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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome III, by Victor Hugo
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les misérables Tome III
+ Marius
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 11, 2006 [EBook #17494]
+[This file last updated on September 27, 2010]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME III ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits and Chuck Greif;
+this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com
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+
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+Victor Hugo
+
+LES MISÉRABLES
+
+Tome III--MARIUS
+
+(1862)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Livre premier--Paris étudié dans son atome
+
+Chapitre I Parvulus
+Chapitre II Quelques-uns de ses signes particuliers
+Chapitre III Il est agréable
+Chapitre IV Il peut être utile
+Chapitre V Ses frontières
+Chapitre VI Un peu d'histoire
+Chapitre VII Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde
+Chapitre VIII Où on lira un mot charmant du dernier roi
+Chapitre IX La vieille âme de la Gaule
+Chapitre X Ecce Paris, ecce homo
+Chapitre XI Railler, régner
+Chapitre XII L'avenir latent dans le peuple
+Chapitre XIII Le petit Gavroche
+
+
+Livre deuxième--Le grand bourgeois
+
+Chapitre I Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
+Chapitre II Tel maître, tel logis
+Chapitre III Luc-Esprit
+Chapitre IV Aspirant centenaire
+Chapitre V Basque et Nicolette
+Chapitre VI Où l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits
+Chapitre VII Règle: Ne recevoir personne que le soir
+Chapitre VIII Les deux ne font pas la paire
+
+
+Livre troisième--Le grand-père et le petit-fils
+
+Chapitre I Un ancien salon
+Chapitre II Un des spectres rouges de ce temps-là
+Chapitre III _Requiescant_
+Chapitre IV Fin du brigand
+Chapitre V Utilité d'aller à la messe pour devenir révolutionnaire
+Chapitre VI Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier
+Chapitre VII Quelque cotillon
+Chapitre VIII Marbre contre granit
+
+
+Livre quatrième--Les amis de l'A B C
+
+Chapitre I Un groupe qui a failli devenir historique
+Chapitre II Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
+Chapitre III Les étonnements de Marius
+Chapitre IV L'arrière-salle du café Musain
+Chapitre V Élargissement de l'horizon
+Chapitre VI _Res angusta_
+
+
+Livre cinquième--Excellence du malheur
+
+Chapitre I Marius indigent
+Chapitre II Marius pauvre
+Chapitre III Marius grandi
+Chapitre IV M. Mabeuf
+Chapitre V Pauvreté, bonne voisine de misère
+Chapitre VI Le remplaçant
+
+
+Livre sixième--La conjonction de deux étoiles
+
+Chapitre I Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
+Chapitre II _Lux facta est_
+Chapitre III Effet de printemps
+Chapitre IV Commencement d'une grande maladie
+Chapitre V Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
+Chapitre VI Fait prisonnier
+Chapitre VII Aventures de la lettre U livrée aux conjectures
+Chapitre VIII Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux
+Chapitre IX Éclipse
+
+
+Livre septième--Patron-minette
+
+Chapitre I Les mines et les mineurs
+Chapitre II Le bas-fond
+Chapitre III Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
+Chapitre IV Composition de la troupe
+
+
+Livre huitième--Le mauvais pauvre
+
+Chapitre I Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un
+ homme en casquette
+Chapitre II Trouvaille
+Chapitre III _Quadrifrons_
+Chapitre IV Une rose dans la misère
+Chapitre V Le judas de la providence
+Chapitre VI L'homme fauve au gîte
+Chapitre VII Stratégie et tactique
+Chapitre VIII Le rayon dans le bouge
+Chapitre IX Jondrette pleure presque
+Chapitre X Tarif des cabriolets de régie: deux francs l'heure
+Chapitre XI Offres de service de la misère à la douleur
+Chapitre XII Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
+Chapitre XIII _Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare
+ pater noster_
+Chapitre XIV Où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat
+Chapitre XV Jondrette fait son emplette
+Chapitre XVI Où l'on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode
+ en 1832
+Chapitre XVII Emploi de la pièce de cinq francs de Marius
+Chapitre XVIII Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis
+Chapitre XIX Se préoccuper des fonds obscurs
+Chapitre XX Le guet-apens
+Chapitre XXI On devrait toujours commencer par arrêter les victimes
+Chapitre XXII Le petit qui criait au tome deux
+
+
+
+
+Livre premier--Paris étudié dans son atome
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Parvulus
+
+
+Paris a un enfant et la forêt a un oiseau; l'oiseau s'appelle le
+moineau; l'enfant s'appelle le gamin.
+
+Accouplez ces deux idées qui contiennent, l'une toute la fournaise,
+l'autre toute l'aurore, choquez ces étincelles, Paris, l'enfance; il en
+jaillit un petit être. _Homuncio_, dirait Plaute.
+
+Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au
+spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n'a pas de chemise sur
+le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête; il est
+comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept à
+treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un
+vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, un
+vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les
+oreilles, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette, quête,
+perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante le cabaret,
+connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons
+obscènes, et n'a rien de mauvais dans le coeur. C'est qu'il a dans l'âme
+une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue.
+Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il soit innocent.
+
+Si l'on demandait à l'énorme ville: Qu'est-ce que c'est que cela? elle
+répondrait: C'est mon petit.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Quelques-uns de ses signes particuliers
+
+
+Le gamin de Paris, c'est le nain de la géante.
+
+N'exagérons point, ce chérubin du ruisseau a quelquefois une chemise
+mais alors il n'en a qu'une; il a quelquefois des souliers, mais alors
+ils n'ont point de semelles; il a quelquefois un logis, et il l'aime,
+car il y trouve sa mère; mais il préfère la rue, parce qu'il y trouve la
+liberté. Il a ses jeux à lui, ses malices à lui dont la haine des
+bourgeois fait le fond; ses métaphores à lui; être mort, cela s'appelle
+_manger des pissenlits par la racine;_ ses métiers à lui, amener des
+fiacres, baisser les marchepieds des voitures, établir des péages d'un
+côté de la rue à l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire
+_des ponts des arts_, crier les discours prononcés par l'autorité en
+faveur du peuple français, gratter l'entre-deux des pavés; il a sa
+monnaie à lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre
+façonné qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie,
+qui prend le nom de _loques_, a un cours invariable et fort bien réglé
+dans cette petite bohème d'enfants.
+
+Enfin il a sa faune à lui, qu'il observe studieusement dans des coins;
+la bête à bon Dieu, le puceron tête-de-mort, le faucheux, le «diable»,
+insecte noir qui menace en tordant sa queue armée de deux cornes. Il a
+son monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n'est pas
+un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud,
+qui habite les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés,
+noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tantôt rapide, qui ne crie
+pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais
+vu; il nomme ce monstre «le sourd». Chercher des sourds dans les
+pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever
+brusquement un pavé, et voir des cloportes. Chaque région de Paris est
+célèbre par les trouvailles intéressantes qu'on peut y faire. Il y a des
+perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds
+au Panthéon, il y a des têtards dans les fossés du Champ de Mars.
+
+Quant à des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n'est pas moins
+cynique, mais il est plus honnête. Il est doué d'on ne sait quelle
+jovialité imprévue; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va
+gaillardement de la haute comédie à la farce.
+
+Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un
+médecin.--Tiens, s'écrie un gamin, depuis quand les médecins
+reportent-ils leur ouvrage?
+
+Un autre est dans une foule. Un homme grave, orné de lunettes et de
+breloques, se retourne indigné:--Vaurien, tu viens de prendre «la
+taille» à ma femme.
+
+--Moi, monsieur! fouillez-moi.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Il est agréable
+
+
+Le soir, grâce à quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se
+procurer, l'_homuncio_ entre dans un théâtre. En franchissant ce seuil
+magique, il se transfigure; il était le gamin, il devient le titi. Les
+théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en
+haut. C'est dans cette cale que le titi s'entasse. Le titi est au gamin
+ce que la phalène est à la larve; le même être envolé et planant. Il
+suffit qu'il soit là, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance
+d'enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble à
+un battement d'ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure,
+sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.
+
+Donnez à un être l'inutile et ôtez-lui le nécessaire, vous aurez le
+gamin.
+
+Le gamin n'est pas sans quelque intuition littéraire. Sa tendance, nous
+le disons avec la quantité de regret qui convient, ne serait point le
+goût classique. Il est, de sa nature, peu académique. Ainsi, pour donner
+un exemple, la popularité de mademoiselle Mars dans ce petit public
+d'enfants orageux était assaisonnée d'une pointe d'ironie. Le gamin
+l'appelait mademoiselle _Muche_.
+
+Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un
+bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l'égout, chasse
+dans le cloaque, extrait la gaîté de l'immondice, fouaille de sa verve
+les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule,
+tempère Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis
+le De Profundis jusqu'à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il
+ignore, est spartiate jusqu'à la filouterie, est fou jusqu'à la sagesse,
+est lyrique jusqu'à l'ordure, s'accroupirait sur l'Olympe, se vautre
+dans le fumier et en sort couvert d'étoiles. Le gamin de Paris, c'est
+Rabelais petit.
+
+Il n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de
+montre.
+
+Il s'étonne peu, s'effraye encore moins, chansonne les superstitions,
+dégonfle les exagérations, blague les mystères, tire la langue aux
+revenants, dépoétise les échasses, introduit la caricature dans les
+grossissements épiques. Ce n'est pas qu'il est prosaïque; loin de là;
+mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si
+Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait: Tiens! Croquemitaine!
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Il peut être utile
+
+
+Paris commence au badaud et finit au gamin, deux êtres dont aucune autre
+ville n'est capable; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder,
+et l'initiative inépuisable; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela
+dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud.
+Toute l'anarchie est dans le gamin.
+
+Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe, se noue et
+«se dénoue» dans la souffrance, en présence des réalités sociales et des
+choses humaines, témoin pensif. Il se croit lui-même insouciant; il ne
+l'est pas. Il regarde, prêt à rire; prêt à autre chose aussi. Qui que
+vous soyez qui vous nommez Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression,
+Iniquité, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au
+gamin béant.
+
+Ce petit grandira.
+
+De quelle argile est-il fait? de la première fange venue. Une poignée de
+boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffît qu'un dieu passe. Un dieu a
+toujours passé sur le gamin. La fortune travaille à ce petit être. Par
+ce mot la fortune, nous entendons un peu l'aventure. Ce pygmée pétri à
+même dans la grosse terre commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire,
+populacier, sera-ce un ionien ou un béotien? Attendez, _currit rota_,
+l'esprit de Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes
+du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Ses frontières
+
+
+Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui.
+_Urbis amator_, comme Fuscus; _ruris amator_, comme Flaccus.
+
+Errer songeant, c'est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le
+philosophe; particulièrement dans cette espèce de campagne un peu
+bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui
+entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue,
+c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin
+de l'herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des
+boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure
+divin, commencement de la rumeur humaine; de là un intérêt
+extraordinaire.
+
+De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais par le passant
+de l'épithète: _triste_, les promenades, en apparence sans but, du
+songeur.
+
+Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris,
+et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces
+sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plâtres, ces âpres
+monotonies des friches et des jachères, les plants de primeurs des
+maraîchers aperçus tout à coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du
+bourgeois, ces vastes recoins déserts où les tambours de la garnison
+tiennent bruyamment école et font une sorte de bégayement de la
+bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin
+dégingandé qui tourne au vent, les roues d'extraction des carrières, les
+guinguettes au coin des cimetières, le charme mystérieux des grands murs
+sombres coupant carrément d'immenses terrains vagues inondés de soleil
+et pleins de papillons, tout cela l'attirait.
+
+Presque personne sur la terre ne connaît ces lieux singuliers, la
+Glacière, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigré de balles, le
+Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne,
+Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Châtillon où il y a une
+vieille carrière épuisée qui ne sert plus qu'à faire pousser des
+champignons, et que ferme à fleur de terre une trappe en planches
+pourries. La campagne de Rome est une idée, la banlieue de Paris en est
+une autre; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des
+champs, des maisons ou des arbres, c'est rester à la surface; tous les
+aspects des choses sont des pensées de Dieu. Le lieu où une plaine fait
+sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle
+mélancolie pénétrante. La nature et l'humanité vous y parlent à la fois.
+Les originalités locales y apparaissent.
+
+Quiconque a erré comme nous dans ces solitudes contiguës à nos faubourgs
+qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu çà et là, à
+l'endroit le plus abandonné, au moment le plus inattendu, derrière une
+haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, groupés
+tumultueusement, fétides, boueux, poudreux, dépenaillés, hérissés, qui
+jouent à la pigoche couronnés de bleuets. Ce sont tous les petits
+échappés des familles pauvres. Le boulevard extérieur est leur milieu
+respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une éternelle école
+buissonnière. Ils y chantent ingénument leur répertoire de chansons
+malpropres. Ils sont là, ou pour mieux dire, ils existent là, loin de
+tout regard, dans la douce clarté de mai ou de juin, agenouillés autour
+d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant
+des liards, irresponsables, envolés, lâchés, heureux; et, dès qu'ils
+vous aperçoivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il
+leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent à vendre un vieux bas de
+laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres
+d'enfants étranges sont une des grâces charmantes, et en même temps
+poignantes, des environs de Paris.
+
+Quelquefois, dans ces tas de garçons, il y a des petites
+filles,--sont-ce leurs soeurs?--presque jeunes filles, maigres,
+fiévreuses, gantées de hâle, marquées de taches de rousseur, coiffées
+d'épis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en
+voit qui mangent des cerises dans les blés. Le soir on les entend rire.
+Ces groupes, chaudement éclairés de la pleine lumière de midi ou
+entrevus dans le crépuscule, occupent longtemps le songeur, et ces
+visions se mêlent à son rêve.
+
+Paris, centre, la banlieue, circonférence; voilà pour ces enfants toute
+la terre. Jamais ils ne se hasardent au delà. Ils ne peuvent pas plus
+sortir de l'atmosphère parisienne que les poissons ne peuvent sortir de
+l'eau. Pour eux, à deux lieues des barrières, il n'y a plus rien. Ivry,
+Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Ménilmontant
+Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, Sèvres, Puteaux,
+Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asnières,
+Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy,
+Gonesse, c'est là que finit l'univers.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Un peu d'histoire
+
+
+À l'époque, d'ailleurs presque contemporaine, où se passe l'action de ce
+livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville à chaque
+coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
+errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
+deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par
+les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
+construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté fameux,
+a produit «les hirondelles du pont d'Arcole». C'est là, du reste, le
+plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de l'homme
+commencent au vagabondage de l'enfant.
+
+Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
+souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
+dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
+tandis que, presque partout, l'enfant livré à lui-même est en quelque
+sorte dévoué et abandonné à une sorte d'immersion fatale dans les vices
+publics qui dévore en lui l'honnêteté et la conscience, le gamin de
+Paris, insistons-y, si fruste, et si entamé à la surface, est
+intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater et qui
+éclate dans la splendide probité de nos révolutions populaires, une
+certaine incorruptibilité résulte de l'idée qui est dans l'air de Paris
+comme du sel qui est dans l'eau de l'océan. Respirer Paris, cela
+conserve l'âme.
+
+Ce que nous disons là n'ôte rien au serrement de coeur dont on se sent
+pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
+semble qu'on voie flotter les fils de la famille brisée. Dans la
+civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n'est point une chose
+très anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
+sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
+leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures.
+Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, «être jeté sur
+le pavé de Paris».
+
+Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'étaient point découragés
+par l'ancienne monarchie. Un peu d'Égypte et de Bohême dans les basses
+régions accommodait les hautes sphères, et faisait l'affaire des
+puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple était un
+dogme. À quoi bon les «demi-lumières»? Tel était le mot d'ordre. Or
+l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.
+
+D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
+elle écumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
+roi voulait, avec raison, créer une flotte. L'idée était bonne. Mais
+voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet du
+vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va où il
+veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galères étaient alors à
+la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
+galères; mais la galère ne se meut que par le galérien; il fallait donc
+des galériens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
+par les parlements le plus de forçats qu'il pouvait. La magistrature y
+mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
+tête devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
+galères. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il eût quinze
+ans et qu'il ne sût où coucher, on l'envoyait aux galères. Grand règne;
+grand siècle.
+
+Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
+enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On chuchotait avec
+épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
+Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les
+exempts, à court d'enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les
+pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement
+intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pères.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde
+
+
+La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire: n'en
+est pas qui veut.
+
+Ce mot, _gamin_, fut imprimé pour la première fois et arriva de la
+langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C'est dans un
+opuscule intitulé _Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le
+scandale fut vif. Le mot a passé.
+
+Les éléments qui constituent la considération des gamins entre eux sont
+très variés. Nous en avons connu et pratiqué un qui était fort respecté
+et fort admiré pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de
+Notre-Dame; un autre, pour avoir réussi à pénétrer dans l'arrière-cour
+où étaient momentanément déposées les statues du dôme des Invalides et
+leur avoir «chipé» du plomb; un troisième, pour avoir vu verser une
+diligence; un autre encore, parce qu'il «connaissait» un soldat qui
+avait manqué crever un oeil à un bourgeois.
+
+C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, épiphonème
+profond dont le vulgaire rit sans le comprendre:--_Dieu de Dieu! ai-je
+du malheur! dire que je n'ai pas encore vu quelqu'un tomber d'un
+cinquième!_ (_Ai-je_ se prononce _j'ai-t-y; cinquième_ se prononce
+_cintième_.)
+
+Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci: Père un tel, votre
+femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoyé chercher
+de médecin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, _j'nous
+mourons nous-mêmes_. Mais si toute la passivité narquoise du paysan est
+dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, à
+coup sûr, dans cet autre. Un condamné à mort dans la charrette écoute
+son confesseur. L'enfant de Paris se récrie:--_Il parle à son calotin.
+Oh! le capon!_
+
+Une certaine audace en matière religieuse rehausse le gamin. Être esprit
+fort est important.
+
+Assister aux exécutions constitue un devoir. On se montre la guillotine
+et l'on rit. On l'appelle de toutes sortes de petits noms:--Fin de la
+soupe,--Grognon,--La mère au Bleu (au ciel),--La dernière
+bouchée,--etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les
+murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux
+grilles, on s'accroche aux cheminées. Le gamin naît couvreur comme il
+naît marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu'un mât. Pas de fête qui
+vaille la Grève. Samson et l'abbé Montés sont les vrais noms populaires.
+On hue le patient pour l'encourager. On l'admire quelquefois. Lacenaire,
+gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot où il y a
+un avenir: _J'en étais jaloux_. Dans la gaminerie, on ne connaît pas
+Voltaire, mais on connaît Papavoine. On mêle dans la même légende «les
+politiques» aux assassins. On a les traditions du dernier vêtement de
+tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une
+casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte
+était chauve et nu-tête, que Castaing était tout rose et très joli, que
+Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gardé ses
+bretelles, que Lecouffé et sa mère se querellaient.--_Ne vous reprochez
+donc pas votre panier_, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer
+Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y
+grimpe. Un gendarme, de station là, fronce le sourcil.--Laissez-moi
+monter, m'sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l'autorité,
+il ajoute: Je ne tomberai pas.--Je m'importe peu que tu tombes, répond
+le gendarme.
+
+Dans la gaminerie, un accident mémorable est fort compté. On parvient
+au sommet de la considération s'il arrive qu'on se coupe très
+profondément, «jusqu'à l'os».
+
+Le poing n'est pas un médiocre élément de respect. Une des choses que le
+gamin dit le plus volontiers, c'est: _Je suis joliment fort, va!_--Être
+gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estimée.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Où on lira un mot charmant du dernier roi
+
+
+L'été, il se métamorphose en grenouille; et le soir, à la nuit tombante,
+devant les ponts d'Austerlitz et d'Iéna, du haut des trains à charbon et
+des bateaux de blanchisseuses, il se précipite tête baissée dans la
+Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et
+de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en résulte
+une situation hautement dramatique qui a donné lieu une fois à un cri
+fraternel et mémorable; ce cri, qui fut célèbre vers 1830, est un
+avertissement stratégique de gamin à gamin; il se scande comme un vers
+d'Homère, avec une notation presque aussi inexprimable que la mélopée
+éleusiaque des Panathénées, et l'on y retrouve l'antique Évohé. Le
+voici:--_Ohé, Titi, ohéée! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes
+zardes et va-t'en, pâsse par l'égout!_
+
+Quelquefois ce moucheron--c'est ainsi qu'il se qualifie lui-même--sait
+lire; quelquefois il sait écrire, toujours il sait barbouiller. Il
+n'hésite pas à se donner, par on ne sait quel mystérieux enseignement
+mutuel, tous les talents qui peuvent être utiles à la chose publique: de
+1815 à 1830, il imitait le cri du dindon; de 1830 à 1848, il griffonnait
+une poire sur les murailles. Un soir d'été, Louis-Philippe, rentrant à
+pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait
+pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille
+de Neuilly; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV,
+aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis à l'enfant en lui
+disant: _La poire est aussi là-dessus_. Le gamin aime le hourvari. Un
+certain état violent lui plaît. Il exècre «les curés». Un jour, rue de
+l'université, un de ces jeunes drôles faisait un pied de nez à la porte
+cochère du numéro 69.--Pourquoi fais-tu cela à cette porte? lui demanda
+un passant. L'enfant répondit: Il y a là un curé. C'est là, en effet,
+que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme
+du gamin, si l'occasion se présente d'être enfant de choeur, il se peut
+qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux
+choses dont il est le Tantale et qu'il désire toujours sans y atteindre
+jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.
+
+Le gamin à l'état parfait possède tous les sergents de ville de Paris,
+et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la
+figure. Il les dénombre sur le bout du doigt. Il étudie leurs moeurs et
+il a sur chacun des notes spéciales. Il lit à livre ouvert dans les âmes
+de la police. Il vous dira couramment et sans broncher:--«Un tel est_
+traître;_--un tel est _très méchant;_--un tel est _grand;_--un tel est
+_ridicule;_» (tous ces mots, traître, méchant, grand, ridicule, ont dans
+sa bouche une acception particulière)--«celui-ci s'imagine que le
+Pont-Neuf est à lui et empêche _le monde_ de se promener sur la corniche
+en dehors des parapets; celui-là a la manie de tirer les oreilles aux
+_personnes_ etc., etc...»
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+La vieille âme de la Gaule
+
+
+Il y avait de cet enfant-là dans Poquelin, fils des Halles; il y en
+avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit
+gaulois. Mêlée au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme
+l'alcool au vin. Quelquefois elle est défaut. Homère rabâche, soit; on
+pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins était faubourien.
+Championnet, qui brutalisait les miracles, était sorti du pavé de Paris;
+il avait, tout petit, _inondé les portiques_ de Saint-Jean de Beauvais
+et de Saint-Etienne du Mont; il avait assez tutoyé la châsse de sainte
+Geneviève pour donner des ordres à la fiole de saint Janvier.
+
+Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de
+vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et
+de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. Jéhovah présent, il sauterait à
+cloche-pied les marches du paradis. Il est fort à la savate. Toutes les
+croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse
+par l'émeute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'était un
+polisson, c'est un héros; ainsi que le petit thébain, il secoue la peau
+du lion; le tambour Bara était un gamin de Paris; il crie: En avant!
+comme le cheval de l'Écriture dit: Vah! et en une minute, il passe du
+marmot au géant.
+
+Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'idéal. Mesurez cette
+envergure qui va de Molière à Bara.
+
+Somme toute, et pour tout résumer d'un mot, le gamin est un être qui
+s'amuse, parce qu'il est malheureux.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Ecce Paris, ecce homo
+
+
+Pour tout résumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois
+le _gracculus_ de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du
+monde vieux.
+
+Le gamin est une grâce pour la nation, et en même temps une maladie.
+Maladie qu'il faut guérir. Comment? Par la lumière.
+
+La lumière assainit.
+
+La lumière allume.
+
+Toutes les généreuses irradiations sociales sortent de la science, des
+lettres, des arts, de l'enseignement. Faites des hommes, faites des
+hommes. Éclairez-les pour qu'ils vous échauffent. Tôt ou tard la
+splendide question de l'instruction universelle se posera avec
+l'irrésistible autorité du vrai absolu; et alors ceux qui gouverneront
+sous la surveillance de l'idée française auront à faire ce choix: les
+enfants de la France, ou les gamins de Paris; des flammes dans la
+lumière ou des feux follets dans les ténèbres.
+
+Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.
+
+Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute
+cette prodigieuse ville est un raccourci des moeurs mortes et des moeurs
+vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec
+du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole,
+l'Hôtel de ville, un Parthénon, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg
+Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthéon, le Panthéon, une
+Voie Sacrée, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l'opinion;
+et il remplace les gémonies par le ridicule. Son majo s'appelle le
+faraud, son transtévérin s'appelle le faubourien,son hammal s'appelle le
+fort de la halle, son lazzarone s'appelle la pègre, son cockney
+s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est à Paris. La poissarde
+de Dumarsais peut donner la réplique à la vendeuse d'herbes d'Euripide,
+le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso,
+Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier
+Vadeboncoeur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands
+de bric-à-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora
+coffrerait Diderot, Grimod de la Reynière a découvert le roastbeef au
+suif comme Curtillus avait inventé le hérisson rôti, nous voyons
+reparaître sous le ballon de l'arc de l'Étoile le trapèze qui est dans
+Plaute, le mangeur d'épées du Poecile rencontré par Apulée est avaleur
+de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite
+font la paire, Ergasile se ferait présenter chez Cambacérès par
+d'Aigrefeuille; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus,
+Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste
+de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arrêtait pas plus longtemps devant Congrio
+que Charles Nodier devant Polichinelle; Marton n'est pas une tigresse,
+mais Pardalisca n'était point un dragon; Pantolabus le loustic blague au
+café anglais Nomentanus le viveur, Hermogène est ténor aux
+Champs-Élysées, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vêtu en Bobèche,
+fait la quête; l'importun qui vous arrête aux Tuileries par le bouton de
+votre habit vous fait répéter après deux mille ans l'apostrophe de
+Thesprion: _quis properantem me prehendit pallio_? le vin de Suresnes
+parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Desaugiers fait équilibre à la
+grande coupe de Balatron, le Père-Lachaise exhale sous les pluies
+nocturnes les mêmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre
+achetée pour cinq ans vaut la bière de louage de l'Esclave.
+
+Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne
+contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilos
+ressuscite dans Cagliostro; le brahmine Vâsaphantâ s'incarne dans le
+comte de Saint-Germain; le cimetière de Saint-Médard fait de tout aussi
+bons miracles que la mosquée Oumoumié de Damas.
+
+Paris a un Ésope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle
+Lenormand. Il s'effare comme Delphes aux réalités fulgurantes de la
+vision; il fait tourner les tables comme Dodone les trépieds. Il met la
+grisette sur le trône comme Rome y met la courtisane; et, somme toute,
+si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que
+Messaline. Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous
+avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère hébraïque et le quolibet
+gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux
+numéros du _Constitutionnel_, et fait Chodruc Duclos.
+
+Bien que Plutarque dise:_ le tyran n'envieillit guère_, Rome, sous Sylla
+comme sous Domitien, se résignait et mettait volontiers de l'eau dans
+son vin. Le Tibre était un Léthé, s'il faut en croire l'éloge un peu
+doctrinaire qu'en faisait Varus Vibiscus: _Contra Gracchos Tiberim
+habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci_. Paris boit un
+million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'empêche pas dans
+l'occasion de battre la générale et de sonner le tocsin.
+
+À cela près, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est
+pas difficile en fait de Vénus; sa callipyge est hottentote; pourvu
+qu'il rie, il amnistie; la laideur l'égaye, la difformité le désopile,
+le vice le distrait; soyez drôle, et vous pourrez être un drôle;
+l'hypocrisie même, ce cynisme suprême, ne le révolte pas; il est si
+littéraire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se
+scandalise pas plus de la prière de Tartuffe qu'Horace ne s'effarouche
+du «hoquet» de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au
+profil de Paris. Le bal Mabille n'est pas la danse polymnienne du
+Janicule, mais la revendeuse à la toilette y couve des yeux la lorette
+exactement comme l'entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.
+La barrière du Combat n'est pas un Colisée, mais on y est féroce comme
+si César regardait. L'hôtesse syrienne a plus de grâce que la mère
+Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers,
+Balzac et Charlet se sont attablés à la gargote parisienne. Paris règne.
+Les génies y flamboient, les queues rouges y prospèrent. Adonaï y passe
+sur son char aux douze roues de tonnerre et d'éclairs; Silène y fait son
+entrée sur sa bourrique. Silène, lisez Ramponneau.
+
+Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athènes, Rome, Sybaris,
+Jérusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrégé, toutes les
+barbaries aussi. Paris serait bien fâché de n'avoir pas une guillotine.
+
+Un peu de place de Grève est bon. Que serait toute cette fête éternelle
+sans cet assaisonnement? Nos lois y ont sagement pourvu, et, grâce à
+elles, ce couperet s'égoutte sur ce mardi gras.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Railler, régner
+
+
+De limite à Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui
+bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. _Vous plaire, ô Athéniens!_
+s'écriait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris
+fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut être bête si bon
+lui semble, il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est bête
+avec lui; puis Paris se réveille, se frotte les yeux, dit: Suis-je
+stupide! et éclate de rire à la face du genre humain. Quelle merveille
+qu'une telle ville! Chose étrange que ce grandiose et ce burlesque
+fassent bon voisinage, que toute cette majesté ne soit pas dérangée par
+toute cette parodie, et que la même bouche puisse souffler aujourd'hui
+dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flûte à l'oignon!
+Paris a une jovialité souveraine. Sa gaîté est de la foudre et sa farce
+tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses
+explosions, ses journées, ses chefs-d'oeuvre, ses prodiges, ses épopées,
+vont au bout de l'univers, et ses coq-à-l'âne aussi. Son rire est une
+bouche de volcan qui éclabousse toute la terre. Ses lazzis sont des
+flammèches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son
+idéal; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses
+ironies et prêtent leur éternité à ses polissonneries. Il est superbe;
+il a un prodigieux 14 juillet qui délivre le globe; il fait faire le
+serment du Jeu de Paume à toutes les nations; sa nuit du 4 août dissout
+en trois heures mille ans de féodalité; il fait de sa logique le muscle
+de la volonté unanime; il se multiplie sous toutes les formes du
+sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris,
+Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout où
+l'avenir s'allume, à Boston en 1779, à l'île de Léon en 1820, à Pesth en
+1848, à Palerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre: _Liberté_,
+à l'oreille des abolitionnistes américains groupés au bac de Harper's
+Ferry, et à l'oreille des patriotes d'Ancône assemblés dans l'ombre aux
+Archi, devant l'auberge Gozzi, au bord de la mer; il crée Canaris; il
+crée Quiroga; il crée Pisacane; il rayonne le grand sur la terre; c'est
+en allant où son souffle les pousse que Byron meurt à Missolonghi et que
+Mazet meurt à Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et
+cratère sous les pieds de Robespierre; ses livres, son théâtre, son
+art, sa science, sa littérature, sa philosophie, sont les manuels du
+genre humain; il a Pascal, Régnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques,
+Voltaire pour toutes les minutes, Molière pour tous les siècles; il fait
+parler sa langue à la bouche universelle, et cette langue devient verbe;
+il construit dans tous les esprits l'idée de progrès; les dogmes
+libérateurs qu'il forge sont pour les générations des épées de chevet,
+et c'est avec l'âme de ses penseurs et de ses poètes que sont faits
+depuis 1789 tous les héros de tous les peuples; cela ne l'empêche pas de
+gaminer; et ce génie énorme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant
+le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple
+de Thésée et écrit _Crédeville voleur_ sur les Pyramides.
+
+Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.
+
+Tel est ce Paris. Les fumées de ses toits sont les idées de l'univers.
+Tas de boue et de pierres si l'on veut, mais, par-dessus tout, être
+moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? parce qu'il ose.
+
+Oser; le progrès est à ce prix.
+
+Toutes les conquêtes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse.
+Pour que la révolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la
+pressente, que Diderot la prêche, que Beaumarchais l'annonce, que
+Condorcet la calcule, qu'Arouet la prépare, que Rousseau la prémédite;
+il faut que Danton l'ose.
+
+Le cri: _Audace!_ est un _Fiat Lux_. Il faut, pour la marche en avant du
+genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fières leçons
+de courage. Les témérités éblouissent l'histoire et sont une des grandes
+clartés de l'homme. L'aurore ose quand elle se lève. Tenter, braver,
+persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps
+le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait,
+tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre,
+tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et
+la lumière qui les électrise. Le même éclair formidable va de la torche
+de Prométhée au brûle-gueule de Cambronne.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+L'avenir latent dans le peuple
+
+
+Quant au peuple parisien, même homme fait, il est toujours le gamin;
+peindre l'enfant, c'est peindre la ville; et c'est pour cela que nous
+avons étudié cet aigle dans ce moineau franc.
+
+C'est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne
+apparaît; là est le pur sang; là est la vraie physionomie; là ce peuple
+travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux
+figures de l'homme. Il y a là des quantités profondes d'êtres inconnus
+où fourmillent les types les plus étranges depuis le déchargeur de la
+Râpée jusqu'à l'équarrisseur de Montfaucon. _Fex urbis_, s'écrie
+Cicéron; _mob_, ajoute Burke indigné; tourbe, multitude, populace. Ces
+mots-là sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela fait
+qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire; tant pis. Les
+abandonnerez-vous pour cela? leur ferez-vous de leur détresse une
+malédiction? la lumière ne peut-elle pénétrer ces masses? Revenons à ce
+cri: Lumière! et obstinons-nous-y! Lumière! lumière!--Qui sait si ces
+opacités ne deviendront pas transparentes? les révolutions ne sont-elles
+pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, éclairez,
+allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil,
+fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles,
+prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les
+Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux
+chênes. Faites de l'idée un tourbillon. Cette foule peut être sublimée.
+Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus
+qui pétille, éclate et frissonne à de certaines heures. Ces pieds nus,
+ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces
+ténèbres, peuvent être employés à la conquête de l'idéal. Regardez à
+travers le peuple et vous apercevrez la vérité. Ce vil sable que vous
+foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et
+qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est grâce à lui
+que Galilée et Newton découvriront les astres.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Le petit Gavroche
+
+
+Huit ou neuf ans environ après les évènements racontés dans la deuxième
+partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et
+dans les régions du Château-d'Eau un petit garçon de onze à douze ans
+qui eût assez correctement réalisé cet idéal du gamin ébauché plus haut,
+si, avec le rire de son âge sur les lèvres, il n'eût pas eu le coeur
+absolument sombre et vide. Cet enfant était bien affublé d'un pantalon
+d'homme, mais il ne le tenait pas de son père, et d'une camisole de
+femme, mais il ne la tenait pas de sa mère. Des gens quelconques
+l'avaient habillé de chiffons par charité. Pourtant il avait un père et
+une mère. Mais son père ne songeait pas à lui et sa mère ne l'aimait
+point. C'était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont père
+et mère et qui sont orphelins.
