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diff --git a/17509-h/17509-h.htm b/17509-h/17509-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3c14050 --- /dev/null +++ b/17509-h/17509-h.htm @@ -0,0 +1,4359 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8"> + <title>Le renard</title> + <meta name="author" content="GŒTHE"> + +<style type="text/css"> + <!-- + body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + p {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + + --> + </style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le renard, by Goethe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le renard + +Author: Goethe + +Translator: Edouard Grenier + +Release Date: January 13, 2006 [EBook #17509] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RENARD *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + +<br><br><br> + +<h1>LE RENARD</h1> + +<h3>par</h3> + +<h2>GŒTHE</h2><br> + +<h3>traduit par ÉDOUARD GRENIER.</h3><br><br><br> + + + +<h5>COLLECTION HETZEL & LÉVY.— +PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, Rue Vivienne, 2.<br> +BRUXELLES.—TYP. DE Veuve J. VAN BUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeck, 12.</h5><br> + +<h4>1858</h4><br><br><br> + + + + +<h3>PREMIER CHANT.</h3><br> + + +<p>La Pentecôte, cette fête charmante, était arrivée; les champs et les +bois se couvraient de verdure et de fleurs; sur les collines et sur les +hauteurs, dans les buissons et dans les haies, les oiseaux, rendus à la +joie, essayaient leurs gaies chansons; chaque pré fourmillait de fleurs +dans les vallées odorantes; le ciel brillait dans une sérénité majestueuse +et la terre étincelait de mille couleurs.</p> + +<p>Noble, le roi des animaux, convoque sa cour; et tous ses vassaux +s'empressent de se rendre à son appel en grand équipage; de tous les +points de l'horizon arrivent maints fiers personnages, Lutké la grue et +Markart le geai, et tous les plus importants. Car le roi songe à tenir sa +cour d'une manière magnifique avec tous ses barons; il les a convoqués +tous ensemble, les grands comme les petits. Nul ne devait y manquer +et cependant il en manquait un: Reineke le renard, le rusé coquin, +qui se garda bien de se rendre à l'appel, à cause de tous ses crimes +passés. Comme la mauvaise conscience fuit le grand jour, le renard fuyait +l'assemblée des seigneurs. Tous avaient à se plaindre; ils étaient tous +offensés; et, seul, Grimbert le blaireau, le fils de son frère, avait été +épargné.</p> + +<p>Ce fut le loup Isengrin qui porta le premier sa plainte, accompagné de ses +protecteurs, de ses cousins et de tous ses amis. Il s'avança devant le roi +et soutint ainsi l'accusation: «Très-gracieux seigneur et roi, écoutez +mes griefs! Vous êtes plein de grandeur et de noblesse; vous faites à +chacun justice et merci: veuillez donc être touché de tout le mal que j'ai +souffert, à ma grande honte, de la part de Reineke. Mais, avant tout, +soyez touché du déshonneur qu'il a jeté si souvent sur ma femme et des +blessures qu'il a faites à mes enfants; hélas! il les a couverts d'ordures +d'une matière si corrosive, qu'il y en a encore trois à la maison qui +souffrent d'une cruelle cécité. Il est vrai que, depuis longtemps, il a +été question de ce crime: on avait même fixé un jour pour mettre ordre +à de pareils griefs; il offrit de faire tous les serments; mais bientôt +il changea d'avis et courut s'enfermer dans sa forteresse; c'est ce que +savent trop bien tous les hommes qui m'entourent ici. Seigneur, il me +faudrait bien des semaines pour raconter rapidement tous les maux que le +brigand m'a faits. Quand toute la toile que l'on fait à Gand deviendrait +du parchemin, elle ne pourrait pas contenir tous les tours qu'il m'a joués; +aussi je les passe sous silence. Mais le déshonneur de ma femme me ronge +le cœur; j'en tirerai vengeance, quoi qu'il arrive.»</p> + +<p>Lorsque Isengrin eut ainsi tristement parlé, on vit s'avancer un petit +chien qui s'appelait Vackerlos; il parlait français et raconta combien il +était pauvre et qu'il ne lui restait rien au monde qu'un petit morceau +d'andouille et que Reineke le lui avait pris! Alors le chat Hinzé, tout en +colère, s'élança d'un bond et dit: «Grand roi, que personne ne se plaigne +du mal fait par le scélérat plus que le roi lui-même. Je vous le dis, dans +cette assemblée, il n'y a personne ici, jeune ou vieux, qui doive craindre +ce criminel autant que vous. Quant à la plainte de Vackerlos, elle ne +signifie rien; il y a des années que cette affaire est arrivée; c'est à +moi qu'appartenait cette andouille. J'aurais dû me plaindre alors; j'étais +allé chasser; chemin faisant je fis une ronde de nuit dans un moulin; la +meunière dormait, je pris tout doucement une andouille, je l'avouerai; +mais, si Vackerlos y eût jamais quelque droit, il le doit à mon adresse.»</p> + +<p>La panthère dit: «À quoi bon ces plaintes et ces paroles? elles ne servent +à rien; le mal est assez constaté. C'est un voleur, un assassin, je le +soutiens hardiment. Ces messieurs le savent bien; il est artisan de tout +crime. Tous les seigneurs, et le roi lui-même, viendraient à perdre +fortune et honneur, qu'il en rirait s'il y gagnait seulement un morceau +de chapon gras. Que je vous raconte le tour qu'il a fait hier à Lampe le +lièvre; le voici devant vous, cet homme qui n'offensa jamais personne. +Reineke joua le dévot et s'offrit à lui enseigner rapidement tous les +chants d'église et tout ce que doit savoir un sacristain; ils s'assirent +en face l'un de l'autre et commencèrent le <i>Credo</i>. Mais Reineke ne +pouvait pas renoncer à ses anciennes pratiques: au milieu de la paix +proclamée par notre roi et malgré son sauf-conduit, il tint Lampe serré +dans ses griffes et colleta astucieusement l'honnête homme. Je passais +près de là ; j'entendis leur chant, qui, à peine commencé, cessa tout à +coup; je m'en étonnai. Mais, lorsque j'arrivai près d'eux, je reconnus +Reineke; il tenait Lampe par le collet, et certes il lui eût ôté la +vie si, par bonheur, je n'étais pas allé par là . Le voilà ! regardez les +blessures de cet homme pieux. Et maintenant, sire, et vous, seigneurs, +souffrirez-vous que la paix du roi, son édit et son sauf-conduit soient +le jouet d'un voleur? Oh! alors le roi et ses enfants entendront encore +longtemps les reproches des gens qui aiment le droit et la justice!»</p> + +<p>Isengrin ajouta: «Il en sera ainsi et malheureusement Reineke ne changera +pas. Oh! que n'est-il mort depuis longtemps! ce serait à souhaiter pour +les gens pacifiques; mais, si on lui pardonne encore cette fois, il dupera +audacieusement ceux qui s'en doutent le moins maintenant.»</p> + +<p>Le neveu de Reineke, le blaireau, prit maintenant la parole et défendit +courageusement Reineke, dont la fausseté pourtant était bien connue: +«Seigneur Isengrin, dit-il, le vieux proverbe a bien raison: «N'attends +rien de bon d'un ennemi.» Vraiment mon oncle n'a pas à se louer de vos +discours; mais cela vous est facile. S'il était comme vous à la cour +et qu'il jouit de la faveur du roi, vous pourriez vous repentir d'avoir +parlé si malignement de lui et d'avoir renouvelé ces vieilles histoires. +En revanche, ce que vous avez fait de mal à Reineke vous l'oubliez et +cependant, plus d'un seigneur le sait, vous aviez fait un pacte et juré +de vivre en bons compagnons. Voici l'histoire: vous verrez à quels dangers +il s'est exposé, un hiver, à cause de vous. Un voiturier passait la route, +conduisant une cargaison de poisson; vous l'aviez flairé et vous auriez +voulu pour beaucoup goûter de sa marchandise. Malheureusement, l'argent +vous manquait. Vous vîntes trouver mon oncle; vous le décidez et il +s'étend sur le chemin comme s'il était mort. Par le ciel! c'était une ruse +bien audacieuse. Mais attendez, vous verrez quelle fut sa part du poisson. +Le voiturier arrive et voit mon oncle dans l'ornière: il tire vivement +son couteau pour l'éventrer. Le prudent Reineke ne bouge pas plus que +s'il était mort; le voiturier le jette sur son chariot et se réjouit de sa +trouvaille. Oui, voilà ce que mon oncle a osé pour Isengrin! Tandis que +le voiturier continuait sa route, Reineke jetait les poissons en bas; +Isengrin venait de loin tout à son aise et mangeait les poissons. Cette +manière de voyager ne plut pas longtemps à Reineke. Il se leva, sauta à +bas et vint demander sa part du butin; mais Isengrin avait tout dévoré, et +si bien, qu'il en pensa crever; il n'avait laissé que les arêtes, qu'il +offrit, du reste, à son ami. Voici un autre tour que je veux aussi vous +raconter: Reineke avait appris qu'il y avait chez un paysan un cochon +gras, tué le jour même, pendu au clou; il le dit fidèlement au loup. Ils +partent ensemble pour partager loyalement le profit et les dangers; mais +la peine et le danger furent pour Reineke seul; car il s'introduisit +par la fenêtre et à grande peine jeta la proie commune au loup resté au +dehors. Par malheur, il y avait là tout près des chiens qui flairèrent +Reineke dans la maison et le houspillèrent d'importance; il leur échappa +tout blessé, alla bien vite trouver Isengrin, lui raconta ses malheurs et +demanda sa part du butin: «Je t'ai gardé un délicieux morceau,» lui dit +celui-ci: «tu n'as qu'à t'y mettre et le bien ronger, tu m'en diras des +nouvelles!» Et il lui apporta le morceau: c'était le crochet en bois après +lequel le paysan avait pendu le cochon; le rôti tout entier, ce morceau +de roi, avait été dévoré par le loup, aussi injuste que glouton. Reineke, +suffoqué de colère, ne put rien dire; mais ce qu'il pensait, vous le +pensez bien vous-même. Sire, certainement le loup a fait plus de cent +pareils tours à mon oncle; mais je les passe sous silence. Si Reineke +est mandé devant vous, il saura bien mieux se défendre; en attendant, +très-gracieux roi et noble souverain, j'oserai faire une remarque: vous +avez entendu, et ces seigneurs aussi, de quelle manière insensée Isengrin +a parlé de sa femme et de son déshonneur, qu'il devrait protéger au prix +de ses jours. Il y a sept années révolues, mon oncle a donné son amour à +la belle Girmonde; c'était à la danse, par une belle nuit d'été; Isengrin +était en voyage. Je le raconte comme je le sais. Amicalement et poliment +elle a été mise plus d'une fois à sa disposition, et qu'y a-t-il à +ajouter? Elle ne s'en est jamais plainte: elle s'en trouve même très-bien: +mais lui, quelle figure fait-il? S'il était sage, il se tairait sur ce +chapitre, qui ne peut lui rapporter que de la honte. Allons plus loin, +continua le blaireau: maintenant c'est le conte du lièvre! pur bavardage! +Est-ce que le maître ne doit pas châtier l'écolier quand il manque +d'attention et de mémoire? ne doit-on pas punir les enfants? et, si on +leur passait leur légèreté et leur méchanceté, comment élèverait-on la +jeunesse? Qu'y a-t-il encore? Vackerlos se plaint d'avoir perdu une +andouille, en hiver, derrière un buisson; il ferait bien mieux de dévorer +son chagrin en silence. Car nous venons de l'entendre, elle était volée: +ce qui vient de la flûte retourne au tambour; et qui peut faire un +crime à mon oncle d'avoir pris au voleur un bien volé? Il faut que les +gentilshommes de haute naissance corrigent les voleurs et s'en fassent +craindre. Oui, il l'eût pendu alors, qu'il eut été pardonnable; mais il +lui laissa la liberté par respect pour le roi; car au roi seul appartient +le droit de vie et de mort. Mais mon oncle ne doit compter que sur peu +de reconnaissance, quelle que soit son exactitude à faire le bien et à +s'abstenir du mal. Depuis que la paix du roi a été proclamée, personne +ne l'observe comme lui. Il a changé sa vie, ne mange qu'une fois par jour, +vit comme un ermite, se mortifie, porte une haire sur la peau et se prive +depuis longtemps de viande et de gibier, comme me le racontait encore hier +quelqu'un qui venait de le voir. Il a quitté Malpertuis, son château fort; +il se bâtit un ermitage pour y demeurer. Vous verrez vous-même comme il +est maigre et pâle par suite de l'abstinence, et des autres pénitences +que son repentir lui a imposées. Peu lui importe que chacun lui jette +la pierre. Il n'a qu'à venir, il se défendra et confondra tous ses +accusateurs.»</p> + +<p>Lorsque Grimbert eut fini, parut Henning le coq, entouré de toute sa +famille, au grand étonnement de l'assemblée. Sur une bière en deuil, +derrière lui, on portait une poule sans tête. C'était Gratte-Pied la +meilleure des couveuses. Hélas! son sang coulait et c'était Reineke qui +l'avait répandu. Maintenant, il s'agissait de le faire savoir au roi. Le +brave Henning parut donc devant le roi, la douleur peinte dans tout son +être; il était accompagné de deux coqs également en deuil: l'un s'appelait +Kreyant, il n'y avait pas de meilleur coq entre la Hollande et la France; +l'autre ne lui cédait en rien, il avait nom Kantart; c'était un fier et +honnête compagnon; tous deux portaient un cierge allumé; c'étaient les +frères de la victime. Ils appelèrent la vengeance du ciel sur l'assassin. +Deux coqs plus jeunes portaient la bière et l'on entendait de loin leurs +gémissements. Henning prit la parole: «Très-gracieux seigneur et roi! +nous déplorons une perte irréparable. Prenez pitié du mal qui m'est fait, +à moi et à mes enfants. Vous voyez l'œuvre de Reineke! Lorsque l'hiver +fut passé, que les feuilles et les fleurs nous invitaient à la joie, +je m'enorgueillissais de ma famille, qui passait si gaiement les beaux +jours avec moi; dix jeunes fils et quatorze filles, tous pleins de vie! +ma femme, cette poule excellente, les avait élevés en un été. Tous étaient +forts et contents; ils trouvaient chaque jour leur nourriture dans une +place bien abritée. C'était la cour d'un riche monastère; un mur élevé +nous défendait; et six grands chiens, les vaillants gardiens de la maison, +aimaient mes enfants et protégeaient leur vie. Mais Reineke le voleur +était désolé de nous voir passer, en paix, d'heureux jours à l'abri de ses +ruses. Il rôdait toujours la nuit au pied du mur et écoutait aux portes; +mais les chiens le flairaient et alors il n'avait qu'à courir! Enfin, +une fois ils l'attrapèrent et le houspillèrent rudement; mais il put +s'échapper et nous laissa quelque temps en repos. Maintenant, écoutez +bien! Quelques jours après, le voilà qui arrive en ermite, et me remet une +lettre ornée d'un cachet. Je le reconnus: c'était votre cachet et je lus +dans la lettre que vous aviez ordonné la paix aux animaux et aux oiseaux. +Il m'apprit qu'il était devenu un ermite, et qu'il avait fait vœu d'expier +des péchés dont il confessait l'énormité. Personne ne devait donc plus se +défier de lui; il avait promis devant Dieu de ne plus manger de viande. Il +me fit examiner son froc, toucher son scapulaire. Il me montra, de plus, +un certificat donné par le prieur, et, pour m'inspirer plus de confiance +encore, la haire qu'il portait sous son froc. Puis il partit en disant: +«Que la bénédiction du ciel soit avec vous! il me reste encore beaucoup à +faire aujourd'hui; j'ai encore à lire <i>None</i> et <i>Vêpres</i>.» Il lisait en +marchant. Mais il ne pensait qu'au mal: il méditait notre perte. Le cœur +joyeux, j'allai bien vite raconter à mes enfants la bonne nouvelle que +contenait votre lettre; ils se réjouirent tous. Puisque Reineke était +devenu ermite, nous n'avions plus de soucis, plus de crainte. Je sortis +avec eux de l'autre côté du mur. Nous jouissions tous de notre liberté. +Mais bien mal nous en prît. Reineke était tapi en embuscade dans un +buisson; il en sort d'un bond et nous barre la porte; il saute sur le plus +beau de mes fils et l'emporte avec lui, et, une fois qu'il en eut tâté, il +n'y eut plus rien à faire; à toute heure, le jour, la nuit, il renouvela +ses tentatives, et ni chiens ni chasseurs ne purent nous préserver de ses +ruses. C'est ainsi qu'il m'enleva presque tous mes enfants. De plus de +vingt, il m'en reste cinq; il m'a pris tous les autres. Oh! prenez pitié +de ma douleur amère! hier encore, il m'a tué ma fille; les chiens ont +sauvé son cadavre. Regardez, la voilà ! c'est lui qui a fait le crime. +Que ce spectacle vous touche le cœur!»</p> + +<p>Alors le roi dit: «Approche, Grimbert, et regarde. Voilà donc comment +l'ermite pratique le jeûne et comme il fait pénitence! Si je vis encore +une année, je promets qu'il s'en repentira! Mais à quoi servent les +paroles? Écoutez, malheureux Henning! Votre fille recevra tous les +honneurs qui sont dus aux morts. Je lui ferai chanter <i>Vigile</i> et la ferai +ensevelir en grande pompe: puis nous discuterons avec ces seigneurs le +châtiment que mérite le meurtrier.»</p> + +<p>Alors le roi ordonna de chanter <i>Vigile</i>. Le même peuple entonna: <i>Domino +placebo</i>. On en chanta tous les versets. Je pourrais vous raconter qui a +chanté la Leçon et qui les Réponses; mais cela durerait trop longtemps et +nous nous en tiendrons là . Le corps fut déposé dans un tombeau; l'on éleva +dessus un beau marbre, poli comme du verre, taillé à quatre faces en +pyramide, et l'on pouvait y lire en grosses lettres: «Gratte-Pied, fille +de Henning le coq, la meilleure des poules couveuses: personne ne sut +mieux pondre et gratter plus habilement la terre. Hélas! elle repose +ci-dessous. Le meurtrier Reineke l'a ravie à la tendresse des siens. Que +tout le monde apprenne sa perfidie et sa méchanceté et pleure le sort de +la défunte.»—Telle était son épitaphe.</p> + +<p>Après la cérémonie, le roi convoqua les plus sages pour tenir conseil avec +eux sur le moyen de punir le méfait dont on leur avait mis des preuves si +claires devant les yeux. Ils décidèrent qu'il fallait envoyer un messager +au rusé criminel, et que sous peine de vie il eût à comparaître à la +cour du roi le premier dimanche qu'elle se rassemblerait; on nomma pour +messager Brun l'ours. Le roi dit à l'ours: «Votre roi vous recommande +d'accomplir votre message diligemment. Mais soyez prudent; car Reineke est +faux et malin. Il n'est sorte de ruse qu'il n'emploiera. Il vous flattera, +il vous mentira; pour vous duper, tout lui sera bon.—Oh! pas du tout, +répliqua l'ours avec assurance, soyez tranquille! Si jamais il a +l'impudence de tenter rien de pareil avec moi, je jure de par Dieu que +je le lui ferai payer si cher, qu'il n'aura garde de ne pas venir!»</p><br><br><br> + + + + +<h3>DEUXIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>C'est ainsi que Brun l'ours s'en alla fièrement à la recherche de Reineke. +Il rencontra d'abord un désert sablonneux qui n'en finissait pas. Quand il +l'eut traversé, il arriva dans les montagnes où Reineke avait coutume de +chasser; la veille encore, il s'y était livré à ce divertissement. Mais +il lui fallut aller jusqu'à Malpertuis, résidence magnifique de Reineke. +De tous les châteaux, de toutes les forteresses qui lui appartenaient, +Malpertuis était le plus sûr donjon. Reineke s'y retirait aussitôt qu'il +avait à craindre quelque attaque. Brun monta au château et trouva la +porte d'entrée fermée à triples verrous. Il se recula un peu et se prit +à réfléchir; enfin, il se mit à crier: «Mon neveu, êtes-vous à la maison? +C'est Brun l'ours qui vient comme messager du roi. Car le roi a donné sa +parole de vous faire comparaître en jugement à la cour; c'est moi qui dois +venir vous chercher afin que justice soit faite à tous; sinon, il vous en +coûtera la vie; car, si vous ne bougez pas, vous êtes menacé de la roue +et de la potence. C'est pourquoi prenez le meilleur parti, venez et +suivez-moi; autrement, il pourrait vous en repentir.»</p> + +<p>Reineke entendit tout ce beau discours du commencement jusqu'à la fin sans +broncher ni donner signe de vie. Il se disait: «N'y aurait-il pas moyen de +faire payer cher à ce lourdaud son orgueilleuse éloquence? Songeons-y un +peu.» Il descendit dans les caves du château, dont les fondements avaient +été bâtis avec beaucoup d'art. Il s'y trouvait des trous et des cavernes +avec des corridors longs et étroits et quantité de portes qu'on ouvrait et +fermait suivant les nécessités du moment. Apprenait-il qu'on le recherchât +pour quelque méfait, il trouvait là le meilleur asile. Souvent aussi de +pauvres animaux s'étaient laissé prendre dans ces méandres, et étaient +devenus la proie du brigand. Reineke avait bien entendu le discours de +l'ours; mais, avec sa prudence habituelle, il craignit qu'il n'y eût +quelque embuscade derrière le messager. Mais, quand il se fut assuré que +l'ours était bien venu tout seul, il sortit et dit: «Soyez le bienvenu, +mon très-digne oncle! Pardonnez-moi si je vous ai fait attendre; je +lisais mon bréviaire. Je vous remercie d'avoir pris la peine de venir. +Car certainement cela ne me sera pas inutile à la cour; je l'espère du +moins. Mon cher oncle, soyez le bienvenu à toute heure! En attendant, que +le blâme retombe sur ceux qui vous ont commandé ce voyage; car il est long +et périlleux! Ô ciel! comme vous êtes échauffé! vos poils sont couverts +de sueur, et vous respirez à peine. Est-ce que le roi n'avait pas d'autre +messager que le plus noble de ses seigneurs, celui dont il fait le plus de +cas? Mais il devait sans doute en être ainsi pour mon plus grand bien; +je vous en prie, protégez-moi à la cour, où l'on m'a tant calomnié. Mon +intention était de m'y rendre librement demain, malgré le mauvais état de +ma santé, et c'est encore mon projet; aujourd'hui, je suis trop mal pour +me mettre en voyage. J'ai eu le malheur de trop manger d'un aliment qui ne +convient guère; car il me donne de terribles coliques.—Qu'est-ce donc? +lui demanda Brun. L'autre reprit: «À quoi bon vous le raconter? La vie +n'est pas facile ici; mais je prends mon mal en patience; ce n'est pas +tous les jours fête! et, quand il n'y a rien de mieux pour moi et les +miens, ma foi, nous mangeons des rayons de miel, il y en a toujours tant +qu'on en veut. Mais je n'en mange que par nécessité; me voilà maintenant +tout enflé, et ce n'est pas étonnant! j'ai avalé cette drogue-là à +contre-cœur. Si je puis jamais m'en passer, du diable si j'en mange +encore!—Eh! qu'ai-je entendu, mon neveu? reprit l'ours; faites-vous donc +ainsi fi du miel que tant d'autres recherchent? Le miel, faut-il vous le +dire? est le meilleur des aliments, du moins pour moi. Vous n'avez qu'à +m'en donner, vous ne vous en repentirez pas! je serai encore plus à votre +service. —Vous plaisantez, dit l'autre.—Non, vraiment, répond l'ours, je +parle très-sérieusement.—S'il en est ainsi, reprend le renard, il m'est +facile de vous être agréable; car le paysan Rustevyl demeure au bas de la +montagne, c'est chez lui qu'il y a du miel! Certes, vous et toute votre +famille n'en avez jamais vu autant à la fois.» Brun se sentait dévoré +d'une ardente convoitise pour ce mets chéri. «Oh! conduisez-moi bien vite +là , mon cher neveu! s'écria-t-il, je ne l'oublierai jamais. Procurez-moi +du miel, quand même je n'en mangerais pas tout mon soûl.—Allons, dit +le renard, ce n'est pas le miel qui manquera. J'ai peine à marcher +aujourd'hui, il est vrai; mais l'amour que j'ai toujours eu pour vous +m'adoucira le chemin. Car je ne connais personne de tous mes parents pour +qui j'aie eu de tout temps autant de vénération! Mais venez! en revanche, +vous m'aiderez à la cour à confondre mes puissants ennemis et mes +accusateurs. Quant à aujourd'hui, je m'en vais vous rassasier de miel +autant que vous en pourrez porter.» Le rusé coquin faisait allusion aux +coups que l'ours allait recevoir des paysans furieux.</p> + +<p>Reineke prit les devants et Brun suivit aveuglément. «Si je réussis, +pensait le renard, je te vois mener aujourd'hui même à la foire, où tu +mangeras un miel un peu amer.» Ils arrivèrent à la cour de Rustevyl; +l'ours se réjouit, mais bien à tort, comme tous les fous qui se laissent +duper par l'espérance.</p> + +<p>Le soir était arrivé et Reineke savait qu'ordinairement à cette heure +Rustevyl était couché dans sa chambre; il était charpentier de son état et +fort habile homme. Il y avait dans sa cour un tronc de chêne étendu par +terre; pour le fendre, il avait déjà fait entrer deux coins solides dans +le bois, et l'arbre entamé bâillait à une de ses extrémités presque la +longueur d'une aune. Reineke l'avait bien remarqué; il dit à l'ours: «Mon +oncle, il y a dans cet arbre bien plus de miel que vous ne supposez; +fourrez-y votre museau aussi profondément que vous pourrez. Je vous +conseille seulement de ne pas y mettre trop de voracité, vous pourriez +vous en trouver mal.—Croyez-vous, dit l'ours, que je sois un glouton? Fi +donc! il faut de la modération en toute chose.» C'est ainsi que l'ours se +laissa enjôler; il fourra dans la fente sa tête jusqu'aux oreilles et même +les pattes de devant.</p> + +<p>Reineke se mit aussitôt à l'œuvre, et, à force de tirer et de pousser, il +fit sortir les coins, et voilà Brun pris, la tête et les pieds comme dans +un étau, malgré ses cris et ses prières. Quelles que fussent sa force et +sa hardiesse, Brun fut à une rude épreuve et c'est ainsi que le neveu +emprisonna son oncle par ses ruses. L'ours hurlait, beuglait, et avec +ses pattes de derrière grattait la terre en fureur et fit en somme un tel +tapage, que Rustevyl se releva. Le maître charpentier prit sa hache à tout +hasard afin d'être armé dans le cas où l'on chercherait à lui nuire.</p> + +<p>Cependant Brun se trouvait dans de terribles angoisses; le chêne +l'étreignait plus fortement. Il avait beau s'agiter en hurlant de douleur, +il n'y gagnait rien; il croyait n'en sortir jamais; c'est ce que pensait +aussi Reineke et il s'en réjouissait. Lorsqu'il vit de loin s'avancer +Rustevyl, il se mit à crier: «Brun, comment cela va-t-il? Modérez-vous +à l'endroit du miel; dites-moi, le trouvez-vous bon? Voilà Rustevyl qui +arrive et qui va vous offrir l'hospitalité; vous venez de dîner, il vous +apporte le dessert: bon appétit!» Et Reineke s'en retourna à son château +de Malpertuis. Lorsque Rustevyl arriva et vit l'ours, il courut bien vite +appeler les paysans qui étaient encore réunis au cabaret. «Venez! leur +cria-t-il; il y a un ours de pris dans ma cour, c'est la pure vérité!» +Ils suivirent en courant; chacun fit diligence autant qu'il put. L'un prit +une fourche, l'autre un râteau, le troisième une broche, le quatrième +une pioche, et le cinquième était armé d'un pieu. Jusqu'au curé et au +sacristain qui arrivèrent avec leur batterie de cuisine. La cuisinière du +curé (elle s'appelait madame Yutt et savait préparer le gruau mieux que +personne) ne resta pas en arrière, elle vint avec sa quenouille pour faire +un mauvais parti au malheureux ours. Brun entendait, dans une détresse +affreuse, le bruit croissant de ses ennemis qui approchaient. D'un effort +désespéré, il arracha sa tête de la fente; mais il y laissa sa peau et +ses poils jusqu'aux oreilles. Non, jamais, on n'a vu un animal plus à +plaindre! le sang lui jaillit des oreilles. À quoi cela lui sert-il +d'avoir délivré sa tête? ses pattes restent encore dans l'arbre; il les +arrache vivement d'une secousse; il tombe sans connaissance: les griffes +et la peau des pattes étaient restées dans l'étau de chêne. Hélas! cela +ne ressemblait guère au doux miel dont Reineke lui avait donné l'espoir; +le voyage ne lui avait guère réussi; c'était une triste expédition! Pour +comble de malheur, sa barbe et ses pieds sont couverts de sang; il ne peut +ni marcher, ni courir; et Rustevyl approche! Tous ceux qui sont venus avec +lui tombent sur l'ours; ils ne songent qu'à le tuer. Le curé le frappe de +loin avec un bâton très-long. La pauvre bête a beau se tourner à droite +ou à gauche, ses ennemis le pressent, les uns avec des épieux, les autres +avec des haches; le forgeron a apporté des marteaux et des tenailles; +d'autres viennent avec des bêches et des hoyaux; ils frappent, ils crient, +ils frappent jusqu'à ce que l'ours roule de frayeur et de détresse dans +sa propre ordure. Ils tombèrent tous dessus; nul ne resta en arrière. +Le bancal Schloppe et Ludolf le canard furent les plus enragés; Gérold +maniait le fléau avec ses doigts crochus; à ses côtés se tenait le gros +Kuckelrei. Ce furent les deux qui frappèrent le plus. Abel Quack et madame +Yutt aussi s'en donnèrent à cœur joie; Talké frappa l'ours avec sa botte. +Il n'y eut pas que ceux que nous venons de nommer; car, hommes et femmes, +tous y coururent: chacun en voulait à la vie de Brun. Kuckelrei poussait +les plus hauts cris, il faisait l'important; car madame Villigétrude, qui +demeure près de la porte, était sa mère (on le savait); quant à son père, +il était inconnu. Pourtant les paysans croyaient que ce pouvait bien être +Sander le Noir, le moissonneur, un fier compagnon (quand il était seul). +Il y eut aussi maintes pierres jetées qui assaillirent de tous côtés +l'infortuné Brun. Enfin, le frère de Rustevyl s'avança et asséna sur +la tête de l'ours un si bon coup de bâton, qu'il en fut tout étourdi; +pourtant la violence du coup le fit lever. Éperdu, il se précipita au +milieu des femmes, qui se culbutèrent l'une sur l'autre, en criant. +Quelques-unes même tombèrent dans la rivière: l'eau était profonde. Le +curé se mit à crier: «Regardez! voilà madame Yutt la cuisinière qui +disparaît là -bas avec sa pelisse, et sa quenouille est ici! Au secours, +mes braves gens! je promets deux tonneaux de vin et indulgence plénière +pour récompense à qui la sauvera.» Tous, croyant l'ours mort, se +précipitèrent dans l'eau pour sauver les femmes; on en retira cinq au +bord. Voyant ses ennemis ainsi occupés, Brun se glissa en rampant dans +l'eau; ses atroces douleurs le faisaient hurler; il aimait mieux se noyer +que d'être assommé de coups si ignominieux. Il n'avait jamais essayé de +nager et il espérait en finir du coup avec la vie. Contre son attente, il +se sentit nager et porter sans encombre par le courant. Tous les paysans +le virent et s'écrièrent: «Ce sera pour nous une honte éternelle!» Ils +étaient désolés et ils s'en prirent aux femmes: «Que ne restiez-vous à la +maison! Regardez, il nage, il s'en va.» Ils revinrent dans la cour pour +revoir le tronc de chêne et ils y trouvèrent encore la peau et les poils +de la tête et des pieds; ils en rirent en disant: «Tu reviendras une autre +fois, nous avons les oreilles en gage!» C'est ainsi qu'ils se moquaient +de l'ours après lui avoir fait tant de mal, mais il était bien heureux +d'en être quitte ainsi. Il maudissait les paysans qui l'avaient battu, +se plaignait de la douleur qu'il ressentait aux pieds et aux oreilles; +il maudissait Reineke, qui l'avait trahi. C'est dans ces pieuses pensées +qu'il nageait, et la rivière, qui était rapide et grande, le porta en peu +de temps près d'une lieue plus loin; là , il aborda et se mit à gémir: «Le +soleil a-t-il jamais vu animal plus en détresse!» Et il ne croyait pas +pouvoir passer la journée; il pensait mourir sur l'heure, et il s'écriait: +«Ô Reineke! traître, perfide, créature sans foi!» et il pensait aux coups +des paysans, il pensait au tronc de chêne et il maudissait les ruses de +Reineke.