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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:17 -0700
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+ <title>Le renard</title>
+ <meta name="author" content="GŒTHE">
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le renard, by Goethe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le renard
+
+Author: Goethe
+
+Translator: Edouard Grenier
+
+Release Date: January 13, 2006 [EBook #17509]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RENARD ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>LE RENARD</h1>
+
+<h3>par</h3>
+
+<h2>GŒTHE</h2><br>
+
+<h3>traduit par ÉDOUARD GRENIER.</h3><br><br><br>
+
+
+
+<h5>COLLECTION HETZEL &amp; LÉVY.&mdash;
+PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, Rue Vivienne, 2.<br>
+BRUXELLES.&mdash;TYP. DE Veuve J. VAN BUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeck, 12.</h5><br>
+
+<h4>1858</h4><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>PREMIER CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>La Pentecôte, cette fête charmante, était arrivée; les champs et les
+bois se couvraient de verdure et de fleurs; sur les collines et sur les
+hauteurs, dans les buissons et dans les haies, les oiseaux, rendus à la
+joie, essayaient leurs gaies chansons; chaque pré fourmillait de fleurs
+dans les vallées odorantes; le ciel brillait dans une sérénité majestueuse
+et la terre étincelait de mille couleurs.</p>
+
+<p>Noble, le roi des animaux, convoque sa cour; et tous ses vassaux
+s'empressent de se rendre à son appel en grand équipage; de tous les
+points de l'horizon arrivent maints fiers personnages, Lutké la grue et
+Markart le geai, et tous les plus importants. Car le roi songe à tenir sa
+cour d'une manière magnifique avec tous ses barons; il les a convoqués
+tous ensemble, les grands comme les petits. Nul ne devait y manquer
+et cependant il en manquait un: Reineke le renard, le rusé coquin,
+qui se garda bien de se rendre à l'appel, à cause de tous ses crimes
+passés. Comme la mauvaise conscience fuit le grand jour, le renard fuyait
+l'assemblée des seigneurs. Tous avaient à se plaindre; ils étaient tous
+offensés; et, seul, Grimbert le blaireau, le fils de son frère, avait été
+épargné.</p>
+
+<p>Ce fut le loup Isengrin qui porta le premier sa plainte, accompagné de ses
+protecteurs, de ses cousins et de tous ses amis. Il s'avança devant le roi
+et soutint ainsi l'accusation: «Très-gracieux seigneur et roi, écoutez
+mes griefs! Vous êtes plein de grandeur et de noblesse; vous faites à
+chacun justice et merci: veuillez donc être touché de tout le mal que j'ai
+souffert, à ma grande honte, de la part de Reineke. Mais, avant tout,
+soyez touché du déshonneur qu'il a jeté si souvent sur ma femme et des
+blessures qu'il a faites à mes enfants; hélas! il les a couverts d'ordures
+d'une matière si corrosive, qu'il y en a encore trois à la maison qui
+souffrent d'une cruelle cécité. Il est vrai que, depuis longtemps, il a
+été question de ce crime: on avait même fixé un jour pour mettre ordre
+à de pareils griefs; il offrit de faire tous les serments; mais bientôt
+il changea d'avis et courut s'enfermer dans sa forteresse; c'est ce que
+savent trop bien tous les hommes qui m'entourent ici. Seigneur, il me
+faudrait bien des semaines pour raconter rapidement tous les maux que le
+brigand m'a faits. Quand toute la toile que l'on fait à Gand deviendrait
+du parchemin, elle ne pourrait pas contenir tous les tours qu'il m'a joués;
+aussi je les passe sous silence. Mais le déshonneur de ma femme me ronge
+le cœur; j'en tirerai vengeance, quoi qu'il arrive.»</p>
+
+<p>Lorsque Isengrin eut ainsi tristement parlé, on vit s'avancer un petit
+chien qui s'appelait Vackerlos; il parlait français et raconta combien il
+était pauvre et qu'il ne lui restait rien au monde qu'un petit morceau
+d'andouille et que Reineke le lui avait pris! Alors le chat Hinzé, tout en
+colère, s'élança d'un bond et dit: «Grand roi, que personne ne se plaigne
+du mal fait par le scélérat plus que le roi lui-même. Je vous le dis, dans
+cette assemblée, il n'y a personne ici, jeune ou vieux, qui doive craindre
+ce criminel autant que vous. Quant à la plainte de Vackerlos, elle ne
+signifie rien; il y a des années que cette affaire est arrivée; c'est à
+moi qu'appartenait cette andouille. J'aurais dû me plaindre alors; j'étais
+allé chasser; chemin faisant je fis une ronde de nuit dans un moulin; la
+meunière dormait, je pris tout doucement une andouille, je l'avouerai;
+mais, si Vackerlos y eût jamais quelque droit, il le doit à mon adresse.»</p>
+
+<p>La panthère dit: «À quoi bon ces plaintes et ces paroles? elles ne servent
+à rien; le mal est assez constaté. C'est un voleur, un assassin, je le
+soutiens hardiment. Ces messieurs le savent bien; il est artisan de tout
+crime. Tous les seigneurs, et le roi lui-même, viendraient à perdre
+fortune et honneur, qu'il en rirait s'il y gagnait seulement un morceau
+de chapon gras. Que je vous raconte le tour qu'il a fait hier à Lampe le
+lièvre; le voici devant vous, cet homme qui n'offensa jamais personne.
+Reineke joua le dévot et s'offrit à lui enseigner rapidement tous les
+chants d'église et tout ce que doit savoir un sacristain; ils s'assirent
+en face l'un de l'autre et commencèrent le <i>Credo</i>. Mais Reineke ne
+pouvait pas renoncer à ses anciennes pratiques: au milieu de la paix
+proclamée par notre roi et malgré son sauf-conduit, il tint Lampe serré
+dans ses griffes et colleta astucieusement l'honnête homme. Je passais
+près de là ; j'entendis leur chant, qui, à peine commencé, cessa tout à
+coup; je m'en étonnai. Mais, lorsque j'arrivai près d'eux, je reconnus
+Reineke; il tenait Lampe par le collet, et certes il lui eût ôté la
+vie si, par bonheur, je n'étais pas allé par là . Le voilà ! regardez les
+blessures de cet homme pieux. Et maintenant, sire, et vous, seigneurs,
+souffrirez-vous que la paix du roi, son édit et son sauf-conduit soient
+le jouet d'un voleur? Oh! alors le roi et ses enfants entendront encore
+longtemps les reproches des gens qui aiment le droit et la justice!»</p>
+
+<p>Isengrin ajouta: «Il en sera ainsi et malheureusement Reineke ne changera
+pas. Oh! que n'est-il mort depuis longtemps! ce serait à souhaiter pour
+les gens pacifiques; mais, si on lui pardonne encore cette fois, il dupera
+audacieusement ceux qui s'en doutent le moins maintenant.»</p>
+
+<p>Le neveu de Reineke, le blaireau, prit maintenant la parole et défendit
+courageusement Reineke, dont la fausseté pourtant était bien connue:
+«Seigneur Isengrin, dit-il, le vieux proverbe a bien raison: «N'attends
+rien de bon d'un ennemi.» Vraiment mon oncle n'a pas à se louer de vos
+discours; mais cela vous est facile. S'il était comme vous à la cour
+et qu'il jouit de la faveur du roi, vous pourriez vous repentir d'avoir
+parlé si malignement de lui et d'avoir renouvelé ces vieilles histoires.
+En revanche, ce que vous avez fait de mal à Reineke vous l'oubliez et
+cependant, plus d'un seigneur le sait, vous aviez fait un pacte et juré
+de vivre en bons compagnons. Voici l'histoire: vous verrez à quels dangers
+il s'est exposé, un hiver, à cause de vous. Un voiturier passait la route,
+conduisant une cargaison de poisson; vous l'aviez flairé et vous auriez
+voulu pour beaucoup goûter de sa marchandise. Malheureusement, l'argent
+vous manquait. Vous vîntes trouver mon oncle; vous le décidez et il
+s'étend sur le chemin comme s'il était mort. Par le ciel! c'était une ruse
+bien audacieuse. Mais attendez, vous verrez quelle fut sa part du poisson.
+Le voiturier arrive et voit mon oncle dans l'ornière: il tire vivement
+son couteau pour l'éventrer. Le prudent Reineke ne bouge pas plus que
+s'il était mort; le voiturier le jette sur son chariot et se réjouit de sa
+trouvaille. Oui, voilà ce que mon oncle a osé pour Isengrin! Tandis que
+le voiturier continuait sa route, Reineke jetait les poissons en bas;
+Isengrin venait de loin tout à son aise et mangeait les poissons. Cette
+manière de voyager ne plut pas longtemps à Reineke. Il se leva, sauta à
+bas et vint demander sa part du butin; mais Isengrin avait tout dévoré, et
+si bien, qu'il en pensa crever; il n'avait laissé que les arêtes, qu'il
+offrit, du reste, à son ami. Voici un autre tour que je veux aussi vous
+raconter: Reineke avait appris qu'il y avait chez un paysan un cochon
+gras, tué le jour même, pendu au clou; il le dit fidèlement au loup. Ils
+partent ensemble pour partager loyalement le profit et les dangers; mais
+la peine et le danger furent pour Reineke seul; car il s'introduisit
+par la fenêtre et à grande peine jeta la proie commune au loup resté au
+dehors. Par malheur, il y avait là tout près des chiens qui flairèrent
+Reineke dans la maison et le houspillèrent d'importance; il leur échappa
+tout blessé, alla bien vite trouver Isengrin, lui raconta ses malheurs et
+demanda sa part du butin: «Je t'ai gardé un délicieux morceau,» lui dit
+celui-ci: «tu n'as qu'à t'y mettre et le bien ronger, tu m'en diras des
+nouvelles!» Et il lui apporta le morceau: c'était le crochet en bois après
+lequel le paysan avait pendu le cochon; le rôti tout entier, ce morceau
+de roi, avait été dévoré par le loup, aussi injuste que glouton. Reineke,
+suffoqué de colère, ne put rien dire; mais ce qu'il pensait, vous le
+pensez bien vous-même. Sire, certainement le loup a fait plus de cent
+pareils tours à mon oncle; mais je les passe sous silence. Si Reineke
+est mandé devant vous, il saura bien mieux se défendre; en attendant,
+très-gracieux roi et noble souverain, j'oserai faire une remarque: vous
+avez entendu, et ces seigneurs aussi, de quelle manière insensée Isengrin
+a parlé de sa femme et de son déshonneur, qu'il devrait protéger au prix
+de ses jours. Il y a sept années révolues, mon oncle a donné son amour à
+la belle Girmonde; c'était à la danse, par une belle nuit d'été; Isengrin
+était en voyage. Je le raconte comme je le sais. Amicalement et poliment
+elle a été mise plus d'une fois à sa disposition, et qu'y a-t-il à
+ajouter? Elle ne s'en est jamais plainte: elle s'en trouve même très-bien:
+mais lui, quelle figure fait-il? S'il était sage, il se tairait sur ce
+chapitre, qui ne peut lui rapporter que de la honte. Allons plus loin,
+continua le blaireau: maintenant c'est le conte du lièvre! pur bavardage!
+Est-ce que le maître ne doit pas châtier l'écolier quand il manque
+d'attention et de mémoire? ne doit-on pas punir les enfants? et, si on
+leur passait leur légèreté et leur méchanceté, comment élèverait-on la
+jeunesse? Qu'y a-t-il encore? Vackerlos se plaint d'avoir perdu une
+andouille, en hiver, derrière un buisson; il ferait bien mieux de dévorer
+son chagrin en silence. Car nous venons de l'entendre, elle était volée:
+ce qui vient de la flûte retourne au tambour; et qui peut faire un
+crime à mon oncle d'avoir pris au voleur un bien volé? Il faut que les
+gentilshommes de haute naissance corrigent les voleurs et s'en fassent
+craindre. Oui, il l'eût pendu alors, qu'il eut été pardonnable; mais il
+lui laissa la liberté par respect pour le roi; car au roi seul appartient
+le droit de vie et de mort. Mais mon oncle ne doit compter que sur peu
+de reconnaissance, quelle que soit son exactitude à faire le bien et à
+s'abstenir du mal. Depuis que la paix du roi a été proclamée, personne
+ne l'observe comme lui. Il a changé sa vie, ne mange qu'une fois par jour,
+vit comme un ermite, se mortifie, porte une haire sur la peau et se prive
+depuis longtemps de viande et de gibier, comme me le racontait encore hier
+quelqu'un qui venait de le voir. Il a quitté Malpertuis, son château fort;
+il se bâtit un ermitage pour y demeurer. Vous verrez vous-même comme il
+est maigre et pâle par suite de l'abstinence, et des autres pénitences
+que son repentir lui a imposées. Peu lui importe que chacun lui jette
+la pierre. Il n'a qu'à venir, il se défendra et confondra tous ses
+accusateurs.»</p>
+
+<p>Lorsque Grimbert eut fini, parut Henning le coq, entouré de toute sa
+famille, au grand étonnement de l'assemblée. Sur une bière en deuil,
+derrière lui, on portait une poule sans tête. C'était Gratte-Pied la
+meilleure des couveuses. Hélas! son sang coulait et c'était Reineke qui
+l'avait répandu. Maintenant, il s'agissait de le faire savoir au roi. Le
+brave Henning parut donc devant le roi, la douleur peinte dans tout son
+être; il était accompagné de deux coqs également en deuil: l'un s'appelait
+Kreyant, il n'y avait pas de meilleur coq entre la Hollande et la France;
+l'autre ne lui cédait en rien, il avait nom Kantart; c'était un fier et
+honnête compagnon; tous deux portaient un cierge allumé; c'étaient les
+frères de la victime. Ils appelèrent la vengeance du ciel sur l'assassin.
+Deux coqs plus jeunes portaient la bière et l'on entendait de loin leurs
+gémissements. Henning prit la parole: «Très-gracieux seigneur et roi!
+nous déplorons une perte irréparable. Prenez pitié du mal qui m'est fait,
+à moi et à mes enfants. Vous voyez l'œuvre de Reineke! Lorsque l'hiver
+fut passé, que les feuilles et les fleurs nous invitaient à la joie,
+je m'enorgueillissais de ma famille, qui passait si gaiement les beaux
+jours avec moi; dix jeunes fils et quatorze filles, tous pleins de vie!
+ma femme, cette poule excellente, les avait élevés en un été. Tous étaient
+forts et contents; ils trouvaient chaque jour leur nourriture dans une
+place bien abritée. C'était la cour d'un riche monastère; un mur élevé
+nous défendait; et six grands chiens, les vaillants gardiens de la maison,
+aimaient mes enfants et protégeaient leur vie. Mais Reineke le voleur
+était désolé de nous voir passer, en paix, d'heureux jours à l'abri de ses
+ruses. Il rôdait toujours la nuit au pied du mur et écoutait aux portes;
+mais les chiens le flairaient et alors il n'avait qu'à courir! Enfin,
+une fois ils l'attrapèrent et le houspillèrent rudement; mais il put
+s'échapper et nous laissa quelque temps en repos. Maintenant, écoutez
+bien! Quelques jours après, le voilà qui arrive en ermite, et me remet une
+lettre ornée d'un cachet. Je le reconnus: c'était votre cachet et je lus
+dans la lettre que vous aviez ordonné la paix aux animaux et aux oiseaux.
+Il m'apprit qu'il était devenu un ermite, et qu'il avait fait vœu d'expier
+des péchés dont il confessait l'énormité. Personne ne devait donc plus se
+défier de lui; il avait promis devant Dieu de ne plus manger de viande. Il
+me fit examiner son froc, toucher son scapulaire. Il me montra, de plus,
+un certificat donné par le prieur, et, pour m'inspirer plus de confiance
+encore, la haire qu'il portait sous son froc. Puis il partit en disant:
+«Que la bénédiction du ciel soit avec vous! il me reste encore beaucoup à
+faire aujourd'hui; j'ai encore à lire <i>None</i> et <i>Vêpres</i>.» Il lisait en
+marchant. Mais il ne pensait qu'au mal: il méditait notre perte. Le cœur
+joyeux, j'allai bien vite raconter à mes enfants la bonne nouvelle que
+contenait votre lettre; ils se réjouirent tous. Puisque Reineke était
+devenu ermite, nous n'avions plus de soucis, plus de crainte. Je sortis
+avec eux de l'autre côté du mur. Nous jouissions tous de notre liberté.
+Mais bien mal nous en prît. Reineke était tapi en embuscade dans un
+buisson; il en sort d'un bond et nous barre la porte; il saute sur le plus
+beau de mes fils et l'emporte avec lui, et, une fois qu'il en eut tâté, il
+n'y eut plus rien à faire; à toute heure, le jour, la nuit, il renouvela
+ses tentatives, et ni chiens ni chasseurs ne purent nous préserver de ses
+ruses. C'est ainsi qu'il m'enleva presque tous mes enfants. De plus de
+vingt, il m'en reste cinq; il m'a pris tous les autres. Oh! prenez pitié
+de ma douleur amère! hier encore, il m'a tué ma fille; les chiens ont
+sauvé son cadavre. Regardez, la voilà ! c'est lui qui a fait le crime.
+Que ce spectacle vous touche le cœur!»</p>
+
+<p>Alors le roi dit: «Approche, Grimbert, et regarde. Voilà donc comment
+l'ermite pratique le jeûne et comme il fait pénitence! Si je vis encore
+une année, je promets qu'il s'en repentira! Mais à quoi servent les
+paroles? Écoutez, malheureux Henning! Votre fille recevra tous les
+honneurs qui sont dus aux morts. Je lui ferai chanter <i>Vigile</i> et la ferai
+ensevelir en grande pompe: puis nous discuterons avec ces seigneurs le
+châtiment que mérite le meurtrier.»</p>
+
+<p>Alors le roi ordonna de chanter <i>Vigile</i>. Le même peuple entonna: <i>Domino
+placebo</i>. On en chanta tous les versets. Je pourrais vous raconter qui a
+chanté la Leçon et qui les Réponses; mais cela durerait trop longtemps et
+nous nous en tiendrons là . Le corps fut déposé dans un tombeau; l'on éleva
+dessus un beau marbre, poli comme du verre, taillé à quatre faces en
+pyramide, et l'on pouvait y lire en grosses lettres: «Gratte-Pied, fille
+de Henning le coq, la meilleure des poules couveuses: personne ne sut
+mieux pondre et gratter plus habilement la terre. Hélas! elle repose
+ci-dessous. Le meurtrier Reineke l'a ravie à la tendresse des siens. Que
+tout le monde apprenne sa perfidie et sa méchanceté et pleure le sort de
+la défunte.»&mdash;Telle était son épitaphe.</p>
+
+<p>Après la cérémonie, le roi convoqua les plus sages pour tenir conseil avec
+eux sur le moyen de punir le méfait dont on leur avait mis des preuves si
+claires devant les yeux. Ils décidèrent qu'il fallait envoyer un messager
+au rusé criminel, et que sous peine de vie il eût à comparaître à la
+cour du roi le premier dimanche qu'elle se rassemblerait; on nomma pour
+messager Brun l'ours. Le roi dit à l'ours: «Votre roi vous recommande
+d'accomplir votre message diligemment. Mais soyez prudent; car Reineke est
+faux et malin. Il n'est sorte de ruse qu'il n'emploiera. Il vous flattera,
+il vous mentira; pour vous duper, tout lui sera bon.&mdash;Oh! pas du tout,
+répliqua l'ours avec assurance, soyez tranquille! Si jamais il a
+l'impudence de tenter rien de pareil avec moi, je jure de par Dieu que
+je le lui ferai payer si cher, qu'il n'aura garde de ne pas venir!»</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DEUXIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>C'est ainsi que Brun l'ours s'en alla fièrement à la recherche de Reineke.
+Il rencontra d'abord un désert sablonneux qui n'en finissait pas. Quand il
+l'eut traversé, il arriva dans les montagnes où Reineke avait coutume de
+chasser; la veille encore, il s'y était livré à ce divertissement. Mais
+il lui fallut aller jusqu'à Malpertuis, résidence magnifique de Reineke.
+De tous les châteaux, de toutes les forteresses qui lui appartenaient,
+Malpertuis était le plus sûr donjon. Reineke s'y retirait aussitôt qu'il
+avait à craindre quelque attaque. Brun monta au château et trouva la
+porte d'entrée fermée à triples verrous. Il se recula un peu et se prit
+à réfléchir; enfin, il se mit à crier: «Mon neveu, êtes-vous à la maison?
+C'est Brun l'ours qui vient comme messager du roi. Car le roi a donné sa
+parole de vous faire comparaître en jugement à la cour; c'est moi qui dois
+venir vous chercher afin que justice soit faite à tous; sinon, il vous en
+coûtera la vie; car, si vous ne bougez pas, vous êtes menacé de la roue
+et de la potence. C'est pourquoi prenez le meilleur parti, venez et
+suivez-moi; autrement, il pourrait vous en repentir.»</p>
+
+<p>Reineke entendit tout ce beau discours du commencement jusqu'à la fin sans
+broncher ni donner signe de vie. Il se disait: «N'y aurait-il pas moyen de
+faire payer cher à ce lourdaud son orgueilleuse éloquence? Songeons-y un
+peu.» Il descendit dans les caves du château, dont les fondements avaient
+été bâtis avec beaucoup d'art. Il s'y trouvait des trous et des cavernes
+avec des corridors longs et étroits et quantité de portes qu'on ouvrait et
+fermait suivant les nécessités du moment. Apprenait-il qu'on le recherchât
+pour quelque méfait, il trouvait là le meilleur asile. Souvent aussi de
+pauvres animaux s'étaient laissé prendre dans ces méandres, et étaient
+devenus la proie du brigand. Reineke avait bien entendu le discours de
+l'ours; mais, avec sa prudence habituelle, il craignit qu'il n'y eût
+quelque embuscade derrière le messager. Mais, quand il se fut assuré que
+l'ours était bien venu tout seul, il sortit et dit: «Soyez le bienvenu,
+mon très-digne oncle! Pardonnez-moi si je vous ai fait attendre; je
+lisais mon bréviaire. Je vous remercie d'avoir pris la peine de venir.
+Car certainement cela ne me sera pas inutile à la cour; je l'espère du
+moins. Mon cher oncle, soyez le bienvenu à toute heure! En attendant, que
+le blâme retombe sur ceux qui vous ont commandé ce voyage; car il est long
+et périlleux! Ô ciel! comme vous êtes échauffé! vos poils sont couverts
+de sueur, et vous respirez à peine. Est-ce que le roi n'avait pas d'autre
+messager que le plus noble de ses seigneurs, celui dont il fait le plus de
+cas? Mais il devait sans doute en être ainsi pour mon plus grand bien;
+je vous en prie, protégez-moi à la cour, où l'on m'a tant calomnié. Mon
+intention était de m'y rendre librement demain, malgré le mauvais état de
+ma santé, et c'est encore mon projet; aujourd'hui, je suis trop mal pour
+me mettre en voyage. J'ai eu le malheur de trop manger d'un aliment qui ne
+convient guère; car il me donne de terribles coliques.&mdash;Qu'est-ce donc?
+lui demanda Brun. L'autre reprit: «À quoi bon vous le raconter? La vie
+n'est pas facile ici; mais je prends mon mal en patience; ce n'est pas
+tous les jours fête! et, quand il n'y a rien de mieux pour moi et les
+miens, ma foi, nous mangeons des rayons de miel, il y en a toujours tant
+qu'on en veut. Mais je n'en mange que par nécessité; me voilà maintenant
+tout enflé, et ce n'est pas étonnant! j'ai avalé cette drogue-là à
+contre-cœur. Si je puis jamais m'en passer, du diable si j'en mange
+encore!&mdash;Eh! qu'ai-je entendu, mon neveu? reprit l'ours; faites-vous donc
+ainsi fi du miel que tant d'autres recherchent? Le miel, faut-il vous le
+dire? est le meilleur des aliments, du moins pour moi. Vous n'avez qu'à
+m'en donner, vous ne vous en repentirez pas! je serai encore plus à votre
+service. &mdash;Vous plaisantez, dit l'autre.&mdash;Non, vraiment, répond l'ours, je
+parle très-sérieusement.&mdash;S'il en est ainsi, reprend le renard, il m'est
+facile de vous être agréable; car le paysan Rustevyl demeure au bas de la
+montagne, c'est chez lui qu'il y a du miel! Certes, vous et toute votre
+famille n'en avez jamais vu autant à la fois.» Brun se sentait dévoré
+d'une ardente convoitise pour ce mets chéri. «Oh! conduisez-moi bien vite
+là , mon cher neveu! s'écria-t-il, je ne l'oublierai jamais. Procurez-moi
+du miel, quand même je n'en mangerais pas tout mon soûl.&mdash;Allons, dit
+le renard, ce n'est pas le miel qui manquera. J'ai peine à marcher
+aujourd'hui, il est vrai; mais l'amour que j'ai toujours eu pour vous
+m'adoucira le chemin. Car je ne connais personne de tous mes parents pour
+qui j'aie eu de tout temps autant de vénération! Mais venez! en revanche,
+vous m'aiderez à la cour à confondre mes puissants ennemis et mes
+accusateurs. Quant à aujourd'hui, je m'en vais vous rassasier de miel
+autant que vous en pourrez porter.» Le rusé coquin faisait allusion aux
+coups que l'ours allait recevoir des paysans furieux.</p>
+
+<p>Reineke prit les devants et Brun suivit aveuglément. «Si je réussis,
+pensait le renard, je te vois mener aujourd'hui même à la foire, où tu
+mangeras un miel un peu amer.» Ils arrivèrent à la cour de Rustevyl;
+l'ours se réjouit, mais bien à tort, comme tous les fous qui se laissent
+duper par l'espérance.</p>
+
+<p>Le soir était arrivé et Reineke savait qu'ordinairement à cette heure
+Rustevyl était couché dans sa chambre; il était charpentier de son état et
+fort habile homme. Il y avait dans sa cour un tronc de chêne étendu par
+terre; pour le fendre, il avait déjà fait entrer deux coins solides dans
+le bois, et l'arbre entamé bâillait à une de ses extrémités presque la
+longueur d'une aune. Reineke l'avait bien remarqué; il dit à l'ours: «Mon
+oncle, il y a dans cet arbre bien plus de miel que vous ne supposez;
+fourrez-y votre museau aussi profondément que vous pourrez. Je vous
+conseille seulement de ne pas y mettre trop de voracité, vous pourriez
+vous en trouver mal.&mdash;Croyez-vous, dit l'ours, que je sois un glouton? Fi
+donc! il faut de la modération en toute chose.» C'est ainsi que l'ours se
+laissa enjôler; il fourra dans la fente sa tête jusqu'aux oreilles et même
+les pattes de devant.</p>
+
+<p>Reineke se mit aussitôt à l'œuvre, et, à force de tirer et de pousser, il
+fit sortir les coins, et voilà Brun pris, la tête et les pieds comme dans
+un étau, malgré ses cris et ses prières. Quelles que fussent sa force et
+sa hardiesse, Brun fut à une rude épreuve et c'est ainsi que le neveu
+emprisonna son oncle par ses ruses. L'ours hurlait, beuglait, et avec
+ses pattes de derrière grattait la terre en fureur et fit en somme un tel
+tapage, que Rustevyl se releva. Le maître charpentier prit sa hache à tout
+hasard afin d'être armé dans le cas où l'on chercherait à lui nuire.</p>
+
+<p>Cependant Brun se trouvait dans de terribles angoisses; le chêne
+l'étreignait plus fortement. Il avait beau s'agiter en hurlant de douleur,
+il n'y gagnait rien; il croyait n'en sortir jamais; c'est ce que pensait
+aussi Reineke et il s'en réjouissait. Lorsqu'il vit de loin s'avancer
+Rustevyl, il se mit à crier: «Brun, comment cela va-t-il? Modérez-vous
+à l'endroit du miel; dites-moi, le trouvez-vous bon? Voilà Rustevyl qui
+arrive et qui va vous offrir l'hospitalité; vous venez de dîner, il vous
+apporte le dessert: bon appétit!» Et Reineke s'en retourna à son château
+de Malpertuis. Lorsque Rustevyl arriva et vit l'ours, il courut bien vite
+appeler les paysans qui étaient encore réunis au cabaret. «Venez! leur
+cria-t-il; il y a un ours de pris dans ma cour, c'est la pure vérité!»
+Ils suivirent en courant; chacun fit diligence autant qu'il put. L'un prit
+une fourche, l'autre un râteau, le troisième une broche, le quatrième
+une pioche, et le cinquième était armé d'un pieu. Jusqu'au curé et au
+sacristain qui arrivèrent avec leur batterie de cuisine. La cuisinière du
+curé (elle s'appelait madame Yutt et savait préparer le gruau mieux que
+personne) ne resta pas en arrière, elle vint avec sa quenouille pour faire
+un mauvais parti au malheureux ours. Brun entendait, dans une détresse
+affreuse, le bruit croissant de ses ennemis qui approchaient. D'un effort
+désespéré, il arracha sa tête de la fente; mais il y laissa sa peau et
+ses poils jusqu'aux oreilles. Non, jamais, on n'a vu un animal plus à
+plaindre! le sang lui jaillit des oreilles. À quoi cela lui sert-il
+d'avoir délivré sa tête? ses pattes restent encore dans l'arbre; il les
+arrache vivement d'une secousse; il tombe sans connaissance: les griffes
+et la peau des pattes étaient restées dans l'étau de chêne. Hélas! cela
+ne ressemblait guère au doux miel dont Reineke lui avait donné l'espoir;
+le voyage ne lui avait guère réussi; c'était une triste expédition! Pour
+comble de malheur, sa barbe et ses pieds sont couverts de sang; il ne peut
+ni marcher, ni courir; et Rustevyl approche! Tous ceux qui sont venus avec
+lui tombent sur l'ours; ils ne songent qu'à le tuer. Le curé le frappe de
+loin avec un bâton très-long. La pauvre bête a beau se tourner à droite
+ou à gauche, ses ennemis le pressent, les uns avec des épieux, les autres
+avec des haches; le forgeron a apporté des marteaux et des tenailles;
+d'autres viennent avec des bêches et des hoyaux; ils frappent, ils crient,
+ils frappent jusqu'à ce que l'ours roule de frayeur et de détresse dans
+sa propre ordure. Ils tombèrent tous dessus; nul ne resta en arrière.
+Le bancal Schloppe et Ludolf le canard furent les plus enragés; Gérold
+maniait le fléau avec ses doigts crochus; à ses côtés se tenait le gros
+Kuckelrei. Ce furent les deux qui frappèrent le plus. Abel Quack et madame
+Yutt aussi s'en donnèrent à cœur joie; Talké frappa l'ours avec sa botte.
+Il n'y eut pas que ceux que nous venons de nommer; car, hommes et femmes,
+tous y coururent: chacun en voulait à la vie de Brun. Kuckelrei poussait
+les plus hauts cris, il faisait l'important; car madame Villigétrude, qui
+demeure près de la porte, était sa mère (on le savait); quant à son père,
+il était inconnu. Pourtant les paysans croyaient que ce pouvait bien être
+Sander le Noir, le moissonneur, un fier compagnon (quand il était seul).
+Il y eut aussi maintes pierres jetées qui assaillirent de tous côtés
+l'infortuné Brun. Enfin, le frère de Rustevyl s'avança et asséna sur
+la tête de l'ours un si bon coup de bâton, qu'il en fut tout étourdi;
+pourtant la violence du coup le fit lever. Éperdu, il se précipita au
+milieu des femmes, qui se culbutèrent l'une sur l'autre, en criant.