+
+Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavé lui
+était moins dur que le coeur de sa mère.
+
+Ses parents l'avaient jeté dans la vie d'un coup de pied.
+
+Il avait tout bonnement pris sa volée.
+
+C'était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l'air
+vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse,
+grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les
+passereaux, gaîment, riait quand on l'appelait galopin, se fâchait quand
+on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu,
+pas d'amour; mais il était joyeux parce qu'il était libre.
+
+Quand ces pauvres êtres sont des hommes, presque toujours la meule de
+l'ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu'ils sont
+enfants, ils échappent, étant petits. Le moindre trou les sauve.
+
+Pourtant, si abandonné que fût cet enfant, il arrivait parfois, tous les
+deux ou trois mois, qu'il disait: Tiens, je vais voir maman! Alors il
+quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux
+quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la
+Salpêtrière, et arrivait où? Précisément à ce double numéro 50-52 que le
+lecteur connaît, à la masure Gorbeau.
+
+À cette époque, la masure 50-52, habituellement déserte et éternellement
+décorée de l'écriteau: «Chambres à louer», se trouvait, chose rare,
+habitée par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours à
+Paris, n'avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous
+appartenaient à cette classe indigente qui commence à partir du dernier
+petit bourgeois gêné et qui se prolonge de misère en misère dans les
+bas-fonds de la société jusqu'à ces deux êtres auxquels toutes les
+choses matérielles de la civilisation viennent aboutir, l'égoutier qui
+balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.
+
+La «principale locataire» du temps de Jean Valjean était morte et avait
+été remplacée par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit: On
+ne manque jamais de vieilles femmes.
+
+Cette nouvelle vieille s'appelait madame Burgon, et n'avait rien de
+remarquable dans sa vie qu'une dynastie de trois perroquets, lesquels
+avaient successivement régné sur son âme.
+
+Les plus misérables entre ceux qui habitaient la masure étaient une
+famille de quatre personnes, le père, la mère et deux filles déjà assez
+grandes, tous les quatre logés dans le même galetas, une de ces cellules
+dont nous avons déjà parlé.
+
+Cette famille n'offrait au premier abord rien de très particulier que
+son extrême dénûment. Le père en louant la chambre avait dit s'appeler
+Jondrette. Quelque temps après son emménagement qui avait singulièrement
+ressemblé, pour emprunté l'expression mémorable de la principale
+locataire, à _l'entrée de rien du tout_, ce Jondrette avait dit à cette
+femme qui, comme sa devancière, était en même temps portière et balayait
+l'escalier:--Mère une telle, si quelqu'un venait par hasard demander un
+polonais ou un italien, ou peut-être un espagnol, ce serait moi.
+
+Cette famille était la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et
+il y trouvait la pauvreté, la détresse, et, ce qui est plus triste,
+aucun sourire; le froid dans l'âtre et le froid dans les coeurs. Quand
+il entrait, on lui demandait:--D'où viens-tu? Il répondait:--De la rue.
+Quand il s'en allait, on lui demandait:--Où vas-tu? il répondait:--Dans
+la rue. Sa mère lui disait:--Qu'est-ce que tu viens faire ici?
+
+Cet enfant vivait dans cette absence d'affection comme ces herbes pâles
+qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'être ainsi et n'en
+voulait à personne. Il ne savait pas au juste comment devaient être un
+père et une mère.
+
+Du reste sa mère aimait ses soeurs.
+
+Nous avons oublié de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet
+enfant le petit Gavroche. Pourquoi s'appelait-il Gavroche? Probablement
+parce que son père s'appelait Jondrette.
+
+Casser le fil semble être l'instinct de certaines familles misérables.
+
+La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau était la
+dernière au bout du corridor. La cellule d'à côté était occupée par un
+jeune homme très pauvre qu'on nommait Marius.
+
+Disons ce que c'était que monsieur Marius.
+
+
+
+
+Livre deuxième--Le grand bourgeois
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
+
+
+Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore
+quelques anciens habitants qui ont gardé le souvenir d'un bonhomme
+appelé M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme
+était vieux quand ils étaient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui
+regardent mélancoliquement ce vague fourmillement d'ombres qu'on nomme
+le passé, n'a pas encore tout à fait disparu du labyrinthe des rues
+voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attaché les noms de
+toutes les provinces de France, absolument comme on a donné de nos jours
+aux rues du nouveau quartier Tivoli les noms de toutes les capitales
+d'Europe; progression, soit dit en passant, où est visible le progrès.
+
+M. Gillenormand, lequel était on ne peut plus vivant en 1831, était un
+de ces hommes devenus curieux à voir uniquement à cause qu'ils ont
+longtemps vécu, et qui sont étranges parce qu'ils ont jadis ressemblé à
+tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus à personne.
+C'était un vieillard particulier, et bien véritablement l'homme d'un
+autre âge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitième
+siècle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis
+portaient leur marquisat. Il avait dépassé quatre-vingt-dix ans,
+marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait,
+dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de
+lunettes que pour lire. Il était d'humeur amoureuse, mais disait que
+depuis une dizaine d'années il avait décidément et tout à fait renoncé
+aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il; il n'ajoutait pas: Je
+suis trop vieux, mais: Je suis trop pauvre. Il disait: Si je n'étais pas
+ruiné... héée!--Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze
+mille livres. Son rêve était de faire un héritage et d'avoir cent mille
+francs de rente pour avoir des maîtresses. Il n'appartenait point, comme
+on voit, à cette variété malingre d'octogénaires qui, comme M. de
+Voltaire, ont été mourants toute leur vie; ce n'était pas une longévité
+de pot fêlé; ce vieillard gaillard s'était toujours bien porté. Il était
+superficiel, rapide, aisément courroucé. Il entrait en tempête à tout
+propos, le plus souvent à contre-sens du vrai. Quand on le contredisait,
+il levait la canne; il battait les gens, comme au grand siècle. Il avait
+une fille de cinquante ans passés, non mariée, qu'il rossait très fort
+quand il se mettait en colère, et qu'il eût volontiers fouettée. Elle
+lui faisait l'effet d'avoir huit ans. Il souffletait énergiquement ses
+domestiques et disait: Ah! carogne! Un de ses jurons était: _Par la
+pantoufloche de la pantouflochade!_ Il avait des tranquillités
+singulières; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait
+été fou, et qui le détestait, étant jaloux de M. Gillenormand à cause de
+sa femme, jolie barbière coquette. M. Gillenormand admirait son propre
+discernement en toute chose, et se déclarait très sagace; voici un de
+ses mots: «J'ai, en vérité, quelque pénétration; je suis de force à
+dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient.» Les mots
+qu'il prononçait le plus souvent, c'était: _l'homme sensible_ et _la
+nature_. Il ne donnait pas à ce dernier mot la grande acception que
+notre époque lui a rendue. Mais il le faisait entrer à sa façon dans ses
+petites satires du coin du feu:--La nature, disait-il, pour que la
+civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu'à des spécimens de
+barbarie amusante. L'Europe a des échantillons de l'Asie et de
+l'Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le lézard est
+un crocodile de poche. Les danseuses de l'Opéra sont des sauvagesses
+roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les
+magiciennes! elles les changent en huîtres, et les avalent. Les caraïbes
+ne laissent que les os, elles ne laissent que l'écaille. Telles sont nos
+moeurs. Nous ne dévorons pas, nous rongeons; nous n'exterminons pas,
+nous griffons.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Tel maître, tel logis
+
+
+Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6. La maison
+était à lui. Cette maison a été démolie et rebâtie depuis, et le chiffre
+en a probablement été changé dans ces révolutions de numérotage que
+subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement
+au premier, entre la rue et des jardins, meublé jusqu'aux plafonds de
+grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais représentant des
+bergerades; les sujets des plafonds et des panneaux étaient répétés en
+petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent à
+neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient
+aux croisées et y faisaient de grands plis cassés très magnifiques. Le
+jardin immédiatement situé sous ses fenêtres se rattachait à celle
+d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou
+quinze marches fort allégrement monté et descendu par ce bonhomme. Outre
+une bibliothèque contiguë à sa chambre, il avait un boudoir auquel il
+tenait fort, réduit galant tapissé d'une magnifique tenture de paille
+fleurdelysée et fleurie faite sur les galères de Louis XIV et commandée
+par M. de Vivonne à ses forçats pour sa maîtresse. M. Gillenormand avait
+hérité cela d'une farouche grand'tante maternelle, morte centenaire. Il
+avait eu deux femmes. Ses manières tenaient le milieu entre l'homme de
+cour qu'il n'avait jamais été et l'homme de robe qu'il aurait pu être.
+Il était gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait
+été de ces hommes qui sont toujours trompés par leur femme et jamais par
+leur maîtresse, parce qu'ils sont à la fois les plus maussades maris et
+les plus charmants amants qu'il y ait. Il était connaisseur en peinture.
+Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint
+par Jordaens, fait à grands coups de brosse, avec des millions de
+détails, à la façon fouillis et comme au hasard. Le vêtement de M.
+Gillenormand n'était pas l'habit Louis XV, ni même l'habit Louis XVI;
+c'était le costume des incroyables du Directoire. Il s'était cru tout
+jeune jusque-là et avait suivi les modes. Son habit était en drap léger,
+avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons
+d'acier. Avec cela la culotte course et les souliers à boucles. Il
+mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autorité:
+_La Révolution française est un tas de chenapans_.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Luc-Esprit
+
+
+À l'âge de seize ans, un soir, à l'Opéra, il avait eu l'honneur d'être
+lorgné à la fois par deux beautés alors mûres et célèbres et chantées
+par Voltaire, la Camargo et la Sallé. Pris entre deux feux, il avait
+fait une retraite héroïque vers une petite danseuse, fillette appelée
+Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont
+il était amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s'écriait:--Qu'elle
+était jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la dernière fois
+que je l'ai vue à Longchamps, frisée en sentiments soutenus, avec ses
+venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement
+arrivés, et son manchon d'agitation!--Il avait porté dans son
+adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec
+effusion.--J'étais vêtu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme
+de Boufflers, l'ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l'avait
+qualifié «un fol charmant». Il se scandalisait de tous les noms qu'il
+voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois.
+Il lisait les journaux, _les papiers nouvelles, les gazettes_, comme il
+disait, en étouffant des éclats de rire. Oh! disait-il, quelles sont ces
+gens-là! Corbière! Humann! Casimir-Perier! cela vous est ministre. Je me
+figure ceci dans un journal: M. Gillenormand, ministre! ce serait farce.
+Eh bien! ils sont si bêtes que ça irait! Il appelait allégrement toutes
+choses par le mot propre ou malpropre et ne se gênait pas devant les
+femmes. Il disait des grossièretés, des obscénités et des ordures avec
+je ne sais quoi de tranquille et de peu étonné qui était élégant.
+C'était le sans-façon de son siècle. Il est à remarquer que le temps des
+périphrases en vers a été le temps des crudités en prose. Son parrain
+avait prédit qu'il serait un homme de génie, et lui avait donné ces deux
+prénoms significatifs: Luc-Esprit.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Aspirant centenaire
+
+
+Il avait eu des prix en son enfance au collège de Moulins où il était
+né, et il avait été couronné de la main du duc de Nivernais qu'il
+appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni
+Napoléon, ni le retour des Bourbons, rien n'avait pu effacer le souvenir
+de ce couronnement. _Le duc de Nevers_ était pour lui la grande figure
+du siècle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu'il avait bon
+air avec son cordon bleu! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II
+avait réparé le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois
+mille roubles le secret de l'élixir d'or à Bestuchef. Là-dessus, il
+s'animait:--L'élixir d'or, s'écriait-il, la teinture jaune de Bestuchef,
+les gouttes du général Lamotte, c'était, au dix-huitième siècle, à un
+louis le flacon d'une demi-once, le grand remède aux catastrophes de
+l'amour, la panacée contre Vénus. Louis XV en envoyait deux cents
+flacons au pape.--On l'eût fort exaspéré et mis hors des gonds si on lui
+eût dit que l'élixir d'or n'est autre chose que le perchlorure de fer.
+M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789; il
+racontait sans cesse de quelle façon il s'était sauvé dans la Terreur,
+et comment il lui avait fallu bien de la gaîté et bien de l'esprit pour
+ne pas avoir la tête coupée. Si quelque jeune homme s'avisait de faire
+devant lui l'éloge de la République, il devenait bleu et s'irritait à
+s'évanouir. Quelquefois il faisait allusion à son âge de quatrevingt-dix
+ans, et disait: _J'espère bien que je ne verrai pas deux fois
+quatrevingt-treize_. D'autres fois, il signifiait aux gens qu'il
+entendait vivre cent ans.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Basque et Nicolette
+
+
+Il avait des théories. En voici une: «Quand un homme aime passionnément
+les femmes, et qu'il a lui-même une femme à lui dont il se soucie peu,
+laide, revêche, légitime, pleine de droits, juchée sur le code et
+jalouse au besoin, il n'a qu'une façon de s'en tirer et d'avoir la paix,
+c'est de laisser à sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication
+le fait libre. La femme s'occupe alors, se passionne au maniement des
+espèces, s'y vert-de-grise les doigts, entreprend l'élève des métayers
+et le dressage des fermiers, convoque les avoués, préside les notaires,
+harangue les tabellions, visite les robins, suit les procès, rédige les
+baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, achète, règle,
+jordonne, promet et compromet, lie et résilie, cède, concède et
+rétrocède, arrange, dérange, thésaurise, prodigue, elle fait des
+sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que
+son mari la dédaigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari.» Cette
+théorie, M. Gillenormand se l'était appliquée, et elle était devenue son
+histoire. Sa femme, la deuxième, avait administré sa fortune de telle
+façon qu'il restait à M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva
+veuf, juste de quoi vivre, en plaçant presque tout en viager, une
+quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient
+s'éteindre avec lui. Il n'avait pas hésité, peu préoccupé du souci de
+laisser un héritage. D'ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient
+des aventures, et, par exemple, devenaient des _biens nationaux;_ il
+avait assisté aux avatars du tiers consolidé, et il croyait peu au
+grand-livre.--_Rue Quincampoix que tout cela_! disait-il. Sa maison de
+la rue des Filles-du-Calvaire, nous l'avons dit, lui appartenait. Il
+avait deux domestiques, «un mâle et un femelle». Quand un domestique
+entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes
+le nom de leur province: Nîmois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier
+valet était un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans,
+incapable de courir vingt pas, mais, comme il était né à Bayonne, M.
+Gillenormand l'appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s'appelaient
+chez lui Nicolette (même la Magnon dont il sera question plus loin). Un
+jour une fière cuisinière, cordon bleu, de haute race de concierges, se
+présenta.--Combien voulez-vous gagner de gages par mois? lui demanda M.
+Gillenormand.--Trente francs.--Comment vous nommez-vous?--Olympie.--Tu
+auras cinquante francs, et tu t'appelleras Nicolette.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Où l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits
+
+
+Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en colère; il était
+furieux d'être désespéré. Il avait tous les préjugés et prenait toutes
+les licences. Une des choses dont il composait son relief extérieur et
+sa satisfaction intime, c'était, nous venons de l'indiquer, d'être resté
+vert galant, et de passer énergiquement pour tel. Il appelait cela avoir
+«royale renommée». La royale renommée lui attirait parfois de
+singulières aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche,
+comme une cloyère d'huîtres, un gros garçon nouveau-né, criant le diable
+et dûment emmitouflé de langes, qu'une servante chassée six mois
+auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits
+quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l'entourage. Et à
+qui cette effrontée drôlesse espérait-elle faire accroire cela? Quelle
+audace! quelle abominable calomnie! M. Gillenormand, lui, n'eut aucune
+colère. Il regarda le maillot avec l'aimable sourire d'un bonhomme
+flatté de la calomnie, et dit à la cantonade: «--Eh bien quoi?
+qu'est-ce? qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il y a? vous vous ébahissez
+bellement, et, en vérité, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur
+le duc d'Angoulême, bâtard de sa majesté Charles IX, se maria à
+quatrevingt-cinq ans avec une péronnelle de quinze ans, monsieur
+Virginal, marquis d'Alluye, frère du cardinal de Sourdis, archevêque de
+Bordeaux, eut à quatrevingt-trois ans d'une fille de chambre de madame
+la présidente Jacquin un fils, un vrai fils d'amour, qui fut chevalier
+de Malte et conseiller d'état d'épée; un des grands hommes de ce
+siècle-ci, l'abbé Tabaraud, est fils d'un homme de quatrevingt-sept ans.
+Ces choses-là n'ont rien que d'ordinaire. Et la Bible donc! Sur ce, je
+déclare que ce petit monsieur n'est pas de moi. Qu'on en prenne soin. Ce
+n'est pas sa faute.»--Le procédé était débonnaire. La créature, celle-là
+qui se nommait Magnon, lui fit un deuxième envoi l'année d'après.
+C'était encore un garçon. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il
+remit à la mère les deux mioches, s'engageant à payer pour leur
+entretien quatre-vingts francs par mois, à la condition que ladite mère
+ne recommencerait plus. Il ajouta: «J'entends que la mère les traite
+bien. Je les irai voir de temps en temps.» Ce qu'il fit. Il avait eu un
+frère prêtre, lequel avait été trente-trois ans recteur de l'académie de
+Poitiers, et était mort à soixante-dix-neuf ans. _Je l'ai perdu jeune_,
+disait-il. Ce frère, dont il est resté peu de souvenir, était un
+paisible avare qui, étant prêtre, se croyait obligé de faire l'aumône
+aux pauvres qu'il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des
+monnerons ou des sous démonétisés, trouvant ainsi moyen d'aller en enfer
+par le chemin du paradis. Quant à M. Gillenormand aîné, il ne
+marchandait pas l'aumône et donnait volontiers, et noblement. Il était
+bienveillant, brusque, charitable, et s'il eût été riche, sa pente eût
+été le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait fût fait
+grandement, même les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant
+été dévalisé par un homme d'affaires d'une manière grossière et visible,
+il jeta cette exclamation solennelle:--«Fi! c'est malproprement fait!
+j'ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a dégénéré dans ce siècle,
+même les coquins. Morbleu! ce n'est pas ainsi qu'on doit voler un homme
+de ma sorte. Je suis volé comme dans un bois, mais mal volé. _Sylvae
+sint consule dignae!»_--il avait eu, nous l'avons dit, deux femmes; de
+la première une fille qui était restée fille, et de la seconde une autre
+fille, morte vers l'âge de trente ans, laquelle avait épousé par amour
+ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les
+armées de la République et de l'Empire, avait eu la croix à Austerlitz
+et avait été fait colonel à Waterloo. _C'est la honte de ma famille_,
+disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une grâce
+particulière à chiffonner son jabot de dentelle d'un revers de main. Il
+croyait fort peu en Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Règle: Ne recevoir personne que le soir
+
+
+Tel était M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n'avait point perdu ses
+cheveux, plutôt gris que blancs, et était toujours coiffé en oreilles de
+chien. En somme, et avec tout cela, vénérable.
+
+Il tenait du dix-huitième siècle: frivole et grand.
+
+Dans les premières années de la Restauration, M. Gillenormand, qui était
+encore jeune,--il n'avait que soixante-quatorze ans en 1814,--avait
+habité le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, près Saint-Sulpice. Il
+ne s'était retiré au Marais qu'en sortant du monde, bien après ses
+quatre-vingts ans sonnés.
+
+Et en sortant du monde, il s'était muré dans ses habitudes. La
+principale, et où il était invariable, c'était de tenir sa porte
+absolument fermée le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit,
+pour quelque affaire que ce fût, que le soir. Il dînait à cinq heures,
+puis sa porte était ouverte. C'était la mode de son siècle, et il n'en
+voulait point démordre.--Le jour est canaille, disait-il, et ne mérite
+qu'un volet fermé. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le
+zénith allume ses étoiles.--Et il se barricadait pour tout le monde,
+fût-ce pour le roi. Vieille élégance de son temps.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Les deux ne font pas la paire
+
+
+Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d'en parler. Elles
+étaient nées à dix ans d'intervalle. Dans leur jeunesse elles s'étaient
+fort peu ressemblé, et, par le caractère comme par le visage, avaient
+été aussi peu soeurs que possible. La cadette était une charmante âme
+tournée vers tout ce qui est lumière, occupée de fleurs, de vers et de
+musique, envolée dans des espaces glorieux, enthousiaste, éthérée,
+fiancée dès l'enfance dans l'idéal à une vague figure héroïque. L'aînée
+avait aussi sa chimère; elle voyait dans l'azur un fournisseur, quelque
+bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement bête, un
+million fait homme, ou bien, un préfet; les réceptions de la préfecture,
+un huissier d'antichambre chaîne au cou, les bals officiels, les
+harangues de la mairie, être «madame la préfète», cela tourbillonnait
+dans son imagination. Les deux soeurs s'égaraient ainsi, chacune dans
+son rêve, à l'époque où elles étaient jeunes filles. Toutes deux avaient
+des ailes, l'une comme un ange, l'autre comme une oie.
+
+Aucune ambition ne se réalise pleinement, ici-bas du moins. Aucun
+paradis ne devient terrestre à l'époque où nous sommes. La cadette avait
+épousé l'homme de ses songes, mais elle était morte. L'aînée ne s'était
+pas mariée.
+
+Au moment où elle fait son entrée dans l'histoire que nous racontons,
+c'était une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus
+pointus et un des esprits les plus obtus qu'on pût voir. Détail
+caractéristique: en dehors de la famille étroite, personne n'avait
+jamais su son petit nom. On l'appelait _mademoiselle Gillenormand
+l'aînée_.
+
+En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l'aînée eût rendu des points
+à une miss. C'était la pudeur poussée au noir. Elle avait un souvenir
+affreux dans sa vie; un jour, un homme avait vu sa jarretière.
+
+L'âge n'avait fait qu'accroître cette pudeur impitoyable. Sa guimpe
+n'était jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle
+multipliait les agrafes et les épingles là où personne ne songeait à
+regarder. Le propre de la pruderie, c'est de mettre d'autant plus de
+factionnaires que la forteresse est moins menacée.
+
+Pourtant, explique qui pourra ces vieux mystères d'innocence, elle se
+laissait embrasser sans déplaisir par un officier de lanciers qui était
+son petit-neveu et qui s'appelait Théodule.
+
+En dépit de ce lancier favorisé, l'étiquette: _Prude_, sous laquelle
+nous l'avons classée, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand était
+une espèce d'âme crépusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un
+demi-vice.
+
+Elle ajoutait à la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle était
+de la confrérie de la Vierge, portait un voile blanc à de certaines
+fêtes, marmottait des oraisons spéciales, révérait «le saint sang»,
+vénérait «le sacré coeur», restait des heures en contemplation devant un
+autel rococo-jésuite dans une chapelle fermée au commun des fidèles, et
+y laissait envoler son âme parmi de petites nuées de marbre et à travers
+de grands rayons de bois doré.
+
+Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appelée Mlle
+Vaubois, absolument hébétée, et près de laquelle Mlle Gillenormand avait
+le plaisir d'être un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria,
+Mlle Vaubois n'avait de lumières que sur les différentes façons de faire
+les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, était l'hermine de
+la stupidité sans une seule tache d'intelligence.
+
+Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plutôt gagné que
+perdu. C'est le fait des natures passives. Elle n'avait jamais été
+méchante, ce qui est une bonté relative; et puis, les années usent les
+angles, et l'adoucissement de la durée lui était venu. Elle était triste
+d'une tristesse obscure dont elle n'avait pas elle-même le secret. Il y
+avait dans toute sa personne la stupeur d'une vie finie qui n'a pas
+commencé.
+
+Elle tenait la maison de son père. M. Gillenormand avait près de lui sa
+fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait près de lui sa soeur.
+Ces ménages d'un vieillard et d'une vieille fille ne sont point rares et
+ont l'aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s'appuient l'une
+sur l'autre.
+
+Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce
+vieillard, un enfant, un petit garçon toujours tremblant et muet devant
+M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais à cet enfant que
+d'une voix sévère et quelquefois la canne levée:--_Ici!
+monsieur!--Maroufle, polisson, approchez!--Répondez, drôle!--Que je vous
+voie, vaurien!_ etc., etc. Il l'idolâtrait.
+
+C'était son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant.
+
+
+
+
+Livre troisième--Le grand-père et le petit-fils
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Un ancien salon
+
+
+Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs
+salons très bons et très nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand
+était reçu. Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il
+avait, ensuite l'esprit qu'on lui prêtait, on le recherchait même, et on
+le fêtait. Il n'allait nulle part qu'à la condition d'y dominer. Il est
+des gens qui veulent à tout prix l'influence et qu'on s'occupe d'eux; là
+où ils ne peuvent être oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand
+n'était pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes
+qu'il fréquentait ne coûtait rien à son respect de lui-même. Il était
+oracle partout. Il lui arrivait de tenir tête à M. de Bonald, et même à
+M. Bengy-Puy-Vallée.
+
+Vers 1817, il passait invariablement deux après-midi par semaine dans
+une maison de son voisinage, rue Férou, chez madame la baronne de T.,
+digne et respectable personne dont le mari avait été, sous Louis XVI,
+ambassadeur de France à Berlin. Le baron de T., qui de son vivant
+donnait passionnément dans les extases et les visions magnétiques, était
+mort ruiné dans l'émigration, laissant, pour toute fortune, en dix
+volumes manuscrits reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche, des
+mémoires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n'avait
+point publié les mémoires par dignité, et se soutenait d'une petite
+rente, qui avait surnagé on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de
+la cour, _monde fort mêlé_, disait-elle, dans un isolement noble, fier
+et pauvre. Quelques amis se réunissaient deux fois par semaine autour de
+son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y
+prenait le thé, et l'on y poussait, selon que le vent était à l'élégie
+ou au dithyrambe, des gémissements ou des cris d'horreur sur le siècle,
+sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon
+bleu à des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l'on s'y
+entretenait tout bas des espérances que donnait Monsieur, depuis Charles
+X.
+
+On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes où
+Napoléon était appelé _Nicolas_. Des duchesses, les plus délicates et
+les plus charmantes femmes du monde, s'y extasiaient sur des couplets
+comme celui-ci adressé «aux fédérés»:
+
+ _Renfoncez dans vos culottes_
+ _Le bout d'chemis' qui vous pend._
+ _Qu'on n'dis'pas qu'les patriotes_
+ _Ont arboré l'drapeau blanc!_
+
+On s'y amusait à des calembours qu'on croyait terribles, à des jeux de
+mots innocents qu'on supposait venimeux, à des quatrains, même à des
+distiques; ainsi sur le ministère Dessolles, cabinet modéré dont
+faisaient partie MM. Decazes et Deserre:
+
+ _Pour raffermir le trône ébranlé sur sa base,_
+ _Il faut changer de sol, et de serre et de case._
+
+Ou bien on y façonnait la liste de la chambre des pairs, «chambre
+abominablement jacobine», et l'on combinait sur cette liste des
+alliances de noms, de manière à faire, par exemple, des phrases comme
+celle-ci: _Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr_. Le tout gaîment.
+
+Dans ce monde-là on parodiait la Révolution. On avait je ne sais quelles
+velléités d'aiguiser les mêmes colères en sens inverse. On chantait son
+petit _Ça ira_:
+
+ _Ah! ça ira! ça ira! ça ira_
+ _Les buonapartist'à la lanterne!_
+
+
+Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indifféremment,
+aujourd'hui cette tête-ci, demain celle-là. Ce n'est qu'une variante.
+
+Dans l'affaire Fualdès, qui est de cette époque, 1816, on prenait parti
+pour Bastide et Jausion, parce que Fualdès était «buonapartiste». On
+qualifiait les libéraux, _les frères et amis;_ c'était le dernier degré
+de l'injure.
+
+Comme certains clochers d'église, le salon de madame la baronne de T.
+avait deux coqs. L'un était M. Gillenormand, l'autre était le comte de
+Lamothe-Valois, duquel on se disait à l'oreille avec une sorte de
+considération: _Vous savez? C'est le Lamothe de l'affaire du collier_.
+Les partis ont de ces amnisties singulières.
+
+Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honorées
+s'amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde à
+qui l'on admet; de même qu'il y a perte de calorique dans le voisinage
+de ceux qui ont froid, il y a diminution de considération dans
+l'approche des gens méprisés. L'ancien monde d'en haut se tenait
+au-dessus de cette loi-là comme de toutes les autres. Marigny, frère de
+la Pompadour, a ses entrées chez M. le prince de Soubise. Quoique? non,
+parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le très bien venu
+chez M. le maréchal de Richelieu. Ce monde-là, c'est l'olympe. Mercure
+et le prince de Guéménée y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu
+qu'il soit dieu.
+
+Le comte de Lamothe qui, en 1815, était un vieillard de soixante-quinze
+ans, n'avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa
+figure anguleuse et froide, ses manières parfaitement polies, son habit
+boutonné jusqu'à la cravate, et ses grandes jambes toujours croisées
+dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne brûlée. Son
+visage était de la couleur de son pantalon.
+
+Ce M. de Lamothe était «compté» dans ce salon, à cause de sa
+«célébrité», et, chose étrange à dire, mais exacte, à cause du nom de
+Valois.
+
+Quant à M. Gillenormand, sa considération était absolument de bon aloi.
+Il faisait autorité. Il avait, tout léger qu'il était et sans que cela
+coûtât rien à sa gaîté, une certaine façon d'être, imposante, digne,
+honnête et bourgeoisement altière; et son grand âge s'y ajoutait. On
+n'est pas impunément un siècle. Les années finissent par faire autour
+d'une tête un échevellement vénérable.
+
+Il avait en outre de ces mots qui sont tout à fait l'étincelle de la
+vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, après avoir restauré Louis
+XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reçu
+par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et
+avec l'impertinence la plus délicate. M. Gillenormand approuva.--_Tous
+les rois qui ne sont pas le roi de France_, dit-il, _sont des rois de
+province_. On fit un jour devant lui cette demande et cette réponse:--À
+quoi donc a été condamné le rédacteur du _Courrier français_?--À être
+suspendu.--_Sus_ est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce
+genre fondent une situation.
+
+À un _te deum_ anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de
+Talleyrand, il dit: _Voilà son excellence le Mal_.
+
+M. Gillenormand venait habituellement accompagné de sa fille, cette
+longue mademoiselle qui avait alors passé quarante ans et en semblait
+cinquante, et d'un beau petit garçon de sept ans, blanc, rose, frais,
+avec des yeux heureux et confiants, lequel n'apparaissait jamais dans ce
+salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui: Qu'il est
+joli! quel dommage! pauvre enfant! Cet enfant était celui dont nous
+avons dit un mot tout à l'heure. On l'appelait--pauvre enfant--parce
+qu'il avait pour père «un brigand de la Loire».
+
+Ce brigand de la Loire était ce gendre de M. Gillenormand dont il a déjà
+été fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait _la honte de sa
+famille_.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Un des spectres rouges de ce temps-là
+
+
+Quelqu'un qui aurait passé à cette époque dans la petite ville de Vernon
+et qui s'y serait promené sur ce beau pont monumental auquel succédera
+bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
+remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
+d'une cinquantaine d'années coiffé d'une casquette de cuir, vêtu d'un
+pantalon et d'une veste de gros drap gris, à laquelle était cousu
+quelque chose de jaune qui avait été un ruban rouge, chaussé de sabots,
+hâlé par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
+une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courbé,
+voûté, vieilli avant l'âge, se promenant à peu près tous les jours, une
+bêche et une serpe à la main, dans un de ces compartiments entourés de
+murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chaîne de terrasses
+la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
+on dirait, s'ils étaient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
+s'ils étaient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
+aboutissent par un bout à la rivière et par l'autre à une maison.
+L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
+1817 le plus étroit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
+vivait là seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
+femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
+bourgeoise, qui le servait. Le carré de terre qu'il appelait son jardin
+était célèbre dans la ville pour la beauté des fleurs qu'il y cultivait.
+Les fleurs étaient son occupation.
+
+À force de travail, de persévérance, d'attention et de seaux d'eau, il
+avait réussi à créer après le créateur, et il avait inventé de certaines
+tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir été oubliés par la
+nature. Il était ingénieux; il avait devancé Soulange Bodin dans la
+formation des petits massifs de terre de bruyère pour la culture des
+rares et précieux arbustes d'Amérique et de Chine. Dès le point du jour,
+en été, il était dans ses allées, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
+marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bonté, de tristesse et
+de douceur, quelquefois rêveur et immobile des heures entières, écoutant
+le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
+une maison, ou bien les yeux fixés au bout d'un brin d'herbe sur quelque
+goutte de rosée dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
+table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
+faisait céder, sa servante le grondait. Il était timide jusqu'à sembler
+farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
+frappaient à sa porte et son curé, l'abbé Mabeuf, bon vieux homme.
+Pourtant si des habitants de la ville ou des étrangers, les premiers
+venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner à sa
+petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'était le brigand de la
+Loire.
+
+Quelqu'un qui, dans le même temps, aurait lu les mémoires militaires,
+les biographies, le _Moniteur_ et les bulletins de la grande Armée,
+aurait pu être frappé d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
+Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy était soldat au
+régiment de Saintonge. La Révolution éclata. Le régiment de Saintonge
+fit partie de l'armée du Rhin. Car les anciens régiments de la monarchie
+gardèrent leurs noms de province, même après la chute de la monarchie,
+et ne furent embrigadés qu'en 1794. Pontmercy se battit à Spire, à
+Worms, à Neustadt, à Turkheim, à Alzey, à Mayence où il était des deux
+cents qui formaient l'arrière-garde de Houchard. Il tint, lui douzième,
+contre le corps du prince de Hesse, derrière le vieux rempart
+d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'armée que lorsque le canon
+ennemi eut ouvert la brèche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
+de plongée. Il était sous Kléber à Marchiennes et au combat du
+Mont-Palissel où il eut le bras cassé d'un biscaïen. Puis il passa à la
+frontière d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui défendirent
+le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nommé adjudant-général et
+Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy était à côté de Berthier au milieu
+de la mitraille dans cette journée de Lodi qui fit dire à Bonaparte:
+_Berthier a été canonnier, cavalier et grenadier_. Il vit son ancien
+général Joubert tomber à Novi, au moment où, le sabre levé, il criait:
+«En avant!» Ayant été embarqué avec sa compagnie pour les besoins de la
+campagne dans une péniche qui allait de Gênes à je ne sais plus quel
+petit port de la côte, il tomba dans un guêpier de sept ou huit voiles
+anglaises. Le commandant génois voulait jeter les canons à la mer,
+cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
+navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs à la drisse du mât
+de pavillon, et passa fièrement sous le canon des frégates britanniques.