</p> + +<p>Pour le renard, lorsqu'il eut ainsi conduit son oncle à la recherche du +miel, il se mit à courir après des poulets dont il connaissait le gîte. +Il en attrapa un et s'enfuit en traînant son butin au bord de la rivière. +Il se mit à le dévorer sans retard, se mit en quête d'autres aventures le +long de la rivière, but une gorgée et se dit: «Que je suis donc content +d'être débarrassé de ce lourdaud de Brun! Je parie que Rustevyl l'a régalé +de coups de hache! L'ours m'a toujours été hostile, je lui ai rendu +la monnaie de sa pièce. Je l'ai toujours appelé mon cher oncle; mais +maintenant il est sans doute mort sur son chêne; j'en rirai toute ma vie! +à présent, il ne pourra pas se plaindre, ni me nuire.» Et, comme il +marchait, il jette les yeux plus bas et aperçoit l'ours, qui se roulait +au bord de la rivière. Il fut tout contrit de le voir encore en vie. +«Ah! Rustevyl, s'écria-t-il, misérable paresseux! lourdaud de paysan! +c'est ainsi que tu dédaignes une proie aussi grasse et d'aussi bon goût, +que plus d'un gourmand aurait payé bien cher et qu'on l'avait presque +mise dans la main! Pourtant l'honnête Brun t'a laissé un gage de sa +reconnaissance pour ton hospitalité.» Telles étaient ses pensées, +lorsqu'il aperçut Brun triste, épuisé et sanglant. Enfin, il lui cria: +«Mon cher oncle, est-ce vous que je retrouve? N'avez-vous rien oublié +chez Rustevyl? Dites-le moi; je lui ferai savoir où vous avez laissé ce +qui vous manque. Sans doute, vous lui avez volé bien du miel; ou bien +l'auriez-vous payé? Comment cela s'est-il passé? Eh! seigneur, comme +vous voilà arrangé! cela vous donne bien triste mine! Est-ce que le miel +n'était pas bon? Il y en a encore à vendre au même prix! Mais dites-moi +donc, mon oncle, à quel ordre de religieux vous êtes-vous affilié puisque +vous portez maintenant une calotte rouge sur la tête? Êtes-vous donc +devenu abbé? Le barbier qui a rasé votre tonsure vous a un peu coupé les +oreilles; je le vois bien, vous avez perdu le toupet, la peau du visage et +vos gants. Où diable les avez-vous laissés?» Telles étaient les railleries +que Brun dut entendre coup sur coup et la douleur le rendait muet; il ne +savait à quel saint se vouer. Pour ne pas en entendre davantage, il se +traîna jusque dans l'eau et se laissa emporter par le courant jusque sur +l'autre rive. Là , il s'étendit, malade et désespéré; et, se plaignant tout +haut, il se disait: «Que ne suis-je mort! Je ne puis pas marcher et il +me faut retourner à la cour, et me voilà retenu ici de la façon la plus +ignominieuse par la perfidie de Reineke. Si je m'en tire jamais la vie +sauve, je l'en ferai certainement repentir.» Pourtant il se releva, se +traîna avec d'atroces douleurs pendant quatre jours et arriva enfin à la +cour.</p> + +<p>Lorsque le roi aperçut l'ours en si piteux état: «Grand Dieu! s'écria-t-il, + est-ce Brun que je vois? Qui l'a maltraité ainsi?» Et Brun répondit: +«Ce que vous voyez est lamentable, en effet; voilà dans quel état m'a +mis l'infâme trahison de Reineke!» Alors le roi, tout en colère, dit: «Je +tirerai une vengeance impitoyable de cet attentat. Un seigneur comme Brun +serait ainsi joué par Reineke? Oui, je le jure, par mon honneur et par ma +couronne, Reineke sera puni comme Brun a le droit de l'exiger. Si je ne +tiens pas ma parole, je ne porte plus d'épée, j'en fais le serment!»</p> + +<p>Le roi ordonne au conseil de se rassembler; il eut à discuter et à fixer +sur le champ le châtiment de tant de crimes. Tous furent d'avis, en +tant qu'il plairait au roi, qu'il fallait encore enjoindre à Reineke de +comparaître pour se défendre contre ses accusateurs et que Hinzé le chat +porterait sur-le-champ ce message à Reineke, à cause de sa souplesse et de +sa prudence. Tel fut l'avis général.</p> + +<p>Et le roi, entouré de ses pairs, dit à Hinzé: «Fais bien attention à +l'avis de ces seigneurs! Si Reineke se fait citer une troisième fois, lui +et toute sa race s'en repentiront éternellement; s'il est sage, il viendra +à temps. Pénètre-le bien de cette idée; il mépriserait tout autre messager; +mais de toi il acceptera ce conseil.»</p> + +<p>Hinzé répliqua: «Que cela tourne en bien ou en mal, une fois que je serai +arrivé près de lui, comment dois-je m'y prendre? Ma foi, vous ferez ce que +vous voudrez, mais je crois qu'il vaudrait mieux envoyer tout autre à ma +place; je suis si petit! Brun l'ours, qui est si grand et si fort, n'a pas +pu en venir à bout. Comment m'en tirerai-je? Oh! veuillez m'excuser.—Tu +ne me persuades pas, répliqua le roi. Les petits hommes ont une ruse et +une sagesse qu'on ne trouve souvent pas dans les plus grands. Si tu n'es +pas un péril par la taille, tu as, en revanche, de la prudence et de +l'esprit.»</p> + +<p>Le chat obéit en disant: «Que votre volonté soit faite! Le voyage réussira +si je vois un présage à main droite sur ma route.»</p><br><br><br> + + + + +<h3>TROISIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Hinzé le chat avait déjà fait un bout de chemin, quand il aperçut de loin +un merle: «Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes +vers moi et viens voler à ma droite!» L'oiseau vola et vint chanter sur +un arbre à la gauche du chat. Hinzé en fut tout contrit; il y voyait un +présage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d'ordinaire. +Il continua son chemin vers Malpertuis, où il trouva Reineke assis devant +la maison; il le salua et lui dit: «Que Dieu vous accorde une heureuse +soirée! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de +m'accompagner à la cour; de plus, il vous fait dire de répondre à vos +accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en pâtir.» Reineke +lui dit: «Soyez le bienvenu ici, mon très-cher neveu! Que le Seigneur vous +bénisse selon mes souhaits!» Mais le traître n'en pensait pas un mot dans +son cœur; il tramait de nouvelles ruses et songeait à renvoyer encore ce +messager honteusement bafoué à la cour. Il appelait le chat toujours son +neveu et lui disait: «Mon neveu, quelle nourriture préférez-vous? On dort +mieux après dîner, je suis l'hôte aujourd'hui; demain matin, nous irons à +la cour tous les deux, cela s'arrange bien ainsi. Je ne connais aucun de +mes pareils en qui j'aie plus de confiance que vous. Car ce glouton d'ours +est venu à moi avec un air plein de morgue; il est fort et irritable, et +pour beaucoup je n'aurais pas risqué le voyage avec lui. Mais maintenant, +cela va sans dire, je suis heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous +partirons de bonne heure; je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à +faire.»</p> + +<p>Hinzé repartit: «Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y +sommes. La lune brille sur la bruyère et les chemins sont secs. Reineke +dit: «Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous +saluent amicalement de jour, et, si l'on venait à les rencontrer dans les +ténèbres, on s'en trouverait peut-être fort mal.» Alors Hinzé répliqua: +«Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste +ici?» Reineke dit: «Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous +offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dorés.—Je n'en +mange jamais, répliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien à la +maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement traité et +vous pouvez garder votre miel pour les autres.—Aimez-vous donc tant +les souris? dit Reineke. Si vous parlez sérieusement, je puis vous en +procurer. Mon voisin le curé a dans sa cour une grange où il y a tant de +souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le curé se plaindre +d'en être ennuyé nuit et jour.» Sans y songer le chat s'écria: «Faites-moi +le plaisir de me conduire où il y a tant de souris: car je les préfère +à tout le gibier du monde.» Reineke dit: «Eh bien, vraiment, vous allez +faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre goût, ne perdons pas +un instant.»</p> + +<p>Hinzé le crut et le suivit; ils arrivèrent à la grange du curé. La +muraille était de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et avait +pris, pendant le sommeil du curé, le plus beau de ses poulets. Martinet, +le neveu chéri du bon prêtre voulait en tirer vengeance; il avait +adroitement préparé un nœud coulant devant l'ouverture. De cette façon il +espérait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui ne pouvait +manquer de revenir. Reineke, qui s'était aperçu du manège, dit au chat: +«Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je monterai la +garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans l'obscurité, +vous en prendrez par douzaines. Ah! écoutez comme elles sifflent gaiement! +comme elles babillent! Quand vous en aurez assez, vous n'avez qu'à revenir; +vous me trouverez là . Il ne faut pas nous séparer ce soir; car, demain, +nous partirons de bonne heure et nous abrégerons le chemin par de joyeux +propos.—Croyez-vous, dit le chat, qu'on puisse entrer là en toute sûreté? +car parfois les prêtres ont de la malice en tête.»</p> + +<p>Alors le rusé renard répliqua: «Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors +nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous +fera un dîner agréable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le +mangerons pas moins de bon cœur.»</p> + +<p>À ces mots ironiques de Reineke, Hinzé le chat sauta dans le trou et tomba +dans le piège. Telle fut l'hospitalité que Reineke offrit à son hôte.</p> + +<p>Lorsque Hinzé se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le saisit; +il se démena et bondit avec force: alors le nœud se rétrécit. Il appela +Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'écoutait à l'autre côté du trou +et se réjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans l'ouverture: +«Hinzé, comment trouvez-vous les souris? Elles sont engraissées, je crois. +Si Martinet savait seulement que vous mangez de ce gibier, certainement +il vous apporterait de la moutarde; c'est un enfant plein d'attentions. +Est-ce que l'on chante ainsi à la cour pendant le dîner? Je n'aime pas +cette musique. Si seulement Isengrin était dans ce trou pris au piège +comme vous, il me payerait tout le mal qu'il m'a fait!» Et Reineke s'en +alla.</p> + +<p>Mais il ne s'en alla pas pour se livrer à ses voleries ordinaires; pour +lui, l'adultère, le vol, le meurtre et la trahison n'étaient pas des +péchés; et il s'était mis en tête une autre aventure. Il voulait visiter +la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il espérait +apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le scélérat voulait +renouveler ses vieux péchés. Isengrin était parti pour la cour et il +voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour +l'infâme renard avait allumé la colère du loup. Reineke entra dans +l'appartement de la dame; elle n'était pas à la maison. «Bonjour, petits +bâtards,» dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en +alla à ses affaires.</p> + +<p>Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: «Est-ce que personne +n'est venu me demander?—Notre parrain Reineke vient de sortir à l'instant; +il avait à vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il nous a appelés +ses petits bâtards—Il me le payera!» s'écria Girmonde. Et vite elle +courut se venger de cette injure à l'instant même. Elle savait où le +trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colère: «Qu'avez-vous +dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez prononcées +effrontément devant mes enfants? Vous me le payerez!» Telles furent ses +paroles. Elle lui montre un visage enflammé de colère, elle le prend par +la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et cherche à lui +échapper; elle s'élance rapidement sur ses pas. Or, voici ce qui en +advint. Il y avait dans le voisinage un château en ruine: ils y entrèrent +tous les deux en courant; le mur d'une des tours était crevassé de +vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans peine, car la +crevasse était étroite. La louve s'y précipita aussi la tête la première; +grande et forte, comme elle était, elle entra, poussa, tira, voulut +poursuivre, s'enfonça toujours plus avant, si bien qu'à un moment elle ne +pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant Reineke, il courut par +un détour de l'autre côté, revint près d'elle et lui donna de la besogne. +Mais elle ne se fit pas faute de paroles d'injures: «Tu te conduis comme +un filou!» Et Reineke répondait: «Si l'on n'a jamais vu pareille chose, +eh bien, on la voit maintenant.»</p> + +<p>On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait +Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager +de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires. +C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour +défendre son honneur, le perdit doublement.</p> + +<p>Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit pris, +se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable. Martinet +l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai dressé mon +piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il paye pour le +poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle (tout le monde +dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous les domestiques en +criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.» Tous, grands et +petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et s'enveloppa d'un manteau; +la cuisinière le précédait avec deux lanternes; et Martinet, qui était +armé d'un bâton, se jeta sur le chat et le bâtonna si bien, qu'il lui +creva un œil. Tous se ruèrent aussitôt sur lui; le curé, armé d'une +fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il croyait le voleur. Hinzé, pensant +mourir, s'élança d'un bond désespéré entre les cuisses du prêtre, mordit, +égratigna, maltraita horriblement le pauvre curé et vengea ainsi +cruellement la perte de son œil. Le curé jeta les hauts cris et tomba à +terre sans connaissance. La cuisinière, sans y songer, se désolait, en +disant que c'était pour lui jouer un tour à elle-même que le diable avait +mis le curé dans cet état. Elle jura deux et trois fois qu'elle eût mieux +aimé perdre tout son petit bien plutôt que de voir un pareil malheur à son +maître. «Oui, disait-elle avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre +tout un trésor, si je l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.» +C'est ainsi qu'elle déplore le malheur de son maître et ses graves +blessures. Enfin, ils le portent en gémissant sur son lit, laissant +Hinzé avec sa corde au cou, car ils l'avaient oublié.</p> + +<p>Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups, +grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta; +il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer +jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son +bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se +précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il +arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi +que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut +donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups! +Tu devrais te cacher!»</p> + +<p>La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de +Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses +ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il +fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de +crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke, +Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette +assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il +ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme +libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la +loi pourra le frapper.» Le roi répondit: «Je crains bien de ne pas trouver +de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui +est-ce qui a un œil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour +risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne +pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»</p> + +<p>Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me +chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer +officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre +mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui +disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à +l'œuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et +Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le +ramener.»</p> + +<p>C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva +Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke, +je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes +tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction du +roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes et +les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le conseille, +venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup, beaucoup de +griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous invite +à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous serez +condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous assiéger +dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens, vous, +votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est pourquoi, +faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la cour! Vous ne +manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà prêts et vous vous +sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la justice, vous avez +eu à passer par des épreuves plus difficiles et toujours vous vous en +êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.» Tel fut le discours +de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke: «Mon neveu, vous avez +raison de me conseiller de me rendre à la cour pour me défendre moi-même. +J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il sait combien je lui suis +utile; mais il sait aussi combien je suis détesté des autres par cela +même. Sans moi, la cour ne peut pas exister. Et, quand j'aurais fait dix +fois plus de mal, je sais très-bien qu'aussitôt que je puis regarder le +roi entre les yeux et lui parler, toute sa colère s'évanouira. Car il y en +a beaucoup qui accompagnent le roi et viennent s'asseoir dans son conseil, +mais cela le touche médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille; +tandis que partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis +qui l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour +trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours +Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne peuvent +me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont juré ma +mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant. Il y en +a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur résister, +seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il vaut mieux +aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus d'honneur +que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de maux par tous +ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop puissant pour +moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il l'ordonne... +Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement avec nos ennemis. +»</p> + +<p>Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous +les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien +rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et +Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! régalez bien +les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s'il est +heureux, d'avoir suivi mes recommandations.»</p> + +<p>C'est ainsi qu'il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline +avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.</p> + +<p>Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert: +«Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je tremble +d'effroi! Je ne puis me soustraire à l'horrible pensée que je marche +réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j'ai commis. +Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquiétude que j'en ressens. Confessez- +moi, il n'y a pas d'autre prêtre dans le voisinage; quand j'aurai soulagé +mon cœur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.»</p> + +<p>Grimbert dit: «Renoncez d'abord au vol, au brigandage, à la trahison, +à vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de +rien.—Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et écoutez-moi +avez recueillement <i>Confiteor tibi, pater et mater</i>, que j'ai fait bien +des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le confesse et j'en +ferai pénitence.—Parlez français, dit le blaireau, si vous voulez que je +vous comprenne.» Reineke dit: «J'ai péché, comment pourrais-je le nier? +contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l'ours, je l'ai pris dans un +arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de coups. Hinzé, je l'ai +mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège, il eut grandement à +souffrir, et il y a perdu un œil. Henning se plaint avec raison de ce +que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et que j'ai pris +plaisir à les dévorer. Je n'ai pas même épargné le roi, et j'ai eu +l'audace de lui jouer plus d'un tour, à lui et à la reine elle-même; elle +le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre, que j'ai déshonoré +bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas le temps de tout +dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nommé mon oncle, en badinant, et +nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de cela bientôt six +ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, où je demeurais. Il venait me +demander ma protection, car il songeait à se faire moine. Il pensait que +ce serait un bon métier pour lui. Il se mit à tirer la cloche; le carillon +le ravit; en conséquence, je lui liai les pattes de devant avec la corde +de la cloche; il se laissa faire et, debout, se mit à tirer la corde avec +bonheur: on eût dit un apprenti sonneur. Mais cet art devait peu lui +réussir; il continua ainsi à sonner à tort et à travers. Les gens se +précipitèrent de tous côtés vers le couvent, croyant qu'un grand malheur +était arrivé; ils trouvèrent en arrivant le loup dans sa posture, +et, avant qu'il eût pu leur expliquer qu'il voulait embrasser l'état +ecclésiastique, il fut presque assommé par la foule. Cependant l'imbécile +n'abandonna pas son projet. Il me pria de lui faire une tonsure convenable; +et je lui brûlai si bien les poils sur la tête, que toute la peau ne fut +plus qu'une croûte. C'est ainsi que maintes fois je l'ai exposé aux coups +et aux bourrades avec force infamies.»</p> + +<p>«Pour continuer ma confession, je m'accuse d'avoir souvent visité dame +Girmonde en public et en secret. J'aurais dû ne pas le faire. Plût à Dieu +que cela ne fût jamais arrivé! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de +cette tache. Voilà toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et +qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, je vous en prie; +j'accomplirai humblement toute pénitence, si dure qu'elle soit, que vous +m'imposerez.»</p> + +<p>Grimbert savait ce qu'il y avait à faire en pareille circonstance: +il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: «Mon oncle, +frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par +terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus; +ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obéissant. Telle +est la pénitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos péchés, +vous exempte de tout châtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur, +quelque grands qu'aient été vos péchés.»</p> + +<p>Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pénitence, Grimbert lui +dit: «Prouvez, par de bonnes œuvres, mon oncle, que vous vous êtes amendé; +lisez les psaumes, fréquentez assidûment les églises et jeûnez les jours +prescrits; montrez le chemin à qui vous le demande, aimez à faire l'aumône +et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au +brigandage, à la trahison et aux embûches. De cette façon, soyez-en sûr, +vous rentrerez en grâce.»</p> + +<p>Reineke dit: «Je le ferai; je vous le jure!» Et la confession fut finie.</p> + +<p>Ils continuèrent leur voyage; le pieux Grimbert et son pénitent passèrent +par une riche plaine, et aperçurent bientôt sur leur droite un couvent. +Il appartenait à des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et +nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux +chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de +l'enclos. Reineke avait l'habitude de les visiter. Il dit à Grimbert: +«Notre plus court chemin est de passer près du mur.» Mais le rusé pensait +aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son +confesseur et s'approche des poulets; alors le drôle se mit à rouler des +yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui +marchait derrière les autres, lui donnait dans l'œil: il ne le perd pas +de vue un instant, il bondit et le frappe par derrière. Les plumes volent +déjà .</p> + +<p>Mais Grimbert, indigné, lui reproche cette rechute honteuse: «Est-ce ainsi +que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans +vos péchés pour un poulet, à peine au sortir de la confession? Voilà un +beau repentir!» Et Reineke dit: «J'ai pourtant commis ce péché en pensée, +ô mon cher neveu! Priez Dieu qu'il me le pardonne encore! Je ne le ferai +plus jamais, et j'y renonce volontiers.» Leur chemin les conduisait tout +autour du couvent; ils eurent à passer sur un petit pont, et Reineke +se retournait pour regarder encore les poulets. C'est en vain qu'il se +contraignait; si on lui avait coupé la tête, elle aurait d'elle-même volé +vers les poulets; telle était la violence de ses désirs. Grimbert le vit +et lui criait: «Malheureux oncle, où égarez-vous vos yeux? Vraiment, vous +êtes un affreux glouton!» Reineke répondit: «Vous avez tort, mon neveu; ne +vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un +<i>Pater noster</i> pour l'âme des poulets et des oies que j'ai volés en si +grand nombre à ces saintes femmes de nonnes!» Grimbert se tut, et Reineke +le renard ne détourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu'il put +les voir. Enfin, les deux voyageurs retombèrent sur la grande route et +s'approchèrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperçut le donjon du roi, +il tomba dans une profonde tristesse, car il était gravement inculpé.</p><br><br><br> + + + + +<h3>QUATRIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Lorsqu'on apprit à la cour l'arrivée de Reineke, petits et grands, tous +accoururent pour le voir; bien peu étaient disposés en sa faveur; presque +tous avaient à se plaindre; mais Reineke eut l'air de s'en inquiéter fort +peu; du moins, il n'en laissa rien paraître au moment où, avec Grimbert le +blaireau, il monta l'avenue du château, hardiment et avec aisance. Il fit +son entrée fièrement et tranquillement, comme s'il eût été le fils du roi +et à l'abri de toute accusation. Même quand il parut devant Noble, le roi, +au milieu des seigneurs, il sut garder une attitude pleine de calme.</p> + +<p>«Sire et très-gracieux seigneur, se mit-il à dire, vous êtes grand et +noble, le premier en dignité et en honneur; je vous supplie d'entendre +ma défense en ce jour. Jamais Votre Majesté n'a trouvé un plus fidèle +serviteur que moi, je le soutiens hautement. C'est à cause de cela que +j'ai tant d'ennemis à cette cour; je perdrais votre amitié, si vous +pouviez croire les mensonges de mes persécuteurs comme ils le voudraient; +mais heureusement vous pèserez les raisons des deux parties, vous +entendrez la défense comme l'accusation; et, si derrière moi ils ont tramé +maints mensonges, je reste calme et je me dis: Le roi connaît ma fidélité, +c'est elle qui m'attire cette persécution.</p> + +<p>—Taisez-vous! répondit le roi; vos belles paroles et vos flatteries ne +vous tireront pas d'affaire; votre crime est manifeste, et le châtiment +vous réclame. Avez-vous observé la paix que j'ai proclamée parmi les +animaux, et que vous aviez juré d'observer? Voilà le coq, à qui, lâche +voleur que vous êtes, vous avez enlevé tous ses enfants, les uns après +les autres. C'est ainsi que vous prouvez les sentiments que vous me portez +lorsque vous foulez aux pieds mon autorité et que vous faites souffrir mes +serviteurs? Le pauvre Hinzé a perdu sa santé! Combien faudra-t-il de temps +à Brun pour guérir ses blessures? Mais je vous épargne le reste, car les +accusateurs sont ici en foule; beaucoup de faits sont prouvés, vous +échapperez difficilement.</p> + +<p>—Est-ce là tout mon crime, très-gracieux seigneur? dit Reineke. Est-ce +ma faute si Brun revient à la cour la tête tout en sang? Pourquoi a-t-il +voulu manger le miel de Rustevyl? Et, si ces lourdauds de paysans sont +venus pour l'attaquer, n'est-il pas assez fort pour se défendre? Ils l'ont +couvert d'insultes et de coups; au lieu de se jeter à l'eau, n'aurait-il +pas dû se venger comme un homme de cœur? Et Hinzé le chat, que j'ai reçu +honorablement et traité suivant mes faibles moyens, pourquoi ne s'est-il +pas abstenu, malgré tous mes conseils, de commettre un vol dans la maison +du curé? S'il leur est arrivé malheur, ai-je mérité d'être puni, parce +qu'ils ont agi comme des fous? En quoi cela touche-t-il votre couronne +royale? Mais vous pouvez disposer de moi selon votre volonté, et, si +claire que soit la chose, en décider selon votre bon plaisir, on bien ou +en mal. À quelque sauce que vous me mettiez, que je sois aveuglé, pendu ou +décapité, que votre volonté soit faite; nous sommes tous en votre pouvoir; +vous nous avez tous sous la main; vous êtes fort et puissant; à quoi +servirait au faible de se défendre? Si vous voulez me tuer, ce vous +sera un bien mince profit; mais advienne que pourra, je suis à votre +disposition.» Le bélier Bellyn dit alors: «Le moment est venu, commençons +l'accusation.» Isengrin arrive avec ses parents, Hinzé le chat, Brun +l'ours et une foule d'animaux: l'âne Boldevyn et Lampe le lièvre, +Vackerlos le petit chien et Ryn le dogue, la chèvre Metké, Hermen le bouc +et, de plus, l'écureuil, la belette et l'hermine. Le bœuf et le cheval ne +manquaient pas non plus et avec eux les bêtes sauvages comme le cerf, le +daim, le castor, la martre, le lapin et le sanglier; tous se pressaient en +foule; Barthold la cigogne, Marckart le geai et Lutké la grue vinrent en +volant; Tybké la cane, Alhéid l'oie et d'autres apportèrent leurs griefs; +Henning le malheureux coq, avec le reste de ses enfants, se plaignit +amèrement. Il vint enfin des myriades d'oiseaux et des quadrupèdes en +foule. Qui pourrait en dire le nombre? Tous s'acharnèrent sur le renard en +mettant ses méfaits au grand jour. Ils espéraient voir enfin son châtiment; +ils se pressaient en foule devant le roi, en criant à qui mieux mieux, +entassaient plaintes sur plaintes et mettaient en avant toutes sortes +d'histoires, vieilles et récentes. Jamais à aucun jour de justice on +n'avait vu tant de griefs s'amonceler devant le trône du roi. Reineke +restait immobile et faisait face à tout. À la fin, il prit la parole, et +sa défense élégante et facile coula de ses lèvres comme si c'eût été la +pure vérité; il sut tout écarter et tout arranger.</p> + +<p>À l'entendre, on s'émerveillait, on le croyait innocent, il avait même +du droit de reste et beaucoup à se plaindre. Mais, en fin de compte, des +hommes d'honneur et sincères se levèrent contre Reineke, témoignèrent +contre lui et tous ses crimes furent clairs. C'en était fait! car le +conseil du roi décida, à l'unanimité, que Reineke le renard méritait la +mort. Il fut donc condamné à être pris, lié et conduit par le cou à la +potence afin d'y expier ses crimes par une mort infamante.</p> + +<p>Maintenant, Reineke lui-même regarda la partie comme perdue; son éloquence +ne lui avait servi de rien. Le roi proclama lui-même le jugement. +Lorsqu'on le saisit et qu'on l'entraîna, le criminel endurci eut devant +les yeux sa misérable fin. Pendant qu'on exécutait ainsi la sentence qui +frappait Reineke et que ses ennemis se dépêchaient de le conduire à la +mort, ses amis étaient plongés dans la douleur et la stupéfaction. Le +singe, le blaireau et maints autres de la parenté de Reineke entendirent +avec peine le jugement et en furent plus désolés qu'on ne l'eût pu croire; +car Reineke était un des premiers barons et il était maintenant dépossédé +de tous ses honneurs, de toutes ses dignités, et condamné à une mort +infamante. Combien un pareil spectacle devait révolter ses parents! Ils +prirent tous congé du roi et quittèrent la cour jusqu'au dernier. Le roi +fut fâché de voir partir tant de seigneurs. On vit alors combien Reineke +avait de parents qui, mécontents de sa mort, se retirèrent de la cour. +Et le roi dit à un de ses familiers: «Certainement Reineke est un méchant +homme; mais on devrait considérer qu'il y a plusieurs de ses parents dont +la cour ne peut pas se passer.»</p> + +<p>Cependant Isengrin, Brun et Hinzé le chat étaient occupés autour du +prisonnier. Ils voulaient se charger eux-mêmes d'infliger à leur ennemi le +châtiment honteux que le roi avait ordonné; ils le conduisirent rapidement +hors du palais et l'on voyait déjà la potence de loin.