+Quelques-unes même tombèrent dans la rivière: l'eau était profonde. Le
+curé se mit à crier: «Regardez! voilà madame Yutt la cuisinière qui
+disparaît là -bas avec sa pelisse, et sa quenouille est ici! Au secours,
+mes braves gens! je promets deux tonneaux de vin et indulgence plénière
+pour récompense à qui la sauvera.» Tous, croyant l'ours mort, se
+précipitèrent dans l'eau pour sauver les femmes; on en retira cinq au
+bord. Voyant ses ennemis ainsi occupés, Brun se glissa en rampant dans
+l'eau; ses atroces douleurs le faisaient hurler; il aimait mieux se noyer
+que d'être assommé de coups si ignominieux. Il n'avait jamais essayé de
+nager et il espérait en finir du coup avec la vie. Contre son attente, il
+se sentit nager et porter sans encombre par le courant. Tous les paysans
+le virent et s'écrièrent: «Ce sera pour nous une honte éternelle!» Ils
+étaient désolés et ils s'en prirent aux femmes: «Que ne restiez-vous à la
+maison! Regardez, il nage, il s'en va.» Ils revinrent dans la cour pour
+revoir le tronc de chêne et ils y trouvèrent encore la peau et les poils
+de la tête et des pieds; ils en rirent en disant: «Tu reviendras une autre
+fois, nous avons les oreilles en gage!» C'est ainsi qu'ils se moquaient
+de l'ours après lui avoir fait tant de mal, mais il était bien heureux
+d'en être quitte ainsi. Il maudissait les paysans qui l'avaient battu,
+se plaignait de la douleur qu'il ressentait aux pieds et aux oreilles;
+il maudissait Reineke, qui l'avait trahi. C'est dans ces pieuses pensées
+qu'il nageait, et la rivière, qui était rapide et grande, le porta en peu
+de temps près d'une lieue plus loin; là , il aborda et se mit à gémir: «Le
+soleil a-t-il jamais vu animal plus en détresse!» Et il ne croyait pas
+pouvoir passer la journée; il pensait mourir sur l'heure, et il s'écriait:
+«Ô Reineke! traître, perfide, créature sans foi!» et il pensait aux coups
+des paysans, il pensait au tronc de chêne et il maudissait les ruses de
+Reineke.</p>
+
+<p>Pour le renard, lorsqu'il eut ainsi conduit son oncle à la recherche du
+miel, il se mit à courir après des poulets dont il connaissait le gîte.
+Il en attrapa un et s'enfuit en traînant son butin au bord de la rivière.
+Il se mit à le dévorer sans retard, se mit en quête d'autres aventures le
+long de la rivière, but une gorgée et se dit: «Que je suis donc content
+d'être débarrassé de ce lourdaud de Brun! Je parie que Rustevyl l'a régalé
+de coups de hache! L'ours m'a toujours été hostile, je lui ai rendu
+la monnaie de sa pièce. Je l'ai toujours appelé mon cher oncle; mais
+maintenant il est sans doute mort sur son chêne; j'en rirai toute ma vie!
+à présent, il ne pourra pas se plaindre, ni me nuire.» Et, comme il
+marchait, il jette les yeux plus bas et aperçoit l'ours, qui se roulait
+au bord de la rivière. Il fut tout contrit de le voir encore en vie.
+«Ah! Rustevyl, s'écria-t-il, misérable paresseux! lourdaud de paysan!
+c'est ainsi que tu dédaignes une proie aussi grasse et d'aussi bon goût,
+que plus d'un gourmand aurait payé bien cher et qu'on l'avait presque
+mise dans la main! Pourtant l'honnête Brun t'a laissé un gage de sa
+reconnaissance pour ton hospitalité.» Telles étaient ses pensées,
+lorsqu'il aperçut Brun triste, épuisé et sanglant. Enfin, il lui cria:
+«Mon cher oncle, est-ce vous que je retrouve? N'avez-vous rien oublié
+chez Rustevyl? Dites-le moi; je lui ferai savoir où vous avez laissé ce
+qui vous manque. Sans doute, vous lui avez volé bien du miel; ou bien
+l'auriez-vous payé? Comment cela s'est-il passé? Eh! seigneur, comme
+vous voilà arrangé! cela vous donne bien triste mine! Est-ce que le miel
+n'était pas bon? Il y en a encore à vendre au même prix! Mais dites-moi
+donc, mon oncle, à quel ordre de religieux vous êtes-vous affilié puisque
+vous portez maintenant une calotte rouge sur la tête? Êtes-vous donc
+devenu abbé? Le barbier qui a rasé votre tonsure vous a un peu coupé les
+oreilles; je le vois bien, vous avez perdu le toupet, la peau du visage et
+vos gants. Où diable les avez-vous laissés?» Telles étaient les railleries
+que Brun dut entendre coup sur coup et la douleur le rendait muet; il ne
+savait à quel saint se vouer. Pour ne pas en entendre davantage, il se
+traîna jusque dans l'eau et se laissa emporter par le courant jusque sur
+l'autre rive. Là , il s'étendit, malade et désespéré; et, se plaignant tout
+haut, il se disait: «Que ne suis-je mort! Je ne puis pas marcher et il
+me faut retourner à la cour, et me voilà retenu ici de la façon la plus
+ignominieuse par la perfidie de Reineke. Si je m'en tire jamais la vie
+sauve, je l'en ferai certainement repentir.» Pourtant il se releva, se
+traîna avec d'atroces douleurs pendant quatre jours et arriva enfin à la
+cour.</p>
+
+<p>Lorsque le roi aperçut l'ours en si piteux état: «Grand Dieu! s'écria-t-il,
+ est-ce Brun que je vois? Qui l'a maltraité ainsi?» Et Brun répondit:
+«Ce que vous voyez est lamentable, en effet; voilà dans quel état m'a
+mis l'infâme trahison de Reineke!» Alors le roi, tout en colère, dit: «Je
+tirerai une vengeance impitoyable de cet attentat. Un seigneur comme Brun
+serait ainsi joué par Reineke? Oui, je le jure, par mon honneur et par ma
+couronne, Reineke sera puni comme Brun a le droit de l'exiger. Si je ne
+tiens pas ma parole, je ne porte plus d'épée, j'en fais le serment!»</p>
+
+<p>Le roi ordonne au conseil de se rassembler; il eut à discuter et à fixer
+sur le champ le châtiment de tant de crimes. Tous furent d'avis, en
+tant qu'il plairait au roi, qu'il fallait encore enjoindre à Reineke de
+comparaître pour se défendre contre ses accusateurs et que Hinzé le chat
+porterait sur-le-champ ce message à Reineke, à cause de sa souplesse et de
+sa prudence. Tel fut l'avis général.</p>
+
+<p>Et le roi, entouré de ses pairs, dit à Hinzé: «Fais bien attention à
+l'avis de ces seigneurs! Si Reineke se fait citer une troisième fois, lui
+et toute sa race s'en repentiront éternellement; s'il est sage, il viendra
+à temps. Pénètre-le bien de cette idée; il mépriserait tout autre messager;
+mais de toi il acceptera ce conseil.»</p>
+
+<p>Hinzé répliqua: «Que cela tourne en bien ou en mal, une fois que je serai
+arrivé près de lui, comment dois-je m'y prendre? Ma foi, vous ferez ce que
+vous voudrez, mais je crois qu'il vaudrait mieux envoyer tout autre à ma
+place; je suis si petit! Brun l'ours, qui est si grand et si fort, n'a pas
+pu en venir à bout. Comment m'en tirerai-je? Oh! veuillez m'excuser.&mdash;Tu
+ne me persuades pas, répliqua le roi. Les petits hommes ont une ruse et
+une sagesse qu'on ne trouve souvent pas dans les plus grands. Si tu n'es
+pas un péril par la taille, tu as, en revanche, de la prudence et de
+l'esprit.»</p>
+
+<p>Le chat obéit en disant: «Que votre volonté soit faite! Le voyage réussira
+si je vois un présage à main droite sur ma route.»</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TROISIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Hinzé le chat avait déjà fait un bout de chemin, quand il aperçut de loin
+un merle: «Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes
+vers moi et viens voler à ma droite!» L'oiseau vola et vint chanter sur
+un arbre à la gauche du chat. Hinzé en fut tout contrit; il y voyait un
+présage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d'ordinaire.
+Il continua son chemin vers Malpertuis, où il trouva Reineke assis devant
+la maison; il le salua et lui dit: «Que Dieu vous accorde une heureuse
+soirée! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de
+m'accompagner à la cour; de plus, il vous fait dire de répondre à vos
+accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en pâtir.» Reineke
+lui dit: «Soyez le bienvenu ici, mon très-cher neveu! Que le Seigneur vous
+bénisse selon mes souhaits!» Mais le traître n'en pensait pas un mot dans
+son cœur; il tramait de nouvelles ruses et songeait à renvoyer encore ce
+messager honteusement bafoué à la cour. Il appelait le chat toujours son
+neveu et lui disait: «Mon neveu, quelle nourriture préférez-vous? On dort
+mieux après dîner, je suis l'hôte aujourd'hui; demain matin, nous irons à
+la cour tous les deux, cela s'arrange bien ainsi. Je ne connais aucun de
+mes pareils en qui j'aie plus de confiance que vous. Car ce glouton d'ours
+est venu à moi avec un air plein de morgue; il est fort et irritable, et
+pour beaucoup je n'aurais pas risqué le voyage avec lui. Mais maintenant,
+cela va sans dire, je suis heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous
+partirons de bonne heure; je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à
+faire.»</p>
+
+<p>Hinzé repartit: «Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y
+sommes. La lune brille sur la bruyère et les chemins sont secs. Reineke
+dit: «Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous
+saluent amicalement de jour, et, si l'on venait à les rencontrer dans les
+ténèbres, on s'en trouverait peut-être fort mal.» Alors Hinzé répliqua:
+«Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste
+ici?» Reineke dit: «Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous
+offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dorés.&mdash;Je n'en
+mange jamais, répliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien à la
+maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement traité et
+vous pouvez garder votre miel pour les autres.&mdash;Aimez-vous donc tant
+les souris? dit Reineke. Si vous parlez sérieusement, je puis vous en
+procurer. Mon voisin le curé a dans sa cour une grange où il y a tant de
+souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le curé se plaindre
+d'en être ennuyé nuit et jour.» Sans y songer le chat s'écria: «Faites-moi
+le plaisir de me conduire où il y a tant de souris: car je les préfère
+à tout le gibier du monde.» Reineke dit: «Eh bien, vraiment, vous allez
+faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre goût, ne perdons pas
+un instant.»</p>
+
+<p>Hinzé le crut et le suivit; ils arrivèrent à la grange du curé. La
+muraille était de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et avait
+pris, pendant le sommeil du curé, le plus beau de ses poulets. Martinet,
+le neveu chéri du bon prêtre voulait en tirer vengeance; il avait
+adroitement préparé un nœud coulant devant l'ouverture. De cette façon il
+espérait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui ne pouvait
+manquer de revenir. Reineke, qui s'était aperçu du manège, dit au chat:
+«Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je monterai la
+garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans l'obscurité,
+vous en prendrez par douzaines. Ah! écoutez comme elles sifflent gaiement!
+comme elles babillent! Quand vous en aurez assez, vous n'avez qu'à revenir;
+vous me trouverez là . Il ne faut pas nous séparer ce soir; car, demain,
+nous partirons de bonne heure et nous abrégerons le chemin par de joyeux
+propos.&mdash;Croyez-vous, dit le chat, qu'on puisse entrer là en toute sûreté?
+car parfois les prêtres ont de la malice en tête.»</p>
+
+<p>Alors le rusé renard répliqua: «Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors
+nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous
+fera un dîner agréable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le
+mangerons pas moins de bon cœur.»</p>
+
+<p>À ces mots ironiques de Reineke, Hinzé le chat sauta dans le trou et tomba
+dans le piège. Telle fut l'hospitalité que Reineke offrit à son hôte.</p>
+
+<p>Lorsque Hinzé se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le saisit;
+il se démena et bondit avec force: alors le nœud se rétrécit. Il appela
+Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'écoutait à l'autre côté du trou
+et se réjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans l'ouverture:
+«Hinzé, comment trouvez-vous les souris? Elles sont engraissées, je crois.
+Si Martinet savait seulement que vous mangez de ce gibier, certainement
+il vous apporterait de la moutarde; c'est un enfant plein d'attentions.
+Est-ce que l'on chante ainsi à la cour pendant le dîner? Je n'aime pas
+cette musique. Si seulement Isengrin était dans ce trou pris au piège
+comme vous, il me payerait tout le mal qu'il m'a fait!» Et Reineke s'en
+alla.</p>
+
+<p>Mais il ne s'en alla pas pour se livrer à ses voleries ordinaires; pour
+lui, l'adultère, le vol, le meurtre et la trahison n'étaient pas des
+péchés; et il s'était mis en tête une autre aventure. Il voulait visiter
+la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il espérait
+apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le scélérat voulait
+renouveler ses vieux péchés. Isengrin était parti pour la cour et il
+voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour
+l'infâme renard avait allumé la colère du loup. Reineke entra dans
+l'appartement de la dame; elle n'était pas à la maison. «Bonjour, petits
+bâtards,» dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en
+alla à ses affaires.</p>
+
+<p>Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: «Est-ce que personne
+n'est venu me demander?&mdash;Notre parrain Reineke vient de sortir à l'instant;
+il avait à vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il nous a appelés
+ses petits bâtards&mdash;Il me le payera!» s'écria Girmonde. Et vite elle
+courut se venger de cette injure à l'instant même. Elle savait où le
+trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colère: «Qu'avez-vous
+dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez prononcées
+effrontément devant mes enfants? Vous me le payerez!» Telles furent ses
+paroles. Elle lui montre un visage enflammé de colère, elle le prend par
+la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et cherche à lui
+échapper; elle s'élance rapidement sur ses pas. Or, voici ce qui en
+advint. Il y avait dans le voisinage un château en ruine: ils y entrèrent
+tous les deux en courant; le mur d'une des tours était crevassé de
+vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans peine, car la
+crevasse était étroite. La louve s'y précipita aussi la tête la première;
+grande et forte, comme elle était, elle entra, poussa, tira, voulut
+poursuivre, s'enfonça toujours plus avant, si bien qu'à un moment elle ne
+pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant Reineke, il courut par
+un détour de l'autre côté, revint près d'elle et lui donna de la besogne.
+Mais elle ne se fit pas faute de paroles d'injures: «Tu te conduis comme
+un filou!» Et Reineke répondait: «Si l'on n'a jamais vu pareille chose,
+eh bien, on la voit maintenant.»</p>
+
+<p>On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait
+Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager
+de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires.
+C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour
+défendre son honneur, le perdit doublement.</p>
+
+<p>Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit pris,
+se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable. Martinet
+l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai dressé mon
+piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il paye pour le
+poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle (tout le monde
+dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous les domestiques en
+criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.» Tous, grands et
+petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et s'enveloppa d'un manteau;
+la cuisinière le précédait avec deux lanternes; et Martinet, qui était
+armé d'un bâton, se jeta sur le chat et le bâtonna si bien, qu'il lui
+creva un œil. Tous se ruèrent aussitôt sur lui; le curé, armé d'une
+fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il croyait le voleur. Hinzé, pensant
+mourir, s'élança d'un bond désespéré entre les cuisses du prêtre, mordit,
+égratigna, maltraita horriblement le pauvre curé et vengea ainsi
+cruellement la perte de son œil. Le curé jeta les hauts cris et tomba à
+terre sans connaissance. La cuisinière, sans y songer, se désolait, en
+disant que c'était pour lui jouer un tour à elle-même que le diable avait
+mis le curé dans cet état. Elle jura deux et trois fois qu'elle eût mieux
+aimé perdre tout son petit bien plutôt que de voir un pareil malheur à son
+maître. «Oui, disait-elle avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre
+tout un trésor, si je l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.»
+C'est ainsi qu'elle déplore le malheur de son maître et ses graves
+blessures. Enfin, ils le portent en gémissant sur son lit, laissant
+Hinzé avec sa corde au cou, car ils l'avaient oublié.</p>
+
+<p>Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups,
+grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta;
+il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer
+jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son
+bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se
+précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il
+arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi
+que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut
+donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups!
+Tu devrais te cacher!»</p>
+
+<p>La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de
+Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses
+ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il
+fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de
+crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke,
+Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette
+assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il
+ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme
+libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la
+loi pourra le frapper.» Le roi répondit: «Je crains bien de ne pas trouver
+de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui
+est-ce qui a un œil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour
+risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne
+pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»</p>
+
+<p>Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me
+chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer
+officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre
+mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui
+disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à
+l'œuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et
+Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le
+ramener.»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva
+Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke,
+je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes
+tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction du
+roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes et
+les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le conseille,
+venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup, beaucoup de
+griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous invite
+à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous serez
+condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous assiéger
+dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens, vous,
+votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est pourquoi,
+faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la cour! Vous ne
+manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà prêts et vous vous
+sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la justice, vous avez
+eu à passer par des épreuves plus difficiles et toujours vous vous en
+êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.» Tel fut le discours
+de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke: «Mon neveu, vous avez
+raison de me conseiller de me rendre à la cour pour me défendre moi-même.
+J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il sait combien je lui suis
+utile; mais il sait aussi combien je suis détesté des autres par cela
+même. Sans moi, la cour ne peut pas exister. Et, quand j'aurais fait dix
+fois plus de mal, je sais très-bien qu'aussitôt que je puis regarder le
+roi entre les yeux et lui parler, toute sa colère s'évanouira. Car il y en
+a beaucoup qui accompagnent le roi et viennent s'asseoir dans son conseil,
+mais cela le touche médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille;
+tandis que partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis
+qui l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour
+trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours
+Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne peuvent
+me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont juré ma
+mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant. Il y en
+a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur résister,
+seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il vaut mieux
+aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus d'honneur
+que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de maux par tous
+ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop puissant pour
+moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il l'ordonne...
+Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement avec nos ennemis.
+»</p>
+
+<p>Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous
+les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien
+rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et
+Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! régalez bien
+les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s'il est
+heureux, d'avoir suivi mes recommandations.»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline
+avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.</p>
+
+<p>Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert:
+«Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je tremble
+d'effroi! Je ne puis me soustraire à l'horrible pensée que je marche
+réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j'ai commis.
+Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquiétude que j'en ressens. Confessez-
+moi, il n'y a pas d'autre prêtre dans le voisinage; quand j'aurai soulagé
+mon cœur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.»</p>
+
+<p>Grimbert dit: «Renoncez d'abord au vol, au brigandage, à la trahison,
+à vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de
+rien.&mdash;Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et écoutez-moi
+avez recueillement <i>Confiteor tibi, pater et mater</i>, que j'ai fait bien
+des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le confesse et j'en
+ferai pénitence.&mdash;Parlez français, dit le blaireau, si vous voulez que je
+vous comprenne.» Reineke dit: «J'ai péché, comment pourrais-je le nier?
+contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l'ours, je l'ai pris dans un
+arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de coups. Hinzé, je l'ai
+mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège, il eut grandement à
+souffrir, et il y a perdu un œil. Henning se plaint avec raison de ce
+que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et que j'ai pris
+plaisir à les dévorer. Je n'ai pas même épargné le roi, et j'ai eu
+l'audace de lui jouer plus d'un tour, à lui et à la reine elle-même; elle
+le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre, que j'ai déshonoré
+bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas le temps de tout
+dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nommé mon oncle, en badinant, et
+nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de cela bientôt six
+ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, où je demeurais. Il venait me
+demander ma protection, car il songeait à se faire moine. Il pensait que
+ce serait un bon métier pour lui. Il se mit à tirer la cloche; le carillon
+le ravit; en conséquence, je lui liai les pattes de devant avec la corde
+de la cloche; il se laissa faire et, debout, se mit à tirer la corde avec
+bonheur: on eût dit un apprenti sonneur. Mais cet art devait peu lui
+réussir; il continua ainsi à sonner à tort et à travers. Les gens se
+précipitèrent de tous côtés vers le couvent, croyant qu'un grand malheur
+était arrivé; ils trouvèrent en arrivant le loup dans sa posture,
+et, avant qu'il eût pu leur expliquer qu'il voulait embrasser l'état
+ecclésiastique, il fut presque assommé par la foule. Cependant l'imbécile
+n'abandonna pas son projet. Il me pria de lui faire une tonsure convenable;
+et je lui brûlai si bien les poils sur la tête, que toute la peau ne fut
+plus qu'une croûte. C'est ainsi que maintes fois je l'ai exposé aux coups
+et aux bourrades avec force infamies.»</p>
+
+<p>«Pour continuer ma confession, je m'accuse d'avoir souvent visité dame
+Girmonde en public et en secret. J'aurais dû ne pas le faire. Plût à Dieu
+que cela ne fût jamais arrivé! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de
+cette tache. Voilà toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et
+qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, je vous en prie;
+j'accomplirai humblement toute pénitence, si dure qu'elle soit, que vous
+m'imposerez.»</p>
+
+<p>Grimbert savait ce qu'il y avait à faire en pareille circonstance:
+il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: «Mon oncle,
+frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par
+terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus;
+ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obéissant. Telle
+est la pénitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos péchés,
+vous exempte de tout châtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur,
+quelque grands qu'aient été vos péchés.»</p>
+
+<p>Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pénitence, Grimbert lui
+dit: «Prouvez, par de bonnes œuvres, mon oncle, que vous vous êtes amendé;
+lisez les psaumes, fréquentez assidûment les églises et jeûnez les jours
+prescrits; montrez le chemin à qui vous le demande, aimez à faire l'aumône
+et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au
+brigandage, à la trahison et aux embûches. De cette façon, soyez-en sûr,
+vous rentrerez en grâce.»</p>
+
+<p>Reineke dit: «Je le ferai; je vous le jure!» Et la confession fut finie.</p>
+
+<p>Ils continuèrent leur voyage; le pieux Grimbert et son pénitent passèrent
+par une riche plaine, et aperçurent bientôt sur leur droite un couvent.
+Il appartenait à des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et
+nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux
+chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de
+l'enclos. Reineke avait l'habitude de les visiter. Il dit à Grimbert:
+«Notre plus court chemin est de passer près du mur.» Mais le rusé pensait
+aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son
+confesseur et s'approche des poulets; alors le drôle se mit à rouler des
+yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui
+marchait derrière les autres, lui donnait dans l'œil: il ne le perd pas
+de vue un instant, il bondit et le frappe par derrière. Les plumes volent
+déjà .</p>
+
+<p>Mais Grimbert, indigné, lui reproche cette rechute honteuse: «Est-ce ainsi
+que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans
+vos péchés pour un poulet, à peine au sortir de la confession? Voilà un
+beau repentir!» Et Reineke dit: «J'ai pourtant commis ce péché en pensée,
+ô mon cher neveu! Priez Dieu qu'il me le pardonne encore! Je ne le ferai
+plus jamais, et j'y renonce volontiers.» Leur chemin les conduisait tout
+autour du couvent; ils eurent à passer sur un petit pont, et Reineke
+se retournait pour regarder encore les poulets. C'est en vain qu'il se
+contraignait; si on lui avait coupé la tête, elle aurait d'elle-même volé
+vers les poulets; telle était la violence de ses désirs. Grimbert le vit
+et lui criait: «Malheureux oncle, où égarez-vous vos yeux? Vraiment, vous
+êtes un affreux glouton!» Reineke répondit: «Vous avez tort, mon neveu; ne
+vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un
+<i>Pater noster</i> pour l'âme des poulets et des oies que j'ai volés en si
+grand nombre à ces saintes femmes de nonnes!» Grimbert se tut, et Reineke
+le renard ne détourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu'il put
+les voir. Enfin, les deux voyageurs retombèrent sur la grande route et
+s'approchèrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperçut le donjon du roi,
+il tomba dans une profonde tristesse, car il était gravement inculpé.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>QUATRIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Lorsqu'on apprit à la cour l'arrivée de Reineke, petits et grands, tous
+accoururent pour le voir; bien peu étaient disposés en sa faveur; presque
+tous avaient à se plaindre; mais Reineke eut l'air de s'en inquiéter fort
+peu; du moins, il n'en laissa rien paraître au moment où, avec Grimbert le
+blaireau, il monta l'avenue du château, hardiment et avec aisance. Il fit
+son entrée fièrement et tranquillement, comme s'il eût été le fils du roi
+et à l'abri de toute accusation. Même quand il parut devant Noble, le roi,
+au milieu des seigneurs, il sut garder une attitude pleine de calme.</p>
+
+<p>«Sire et très-gracieux seigneur, se mit-il à dire, vous êtes grand et
+noble, le premier en dignité et en honneur; je vous supplie d'entendre
+ma défense en ce jour. Jamais Votre Majesté n'a trouvé un plus fidèle
+serviteur que moi, je le soutiens hautement. C'est à cause de cela que
+j'ai tant d'ennemis à cette cour; je perdrais votre amitié, si vous
+pouviez croire les mensonges de mes persécuteurs comme ils le voudraient;
+mais heureusement vous pèserez les raisons des deux parties, vous
+entendrez la défense comme l'accusation; et, si derrière moi ils ont tramé
+maints mensonges, je reste calme et je me dis: Le roi connaît ma fidélité,
+c'est elle qui m'attire cette persécution.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! répondit le roi; vos belles paroles et vos flatteries ne
+vous tireront pas d'affaire; votre crime est manifeste, et le châtiment
+vous réclame. Avez-vous observé la paix que j'ai proclamée parmi les
+animaux, et que vous aviez juré d'observer? Voilà le coq, à qui, lâche
+voleur que vous êtes, vous avez enlevé tous ses enfants, les uns après
+les autres. C'est ainsi que vous prouvez les sentiments que vous me portez
+lorsque vous foulez aux pieds mon autorité et que vous faites souffrir mes
+serviteurs? Le pauvre Hinzé a perdu sa santé! Combien faudra-t-il de temps
+à Brun pour guérir ses blessures? Mais je vous épargne le reste, car les
+accusateurs sont ici en foule; beaucoup de faits sont prouvés, vous
+échapperez difficilement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là tout mon crime, très-gracieux seigneur? dit Reineke. Est-ce
+ma faute si Brun revient à la cour la tête tout en sang? Pourquoi a-t-il
+voulu manger le miel de Rustevyl? Et, si ces lourdauds de paysans sont
+venus pour l'attaquer, n'est-il pas assez fort pour se défendre? Ils l'ont
+couvert d'insultes et de coups; au lieu de se jeter à l'eau, n'aurait-il
+pas dû se venger comme un homme de cœur? Et Hinzé le chat, que j'ai reçu
+honorablement et traité suivant mes faibles moyens, pourquoi ne s'est-il
+pas abstenu, malgré tous mes conseils, de commettre un vol dans la maison
+du curé? S'il leur est arrivé malheur, ai-je mérité d'être puni, parce
+qu'ils ont agi comme des fous? En quoi cela touche-t-il votre couronne
+royale? Mais vous pouvez disposer de moi selon votre volonté, et, si
+claire que soit la chose, en décider selon votre bon plaisir, on bien ou
+en mal. À quelque sauce que vous me mettiez, que je sois aveuglé, pendu ou
+décapité, que votre volonté soit faite; nous sommes tous en votre pouvoir;
+vous nous avez tous sous la main; vous êtes fort et puissant; à quoi
+servirait au faible de se défendre? Si vous voulez me tuer, ce vous
+sera un bien mince profit; mais advienne que pourra, je suis à votre
+disposition.» Le bélier Bellyn dit alors: «Le moment est venu, commençons
+l'accusation.» Isengrin arrive avec ses parents, Hinzé le chat, Brun
+l'ours et une foule d'animaux: l'âne Boldevyn et Lampe le lièvre,
+Vackerlos le petit chien et Ryn le dogue, la chèvre Metké, Hermen le bouc
+et, de plus, l'écureuil, la belette et l'hermine. Le bœuf et le cheval ne
+manquaient pas non plus et avec eux les bêtes sauvages comme le cerf, le
+daim, le castor, la martre, le lapin et le sanglier; tous se pressaient en
+foule; Barthold la cigogne, Marckart le geai et Lutké la grue vinrent en
+volant; Tybké la cane, Alhéid l'oie et d'autres apportèrent leurs griefs;
+Henning le malheureux coq, avec le reste de ses enfants, se plaignit
+amèrement. Il vint enfin des myriades d'oiseaux et des quadrupèdes en
+foule. Qui pourrait en dire le nombre? Tous s'acharnèrent sur le renard en
+mettant ses méfaits au grand jour. Ils espéraient voir enfin son châtiment;
+ils se pressaient en foule devant le roi, en criant à qui mieux mieux,
+entassaient plaintes sur plaintes et mettaient en avant toutes sortes
+d'histoires, vieilles et récentes. Jamais à aucun jour de justice on
+n'avait vu tant de griefs s'amonceler devant le trône du roi. Reineke
+restait immobile et faisait face à tout. À la fin, il prit la parole, et
+sa défense élégante et facile coula de ses lèvres comme si c'eût été la
+pure vérité; il sut tout écarter et tout arranger.</p>
+
+<p>À l'entendre, on s'émerveillait, on le croyait innocent, il avait même
+du droit de reste et beaucoup à se plaindre. Mais, en fin de compte, des
+hommes d'honneur et sincères se levèrent contre Reineke, témoignèrent
+contre lui et tous ses crimes furent clairs. C'en était fait! car le
+conseil du roi décida, à l'unanimité, que Reineke le renard méritait la
+mort. Il fut donc condamné à être pris, lié et conduit par le cou à la
+potence afin d'y expier ses crimes par une mort infamante.</p>
+
+<p>Maintenant, Reineke lui-même regarda la partie comme perdue; son éloquence
+ne lui avait servi de rien. Le roi proclama lui-même le jugement.
+Lorsqu'on le saisit et qu'on l'entraîna, le criminel endurci eut devant
+les yeux sa misérable fin. Pendant qu'on exécutait ainsi la sentence qui
+frappait Reineke et que ses ennemis se dépêchaient de le conduire à la
+mort, ses amis étaient plongés dans la douleur et la stupéfaction. Le
+singe, le blaireau et maints autres de la parenté de Reineke entendirent
+avec peine le jugement et en furent plus désolés qu'on ne l'eût pu croire;
+car Reineke était un des premiers barons et il était maintenant dépossédé
+de tous ses honneurs, de toutes ses dignités, et condamné à une mort
+infamante. Combien un pareil spectacle devait révolter ses parents! Ils
+prirent tous congé du roi et quittèrent la cour jusqu'au dernier. Le roi
+fut fâché de voir partir tant de seigneurs. On vit alors combien Reineke
+avait de parents qui, mécontents de sa mort, se retirèrent de la cour.
+Et le roi dit à un de ses familiers: «Certainement Reineke est un méchant
+homme; mais on devrait considérer qu'il y a plusieurs de ses parents dont
+la cour ne peut pas se passer.»</p>
+
+<p>Cependant Isengrin, Brun et Hinzé le chat étaient occupés autour du
+prisonnier. Ils voulaient se charger eux-mêmes d'infliger à leur ennemi le
+châtiment honteux que le roi avait ordonné; ils le conduisirent rapidement
+hors du palais et l'on voyait déjà la potence de loin.</p>
+
+<p>Le chat, tout en colère, dit alors au loup: «Pensez bien, seigneur
+Isengrin , comme jadis Reineke mit tout en action pour voir notre frère à
+la potence et comme sa haine a réussi; ne l'entraîna-t-il pas jusque-là ?
+Dépêchez-vous de payer cette dette. Et vous, seigneur Brun, songez qu'il
+vous a trahi d'une manière infâme; que, dans la cour de Rustevyl, il vous
+a perfidement livré à la fureur de la canaille, aux coups, aux blessures
+et, de plus, à la honte; car l'histoire en est connue partout. Faites
+attention et soutenez-vous! S'il nous échappait aujourd'hui, si son esprit
+et ses ruses pouvaient le délivrer, jamais nous ne retrouverions le jour
+de la vengeance. Dépêchons-nous donc et faisons-lui expier tout le mal
+qu'il nous a fait.» Isengrin dit: «À quoi bon tant de paroles? Donnez-moi
+vite une bonne corde; nous ne le ferons pas languir.»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'ils traitaient le renard en marchant. Reineke les écoutait
+en silence; mais il leur dit à la fin: «Puisque vous me haïssez si
+cruellement et ne songez qu'à vous venger par ma mort, sachez que vous n'y
+réussirez pas. N'ai-je pas le droit de m'étonner? Hinzé s'en est bien tiré,
+quoique la corde fut bonne. Car il y est passé aussi lorsqu'il courait
+après les souris dans la maison du curé; il n'en sortit pas à son honneur.
+Mais vous, Isengrin et Brun, vous vous pressez bien de mettre votre oncle
+à mort; vous croyez donc que vous y parviendrez?»</p>
+
+<p>Et le roi se leva, ainsi que tous les seigneurs de sa cour, pour assister
+à l'exécution; la reine, accompagnée de ses dames d'honneur, se joignit à
+la procession; derrière eux se précipitait la foule des pauvres et des
+riches; tous désiraient la mort de Reineke et voulaient y assister.