+À vingt lieues de là, son audace croissant, avec sa péniche il attaqua
+et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
+si chargé d'hommes et de chevaux que le bâtiment était bondé jusqu'aux
+hiloires. En 1805, il était de cette division Malher qui enleva
+Günzbourg à l'archiduc Ferdinand. À Weltingen, il reçut dans ses bras,
+sous une grêle de balles, le colonel Maupetit blessé mortellement à la
+tête du 9ème dragons. Il se distingua à Austerlitz dans cette admirable
+marche en échelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
+de la garde impériale russe écrasa un bataillon du 4ème de ligne,
+Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutèrent cette
+garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
+prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mélas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
+Il fit partie du huitième corps de la grande Armée que Mortier
+commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55ème de
+ligne qui était l'ancien régiment de Flandre. À Eylau, il était dans le
+cimetière où l'héroïque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
+livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
+pendant deux heures, tout l'effort de l'armée ennemie. Pontmercy fut un
+des trois qui sortirent de ce cimetière vivants. Il fut de Friedland.
+Puis il vit Moscou, puis la Bérésina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
+Wachau, Leipsick, et les défilés de Gelenhausen; puis Montmirail,
+Château-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
+la redoutable position de Laon. À Arnay-le-Duc, étant capitaine, il
+sabra dix cosaques, et sauva, non son général, mais son caporal. Il fut
+haché à cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
+bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
+permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
+qu'on appelait dans l'ancien régime _la double-main_, c'est-à-dire une
+aptitude égale à manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
+escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionnée par
+l'éducation militaire, que sont nées certaines armes spéciales, les
+dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
+accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. À Waterloo, il était chef d'escadron
+de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
+bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
+l'empereur. Il était couvert de sang. Il avait reçu, en arrachant le
+drapeau, un coup de sabre à travers le visage. L'empereur, content, lui
+cria: _Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la légion
+d'honneur_! Pontmercy répondit: _Sire, je vous remercie pour ma veuve_.
+Une heure après, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
+qu'était-ce que ce Georges Pontmercy? C'était ce même brigand de la
+Loire.
+
+On a déjà vu quelque chose de son histoire. Après Waterloo, Pontmercy,
+tiré, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait réussi à regagner
+l'armée, et s'était traîné d'ambulance en ambulance jusqu'aux
+cantonnements de la Loire.
+
+La Restauration l'avait mis à la demi-solde, puis l'avait envoyé en
+résidence, c'est-à-dire en surveillance, à Vernon. Le roi Louis XVIII,
+considérant comme non avenu tout ce qui s'était fait dans les
+Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualité d'officier de la légion
+d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
+côté ne négligeait aucune occasion de signer _le colonel baron
+Pontmercy_. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
+sans y attacher la rosette d'officier de la légion d'honneur. Le
+procureur du roi le fit prévenir que le parquet le poursuivrait pour
+«port illégal de cette décoration». Quand cet avis lui fut donné par un
+intermédiaire officieux, Pontmercy répondit avec un amer sourire: Je ne
+sais point si c'est moi qui n'entends plus le français, ou si c'est vous
+qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.--Puis
+il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
+l'inquiéter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le général
+commandant le département lui écrivirent avec cette suscription: _À
+monsieur le commandant Pontmercy_. Il renvoya les lettres non
+décachetées. En ce même moment, Napoléon à Sainte-Hélène traitait de la
+même façon les missives de sir Hudson Lowe adressées _au général
+Bonaparte_. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
+dans la bouche la même salive que son empereur.
+
+Il y avait ainsi à Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
+refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'âme d'Annibal.
+
+Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
+à lui, et lui dit:--Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
+porter ma balafre?
+
+Il n'avait rien, que sa très chétive demi-solde de chef d'escadron. Il
+avait loué à Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
+vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
+guerres, il avait trouvé le temps d'épouser mademoiselle Gillenormand.
+Le vieux bourgeois, indigné au fond, avait consenti en soupirant et en
+disant: _Les plus grandes familles y sont forcées_. En 1815, madame
+Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, élevée et rare et
+digne de son mari, était morte, laissant un enfant. Cet enfant eût été
+la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aïeul avait impérieusement
+réclamé son petit-fils, déclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
+le déshériterait. Le père avait cédé dans l'intérêt du petit, et, ne
+pouvant avoir son enfant, il s'était mis à aimer les fleurs.
+
+Il avait du reste renoncé à tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
+partageait sa pensée entre les choses innocentes qu'il faisait et les
+choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps à espérer un
+oeillet ou à se souvenir d'Austerlitz.
+
+M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
+était pour lui «un bandit», et il était pour le colonel «une ganache».
+M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
+pour faire des allusions moqueuses à «sa baronnie». Il était
+expressément convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
+ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendît chassé et déshérité.
+Pour les Gillenormand, Pontmercy était un pestiféré. Ils entendaient
+élever l'enfant à leur guise. Le colonel eut tort peut-être d'accepter
+ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
+que lui. L'héritage du père Gillenormand était peu de chose, mais
+l'héritage de Mlle Gillenormand aînée était considérable. Cette tante,
+restée fille, était fort riche du côté maternel, et le fils de sa soeur
+était son héritier naturel.
+
+L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un père, mais rien
+de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
+où son grand-père le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
+d'yeux, s'étaient fait jour à la longue jusque dans l'esprit du petit,
+il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
+naturellement, par une sorte d'infiltration et de pénétration lente, les
+idées et les opinions qui étaient, pour ainsi dire, son milieu
+respirable, il en vint peu à peu à ne songer à son père qu'avec honte et
+le coeur serré.
+
+Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
+s'échappait, venait furtivement à Paris comme un repris de justice qui
+rompt son ban, et allait se poster à Saint-Sulpice, à l'heure où la
+tante Gillenormand menait Marius à la messe. Là, tremblant que la tante
+ne se retournât, caché derrière un pilier, immobile, n'osant respirer,
+il regardait son enfant. Ce balafré avait peur de cette vieille fille.
+
+De là même était venue sa liaison avec le curé de Vernon, M. l'abbé
+Mabeuf.
+
+Ce digne prêtre était frère d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
+avait plusieurs fois remarqué cet homme contemplant cet enfant, et la
+cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
+les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
+comme une femme avait frappé le marguillier. Cette figure lui était
+restée dans l'esprit. Un jour, étant allé à Vernon voir son frère, il
+rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
+Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curé, et tous deux sous un
+prétexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
+d'autres. Le colonel d'abord très fermé finit par s'ouvrir, et le curé
+et le marguillier arrivèrent à savoir toute l'histoire, et comment
+Pontmercy sacrifiait son bonheur à l'avenir de son enfant. Cela fit que
+le curé le prit en vénération et en tendresse, et le colonel de son côté
+prit en affection le curé. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
+sincères et bons tous les deux, rien ne se pénètre et ne s'amalgame plus
+aisément qu'un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le même
+homme. L'un s'est dévoué pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
+d'en haut; pas d'autre différence.
+
+Deux fois par an, au 1er janvier et à la Saint-Georges, Marius écrivait
+à son père des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on eût dit
+copiées dans quelque formulaire; c'était tout ce que tolérait M.
+Gillenormand; et le père répondait des lettres fort tendres que l'aïeul
+fourrait dans sa poche sans les lire.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Requiescant_
+
+
+Le salon de madame de T. était tout ce que Marius Pontmercy connaissait
+du monde. C'était la seule ouverture par laquelle il pût regarder dans
+la vie. Cette ouverture était sombre, et il lui venait par cette lucarne
+plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
+n'était que joie et lumière en entrant dans ce monde étrange, y devint
+en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore à cet âge,
+grave. Entouré de toutes ces personnes imposantes et singulières, il
+regardait autour de lui avec un étonnement sérieux. Tout se réunissait
+pour accroître en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
+de T. de vieilles nobles dames très vénérables qui s'appelaient Mathan,
+Noé, Lévis qu'on prononçait Lévi, Cambis qu'on prononçait Cambyse. Ces
+antiques visages et ces noms bibliques se mêlaient dans l'esprit de
+l'enfant à son ancien testament qu'il apprenait par coeur, et quand
+elles étaient là toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, à
+peine éclairées par une lampe voilée de vert, avec leurs profils
+sévères, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
+âge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber à
+de rares intervalles des paroles à la fois majestueuses et farouches, le
+petit Marius les considérait avec des yeux effarés, croyant voir, non
+des femmes, mais des patriarches et des mages, non des êtres réels, mais
+des fantômes.
+
+À ces fantômes se mêlaient plusieurs prêtres, habitués de ce salon
+vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrétaire
+des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
+sous le pseudonyme de _Charles-Antoine_ des odes monorimes, le prince de
+Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
+spirituelle femme dont les toilettes de velours écarlate à torsades
+d'or, fort décolletées, effarouchaient ces ténèbres, le marquis de
+Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux «la
+politesse proportionnée», le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
+bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothèque
+du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutôt
+vieilli que vieux, contait qu'en 1793, âgé de seize ans, on l'avait mis
+au bagne comme réfractaire, et ferré avec un octogénaire, l'évêque de
+Mirepoix, réfractaire aussi, mais comme prêtre, tandis que lui l'était
+comme soldat. C'était à Toulon. Leur fonction était d'aller la nuit
+ramasser sur l'échafaud les têtes et les corps des guillotinés du jour;
+ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
+rouges de galériens avaient derrière leur nuque une croûte de sang,
+sèche le matin, humide le soir. Ces récits tragiques abondaient dans le
+salon de madame de T.; et à force d'y maudire Marat, on y applaudissait
+Trestaillon. Quelques députés du genre introuvable y faisaient leur
+whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le célèbre
+railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
+ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
+salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait été le camarade de
+plaisir de M. le comte d'Artois, et, à l'inverse d'Aristote accroupi
+sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et de
+la sorte montré aux siècles un philosophe vengé par un bailli.
+
+Quant aux prêtres, c'étaient l'abbé Halma, le même à qui M. Larose, son
+collaborateur à _la Foudre_, disait: _Bah! qui est-ce qui n'a pas
+cinquante ans? quelques blancs-becs peut-être_! l'abbé Letourneur,
+prédicateur du roi, l'abbé Frayssinous, qui n'était encore ni comte, ni
+évêque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane où il
+manquait des boutons, et l'abbé Keravenant, curé de Saint-Germain des
+Prés; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevêque de
+Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
+autre monsignor ainsi intitulé: abbate Palmieri, prélat domestique, un
+des sept protonotaires participants du saint-siège, chanoine de
+l'insigne basilique libérienne, avocat des saints, _postulatore di
+santi_, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie à
+peu près maître des requêtes de la section du paradis; enfin deux
+cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
+de la Luzerne était un écrivain et devait avoir, quelques années plus
+tard, l'honneur de signer dans le _Conservateur_ des articles côte à
+côte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre était archevêque de
+Toulouse, et venait souvent en villégiature à Paris chez son neveu le
+marquis de Tonnerre, qui a été ministre de la marine et de la guerre. Le
+cardinal de Clermont-Tonnerre était un petit vieillard gai montrant ses
+bas rouges sous sa soutane troussée; il avait pour spécialité de haïr
+l'encyclopédie et de jouer éperdument au billard, et les gens qui, à
+cette époque, passaient dans les soirs d'été rue Madame, où était alors
+l'hôtel de Clermont-Tonnerre, s'arrêtaient pour entendre le choc des
+billes, et la voix aiguë du cardinal criant à son conclaviste,
+monseigneur Cottret, évêque _in partibus_ de Caryste: _Marque, l'abbé,
+je carambole_. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait été amené chez
+madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien évêque
+de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure était considérable par
+sa haute taille et par son assiduité à l'académie; à travers la porte
+vitrée de la salle voisine de la bibliothèque où l'académie française
+tenait alors ses séances, les curieux pouvaient tous les jeudis
+contempler l'ancien évêque de Senlis, habituellement debout, poudré à
+frais, en bas violets, et tournant le dos à la porte, apparemment pour
+mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclésiastiques, quoique la
+plupart hommes de cour autant qu'hommes d'église, s'ajoutaient à la
+gravité du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
+Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
+Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
+duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est-à-dire prince
+souverain étranger, avait une si haute idée de la France et de la pairie
+qu'il voyait tout à travers elles. C'était lui qui disait: _Les
+cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
+France d'Angleterre_. Au reste, car il faut en ce siècle que la
+révolution soit partout, ce salon féodal était, comme nous l'avons dit,
+dominé par un bourgeois. M. Gillenormand y régnait.
+
+C'était là l'essence et la quintessence de la société parisienne
+blanche. On y tenait en quarantaine les renommées, même royalistes. Il y
+a toujours de l'anarchie dans la renommée. Chateaubriand, entrant là,
+eût fait l'effet du père Duchêne. Quelques ralliés pourtant pénétraient,
+par tolérance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y était reçu à
+correction.
+
+Les salons «nobles» d'aujourd'hui ne ressemblent plus à ces salons-là.
+Le faubourg Saint-Germain d'à présent sent le fagot. Les royalistes de
+maintenant sont des démagogues, disons-le à leur louange.
+
+Chez madame de T., le monde étant supérieur, le goût était exquis et
+hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
+comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui étaient
+l'ancien régime même, enterré, mais vivant. Quelques-unes de ces
+habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
+connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'était que
+vétusté. On appelait une femme _madame la générale. Madame la colonelle_
+n'était pas absolument inusité. La charmante madame de Léon, en souvenir
+sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, préférait cette
+appellation à son titre de princesse. La marquise de Créquy, elle aussi,
+s'était appelée _madame la colonelle_.
+
+Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
+dire toujours en parlant au roi dans l'intimité _le roi_ à la troisième
+personne et jamais _votre majesté_, la qualification _votre majesté_
+ayant été «souillée par l'usurpateur».
+
+On jugeait là les faits et les hommes. On raillait le siècle, ce qui
+dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'étonnement. On se
+communiquait la quantité de clarté qu'on avait. Mathusalem renseignait
+Épiménide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On déclarait non avenu
+le temps écoulé depuis Coblentz. De même que Louis XVIII était, par la
+grâce de Dieu, à la vingt-cinquième année de son règne, les émigrés
+étaient, de droit, à la vingt-cinquième année de leur adolescence.
+
+Tout était harmonieux; rien ne vivait trop; la parole était à peine un
+souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
+avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans
+l'antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages,
+complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre.
+Tout cela avait l'air d'avoir vécu il y a longtemps, et de s'obstiner
+contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'était là à
+peu près tout le dictionnaire. _Être en bonne odeur_, était la question.
+Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
+vénérables, et leurs idées sentaient le vétyver. C'était un monde momie.
+Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés.
+
+Une digne vieille marquise émigrée et ruinée, n'ayant plus qu'une bonne,
+continuait de dire: _Mes gens_.
+
+Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On était ultra.
+
+Être ultra; ce mot, quoique ce qu'il représente n'ait peut-être pas
+disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.
+
+Être ultra, c'est aller au delà. C'est attaquer le sceptre au nom du
+trône et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
+traîne; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bûcher sur le
+degré de cuisson des hérétiques; c'est reprocher à l'idole son peu
+d'idolâtrie; c'est insulter par excès de respect; c'est trouver dans le
+pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de
+lumière à la nuit; c'est être mécontent de l'albâtre, de la neige, du
+cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est être partisan des choses
+au point d'en devenir l'ennemi; c'est être si fort pour, qu'on est
+contre.
+
+L'esprit ultra caractérise spécialement la première phase de la
+Restauration.
+
+Rien dans l'histoire n'a ressemblé à ce quart d'heure qui commence à
+1814 et qui se termine vers 1820 à l'avènement de M. de Villèle, l'homme
+pratique de la droite. Ces six années furent un moment extraordinaire, à
+la fois brillant et morne, riant et sombre, éclairé comme par le
+rayonnement de l'aube et tout couvert en même temps des ténèbres des
+grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonçaient
+lentement dans le passé. Il y eut là, dans cette lumière et dans cette
+ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvénile
+et sénile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au réveil comme le
+retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
+regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
+revenus et les revenants, des «ci-devant» stupéfaits de tout, de braves
+et nobles gentilshommes souriant d'être en France et en pleurant aussi,
+ravis de revoir leur patrie, désespérés de ne plus retrouver leur
+monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
+c'est-à-dire la noblesse de l'épée; les races historiques ayant perdu le
+sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne dédaignant
+les compagnons de Napoléon. Les épées, comme nous venons de le dire, se
+renvoyaient l'insulte; l'épée de Fontenoy était risible et n'était
+qu'une rouillarde; l'épée de Marengo était odieuse et n'était qu'un
+sabre. Jadis méconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
+était grand, ni le sentiment de ce qui était ridicule. Il y eut
+quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
+répétons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
+quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pensée,
+il nous semble étrange comme un monde antédiluvien. C'est qu'en effet il
+a été lui aussi englouti par un déluge. Il a disparu sous deux
+révolutions. Quels flots que les idées! Comme elles couvrent vite tout
+ce qu'elles ont mission de détruire et d'ensevelir, et comme elles font
+promptement d'effrayantes profondeurs!
+
+Telle était la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
+où M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.
+
+Ces salons avaient une littérature et une politique à eux. On y croyait
+en Fiévée. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
+publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napoléon y était pleinement
+Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
+marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées du roi, fut une
+concession à l'esprit du siècle.
+
+Ces salons ne furent pas longtemps purs. Dès 1818, quelques doctrinaires
+commencèrent à y poindre, nuance inquiétante. La manière de ceux-là
+était d'être royalistes et de s'en excuser. Là où les ultras étaient
+très fiers, les doctrinaires étaient un peu honteux. Ils avaient de
+l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique était
+convenablement empesé de morgue; ils devaient réussir. Ils faisaient,
+utilement d'ailleurs, des excès de cravate blanche et d'habit boutonné.
+Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a été de créer la jeunesse
+vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rêvaient de greffer sur
+le principe absolu et excessif un pouvoir tempéré. Ils opposaient, et
+parfois avec une rare intelligence, au libéralisme démolisseur un
+libéralisme conservateur. On les entendait dire: «Grâce pour le
+royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapporté la tradition, le
+culte, la religion, le respect. Il est fidèle, brave, chevaleresque,
+aimant, dévoué. Il vient mêler, quoique à regret, aux grandeurs
+nouvelles de la nation les grandeurs séculaires de la monarchie. Il a le
+tort de ne pas comprendre la Révolution, l'Empire, la gloire, la
+liberté, les jeunes idées, les jeunes générations, le siècle. Mais ce
+tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
+Révolution, dont nous sommes les héritiers, doit avoir l'intelligence de
+tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libéralisme. Quelle
+faute! et quel aveuglement! La France révolutionnaire manque de respect
+à la France historique, c'est-à-dire à sa mère, c'est-à-dire à
+elle-même. Après le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
+comme après le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
+été injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
+veut donc toujours avoir quelque chose à proscrire! Dédorer la couronne
+de Louis XIV, gratter l'écusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
+raillons M. de Vaublanc qui effaçait les N du pont d'Iéna! Que
+faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
+Marengo. Les fleurs de lys sont à nous comme les N. C'est notre
+patrimoine. À quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
+dans le passé que dans le présent. Pourquoi ne pas vouloir toute
+l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?»
+
+C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protégeaient le
+royalisme, mécontent d'être critiqué et furieux d'être protégé.
+
+Les ultras marquèrent la première époque du royalisme; la congrégation
+caractérisa la seconde. À la fougue succéda l'habileté. Bornons ici
+cette esquisse.
+
+Dans le cours de ce récit, l'auteur de ce livre a trouvé sur son chemin
+ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a dû y jeter en
+passant un coup d'oeil et retracer quelques-uns des linéaments
+singuliers de cette société aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
+rapidement et sans aucune idée amère ou dérisoire. Des souvenirs,
+affectueux et respectueux, car ils touchent à sa mère, l'attachent à ce
+passé. D'ailleurs, disons-le, ce même petit monde avait sa grandeur. On
+en peut sourire, mais on ne peut ni le mépriser ni le haïr. C'était la
+France d'autrefois.
+
+Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des études quelconques.
+Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-père le
+confia à un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
+jeune âme qui s'ouvrait passa d'une prude à un cuistre. Marius eut ses
+années de collège, puis il entra à l'école de droit. Il était royaliste,
+fanatique et austère. Il aimait peu son grand-père dont la gaîté et le
+cynisme le froissaient, et il était sombre à l'endroit de son père.
+
+C'était du reste un garçon ardent et froid, noble, généreux, fier,
+religieux, exalté; digne jusqu'à la dureté, pur jusqu'à la sauvagerie.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Fin du brigand
+
+
+L'achèvement des études classiques de Marius coïncida avec la sortie du
+monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg
+Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s'établir au Marais
+dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait là pour
+domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui
+avait succédé à la Magnon, et ce Basque essoufflé et poussif dont il a
+été parlé plus haut.
+
+En 1827, Marius venait d'atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait
+un soir, il vit son grand-père qui tenait une lettre à la main.
+
+--Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.
+
+--Pourquoi? dit Marius.
+
+--Pour voir ton père.
+
+Marius eut un tremblement. Il avait songé à tout, excepté à ceci, qu'il
+pourrait un jour se faire qu'il eût à voir son père. Rien ne pouvait
+être pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus
+désagréable. C'était l'éloignement contraint au rapprochement. Ce
+n'était pas un chagrin, non, c'était une corvée.
+
+Marius, outre ses motifs d'antipathie politique, était convaincu que son
+père, le sabreur, comme l'appelait M. Gillenormand dans ses jours de
+douceur, ne l'aimait pas; cela était évident, puisqu'il l'avait
+abandonné ainsi et laissé à d'autres. Ne se sentant point aimé, il
+n'aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.
+
+Il fut si stupéfait qu'il ne questionna pas M. Gillenormand. Le
+grand-père reprit:
+
+--Il paraît qu'il est malade. Il te demande.
+
+Et après un silence il ajouta:
+
+--Pars demain matin. Je crois qu'il y a cour des Fontaines une voiture
+qui part à six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c'est
+pressé.
+
+Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu
+partir le soir même et être près de son père le lendemain matin. Une
+diligence de la rue du Bouloi faisait à cette époque le voyage de Rouen
+la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne songèrent
+à s'informer.
+
+Le lendemain, à la brune, Marius arrivait à Vernon. Les chandelles
+commençaient à s'allumer. Il demanda au premier passant venu: _la maison
+de monsieur Pontmercy_. Car dans sa pensée il était de l'avis de la
+Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son père ni baron ni
+colonel.
+
+On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite
+lampe à la main.
+
+--Monsieur Pontmercy? dit Marius.
+
+La femme resta immobile.
+
+--Est-ce ici? demanda Marius.
+
+La femme fit de la tête un signe affirmatif.
+
+--Pourrais-je lui parler?
+
+La femme fit un signe négatif.
+
+--Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m'attend.
+
+--Il ne vous attend plus, dit la femme.
+
+Alors il s'aperçut qu'elle pleurait.
+
+Elle lui désigna du doigt la porte d'une salle basse. Il entra.
+
+Dans cette salle qu'éclairait une chandelle de suif posée sur la
+cheminée, il y avait trois hommes, un qui était debout, un qui était à
+genoux, et un qui était à terre et en chemise couché tout de son long
+sur le carreau. Celui qui était à terre était le colonel.
+
+Les deux autres étaient un médecin et un prêtre, qui priait.
+
+Le colonel était depuis trois jours atteint d'une fièvre cérébrale. Au
+début de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait écrit à M.
+Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empiré. Le soir
+même de l'arrivée de Marius à Vernon, le colonel avait eu un accès de
+délire; il s'était levé de son lit malgré la servante, en criant:--Mon
+fils n'arrive pas! je vais au-devant de lui!--Puis il était sorti de sa
+chambre et était tombé sur le carreau de l'antichambre. Il venait
+d'expirer.
+
+On avait appelé le médecin et le curé. Le médecin était arrivé trop
+tard, le curé était arrivé trop tard. Le fils aussi était arrivé trop
+tard.
+
+À la clarté crépusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du
+colonel gisant et pâle une grosse larme qui avait coulé de son oeil
+mort. L'oeil était éteint, mais la larme n'était pas séchée. Cette
+larme, c'était le retard de son fils.
+
+Marius considéra cet homme qu'il voyait pour la première fois, et pour
+la dernière, ce visage vénérable et mâle, ces yeux ouverts qui ne
+regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels
+on distinguait çà et là des lignes brunes qui étaient des coups de sabre
+et des espèces d'étoiles rouges qui étaient des trous de balles. Il
+considéra cette gigantesque balafre qui imprimait l'héroïsme sur cette
+face où Dieu avait empreint la bonté. Il songea que cet homme était son
+père et que cet homme était mort, et il resta froid.
+
+La tristesse qu'il éprouvait fut la tristesse qu'il aurait ressentie
+devant tout autre homme qu'il aurait vu étendu mort.
+
+Le deuil, un deuil poignant, était dans cette chambre. La servante se
+lamentait dans un coin, le curé priait, et on l'entendait sangloter, le
+médecin s'essuyait les yeux; le cadavre lui-même pleurait.
+
+Ce médecin, ce prêtre et cette femme regardaient Marius à travers leur
+affliction sans dire une parole; c'était lui qui était l'étranger.
+Marius, trop peu ému, se sentit honteux et embarrassé de son attitude;
+il avait son chapeau à la main, il le laissa tomber à terre, afin de
+faire croire que la douleur lui ôtait la force de le tenir.
+
+En même temps il éprouvait comme un remords et il se méprisait d'agir
+ainsi. Mais était-ce sa faute? Il n'aimait pas son père, quoi!
+
+Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya à peine
+l'enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu'elle remit à
+Marius. Il y avait ceci, écrit de la main du colonel:
+
+«--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
+de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai payé
+de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
+sera digne.»
+
+Derrière, le colonel avait ajouté:
+
+«À cette même bataille de Waterloo, un sergent m'a sauvé la vie. Cet
+homme s'appelle Thénardier. Dans ces derniers temps, je crois qu'il
+tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, à
+Chelles ou à Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera à Thénardier
+tout le bien qu'il pourra.»
+
+Non par religion pour son père, mais à cause de ce respect vague de la
+mort qui est toujours si impérieux au coeur de l'homme, Marius prit ce
+papier et le serra.
+
+Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand fît vendre au fripier son épée
+et son uniforme. Les voisins dévalisèrent le jardin et pillèrent les
+fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou
+moururent.
+
+Marius n'était demeuré que quarante-huit heures à Vernon. Après
+l'enterrement, il était revenu à Paris et s'était remis à son droit,
+sans plus songer à son père que s'il n'eût jamais vécu. En deux jours le
+colonel avait été enterré, et en trois jours oublié.
+
+Marius avait un crêpe à son chapeau. Voilà tout.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Utilité d'aller à la messe pour devenir révolutionnaire
+
+
+Marius avait gardé les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche
+qu'il était allé entendre la messe à Saint-Sulpice, à cette même
+chapelle de la Vierge où sa tante le menait quand il était petit, étant
+ce jour-là distrait et rêveur plus qu'à l'ordinaire, il s'était placé
+derrière un pilier et agenouillé, sans y faire attention, sur une chaise
+en velours d'Utrecht au dossier de laquelle était écrit ce nom:
+_Monsieur Mabeuf, marguillier_. La messe commençait à peine qu'un
+vieillard se présenta et dit à Marius:
+
+--Monsieur, c'est ma place.
+
+Marius s'écarta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.
+
+La messe finie, Marius était resté pensif à quelques pas; le vieillard
+s'approcha de nouveau et lui dit:
+
+--Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir dérangé tout à l'heure
+et de vous déranger encore en ce moment; mais vous avez dû me trouver
+fâcheux, il faut que je vous explique.
+
+--Monsieur, dit Marius, c'est inutile.
+
+--Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise idée de
+moi. Voyez-vous, je tiens à cette place. Il me semble que la messe y est
+meilleure. Pourquoi? je vais vous le dire. C'est à cette place-là que
+j'ai vu venir pendant dix années, tous les deux ou trois mois
+régulièrement, un pauvre brave père qui n'avait pas d'autre occasion et
+pas d'autre manière de voir son enfant, parce que, pour des arrangements
+de famille, on l'en empêchait. Il venait à l'heure où il savait qu'on
+menait son fils à la messe. Le petit ne se doutait pas que son père
+était là. Il ne savait même peut-être pas qu'il avait un père,
+l'innocent! Le père, lui, se tenait derrière un pilier pour qu'on ne le
+vît pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit,
+ce pauvre homme! J'ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifié
+pour moi, et j'ai pris l'habitude de venir y entendre la messe. Je le
+préfère au banc d'oeuvre où j'aurais droit d'être comme marguillier.
+J'ai même un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-père,
+une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menaçaient de
+déshériter l'enfant si, lui le père, il le voyait. Il s'était sacrifié
+pour que son fils fût riche un jour et heureux. On l'en séparait pour
+opinion politique. Certainement j'approuve les opinions politiques, mais
+il y a des gens qui ne savent pas s'arrêter. Mon Dieu! parce qu'un homme
+a été à Waterloo, ce n'est pas un monstre; on ne sépare point pour cela
+un père de son enfant. C'était un colonel de Bonaparte. Il est mort, je
+crois. Il demeurait à Vernon où j'ai mon frère curé, et il s'appelait
+quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy....--Il avait, ma foi, un
+beau coup de sabre.
+
+--Pontmercy? dit Marius en pâlissant.
+
+--Précisément. Pontmercy. Est-ce que vous l'avez connu?
+
+--Monsieur, dit Marius, c'était mon père.
+
+Le vieux marguillier joignit les mains, et s'écria:
+
+--Ah! vous êtes l'enfant! Oui, c'est cela, ce doit être un homme à
+présent. Eh bien! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un
+père qui vous a bien aimé!
+
+Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu'à son logis. Le
+lendemain, il dit à M. Gillenormand:
+
+--Nous avons arrangé une partie de chasse avec quelques amis.
+Voulez-vous me permettre de m'absenter trois jours?
+
+--Quatre! répondit le grand-père. Va, amuse-toi.
+
+Et, clignant de l'oeil, il dit bas à sa fille:
+
+--Quelque amourette!
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier
+
+
+Où alla Marius, on le verra un peu plus loin.
+
+Marius fut trois jours absent, puis il revint à Paris, alla droit à la
+bibliothèque de l'école de droit, et demanda la collection du
+_Moniteur_.
+
+Il lut le _Moniteur_, il lut toutes les histoires de la République et de
+l'empire, le _Mémorial de Sainte-Hélène_, tous les mémoires, les
+journaux, les bulletins, les proclamations; il dévora tout. La première
+fois qu'il rencontra le nom de son père dans les bulletins de la grande
+Armée, il en eut la fièvre toute une semaine. Il alla voir les généraux
+sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H. Le
+marguillier Mabeuf, qu'il était allé revoir, lui avait conté la vie de
+Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva à
+connaître pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espèce de
+lion-agneau qui avait été son père.
+
+Cependant, occupé de cette étude qui lui prenait tous ses instants comme
+toutes ses pensées, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux
+heures des repas, il paraissait; puis on le cherchait, il n'était plus
+là. La tante bougonnait. Le père Gillenormand souriait. Bah! bah! c'est
+le temps des fillettes!--Quelquefois le vieillard ajoutait:--Diable! je
+croyais que c'était une galanterie, il paraît que c'est une passion.
+
+C'était une passion en effet. Marius était en train d'adorer son père.
+
+En même temps un changement extraordinaire se faisait dans ses idées.
+Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci
+est l'histoire de beaucoup d'esprits de notre temps, nous croyons utile
+de suivre ces phases pas à pas et de les indiquer toutes.
+
+Cette histoire où il venait de mettre les yeux l'effarait.
+
+Le premier effet fut l'éblouissement.
+
+La République, l'empire, n'avaient été pour lui jusqu'alors que des mots
+monstrueux. La République, une guillotine dans un crépuscule; l'empire,
+un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et là où il s'attendait à
+ne trouver qu'un chaos de ténèbres, il avait vu, avec une sorte de
+surprise inouïe mêlée de crainte et de joie, étinceler des astres,
+Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins,
+Danton, et se lever un soleil, Napoléon. Il ne savait où il en était. Il
+reculait aveuglé de clartés. Peu à peu, l'étonnement passé, il
+s'accoutuma à ces rayonnements, il considéra les actions sans vertige,
+il examina les personnages sans terreur; la révolution et l'empire se
+mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire; il
+vit chacun de ces deux groupes d'événements et d'hommes se résumer dans
+deux faits énormes; la République dans la souveraineté du droit civique
+restituée aux masses, l'empire dans la souveraineté de l'idée française
+imposée à l'Europe; il vit sortir de la révolution la grande figure du
+peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se déclara dans
+sa conscience que tout cela avait été bon.
+
+Ce que son éblouissement négligeait dans cette première appréciation
+beaucoup trop synthétique, nous ne croyons pas nécessaire de l'indiquer
+ici. C'est l'état d'un esprit en marche que nous constatons. Les progrès
+ne se font pas tous en une étape. Cela dit, une fois pour toutes, pour
+ce qui précède comme pour ce qui va suivre, nous continuons.
+
+Il s'aperçut alors que jusqu'à ce moment il n'avait pas plus compris son
+pays qu'il n'avait compris son père. Il n'avait connu ni l'un ni
+l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il
+voyait maintenant; et d'un côté il admirait, de l'autre il adorait.
+
+Il était plein de regrets, et de remords, et il songeait avec désespoir
+que tout ce qu'il avait dans l'âme, il ne pouvait plus le dire
+maintenant qu'à un tombeau! Oh! si son père avait existé, s'il l'avait
+eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bonté avait permis que
+ce père fût encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait
+précipité, comme il aurait crié à son père: Père! me voici! c'est moi!
+j'ai le même coeur que toi! je suis ton fils! Comme il aurait embrassé
+sa tête blanche, inondé ses cheveux de larmes, contemplé sa cicatrice,
+pressé ses mains, adoré ses vêtements, baisé ses pieds! Oh! pourquoi ce
+père était-il mort si tôt, avant l'âge, avant la justice, avant l'amour
+de son fils! Marius avait un continuel sanglot dans le coeur qui disait
+à tout moment: hélas! En même temps, il devenait plus vraiment sérieux,
+plus vraiment grave, plus sûr de sa foi et de sa pensée. À chaque
+instant des lueurs du vrai venaient compléter sa raison. Il se faisait
+en lui comme une croissance intérieure. Il sentait une sorte
+d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles
+pour lui, son père et sa patrie.
+
+Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait; il s'expliquait ce qu'il
+avait haï, il pénétrait ce qu'il avait abhorré; il voyait désormais
+clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses
+qu'on lui avait appris à détester et des grands hommes qu'on lui avait
+enseigné à maudire. Quand il songeait à ses précédentes opinions, qui
+n'étaient que d'hier et qui pourtant lui semblaient déjà si anciennes,
+il s'indignait et il souriait.