</p> + +<p>Le chat, tout en colère, dit alors au loup: «Pensez bien, seigneur +Isengrin , comme jadis Reineke mit tout en action pour voir notre frère à +la potence et comme sa haine a réussi; ne l'entraîna-t-il pas jusque-là ? +Dépêchez-vous de payer cette dette. Et vous, seigneur Brun, songez qu'il +vous a trahi d'une manière infâme; que, dans la cour de Rustevyl, il vous +a perfidement livré à la fureur de la canaille, aux coups, aux blessures +et, de plus, à la honte; car l'histoire en est connue partout. Faites +attention et soutenez-vous! S'il nous échappait aujourd'hui, si son esprit +et ses ruses pouvaient le délivrer, jamais nous ne retrouverions le jour +de la vengeance. Dépêchons-nous donc et faisons-lui expier tout le mal +qu'il nous a fait.» Isengrin dit: «À quoi bon tant de paroles? Donnez-moi +vite une bonne corde; nous ne le ferons pas languir.»</p> + +<p>C'est ainsi qu'ils traitaient le renard en marchant. Reineke les écoutait +en silence; mais il leur dit à la fin: «Puisque vous me haïssez si +cruellement et ne songez qu'à vous venger par ma mort, sachez que vous n'y +réussirez pas. N'ai-je pas le droit de m'étonner? Hinzé s'en est bien tiré, +quoique la corde fut bonne. Car il y est passé aussi lorsqu'il courait +après les souris dans la maison du curé; il n'en sortit pas à son honneur. +Mais vous, Isengrin et Brun, vous vous pressez bien de mettre votre oncle +à mort; vous croyez donc que vous y parviendrez?»</p> + +<p>Et le roi se leva, ainsi que tous les seigneurs de sa cour, pour assister +à l'exécution; la reine, accompagnée de ses dames d'honneur, se joignit à +la procession; derrière eux se précipitait la foule des pauvres et des +riches; tous désiraient la mort de Reineke et voulaient y assister. +Pendant ce temps-là , Isengrin parlait à ses parents et à ses amis; il les +exhortait à serrer les rangs et à veiller sans relâche sur le renard; car +ils craignaient toujours que le rusé prisonnier ne se sauvât. Le loup +disait en particulier à sa femme: «Sur ta vie! ne le perds pas de vue; +aide-nous à garder le scélérat! s'il s'échappait, nous serions tous +couverts de honte.» Il disait à Brun: «Songez comme il vous a bafoué: +c'est le moment de le payer avec usure. Hinzé grimpera au haut de la +potence et y fixera la corde; vous le tiendrez; j'appliquerai l'échelle, +et, dans quelques minutes, c'en sera fait de ce coquin!» Brun repartit: +«Placez seulement l'échelle, je me charge de le tenir.»</p> + +<p>«Voyez donc, disait Reineke, comme vous êtes pressés de faire mourir votre +oncle! Ne devriez-vous pas plutôt le protéger et le défendre, prendre +pitié de lui lorsqu'il est dans le malheur? Je vous demanderais bien +grâce; mais à quoi cela me servirait-il? Isengrin me hait trop, puisqu'il +ordonne à sa femme de me tenir et de m'empêcher de m'échapper. Si elle +pensait au temps passé, elle ne songerait guère à me faire du mal. Mais, +si mon heure est arrivée, je voudrais que tout fût bientôt fini. Mon père +aussi eut de terribles moments à passer; mais cela ne dura pas longtemps; +à sa mort, il n'était certes pas aussi entouré que moi ni accompagné de +tant de monde. Mais, si vous vouliez prolonger mes jours, cela tournerait +certainement à votre honte.—Entendez-vous, disait l'ours, avec quelle +morgue parle ce scélérat? Allons, marchons! sa fin est arrivée.»</p> + +<p>Reineke se disait avec angoisse: «Oh! si je pouvais, dans cette extrémité, +inventer vite quelque stratagème heureux et nouveau pour que le roi me +fît grâce de la vie et que mes ennemis, ces trois-là , fussent à jamais +confondus! Songeons-y bien, et sauvons-nous à tout prix, car il s'agit +de la potence; le cas est pressant: comment en sortir? Tous les maux +tombent sur moi. Le roi est courroucé, mes amis sont loin et mes ennemis +tout-puissants. Rarement, j'ai fait le bien; j'ai vraiment tenu peu de +compte du pouvoir du roi et de l'intelligence de ses conseillers; j'ai +beaucoup péché, et cependant j'espère voir changer mon sort. Si je puis +seulement parvenir à prendre la parole, à coup sûr, ils ne me pendront pas; +je ne perds pas toute espérance.»</p> + +<p>Du haut de l'échelle, il se tourna vers le peuple et s'écria: «Je vois la +mort devant mes yeux et je ne lui échapperai pas. Je vous prie seulement, +vous tous qui m'écoutez, de m'accorder une petite grâce avant de quitter +cette terre. J'aimerais à faire devant vous, en toute vérité et pour la +dernière fois, l'aveu sincère de tout le mal que j'ai commis, afin que +personne ne fût un jour puni de tel ou tel crime de mon fait, resté +inconnu; je parerai ainsi à plus d'un mal avant de mourir et j'ose espérer +que Dieu m'en tiendra compte dans sa miséricorde.»</p> + +<p>Cette demande toucha beaucoup de monde; ils dirent entre eux: «Il demande +bien peu de chose, et ce ne sera qu'un bref délai.» Sur leur prière, le +roi le permit. Reineke se sentit le cœur un peu plus léger; il espéra une +heureuse issue et, profitant sur-le-champ de la grâce qu'on lui accordait, +il commença ainsi:</p> + +<p>«<i>Spiritus domini</i>, viens à mon secours! Je ne vois pas dans cette +assemblée quelqu'un à qui je n'aie fait de mal. Je n'étais encore qu'un +mince compagnon, j'étais à peine sevré, que poussé par mes désirs, je me +mêlais aux agneaux et aux chevrettes qui jouaient en plein air auprès +des troupeaux; j'écoutais avec délices leurs voix bêlantes, et la chair +fraîche me tentait. J'en goûtai bien vite. Je mordis jusqu'au sang un +petit agneau; je léchai le sang, qui me parut délicieux, et je tuai, en +outre, quatre des plus petites chèvres; je les mangeai et je continuai +mes exploits; je n'épargnai aucun oiseau, ni les poulets, ni les canards, +ni les oies; partout où j'en trouvais, je les dévorais, et maintes fois +j'ai caché dans le sable ce que j'avais abattu et les morceaux qui ne me +convenaient plus. Puis il m'advint de faire la connaissance d'Isengrin, un +hiver, au bord du Rhin, où il était en embuscade derrière des arbres, il +m'assura d'abord que j'étais de sa race; il pouvait même me compter sur +ses doigts les degrés de parenté. Je le laissai dire; nous fîmes alliance +en nous promettant mutuellement de vivre en fidèles compagnons; hélas! je +devais m'attirer par là plus d'un malheur. Nous rôdions ensemble dans le +pays. Il faisait les gros vols, et moi les petits. Notre gain devait être +en commun; mais il ne l'était pas: il faisait le partage comme bon lui +semblait; jamais je n'en reçus la moitié. Mais tout cela, ce n'est rien. +Quand il avait volé un veau, un bélier, quand je le trouvais nageant dans +l'abondance, qu'il était en train de dévorer une chèvre fraîchement tuée, +ou qu'un mouton gigottait sous ses griffes, il se mettait à grogner à mon +approche, il prenait une mine morose et me chassait en grondant; c'est +ainsi qu'il me gardait ma part. Il en fut toujours ainsi, quelle que fût +la dimension du butin. Lors même qu'il arrivait que nous eussions pris +ensemble un bœuf ou une vache, aussitôt on voyait accourir sa femme et +ses sept enfants, qui se jetaient sur notre prise et me tenaient éloigné +du festin. Je ne pouvais pas attraper la moindre côtelette, à moins +qu'elle ne fût rongée jusqu'à la moelle, et il fallait supporter tout +cela; mais, Dieu soit loué, je ne souffrais pas de la faim; je me +nourrissais en secret de mon immense trésor d'or et d'argent, que je +garde mystérieusement dans un endroit sûr; il me suffit et au delà : on +en chargerait sept voitures, qu'il m'en resterait encore.» Le roi, tout +attentif, lorsqu'il fut question du trésor, se pencha en avant et dit: « +D'où vous est-il venu? dites-le-moi; je parle du trésor.» Et Reineke dit: +«Je ne vous cacherai pas ce secret; à quoi cela me servirait-il? car je +ne puis rien emporter de toutes ces choses précieuses. Mais, puisque vous +l'ordonnez, je vais tout vous raconter; car il faut bien qu'on le sache +une fois; et vraiment pour tout l'or du monde je ne voudrais pas garder +plus longtemps ce grand secret. Apprenez-le donc, ce trésor a été volé. +Une conjuration a été faite pour vous tuer, vous, sire! et, si à l'instant +même le trésor n'avait pas été habilement enlevé, c'en était fait de vous. +Faites-y bien attention, très-gracieux seigneur, de ce trésor dépendaient +votre vie et votre postérité; et c'est son détournement qui a jeté mon +propre père dans de si grands malheurs, qui l'a conduit prématurément au +tombeau et peut-être à une éternité de souffrances; mais, sire, tout cela +est arrivé pour votre salut!»</p> + +<p>Et la reine écoutait, toute consternée, ce discours plein d'horreur, +ce mystère confus du meurtre de son époux, cette trahison, ce trésor et +tout ce qu'il avait dit: «Songez-y bien, Reineke, s'écria-t-elle, je vous +exhorte sérieusement; le grand pèlerinage est devant vous; soulagez votre +âme par le repentir; dites toute la vérité et parlez clairement de ce +meurtre.»</p> + +<p>Et le roi ajouta: «Que chacun fasse silence: que Reineke descende et +vienne près de moi, pour que je l'entende, car l'affaire me concerne +personnellement.»</p> + +<p>Reineke, en l'entendant, se sentit renaître à l'espérance; il descendit de +l'échelle, au grand désappointement de ses ennemis; il s'approcha aussitôt +du roi et de la reine, qui l'interrogèrent avidement sur les détails de +cette histoire.</p> + +<p>Alors il se prépara à de nouveaux et plus énormes mensonges. «Si je +pouvais regagner, se disait-il, les bonnes grâces du roi et de la reine, +et si en même temps je pouvais réussir à perdre les ennemis qui m'ont +mis si près de la mort, je serais sauvé. Sûrement ce serait pour moi +un avantage bien inattendu; mais, je le vois, il me faut dire bien des +mensonges et gros comme des montagnes.»</p> + +<p>La reine impatiente continua à interroger Reineke: «Apprenez-nous +clairement comment la chose s'est passée! Dites la vérité, songez à +votre conscience, délivrez votre âme!»</p> + +<p>Reineke répondit: «Je ne demande pas mieux que de tout dire. Je m'en vais +mourir; c'est irrémissible; ce serait de la folie à moi de charger ma +conscience à la fin de ma vie et de m'attirer un châtiment éternel. Il +vaut mieux tout avouer, et, si par malheur il me faut accuser mes parents +et mes amis les plus chers, hélas! que puis-je faire? L'enfer est là qui +me menace.»</p> + +<p>Le roi, durant cet entretien, était devenu tout inquiet; il dit à Reineke: +«Est-ce bien la vérité?»</p> + +<p>Reineke lui répondit avec une attitude pleine de dissimulation: +«Certes, je suis un grand pécheur; mais je dis la vérité. À quoi cela me +servirait-il de vous mentir? Je me damnerais pour l'éternité. Vous le +savez bien, il en a été décidé ainsi, il faut que je meure, je vois la +mort devant moi et je ne mentirai pas; car rien en ce monde, bien ou mal, +ne peut venir à mon secours.» Reineke prononça ces paroles en tremblant et +parut désespéré.</p> + +<p>Et la reine dit: «Sa détresse me touche; je vous en prie, monseigneur, +regardez-le avec miséricorde et songez que par cette confession nous +évitons plus d'un malheur; écoutons, le plus tôt possible, le fond de +cette tristesse. Ordonnez le silence et qu'il parle devant tous.»</p> + +<p>Et le roi commanda le silence. Toute l'assemblée se tut, et Reineke dit: +«Puisque vous le désirez, sire, prêtez l'oreille à ce que je vais dire. +Quoique mon discours ne soit pas appuyé de lettres et de documents, +il n'en sera pas moins fidèle et précis; je vais vous découvrir la +conjuration et je compte bien n'épargner personne.»</p><br><br><br> + + + + +<h3>CINQUIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Écoutez maintenant la ruse du renard et le détour qu'il prit pour cacher +ses méfaits et nuire à autrui. Il inventa un abîme de mensonges, insulta à +la mémoire de son père, accusa par une atroce calomnie le blaireau, son +ami le plus honnête, qui l'avait constamment servi; il se permit tout cela +pour donner créance à son récit et se venger de ses accusateurs.</p> + +<p>«Mon père, se mit-il à dire, avait été assez heureux pour découvrir dans +le temps, par des moyens mystérieux, le trésor du roi Eimery le Puissant; +mais cette trouvaille ne lui porta pas bonheur; car sa grande fortune lui +fit perdre la tête; il ne vit plus que quatre de ses pareils et se mit à +mépriser ses compagnons: il chercha plus haut ses amis. Il envoya Hinzé +le chat dans les Ardennes pour chercher Brun l'ours. Il était chargé de +lui promettre fidélité, de l'inviter à venir en Flandre et à se faire +proclamer roi. Lorsque Brun eut lu cette missive, il s'en réjouit de tout +son cœur et, sans rien craindre, il se hâta de venir en Flandre; car il y +avait longtemps qu'il avait pareille pensée en tête. Il y trouva mon père, +qui le reçut avec joie et envoya chercher sur-le-champ Isengrin et le sage +Grimbert; et tous quatre se mirent à traiter l'affaire; mais j'oublie +qu'il y eut un cinquième: c'était Hinzé le chat. Il y a tout près de là un +petit village qui s'appelle Ifte, et ce fut justement là , entre Ifte et +Gand, qu'ils se réunirent. Une nuit longue et obscure cacha l'assemblée; +ils n'étaient pas avec Dieu! c'était le diable; c'était mon père qui les +possédait avec son or. Ils résolurent la mort du roi; ils se jurèrent +entre eux une fidèle et éternelle alliance, et tous les cinq promirent +également par serment, la main étendue sur la tête d'Isengrin, de choisir +pour roi Brun l'ours et de lui donner solennellement l'investiture à +Aix-la-Chapelle, avec la couronne d'or et le trône impérial. Si quelques +amis, quelques parents du roi, voulaient s'y opposer, mon père était +chargé de les persuader, de les corrompre, et, s'il ne réussissait pas, +de les exiler aussitôt. Je vins à connaître ce secret, voici comment: +Grimbert s'était grisé un beau matin et s'était mis à bavarder; l'imbécile +raconta toute la scène à sa femme en lui recommandant le silence; il +croyait que cela suffisait. Celle-ci rencontra ma femme, qui dut jurer +solennellement par le nom des rois mages, et s'engagea sur l'honneur, +coûte que coûte, à n'en pas souffler un mot, et à qui elle découvrit tout. +Ma femme ne tint pas mieux sa parole; car à peine m'eut-elle trouvé, +qu'elle me raconta ce qu'elle venait d'entendre et me donna un moyen sûr +de reconnaître la vérité de l'histoire; mais je n'en étais pas plus à mon +aise pour autant. Je me rappelais les grenouilles dont le croassement +était enfin monté jusqu'aux oreilles de Dieu. Elles réclamaient un roi +et voulaient vivre sous son autorité après avoir joui de la liberté. Dieu +les exauça: il leur envoya la cigogne, qui les poursuit constamment, les +déteste et ne leur laisse pas de paix. Elle les traite sans merci; les +insensées se plaignent maintenant. Mais il est trop tard; car le roi les +met à la raison.»</p> + +<p>Reineke parlait à haute voix à toute l'assemblée; tous les animaux +l'entendaient, et il continua ainsi son discours: «Voilà ce que je +craignais pour nous tous; et il en eût été ainsi. Sire, je craignais pour +vous, et j'en espérais une meilleure récompense. Je connais les menées de +Brun, sa nature artificieuse et plusieurs de ses crimes; je craignais le +père. S'il devenait le maître, nous aurions tous péri. Notre roi est de +race noble, il est puissant et miséricordieux, me disais-je à part moi; ce +serait un triste échange que d'élever sur le trône un ours et un lourdaud +de vaurien. Pendant quelques semaines je méditai là -dessus et cherchai les +moyens d'arrêter leurs projets. Avant tout, je comprenais bien que tant +que mon père posséderait son trésor, il gagnerait des adhérents, il +réussirait à coup sûr et que nous perdrions le roi. Je concentrai toute +mon attention sur les moyens de découvrir le lieu où se trouvait le trésor +pour l'enlever secrètement. Mon père allait-il en campagne, le vieux rusé +allait-il au bois de jour ou de nuit, par le froid ou par le chaud, par la +pluie ou le temps sec, j'étais aussitôt derrière lui et j'épiais ses +démarches. Un jour, j'étais caché dans une tanière, plein de tristesse et +pensant toujours à découvrir le trésor dont je connaissais toute +l'importance, quand tout à coup je vis mon père sortir d'une crevasse, et +glisser entre les parois du rocher comme s'il venait d'un trou profond. Je +restai coi et caché où j'étais; il se crut seul, regarda de tous côtés, et, + ne voyant personne, de près ou de loin, il se livra à la manœuvre que je +vais vous dire. Il se mit à boucher le trou avec du sable et sut +très-adroitement le rendre semblable au reste du terrain. Impossible de le +reconnaître à moins de l'avoir vu comme moi. Avant de partir, il balaya +très-adroitement avec sa queue l'endroit où il avait posé ses pattes et +effaça la piste avec son museau. Voilà ce que j'appris ce jour-là de mon +père, qui était expert en fait de ruses, d'intrigues et de tours. Il +partit et s'en alla à ses affaires. Je me demandai si le trésor n'était +pas là . Je me mis vite à l'œuvre; en peu de temps, j'eus découvert la +crevasse avec mes pattes, J'y entrai avidement. Là , je trouvai de l'or, de +l'argent et mille autres choses précieuses en quantité. En vérité, même +les plus âgés d'entre vous, n'ont jamais rien vu de pareil. Je me mis à +l'ouvrage avec ma femme; nuit et jour, nous fûmes occupés à porter et à +traîner; brouettes et voitures nous manquaient; nous eûmes mille peines et +mille fatigues, ma femme Ermeline les supporta courageusement. C'est ainsi +que nous avons enfin transporté les joyaux dans une place qui nous parut +plus convenable. Cependant mon père se réunissait chaque jour avec ceux +qui trahissaient le roi. Je vous apprendrai ce qu'ils avaient résolu et +vous en frémirez. Brun et Isengrin avaient envoyé tout d'abord des lettres +franches dans plusieurs provinces pour recruter des mercenaires: ils +devaient arriver en grand nombre sans retard, Brun devait les prendre à +son service et même leur promettait gracieusement de leur payer leur solde +d'avance. Mon père parcourait la contrée en montrant des lettres de change +probablement tirées sur son trésor, qu'il croyait toujours en sûreté; +mais c'en était fait; il aurait eu beau se livrer à toutes les recherches +avec ses complices, il n'aurait pas trouvé un liard. Il n'épargna aucune +fatigue; c'est ainsi qu'il parcourut tous les pays entre l'Elbe et le Rhin +et avait raccolé maints mercenaires. L'argent devait donner force poids à +ses belles paroles. L'été arriva; mon père revint auprès des conjurés. Il +leur raconta toutes ses peines, tous ses périls et surtout la détresse où +il se trouva en Saxe devant les châteaux forts où il manqua perdre la vie; +car là , tous les jours, il fut poursuivi par des chasseurs à cheval et des +meutes; si bien qu'il eut toutes les peines du monde à s'en tirer sain +et sauf. Ensuite, il montra aux quatre perfides conjurés la liste des +compagnons qu'il avait gagnés par ses promesses et par son or. La nouvelle +réjouit Brun. Tous les cinq se mirent à parcourir la liste ensemble; il y +était dit: «Douze cents parents d'Isengrin, tous gens sans peur, viendront +la gueule ouverte et les dents aiguisées; de plus, les chats et les ours +sont tous dévoués à Brun; tous les blaireaux de la Saxe et de la Thuringe +se présenteront, mais à condition de toucher un mois de solde d'avance; en +revanche, ils s'engagent à être prêts en masse à la première réquisition.» +Dieu soit loué de m'avoir permis de déjouer leurs plans! car, lorsque tout +fut arrangé, mon père se hâta de les quitter pour aller voir son trésor. +Son chagrin allait commencer. Il fouilla et chercha; mais il eut beau +fouiller et chercher, il ne trouva plus rien. Sa peine fut inutile et son +désespoir aussi; car le trésor était loin et il ne put le découvrir nulle +part. Alors (comme ce souvenir me torture nuit et jour!) mon père se +pendit de douleur et de honte. Voilà tout ce que j'ai fait pour arrêter +la conjuration. J'en suis puni maintenant; pourtant je ne m'en repens pas. +Mais Isengrin et Brun, ces deux insatiables, siègent dans le conseil à +la droite du roi. Et toi, Reineke, quelle est maintenant ta récompense, +pauvre malheureux, pour avoir abandonné ton propre père, afin de sauver le +roi? Où en trouverez-vous d'autres qui se perdent eux-mêmes pour prolonger +vos jours?»</p> + +<p>Le roi et la reine avaient tous deux la plus grande envie de posséder le +trésor; ils firent quelques pas à l'écart, appelèrent Reineke, pour lui +parler en particulier, et lui dirent vivement: «Parlez, où est le trésor? +Nous voudrions le savoir.»</p> + +<p>Reineke leur répondit: «À quoi cela me servirait-il de montrer toutes ces +richesses au roi qui vient de me condamner? Il en croit plutôt mes ennemis, +des voleurs et des assassins, qui veulent m'ôter la vie à force de +mensonges.</p> + +<p>—Non, repartit la reine, non, il n'en sera pas ainsi; mon seigneur vous +laissera vivre; il oubliera le passé, il domptera sa colère. Mais, à +l'avenir, soyez plus sage et restez fidèle et dévoué au roi.»</p> + +<p>Reineke dit: «Madame, obtenez du roi qu'il me promette devant vous +qu'il me fera grâce, qu'il oubliera entièrement toutes mes fautes, +tous mes crimes et tout l'ennui que je lui ai malheureusement causé, et +certainement il n'y aura pas un souverain qui possédera de nos jours +une richesse égale à celle que lui procurera ma fidélité; le trésor est +immense; je vous montrerai la place: vous serez stupéfaits.</p> + +<p>—Ne le croyez pas, répliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de +brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car +vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.»</p> + +<p>La reine dit: «Il est vrai que jusqu'ici il a mérité peu de confiance; +mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau +et son propre père et qu'il dévoile leurs forfaits. Il ne dépendait que +de lui de les ménager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres +animaux; il ne mentirait pas si follement.</p> + +<p>—Si vous pensez, répondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en +résultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plaît; je prendrai +sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une +dernière, je me fierai à lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma +couronne, si jamais, à l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il +s'en repentira éternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, même +au dixième degré, payeront pour lui. Nul ne m'échappera et ils périront +tous dans les procès, la honte et la misère!»</p> + +<p>Lorsque Reineke vit comment les pensées du roi prenaient un autre cours, +il reprit courage et dit: «Serais-je donc assez fou, sire, pour vous +raconter des histoires dont la vérité ne serait pas démontrée dans +quelques jours?» Et le roi crut à ses paroles et lui pardonna tout, la +trahison de son père, puis ses propres méfaits. La joie de Reineke fui +immense: il échappait à temps à la fureur de ses ennemis et à la mort.</p> + +<p>«Noble roi, très-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre, +à vous et à votre épouse, tout ce que vous avez fait pour votre +serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une +reconnaissance éternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil +quelqu'un à qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trésor qu'à vous +deux. De quelles grâces ne m'avez-vous pas comblé! C'est pourquoi je vous +donne bien volontiers le trésor du roi Eimery tel qu'il l'a possédé. Je +vais vous dire maintenant où il est, et en toute vérité. Écoutez! dans +l'est des Flandres, il y a un désert au milieu duquel il y a un bouquet de +bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine +qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit +bois. Dans toute l'année, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce +pays-là ; il n'est hanté que par la chouette et le hibou. C'est là que +j'ai enfoui le trésor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien! +Allez-y vous-même avec votre épouse; personne ne serait assez sûr pour +le charger d'un tel message et il y aurait trop à perdre; je ne vous le +conseille pas. Allez-y vous-même. Vous passerez près de Krekelborn; vous +apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est +pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trésor +est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la +masse entre les racines; vous découvrirez tout de suite les joyaux les +plus riches en or fin artistement travaillé; vous y trouverez aussi la +couronne d'Eimery; si la volonté de l'ours s'était réalisée, c'est lui qui +devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau +chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait +les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux, +oui, j'en suis sûr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous +direz-vous, honnête renard, toi qui as caché si sagement tant de trésors +sous la mousse, puisses-tu être heureux partout et toujours!» C'est ainsi +que parla l'hypocrite.</p> + +<p>Le roi repartit: «Il faut que vous m'accompagniez; car comment +trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler +d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma +vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je +pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu +n'inventes tous ces noms?»</p> + +<p>Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupçon de la bouche du roi; +il dit: «Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il +s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je +suspect à présent? D'abord, je m'en tiens là , on peut tout trouver dans +les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera. +Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont véritables.» Là -dessus, +il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: «N'ayez +pas peur; le roi exige, par le serment de fidélité que vous lui avez prêté +dernièrement, que vous disiez toute la vérité; dites-nous, si toutefois +vous le savez, où se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous écoutons.»</p> + +<p>Lampe dit: «Je puis vous le dire. C'est dans le désert. Krekelborn est +tout près d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois où Simonet +le bancroche s'était retiré pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses +compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y +réfugiai en grande détresse pour fuir le chien Ryn.»</p> + +<p>Reineke lui dit: «Vous pouvez maintenant retourner près des autres; +le roi est suffisamment instruit.» Et le roi dit à Reineke: «Pardonnez-moi, +si j'ai été un peu vif et si j'ai douté de votre parole; mais songez +maintenant à me mener à cet endroit.»</p> + +<p>Reineke dit: «Combien je m'estimerais heureux, s'il m'était permis +aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais +on vous l'imputerait à péché. Quelle que soit ma honte, je dois faire un +aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps +que Isengrin fit ses vœux dans un couvent; à la vérité, ce n'était pas +pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dévorait +presque tout le couvent! On lui donnait à manger pour six; tout cela était +trop peu pour lui; il se plaignit à moi de sa faim et de ses ennemis; +enfin, j'en pris pitié, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche +parent. Je l'aidai à prendre la clef des champs. Voilà comment j'ai +encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec +votre consentement, veiller aux intérêts de mon âme et, demain matin, au +lever du soleil, partir en pèlerin pour Rome afin d'y chercher +l'absolution; de là , je passerai la mer. Ainsi tous mes pêchés seront +lavés; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher à vos côtés avec +honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: «Comment +le roi peut-il fréquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner à mort +et qui, de plus, est frappé d'excommunication?» Sire, vous le voyez bien, +il ne faut plus y songer.</p> + +<p>—C'est vrai, répliqua le roi. Je ne pouvais pas le savoir. Si tu es +excommunié, j'aurais tort de te mener avec moi. Lampe ou tout autre peut +me conduire à la source. Mais je trouve bon et utile que tu cherches à +te relever de ton excommunication. Je te permets de partir demain matin; +je ne veux pas empêcher ton pèlerinage; car il me semble que tu veux te +convertir au bien. Dieu bénisse ton projet et te permette d'accomplir le +voyage!»</p><br><br><br> + + + + +<h3>SIXIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>C'est ainsi que Reineke rentra en grâce auprès du roi. Et le roi s'avança +dans un endroit élevé, et, du haut d'une pierre, commanda le silence à +tous les animaux assemblés; il les fit asseoir sur l'herbe d'après leur +rang et leur naissance; Reineke était debout à côté de la reine, et le roi, +après s'être recueilli, prit la parole en ces termes: «Écoutez-moi en +silence, vous tous, animaux et oiseaux, pauvres et riches, grands et +petits, mes barons et vous qui habitez ma cour et ma maison! Reineke est +en mon pouvoir; il y a peu d'instants, on songeait à le pendre; mais il +m'a révélé des secrets d'État si importants, que, tout bien considéré, je +lui rends ma confiance et mes bonnes grâces. La reine, mon épouse, a, de +plus, intercédé pour lui; je me suis laissé émouvoir en sa faveur; je lui +pardonne entièrement, et je lui rends la vie et ses biens; désormais, la +paix que j'ai proclamée le couvre et le protège. Je vous ordonne donc à +tous, sous peine de mort, de traiter désormais avec honneur Reineke, sa +femme et ses enfants, partout où vous les rencontrerez, la nuit comme +le jour. En outre, que je n'entende plus aucune plainte à son sujet; +s'il a mal agi, c'est dans le passé; il veut s'amender et il le fera +certainement. Car, demain, de bonne heure, le bâton à la main et la besace +au dos, il partira pour Rome en pieux pèlerin, et, de là , il passera la +mer; il ne reviendra que lorsqu'il aura obtenu l'absolution complète de +tous ses péchés.»</p> + +<p>Là -dessus Hinzé se tourna avec colère vers Brun et Isengrin: «Maintenant, +peine et travail, tout est perdu; oh! je voudrais être bien loin; une fois +rentré en grâce, Reineke mettra tout en œuvre pour nous perdre tous les +trois. J'ai déjà perdu un œil, gare à l'autre!—Le cas est difficile, dit +Brun, je le vois.» Isengrin ajouta: «C'est par trop singulier! Parlons au +roi sur-le-champ!» Il alla effectivement, avec Brun, se présenter, d'un +air sombre, devant le roi et la reine; il parla contre Reineke longuement +et vivement. Le roi leur dit: «Ne l'avez-vous donc pas entendu? Il est +rentré en grâce!» Le roi se fâcha, et sur l'heure les fit prendre, +enchaîner et jeter en prison, car il se rappelait ce que Reineke lui avait +dit de leur trahison.</p> + +<p>Voilà comment les affaires de Reineke prirent une face toute nouvelle. Il +se sauva, et ses accusateurs furent confondus. Il sut même s'arranger si +adroitement, que l'on coupa à l'ours un morceau de sa peau, de la largeur +d'un pied, dont on lui fit une besace pour le voyage; son costume de +pèlerin fut presque au complet. Il pria la reine de lui procurer des +souliers en lui disant: «Puisque Votre Majesté daigne me reconnaître pour +son pèlerin, qu'elle veuille bien m'aider à accomplir ce voyage. Isengrin +a quatre fameux souliers; ne serait-il pas raisonnable qu'il m'en cédât +une paire pour ma route? Madame, faites-les-moi donner par le roi. +Girmonde pourrait bien se passer aussi d'une paire des siens, car une +femme de ménage reste presque toujours à la maison.»