+Pendant ce temps-là , Isengrin parlait à ses parents et à ses amis; il les
+exhortait à serrer les rangs et à veiller sans relâche sur le renard; car
+ils craignaient toujours que le rusé prisonnier ne se sauvât. Le loup
+disait en particulier à sa femme: «Sur ta vie! ne le perds pas de vue;
+aide-nous à garder le scélérat! s'il s'échappait, nous serions tous
+couverts de honte.» Il disait à Brun: «Songez comme il vous a bafoué:
+c'est le moment de le payer avec usure. Hinzé grimpera au haut de la
+potence et y fixera la corde; vous le tiendrez; j'appliquerai l'échelle,
+et, dans quelques minutes, c'en sera fait de ce coquin!» Brun repartit:
+«Placez seulement l'échelle, je me charge de le tenir.»</p>
+
+<p>«Voyez donc, disait Reineke, comme vous êtes pressés de faire mourir votre
+oncle! Ne devriez-vous pas plutôt le protéger et le défendre, prendre
+pitié de lui lorsqu'il est dans le malheur? Je vous demanderais bien
+grâce; mais à quoi cela me servirait-il? Isengrin me hait trop, puisqu'il
+ordonne à sa femme de me tenir et de m'empêcher de m'échapper. Si elle
+pensait au temps passé, elle ne songerait guère à me faire du mal. Mais,
+si mon heure est arrivée, je voudrais que tout fût bientôt fini. Mon père
+aussi eut de terribles moments à passer; mais cela ne dura pas longtemps;
+à sa mort, il n'était certes pas aussi entouré que moi ni accompagné de
+tant de monde. Mais, si vous vouliez prolonger mes jours, cela tournerait
+certainement à votre honte.&mdash;Entendez-vous, disait l'ours, avec quelle
+morgue parle ce scélérat? Allons, marchons! sa fin est arrivée.»</p>
+
+<p>Reineke se disait avec angoisse: «Oh! si je pouvais, dans cette extrémité,
+inventer vite quelque stratagème heureux et nouveau pour que le roi me
+fît grâce de la vie et que mes ennemis, ces trois-là , fussent à jamais
+confondus! Songeons-y bien, et sauvons-nous à tout prix, car il s'agit
+de la potence; le cas est pressant: comment en sortir? Tous les maux
+tombent sur moi. Le roi est courroucé, mes amis sont loin et mes ennemis
+tout-puissants. Rarement, j'ai fait le bien; j'ai vraiment tenu peu de
+compte du pouvoir du roi et de l'intelligence de ses conseillers; j'ai
+beaucoup péché, et cependant j'espère voir changer mon sort. Si je puis
+seulement parvenir à prendre la parole, à coup sûr, ils ne me pendront pas;
+je ne perds pas toute espérance.»</p>
+
+<p>Du haut de l'échelle, il se tourna vers le peuple et s'écria: «Je vois la
+mort devant mes yeux et je ne lui échapperai pas. Je vous prie seulement,
+vous tous qui m'écoutez, de m'accorder une petite grâce avant de quitter
+cette terre. J'aimerais à faire devant vous, en toute vérité et pour la
+dernière fois, l'aveu sincère de tout le mal que j'ai commis, afin que
+personne ne fût un jour puni de tel ou tel crime de mon fait, resté
+inconnu; je parerai ainsi à plus d'un mal avant de mourir et j'ose espérer
+que Dieu m'en tiendra compte dans sa miséricorde.»</p>
+
+<p>Cette demande toucha beaucoup de monde; ils dirent entre eux: «Il demande
+bien peu de chose, et ce ne sera qu'un bref délai.» Sur leur prière, le
+roi le permit. Reineke se sentit le cœur un peu plus léger; il espéra une
+heureuse issue et, profitant sur-le-champ de la grâce qu'on lui accordait,
+il commença ainsi:</p>
+
+<p>«<i>Spiritus domini</i>, viens à mon secours! Je ne vois pas dans cette
+assemblée quelqu'un à qui je n'aie fait de mal. Je n'étais encore qu'un
+mince compagnon, j'étais à peine sevré, que poussé par mes désirs, je me
+mêlais aux agneaux et aux chevrettes qui jouaient en plein air auprès
+des troupeaux; j'écoutais avec délices leurs voix bêlantes, et la chair
+fraîche me tentait. J'en goûtai bien vite. Je mordis jusqu'au sang un
+petit agneau; je léchai le sang, qui me parut délicieux, et je tuai, en
+outre, quatre des plus petites chèvres; je les mangeai et je continuai
+mes exploits; je n'épargnai aucun oiseau, ni les poulets, ni les canards,
+ni les oies; partout où j'en trouvais, je les dévorais, et maintes fois
+j'ai caché dans le sable ce que j'avais abattu et les morceaux qui ne me
+convenaient plus. Puis il m'advint de faire la connaissance d'Isengrin, un
+hiver, au bord du Rhin, où il était en embuscade derrière des arbres, il
+m'assura d'abord que j'étais de sa race; il pouvait même me compter sur
+ses doigts les degrés de parenté. Je le laissai dire; nous fîmes alliance
+en nous promettant mutuellement de vivre en fidèles compagnons; hélas! je
+devais m'attirer par là plus d'un malheur. Nous rôdions ensemble dans le
+pays. Il faisait les gros vols, et moi les petits. Notre gain devait être
+en commun; mais il ne l'était pas: il faisait le partage comme bon lui
+semblait; jamais je n'en reçus la moitié. Mais tout cela, ce n'est rien.
+Quand il avait volé un veau, un bélier, quand je le trouvais nageant dans
+l'abondance, qu'il était en train de dévorer une chèvre fraîchement tuée,
+ou qu'un mouton gigottait sous ses griffes, il se mettait à grogner à mon
+approche, il prenait une mine morose et me chassait en grondant; c'est
+ainsi qu'il me gardait ma part. Il en fut toujours ainsi, quelle que fût
+la dimension du butin. Lors même qu'il arrivait que nous eussions pris
+ensemble un bœuf ou une vache, aussitôt on voyait accourir sa femme et
+ses sept enfants, qui se jetaient sur notre prise et me tenaient éloigné
+du festin. Je ne pouvais pas attraper la moindre côtelette, à moins
+qu'elle ne fût rongée jusqu'à la moelle, et il fallait supporter tout
+cela; mais, Dieu soit loué, je ne souffrais pas de la faim; je me
+nourrissais en secret de mon immense trésor d'or et d'argent, que je
+garde mystérieusement dans un endroit sûr; il me suffit et au delà : on
+en chargerait sept voitures, qu'il m'en resterait encore.» Le roi, tout
+attentif, lorsqu'il fut question du trésor, se pencha en avant et dit: «
+D'où vous est-il venu? dites-le-moi; je parle du trésor.» Et Reineke dit:
+«Je ne vous cacherai pas ce secret; à quoi cela me servirait-il? car je
+ne puis rien emporter de toutes ces choses précieuses. Mais, puisque vous
+l'ordonnez, je vais tout vous raconter; car il faut bien qu'on le sache
+une fois; et vraiment pour tout l'or du monde je ne voudrais pas garder
+plus longtemps ce grand secret. Apprenez-le donc, ce trésor a été volé.
+Une conjuration a été faite pour vous tuer, vous, sire! et, si à l'instant
+même le trésor n'avait pas été habilement enlevé, c'en était fait de vous.
+Faites-y bien attention, très-gracieux seigneur, de ce trésor dépendaient
+votre vie et votre postérité; et c'est son détournement qui a jeté mon
+propre père dans de si grands malheurs, qui l'a conduit prématurément au
+tombeau et peut-être à une éternité de souffrances; mais, sire, tout cela
+est arrivé pour votre salut!»</p>
+
+<p>Et la reine écoutait, toute consternée, ce discours plein d'horreur,
+ce mystère confus du meurtre de son époux, cette trahison, ce trésor et
+tout ce qu'il avait dit: «Songez-y bien, Reineke, s'écria-t-elle, je vous
+exhorte sérieusement; le grand pèlerinage est devant vous; soulagez votre
+âme par le repentir; dites toute la vérité et parlez clairement de ce
+meurtre.»</p>
+
+<p>Et le roi ajouta: «Que chacun fasse silence: que Reineke descende et
+vienne près de moi, pour que je l'entende, car l'affaire me concerne
+personnellement.»</p>
+
+<p>Reineke, en l'entendant, se sentit renaître à l'espérance; il descendit de
+l'échelle, au grand désappointement de ses ennemis; il s'approcha aussitôt
+du roi et de la reine, qui l'interrogèrent avidement sur les détails de
+cette histoire.</p>
+
+<p>Alors il se prépara à de nouveaux et plus énormes mensonges. «Si je
+pouvais regagner, se disait-il, les bonnes grâces du roi et de la reine,
+et si en même temps je pouvais réussir à perdre les ennemis qui m'ont
+mis si près de la mort, je serais sauvé. Sûrement ce serait pour moi
+un avantage bien inattendu; mais, je le vois, il me faut dire bien des
+mensonges et gros comme des montagnes.»</p>
+
+<p>La reine impatiente continua à interroger Reineke: «Apprenez-nous
+clairement comment la chose s'est passée! Dites la vérité, songez à
+votre conscience, délivrez votre âme!»</p>
+
+<p>Reineke répondit: «Je ne demande pas mieux que de tout dire. Je m'en vais
+mourir; c'est irrémissible; ce serait de la folie à moi de charger ma
+conscience à la fin de ma vie et de m'attirer un châtiment éternel. Il
+vaut mieux tout avouer, et, si par malheur il me faut accuser mes parents
+et mes amis les plus chers, hélas! que puis-je faire? L'enfer est là qui
+me menace.»</p>
+
+<p>Le roi, durant cet entretien, était devenu tout inquiet; il dit à Reineke:
+«Est-ce bien la vérité?»</p>
+
+<p>Reineke lui répondit avec une attitude pleine de dissimulation:
+«Certes, je suis un grand pécheur; mais je dis la vérité. À quoi cela me
+servirait-il de vous mentir? Je me damnerais pour l'éternité. Vous le
+savez bien, il en a été décidé ainsi, il faut que je meure, je vois la
+mort devant moi et je ne mentirai pas; car rien en ce monde, bien ou mal,
+ne peut venir à mon secours.» Reineke prononça ces paroles en tremblant et
+parut désespéré.</p>
+
+<p>Et la reine dit: «Sa détresse me touche; je vous en prie, monseigneur,
+regardez-le avec miséricorde et songez que par cette confession nous
+évitons plus d'un malheur; écoutons, le plus tôt possible, le fond de
+cette tristesse. Ordonnez le silence et qu'il parle devant tous.»</p>
+
+<p>Et le roi commanda le silence. Toute l'assemblée se tut, et Reineke dit:
+«Puisque vous le désirez, sire, prêtez l'oreille à ce que je vais dire.
+Quoique mon discours ne soit pas appuyé de lettres et de documents,
+il n'en sera pas moins fidèle et précis; je vais vous découvrir la
+conjuration et je compte bien n'épargner personne.»</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CINQUIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Écoutez maintenant la ruse du renard et le détour qu'il prit pour cacher
+ses méfaits et nuire à autrui. Il inventa un abîme de mensonges, insulta à
+la mémoire de son père, accusa par une atroce calomnie le blaireau, son
+ami le plus honnête, qui l'avait constamment servi; il se permit tout cela
+pour donner créance à son récit et se venger de ses accusateurs.</p>
+
+<p>«Mon père, se mit-il à dire, avait été assez heureux pour découvrir dans
+le temps, par des moyens mystérieux, le trésor du roi Eimery le Puissant;
+mais cette trouvaille ne lui porta pas bonheur; car sa grande fortune lui
+fit perdre la tête; il ne vit plus que quatre de ses pareils et se mit à
+mépriser ses compagnons: il chercha plus haut ses amis. Il envoya Hinzé
+le chat dans les Ardennes pour chercher Brun l'ours. Il était chargé de
+lui promettre fidélité, de l'inviter à venir en Flandre et à se faire
+proclamer roi. Lorsque Brun eut lu cette missive, il s'en réjouit de tout
+son cœur et, sans rien craindre, il se hâta de venir en Flandre; car il y
+avait longtemps qu'il avait pareille pensée en tête. Il y trouva mon père,
+qui le reçut avec joie et envoya chercher sur-le-champ Isengrin et le sage
+Grimbert; et tous quatre se mirent à traiter l'affaire; mais j'oublie
+qu'il y eut un cinquième: c'était Hinzé le chat. Il y a tout près de là un
+petit village qui s'appelle Ifte, et ce fut justement là , entre Ifte et
+Gand, qu'ils se réunirent. Une nuit longue et obscure cacha l'assemblée;
+ils n'étaient pas avec Dieu! c'était le diable; c'était mon père qui les
+possédait avec son or. Ils résolurent la mort du roi; ils se jurèrent
+entre eux une fidèle et éternelle alliance, et tous les cinq promirent
+également par serment, la main étendue sur la tête d'Isengrin, de choisir
+pour roi Brun l'ours et de lui donner solennellement l'investiture à
+Aix-la-Chapelle, avec la couronne d'or et le trône impérial. Si quelques
+amis, quelques parents du roi, voulaient s'y opposer, mon père était
+chargé de les persuader, de les corrompre, et, s'il ne réussissait pas,
+de les exiler aussitôt. Je vins à connaître ce secret, voici comment:
+Grimbert s'était grisé un beau matin et s'était mis à bavarder; l'imbécile
+raconta toute la scène à sa femme en lui recommandant le silence; il
+croyait que cela suffisait. Celle-ci rencontra ma femme, qui dut jurer
+solennellement par le nom des rois mages, et s'engagea sur l'honneur,
+coûte que coûte, à n'en pas souffler un mot, et à qui elle découvrit tout.
+Ma femme ne tint pas mieux sa parole; car à peine m'eut-elle trouvé,
+qu'elle me raconta ce qu'elle venait d'entendre et me donna un moyen sûr
+de reconnaître la vérité de l'histoire; mais je n'en étais pas plus à mon
+aise pour autant. Je me rappelais les grenouilles dont le croassement
+était enfin monté jusqu'aux oreilles de Dieu. Elles réclamaient un roi
+et voulaient vivre sous son autorité après avoir joui de la liberté. Dieu
+les exauça: il leur envoya la cigogne, qui les poursuit constamment, les
+déteste et ne leur laisse pas de paix. Elle les traite sans merci; les
+insensées se plaignent maintenant. Mais il est trop tard; car le roi les
+met à la raison.»</p>
+
+<p>Reineke parlait à haute voix à toute l'assemblée; tous les animaux
+l'entendaient, et il continua ainsi son discours: «Voilà ce que je
+craignais pour nous tous; et il en eût été ainsi. Sire, je craignais pour
+vous, et j'en espérais une meilleure récompense. Je connais les menées de
+Brun, sa nature artificieuse et plusieurs de ses crimes; je craignais le
+père. S'il devenait le maître, nous aurions tous péri. Notre roi est de
+race noble, il est puissant et miséricordieux, me disais-je à part moi; ce
+serait un triste échange que d'élever sur le trône un ours et un lourdaud
+de vaurien. Pendant quelques semaines je méditai là -dessus et cherchai les
+moyens d'arrêter leurs projets. Avant tout, je comprenais bien que tant
+que mon père posséderait son trésor, il gagnerait des adhérents, il
+réussirait à coup sûr et que nous perdrions le roi. Je concentrai toute
+mon attention sur les moyens de découvrir le lieu où se trouvait le trésor
+pour l'enlever secrètement. Mon père allait-il en campagne, le vieux rusé
+allait-il au bois de jour ou de nuit, par le froid ou par le chaud, par la
+pluie ou le temps sec, j'étais aussitôt derrière lui et j'épiais ses
+démarches. Un jour, j'étais caché dans une tanière, plein de tristesse et
+pensant toujours à découvrir le trésor dont je connaissais toute
+l'importance, quand tout à coup je vis mon père sortir d'une crevasse, et
+glisser entre les parois du rocher comme s'il venait d'un trou profond. Je
+restai coi et caché où j'étais; il se crut seul, regarda de tous côtés, et,
+ ne voyant personne, de près ou de loin, il se livra à la manœuvre que je
+vais vous dire. Il se mit à boucher le trou avec du sable et sut
+très-adroitement le rendre semblable au reste du terrain. Impossible de le
+reconnaître à moins de l'avoir vu comme moi. Avant de partir, il balaya
+très-adroitement avec sa queue l'endroit où il avait posé ses pattes et
+effaça la piste avec son museau. Voilà ce que j'appris ce jour-là de mon
+père, qui était expert en fait de ruses, d'intrigues et de tours. Il
+partit et s'en alla à ses affaires. Je me demandai si le trésor n'était
+pas là . Je me mis vite à l'œuvre; en peu de temps, j'eus découvert la
+crevasse avec mes pattes, J'y entrai avidement. Là , je trouvai de l'or, de
+l'argent et mille autres choses précieuses en quantité. En vérité, même
+les plus âgés d'entre vous, n'ont jamais rien vu de pareil. Je me mis à
+l'ouvrage avec ma femme; nuit et jour, nous fûmes occupés à porter et à
+traîner; brouettes et voitures nous manquaient; nous eûmes mille peines et
+mille fatigues, ma femme Ermeline les supporta courageusement. C'est ainsi
+que nous avons enfin transporté les joyaux dans une place qui nous parut
+plus convenable. Cependant mon père se réunissait chaque jour avec ceux
+qui trahissaient le roi. Je vous apprendrai ce qu'ils avaient résolu et
+vous en frémirez. Brun et Isengrin avaient envoyé tout d'abord des lettres
+franches dans plusieurs provinces pour recruter des mercenaires: ils
+devaient arriver en grand nombre sans retard, Brun devait les prendre à
+son service et même leur promettait gracieusement de leur payer leur solde
+d'avance. Mon père parcourait la contrée en montrant des lettres de change
+probablement tirées sur son trésor, qu'il croyait toujours en sûreté;
+mais c'en était fait; il aurait eu beau se livrer à toutes les recherches
+avec ses complices, il n'aurait pas trouvé un liard. Il n'épargna aucune
+fatigue; c'est ainsi qu'il parcourut tous les pays entre l'Elbe et le Rhin
+et avait raccolé maints mercenaires. L'argent devait donner force poids à
+ses belles paroles. L'été arriva; mon père revint auprès des conjurés. Il
+leur raconta toutes ses peines, tous ses périls et surtout la détresse où
+il se trouva en Saxe devant les châteaux forts où il manqua perdre la vie;
+car là , tous les jours, il fut poursuivi par des chasseurs à cheval et des
+meutes; si bien qu'il eut toutes les peines du monde à s'en tirer sain
+et sauf. Ensuite, il montra aux quatre perfides conjurés la liste des
+compagnons qu'il avait gagnés par ses promesses et par son or. La nouvelle
+réjouit Brun. Tous les cinq se mirent à parcourir la liste ensemble; il y
+était dit: «Douze cents parents d'Isengrin, tous gens sans peur, viendront
+la gueule ouverte et les dents aiguisées; de plus, les chats et les ours
+sont tous dévoués à Brun; tous les blaireaux de la Saxe et de la Thuringe
+se présenteront, mais à condition de toucher un mois de solde d'avance; en
+revanche, ils s'engagent à être prêts en masse à la première réquisition.»
+Dieu soit loué de m'avoir permis de déjouer leurs plans! car, lorsque tout
+fut arrangé, mon père se hâta de les quitter pour aller voir son trésor.
+Son chagrin allait commencer. Il fouilla et chercha; mais il eut beau
+fouiller et chercher, il ne trouva plus rien. Sa peine fut inutile et son
+désespoir aussi; car le trésor était loin et il ne put le découvrir nulle
+part. Alors (comme ce souvenir me torture nuit et jour!) mon père se
+pendit de douleur et de honte. Voilà tout ce que j'ai fait pour arrêter
+la conjuration. J'en suis puni maintenant; pourtant je ne m'en repens pas.
+Mais Isengrin et Brun, ces deux insatiables, siègent dans le conseil à
+la droite du roi. Et toi, Reineke, quelle est maintenant ta récompense,
+pauvre malheureux, pour avoir abandonné ton propre père, afin de sauver le
+roi? Où en trouverez-vous d'autres qui se perdent eux-mêmes pour prolonger
+vos jours?»</p>
+
+<p>Le roi et la reine avaient tous deux la plus grande envie de posséder le
+trésor; ils firent quelques pas à l'écart, appelèrent Reineke, pour lui
+parler en particulier, et lui dirent vivement: «Parlez, où est le trésor?
+Nous voudrions le savoir.»</p>
+
+<p>Reineke leur répondit: «À quoi cela me servirait-il de montrer toutes ces
+richesses au roi qui vient de me condamner? Il en croit plutôt mes ennemis,
+des voleurs et des assassins, qui veulent m'ôter la vie à force de
+mensonges.</p>
+
+<p>&mdash;Non, repartit la reine, non, il n'en sera pas ainsi; mon seigneur vous
+laissera vivre; il oubliera le passé, il domptera sa colère. Mais, à
+l'avenir, soyez plus sage et restez fidèle et dévoué au roi.»</p>
+
+<p>Reineke dit: «Madame, obtenez du roi qu'il me promette devant vous
+qu'il me fera grâce, qu'il oubliera entièrement toutes mes fautes,
+tous mes crimes et tout l'ennui que je lui ai malheureusement causé, et
+certainement il n'y aura pas un souverain qui possédera de nos jours
+une richesse égale à celle que lui procurera ma fidélité; le trésor est
+immense; je vous montrerai la place: vous serez stupéfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le croyez pas, répliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de
+brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car
+vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.»</p>
+
+<p>La reine dit: «Il est vrai que jusqu'ici il a mérité peu de confiance;
+mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau
+et son propre père et qu'il dévoile leurs forfaits. Il ne dépendait que
+de lui de les ménager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres
+animaux; il ne mentirait pas si follement.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pensez, répondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en
+résultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plaît; je prendrai
+sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une
+dernière, je me fierai à lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma
+couronne, si jamais, à l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il
+s'en repentira éternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, même
+au dixième degré, payeront pour lui. Nul ne m'échappera et ils périront
+tous dans les procès, la honte et la misère!»</p>
+
+<p>Lorsque Reineke vit comment les pensées du roi prenaient un autre cours,
+il reprit courage et dit: «Serais-je donc assez fou, sire, pour vous
+raconter des histoires dont la vérité ne serait pas démontrée dans
+quelques jours?» Et le roi crut à ses paroles et lui pardonna tout, la
+trahison de son père, puis ses propres méfaits. La joie de Reineke fui
+immense: il échappait à temps à la fureur de ses ennemis et à la mort.</p>
+
+<p>«Noble roi, très-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre,
+à vous et à votre épouse, tout ce que vous avez fait pour votre
+serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une
+reconnaissance éternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil
+quelqu'un à qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trésor qu'à vous
+deux. De quelles grâces ne m'avez-vous pas comblé! C'est pourquoi je vous
+donne bien volontiers le trésor du roi Eimery tel qu'il l'a possédé. Je
+vais vous dire maintenant où il est, et en toute vérité. Écoutez! dans
+l'est des Flandres, il y a un désert au milieu duquel il y a un bouquet de
+bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine
+qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit
+bois. Dans toute l'année, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce
+pays-là ; il n'est hanté que par la chouette et le hibou. C'est là que
+j'ai enfoui le trésor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien!
+Allez-y vous-même avec votre épouse; personne ne serait assez sûr pour
+le charger d'un tel message et il y aurait trop à perdre; je ne vous le
+conseille pas. Allez-y vous-même. Vous passerez près de Krekelborn; vous
+apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est
+pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trésor
+est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la
+masse entre les racines; vous découvrirez tout de suite les joyaux les
+plus riches en or fin artistement travaillé; vous y trouverez aussi la
+couronne d'Eimery; si la volonté de l'ours s'était réalisée, c'est lui qui
+devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau
+chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait
+les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux,
+oui, j'en suis sûr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous
+direz-vous, honnête renard, toi qui as caché si sagement tant de trésors
+sous la mousse, puisses-tu être heureux partout et toujours!» C'est ainsi
+que parla l'hypocrite.</p>
+
+<p>Le roi repartit: «Il faut que vous m'accompagniez; car comment
+trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler
+d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma
+vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je
+pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu
+n'inventes tous ces noms?»</p>
+
+<p>Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupçon de la bouche du roi;
+il dit: «Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il
+s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je
+suspect à présent? D'abord, je m'en tiens là , on peut tout trouver dans
+les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera.
+Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont véritables.» Là -dessus,
+il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: «N'ayez
+pas peur; le roi exige, par le serment de fidélité que vous lui avez prêté
+dernièrement, que vous disiez toute la vérité; dites-nous, si toutefois
+vous le savez, où se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous écoutons.»</p>
+
+<p>Lampe dit: «Je puis vous le dire. C'est dans le désert. Krekelborn est
+tout près d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois où Simonet
+le bancroche s'était retiré pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses
+compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y
+réfugiai en grande détresse pour fuir le chien Ryn.»</p>
+
+<p>Reineke lui dit: «Vous pouvez maintenant retourner près des autres;
+le roi est suffisamment instruit.» Et le roi dit à Reineke: «Pardonnez-moi,
+si j'ai été un peu vif et si j'ai douté de votre parole; mais songez
+maintenant à me mener à cet endroit.»</p>
+
+<p>Reineke dit: «Combien je m'estimerais heureux, s'il m'était permis
+aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais
+on vous l'imputerait à péché. Quelle que soit ma honte, je dois faire un
+aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps
+que Isengrin fit ses vœux dans un couvent; à la vérité, ce n'était pas
+pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dévorait
+presque tout le couvent! On lui donnait à manger pour six; tout cela était
+trop peu pour lui; il se plaignit à moi de sa faim et de ses ennemis;
+enfin, j'en pris pitié, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche
+parent. Je l'aidai à prendre la clef des champs. Voilà comment j'ai
+encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec
+votre consentement, veiller aux intérêts de mon âme et, demain matin, au
+lever du soleil, partir en pèlerin pour Rome afin d'y chercher
+l'absolution; de là , je passerai la mer. Ainsi tous mes pêchés seront
+lavés; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher à vos côtés avec
+honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: «Comment
+le roi peut-il fréquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner à mort
+et qui, de plus, est frappé d'excommunication?» Sire, vous le voyez bien,
+il ne faut plus y songer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répliqua le roi. Je ne pouvais pas le savoir. Si tu es
+excommunié, j'aurais tort de te mener avec moi. Lampe ou tout autre peut
+me conduire à la source. Mais je trouve bon et utile que tu cherches à
+te relever de ton excommunication. Je te permets de partir demain matin;
+je ne veux pas empêcher ton pèlerinage; car il me semble que tu veux te
+convertir au bien. Dieu bénisse ton projet et te permette d'accomplir le
+voyage!»</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>SIXIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>C'est ainsi que Reineke rentra en grâce auprès du roi. Et le roi s'avança
+dans un endroit élevé, et, du haut d'une pierre, commanda le silence à
+tous les animaux assemblés; il les fit asseoir sur l'herbe d'après leur
+rang et leur naissance; Reineke était debout à côté de la reine, et le roi,
+après s'être recueilli, prit la parole en ces termes: «Écoutez-moi en
+silence, vous tous, animaux et oiseaux, pauvres et riches, grands et
+petits, mes barons et vous qui habitez ma cour et ma maison! Reineke est
+en mon pouvoir; il y a peu d'instants, on songeait à le pendre; mais il
+m'a révélé des secrets d'État si importants, que, tout bien considéré, je
+lui rends ma confiance et mes bonnes grâces. La reine, mon épouse, a, de
+plus, intercédé pour lui; je me suis laissé émouvoir en sa faveur; je lui
+pardonne entièrement, et je lui rends la vie et ses biens; désormais, la
+paix que j'ai proclamée le couvre et le protège. Je vous ordonne donc à
+tous, sous peine de mort, de traiter désormais avec honneur Reineke, sa
+femme et ses enfants, partout où vous les rencontrerez, la nuit comme
+le jour. En outre, que je n'entende plus aucune plainte à son sujet;
+s'il a mal agi, c'est dans le passé; il veut s'amender et il le fera
+certainement. Car, demain, de bonne heure, le bâton à la main et la besace
+au dos, il partira pour Rome en pieux pèlerin, et, de là , il passera la
+mer; il ne reviendra que lorsqu'il aura obtenu l'absolution complète de
+tous ses péchés.»</p>
+
+<p>Là -dessus Hinzé se tourna avec colère vers Brun et Isengrin: «Maintenant,
+peine et travail, tout est perdu; oh! je voudrais être bien loin; une fois
+rentré en grâce, Reineke mettra tout en œuvre pour nous perdre tous les
+trois. J'ai déjà perdu un œil, gare à l'autre!&mdash;Le cas est difficile, dit
+Brun, je le vois.» Isengrin ajouta: «C'est par trop singulier! Parlons au
+roi sur-le-champ!» Il alla effectivement, avec Brun, se présenter, d'un
+air sombre, devant le roi et la reine; il parla contre Reineke longuement
+et vivement. Le roi leur dit: «Ne l'avez-vous donc pas entendu? Il est
+rentré en grâce!» Le roi se fâcha, et sur l'heure les fit prendre,
+enchaîner et jeter en prison, car il se rappelait ce que Reineke lui avait
+dit de leur trahison.</p>
+
+<p>Voilà comment les affaires de Reineke prirent une face toute nouvelle. Il
+se sauva, et ses accusateurs furent confondus. Il sut même s'arranger si
+adroitement, que l'on coupa à l'ours un morceau de sa peau, de la largeur
+d'un pied, dont on lui fit une besace pour le voyage; son costume de
+pèlerin fut presque au complet. Il pria la reine de lui procurer des
+souliers en lui disant: «Puisque Votre Majesté daigne me reconnaître pour
+son pèlerin, qu'elle veuille bien m'aider à accomplir ce voyage. Isengrin
+a quatre fameux souliers; ne serait-il pas raisonnable qu'il m'en cédât
+une paire pour ma route? Madame, faites-les-moi donner par le roi.
+Girmonde pourrait bien se passer aussi d'une paire des siens, car une
+femme de ménage reste presque toujours à la maison.»</p>
+
+<p>La reine trouva cette demande raisonnable: «Ils peuvent effectivement se
+passer chacun d'une paire de souliers», dit-elle gracieusement. Reinecke
+la remercia et dit en s'inclinant avec joie: «Avec ces quatre souliers,
+je ne resterai pas en chemin. Tout ce que j'accomplirai de bonnes actions
+en qualité de pèlerin, vous en prendrez votre part. vous et mon gracieux
+souverain. Nous sommes astreints à prier pendant tout le pèlerinage pour
+tous ceux qui nous sont venus en aide. Dieu vous récompense de votre
+bonté!» Ainsi, Isengrin perdit les souliers de ses pattes de devant, et
+sa femme Girmonde dut fournir ceux des pattes de derrière. Tous deux y
+perdirent la peau et les griffes de leurs pattes; couchés misérablement
+près de Brun, ils croyaient toucher à leur dernière heure, tandis que
+l'hypocrite avait su gagner des souliers et une besace. Il alla près d'eux
+et railla encore la louve par-dessus le marché: «Chère amie, lui dit-il,
+voyez donc comme vos souliers me vont bien! j'espère qu'ils dureront; vous
+vous êtes donné bien de la peine pour me perdre, mais j'en ai pris autant
+pour me défendre; j'ai réussi. Si vous vous êtes réjouie, c'est à mon
+tour maintenant; c'est le train du monde, il faut savoir s'y faire. Dans
+mon voyage, je songerai tous les jours avec reconnaissance à mes chers
+parents: vous avez eu la complaisance de me donner ces souliers, vous
+n'aurez pas à vous en repentir; ce que je gagnerai d'indulgences, je le
+partagerai avec vous; je vais les chercher à Rome et par delà la mer.»
+Dame Girmonde était accablée de douleur, elle pouvait à peine parler; mais
+elle prit sur elle et dit en soupirant: «C'est pour punir nos péchés que
+Dieu vous laisse ainsi réussir.» Pour Isengrin, il se tut, et Brun aussi;
+tous deux étaient bien malheureux: prisonniers, blessés et raillés par
+leur ennemi, il ne manquait plus que le chat Hinzé; Reineke aurait bien
+voulu lui jouer un pareil tour.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, l'hypocrite s'occupa à graisser les souliers qu'il
+avait pris à ses parents, s'empressa de se présenter devant le roi,
+et lui dit: «Votre serviteur est prêt à commencer son pieux voyage;
+faites-moi la grâce de commander à votre aumônier de me bénir, afin que
+je parte d'ici avec l'assurance que tout mes pas soient bénis.» Le roi
+avait pour chapelain le bélier; il était chargé de toutes les affaires
+ecclésiastiques et servait de secrétaire au roi; on l'appelait Bellyn.