+
+De la réhabilitation de son père il avait naturellement passé à la
+réhabilitation de Napoléon.
+
+Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s'était point faite sans labeur.
+
+Dès l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur
+Bonaparte. Or, tous les préjugés de la Restauration, tous ses intérêts,
+tous ses instincts, tendaient à défigurer Napoléon. Elle l'exécrait
+plus encore que Robespierre. Elle avait exploité assez habilement la
+fatigue de la nation et la haine des mères. Bonaparte était devenu une
+sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre à l'imagination
+du peuple qui, comme nous l'indiquions tout à l'heure, ressemble à
+l'imagination des enfants, le parti de 1814 faisait apparaître
+successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible
+en restant grandiose jusqu'à ce qui est terrible en devenant grotesque,
+depuis Tibère jusqu'à Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on
+était libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine fît
+la basse. Marius n'avait jamais eu--sur cet homme, comme on
+l'appelait,--d'autres idées dans l'esprit. Elles s'étaient combinées
+avec la ténacité qui était dans sa nature. Il y avait en lui tout un
+petit homme têtu qui haïssait Napoléon.
+
+En lisant l'histoire, en l'étudiant surtout dans les documents et les
+matériaux, le voile qui couvrait Napoléon aux yeux de Marius se déchira
+peu à peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et soupçonna qu'il
+s'était trompé jusqu'à ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste;
+chaque jour il voyait mieux; et il se mit à gravir lentement, pas à pas,
+au commencement presque à regret, ensuite avec enivrement et comme
+attiré par une fascination irrésistible, d'abord les degrés sombres,
+puis les degrés vaguement éclairés, enfin les degrés lumineux et
+splendides de l'enthousiasme.
+
+Une nuit, il était seul dans sa petite chambre située sous le toit. Sa
+bougie était allumée; il lisait accoudé sur sa table à côté de sa
+fenêtre ouverte. Toutes sortes de rêveries lui arrivaient de l'espace et
+se mêlaient à sa pensée. Quel spectacle que la nuit! on entend des
+bruits sourds sans savoir d'où ils viennent, on voit rutiler comme une
+braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur
+est noir, les étoiles brillent, c'est formidable.
+
+Il lisait les bulletins de la grande Armée, ces strophes héroïques
+écrites sur le champ de bataille; il y voyait par intervalles le nom de
+son père, toujours le nom de l'empereur; tout le grand empire lui
+apparaissait; il sentait comme une marée qui se gonflait en lui et qui
+montait; il lui semblait par moments que son père passait près de lui
+comme un souffle, et lui parlait à l'oreille; il devenait peu à peu
+étrange; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le
+pas mesuré des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries; de
+temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire
+dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils
+retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales
+remuer confusément. Il avait le coeur serré. Il était transporté,
+tremblant, haletant; tout à coup, sans savoir lui-même ce qui était en
+lui et à quoi il obéissait, il se dressa, étendit ses deux bras hors de
+la fenêtre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini ténébreux,
+l'immensité éternelle, et cria: Vive l'empereur!
+
+À partir de ce moment, tout fut dit. L'ogre de Corse,--l'usurpateur,--le
+tyran,--le monstre qui était l'amant de ses soeurs,--l'histrion qui
+prenait des leçons de Talma,--l'empoisonneur de Jaffa,--le
+tigre,--Buonaparté,--tout cela s'évanouit, et fit place dans son esprit
+à un vague et éclatant rayonnement où resplendissait à une hauteur
+inaccessible le pâle fantôme de marbre de César. L'empereur n'avait été
+pour son père que le bien-aimé capitaine qu'on admire et pour qui l'on
+se dévoue; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le
+constructeur prédestiné du groupe français succédant au groupe romain
+dans la domination de l'univers. Il fut le prodigieux architecte d'un
+écroulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV,
+de Richelieu, de Louis XIV et du comité de salut public, ayant sans
+doute ses taches, ses fautes et même son crime, c'est-à-dire étant
+homme; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant
+dans son crime. Il fut l'homme prédestiné qui avait forcé toutes les
+nations à dire:--la grande nation. Il fut mieux encore; il fut
+l'incarnation même de la France, conquérant l'Europe par l'épée qu'il
+tenait et le monde par la clarté qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte
+le spectre éblouissant qui se dressera toujours sur la frontière et qui
+gardera l'avenir. Despote, mais dictateur; despote résultant d'une
+République et résumant une révolution. Napoléon devint pour lui
+l'homme-peuple comme Jésus est l'homme-Dieu.
+
+On le voit, à la façon de tous les nouveaux venus dans une religion, sa
+conversion l'enivrait, il se précipitait dans l'adhésion et il allait
+trop loin. Sa nature était ainsi: une fois sur une pente, il lui était
+presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'épée le gagnait et
+compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'idée. Il ne
+s'apercevait point qu'avec le génie, et pêle-mêle, il admirait la force,
+c'est-à-dire qu'il installait dans les deux compartiments de son
+idolâtrie, d'un côté ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. À
+plusieurs égards, il s'était mis à se tromper autrement. Il admettait
+tout. Il y a une manière de rencontrer l'erreur en allant à la vérité.
+Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans
+la voie nouvelle où il était entré, en jugeant les torts de l'ancien
+régime comme en mesurant la gloire de Napoléon, il négligeait les
+circonstances atténuantes.
+
+Quoi qu'il en fût, un pas prodigieux était fait. Où il avait vu
+autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'avènement de
+la France. Son orientation était changée. Ce qui avait été le couchant
+était le levant. Il s'était retourné.
+
+Toutes ces révolutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en
+doutât.
+
+Quand, dans ce mystérieux travail, il eut tout à fait perdu son ancienne
+peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut dépouillé l'aristocrate, le
+jacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement révolutionnaire,
+profondément démocrate, et presque républicain, il alla chez un graveur
+du quai des Orfèvres et y commanda cent cartes portant ce nom: _le baron
+Marius Pontmercy_.
+
+Ce qui n'était qu'une conséquence très logique du changement qui s'était
+opéré en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son père.
+Seulement, comme il ne connaissait personne, et qu'il ne pouvait semer
+ces cartes chez aucun portier, il les mit dans sa poche.
+
+Par une autre conséquence naturelle, à mesure qu'il se rapprochait de
+son père, de sa mémoire, et des choses pour lesquelles le colonel avait
+combattu vingt-cinq ans, il s'éloignait de son grand-père. Nous l'avons
+dit, dès longtemps l'humeur de M. Gillenormand ne lui agréait point. Il
+y avait déjà entre eux toutes les dissonances de jeune homme grave à
+vieillard frivole. La gaîté de Géronte choque et exaspère la mélancolie
+de Werther. Tant que les mêmes opinions politiques et les mêmes idées
+leur avaient été communes, Marius s'était rencontré là avec M.
+Gillenormand comme sur un pont. Quand ce pont tomba, l'abîme se fit. Et
+puis, par-dessus tout, Marius éprouvait des mouvements de révolte
+inexprimables en songeant que c'était M. Gillenormand qui, pour des
+motifs stupides, l'avait arraché sans pitié au colonel, privant ainsi le
+père de l'enfant et l'enfant du père.
+
+À force de piété pour son père, Marius en était presque venu à
+l'aversion pour son aïeul.
+
+Rien de cela du reste, nous l'avons dit, ne se trahissait au dehors.
+Seulement il était froid de plus en plus; laconique aux repas, et rare
+dans la maison. Quand sa tante l'en grondait, il était très doux et
+donnait pour prétexte ses études, les cours, les examens, des
+conférences, etc. Le grand-père ne sortait pas de son diagnostic
+infaillible:--Amoureux! Je m'y connais.
+
+Marius faisait de temps en temps quelques absences.
+
+Où va-t-il donc comme cela? demandait la tante.
+
+Dans un de ces voyages, toujours très courts, il était allé à
+Montfermeil pour obéir à l'indication que son père lui avait laissée, et
+il avait cherché l'ancien sergent de Waterloo, l'aubergiste Thénardier.
+Thénardier avait fait faillite, l'auberge était fermée, et l'on ne
+savait ce qu'il était devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre
+jours hors de la maison.
+
+--Décidément, dit le grand-père, il se dérange.
+
+On avait cru remarquer qu'il portait sur sa poitrine et sous sa chemise
+quelque chose qui était attaché à son cou par un ruban noir.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Quelque cotillon
+
+
+C'était un arrière-petit-neveu que M. Gillenormand avait du côté
+paternel, et qui menait, en dehors de la famille et loin de tous les
+foyers domestiques, la vie de garnison. Le lieutenant Théodule
+Gillenormand remplissait toutes les conditions voulues pour être ce
+qu'on appelle un joli officier. Il avait «une taille de demoiselle», une
+façon de traîner le sabre victorieuse, et la moustache en croc. Il
+venait fort rarement à Paris, si rarement que Marius ne l'avait jamais
+vu. Les deux cousins ne se connaissaient que de nom. Théodule était,
+nous croyons l'avoir dit, le favori de la tante Gillenormand, qui le
+préférait parce qu'elle ne le voyait pas. Ne pas voir les gens, cela
+permet de leur supposer toutes les perfections.
+
+Un matin, Mlle Gillenormand ainée était rentrée chez elle aussi émue que
+sa placidité pouvait l'être. Marius venait encore de demander à son
+grand-père la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu'il
+comptait partir le soir même.--Va! avait répondu le grand-père, et M.
+Gillenormand avait ajouté à part en poussant ses deux sourcils vers le
+haut de son front: Il découche avec récidive. Mlle Gillenormand était
+remontée dans sa chambre très intriguée, et avait jeté dans l'escalier
+ce point d'exclamation: C'est fort! et ce point d'interrogation: Mais où
+donc est-ce qu'il va? Elle entrevoyait quelque aventure de coeur plus ou
+moins illicite, une femme dans la pénombre, un rendez-vous, un mystère,
+et elle n'eût pas été fâchée d'y fourrer ses lunettes. La dégustation
+d'un mystère, cela ressemble à la primeur d'un esclandre; les saintes
+âmes ne détestent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de
+la bigoterie quelque curiosité pour le scandale.
+
+Elle était donc en proie au vague appétit de savoir une histoire.
+
+Pour se distraire de cette curiosité qui l'agitait un peu au delà de ses
+habitudes, elle s'était réfugiée dans ses talents, et elle s'était mise
+à festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l'Empire
+et de la Restauration où il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage
+maussade, ouvrière revêche. Elle était depuis plusieurs heures sur sa
+chaise quand la porte s'ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le
+lieutenant Théodule était devant elle, et lui faisait le salut
+d'ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est
+prude, on est dévote, on est la tante; mais c'est toujours agréable de
+voir entrer dans sa chambre un lancier.
+
+--Toi ici, Théodule! s'écria-t-elle.
+
+--En passant, ma tante.
+
+--Mais embrasse-moi donc.
+
+--Voilà! dit Théodule.
+
+Et il l'embrassa. La tante Gillenormand alla à son secrétaire, et
+l'ouvrit.
+
+--Tu nous restes au moins toute la semaine?
+
+--Ma tante, je repars ce soir.
+
+--Pas possible!
+
+--Mathématiquement!
+
+--Reste, mon petit Théodule, je t'en prie.
+
+--Le coeur dit oui, mais la consigne dit non. L'histoire est simple. On
+nous change de garnison; nous étions à Melun, on nous met à Gaillon.
+Pour aller de l'ancienne garnison à la nouvelle, il faut passer par
+Paris. J'ai dit: je vais aller voir ma tante.
+
+--Et voici pour ta peine.
+
+Elle lui mit dix louis dans la main.
+
+--Vous voulez dire pour mon plaisir, chère tante.
+
+Théodule l'embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d'avoir le cou
+un peu écorché par les soutaches de l'uniforme.
+
+--Est-ce que tu fais le voyage à cheval avec ton régiment? lui
+demanda-t-elle.
+
+--Non, ma tante. J'ai tenu à vous voir. J'ai une permission spéciale.
+Mon Grosseur mène mon cheval; je vais par la diligence. Et à ce propos,
+il faut que je vous demande une chose.
+
+--Quoi?
+
+--Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?
+
+--Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouillée au vif de
+la curiosité.
+
+--En arrivant, je suis allé à la diligence retenir une place dans le
+coupé.
+
+--Eh bien?
+
+--Un voyageur était déjà venu retenir une place sur l'impériale. J'ai vu
+sur la feuille son nom.
+
+--Quel nom?
+
+--Marius Pontmercy.
+
+--Le mauvais sujet! s'écria la tante. Ah! ton cousin n'est pas un garçon
+rangé comme toi. Dire qu'il va passer la nuit en diligence!
+
+--Comme moi.
+
+--Mais toi, c'est par devoir; lui, c'est par désordre.
+
+--Bigre! fit Théodule.
+
+Ici, il arriva un événement à Mlle Gillenormand aînée; elle eut une
+idée. Si elle eût été homme, elle se fût frappée le front. Elle
+apostropha Théodule:
+
+--Sais-tu que ton cousin ne te connaît pas?
+
+--Non. Je l'ai vu, moi; mais il n'a jamais daigné me remarquer.
+
+--Vous allez donc voyager ensemble comme cela?
+
+--Lui sur l'impériale, moi dans le coupé.
+
+--Où va cette diligence?
+
+--Aux Andelys.
+
+--C'est donc là que va Marius?
+
+--À moins que, comme moi, il ne s'arrête en route. Moi, je descends à
+Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de
+l'itinéraire de Marius.
+
+--Marius! quel vilain nom! Quelle idée a-t-on eue de l'appeler Marius!
+Tandis que toi, au moins, tu t'appelles Théodule!
+
+--J'aimerais mieux m'appeler Alfred, dit l'officier.
+
+--Écoute, Théodule.
+
+--J'écoute, ma tante.
+
+--Fais attention.
+
+--Je fais attention.
+
+--Y es-tu?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, Marius fait des absences.
+
+--Eh! eh!
+
+--Il voyage.
+
+--Ah! ah!
+
+--Il découche.
+
+--Oh! oh!
+
+--Nous voudrions savoir ce qu'il y a là-dessous.
+
+Théodule répondit avec le calme d'un homme bronzé:
+
+--Quelque cotillon.
+
+Et avec ce rire entre cuir et chair qui décèle la certitude, il ajouta:
+
+--Une fillette.
+
+--C'est évident, s'écria la tante qui crut entendre parler M.
+Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irrésistiblement de ce
+mot _fillette_, accentué presque de la même façon par le grand-oncle et
+par le petit-neveu. Elle reprit:
+
+--Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te connaît pas, cela
+te sera facile. Puisque fillette il y a, tâche de voir la fillette. Tu
+nous écriras l'historiette. Cela amusera le grand-père.
+
+Théodule n'avait point un goût excessif pour ce genre de guet; mais il
+était fort touché des dix louis, et il croyait leur voir une suite
+possible. Il accepta la commission et dit:--Comme il vous plaira, ma
+tante. Et il ajouta à part lui:--Me voilà duègne.
+
+Mlle Gillenormand l'embrassa.
+
+--Ce n'est pas toi, Théodule, qui ferais de ces frasques-là. Tu obéis à
+la discipline, tu es l'esclave de la consigne, tu es un homme de
+scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller
+voir une créature.
+
+Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche loué pour sa probité.
+
+Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se
+douter qu'il eût un surveillant. Quant au surveillant, la première chose
+qu'il fit, ce fut de s'endormir. Le sommeil fut complet et
+consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.
+
+Au point du jour, le conducteur de la diligence cria:--Vernon! relais de
+Vernon! les voyageurs pour Vernon!--Et le lieutenant Théodule se
+réveilla.
+
+--Bon, grommela-t-il, à demi endormi encore, c'est ici que je descends.
+
+Puis, sa mémoire se nettoyant par degrés, effet du réveil, il songea à
+sa tante, aux dix louis, et au compte qu'il s'était chargé de rendre des
+faits et gestes de Marius. Cela le fit rire.
+
+Il n'est peut-être plus dans la voiture, pensa-t-il, tout en
+reboutonnant sa veste de petit uniforme. Il a pu s'arrêter à Poissy; il
+a pu s'arrêter à Triel; s'il n'est pas descendu à Meulan, il a pu
+descendre à Mantes, à moins qu'il ne soit descendu à Rolleboise, ou
+qu'il n'ait poussé jusqu'à Pacy, avec le choix de tourner à gauche sur
+Évreux ou à droite sur Laroche-Guyon. Cours après, ma tante. Que diable
+vais-je lui écrire, à la bonne vieille?
+
+En ce moment un pantalon noir qui descendait de l'impériale apparut à la
+vitre du coupé.
+
+--Serait-ce Marius? dit le lieutenant.
+
+C'était Marius.
+
+Une petite paysanne, au bas de la voiture, mêlée aux chevaux et aux
+postillons, offrait des fleurs aux voyageurs.--Fleurissez vos dames,
+criait-elle.
+
+Marius s'approcha d'elle et lui acheta les plus belles fleurs de son
+éventaire.
+
+--Pour le coup, dit Théodule sautant à bas du coupé, voilà qui me pique.
+À qui diantre va-t-il porter ces fleurs-là? Il faut une fièrement jolie
+femme pour un si beau bouquet. Je veux la voir.
+
+Et, non plus par mandat maintenant, mais par curiosité personnelle,
+comme ces chiens qui chassent pour leur compte, il se mit à suivre
+Marius.
+
+Marius ne faisait nulle attention à Théodule. Des femmes élégantes
+descendaient de la diligence; il ne les regarda pas. Il semblait ne rien
+voir autour de lui.
+
+--Est-il amoureux! pensa Théodule.
+
+Marius se dirigea vers l'église.
+
+--À merveille, se dit Théodule. L'église! c'est cela. Les rendez-vous
+assaisonnés d'un peu de messe sont les meilleurs. Rien n'est exquis
+comme une oeillade qui passe par-dessus le bon Dieu.
+
+Parvenu à l'église, Marius n'y entra point, et tourna derrière le
+chevet. Il disparut à l'angle d'un des contreforts de l'abside.
+
+--Le rendez-vous est dehors, dit Théodule. Voyons la fillette.
+
+Et il s'avança sur la pointe de ses bottes vers l'angle où Marius avait
+tourné.
+
+Arrivé là, il s'arrêta stupéfait.
+
+Marius, le front dans ses deux mains, était agenouillé dans l'herbe sur
+une fosse. Il y avait effeuillé son bouquet. À l'extrémité de la fosse,
+à un renflement qui marquait la tête, il y avait une croix de bois noir
+avec ce nom en lettres blanches: _Colonel Baron Pontmercy_. On entendait
+Marius sangloter.
+
+La fillette était une tombe.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Marbre contre granit
+
+
+C'était là que Marius était venu la première fois qu'il s'était absenté
+de Paris. C'était là qu'il revenait chaque fois que M. Gillenormand
+disait: Il découche.
+
+Le lieutenant Théodule fut absolument décontenancé par ce coudoiement
+inattendu d'un sépulcre; il éprouva une sensation désagréable et
+singulière qu'il était incapable d'analyser, et qui se composait du
+respect d'un tombeau mêlé au respect d'un colonel. Il recula, laissant
+Marius seul dans le cimetière, et il y eut de la discipline dans cette
+reculade. La mort lui apparut avec de grosses épaulettes, et il lui fit
+presque le salut militaire. Ne sachant qu'écrire à la tante, il prit le
+parti de ne rien écrire du tout; et il ne serait probablement rien
+résulté de la découverte faite par Théodule sur les amours de Marius,
+si, par un de ces arrangements mystérieux si fréquents dans le hasard,
+la scène de Vernon n'eût eu presque immédiatement une sorte de
+contre-coup à Paris.
+
+Marius revint de Vernon le troisième jour de grand matin, descendit chez
+son grand-père, et, fatigué de deux nuits passées en diligence, sentant
+le besoin de réparer son insomnie par une heure d'école de natation,
+monta rapidement à sa chambre, ne prit que le temps de quitter sa
+redingote de voyage et le cordon noir qu'il avait au cou, et s'en alla
+au bain.
+
+M. Gillenormand, levé de bonne heure comme tous les vieillards qui se
+portent bien, l'avait entendu rentrer, et s'était hâté d'escalader, le
+plus vite qu'il avait pu avec ses vieilles jambes, l'escalier des
+combles où habitait Marius, afin de l'embrasser, et de le questionner
+dans l'embrassade, et de savoir un peu d'où il venait.
+
+Mais l'adolescent avait mis moins de temps à descendre que l'octogénaire
+à monter, et quand le père Gillenormand entra dans la mansarde, Marius
+n'y était plus.
+
+Le lit n'était pas défait, et sur le lit s'étalaient sans défiance la
+redingote et le cordon noir.
+
+--J'aime mieux ça, dit M. Gillenormand.
+
+Et un moment après il fit son entrée dans le salon où était déjà assise
+Mlle Gillenormand aînée, brodant ses roues de cabriolet.
+
+L'entrée fut triomphante.
+
+M. Gillenormand tenait d'une main la redingote et de l'autre le ruban de
+cou, et criait:
+
+--Victoire! nous allons pénétrer le mystère! nous allons savoir le fin
+du fin, nous allons palper les libertinages de notre sournois! nous
+voici à même le roman. J'ai le portrait!
+
+En effet, une boîte de chagrin noir, assez semblable à un médaillon,
+était suspendue au cordon.
+
+Le vieillard prit cette boîte et la considéra quelque temps sans
+l'ouvrir, avec cet air de volupté, de ravissement et de colère d'un
+pauvre diable affamé regardant passer sous son nez un admirable dîner
+qui ne serait pas pour lui.
+
+--Car c'est évidemment là un portrait. Je m'y connais. Cela se porte
+tendrement sur le coeur. Sont-ils bêtes! Quelque abominable goton, qui
+fait frémir probablement! Les jeunes gens ont si mauvais goût
+aujourd'hui!
+
+--Voyons, mon père, dit la vieille fille.
+
+La boîte s'ouvrait en pressant un ressort. Ils n'y trouvèrent rien qu'un
+papier soigneusement plié.
+
+--_De la même au même_, dit M. Gillenormand éclatant de rire. Je sais ce
+que c'est. Un billet doux!
+
+--Ah! lisons donc! dit la tante.
+
+Et elle mit ses lunettes. Ils déplièrent le papier et lurent ceci:
+
+«--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
+de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai payé
+de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
+sera digne.»
+
+Ce que le père et la fille éprouvèrent ne saurait se dire. Ils se
+sentirent glacés comme par le souffle d'une tête de mort. Ils
+n'échangèrent pas un mot. Seulement M. Gillenormand dit à voix basse et
+comme se parlant à lui-même:
+
+--C'est l'écriture de ce sabreur.
+
+La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le
+remit dans la boîte.
+
+Au même moment, un petit paquet carré long enveloppé de papier bleu
+tomba d'une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand le ramassa
+et développa le papier bleu. C'était le cent de cartes de Marius. Elle
+en passa une à M. Gillenormand qui lut: _Le baron Marius Pontmercy_.
+
+Le vieillard sonna. Nicolette vint. M. Gillenormand prit le cordon, la
+boîte et la redingote, jeta le tout à terre au milieu du salon, et dit:
+
+--Remportez ces nippes.
+
+Une grande heure se passa dans le plus profond silence. Le vieux homme
+et la vieille fille s'étaient assis se tournant le dos l'un à l'autre,
+et pensaient, chacun de leur côté, probablement les mêmes choses. Au
+bout de cette heure, la tante Gillenormand dit:
+
+--Joli!
+
+Quelques instants après, Marius parut. Il rentrait. Avant même d'avoir
+franchi le seuil du salon, il aperçut son grand-père qui tenait à la
+main une de ses cartes et qui, en le voyant, s'écria avec son air de
+supériorité bourgeoise et ricanante qui était quelque chose d'écrasant:
+
+--Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron à présent. Je te fais
+mon compliment. Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Marius rougit légèrement, et répondit:
+
+--Cela veut dire que je suis le fils de mon père.
+
+M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:
+
+--Ton père, c'est moi.
+
+--Mon père, reprit Marius les yeux baissés et l'air sévère, c'était un
+homme humble et héroïque qui a glorieusement servi la République et la
+France, qui a été grand dans la plus grande histoire que les hommes
+aient jamais faite, qui a vécu un quart de siècle au bivouac, le jour
+sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la
+boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a reçu vingt
+blessures, qui est mort dans l'oubli et dans l'abandon, et qui n'a
+jamais eu qu'un tort, c'est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi!
+
+C'était plus que M. Gillenormand n'en pouvait entendre. À ce mot, _la
+République_, il s'était levé, ou pour mieux dire, dressé debout. Chacune
+des paroles que Marius venait de prononcer avait fait sur le visage du
+vieux royaliste l'effet des bouffées d'un soufflet de forge sur un tison
+ardent. De sombre il était devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre
+flamboyant.
+
+--Marius! s'écria-t-il. Abominable enfant! je ne sais pas ce qu'était
+ton père! je ne veux pas le savoir! je n'en sais rien et je ne le sais
+pas! mais ce que je sais, c'est qu'il n'y a jamais eu que des misérables
+parmi tous ces gens-là! c'est que c'étaient tous des gueux, des
+assassins, des bonnets rouges, des voleurs! je dis tous! je dis tous! je
+ne connais personne! je dis tous! entends-tu, Marius! Vois-tu bien, tu
+es baron comme ma pantoufle! C'étaient tous des bandits qui ont servi
+Robespierre! tous des brigands qui ont servi Bu--o--na--parté! tous des
+traîtres qui ont trahi, trahi, trahi, leur roi légitime! tous des lâches
+qui se sont sauvés devant les Prussiens et les Anglais à Waterloo! Voilà
+ce que je sais. Si monsieur votre père est là-dessous, je l'ignore, j'en
+suis fâché, tant pis, votre serviteur!
+
+À son tour, c'était Marius qui était le tison, et M. Gillenormand qui
+était le soufflet. Marius frissonnait dans tous ses membres, il ne
+savait que devenir, sa tête flambait. Il était le prêtre qui regarde
+jeter au vent toutes ses hosties, le fakir qui voit un passant cracher
+sur son idole. Il ne se pouvait que de telles choses eussent été dites
+impunément devant lui. Mais que faire? Son père venait d'être foulé aux
+pieds et trépigné en sa présence, mais par qui? par son grand-père.
+Comment venger l'un sans outrager l'autre? Il était impossible qu'il
+insultât son grand-père, et il était également impossible qu'il ne
+vengeât point son père. D'un côté une tombe sacrée, de l'autre des
+cheveux blancs. Il fut quelques instants ivre et chancelant, ayant tout
+ce tourbillon dans la tête; puis il leva les yeux, regarda fixement son
+aïeul, et cria d'une voix tonnante:
+
+--À bas les Bourbons, et ce gros cochon de Louis XVIII!
+
+Louis XVIII était mort depuis quatre ans, mais cela lui était bien égal.
+
+Le vieillard, d'écarlate qu'il était, devint subitement plus blanc que
+ses cheveux. Il se tourna vers un buste de M. le duc de Berry qui était
+sur la cheminée et le salua profondément avec une sorte de majesté
+singulière. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la
+cheminée à la fenêtre et de la fenêtre à la cheminée, traversant toute
+la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui
+marche. À la seconde fois, il se pencha vers sa fille, qui assistait à
+ce choc avec la stupeur d'une vieille brebis, et lui dit en souriant
+d'un sourire presque calme.
+
+--Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester
+sous le même toit.
+
+Et tout à coup se redressant, blême, tremblant, terrible, le front
+agrandi par l'effrayant rayonnement de la colère, il étendit le bras
+vers Marius et lui cria:
+
+--Va-t'en.
+
+Marius quitta la maison.
+
+Le lendemain, M. Gillenormand dit à sa fille:
+
+--Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles à ce buveur de sang,
+et vous ne m'en parlerez jamais.
+
+Ayant un immense reste de fureur à dépenser et ne sachant qu'en faire,
+il continua de dire _vous_ à sa fille pendant plus de trois mois.
+
+Marius, de son côté, était sorti indigné. Une circonstance qu'il faut
+dire avait aggravé encore son exaspération. Il y a toujours de ces
+petites fatalités qui compliquent les drames domestiques. Les griefs
+s'en augmentent, quoique au fond les torts n'en soient pas accrus. En
+reportant précipitamment, sur l'ordre du grand-père, «les nippes» de
+Marius dans sa chambre, Nicolette avait, sans s'en apercevoir, laissé
+tomber, probablement dans l'escalier des combles, qui était obscur, le
+médaillon de chagrin noir où était le papier écrit par le colonel. Ce
+papier ni ce médaillon ne purent être retrouvés. Marius fut convaincu
+que «monsieur Gillenormand», à dater de ce jour il ne l'appela plus
+autrement, avait jeté «le testament de son père», au feu. Il savait par
+coeur les quelques lignes écrites par le colonel, et, par conséquent,
+rien n'était perdu. Mais le papier, l'écriture, cette relique sacrée,
+tout cela était son coeur même. Qu'en avait-on fait?
+
+Marius s'en était allé, sans dire où il allait, et sans savoir où il
+allait, avec trente francs, sa montre, et quelques hardes dans un sac de
+nuit. Il était monté dans un cabriolet de place, l'avait pris à l'heure
+et s'était dirigé à tout hasard vers le pays latin.
+
+Qu'allait devenir Marius?
+
+
+
+
+Livre quatrième--Les amis de l'A B C
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Un groupe qui a failli devenir historique
+
+
+À cette époque, indifférente en apparence, un certain frisson
+révolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs
+de 89 et de 92, étaient dans l'air. La jeunesse était, qu'on nous passe
+le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s'en douter,
+par le mouvement même du temps. L'aiguille qui marche sur le cadran
+marche aussi dans les âmes. Chacun faisait en avant le pas qu'il avait à
+faire. Les royalistes devenaient libéraux, les libéraux devenaient
+démocrates.
+
+C'était comme une marée montante compliquée de mille reflux; le propre
+des reflux, c'est de faire des mélanges; de là des combinaisons d'idées
+très singulières; on adorait à la fois Napoléon et la liberté. Nous
+faisons ici de l'histoire. C'étaient les mirages de ce temps-là. Les
+opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, variété
+bizarre, a eu un pendant non moins étrange, le libéralisme bonapartiste.
+
+D'autres groupes d'esprits étaient plus sérieux. Là on sondait le
+principe; là on s'attachait au droit. On se passionnait pour l'absolu,
+on entrevoyait les réalisations infinies; l'absolu, par sa rigidité
+même, pousse les esprits vers l'azur et les fait flotter dans
+l'illimité. Rien n'est tel que le dogme pour enfanter le rêve. Et rien
+n'est tel que le rêve pour engendrer l'avenir. Utopie aujourd'hui, chair
+et os demain.
+
+Les opinions avancées avaient des doubles fonds. Un commencement de
+mystère menaçait «l'ordre établi», lequel était suspect et sournois.
+Signe au plus haut point révolutionnaire. L'arrière-pensée du pouvoir
+rencontre dans la sape l'arrière-pensée du peuple. L'incubation des
+insurrections donne la réplique à la préméditation des coups d'État.
+
+Il n'y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations
+sous-jacentes comme le tugendbund allemand et le carbonarisme italien:
+mais çà et là des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde
+s'ébauchait à Aix; il y avait à Paris, entre autres affiliations de ce
+genre, la société des Amis de l'A B C.
+
+Qu'était-ce que les Amis de l'A B C? une société ayant pour but, en
+apparence, l'éducation des enfants, en réalité le redressement des
+hommes.
+
+On se déclarait les amis de l'A B C.--_L'Abaissé_, c'était le peuple. On
+voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les
+calembours sont quelquefois graves en politique; témoin le _Castratus ad
+castra_ qui fit de Narsès un général d'armée; témoin: _Barbari et
+Barberini_; témoin: _Fueros y Fuegos;_ témoin: _Tu es Petrus et super
+hanc petram_, etc., etc.
+
+Les amis de l'A B C étaient peu nombreux. C'était une société secrète à
+l'état d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries
+aboutissaient à des héros. Ils se réunissaient à Paris en deux endroits,
+près des halles, dans un cabaret appelé _Corinthe_ dont il sera question
+plus tard, et près du Panthéon dans un petit café de la place
+Saint-Michel appelé _le café Musain_, aujourd'hui démoli; le premier de
+ces lieux de rendez-vous était contigu aux ouvriers, le deuxième, aux
+étudiants.
+
+Les conciliabules habituels des Amis de l'A B C se tenaient dans une
+arrière-salle du café Musain.
+
+Cette salle, assez éloignée du café, auquel elle communiquait par un
+très long couloir, avait deux fenêtres et une issue avec un escalier
+dérobé sur la petite rue des Grès. On y fumait, on y buvait, on y
+jouait, on y riait. On y causait très haut de tout, et à voix basse
+d'autre chose. Au mur était clouée, indice suffisant pour éveiller le
+flair d'un agent de police, une vieille carte de la France sous la
+République.
+
+La plupart des amis de l'A B C étaient des étudiants, en entente
+cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils
+appartiennent dans une certaine mesure à l'histoire: Enjolras,
+Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou
+Laigle, Joly, Grantaire.
+
+Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, à force
+d'amitié. Tous, Laigle excepté, étaient du midi.
+
+Ce groupe était remarquable. Il s'est évanoui dans les profondeurs
+invisibles qui sont derrière nous. Au point de ce drame où nous sommes
+parvenus, il n'est pas inutile peut-être de diriger un rayon de clarté
+sur ces jeunes têtes avant que le lecteur les voie s'enfoncer dans
+l'ombre d'une aventure tragique.
+
+Enjolras, que nous avons nommé le premier, on verra plus tard pourquoi,
+était fils unique et riche.
+
+Enjolras était un jeune homme charmant, capable d'être terrible. Il
+était angéliquement beau. C'était Antinoüs farouche. On eût dit, à voir
+la réverbération pensive de son regard, qu'il avait déjà, dans quelque
+existence précédente, traversé l'apocalypse révolutionnaire. Il en avait
+la tradition comme un témoin. Il savait tous les petits détails de la
+grande chose. Nature pontificale et guerrière, étrange dans un
+adolescent. Il était officiant et militant; au point de vue immédiat,
+soldat de la démocratie; au-dessus du mouvement contemporain, prêtre de
+l'idéal. Il avait la prunelle profonde, la paupière un peu rouge, la
+lèvre inférieure épaisse et facilement dédaigneuse, le front haut.
+Beaucoup de front dans un visage, c'est comme beaucoup de ciel dans un
+horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce siècle
+et de la fin du siècle dernier qui ont été illustres de bonne heure, il
+avait une jeunesse excessive, fraîche comme chez les jeunes filles,
+quoique avec des heures de pâleur. Déjà homme, il semblait encore
+enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il était grave, il
+ne semblait pas savoir qu'il y eût sur la terre un être appelé la femme.