</p> + +<p>La reine trouva cette demande raisonnable: «Ils peuvent effectivement se +passer chacun d'une paire de souliers», dit-elle gracieusement. Reinecke +la remercia et dit en s'inclinant avec joie: «Avec ces quatre souliers, +je ne resterai pas en chemin. Tout ce que j'accomplirai de bonnes actions +en qualité de pèlerin, vous en prendrez votre part. vous et mon gracieux +souverain. Nous sommes astreints à prier pendant tout le pèlerinage pour +tous ceux qui nous sont venus en aide. Dieu vous récompense de votre +bonté!» Ainsi, Isengrin perdit les souliers de ses pattes de devant, et +sa femme Girmonde dut fournir ceux des pattes de derrière. Tous deux y +perdirent la peau et les griffes de leurs pattes; couchés misérablement +près de Brun, ils croyaient toucher à leur dernière heure, tandis que +l'hypocrite avait su gagner des souliers et une besace. Il alla près d'eux +et railla encore la louve par-dessus le marché: «Chère amie, lui dit-il, +voyez donc comme vos souliers me vont bien! j'espère qu'ils dureront; vous +vous êtes donné bien de la peine pour me perdre, mais j'en ai pris autant +pour me défendre; j'ai réussi. Si vous vous êtes réjouie, c'est à mon +tour maintenant; c'est le train du monde, il faut savoir s'y faire. Dans +mon voyage, je songerai tous les jours avec reconnaissance à mes chers +parents: vous avez eu la complaisance de me donner ces souliers, vous +n'aurez pas à vous en repentir; ce que je gagnerai d'indulgences, je le +partagerai avec vous; je vais les chercher à Rome et par delà la mer.» +Dame Girmonde était accablée de douleur, elle pouvait à peine parler; mais +elle prit sur elle et dit en soupirant: «C'est pour punir nos péchés que +Dieu vous laisse ainsi réussir.» Pour Isengrin, il se tut, et Brun aussi; +tous deux étaient bien malheureux: prisonniers, blessés et raillés par +leur ennemi, il ne manquait plus que le chat Hinzé; Reineke aurait bien +voulu lui jouer un pareil tour.</p> + +<p>Le lendemain matin, l'hypocrite s'occupa à graisser les souliers qu'il +avait pris à ses parents, s'empressa de se présenter devant le roi, +et lui dit: «Votre serviteur est prêt à commencer son pieux voyage; +faites-moi la grâce de commander à votre aumônier de me bénir, afin que +je parte d'ici avec l'assurance que tout mes pas soient bénis.» Le roi +avait pour chapelain le bélier; il était chargé de toutes les affaires +ecclésiastiques et servait de secrétaire au roi; on l'appelait Bellyn. +Il le fit appeler, et lui dit: «Lisez-moi sur-le-champ quelques paroles +sacrées sur Reineke pour bénir le voyage qu'il va entreprendre; il va à +Rome et passera la mer. Suspendez-lui la besace, et mettez-lui le bâton +à la main.»</p> + +<p>Bellyn répondit: «Sire, vous avez appris, je crois, que Reineke n'est +pas relevé de son excommunication; je m'attirerais des désagréments de la +part de mon évêque, si j'agissais suivant votre désir. Il l'apprendrait, +sûrement, et il a le droit de me punir. Je ne ferai rien à Reineke à +tort et à travers. Si l'on pouvait arranger l'affaire et me garantir de +tout reproche de mon évêque le seigneur <i>Sansraison</i>, et que le prieur +<i>Lasefund</i> ne s'en fâchât pas, ou bien le doyen <i>Rapiamus</i>, je le +bénirais bien volontiers selon votre commandement.»</p> + +<p>Le roi répliqua: «Que signifie tout ce bavardage? Vous avez dit beaucoup +de paroles pour ne rien dire. Que vous bénissiez Reineke à tort et à +travers, que diable cela me fait-il? Que m'importent votre évêque et son +chapitre? Reineke va en pèlerinage à Rome et vous voudriez l'empêcher?» +Bellyn se grattait derrière l'oreille avec angoisse; il redoutait la +colère de son roi. Il se mit aussitôt à lire dans son livre pour le +pèlerin, qui n'y tenait pas du tout, et cela ne lui servit pas à +grand'chose, comme bien vous pensez.</p> + +<p>Quand on eut fini de lire les prières, on lui remit la besace et le bâton; +le pèlerin fut complet; c'est ainsi qu'il simula le pèlerinage. De fausses +larmes coulèrent le long des joues du scélérat et mouillèrent sa barbe +comme s'il ressentait le repentir le plus douloureux. Il avait de fait +un chagrin, c'était de ne pas avoir fait le malheur de tous à la fois +et de n'en avoir humilié que trois. Cependant il se releva et supplia +l'assistance de vouloir bien prier fidèlement pour lui autant que +possible. Maintenant, il se prépara à partir rapidement, il se sentait +coupable et il avait tout à craindre. «Reineke, lui dit le roi, vous êtes +bien pressé; pourquoi cela?—Celui qui entreprend une bonne action ne doit +jamais tarder, répliqua Reineke. Veuillez me donner congé; l'heure est +arrivée; daignez me laisser partir.—Partez-donc,» dit le roi. Et il +ordonna à tous les seigneurs de sa cour de suivre et d'accompagner un bout +de route le faux pèlerin. Pendant ce temps-là , Brun et Isengrin, tous deux +prisonniers, étaient dans les larmes et la douleur.</p> + +<p>Voilà comment Reineke sut regagner entièrement l'amour du roi et quitta la +cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte avec +son bâton et sa besace, mais il n'avait pas plus à y faire qu'un arbre de +mai à Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tête. Pour le +moment, il avait réussi à se jouer de son roi et à se faire suivre à son +départ et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui l'avaient +accusé. Et, ne pouvant renoncer à la ruse, il dit encore en partant: «Sire, +veillez bien à ce que les deux traîtres ne vous échappent pas. Une fois +libres, ils ne renonceraient pas à leurs affreux attentats. Votre vie est +menacée, sire songez-y!»</p> + +<p>Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de +candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna +alors à son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient +d'abord accompagné Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris +des mines si tristes, si désolées, qu'il avait ému la pitié de plus d'un +bon cœur. Lampe était surtout très-ému: «Pourquoi, disait le scélérat, +pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous étiez assez bon, +vous et Bellyn, le bélier, pour m'accompagner encore plus loin, votre +société me serait un grand bienfait. Vous êtes d'agréable compagnie et +d'honnêtes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous +êtes ecclésiastiques et de mœurs saintes; vous vivez justement comme j'ai +vécu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre +faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou +de la viande ou d'autres aliments plus recherchés.» C'est pas ces paroles +louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractères faibles; tous deux +l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de +Malépart, Reineke dit au bélier: «Restez ici, Bellyn, et mangez à loisir +ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un goût +excellent. J'emmène Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est +déjà bien affligée et qui tombera dans le désespoir lorsqu'elle apprendra +que je vais en pèlerinage à Rome.»</p> + +<p>Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les deux. +Il fit entrer Lampe; ils trouvèrent dame Renard bien triste, couchée +auprès de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle n'espérait plus +voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperçut, avec sa besace et +son bâton, elle s'en étonna fort, et dit: «Mon cher Reineke, dites-moi +comment cela s'est-il passé? Que vous est-il arrivé?» Et il dit: «J'étais +déjà condamné, prisonnier, enchaîné, lorsque le roi me fit grâce et me +délivra, et je m'en vais en pèlerinage; Brun et Isengrin restent en otages; +puis le roi m'a donné Lampe pour le punir et nous en ferons ce que bon +nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit à la fin et en connaissance de +cause: «C'est Lampe qui t'a trahi.» Il a donc mérité un grand châtiment; +c'est lui qui me payera tout.» Lorsque Lampe entendit ces paroles +menaçantes, il eut peur, il perdit la tête; il voulut se sauver et chercha +à s'enfuir. Reineke lui barra rapidement le chemin de la porte et saisit +par le cou le pauvre diable, qui se mit à crier de toutes ses forces: +«Au secours! au secours! Bellyn, je suis perdu! le pèlerin m'égorge!» Mais +il ne cria pas longtemps, car Reineke eut bientôt fait de lui couper la +gorge. Voilà comme il traita son hôte. «Venez, dit-il, et mangeons vite, +car le lièvre est gras et d'un goût parfait. C'est vraiment la première +fois qu'il sert à quelque chose, le nigaud! Il y a longtemps que je le lui +avais promis; mais maintenant, c'en est fait. Que le traître aille donc +m'accuser encore!»</p> + +<p>Reineke se mit à la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils écorchèrent +le lièvre sans plus tarder et le mangèrent de bon appétit. Dame Renard le +trouva délicieux et s'écria plus d'une fois: «Mille fois merci au roi et à +la reine; grâce à eux, nous avons fait un festin magnifique; que Dieu les +en récompense!</p> + +<p>—Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais +notre appétit ne chômera pas, car je compte vous approvisionner encore; il +faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent à moi et me +veulent du mal payent l'écot.»</p> + +<p>Dame Ermeline dit: «Oserais-je vous demander comment vous vous êtes tiré +d'affaire?—Il me faudrait bien des heures, répondit-il, si je voulais +raconter avec quelle adresse j'ai enlacé le roi et l'ai trompé, lui et la +reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amitié qui règne entre le roi et +moi ne tient qu'à un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la +vérité, il se mettra dans une terrible colère. Si je retombe jamais en +son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et +cherchera à me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais +parfaitement; il ne me lâchera pas que je ne sois pendu, il faut nous +sauver. Fuyons en Souabe! Là , personne ne nous connaît; nous y vivrons +suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait là bonne chère et tout s'y +trouve en abondance: des poulets, des oies, des lièvres, des lapins, du +sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de +toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des œufs. L'eau +est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en +quantité, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et +anas; qui sait tous leurs noms! Voilà les poissons que j'aime, je n'ai pas +besoin de plonger profondément sous l'eau; je m'en suis toujours nourri +lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons +enfin goûter la paix, il nous faut aller là ; vous viendrez avec moi. +Entendez-moi bien! le roi m'a laissé échapper cette fois parce que je lui +ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le +trésor du roi Eimery; je lui ai décrit la place où il doit se trouver près +de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas +un fétu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi trompé, +il se mettra dans une colère épouvantable. Car vous pouvez vous faire une +idée de tous les mensonges que j'ai dû inventer avant d'échapper. Il est +vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai été dans une plus +grande détresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas +de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais +je ne me laisserai persuader de retourner à la cour pour me mettre encore +au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habileté du monde +pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.»</p> + +<p>Dame Ermeline dit avec tristesse: «Qu'allons-nous devenir? Nous serons +pauvres et étrangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque. +Vous êtes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc nécessaire de +chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain +n'est guère prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sûreté ici? +Notre château est si fort! Quand même le roi nous assiégerait avec son +armée et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes +secrètes, tant de sentiers inconnus, que nous échapperions toujours. Vous +le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des +choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela +qui m'inquiète. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de +passer la mer. Je puis à peine me calmer; que pourrait-il en advenir!</p> + +<p>—Ma chère femme, ne vous tourmentez pas, répondit Reineke, écoutez-moi +et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce +que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse +forcée ne signifie rien. Cela ne m'empêchera pas de continuer à faire des +miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait, +j'ai peu de chose à aller chercher à Rome, et, quand j'aurais fait dix +vœux, je ne tiens pas à voir Jérusalem. Je resterai près de vous; la vie +sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi +veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus +puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le +coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prête vie, il s'en +trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!»</p> + +<p>Bellyn se mit à crier à la porte avec impatience: «Lampe, ne sortirez-vous +pas? Venez donc! Il est temps de partir!» Reineke l'entendit, descendit +bien vite, et lui dit:«Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en +train de rire avec sa cousine, il espère que vous voudrez bien le lui +permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera +pas partir de si tôt; vous ne voulez pas troubler sa joie?»</p> + +<p>Bellyn répondit: «J'ai entendu crier; qu'était-ce donc? J'ai cru +reconnaître la voix de Lampe; il criait: «Bellyn, au secours! au secours!» +Lui avez-vous fait du mal?» Le malin renard lui dit: «Écoutez-moi bien! +Je parlais du pèlerinage que j'ai fait vœu de faire: à cette nouvelle, ma +femme tomba dans le désespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba +sans connaissance. Lampe le vit et en fut effrayé, et, dans son trouble, +il se mit à crier: «Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine +n'en reviendra pas!»</p> + +<p>—Tout ce que je sais, dit Bellyn, c'est qu'il a jeté des cris de +frayeur.—Il ne lui est pas tombé un cheveu de la tête, assura le perfide; +j'aimerais mieux qu'il m'arrivât du mal à moi-même qu'à Lampe. Savez-vous, +ajouta Reineke, qu'hier, le roi m'a prié, si je passais à la maison, de +lui dire mon avis par écrit sur certaines affaires d'importance; mon cher +neveu, vous chargez-vous de ces lettres? elles sont prêtes. Je lui dis +d'excellentes choses et lui donne les meilleurs avis. Lampe était dans +la jubilation, je l'entendais avec plaisir se rappeler, avec sa cousine, +toutes sortes de vieilles histoires. Comme il bavardait! il n'en finissait +pas! C'est pendant qu'il mangeait, buvait et s'amusait ainsi, que j'ai +écrit ces lettres.</p> + +<p>—Mon cher renard, dit Bellyn, il faut bien envelopper ces lettres; il +faudrait une poche pour les porter. Si le cachet venait à se briser, je +m'en trouverais mal.» Reineke lui dit: «Je vais y pourvoir, la besace que +l'on m'a faite avec la peau de l'ours fera parfaitement l'affaire, je +suppose; elle est épaisse et forte; je vais y mettre les lettres. Je suis +sûr qu'en revanche le roi vous donnera force éloges; il vous recevra avec +honneur, vous serez trois fois le bienvenu.»</p> + +<p>Le bélier crut tout cela. L'autre se dépêcha de rentrer, prit la besace, +y fourra la tête de Lampe et pensa au moyen d'empêcher le pauvre Bellyn +d'ouvrir la poche; il lui dit en revenant: «Passez la besace autour de +votre cou, mon neveu, et ne vous laissez pas entraîner par la curiosité à +regarder ces lettres. Ce serait une curiosité dangereuse; elles sont bien +empaquetées; laissez-les ainsi. N'ouvrez même pas la besace! J'ai fait +un nœud particulier, comme il est d'usage entre le roi et moi dans +les affaires d'importance; et, si le roi trouve le nœud convenu, vous +mériterez des grâces et des présents en votre qualité de fidèle messager. +Même quand vous aborderez le roi, si vous voulez vous mettre plus avant +dans ses faveurs, vous lui ferez remarquer que vous avez conseillé ces +lettres après mûre réflexion, que vous avez même aidé à les écrire; cela +vous rapportera profit et honneur.»</p> + +<p>Bellyn fut ravi, se mit à gambader çà et là avec joie, et dit: «Reineke, +mon neveu et mon maître, je vois maintenant combien vous m'aimez et voulez +m'honorer; je serai très-flatté d'apporter ainsi devant tous les seigneurs +de la cour d'aussi bonnes pensées, des paroles aussi belles et aussi +élégantes. Car, certes, je ne sais pas écrire aussi bien que vous; mais +ils seront obligés de le penser, et c'est à vous que je le devrai. C'est +pour mon plus grand bonheur que je vous ai suivi jusqu'ici. Dites-moi, +maintenant, n'avez-vous plus rien à me commander? Lampe ne part-il pas +d'ici en même temps que moi?</p> + +<p>—Non, comprenez bien, dit le rusé Reineke, cela n'est pas possible. Allez +toujours en avant tout doucement, il vous suivra aussitôt que je lui aurai +confié certaines affaires assez graves!—Dieu soit avec vous, dit Bellyn, +je vais donc partir.» Et il s'en alla rapidement. À midi, il était à la +cour.</p> + +<p>Lorsque le roi l'aperçut, il reconnut sur-le-champ la besace, et dit: «Eh +bien, Bellyn, d'où venez-vous, et où avez-vous laissé Reineke? Vous portez +sa besace; qu'est-ce que cela signifie?» Bellyn repartit: «Sire, il m'a +prié de vous porter ces deux lettres. Nous les avons rédigées à nous deux. +Vous y trouverez des choses de la dernière importance subtilement traitées, +et c'est moi qui en ai conseillé le contenu. Les voici dans la besace; +c'est lui qui a fait le nœud.»</p> + +<p>Le roi fit venir sur-le-champ le castor qui était notaire et secrétaire +du roi: il se nommait Bokert; il avait pour fonction de lire au roi les +lettres les plus difficiles et les plus importantes; car il connaissait +plusieurs langues. Le roi fit aussi mander Hinzé. Lorsque Bokert eut, avec +l'aide de Hinzé son compagnon, défait le nœud de la besace, il en tira +avec étonnement la tête du pauvre lièvre: «Voilà d'étranges lettres! +s'écria-t-il. Qui les a écrites? Qui l'expliquera? C'est la tête de Lampe; +tout le monde peut le reconnaître.»</p> + +<p>Le roi et la reine reculèrent d'horreur. Mais le roi baissa la tête, et +dit: «Ô Reineke, si je te tiens jamais!» Le roi et la reine s'affligèrent +extrêmement. «Comme Reineke m'a trompé, dit le roi, oh! si je n'avais pas +ajouté foi à ses infâmes mensonges!» Il était tout troublé, et tous les +animaux comme lui. Mais Léopard, le plus proche parent du roi, prit la +parole: «Vraiment, je ne vois pas pourquoi vous êtes si affligé et la +reine aussi. Chassez ces pensées; prenez courage. Un tel abattement devant +tout le monde ne peut que vous déshonorer. N'êtes-vous pas maître et +seigneur? Tous ceux qui sont ici n'ont qu'à vous obéir!</p> + +<p>—C'est pour cela même, répondit le roi, qu'il ne faut pas vous étonner +si j'ai le cœur si contrit. Par malheur, je me suis laissé égarer. Car +le traître, par une ruse infâme, m'a induit à punir mes amis. Brun et +Isengrin sont tous deux humiliés et prisonniers; ne dois-je pas m'en +repentir du fond de mon cœur? Cela me rapporte peu d'honneur de maltraiter +ainsi les premiers barons de ma cour, d'avoir ajouté tant de foi aux +artifices de ce menteur; en un mot, d'avoir agi sans prudence. J'ai suivi +trop vite le conseil de ma femme; elle s'est laissée séduire; elle m'a +prié et supplié pour lui. Oh! que n'ai-je été plus ferme! Maintenant le +remords est tardif et tout conseil est superflu.»</p> + +<p>Léopard dit: «Sire, écoutez ma prière, ne vous livrez pas plus longtemps +à la douleur! Le mal fait peut se réparer. Livrez le bélier en expiation +à l'ours, au loup et à la louve; car Bellyn a avoué hautement et +audacieusement qu'il avait conseillé la mort de Lampe; qu'il expie donc +maintenant! après cela, nous courrons sus à Reineke; nous le prendrons, +s'il plaît à Dieu; on le pendra sur l'heure; si on le laisse parler, il +s'en tirera avec de belles paroles et ne sera pas pendu. Quant aux deux +prisonniers, je suis sûr qu'ils accepteront une réconciliation.»</p> + +<p>Ce conseil plut au roi qui dit à Léopard: «Votre avis me plaît. Allez-moi +chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans +mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il +faut qu'ils apprennent les infâmes mensonges de Reineke, comment il a pu +échapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe à mort. Que tout le +monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de réconciliation, +je leur livre, suivant votre avis, le traître Bellyn et tous ses parents à +perpétuité.»</p> + +<p>Léopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur +enleva leurs liens; puis il leur dit: «Consolez-vous, je vous apporte de +la part du roi la paix et la liberté. Écoutez-moi, messeigneurs: si le roi +vous a fait du mal, il en est fâché; il vous le fait dire et désire que +cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn, +sa famille et tous ses parents à perpétuité. Sans autre forme de procès, +jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois, +n'importe, ils sont à vous. De plus, notre gracieux maître vous permet +encore de nuire par tous les moyens à Reineke, qui vous a trahis; lui, sa +femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les +poursuivre partout où vous les trouverez, personne ne vous en empêchera. +C'est au nom du roi que je vous apporte cette liberté et ces privilèges. +Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les +désagréments de ces derniers jours, jurez-lui fidélité et respect, vous le +pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille +d'accepter ces propositions.»</p> + +<p>C'est ainsi que la paix fut faite; le bélier la paya de sa tête, et tous +ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille +d'Isengrin. Voilà l'origine de cette haine éternelle. Maintenant les +loups, sans honte et sans remords, continuent à dévorer les brebis et les +agneaux; ils croient avoir le droit de leur côté; leur fureur n'en épargne +pas un; jamais ils ne se réconcilieront.</p> + +<p>En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze +jours; il voulait montrer publiquement combien il avait à cœur de faire +la paix avec ces seigneurs.</p><br><br><br> + + + + +<h3>SEPTIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>La cour devint alors un lieu de plaisir et de magnificence; maint +chevalier s'y rendit; à tous les animaux rassemblés vinrent se joindre +d'innombrables oiseaux, et tous ensemble comblèrent de respect Brun et +Isengrin, qui oublièrent leurs souffrances, en se voyant fêtés par la +meilleure compagnie qui ait jamais été réunie. Les trompettes et les +timbales résonnaient, et l'on se livrait à la danse avec ces belles +manières qu'on ne trouve qu'à la cour; tout avait été prodigué de ce que +l'on pouvait désirer. On envoya messagers sur messagers pour porter des +invitations; oiseaux et quadrupèdes se mirent en route. On les voyait, +paire par paire, voyager de jour et de nuit et se hâter d'arriver. Pour +Reineke, le faux pèlerin, il était aux aguets dans sa maison; il ne +songeait guère à aller à la cour; il n'y comptait pas sur un bon accueil. +Suivant sa coutume, ce que le drôle préférait, c'était de jouer ses tours. +Et la cour résonnait des chants les plus mélodieux; on offrait sans +relâche à boire et à manger aux invités. On se livrait aux jeux du tournoi +et de l'escrime. Chacun s'était réuni à ses pareils; on dansait, on +chantait au son des pipeaux et des chalumeaux. Le roi regardait avec +affabilité du haut de son estrade; cette grande réunion lui plaisait, et +il voyait cette foule avec joie.</p> + +<p>Huit jours étaient déjà écoulés; le roi venait de se mettre à table avec +ses premiers barons; la reine était à ses côtés, lorsque le lapin parut +devant le roi, tout couvert de sang, et dit avec tristesse:</p> + +<p>«Sire, et vous tous, prenez pitié de moi! car rarement vous aurez entendu +le récit d'une trahison plus perfide et plus meurtrière que celle dont +Reineke vient de me faire la victime. Hier matin, il pouvait être six +heures, je le trouvai assis devant sa porte: je descendais le chemin qui +passe devant Malpertuis; je pensais m'en aller en paix. Il était habillé +comme un pèlerin, dans l'attitude d'un homme qui lirait ses prières. Je +voulus passer rapidement pour me rendre à votre cour. Quand il me vit, +il se leva soudain et vint au-devant de moi; je pensais que c'était pour +me saluer: mais il me saisit avec ses pattes comme pour m'étrangler; je +sentis ses griffes derrière mes oreilles. Je crus vraiment que j'étais un +homme mort; car elles sont longues et dignes, ses griffes. Il me jeta par +terre. Par bonheur, je me dégageai, et, grâce à la légèreté de ma course, +je pus me sauver. Il me poursuivit en grondant et jura de me retrouver. Je +me tus et m'enfuis; mais, hélas! je lui ai laissé une de mes oreilles et +j'arrive la tête en sang; regardez! j'y ai quatre trous. Songez donc! +il m'a frappé avec tant d'impétuosité, que je suis presque resté sur +le coup. Maintenant, voyez ma détresse, voyez le cas qu'il fait de vos +saufs-conduits! Qui peut voyager? qui peut se rendre à votre cour, lorsque +le brigand tient la grand'route et attaque tout le monde?»</p> + +<p>Il finissait à peine, lorsque la bavarde corneille Merknau se mit à dire: +«Sire, je vous apporte une triste nouvelle; je ne suis guère en état +de parler, tant j'ai de peur et de chagrin! je crains que cela ne me +brise encore le cœur; oyez le déplorable malheur qui vient d'arriver +aujourd'hui. Sharfenebbe, ma femme, et moi, nous étions partis aujourd'hui +de grand matin, quand nous vîmes Reineke étendu mort sur la bruyère, +les yeux roulés de travers, la gueule ouverte et la langue pendante. +De frayeur, je me mis à pousser les hauts cris. Il ne bougea pas; je criai +et me lamentai: «Hélas! quel malheur!» Je redoublai mes gémissements: +«Hélas! il est mort! que je le regrette! que j'en suis désolée!» Ma femme +s'affligeait aussi; nous pleurions ensemble. Je lui tâtai le ventre et +la tête; ma femme s'approcha aussi et s'assura si sa respiration ne +trahissait pas un reste de vie; mais elle écouta en vain; nous eussions +juré tous les deux qu'il était mort. Écoutez maintenant le malheur! tandis +que dans sa tristesse, et sans y prendre garde, elle avait rapproché son +bec de la gueule du vaurien, le cruel le remarqua et lui happa la tête +d'un coup. Je ne vous dirai pas quel fut mon effroi. «Ô malheur! malheur +à moi!» m'écriai-je. Reineke se leva alors, se jeta sur moi; je m'envolai +éperdu de frayeur. Si je n'avais pas été si prompt, je serais devenu sa +proie également; c'est à grand'peine que j'ai échappé aux griffes de +l'assassin; je me perchai sur un arbre. Oh! pourquoi ai-je sauvé ma triste +vie! J'ai vu ma femme dans les pattes du scélérat; hélas! il eût bientôt +fait de manger cette tendre amie. Il me parut avoir si faim, qu'il eût été +d'humeur à en manger plusieurs autres; il n'a rien laissé, pas une patte, +pas un petit os. Pourquoi ai-je assisté à un pareil spectacle! Il s'en +alla; mais, moi, je ne pouvais m'en aller; le cœur navré, je volai à la +place funèbre; là , je ne trouvai que du sang et quelques plumes de ma +femme. Les voici, je les apporte comme une preuve du crime. Ah! sire, +prenez pitié! car, si vous épargnez ce traître encore cette fois, si vous +tardez à en tirer une juste vengeance, si vous ne donnez pas force de loi +à votre paix et à votre sauf-conduit, on trouverait à dire bien des choses +qui pourraient vous déplaire. Car le proverbe a raison: il est coupable du +crime, celui qui a le pouvoir de punir et qui ne punit pas; alors chacun +tranche du grand seigneur. Cela touche de près à votre dignité, veuillez +le considérer.»</p> + +<p>Voilà dans quels termes la cour entendit la plainte du lapin et de la +corneille noble. Le roi s'écria en colère: «Je le jure par ma fidélité +conjugale! je punirai ce crime de telle façon, qu'on ne l'oubliera +de longtemps! Braver ainsi mon sauf-conduit et mes ordres! je ne le +souffrirai pas. Trop légèrement j'ai cru ce coquin et l'ai laissé +échapper. Moi-même, je l'ai équipé en pèlerin et lui ai donné congé, comme +s'il partait pour Rome. Que ne nous a-t-il pas fait accroire, ce menteur! +Avec quelle facilité n'a-t-il pas su gagner l'intérêt de la reine! Elle +m'a persuadé et maintenant il s'est échappé; mais je ne serai pas le +dernier qui se repentira amèrement d'avoir suivi un conseil de femme. Si +nous laissons le scélérat plus longtemps sans punition, c'est une honte. +Il a toujours été un coquin et le restera toujours. Songez-donc tous, +messeigneurs, au moyen de le prendre et de le juger. Si nous nous y +mettons sérieusement, nous sommes sûrs du succès.»</p> + +<p>Le discours du roi plut fort à Brun et à Isengrin. «Nous serons donc +vengés à la fin!» pensèrent-ils tous les deux. Mais ils n'osèrent pas +parler, voyant que le roi était de mauvaise humeur et excessivement en +colère.</p> + +<p>La reine dit enfin: «Mon gracieux seigneur, vous ne devriez pas vous +mettre en d'aussi violentes colères et faire un serment si à la légère; +votre dignité en souffre, ainsi que l'autorité de votre parole. Car +nous ne voyons encore nullement la vérité au grand jour; il faut encore +entendre l'accusé. Et, s'il était présent, plus d'un se tairait qui parle +maintenant contre Reineke. Il faut toujours entendre les deux parties; car +plus d'un criminel accuse les autres pour cacher ses propres méfaits. J'ai +toujours regardé Reineke comme un homme sage et intelligent, je n'y voyais +pas de mal; je n'ai jamais eu que votre bien en vue, quoi qu'il en soit +arrivé autrement. Car son avis est toujours bon à suivre, quoique, à vrai +dire, sa vie mérite plus d'un blâme. De plus, il faut songer aux grandes +alliances de sa famille. Les affaires ne gagnent pas à être précipitées, +et ce que vous aurez résolu, vous l'exécuterez toujours à la fin, puisque +vous êtes notre maître et seigneur.»</p> + +<p>Et Léopard ajouta: «Puisque vous écoutez tout le monde, écoutez donc aussi +Reineke. Qu'il se présente et on exécutera sur-le-champ votre résolution. +C'est probablement l'avis de tous ces seigneurs et celui de votre noble +épouse.»</p> + +<p>Là -dessus, Isengrin se mit à dire: «Que chacun conseille pour le mieux! +Seigneur Léopard, écoutez-moi! Quand même Reineke viendrait à l'instant +ici et se blanchirait de la double accusation de la corneille et du lapin, +il ne m'en serait pas moins très-facile de prouver qu'il a mérité la mort. +Mais je me tais jusqu'à ce que nous le tenions. Avez-vous donc oublié +comme il en a menti au roi avec son trésor? Ne devait-il pas le trouver à +Husterlo, près de Krekelborn, et tout le reste de ce grossier mensonge? +Il nous a tous trompés; et, moi et Brun, il nous a déshonorés; mais j'en +mettrais ma vie en gage, je parie que ce perfide mène sur la bruyère la +vie qu'on vient de nous dire; il rôde ça et là , il pille, il tue; si le +roi et les seigneurs le trouvent bon, on procédera comme ils le veulent. +Mais, s'il voulait venir sérieusement à la cour, il y serait déjà depuis +longtemps. Les messagers du roi ont parcouru tout le pays pour inviter aux +fêtes de la cour, et il est resté chez lui.»</p> + +<p>Le roi dit alors: «À quoi bon l'attendre si longtemps? Préparez-vous tous +(telle est ma volonté) à me suivre dans six jours; car vraiment je veux +voir la fin de ces démêlés. Qu'en dites-vous, messeigneurs? ne sera-t-il +pas capable à la fin de ruiner tout un pays? Tenez-vous prêts, en aussi +bon état que possible, et venez en harnais avec des arcs, des lances +et d'autres armes; comportez-vous bravement et vaillamment! Que chacun +porte son nom avec honneur; car j'armerai des chevaliers sur le champ de +bataille. Nous allons assiéger la forteresse de Malpertuis; nous verrons +ce qu'il a dans son château.»</p> + +<p>Tous les seigneurs s'écrièrent: «Nous obéirons!»</p> + +<p>C'est ainsi que le roi et les seigneurs entreprirent d'assiéger la +forteresse de Malpertuis pour punir Reineke. Mais Grimbert, qui avait fait +partie du conseil, s'échappa en secret et alla trouver Reineke pour lui en +dire la nouvelle. Il s'en allait tout affligé, gémissait et se disait à +lui-même: «Hélas! mon oncle, que va-t-il advenir? Toute ta race déplore +ton sort à juste titre; car tu es le chef de toute notre race! Quand tu +nous défendais devant le tribunal, nous étions bien tranquilles: personne +ne pouvait résister à ton adresse.»