+Il le fit appeler, et lui dit: «Lisez-moi sur-le-champ quelques paroles
+sacrées sur Reineke pour bénir le voyage qu'il va entreprendre; il va à
+Rome et passera la mer. Suspendez-lui la besace, et mettez-lui le bâton
+à la main.»</p>
+
+<p>Bellyn répondit: «Sire, vous avez appris, je crois, que Reineke n'est
+pas relevé de son excommunication; je m'attirerais des désagréments de la
+part de mon évêque, si j'agissais suivant votre désir. Il l'apprendrait,
+sûrement, et il a le droit de me punir. Je ne ferai rien à Reineke à
+tort et à travers. Si l'on pouvait arranger l'affaire et me garantir de
+tout reproche de mon évêque le seigneur <i>Sansraison</i>, et que le prieur
+<i>Lasefund</i> ne s'en fâchât pas, ou bien le doyen <i>Rapiamus</i>, je le
+bénirais bien volontiers selon votre commandement.»</p>
+
+<p>Le roi répliqua: «Que signifie tout ce bavardage? Vous avez dit beaucoup
+de paroles pour ne rien dire. Que vous bénissiez Reineke à tort et à
+travers, que diable cela me fait-il? Que m'importent votre évêque et son
+chapitre? Reineke va en pèlerinage à Rome et vous voudriez l'empêcher?»
+Bellyn se grattait derrière l'oreille avec angoisse; il redoutait la
+colère de son roi. Il se mit aussitôt à lire dans son livre pour le
+pèlerin, qui n'y tenait pas du tout, et cela ne lui servit pas à
+grand'chose, comme bien vous pensez.</p>
+
+<p>Quand on eut fini de lire les prières, on lui remit la besace et le bâton;
+le pèlerin fut complet; c'est ainsi qu'il simula le pèlerinage. De fausses
+larmes coulèrent le long des joues du scélérat et mouillèrent sa barbe
+comme s'il ressentait le repentir le plus douloureux. Il avait de fait
+un chagrin, c'était de ne pas avoir fait le malheur de tous à la fois
+et de n'en avoir humilié que trois. Cependant il se releva et supplia
+l'assistance de vouloir bien prier fidèlement pour lui autant que
+possible. Maintenant, il se prépara à partir rapidement, il se sentait
+coupable et il avait tout à craindre. «Reineke, lui dit le roi, vous êtes
+bien pressé; pourquoi cela?&mdash;Celui qui entreprend une bonne action ne doit
+jamais tarder, répliqua Reineke. Veuillez me donner congé; l'heure est
+arrivée; daignez me laisser partir.&mdash;Partez-donc,» dit le roi. Et il
+ordonna à tous les seigneurs de sa cour de suivre et d'accompagner un bout
+de route le faux pèlerin. Pendant ce temps-là , Brun et Isengrin, tous deux
+prisonniers, étaient dans les larmes et la douleur.</p>
+
+<p>Voilà comment Reineke sut regagner entièrement l'amour du roi et quitta la
+cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte avec
+son bâton et sa besace, mais il n'avait pas plus à y faire qu'un arbre de
+mai à Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tête. Pour le
+moment, il avait réussi à se jouer de son roi et à se faire suivre à son
+départ et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui l'avaient
+accusé. Et, ne pouvant renoncer à la ruse, il dit encore en partant: «Sire,
+veillez bien à ce que les deux traîtres ne vous échappent pas. Une fois
+libres, ils ne renonceraient pas à leurs affreux attentats. Votre vie est
+menacée, sire songez-y!»</p>
+
+<p>Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de
+candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna
+alors à son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient
+d'abord accompagné Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris
+des mines si tristes, si désolées, qu'il avait ému la pitié de plus d'un
+bon cœur. Lampe était surtout très-ému: «Pourquoi, disait le scélérat,
+pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous étiez assez bon,
+vous et Bellyn, le bélier, pour m'accompagner encore plus loin, votre
+société me serait un grand bienfait. Vous êtes d'agréable compagnie et
+d'honnêtes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous
+êtes ecclésiastiques et de mœurs saintes; vous vivez justement comme j'ai
+vécu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre
+faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou
+de la viande ou d'autres aliments plus recherchés.» C'est pas ces paroles
+louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractères faibles; tous deux
+l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de
+Malépart, Reineke dit au bélier: «Restez ici, Bellyn, et mangez à loisir
+ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un goût
+excellent. J'emmène Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est
+déjà bien affligée et qui tombera dans le désespoir lorsqu'elle apprendra
+que je vais en pèlerinage à Rome.»</p>
+
+<p>Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les deux.
+Il fit entrer Lampe; ils trouvèrent dame Renard bien triste, couchée
+auprès de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle n'espérait plus
+voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperçut, avec sa besace et
+son bâton, elle s'en étonna fort, et dit: «Mon cher Reineke, dites-moi
+comment cela s'est-il passé? Que vous est-il arrivé?» Et il dit: «J'étais
+déjà condamné, prisonnier, enchaîné, lorsque le roi me fit grâce et me
+délivra, et je m'en vais en pèlerinage; Brun et Isengrin restent en otages;
+puis le roi m'a donné Lampe pour le punir et nous en ferons ce que bon
+nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit à la fin et en connaissance de
+cause: «C'est Lampe qui t'a trahi.» Il a donc mérité un grand châtiment;
+c'est lui qui me payera tout.» Lorsque Lampe entendit ces paroles
+menaçantes, il eut peur, il perdit la tête; il voulut se sauver et chercha
+à s'enfuir. Reineke lui barra rapidement le chemin de la porte et saisit
+par le cou le pauvre diable, qui se mit à crier de toutes ses forces:
+«Au secours! au secours! Bellyn, je suis perdu! le pèlerin m'égorge!» Mais
+il ne cria pas longtemps, car Reineke eut bientôt fait de lui couper la
+gorge. Voilà comme il traita son hôte. «Venez, dit-il, et mangeons vite,
+car le lièvre est gras et d'un goût parfait. C'est vraiment la première
+fois qu'il sert à quelque chose, le nigaud! Il y a longtemps que je le lui
+avais promis; mais maintenant, c'en est fait. Que le traître aille donc
+m'accuser encore!»</p>
+
+<p>Reineke se mit à la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils écorchèrent
+le lièvre sans plus tarder et le mangèrent de bon appétit. Dame Renard le
+trouva délicieux et s'écria plus d'une fois: «Mille fois merci au roi et à
+la reine; grâce à eux, nous avons fait un festin magnifique; que Dieu les
+en récompense!</p>
+
+<p>&mdash;Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais
+notre appétit ne chômera pas, car je compte vous approvisionner encore; il
+faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent à moi et me
+veulent du mal payent l'écot.»</p>
+
+<p>Dame Ermeline dit: «Oserais-je vous demander comment vous vous êtes tiré
+d'affaire?&mdash;Il me faudrait bien des heures, répondit-il, si je voulais
+raconter avec quelle adresse j'ai enlacé le roi et l'ai trompé, lui et la
+reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amitié qui règne entre le roi et
+moi ne tient qu'à un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la
+vérité, il se mettra dans une terrible colère. Si je retombe jamais en
+son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et
+cherchera à me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais
+parfaitement; il ne me lâchera pas que je ne sois pendu, il faut nous
+sauver. Fuyons en Souabe! Là , personne ne nous connaît; nous y vivrons
+suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait là bonne chère et tout s'y
+trouve en abondance: des poulets, des oies, des lièvres, des lapins, du
+sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de
+toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des œufs. L'eau
+est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en
+quantité, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et
+anas; qui sait tous leurs noms! Voilà les poissons que j'aime, je n'ai pas
+besoin de plonger profondément sous l'eau; je m'en suis toujours nourri
+lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons
+enfin goûter la paix, il nous faut aller là ; vous viendrez avec moi.
+Entendez-moi bien! le roi m'a laissé échapper cette fois parce que je lui
+ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le
+trésor du roi Eimery; je lui ai décrit la place où il doit se trouver près
+de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas
+un fétu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi trompé,
+il se mettra dans une colère épouvantable. Car vous pouvez vous faire une
+idée de tous les mensonges que j'ai dû inventer avant d'échapper. Il est
+vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai été dans une plus
+grande détresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas
+de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais
+je ne me laisserai persuader de retourner à la cour pour me mettre encore
+au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habileté du monde
+pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.»</p>
+
+<p>Dame Ermeline dit avec tristesse: «Qu'allons-nous devenir? Nous serons
+pauvres et étrangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque.
+Vous êtes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc nécessaire de
+chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain
+n'est guère prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sûreté ici?
+Notre château est si fort! Quand même le roi nous assiégerait avec son
+armée et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes
+secrètes, tant de sentiers inconnus, que nous échapperions toujours. Vous
+le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des
+choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela
+qui m'inquiète. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de
+passer la mer. Je puis à peine me calmer; que pourrait-il en advenir!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère femme, ne vous tourmentez pas, répondit Reineke, écoutez-moi
+et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce
+que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse
+forcée ne signifie rien. Cela ne m'empêchera pas de continuer à faire des
+miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait,
+j'ai peu de chose à aller chercher à Rome, et, quand j'aurais fait dix
+vœux, je ne tiens pas à voir Jérusalem. Je resterai près de vous; la vie
+sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi
+veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus
+puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le
+coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prête vie, il s'en
+trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!»</p>
+
+<p>Bellyn se mit à crier à la porte avec impatience: «Lampe, ne sortirez-vous
+pas? Venez donc! Il est temps de partir!» Reineke l'entendit, descendit
+bien vite, et lui dit:«Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en
+train de rire avec sa cousine, il espère que vous voudrez bien le lui
+permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera
+pas partir de si tôt; vous ne voulez pas troubler sa joie?»</p>
+
+<p>Bellyn répondit: «J'ai entendu crier; qu'était-ce donc? J'ai cru
+reconnaître la voix de Lampe; il criait: «Bellyn, au secours! au secours!»
+Lui avez-vous fait du mal?» Le malin renard lui dit: «Écoutez-moi bien!
+Je parlais du pèlerinage que j'ai fait vœu de faire: à cette nouvelle, ma
+femme tomba dans le désespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba
+sans connaissance. Lampe le vit et en fut effrayé, et, dans son trouble,
+il se mit à crier: «Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine
+n'en reviendra pas!»</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je sais, dit Bellyn, c'est qu'il a jeté des cris de
+frayeur.&mdash;Il ne lui est pas tombé un cheveu de la tête, assura le perfide;
+j'aimerais mieux qu'il m'arrivât du mal à moi-même qu'à Lampe. Savez-vous,
+ajouta Reineke, qu'hier, le roi m'a prié, si je passais à la maison, de
+lui dire mon avis par écrit sur certaines affaires d'importance; mon cher
+neveu, vous chargez-vous de ces lettres? elles sont prêtes. Je lui dis
+d'excellentes choses et lui donne les meilleurs avis. Lampe était dans
+la jubilation, je l'entendais avec plaisir se rappeler, avec sa cousine,
+toutes sortes de vieilles histoires. Comme il bavardait! il n'en finissait
+pas! C'est pendant qu'il mangeait, buvait et s'amusait ainsi, que j'ai
+écrit ces lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher renard, dit Bellyn, il faut bien envelopper ces lettres; il
+faudrait une poche pour les porter. Si le cachet venait à se briser, je
+m'en trouverais mal.» Reineke lui dit: «Je vais y pourvoir, la besace que
+l'on m'a faite avec la peau de l'ours fera parfaitement l'affaire, je
+suppose; elle est épaisse et forte; je vais y mettre les lettres. Je suis
+sûr qu'en revanche le roi vous donnera force éloges; il vous recevra avec
+honneur, vous serez trois fois le bienvenu.»</p>
+
+<p>Le bélier crut tout cela. L'autre se dépêcha de rentrer, prit la besace,
+y fourra la tête de Lampe et pensa au moyen d'empêcher le pauvre Bellyn
+d'ouvrir la poche; il lui dit en revenant: «Passez la besace autour de
+votre cou, mon neveu, et ne vous laissez pas entraîner par la curiosité à
+regarder ces lettres. Ce serait une curiosité dangereuse; elles sont bien
+empaquetées; laissez-les ainsi. N'ouvrez même pas la besace! J'ai fait
+un nœud particulier, comme il est d'usage entre le roi et moi dans
+les affaires d'importance; et, si le roi trouve le nœud convenu, vous
+mériterez des grâces et des présents en votre qualité de fidèle messager.
+Même quand vous aborderez le roi, si vous voulez vous mettre plus avant
+dans ses faveurs, vous lui ferez remarquer que vous avez conseillé ces
+lettres après mûre réflexion, que vous avez même aidé à les écrire; cela
+vous rapportera profit et honneur.»</p>
+
+<p>Bellyn fut ravi, se mit à gambader çà et là avec joie, et dit: «Reineke,
+mon neveu et mon maître, je vois maintenant combien vous m'aimez et voulez
+m'honorer; je serai très-flatté d'apporter ainsi devant tous les seigneurs
+de la cour d'aussi bonnes pensées, des paroles aussi belles et aussi
+élégantes. Car, certes, je ne sais pas écrire aussi bien que vous; mais
+ils seront obligés de le penser, et c'est à vous que je le devrai. C'est
+pour mon plus grand bonheur que je vous ai suivi jusqu'ici. Dites-moi,
+maintenant, n'avez-vous plus rien à me commander? Lampe ne part-il pas
+d'ici en même temps que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, comprenez bien, dit le rusé Reineke, cela n'est pas possible. Allez
+toujours en avant tout doucement, il vous suivra aussitôt que je lui aurai
+confié certaines affaires assez graves!&mdash;Dieu soit avec vous, dit Bellyn,
+je vais donc partir.» Et il s'en alla rapidement. À midi, il était à la
+cour.</p>
+
+<p>Lorsque le roi l'aperçut, il reconnut sur-le-champ la besace, et dit: «Eh
+bien, Bellyn, d'où venez-vous, et où avez-vous laissé Reineke? Vous portez
+sa besace; qu'est-ce que cela signifie?» Bellyn repartit: «Sire, il m'a
+prié de vous porter ces deux lettres. Nous les avons rédigées à nous deux.
+Vous y trouverez des choses de la dernière importance subtilement traitées,
+et c'est moi qui en ai conseillé le contenu. Les voici dans la besace;
+c'est lui qui a fait le nœud.»</p>
+
+<p>Le roi fit venir sur-le-champ le castor qui était notaire et secrétaire
+du roi: il se nommait Bokert; il avait pour fonction de lire au roi les
+lettres les plus difficiles et les plus importantes; car il connaissait
+plusieurs langues. Le roi fit aussi mander Hinzé. Lorsque Bokert eut, avec
+l'aide de Hinzé son compagnon, défait le nœud de la besace, il en tira
+avec étonnement la tête du pauvre lièvre: «Voilà d'étranges lettres!
+s'écria-t-il. Qui les a écrites? Qui l'expliquera? C'est la tête de Lampe;
+tout le monde peut le reconnaître.»</p>
+
+<p>Le roi et la reine reculèrent d'horreur. Mais le roi baissa la tête, et
+dit: «Ô Reineke, si je te tiens jamais!» Le roi et la reine s'affligèrent
+extrêmement. «Comme Reineke m'a trompé, dit le roi, oh! si je n'avais pas
+ajouté foi à ses infâmes mensonges!» Il était tout troublé, et tous les
+animaux comme lui. Mais Léopard, le plus proche parent du roi, prit la
+parole: «Vraiment, je ne vois pas pourquoi vous êtes si affligé et la
+reine aussi. Chassez ces pensées; prenez courage. Un tel abattement devant
+tout le monde ne peut que vous déshonorer. N'êtes-vous pas maître et
+seigneur? Tous ceux qui sont ici n'ont qu'à vous obéir!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela même, répondit le roi, qu'il ne faut pas vous étonner
+si j'ai le cœur si contrit. Par malheur, je me suis laissé égarer. Car
+le traître, par une ruse infâme, m'a induit à punir mes amis. Brun et
+Isengrin sont tous deux humiliés et prisonniers; ne dois-je pas m'en
+repentir du fond de mon cœur? Cela me rapporte peu d'honneur de maltraiter
+ainsi les premiers barons de ma cour, d'avoir ajouté tant de foi aux
+artifices de ce menteur; en un mot, d'avoir agi sans prudence. J'ai suivi
+trop vite le conseil de ma femme; elle s'est laissée séduire; elle m'a
+prié et supplié pour lui. Oh! que n'ai-je été plus ferme! Maintenant le
+remords est tardif et tout conseil est superflu.»</p>
+
+<p>Léopard dit: «Sire, écoutez ma prière, ne vous livrez pas plus longtemps
+à la douleur! Le mal fait peut se réparer. Livrez le bélier en expiation
+à l'ours, au loup et à la louve; car Bellyn a avoué hautement et
+audacieusement qu'il avait conseillé la mort de Lampe; qu'il expie donc
+maintenant! après cela, nous courrons sus à Reineke; nous le prendrons,
+s'il plaît à Dieu; on le pendra sur l'heure; si on le laisse parler, il
+s'en tirera avec de belles paroles et ne sera pas pendu. Quant aux deux
+prisonniers, je suis sûr qu'ils accepteront une réconciliation.»</p>
+
+<p>Ce conseil plut au roi qui dit à Léopard: «Votre avis me plaît. Allez-moi
+chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans
+mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il
+faut qu'ils apprennent les infâmes mensonges de Reineke, comment il a pu
+échapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe à mort. Que tout le
+monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de réconciliation,
+je leur livre, suivant votre avis, le traître Bellyn et tous ses parents à
+perpétuité.»</p>
+
+<p>Léopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur
+enleva leurs liens; puis il leur dit: «Consolez-vous, je vous apporte de
+la part du roi la paix et la liberté. Écoutez-moi, messeigneurs: si le roi
+vous a fait du mal, il en est fâché; il vous le fait dire et désire que
+cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn,
+sa famille et tous ses parents à perpétuité. Sans autre forme de procès,
+jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois,
+n'importe, ils sont à vous. De plus, notre gracieux maître vous permet
+encore de nuire par tous les moyens à Reineke, qui vous a trahis; lui, sa
+femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les
+poursuivre partout où vous les trouverez, personne ne vous en empêchera.
+C'est au nom du roi que je vous apporte cette liberté et ces privilèges.
+Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les
+désagréments de ces derniers jours, jurez-lui fidélité et respect, vous le
+pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille
+d'accepter ces propositions.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que la paix fut faite; le bélier la paya de sa tête, et tous
+ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille
+d'Isengrin. Voilà l'origine de cette haine éternelle. Maintenant les
+loups, sans honte et sans remords, continuent à dévorer les brebis et les
+agneaux; ils croient avoir le droit de leur côté; leur fureur n'en épargne
+pas un; jamais ils ne se réconcilieront.</p>
+
+<p>En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze
+jours; il voulait montrer publiquement combien il avait à cœur de faire
+la paix avec ces seigneurs.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>SEPTIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>La cour devint alors un lieu de plaisir et de magnificence; maint
+chevalier s'y rendit; à tous les animaux rassemblés vinrent se joindre
+d'innombrables oiseaux, et tous ensemble comblèrent de respect Brun et
+Isengrin, qui oublièrent leurs souffrances, en se voyant fêtés par la
+meilleure compagnie qui ait jamais été réunie. Les trompettes et les
+timbales résonnaient, et l'on se livrait à la danse avec ces belles
+manières qu'on ne trouve qu'à la cour; tout avait été prodigué de ce que
+l'on pouvait désirer. On envoya messagers sur messagers pour porter des
+invitations; oiseaux et quadrupèdes se mirent en route. On les voyait,
+paire par paire, voyager de jour et de nuit et se hâter d'arriver. Pour
+Reineke, le faux pèlerin, il était aux aguets dans sa maison; il ne
+songeait guère à aller à la cour; il n'y comptait pas sur un bon accueil.
+Suivant sa coutume, ce que le drôle préférait, c'était de jouer ses tours.
+Et la cour résonnait des chants les plus mélodieux; on offrait sans
+relâche à boire et à manger aux invités. On se livrait aux jeux du tournoi
+et de l'escrime. Chacun s'était réuni à ses pareils; on dansait, on
+chantait au son des pipeaux et des chalumeaux. Le roi regardait avec
+affabilité du haut de son estrade; cette grande réunion lui plaisait, et
+il voyait cette foule avec joie.</p>
+
+<p>Huit jours étaient déjà écoulés; le roi venait de se mettre à table avec
+ses premiers barons; la reine était à ses côtés, lorsque le lapin parut
+devant le roi, tout couvert de sang, et dit avec tristesse:</p>
+
+<p>«Sire, et vous tous, prenez pitié de moi! car rarement vous aurez entendu
+le récit d'une trahison plus perfide et plus meurtrière que celle dont
+Reineke vient de me faire la victime. Hier matin, il pouvait être six
+heures, je le trouvai assis devant sa porte: je descendais le chemin qui
+passe devant Malpertuis; je pensais m'en aller en paix. Il était habillé
+comme un pèlerin, dans l'attitude d'un homme qui lirait ses prières. Je
+voulus passer rapidement pour me rendre à votre cour. Quand il me vit,
+il se leva soudain et vint au-devant de moi; je pensais que c'était pour
+me saluer: mais il me saisit avec ses pattes comme pour m'étrangler; je
+sentis ses griffes derrière mes oreilles. Je crus vraiment que j'étais un
+homme mort; car elles sont longues et dignes, ses griffes. Il me jeta par
+terre. Par bonheur, je me dégageai, et, grâce à la légèreté de ma course,
+je pus me sauver. Il me poursuivit en grondant et jura de me retrouver. Je
+me tus et m'enfuis; mais, hélas! je lui ai laissé une de mes oreilles et
+j'arrive la tête en sang; regardez! j'y ai quatre trous. Songez donc!
+il m'a frappé avec tant d'impétuosité, que je suis presque resté sur
+le coup. Maintenant, voyez ma détresse, voyez le cas qu'il fait de vos
+saufs-conduits! Qui peut voyager? qui peut se rendre à votre cour, lorsque
+le brigand tient la grand'route et attaque tout le monde?»</p>
+
+<p>Il finissait à peine, lorsque la bavarde corneille Merknau se mit à dire:
+«Sire, je vous apporte une triste nouvelle; je ne suis guère en état
+de parler, tant j'ai de peur et de chagrin! je crains que cela ne me
+brise encore le cœur; oyez le déplorable malheur qui vient d'arriver
+aujourd'hui. Sharfenebbe, ma femme, et moi, nous étions partis aujourd'hui
+de grand matin, quand nous vîmes Reineke étendu mort sur la bruyère,
+les yeux roulés de travers, la gueule ouverte et la langue pendante.
+De frayeur, je me mis à pousser les hauts cris. Il ne bougea pas; je criai
+et me lamentai: «Hélas! quel malheur!» Je redoublai mes gémissements:
+«Hélas! il est mort! que je le regrette! que j'en suis désolée!» Ma femme
+s'affligeait aussi; nous pleurions ensemble. Je lui tâtai le ventre et
+la tête; ma femme s'approcha aussi et s'assura si sa respiration ne
+trahissait pas un reste de vie; mais elle écouta en vain; nous eussions
+juré tous les deux qu'il était mort. Écoutez maintenant le malheur! tandis
+que dans sa tristesse, et sans y prendre garde, elle avait rapproché son
+bec de la gueule du vaurien, le cruel le remarqua et lui happa la tête
+d'un coup. Je ne vous dirai pas quel fut mon effroi. «Ô malheur! malheur
+à moi!» m'écriai-je. Reineke se leva alors, se jeta sur moi; je m'envolai
+éperdu de frayeur. Si je n'avais pas été si prompt, je serais devenu sa
+proie également; c'est à grand'peine que j'ai échappé aux griffes de
+l'assassin; je me perchai sur un arbre. Oh! pourquoi ai-je sauvé ma triste
+vie! J'ai vu ma femme dans les pattes du scélérat; hélas! il eût bientôt
+fait de manger cette tendre amie. Il me parut avoir si faim, qu'il eût été
+d'humeur à en manger plusieurs autres; il n'a rien laissé, pas une patte,
+pas un petit os. Pourquoi ai-je assisté à un pareil spectacle! Il s'en
+alla; mais, moi, je ne pouvais m'en aller; le cœur navré, je volai à la
+place funèbre; là , je ne trouvai que du sang et quelques plumes de ma
+femme. Les voici, je les apporte comme une preuve du crime. Ah! sire,
+prenez pitié! car, si vous épargnez ce traître encore cette fois, si vous
+tardez à en tirer une juste vengeance, si vous ne donnez pas force de loi
+à votre paix et à votre sauf-conduit, on trouverait à dire bien des choses
+qui pourraient vous déplaire. Car le proverbe a raison: il est coupable du
+crime, celui qui a le pouvoir de punir et qui ne punit pas; alors chacun
+tranche du grand seigneur. Cela touche de près à votre dignité, veuillez
+le considérer.»</p>
+
+<p>Voilà dans quels termes la cour entendit la plainte du lapin et de la
+corneille noble. Le roi s'écria en colère: «Je le jure par ma fidélité
+conjugale! je punirai ce crime de telle façon, qu'on ne l'oubliera
+de longtemps! Braver ainsi mon sauf-conduit et mes ordres! je ne le
+souffrirai pas. Trop légèrement j'ai cru ce coquin et l'ai laissé
+échapper. Moi-même, je l'ai équipé en pèlerin et lui ai donné congé, comme
+s'il partait pour Rome. Que ne nous a-t-il pas fait accroire, ce menteur!
+Avec quelle facilité n'a-t-il pas su gagner l'intérêt de la reine! Elle
+m'a persuadé et maintenant il s'est échappé; mais je ne serai pas le
+dernier qui se repentira amèrement d'avoir suivi un conseil de femme. Si
+nous laissons le scélérat plus longtemps sans punition, c'est une honte.
+Il a toujours été un coquin et le restera toujours. Songez-donc tous,
+messeigneurs, au moyen de le prendre et de le juger. Si nous nous y
+mettons sérieusement, nous sommes sûrs du succès.»</p>
+
+<p>Le discours du roi plut fort à Brun et à Isengrin. «Nous serons donc
+vengés à la fin!» pensèrent-ils tous les deux. Mais ils n'osèrent pas
+parler, voyant que le roi était de mauvaise humeur et excessivement en
+colère.</p>
+
+<p>La reine dit enfin: «Mon gracieux seigneur, vous ne devriez pas vous
+mettre en d'aussi violentes colères et faire un serment si à la légère;
+votre dignité en souffre, ainsi que l'autorité de votre parole. Car
+nous ne voyons encore nullement la vérité au grand jour; il faut encore
+entendre l'accusé. Et, s'il était présent, plus d'un se tairait qui parle
+maintenant contre Reineke. Il faut toujours entendre les deux parties; car
+plus d'un criminel accuse les autres pour cacher ses propres méfaits. J'ai
+toujours regardé Reineke comme un homme sage et intelligent, je n'y voyais
+pas de mal; je n'ai jamais eu que votre bien en vue, quoi qu'il en soit
+arrivé autrement. Car son avis est toujours bon à suivre, quoique, à vrai
+dire, sa vie mérite plus d'un blâme. De plus, il faut songer aux grandes
+alliances de sa famille. Les affaires ne gagnent pas à être précipitées,
+et ce que vous aurez résolu, vous l'exécuterez toujours à la fin, puisque
+vous êtes notre maître et seigneur.»</p>
+
+<p>Et Léopard ajouta: «Puisque vous écoutez tout le monde, écoutez donc aussi
+Reineke. Qu'il se présente et on exécutera sur-le-champ votre résolution.
+C'est probablement l'avis de tous ces seigneurs et celui de votre noble
+épouse.»</p>
+
+<p>Là -dessus, Isengrin se mit à dire: «Que chacun conseille pour le mieux!
+Seigneur Léopard, écoutez-moi! Quand même Reineke viendrait à l'instant
+ici et se blanchirait de la double accusation de la corneille et du lapin,
+il ne m'en serait pas moins très-facile de prouver qu'il a mérité la mort.
+Mais je me tais jusqu'à ce que nous le tenions. Avez-vous donc oublié
+comme il en a menti au roi avec son trésor? Ne devait-il pas le trouver à
+Husterlo, près de Krekelborn, et tout le reste de ce grossier mensonge?
+Il nous a tous trompés; et, moi et Brun, il nous a déshonorés; mais j'en
+mettrais ma vie en gage, je parie que ce perfide mène sur la bruyère la
+vie qu'on vient de nous dire; il rôde ça et là , il pille, il tue; si le
+roi et les seigneurs le trouvent bon, on procédera comme ils le veulent.
+Mais, s'il voulait venir sérieusement à la cour, il y serait déjà depuis
+longtemps. Les messagers du roi ont parcouru tout le pays pour inviter aux
+fêtes de la cour, et il est resté chez lui.»</p>
+
+<p>Le roi dit alors: «À quoi bon l'attendre si longtemps? Préparez-vous tous
+(telle est ma volonté) à me suivre dans six jours; car vraiment je veux
+voir la fin de ces démêlés. Qu'en dites-vous, messeigneurs? ne sera-t-il
+pas capable à la fin de ruiner tout un pays? Tenez-vous prêts, en aussi
+bon état que possible, et venez en harnais avec des arcs, des lances
+et d'autres armes; comportez-vous bravement et vaillamment! Que chacun
+porte son nom avec honneur; car j'armerai des chevaliers sur le champ de
+bataille. Nous allons assiéger la forteresse de Malpertuis; nous verrons
+ce qu'il a dans son château.»</p>
+
+<p>Tous les seigneurs s'écrièrent: «Nous obéirons!»</p>
+
+<p>C'est ainsi que le roi et les seigneurs entreprirent d'assiéger la
+forteresse de Malpertuis pour punir Reineke. Mais Grimbert, qui avait fait
+partie du conseil, s'échappa en secret et alla trouver Reineke pour lui en
+dire la nouvelle. Il s'en allait tout affligé, gémissait et se disait à
+lui-même: «Hélas! mon oncle, que va-t-il advenir? Toute ta race déplore
+ton sort à juste titre; car tu es le chef de toute notre race! Quand tu
+nous défendais devant le tribunal, nous étions bien tranquilles: personne
+ne pouvait résister à ton adresse.»</p>
+
+<p>C'est dans ces pensées qu'il atteignit le château; il trouva Reineke assis
+en plein air; il venait de prendre deux jeunes pigeons qui avaient voulu
+essayer leur essor loin du nid; mais leurs plumes étaient trop petites;
+ils étaient tombés à terre, hors d'état de se relever, et Reineke les
+avait attrapés; car il allait souvent à la chasse. Il aperçut de loin
+Grimbert et l'attendit; il le salua et lui dit: «Soyez le bienvenu,
+mon cher neveu, vous que j'aime le plus de toute ma famille! Pourquoi
+vous pressez-vous tant? Vous êtes tout essoufflé; m'apportez-vous des
+nouvelles?»</p>
+
+<p>Grimbert lui répondit: «La nouvelle que j'apporte n'a rien d'agréable,
+vous le voyez, j'accours avec effroi; tout est perdu, votre vie et votre
+fortune! J'ai été témoin de la colère du roi; il a juré de vous prendre et
+de vous punir par une mort infâme. Il a donné l'ordre à tous ses vassaux
+de paraître ici dans six jours, armés d'arcs, d'épées, d'arquebuses, et
+avec des chariots; ils vont tous tomber sur vous, songez-y bien! Isengrin
+et Brun sont aussi bien avec le roi que je le suis avec vous, et tout
+se fait à leur gré. Isengrin vous accuse tout haut d'être le brigand et
+l'assassin le plus épouvantable, et ses cris émeuvent le roi. Il est nommé
+maréchal; vous en aurez des nouvelles dans peu de semaines. C'est le lapin
+et la corneille qui ont déposé contre vous. Si le roi peut vous saisir
+cette fois, vous ne vivrez pas longtemps; voilà ce que je crains.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout? répondit le renard. C'est une bagatelle. Quand même le roi
+avec tout son conseil aurait promis et juré ma mort par un double et
+triple serment, je n'aurais qu'à me présenter en personne et je les
+mettrais tous à mes pieds; car ils ne font que discuter et ne savent
+jamais conclure. Laissons cela, mon cher neveu, suivez-moi et voyez un
+peu ce que je vais vous donner. Je viens justement de prendre deux petits
+pigeons tout jeunes et tout gras; c'est pour moi le plus délicieux de tous
+les mets; car ils sont faciles à digérer: on n'a qu'à les avaler. Et ces
+petits os, comme ils sont bons! ils fondent dans la bouche, c'est moitié
+lait, moitié sang. Cette nourriture légère me convient, et ma femme a le
+même goût que moi. Venez donc! elle nous recevra amicalement; mais qu'elle
+ignore pourquoi vous êtes venu. La moindre des choses lui tombe sur le
+cœur et la rend malade. Demain, je me rendrai à la cour avec vous; là ,
+mon cher neveu, j'espère que vous me viendrez en aide, comme il convient
+entre bons parents.&mdash;Je mettrai volontiers ma fortune et ma vie à votre
+disposition,» dit le blaireau: et Reineke répondit: «Je ne l'oublierai
+pas. Si mes jours se prolongent, vous n'y perdrez point.» L'autre
+repartit: «Comparaissez bravement devant les seigneurs et défendez-vous de
+votre mieux: ils vous écouteront. Léopard a été d'avis qu'il ne fallait
+pas vous punir avant de vous avoir entendu; la reine a opiné de même.