+Il n'avait qu'une passion, le droit, qu'une pensée, renverser
+l'obstacle. Sur le mont Aventin, il eût été Gracchus; dans la
+Convention, il eût été Saint-Just. Il voyait à peine les roses, il
+ignorait le printemps, il n'entendait pas chanter les oiseaux; la gorge
+nue d'Évadné ne l'eût pas plus ému qu'Aristogiton; pour lui, comme pour
+Harmodius, les fleurs n'étaient bonnes qu'à cacher l'épée. Il était
+sévère dans les joies. Devant tout ce qui n'était pas la République, il
+baissait chastement les yeux. C'était l'amoureux de marbre de la
+Liberté. Sa parole était âprement inspirée et avait un frémissement
+d'hymne. Il avait des ouvertures d'ailes inattendues. Malheur à
+l'amourette qui se fût risquée de son côté! Si quelque grisette de la
+place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
+d'échappé de collège, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces
+yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces
+lèvres neuves, ces dents exquises, eût eu appétit de toute cette aurore,
+et fût venue essayer sa beauté sur Enjolras, un regard surprenant et
+redoutable lui eût montré brusquement l'abîme, et lui eût appris à ne
+pas confondre avec le chérubin galant de Baumarchais le formidable
+chérubin d'Ézéchiel.
+
+À côté d'Enjolras qui représentait la logique de la révolution,
+Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la
+révolution et sa philosophie, il y a cette différence que sa logique
+peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir
+qu'à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. Il était
+moins haut et plus large. Il voulait qu'on versât aux esprits les
+principes étendus d'idées générales; il disait: Révolution, mais
+civilisation; et autour de la montagne à pic il ouvrait le vaste horizon
+bleu. De là, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose
+d'accessible et de praticable. La révolution avec Combeferre était plus
+respirable qu'avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et
+Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait à Robespierre; le
+second confinait à Condorcet. Combeferre vivait plus qu'Enjolras de la
+vie de tout le monde. S'il eût été donné à ces deux jeunes hommes
+d'arriver jusqu'à l'histoire, l'un eût été le juste, l'autre eût été le
+sage. Enjolras était plus viril, Combeferre était plus humain. _Homo_ et
+_Vir_, c'était bien là en effet leur nuance. Combeferre était doux comme
+Enjolras était sévère, par blancheur naturelle. Il aimait le mot
+citoyen, mais il préférait le mot homme. Il eût volontiers dit:
+_Hombre_, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux théâtres,
+suivait les cours publics, apprenait d'Arago la polarisation de la
+lumière, se passionnait pour une leçon où Geoffroy Saint-Hilaire avait
+expliqué la double fonction de l'artère carotide externe et de l'artère
+carotide interne, l'une qui fait le visage, l'autre qui fait le cerveau;
+il était au courant, suivait la science pas à pas, confrontait
+Saint-Simon avec Fourier, déchiffrait les hiéroglyphes, cassait les
+cailloux qu'il trouvait et raisonnait géologie, dessinait de mémoire un
+papillon bombyx, signalait les fautes de français dans le Dictionnaire
+de l'Académie, étudiait Puységur et Deleuze, n'affirmait rien, pas même
+les miracles, ne niait rien, pas même les revenants, feuilletait la
+collection du _Moniteur_, songeait. Il déclarait que l'avenir est dans
+la main du maître d'école, et se préoccupait des questions d'éducation.
+Il voulait que la société travaillât sans relâche à l'élévation du
+niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science, à la mise en
+circulation des idées, à la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et
+il craignait que la pauvreté actuelle des méthodes, la misère du point
+de vue littéraire borné à deux ou trois siècles classiques, le
+dogmatisme tyrannique des pédants officiels, les préjugés scolastiques
+et les routines ne finissent par faire de nos collèges des huîtrières
+artificielles. Il était savant, puriste, précis, polytechnique,
+piocheur, et en même temps pensif «jusqu'à la chimère», disaient ses
+amis. Il croyait à tous les rêves: les chemins de fer, la suppression de
+la souffrance dans les opérations chirurgicales, la fixation de l'image
+de la chambre noire, le télégraphe électrique, la direction des ballons.
+Du reste peu effrayé des citadelles bâties de toutes parts contre le
+genre humain par les superstitions, les despotismes et les préjugés. Il
+était de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position.
+Enjolras était un chef, Combeferre était un guide. On eût voulu
+combattre avec l'un et marcher avec l'autre. Ce n'est pas que Combeferre
+ne fût capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps à corps
+l'obstacle et de l'attaquer de vive force et par explosion; mais mettre
+peu à peu, par l'enseignement des axiomes et la promulgation des lois
+positives, le genre humain d'accord avec ses destinées, cela lui
+plaisait mieux; et, entre deux clartés, sa pente était plutôt pour
+l'illumination que pour l'embrasement. Un incendie peut faire une aurore
+sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour? Un volcan
+éclaire, mais l'aube éclaire encore mieux. Combeferre préférait
+peut-être la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clarté
+troublée par de la fumée, un progrès acheté par de la violence, ne
+satisfaisaient qu'à demi ce tendre et sérieux esprit. Une précipitation
+à pic d'un peuple dans la vérité, un 93, l'effarait; cependant la
+stagnation lui répugnait plus encore, il y sentait la putréfaction et la
+mort; à tout prendre, il aimait mieux l'écume que le miasme, et il
+préférait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de
+Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni hâte. Tandis que ses
+tumultueux amis, chevaleresquement épris de l'absolu, adoraient et
+appelaient les splendides aventures révolutionnaires, Combeferre
+inclinait à laisser faire le progrès, le bon progrès, froid peut-être,
+mais pur; méthodique, mais irréprochable; flegmatique, mais
+imperturbable. Combeferre se fût agenouillé et eût joint les mains pour
+que l'avenir arrivât avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublât
+l'immense évolution vertueuse des peuples. _Il faut que le bien soit
+innocent_, répétait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la
+révolution, c'est de regarder fixement l'éblouissant idéal et d'y voler
+à travers les foudres, avec du sang et du feu à ses serres, la beauté du
+progrès, c'est d'être sans tache; et il y a entre Washington qui
+représente l'un et Danton qui incarne l'autre, la différence qui sépare
+l'ange aux ailes de cygne de l'ange aux ailes d'aigle.
+
+Jean Prouvaire était une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il
+s'appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentanée qui se mêlait au
+puissant et profond mouvement d'où est sortie l'étude si nécessaire du
+moyen-âge. Jean Prouvaire était amoureux, cultivait un pot de fleurs,
+jouait de la flûte, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la
+femme, pleurait sur l'enfant, confondait dans la même confiance l'avenir
+et Dieu, et blâmait la révolution d'avoir fait tomber une tête royale,
+celle d'André Chénier. Il avait la voix habituellement délicate et tout
+à coup virile. Il était lettré jusqu'à l'érudition, et presque
+orientaliste. Il était bon par-dessus tout; et, chose toute simple pour
+qui sait combien la bonté confine à la grandeur, en fait de poésie il
+préférait l'immense. Il savait l'italien, le latin, le grec et l'hébreu;
+et cela lui servait à ne lire que quatre poètes: Dante, Juvénal, Eschyle
+et Isaïe. En français, il préférait Corneille à Racine et Agrippa
+d'Aubigné à Corneille. Il flânait volontiers dans les champs de folle
+avoine et de bleuets, et s'occupait des nuages presque autant que des
+événements. Son esprit avait deux attitudes, l'une du côté de l'homme,
+l'autre du côté de Dieu; il étudiait, ou il contemplait. Toute la
+journée il approfondissait les questions sociales; le salaire, le
+capital, le crédit, le mariage, la religion, la liberté de penser, la
+liberté d'aimer, l'éducation, la pénalité, la misère, l'association, la
+propriété, la production et la répartition, l'énigme d'en bas qui couvre
+d'ombre la fourmilière humaine; et le soir, il regardait les astres, ces
+êtres énormes. Comme Enjolras, il était riche et fils unique. Il parlait
+doucement, penchait la tête, baissait les yeux, souriait avec embarras,
+se mettait mal, avait l'air gauche, rougissait de rien, était fort
+timide. Du reste, intrépide.
+
+Feuilly était un ouvrier éventailliste, orphelin de père et de mère, qui
+gagnait péniblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pensée,
+délivrer le monde. Il avait une autre préoccupation encore: s'instruire;
+ce qu'il appelait aussi se délivrer. Il s'était enseigné à lui-même à
+lire et à écrire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly
+était un généreux coeur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin
+avait adopté les peuples. Sa mère lui manquant, il avait médité sur la
+patrie. Il ne voulait pas qu'il y eût sur la terre un homme qui fût sans
+patrie. Il couvait en lui-même, avec la divination profonde de l'homme
+du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui _l'idée des nationalités_.
+Il avait appris l'histoire exprès pour s'indigner en connaissance de
+cause. Dans ce jeune cénacle d'utopistes, surtout occupés de la France,
+il représentait le dehors. Il avait pour spécialité la Grèce, la
+Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il prononçait ces noms-là
+sans cesse, à propos et hors de propos, avec la ténacité du droit. La
+Turquie sur la Grèce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche
+sur Venise, ces viols l'exaspéraient. Entre toutes, la grande voie de
+fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de
+plus souveraine éloquence, il était éloquent de cette éloquence-là. Il
+ne tarissait pas sur cette date infâme, 1772, sur ce noble et vaillant
+peuple supprimé par trahison, sur ce Crime à trois, sur ce guet-apens
+monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions
+d'états qui, depuis, ont frappé plusieurs nobles nations, et leur ont,
+pour ainsi dire, raturé leur acte de naissance. Tous les attentats
+sociaux contemporains dérivent du partage de la Pologne. Le partage de
+la Pologne est un théorème dont tous les forfaits politiques actuels
+sont les corollaires. Pas un despote, pas un traître, depuis tout à
+l'heure un siècle, qui n'ait visé, homologué, contre-signé et paraphé,
+_ne varietur_, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier
+des trahisons modernes, celle-là apparaît la première. Le congrès de
+Vienne a consulté ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne
+l'hallali, 1815 est la curée. Tel était le texte habituel de Feuilly. Ce
+pauvre ouvrier s'était fait le tuteur de la justice, et elle le
+récompensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'éternité
+dans le droit. Varsovie ne peut pas plus être tartare que Venise ne peut
+être tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tôt ou
+tard, la patrie submergée flotte à la surface et reparaît. La Grèce
+redevient la Grèce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du
+droit contre le fait persiste à jamais. Le vol d'un peuple ne se
+prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne
+démarque pas une nation comme un mouchoir.
+
+Courfeyrac avait un père qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des idées
+fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et
+de noblesse, c'était de croire à la particule. La particule, on le sait,
+n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de _la Minerve_
+estimaient si haut ce pauvre _de_ qu'on se croyait obligé de l'abdiquer.
+M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M.
+Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de
+Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arrière,
+et s'appelait Courfeyrac tout court.
+
+Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir là,
+et nous borner à dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomyès.
+
+Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait
+appeler la beauté du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'éteint comme
+la gentillesse du petit chat, et toute cette grâce aboutit, sur deux
+pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.
+
+Ce genre d'esprit, les générations qui traversent les écoles, les levées
+successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main
+en main, _quasi cursores_, à peu près toujours le même; de sorte que,
+ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui eût écouté
+Courfeyrac en 1828 eût cru entendre Tholomyès en 1817. Seulement
+Courfeyrac était un brave garçon. Sous les apparentes similitudes de
+l'esprit extérieur, la différence entre Tholomyès et lui était grande.
+L'homme latent qui existait en eux était chez le premier tout autre que
+chez le second. Il y avait dans Tholomyès un procureur et dans
+Courfeyrac un paladin.
+
+Enjolras était le chef. Combeferre était le guide, Courfeyrac était le
+centre. Les autres donnaient plus de lumière, lui il donnait plus de
+calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualités d'un centre, la
+rondeur et le rayonnement.
+
+Bahorel avait figuré dans le tumulte sanglant de juin 1822, à l'occasion
+de l'enterrement du jeune Lallemand.
+
+Bahorel était un être de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave,
+panier percé, prodigue et rencontrant la générosité, bavard et
+rencontrant l'éloquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la
+meilleure pâte de diable qui fût possible; ayant des gilets téméraires
+et des opinions écarlates; tapageur en grand, c'est-à-dire n'aimant rien
+tant qu'une querelle, si ce n'est une émeute, et rien tant qu'une
+émeute, si ce n'est une révolution; toujours prêt à casser un carreau,
+puis à dépaver une rue, puis à démolir un gouvernement, pour voir
+l'effet; étudiant de onzième année. Il flairait le droit, mais il ne le
+faisait pas. Il avait pris pour devise: _avocat jamais_, et pour
+armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet
+carré. Chaque fois qu'il passait devant l'école de droit, ce qui lui
+arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'était pas
+encore inventé, et il prenait des précautions hygiéniques. Il disait du
+portail de l'école: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt:
+quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans
+ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait à rien faire
+une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il
+avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de
+leur fils.
+
+Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour
+cela qu'ils ont de l'intelligence.
+
+Bahorel, homme de caprice, était épars sur plusieurs cafés; les autres
+avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il flânait. Errer est humain,
+flâner est parisien. Au fond, esprit pénétrant, et penseur plus qu'il ne
+semblait.
+
+Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore
+informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.
+
+Il y avait dans ce conclave de jeunes têtes un membre chauve.
+
+Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aidé à monter
+dans un cabriolet de place le jour où il émigra, racontait qu'en 1814, à
+son retour en France, comme le roi débarquait à Calais, un homme lui
+présenta un placet.--Que demandez-vous? dit le roi.--Sire, un bureau de
+poste.--Comment vous appelez-vous?--L'Aigle.
+
+Le roi fronça le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom
+écrit ainsi: _Lesgle_. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi
+et il commença à sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour
+ancêtre un valet de chiens, surnommé Lesgueules. Ce surnom a fait mon
+nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption
+L'Aigle.--Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna à
+l'homme le bureau de poste de Meaux, exprès ou par mégarde.
+
+Le membre chauve du groupe était fils de ce Lesgle, ou Lègle, et signait
+Lègle (de Meaux). Ses camarades, pour abréger, l'appelaient Bossuet.
+
+Bossuet était un garçon gai qui avait du malheur. Sa spécialité était de
+ne réussir à rien. Par contre, il riait de tout. À vingt-cinq ans, il
+était chauve. Son père avait fini par avoir une maison et un champ; mais
+lui, le fils, n'avait rien eu de plus pressé que de perdre dans une
+fausse spéculation ce champ et cette maison. Il ne lui était rien resté.
+Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui
+manquait, tout le trompait; ce qu'il échafaudait croulait sur lui. S'il
+fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une maîtresse, il
+découvrait bientôt qu'il avait aussi un ami. À tout moment quelque
+misère lui advenait; de là sa jovialité. Il disait: _J'habite sous le
+toit des tuiles qui tombent_. Peu étonné, car pour lui l'accident était
+le prévu, il prenait la mauvaise chance en sérénité et souriait des
+taquineries de la destinée comme quelqu'un qui entend la plaisanterie.
+Il était pauvre, mais son gousset de bonne humeur était inépuisable. Il
+arrivait vite à son dernier sou, jamais à son dernier éclat de rire.
+Quand l'adversité entrait chez lui, il saluait cordialement cette
+ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il
+était familier avec la Fatalité au point de l'appeler par son petit
+nom.--Bonjour, Guignon, lui disait-il.
+
+Ces persécutions du sort l'avaient fait inventif. Il était plein de
+ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire,
+quand bon lui semblait, «des dépenses effrénées». Une nuit, il alla
+jusqu'à manger «cent francs» dans un souper avec une péronnelle, ce qui
+lui inspira au milieu de l'orgie ce mot mémorable: _Fille de cinq louis,
+tire-moi mes bottes_.
+
+Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait
+son droit, à la manière de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile;
+quelquefois pas du tout. Il logeait tantôt chez l'un, tantôt chez
+l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly étudiait la médecine. Il avait
+deux ans de moins que Bossuet.
+
+Joly était le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagné à la
+médecine, c'était d'être plus malade que médecin. À vingt-trois ans, il
+se croyait valétudinaire et passait sa vie à regarder sa langue dans son
+miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans
+sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la
+nuit, la circulation de son sang ne fût pas contrariée par le grand
+courant magnétique du globe. Dans les orages, il se tâtait le pouls. Du
+reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohérences, jeune, maniaque,
+malingre, joyeux, faisaient bon ménage ensemble, et il en résultait un
+être excentrique et agréable que ses camarades, prodigues de consonnes
+ailées, appelaient Jolllly.--Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait
+Jean Prouvaire.
+
+Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce
+qui est l'indice d'un esprit sagace.
+
+Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler
+que sérieusement, avaient une même religion: le Progrès.
+
+Tous étaient les fils directs de la révolution française. Les plus
+légers devenaient solennels en prononçant cette date: 89. Leurs pères
+selon la chair étaient ou avaient été feuillants, royalistes,
+doctrinaires; peu importait; ce pêle-mêle antérieur à eux, qui étaient
+jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans
+leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermédiaire au droit
+incorruptible et au devoir absolu.
+
+Affiliés et initiés, ils ébauchaient souterrainement l'idéal.
+
+Parmi tous ces coeurs passionnés et tous ces esprits convaincus, il y
+avait un sceptique. Comment se trouvait-il là? Par juxtaposition. Ce
+sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rébus:
+R. Grantaire était un homme qui se gardait bien de croire à quelque
+chose. C'était du reste un des étudiants qui avaient le plus appris
+pendant leurs cours à Paris; il savait que le meilleur café était au
+café Lemblin, et le meilleur billard au café Voltaire, qu'on trouvait de
+bonnes galettes et de bonnes filles à l'Ermitage sur le boulevard du
+Maine, des poulets à la crapaudine chez la mère Saguet, d'excellentes
+matelotes barrière de la Cunette, et un certain petit vin blanc barrière
+du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et
+le chausson, quelques danses, et il était profond bâtonniste. Par-dessus
+le marché, grand buveur. Il était laid démesurément; la plus jolie
+piqueuse de bottines de ce temps-là, Irma Boissy, indignée de sa
+laideur, avait rendu cette sentence: _Grantaire est impossible;_ mais la
+fatuité de Grantaire ne se déconcertait pas. Il regardait tendrement et
+fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: _si je
+voulais_! et cherchant à faire croire aux camarades qu'il était
+généralement demandé.
+
+Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social,
+révolution française, République, démocratie, humanité, civilisation,
+religion, progrès, étaient, pour Grantaire, très voisins de ne rien
+signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de
+l'intelligence, ne lui avait pas laissé une idée entière dans l'esprit.
+Il vivait avec ironie. Ceci était son axiome: Il n'y a qu'une certitude,
+mon verre plein. Il raillait tous les dévouements dans tous les partis,
+aussi bien le frère que le père, aussi bien Robespierre jeune que
+Loizerolles.--Ils sont bien avancés d'être morts, s'écriait-il. Il
+disait du crucifix: Voilà une potence qui a réussi. Coureur, joueur,
+libertin, souvent ivre, il faisait à ces jeunes songeurs le déplaisir de
+chantonner sans cesse: _J'aimons les filles et j'aimons le bon vin_.
+Air: Vive Henri IV.
+
+Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'était ni une
+idée ni un dogme, ni un art, ni une science; c'était un homme: Enjolras.
+Grantaire admirait, aimait et vénérait Enjolras. À qui se ralliait ce
+douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus
+absolu. De quelle façon Enjolras le subjuguait-il? Par les idées? Non.
+Par le caractère. Phénomène souvent observé. Un sceptique qui adhère à
+un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complémentaires.
+Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle.
+La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel;
+pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute,
+aimait à voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras.
+Sans qu'il s'en rendît clairement compte et sans qu'il songeât à se
+l'expliquer à lui-même, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure,
+candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses idées
+molles, fléchissantes, disloquées, malades, difformes, se rattachaient à
+Enjolras comme à une épine dorsale. Son rachis moral s'appuyait à cette
+fermeté. Grantaire, près d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il était
+lui-même d'ailleurs composé de deux éléments en apparence incompatibles.
+Il était ironique et cordial. Son indifférence aimait. Son esprit se
+passait de croyance et son coeur ne pouvait se passer d'amitié.
+Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature
+était ainsi. Il y a des hommes qui semblent nés pour être le verso,
+l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas,
+Éphestion, Pechméja. Ils ne vivent qu'à la condition d'être adossés à un
+autre; leur nom est une suite, et ne s'écrit que précédé de la
+conjonction _et_; leur existence ne leur est pas propre; elle est
+l'autre côté d'une destinée qui n'est pas la leur. Grantaire était un de
+ces hommes. Il était l'envers d'Enjolras.
+
+On pourrait presque dire que les affinités commencent aux lettres de
+l'alphabet. Dans la série, O et P sont inséparables. Vous pouvez, à
+votre gré, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.
+
+Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens;
+il y vivait; il ne se plaisait que là; il les suivait partout. Sa joie
+était de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumées du vin. On
+le tolérait pour sa bonne humeur.
+
+Enjolras, croyant, dédaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il
+lui accordait un peu de pitié hautaine. Grantaire était un Pylade point
+accepté. Toujours rudoyé par Enjolras, repoussé durement, rejeté et
+revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
+
+
+Une certaine après-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque
+coïncidence avec les événements racontés plus haut, Laigle de Meaux
+était mensuellement adossé au chambranle de la porte du café Musain. Il
+avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa
+rêverie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une
+manière d'être couché debout qui n'est point haïe des songeurs. Laigle
+de Meaux pensait, sans mélancolie, à une petite mésaventure qui lui
+était échue l'avant-veille à l'école de droit, et qui modifiait ses
+plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.
+
+La rêverie n'empêche pas un cabriolet de passer, et le songeur de
+remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une
+sorte de flânerie diffuse, aperçut, à travers ce somnambulisme, un
+véhicule à deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et
+comme indécis. À qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas?
+Laigle y regarda. Il y avait dedans, à côté du cocher, un jeune homme,
+et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux
+passants ce nom écrit en grosses lettres noires sur une carte cousue à
+l'étoffe: _Marius Pontmercy_.
+
+Ce nom fit changer d'attitude à Laigle. Il se dressa et jeta cette
+apostrophe au jeune homme du cabriolet:
+
+--Monsieur Marius Pontmercy!
+
+Le cabriolet interpellé s'arrêta.
+
+Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondément, leva les
+yeux.
+
+--Hein? dit-il.
+
+--Vous êtes monsieur Marius Pontmercy?
+
+--Sans doute.
+
+--Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.
+
+--Comment cela? demanda Marius; car c'était lui, en effet, qui sortait
+de chez son grand-père, et il avait devant lui une figure qu'il voyait
+pour la première fois. Je ne vous connais pas.
+
+--Moi non plus, je ne vous connais point, répondit Laigle.
+
+Marius crut à une rencontre de loustic, à un commencement de
+mystification en pleine rue. Il n'était pas d'humeur facile en ce
+moment-là. Il fronça le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable,
+poursuivit:
+
+--Vous n'étiez pas avant-hier à l'école?
+
+--Cela est possible.
+
+--Cela est certain.
+
+--Vous êtes étudiant? demanda Marius.
+
+--Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entré à l'école par
+hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces idées-là. Le professeur
+était en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont très
+ridicules dans ce moment-ci. Au troisième appel manqué, on vous raye
+l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.
+
+Marius commençait à écouter. Laigle continua:
+
+--C'était Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a
+le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec délices les
+absents. Il a sournoisement commencé par la lettre P. Je n'écoutais pas,
+n'étant point compromis dans cette lettre-là. L'appel n'allait pas mal.
+Aucune radiation. L'univers était présent. Blondeau était triste. Je
+disais à part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite
+exécution aujourd'hui. Tout à coup Blondeau appelle _Marius Pontmercy_.
+Personne ne répond. Blondeau, plein d'espoir, répète plus fort: _Marius
+Pontmercy_. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me
+suis dit rapidement: Voilà un brave garçon qu'on va rayer. Attention.
+Ceci est un véritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon
+élève. Ce n'est point là un cul-de-plomb, un étudiant qui étudie, un
+blanc-bec pédant, fort en sciences, lettres, théologie et sapience, un
+de ces esprits bêtas tirés à quatre épingles; une épingle par faculté.
+C'est un honorable paresseux qui flâne, qui pratique la villégiature,
+qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-être
+en cet instant-ci chez ma maîtresse. Sauvons-le. Mort à Blondeau! En ce
+moment, Blondeau a trempé dans l'encre sa plume noire de ratures, a
+promené sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a répété pour la troisième
+fois: _Marius Pontmercy_! J'ai répondu: _Présent_! Cela fait que vous
+n'avez pas été rayé.
+
+--Monsieur!... dit Marius.
+
+--Et que, moi, je l'ai été, ajouta Laigle de Meaux.
+
+--Je ne vous comprends pas, fit Marius.
+
+Laigle reprit:
+
+--Rien de plus simple. J'étais près de la chaire pour répondre et près
+de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une
+certaine fixité. Brusquement, Blondeau, qui doit être le nez malin dont
+parle Boileau, saute à la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de
+Meaux, et je m'appelle Lesgle.
+
+--L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!
+
+--Monsieur, le Blondeau arrive à ce beau nom, et crie: _Laigle_! Je
+réponds: _Présent_! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre,
+sourit, et me dit: Si vous êtes Pontmercy, vous n'êtes pas Laigle.
+Phrase qui a l'air désobligeante pour vous, mais qui n'était lugubre que
+pour moi. Cela dit, il me raye.
+
+Marius s'exclama.
+
+--Monsieur, je suis mortifié...
+
+--Avant tout, interrompit Laigle, je demande à embaumer Blondeau dans
+quelques phrases d'éloge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas
+grand'chose à changer à sa maigreur, à sa pâleur, à sa froideur, à sa
+roideur, et à son odeur. Et je dis: _Erudimini qui judicatis terram_.
+Ci-gît Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le boeuf de la
+discipline, _bos disciplinæ_, le molosse de la consigne, l'ange de
+l'appel, qui fut droit, carré, exact, rigide, honnête et hideux. Dieu le
+raya comme il m'a rayé.
+
+Marius reprit:
+
+--Je suis désolé...
+
+--Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leçon. À
+l'avenir, soyez exact.
+
+--Je vous fais vraiment mille excuses.
+
+--Ne vous exposez plus à faire rayer votre prochain.
+
+--Je suis désespéré...
+
+Laigle éclata de rire.
+
+--Et moi, ravi. J'étais sur la pente d'être avocat. Cette rature me
+sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne défendrai point la
+veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage.
+Voilà ma radiation obtenue. C'est à vous que je la dois, monsieur
+Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de
+remercîments. Où demeurez-vous?
+
+--Dans ce cabriolet, dit Marius.
+
+--Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous félicite. Vous
+avez là un loyer de neuf mille francs par an.
+
+En ce moment Courfeyrac sortait du café.
+
+Marius sourit tristement:
+
+--Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire à en sortir; mais
+c'est une histoire comme cela, je ne sais où aller.
+
+--Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.
+
+--J'aurais la priorité, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.
+
+--Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.
+
+--Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez
+Laigle.
+
+--De Meaux, répondit Laigle; par métaphore, Bossuet.
+
+Courfeyrac monta dans le cabriolet.
+
+--Cocher, dit-il, hôtel de la Porte-Saint-Jacques.
+
+Et le soir même, Marius était installé dans une chambre de l'hôtel de la
+Porte-Saint-Jacques, côte à côte avec Courfeyrac.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Les étonnements de Marius
+
+
+En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la
+saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius près
+de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui.
+Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea même pas. À cet
+âge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y
+a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On
+se regarde, on se connaît.
+
+Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:
+
+--À propos, avez-vous une opinion politique?
+
+--Tiens! dit Marius, presque offensé de la question.
+
+--Qu'est-ce que vous êtes?
+
+--Démocrate-bonapartiste.
+
+--Nuance gris de souris rassurée, dit Courfeyrac.
+
+Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au café Musain. Puis il lui
+chuchota à l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos
+entrées dans la révolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A
+B C. Il le présenta aux autres camarades en disant à demi-voix ce simple
+moi que Marius ne comprit pas: Un élève.
+
+Marius était tombé dans un guêpier d'esprits. Du reste, quoique
+silencieux et grave, il n'était ni le moins ailé ni le moins armé.
+
+Marius, jusque-là solitaire et inclinant au monologue et à l'aparté par
+habitude et par goût, fut un peu effarouché de cette volée de jeunes
+gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient à
+la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces
+esprits en liberté et en travail faisait tourbillonner ses idées.
+Quelquefois, dans le trouble, elles s'en allaient si loin de lui qu'il
+avait de la peine à les retrouver. Il entendait parler de philosophie,
+de littérature, d'art, d'histoire, de religion, d'une façon inattendue.
+Il entrevoyait des aspects étranges; et comme il ne les mettait point en
+perspective, il n'était pas sûr de ne pas voir le chaos. En quittant les
+opinions de son grand-père pour les opinions de son père, il s'était cru
+fixé; il soupçonnait maintenant, avec inquiétude et sans oser se
+l'avouer, qu'il ne l'était pas. L'angle sous lequel il voyait toute
+chose commençait de nouveau à se déplacer. Une certaine oscillation
+mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-ménage
+intérieur. Il en souffrait presque.
+
+Il semblait qu'il n'y eût pas pour ces jeunes gens de «choses
+consacrées». Marius entendait, sur toute matière, des langages
+singuliers, gênants pour son esprit encore timide.
+
+Une affiche de théâtre se présentait, ornée d'un titre de tragédie du
+vieux répertoire, dit classique.--À bas la tragédie chère aux bourgeois!
+criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre répliquer:
+
+--Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la tragédie, et il faut
+laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La tragédie à perruque a
+sa raison d'être, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui
+contestent le droit d'exister. Il y a des ébauches dans la nature; il y
+a, dans la création, des parodies toutes faites; un bec qui n'est pas un
+bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas
+des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux
+qui donne envie de rire, voilà le canard. Or, puisque la volaille existe
+à côté de l'oiseau, je ne vois pas pourquoi la tragédie classique
+n'existerait point en face de la tragédie antique.
+
+Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau
+entre Enjolras et Courfeyrac.
+
+Courfeyrac lui prenait le bras.
+
+--Faites attention. Ceci est la rue Plâtrière, nommée aujourd'hui rue
+Jean-Jacques-Rousseau, à cause d'un ménage singulier qui l'habitait il
+y a une soixantaine d'années. C'étaient Jean-Jacques et Thérèse. De
+temps en temps, il naissait là de petits êtres. Thérèse les enfantait,
+Jean-Jacques les enfantrouvait.
+
+Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.
+
+--Silence devant Jean-Jacques! Cet homme, je l'admire. Il a renié ses
+enfants, soit; mais il a adopté le peuple.
+
+Aucun de ces jeunes gens n'articulait ce mot: l'empereur. Jean Prouvaire
+seul disait quelquefois Napoléon; tous les autres disaient Bonaparte.
+Enjolras prononçait _Buonaparte_. Marius s'étonnait vaguement. _Initium
+sapientiæ_.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+L'arrière-salle du café Musain
+
+
+Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
+et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une véritable
+secousse pour son esprit.
+
+Cela se passait dans l'arrière-salle du café Musain. À peu près tous les
+Amis de l'A B C étaient réunis ce soir-là. Le quinquet était
+solennellement allumé. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
+avec bruit. Excepté Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
+haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
+de ces tumultes paisibles. C'était un jeu et un pêle-mêle autant qu'une
+conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
+quatre coins.
+
+Aucune femme n'était admise dans cette arrière-salle, excepté Louison,
+la laveuse de vaisselle du café, qui la traversait de temps en temps
+pour aller de la laverie au «laboratoire».
+
+Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'était
+emparé. Il raisonnait et déraisonnait à tue-tête, il criait:
+
+--J'ai soif. Mortels, je fais un rêve: que la tonne de Heidelberg ait
+une attaque d'apoplexie, et être de la douzaine de sangsues qu'on lui
+appliquera. Je voudrais boire. Je désire oublier la vie. La vie est une
+invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
+rien. On se casse le cou à vivre. La vie est un décor où il y a peu de
+praticables. Le bonheur est un vieux châssis peint d'un seul côté.
+L'Ecclésiaste dit: tout est vanité; je pense comme ce bonhomme qui n'a
+peut-être jamais existé. Zéro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vêtu
+de vanité. Ô vanité! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
+est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
+gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
+perruquier est un artiste, un gâcheux est un architecte, un jockey est
+un sportsman, un cloporte est un ptérygibranche. La vanité a un envers
+et un endroit; l'endroit est bête, c'est le nègre avec ses verroteries;
+l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
+l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignités, et
+même honneur et dignité, est généralement en chrysocale. Les rois font
+joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
+II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
+consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant à la valeur intrinsèque
+des gens, elle n'est guère plus respectable. Écoutez le panégyrique que
+le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est féroce; si le lys parlait,
+comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dévote est
+plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
+un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
+rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'étais élève
+chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
+à chiper des pommes; rapin est le mâle de rapine. Voilà pour moi; quant
+à vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
+excellences et qualités. Toute qualité verse dans un défaut; l'économe
+touche à l'avare, le généreux confine au prodigue, le brave côtoie le
+bravache; qui dit très pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
+vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogène. Qui
+admirez-vous, le tué ou le tueur, César ou Brutus? Généralement on est
+pour le tueur. Vive Brutus! il a tué. C'est ça qui est la vertu. Vertu,
+soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres à ces grands
+hommes-là. Le Brutus qui tua César était amoureux d'une statue de petit
+garçon. Cette statue était du statuaire grec Strongylion, lequel avait
+aussi sculpté cette figure d'amazone appelée Belle-Jambe, Eucnemos, que
+Néron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laissé que
+deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Néron; Brutus fut amoureux
+de l'une et Néron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
+rabâchage. Un siècle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
+copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
+Napoléon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
+de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
+convaincre. Mais tâchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
+contentez de réussir, quelle médiocrité! et de conquérir, quelle misère!
+Hélas, vanité et lâcheté partout. Tout obéit au succès, même la
+grammaire. _Si volet usus_, dit Horace. Donc, je dédaigne le genre
+humain. Descendrons-nous du tout à la partie? Voulez-vous que je me
+mette à admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plaît? Est-ce la
+Grèce? Les Athéniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
+dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacéphore disait
+de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
+considérable de la Grèce pendant cinquante ans a été ce grammairien
+Philetas, lequel était si petit et si menu qu'il était obligé de plomber
+ses souliers pour n'être pas emporté par le vent. Il y avait sur la plus
+grande place de Corinthe une statue sculptée par Silanion et cataloguée
+par Pline; cette statue représentait Épisthate. Qu'a fait Épisthate? il
+a inventé le croc-en-jambe. Ceci résume la Grèce et la gloire. Passons à
+d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
+pourquoi? À cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
+Athènes. L'Angleterre? pourquoi? À cause de Londres? je hais Carthage.