</p> + +<p>C'est dans ces pensées qu'il atteignit le château; il trouva Reineke assis +en plein air; il venait de prendre deux jeunes pigeons qui avaient voulu +essayer leur essor loin du nid; mais leurs plumes étaient trop petites; +ils étaient tombés à terre, hors d'état de se relever, et Reineke les +avait attrapés; car il allait souvent à la chasse. Il aperçut de loin +Grimbert et l'attendit; il le salua et lui dit: «Soyez le bienvenu, +mon cher neveu, vous que j'aime le plus de toute ma famille! Pourquoi +vous pressez-vous tant? Vous êtes tout essoufflé; m'apportez-vous des +nouvelles?»</p> + +<p>Grimbert lui répondit: «La nouvelle que j'apporte n'a rien d'agréable, +vous le voyez, j'accours avec effroi; tout est perdu, votre vie et votre +fortune! J'ai été témoin de la colère du roi; il a juré de vous prendre et +de vous punir par une mort infâme. Il a donné l'ordre à tous ses vassaux +de paraître ici dans six jours, armés d'arcs, d'épées, d'arquebuses, et +avec des chariots; ils vont tous tomber sur vous, songez-y bien! Isengrin +et Brun sont aussi bien avec le roi que je le suis avec vous, et tout +se fait à leur gré. Isengrin vous accuse tout haut d'être le brigand et +l'assassin le plus épouvantable, et ses cris émeuvent le roi. Il est nommé +maréchal; vous en aurez des nouvelles dans peu de semaines. C'est le lapin +et la corneille qui ont déposé contre vous. Si le roi peut vous saisir +cette fois, vous ne vivrez pas longtemps; voilà ce que je crains.</p> + +<p>—Voilà tout? répondit le renard. C'est une bagatelle. Quand même le roi +avec tout son conseil aurait promis et juré ma mort par un double et +triple serment, je n'aurais qu'à me présenter en personne et je les +mettrais tous à mes pieds; car ils ne font que discuter et ne savent +jamais conclure. Laissons cela, mon cher neveu, suivez-moi et voyez un +peu ce que je vais vous donner. Je viens justement de prendre deux petits +pigeons tout jeunes et tout gras; c'est pour moi le plus délicieux de tous +les mets; car ils sont faciles à digérer: on n'a qu'à les avaler. Et ces +petits os, comme ils sont bons! ils fondent dans la bouche, c'est moitié +lait, moitié sang. Cette nourriture légère me convient, et ma femme a le +même goût que moi. Venez donc! elle nous recevra amicalement; mais qu'elle +ignore pourquoi vous êtes venu. La moindre des choses lui tombe sur le +cœur et la rend malade. Demain, je me rendrai à la cour avec vous; là , +mon cher neveu, j'espère que vous me viendrez en aide, comme il convient +entre bons parents.—Je mettrai volontiers ma fortune et ma vie à votre +disposition,» dit le blaireau: et Reineke répondit: «Je ne l'oublierai +pas. Si mes jours se prolongent, vous n'y perdrez point.» L'autre +repartit: «Comparaissez bravement devant les seigneurs et défendez-vous de +votre mieux: ils vous écouteront. Léopard a été d'avis qu'il ne fallait +pas vous punir avant de vous avoir entendu; la reine a opiné de même. +Remarquez bien cette circonstance et tâchez de l'utiliser.» Mais Reineke +dit: «Soyez tranquille, tout cela s'arrangera. Le roi, si colère, se +calmera quand il m'aura entendu; je m'en tirerai encore cette fois.» +Et ils entrèrent tous les deux et furent gracieusement reçus par la dame +de la maison; elle leur servait tout ce qu'elle avait. On partagea les +pigeons; on les trouva délicieux; et chacun en savoura sa part. Ils ne se +rassasiaient pas et ils en auraient certainement mangé une demi-douzaine, +s'ils avaient su où les trouver.</p> + +<p>Reineke dit au blaireau: «Avouez, mon neveu, que j'ai des enfants +charmants. Ils plaisent à tout le monde. Dites-moi, comment trouvez-vous +Rousseau et Reinhart, le petit? Ils augmenteront un jour notre famille; +pour le moment, ils commencent à se former petit à petit, ils font ma joie +du matin jusqu'au soir. L'un me prend un poulet, l'autre met la patte +sur un gâteau; ils plongent même bravement dans l'eau pour attraper les +canards et les vanneaux. Je voudrais bien les envoyer à la chasse plus +souvent; mais il faut que je leur apprenne avant tout la prudence et les +précautions à prendre pour savoir se garer des lacets, des chasseurs et +des chiens. Une fois au fait et bien dressés comme il faut, alors ils +chasseront tous les jours et rien ne manquera à la maison. Ils chassent +déjà de race et savent déjà maints tours. Quand ils s'y mettent, les +autres animaux s'enfuient; ils sautent à la gorge de l'ennemi, qui ne +gigotte pas longtemps. C'est la façon de Reineke. Ils savent aussi happer +vivement, et leur bond est infaillible; voilà ce qu'il faut!»</p> + +<p>Grimbert dit: «C'est un honneur et une cause de joie d'avoir des enfants +comme on le désire et qui s'habituent de bonne heure à aider leurs parents +dans leurs métiers. Je me félicite de tout mon cœur de les savoir de ma +famille et j'en attends des merveilles.</p> + +<p>—Laissons cela, répliqua Reineke; allons nous coucher; car nous sommes +tous las et Grimbert surtout doit être fatigué.» Et ils se couchèrent dans +la salle, dont le plancher était tout couvert de foin et de feuilles, et +dormirent tous ensemble. Mais Reineke veillait de frayeur; il lui semblait +que la chose valait qu'on y pensât, et le matin le trouva encore plongé +dans sa méditation. Il se leva de sa couche et dit à sa femme: «Ne vous +inquiétez pas! Grimbert m'a prié de l'accompagner à la cour; restez +tranquillement à la maison. Si quelqu'un vous parle de moi, arrangez +cela pour le mieux et gardez bien le château; de cette façon nous serons +tous en sûreté.» Dame Ermeline s'écria: «C'est bien étrange! vous osez +retourner à la cour où l'on vous a voulu faire tant de mal. Y êtes-vous +obligé? Je n'en vois pas la nécessité; songez au passé!</p> + +<p>—Certes, dit Reineke, ce n'était pas pour rire; j'avais beaucoup +d'ennemis et ma détresse fut grande; mais il arrive bien des choses sous +le soleil. Contre toute probabilité, il advient tel et tel événement +et celui qui croit posséder une chose la perd tout d'un coup. Ainsi +laissez-moi partir! J'ai fort à faire là -bas; restez en paix, je vous en +supplie, vous n'avez pas besoin de vous tourmenter. Attendez-moi, vous me +reverrez, ma chère amie, dans cinq ou six jours, si cela m'est possible.»</p> + +<p>Et il partit, accompagné de Grimbert le blaireau.</p><br><br><br> + + + + +<h3>HUITIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Grimbert et Reineke s'en allèrent donc ensemble à travers la bruyère, en +droite ligne vers le château du roi. Reineke dit: «Advienne que pourra! +cette fois j'ai un pressentiment que mon voyage aura les meilleurs +résultats. Mon cher neveu, écoutez-moi: depuis la dernière fois que je me +suis confessé à vous, je suis retombé dans plus d'un péché. En voici de +grands, de petits et ceux que j'avais oubliés l'autre fois. J'ai su me +faire une besace avec un morceau de la peau de l'ours; le loup et la louve +ont dû me donner leurs souliers; voilà comment je me suis vengé. C'est à +force de mensonges que j'obtins tout cela; je sus exciter la colère du roi +et je l'ai indignement trompé; car je lui fis un conte et lui ai inventé +des trésors imaginaires. Ce n'était pas encore assez: je mis à mort Lampe +et je chargeai Bellyn de porter la tête de la victime; le roi se mit en +colère contre lui et c'est lui qui a payé pour moi. Quant au lapin, je +l'ai vivement serré derrière les oreilles jusqu'à l'étouffer, mais j'eus +le chagrin de le voir échapper. Je dois aussi l'avouer, la corneille ne +se plaint pas à tort; j'ai mangé sa femme. Voilà mes méfaits depuis ma +confession. Mais alors j'en ai oublié un que je vais vous raconter: c'est +une friponnerie qu'il faut que vous sachiez; car je n'aimerais pas m'en +charger la conscience; je l'ai mise autrefois sur le compte du loup. Nous +allions une fois ensemble entre Hackys et Elverdingen; nous vîmes de loin +une jument avec son poulain, noirs comme un corbeau l'un et l'autre; +le poulain pouvait avoir quatre mois. Isengrin, qui était tourmenté +par la faim me dit: «Demande donc à la jument si elle veut nous vendre +son poulain, et à quel prix.» Alors j'allai près d'elle et je tentai +l'aventure. «Chère dame jument, lui dis-je, ce poulain est à vous, à ce +que je vois; voudriez-vous bien le vendre? J'aimerais à le savoir.—Si +vous le payez bien, répondit-elle, je puis m'en défaire. Quant au prix que +j'en veux, vous pouvez le lire, il est écrit sur mon pied de derrière.» Je +compris ce que cela voulait dire et je repartis: «Je dois vous l'avouer, +je ne sais pas lire et écrire comme je le désirerais. D'ailleurs, ce n'est +pas moi qui ai envie de votre enfant; c'est Isengrin qui m'a envoyé, +car c'est lui qui voudrait vider cette affaire.—Qu'il vienne donc! +repliqua-t-elle; je vais le lui apprendre.» Et je retournai près +d'Isengrin, qui m'attendait. Si vous voulez vous rassasier, lui dis-je, +vous n'avez qu'à vous approcher; la jument vous donne le poulain: le prix +en est écrit sur son sabot de derrière. «Vous n'avez qu'à le regarder, +m'a-t-elle dit; mais, à mon grand chagrin, j'ai dû manquer maintes +excellentes occasions parce que je n'ai pas appris à lire et à écrire. +Essayez-le, vous, mon oncle, et regardez ce qui est écrit; vous le +comprendrez peut-être. Isengrin dit: «Pourquoi ne le lirais-je pas? Ce +serait un peu fort! je comprends l'allemand, le latin, le welche, et même +le français: car j'ai fait mes études à Erfurt; j'ai passé mes examens de +droit; j'ai fait ma licence en règle et je lis toutes les écritures, comme +si c'était mon nom; aussi je ne serai pas embarrassé en ce moment. Restez +là ! je m'en vais lire cette écriture, nous allons voir!» Et il alla et +dit à la jument: «Combien le poulain? Faites un prix raisonnable!» Elle +répondit: «Vous n'avez qu'à lire la somme; elle est écrite sur mon pied +de derrière.—Voyons,» repartit le loup. Elle dit: «Faites!» et elle leva +le pied; il venait d'être ferré de six clous; elle le frappa juste et en +plein! car elle atteignit le loup à la tête; il tomba à la renverse et +resta comme mort. La jument détala de son mieux. Le loup resta évanoui +assez longtemps. Au bout d'une heure, il revint à lui et se mit à hurler +comme un chien. Je m'approchai de lui et lui dis: «Mon cher oncle, où est +la jument? le poulain avait-il bon goût? Vous êtes rassasié et vous m'avez +oublié: cela n'est pas bien; c'est moi qui vous ai servi de messager; vous +vous êtes mis à dormir après le repas. Dites-moi qu'est-ce qu'il y avait +d'écrit sous le pied de la jument? car vous êtes un grand savant!—Ah! +répliqua-t-il, avez-vous bien le cœur de railler? Comme je suis arrangé +cette fois-ci! Un rocher aurait pitié de moi: que le diable emporte la +jument aux longues jambes! son pied était garni d'un fer avec des clous +neufs; c'était le chiffre écrit; j'en ai six blessures dans la tête.» +À peine s'il en réchappa. J'ai maintenant tout confessé, mon cher neveu, +pardonnez-moi toutes ces œuvres coupables. Il est difficile de savoir ce +qu'il m'adviendra à la cour; en tout cas, j'ai soulagé ma conscience et +je me suis purgé de mes péchés. Dites-moi maintenant ce que je dois faire +pour m'amender afin de revenir en état de grâce.»</p> + +<p>Grimbert dit: «Je vous retrouve chargé de nouveaux péchés. Mais les +morts ne peuvent pas revenir à la vie; certes, il vaudrait mieux qu'ils +ne fussent pas morts. Mais, mon cher oncle, en considération de la +circonstance terrible où vous êtes et de la mort prochaine qui vous menace, +je veux bien vous absoudre de vos péchés en ma qualité de serviteur de +Dieu, car vos ennemis vont vous attaquer sans merci, je crains tout; on ne +vous pardonnera pas surtout l'envoi de la tête du lièvre. Avouez-le, ce +fut une grande témérité que cette insulte au roi et cela vous nuira plus +que votre étourderie ne l'a pensé.</p> + +<p>—Nullement, répliqua le renard. Je dois vous le dire; c'est une +singulière affaire que le monde et sa morale; on ne peut pas être un saint +comme au couvent, vous le savez bien. Celui qui vend du miel, se lèche les +doigts de temps en temps. Lampe m'a tenté on ne peut plus; il gambadait çà +et là devant mes yeux, sa petite personne toute grassouillette me plut et +je mis toute affection de côté. C'est ainsi que je fis pâtir aussi Bellyn. +À eux le mal, à moi le péché; mais aussi ces animaux sont si lourds, +si grossiers et si stupides en toute chose! Il m'eût fallu encore faire +des cérémonies! Je n'en avais guère l'envie. Je venais d'échapper à +grand'peine à la cour et à la potence, et je leur enseignai maintes choses, +mais sans profit. Certainement chacun devrait aimer son prochain, je dois +l'avouer; cependant j'ai fait peu de cas de ceux-ci, mais ceux qui sont +morts sont morts, vous l'avez dit vous-même. Parlons d'autre chose. Nous +vivons dans des temps dangereux; car que se passe-t-il de haut en bas? On +ne souffle plus un mot; pourtant nous n'en pensons pas moins, nous autres. +Le roi pille tout comme les autres, nous le savons; ce qu'il ne prend pas +lui-même, il le fait prendre par des ours et des loups, et il croit qu'il +en a le droit. Il ne se rencontre personne qui ose lui dire la vérité, +tellement le mal a pénétré partout. Ni confesseur, ni chapelain; ils se +taisent! Pourquoi? Parce qu'ils en prennent leur part, n'y aurait-il +qu'une soutane à gagner; et puis que l'on vienne s'en plaindre! On ferait +aussi bien de prendre la lune avec ses dents, ce serait peine perdue et +le plaignant fera bien de choisir un autre métier. Car ce qui est pris +est pris et l'on peut dire adieu à ce qui est tombé sous la patte d'un +puissant; on écoute peu la plainte et elle fatigue à la longue. Notre +maître est le lion, et il croit de sa dignité de tout prendre pour lui. Il +nous appelle d'ordinaire ses gens; dans le fait, ce qui est à nous me fait +l'effet d'être à lui. Vous le dirai-je, mon neveu? le roi aime surtout les +gens qui viennent à lui les mains pleines et qui font tout ce qu'il veut; +on ne le voit que trop clairement. La rentrée du loup et de l'ours au +conseil coûtera cher à plus d'un; ils volent et pillent; le roi les aime; +chacun le voit et se tait, et pense que son tour viendra. Il y en a plus +de quatre de la sorte aux côtés du roi, les plus grands seigneurs et les +plus distingués de la cour. Quand un pauvre diable comme Reineke prend par +hasard un petit poulet, ils se jettent tous sur lui, le poursuivent, le +saisissent et le condamnent à mort à l'unanimité. On se débarrasse ainsi +des petits voleurs, les grands ont de l'avance; ils gouvernent le pays et +les châteaux.</p> + +<p>»Voyez-vous, mon neveu, quand je vois tout cela et que je réfléchis +là -dessus, alors, ma foi, je joue aussi mon jeu et je me dis souvent: Il +ne doit pas y avoir de mal à cela puisque tout le monde agit ainsi! Il est +vrai que la conscience se remue par moment, et me montre de loin la colère +céleste et le jugement dernier, et me fait penser à ma fin; si petit +qu'il soit, le bien mal acquis doit se rendre. Et alors j'ai des remords +dans mon cœur; mais cela ne dure pas longtemps. Oui, à quoi cela te +servirait-il d'être le meilleur? Les meilleurs n'en sont pas moins peu +respectés par le peuple dans ces temps-ci; car la foule sait s'enquérir de +tout, elle n'épargne personne, elle invente ceci et cela. Il y a peu de +bien dans le menu peuple et vraiment il y a bien peu de citoyens qu'on +puisse appeler justes et bons: car ils ne font que dire du mal; ils savent +pourtant le bien qu'il y a à dire des seigneurs grands et petits; mais ils +le taisent et rarement il en est question. Ce que je trouve de plus triste, + c'est l'illusion qu'ont les hommes de croire que chacun dans l'orgueil de +sa volonté pourrait gouverner et juger le monde. Si chacun mettait à la +raison sa femme et ses enfants, et savait refréner l'insolence de ses +domestiques, on pourrait, lorsque les fous prodiguent tout, goûter une +heureuse médiocrité. Mais comment le monde pourrait-il s'améliorer? chacun +se permet tout et veut corriger les autres par la force, et nous tombons +de plus en plus dans l'abîme du mal. Des non-sens, le mensonge, la +trahison, le vol, les faux serments, le brigandage et l'assassinat, on +n'entend pas parler d'autre chose; des faux prophètes et des hypocrites +trompent indignement les hommes. Tout le monde vit ainsi, et, quand on +veut les exhorter à changer, ils le prennent légèrement et vous répondent: +«Eh! si le péché était aussi lourd et aussi grand qu'on nous l'a prêché, +ici et là , le prêtre serait le premier à l'éviter.» Ils s'excusent ainsi +par le mauvais exemple et ressemblant tout à fait aux singes qui, nés pour +imiter sans choix et sans raison, s'attirent une correction sévère. Il est +vrai que les ecclésiastiques devraient mieux se conduire; ils pourraient +faire bien des choses à condition de les faire secrètement; mais ils ne +nous ménagent guère, nous autres laïques, et font tout ce qui leur plaît +devant nous, comme si nous étions aveugles; mais nous le voyons trop +clairement, les vœux qu'ils ont faits plaisent aussi peu à ces messieurs +qu'ils plaisent beaucoup aux pécheurs amoureux des œuvres mondaines. +Ainsi, par delà les Alpes, les prêtres ont ordinairement chacun une +maîtresse; de même, dans nos provinces, il n'y en a guère moins qui ne +commettent ce péché. On m'a même dit qu'ils ont des enfants comme les +personnes mariées; et ils n'épargnent ni soins ni zèle pour les mettre au +pinacle. Ceux-ci ne pensent nullement à leur origine, ne cèdent le pas à +personne, passent fiers et droits comme s'ils étaient d'une race noble et +pensent que tout cela est légitime. Autrefois on ne tenait pas tant de +compte de ces enfants de prêtres; maintenant, on les appelle tous dames +et seigneurs. Vraiment, l'argent est tout-puissant. On aura peine à +trouver des principautés où les prêtres ne lèvent pas des impôts et +ne mettent à profit les villages et les moulins. Ce sont eux qui +pervertissent le monde, la commune apprend à faire mal; car où le prêtre +possède, tout le monde pèche et un aveugle entraîne un autre loin du bien. +Qui remarque les bonnes œuvres des prêtres pieux et comme ils édifient +la sainte Église par leur bon exemple? qui les prend pour modèle? On se +fortifie dans le mal, au contraire. Voilà ce qui se passe dans le peuple; +comment le monde deviendrait-il meilleur?</p> + +<p>»Mais écoutez-moi encore. Quand un enfant n'est pas légitime, qu'y peut-il +faire? Il n'a qu'à se tenir tranquille, car voilà tout ce que je veux +dire, comprenez-moi bien. Quand donc un bâtard se conduit humblement et +n'irrite pas les autres par sa vanité, cela ne saute pas aux yeux et l'on +aurait tort de gloser sur ces gens-là . Ce n'est pas la naissance qui nous +fait noble et bon; on ne peut pas nous en faire une honte. C'est le vice +et la vertu qui distinguent les hommes. On honore, et avec raison, des +ecclésiastiques bons et bien instruits, mais les mauvais donnent un +mauvais exemple. Quand un de ceux-ci prêche les meilleures choses, les +laïques se prennent à dire: «Il dit le bien et fait le mal; lequel des +deux choisir?» Il ne sert pas l'Église non plus, il a beau prêcher: +«Imposez-vous et bâtissez des églises, je vous le conseille, mes chers +frères, si vous voulez gagner des grâces et des indulgences!» C'est ainsi +qu'il termine tous ses sermons, et sa contribution est bien mince, nulle +même. S'il n'y avait que lui, l'église tomberait en ruine. Car il ne +s'inquiète que de vivre le mieux du monde, de se parer de vêtements +précieux et de se nourrir de mets délicats. Quand il s'est ainsi préoccupé +outre mesure des choses de ce monde, comment pourra-t-il prier et chanter +la messe? Un bon prêtre est journellement et à toute heure voué assidûment +au service du Seigneur. Il ne songe qu'à faire le bien; il est utile à +la sainte Église: il sait guider les laïques, par le bon exemple sur le +chemin du salut jusqu'à la porte. Mais je connais aussi ceux qui sont des +hypocrites; ils ne font que bavarder et criailler pour l'apparence, et +recherchent toujours les riches; ils savent flatter et aiment par-dessus +tout à se faire inviter. Si l'on en convie un à sa table, le second vient +aussi; il en vient même encore deux ou trois. Au couvent, celui qui sait +bien parler, on l'élève en dignité, il devient lecteur, custode ou prieur; +les autres sont mis de côté. Les plats sont inégalement servis; car il +y en a qui passent la nuit dans le chœur à chanter, à lire, autour des +tombeaux, tandis que les autres ont du bon temps, du repos, et mangent les +meilleurs morceaux. Et les légats du pape, les abbés, les prieurs, les +prélats, les béguines et les moines, qu'il y aurait à dire là -dessus! +partout la devise est: Donnez-moi le vôtre et laissez-moi le mien. On +en trouverait bien peu, pas sept peut-être, qui mènent une sainte vie, +suivant la règle de leur ordre. Voilà comment l'état ecclésiastique est +faible et défectueux.</p> + +<p>—Mon oncle, dit le blaireau, je trouve étrange que vous confessiez les +péchés d'autrui. À quoi cela vous servira-t-il? Il me semble que vous avez +assez des vôtres. Dites-moi, mon oncle, qu'avez-vous à vous tourmenter de +l'état ecclésiastique, de ceci et de cela? Que chacun porte son fardeau, +que chacun réponde de la manière dont il remplit les devoirs de son état; +personne ne pourra se soustraire, ni jeunes ni vieux, dans le siècle ou +bien dans le cloître, vous parlez trop de toutes sortes de choses et vous +pourriez m'induire en erreur à la fin. Vous savez parfaitement le train +du monde et l'arrangement de toutes les choses; personne ne ferait un +meilleur prêtre. Je devrais venir, avec d'autres ouailles, me confesser +près de vous, écouter votre enseignement et puiser à votre sagesse; car, +je dois l'avouer, la plupart d'entre nous sont lourds et grossiers et en +auraient bien besoin.»</p> + +<p>Quand ils approchèrent de la cour, Reineke dit: «Le sort en est jeté!» et +il prit son courage à deux mains. Ils rencontrèrent Martin le singe, qui +se mettait en route pour Rome; il les salua tous deux. «Mon cher oncle, +prenez courage,» dit-il au renard. Et il l'interrogea sur ce qui lui était +arrivé, quoique l'affaire lui fût parfaitement connue.</p> + +<p>Reineke lui dit: «J'ai été accusé de nouveau par quelques fripons, je ne +sais trop qui, mais il y a surtout la corneille et le lapin; l'un a perdu +sa femme, l'autre son oreille. Que m'importe cela? Si je pouvais seulement +parler au roi en particulier, ils s'en ressentiraient tous les deux. +Mais ce qui me gêne le plus, c'est que je suis encore sous le coup de +l'excommunication papale. Et, dans cette affaire, c'est le prieur qui +a la haute main, il est tout-puissant près du roi. J'ai encouru cette +excommunication pour Isengrin, qui s'est fait moine dans le temps au +couvent d'Elkmar et qui a jeté le froc aux orties; il me jurait qu'il ne +pouvait plus vivre ainsi, que la règle était trop sévère, qu'il ne pouvait +pas jeûner si longtemps ni prier toujours. Alors je l'aidai à s'échapper. +J'en suis au regret; car il me calomnie maintenant auprès du roi et +cherche continuellement à me nuire. Je devrais aller à Rome; mais dans +quel embarras laisserais-je les miens à la maison! car Isengrin ne +manquera pas de les maltraiter, partout où il les trouvera. Puis il y en a +tant d'autres qui me veulent du mal et s'attaquent aux miens! Si j'étais +délivré de mon excommunication, ma vie serait bien plus facile, je +tenterais plus à l'aise de refaire fortune à la cour.»</p> + +<p>Martin répliqua: «Je puis vous aider; cela se trouve bien! je m'en vais de +ce pas à Rome et je vous y servirai avec adresse; je ne vous laisserai pas +opprimer! Comme secrétaire de l'évêque, il me semble que je connais cette +besogne. Je ferai en sorte que l'on cite le prieur à Rome, c'est moi qui +le combattrai. Voyez-vous, mon oncle, je me charge de l'affaire et je +saurai la mener à bonne fin. Je ferai prononcer le jugement; à coup sûr, +vous aurez l'absolution, je vous la rapporterai; vos ennemis n'auront pas +de quoi s'en réjouir et ils perdront leurs peines et leur argent. Car je +connais la marche des affaires à Rome et je sais ce qu'il y a à dire et à +taire. Il y a là mon oncle Simon, qui est puissant et considéré; il est +tout au service des bons payeurs; puis Friponneau, voilà un protecteur! +et le docteur Prendtout et d'autres encore, Tiremanteau et Belletrouvaille +sont tous de mes amis. J'envoie d'avance mon argent; car, voyez-vous, +là , c'est la meilleure manière de se faire connaître. Ils parlent bien de +jugements et de citations; mais ils n'en veulent qu'à l'argent. Et, quand +l'affaire serait encore plus tortueuse, je la redresserais en payant bien. +Apportes-tu de l'argent, tu trouves bon accueil; te manque-t-il, les +portes se referment. Restez donc tranquillement au pays, mon oncle; je me +charge de votre affaire, je trancherai le nœud. Rendez-vous à la cour; +vous y trouverez dame Rückenau, ma femme; le roi et la reine l'aiment +beaucoup. Elle a l'intelligence prompte. Parlez-lui; elle est de bon +conseil et aime à s'employer pour ses amis. Vous trouverez là plusieurs +parents. Il ne suffit pas toujours d'avoir raison. Vous trouverez près +d'elle ses deux sœurs, nos trois enfants, et d'autres parents encore, +prêts à vous servir, si vous le désirez. Si l'on vous refuse justice, je +vous ferai voir ce que je puis faire. Si l'on vous opprime, faites-le moi +savoir rapidement! Et je ferai mettre l'interdit sur le royaume, sur le +roi, sur les femmes, les hommes et les enfants; il ne sera plus permis de +chanter, de dire la messe, de baptiser, d'enterrer. Quoi qu'il arrive, +fiez-vous-en à moi là -dessus, mon oncle! le pape est vieux et malade, il +ne s'occupe pas des affaires ou en tient peu de compte. C'est le cardinal +Immodéré qui a tout pouvoir à la cour; il est jeune, vigoureux, plein de +résolution. Il aime une femme de ma connaissance; elle lui remettra une +requête. Elle vient toujours à bout de ce qu'elle veut. Son secrétaire, +Jean Partie, qui connaît mieux que personne les monnaies anciennes et +nouvelles; puis son camarade Lécouteur, qui est un homme du monde; et le +notaire Versoreck, bachelier des deux droits, et qui, s'il y reste encore +un an, sera consommé dans les écritures pratiques; je les connais tous. +Il y a encore deux juges qui s'appellent Moneta et Penarius; quand ils +ont décidé, c'est décidé. Voilà quelles sont les ruses et les intrigues +que l'on pratique à Rome, à l'insu du pape. Il faut se faire des amis! +car c'est par leur moyen que l'on obtient l'absolution de ses péchés +et que les peuples sont relevés de l'interdit. Reposez-vous là -dessus, +mon très-digne oncle! car le roi sait depuis longtemps que je ne vous +laisserai pas périr; j'ai pris votre cause en main et je la ferai +triompher. Qu'il songe, en outre, que beaucoup de seigneurs, et de ses +meilleurs conseillers, sont alliés aux singes et aux renards. Cela ne vous +nuira pas, quoi qu'il arrive.»</p> + +<p>Reineke lui dit:» Vous me consolez infiniment; comptez sur ma +reconnaissance, si je me tire d'affaire cette fois-ci.» Ils se firent +leurs adieux. Reineke continua son chemin et, sans autre escorte que +Grimbert le blaireau, s'en alla à la cour du roi, où l'on était bien mal +disposé pour lui.</p><br><br><br> + + + + +<h3>NEUVIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Reineke était donc arrivé à la cour et pensait écarter les griefs qui le +menaçaient. Mais, lorsqu'il vit tous ses ennemis réunis autour de lui, +tous avides de vengeance et demandant sa mort, le cœur lui faillit; il se +prit à douter; il n'en passa pas moins avec audace au milieu de tous les +barons, Grimbert à ses côtés. Ils arrivèrent auprès du trône du roi; là , +Grimbert lui dit à l'oreille: «Pas de timidité, Reineke, songez-y: le +bonheur n'est pas fait pour les honteux; les audacieux recherchent le +danger et s'y plaisent, ils s'en inspirent pour leur salut.» Reineke lui +dit: «C'est la vérité; je vous remercie de tout mon cœur de cet admirable +conseil, et, si jamais je rentre dans ma liberté, je vous en témoignerai +ma gratitude.» Il regarda alors autour de lui; dans la foule se trouvaient +beaucoup de ses parents, mais peu de protecteurs; il ne savait guère les +ménager pour la plupart; car il en faisait des siennes aux loutres et aux +castors, aux grands comme aux petits. Pourtant il aperçut encore assez +d'amis dans la salle autour du roi.</p> + +<p>Reineke s'agenouilla devant le trône et dit prudemment: «Que Dieu, qui +sait tout et qui est tout-puissant, vous garde de tout mal, mon seigneur +et roi, et vous aussi, madame, et donne à Vos Majestés la sagesse et la +bonté, afin qu'elles discernent avec prudence le juste et l'injuste; +car il y a maintenant bien de la fausseté parmi les hommes. Beaucoup +paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas réellement; oh! si chacun avait +écrit sur le front ce qu'il pense et si le roi pouvait le lire, on verrait +bien que je ne mens pas et que je suis toujours prêt à vous servir! Il est +vrai que des méchants m'accusent avec véhémence; ils voudraient bien me +nuire et m'enlever vos bonnes grâces, comme si j'en étais indigne. Mais je +connais l'ardent amour de la justice de mon roi, car jamais personne n'a +pu le faire sortir du sentier du droit; et il en sera toujours ainsi.»</p> + +<p>Toute l'assemblée se pressa et s'agita; chacun fut émerveillé de l'audace +de Reineke; chacun voulait l'entendre; ses crimes étaient connus; comment +pourrait-il échapper au châtiment?</p> + +<p>«Scélérat de Reineke, dit le roi, toutes tes belles paroles ne te +sauveront pas cette fois. Elles ne te serviront pas longtemps à te +déguiser à force de mensonges et de fourberies, tu touches à ta fin; +car ta fidélité, tu l'as prouvée par ta conduite avec le lapin et la +corneille; cela seul suffirait. Mais tes trahisons sont écrites partout, +toutes tes actions sont perfides et tortueuses, mais elles ne dureront pas +longtemps; car la mesure est pleine. Ce sont mes dernières paroles.»</p> + +<p>Reineke se dit: «Que va-t-il m'arriver? Ah! si j'étais seulement à la +maison! quel moyen vais-je inventer? Quoi qu'il arrive, il faut que je +franchisse ce pas; essayons tout.