferions tous comme lui... N'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui. Puisque nous ne pouvons rien cr&eacute;er, puisque nous ne
+sommes que des reproducteurs d&eacute;biles, autant vaudrait-il nous casser la
+t&ecirc;te tout de suite.&raquo; Ils se retrouvaient devant le tas allum&eacute; des
+vieilles bi&egrave;res pourries. Maintenant, elles &eacute;taient en plein feu,
+suantes et craquantes; mais on ne voyait toujours pas les flammes, la
+fum&eacute;e seule avait augment&eacute;, une fum&eacute;e &acirc;cre, &eacute;paisse, que le vent
+poussait en gros tourbillons, et qui couvrait le cimeti&egrave;re entier d'une
+nu&eacute;e de deuil.</p>
+
+<p>&laquo;Fichtre! onze heures! dit Bongrand en tirant sa montre.</p>
+
+<p>Il faut que je rentre.&raquo; Sandoz eut une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! d&eacute;j&agrave; onze heures!&raquo; Il promena sur les s&eacute;pultures basses, sur
+le vaste champ fleuri de perles, si r&eacute;gulier et si froid, un long regard
+de d&eacute;sespoir, encore aveugl&eacute; de larmes. Puis, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Allons travailler.&raquo;</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre, by Émile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+