+Remarquez bien cette circonstance et tâchez de l'utiliser.» Mais Reineke
+dit: «Soyez tranquille, tout cela s'arrangera. Le roi, si colère, se
+calmera quand il m'aura entendu; je m'en tirerai encore cette fois.»
+Et ils entrèrent tous les deux et furent gracieusement reçus par la dame
+de la maison; elle leur servait tout ce qu'elle avait. On partagea les
+pigeons; on les trouva délicieux; et chacun en savoura sa part. Ils ne se
+rassasiaient pas et ils en auraient certainement mangé une demi-douzaine,
+s'ils avaient su où les trouver.</p>
+
+<p>Reineke dit au blaireau: «Avouez, mon neveu, que j'ai des enfants
+charmants. Ils plaisent à tout le monde. Dites-moi, comment trouvez-vous
+Rousseau et Reinhart, le petit? Ils augmenteront un jour notre famille;
+pour le moment, ils commencent à se former petit à petit, ils font ma joie
+du matin jusqu'au soir. L'un me prend un poulet, l'autre met la patte
+sur un gâteau; ils plongent même bravement dans l'eau pour attraper les
+canards et les vanneaux. Je voudrais bien les envoyer à la chasse plus
+souvent; mais il faut que je leur apprenne avant tout la prudence et les
+précautions à prendre pour savoir se garer des lacets, des chasseurs et
+des chiens. Une fois au fait et bien dressés comme il faut, alors ils
+chasseront tous les jours et rien ne manquera à la maison. Ils chassent
+déjà de race et savent déjà maints tours. Quand ils s'y mettent, les
+autres animaux s'enfuient; ils sautent à la gorge de l'ennemi, qui ne
+gigotte pas longtemps. C'est la façon de Reineke. Ils savent aussi happer
+vivement, et leur bond est infaillible; voilà ce qu'il faut!»</p>
+
+<p>Grimbert dit: «C'est un honneur et une cause de joie d'avoir des enfants
+comme on le désire et qui s'habituent de bonne heure à aider leurs parents
+dans leurs métiers. Je me félicite de tout mon cœur de les savoir de ma
+famille et j'en attends des merveilles.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela, répliqua Reineke; allons nous coucher; car nous sommes
+tous las et Grimbert surtout doit être fatigué.» Et ils se couchèrent dans
+la salle, dont le plancher était tout couvert de foin et de feuilles, et
+dormirent tous ensemble. Mais Reineke veillait de frayeur; il lui semblait
+que la chose valait qu'on y pensât, et le matin le trouva encore plongé
+dans sa méditation. Il se leva de sa couche et dit à sa femme: «Ne vous
+inquiétez pas! Grimbert m'a prié de l'accompagner à la cour; restez
+tranquillement à la maison. Si quelqu'un vous parle de moi, arrangez
+cela pour le mieux et gardez bien le château; de cette façon nous serons
+tous en sûreté.» Dame Ermeline s'écria: «C'est bien étrange! vous osez
+retourner à la cour où l'on vous a voulu faire tant de mal. Y êtes-vous
+obligé? Je n'en vois pas la nécessité; songez au passé!</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit Reineke, ce n'était pas pour rire; j'avais beaucoup
+d'ennemis et ma détresse fut grande; mais il arrive bien des choses sous
+le soleil. Contre toute probabilité, il advient tel et tel événement
+et celui qui croit posséder une chose la perd tout d'un coup. Ainsi
+laissez-moi partir! J'ai fort à faire là -bas; restez en paix, je vous en
+supplie, vous n'avez pas besoin de vous tourmenter. Attendez-moi, vous me
+reverrez, ma chère amie, dans cinq ou six jours, si cela m'est possible.»</p>
+
+<p>Et il partit, accompagné de Grimbert le blaireau.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>HUITIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Grimbert et Reineke s'en allèrent donc ensemble à travers la bruyère, en
+droite ligne vers le château du roi. Reineke dit: «Advienne que pourra!
+cette fois j'ai un pressentiment que mon voyage aura les meilleurs
+résultats. Mon cher neveu, écoutez-moi: depuis la dernière fois que je me
+suis confessé à vous, je suis retombé dans plus d'un péché. En voici de
+grands, de petits et ceux que j'avais oubliés l'autre fois. J'ai su me
+faire une besace avec un morceau de la peau de l'ours; le loup et la louve
+ont dû me donner leurs souliers; voilà comment je me suis vengé. C'est à
+force de mensonges que j'obtins tout cela; je sus exciter la colère du roi
+et je l'ai indignement trompé; car je lui fis un conte et lui ai inventé
+des trésors imaginaires. Ce n'était pas encore assez: je mis à mort Lampe
+et je chargeai Bellyn de porter la tête de la victime; le roi se mit en
+colère contre lui et c'est lui qui a payé pour moi. Quant au lapin, je
+l'ai vivement serré derrière les oreilles jusqu'à l'étouffer, mais j'eus
+le chagrin de le voir échapper. Je dois aussi l'avouer, la corneille ne
+se plaint pas à tort; j'ai mangé sa femme. Voilà mes méfaits depuis ma
+confession. Mais alors j'en ai oublié un que je vais vous raconter: c'est
+une friponnerie qu'il faut que vous sachiez; car je n'aimerais pas m'en
+charger la conscience; je l'ai mise autrefois sur le compte du loup. Nous
+allions une fois ensemble entre Hackys et Elverdingen; nous vîmes de loin
+une jument avec son poulain, noirs comme un corbeau l'un et l'autre;
+le poulain pouvait avoir quatre mois. Isengrin, qui était tourmenté
+par la faim me dit: «Demande donc à la jument si elle veut nous vendre
+son poulain, et à quel prix.» Alors j'allai près d'elle et je tentai
+l'aventure. «Chère dame jument, lui dis-je, ce poulain est à vous, à ce
+que je vois; voudriez-vous bien le vendre? J'aimerais à le savoir.&mdash;Si
+vous le payez bien, répondit-elle, je puis m'en défaire. Quant au prix que
+j'en veux, vous pouvez le lire, il est écrit sur mon pied de derrière.» Je
+compris ce que cela voulait dire et je repartis: «Je dois vous l'avouer,
+je ne sais pas lire et écrire comme je le désirerais. D'ailleurs, ce n'est
+pas moi qui ai envie de votre enfant; c'est Isengrin qui m'a envoyé,
+car c'est lui qui voudrait vider cette affaire.&mdash;Qu'il vienne donc!
+repliqua-t-elle; je vais le lui apprendre.» Et je retournai près
+d'Isengrin, qui m'attendait. Si vous voulez vous rassasier, lui dis-je,
+vous n'avez qu'à vous approcher; la jument vous donne le poulain: le prix
+en est écrit sur son sabot de derrière. «Vous n'avez qu'à le regarder,
+m'a-t-elle dit; mais, à mon grand chagrin, j'ai dû manquer maintes
+excellentes occasions parce que je n'ai pas appris à lire et à écrire.
+Essayez-le, vous, mon oncle, et regardez ce qui est écrit; vous le
+comprendrez peut-être. Isengrin dit: «Pourquoi ne le lirais-je pas? Ce
+serait un peu fort! je comprends l'allemand, le latin, le welche, et même
+le français: car j'ai fait mes études à Erfurt; j'ai passé mes examens de
+droit; j'ai fait ma licence en règle et je lis toutes les écritures, comme
+si c'était mon nom; aussi je ne serai pas embarrassé en ce moment. Restez
+là ! je m'en vais lire cette écriture, nous allons voir!» Et il alla et
+dit à la jument: «Combien le poulain? Faites un prix raisonnable!» Elle
+répondit: «Vous n'avez qu'à lire la somme; elle est écrite sur mon pied
+de derrière.&mdash;Voyons,» repartit le loup. Elle dit: «Faites!» et elle leva
+le pied; il venait d'être ferré de six clous; elle le frappa juste et en
+plein! car elle atteignit le loup à la tête; il tomba à la renverse et
+resta comme mort. La jument détala de son mieux. Le loup resta évanoui
+assez longtemps. Au bout d'une heure, il revint à lui et se mit à hurler
+comme un chien. Je m'approchai de lui et lui dis: «Mon cher oncle, où est
+la jument? le poulain avait-il bon goût? Vous êtes rassasié et vous m'avez
+oublié: cela n'est pas bien; c'est moi qui vous ai servi de messager; vous
+vous êtes mis à dormir après le repas. Dites-moi qu'est-ce qu'il y avait
+d'écrit sous le pied de la jument? car vous êtes un grand savant!&mdash;Ah!
+répliqua-t-il, avez-vous bien le cœur de railler? Comme je suis arrangé
+cette fois-ci! Un rocher aurait pitié de moi: que le diable emporte la
+jument aux longues jambes! son pied était garni d'un fer avec des clous
+neufs; c'était le chiffre écrit; j'en ai six blessures dans la tête.»
+À peine s'il en réchappa. J'ai maintenant tout confessé, mon cher neveu,
+pardonnez-moi toutes ces œuvres coupables. Il est difficile de savoir ce
+qu'il m'adviendra à la cour; en tout cas, j'ai soulagé ma conscience et
+je me suis purgé de mes péchés. Dites-moi maintenant ce que je dois faire
+pour m'amender afin de revenir en état de grâce.»</p>
+
+<p>Grimbert dit: «Je vous retrouve chargé de nouveaux péchés. Mais les
+morts ne peuvent pas revenir à la vie; certes, il vaudrait mieux qu'ils
+ne fussent pas morts. Mais, mon cher oncle, en considération de la
+circonstance terrible où vous êtes et de la mort prochaine qui vous menace,
+je veux bien vous absoudre de vos péchés en ma qualité de serviteur de
+Dieu, car vos ennemis vont vous attaquer sans merci, je crains tout; on ne
+vous pardonnera pas surtout l'envoi de la tête du lièvre. Avouez-le, ce
+fut une grande témérité que cette insulte au roi et cela vous nuira plus
+que votre étourderie ne l'a pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, répliqua le renard. Je dois vous le dire; c'est une
+singulière affaire que le monde et sa morale; on ne peut pas être un saint
+comme au couvent, vous le savez bien. Celui qui vend du miel, se lèche les
+doigts de temps en temps. Lampe m'a tenté on ne peut plus; il gambadait çà
+et là devant mes yeux, sa petite personne toute grassouillette me plut et
+je mis toute affection de côté. C'est ainsi que je fis pâtir aussi Bellyn.
+À eux le mal, à moi le péché; mais aussi ces animaux sont si lourds,
+si grossiers et si stupides en toute chose! Il m'eût fallu encore faire
+des cérémonies! Je n'en avais guère l'envie. Je venais d'échapper à
+grand'peine à la cour et à la potence, et je leur enseignai maintes choses,
+mais sans profit. Certainement chacun devrait aimer son prochain, je dois
+l'avouer; cependant j'ai fait peu de cas de ceux-ci, mais ceux qui sont
+morts sont morts, vous l'avez dit vous-même. Parlons d'autre chose. Nous
+vivons dans des temps dangereux; car que se passe-t-il de haut en bas? On
+ne souffle plus un mot; pourtant nous n'en pensons pas moins, nous autres.
+Le roi pille tout comme les autres, nous le savons; ce qu'il ne prend pas
+lui-même, il le fait prendre par des ours et des loups, et il croit qu'il
+en a le droit. Il ne se rencontre personne qui ose lui dire la vérité,
+tellement le mal a pénétré partout. Ni confesseur, ni chapelain; ils se
+taisent! Pourquoi? Parce qu'ils en prennent leur part, n'y aurait-il
+qu'une soutane à gagner; et puis que l'on vienne s'en plaindre! On ferait
+aussi bien de prendre la lune avec ses dents, ce serait peine perdue et
+le plaignant fera bien de choisir un autre métier. Car ce qui est pris
+est pris et l'on peut dire adieu à ce qui est tombé sous la patte d'un
+puissant; on écoute peu la plainte et elle fatigue à la longue. Notre
+maître est le lion, et il croit de sa dignité de tout prendre pour lui. Il
+nous appelle d'ordinaire ses gens; dans le fait, ce qui est à nous me fait
+l'effet d'être à lui. Vous le dirai-je, mon neveu? le roi aime surtout les
+gens qui viennent à lui les mains pleines et qui font tout ce qu'il veut;
+on ne le voit que trop clairement. La rentrée du loup et de l'ours au
+conseil coûtera cher à plus d'un; ils volent et pillent; le roi les aime;
+chacun le voit et se tait, et pense que son tour viendra. Il y en a plus
+de quatre de la sorte aux côtés du roi, les plus grands seigneurs et les
+plus distingués de la cour. Quand un pauvre diable comme Reineke prend par
+hasard un petit poulet, ils se jettent tous sur lui, le poursuivent, le
+saisissent et le condamnent à mort à l'unanimité. On se débarrasse ainsi
+des petits voleurs, les grands ont de l'avance; ils gouvernent le pays et
+les châteaux.</p>
+
+<p>»Voyez-vous, mon neveu, quand je vois tout cela et que je réfléchis
+là -dessus, alors, ma foi, je joue aussi mon jeu et je me dis souvent: Il
+ne doit pas y avoir de mal à cela puisque tout le monde agit ainsi! Il est
+vrai que la conscience se remue par moment, et me montre de loin la colère
+céleste et le jugement dernier, et me fait penser à ma fin; si petit
+qu'il soit, le bien mal acquis doit se rendre. Et alors j'ai des remords
+dans mon cœur; mais cela ne dure pas longtemps. Oui, à quoi cela te
+servirait-il d'être le meilleur? Les meilleurs n'en sont pas moins peu
+respectés par le peuple dans ces temps-ci; car la foule sait s'enquérir de
+tout, elle n'épargne personne, elle invente ceci et cela. Il y a peu de
+bien dans le menu peuple et vraiment il y a bien peu de citoyens qu'on
+puisse appeler justes et bons: car ils ne font que dire du mal; ils savent
+pourtant le bien qu'il y a à dire des seigneurs grands et petits; mais ils
+le taisent et rarement il en est question. Ce que je trouve de plus triste,
+ c'est l'illusion qu'ont les hommes de croire que chacun dans l'orgueil de
+sa volonté pourrait gouverner et juger le monde. Si chacun mettait à la
+raison sa femme et ses enfants, et savait refréner l'insolence de ses
+domestiques, on pourrait, lorsque les fous prodiguent tout, goûter une
+heureuse médiocrité. Mais comment le monde pourrait-il s'améliorer? chacun
+se permet tout et veut corriger les autres par la force, et nous tombons
+de plus en plus dans l'abîme du mal. Des non-sens, le mensonge, la
+trahison, le vol, les faux serments, le brigandage et l'assassinat, on
+n'entend pas parler d'autre chose; des faux prophètes et des hypocrites
+trompent indignement les hommes. Tout le monde vit ainsi, et, quand on
+veut les exhorter à changer, ils le prennent légèrement et vous répondent:
+«Eh! si le péché était aussi lourd et aussi grand qu'on nous l'a prêché,
+ici et là , le prêtre serait le premier à l'éviter.» Ils s'excusent ainsi
+par le mauvais exemple et ressemblant tout à fait aux singes qui, nés pour
+imiter sans choix et sans raison, s'attirent une correction sévère. Il est
+vrai que les ecclésiastiques devraient mieux se conduire; ils pourraient
+faire bien des choses à condition de les faire secrètement; mais ils ne
+nous ménagent guère, nous autres laïques, et font tout ce qui leur plaît
+devant nous, comme si nous étions aveugles; mais nous le voyons trop
+clairement, les vœux qu'ils ont faits plaisent aussi peu à ces messieurs
+qu'ils plaisent beaucoup aux pécheurs amoureux des œuvres mondaines.
+Ainsi, par delà les Alpes, les prêtres ont ordinairement chacun une
+maîtresse; de même, dans nos provinces, il n'y en a guère moins qui ne
+commettent ce péché. On m'a même dit qu'ils ont des enfants comme les
+personnes mariées; et ils n'épargnent ni soins ni zèle pour les mettre au
+pinacle. Ceux-ci ne pensent nullement à leur origine, ne cèdent le pas à
+personne, passent fiers et droits comme s'ils étaient d'une race noble et
+pensent que tout cela est légitime. Autrefois on ne tenait pas tant de
+compte de ces enfants de prêtres; maintenant, on les appelle tous dames
+et seigneurs. Vraiment, l'argent est tout-puissant. On aura peine à
+trouver des principautés où les prêtres ne lèvent pas des impôts et
+ne mettent à profit les villages et les moulins. Ce sont eux qui
+pervertissent le monde, la commune apprend à faire mal; car où le prêtre
+possède, tout le monde pèche et un aveugle entraîne un autre loin du bien.
+Qui remarque les bonnes œuvres des prêtres pieux et comme ils édifient
+la sainte Église par leur bon exemple? qui les prend pour modèle? On se
+fortifie dans le mal, au contraire. Voilà ce qui se passe dans le peuple;
+comment le monde deviendrait-il meilleur?</p>
+
+<p>»Mais écoutez-moi encore. Quand un enfant n'est pas légitime, qu'y peut-il
+faire? Il n'a qu'à se tenir tranquille, car voilà tout ce que je veux
+dire, comprenez-moi bien. Quand donc un bâtard se conduit humblement et
+n'irrite pas les autres par sa vanité, cela ne saute pas aux yeux et l'on
+aurait tort de gloser sur ces gens-là . Ce n'est pas la naissance qui nous
+fait noble et bon; on ne peut pas nous en faire une honte. C'est le vice
+et la vertu qui distinguent les hommes. On honore, et avec raison, des
+ecclésiastiques bons et bien instruits, mais les mauvais donnent un
+mauvais exemple. Quand un de ceux-ci prêche les meilleures choses, les
+laïques se prennent à dire: «Il dit le bien et fait le mal; lequel des
+deux choisir?» Il ne sert pas l'Église non plus, il a beau prêcher:
+«Imposez-vous et bâtissez des églises, je vous le conseille, mes chers
+frères, si vous voulez gagner des grâces et des indulgences!» C'est ainsi
+qu'il termine tous ses sermons, et sa contribution est bien mince, nulle
+même. S'il n'y avait que lui, l'église tomberait en ruine. Car il ne
+s'inquiète que de vivre le mieux du monde, de se parer de vêtements
+précieux et de se nourrir de mets délicats. Quand il s'est ainsi préoccupé
+outre mesure des choses de ce monde, comment pourra-t-il prier et chanter
+la messe? Un bon prêtre est journellement et à toute heure voué assidûment
+au service du Seigneur. Il ne songe qu'à faire le bien; il est utile à
+la sainte Église: il sait guider les laïques, par le bon exemple sur le
+chemin du salut jusqu'à la porte. Mais je connais aussi ceux qui sont des
+hypocrites; ils ne font que bavarder et criailler pour l'apparence, et
+recherchent toujours les riches; ils savent flatter et aiment par-dessus
+tout à se faire inviter. Si l'on en convie un à sa table, le second vient
+aussi; il en vient même encore deux ou trois. Au couvent, celui qui sait
+bien parler, on l'élève en dignité, il devient lecteur, custode ou prieur;
+les autres sont mis de côté. Les plats sont inégalement servis; car il
+y en a qui passent la nuit dans le chœur à chanter, à lire, autour des
+tombeaux, tandis que les autres ont du bon temps, du repos, et mangent les
+meilleurs morceaux. Et les légats du pape, les abbés, les prieurs, les
+prélats, les béguines et les moines, qu'il y aurait à dire là -dessus!
+partout la devise est: Donnez-moi le vôtre et laissez-moi le mien. On
+en trouverait bien peu, pas sept peut-être, qui mènent une sainte vie,
+suivant la règle de leur ordre. Voilà comment l'état ecclésiastique est
+faible et défectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit le blaireau, je trouve étrange que vous confessiez les
+péchés d'autrui. À quoi cela vous servira-t-il? Il me semble que vous avez
+assez des vôtres. Dites-moi, mon oncle, qu'avez-vous à vous tourmenter de
+l'état ecclésiastique, de ceci et de cela? Que chacun porte son fardeau,
+que chacun réponde de la manière dont il remplit les devoirs de son état;
+personne ne pourra se soustraire, ni jeunes ni vieux, dans le siècle ou
+bien dans le cloître, vous parlez trop de toutes sortes de choses et vous
+pourriez m'induire en erreur à la fin. Vous savez parfaitement le train
+du monde et l'arrangement de toutes les choses; personne ne ferait un
+meilleur prêtre. Je devrais venir, avec d'autres ouailles, me confesser
+près de vous, écouter votre enseignement et puiser à votre sagesse; car,
+je dois l'avouer, la plupart d'entre nous sont lourds et grossiers et en
+auraient bien besoin.»</p>
+
+<p>Quand ils approchèrent de la cour, Reineke dit: «Le sort en est jeté!» et
+il prit son courage à deux mains. Ils rencontrèrent Martin le singe, qui
+se mettait en route pour Rome; il les salua tous deux. «Mon cher oncle,
+prenez courage,» dit-il au renard. Et il l'interrogea sur ce qui lui était
+arrivé, quoique l'affaire lui fût parfaitement connue.</p>
+
+<p>Reineke lui dit: «J'ai été accusé de nouveau par quelques fripons, je ne
+sais trop qui, mais il y a surtout la corneille et le lapin; l'un a perdu
+sa femme, l'autre son oreille. Que m'importe cela? Si je pouvais seulement
+parler au roi en particulier, ils s'en ressentiraient tous les deux.
+Mais ce qui me gêne le plus, c'est que je suis encore sous le coup de
+l'excommunication papale. Et, dans cette affaire, c'est le prieur qui
+a la haute main, il est tout-puissant près du roi. J'ai encouru cette
+excommunication pour Isengrin, qui s'est fait moine dans le temps au
+couvent d'Elkmar et qui a jeté le froc aux orties; il me jurait qu'il ne
+pouvait plus vivre ainsi, que la règle était trop sévère, qu'il ne pouvait
+pas jeûner si longtemps ni prier toujours. Alors je l'aidai à s'échapper.
+J'en suis au regret; car il me calomnie maintenant auprès du roi et
+cherche continuellement à me nuire. Je devrais aller à Rome; mais dans
+quel embarras laisserais-je les miens à la maison! car Isengrin ne
+manquera pas de les maltraiter, partout où il les trouvera. Puis il y en a
+tant d'autres qui me veulent du mal et s'attaquent aux miens! Si j'étais
+délivré de mon excommunication, ma vie serait bien plus facile, je
+tenterais plus à l'aise de refaire fortune à la cour.»</p>
+
+<p>Martin répliqua: «Je puis vous aider; cela se trouve bien! je m'en vais de
+ce pas à Rome et je vous y servirai avec adresse; je ne vous laisserai pas
+opprimer! Comme secrétaire de l'évêque, il me semble que je connais cette
+besogne. Je ferai en sorte que l'on cite le prieur à Rome, c'est moi qui
+le combattrai. Voyez-vous, mon oncle, je me charge de l'affaire et je
+saurai la mener à bonne fin. Je ferai prononcer le jugement; à coup sûr,
+vous aurez l'absolution, je vous la rapporterai; vos ennemis n'auront pas
+de quoi s'en réjouir et ils perdront leurs peines et leur argent. Car je
+connais la marche des affaires à Rome et je sais ce qu'il y a à dire et à
+taire. Il y a là mon oncle Simon, qui est puissant et considéré; il est
+tout au service des bons payeurs; puis Friponneau, voilà un protecteur!
+et le docteur Prendtout et d'autres encore, Tiremanteau et Belletrouvaille
+sont tous de mes amis. J'envoie d'avance mon argent; car, voyez-vous,
+là , c'est la meilleure manière de se faire connaître. Ils parlent bien de
+jugements et de citations; mais ils n'en veulent qu'à l'argent. Et, quand
+l'affaire serait encore plus tortueuse, je la redresserais en payant bien.
+Apportes-tu de l'argent, tu trouves bon accueil; te manque-t-il, les
+portes se referment. Restez donc tranquillement au pays, mon oncle; je me
+charge de votre affaire, je trancherai le nœud. Rendez-vous à la cour;
+vous y trouverez dame Rückenau, ma femme; le roi et la reine l'aiment
+beaucoup. Elle a l'intelligence prompte. Parlez-lui; elle est de bon
+conseil et aime à s'employer pour ses amis. Vous trouverez là plusieurs
+parents. Il ne suffit pas toujours d'avoir raison. Vous trouverez près
+d'elle ses deux sœurs, nos trois enfants, et d'autres parents encore,
+prêts à vous servir, si vous le désirez. Si l'on vous refuse justice, je
+vous ferai voir ce que je puis faire. Si l'on vous opprime, faites-le moi
+savoir rapidement! Et je ferai mettre l'interdit sur le royaume, sur le
+roi, sur les femmes, les hommes et les enfants; il ne sera plus permis de
+chanter, de dire la messe, de baptiser, d'enterrer. Quoi qu'il arrive,
+fiez-vous-en à moi là -dessus, mon oncle! le pape est vieux et malade, il
+ne s'occupe pas des affaires ou en tient peu de compte. C'est le cardinal
+Immodéré qui a tout pouvoir à la cour; il est jeune, vigoureux, plein de
+résolution. Il aime une femme de ma connaissance; elle lui remettra une
+requête. Elle vient toujours à bout de ce qu'elle veut. Son secrétaire,
+Jean Partie, qui connaît mieux que personne les monnaies anciennes et
+nouvelles; puis son camarade Lécouteur, qui est un homme du monde; et le
+notaire Versoreck, bachelier des deux droits, et qui, s'il y reste encore
+un an, sera consommé dans les écritures pratiques; je les connais tous.
+Il y a encore deux juges qui s'appellent Moneta et Penarius; quand ils
+ont décidé, c'est décidé. Voilà quelles sont les ruses et les intrigues
+que l'on pratique à Rome, à l'insu du pape. Il faut se faire des amis!
+car c'est par leur moyen que l'on obtient l'absolution de ses péchés
+et que les peuples sont relevés de l'interdit. Reposez-vous là -dessus,
+mon très-digne oncle! car le roi sait depuis longtemps que je ne vous
+laisserai pas périr; j'ai pris votre cause en main et je la ferai
+triompher. Qu'il songe, en outre, que beaucoup de seigneurs, et de ses
+meilleurs conseillers, sont alliés aux singes et aux renards. Cela ne vous
+nuira pas, quoi qu'il arrive.»</p>
+
+<p>Reineke lui dit:» Vous me consolez infiniment; comptez sur ma
+reconnaissance, si je me tire d'affaire cette fois-ci.» Ils se firent
+leurs adieux. Reineke continua son chemin et, sans autre escorte que
+Grimbert le blaireau, s'en alla à la cour du roi, où l'on était bien mal
+disposé pour lui.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>NEUVIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Reineke était donc arrivé à la cour et pensait écarter les griefs qui le
+menaçaient. Mais, lorsqu'il vit tous ses ennemis réunis autour de lui,
+tous avides de vengeance et demandant sa mort, le cœur lui faillit; il se
+prit à douter; il n'en passa pas moins avec audace au milieu de tous les
+barons, Grimbert à ses côtés. Ils arrivèrent auprès du trône du roi; là ,
+Grimbert lui dit à l'oreille: «Pas de timidité, Reineke, songez-y: le
+bonheur n'est pas fait pour les honteux; les audacieux recherchent le
+danger et s'y plaisent, ils s'en inspirent pour leur salut.» Reineke lui
+dit: «C'est la vérité; je vous remercie de tout mon cœur de cet admirable
+conseil, et, si jamais je rentre dans ma liberté, je vous en témoignerai
+ma gratitude.» Il regarda alors autour de lui; dans la foule se trouvaient
+beaucoup de ses parents, mais peu de protecteurs; il ne savait guère les
+ménager pour la plupart; car il en faisait des siennes aux loutres et aux
+castors, aux grands comme aux petits. Pourtant il aperçut encore assez
+d'amis dans la salle autour du roi.</p>
+
+<p>Reineke s'agenouilla devant le trône et dit prudemment: «Que Dieu, qui
+sait tout et qui est tout-puissant, vous garde de tout mal, mon seigneur
+et roi, et vous aussi, madame, et donne à Vos Majestés la sagesse et la
+bonté, afin qu'elles discernent avec prudence le juste et l'injuste;
+car il y a maintenant bien de la fausseté parmi les hommes. Beaucoup
+paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas réellement; oh! si chacun avait
+écrit sur le front ce qu'il pense et si le roi pouvait le lire, on verrait
+bien que je ne mens pas et que je suis toujours prêt à vous servir! Il est
+vrai que des méchants m'accusent avec véhémence; ils voudraient bien me
+nuire et m'enlever vos bonnes grâces, comme si j'en étais indigne. Mais je
+connais l'ardent amour de la justice de mon roi, car jamais personne n'a
+pu le faire sortir du sentier du droit; et il en sera toujours ainsi.»</p>
+
+<p>Toute l'assemblée se pressa et s'agita; chacun fut émerveillé de l'audace
+de Reineke; chacun voulait l'entendre; ses crimes étaient connus; comment
+pourrait-il échapper au châtiment?</p>
+
+<p>«Scélérat de Reineke, dit le roi, toutes tes belles paroles ne te
+sauveront pas cette fois. Elles ne te serviront pas longtemps à te
+déguiser à force de mensonges et de fourberies, tu touches à ta fin;
+car ta fidélité, tu l'as prouvée par ta conduite avec le lapin et la
+corneille; cela seul suffirait. Mais tes trahisons sont écrites partout,
+toutes tes actions sont perfides et tortueuses, mais elles ne dureront pas
+longtemps; car la mesure est pleine. Ce sont mes dernières paroles.»</p>
+
+<p>Reineke se dit: «Que va-t-il m'arriver? Ah! si j'étais seulement à la
+maison! quel moyen vais-je inventer? Quoi qu'il arrive, il faut que je
+franchisse ce pas; essayons tout.</p>
+
+<p>Puissant roi, noble prince, dit-il, si vous pensez que j'aie mérité
+la mort, vous n'avez pas considéré l'affaire sous son bon côté; c'est
+pourquoi je vous prie de m'entendre avant tout; je vous ai toujours
+utilement conseillé; aux jours de détresse je suis resté près de vous,
+lorsque d'autres s'éclipsaient, qui se mettent entre nous maintenant pour
+me perdre, et profitent du moment où je suis éloigné. Vous pouvez, sire,
+décider ce qu'il vous plaira quand j'aurai parlé; si je suis déclaré
+coupable, il me faudra bien supporter mon sort. Vous avez peu songé à
+moi, tandis que je veillais avec le plus grand soin à la garde du pays.
+Croyez-vous donc que je serais venu à la cour, si j'eusse été coupable
+d'un grand ou d'un petit méfait? J'aurais évité soigneusement votre
+présence et celle de mes ennemis. Non, certainement, tous les trésors du
+monde ne m'auraient pas fait quitter ma forteresse pour venir ici; là ,
+j'étais libre et sur mon terrain. Mais, comme je n'ai conscience d'aucun
+mal, je suis venu à la cour. J'étais justement occupé à faire sentinelle,
+lorsque mon neveu m'apporta l'injonction de me rendre ici. Je venais de
+méditer de nouveau sur les moyens de me relever de l'excommunication. J'ai
+conféré là -dessus avec Martin et il m'a promis devant Dieu de me délivrer
+de ce fardeau: «J'irai à Rome, m'a-t-il dit, je me charge entièrement de
+cette affaire; retournez à la cour, vous serez relevé de l'interdit.»