</p> + +<p>Puissant roi, noble prince, dit-il, si vous pensez que j'aie mérité +la mort, vous n'avez pas considéré l'affaire sous son bon côté; c'est +pourquoi je vous prie de m'entendre avant tout; je vous ai toujours +utilement conseillé; aux jours de détresse je suis resté près de vous, +lorsque d'autres s'éclipsaient, qui se mettent entre nous maintenant pour +me perdre, et profitent du moment où je suis éloigné. Vous pouvez, sire, +décider ce qu'il vous plaira quand j'aurai parlé; si je suis déclaré +coupable, il me faudra bien supporter mon sort. Vous avez peu songé à +moi, tandis que je veillais avec le plus grand soin à la garde du pays. +Croyez-vous donc que je serais venu à la cour, si j'eusse été coupable +d'un grand ou d'un petit méfait? J'aurais évité soigneusement votre +présence et celle de mes ennemis. Non, certainement, tous les trésors du +monde ne m'auraient pas fait quitter ma forteresse pour venir ici; là , +j'étais libre et sur mon terrain. Mais, comme je n'ai conscience d'aucun +mal, je suis venu à la cour. J'étais justement occupé à faire sentinelle, +lorsque mon neveu m'apporta l'injonction de me rendre ici. Je venais de +méditer de nouveau sur les moyens de me relever de l'excommunication. J'ai +conféré là -dessus avec Martin et il m'a promis devant Dieu de me délivrer +de ce fardeau: «J'irai à Rome, m'a-t-il dit, je me charge entièrement de +cette affaire; retournez à la cour, vous serez relevé de l'interdit.» +Voyez! voilà le conseil que m'a donné Martin et il doit s'y entendre; +car l'excellent évêque, le soigneur Sansraison, ne peut pas s'en passer; +depuis cinq ans, il est son secrétaire pour les affaires contentieuses. +Voilà comment je suis venu ici, où je trouve griefs sur griefs. Le lapin +me calomnie; mais Reineke est présent maintenant: qu'il paraisse devant +moi! car il est certes facile de se plaindre des absents, mais il faut +entendre la contre-partie avant de porter un jugement définitif. Les +hypocrites! cette corneille et ce lapin, ils n'ont pas eu à se plaindre de +moi, par ma foi! car, avant-hier matin, de très-bonne heure, le lapin me +rencontre et me salue; je venais de me placer sur le seuil de mon château +et j'y récitais les prières du matin. Il me dit qu'il allait à la cour: +«Dieu soit avec vous!» lui répondis-je; là -dessus, il se plaignit +d'être las et affamé. Je lui demandai amicalement s'il voulait manger: +«J'accepterai avec reconnaissance,» répliqua-t-il. «Je vous l'offre de +tout mon cœur,» lui dis-je. J'entrai avec lui et lui servis sans retard +des cerises et du beurre; le mercredi, je ne mange pas de viande. Et il +se rassasiait avec du pain, du beurre et des fruits, lorsqu'entra mon +fils, le plus petit, pour voir s'il ne restait rien sur la table, car les +enfants aiment à manger, et le petit mit la patte dans le plat. Alors le +lapin lui donna une tape sur la gueule et lui mit les dents et les lèvres +tout en sang. Reinhart, mon autre petit, vit le coup et sauta à la gorge +du lapin et se mit en devoir de venger son frère. Voilà ce qui est arrivé, +ni plus ni moins; je me dépêchai d'accourir, je punis les enfants et je +séparai avec peine les deux combattants. S'il a attrapé quelques mauvais +coups, il n'a rien à dire; car il en avait mérité bien de l'autre; et, si +j'avais eu mauvaise intention, mes petits tout seuls en seraient bien vite +venus à bout. Et voilà comme il m'en récompense! Je lui ai arraché une +oreille, dit-il: je l'ai reçu avec honneur et il en porte les marques. +Plus tard, la corneille vint me trouver et se plaignit d'avoir perdu son +épouse, qui serait morte d'indigestion pour avoir mangé un assez gros +poisson avec toutes ses arêtes. Où cela est arrivé, c'est ce qu'il sait +mieux que personne. Maintenant il prétend que je l'ai tuée, et c'est lui +qui l'a tuée, et, si on le faisait déposer sérieusement, et qu'on me +permît d'en faire autant, la corneille parlerait tout autrement. Car +les oiseaux volent si haut, qu'il n'y a pas de sauts qui puissent les +atteindre. Si quelqu'un veut m'accuser de pareils méfaits, qu'il ait au +moins des témoins honnêtes et valides; car c'est ainsi que l'on procède +contre un gentilhomme, et j'ai droit d'y compter. Mais, s'il ne s'en +trouve pas, il y a un autre moyen. Me voici! je suis prêt à combattre en +champ clos! que l'on désigne le jour et le lieu; qu'il se présente ensuite +un digne champion, mon égal par la naissance et que chacun maintienne son +droit; que l'honneur reste à celui qui l'aura gagné; c'est un droit qui +est acquis depuis longtemps et je ne demande rien de plus.»</p> + +<p>Tout le monde entendit avec la plus extrême surprise les paroles pleines +de hauteur que Reineke venait de prononcer. La corneille et le lapin, +saisis de frayeur, s'éclipsèrent sans oser souffler un seul mot. En s'en +allant, ils disaient entre eux: «Il serait peu prudent de lui tenir tête. +Nous aurions beau tout tenter, nous n'en viendrions pas à bout. Quels +témoins avons-nous? Nous étions seuls avec le scélérat. En fin de compte, +c'est toujours nous qui payerions les pots cassés. Que le bourreau lui +fasse payer un jour tous ses crimes et le récompense comme il le mérite! +Il nous offre le combat; nous pourrions nous en trouver mal. Vraiment, +non, il n'y faut pas songer; car nous savons combien il est rusé, souple +et perfide. Il ferait façon de cinq comme nous et encore le payerions-nous +cher.»</p> + +<p>Pour Isengrin et Brun, ils n'étaient pas à leur aise; ils virent avec +déplaisir la fuite des deux accusateurs. Le roi dit: «S'il y a encore +d'autres personnes qui aient des griefs, qu'elles viennent! nous les +entendrons. Hier, il y en avait tant qui criaient; voici l'accusé, où +sont-ils?» Reineke dit: «Il en est toujours ainsi; on accuse celui-ci et +celui-là ; et, lorsqu'ils se présentent, on se tient chez soi. Ces deux +traîtres, la corneille et le lapin, auraient bien voulu m'humilier et +me nuire; mais je leur pardonne; à peine je parais, ils se ravisent et +s'enfuient. Comme je les ai confondus! vous voyez combien il est dangereux +de prêter l'oreille aux calomniateurs de vos serviteurs qui sont éloignés. +Ils faussent la loi et sont l'horreur des bons. Pour moi, cela me touche +peu, c'est pour les autres que je le déplore.</p> + +<p>—Écoute-moi, dit le roi, traître que tu es! Dis, qui t'a poussé à tuer si +misérablement le fidèle Lampe, mon courrier ordinaire? Ne t'avais-je pas +tout pardonné, quelque grands qu'eussent été tes crimes? Tu as reçu de mes +mains la besace et le bâton de pèlerin; ainsi équipé, tu devais partir +pour Rome et la terre sainte; je ne t'ai rien refusé et j'espérais que tu +t'amenderais. Maintenant, pour commencer, tu as tué Lampe; puis tu fais de +Bellyn un messager qui m'apporte sa tête dans la besace et me dit devant +tout le monde qu'il m'apporte des lettres que vous avez écrites ensemble, +et que c'est lui qui a tout conseillé, et je trouve dans la besace la +tête du pauvre Lampe, ni plus ni moins. C'est un défi que vous m'avez +jeté. J'ai gardé Bellyn en otage; il a perdu la vie; c'est à ton tour +maintenant.» Reineke dit: «Qu'entends-je?... Lampe est-il mort? et ne +dois-je plus voir Bellyn? Que vais-je donc devenir? Oh! pourquoi ne +suis-je pas mort! Hélas! avec eux je perds le plus grand des trésors! +car je vous envoyais par eux des joyaux, les plus beaux qu'il y ait au +monde. Qui aurait jamais cru que le bélier tuerait Lampe et vous volerait +ces trésors? Il faut donc se défier même où personne ne soupçonnerait des +ruses et des dangers.»</p> + +<p>Dans sa colère, le roi n'entendit pas tout ce que Reineke avait dit. Il +se retira dans son appartement sans avoir saisi clairement ses dernières +paroles; il était résolu à le punir de mort. Il trouva justement dans son +appartement la reine avec dame Rückenau; la guenon était particulièrement +chère au roi et à la reine; cette circonstance ne devait pas nuire +à Reineke. Elle était instruite, sage et éloquente; partout où elle +paraissait, elle faisait grand effet et recevait de grands honneurs. +Elle remarqua la colère du roi et lui parla ainsi: «Sire, quand vous +daignez me prêter l'oreille sur ma prière, vous ne vous en êtes jamais +repenti, et, quand vous êtes courroucé, vous me pardonnez d'oser vous +dire une parole de clémence. Veuillez donc m'entendre encore aujourd'hui, +quoiqu'il s'agisse de quelqu'un de ma famille. Qui peut donc renier les +siens? Reineke, malgré tout, est mon parent, et, si je dois avouer ce que +je pense de sa conduite, j'ai la meilleure opinion de sa cause, puisqu'il +se présente devant la justice. Son père, que votre père a comblé de +faveur, a eu aussi beaucoup à souffrir des mauvaises langues et des +calomniateurs. Mais il les a toujours confondus. Aussitôt qu'on +approfondissait l'affaire, tout s'éclaircissait: ses envieux lui faisaient +un crime même de ses services. C'est ainsi qu'il a toujours joui à la cour +de plus de considération que Brun et qu'Isengrin: car il serait à désirer +pour ces derniers qu'ils eussent su écarter aussi tous les griefs dont on +les charge si souvent; mais ils n'entendent pas grand'chose à la loi, à en +juger par leurs conseils et par leurs actions.»</p> + +<p>Le roi lui répliqua: «Comment pouvez-vous être étonnée que j'en veuille à +Reineke, ce brigand, qui vient de tuer Lampe, de séduire Bellyn, et qui, +avec plus d'audace que jamais, nie tout et ose se vanter d'être un honnête +et fidèle serviteur, tandis que tous ensemble l'accusent, avec des +preuves qui ne sont que trop claires, d'avoir méprisé mon sauf-conduit et +d'avoir pillé, volé tout le pays et mis à mort mes sujets? Non, je ne le +souffrirai pas plus longtemps.» La guenon lui répliqua: «Certes, il n'est +pas donné à tout le monde d'agir et de conseiller avec prudence en pareil +cas, et celui qui réussit mérite toute confiance; mais les envieux +cherchent à lui nuire secrètement; puis, quand ils sont en nombre, ils +paraissent au grand jour. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à +Reineke; mais ils n'effaceront pas le souvenir des sages conseils qu'il +vous a donnés, lorsque tout le monde se taisait. Vous rappelez-vous (il +n'y a pas longtemps de cela) quand l'homme et le serpent se présentèrent +devant vous et que personne ne savait comment arranger ce procès? Reineke +y parvint; et vous l'en avez complimenté devant tout le monde.»</p> + +<p>Le roi répondit après un moment de réflexion: «Je me rappelle bien cette +affaire, mais j'en ai oublié les détails; elle était embrouillée, il me +semble. Si vous la savez encore, contez-la-moi, cela me fera plaisir.»</p> + +<p>Et la guenon dit: «Puisque le roi l'ordonne, j'obéis. Il y a juste deux +ans, un serpent comparut devant vous, sire, en se plaignant amèrement +qu'un paysan ne voulait pas lui rendre justice, quoiqu'il eût été condamné +déjà en deux instances. Il amena le paysan devant votre cour de justice et +exposa l'affaire avec beaucoup de vivacité: le serpent, en voulant passer +à travers une haie, s'était pris dans un lacet qui y était tendu; le nœud +se resserra et le serpent allait y périr, lorsque, par bonheur pour lui, +un voyageur vint à passer; dans sa détresse il lui cria: «Prends pitié +de moi, délivre-moi, je t'en supplie!» L'homme lui dit: «Je veux bien te +délivrer, car tu me fais pitié; mais jure-moi auparavant de ne pas me +faire de mal.» Le serpent ne demanda pas mieux, jura par ce qu'il y a de +plus sacré de ne faire aucun mal à son libérateur, et l'homme le dégagea. +Ils marchèrent ensemble un bout de chemin; le serpent commença à souffrir +de la faim, il se jeta sur l'homme et voulut le dévorer; le malheureux ne +lui échappa qu'à grand'peine. «Voilà donc mon salaire et la reconnaissance +que j'ai méritée, s'écria l'homme. N'as-tu donc pas juré par ce qu'il y a +de plus sacré?» Le serpent lui dit: «Ce n'est pas ma faute; c'est la faim +qui m'y pousse; nécessité n'a pas de loi, je suis dans mon droit.» L'homme +lui répliqua: «Épargne-moi jusqu'à ce que nous arrivions auprès de gens +qui nous jugeront impartialement.» Et le serpent dit: «Je patienterai +jusque-là .» Ils continuèrent leur chemin et trouvèrent de l'autre côté de +l'eau le corbeau Tirebourse avec son fils. Le serpent les appela et leur +dit: «Venez et écoutez!» Le corbeau écouta gravement l'affaire et décida +sur-le-champ qu'il fallait manger l'homme; il espérait en attraper un +morceau. Le serpent ne se sentit pas de joie: «J'ai gagné, dit-il, +personne n'a rien à y redire.—Non, répliqua l'homme, je n'ai pas +entièrement perdu: est-ce à un brigand à me condamner à mort? est-ce à +un seul à décider? J'en appelle suivant la procédure; portons l'affaire +devant un tribunal de quatre ou de dix personnes.—Allons,» dit le +serpent. Ils allèrent, rencontrèrent le loup et l'ours, et tous se +réunirent. L'homme avait tout à craindre; car il y avait quelque danger +à se trouver un contre cinq et avec de pareils personnages; car il avait +autour de lui le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Il avait +assez peur; car le loup et l'ours ne furent pas longtemps sans rendre +ainsi leur jugement: «Le serpent peut tuer l'homme; la faim ne reconnaît +pas la loi: la nécessité délie de tout serment.» Le voyageur fut dans une +grande détresse; car ils en voulaient tous à sa vie. Le serpent avec un +sifflement horrible se jeta sur lui en lui lançant son venin; le pauvre +homme l'esquiva avec terreur. «C'est une grande injustice que tu commets, +lui cria-t-il; qui est-ce qui t'a rendu maître de ma vie?—Tu l'as entendu, +répliqua le serpent, les juges en ont décidé deux fois et deux fois tu as +perdu.» L'homme répondit: «Ce sont des voleurs et des assassins; je ne +les reconnais pas pour juges. Allons trouver le roi; quelle que soit sa +décision, je l'accepte; je serai bien malheureux, si je perds encore, mais +je m'y soumettrai.» L'ours et le loup lui dirent en raillant: «Tu n'as +qu'à essayer, le serpent gagnera, il ne demande pas mieux.» Car ils +pensaient que tous les seigneurs de la cour jugeraient comme eux et ils +reprirent gaiement leur chemin avec le voyageur. Ils comparurent tous +devant vous, le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Le loup +comparut même en trois personnes; il avait pris avec lui ses deux enfants, +l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable. Ces deux derniers donnaient fort +à faire à l'homme; ils étaient venus pour prendre aussi leur part, car +ils sont très-gloutons, et alors ils hurlèrent devant vous avec une +grossièreté si insupportable, que vous fites chasser de la cour ces deux +lourdauds.</p> + +<p>«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait +voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il +implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait +valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de +loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien +épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait +dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un +autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre +conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils +pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander +Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le +procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire; +c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait +être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout, +nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au +lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On +lia donc le serpent dans la haie à la même place. Reineke dit alors: «Les +voilà donc tous les deux dans l'état où ils se trouvaient avant le procès +et aucun des deux n'a gagné ni perdu; maintenant la justice va se montrer +d'elle-même. Car, si l'homme le veut, il peut encore délivrer le serpent; +sinon, il n'a qu'à le laisser; quant à lui, il est libre de continuer son +chemin et d'aller à ses affaires. Comme le serpent s'est montré ingrat +et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me paraît la +véritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise.» Ce +jugement plut alors à tout le monde, à vous, sire, et à vos conseillers; +le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine +toute la première. On remit bien des choses sur le tapis à ce sujet; on +dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux à la guerre; qu'ils étaient +craints au loin; qu'ils aimaient à se trouver au pillage; qu'ils étaient +grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil +ils manquaient souvent de la prudence nécessaire: car ils ont l'habitude +de se fier à leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre +à l'œuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas être plus vaillant +qu'ils ne le sont à la maison: à l'armée, ils aiment beaucoup à rester +en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que +d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe à +qui est la maison que la flamme dévore, pourvu qu'ils se chauffent au +brasier; ils ne prennent pitié de personne, pourvu que leurs gosiers se +remplissent. Ils avalent les œufs et en laissent les coquilles aux pauvres +diables, et ils croient avoir partagé en honnêtes gens. Reineke, au +contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et, +s'il a péché, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre +ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.»</p> + +<p>Le roi lui répondit: «Cela mérite réflexion. L'affaire se passa comme +vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure +pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un traité +d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe à la fin; car il se tire +d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tête? Le loup, l'ours, le +chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par +les jouer. Il ôte à l'un l'oreille, à l'autre l'œil, au troisième la vie; +vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce +méchant et prendre sa cause en main.</p> + +<p>—Sire, répliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble +et sa famille est nombreuse, veuillez le considérer.»</p> + +<p>Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour +était réunie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents +de Reineke qui étaient venus en grand nombre pour protéger leur cousin; +il serait difficile d'en faire le dénombrement. Il considéra toute cette +grande famille d'un côté, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour +semblait partagée en deux camps.</p> + +<p>Le roi dit alors: «Écoute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que +tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidèle Lampe et en +m'envoyant sa tête dans la besace, comme si c'était des lettres? Vous +l'avez fait pour m'insulter; j'ai déjà puni Bellyn; le même sort t'attend.</p> + +<p>—Malheur à moi! s'écria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort! +Écoutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable, +tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et +de détresse; je suis un homme perdu. Car ce traître de Bellyn m'a ravi les +plus grands trésors que jamais un mortel ait vus. Hélas! ils coûtent la +vie à Lampe! Je les avais confiés à tous deux, mais Bellyn s'est emparé +de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver à force de +recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront +perdus à jamais!»</p> + +<p>La guenon répliqua. «Pourquoi désespérer? S'ils sont sur la terre, +tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous +interrogerons avec soin prêtres et laïques; mais dites-nous comment +étaient ces trésors?»</p> + +<p>Reineke dit: «Ils étaient si précieux, que nous ne les retrouverons jamais; +celui qui les possède les gardera certainement. Comme dame Ermeline va +se désoler à cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera jamais; car elle +m'avait conseillé de leur confier ces précieux joyaux. Maintenant, on +m'accable de faussetés et l'on m'accuse; mais je maintiens mon droit; +j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je voyagerai par tous pays +pour retrouver ces trésors, quand je devrais y perdre la vie!»</p><br><br><br> + + + + +<h3>DIXIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>«Ô mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de +raconter à mes amis quels cadeaux précieux je vous avais destinés; quoique +vous ne les ayez pas reçus, mon intention n'en était pas moins louable.</p> + +<p>—Dis-le, répondit le roi; mais sois bref.</p> + +<p>—Hélas! vous allez tout savoir, dit Reineke d'un air triste. Le premier +de ces joyaux précieux était une bague; je la remis à Bellyn, qui devait +la donner au roi. Cette bague était d'une structure fantastique; +elle était en or fin et digne de briller dans le trésor de mon roi. À +l'intérieur, du côté qui touchait au doigt, étaient gravées des lettres +entrelacées; c'étaient trois mots hébreux d'une signification toute +particulière. Personne n'aurait pu les expliquer dans nos pays. Maître +Abryon de Trèves lui seul avait pu les lire. C'est un juif fort instruit +qui sait toutes les langues que l'on parle, du Poitou jusqu'au Luxembourg; +et ce juif a une science toute spéciale des herbes et des pierres. Lorsque +je lui montrai cette bague, il me dit: «Bien des choses précieuses sont +cachées là -dessous. Les trois noms gravés ont été apportés du paradis par +Seth le Pieux, lorsqu'il cherchait l'huile de miséricorde; et celui qui +porte cette bague au doigt est à l'abri de tout danger; rien ne peut le +blesser, ni tonnerre, ni éclairs, ni magie.» Le maître ajouta qu'il avait +lu qu'avec cette bague on ne gelait pas par le froid le plus horrible et +qu'on atteignait une tranquille vieillesse. La bague avait pour chaton une +pierre précieuse; c'était une escarboucle qui brillait la nuit et montrait +clairement les objets. Cette pierre avait mainte vertu: elle guérissait +les malades; celui qui la touchait se sentait libre de toute peine, de +toute détresse; il n'y avait que la mort qui ne se laissât pas charmer. Le +maître me révéla, en outre, les autres vertus de cette pierre. Celui qui +la possède voyage heureusement par tous pays; il n'a rien à craindre de +l'eau et du feu; il ne peut être ni pris ni trahi, et il échappe toujours +au pouvoir de son ennemi: il n'a qu'à regarder cette pierre à jeun, un +jour de bataille, et il terrassera ses ennemis par centaines; la vertu de +cette pierre neutralise l'effet du poison et de tous les sucs nuisibles. +Elle détruit également la haine et ceux qui n'aimaient pas auparavant le +possesseur de la bague sentent leurs cœurs se changer en peu d'instants. +Qui pourrait compter toutes les vertus de cette pierre que j'avais trouvée +dans le trésor de mon père, et que je voulais envoyer au roi? Car je +n'étais pas digne d'une bague aussi précieuse; je le savais très-bien. +Elle doit appartenir, me disais-je, à celui qui est le plus grand de tous; +notre bien-être ne repose que sur lui; et j'espérais garder ses jours de +tout mal.</p> + +<p>«Bellyn devait, en outre, porter aussi à la reine un peigne et un miroir +pour me rappeler à son souvenir. Je les avais pris dans le temps au trésor +de mon père pour les avoir avec moi; il n'y a pas sur terre de plus belle +œuvre d'art! Oh! combien de fois ma femme essaya-t-elle de les avoir! +elle ne demandait pas autre chose de toutes les richesses de la terre; +et, malgré ses prières et ses reproches, elle ne put jamais les obtenir. +Mais j'envoyai alors le peigne et le miroir en bonne justice à la reine, +ma très-gracieuse souveraine, qui m'a toujours comblé de bienfaits et +préservé de tout malheur; souvent elle a dit un petit mot en ma faveur; +elle est noble, de haute naissance; elle est parée de toutes les vertus +et l'ancienneté de sa race se voit dans ses paroles et dans ses actions. +Elle était digne du peigne et du miroir. Malheureusement, elle ne les +a pas vus; ils sont perdus pour jamais. Maintenant parlons du peigne. +L'artiste l'avait fait d'os de panthère, les restes de cette noble +créature qui demeure entre l'Inde et le paradis; toutes sortes de couleurs +parent sa robe, qui répand de doux parfums partout où elle va. C'est +pourquoi tous les animaux aiment tant la suivre à la piste; car ils +respirent la santé dans ce parfum; ils le sentent et le reconnaissent +tous. C'était donc avec ces os de panthère que ce beau peigne avait été +artistement fabriqué; il était brillant comme de l'argent, d'une blancheur +et d'une pureté inexprimable, et l'odeur du peigne était plus parfumée que +la cannelle et que l'œillet. Quand la panthère meurt, cette bonne odeur se +répand dans tous ses os, s'y fixe et les empêche de se corrompre; elle +chasse toute épidémie et neutralise tout poison. En outre, sur le dos du +peigne, on voyait les plus délicieuses figurines en relief entremêlées +d'arabesques d'or et de lapis-lazuli. Dans le centre, l'artiste avait +représenté l'histoire de Pâris le Troyen, le jour où, près d'une fontaine, +il vit devant lui trois déesses qu'on nommait Pallas, Junon et Vénus. +Elles se disputèrent longtemps à qui posséderait la pomme d'or qui +leur avait appartenu jusqu'à présent à toutes les trois. Enfin, elles +se comparèrent et Pâris devait donner la pomme à la plus belle, qui +seule devait la posséder. Et le jeune berger les regardait tout en +réfléchissant. Junon lui disait: «Si je reçois la pomme, si tu me +reconnais pour la plus belle, tu seras le plus riche des hommes.» Pallas +répliquait: «Songes-y bien; donne-moi la pomme et tu deviendras le mortel +le plus puissant; ton nom seul fera trembler amis et ennemis.» Vénus dit: +«À quoi bon la puissance? à quoi bon les trésors? ton père n'est-il pas +le roi Priam? tes frères, Hector et les autres, ne sont-ils pas riches et +puissants sur la terre? Troie n'est-elle pas protégée par son armée et +n'avez-vous pas soumis le pays tout autour et des peuples lointains? Si tu +veux me proclamer la plus belle et m'adjuger la pomme, je te donnerai le +plus magnifique trésor qu'il y ait sur la terre. Ce trésor, c'est la plus +belle de toutes les femmes. Vertueuse, noble et sage, qui pourrait la +louer dignement? Donne-moi la pomme et tu posséderas l'épouse du roi grec, +la belle Hélène, le trésor des trésors.» Et Pâris lui donna la pomme et la +proclama la plus belle. En revanche, elle l'aida à enlever la belle reine, +la femme de Ménélas, qui devint la sienne à Troie. Voilà l'histoire +qui était en relief au milieu du peigne, et tout autour il y avait des +écussons remplis de devises artistement écrites; on n'avait qu'à les lire +et on comprenait toute la fable.</p> + +<p>«Écoutez maintenant ce que j'ai à vous dire du miroir. En place de verre, +il était fait d'une seule aigue-marine d'une beauté et d'une pureté +admirables; tout s'y reflétait, même à une lieue de distance, la nuit +aussi bien que le jour. Et, si quelqu'un avait sur la figure une faute, +quelle qu'elle fût, une petite tache dans l'œil, il n'avait qu'à se +regarder dans le miroir; à l'instant même, tous les défauts, toutes les +laideurs disparaissaient. Est-il étonnant que je me désole d'avoir perdu +un pareil miroir? On avait pris pour faire la table un bois précieux, +solide et éclatant qu'on appelle séthym; les vers ne le piquent pas et il +est plus estimé que l'or, à juste titre; après lui vient l'ébène. C'est de +ce bois-là que jadis un excellent artiste fit, sous le roi Krompardès, un +cheval doué d'une étrange propriété: il ne lui fallait qu'une heure pour +faire cent lieues. Je ne peux pas raconter à présent cette histoire dans +tous ses détails; le fait est qu'il n'y eut jamais de pareil cheval depuis +que le monde est monde. La largeur du cadre de ce miroir était d'un pied +et demi; il était orné de ciselures pleines d'art et sous chaque tableau +le sujet était écrit en lettres d'or, comme il convient. Je vais vous +les raconter en peu de mots. Le premier représentait le cheval envieux: +il avait voulu disputer de vitesse avec le cerf. Mais il était resté en +arrière et sa douleur avait été grande. Il s'en alla trouver un berger et +lui dit: «Je ferai ton bonheur, si tu m'obéis promptement. Mets-toi sur +mon dos; je te porterai. Un cerf vient de se cacher là dans la forêt; +il faut le prendre; tu vendras chèrement sa chair, sa peau et son bois. +Enfourche-moi! nous allons courir après lui.—Je veux bien l'essayer,dit +le berger.» Il le monta et ils partirent. Ils aperçurent le cerf en peu +de temps, le suivirent rapidement et se mirent à le chasser; il avait +l'avance, le cheval se dégoûta bientôt de la besogne et dit à l'homme: +«Descends, je suis fatigué; j'ai besoin de repos.—Non, vraiment, répliqua +l'homme. Tu m'obéiras et tu sentiras mes éperons; car c'est toi qui m'as +appris à te chevaucher.» Et voilà comment l'homme dompta le cheval. Voyez! +telle est la récompense de celui qui cherche à grand'peine à nuire aux +autres et s'attire lui-même toutes sortes de maux. Je continue à vous +expliquer ce qui était représenté sur le cadre du miroir: comme quoi +un âne et un chien étaient tous deux au service d'un richard. Le chien +était naturellement le favori; car il assistait aux repas de son maître, +mangeait avec lui du poisson et de la viande et reposait même quelquefois +sur les genoux de son protecteur, qui s'amusait à lui donner du pain blanc; +et le chien en reconnaissance remuait la queue et lui léchait la main. +L'âne Boldewyn, voyant le bonheur du chien, devint triste dans son cœur, +et se dit: «À quoi donc pense notre maître d'accabler de tant d'amitié +cette bête inutile qui saute sur lui et lui lèche la barbe, tandis que +c'est à moi de travailler et de traîner les sacs? Qu'il essaye seulement +de faire en une année avec cinq et même dix chiens autant de besogne que +j'en fais dans un mois! Et pourtant, c'est à lui qu'on donne les meilleurs +morceaux, et moi, l'on me nourrit de paille; on me laisse coucher à plate +terre, et, que je sois attelé ou monté, je suis partout un objet de +raillerie. Je ne peux ni ne veux le supporter plus longtemps; je veux +aussi m'attirer les bonnes grâces du maître.» Tout en se parlant ainsi, +il vit son maître qui passait près de lui. L'âne alors se mit à lever la +queue et à sauter sur son maître en criant, chantant et braillant à toute +force; il lui léchait la barbe, et, tout en cherchant à le caresser à la +façon du chien, lui fit mainte bosse à la tête. Le maître, plein d'effroi, +s'en débarrassa avec peine et s'écria: «Arrêtez cet âne, assommez-le!» +Les valets accoururent; il reçut une grêle de coups jusqu'à l'écurie, où +il resta un âne comme devant. Il y en a encore beaucoup de son espèce qui +jalousent la fortune des autres et ne s'en trouvent pas mieux. Si l'un +d'eux arrive jamais dans une haute position, il y fait aussi bonne figure +qu'un porc, qui voudrait manger son potage avec une cuiller. En vérité, +c'est la même chose. Que l'âne porte les sacs au moulin, qu'il couche sur +la paille et mange des chardons. Si on veut le traiter d'autre sorte, il +n'en reste pas moins un âne. Quand un âne arrive au pouvoir, il y a peu +de bien à en attendre; il ne cherche que son intérêt; que lui importe le +reste?</p> + +<p>Je vous dirai, en outre, sire, si toutefois mon récit ne vous ennuie pas, +qu'il y avait encore, sur le cadre du miroir, en relief, avec des légendes, +l'histoire de mon père avec Hinzé. Ils avaient fait alliance ensemble +pour courir les aventures et ils avaient fait serment tous les deux de +s'entr'aider vaillamment dans le danger et de partager le butin. Une fois +en campagne, ils aperçurent des chiens et des chasseurs à peu de distance +du chemin. Le chat dit: «C'est ici qu'un bon conseil serait précieux!» Mon +père répliqua: «Le cas est pressant, mais j'ai rempli mon sac de conseils +excellents et nous tiendrons notre serment de ne pas nous quitter; c'est +ce qui doit passer avant tout.» Hinzé répondit: «Advienne que pourra, je +sais un bon moyen et je vais l'employer.» Et il grimpa vite sur un arbre +pour échapper aux chiens, et il planta là son compagnon. Mon père restait +donc seul dans sa détresse; les chasseurs arrivèrent. Hinzé lui dit: +«Eh bien, mon oncle, comment cela va-t-il? Ouvrez donc votre sac! S'il +est plein de bons conseils, c'est maintenant qu'il faut s'en servir: le +moment est arrivé.» Les chasseurs donnèrent du cor et s'appelèrent entre +eux. Mon père se mit à courir, les chiens le poursuivirent avec force +aboiements: il criait de peur et jeta son lest plus d'une fois; il s'en +trouva plus léger et échappa à ses ennemis. Vous venez de l'entendre, il +avait été trahi d'une manière intime par son plus proche parent en qui +il avait toute confiance. Il manqua d'y perdre la vie; car les chiens +étaient si vites, que c'en était fait de lui s'il ne s'était pas souvenu +d'une caverne où il se glissa et où ses ennemis le perdirent de vue. Il y +a encore bien des gens qui se conduisent comme Hinzé s'est conduit jadis +avec mon père; comment puis-je l'aimer et l'honorer? Il est vrai que je +lui ai à moitié pardonné, mais il en reste encore quelque chose. Tout cela +était représenté sur le miroir avec des figures et des mots.</p> + +<p>On y voyait encore un tour de la façon du loup qui montre sa +reconnaissance pour le bien qu'on lui a fait. Il avait trouvé dans un +pâturage un cheval dont il ne restait que les os; mais il était affamé: +il se jeta dessus comme un glouton et un os se mit en travers dans son +gosier. Il se trouvait fort embarrassé, il était dans un mauvais cas. Il +envoya message sur message pour appeler les médecins; personne ne put le +secourir, quoiqu'il en eût offert à tous une grande récompense. À la fin, +il se présenta une grue avec un béret rouge sur la tête.</p> + +<p>Le malade la supplia en ces termes: «Docteur, enlevez-moi vite ma douleur! +je vous donne pour l'extraction de cet os tout ce que vous pouvez +désirer.» La grue crut à ces belles paroles; elle fourra son bec avec sa +tête dans la gueule du loup et en retira l'os. «Malheureux, hurla le loup, +tu me fais mal! Je souffre! que cela ne t'arrive plus; je te pardonne +aujourd'hui. Si c'était un autre, je ne l'aurais pas supporté aussi +patiemment.