+Et puis, Londres, métropole du luxe, est le chef-lieu de la misère. Sur
+la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
+Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
+avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
+l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frère
+Jonathan? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez _time is money_, que
+reste-t-il de l'Angleterre? Ôtez _cotton is king_, que reste-t-il de
+l'Amérique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
+extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
+la Chine. Je conviens que la Russie a ses beautés, entre autres un fort
+despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une santé délicate. Un
+Alexis décapité, un Pierre poignardé, un Paul étranglé, un autre Paul
+aplati à coups de talon de botte, divers Ivans égorgés, plusieurs
+Nicolas et Basiles empoisonnés, tout cela indique que le palais des
+empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrité. Tous
+les peuples civilisés offrent à l'admiration du penseur ce détail: la
+guerre; or la guerre, la guerre civilisée, épuise et totalise toutes les
+formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
+mont Jaxa jusqu'à la maraude des Indiens Comanches dans la
+Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
+l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
+que vous avez à rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
+mêlé à vos modes et à vos élégances toutes les ordures compliquées de
+majesté, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu'à la chaise
+percée du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est à
+Bruxelles que l'on consomme le plus de bière, à Stockholm le plus
+d'eau-de-vie, à Madrid le plus de chocolat, à Amsterdam le plus de
+genièvre, à Londres le plus de vin, à Constantinople le plus de café, à
+Paris le plus d'absinthe; voilà toutes les notions utiles. Paris
+l'emporte, en somme. À Paris, les chiffonniers mêmes sont des sybarites;
+Diogène eût autant aimé être chiffonnier place Maubert que philosophe au
+Pirée. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
+bibines; les plus célèbres sont _la Casserole_ et _l'Abattoir_. Donc, ô
+guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
+bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansérails des
+califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard à
+quarante sous par tête, il me faut des tapis de Perse à y rouler
+Cléopâtre nue! Où est Cléopâtre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.
+
+Ainsi se répandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
+passage, dans son coin de l'arrière-salle Musain, Grantaire plus
+qu'ivre.
+
+Bossuet, étendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
+Grantaire repartait de plus belle:
+
+--Aigle de Meaux, à bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
+geste d'Hippocrate refusant le bric-à-brac d'Artaxerce. Je te dispense
+de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
+dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est réussi,
+l'homme est raté. Dieu a manqué cet animal-là. Une foule est un choix de
+laideurs. Le premier venu est un misérable. Femme rime à infâme. Oui,
+j'ai le spleen, compliqué de la mélancolie, avec la nostalgie, plus
+l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bâille, et je m'ennuie,
+et je m'assomme, et je m'embête! Que Dieu aille au diable!
+
+--Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
+droit avec la cantonade, et qui était engagé plus qu'à mi-corps dans une
+phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:
+
+--...Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus
+procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
+Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque année, un Équivalent devait
+être payé au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
+chacun, tant les propriétaires que les saisis d'héritage, et ce, pour
+toutes emphytéoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
+hypothécaires et hypothécaux....
+
+--Échos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.
+
+Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
+de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonçaient
+qu'un vaudeville s'ébauchait. Cette grosse affaire se traitait à voix
+basse, et les deux têtes en travail se touchaient:
+
+--Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
+sujet.
+
+--C'est juste. Dicte. J'écris.
+
+--Monsieur Dorimon?
+
+--Rentier?
+
+--Sans doute.
+
+--Sa fille, Célestine.
+
+--... tine. Après?
+
+--Le colonel Sainval.
+
+--Sainval est usé. Je dirais Valsin.
+
+À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
+profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
+trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel
+adversaire il avait affaire:
+
+--Diable! méfiez-vous. C'est une belle épée. Son jeu est net. Il a de
+l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de
+l'éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il
+est gaucher.
+
+Dans l'angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
+parlaient d'amour.
+
+--Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.
+
+--C'est une faute qu'elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu'on a
+tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le
+remords; si on la voit triste, on se fait conscience.
+
+--Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
+querellez!
+
+--Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite
+sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que
+nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à
+Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.
+
+--La paix, c'est le bonheur digérant.
+
+--Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
+sais qui je veux dire?
+
+--Elle me boude avec une patience cruelle.
+
+--Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.
+
+--Hélas!
+
+--À ta place, je la planterais là.
+
+--C'est facile à dire.
+
+--Et à faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?
+
+--Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, très littéraire,
+de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée,
+avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.
+
+--Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets
+de rotule. Achète-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
+prête.
+
+--À combien? cria Grantaire.
+
+Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La
+mythologie païenne se gourmait avec la mythologie chrétienne. Il
+s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme même, prenait
+le parti. Jean Prouvaire n'était timide qu'au repos. Une fois excité, il
+éclatait, une sorte de gaîté accentuait son enthousiasme, et il était à
+la fois riant et lyrique:
+
+--N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-être
+pas allés. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
+des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu'elle est
+aujourd'hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
+vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le
+Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne
+m'est pas prouvé que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
+creux des saules, en bouchant tour à tour les trous avec ses doigts; et
+j'ai toujours cru qu'Io était pour quelque chose dans la cascade de
+Pissevache.
+
+Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
+octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
+brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
+exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
+secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de
+papier.
+
+--Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu'au point de vue
+économique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
+gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. À la mort de François Ier, la
+dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la
+mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à
+vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de
+Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
+équivaudrait aujourd'hui à douze milliards. Deuxièmement, n'en déplaise
+à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de
+civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
+secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la
+démocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, détestables
+raisons que tout cela! Non! non! n'éclairons jamais le peuple à faux
+jour. Les principes s'étiolent et pâlissent dans votre cave
+constitutionnelle. Pas d'abâtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
+du roi au peuple. Dans tous ces octrois-là, il y a un article 14. À côté
+de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
+charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
+accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
+de charte!
+
+On était en hiver; deux bûches pétillaient dans la cheminée. Cela était
+tentant, et Courfeyrac n'y résista pas. Il froissa dans son poing la
+pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
+regarda philosophiquement brûler le chef-d'oeuvre de Louis XVIII, et se
+contenta de dire:
+
+--La charte métamorphosée en flamme.
+
+Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française
+qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
+bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
+folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les
+points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de
+bombardement joyeux.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Élargissement de l'horizon
+
+
+Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d'admirable qu'on ne
+peut jamais prévoir l'étincelle ni deviner l'éclair. Que va-t-il jaillir
+tout à l'heure? on l'ignore. L'éclat de rire part de l'attendrissement.
+Au moment bouffon, le sérieux fait son entrée. Les impulsions dépendent
+du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit
+pour ouvrir le champ à l'inattendu. Ce sont des entretiens à brusques
+tournants où la perspective change tout à coup. Le hasard est le
+machiniste de ces conversations-là.
+
+Une pensée sévère, bizarrement sortie d'un cliquetis de mots, traversa
+tout à coup la mêlée de paroles où ferraillaient confusément Grantaire,
+Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.
+
+Comment une phrase survient-elle dans le dialogue? d'où vient qu'elle se
+souligne tout à coup d'elle-même dans l'attention de ceux qui
+l'entendent? Nous venons de le dire, nul n'en sait rien. Au milieu du
+brouhaha, Bossuet termina tout à coup une apostrophe quelconque à
+Combeferre par cette date.
+
+--18 juin 1815: Waterloo.
+
+À ce nom, Waterloo, Marius, accoudé près d'un verre d'eau sur une table,
+ôta son poignet de dessous son menton, et commença à regarder fixement
+l'auditoire.
+
+--Pardieu, s'écria Courfeyrac (_Parbleu_, à cette époque, tombait en
+désuétude), ce chiffre 18 est étrange, et me frappe. C'est le nombre
+fatal de Bonaparte. Mettez Louis devant et Brumaire derrière, vous avez
+toute la destinée de l'homme, avec cette particularité expressive que le
+commencement y est talonné par la fin.
+
+Enjolras, jusque-là muet, rompit le silence, et adressa à Courfeyrac
+cette parole:
+
+--Tu veux dire le crime par l'expiation.
+
+Ce mot, _crime_, dépassait la mesure de ce que pouvait accepter Marius,
+déjà très ému par la brusque évocation de Waterloo.
+
+Il se leva, il marcha lentement vers la carte de France étalée sur le
+mur et au bas de laquelle on voyait une île dans un compartiment séparé,
+il posa son doigt sur ce compartiment, et dit:
+
+--La Corse. Une petite île qui a fait la France bien grande.
+
+Ce fut le souffle d'air glacé. Tous s'interrompirent. On sentit que
+quelque chose allait commencer.
+
+Bahorel, ripostant à Bossuet, était en train de prendre une pose de
+torse à laquelle il tenait. Il y renonça pour écouter.
+
+Enjolras, dont l'oeil bleu n'était attaché sur personne et semblait
+considérer le vide, répondit sans regarder Marius:
+
+--La France n'a besoin d'aucune Corse pour être grande. La France est
+grande parce qu'elle est la France. _Quia nominor leo_.
+
+Marius n'éprouva nulle velléité de reculer; il se tourna vers Enjolras,
+et sa voix éclata avec une vibration qui venait du tressaillement des
+entrailles:
+
+--À Dieu ne plaise que je diminue la France! mais ce n'est point la
+diminuer que de lui amalgamer Napoléon. Ah çà, parlons donc. Je suis
+nouveau venu parmi vous, mais je vous avoue que vous m'étonnez. Où en
+sommes-nous? qui sommes-nous? qui êtes-vous? qui suis-je?
+Expliquons-nous sur l'empereur. Je vous entends dire Buonaparte en
+accentuant l'u comme des royalistes. Je vous préviens que mon grand-père
+fait mieux encore; il dit Buonaparté. Je vous croyais des jeunes gens.
+Où mettez-vous donc votre enthousiasme? et qu'est-ce que vous en faites?
+qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il
+de plus?
+
+Si vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de quels grands hommes
+voudrez-vous? Il avait tout. Il était complet. Il avait dans son cerveau
+le cube des facultés humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il
+dictait comme César, sa causerie mêlait l'éclair de Pascal au coup de
+foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'écrivait, ses bulletins
+sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la métaphore de
+Mahomet, il laissait derrière lui dans l'orient des paroles grandes
+comme les pyramides; à Tilsitt il enseignait la majesté aux empereurs, à
+l'académie des sciences il donnait la réplique à Laplace, au conseil
+d'état il tenait tête à Merlin, il donnait une âme à la géométrie des
+uns et à la chicane des autres, il était légiste avec les procureurs et
+sidéral avec les astronomes; comme Cromwell soufflant une chandelle sur
+deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau; il voyait
+tout, il savait tout; ce qui ne l'empêchait pas de rire d'un rire
+bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout à coup, l'Europe
+effarée écoutait, des armées se mettaient en marche, des parcs
+d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les
+fleuves, les nuées de la cavalerie galopaient dans l'ouragan, cris,
+trompettes, tremblement de trônes partout, les frontières des royaumes
+oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain
+qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur
+l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans
+les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande Armée et
+la vieille garde, et c'était l'archange de la guerre!
+
+Tous se taisaient, et Enjolras baissait la tête. Le silence fait
+toujours un peu l'effet de l'acquiescement ou d'une sorte de mise au
+pied du mur. Marius, presque sans reprendre haleine, continua avec un
+surcroît d'enthousiasme:
+
+--Soyons justes, mes amis! être l'empire d'un tel empereur, quelle
+splendide destinée pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et
+qu'il ajoute son génie au génie de cet homme! Apparaître et régner,
+marcher et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre
+ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynastie,
+transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez,
+que vous mettez la main sur le pommeau de l'épée de Dieu, suivre dans un
+seul homme Annibal, César et Charlemagne, être le peuple de quelqu'un
+qui mêle à toutes vos aubes l'annonce éclatante d'une bataille gagnée,
+avoir pour réveille-matin le canon des Invalides, jeter dans des abîmes
+de lumière des mots prodigieux qui flamboient à jamais, Marengo, Arcole,
+Austerlitz, Iéna, Wagram! faire à chaque instant éclore au zénith des
+siècles des constellations de victoires, donner l'empire français pour
+pendant à l'empire romain, être la grande nation et enfanter la grande
+Armée, faire envoler par toute la terre ses légions comme une montagne
+envoie de tous côtés ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, être en
+Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers
+l'histoire une fanfare de titans, conquérir le monde deux fois, par la
+conquête et par l'éblouissement, cela est sublime; et qu'y a-t-il de
+plus grand?
+
+--Être libre, dit Combeferre.
+
+Marius à son tour baissa la tête. Ce mot simple et froid avait traversé
+comme une lame d'acier son effusion épique, et il la sentait s'évanouir
+en lui. Lorsqu'il leva les yeux, Combeferre n'était plus là. Satisfait
+probablement de sa réplique à l'apothéose, il venait de partir, et tous,
+excepté Enjolras, l'avaient suivi. La salle s'était vidée. Enjolras,
+resté seul avec Marius, le regardait gravement. Marius cependant, ayant
+un peu rallié ses idées, ne se tenait pas pour battu; il y avait en lui
+un reste de bouillonnement qui allait sans doute se traduire en
+syllogismes déployés contre Enjolras, quand tout à coup on entendit
+quelqu'un qui chantait dans l'escalier en s'en allant. C'était
+Combeferre, et voici ce qu'il chantait:
+
+ _Si César m'avait donné_
+ _La gloire et la guerre,_
+ _Et qu'il me fallût quitter_
+ _L'amour de ma mère_
+ _Je dirais au grand César:_
+ _Reprends ton sceptre et ton char,_
+ _J'aime mieux ma mère, ô gué!_
+ _J'aime mieux ma mère._
+
+L'accent tendre et farouche dont Combeferre le chantait donnait à ce
+couplet une sorte de grandeur étrange. Marius, pensif et l'oeil au
+plafond, répéta presque machinalement: Ma mère?...
+
+En ce moment, il sentit sur son épaule la main d'Enjolras.
+
+--Citoyen, lui dit Enjolras, ma mère, c'est la République.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Res angusta_
+
+
+Cette soirée laissa à Marius un ébranlement profond, et une obscurité
+triste dans l'âme. Il éprouva ce qu'éprouve peut-être la terre au moment
+où on l'ouvre avec le fer pour y déposer le grain de blé; elle ne sent
+que la blessure; le tressaillement du germe et la joie du fruit
+n'arrivent que plus tard.
+
+Marius fut sombre. Il venait à peine de se faire une foi; fallait-il
+donc déjà la rejeter? il s'affirma à lui-même que non. Il se déclara
+qu'il ne voulait pas douter, et il commença à douter malgré lui. Être
+entre deux religions, l'une dont on n'est pas encore sorti, l'autre où
+l'on n'est pas encore entré, cela est insupportable; et ces crépuscules
+ne plaisent qu'aux âmes chauves-souris. Marius était une prunelle
+franche, et il lui fallait de la vraie lumière. Les demi-jours du doute
+lui faisaient mal. Quel que fût son désir de rester où il était et de
+s'en tenir là, il était invinciblement contraint de continuer,
+d'avancer, d'examiner, de penser, de marcher plus loin. Où cela
+allait-il le conduire? il craignait, après avoir fait tant de pas qui
+l'avaient rapproché de son père, de faire maintenant des pas qui l'en
+éloigneraient. Son malaise croissait de toutes les réflexions qui lui
+venaient. L'escarpement se dessinait autour de lui. Il n'était d'accord
+ni avec son grand-père, ni avec ses amis; téméraire pour l'un, arriéré
+pour les autres; et il se reconnut doublement isolé, du côté de la
+vieillesse, et du côté de la jeunesse. Il cessa d'aller au café Musain.
+
+Dans ce trouble où était sa conscience, il ne songeait plus guère à de
+certains côtés sérieux de l'existence. Les réalités de la vie ne se
+laissent pas oublier. Elles vinrent brusquement lui donner leur coup de
+coude.
+
+Un matin, le maître de l'hôtel entra dans la chambre de Marius et lui
+dit:
+
+--Monsieur Courfeyrac a répondu pour vous.
+
+--Oui.
+
+--Mais il me faudrait de l'argent.
+
+--Priez Courfeyrac de venir me parler, dit Marius.
+
+Courfeyrac venu, l'hôte les quitta. Marius lui conta ce qu'il n'avait
+pas songé à lui dire encore, qu'il était comme seul au monde et n'ayant
+pas de parents.
+
+--Qu'allez-vous devenir? dit Courfeyrac.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Marius.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Avez-vous de l'argent?
+
+--Quinze francs.
+
+--Voulez-vous que je vous en prête?
+
+--Jamais.
+
+--Avez-vous des habits?
+
+--Voilà.
+
+--Avez-vous des bijoux?
+
+--Une montre.
+
+--D'argent?
+
+--D'or. La voici.
+
+--Je sais un marchand d'habits qui vous prendra votre redingote et un
+pantalon.
+
+--C'est bien.
+
+--Vous n'aurez plus qu'un pantalon, un gilet, un chapeau et un habit.
+
+--Et mes bottes.
+
+--Quoi! vous n'irez pas pieds nus? quelle opulence!
+
+--Ce sera assez.
+
+--Je sais un horloger qui vous achètera votre montre.
+
+--C'est bon.
+
+--Non, ce n'est pas bon. Que ferez-vous après?
+
+--Tout ce qu'il faudra. Tout l'honnête du moins.
+
+--Savez-vous l'anglais?
+
+--Non.
+
+--Savez-vous l'allemand?
+
+--Non.
+
+--Tant pis.
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est qu'un de mes amis, libraire, fait une façon d'encyclopédie pour
+laquelle vous auriez pu traduire des articles allemands ou anglais.
+C'est mal payé, mais on vit.
+
+--J'apprendrai l'anglais et l'allemand.
+
+--Et en attendant?
+
+--En attendant je mangerai mes habits et ma montre.
+
+On fit venir le marchand d'habits. Il acheta la défroque vingt francs.
+On alla chez l'horloger. Il acheta la montre quarante-cinq francs.
+
+--Ce n'est pas mal, disait Marius à Courfeyrac en rentrant à l'hôtel,
+avec mes quinze francs, cela fait quatre-vingts francs.
+
+--Et la note de l'hôtel? observa Courfeyrac.
+
+--Tiens, j'oubliais, dit Marius.
+
+L'hôte présenta sa note qu'il fallut payer sur-le-champ. Elle se
+montait à soixante-dix francs.
+
+--Il me reste dix francs, dit Marius.
+
+--Diable, fit Courfeyrac, vous mangerez cinq francs pendant que vous
+apprendrez l'anglais, et cinq francs pendant que vous apprendrez
+l'allemand. Ce sera avaler une langue bien vite ou une pièce de cent
+sous bien lentement.
+
+Cependant la tante Gillenormand, assez bonne personne au fond dans les
+occasions tristes, avait fini par déterrer le logis de Marius. Un matin,
+comme Marius revenait de l'école, il trouva une lettre de sa tante et
+les _soixante pistoles_, c'est-à-dire six cents francs en or dans une
+boîte cachetée.
+
+Marius renvoya les trente louis à sa tante avec une lettre respectueuse
+où il déclarait avoir des moyens d'existence et pouvoir suffire
+désormais à tous ses besoins. En ce moment-là il lui restait trois
+francs.
+
+La tante n'informa point le grand-père de ce refus de peur d'achever de
+l'exaspérer. D'ailleurs n'avait-il pas dit: Qu'on ne me parle jamais de
+ce buveur de sang!
+
+Marius sortit de l'hôtel de la porte Saint-Jacques, ne voulant pas s'y
+endetter.
+
+
+
+
+Livre cinquième--Excellence du malheur
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Marius indigent
+
+
+La vie devint sévère pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce
+n'était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu'on appelle _de la
+vache enragée_. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les
+nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l'âtre sans feu, les
+semaines sans travail, l'avenir sans espérance, l'habit percé au coude,
+le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve
+fermée le soir parce qu'on ne paye pas son loyer, l'insolence du portier
+et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la
+dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts,
+l'amertume, l'accablement. Marius apprit comment on dévore tout cela, et
+comment ce sont souvent les seules choses qu'on ait à dévorer. À ce
+moment de l'existence où l'homme a besoin d'orgueil parce qu'il a besoin
+d'amour, il se sentit moqué parce qu'il était mal vêtu, et ridicule
+parce qu'il était pauvre. À l'âge où la jeunesse vous gonfle le coeur
+d'une fierté impériale, il abaissa plus d'une fois ses yeux sur ses
+bottes trouées, et il connut les hontes injustes et les rougeurs
+poignantes de la misère. Admirable et terrible épreuve dont les faibles
+sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset où la destinée
+jette un homme, toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un
+demi-dieu.
+
+Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y
+a des bravoures opiniâtres et ignorées qui se défendent pied à pied dans
+l'ombre contre l'envahissement fatal des nécessités et des turpitudes.
+Nobles et mystérieux triomphes qu'aucun regard ne voit, qu'aucune
+renommée ne paye, qu'aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur,
+l'isolement, l'abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont
+leurs héros; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres.
+
+De fermes et rares natures sont ainsi créées; la misère, presque
+toujours marâtre, est quelquefois mère; le dénûment enfante la
+puissance d'âme et d'esprit; la détresse est nourrice de la fierté; le
+malheur est un bon lait pour les magnanimes.
+
+Il y eut un moment dans la vie de Marius où il balayait son palier, où
+il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitière, où il attendait
+que la brune tombât pour s'introduire chez le boulanger, et y acheter un
+pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'eût
+volé. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au
+milieu des cuisinières goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme
+gauche portant des livres sous son bras, qui avait l'air timide et
+furieux, qui en entrant ôtait son chapeau de son front où perlait la
+sueur, faisait un profond salut à la bouchère étonnée, un autre salut au
+garçon boucher, demandait une côtelette de mouton, la payait six ou sept
+sous, l'enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux
+livres, et s'en allait. C'était Marius. Avec cette côtelette, qu'il
+faisait cuire lui-même, il vivait trois jours.
+
+Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la
+graisse, le troisième jour il rongeait l'os.
+
+À plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui
+adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant
+qu'il n'avait besoin de rien.
+
+Il était encore en deuil de son père quand la révolution que nous avons
+racontée s'était faite en lui. Depuis lors, il n'avait plus quitté les
+vêtements noirs. Cependant ses vêtements le quittèrent. Un jour vint où
+il n'eut plus d'habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Courfeyrac,
+auquel il avait de son côté rendu quelques bons offices, lui donna un
+vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier
+quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit était vert. Alors
+Marius ne sortit plus qu'après la chute du jour. Cela faisait que son
+habit était noir. Voulant toujours être en deuil, il se vêtissait de la
+nuit.
+
+À travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il était censé habiter
+la chambre de Courfeyrac, qui était décente et où un certain nombre de
+bouquins de droit soutenus et complétés par des volumes de romans
+dépareillés figuraient la bibliothèque voulue par les règlements. Il se
+faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.
+
+Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-père par une lettre
+froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la
+lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, déchirée en quatre, au
+panier. Deux ou trois jours après, mademoiselle Gillenormand entendit
+son père qui était seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela
+lui arrivait chaque fois qu'il était très agité. Elle prêta l'oreille;
+le vieillard disait:--Si tu n'étais pas un imbécile, tu saurais qu'on
+ne peut pas être à la fois baron et avocat.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Marius pauvre
+
+
+Il en est de la misère comme de tout. Elle arrive à devenir possible.
+Elle finit par prendre une forme et se composer. On végète, c'est-à-dire
+on se développe d'une certaine façon chétive, mais suffisante à la vie.
+Voici de quelle manière l'existence de Marius Pontmercy s'était
+arrangée:
+
+Il était sorti du plus étroit, le défilé s'élargissait un peu devant
+lui. À force de labeur, de courage, de persévérance et de volonté, il
+était parvenu à tirer de son travail environ sept cents francs par an.
+Il avait appris l'allemand et l'anglais. Grâce à Courfeyrac qui l'avait
+mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la
+littérature-librairie le modeste rôle d'_utilité_. Il faisait des
+prospectus, traduisait des journaux, annotait des éditions, compilait
+des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il
+en vivait. Pas mal. Comment? Nous l'allons dire.
+
+Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de
+trente francs, un taudis sans cheminée qualifié cabinet où il n'y avait,
+en fait de meubles, que l'indispensable. Ces meubles étaient à lui. Il
+donnait trois francs par mois à la vieille principale locataire pour
+qu'elle vînt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d'eau
+chaude, un oeuf frais et un pain d'un sou. De ce pain et de cet oeuf, il
+déjeunait. Son déjeuner variait de deux à quatre sous selon que les
+oeufs étaient chers ou bon marché. À six heures du soir, il descendait
+rue Saint-Jacques, dîner chez Rousseau, vis-à-vis Basset le marchand
+d'estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe.
+Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de légumes de
+trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain à
+discrétion. Quant au vin, il buvait de l'eau. En payant au comptoir, où
+siégeait majestueusement madame Rousseau, à cette époque toujours grasse
+et encore fraîche, il donnait un sou au garçon, et madame Rousseau lui
+donnait un sourire. Puis il s'en allait. Pour seize sous, il avait eu un
+sourire et un dîner.
+
+Ce restaurant Rousseau, où l'on vidait si peu de bouteilles et tant de
+carafes, était un calmant plus encore qu'un restaurant. Il n'existe plus
+aujourd'hui. Le maître avait un beau surnom; on l'appelait _Rousseau
+l'aquatique_.
+
+Ainsi, déjeuner quatre sous, dîner seize sous; sa nourriture lui coûtait
+vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par
+an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs à la
+vieille, plus quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs,
+Marius était nourri, logé et servi. Son habillement lui coûtait cent
+francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs,
+le tout ne dépassait pas six cent cinquante francs. Il lui restait
+cinquante francs. Il était riche. Il prêtait dans l'occasion dix francs
+à un ami; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs.
+Quant au chauffage, n'ayant pas de cheminée, Marius l'avait «simplifié».
+
+Marius avait toujours deux habillements complets; l'un vieux, «pour tous
+les jours», l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux étaient
+noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans sa
+commode, la troisième chez la blanchisseuse. Il les renouvelait à mesure
+qu'elles s'usaient. Elles étaient habituellement déchirées, ce qui lui
+faisait boutonner son habit jusqu'au menton.
+
+Pour que Marius en vînt à cette situation florissante, il avait fallu
+des années. Années rudes; difficiles, les unes à traverser, les autres à
+gravir. Marius n'avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en
+fait de dénûment; il avait tout fait, excepté des dettes. Il se rendait
+ce témoignage que jamais il n'avait dû un sou à personne. Pour lui, une
+dette, c'était le commencement de l'esclavage. Il se disait même qu'un
+créancier est pire qu'un maître; car un maître ne possède que votre
+personne, un créancier possède votre dignité et peut la souffleter.
+Plutôt que d'emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours
+de jeûne. Sentant que toutes les extrémités se touchent et que, si l'on
+n'y prend garde, l'abaissement de fortune peut mener à la bassesse
+d'âme, il veillait jalousement sur sa fierté. Telle formule ou telle
+démarche qui, dans toute autre situation, lui eût paru déférence, lui
+semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne
+voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur sévère.
+Il était timide jusqu'à l'âpreté.
+
+Dans toutes ses épreuves il se sentait encouragé et quelquefois même
+porté par une force secrète qu'il avait en lui. L'âme aide le corps, et
+à de certains moments le soulève. C'est le seul oiseau qui soutienne sa
+cage.
+
+À côté du nom de son père, un autre nom était gravé dans le coeur de
+Marius, le nom de Thénardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et
+grave, environnait d'une sorte d'auréole l'homme auquel, dans sa pensée,
+il devait la vie de son père, cet intrépide sergent qui avait sauvé le
+colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne séparait
+jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son père, et il les
+associait dans sa vénération. C'était une sorte de culte à deux degrés,
+le grand autel pour le colonel, le petit pour Thénardier. Ce qui
+redoublait l'attendrissement de sa reconnaissance, c'est l'idée de
+l'infortune où il savait Thénardier tombé et englouti. Marius avait
+appris à Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste.
+Depuis il avait fait des efforts inouïs pour saisir sa trace et tâcher
+d'arriver à lui dans ce ténébreux abîme de la misère où Thénardier avait
+disparu. Marius avait battu tout le pays; il était allé à Chelles, à
+Bondy, à Gournay, à Nogent, à Lagny. Pendant trois années il s'y était
+acharné, dépensant à ces explorations le peu d'argent qu'il épargnait.
+Personne n'avait pu lui donner de nouvelles de Thénardier; on le croyait
+passé en pays étranger. Ses créanciers l'avaient cherché aussi, avec
+moins d'amour que Marius, mais avec autant d'acharnement, et n'avaient
+pu mettre la main sur lui. Marius s'accusait et s'en voulait presque de
+ne pas réussir dans ses recherches. C'était la seule dette que lui eût
+laissée le Colonel, et Marius tenait à honneur de la payer.--Comment!
+pensait-il, quand mon père gisait mourant sur le champ de bataille,
+Thénardier, lui, a bien su le trouver à travers la fumée et la mitraille
+et l'emporter sur ses épaules, et il ne lui devait rien cependant, et
+moi qui dois tant à Thénardier, je ne saurais pas le rejoindre dans
+cette ombre où il agonise et le rapporter à mon tour de la mort à la
+vie! Oh! je le retrouverai!--Pour retrouver Thénardier en effet, Marius
+eût donné un de ses bras, et, pour le tirer de la misère, tout son sang.
+Revoir Thénardier, rendre un service quelconque à Thénardier, lui dire:
+Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais! je suis là!
+disposez de moi!--c'était le plus doux et le plus magnifique rêve de
+Marius.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Marius grandi
+
+
+À cette époque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu'il avait
+quitté son grand-père. On était resté dans les mêmes termes de part et
+d'autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher à se revoir.
+D'ailleurs, se revoir, à quoi bon? pour se heurter? Lequel eût eu raison
+de l'autre? Marius était le vase d'airain, mais le père Gillenormand
+était le pot de fer.
+
+Disons-le, Marius s'était mépris sur le coeur de son grand-père. Il
+s'était figuré que M. Gillenormand ne l'avait jamais aimé, et que ce
+bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, tempêtait et levait la
+canne, n'avait pour lui tout au plus que cette affection à la fois
+légère et sévère des Gérontes de comédie. Marius se trompait. Il y a des
+pères qui n'aiment pas leurs enfants; il n'existe point d'aïeul qui
+n'adore son petit-fils. Au fond, nous l'avons dit, M. Gillenormand
+idolâtrait Marius. Il l'idolâtrait à sa façon, avec accompagnement de
+bourrades et même de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un
+vide noir dans le coeur. Il exigea qu'on ne lui en parlât plus, en
+regrettant tout bas d'être si bien obéi. Dans les premiers temps il
+espéra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur
+reviendrait. Mais les semaines se passèrent, les mois se passèrent, les
+années se passèrent; au grand désespoir de M. Gillenormand, le buveur
+de sang ne reparut pas.--Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que
+de le chasser, se disait le grand-père, et il se demandait: si c'était à
+refaire, le referais-je? Son orgueil sur-le-champ répondait oui, mais sa
+vieille tête qu'il hochait en silence répondait tristement non. Il avait
+ses heures d'abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin
+d'affections comme de soleil. C'est de la chaleur. Quelle que fût sa
+forte nature, l'absence de Marius avait changé quelque chose en lui.
+Pour rien au monde, il n'eût voulu faire un pas vers ce «petit drôle»
+mais il souffrait. Il ne s'informait jamais de lui, mais il y pensait
+toujours. Il vivait, de plus en plus retiré, au Marais. Il était encore,
+comme autrefois, gai et violent, mais sa gaîté avait une dureté
+convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la colère, et ses
+violences se terminaient toujours par une sorte d'accablement doux et
+sombre. Il disait quelquefois:--Oh! s'il revenait, quel bon soufflet je
+lui donnerais!
+
+Quant à la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup; Marius
+n'était plus pour elle qu'une espèce de silhouette noire et vague; et
+elle avait fini par s'en occuper beaucoup moins que du chat ou du
+perroquet qu'il est probable qu'elle avait.
+
+Ce qui accroissait la souffrance secrète du père Gillenormand, c'est
+qu'il la renfermait tout entière et n'en laissait rien deviner. Son
+chagrin était comme ces fournaises nouvellement inventées qui brûlent
+leur fumée. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui
+parlaient de Marius, et lui demandaient:--Que fait, ou que devient
+monsieur votre petit-fils?--Le vieux bourgeois répondait, en soupirant,
+s'il était trop triste, ou en donnant une chiquenaude à sa manchette,
+s'il voulait paraître gai:--Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans
+quelque coin.
+
+Pendant que le vieillard regrettait, Marius s'applaudissait. Comme à
+tous les bons coeurs, le malheur lui avait ôté l'amertume. Il ne pensait
+à M. Gillenormand qu'avec douceur, mais il avait tenu à ne plus rien
+recevoir de l'homme _qui avait été mal pour son père_.--C'était
+maintenant la traduction mitigée de ses premières indignations. En
+outre, il était heureux d'avoir souffert, et de souffrir encore. C'était
+pour son père. La dureté de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il
+se disait avec une sorte de joie que--_c'était bien le moins_; que
+c'était--une expiation;--que,--sans cela, il eût été puni, autrement et
+plus tard, de son indifférence impie pour son père et pour un tel père;
+qu'il n'aurait pas été juste que son père eût eu toute la souffrance, et
+lui rien;--qu'était-ce d'ailleurs que ses travaux et son dénûment
+comparés à la vie héroïque du colonel? qu'enfin sa seule manière de se
+rapprocher de son père et de lui ressembler, c'était d'être vaillant
+contre l'indigence comme lui avait été brave contre l'ennemi; et que
+c'était là sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot: _il
+en sera digne_.--Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa
+poitrine, l'écrit du colonel ayant disparu, mais dans son coeur.
+
+Et puis, le jour où son grand-père l'avait chassé, il n'était encore
+qu'un enfant, maintenant il était un homme. Il le sentait. La misère,
+insistons-y, lui avait été bonne. La pauvreté dans la jeunesse, quand
+elle réussit, a cela de magnifique qu'elle tourne toute la volonté vers
+l'effort et toute l'âme vers l'aspiration. La pauvreté met tout de suite
+la vie matérielle à nu et la fait hideuse; de là d'inexprimables élans
+vers la vie idéale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes
+et grossières, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac,
+le jeu, les bons repas, et le reste; occupations des bas côtés de l'âme
+aux dépens des côtés hauts et délicats. Le jeune homme pauvre se donne
+de la peine pour avoir son pain; il mange; quand il a mangé, il n'a plus
+que la rêverie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne; il regarde
+le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanité dans
+laquelle il souffre, la création dans laquelle il rayonne. Il regarde
+tant l'humanité qu'il voit l'âme, il regarde tant la création qu'il voit
+Dieu. Il rêve, et il se sent grand; il rêve encore, et il se sent
+tendre. De l'égoïsme de l'homme qui souffre, il passe à la compassion de
+l'homme qui médite. Un admirable sentiment éclate en lui, l'oubli de soi
+et la pitié pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la
+nature offre, donne et prodigue aux âmes ouvertes et refuse aux âmes
+fermées, il en vient à plaindre, lui millionnaire de l'intelligence, les
+millionnaires de l'argent. Toute haine s'en va de son coeur à mesure que
+toute clarté entre dans son esprit. D'ailleurs est-il malheureux? Non.