+Voyez! voilà le conseil que m'a donné Martin et il doit s'y entendre;
+car l'excellent évêque, le soigneur Sansraison, ne peut pas s'en passer;
+depuis cinq ans, il est son secrétaire pour les affaires contentieuses.
+Voilà comment je suis venu ici, où je trouve griefs sur griefs. Le lapin
+me calomnie; mais Reineke est présent maintenant: qu'il paraisse devant
+moi! car il est certes facile de se plaindre des absents, mais il faut
+entendre la contre-partie avant de porter un jugement définitif. Les
+hypocrites! cette corneille et ce lapin, ils n'ont pas eu à se plaindre de
+moi, par ma foi! car, avant-hier matin, de très-bonne heure, le lapin me
+rencontre et me salue; je venais de me placer sur le seuil de mon château
+et j'y récitais les prières du matin. Il me dit qu'il allait à la cour:
+«Dieu soit avec vous!» lui répondis-je; là -dessus, il se plaignit
+d'être las et affamé. Je lui demandai amicalement s'il voulait manger:
+«J'accepterai avec reconnaissance,» répliqua-t-il. «Je vous l'offre de
+tout mon cœur,» lui dis-je. J'entrai avec lui et lui servis sans retard
+des cerises et du beurre; le mercredi, je ne mange pas de viande. Et il
+se rassasiait avec du pain, du beurre et des fruits, lorsqu'entra mon
+fils, le plus petit, pour voir s'il ne restait rien sur la table, car les
+enfants aiment à manger, et le petit mit la patte dans le plat. Alors le
+lapin lui donna une tape sur la gueule et lui mit les dents et les lèvres
+tout en sang. Reinhart, mon autre petit, vit le coup et sauta à la gorge
+du lapin et se mit en devoir de venger son frère. Voilà ce qui est arrivé,
+ni plus ni moins; je me dépêchai d'accourir, je punis les enfants et je
+séparai avec peine les deux combattants. S'il a attrapé quelques mauvais
+coups, il n'a rien à dire; car il en avait mérité bien de l'autre; et, si
+j'avais eu mauvaise intention, mes petits tout seuls en seraient bien vite
+venus à bout. Et voilà comme il m'en récompense! Je lui ai arraché une
+oreille, dit-il: je l'ai reçu avec honneur et il en porte les marques.
+Plus tard, la corneille vint me trouver et se plaignit d'avoir perdu son
+épouse, qui serait morte d'indigestion pour avoir mangé un assez gros
+poisson avec toutes ses arêtes. Où cela est arrivé, c'est ce qu'il sait
+mieux que personne. Maintenant il prétend que je l'ai tuée, et c'est lui
+qui l'a tuée, et, si on le faisait déposer sérieusement, et qu'on me
+permît d'en faire autant, la corneille parlerait tout autrement. Car
+les oiseaux volent si haut, qu'il n'y a pas de sauts qui puissent les
+atteindre. Si quelqu'un veut m'accuser de pareils méfaits, qu'il ait au
+moins des témoins honnêtes et valides; car c'est ainsi que l'on procède
+contre un gentilhomme, et j'ai droit d'y compter. Mais, s'il ne s'en
+trouve pas, il y a un autre moyen. Me voici! je suis prêt à combattre en
+champ clos! que l'on désigne le jour et le lieu; qu'il se présente ensuite
+un digne champion, mon égal par la naissance et que chacun maintienne son
+droit; que l'honneur reste à celui qui l'aura gagné; c'est un droit qui
+est acquis depuis longtemps et je ne demande rien de plus.»</p>
+
+<p>Tout le monde entendit avec la plus extrême surprise les paroles pleines
+de hauteur que Reineke venait de prononcer. La corneille et le lapin,
+saisis de frayeur, s'éclipsèrent sans oser souffler un seul mot. En s'en
+allant, ils disaient entre eux: «Il serait peu prudent de lui tenir tête.
+Nous aurions beau tout tenter, nous n'en viendrions pas à bout. Quels
+témoins avons-nous? Nous étions seuls avec le scélérat. En fin de compte,
+c'est toujours nous qui payerions les pots cassés. Que le bourreau lui
+fasse payer un jour tous ses crimes et le récompense comme il le mérite!
+Il nous offre le combat; nous pourrions nous en trouver mal. Vraiment,
+non, il n'y faut pas songer; car nous savons combien il est rusé, souple
+et perfide. Il ferait façon de cinq comme nous et encore le payerions-nous
+cher.»</p>
+
+<p>Pour Isengrin et Brun, ils n'étaient pas à leur aise; ils virent avec
+déplaisir la fuite des deux accusateurs. Le roi dit: «S'il y a encore
+d'autres personnes qui aient des griefs, qu'elles viennent! nous les
+entendrons. Hier, il y en avait tant qui criaient; voici l'accusé, où
+sont-ils?» Reineke dit: «Il en est toujours ainsi; on accuse celui-ci et
+celui-là ; et, lorsqu'ils se présentent, on se tient chez soi. Ces deux
+traîtres, la corneille et le lapin, auraient bien voulu m'humilier et
+me nuire; mais je leur pardonne; à peine je parais, ils se ravisent et
+s'enfuient. Comme je les ai confondus! vous voyez combien il est dangereux
+de prêter l'oreille aux calomniateurs de vos serviteurs qui sont éloignés.
+Ils faussent la loi et sont l'horreur des bons. Pour moi, cela me touche
+peu, c'est pour les autres que je le déplore.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, dit le roi, traître que tu es! Dis, qui t'a poussé à tuer si
+misérablement le fidèle Lampe, mon courrier ordinaire? Ne t'avais-je pas
+tout pardonné, quelque grands qu'eussent été tes crimes? Tu as reçu de mes
+mains la besace et le bâton de pèlerin; ainsi équipé, tu devais partir
+pour Rome et la terre sainte; je ne t'ai rien refusé et j'espérais que tu
+t'amenderais. Maintenant, pour commencer, tu as tué Lampe; puis tu fais de
+Bellyn un messager qui m'apporte sa tête dans la besace et me dit devant
+tout le monde qu'il m'apporte des lettres que vous avez écrites ensemble,
+et que c'est lui qui a tout conseillé, et je trouve dans la besace la
+tête du pauvre Lampe, ni plus ni moins. C'est un défi que vous m'avez
+jeté. J'ai gardé Bellyn en otage; il a perdu la vie; c'est à ton tour
+maintenant.» Reineke dit: «Qu'entends-je?... Lampe est-il mort? et ne
+dois-je plus voir Bellyn? Que vais-je donc devenir? Oh! pourquoi ne
+suis-je pas mort! Hélas! avec eux je perds le plus grand des trésors!
+car je vous envoyais par eux des joyaux, les plus beaux qu'il y ait au
+monde. Qui aurait jamais cru que le bélier tuerait Lampe et vous volerait
+ces trésors? Il faut donc se défier même où personne ne soupçonnerait des
+ruses et des dangers.»</p>
+
+<p>Dans sa colère, le roi n'entendit pas tout ce que Reineke avait dit. Il
+se retira dans son appartement sans avoir saisi clairement ses dernières
+paroles; il était résolu à le punir de mort. Il trouva justement dans son
+appartement la reine avec dame Rückenau; la guenon était particulièrement
+chère au roi et à la reine; cette circonstance ne devait pas nuire
+à Reineke. Elle était instruite, sage et éloquente; partout où elle
+paraissait, elle faisait grand effet et recevait de grands honneurs.
+Elle remarqua la colère du roi et lui parla ainsi: «Sire, quand vous
+daignez me prêter l'oreille sur ma prière, vous ne vous en êtes jamais
+repenti, et, quand vous êtes courroucé, vous me pardonnez d'oser vous
+dire une parole de clémence. Veuillez donc m'entendre encore aujourd'hui,
+quoiqu'il s'agisse de quelqu'un de ma famille. Qui peut donc renier les
+siens? Reineke, malgré tout, est mon parent, et, si je dois avouer ce que
+je pense de sa conduite, j'ai la meilleure opinion de sa cause, puisqu'il
+se présente devant la justice. Son père, que votre père a comblé de
+faveur, a eu aussi beaucoup à souffrir des mauvaises langues et des
+calomniateurs. Mais il les a toujours confondus. Aussitôt qu'on
+approfondissait l'affaire, tout s'éclaircissait: ses envieux lui faisaient
+un crime même de ses services. C'est ainsi qu'il a toujours joui à la cour
+de plus de considération que Brun et qu'Isengrin: car il serait à désirer
+pour ces derniers qu'ils eussent su écarter aussi tous les griefs dont on
+les charge si souvent; mais ils n'entendent pas grand'chose à la loi, à en
+juger par leurs conseils et par leurs actions.»</p>
+
+<p>Le roi lui répliqua: «Comment pouvez-vous être étonnée que j'en veuille à
+Reineke, ce brigand, qui vient de tuer Lampe, de séduire Bellyn, et qui,
+avec plus d'audace que jamais, nie tout et ose se vanter d'être un honnête
+et fidèle serviteur, tandis que tous ensemble l'accusent, avec des
+preuves qui ne sont que trop claires, d'avoir méprisé mon sauf-conduit et
+d'avoir pillé, volé tout le pays et mis à mort mes sujets? Non, je ne le
+souffrirai pas plus longtemps.» La guenon lui répliqua: «Certes, il n'est
+pas donné à tout le monde d'agir et de conseiller avec prudence en pareil
+cas, et celui qui réussit mérite toute confiance; mais les envieux
+cherchent à lui nuire secrètement; puis, quand ils sont en nombre, ils
+paraissent au grand jour. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à
+Reineke; mais ils n'effaceront pas le souvenir des sages conseils qu'il
+vous a donnés, lorsque tout le monde se taisait. Vous rappelez-vous (il
+n'y a pas longtemps de cela) quand l'homme et le serpent se présentèrent
+devant vous et que personne ne savait comment arranger ce procès? Reineke
+y parvint; et vous l'en avez complimenté devant tout le monde.»</p>
+
+<p>Le roi répondit après un moment de réflexion: «Je me rappelle bien cette
+affaire, mais j'en ai oublié les détails; elle était embrouillée, il me
+semble. Si vous la savez encore, contez-la-moi, cela me fera plaisir.»</p>
+
+<p>Et la guenon dit: «Puisque le roi l'ordonne, j'obéis. Il y a juste deux
+ans, un serpent comparut devant vous, sire, en se plaignant amèrement
+qu'un paysan ne voulait pas lui rendre justice, quoiqu'il eût été condamné
+déjà en deux instances. Il amena le paysan devant votre cour de justice et
+exposa l'affaire avec beaucoup de vivacité: le serpent, en voulant passer
+à travers une haie, s'était pris dans un lacet qui y était tendu; le nœud
+se resserra et le serpent allait y périr, lorsque, par bonheur pour lui,
+un voyageur vint à passer; dans sa détresse il lui cria: «Prends pitié
+de moi, délivre-moi, je t'en supplie!» L'homme lui dit: «Je veux bien te
+délivrer, car tu me fais pitié; mais jure-moi auparavant de ne pas me
+faire de mal.» Le serpent ne demanda pas mieux, jura par ce qu'il y a de
+plus sacré de ne faire aucun mal à son libérateur, et l'homme le dégagea.
+Ils marchèrent ensemble un bout de chemin; le serpent commença à souffrir
+de la faim, il se jeta sur l'homme et voulut le dévorer; le malheureux ne
+lui échappa qu'à grand'peine. «Voilà donc mon salaire et la reconnaissance
+que j'ai méritée, s'écria l'homme. N'as-tu donc pas juré par ce qu'il y a
+de plus sacré?» Le serpent lui dit: «Ce n'est pas ma faute; c'est la faim
+qui m'y pousse; nécessité n'a pas de loi, je suis dans mon droit.» L'homme
+lui répliqua: «Épargne-moi jusqu'à ce que nous arrivions auprès de gens
+qui nous jugeront impartialement.» Et le serpent dit: «Je patienterai
+jusque-là .» Ils continuèrent leur chemin et trouvèrent de l'autre côté de
+l'eau le corbeau Tirebourse avec son fils. Le serpent les appela et leur
+dit: «Venez et écoutez!» Le corbeau écouta gravement l'affaire et décida
+sur-le-champ qu'il fallait manger l'homme; il espérait en attraper un
+morceau. Le serpent ne se sentit pas de joie: «J'ai gagné, dit-il,
+personne n'a rien à y redire.&mdash;Non, répliqua l'homme, je n'ai pas
+entièrement perdu: est-ce à un brigand à me condamner à mort? est-ce à
+un seul à décider? J'en appelle suivant la procédure; portons l'affaire
+devant un tribunal de quatre ou de dix personnes.&mdash;Allons,» dit le
+serpent. Ils allèrent, rencontrèrent le loup et l'ours, et tous se
+réunirent. L'homme avait tout à craindre; car il y avait quelque danger
+à se trouver un contre cinq et avec de pareils personnages; car il avait
+autour de lui le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Il avait
+assez peur; car le loup et l'ours ne furent pas longtemps sans rendre
+ainsi leur jugement: «Le serpent peut tuer l'homme; la faim ne reconnaît
+pas la loi: la nécessité délie de tout serment.» Le voyageur fut dans une
+grande détresse; car ils en voulaient tous à sa vie. Le serpent avec un
+sifflement horrible se jeta sur lui en lui lançant son venin; le pauvre
+homme l'esquiva avec terreur. «C'est une grande injustice que tu commets,
+lui cria-t-il; qui est-ce qui t'a rendu maître de ma vie?&mdash;Tu l'as entendu,
+répliqua le serpent, les juges en ont décidé deux fois et deux fois tu as
+perdu.» L'homme répondit: «Ce sont des voleurs et des assassins; je ne
+les reconnais pas pour juges. Allons trouver le roi; quelle que soit sa
+décision, je l'accepte; je serai bien malheureux, si je perds encore, mais
+je m'y soumettrai.» L'ours et le loup lui dirent en raillant: «Tu n'as
+qu'à essayer, le serpent gagnera, il ne demande pas mieux.» Car ils
+pensaient que tous les seigneurs de la cour jugeraient comme eux et ils
+reprirent gaiement leur chemin avec le voyageur. Ils comparurent tous
+devant vous, le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Le loup
+comparut même en trois personnes; il avait pris avec lui ses deux enfants,
+l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable. Ces deux derniers donnaient fort
+à faire à l'homme; ils étaient venus pour prendre aussi leur part, car
+ils sont très-gloutons, et alors ils hurlèrent devant vous avec une
+grossièreté si insupportable, que vous fites chasser de la cour ces deux
+lourdauds.</p>
+
+<p>«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait
+voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il
+implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait
+valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de
+loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien
+épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait
+dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un
+autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre
+conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils
+pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander
+Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le
+procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire;
+c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait
+être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout,
+nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au
+lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On
+lia donc le serpent dans la haie à la même place. Reineke dit alors: «Les
+voilà donc tous les deux dans l'état où ils se trouvaient avant le procès
+et aucun des deux n'a gagné ni perdu; maintenant la justice va se montrer
+d'elle-même. Car, si l'homme le veut, il peut encore délivrer le serpent;
+sinon, il n'a qu'à le laisser; quant à lui, il est libre de continuer son
+chemin et d'aller à ses affaires. Comme le serpent s'est montré ingrat
+et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me paraît la
+véritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise.» Ce
+jugement plut alors à tout le monde, à vous, sire, et à vos conseillers;
+le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine
+toute la première. On remit bien des choses sur le tapis à ce sujet; on
+dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux à la guerre; qu'ils étaient
+craints au loin; qu'ils aimaient à se trouver au pillage; qu'ils étaient
+grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil
+ils manquaient souvent de la prudence nécessaire: car ils ont l'habitude
+de se fier à leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre
+à l'œuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas être plus vaillant
+qu'ils ne le sont à la maison: à l'armée, ils aiment beaucoup à rester
+en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que
+d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe à
+qui est la maison que la flamme dévore, pourvu qu'ils se chauffent au
+brasier; ils ne prennent pitié de personne, pourvu que leurs gosiers se
+remplissent. Ils avalent les œufs et en laissent les coquilles aux pauvres
+diables, et ils croient avoir partagé en honnêtes gens. Reineke, au
+contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et,
+s'il a péché, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre
+ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.»</p>
+
+<p>Le roi lui répondit: «Cela mérite réflexion. L'affaire se passa comme
+vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure
+pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un traité
+d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe à la fin; car il se tire
+d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tête? Le loup, l'ours, le
+chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par
+les jouer. Il ôte à l'un l'oreille, à l'autre l'œil, au troisième la vie;
+vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce
+méchant et prendre sa cause en main.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble
+et sa famille est nombreuse, veuillez le considérer.»</p>
+
+<p>Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour
+était réunie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents
+de Reineke qui étaient venus en grand nombre pour protéger leur cousin;
+il serait difficile d'en faire le dénombrement. Il considéra toute cette
+grande famille d'un côté, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour
+semblait partagée en deux camps.</p>
+
+<p>Le roi dit alors: «Écoute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que
+tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidèle Lampe et en
+m'envoyant sa tête dans la besace, comme si c'était des lettres? Vous
+l'avez fait pour m'insulter; j'ai déjà puni Bellyn; le même sort t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à moi! s'écria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort!
+Écoutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable,
+tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et
+de détresse; je suis un homme perdu. Car ce traître de Bellyn m'a ravi les
+plus grands trésors que jamais un mortel ait vus. Hélas! ils coûtent la
+vie à Lampe! Je les avais confiés à tous deux, mais Bellyn s'est emparé
+de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver à force de
+recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront
+perdus à jamais!»</p>
+
+<p>La guenon répliqua. «Pourquoi désespérer? S'ils sont sur la terre,
+tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous
+interrogerons avec soin prêtres et laïques; mais dites-nous comment
+étaient ces trésors?»</p>
+
+<p>Reineke dit: «Ils étaient si précieux, que nous ne les retrouverons jamais;
+celui qui les possède les gardera certainement. Comme dame Ermeline va
+se désoler à cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera jamais; car elle
+m'avait conseillé de leur confier ces précieux joyaux. Maintenant, on
+m'accable de faussetés et l'on m'accuse; mais je maintiens mon droit;
+j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je voyagerai par tous pays
+pour retrouver ces trésors, quand je devrais y perdre la vie!»</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DIXIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>«Ô mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de
+raconter à mes amis quels cadeaux précieux je vous avais destinés; quoique
+vous ne les ayez pas reçus, mon intention n'en était pas moins louable.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le, répondit le roi; mais sois bref.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous allez tout savoir, dit Reineke d'un air triste. Le premier
+de ces joyaux précieux était une bague; je la remis à Bellyn, qui devait
+la donner au roi. Cette bague était d'une structure fantastique;
+elle était en or fin et digne de briller dans le trésor de mon roi. À
+l'intérieur, du côté qui touchait au doigt, étaient gravées des lettres
+entrelacées; c'étaient trois mots hébreux d'une signification toute
+particulière. Personne n'aurait pu les expliquer dans nos pays. Maître
+Abryon de Trèves lui seul avait pu les lire. C'est un juif fort instruit
+qui sait toutes les langues que l'on parle, du Poitou jusqu'au Luxembourg;
+et ce juif a une science toute spéciale des herbes et des pierres. Lorsque
+je lui montrai cette bague, il me dit: «Bien des choses précieuses sont
+cachées là -dessous. Les trois noms gravés ont été apportés du paradis par
+Seth le Pieux, lorsqu'il cherchait l'huile de miséricorde; et celui qui
+porte cette bague au doigt est à l'abri de tout danger; rien ne peut le
+blesser, ni tonnerre, ni éclairs, ni magie.» Le maître ajouta qu'il avait
+lu qu'avec cette bague on ne gelait pas par le froid le plus horrible et
+qu'on atteignait une tranquille vieillesse. La bague avait pour chaton une
+pierre précieuse; c'était une escarboucle qui brillait la nuit et montrait
+clairement les objets. Cette pierre avait mainte vertu: elle guérissait
+les malades; celui qui la touchait se sentait libre de toute peine, de
+toute détresse; il n'y avait que la mort qui ne se laissât pas charmer. Le
+maître me révéla, en outre, les autres vertus de cette pierre. Celui qui
+la possède voyage heureusement par tous pays; il n'a rien à craindre de
+l'eau et du feu; il ne peut être ni pris ni trahi, et il échappe toujours
+au pouvoir de son ennemi: il n'a qu'à regarder cette pierre à jeun, un
+jour de bataille, et il terrassera ses ennemis par centaines; la vertu de
+cette pierre neutralise l'effet du poison et de tous les sucs nuisibles.
+Elle détruit également la haine et ceux qui n'aimaient pas auparavant le
+possesseur de la bague sentent leurs cœurs se changer en peu d'instants.
+Qui pourrait compter toutes les vertus de cette pierre que j'avais trouvée
+dans le trésor de mon père, et que je voulais envoyer au roi? Car je
+n'étais pas digne d'une bague aussi précieuse; je le savais très-bien.
+Elle doit appartenir, me disais-je, à celui qui est le plus grand de tous;
+notre bien-être ne repose que sur lui; et j'espérais garder ses jours de
+tout mal.</p>
+
+<p>«Bellyn devait, en outre, porter aussi à la reine un peigne et un miroir
+pour me rappeler à son souvenir. Je les avais pris dans le temps au trésor
+de mon père pour les avoir avec moi; il n'y a pas sur terre de plus belle
+œuvre d'art! Oh! combien de fois ma femme essaya-t-elle de les avoir!
+elle ne demandait pas autre chose de toutes les richesses de la terre;
+et, malgré ses prières et ses reproches, elle ne put jamais les obtenir.
+Mais j'envoyai alors le peigne et le miroir en bonne justice à la reine,
+ma très-gracieuse souveraine, qui m'a toujours comblé de bienfaits et
+préservé de tout malheur; souvent elle a dit un petit mot en ma faveur;
+elle est noble, de haute naissance; elle est parée de toutes les vertus
+et l'ancienneté de sa race se voit dans ses paroles et dans ses actions.
+Elle était digne du peigne et du miroir. Malheureusement, elle ne les
+a pas vus; ils sont perdus pour jamais. Maintenant parlons du peigne.
+L'artiste l'avait fait d'os de panthère, les restes de cette noble
+créature qui demeure entre l'Inde et le paradis; toutes sortes de couleurs
+parent sa robe, qui répand de doux parfums partout où elle va. C'est
+pourquoi tous les animaux aiment tant la suivre à la piste; car ils
+respirent la santé dans ce parfum; ils le sentent et le reconnaissent
+tous. C'était donc avec ces os de panthère que ce beau peigne avait été
+artistement fabriqué; il était brillant comme de l'argent, d'une blancheur
+et d'une pureté inexprimable, et l'odeur du peigne était plus parfumée que
+la cannelle et que l'œillet. Quand la panthère meurt, cette bonne odeur se
+répand dans tous ses os, s'y fixe et les empêche de se corrompre; elle
+chasse toute épidémie et neutralise tout poison. En outre, sur le dos du
+peigne, on voyait les plus délicieuses figurines en relief entremêlées
+d'arabesques d'or et de lapis-lazuli. Dans le centre, l'artiste avait
+représenté l'histoire de Pâris le Troyen, le jour où, près d'une fontaine,
+il vit devant lui trois déesses qu'on nommait Pallas, Junon et Vénus.
+Elles se disputèrent longtemps à qui posséderait la pomme d'or qui
+leur avait appartenu jusqu'à présent à toutes les trois. Enfin, elles
+se comparèrent et Pâris devait donner la pomme à la plus belle, qui
+seule devait la posséder. Et le jeune berger les regardait tout en
+réfléchissant. Junon lui disait: «Si je reçois la pomme, si tu me
+reconnais pour la plus belle, tu seras le plus riche des hommes.» Pallas
+répliquait: «Songes-y bien; donne-moi la pomme et tu deviendras le mortel
+le plus puissant; ton nom seul fera trembler amis et ennemis.» Vénus dit:
+«À quoi bon la puissance? à quoi bon les trésors? ton père n'est-il pas
+le roi Priam? tes frères, Hector et les autres, ne sont-ils pas riches et
+puissants sur la terre? Troie n'est-elle pas protégée par son armée et
+n'avez-vous pas soumis le pays tout autour et des peuples lointains? Si tu
+veux me proclamer la plus belle et m'adjuger la pomme, je te donnerai le
+plus magnifique trésor qu'il y ait sur la terre. Ce trésor, c'est la plus
+belle de toutes les femmes. Vertueuse, noble et sage, qui pourrait la
+louer dignement? Donne-moi la pomme et tu posséderas l'épouse du roi grec,
+la belle Hélène, le trésor des trésors.» Et Pâris lui donna la pomme et la
+proclama la plus belle. En revanche, elle l'aida à enlever la belle reine,
+la femme de Ménélas, qui devint la sienne à Troie. Voilà l'histoire
+qui était en relief au milieu du peigne, et tout autour il y avait des
+écussons remplis de devises artistement écrites; on n'avait qu'à les lire
+et on comprenait toute la fable.</p>
+
+<p>«Écoutez maintenant ce que j'ai à vous dire du miroir. En place de verre,
+il était fait d'une seule aigue-marine d'une beauté et d'une pureté
+admirables; tout s'y reflétait, même à une lieue de distance, la nuit
+aussi bien que le jour. Et, si quelqu'un avait sur la figure une faute,
+quelle qu'elle fût, une petite tache dans l'œil, il n'avait qu'à se
+regarder dans le miroir; à l'instant même, tous les défauts, toutes les
+laideurs disparaissaient. Est-il étonnant que je me désole d'avoir perdu
+un pareil miroir? On avait pris pour faire la table un bois précieux,
+solide et éclatant qu'on appelle séthym; les vers ne le piquent pas et il
+est plus estimé que l'or, à juste titre; après lui vient l'ébène. C'est de
+ce bois-là que jadis un excellent artiste fit, sous le roi Krompardès, un
+cheval doué d'une étrange propriété: il ne lui fallait qu'une heure pour
+faire cent lieues. Je ne peux pas raconter à présent cette histoire dans
+tous ses détails; le fait est qu'il n'y eut jamais de pareil cheval depuis
+que le monde est monde. La largeur du cadre de ce miroir était d'un pied
+et demi; il était orné de ciselures pleines d'art et sous chaque tableau
+le sujet était écrit en lettres d'or, comme il convient. Je vais vous
+les raconter en peu de mots. Le premier représentait le cheval envieux:
+il avait voulu disputer de vitesse avec le cerf. Mais il était resté en
+arrière et sa douleur avait été grande. Il s'en alla trouver un berger et
+lui dit: «Je ferai ton bonheur, si tu m'obéis promptement. Mets-toi sur
+mon dos; je te porterai. Un cerf vient de se cacher là dans la forêt;
+il faut le prendre; tu vendras chèrement sa chair, sa peau et son bois.
+Enfourche-moi! nous allons courir après lui.&mdash;Je veux bien l'essayer,dit
+le berger.» Il le monta et ils partirent. Ils aperçurent le cerf en peu
+de temps, le suivirent rapidement et se mirent à le chasser; il avait
+l'avance, le cheval se dégoûta bientôt de la besogne et dit à l'homme:
+«Descends, je suis fatigué; j'ai besoin de repos.&mdash;Non, vraiment, répliqua
+l'homme. Tu m'obéiras et tu sentiras mes éperons; car c'est toi qui m'as
+appris à te chevaucher.» Et voilà comment l'homme dompta le cheval. Voyez!
+telle est la récompense de celui qui cherche à grand'peine à nuire aux
+autres et s'attire lui-même toutes sortes de maux. Je continue à vous
+expliquer ce qui était représenté sur le cadre du miroir: comme quoi
+un âne et un chien étaient tous deux au service d'un richard. Le chien
+était naturellement le favori; car il assistait aux repas de son maître,
+mangeait avec lui du poisson et de la viande et reposait même quelquefois
+sur les genoux de son protecteur, qui s'amusait à lui donner du pain blanc;
+et le chien en reconnaissance remuait la queue et lui léchait la main.
+L'âne Boldewyn, voyant le bonheur du chien, devint triste dans son cœur,
+et se dit: «À quoi donc pense notre maître d'accabler de tant d'amitié
+cette bête inutile qui saute sur lui et lui lèche la barbe, tandis que
+c'est à moi de travailler et de traîner les sacs? Qu'il essaye seulement
+de faire en une année avec cinq et même dix chiens autant de besogne que
+j'en fais dans un mois! Et pourtant, c'est à lui qu'on donne les meilleurs
+morceaux, et moi, l'on me nourrit de paille; on me laisse coucher à plate
+terre, et, que je sois attelé ou monté, je suis partout un objet de
+raillerie. Je ne peux ni ne veux le supporter plus longtemps; je veux
+aussi m'attirer les bonnes grâces du maître.» Tout en se parlant ainsi,
+il vit son maître qui passait près de lui. L'âne alors se mit à lever la
+queue et à sauter sur son maître en criant, chantant et braillant à toute
+force; il lui léchait la barbe, et, tout en cherchant à le caresser à la
+façon du chien, lui fit mainte bosse à la tête. Le maître, plein d'effroi,
+s'en débarrassa avec peine et s'écria: «Arrêtez cet âne, assommez-le!»
+Les valets accoururent; il reçut une grêle de coups jusqu'à l'écurie, où
+il resta un âne comme devant. Il y en a encore beaucoup de son espèce qui
+jalousent la fortune des autres et ne s'en trouvent pas mieux. Si l'un
+d'eux arrive jamais dans une haute position, il y fait aussi bonne figure
+qu'un porc, qui voudrait manger son potage avec une cuiller. En vérité,
+c'est la même chose. Que l'âne porte les sacs au moulin, qu'il couche sur
+la paille et mange des chardons. Si on veut le traiter d'autre sorte, il
+n'en reste pas moins un âne. Quand un âne arrive au pouvoir, il y a peu
+de bien à en attendre; il ne cherche que son intérêt; que lui importe le
+reste?</p>
+
+<p>Je vous dirai, en outre, sire, si toutefois mon récit ne vous ennuie pas,
+qu'il y avait encore, sur le cadre du miroir, en relief, avec des légendes,
+l'histoire de mon père avec Hinzé. Ils avaient fait alliance ensemble
+pour courir les aventures et ils avaient fait serment tous les deux de
+s'entr'aider vaillamment dans le danger et de partager le butin. Une fois
+en campagne, ils aperçurent des chiens et des chasseurs à peu de distance
+du chemin. Le chat dit: «C'est ici qu'un bon conseil serait précieux!» Mon
+père répliqua: «Le cas est pressant, mais j'ai rempli mon sac de conseils
+excellents et nous tiendrons notre serment de ne pas nous quitter; c'est
+ce qui doit passer avant tout.» Hinzé répondit: «Advienne que pourra, je
+sais un bon moyen et je vais l'employer.» Et il grimpa vite sur un arbre
+pour échapper aux chiens, et il planta là son compagnon. Mon père restait
+donc seul dans sa détresse; les chasseurs arrivèrent. Hinzé lui dit:
+«Eh bien, mon oncle, comment cela va-t-il? Ouvrez donc votre sac! S'il
+est plein de bons conseils, c'est maintenant qu'il faut s'en servir: le
+moment est arrivé.» Les chasseurs donnèrent du cor et s'appelèrent entre
+eux. Mon père se mit à courir, les chiens le poursuivirent avec force
+aboiements: il criait de peur et jeta son lest plus d'une fois; il s'en
+trouva plus léger et échappa à ses ennemis. Vous venez de l'entendre, il
+avait été trahi d'une manière intime par son plus proche parent en qui
+il avait toute confiance. Il manqua d'y perdre la vie; car les chiens
+étaient si vites, que c'en était fait de lui s'il ne s'était pas souvenu
+d'une caverne où il se glissa et où ses ennemis le perdirent de vue. Il y
+a encore bien des gens qui se conduisent comme Hinzé s'est conduit jadis
+avec mon père; comment puis-je l'aimer et l'honorer? Il est vrai que je
+lui ai à moitié pardonné, mais il en reste encore quelque chose. Tout cela
+était représenté sur le miroir avec des figures et des mots.</p>
+
+<p>On y voyait encore un tour de la façon du loup qui montre sa
+reconnaissance pour le bien qu'on lui a fait. Il avait trouvé dans un
+pâturage un cheval dont il ne restait que les os; mais il était affamé:
+il se jeta dessus comme un glouton et un os se mit en travers dans son
+gosier. Il se trouvait fort embarrassé, il était dans un mauvais cas. Il
+envoya message sur message pour appeler les médecins; personne ne put le
+secourir, quoiqu'il en eût offert à tous une grande récompense. À la fin,
+il se présenta une grue avec un béret rouge sur la tête.</p>
+
+<p>Le malade la supplia en ces termes: «Docteur, enlevez-moi vite ma douleur!