—Soyez tranquille, repartit la grue, vous voilà guéri; +donnez-moi la récompense que j'ai méritée, puisque je vous ai tiré +d'affaire.—Entendez-vous ce fou! dit le loup; c'est moi qui ai à me +plaindre; il demande une récompense, et il oublie la grâce que je viens +de lui faire! Ne lui ai-je pas laissé retirer de ma gueule son bec et sa +tête, sains et saufs? le drôle ne m'a-t-il pas fait souffrir? Puisqu'il +parle de récompense, c'est moi vraiment qui devrais en exiger une.» Voilà +comment les fripons agissent avec leurs serviteurs.</p> + +<p>Ces histoires et d'autres encore, sculptées artistement, ornaient le cadre +du miroir avec maintes arabesques et des légendes en or. Je ne me trouvais +pas digne d'un joyau aussi précieux, je suis trop peu de chose; je +l'envoyai, par conséquent, à madame la reine. Je pensais ainsi faire ma +cour à elle et à son auguste époux. Mes enfants, si jolis garçons, furent +désolés lorsque je donnai le miroir; ils avaient coutume de sauter et de +jouer devant la glace; ils s'y regardaient avec plaisir; ils s'y amusaient +à y voir leurs queues, qui leur descendent jusqu'aux talons, et souriaient +de leurs petites frimousses. Malheureusement, je ne soupçonnais guère +la mort de l'honnête Lampe, lorsque je lui confiai, ainsi qu'à Bellyn, +ces trésors, sur la foi de leur serment; je les tenais tous deux pour +d'honnêtes gens; je ne me rappelle pas avoir eu jamais de meilleurs amis. +Malheur à l'assassin! Je veux apprendre quel est celui qui a caché ces +trésors. Tôt ou tard tout meurtrier est découvert. Si quelqu'un ici, dans +l'assemblée, pouvait dire au moins où sont ces trésors et comment Lampe a +été tué!</p> + +<p>Voyez, mon gracieux maître, il vous passe journellement devant les yeux +tant d'affaires importantes, que vous ne pouvez pas toutes les retenir; +mais peut-être avez-vous encore souvenir du service signalé que mon père +a rendu au vôtre dans cet endroit même. Votre père était malade, le mien +lui a sauvé la vie; et pourtant vous dites que ni moi ni mon père ne vous +avons jamais fait de bien. Daignez m'écouter encore, et permettez-moi de +le dire, à la cour de votre père, mon père était comblé d'honneurs et de +dignités en qualité de médecin. Il savait interroger les urines du malade; +il aidait la nature et il savait guérir toutes les maladies des yeux +et celles des organes les plus nobles. Il connaissait les vertus de +l'émétique; de plus, il était bon dentiste et arrachait les dents malades +en se jouant. Je comprends que vous ayez pu l'oublier; il n'y aurait là +rien d'étonnant; car vous n'aviez que trois ans. Votre père fut obligé +de garder le lit en hiver avec de si grandes douleurs, qu'il fallait le +lever et le porter. Il fit convoquer tous les médecins d'ici à Rome; tous +l'abandonnèrent. Enfin, il envoya chercher mon père, qui vit sa détresse +et la gravité de sa maladie. Mon père en fut très-peiné et lui dit: «Mon +roi et mon gracieux seigneur, avec quel bonheur je donnerais ma vie pour +vous sauver! mais laissez-moi voir votre urine dans un verre.» Le roi +fit ce que demandait mon père, mais en se plaignant que son état ne +faisait qu'empirer (on avait représenté aussi sur le miroir la guérison +instantanée de votre père). Alors le mien dit après mûre réflexion: «Votre +santé l'exige: décidez-vous sans retard à manger le foie d'un loup âgé au +moins de sept ans. Ne ménagez rien! il s'agit de votre vie; votre urine +ne demande que du sang, décidez-vous promptement.» Le loup se trouvait +dans le cercle des courtisans et n'entendit pas ces paroles avec plaisir. +Votre père dit là -dessus: «Vous l'avez entendu, seigneur loup, vous ne me +refuserez pas votre foie pour me guérir.</p> + +<p>Le loup répondit: «Je n'ai que cinq ans. Il ne peut pas vous servir!—Que +de paroles inutiles! répliqua mon père; ce n'est pas cela qui peut nous +arrêter: je verrai l'âge sur-le-champ à l'inspection du foie.» Il fallait +que le loup passât à l'instant même à la cuisine, et le foie fut trouvé +bon. Votre père le mangea incontinent; il fut guéri sur l'heure de toutes +ses maladies.</p> + +<p>Sa reconnaissance envers mon père fut grande; chacun à la cour fut obligé +de l'appeler docteur, il ne fallait pas oublier ce titre. Depuis ce jour, +mon père marchait toujours à la droite du roi. Votre père lui fit cadeau, +je le sais mieux que personne, d'une chaîne d'or avec une barette rouge +qu'il devait porter devant tous les seigneurs; aussi tous l'honoraient +hautement. Mais, hélas! il n'en a pas été de même avec son fils et les +services ont été bien vite oubliés. Les plus avides coquins sont en faveur; +le gain et l'intérêt sont à l'ordre du jour; la justice et la sagesse +sont méprisées. Des laquais deviennent seigneurs et, comme d'habitude, +c'est le pauvre qui en pâtit. Quand de pareilles gens arrivent au pouvoir, +ils frappent à tort et à travers sur le menu peuple, ne songeant plus d'où +ils sont sortis; ils ne songent qu'à tirer leurs épingles de tout jeu. +Parmi les grands, il y en a beaucoup de cet acabit-là . Ils n'écoutent +aucune supplique, à moins qu'elle ne soit richement accompagnée d'un +présent, et, lorsqu'ils ajournent les solliciteurs, cela veut dire: +«Apportez! apportez une fois, deux fois, trois fois!» Ces loups avides +gardent les meilleurs morceaux pour eux; et, s'il fallait, en perdant peu +de chose, sauver la vie de leur maître, on les verrait hésiter. Le loup ne +voulait-il pas refuser son foie pour guérir le roi? et qu'est-ce que le +foie? Je le dis franchement, vingt loups perdraient la vie et le roi et +la reine conserveraient la leur, il n'y aurait pas grand mal; car une +mauvaise semence, que peut-elle produire de bon? Vous avez oublié ce qui +s'est passé dans votre enfance; mais je le sais parfaitement comme si +c'était arrivé hier; l'histoire était représentée sur le miroir suivant +le désir de mon père; des pierres précieuses et des arabesques d'or en +faisaient la bordure. Je donnerais ma fortune et ma vie pour retrouver ce +miroir!</p> + +<p>—Reineke, dit le roi, j'ai entendu et compris tout ce que tu viens de +raconter. Si ton père a été un grand personnage à la cour et a rendu tant +de services, il doit y avoir bien longtemps de cela; car je ne me le +rappelle pas, et personne ne m'en a parlé. Au contraire, j'ai les oreilles +rebattues de tes faits et gestes; tu es toujours en jeu, à ce que +j'entends dire du moins. Si c'est à tort et si ce sont de vieilles +histoires, j'aimerais une fois entendre parler de toi en bien, une fois +par hasard; cela ne se rencontre pas souvent.</p> + +<p>—Seigneur, répondit Reineke, là -dessus, je puis bien m'expliquer devant +vous; car c'est de moi qu'il s'agit. Je vous ai fait du bien à vous-même! +ce n'est pas pour vous le reprocher! Dieu m'en préserve! Je ne fais que +mon devoir en vous servant de toutes mes forces. Certainement, vous n'avez +pas oublié l'histoire. Un jour, j'avais été assez heureux pour attraper un +porc avec Isengrin; il se mit à crier, nous l'égorgeâmes. Vous vîntes à +passer en disant, avec force plaintes, que votre femme vous suivait et que, + si quelqu'un voulait partager quelques morceaux avec vous, vous en seriez +bien aise tous les deux. «Cédez-nous quelque chose de votre capture,» +dîtes-vous alors. Isengrin dit bien: «Oui!» mais dans sa barbe, de façon à +être à peine compris. Pour moi, je répondis: «Seigneur! qu'il soit fait +selon votre volonté, et, quand notre butin serait au centuple, dites, qui +doit faire le partage?—Le loup,» répondîtes-vous. Isengrin s'en réjouit +fort; il partagea comme d'habitude, sans honte ni remords, et vous en +donna un quart, l'autre quart à votre femme, et se jeta sur la moitié +qu'il se mit à dévorer, après m'avoir jeté, outre les oreilles, le nez et +un morceau des poumons; il garda tout le reste pour lui, vous l'avez vu. +Il montra là peu de générosité. Vous le savez, mon roi, vous eûtes bientôt +mangé votre part; mais je remarquai que votre faim n'était pas apaisée; +Isengrin n'en voulait rien voir, il continuait à manger et à engloutir +sans vous offrir la moindre des choses. Mais vous lui avez appliqué avec +vos pattes un tel coup sur les oreilles, que sa peau en porta les marques; +il se sauva avec la nuque en sang et des bosses à la tête en hurlant de +douleur, et vous lui avez crié ces paroles: «Reviens et apprends à rougir! +si tu fais encore les parts, tâche de les faire mieux; sans cela, +je te l'enseignerai. Va-t'en maintenant et rapporte-nous encore à +manger.—Seigneur, le commandez-vous? répliquai-je. Dans ce cas, je vais +le suivre et je suis sûr de vous rapporter quelque chose.» Cela vous plut. +Isengrin se conduisit alors comme un maladroit; il saignait, soupirait +et se plaignait; mais je le poussai en avant, nous chassâmes ensemble +et prîmes un veau. C'est une nourriture qui vous plaît. Quand nous +l'apportâmes, il se trouva qu'il était gras; vous vous mîtes à sourire et +à dire à ma louange maintes paroles amicales; vous prétendiez que j'étais +un excellent pourvoyeur en cas de détresse et vous me dîtes, en outre, de +partager le veau. Je dis alors: «La moitié est à vous et l'autre moitié +est à la reine; ce qui se trouve dans le corps, comme le cœur, le foie et +les poumons, appartient, comme de raison, à vos enfants; je prends pour +moi les pieds, que j'aime à ronger; le loup aura la tête, c'est un morceau +délicieux.» Après avoir entendu ces paroles, vous répliquâtes: «Dis-moi, +qui t'a appris à partager avec tant de courtoisie? j'aimerais à le +savoir.» Je répondis: «Mon maître n'est pas loin; car c'est le loup qui, +avec sa tête rouge et sa nuque sanglante, m'a ouvert l'intelligence. J'ai +fait grande attention à la manière dont il partagea ce matin le jeune porc +et j'ai compris le sens d'un pareil partage. Veau ou cochon, je trouve +que ce n'est pas difficile et je ne serai jamais en faute. Le loup ne +recueillit que de la honte et du dommage de sa voracité. Il y a assez de +ses pareils; ils dévorent tous les fruits de la terre, avec les vaisseaux +eux-mêmes. Ils détruisent tout bien-être; on ne peut en attendre nul +ménagement, et malheur au pays qui les nourrit!</p> + +<p>»Voyez, sire, c'est ainsi que je vous ai maintes fois honoré. Tout ce que +je possède et tout ce que je puis acquérir, je le consacre, avec bonheur, +à vous et à votre reine; que ce soit peu ou beaucoup, vous en avez la +meilleure part. Rappelez-vous l'histoire du veau et du porc, et vous +verrez où se trouve la vraie fidélité. Et Isengrin voudrait se mesurer +avec Reineke! Cependant, hélas! le loup est le premier en dignité et il +opprime tout le monde. Il ne s'inquiète guère de votre intérêt; en tout ou +en partie, il sait profiter de chaque chose. Aussi c'est lui et l'ours que +l'on écoute, et la parole de Reineke est en petite estime!</p> + +<p>»Seigneur, il est vrai, on m'a accusé et je ne reculerai pas; car il faut +que j'aille jusqu'au bout et je le dis à haute voix: Y a-t-il quelqu'un +ici présent qui se fasse fort de prouver son dire. Qu'il vienne avec des +témoins; qu'il s'en tienne à la cause et mette en gage sa fortune, son +oreille, sa vie, dans le cas où il perdra. J'offre d'en faire autant. +Telle a toujours été la jurisprudence: que l'on procède encore ainsi +aujourd'hui, et que le procès tout entier, le pour et le contre, soient +fidèlement consignés et examinés; j'ai le droit de le demander!</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, répondit le roi, je ne puis et ne veux rien changer +aux formes de la justice: je ne l'ai jamais souffert. Tu es, il est vrai, +véhémentement soupçonné d'avoir pris part au meurtre de Lampe, mon fidèle +messager. Je l'aimais beaucoup: sa perte m'a été sensible, et je fus +extrêmement affligé de voir sa tête sanglante sortir de la besace. Bellyn, +son méchant compagnon, en porta la peine sur-le-champ; pour toi, tu peux +continuer à te défendre, suivant les formes judiciaires. Quant à ce qui me +concerne personnellement, je pardonne à Reineke; car il m'a été fidèle, +dans maintes circonstances difficiles. Si quelqu'un veut porter encore +plainte contre lui, nous sommes prêts à l'entendre: qu'il produise des +témoins irréprochables et soutienne en forme l'accusation: c'est là à sa +disposition!»</p> + +<p>Reineke dit: «Sire, grand merci! vous écoutez tout le monde et chacun +jouit des bienfaits de la loi; permettez-moi de vous affirmer par ce qu'il +y a de plus sacré que c'est la tristesse dans l'âme que j'ai dit adieu à +Bellyn et à Lampe; je crois que j'avais un pressentiment de ce qui devait +leur arriver à tous les deux; car je les aimais tendrement.»</p> + +<p>C'est ainsi que Reineke apprêtait avec art ses discours et ses récits. +Tout le monde y croyait; il avait décrit les bijoux avec tant de grâce, +son attitude était si grave, qu'il parut dire la vérité; on alla même +jusqu'à vouloir le consoler. Il trompa ainsi le roi, à qui ces joyaux +plaisaient; il aurait bien voulu les posséder: «Allez en paix, dit-il à +Reineke; voyagez et cherchez au loin à retrouver ce que nous avons perdu. +Faites tout ce qui est en votre pouvoir; si vous avez besoin de mon +secours, il est à votre service.</p> + +<p>—C'est avec gratitude, répondit Reineke, que je reconnais cette grâce; +ces paroles me relèvent et me rendent l'espoir. Le châtiment du crime est +votre plus haute prérogative. L'affaire me paraît obscure; mais la lumière +se fera. Je vais m'en occuper avec le plus grand zèle, voyager nuit et +jour et interroger tout le monde. Quand je saurai où sont ces bijoux, si +je ne puis pas les reconquérir moi-même, à cause de ma faiblesse, je vous +demanderai du secours; vous me l'accorderez et nous réussirons. Si je suis +assez heureux pour vous rapporter ces trésors, mes peines seront enfin +récompensées et ma fidélité justifiée.»</p> + +<p>Le roi l'entendit avec plaisir et applaudit à tous les mensonges que +Reineke avait tissés avec tant d'art; toute la cour y ajouta foi également; +il pouvait donc s'en aller voyager où bon lui semblait et sans en +demander la permission.</p> + +<p>Mais Isengrin ne put pas se contenir plus longtemps, et, grinçant des +dents, il s'écria: «Sire! voilà donc que vous croyez encore ce brigand +qui vous a déjà menti deux ou trois fois! Qui n'en sera pas étonné? Ne +voyez-vous pas que ce fripon vous trompe et nous ruine tous! Jamais il +ne dit la vérité et il ne pense qu'à faire des mensonges. Mais il ne +m'échappera pas ainsi! il faut que vous appreniez qu'il est un voleur et +un perfide. Je sais trois grands méfaits qu'il a commis; il ne m'échappera +pas, dussions-nous nous battre. Il est vrai que l'on exige de nous des +témoins; mais à quoi bon? quand même ils seraient ici pour parler et +témoigner durant toute la journée, cela ne servirait à rien. Il n'en +ferait jamais qu'à sa tête. Souvent il n'y a pas de témoins à citer; alors +il faudrait donc permettre au criminel de jouer ses tours comme si de rien +n'était! Personne n'ose souffler un mot. Il diffame un chacun et tout le +monde a peur de lui. Vous et les vôtres, vous vous en ressentirez tous +ensemble. Aujourd'hui, je le tiens, il ne pourra m'éviter, il faut qu'il +me rende raison; il n'a qu'à se défendre.»</p><br><br><br> + + + + +<h3>ONZIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Isengrin le loup continua de porter plainte en ces termes: «Vous allez +voir, sire, comment Reineke, qui a toujours été un coquin, l'est encore et +ne dit d'infâmes mensonges que pour me déshonorer, moi et ma famille. Il +m'a toujours voulu couvrir de honte, moi, et ma femme encore plus. C'est +ainsi qu'un jour il lui avait persuadé de traverser un étang par un gué +marécageux; il lui avait promis de lui faire prendre beaucoup de poisson +en un jour; elle n'avait qu'à plonger sa queue dans l'eau, l'y laisser, et +tous les poissons devaient venir s'y prendre en telle quantité, que quatre +personnes comme elle ne pourraient pas tous les manger. Elle traversa +l'étang, à gué d'abord, puis à la nage vers la fin, près de la Bonde; +là , l'eau était plus profonde, et ce fut à cet endroit qu'il lui dit de +laisser pendre sa queue. Vers le soir, le froid devint intense et il se +mit à geler furieusement, de sorte qu'elle pouvait à peine y tenir. Dans +le fait, sa queue ne tarda pas à être prise dans la glace. Elle ne pouvait +pas la remuer; elle s'imaginait que c'était les poissons qui la rendaient +si lourde, et que la pêche avait réussi. Reineke, le misérable voleur, +le remarqua, et ce qu'il fit, je n'ose pas vous le dire; elle était sans +défense. Il me le payera avant de sortir d'ici! Ce crime coûtera encore +aujourd'hui même la vie à l'un de nous deux, tels que vous nous voyez, car +il ne s'en tirera pas avec de belles paroles; je l'ai pris moi-même sur le +fait. Le hasard m'avait amené sur une colline de ce côté-là ; j'entendis +crier au secours! Cette pauvre femme abusée, elle était prise dans la +glace et ne pouvait se défendre contre Reineke, et il me fallut voir ma +honte de mes propres yeux! C'est un miracle vraiment que je n'en aie pas +eu le cœur brisé!» Reineke, m'écriai-je, que fais-tu?» Il m'entendit et se +sauva. Alors je me dirigeai vers l'étang, le cœur serré de tristesse; +il me fallut le traverser, geler dans l'eau froide, et je ne pus qu'à +grand'peine casser la glace pour délivrer ma femme. Hélas! cela n'alla pas +tout seul! elle dut tirer avec force, et il resta un quart de la queue +pris dans la glace; elle se mit à hurler tout haut de douleur; les paysans +l'entendirent, sortirent du village, nous découvrirent et s'appelèrent +entre eux. Ils accoururent par l'écluse avec des piques et des haches, les +femmes avec leurs quenouilles, tous faisant grand tapage: «Prenez! frappez, +tuez!» criaient-ils entre eux. Je n'eus jamais si grande frayeur de ma +vie. Girmonde en avoue autant. Nous eûmes toutes les peines du monde à +nous sauver en courant: notre poil fumait. Il vint un petit garçon en +courant, un diable d'enfant, armé d'une pique et léger à la course, qui +nous poursuivit et manqua nous faire un mauvais parti. Si la nuit n'était +pas venue, nous serions restés sur la place. Et les femmes, ces vilaines +sorcières, criaient que nous avions mangé leurs brebis; elles auraient +bien voulu nous prendre et nous poursuivaient d'injures. Mais nous nous +dirigeâmes de nouveau vers l'eau, et nous nous glissâmes dans les roseaux; +une fois là , les paysans n'osèrent plus nous poursuivre: car il était +nuit. Ils retournèrent chez eux. Nous échappâmes ainsi bien juste. Vous le +voyez, sire, trahison, mort et violence, voilà les crimes dont il s'agit, +et vous les punirez sévèrement.»</p> + +<p>Lorsque le roi eut entendu cette accusation, il dit: «Il en sera fait +justice selon la loi; mais écoutons la réponse de Reineke.» Et Reineke +parla ainsi: «Si l'histoire était vraie, cette affaire me rapporterait peu +d'honneur. Dieu me préserve dans sa miséricorde qu'il en soit comme il le +prétend! Cependant, je ne veux pas nier avoir appris à sa femme à prendre +des poissons et lui avoir montré le meilleur chemin pour traverser +l'étang. Mais elle y mit tant d'avidité, aussitôt qu'elle entendit parler +de poisson, qu'elle oublia le chemin, la modération et mes leçons. Si elle +est restée prise dans la glace, c'est qu'elle a attendu trop longtemps; +car, si elle avait retiré sa queue à temps, elle eût pris assez de poisson +pour faire un délicieux repas. Trop d'ambition nuit toujours. Quand le +cœur s'habitue à l'intempérance, il se prépare bien des regrets. Celui qui +a l'esprit de gloutonnerie ne vit que dans la détresse; personne ne le +rassasie. Dame Girmonde l'a éprouvé, lorsqu'elle fut prise dans la glace. +Mais elle est peu reconnaissante de tous mes soins. Voilà donc ce que je +retire du secours honnête que je lui ai prêté! car je poussai et cherchai +de toutes mes forces à la soulever. Mais elle était trop lourde pour moi, +et c'est dans cette occupation que me trouva Isengrin, qui passait sur +l'autre bord. Il se mit à crier et à jurer si furieusement, que vraiment +je fus saisi de peur en entendant cette belle bénédiction; une, deux et +trois fois il m'adressa les plus horribles malédictions, et se mit à crier, +égaré par la colère. Je me dis: «Va-t'en sans plus tarder; il vaut mieux +courir que mourir.» Je fis bien; car alors il m'eût déchiré. Quand deux +chiens se mordent pour un os, il faut bien que l'un des deux perde. C'est +pourquoi il me semble que le meilleur parti à prendre était d'éviter sa +colère et son égarement. Il était furieux et il l'est encore, qui peut le +nier? Interrogez sa femme. Qu'ai-je affaire avec un menteur comme lui? +Car aussitôt qu'il vit sa femme prise dans la glace, il se mit à crier +et à jurer, et l'aida à se détacher. Si les paysans se mirent après eux, +c'est pour leur plus grand bien; car de cette façon leur sang fut mis +en mouvement et ils ne gelèrent plus. Qu'y a-t-il à dire encore? C'est +une vilaine conduite que de diffamer sa femme par de pareils mensonges. +Interrogez-la elle-même; elle est là . Et, s'il avait dit la vérité, elle +n'aurait pas manqué de se plaindre elle-même. En tous cas, je demande un +délai d'une semaine pour parler à mes amis de la réponse qui est due au +loup et à sa plainte.»</p> + +<p>Girmonde dit alors: «Dans toute votre personne et dans toutes vos actions, +il n'y a que friponnerie, comme nous le savons bien, tromperie, malice, +dissimulation, effronterie. Qui se fie à vos discours captieux est sûr +de s'en trouver mal à la fin; vous ne vous servez jamais que de paroles +entortillées et fausses. J'en ai fait l'épreuve dans le puits. Deux seaux +y sont suspendus. Vous vous étiez mis, je ne sais pourquoi, dans l'un +d'eux, et vous étiez descendu au fond; mais vous ne pouviez plus remonter +et vous étiez dans une grande détresse. Je passai près du puits, au matin, +et vous demandai qui vous y avait descendu. Vous me dites: «Vous arrivez +bien à propos, chère commère; je suis toujours prêt à vous faire profiter +de toutes mes bonnes aubaines. Mettez-vous dans le seau qui est là -haut, +vous descendrez et vous mangerez ici des poissons tout votre soûl.» C'est +pour mon malheur que je passais par-là ; car je vous crus lorsque je vous +entendis jurer que vous aviez mangé tant de poisson, que vous en aviez mal +au ventre. Sotte que j'étais! je me laissai séduire et me mis dans le seau; +il descendit; l'autre remonta; nous nous rencontrâmes, Cela me parut +bizarre. Je vous dis, pleine d'étonnement: «Qu'est-ce que cela veut dire?» +Vous me répondîtes: «Monter et descendre, c'est ainsi que cela se passe +ici-bas. C'est précisément ce qui nous arrive à tous deux: voilà le train +du monde. Les uns sont abaissés, les autres sont élevés, chacun suivant +ses mérites.» Je vous vis sortir du seau et vous en aller en courant, +tandis que je restai au fond du puits et qu'il me fallut attendre tout le +jour et recevoir force coups avant d'en sortir. Quelques paysans s'étant +approchés de la fontaine m'aperçurent. En proie à une faim terrible, +dévorée de tristesse et de frayeur, j'étais dans un état pitoyable. Les +paysans se dirent entre eux: «Regardez donc, voilà , dans le seau, tout au +fond, l'ennemi qui décime nos troupeaux.—Remontons-le, dit l'un d'eux. +Je me tiendrai prêt à le recevoir, au bord du puits, il nous payera nos +brebis!» La manière dont je fus reçue fut lamentable. Les coups plurent +sur ma peau; ce fut le jour le plus triste de ma vie; à peine échappai-je +à la mort.»</p> + +<p>Reineke dit alors là -dessus: «Songez bien aux conséquences, et vous +trouverez certainement que les coups vous ont fait du bien. Pour ma part, +je préfère m'en passer, et, dans cette circonstance, il fallait que l'un +de nous deux fût battu: impossible de nous en tirer ensemble! Si vous +voulez y faire attention, cela vous servira de leçon, et, à l'avenir, +en pareille circonstance, vous ne vous fierez à personne si légèrement. +Le monde est plein de malice.</p> + +<p>—Oui, répliqua le loup, on n'a pas besoin d'autre preuve! Personne ne m'a +plus offensé que ce traître-là . Je n'ai pas encore raconté le tour qu'il +m'a joué une fois en Saxe, parmi la gent des singes. Il me persuada de me +glisser dans une caverne où il savait bien qu'il m'arriverait du mal. +Si je n'avais pas pris la fuite rapidement, j'y aurais laissé mes yeux et +mes oreilles. Il m'avait dit auparavant, avec des paroles insinuantes, que +je trouverais là sa cousine, c'est-à -dire la guenon. J'échappai au piège +et il en fut désolé. C'est par malice qu'il m'avait envoyé dans ce nid +abominable, qui me fit l'effet de l'enfer.»</p> + +<p>Reineke répondit devant toute la cour: «Isengrin parle tout de travers. +Assurément, il n'a pas sa tête. Qu'il raconte plus clairement ce qu'il +veut dire de la guenon. Il y a deux ans et demi qu'il partit pour la Saxe, +afin d'y mener joyeuse vie; je l'y suivis. Voilà ce qui est vrai; le +reste est un mensonge. Les gens dont il parle n'étaient pas des singes, +c'étaient des loups marins; et jamais je ne les reconnaîtrai pour mes +parents. Martin le singe et dame Rückenau sont mes parents: j'honore +l'une comme ma cousine, et l'autre comme mon cousin, et je m'en vante: +il est notaire et expert en droit. Mais ce qu'Isengrin raconte de ces +créatures-là , c'est assurément pour se moquer de moi; je n'ai rien à faire +avec eux, et ils n'ont jamais été mes parents; car ils ressemblent au +diable d'enfer. Si j'ai appelé cousine, cette vieille horreur, je l'ai +bien fait exprès. Je n'y ai rien perdu, je dois le confesser; elle me +traita fort bien. Sans cela, elle aurait pu songer à m'étouffer.</p> + +<p>Voyez-vous, messeigneurs, nous avions quitté le grand chemin; et, en +passant derrière une montagne, nous découvrîmes une caverne sombre et +profonde. Isengrin, comme d'habitude, mourait de faim. Qui l'a jamais vu, +même alors, rassasié à sa fantaisie? Je lui dis: «Il doit y avoir à manger +dans cette caverne; je ne doute pas que ses habitants ne partagent avec +nous. Nous serons les bienvenus.» Isengrin me répondit: «Je vais vous +attendre sous cet arbre; vous êtes de toute façon plus adroit que moi à +faire de nouvelles connaissances; quand on vous donnera à manger, vous +me le ferez savoir!» C'est ainsi que le fripon songeait à mes risques et +périls à attendre ce qui pourrait arriver; pour moi, j'entrai dans la +caverne. Je traversai en frémissant un corridor long et tortueux qui n'en +finissait pas. Mais qu'y trouvai-je dans le fond? Je ne voudrais pas pour +tout l'or du monde avoir encore dans ma vie une frayeur pareille! Quelle +nichée d'affreuses bêtes de toutes grandeurs! et la mère par-dessus le +marché! je crus que c'était le diable. Elle avait une gueule énorme garnie +de dents affreuses, de longues griffes aux mains et aux pieds, et, par +derrière, une grande queue au bas du dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi +épouvantable! Ses petits, tout noirs, ressemblaient à autant de jeunes +spectres. Elle me jeta un regard effroyable. «Je voudrais bien être loin +d'ici,» me disais-je tout bas. Elle était plus grande qu'Isengrin lui-même, +et quelques-uns de ses petits avaient presque la même taille. Toute cette +vilaine famille était couchée sur du foin pourri et couverte de boue +jusqu'aux oreilles; on respirait une puanteur plus forte que celle de la +poix d'enfer. À dire vrai, cette société ne me plut guère; car elle était +trop nombreuse et j'étais tout seul. Ils faisaient des grimaces horribles. +Alors j'inventai et j'essayai d'un expédient; je les saluai de mon mieux +et me présentai comme une connaissance et un ami. Je dis cousine à la +vieille et cousins aux enfants, et n'épargnai pas les paroles: «Que Dieu +vous donne des jours longs et heureux! Sont-ce là vos enfants? Vraiment, +je ne devrais pas le demander; ils me ravissent! Dieu du ciel! comme ils +sont gais, comme ils sont gentils! on les prendrait tous pour des fils de +roi! Louée soyez-vous d'avoir augmenté notre famille de si dignes rejetons; + je m'en réjouis extrêmement. Je me trouve bien heureux d'avoir de pareils +cousins; car, dans les jours de détresse, on a besoin de ses parents.» +Lorsque je lui fis tant d'honneur, bien malgré moi, elle me reçut avec +les mêmes égards, me traita d'oncle et fit comme si elle me connaissait, +quoique nous ne fussions nullement parents. Cependant, il n'y avait pas de +mal cette fois-là à l'appeler ma cousine. Je suais de peur en attendant; +mais elle me répondit affectueusement: «Reineke, mon cher parent, soyez +mille fois le bienvenu! Comment vous portez-vous? Je vous serai obligée +toute ma vie de cette visite; vous enseignerez la prudence à mes enfants, +afin qu'ils arrivent aux honneurs.» C'est ainsi qu'elle me parla; voilà ce +que j'avais amplement mérité par quelques paroles en l'appelant ma cousine +et en voilant la vérité. Pourtant j'aurais bien voulu être dehors. Mais +elle ne voulut pas me laisser partir et me dit: «Vous ne vous en irez pas +que je ne vous aie traité. Restez, et laissez-vous servir!» Elle m'apporta +des aliments en quantité; j'aurais vraiment peine à les nommer tous +maintenant; j'étais étonné on ne peut plus de les voir approvisionnés +de la sorte: poissons, chevreuils et bonne venaison; je mangeai de tout, +je le trouvai excellent. Lorsque j'eus mangé à mon appétit, elle apporta, +en outre, un morceau de cerf qu'elle me chargea de porter chez moi, à ma +famille, et je leur dis adieu. «Reineke, me dit-elle encore, venez me +revoir.» J'aurais promis tout ce qu'elle aurait voulu; je fis en sorte de +m'en aller. Ce n'était pas un grand régal pour les yeux et pour le nez: un +peu plus, j'en serais mort. Je m'en allai en courant le long du souterrain, +jusqu'à ce que je fusse arrivé à l'arbre près de l'entrée. Isengrin était +là à geindre; je lui demandai comment il allait; il me répondit: «Pas bien, +je vais mourir de faim!» J'eus pitié de lui, et lui donnai le morceau +exquis que j'avais avec moi. Il le dévora avidement, me remercia beaucoup; +maintenant, il l'a oublié. Quand il eut fini, il me dit: «Apprenez-moi qui +habite dans cette caverne. Comment vous en êtes-vous trouvé? bien ou mal?» +Je lui dis toute la vérité, et lui donnai toutes les instructions. «Le +nid n'est pas beau, lui dis-je; en revanche, on y trouve d'excellente +nourriture. Si vous désirez en avoir votre part, entrez hardiment. Mais +par-dessus tout, gardez-vous de dire <i>la vérité</i> si vous voulez avoir tout +à souhait; soyez sobre de vérité, lui répétai-je encore. Car celui qui dit +toujours imprudemment la vérité, est persécuté partout où il se retire; il +reste à l'écart et les autres sont invités.» Voilà comment je lui dis d'y +aller. Je lui recommandai de dire, quoi qu'il arrivât, de ces choses que +tout le monde aime à entendre et alors qu'il serait bien reçu. Sire, je +parlais en toute conscience. Mais il fit tout le contraire, et, s'il a +attrapé quelques coups à cette occasion, qu'il les garde! il n'avait qu'à +m'imiter. Ses poils sont gris, il est vrai, mais il y a peu de sagesse +dessous. Ces gens-là n'estiment ni la prudence, ni la délicatesse d'esprit; +cette race grossière de lourdauds ne connaît nullement le prix de la +prudence. J'eus beau lui recommander d'être économe de vérité dans cette +circonstance: «Je sais bien ce qu'il y a à faire,» me répondit-il avec +hauteur. Et il entra au trot dans la caverne. Quand il vit au fond cette +horrible femelle, il crut voir le diable! et les enfants encore! Il se mit +à crier tout ébahi: «Au secours! Quelles sont ces horribles bêtes? Ces +êtres-là sont-ils vos enfants? On dirait vraiment une engeance infernale. +Noyez-les! c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour que cette engeance ne +se répande pas sur la terre! Si c'étaient les miens, je les étranglerais. +On pourrait prendre avec eux des diablotins; on n'aurait qu'à les lier sur +des roseaux dans un marais, ces vilains et sales garnements! Oui, vraiment, +on devrait les appeler des singes de marais, ce nom leur conviendrait +bien!» La mère répondit aussitôt, tout en colère: «Quel diable nous envoie +ce messager? Qui vous a prié de nous dire des grossièretés? Et mes enfants, + qu'ils soient beaux ou laids, que vous importe? Nous venons de quitter à +l'instant même Reineke; c'est un homme plein d'expérience, il doit s'y +connaître; il disait à haute voix qu'il trouvait tous mes enfants beaux, +bien faits et de bonne façon, et qu'il était heureux de les reconnaître +comme parents. Voilà ce qu'il nous a dit ici, à cette place, il n'y a pas +une heure. S'ils ne vous plaisent pas comme à lui, personne ne vous a prié +de venir, vous le savez bien.» Isengrin lui demanda à manger sur-le-champ: +«Apportez, dit-il; sans cela, je vous aiderai à chercher! À quoi bon tant +de paroles?» Et il s'apprêta à toucher par force à leurs provisions; +c'était une malheureuse idée. Car elle se jeta sur lui, le mordit, lui +déchira la peau avec ses griffes, et le houspilla d'importance; ses +enfants s'en mêlèrent aussi en mordant et en égratignant. Il se mit alors +à hurler et à crier; tout en sang, et sans se défendre, s'enfuit à grands +pas jusqu'à l'entrée de la caverne. Je le vis arriver couvert de morsures +et d'égratignures, la peau en lambeaux, une oreille fendue et le nez tout +en sang; ils lui avaient fait maintes blessures et l'avaient mis dans un +vilain état. Je lui demandai s'il avait dit la vérité, et il me répondit: +«J'ai dit ce que j'ai vu. Cette horrible sorcière m'a tout défiguré! +Je voudrais qu'elle fût ici dehors, elle me le payerait cher! Qu'en +dites-vous, Reineke? Avez-vous jamais vu de pareils enfants, aussi laids, +aussi méchants? Lorsque je le lui eus dit, ce fut fini, je ne trouvai plus +grâce devant ses yeux, et je me suis mal trouvé dans son trou.