+La misère d'un jeune homme n'est jamais misérable. Le premier jeune
+garçon venu, si pauvre qu'il soit, avec sa santé, sa force, sa marche
+vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux
+noirs, ses joues fraîches, ses lèvres roses, ses dents blanches, son
+souffle pur, fera toujours envie à un vieil empereur. Et puis chaque
+matin il se remet à gagner son pain; et tandis que ses mains gagnent du
+pain, son épine dorsale gagne de la fierté, son cerveau gagne des idées.
+Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations,
+aux joies; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles,
+sur le pavé, dans les ronces, quelquefois dans la boue; la tête dans la
+lumière. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, sérieux,
+content de peu, bienveillant; et il bénit Dieu de lui avoir donné ces
+deux richesses qui manquent à bien des riches, le travail qui le fait
+libre et la pensée qui le fait digne.
+
+C'était là ce qui s'était passé en Marius. Il avait même, pour tout
+dire, un peu trop versé du côté de la contemplation. Du jour où il était
+arrivé à gagner sa vie à peu près sûrement, il s'était arrêté là,
+trouvant bon d'être pauvre, et retranchant au travail pour donner à la
+pensée. C'est-à-dire qu'il passait quelquefois des journées entières à
+songer, plongé et englouti comme un visionnaire dans les voluptés
+muettes de l'extase et du rayonnement intérieur. Il avait ainsi posé le
+problème de sa vie: travailler le moins possible du travail matériel
+pour travailler le plus possible du travail impalpable; en d'autres
+termes, donner quelques heures à la vie réelle, et jeter le reste dans
+l'infini. Il ne s'apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la
+contemplation ainsi comprise finit par être une des formes de la
+paresse; qu'il s'était contenté de dompter les premières nécessités de
+la vie, et qu'il se reposait trop tôt.
+
+Il était évident que, pour cette nature énergique et généreuse, ce ne
+pouvait être là qu'un état transitoire, et qu'au premier choc contre les
+inévitables complications de la destinée, Marius se réveillerait.
+
+En attendant, bien qu'il fût avocat et quoi qu'en pensât le père
+Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait même pas. La
+rêverie l'avait détourné de la plaidoirie. Hanter les avoués, suivre le
+palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire? Il ne voyait aucune
+raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure
+avait fini par lui faire un travail sûr, un travail de peu de labeur,
+qui, comme nous venons de l'expliquer, lui suffisait.
+
+Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui
+avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un
+travail régulier, et de lui donner quinze cents francs par an. Être bien
+logé! quinze cents francs! Sans doute. Mais renoncer à sa liberté! être
+un gagiste! une espèce d'homme de lettres commis! Dans la pensée de
+Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en même
+temps, il gagnait du bien-être et perdait de la dignité; c'était un
+malheur complet et beau qui se changeait en une gêne laide et ridicule;
+quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.
+
+Marius vivait solitaire. Par ce goût qu'il avait de rester en dehors de
+tout, et aussi pour avoir été par trop effarouché, il n'était décidément
+pas entré dans le groupe présidé par Enjolras. On était resté bons
+camarades; on était prêt à s'entr'aider dans l'occasion de toutes les
+façons possibles; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune,
+Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D'abord
+il lui devait la révolution qui s'était faite en lui; il lui devait
+d'avoir connu et aimé son père. _Il m'a opéré de la cataracte_,
+disait-il.
+
+Certes, ce marguillier avait été décisif.
+
+Ce n'est pas pourtant que M. Mabeuf eût été dans cette occasion autre
+chose que l'agent calme et impassible de la providence. Il avait éclairé
+Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que
+quelqu'un apporte; il avait été la chandelle et non le quelqu'un.
+
+Quant à la révolution politique intérieure de Marius, M. Mabeuf était
+tout à fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.
+
+Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas
+inutiles.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+M. Mabeuf
+
+
+Le jour où M. Mabeuf disait à Marius: _Certainement, j'approuve les
+opinions politiques_, il exprimait le véritable état de son esprit.
+Toutes les opinions politiques lui étaient indifférentes, et il les
+approuvait toutes sans distinguer, pour qu'elles le laissassent
+tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies «les belles, les
+bonnes, les charmantes», les _Euménides_. M. Mabeuf avait pour opinion
+politique d'aimer passionnément les plantes, et surtout les livres. Il
+possédait comme tout le monde sa terminaison en _iste_, sans laquelle
+personne n'aurait pu vivre en ce temps-là, mais il n'était ni royaliste,
+ni bonapartiste, ni chartiste, ni orléaniste, ni anarchiste; il était
+bouquiniste.
+
+Il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent à se haïr à propos de
+billevesées comme la charte, la démocratie, la légitimité, la monarchie,
+la République, etc., lorsqu'il y avait dans ce monde toutes sortes de
+mousses, d'herbes et d'arbustes qu'ils pouvaient regarder, et des tas
+d'in-folio et même d'in-trente-deux qu'ils pouvaient feuilleter. Il se
+gardait fort d'être inutile; avoir des livres ne l'empêchait pas de
+lire, être botaniste ne l'empêchait pas d'être jardinier. Quand il avait
+connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui,
+que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les
+fruits. M. Mabeuf était parvenu à produire des poires de semis aussi
+savoureuses que les poires de Saint-Germain; c'est d'une de ses
+combinaisons qu'est née, à ce qu'il paraît, la mirabelle d'octobre,
+célèbre aujourd'hui, et non moins parfumée que la mirabelle d'été. Il
+allait à la messe plutôt par douceur que par dévotion, et puis parce
+qu'aimant le visage des hommes, mais haïssant leur bruit, il ne les
+trouvait qu'à l'église réunis et silencieux. Sentant qu'il fallait être
+quelque chose dans l'état, il avait choisi la carrière de marguillier.
+Du reste, il n'avait jamais réussi à aimer aucune femme autant qu'un
+oignon de tulipe ou aucun homme autant qu'un elzevir. Il avait depuis
+longtemps passé soixante ans lorsqu'un jour quelqu'un lui demanda:
+--Est-ce que vous ne vous êtes jamais marié?--J'ai oublié, dit-il. Quand
+il lui arrivait parfois--à qui cela n'arrive-t-il pas?--de dire:--Oh!
+si j'étais riche!--ce n'était pas en lorgnant une jolie fille, comme le
+père Gillenormand, c'était en contemplant un bouquin. Il vivait seul,
+avec une vieille gouvernante. Il était un peu chiragre, et quand il
+dormait ses vieux doigts ankylosés par le rhumatisme s'arc-boutaient
+dans les plis de ses draps. Il avait fait et publié une _Flore des
+environs de Cauteretz_ avec planches coloriées, ouvrage assez estimé
+dont il possédait les cuivres et qu'il vendait lui-même. On venait deux
+ou trois fois par jour sonner chez lui, rue Mézières, pour cela. Il en
+tirait bien deux mille francs par an; c'était à peu près là toute sa
+fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire, à force de
+patience, de privations et de temps, une collection précieuse
+d'exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu'avec un
+livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L'unique décoration
+des quatre chambres au rez-de-chaussée qui, avec un petit jardin,
+composaient son logis, c'étaient des herbiers encadrés et des gravures
+de vieux maîtres. La vue d'un sabre ou d'un fusil le glaçait. De sa vie,
+il n'avait approché d'un canon, même aux Invalides. Il avait un estomac
+passable, un frère curé, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans
+la bouche ni dans l'esprit, un tremblement de tout le corps, l'accent
+picard, un rire enfantin, l'effroi facile, et l'air d'un vieux mouton.
+Avec cela point d'autre amitié ou d'autre habitude parmi les vivants
+qu'un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appelé Royol. Il avait
+pour rêve de naturaliser l'indigo en France.
+
+Sa servante était, elle aussi, une variété de l'innocence. La pauvre
+bonne vieille femme était vierge. Sultan, son matou, qui eût pu miauler
+le Miserere d'Allegri à la chapelle Sixtine, avait rempli son coeur et
+suffisait à la quantité de passion qui était en elle. Aucun de ses rêves
+n'était allé jusqu'à l'homme. Elle n'avait jamais pu franchir son chat.
+Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire était dans ses bonnets,
+toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche après la messe à
+compter son linge dans sa malle et à étaler sur son lit des robes en
+pièce qu'elle achetait et qu'elle ne faisait jamais faire. Elle savait
+lire. M. Mabeuf l'avait surnommée _la mère Plutarque_.
+
+M. Mabeuf avait pris Marius en gré, parce que Marius, étant jeune et
+doux, réchauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timidité. La
+jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l'effet du soleil sans le
+vent. Quand Marius était saturé de gloire militaire, de poudre à canon,
+de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles
+où son père avait donné et reçu de si grands coups de sabre, il allait
+voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du héros au point de vue des
+fleurs.
+
+Vers 1830, son frère le curé était mort, et presque tout de suite, comme
+lorsque la nuit vient, tout l'horizon s'était assombri pour M. Mabeuf.
+Une faillite--de notaire--lui enleva une somme de dix mille francs, qui
+était tout ce qu'il possédait du chef de son frère et du sien. La
+révolution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de
+gêne, la première chose qui ne se vend pas, c'est une _Flore_. _La Flore
+des environs de Cauteretz_ s'arrêta court. Des semaines s'écoulaient
+sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait à un coup de
+sonnette.--Monsieur, lui disait tristement la mère Plutarque, c'est le
+porteur d'eau.--Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue Mézières, abdiqua
+les fonctions de marguillier, renonça à Saint-Sulpice, vendit une
+partie, non de ses livres, mais de ses estampes,--ce à quoi il tenait le
+moins,--et s'alla installer dans une petite maison du boulevard
+Montparnasse, où du reste il ne demeura qu'un trimestre, pour deux
+raisons: premièrement, le rez-de-chaussée et le jardin coûtaient trois
+cents francs et il n'osait pas mettre plus de deux cents francs à son
+loyer; deuxièmement, étant voisin du tir Fatou, il entendait toute la
+journée des coups de pistolet, ce qui lui était insupportable.
+
+Il emporta sa _Flore_, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et
+ses livres, et s'établit près de la Salpêtrière dans une espèce de
+chaumière du village d'Austerlitz, où il avait pour cinquante écus par
+an trois chambres et un jardin clos d'une haie avec puits. Il profita de
+ce déménagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son
+entrée dans ce nouveau logis, il fut très gai et cloua lui-même les
+clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin
+le reste de la journée, et, le soir, voyant que la mère Plutarque avait
+l'air morne et songeait, il lui frappa sur l'épaule et lui dit en
+souriant:--Bah! nous avons l'indigo!
+
+Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius,
+étaient admis à le voir dans sa chaumière d'Austerlitz, nom tapageur qui
+lui était, pour tout dire, assez désagréable.
+
+Du reste, comme nous venons de l'indiquer, les cerveaux absorbés dans
+une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux
+à la fois, ne sont que très lentement perméables aux choses de la vie.
+Leur propre destin leur est lointain. Il résulte de ces
+concentrations-là une passivité qui, si elle était raisonnée,
+ressemblerait à la philosophie. On décline, on descend, on s'écoule, on
+s'écroule même, sans trop s'en apercevoir. Cela finit toujours, il est
+vrai, par un réveil, mais tardif. En attendant, il semble qu'on soit
+neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On
+est l'enjeu, et l'on regarde la partie avec indifférence.
+
+C'est ainsi qu'à travers cet obscurcissement qui se faisait autour de
+lui, toutes ses espérances s'éteignant l'une après l'autre, M. Mabeuf
+était resté serein, un peu puérilement, mais très profondément. Ses
+habitudes d'esprit avaient le va-et-vient d'un pendule. Une fois monté
+par une illusion, il allait très longtemps, même quand l'illusion avait
+disparu. Une horloge ne s'arrête pas court au moment précis où l'on en
+perd la clef.
+
+M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs étaient peu coûteux
+et inattendus; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la mère
+Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut,
+trouvant qu'elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c'est s'affirmer à
+soi-même sa lecture. Il y a des gens qui lisent très haut et qui ont
+l'air de se donner leur parole d'honneur de ce qu'ils lisent.
+
+La mère Plutarque lisait avec cette énergie-là le roman qu'elle tenait à
+la main. M. Mabeuf entendait sans écouter.
+
+Tout en lisant, la mère Plutarque arriva à cette phrase. Il était
+question d'un officier de dragons et d'une belle:
+
+«...La belle bouda, et le dragon...»
+
+Ici elle s'interrompit pour essuyer ses lunettes.
+
+--Bouddha et le Dragon, reprit à mi-voix M. Mabeuf. Oui, c'est vrai, il
+y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la
+gueule et brûlait le ciel. Plusieurs étoiles avaient déjà été incendiées
+par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla
+dans son antre et réussit à convertir le dragon. C'est un bon livre que
+vous lisez là, mère Plutarque. Il n'y a pas de plus belle légende.
+
+Et M. Mabeuf tomba dans une rêverie délicieuse.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Pauvreté, bonne voisine de misère
+
+
+Marius avait du goût pour ce vieillard candide qui se voyait lentement
+saisi par l'indigence, et qui arrivait à s'étonner peu à peu, sans
+pourtant s'attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait
+M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au
+plus.
+
+Le plaisir de Marius était de faire de longues promenades seul sur les
+boulevards extérieurs, ou au Champ de Mars ou dans les allées les moins
+fréquentées du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journée à
+regarder le jardin d'un maraîcher, les carrés de salade, les poules
+dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants
+le considéraient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise
+suspecte et une mine sinistre. Ce n'était qu'un jeune homme pauvre,
+rêvant sans objet.
+
+C'est dans une de ses promenades qu'il avait découvert la masure
+Gorbeau, et, l'isolement et le bon marché le tentant, il s'y était logé.
+On ne l'y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.
+
+Quelques-uns des anciens généraux ou des anciens camarades de son père
+l'avaient invité, quand ils le connurent, à les venir voir. Marius
+n'avait point refusé. C'étaient des occasions de parler de son père. Il
+allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le général
+Bellavesne, chez le général Fririon, aux Invalides. On y faisait de la
+musique, on y dansait. Ces soirs-là Marius mettait son habit neuf. Mais
+il n'allait jamais à ces soirées ni à ces bals que les jours où il
+gelait à pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne
+voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs.
+
+Il disait quelquefois, mais sans amertume:--Les hommes sont ainsi faits
+que, dans un salon, vous pouvez être crotté partout, excepté sur les
+souliers. On ne vous demande là, pour vous bien accueillir, qu'une chose
+irréprochable; la conscience? non, les bottes.
+
+Toutes les passions, autres que celles du coeur, se dissipent dans la
+rêverie. Les fièvres politiques de Marius s'y étaient évanouies. La
+révolution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aidé.
+Il était resté le même, aux colères près. Il avait toujours les mêmes
+opinions, seulement elles s'étaient attendries. À proprement parler, il
+n'avait plus d'opinions, il avait des sympathies. De quel parti
+était-il? du parti de l'humanité. Dans l'humanité il choisissait la
+France; dans la nation il choisissait le peuple; dans le peuple il
+choisissait la femme. C'était là surtout que sa pitié allait. Maintenant
+il préférait une idée à un fait, un poète à un héros, et il admirait
+plus encore un livre comme Job qu'un événement comme Marengo. Et puis
+quand, après une journée de méditation, il s'en revenait le soir par les
+boulevards et qu'à travers les branches des arbres il apercevait
+l'espace sans fond, les lueurs sans nom, l'abîme, l'ombre, le mystère,
+tout ce qui n'est qu'humain lui semblait bien petit.
+
+Il croyait être et il était peut-être en effet arrivé au vrai de la vie
+et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus guère
+regarder que le ciel, seule chose que la vérité puisse voir du fond de
+son puits.
+
+Cela ne l'empêchait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les
+échafaudages, les projets d'avenir. Dans cet état de rêverie, un oeil
+qui eût regardé au dedans de Marius, eût été ébloui de la pureté de
+cette âme. En effet, s'il était donné à nos yeux de chair de voir dans
+la conscience d'autrui, on jugerait bien plus sûrement un homme d'après
+ce qu'il rêve que d'après ce qu'il pense. Il y a de la volonté dans la
+pensée, il n'y en a pas dans le rêve. Le rêve, qui est tout spontané,
+prend et garde, même dans le gigantesque et l'idéal, la figure de notre
+esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincèrement du fond même
+de notre âme que nos aspirations irréfléchies et démesurées vers les
+splendeurs de la destinée. Dans ces aspirations, bien plus que dans les
+idées composées, raisonnées et coordonnées, on peut retrouver le vrai
+caractère de chaque homme. Nos chimères sont ce qui nous ressemble le
+mieux. Chacun rêve l'inconnu et l'impossible selon sa nature.
+
+Vers le milieu de cette année 1831, la vieille qui servait Marius lui
+conta qu'on allait mettre à la porte ses voisins, le misérable ménage
+Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journées dehors,
+savait à peine qu'il eût des voisins.
+
+--Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.
+
+--Parce qu'ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.
+
+--Combien est-ce?
+
+--Vingt francs, dit la vieille.
+
+Marius avait trente francs en réserve dans un tiroir.
+
+--Tenez, dit-il à la vieille, voilà vingt-cinq francs. Payez pour ces
+pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c'est moi.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Le remplaçant
+
+
+Le hasard fit que le régiment dont était le lieutenant Théodule vint
+tenir garnison à Paris. Ceci fut l'occasion d'une deuxième idée pour la
+tante Gillenormand. Elle avait, une première fois, imaginé de faire
+surveiller Marius par Théodule; elle complota de faire succéder Théodule
+à Marius.
+
+À toute aventure, et pour le cas où le grand-père aurait le vague besoin
+d'un jeune visage dans la maison, ces rayons d'aurore sont quelquefois
+doux aux ruines, il était expédient de trouver un autre Marius. Soit,
+pensa-t-elle, c'est un simple erratum comme j'en vois dans les livres;
+Marius, lisez Théodule.
+
+Un petit-neveu est l'à peu près d'un petit-fils; à défaut d'un avocat,
+on prend un lancier.
+
+Un matin, que M. Gillenormand était en train de lire quelque chose comme
+la _Quotidienne_, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce,
+car il s'agissait de son favori:
+
+--Mon père, Théodule va venir ce matin vous présenter ses respects.
+
+--Qui ça, Théodule?
+
+--Votre petit-neveu.
+
+--Ah! fit le grand-père.
+
+Puis il se remit à lire, ne songea plus au petit-neveu qui n'était qu'un
+Théodule quelconque, et ne tarda pas à avoir beaucoup d'humeur, ce qui
+lui arrivait presque toujours quand il lisait. La «feuille», qu'il
+tenait, royaliste d'ailleurs, cela va de soi, annonçait pour le
+lendemain, sans aménité aucune, un des petits événements quotidiens du
+Paris d'alors:
+
+--Que les élèves des écoles de droit et de médecine devaient se réunir
+sur la place du Panthéon à midi;--pour délibérer.--Il s'agissait d'une
+des questions du moment, de l'artillerie de la garde nationale, et d'un
+conflit entre le ministre de la guerre et «la milice citoyenne» au sujet
+des canons parqués dans la cour du Louvre. Les étudiants devaient
+«délibérer» là-dessus. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M.
+Gillenormand.
+
+Il songea à Marius, qui était étudiant, et qui, probablement, irait,
+comme les autres, «délibérer, à midi, sur la place du Panthéon».
+
+Comme il faisait ce songe pénible, le lieutenant Théodule entra, vêtu en
+bourgeois, ce qui était habile, et discrètement introduit par
+mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement:--Le
+vieux druide n'a pas tout placé en viager. Cela vaut bien qu'on se
+déguise en pékin de temps en temps.
+
+Mademoiselle Gillenormand dit, haut, à son père:
+
+--Théodule, votre petit-neveu.
+
+Et, bas, au lieutenant:
+
+--Approuve tout.
+
+Et se retira.
+
+Le lieutenant, peu accoutumé à des rencontres si vénérables, balbutia
+avec quelque timidité: Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte composé
+de l'ébauche involontaire et machinale du salut militaire achevée en
+salut bourgeois.
+
+--Ah! c'est vous; c'est bien, asseyez-vous, dit l'aïeul.
+
+Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.
+
+Théodule s'assit, et M. Gillenormand se leva.
+
+M. Gillenormand se mit à marcher de long en large, les mains dans ses
+poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irrités
+les deux montres qu'il avait dans ses deux goussets.
+
+--Ce tas de morveux! ça se convoque sur la place du Panthéon! Vertu de
+ma mie! Des galopins qui étaient hier en nourrice! Si on leur pressait
+le nez, il en sortirait du lait! Et ça délibère demain à midi! Où
+va-t-on? où va-t-on? Il est clair qu'on va à l'abîme. C'est là que nous
+ont conduits les descamisados! L'artillerie citoyenne! Délibérer sur
+l'artillerie citoyenne! S'en aller jaboter en plein air sur les
+pétarades de la garde nationale! Et avec qui vont-ils se trouver là?
+Voyez un peu où mène le jacobinisme. Je parie tout ce qu'on voudra, un
+million contre un fichtre, qu'il n'y aura là que des repris de justice
+et des forçats libérés. Les républicains et les galériens, ça ne fait
+qu'un nez et qu'un mouchoir. Carnot disait: Où veux-tu que j'aille,
+traître? Fouché répondait: Où tu voudras, imbécile! Voilà ce que c'est
+que les républicains.
+
+--C'est juste, dit Théodule.
+
+M. Gillenormand tourna la tête à demi, vit Théodule, et continua:
+
+--Quand on pense que ce drôle a eu la scélératesse de se faire
+carbonaro! Pourquoi as-tu quitté ma maison? Pour t'aller faire
+républicain. Pssst! d'abord le peuple n'en veut pas de ta République, il
+n'en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu'il y a toujours eu des
+rois et qu'il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, après
+tout, ce n'est que le peuple, il s'en hurle, de ta République,
+entends-tu, crétin! Est-ce assez horrible, ce caprice-là! S'amouracher
+du père Duchêne, faire les yeux doux à la guillotine, chanter des
+romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c'est à cracher
+sur tous ces jeunes gens-là, tant ils sont bêtes! Ils en sont tous là.
+Pas un n'échappe. Il suffit de respirer l'air qui passe dans la rue pour
+être insensé. Le dix-neuvième siècle est du poison. Le premier polisson
+venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un drôle pour de vrai, et
+vous plante là les vieux parents. C'est républicain, c'est romantique.
+Qu'est-ce que c'est que ça, romantique? faites-moi l'amitié de me dire
+ce que c'est que ça? Toutes les folies possibles. Il y a un an, ça vous
+allait à _Hernani_. Je vous demande un peu, _Hernani_! des antithèses!
+des abominations qui ne sont pas même écrites en français! Et puis on a
+des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce
+temps-ci.
+
+--Vous avez raison, mon oncle, dit Théodule.
+
+M. Gillenormand reprit:
+
+--Des canons dans la cour du Muséum! pourquoi faire? Canon, que me
+veux-tu? Vous voulez donc mitrailler l'Apollon du Belvédère? Qu'est-ce
+que les gargousses ont à faire avec la Vénus de Médicis? Oh! ces jeunes
+gens d'à présent, tous des chenapans! Quel pas grand'chose que leur
+Benjamin Constant! Et ceux qui ne sont pas des scélérats sont des
+dadais! Ils font tout ce qu'ils peuvent pour être laids, ils sont mal
+habillés, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air
+de mendier qui fait éclater de rire les jeannetons; ma parole d'honneur,
+on dirait les pauvres honteux de l'amour. Ils sont difformes, et ils se
+complètent en étant stupides; ils répètent les calembours de Tiercelin
+et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des
+chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros
+cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur
+jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille
+vous a des opinions politiques. Il devrait être sévèrement défendu
+d'avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des systèmes, ils refont
+la société, ils démolissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes
+les lois, ils mettent le grenier à la place de la cave et mon portier à
+la place du roi, ils bousculent l'Europe de fond en comble, ils
+rebâtissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder
+sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs
+charrettes! Ah! Marius! ah! gueusard! aller vociférer en place publique!
+discuter, débattre, prendre des mesures! ils appellent cela des mesures,
+justes dieux! le désordre se rapetisse et devient niais. J'ai vu le
+chaos, je vois le gâchis. Des écoliers délibérer sur la garde nationale,
+cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches! Les
+sauvages qui vont tout nus, la caboche coiffée comme un volant de
+raquette, avec une massue à la patte, sont moins brutes que ces
+bacheliers-là! Des marmousets de quatre sous! ça fait les entendus et
+les jordonnes! ça délibère et ratiocine! C'est la fin du monde. C'est
+évidemment la fin de ce misérable globe terraqué. Il fallait un hoquet
+final, la France le pousse. Délibérez, mes drôles! Ces choses-là
+arriveront tant qu'ils iront lire les journaux sous les arcades de
+l'Odéon. Cela leur coûte un sou, et leur bon sens, et leur intelligence,
+et leur coeur, et leur âme, et leur esprit. On sort de là, et l'on fiche
+le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste; tous,
+même le _Drapeau blanc_! au fond Martainville était un jacobin! Ah!
+juste ciel! tu pourras te vanter d'avoir désespéré ton grand-père, toi!
+
+--C'est évident, dit Théodule.
+
+Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier
+ajouta magistralement:
+
+--Il ne devrait pas y avoir d'autre journal que le _Moniteur_ et d'autre
+livre que l'_Annuaire militaire_.
+
+M. Gillenormand poursuivit:
+
+--C'est comme leur Sieyès! un régicide aboutissant à un sénateur! car
+c'est toujours par là qu'ils finissent. On se balafre avec le tutoiement
+citoyen pour arriver à se faire dire monsieur le comte. Monsieur le
+comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe
+Sieyès! Je me rends cette justice que je n'ai jamais fait plus de cas
+des philosophies de tous ces philosophes-là que des lunettes du
+grimacier de Tivoli! J'ai vu un jour les sénateurs passer sur le quai
+Malaquais en manteaux de velours violet semés d'abeilles avec des
+chapeaux à la Henri IV. Ils étaient hideux. On eût dit les singes de la
+cour du tigre. Citoyens, je vous déclare que votre progrès est une
+folie, que votre humanité est un rêve, que votre révolution est un
+crime, que votre République est un monstre, que votre jeune France
+pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens à tous, qui que vous
+soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous économistes, fussiez-vous
+légistes, fussiez-vous plus connaisseurs en liberté, en égalité et en
+fraternité que le couperet de la guillotine! Je vous signifie cela, mes
+bonshommes!
+
+--Parbleu, cria le lieutenant, voilà qui est admirablement vrai.
+
+M. Gillenormand interrompit un geste qu'il avait commencé, se retourna,
+regarda fixement le lancier Théodule entre les deux yeux, et lui dit:
+
+--Vous êtes un imbécile.
+
+
+
+
+Livre sixième--La conjonction de deux étoiles
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
+
+
+Marius à cette époque était un beau jeune homme de moyenne taille, avec
+d'épais cheveux très noirs, un front haut et intelligent, les narines
+ouvertes et passionnées, l'air sincère et calme, et sur tout son visage
+je ne sais quoi qui était hautain, pensif et innocent. Son profil, dont
+toutes les lignes étaient arrondies sans cesser d'être fermes, avait
+cette douceur germanique qui a pénétré dans la physionomie française par
+l'Alsace et la Lorraine, et cette absence complète d'angles qui rendait
+les Sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la
+race léonine de la race aquiline. Il était à cette saison de la vie où
+l'esprit des hommes qui pensent se compose, presque à proportions
+égales, de profondeur et de naïveté. Une situation grave étant donnée,
+il avait tout ce qu'il fallait pour être stupide; un tour de clef de
+plus, il pouvait être sublime. Ses façons étaient réservées, froides,
+polies, peu ouvertes. Comme sa bouche était charmante, ses lèvres les
+plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire
+corrigeait ce que toute sa physionomie avait de sévère. À de certains
+moments, c'était un singulier contraste que ce front chaste et ce
+sourire voluptueux. Il avait l'oeil petit et le regard grand.
+
+Au temps de sa pire misère, il remarquait que les jeunes filles se
+retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort
+dans l'âme. Il pensait qu'elles le regardaient pour ses vieux habits et
+qu'elles en riaient; le fait est qu'elles le regardaient pour sa grâce
+et qu'elles en rêvaient.
+
+Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l'avait rendu
+farouche. Il n'en choisit aucune, par l'excellente raison qu'il
+s'enfuyait devant toutes. Il vécut ainsi indéfiniment,--bêtement, disait
+Courfeyrac.
+
+Courfeyrac lui disait encore:--N'aspire pas à être vénérable (car ils se
+tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amitiés jeunes). Mon
+cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus
+les margotons. Les coquines ont du bon, ô Marius! À force de t'enfuir et
+de rougir, tu t'abrutiras.
+
+D'autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:
+
+--Bonjour, monsieur l'abbé.
+
+Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius était
+huit jours à éviter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et
+il évitait par-dessus le marché Courfeyrac.
+
+Il y avait pourtant dans toute l'immense création deux femmes que Marius
+ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde. À la vérité on
+l'eût fort étonné si on lui eût dit que c'étaient des femmes. L'une
+était la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui faisait dire à
+Courfeyrac: Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point
+la sienne. L'autre était une espèce de petite fille qu'il voyait très
+souvent et qu'il ne regardait jamais.
+
+Depuis plus d'un an, Marius remarquait dans une allée déserte du
+Luxembourg, l'allée qui longe le parapet de la Pépinière, un homme et
+une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même
+banc, à l'extrémité la plus solitaire de l'allée, du côté de la rue de
+l'Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se mêle aux promenades des gens
+dont l'oeil est retourné en dedans amenait Marius dans cette allée, et
+c'était presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L'homme
+pouvait avoir une soixantaine d'années, il paraissait triste et sérieux;
+toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigué des gens de
+guerre retirés du service. S'il avait eu une décoration, Marius eût dit:
+c'est un ancien officier. Il avait l'air bon, mais inabordable, et il
+n'arrêtait jamais son regard sur le regard de personne. Il portait un
+pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau à bords larges, qui
+paraissaient toujours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker,
+c'est-à-dire, éclatante de blancheur, mais de grosse toile. Une grisette
+passant un jour près de lui, dit: Voilà un veuf fort propre. Il avait
+les cheveux très blancs.
+
+La première fois que la jeune fille qui l'accompagnait vint s'asseoir
+avec lui sur le banc qu'ils semblaient avoir adopté, c'était une façon
+de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'en être presque
+laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-être d'avoir
+d'assez beaux yeux. Seulement ils étaient toujours levés avec une sorte
+d'assurance déplaisante. Elle avait cette mise à la fois vieille et
+enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coupée de gros
+mérinos noir. Ils avaient l'air du père et de la fille.
+
+Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n'était
+pas encore un vieillard et cette petite fille qui n'était pas encore une
+personne, puis il n'y fit plus aucune attention. Eux de leur côté
+semblaient ne pas même le voir. Ils causaient entre eux d'un air
+paisible et indifférent. La fille jasait sans cesse, et gaîment. Le
+vieux homme parlait peu, et, par instants, il attachait sur elle des
+yeux remplis d'une ineffable paternité.
+
+Marius avait pris l'habitude machinale de se promener dans cette allée.
+Il les y retrouvait invariablement.
+
+Voici comment la chose se passait:
+
+Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l'allée opposé à leur
+banc. Il marchait toute la longueur de l'allée, passait devant eux, puis
+s'en retournait jusqu'à l'extrémité par où il était venu, et
+recommençait. Il faisait ce va-et-vient cinq ou six fois dans sa
+promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu'ils
+en fussent arrivés, ces gens et lui, à échanger un salut. Ce personnage
+et cette jeune fille, quoiqu'ils parussent et peut-être parce qu'ils
+paraissaient éviter les regards, avaient naturellement quelque peu
+éveillé l'attention des cinq ou six étudiants qui se promenaient de
+temps en temps le long de la Pépinière, les studieux après leur cours,
+les autres après leur partie de billard. Courfeyrac, qui était un des
+derniers, les avait observés quelque temps, mais trouvant la fille
+laide, il s'en était bien vite et soigneusement écarté. Il s'était enfui
+comme un Parthe en leur décochant un sobriquet. Frappé uniquement de la
+robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appelé la fille
+_mademoiselle Lanoire_ et le père _monsieur Leblanc_, si bien que,
+personne ne les connaissant d'ailleurs, en l'absence du nom, le surnom
+avait fait loi. Les étudiants disaient:--Ah! monsieur Leblanc est à son
+banc! et Marius, comme les autres, avait trouvé commode d'appeler ce
+monsieur inconnu M. Leblanc.
+
+Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilité de ce
+récit.
+
+Marius les vit ainsi presque tous les jours à la même heure pendant la
+première année. Il trouvait l'homme à son gré, mais la fille assez
+maussade.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_Lux facta est_
+
+
+La seconde année, précisément au point de cette histoire où le lecteur
+est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s'interrompit,
+sans que Marius sût trop pourquoi lui-même, et qu'il fut près de six
+mois sans mettre les pieds dans son allée. Un jour enfin il y retourna.
+C'était par une sereine matinée d'été, Marius était joyeux comme on
+l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le coeur tous
+les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux du ciel bleu
+qu'il voyait à travers les feuilles des arbres.
+
+Il alla droit à «son allée», et, quand il fut au bout, il aperçut,
+toujours sur le même banc, ce couple connu. Seulement, quand il
+approcha, c'était bien le même homme; mais il lui parut que ce n'était
+plus la même fille. La personne qu'il voyait maintenant était une grande
+et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la
+femme à ce moment précis où elles se combinent encore avec toutes les
+grâces les plus naïves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent
+seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'étaient d'admirables cheveux
+châtains nuancés de veines dorées, un front qui semblait fait de marbre,
+des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat pâle,
+une blancheur émue, une bouche exquise d'où le sourire sortait comme une
+clarté et la parole comme une musique, une tête que Raphaël eût donnée à
+Marie posée sur un cou que Jean Goujon eût donné à Vénus. Et, afin que
+rien ne manquât à cette ravissante figure, le nez n'était pas beau, il
+était joli; ni droit ni courbé, ni italien ni grec; c'était le nez
+parisien; c'est-à-dire quelque chose de spirituel, de fin, d'irrégulier
+et de pur, qui désespère les peintres et qui charme les poètes.