+je vous donne pour l'extraction de cet os tout ce que vous pouvez
+désirer.» La grue crut à ces belles paroles; elle fourra son bec avec sa
+tête dans la gueule du loup et en retira l'os. «Malheureux, hurla le loup,
+tu me fais mal! Je souffre! que cela ne t'arrive plus; je te pardonne
+aujourd'hui. Si c'était un autre, je ne l'aurais pas supporté aussi
+patiemment.&mdash;Soyez tranquille, repartit la grue, vous voilà guéri;
+donnez-moi la récompense que j'ai méritée, puisque je vous ai tiré
+d'affaire.&mdash;Entendez-vous ce fou! dit le loup; c'est moi qui ai à me
+plaindre; il demande une récompense, et il oublie la grâce que je viens
+de lui faire! Ne lui ai-je pas laissé retirer de ma gueule son bec et sa
+tête, sains et saufs? le drôle ne m'a-t-il pas fait souffrir? Puisqu'il
+parle de récompense, c'est moi vraiment qui devrais en exiger une.» Voilà
+comment les fripons agissent avec leurs serviteurs.</p>
+
+<p>Ces histoires et d'autres encore, sculptées artistement, ornaient le cadre
+du miroir avec maintes arabesques et des légendes en or. Je ne me trouvais
+pas digne d'un joyau aussi précieux, je suis trop peu de chose; je
+l'envoyai, par conséquent, à madame la reine. Je pensais ainsi faire ma
+cour à elle et à son auguste époux. Mes enfants, si jolis garçons, furent
+désolés lorsque je donnai le miroir; ils avaient coutume de sauter et de
+jouer devant la glace; ils s'y regardaient avec plaisir; ils s'y amusaient
+à y voir leurs queues, qui leur descendent jusqu'aux talons, et souriaient
+de leurs petites frimousses. Malheureusement, je ne soupçonnais guère
+la mort de l'honnête Lampe, lorsque je lui confiai, ainsi qu'à Bellyn,
+ces trésors, sur la foi de leur serment; je les tenais tous deux pour
+d'honnêtes gens; je ne me rappelle pas avoir eu jamais de meilleurs amis.
+Malheur à l'assassin! Je veux apprendre quel est celui qui a caché ces
+trésors. Tôt ou tard tout meurtrier est découvert. Si quelqu'un ici, dans
+l'assemblée, pouvait dire au moins où sont ces trésors et comment Lampe a
+été tué!</p>
+
+<p>Voyez, mon gracieux maître, il vous passe journellement devant les yeux
+tant d'affaires importantes, que vous ne pouvez pas toutes les retenir;
+mais peut-être avez-vous encore souvenir du service signalé que mon père
+a rendu au vôtre dans cet endroit même. Votre père était malade, le mien
+lui a sauvé la vie; et pourtant vous dites que ni moi ni mon père ne vous
+avons jamais fait de bien. Daignez m'écouter encore, et permettez-moi de
+le dire, à la cour de votre père, mon père était comblé d'honneurs et de
+dignités en qualité de médecin. Il savait interroger les urines du malade;
+il aidait la nature et il savait guérir toutes les maladies des yeux
+et celles des organes les plus nobles. Il connaissait les vertus de
+l'émétique; de plus, il était bon dentiste et arrachait les dents malades
+en se jouant. Je comprends que vous ayez pu l'oublier; il n'y aurait là
+rien d'étonnant; car vous n'aviez que trois ans. Votre père fut obligé
+de garder le lit en hiver avec de si grandes douleurs, qu'il fallait le
+lever et le porter. Il fit convoquer tous les médecins d'ici à Rome; tous
+l'abandonnèrent. Enfin, il envoya chercher mon père, qui vit sa détresse
+et la gravité de sa maladie. Mon père en fut très-peiné et lui dit: «Mon
+roi et mon gracieux seigneur, avec quel bonheur je donnerais ma vie pour
+vous sauver! mais laissez-moi voir votre urine dans un verre.» Le roi
+fit ce que demandait mon père, mais en se plaignant que son état ne
+faisait qu'empirer (on avait représenté aussi sur le miroir la guérison
+instantanée de votre père). Alors le mien dit après mûre réflexion: «Votre
+santé l'exige: décidez-vous sans retard à manger le foie d'un loup âgé au
+moins de sept ans. Ne ménagez rien! il s'agit de votre vie; votre urine
+ne demande que du sang, décidez-vous promptement.» Le loup se trouvait
+dans le cercle des courtisans et n'entendit pas ces paroles avec plaisir.
+Votre père dit là -dessus: «Vous l'avez entendu, seigneur loup, vous ne me
+refuserez pas votre foie pour me guérir.</p>
+
+<p>Le loup répondit: «Je n'ai que cinq ans. Il ne peut pas vous servir!&mdash;Que
+de paroles inutiles! répliqua mon père; ce n'est pas cela qui peut nous
+arrêter: je verrai l'âge sur-le-champ à l'inspection du foie.» Il fallait
+que le loup passât à l'instant même à la cuisine, et le foie fut trouvé
+bon. Votre père le mangea incontinent; il fut guéri sur l'heure de toutes
+ses maladies.</p>
+
+<p>Sa reconnaissance envers mon père fut grande; chacun à la cour fut obligé
+de l'appeler docteur, il ne fallait pas oublier ce titre. Depuis ce jour,
+mon père marchait toujours à la droite du roi. Votre père lui fit cadeau,
+je le sais mieux que personne, d'une chaîne d'or avec une barette rouge
+qu'il devait porter devant tous les seigneurs; aussi tous l'honoraient
+hautement. Mais, hélas! il n'en a pas été de même avec son fils et les
+services ont été bien vite oubliés. Les plus avides coquins sont en faveur;
+le gain et l'intérêt sont à l'ordre du jour; la justice et la sagesse
+sont méprisées. Des laquais deviennent seigneurs et, comme d'habitude,
+c'est le pauvre qui en pâtit. Quand de pareilles gens arrivent au pouvoir,
+ils frappent à tort et à travers sur le menu peuple, ne songeant plus d'où
+ils sont sortis; ils ne songent qu'à tirer leurs épingles de tout jeu.
+Parmi les grands, il y en a beaucoup de cet acabit-là . Ils n'écoutent
+aucune supplique, à moins qu'elle ne soit richement accompagnée d'un
+présent, et, lorsqu'ils ajournent les solliciteurs, cela veut dire:
+«Apportez! apportez une fois, deux fois, trois fois!» Ces loups avides
+gardent les meilleurs morceaux pour eux; et, s'il fallait, en perdant peu
+de chose, sauver la vie de leur maître, on les verrait hésiter. Le loup ne
+voulait-il pas refuser son foie pour guérir le roi? et qu'est-ce que le
+foie? Je le dis franchement, vingt loups perdraient la vie et le roi et
+la reine conserveraient la leur, il n'y aurait pas grand mal; car une
+mauvaise semence, que peut-elle produire de bon? Vous avez oublié ce qui
+s'est passé dans votre enfance; mais je le sais parfaitement comme si
+c'était arrivé hier; l'histoire était représentée sur le miroir suivant
+le désir de mon père; des pierres précieuses et des arabesques d'or en
+faisaient la bordure. Je donnerais ma fortune et ma vie pour retrouver ce
+miroir!</p>
+
+<p>&mdash;Reineke, dit le roi, j'ai entendu et compris tout ce que tu viens de
+raconter. Si ton père a été un grand personnage à la cour et a rendu tant
+de services, il doit y avoir bien longtemps de cela; car je ne me le
+rappelle pas, et personne ne m'en a parlé. Au contraire, j'ai les oreilles
+rebattues de tes faits et gestes; tu es toujours en jeu, à ce que
+j'entends dire du moins. Si c'est à tort et si ce sont de vieilles
+histoires, j'aimerais une fois entendre parler de toi en bien, une fois
+par hasard; cela ne se rencontre pas souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répondit Reineke, là -dessus, je puis bien m'expliquer devant
+vous; car c'est de moi qu'il s'agit. Je vous ai fait du bien à vous-même!
+ce n'est pas pour vous le reprocher! Dieu m'en préserve! Je ne fais que
+mon devoir en vous servant de toutes mes forces. Certainement, vous n'avez
+pas oublié l'histoire. Un jour, j'avais été assez heureux pour attraper un
+porc avec Isengrin; il se mit à crier, nous l'égorgeâmes. Vous vîntes à
+passer en disant, avec force plaintes, que votre femme vous suivait et que,
+ si quelqu'un voulait partager quelques morceaux avec vous, vous en seriez
+bien aise tous les deux. «Cédez-nous quelque chose de votre capture,»
+dîtes-vous alors. Isengrin dit bien: «Oui!» mais dans sa barbe, de façon à
+être à peine compris. Pour moi, je répondis: «Seigneur! qu'il soit fait
+selon votre volonté, et, quand notre butin serait au centuple, dites, qui
+doit faire le partage?&mdash;Le loup,» répondîtes-vous. Isengrin s'en réjouit
+fort; il partagea comme d'habitude, sans honte ni remords, et vous en
+donna un quart, l'autre quart à votre femme, et se jeta sur la moitié
+qu'il se mit à dévorer, après m'avoir jeté, outre les oreilles, le nez et
+un morceau des poumons; il garda tout le reste pour lui, vous l'avez vu.
+Il montra là peu de générosité. Vous le savez, mon roi, vous eûtes bientôt
+mangé votre part; mais je remarquai que votre faim n'était pas apaisée;
+Isengrin n'en voulait rien voir, il continuait à manger et à engloutir
+sans vous offrir la moindre des choses. Mais vous lui avez appliqué avec
+vos pattes un tel coup sur les oreilles, que sa peau en porta les marques;
+il se sauva avec la nuque en sang et des bosses à la tête en hurlant de
+douleur, et vous lui avez crié ces paroles: «Reviens et apprends à rougir!
+si tu fais encore les parts, tâche de les faire mieux; sans cela,
+je te l'enseignerai. Va-t'en maintenant et rapporte-nous encore à
+manger.&mdash;Seigneur, le commandez-vous? répliquai-je. Dans ce cas, je vais
+le suivre et je suis sûr de vous rapporter quelque chose.» Cela vous plut.
+Isengrin se conduisit alors comme un maladroit; il saignait, soupirait
+et se plaignait; mais je le poussai en avant, nous chassâmes ensemble
+et prîmes un veau. C'est une nourriture qui vous plaît. Quand nous
+l'apportâmes, il se trouva qu'il était gras; vous vous mîtes à sourire et
+à dire à ma louange maintes paroles amicales; vous prétendiez que j'étais
+un excellent pourvoyeur en cas de détresse et vous me dîtes, en outre, de
+partager le veau. Je dis alors: «La moitié est à vous et l'autre moitié
+est à la reine; ce qui se trouve dans le corps, comme le cœur, le foie et
+les poumons, appartient, comme de raison, à vos enfants; je prends pour
+moi les pieds, que j'aime à ronger; le loup aura la tête, c'est un morceau
+délicieux.» Après avoir entendu ces paroles, vous répliquâtes: «Dis-moi,
+qui t'a appris à partager avec tant de courtoisie? j'aimerais à le
+savoir.» Je répondis: «Mon maître n'est pas loin; car c'est le loup qui,
+avec sa tête rouge et sa nuque sanglante, m'a ouvert l'intelligence. J'ai
+fait grande attention à la manière dont il partagea ce matin le jeune porc
+et j'ai compris le sens d'un pareil partage. Veau ou cochon, je trouve
+que ce n'est pas difficile et je ne serai jamais en faute. Le loup ne
+recueillit que de la honte et du dommage de sa voracité. Il y a assez de
+ses pareils; ils dévorent tous les fruits de la terre, avec les vaisseaux
+eux-mêmes. Ils détruisent tout bien-être; on ne peut en attendre nul
+ménagement, et malheur au pays qui les nourrit!</p>
+
+<p>»Voyez, sire, c'est ainsi que je vous ai maintes fois honoré. Tout ce que
+je possède et tout ce que je puis acquérir, je le consacre, avec bonheur,
+à vous et à votre reine; que ce soit peu ou beaucoup, vous en avez la
+meilleure part. Rappelez-vous l'histoire du veau et du porc, et vous
+verrez où se trouve la vraie fidélité. Et Isengrin voudrait se mesurer
+avec Reineke! Cependant, hélas! le loup est le premier en dignité et il
+opprime tout le monde. Il ne s'inquiète guère de votre intérêt; en tout ou
+en partie, il sait profiter de chaque chose. Aussi c'est lui et l'ours que
+l'on écoute, et la parole de Reineke est en petite estime!</p>
+
+<p>»Seigneur, il est vrai, on m'a accusé et je ne reculerai pas; car il faut
+que j'aille jusqu'au bout et je le dis à haute voix: Y a-t-il quelqu'un
+ici présent qui se fasse fort de prouver son dire. Qu'il vienne avec des
+témoins; qu'il s'en tienne à la cause et mette en gage sa fortune, son
+oreille, sa vie, dans le cas où il perdra. J'offre d'en faire autant.
+Telle a toujours été la jurisprudence: que l'on procède encore ainsi
+aujourd'hui, et que le procès tout entier, le pour et le contre, soient
+fidèlement consignés et examinés; j'ai le droit de le demander!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, répondit le roi, je ne puis et ne veux rien changer
+aux formes de la justice: je ne l'ai jamais souffert. Tu es, il est vrai,
+véhémentement soupçonné d'avoir pris part au meurtre de Lampe, mon fidèle
+messager. Je l'aimais beaucoup: sa perte m'a été sensible, et je fus
+extrêmement affligé de voir sa tête sanglante sortir de la besace. Bellyn,
+son méchant compagnon, en porta la peine sur-le-champ; pour toi, tu peux
+continuer à te défendre, suivant les formes judiciaires. Quant à ce qui me
+concerne personnellement, je pardonne à Reineke; car il m'a été fidèle,
+dans maintes circonstances difficiles. Si quelqu'un veut porter encore
+plainte contre lui, nous sommes prêts à l'entendre: qu'il produise des
+témoins irréprochables et soutienne en forme l'accusation: c'est là à sa
+disposition!»</p>
+
+<p>Reineke dit: «Sire, grand merci! vous écoutez tout le monde et chacun
+jouit des bienfaits de la loi; permettez-moi de vous affirmer par ce qu'il
+y a de plus sacré que c'est la tristesse dans l'âme que j'ai dit adieu à
+Bellyn et à Lampe; je crois que j'avais un pressentiment de ce qui devait
+leur arriver à tous les deux; car je les aimais tendrement.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Reineke apprêtait avec art ses discours et ses récits.
+Tout le monde y croyait; il avait décrit les bijoux avec tant de grâce,
+son attitude était si grave, qu'il parut dire la vérité; on alla même
+jusqu'à vouloir le consoler. Il trompa ainsi le roi, à qui ces joyaux
+plaisaient; il aurait bien voulu les posséder: «Allez en paix, dit-il à
+Reineke; voyagez et cherchez au loin à retrouver ce que nous avons perdu.
+Faites tout ce qui est en votre pouvoir; si vous avez besoin de mon
+secours, il est à votre service.</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec gratitude, répondit Reineke, que je reconnais cette grâce;
+ces paroles me relèvent et me rendent l'espoir. Le châtiment du crime est
+votre plus haute prérogative. L'affaire me paraît obscure; mais la lumière
+se fera. Je vais m'en occuper avec le plus grand zèle, voyager nuit et
+jour et interroger tout le monde. Quand je saurai où sont ces bijoux, si
+je ne puis pas les reconquérir moi-même, à cause de ma faiblesse, je vous
+demanderai du secours; vous me l'accorderez et nous réussirons. Si je suis
+assez heureux pour vous rapporter ces trésors, mes peines seront enfin
+récompensées et ma fidélité justifiée.»</p>
+
+<p>Le roi l'entendit avec plaisir et applaudit à tous les mensonges que
+Reineke avait tissés avec tant d'art; toute la cour y ajouta foi également;
+il pouvait donc s'en aller voyager où bon lui semblait et sans en
+demander la permission.</p>
+
+<p>Mais Isengrin ne put pas se contenir plus longtemps, et, grinçant des
+dents, il s'écria: «Sire! voilà donc que vous croyez encore ce brigand
+qui vous a déjà menti deux ou trois fois! Qui n'en sera pas étonné? Ne
+voyez-vous pas que ce fripon vous trompe et nous ruine tous! Jamais il
+ne dit la vérité et il ne pense qu'à faire des mensonges. Mais il ne
+m'échappera pas ainsi! il faut que vous appreniez qu'il est un voleur et
+un perfide. Je sais trois grands méfaits qu'il a commis; il ne m'échappera
+pas, dussions-nous nous battre. Il est vrai que l'on exige de nous des
+témoins; mais à quoi bon? quand même ils seraient ici pour parler et
+témoigner durant toute la journée, cela ne servirait à rien. Il n'en
+ferait jamais qu'à sa tête. Souvent il n'y a pas de témoins à citer; alors
+il faudrait donc permettre au criminel de jouer ses tours comme si de rien
+n'était! Personne n'ose souffler un mot. Il diffame un chacun et tout le
+monde a peur de lui. Vous et les vôtres, vous vous en ressentirez tous
+ensemble. Aujourd'hui, je le tiens, il ne pourra m'éviter, il faut qu'il
+me rende raison; il n'a qu'à se défendre.»</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ONZIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Isengrin le loup continua de porter plainte en ces termes: «Vous allez
+voir, sire, comment Reineke, qui a toujours été un coquin, l'est encore et
+ne dit d'infâmes mensonges que pour me déshonorer, moi et ma famille. Il
+m'a toujours voulu couvrir de honte, moi, et ma femme encore plus. C'est
+ainsi qu'un jour il lui avait persuadé de traverser un étang par un gué
+marécageux; il lui avait promis de lui faire prendre beaucoup de poisson
+en un jour; elle n'avait qu'à plonger sa queue dans l'eau, l'y laisser, et
+tous les poissons devaient venir s'y prendre en telle quantité, que quatre
+personnes comme elle ne pourraient pas tous les manger. Elle traversa
+l'étang, à gué d'abord, puis à la nage vers la fin, près de la Bonde;
+là , l'eau était plus profonde, et ce fut à cet endroit qu'il lui dit de
+laisser pendre sa queue. Vers le soir, le froid devint intense et il se
+mit à geler furieusement, de sorte qu'elle pouvait à peine y tenir. Dans
+le fait, sa queue ne tarda pas à être prise dans la glace. Elle ne pouvait
+pas la remuer; elle s'imaginait que c'était les poissons qui la rendaient
+si lourde, et que la pêche avait réussi. Reineke, le misérable voleur,
+le remarqua, et ce qu'il fit, je n'ose pas vous le dire; elle était sans
+défense. Il me le payera avant de sortir d'ici! Ce crime coûtera encore
+aujourd'hui même la vie à l'un de nous deux, tels que vous nous voyez, car
+il ne s'en tirera pas avec de belles paroles; je l'ai pris moi-même sur le
+fait. Le hasard m'avait amené sur une colline de ce côté-là ; j'entendis
+crier au secours! Cette pauvre femme abusée, elle était prise dans la
+glace et ne pouvait se défendre contre Reineke, et il me fallut voir ma
+honte de mes propres yeux! C'est un miracle vraiment que je n'en aie pas
+eu le cœur brisé!» Reineke, m'écriai-je, que fais-tu?» Il m'entendit et se
+sauva. Alors je me dirigeai vers l'étang, le cœur serré de tristesse;
+il me fallut le traverser, geler dans l'eau froide, et je ne pus qu'à
+grand'peine casser la glace pour délivrer ma femme. Hélas! cela n'alla pas
+tout seul! elle dut tirer avec force, et il resta un quart de la queue
+pris dans la glace; elle se mit à hurler tout haut de douleur; les paysans
+l'entendirent, sortirent du village, nous découvrirent et s'appelèrent
+entre eux. Ils accoururent par l'écluse avec des piques et des haches, les
+femmes avec leurs quenouilles, tous faisant grand tapage: «Prenez! frappez,
+tuez!» criaient-ils entre eux. Je n'eus jamais si grande frayeur de ma
+vie. Girmonde en avoue autant. Nous eûmes toutes les peines du monde à
+nous sauver en courant: notre poil fumait. Il vint un petit garçon en
+courant, un diable d'enfant, armé d'une pique et léger à la course, qui
+nous poursuivit et manqua nous faire un mauvais parti. Si la nuit n'était
+pas venue, nous serions restés sur la place. Et les femmes, ces vilaines
+sorcières, criaient que nous avions mangé leurs brebis; elles auraient
+bien voulu nous prendre et nous poursuivaient d'injures. Mais nous nous
+dirigeâmes de nouveau vers l'eau, et nous nous glissâmes dans les roseaux;
+une fois là , les paysans n'osèrent plus nous poursuivre: car il était
+nuit. Ils retournèrent chez eux. Nous échappâmes ainsi bien juste. Vous le
+voyez, sire, trahison, mort et violence, voilà les crimes dont il s'agit,
+et vous les punirez sévèrement.»</p>
+
+<p>Lorsque le roi eut entendu cette accusation, il dit: «Il en sera fait
+justice selon la loi; mais écoutons la réponse de Reineke.» Et Reineke
+parla ainsi: «Si l'histoire était vraie, cette affaire me rapporterait peu
+d'honneur. Dieu me préserve dans sa miséricorde qu'il en soit comme il le
+prétend! Cependant, je ne veux pas nier avoir appris à sa femme à prendre
+des poissons et lui avoir montré le meilleur chemin pour traverser
+l'étang. Mais elle y mit tant d'avidité, aussitôt qu'elle entendit parler
+de poisson, qu'elle oublia le chemin, la modération et mes leçons. Si elle
+est restée prise dans la glace, c'est qu'elle a attendu trop longtemps;
+car, si elle avait retiré sa queue à temps, elle eût pris assez de poisson
+pour faire un délicieux repas. Trop d'ambition nuit toujours. Quand le
+cœur s'habitue à l'intempérance, il se prépare bien des regrets. Celui qui
+a l'esprit de gloutonnerie ne vit que dans la détresse; personne ne le
+rassasie. Dame Girmonde l'a éprouvé, lorsqu'elle fut prise dans la glace.
+Mais elle est peu reconnaissante de tous mes soins. Voilà donc ce que je
+retire du secours honnête que je lui ai prêté! car je poussai et cherchai
+de toutes mes forces à la soulever. Mais elle était trop lourde pour moi,
+et c'est dans cette occupation que me trouva Isengrin, qui passait sur
+l'autre bord. Il se mit à crier et à jurer si furieusement, que vraiment
+je fus saisi de peur en entendant cette belle bénédiction; une, deux et
+trois fois il m'adressa les plus horribles malédictions, et se mit à crier,
+égaré par la colère. Je me dis: «Va-t'en sans plus tarder; il vaut mieux
+courir que mourir.» Je fis bien; car alors il m'eût déchiré. Quand deux
+chiens se mordent pour un os, il faut bien que l'un des deux perde. C'est
+pourquoi il me semble que le meilleur parti à prendre était d'éviter sa
+colère et son égarement. Il était furieux et il l'est encore, qui peut le
+nier? Interrogez sa femme. Qu'ai-je affaire avec un menteur comme lui?
+Car aussitôt qu'il vit sa femme prise dans la glace, il se mit à crier
+et à jurer, et l'aida à se détacher. Si les paysans se mirent après eux,
+c'est pour leur plus grand bien; car de cette façon leur sang fut mis
+en mouvement et ils ne gelèrent plus. Qu'y a-t-il à dire encore? C'est
+une vilaine conduite que de diffamer sa femme par de pareils mensonges.
+Interrogez-la elle-même; elle est là . Et, s'il avait dit la vérité, elle
+n'aurait pas manqué de se plaindre elle-même. En tous cas, je demande un
+délai d'une semaine pour parler à mes amis de la réponse qui est due au
+loup et à sa plainte.»</p>
+
+<p>Girmonde dit alors: «Dans toute votre personne et dans toutes vos actions,
+il n'y a que friponnerie, comme nous le savons bien, tromperie, malice,
+dissimulation, effronterie. Qui se fie à vos discours captieux est sûr
+de s'en trouver mal à la fin; vous ne vous servez jamais que de paroles
+entortillées et fausses. J'en ai fait l'épreuve dans le puits. Deux seaux
+y sont suspendus. Vous vous étiez mis, je ne sais pourquoi, dans l'un
+d'eux, et vous étiez descendu au fond; mais vous ne pouviez plus remonter
+et vous étiez dans une grande détresse. Je passai près du puits, au matin,
+et vous demandai qui vous y avait descendu. Vous me dites: «Vous arrivez
+bien à propos, chère commère; je suis toujours prêt à vous faire profiter
+de toutes mes bonnes aubaines. Mettez-vous dans le seau qui est là -haut,
+vous descendrez et vous mangerez ici des poissons tout votre soûl.» C'est
+pour mon malheur que je passais par-là ; car je vous crus lorsque je vous
+entendis jurer que vous aviez mangé tant de poisson, que vous en aviez mal
+au ventre. Sotte que j'étais! je me laissai séduire et me mis dans le seau;
+il descendit; l'autre remonta; nous nous rencontrâmes, Cela me parut
+bizarre. Je vous dis, pleine d'étonnement: «Qu'est-ce que cela veut dire?»
+Vous me répondîtes: «Monter et descendre, c'est ainsi que cela se passe
+ici-bas. C'est précisément ce qui nous arrive à tous deux: voilà le train
+du monde. Les uns sont abaissés, les autres sont élevés, chacun suivant
+ses mérites.» Je vous vis sortir du seau et vous en aller en courant,
+tandis que je restai au fond du puits et qu'il me fallut attendre tout le
+jour et recevoir force coups avant d'en sortir. Quelques paysans s'étant
+approchés de la fontaine m'aperçurent. En proie à une faim terrible,
+dévorée de tristesse et de frayeur, j'étais dans un état pitoyable. Les
+paysans se dirent entre eux: «Regardez donc, voilà , dans le seau, tout au
+fond, l'ennemi qui décime nos troupeaux.&mdash;Remontons-le, dit l'un d'eux.
+Je me tiendrai prêt à le recevoir, au bord du puits, il nous payera nos
+brebis!» La manière dont je fus reçue fut lamentable. Les coups plurent
+sur ma peau; ce fut le jour le plus triste de ma vie; à peine échappai-je
+à la mort.»</p>
+
+<p>Reineke dit alors là -dessus: «Songez bien aux conséquences, et vous
+trouverez certainement que les coups vous ont fait du bien. Pour ma part,
+je préfère m'en passer, et, dans cette circonstance, il fallait que l'un
+de nous deux fût battu: impossible de nous en tirer ensemble! Si vous
+voulez y faire attention, cela vous servira de leçon, et, à l'avenir,
+en pareille circonstance, vous ne vous fierez à personne si légèrement.
+Le monde est plein de malice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua le loup, on n'a pas besoin d'autre preuve! Personne ne m'a
+plus offensé que ce traître-là . Je n'ai pas encore raconté le tour qu'il
+m'a joué une fois en Saxe, parmi la gent des singes. Il me persuada de me
+glisser dans une caverne où il savait bien qu'il m'arriverait du mal.
+Si je n'avais pas pris la fuite rapidement, j'y aurais laissé mes yeux et
+mes oreilles. Il m'avait dit auparavant, avec des paroles insinuantes, que
+je trouverais là sa cousine, c'est-à -dire la guenon. J'échappai au piège
+et il en fut désolé. C'est par malice qu'il m'avait envoyé dans ce nid
+abominable, qui me fit l'effet de l'enfer.»</p>
+
+<p>Reineke répondit devant toute la cour: «Isengrin parle tout de travers.
+Assurément, il n'a pas sa tête. Qu'il raconte plus clairement ce qu'il
+veut dire de la guenon. Il y a deux ans et demi qu'il partit pour la Saxe,
+afin d'y mener joyeuse vie; je l'y suivis. Voilà ce qui est vrai; le
+reste est un mensonge. Les gens dont il parle n'étaient pas des singes,
+c'étaient des loups marins; et jamais je ne les reconnaîtrai pour mes
+parents. Martin le singe et dame Rückenau sont mes parents: j'honore
+l'une comme ma cousine, et l'autre comme mon cousin, et je m'en vante:
+il est notaire et expert en droit. Mais ce qu'Isengrin raconte de ces
+créatures-là , c'est assurément pour se moquer de moi; je n'ai rien à faire
+avec eux, et ils n'ont jamais été mes parents; car ils ressemblent au
+diable d'enfer. Si j'ai appelé cousine, cette vieille horreur, je l'ai
+bien fait exprès. Je n'y ai rien perdu, je dois le confesser; elle me
+traita fort bien. Sans cela, elle aurait pu songer à m'étouffer.</p>
+
+<p>Voyez-vous, messeigneurs, nous avions quitté le grand chemin; et, en
+passant derrière une montagne, nous découvrîmes une caverne sombre et
+profonde. Isengrin, comme d'habitude, mourait de faim. Qui l'a jamais vu,
+même alors, rassasié à sa fantaisie? Je lui dis: «Il doit y avoir à manger
+dans cette caverne; je ne doute pas que ses habitants ne partagent avec
+nous. Nous serons les bienvenus.» Isengrin me répondit: «Je vais vous
+attendre sous cet arbre; vous êtes de toute façon plus adroit que moi à
+faire de nouvelles connaissances; quand on vous donnera à manger, vous
+me le ferez savoir!» C'est ainsi que le fripon songeait à mes risques et
+périls à attendre ce qui pourrait arriver; pour moi, j'entrai dans la
+caverne. Je traversai en frémissant un corridor long et tortueux qui n'en
+finissait pas. Mais qu'y trouvai-je dans le fond? Je ne voudrais pas pour
+tout l'or du monde avoir encore dans ma vie une frayeur pareille! Quelle
+nichée d'affreuses bêtes de toutes grandeurs! et la mère par-dessus le
+marché! je crus que c'était le diable. Elle avait une gueule énorme garnie
+de dents affreuses, de longues griffes aux mains et aux pieds, et, par
+derrière, une grande queue au bas du dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi
+épouvantable! Ses petits, tout noirs, ressemblaient à autant de jeunes
+spectres. Elle me jeta un regard effroyable. «Je voudrais bien être loin
+d'ici,» me disais-je tout bas. Elle était plus grande qu'Isengrin lui-même,
+et quelques-uns de ses petits avaient presque la même taille. Toute cette
+vilaine famille était couchée sur du foin pourri et couverte de boue
+jusqu'aux oreilles; on respirait une puanteur plus forte que celle de la
+poix d'enfer. À dire vrai, cette société ne me plut guère; car elle était
+trop nombreuse et j'étais tout seul. Ils faisaient des grimaces horribles.
+Alors j'inventai et j'essayai d'un expédient; je les saluai de mon mieux
+et me présentai comme une connaissance et un ami. Je dis cousine à la
+vieille et cousins aux enfants, et n'épargnai pas les paroles: «Que Dieu
+vous donne des jours longs et heureux! Sont-ce là vos enfants? Vraiment,
+je ne devrais pas le demander; ils me ravissent! Dieu du ciel! comme ils
+sont gais, comme ils sont gentils! on les prendrait tous pour des fils de
+roi! Louée soyez-vous d'avoir augmenté notre famille de si dignes rejetons;
+ je m'en réjouis extrêmement. Je me trouve bien heureux d'avoir de pareils
+cousins; car, dans les jours de détresse, on a besoin de ses parents.»