—Êtes-vous +fou? lui répondis-je. Je vous avais recommandé tout le contraire. «J'ai +bien l'honneur de vous saluer (auriez-vous dû lui dire), chère cousine. +Comment allez-vous? comment vont vos charmants petits enfants? Je me +réjouis beaucoup de revoir mes chers neveux, grands et petits.»</p> + +<p>Mais Isengrin me dit: «Appeler cousine, cette mégère? et neveux, ces +hideux enfants? Que le diable les emporte! Une pareille parenté me fait +horreur. Fi donc! c'est une horrible racaille que je ne veux plus revoir.» +Voilà pourquoi et comment il fut si maltraité. Maintenant, sire, c'est à +vous de juger! A-t-il raison de dire que je l'ai trahi? Il peut dire si +l'affaire ne s'est pas passée comme je la raconte.»</p> + +<p>Isengrin répliqua alors résolument: «En vérité, nous ne viderons pas cette +querelle avec des paroles. À quoi bon nous essouffler? Le bon droit est +toujours le bon droit, et on verra à la fin celui qui de nous deux le +possède. Reineke, tu as voulu payer d'audace, qu'il en soit ainsi! Nous +combattrons l'un contre l'autre, et tout s'arrangera! Vous ne manquez pas +de paroles pour raconter la grande faim que j'ai eue devant la demeure +des singes et la générosité que vous eûtes alors de me donner à manger. +Je voudrais bien savoir avec quoi? Vous ne m'avez apporté qu'un os, +probablement vous aviez mangé la viande. Partout, vous vous moquez de moi, +et dans des termes qui touchent mon honneur. Par d'infâmes mensonges vous +m'avez rendu suspect d'avoir médité une conspiration contre le roi et +d'avoir voulu lui ôter la vie: tandis que vous lui faites briller je ne +sais quels trésors devant les yeux. Il aurait bien de la peine à les +trouver! Vous avez outragé ma femme, et vous me le payerez. Je vous accuse +de toutes ces choses; je combattrai pour d'anciens et de nouveaux griefs, +et, je le répète, vous êtes un assassin, un traître et un voleur. Nous +combattrons à mort; voilà assez de bavardages et d'insultes; je vous +présente un gant, comme tout appelant doit le faire; gardez-le comme +un gage. Nous nous retrouverons bientôt. Le roi l'a entendu, tous les +seigneurs aussi. J'espère qu'ils seront témoins de ce duel judiciaire; +vous n'échapperez pas jusqu'à ce que l'affaire soit enfin décidée; alors +nous verrons.»</p> + +<p>Reineke pensa en lui-même: «Il s'agit ici de jouer sa fortune et sa vie! +Il est grand de taille et moi petit. Si je ne suis pas le plus fort +cette fois-ci, toutes mes ruses ne m'auront pas servi à grand'chose. Mais +attendons. Car, tout bien considéré, c'est moi qui ai l'avantage; n'a-t-il +pas déjà perdu ses griffes de devant? Si ce vieux fou ne se calme pas, il +faut à tout prix que la chose ne se passe pas comme il le désire.»</p> + +<p>Reineke dit alors au loup: «Vous êtes vous-même un traître, Isengrin, et +tous les griefs dont vous voulez me charger ne sont que des mensonges. +Vous voulez vous battre? Eh! bien, j'accepte le défi et je ne reculerai +pas. Il y a longtemps que je le désire! Voici mon gant.»</p> + +<p>Le roi reçut ces gages que les deux adversaires lui remirent fièrement. +Il leur dit en même temps: «Il faut que vous me donniez caution que vous +ne manquerez pas de vous présenter demain pour combattre; car je trouve +vos allégations confuses de part et d'autre; on se perd dans toutes vos +histoires.» Les garants d'Isengrin furent l'ours et le chat; ceux de +Reineke, son cousin Moncke, fils du singe, et Grimbert.</p> + +<p>«Reineke, lui dit dame Rückenau, soyez bien tranquille; que votre prudence +ne vous abandonne pas. Mon mari, votre oncle, qui est maintenant en +route vers Rome, m'a enseigné jadis une prière composée par l'abbé de +Schluckauf. Cet abbé, entre autres faveurs, la donna par écrit sur un +parchemin à mon mari. «Cette prière, lui dit l'abbé, est très-efficace +pour les hommes qui vont se battre; il faut la réciter le matin à jeun, et +durant tout le jour on est délivré de périls et de malheurs, à l'abri de +la mort, des douleurs et des blessures.» Que cela vous rassure, mon neveu; +demain matin, je vous la réciterai; demain matin, ayez donc bon courage et +soyez sans crainte.</p> + +<p>—Ma chère cousine, lui répondit le renard, je vous remercie de tout mon +cœur; je n'oublierai pas ce service. Mais je compte surtout sur la justice +de ma cause et sur mon habileté.»</p> + +<p>Les amis de Reineke passèrent la nuit avec lui et chassèrent toutes ses +idées noires par de gais propos. Mais dame Rückenau, plus que tous les +autres, était active et préoccupée du lendemain. Elle le fit tondre de la +tête à la queue; elle le fit oindre d'huile et de graisse sur la poitrine +et sur le ventre; Reineke se montra gras, rond et ferme sur jambes. Elle +lui dit en outre: «Écoutez-moi et songez à ce que vous avez à faire; +écoutez le conseil d'amis pleins d'expérience; il vous sera d'un grand +secours. Buvez vaillamment et retenez votre urine, et, quand demain matin +vous descendrez dans le champ clos, prenez-vous-y adroitement; arrosez-en +complètement le bout de votre queue et cherchez à en frapper votre +adversaire. Si vous pouvez lui en asperger les yeux, c'est ce qu'il y aura +de mieux; il en perdra presque la vue; cela vous arrangera et il en sera +bien empêché. Il vous faut aussi dans le commencement jouer la peur et +vous enfuir rapidement contre le vent. S'il vous poursuit, faites de +la poussière avec vos pieds afin de lui remplir les yeux de sable et +d'immondices. Sautez alors de côté, étudiez tous ses mouvements, et, quand +il s'essuiera, prenez votre avantage et aspergez-lui de nouveau les yeux +avec cette eau corrosive afin qu'il devienne entièrement aveugle; qu'il ne +sache plus où il en est, et que la victoire vous reste. Mon cher neveu, +dormez quelques instants, nous vous éveillerons quand il en sera temps. +Cependant, je vais réciter sur vous, à l'instant même, les paroles sacrées +dont je vous ai parlé, et qui doivent vous fortifier.» Et elle lui imposa +les mains sur la tête en prononçant ces paroles: <i>Ne rœst negebaut geid +sum namteflih duuda mein te dachs</i>. «Maintenant, adieu, vous voilà +invulnérable!» L'oncle Grimbert en dit autant; puis ils l'emmenèrent +coucher. Il dormit tranquillement. Au lever du soleil, la loutre et le +blaireau vinrent éveiller leur cousin. Ils le saluèrent amicalement en lui +disant: «Faites bien vos préparatifs!» La loutre lui offrit alors un joli +canard, en lui disant: «Mangez, je l'ai pris pour vous avec force bonds +sur l'écluse de Painpoulet; puisse-t-il vous faire plaisir, mon +cousin!</p> + +<p>—C'est une bonne étrenne, dit joyeusement Reineke; je ne fais pas fi d'un +pareil morceau. Que Dieu vous récompense d'avoir songé à moi!» Il déjeuna +avec appétit, but de même et se dirigea avec ses parents vers le champ +clos dans la plaine sablonneuse où devait avoir lieu le combat.</p><br><br><br> + + + + +<h3>DOUZIÈME CHANT.</h3><br> + + +<p>Lorsque le roi vit Reineke paraître ainsi dans la lice, tout tondu et, +des pieds à la tête, oint d'huile et de graisse luisante, il se mit à rire +sans fin. «Renard, qui t'a appris ce tour-là ? lui cria-t-il. On a bien +raison de t'appeler Reineke le renard; tu es toujours le même; partout +et toujours tu sais te tirer d'affaire.» Reineke s'inclina profondément +devant le roi, s'inclina encore plus devant la reine et descendit dans +la lice d'un pas assuré. Le loup avec ses parents s'y trouvait déjà ; ils +souhaitaient au renard une fin misérable; il entendit maintes paroles +emportées et maintes menaces. Mais Lynx et Léopard, les maîtres du camp, +apportèrent les reliques sur lesquelles les deux combattants attestèrent +la vérité de leur cause. Isengrin jura avec véhémence et la menace dans +les yeux que Reineke était un traître, un voleur, un assassin souillé de +tous les crimes, convaincu de violence et d'adultère, faux en tout point; +qu'il le soutenait au péril de sa vie. Reineke jura, en revanche, qu'il +n'était pas coupable de tous ces crimes, qu'Isengrin mentait comme +toujours, se parjurait comme d'habitude, mais qu'il n'avait jamais pu +faire de ses mensonges une vérité et qu'il y parviendrait encore moins +dans ce jour.</p> + +<p>Les maîtres du camp s'écrièrent: «Que chacun fasse son devoir! le bon +droit va se montrer.» Petits et grands quittèrent la lice pour qu'on pût y +enfermer les deux combattants. La guenon se mit à dire tout bas et vite à +Reineke: «Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon +conseil!»</p> + +<p>Reineke lui répondit gaiement: «Votre bonne exhortation redouble mon +courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la +ruse qui m'ont tiré de tant de périls où je me suis trouvé si souvent, +alors que je risquais si témérairement ma vie. Comment ne me conduirais-je +pas de même, maintenant que je suis vis-à -vis de ce scélérat? J'espère +bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il +mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance.» En ce +moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde +regarda avidement.</p> + +<p>Isengrin, d'un air sauvage et furieux, étendit ses pattes et s'avança +la gueule ouverte, en faisant des bonds énormes. Reineke, plus léger, +évita le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau +corrosive et le traîna dans la poussière pour le remplir de sable. +Isengrin croyait déjà le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les yeux +avec sa queue et l'étourdit du coup. Ce n'était pas la première fois qu'il +employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient déjà éprouvé la fatale +vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveuglé les enfants d'Isengrin, +comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est au père qu'il en +voulait. Après l'avoir aspergé de la sorte, il sauta de côté, se plaça +contre le vent, agita le sable et chassa la poussière dans les yeux du +loup, qui se dépêchait, et de bien mauvaise grâce, de se frotter et de +s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke, en revanche, jouait +adroitement de son balai pour atteindre encore son ennemi et l'aveugler +entièrement. Le loup s'en trouva mal; car le renard profita alors de son +avantage. Aussitôt qu'il vit les yeux de son ennemi obscurcis de larmes +douloureuses, il se mit à l'assaillir de coups vigoureux, à l'égratigner, +à le mordre et toujours à lui asperger les yeux. Le loup, presque sans +connaissance, frappait au hasard, et Reineke, enhardi, le raillait en +lui disant: «Seigneur loup, vous avez dans le temps dévoré plus d'une +innocente brebis et mangé dans votre vie plus d'un animal irréprochable; +j'espère que les autres seront en paix dorénavant; dans tous les cas, +il vous plaira de les laisser en paix et leur bénédiction sera votre +récompense. Votre âme gagnera à cette conversion, surtout si vous attendez +patiemment la fin. Cette fois-ci, vous n'échapperez pas de mes mains, +que vous ne m'ayez apaisé par vos supplications; dans ce cas, je vous +épargnerai et vous laisserai la vie.»</p> + +<p>Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire +par la gorge et se croyait sûr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que +lui, se démena furieusement et se dégagea en deux secousses. Cependant +Reineke eut le temps de l'attraper à la figure, de le blesser cruellement +et de lui arracher un œil de la tête; le sang coula le long du nez à +grands flots.</p> + +<p>Reineke s'écria; «Voilà ce que je voulais! j'ai réussi!» Le loup, tout en +sang, se sentit défaillir. Mais la perte de son œil le rendit furieux, et, +malgré ses blessures et ses douleurs, il s'élança contre Reineke, qu'il +renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation +et toute sa prudence lui était de peu de secours. Isengrin lui prit +rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait +en guise de main. Reineke gisait à terre tristement; il craignait de +perdre la main à l'instant même et mille pensées se croisaient dans son +esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles: +«Brigand! l'heure de ta mort est arrivée! rends-toi à l'instant ou bien je +te fais périr pour toutes tes perfidies. Je m'en vais régler ton compte +maintenant; cela ne t'aura pas servi à grand'chose d'avoir gratté la +poussière, d'avoir mouillé ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et +graissé ton corps. Malheur à toi maintenant! tu m'as fait tant de mal, +tu m'as calomnié et éborgné. Mais tu ne m'échapperas pas.»</p> + +<p>Reineke se disait: «Me voici dans un bien triste état; que dois-je faire? +Si je ne me rends pas, il m'égorge, et, si je me rends, je suis déshonoré +à tout jamais. Oui, je mérite cette punition. Car je l'ai trop maltraité, +trop grièvement offensé.»</p> + +<p>Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. «Mon +cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie à l'instant même votre +vassal avec tout ce que je possède. J'irai pour vous en pèlerinage au +tombeau sacré dans la terre sainte et dans toutes les églises pour vous en +rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre âme et il en +restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bénéfice votre père +et votre mère dans la vie éternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin? +Je vous vénère comme si vous étiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a +de plus sacré, d'être dorénavant entièrement à vous avec tous les miens. +Tous vous obéiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous +offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-même. Acceptez-le, vous +serez un jour le maître du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous +l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je +vous en laisserai le choix, ainsi qu'à votre femme et à vos enfants. De +plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me +dit malin et vous êtes fort; à nous deux, nous pouvons faire de grandes +choses. Il faut nous allier; l'un armé de la force, l'autre de la ruse, +qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre. +Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu éviter ce duel d'une +façon honorable; mais vous m'avez provoqué et l'honneur me faisait une +loi d'y répondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis +pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. Épargner ton oncle, me +disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais détesté, +vous vous en seriez trouvé pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par +mégarde, je vous ai blessé à l'œil, j'en suis cordialement affligé. Mais +ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remède pour vous guérir et +vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre œil ne revient +pas, une fois que vous serez guéri, il n'y aura rien de plus commode; vous +n'aurez qu'une fenêtre à fermer quand vous voudrez dormir; nous autres, +nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents +s'inclineront à l'instant même devant vous. Ma femme et mes enfants, +sous les yeux du roi et devant toute l'assemblée, viendront vous prier et +vous conjurer de me pardonner et de me faire grâce de la vie. Alors je +confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vérité, que je vous ai +calomnié et trompé de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que +je ne sais rien de mal sur votre compte et que dorénavant je ne vous +offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rêvé une satisfaction aussi +complète que celle que je vous offre à cette heure? Si vous me tuez, quel +profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours à craindre mes parents et +mes amis; tandis que, si vous m'épargnez, vous quitterez avec gloire et +honneur le champ de bataille, vous paraîtrez à tous de grand cœur et de +grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez +pas de sitôt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est à +présent tout à fait indifférent de vivre ou de mourir.</p> + +<p>—Perfide renard, répondit le loup, comme tu aimerais à en être quitte! +Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour +rançon, je ne te lâcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux +serments, parjure que tu es! à coup sûr, si je te laissais aller, tu ne +me donnerais pas même des coquilles d'œuf. J'estime peu ta famille, je +l'attends de pied ferme et j'espère supporter sa haine sans trop de peine. +Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas +tes railleries, si je te délivrais sur tes belles promesses. Qui ne te +connaîtrait pas serait trompé. Tu m'as épargné aujourd'hui, dis-tu, +effronté coquin? et n'ai-je pas perdu un œil? scélérat, ne m'as-tu pas +déchiré la peau en vingt endroits? et m'as-tu laissé respirer seulement +lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'être pour toi clément +et miséricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert. +Traître! tu as déshonoré et ruiné ma femme et moi; cela te coûtera la +vie.»</p> + +<p>C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-là , son fripon +d'adversaire avait passé son autre patte entre les cuisses du loup. Il le +saisit par les parties sensibles et se mit à les tirer et à les tordre +d'une façon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit à crier et +à hurler d'une façon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien +vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup à deux mains, +en tirant et pinçant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de +violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se +vida de détresse. Le renard s'en réjouit; maintenant, il espérait vaincre. +Il ne le lâcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse +et dans le désespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait +des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donné ce +spectacle pour des montagnes d'or; sans lâcher prise, il tira et traîna +le loup pour que tout le monde vît son état misérable, et se mit à pincer, +mordre et griffer l'infortuné, qui se roulait dans la poussière et ses +propres ordures en poussant des hurlements étouffés avec des convulsions +et des gestes désespérés.</p> + +<p>Ses amis poussèrent des cris de douleur, et prièrent le roi d'arrêter le +combat, si tel était son bon plaisir. Et le roi répondit: «Si c'est votre +avis à tous, et votre désir, qu'il en soit ainsi, je ne demande pas mieux.»</p> + +<p>Et le roi ordonna aux deux maîtres du camp, Lynx et Léopard, d'aller +trouver les deux combattants. Ils entrèrent dans le champ clos et dirent +au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi désirait arrêter le +combat, et faire cesser le duel. «Il désire, ajoutèrent-ils, que vous lui +cédiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de +vous deux périssait dans ce duel, ce serait dommage des deux côtés. Vous +avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi +pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagnés pour +toujours à votre cause.»</p> + +<p>Reineke dit: «Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que j'obéirai +au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je ne demande +rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de consulter +mes amis.» Alors tous les amis de Reineke s'écrièrent tous: «Nous sommes +d'avis qu'il faut suivre la volonté du roi.» Ils accoururent en foule +autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau, le singe, la loutre et +le castor. Il eut alors aussi pour amis la martre, la belette, l'hermine, +l'écureuil et beaucoup d'autres qui lui étaient hostiles auparavant et +naguère encore n'osaient pas prononcer son nom; ils accoururent tous près +de lui. Il se trouva alors avoir pour parents ceux qui l'accusaient jadis; +ils venaient lui présenter leurs femmes et leurs enfants, les grands, les +moyens, les petits, et même les tout petits; chacun le fêtait, le flattait; +cela n'en finissait pas.</p> + +<p>Dans le monde, il en est toujours ainsi. À celui qui est heureux on +souhaite santé et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui +est tombé dans la misère n'a qu'à prendre patience. C'est ce qui arriva +en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rôle auprès du +vainqueur. Les uns jouaient de la flûte, les autres chantaient, d'autres +encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui +disaient: «Réjouissez-vous! vous avez jeté un nouveau lustre sur vous et +votre race dans cette journée! Nous étions bien affligés de vous voir +succomber; mais la chance a tourné bientôt et par un coup de maître.» +Reineke dit modestement: «Le bonheur m'a favorisé.» Et il remercia ses +amis. Ils s'en vinrent tous à grand bruit, précédés par Reineke et les +juges du camp. Ils arrivèrent ainsi devant le le trône du roi et Reineke +s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les +seigneurs: «C'est un beau jour pour vous; vous avez défendu votre cause +avec honneur. En conséquence, je vous proclame quitte. Vous êtes relevé de +tout châtiment; je tiendrai prochainement à cette occasion un conseil avec +mes gentilshommes, aussitôt qu'Isengrin sera rétabli; pour aujourd'hui, la +cause est entendue.</p> + +<p>—Sire, répondit modestement Reineke, votre conseil est bon à suivre; vous +savez ce qu'il y a de mieux à faire. Lorsque je parus devant vous, j'avais +beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au loup, mon +puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il m'eut presque en +son pouvoir, ses acolytes s'écrièrent: «Qu'il meure!» Ils m'accusèrent +en même temps que lui, uniquement pour me pousser à bout et pour lui être +agréable; car tout le monde pouvait remarquer qu'il était plus en faveur +que moi et personne ne songeait à la fin ni à ce qui pouvait être la +vérité. Je les comparerais volontiers à ces chiens qui avaient l'habitude +de stationner par bandes devant la cuisine, dans l'espérance que le maître +queux voudrait bien leur jeter quelques os. Pendant qu'ils miaulaient +ainsi, les chiens aperçurent un de leurs confrères qui venait de prendre à +la cuisine un morceau de rôti et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé +assez vite, car le cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue; +cependant il ne lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent +entre eux: «Voyez comme le cuisinier favorise celui-là ! Voyez quel morceau +exquis il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez +guère; vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos +regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et +vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.» +Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient +tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur; +personne ne voulut plus aller à la cuisine, Ils s'enfuirent tous et le +laissèrent là . Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de faire. +Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On les voit +à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne les flattent +pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque mal qu'ils +fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal. Voilà ce +que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat final: ces +personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a une triste +fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à gauche tous +les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois, grands et petits, +qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme ont fait les +chiens qui abandonnèrent immédiatement leur camarade, lorsqu'ils virent +son mal et son croupion déshonoré. Sire, vous comprenez qu'on ne pourra +jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne rougiront jamais de lui. Je +vous remercie mille fois de toutes les grâces que vous m'avez faites, et, +toutes les fois que je pourrai connaître votre volonté, je me ferai un +vrai bonheur de la mettre à exécution.</p> + +<p>—Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, répondit le roi; j'ai tout +entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme +autrefois vous voir siéger dans mon conseil en qualité de noble baron et +je vous impose le devoir de participer à toute heure à mon conseil intime; +je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme vous le +méritez, je l'espère. Aidez-moi à gouverner tout pour le mieux. Je ne +puis guère me passer de vous à la cour, et, si vous joignez la vertu à la +sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous et ne fera +prévaloir ses conseils sur les vôtres. Dorénavant, je n'écouterai plus les +plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et vous agirez toujours à +ma place, en qualité de chancelier de l'empire. Mon sceau vous sera confié, +et ce que vous aurez fait et écrit restera fait et écrit.»</p> + +<p>Voilà de quelle façon Reineke arriva au comble des honneurs et comment +tout ce qu'il conseille et décide, en bien ou en mal, a force de loi.</p> + +<p>Reineke remercia le roi en disant: «Mon noble souverain, vous me faites +beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de +ma raison. L'avenir vous le prouvera.»</p> + +<p>Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-là . +Il gisait dans la lice vaincu et en piteux état; sa femme et ses enfants +allèrent à lui, et Hinzé le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses +parents; ils le mirent en gémissant sur une civière que l'on avait +bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportèrent loin du +champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs +chirurgiens vinrent qui pansèrent ces blessures et y versèrent quelques +gouttes de baume; tous ses membres étaient paralysés. Ils lui frottèrent +l'oreille avec une herbe et il éternua fortement par devant et par +derrière. Et ils dirent ensemble: «Il faudra le frotter d'onguent et le +baigner. «C'est ainsi qu'ils rassurèrent la famille du loup plongée dans +la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps. +Il s'éveilla, les idées encore confuses, et l'inquiétude le prit; la +honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta à haute voix et parut +désespéré. Girmonde le veillait attentivement, le cœur plein de tristesse, +songeant à tout ce qu'elle avait perdu; elle était debout, accablée de +mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en +voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il +devint furieux de douleur; ses souffrances étaient grandes et les suites +bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait +gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout; +il partit fièrement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et +le congédia avec ces paroles affectueuses: «À bientôt!» Le renard +s'agenouilla devant le trône en disant: «Je vous remercie de tout mon +cœur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces +seigneurs. Que Dieu vous réserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai +votre volonté; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon +devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner +chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.</p> + +<p>—Allez-y, répondit le roi, et ne craignez plus rien.» C'est ainsi que +partit Reineke, favorisé comme personne. Il y en a bien de son espèce qui +ont le même talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont +pas moins à leur aise.</p> + +<p>Reineke quitta fièrement la cour avec sa famille et quarante parents; +on leur rendait honneurs et ils s'en réjouissaient. Reineke marchait le +premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il était radieux; sa +queue s'épanouissait, il avait conquis la faveur du roi, il était rentré +au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: «Je partagerai +ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la +sagesse est plus précieuse que l'or.»</p> + +<p>C'est ainsi que Reineke, accompagné de tous ses amis, prit le chemin de +Malpertuis, sa forteresse. Il se montra reconnaissant pour tous ceux qui +lui avaient été favorables et qui étaient restés à ses côtés, au moment +du péril. Il leur offrit ses services en revanche; ils se quittèrent et +chacun retourna dans sa famille. Pour lui, il trouva chez lui sa femme +Ermeline en bonne santé; elle le salua avec joie, lui demanda comment il +avait fait pour échapper encore à ses ennemis. Reineke lui dit: «J'y suis +parvenu! j'ai reconquis la faveur du roi; je siégerai comme autrefois dans +le conseil, et ce sera à l'éternel honneur de toute notre race. Le roi m'a +nommé tout haut devant tous chancelier de l'empire et m'a confié le sceau +de l'État. Tout ce que Reineke fait et écrit reste à tout jamais écrit et +bien fait; que personne ne l'oublie, j'ai donné au loup en peu d'instants +une rude leçon; il ne m'accuse plus. Il est aveugle, blessé et toute sa +race déshonorée; je l'ai bien arrangé! il ne servira plus à grand'chose en +ce bas monde. Nous nous sommes battus en duel et je l'ai vaincu. Il n'en +guérira pas de sitôt. Que m'importe! je suis son supérieur et celui de +tous ceux qui faisaient cause avec lui.»</p> + +<p>La femme de Reineke se réjouit fort; le cœur des deux petits renards se +gonfla aussi d'orgueil au récit de la victoire de leur père. Ils se dirent +entre eux joyeusement: «Nous allons maintenant vivre des jours heureux, +honorés de tous, et nous n'aurons qu'à penser à fortifier notre château et +à vivre gaiement et sans souci.»</p> + +<p>Reineke est honoré de tous maintenant. Que chacun se convertisse donc +bientôt à la sagesse, évite le mal et respecte la vertu! Voilà la morale +de ce poëme, dans lequel le poëte a mêlé la fable à la vérité, afin que +vous puissiez distinguer le mal du bien et cultiver la sagesse, et aussi +afin que les acheteurs de ce livre s'instruisent journellement du train +de ce monde. Car c'est ainsi qu'il se fait, c'est ainsi qu'il restera, et +voilà comment se termine notre poëme des faits et gestes de Reineke. +Que Dieu nous accorde l'éternité bienheureuse! <i>Amen!</i></p> + +<h4>FIN.</h4> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le renard, by Goethe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RENARD *** + +***** This file should be named 17509-h.htm or 17509-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/0/17509/ + +Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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