+Lorsque je lui fis tant d'honneur, bien malgré moi, elle me reçut avec
+les mêmes égards, me traita d'oncle et fit comme si elle me connaissait,
+quoique nous ne fussions nullement parents. Cependant, il n'y avait pas de
+mal cette fois-là à l'appeler ma cousine. Je suais de peur en attendant;
+mais elle me répondit affectueusement: «Reineke, mon cher parent, soyez
+mille fois le bienvenu! Comment vous portez-vous? Je vous serai obligée
+toute ma vie de cette visite; vous enseignerez la prudence à mes enfants,
+afin qu'ils arrivent aux honneurs.» C'est ainsi qu'elle me parla; voilà ce
+que j'avais amplement mérité par quelques paroles en l'appelant ma cousine
+et en voilant la vérité. Pourtant j'aurais bien voulu être dehors. Mais
+elle ne voulut pas me laisser partir et me dit: «Vous ne vous en irez pas
+que je ne vous aie traité. Restez, et laissez-vous servir!» Elle m'apporta
+des aliments en quantité; j'aurais vraiment peine à les nommer tous
+maintenant; j'étais étonné on ne peut plus de les voir approvisionnés
+de la sorte: poissons, chevreuils et bonne venaison; je mangeai de tout,
+je le trouvai excellent. Lorsque j'eus mangé à mon appétit, elle apporta,
+en outre, un morceau de cerf qu'elle me chargea de porter chez moi, à ma
+famille, et je leur dis adieu. «Reineke, me dit-elle encore, venez me
+revoir.» J'aurais promis tout ce qu'elle aurait voulu; je fis en sorte de
+m'en aller. Ce n'était pas un grand régal pour les yeux et pour le nez: un
+peu plus, j'en serais mort. Je m'en allai en courant le long du souterrain,
+jusqu'à ce que je fusse arrivé à l'arbre près de l'entrée. Isengrin était
+là à geindre; je lui demandai comment il allait; il me répondit: «Pas bien,
+je vais mourir de faim!» J'eus pitié de lui, et lui donnai le morceau
+exquis que j'avais avec moi. Il le dévora avidement, me remercia beaucoup;
+maintenant, il l'a oublié. Quand il eut fini, il me dit: «Apprenez-moi qui
+habite dans cette caverne. Comment vous en êtes-vous trouvé? bien ou mal?»
+Je lui dis toute la vérité, et lui donnai toutes les instructions. «Le
+nid n'est pas beau, lui dis-je; en revanche, on y trouve d'excellente
+nourriture. Si vous désirez en avoir votre part, entrez hardiment. Mais
+par-dessus tout, gardez-vous de dire <i>la vérité</i> si vous voulez avoir tout
+à souhait; soyez sobre de vérité, lui répétai-je encore. Car celui qui dit
+toujours imprudemment la vérité, est persécuté partout où il se retire; il
+reste à l'écart et les autres sont invités.» Voilà comment je lui dis d'y
+aller. Je lui recommandai de dire, quoi qu'il arrivât, de ces choses que
+tout le monde aime à entendre et alors qu'il serait bien reçu. Sire, je
+parlais en toute conscience. Mais il fit tout le contraire, et, s'il a
+attrapé quelques coups à cette occasion, qu'il les garde! il n'avait qu'à
+m'imiter. Ses poils sont gris, il est vrai, mais il y a peu de sagesse
+dessous. Ces gens-là n'estiment ni la prudence, ni la délicatesse d'esprit;
+cette race grossière de lourdauds ne connaît nullement le prix de la
+prudence. J'eus beau lui recommander d'être économe de vérité dans cette
+circonstance: «Je sais bien ce qu'il y a à faire,» me répondit-il avec
+hauteur. Et il entra au trot dans la caverne. Quand il vit au fond cette
+horrible femelle, il crut voir le diable! et les enfants encore! Il se mit
+à crier tout ébahi: «Au secours! Quelles sont ces horribles bêtes? Ces
+êtres-là sont-ils vos enfants? On dirait vraiment une engeance infernale.
+Noyez-les! c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour que cette engeance ne
+se répande pas sur la terre! Si c'étaient les miens, je les étranglerais.
+On pourrait prendre avec eux des diablotins; on n'aurait qu'à les lier sur
+des roseaux dans un marais, ces vilains et sales garnements! Oui, vraiment,
+on devrait les appeler des singes de marais, ce nom leur conviendrait
+bien!» La mère répondit aussitôt, tout en colère: «Quel diable nous envoie
+ce messager? Qui vous a prié de nous dire des grossièretés? Et mes enfants,
+ qu'ils soient beaux ou laids, que vous importe? Nous venons de quitter à
+l'instant même Reineke; c'est un homme plein d'expérience, il doit s'y
+connaître; il disait à haute voix qu'il trouvait tous mes enfants beaux,
+bien faits et de bonne façon, et qu'il était heureux de les reconnaître
+comme parents. Voilà ce qu'il nous a dit ici, à cette place, il n'y a pas
+une heure. S'ils ne vous plaisent pas comme à lui, personne ne vous a prié
+de venir, vous le savez bien.» Isengrin lui demanda à manger sur-le-champ:
+«Apportez, dit-il; sans cela, je vous aiderai à chercher! À quoi bon tant
+de paroles?» Et il s'apprêta à toucher par force à leurs provisions;
+c'était une malheureuse idée. Car elle se jeta sur lui, le mordit, lui
+déchira la peau avec ses griffes, et le houspilla d'importance; ses
+enfants s'en mêlèrent aussi en mordant et en égratignant. Il se mit alors
+à hurler et à crier; tout en sang, et sans se défendre, s'enfuit à grands
+pas jusqu'à l'entrée de la caverne. Je le vis arriver couvert de morsures
+et d'égratignures, la peau en lambeaux, une oreille fendue et le nez tout
+en sang; ils lui avaient fait maintes blessures et l'avaient mis dans un
+vilain état. Je lui demandai s'il avait dit la vérité, et il me répondit:
+«J'ai dit ce que j'ai vu. Cette horrible sorcière m'a tout défiguré!
+Je voudrais qu'elle fût ici dehors, elle me le payerait cher! Qu'en
+dites-vous, Reineke? Avez-vous jamais vu de pareils enfants, aussi laids,
+aussi méchants? Lorsque je le lui eus dit, ce fut fini, je ne trouvai plus
+grâce devant ses yeux, et je me suis mal trouvé dans son trou.&mdash;Êtes-vous
+fou? lui répondis-je. Je vous avais recommandé tout le contraire. «J'ai
+bien l'honneur de vous saluer (auriez-vous dû lui dire), chère cousine.
+Comment allez-vous? comment vont vos charmants petits enfants? Je me
+réjouis beaucoup de revoir mes chers neveux, grands et petits.»</p>
+
+<p>Mais Isengrin me dit: «Appeler cousine, cette mégère? et neveux, ces
+hideux enfants? Que le diable les emporte! Une pareille parenté me fait
+horreur. Fi donc! c'est une horrible racaille que je ne veux plus revoir.»
+Voilà pourquoi et comment il fut si maltraité. Maintenant, sire, c'est à
+vous de juger! A-t-il raison de dire que je l'ai trahi? Il peut dire si
+l'affaire ne s'est pas passée comme je la raconte.»</p>
+
+<p>Isengrin répliqua alors résolument: «En vérité, nous ne viderons pas cette
+querelle avec des paroles. À quoi bon nous essouffler? Le bon droit est
+toujours le bon droit, et on verra à la fin celui qui de nous deux le
+possède. Reineke, tu as voulu payer d'audace, qu'il en soit ainsi! Nous
+combattrons l'un contre l'autre, et tout s'arrangera! Vous ne manquez pas
+de paroles pour raconter la grande faim que j'ai eue devant la demeure
+des singes et la générosité que vous eûtes alors de me donner à manger.
+Je voudrais bien savoir avec quoi? Vous ne m'avez apporté qu'un os,
+probablement vous aviez mangé la viande. Partout, vous vous moquez de moi,
+et dans des termes qui touchent mon honneur. Par d'infâmes mensonges vous
+m'avez rendu suspect d'avoir médité une conspiration contre le roi et
+d'avoir voulu lui ôter la vie: tandis que vous lui faites briller je ne
+sais quels trésors devant les yeux. Il aurait bien de la peine à les
+trouver! Vous avez outragé ma femme, et vous me le payerez. Je vous accuse
+de toutes ces choses; je combattrai pour d'anciens et de nouveaux griefs,
+et, je le répète, vous êtes un assassin, un traître et un voleur. Nous
+combattrons à mort; voilà assez de bavardages et d'insultes; je vous
+présente un gant, comme tout appelant doit le faire; gardez-le comme
+un gage. Nous nous retrouverons bientôt. Le roi l'a entendu, tous les
+seigneurs aussi. J'espère qu'ils seront témoins de ce duel judiciaire;
+vous n'échapperez pas jusqu'à ce que l'affaire soit enfin décidée; alors
+nous verrons.»</p>
+
+<p>Reineke pensa en lui-même: «Il s'agit ici de jouer sa fortune et sa vie!
+Il est grand de taille et moi petit. Si je ne suis pas le plus fort
+cette fois-ci, toutes mes ruses ne m'auront pas servi à grand'chose. Mais
+attendons. Car, tout bien considéré, c'est moi qui ai l'avantage; n'a-t-il
+pas déjà perdu ses griffes de devant? Si ce vieux fou ne se calme pas, il
+faut à tout prix que la chose ne se passe pas comme il le désire.»</p>
+
+<p>Reineke dit alors au loup: «Vous êtes vous-même un traître, Isengrin, et
+tous les griefs dont vous voulez me charger ne sont que des mensonges.
+Vous voulez vous battre? Eh! bien, j'accepte le défi et je ne reculerai
+pas. Il y a longtemps que je le désire! Voici mon gant.»</p>
+
+<p>Le roi reçut ces gages que les deux adversaires lui remirent fièrement.
+Il leur dit en même temps: «Il faut que vous me donniez caution que vous
+ne manquerez pas de vous présenter demain pour combattre; car je trouve
+vos allégations confuses de part et d'autre; on se perd dans toutes vos
+histoires.» Les garants d'Isengrin furent l'ours et le chat; ceux de
+Reineke, son cousin Moncke, fils du singe, et Grimbert.</p>
+
+<p>«Reineke, lui dit dame Rückenau, soyez bien tranquille; que votre prudence
+ne vous abandonne pas. Mon mari, votre oncle, qui est maintenant en
+route vers Rome, m'a enseigné jadis une prière composée par l'abbé de
+Schluckauf. Cet abbé, entre autres faveurs, la donna par écrit sur un
+parchemin à mon mari. «Cette prière, lui dit l'abbé, est très-efficace
+pour les hommes qui vont se battre; il faut la réciter le matin à jeun, et
+durant tout le jour on est délivré de périls et de malheurs, à l'abri de
+la mort, des douleurs et des blessures.» Que cela vous rassure, mon neveu;
+demain matin, je vous la réciterai; demain matin, ayez donc bon courage et
+soyez sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère cousine, lui répondit le renard, je vous remercie de tout mon
+cœur; je n'oublierai pas ce service. Mais je compte surtout sur la justice
+de ma cause et sur mon habileté.»</p>
+
+<p>Les amis de Reineke passèrent la nuit avec lui et chassèrent toutes ses
+idées noires par de gais propos. Mais dame Rückenau, plus que tous les
+autres, était active et préoccupée du lendemain. Elle le fit tondre de la
+tête à la queue; elle le fit oindre d'huile et de graisse sur la poitrine
+et sur le ventre; Reineke se montra gras, rond et ferme sur jambes. Elle
+lui dit en outre: «Écoutez-moi et songez à ce que vous avez à faire;
+écoutez le conseil d'amis pleins d'expérience; il vous sera d'un grand
+secours. Buvez vaillamment et retenez votre urine, et, quand demain matin
+vous descendrez dans le champ clos, prenez-vous-y adroitement; arrosez-en
+complètement le bout de votre queue et cherchez à en frapper votre
+adversaire. Si vous pouvez lui en asperger les yeux, c'est ce qu'il y aura
+de mieux; il en perdra presque la vue; cela vous arrangera et il en sera
+bien empêché. Il vous faut aussi dans le commencement jouer la peur et
+vous enfuir rapidement contre le vent. S'il vous poursuit, faites de
+la poussière avec vos pieds afin de lui remplir les yeux de sable et
+d'immondices. Sautez alors de côté, étudiez tous ses mouvements, et, quand
+il s'essuiera, prenez votre avantage et aspergez-lui de nouveau les yeux
+avec cette eau corrosive afin qu'il devienne entièrement aveugle; qu'il ne
+sache plus où il en est, et que la victoire vous reste. Mon cher neveu,
+dormez quelques instants, nous vous éveillerons quand il en sera temps.
+Cependant, je vais réciter sur vous, à l'instant même, les paroles sacrées
+dont je vous ai parlé, et qui doivent vous fortifier.» Et elle lui imposa
+les mains sur la tête en prononçant ces paroles: <i>Ne rœst negebaut geid
+sum namteflih duuda mein te dachs</i>. «Maintenant, adieu, vous voilà
+invulnérable!» L'oncle Grimbert en dit autant; puis ils l'emmenèrent
+coucher. Il dormit tranquillement. Au lever du soleil, la loutre et le
+blaireau vinrent éveiller leur cousin. Ils le saluèrent amicalement en lui
+disant: «Faites bien vos préparatifs!» La loutre lui offrit alors un joli
+canard, en lui disant: «Mangez, je l'ai pris pour vous avec force bonds
+sur l'écluse de Painpoulet; puisse-t-il vous faire plaisir, mon
+cousin!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bonne étrenne, dit joyeusement Reineke; je ne fais pas fi d'un
+pareil morceau. Que Dieu vous récompense d'avoir songé à moi!» Il déjeuna
+avec appétit, but de même et se dirigea avec ses parents vers le champ
+clos dans la plaine sablonneuse où devait avoir lieu le combat.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DOUZIÈME CHANT.</h3><br>
+
+
+<p>Lorsque le roi vit Reineke paraître ainsi dans la lice, tout tondu et,
+des pieds à la tête, oint d'huile et de graisse luisante, il se mit à rire
+sans fin. «Renard, qui t'a appris ce tour-là ? lui cria-t-il. On a bien
+raison de t'appeler Reineke le renard; tu es toujours le même; partout
+et toujours tu sais te tirer d'affaire.» Reineke s'inclina profondément
+devant le roi, s'inclina encore plus devant la reine et descendit dans
+la lice d'un pas assuré. Le loup avec ses parents s'y trouvait déjà ; ils
+souhaitaient au renard une fin misérable; il entendit maintes paroles
+emportées et maintes menaces. Mais Lynx et Léopard, les maîtres du camp,
+apportèrent les reliques sur lesquelles les deux combattants attestèrent
+la vérité de leur cause. Isengrin jura avec véhémence et la menace dans
+les yeux que Reineke était un traître, un voleur, un assassin souillé de
+tous les crimes, convaincu de violence et d'adultère, faux en tout point;
+qu'il le soutenait au péril de sa vie. Reineke jura, en revanche, qu'il
+n'était pas coupable de tous ces crimes, qu'Isengrin mentait comme
+toujours, se parjurait comme d'habitude, mais qu'il n'avait jamais pu
+faire de ses mensonges une vérité et qu'il y parviendrait encore moins
+dans ce jour.</p>
+
+<p>Les maîtres du camp s'écrièrent: «Que chacun fasse son devoir! le bon
+droit va se montrer.» Petits et grands quittèrent la lice pour qu'on pût y
+enfermer les deux combattants. La guenon se mit à dire tout bas et vite à
+Reineke: «Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon
+conseil!»</p>
+
+<p>Reineke lui répondit gaiement: «Votre bonne exhortation redouble mon
+courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la
+ruse qui m'ont tiré de tant de périls où je me suis trouvé si souvent,
+alors que je risquais si témérairement ma vie. Comment ne me conduirais-je
+pas de même, maintenant que je suis vis-à -vis de ce scélérat? J'espère
+bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il
+mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance.» En ce
+moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde
+regarda avidement.</p>
+
+<p>Isengrin, d'un air sauvage et furieux, étendit ses pattes et s'avança
+la gueule ouverte, en faisant des bonds énormes. Reineke, plus léger,
+évita le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau
+corrosive et le traîna dans la poussière pour le remplir de sable.
+Isengrin croyait déjà le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les yeux
+avec sa queue et l'étourdit du coup. Ce n'était pas la première fois qu'il
+employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient déjà éprouvé la fatale
+vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveuglé les enfants d'Isengrin,
+comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est au père qu'il en
+voulait. Après l'avoir aspergé de la sorte, il sauta de côté, se plaça
+contre le vent, agita le sable et chassa la poussière dans les yeux du
+loup, qui se dépêchait, et de bien mauvaise grâce, de se frotter et de
+s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke, en revanche, jouait
+adroitement de son balai pour atteindre encore son ennemi et l'aveugler
+entièrement. Le loup s'en trouva mal; car le renard profita alors de son
+avantage. Aussitôt qu'il vit les yeux de son ennemi obscurcis de larmes
+douloureuses, il se mit à l'assaillir de coups vigoureux, à l'égratigner,
+à le mordre et toujours à lui asperger les yeux. Le loup, presque sans
+connaissance, frappait au hasard, et Reineke, enhardi, le raillait en
+lui disant: «Seigneur loup, vous avez dans le temps dévoré plus d'une
+innocente brebis et mangé dans votre vie plus d'un animal irréprochable;
+j'espère que les autres seront en paix dorénavant; dans tous les cas,
+il vous plaira de les laisser en paix et leur bénédiction sera votre
+récompense. Votre âme gagnera à cette conversion, surtout si vous attendez
+patiemment la fin. Cette fois-ci, vous n'échapperez pas de mes mains,
+que vous ne m'ayez apaisé par vos supplications; dans ce cas, je vous
+épargnerai et vous laisserai la vie.»</p>
+
+<p>Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire
+par la gorge et se croyait sûr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que
+lui, se démena furieusement et se dégagea en deux secousses. Cependant
+Reineke eut le temps de l'attraper à la figure, de le blesser cruellement
+et de lui arracher un œil de la tête; le sang coula le long du nez à
+grands flots.</p>
+
+<p>Reineke s'écria; «Voilà ce que je voulais! j'ai réussi!» Le loup, tout en
+sang, se sentit défaillir. Mais la perte de son œil le rendit furieux, et,
+malgré ses blessures et ses douleurs, il s'élança contre Reineke, qu'il
+renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation
+et toute sa prudence lui était de peu de secours. Isengrin lui prit
+rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait
+en guise de main. Reineke gisait à terre tristement; il craignait de
+perdre la main à l'instant même et mille pensées se croisaient dans son
+esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles:
+«Brigand! l'heure de ta mort est arrivée! rends-toi à l'instant ou bien je
+te fais périr pour toutes tes perfidies. Je m'en vais régler ton compte
+maintenant; cela ne t'aura pas servi à grand'chose d'avoir gratté la
+poussière, d'avoir mouillé ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et
+graissé ton corps. Malheur à toi maintenant! tu m'as fait tant de mal,
+tu m'as calomnié et éborgné. Mais tu ne m'échapperas pas.»</p>
+
+<p>Reineke se disait: «Me voici dans un bien triste état; que dois-je faire?
+Si je ne me rends pas, il m'égorge, et, si je me rends, je suis déshonoré
+à tout jamais. Oui, je mérite cette punition. Car je l'ai trop maltraité,
+trop grièvement offensé.»</p>
+
+<p>Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. «Mon
+cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie à l'instant même votre
+vassal avec tout ce que je possède. J'irai pour vous en pèlerinage au
+tombeau sacré dans la terre sainte et dans toutes les églises pour vous en
+rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre âme et il en
+restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bénéfice votre père
+et votre mère dans la vie éternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin?
+Je vous vénère comme si vous étiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a
+de plus sacré, d'être dorénavant entièrement à vous avec tous les miens.
+Tous vous obéiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous
+offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-même. Acceptez-le, vous
+serez un jour le maître du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous
+l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je
+vous en laisserai le choix, ainsi qu'à votre femme et à vos enfants. De
+plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me
+dit malin et vous êtes fort; à nous deux, nous pouvons faire de grandes
+choses. Il faut nous allier; l'un armé de la force, l'autre de la ruse,
+qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre.
+Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu éviter ce duel d'une
+façon honorable; mais vous m'avez provoqué et l'honneur me faisait une
+loi d'y répondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis
+pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. Épargner ton oncle, me
+disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais détesté,
+vous vous en seriez trouvé pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par
+mégarde, je vous ai blessé à l'œil, j'en suis cordialement affligé. Mais
+ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remède pour vous guérir et
+vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre œil ne revient
+pas, une fois que vous serez guéri, il n'y aura rien de plus commode; vous
+n'aurez qu'une fenêtre à fermer quand vous voudrez dormir; nous autres,
+nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents
+s'inclineront à l'instant même devant vous. Ma femme et mes enfants,
+sous les yeux du roi et devant toute l'assemblée, viendront vous prier et
+vous conjurer de me pardonner et de me faire grâce de la vie. Alors je
+confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vérité, que je vous ai
+calomnié et trompé de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que
+je ne sais rien de mal sur votre compte et que dorénavant je ne vous
+offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rêvé une satisfaction aussi
+complète que celle que je vous offre à cette heure? Si vous me tuez, quel
+profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours à craindre mes parents et
+mes amis; tandis que, si vous m'épargnez, vous quitterez avec gloire et
+honneur le champ de bataille, vous paraîtrez à tous de grand cœur et de
+grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez
+pas de sitôt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est à
+présent tout à fait indifférent de vivre ou de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Perfide renard, répondit le loup, comme tu aimerais à en être quitte!
+Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour
+rançon, je ne te lâcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux
+serments, parjure que tu es! à coup sûr, si je te laissais aller, tu ne
+me donnerais pas même des coquilles d'œuf. J'estime peu ta famille, je
+l'attends de pied ferme et j'espère supporter sa haine sans trop de peine.
+Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas
+tes railleries, si je te délivrais sur tes belles promesses. Qui ne te
+connaîtrait pas serait trompé. Tu m'as épargné aujourd'hui, dis-tu,
+effronté coquin? et n'ai-je pas perdu un œil? scélérat, ne m'as-tu pas
+déchiré la peau en vingt endroits? et m'as-tu laissé respirer seulement
+lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'être pour toi clément
+et miséricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert.
+Traître! tu as déshonoré et ruiné ma femme et moi; cela te coûtera la
+vie.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-là , son fripon
+d'adversaire avait passé son autre patte entre les cuisses du loup. Il le
+saisit par les parties sensibles et se mit à les tirer et à les tordre
+d'une façon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit à crier et
+à hurler d'une façon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien
+vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup à deux mains,
+en tirant et pinçant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de
+violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se
+vida de détresse. Le renard s'en réjouit; maintenant, il espérait vaincre.
+Il ne le lâcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse
+et dans le désespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait
+des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donné ce
+spectacle pour des montagnes d'or; sans lâcher prise, il tira et traîna
+le loup pour que tout le monde vît son état misérable, et se mit à pincer,
+mordre et griffer l'infortuné, qui se roulait dans la poussière et ses
+propres ordures en poussant des hurlements étouffés avec des convulsions
+et des gestes désespérés.</p>
+
+<p>Ses amis poussèrent des cris de douleur, et prièrent le roi d'arrêter le
+combat, si tel était son bon plaisir. Et le roi répondit: «Si c'est votre
+avis à tous, et votre désir, qu'il en soit ainsi, je ne demande pas mieux.»</p>
+
+<p>Et le roi ordonna aux deux maîtres du camp, Lynx et Léopard, d'aller
+trouver les deux combattants. Ils entrèrent dans le champ clos et dirent
+au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi désirait arrêter le
+combat, et faire cesser le duel. «Il désire, ajoutèrent-ils, que vous lui
+cédiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de
+vous deux périssait dans ce duel, ce serait dommage des deux côtés. Vous
+avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi
+pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagnés pour
+toujours à votre cause.»</p>
+
+<p>Reineke dit: «Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que j'obéirai
+au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je ne demande
+rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de consulter
+mes amis.» Alors tous les amis de Reineke s'écrièrent tous: «Nous sommes
+d'avis qu'il faut suivre la volonté du roi.» Ils accoururent en foule
+autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau, le singe, la loutre et
+le castor. Il eut alors aussi pour amis la martre, la belette, l'hermine,
+l'écureuil et beaucoup d'autres qui lui étaient hostiles auparavant et
+naguère encore n'osaient pas prononcer son nom; ils accoururent tous près
+de lui. Il se trouva alors avoir pour parents ceux qui l'accusaient jadis;
+ils venaient lui présenter leurs femmes et leurs enfants, les grands, les
+moyens, les petits, et même les tout petits; chacun le fêtait, le flattait;
+cela n'en finissait pas.</p>
+
+<p>Dans le monde, il en est toujours ainsi. À celui qui est heureux on
+souhaite santé et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui
+est tombé dans la misère n'a qu'à prendre patience. C'est ce qui arriva
+en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rôle auprès du
+vainqueur. Les uns jouaient de la flûte, les autres chantaient, d'autres
+encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui
+disaient: «Réjouissez-vous! vous avez jeté un nouveau lustre sur vous et
+votre race dans cette journée! Nous étions bien affligés de vous voir
+succomber; mais la chance a tourné bientôt et par un coup de maître.»
+Reineke dit modestement: «Le bonheur m'a favorisé.» Et il remercia ses
+amis. Ils s'en vinrent tous à grand bruit, précédés par Reineke et les
+juges du camp. Ils arrivèrent ainsi devant le le trône du roi et Reineke
+s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les
+seigneurs: «C'est un beau jour pour vous; vous avez défendu votre cause
+avec honneur. En conséquence, je vous proclame quitte. Vous êtes relevé de
+tout châtiment; je tiendrai prochainement à cette occasion un conseil avec
+mes gentilshommes, aussitôt qu'Isengrin sera rétabli; pour aujourd'hui, la
+cause est entendue.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit modestement Reineke, votre conseil est bon à suivre; vous
+savez ce qu'il y a de mieux à faire. Lorsque je parus devant vous, j'avais
+beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au loup, mon
+puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il m'eut presque en
+son pouvoir, ses acolytes s'écrièrent: «Qu'il meure!» Ils m'accusèrent
+en même temps que lui, uniquement pour me pousser à bout et pour lui être
+agréable; car tout le monde pouvait remarquer qu'il était plus en faveur
+que moi et personne ne songeait à la fin ni à ce qui pouvait être la
+vérité. Je les comparerais volontiers à ces chiens qui avaient l'habitude
+de stationner par bandes devant la cuisine, dans l'espérance que le maître
+queux voudrait bien leur jeter quelques os. Pendant qu'ils miaulaient
+ainsi, les chiens aperçurent un de leurs confrères qui venait de prendre à
+la cuisine un morceau de rôti et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé
+assez vite, car le cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue;
+cependant il ne lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent
+entre eux: «Voyez comme le cuisinier favorise celui-là ! Voyez quel morceau
+exquis il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez
+guère; vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos
+regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et
+vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.»
+Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient
+tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur;
+personne ne voulut plus aller à la cuisine, Ils s'enfuirent tous et le
+laissèrent là . Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de faire.
+Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On les voit
+à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne les flattent
+pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque mal qu'ils
+fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal. Voilà ce
+que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat final: ces
+personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a une triste
+fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à gauche tous
+les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois, grands et petits,
+qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme ont fait les
+chiens qui abandonnèrent immédiatement leur camarade, lorsqu'ils virent
+son mal et son croupion déshonoré. Sire, vous comprenez qu'on ne pourra
+jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne rougiront jamais de lui. Je
+vous remercie mille fois de toutes les grâces que vous m'avez faites, et,
+toutes les fois que je pourrai connaître votre volonté, je me ferai un
+vrai bonheur de la mettre à exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, répondit le roi; j'ai tout
+entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme
+autrefois vous voir siéger dans mon conseil en qualité de noble baron et
+je vous impose le devoir de participer à toute heure à mon conseil intime;
+je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme vous le
+méritez, je l'espère. Aidez-moi à gouverner tout pour le mieux. Je ne
+puis guère me passer de vous à la cour, et, si vous joignez la vertu à la
+sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous et ne fera
+prévaloir ses conseils sur les vôtres. Dorénavant, je n'écouterai plus les
+plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et vous agirez toujours à
+ma place, en qualité de chancelier de l'empire. Mon sceau vous sera confié,
+et ce que vous aurez fait et écrit restera fait et écrit.»</p>
+
+<p>Voilà de quelle façon Reineke arriva au comble des honneurs et comment
+tout ce qu'il conseille et décide, en bien ou en mal, a force de loi.</p>
+
+<p>Reineke remercia le roi en disant: «Mon noble souverain, vous me faites
+beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de
+ma raison. L'avenir vous le prouvera.»</p>
+
+<p>Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-là .
+Il gisait dans la lice vaincu et en piteux état; sa femme et ses enfants
+allèrent à lui, et Hinzé le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses
+parents; ils le mirent en gémissant sur une civière que l'on avait
+bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportèrent loin du
+champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs
+chirurgiens vinrent qui pansèrent ces blessures et y versèrent quelques
+gouttes de baume; tous ses membres étaient paralysés. Ils lui frottèrent
+l'oreille avec une herbe et il éternua fortement par devant et par
+derrière. Et ils dirent ensemble: «Il faudra le frotter d'onguent et le
+baigner. «C'est ainsi qu'ils rassurèrent la famille du loup plongée dans
+la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps.
+Il s'éveilla, les idées encore confuses, et l'inquiétude le prit; la
+honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta à haute voix et parut
+désespéré. Girmonde le veillait attentivement, le cœur plein de tristesse,
+songeant à tout ce qu'elle avait perdu; elle était debout, accablée de
+mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en
+voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il
+devint furieux de douleur; ses souffrances étaient grandes et les suites
+bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait
+gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout;
+il partit fièrement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et
+le congédia avec ces paroles affectueuses: «À bientôt!» Le renard
+s'agenouilla devant le trône en disant: «Je vous remercie de tout mon
+cœur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces
+seigneurs. Que Dieu vous réserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai
+votre volonté; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon
+devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner
+chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, répondit le roi, et ne craignez plus rien.» C'est ainsi que
+partit Reineke, favorisé comme personne. Il y en a bien de son espèce qui
+ont le même talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont
+pas moins à leur aise.</p>
+
+<p>Reineke quitta fièrement la cour avec sa famille et quarante parents;
+on leur rendait honneurs et ils s'en réjouissaient. Reineke marchait le
+premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il était radieux; sa
+queue s'épanouissait, il avait conquis la faveur du roi, il était rentré
+au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: «Je partagerai
+ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la
+sagesse est plus précieuse que l'or.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Reineke, accompagné de tous ses amis, prit le chemin de
+Malpertuis, sa forteresse. Il se montra reconnaissant pour tous ceux qui
+lui avaient été favorables et qui étaient restés à ses côtés, au moment
+du péril. Il leur offrit ses services en revanche; ils se quittèrent et
+chacun retourna dans sa famille. Pour lui, il trouva chez lui sa femme
+Ermeline en bonne santé; elle le salua avec joie, lui demanda comment il
+avait fait pour échapper encore à ses ennemis. Reineke lui dit: «J'y suis
+parvenu! j'ai reconquis la faveur du roi; je siégerai comme autrefois dans
+le conseil, et ce sera à l'éternel honneur de toute notre race. Le roi m'a
+nommé tout haut devant tous chancelier de l'empire et m'a confié le sceau
+de l'État. Tout ce que Reineke fait et écrit reste à tout jamais écrit et
+bien fait; que personne ne l'oublie, j'ai donné au loup en peu d'instants
+une rude leçon; il ne m'accuse plus. Il est aveugle, blessé et toute sa
+race déshonorée; je l'ai bien arrangé! il ne servira plus à grand'chose en
+ce bas monde. Nous nous sommes battus en duel et je l'ai vaincu. Il n'en
+guérira pas de sitôt. Que m'importe! je suis son supérieur et celui de
+tous ceux qui faisaient cause avec lui.»</p>
+
+<p>La femme de Reineke se réjouit fort; le cœur des deux petits renards se
+gonfla aussi d'orgueil au récit de la victoire de leur père. Ils se dirent
+entre eux joyeusement: «Nous allons maintenant vivre des jours heureux,
+honorés de tous, et nous n'aurons qu'à penser à fortifier notre château et
+à vivre gaiement et sans souci.»</p>
+
+<p>Reineke est honoré de tous maintenant. Que chacun se convertisse donc
+bientôt à la sagesse, évite le mal et respecte la vertu! Voilà la morale
+de ce poëme, dans lequel le poëte a mêlé la fable à la vérité, afin que
+vous puissiez distinguer le mal du bien et cultiver la sagesse, et aussi
+afin que les acheteurs de ce livre s'instruisent journellement du train
+de ce monde. Car c'est ainsi qu'il se fait, c'est ainsi qu'il restera, et
+voilà comment se termine notre poëme des faits et gestes de Reineke.
+Que Dieu nous accorde l'éternité bienheureuse! <i>Amen!</i></p>
+
+<h4>FIN.</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le renard, by Goethe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RENARD ***
+
+***** This file should be named 17509-h.htm or 17509-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/5/0/17509/
+
+Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+