+
+Quand Marius passa près d'elle, il ne put voir ses yeux qui étaient
+constamment baissés. Il ne vit que ses longs cils châtains pénétrés
+d'ombre et de pudeur.
+
+Cela n'empêchait pas la belle enfant de sourire tout en écoutant l'homme
+à cheveux blancs qui lui parlait, et rien n'était ravissant comme ce
+frais sourire avec des yeux baissés.
+
+Dans le premier moment, Marius pensa que c'était une autre fille du même
+homme, une soeur sans doute de la première. Mais, quand l'invariable
+habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois près du banc, et
+qu'il l'eut examinée avec attention, il reconnut que c'était la même. En
+six mois la petite fille était devenue jeune fille; voilà tout. Rien
+n'est plus fréquent que ce phénomène. Il y a un instant où les filles
+s'épanouissent en un clin d'oeil et deviennent des roses tout à coup.
+Hier on les a laissées enfants, aujourd'hui on les retrouve
+inquiétantes.
+
+Celle-ci n'avait pas seulement grandi, elle s'était idéalisée. Comme
+trois jours en avril suffisent à de certains arbres pour se couvrir de
+fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vêtir de beauté. Son avril à
+elle était venu.
+
+On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se
+réveiller, passent subitement de l'indigence au faste, font des dépenses
+de toutes sortes, et deviennent tout à coup éclatants, prodigues et
+magnifiques. Cela tient à une rente empochée; il y a eu échéance hier.
+La jeune fille avait touché son semestre.
+
+Et puis ce n'était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa
+robe de mérinos, ses souliers d'écolier et ses mains rouges; le goût
+lui était venu avec la beauté; c'était une personne bien mise avec une
+sorte d'élégance simple et riche et sans manière. Elle avait une robe de
+damas noir, un camail de même étoffe et un chapeau de crêpe blanc. Ses
+gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche
+d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la
+petitesse de son pied. Quand on passait près d'elle, toute sa toilette
+exhalait un parfum jeune et pénétrant.
+
+Quant à l'homme, il était toujours le même.
+
+La seconde fois que Marius arriva près d'elle, la jeune fille leva les
+paupières. Ses yeux étaient d'un bleu céleste et profond, mais dans cet
+azur voilé il n'y avait encore que le regard d'un enfant. Elle regarda
+Marius avec indifférence, comme elle eût regardé le marmot qui courait
+sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l'ombre sur le
+banc; et Marius de son côté continua sa promenade en pensant à autre
+chose.
+
+Il passa encore quatre ou cinq fois près du banc où était la jeune
+fille, mais sans même tourner les yeux vers elle.
+
+Les jours suivants, il revint comme à l'ordinaire au Luxembourg, comme à
+l'ordinaire, il y trouva «le père et la fille», mais il n'y fit plus
+attention. Il ne songea pas plus à cette fille quand elle fut belle
+qu'il n'y songeait lorsqu'elle était laide. Il passait fort près du banc
+où elle était, parce que c'était son habitude.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Effet de printemps
+
+
+Un jour, l'air était tiède, le Luxembourg était inondé d'ombre et de
+soleil, le ciel était pur comme si les anges l'eussent lavé le matin,
+les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des
+marronniers, Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne
+pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la
+jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.
+
+Qu'y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n'eût
+pu le dire. Il n'y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange
+éclair.
+
+Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.
+
+Ce qu'il venait de voir, ce n'était pas l'oeil ingénu et simple d'un
+enfant, c'était un gouffre mystérieux qui s'était entr'ouvert, puis
+brusquement refermé.
+
+Il y a un jour où toute jeune fille regarde ainsi. Malheur à qui se
+trouve là!
+
+Ce premier regard d'une âme qui ne se connaît pas encore est comme
+l'aube dans le ciel. C'est l'éveil de quelque chose de rayonnant et
+d'inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur
+inattendue qui éclaire vaguement tout-à-coup d'adorables ténèbres et qui
+se compose de toute l'innocence du présent et de toute la passion de
+l'avenir. C'est une sorte de tendresse indécise qui se révèle au hasard
+et qui attend. C'est un piège que l'innocence tend à son insu et où elle
+prend des coeurs sans le vouloir et sans le savoir. C'est une vierge qui
+regarde comme une femme.
+
+Il est rare qu'une rêverie profonde ne naisse pas de ce regard là où il
+tombe. Toutes les puretés et toutes les candeurs se concentrent dans ce
+rayon céleste et fatal qui, plus que les oeillades les mieux travaillées
+des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement éclore au fond
+d'une âme cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu'on
+appelle l'amour.
+
+Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son
+vêtement, et s'aperçut pour la première fois qu'il avait la malpropreté,
+l'inconvenance et la stupidité inouïe d'aller se promener au Luxembourg
+avec ses habits «de tous les jours», c'est-à-dire avec un chapeau cassé
+près de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc
+aux genoux et un habit noir pâle aux coudes.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Commencement d'une grande maladie
+
+
+Le lendemain, à l'heure accoutumée, Marius tira de son armoire son habit
+neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se
+revêtit de cette panoplie complète, mit des gants, luxe prodigieux, et
+s'en alla au Luxembourg.
+
+Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir.
+Courfeyrac en rentrant chez lui dit à ses amis. Je viens de rencontrer le
+chapeau neuf et l'habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans
+doute passer un examen. Il avait l'air tout bête.
+
+Arrivé au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considéra les
+cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui
+avait la tête toute noire de moisissure et à laquelle une hanche
+manquait. Il y avait près du bassin un bourgeois quadragénaire et ventru
+qui tenait par la main un petit garçon de cinq ans et lui disait:--Évite
+les excès. Mon fils, tiens-toi à égale distance du despotisme et de
+l'anarchie.--Marius écouta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le
+tour du bassin. Enfin il se dirigea vers «son allée», lentement et comme
+s'il y allait à regret. On eût dit qu'il était à la fois forcé et
+empêché d'y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et
+croyait faire comme tous les jours.
+
+En débouchant dans l'allée, il aperçut à l'autre bout «sur leur banc» M.
+Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu'en haut, le
+tendit sur son torse pour qu'il ne fît pas de plis, examina avec une
+certaine complaisance les reflets lustrés de son pantalon, et marcha sur
+le banc. Il y avait de l'attaque dans cette marche et certainement une
+velléité de conquête. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je
+dirais: Annibal marcha sur Rome.
+
+Du reste il n'y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et
+il n'avait aucunement interrompu les préoccupations habituelles de son
+esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-là que le _Manuel du
+Baccalauréat_ était un livre stupide et qu'il fallait qu'il eût été
+rédigé par de rares crétins pour qu'on y analysât comme chef-d'oeuvre de
+l'esprit humain trois tragédies de Racine et seulement une comédie de
+Molière. Il avait un sifflement aigu dans l'oreille. Tout en approchant
+du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur
+la jeune fille. Il lui semblait qu'elle emplissait toute l'extrémité de
+l'allée d'une vague lueur bleue.
+
+À mesure qu'il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus.
+Parvenu à une certaine distance du banc, bien avant d'être à la fin de
+l'allée, il s'arrêta, et il ne put savoir lui-même comment il se fit
+qu'il rebroussa chemin. Il ne se dit même point qu'il n'allait pas
+jusqu'au bout. Ce fut à peine si la jeune fille put l'apercevoir de
+loin et voir le bel air qu'il avait dans ses habits neufs. Cependant il
+se tenait très droit, pour avoir bonne mine dans le cas où quelqu'un qui
+serait derrière lui le regarderait.
+
+Il atteignit le bout opposé, puis revint, et cette fois il s'approcha un
+peu plus près du banc. Il parvint même jusqu'à une distance de trois
+intervalles d'arbres, mais là il sentit je ne sais quelle impossibilité
+d'aller plus loin, et il hésita. Il avait cru voir le visage de la jeune
+fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent,
+dompta l'hésitation, et continua d'aller en avant. Quelques secondes
+après, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu'aux
+oreilles, sans oser jeter un regard à droite, ni à gauche, la main dans
+son habit comme un homme d'état. Au moment où il passa--sous le canon de
+la place--il éprouva un affreux battement de coeur. Elle avait comme la
+veille sa robe de damas et son chapeau de crêpe. Il entendit une voix
+ineffable qui devait être «sa voix». Elle causait tranquillement. Elle
+était bien jolie. Il le sentait, quoiqu'il n'essayât pas de la
+voir.--Elle ne pourrait cependant, pensait-il, s'empêcher d'avoir de
+l'estime et de la considération pour moi si elle savait que c'est moi
+qui suis le véritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la
+Ronda que monsieur François de Neufchâteau a mise, comme étant de lui,
+en tête de son édition de _Gil Blas_!
+
+Il dépassa le banc, alla jusqu'à l'extrémité de l'allée qui était tout
+proche, puis revint sur ses pas et passa encore devant la belle fille.
+Cette fois il était très pâle. Du reste il n'éprouvait rien que de fort
+désagréable. Il s'éloigna du banc et de la jeune fille, et, tout en lui
+tournant le dos, il se figurait qu'elle le regardait, et cela le faisait
+trébucher.
+
+Il n'essaya plus de s'approcher du banc, il s'arrêta vers la moitié de
+l'allée, et là, chose qu'il ne faisait jamais, il s'assit, jetant des
+regards de côté, et songeant, dans les profondeurs les plus indistinctes
+de son esprit, qu'après tout il était difficile que les personnes dont
+il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument
+insensibles à son pantalon lustré et à son habit neuf.
+
+Au bout d'un quart d'heure il se leva, comme s'il allait recommencer à
+marcher vers ce banc qu'une auréole entourait. Cependant il restait
+debout et immobile. Pour la première fois depuis quinze mois il se dit
+que ce monsieur qui s'asseyait là tous les jours avec sa fille l'avait
+sans doute remarqué de son côté et trouvait probablement son assiduité
+étrange.
+
+Pour la première fois aussi il sentit quelque irrévérence à désigner cet
+inconnu, même dans le secret de sa pensée, par le sobriquet de M.
+Leblanc.
+
+Il demeura ainsi quelques minutes la tête baissée, et faisant des
+dessins sur le sable avec une baguette qu'il avait à la main.
+
+Puis il se tourna brusquement du côté opposé au banc, à M. Leblanc et à
+sa fille, et s'en revint chez lui.
+
+Ce jour-là il oublia d'aller dîner. À huit heures du soir il s'en
+aperçut, et comme il était trop tard pour descendre rue Saint-Jacques,
+tiens dit-il, et il mangea un morceau de pain.
+
+Il ne se coucha qu'après avoir brossé son habit et l'avoir plié avec
+soin.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
+
+
+Le lendemain, mame Bougon,--c'est ainsi que Courfeyrac nommait la
+vieille portière-principale-locataire-femme-de-ménage de la masure
+Gorbeau, elle s'appelait en réalité madame Burgon, nous l'avons
+constaté, mais ce brise-fer de Courfeyrac ne respectait rien,--mame
+Bougon, stupéfaite, remarqua que monsieur Marius sortait encore avec son
+habit neuf.
+
+Il retourna au Luxembourg, mais il ne dépassa point son banc de la
+moitié de l'allée. Il s'y assit comme la veille, considérant de loin et
+voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et surtout la lueur
+bleue. Il n'en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu'on ferma les
+portes du Luxembourg. Il ne vit pas M. Leblanc et sa fille se retirer.
+Il en conclut qu'ils étaient sortis du jardin par la grille de la rue de
+l'Ouest. Plus tard, quelques semaines après, quand il y songea, il ne
+put jamais se rappeler où il avait dîné ce soir-là.
+
+Le lendemain, c'était le troisième jour, mame Bougon fut refoudroyée.
+Marius sortit avec son habit neuf.
+
+--Trois jours de suite! s'écria-t-elle.
+
+Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec
+d'immenses enjambées; c'était un hippopotame entreprenant la poursuite
+d'un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra
+essoufflée, aux trois quarts étouffée par son asthme, furieuse.--Si cela
+a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les
+jours et de faire courir les personnes comme cela!
+
+Marius s'était rendu au Luxembourg.
+
+La jeune fille y était avec M. Leblanc. Marius approcha le plus près
+qu'il put en faisant semblant de lire dans un livre, mais il resta
+encore fort loin, puis revint s'asseoir sur son banc où il passa quatre
+heures à regarder sauter dans l'allée les moineaux francs qui lui
+faisaient l'effet de se moquer de lui.
+
+Une quinzaine s'écoula ainsi. Marius allait au Luxembourg non plus pour
+se promener, mais pour s'y asseoir toujours à la même place et sans
+savoir pourquoi. Arrivé là, il ne remuait plus. Il mettait chaque matin
+son habit neuf pour ne pas se montrer, et il recommençait le lendemain.
+
+Elle était décidément d'une beauté merveilleuse. La seule remarque qu'on
+pût faire qui ressemblât à une critique, c'est que la contradiction
+entre son regard qui était triste et son sourire qui était joyeux
+donnait à son visage quelque chose d'un peu égaré, ce qui fait qu'à de
+certains moments ce doux visage devenait étrange sans cesser d'être
+charmant.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Fait prisonnier
+
+
+Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius était comme à son
+ordinaire assis sur son banc, tenant à la main un livre ouvert dont
+depuis deux heures il n'avait pas tourné une page. Tout à coup il
+tressaillit. Un événement se passait à l'extrémité de l'allée. M.
+Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris
+le bras du père, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de
+l'allée où était Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit,
+puis il s'efforça de lire. Il tremblait. L'auréole venait droit à
+lui.--Ah! Mon dieu! pensait-il, je n'aurai jamais le temps de prendre
+une attitude.--Cependant, l'homme à cheveux blancs et la jeune fille
+s'avançaient. Il lui paraissait que cela durait un siècle et que cela
+n'était qu'une seconde.--Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici? se
+demandait-il. Comment! elle va passer là! Ses pieds vont marcher sur ce
+sable, dans cette allée, à deux pas de moi!--Il était bouleversé, il eût
+voulu être très beau, il eût voulu avoir la croix! Il entendait
+s'approcher le bruit doux et mesuré de leurs pas. Il s'imaginait que M.
+Leblanc lui jetait des regards irrités. Est-ce que ce monsieur va me
+parler? pensait-il. Il baissa la tête; quand il la releva, ils étaient
+tout près de lui. La jeune fille passa, et en passant elle le regarda.
+Elle le regarda fixement, avec une douceur pensive qui fit frissonner
+Marius de la tête aux pieds. Il lui sembla qu'elle lui reprochait
+d'avoir été si longtemps sans venir jusqu'à elle et qu'elle lui disait:
+C'est moi qui viens. Marius resta ébloui devant ces prunelles pleines de
+rayons et d'abîmes.
+
+Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle était venue à lui, quelle
+joie! Et puis, comme elle l'avait regardé! Elle lui parut plus belle
+qu'il ne l'avait encore vue. Belle d'une beauté tout ensemble féminine
+et angélique, d'une beauté complète qui eût fait chanter Pétrarque et
+agenouiller Dante. Il lui semblait qu'il nageait en plein ciel bleu. En
+même temps il était horriblement contrarié, parce qu'il avait de la
+poussière sur ses bottes.
+
+Il croyait être sûr qu'elle avait regardé aussi ses bottes.
+
+Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu. Puis il se mit à
+marcher dans le Luxembourg comme un fou. Il est probable que par moments
+il riait tout seul et parlait haut. Il était si rêveur près des bonnes
+d'enfants que chacune le croyait amoureux d'elle.
+
+Il sortit du Luxembourg, espérant la retrouver dans une rue.
+
+Il se croisa avec Courfeyrac sous les arcades de l'Odéon et lui dit:
+Viens dîner avec moi. Ils s'en allèrent chez Rousseau, et dépensèrent
+six francs. Marius mangea comme un ogre. Il donna six sous au garçon. Au
+dessert il dit à Courfeyrac: As-tu lu le journal? Quel beau discours a
+fait Audry de Puyraveau!
+
+Il était éperdument amoureux.
+
+Après le dîner, il dit à Courfeyrac: Je te paye le spectacle. Ils
+allèrent à la Porte-Saint-Martin voir Frédérick dans _l'Auberge des
+Adrets_. Marius s'amusa énormément.
+
+En même temps il eut un redoublement de sauvagerie. En sortant du
+théâtre, il refusa de regarder la jarretière d'une modiste qui enjambait
+un ruisseau, et Courfeyrac ayant dit: _Je mettrais volontiers cette
+femme dans ma collection_, lui fit presque horreur.
+
+Courfeyrac l'avait invité à déjeuner au café Voltaire le lendemain.
+Marius y alla, et mangea encore plus que la veille. Il était tout pensif
+et très gai. On eût dit qu'il saisissait toutes les occasions de rire
+aux éclats. Il embrassa tendrement un provincial quelconque qu'on lui
+présenta. Un cercle d'étudiants s'était fait autour de la table et l'on
+avait parlé des niaiseries payées par l'état qui se débitent en chaire à
+la Sorbonne, puis la conversation était tombée sur les fautes et les
+lacunes des dictionnaires et des prosodies-Quicherat. Marius interrompit
+la discussion pour s'écrier:--C'est cependant bien agréable d'avoir la
+croix!
+
+--Voilà qui est drôle! dit Courfeyrac bas à Jean Prouvaire.
+
+--Non, répondit Jean Prouvaire, voilà qui est sérieux.
+
+Cela était sérieux en effet. Marius en était à cette première heure
+violente et charmante qui commence les grandes passions.
+
+Un regard avait fait tout cela.
+
+Quand la mine est chargée, quand l'incendie est prêt, rien n'est plus
+simple. Un regard est une étincelle.
+
+C'en était fait. Marius aimait une femme. Sa destinée entrait dans
+l'inconnu.
+
+Le regard des femmes ressemble à de certains rouages tranquilles en
+apparence et formidables. On passe à côté tous les jours paisiblement et
+impunément et sans se douter de rien. Il vient un moment où l'on oublie
+même que cette chose est là. On va, on vient, on rêve, on parle, on rit.
+Tout à coup on se sent saisi. C'est fini. Le rouage vous tient, le
+regard vous a pris. Il vous a pris, n'importe par où ni comment, par une
+partie quelconque de votre pensée qui traînait, par une distraction que
+vous avez eue. Vous êtes perdu. Vous y passerez tout entier. Un
+enchaînement de forces mystérieuses s'empare de vous. Vous vous débattez
+en vain. Plus de secours humain possible. Vous allez tomber d'engrenage
+en engrenage, d'angoisse en angoisse, de torture en torture, vous, votre
+esprit, votre fortune, votre avenir, votre âme; et, selon que vous serez
+au pouvoir d'une créature méchante ou d'un noble coeur, vous ne sortirez
+de cette effrayante machine que défiguré par la honte ou transfiguré par
+la passion.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Aventures de la lettre U livrée aux conjectures
+
+
+L'isolement, le détachement de tout, la fierté, l'indépendance, le goût
+de la nature, l'absence d'activité quotidienne et matérielle, la vie en
+soi, les luttes secrètes de la chasteté, l'extase bienveillante devant
+toute la création, avaient préparé Marius à cette possession qu'on nomme
+la passion. Son culte pour son père était devenu peu à peu une religion,
+et, comme toute religion, s'était retiré au fond de l'âme. Il fallait
+quelque chose sur le premier plan. L'amour vint.
+
+Tout un grand mois s'écoula, pendant lequel Marius alla tous les jours
+au Luxembourg. L'heure venue, rien ne pouvait le retenir.--Il est de
+service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. Il est
+certain que la jeune fille le regardait.
+
+Il avait fini par s'enhardir, et il s'approchait du banc. Cependant il
+ne passait plus devant, obéissant à la fois à l'instinct de timidité et
+à l'instinct de prudence des amoureux. Il jugeait utile de ne point
+attirer «l'attention du père». Il combinait ses stations derrière les
+arbres et les piédestaux des statues avec un machiavélisme profond, de
+façon à se faire voir le plus possible à la jeune fille et à se laisser
+voir le moins possible du vieux monsieur. Quelquefois pendant des
+demi-heures entières, il restait immobile à l'ombre d'un Léonidas ou
+d'un Spartacus quelconque, tenant à la main un livre au-dessus duquel
+ses yeux, doucement levés, allaient chercher la belle fille, et elle, de
+son côté, détournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui.
+Tout en causant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde
+avec l'homme à cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les
+rêveries d'un oeil virginal et passionné. Antique et immémorial manège
+qu'Ève savait dès le premier jour du monde et que toute femme sait dès
+le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la réplique à l'un et son
+regard donnait la réplique à l'autre.
+
+Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s'apercevoir de
+quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se
+mettait à marcher. Il avait quitté leur place accoutumée et avait
+adopté, à l'autre extrémité de l'allée, le banc voisin du Gladiateur,
+comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et
+fit cette faute. Le «père» commença à devenir inexact, et n'amena plus
+«sa fille» tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne
+restait pas. Autre faute.
+
+Marius ne prenait point garde à ces symptômes. De la phase de timidité
+il avait passé, progrès naturel et fatal, à la phase d'aveuglement. Son
+amour croissait. Il en rêvait toutes les nuits. Et puis il lui était
+arrivé un bonheur inespéré, huile sur le feu, redoublement de ténèbres
+sur ses yeux. Un soir, à la brune, il avait trouvé sur le banc que «M.
+Leblanc et sa fille» venaient de quitter, un mouchoir. Un mouchoir tout
+simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des
+senteurs ineffables. Il s'en empara avec transport. Ce mouchoir était
+marqué des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant,
+ni sa famille, ni son nom, ni sa demeure; ces deux lettres étaient la
+première chose d'elle qu'il saisissait, adorables initiales sur
+lesquelles il commença tout de suite à construire son échafaudage. U
+était évidemment le prénom. Ursule! pensa-t-il, quel délicieux nom! Il
+baisa le mouchoir, l'aspira, le mit sur son coeur, sur sa chair, pendant
+le jour, et la nuit sous ses lèvres pour s'endormir.
+
+--J'y sens toute son âme! s'écriait-il.
+
+Ce mouchoir était au vieux monsieur qui l'avait tout bonnement laissé
+tomber de sa poche.
+
+Les jours qui suivirent la trouvaille, il ne se montra plus au
+Luxembourg que baisant le mouchoir et l'appuyant sur son coeur. La belle
+enfant n'y comprenait rien et le lui marquait par des signes
+imperceptibles.
+
+--Ô pudeur! disait Marius.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux
+
+
+Puisque nous avons prononcé le mot _pudeur_, et puisque nous ne cachons
+rien, nous devons dire qu'une fois pourtant, à travers ses extases, «son
+Ursule» lui donna un grief très sérieux. C'était un de ces jours où elle
+déterminait M. Leblanc à quitter le banc et à se promener dans l'allée.
+Il faisait une vive brise de prairial qui remuait le haut des platanes.
+Le père et la fille, se donnant le bras, venaient de passer devant le
+banc de Marius. Marius s'était levé derrière eux et les suivait du
+regard, comme il convient dans cette situation d'âme éperdue.
+
+Tout à coup un souffle de vent, plus en gaîté que les autres, et
+probablement chargé de faire les affaires du printemps, s'envola de la
+pépinière, s'abattit sur l'allée, enveloppa la jeune fille dans un
+ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de
+Théocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacrée que celle d'Isis,
+presque jusqu'à la hauteur de la jarretière. Une jambe d'une forme
+exquise apparut. Marius la vit. Il fut exaspéré et furieux.
+
+La jeune fille avait rapidement baissé sa robe d'un mouvement divinement
+effarouché, mais il n'en fut pas moins indigné.--Il était seul dans
+l'allée, c'est vrai. Mais il pouvait y avoir eu quelqu'un. Et s'il y
+avait eu quelqu'un! Comprend-on une chose pareille! C'est horrible ce
+qu'elle vient de faire là!--Hélas! la pauvre enfant n'avait rien fait;
+il n'y avait qu'un coupable, le vent; mais Marius, en qui frémissait
+confusément le Bartholo qu'il y a dans Chérubin, était déterminé à être
+mécontent, et était jaloux de son ombre. C'est ainsi en effet que
+s'éveille dans le coeur humain, et que s'impose, même sans droit,
+l'âcre et bizarre jalousie de la chair. Du reste, en dehors même de
+cette jalousie, la vue de cette jambe charmante n'avait eu pour lui rien
+d'agréable; le bas blanc de la première femme venue lui eût fait plus de
+plaisir.
+
+Quand «son Ursule», après avoir atteint l'extrémité de l'allée, revint
+sur ses pas avec M. Leblanc et passa devant le banc où Marius s'était
+rassis, Marius lui jeta un regard bourru et féroce. La jeune fille eut
+ce petit redressement en arrière accompagné d'un haussement de paupières
+qui signifie: Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?
+
+Ce fut là leur «première querelle».
+
+Marius achevait à peine de lui faire cette scène avec les yeux que
+quelqu'un traversa l'allée. C'était un invalide tout courbé, tout ridé
+et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque
+ovale de drap rouge aux épées croisées, croix de Saint-Louis du soldat,
+et orné en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton
+d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet être
+avait l'air extrêmement satisfait. Il lui sembla même que le vieux
+cynique, tout en clopinant près de lui, lui avait adressé un clignement
+d'oeil très fraternel et très joyeux, comme si un hasard quelconque
+avait fait qu'ils pussent être d'intelligence et qu'ils eussent savouré
+en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc à être si content, ce
+débris de Mars? Que s'était-il donc passé entre cette jambe de bois et
+l'autre? Marius arriva au paroxysme de la jalousie.--Il était peut-être
+là! se dit-il; il a peut-être vu!--Et il eut envie d'exterminer
+l'invalide.
+
+Le temps aidant, toute pointe s'émousse. Cette colère de Marius contre
+«Ursule», si juste et si légitime qu'elle fût, passa. Il finit par
+pardonner; mais ce fut un grand effort; il la bouda trois jours.
+
+Cependant, à travers tout cela et à cause de tout cela, la passion
+grandissait et devenait folle.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Éclipse
+
+
+On vient de voir comment Marius avait découvert ou cru découvrir qu'Elle
+s'appelait Ursule.
+
+L'appétit vient en aimant. Savoir qu'elle se nommait Ursule, c'était
+déjà beaucoup; c'était peu. Marius en trois ou quatre semaines eut
+dévoré ce bonheur. Il en voulut un autre. Il voulut savoir où elle
+demeurait.
+
+Il avait fait une première faute: tomber dans l'embûche du banc du
+Gladiateur. Il en avait fait une seconde: ne pas rester au Luxembourg
+quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisième. Immense. Il
+suivit «Ursule».
+
+Elle demeurait rue de l'Ouest, à l'endroit de la rue le moins fréquenté,
+dans une maison neuve à trois étages d'apparence modeste.
+
+À partir de ce moment, Marius ajouta à son bonheur de la voir au
+Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.
+
+Sa faim augmentait. Il savait comment elle s'appelait, son petit nom du
+moins, le nom charmant, le vrai nom d'une femme; il savait où elle
+demeurait; il voulut savoir qui elle était.
+
+Un soir, après qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu'il les eut vus
+disparaître sous la porte cochère, il entra à leur suite et dit
+vaillamment au portier:
+
+--C'est le monsieur du premier qui vient de rentrer?
+
+--Non, répondit le portier. C'est le monsieur du troisième.
+
+Encore un pas de fait. Ce succès enhardit Marius.
+
+--Sur le devant? demanda-t-il.
+
+--Parbleu! fit le portier, la maison n'est bâtie que sur la rue.
+
+--Et quel est l'état de ce monsieur? repartit Marius.
+
+--C'est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux
+malheureux, quoique pas riche.
+
+--Comment s'appelle-t-il? reprit Marius.
+
+Le portier leva la tête, et dit:
+
+--Est-ce que monsieur est mouchard?
+
+Marius s'en alla assez penaud, mais fort ravi. Il avançait.
+
+--Bon, pensa-t-il. Je sais qu'elle s'appelle Ursule, qu'elle est fille
+d'un rentier, et qu'elle demeure là, au troisième, rue de l'Ouest.
+
+Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu'une
+courte apparition; ils s'en allèrent qu'il faisait grand jour. Marius
+les suivit rue de l'Ouest comme il en avait pris l'habitude. En arrivant
+à la porte cochère, M. Leblanc fit passer sa fille devant puis s'arrêta
+avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.
+
+Le jour d'après, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en
+vain toute la journée.
+
+À la nuit tombée, il alla rue de l'Ouest, et vit de la lumière aux
+fenêtres du troisième. Il se promena sous ces fenêtres jusqu'à ce que
+cette lumière fût éteinte.
+
+Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour,
+puis alla faire sa faction de nuit sous les croisées. Cela le conduisait
+jusqu'à dix heures du soir. Son dîner devenait ce qu'il pouvait. La
+fièvre nourrit le malade et l'amour l'amoureux.
+
+Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne
+paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes;
+il n'osait guetter la porte cochère pendant le jour. Il se contentait
+d'aller à la nuit contempler la clarté rougeâtre des vitres. Il y voyait
+par moments passer des ombres, et le coeur lui battait.
+
+Le huitième jour, quand il arriva sous les fenêtres, il n'y avait pas de
+lumière.--Tiens! dit-il, la lampe n'est pas encore allumée. Il fait nuit
+pourtant. Est-ce qu'ils seraient sortis? Il attendit. Jusqu'à dix
+heures. Jusqu'à minuit. Jusqu'à une heure du matin. Aucune lumière ne
+s'alluma aux fenêtres du troisième étage et personne ne rentra dans la
+maison. Il s'en alla très sombre.
+
+Le lendemain,--car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n'y
+avait, pour ainsi dire, plus d'aujourd'hui pour lui,--le lendemain il ne
+trouva personne au Luxembourg, il s'y attendait; à la brune, il alla à
+la maison. Aucune lueur aux fenêtres; les persiennes étaient fermées; le
+troisième était tout noir.
+
+Marius frappa à la porte cochère, entra et dit au portier:
+
+--Le monsieur du troisième?
+
+--Déménagé, répondit le portier.
+
+Marius chancela et dit faiblement:
+
+--Depuis quand donc?
+
+--D'hier.
+
+--Où demeure-t-il maintenant?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Il n'a donc point laissé sa nouvelle adresse?
+
+--Non.
+
+Et le portier levant le nez reconnut Marius.
+
+--Tiens! c'est vous! dit-il, mais vous êtes donc décidément
+quart-d'oeil?
+
+
+
+
+Livre septième--Patron-minette
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Les mines et les mineurs
+
+
+Les sociétés humaines ont toutes ce qu'on appelle dans les théâtres _un
+troisième dessous_. Le sol social est partout miné, tantôt pour le bien,
+tantôt pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines
+supérieures et les mines inférieures. Il y a un haut et un bas dans cet
+obscur sous-sol qui s'effondre parfois sous la civilisation, et que
+notre indifférence et notre insouciance foulent aux pieds.
+L'Encyclopédie, au siècle dernier, était une mine, presque à ciel
+ouvert. Les ténèbres, ces sombres couveuses du christianisme primitif,
+n'attendaient qu'une occasion pour faire explosion sous les Césars et
+pour inonder le genre humain de lumière. Car dans les ténèbres sacrées
+il y a de la lumière latente. Les volcans sont pleins d'une ombre
+capable de flamboiement. Toute lave commence par être nuit. Les
+catacombes, où s'est dite la première messe, n'étaient pas seulement la
+cave de Rome, elles étaient le souterrain du monde.
+
+Il y a sous la construction sociale, cette merveille compliquée d'une
+masure, des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la
+mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine
+révolutionnaire. Tel pioche avec l'idée, tel pioche avec le chiffre, tel
+pioche avec la colère. On s'appelle et on se répond d'une catacombe à
+l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s'y
+ramifient en tous sens. Elles s'y rencontrent parfois, et y
+fraternisent. Jean-Jacques prête son pic à Diogène qui lui prête sa
+lanterne. Quelquefois elles s'y combattent. Calvin prend Socin aux
+cheveux. Mais rien n'arrête ni n'interrompt la tension de toutes ces
+énergies vers le but, et la vaste activité simultanée, qui va et vient,
+monte, descend et remonte dans ces obscurités, et qui transforme
+lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans; immense
+fourmillement inconnu. La société se doute à peine de ce creusement qui
+lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d'étages
+souterrains, autant de travaux différents, autant d'extractions
+diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L'avenir.
+
+Plus on s'enfonce, plus les travailleurs sont mystérieux. Jusqu'à un
+degré que le philosophe social sait reconnaître, le travail est bon; au
+delà de ce degré, il est douteux et mixte; plus bas, il devient
+terrible. À une certaine profondeur, les excavations ne sont plus
+pénétrables à l'esprit de civilisation, la limite respirable à l'homme
+est dépassée; un commencement de monstres est possible.
+
+L'échelle descendante est étrange; et chacun de ces échelons correspond
+à un étage où la philosophie peut prendre pied, et où l'on rencontre un
+de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous
+de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther, il y a Descartes;
+au-dessous de Descartes, il y a Voltaire; au-dessous de Voltaire, il y a
+Condorcet; au-dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de
+Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela
+continue. Plus bas, confusément, à la limite qui sépare l'indistinct de
+l'invisible, on aperçoit d'autres hommes sombres, qui peut-être
+n'existent pas encore. Ceux d'hier sont des spectres; ceux de demain
+sont des larves. L'oeil de l'esprit les distingue obscurément. Le
+travail embryonnaire de l'avenir est une des visions du philosophe.
+
+Un monde dans les limbes à l'état de foetus, quelle silhouette inouïe!
+
+Saint-Simon, Owen, Fourier, sont là aussi, dans des sapes latérales.
+
+Certes, quoiqu'une divine chaîne invisible lie entre eux à leur insu
+tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient
+isolés, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la
+lumière des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont
+paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le
+contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu'au plus
+nocturne, depuis le plus sage jusqu'au plus fou, ont une similitude, et
+la voici: le désintéressement. Marat s'oublie comme Jésus. Ils se
+laissent de côté, ils s'omettent, ils ne songent point à eux. Ils voient
+autre chose qu'eux-mêmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche
+l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux; le dernier, si
+énigmatique qu'il soit, a encore sous le sourcil la pâle clarté de
+l'infini. Vénérez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle
+étoile.
+
+La prunelle ombre est l'autre signe.
+
+À elle commence le mal. Devant qui n'a pas de regard songez et tremblez.
+L'ordre social a ses mineurs noirs.
+
+Il y a un point où l'approfondissement est de l'ensevelissement, et où
+la lumière s'éteint.
+
+Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d'indiquer, au-dessous de
+toutes ces galeries, au-dessous de tout cet immense système veineux
+souterrain du progrès et de l'utopie, bien plus avant dans la terre,
+plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus bas, beaucoup plus bas, et
+sans relation aucune avec les étages supérieurs, il y a la dernière
+sape. Lieu formidable. C'est ce que nous avons nommé le troisième
+dessous. C'est la fosse des ténèbres. C'est la cave des aveugles.
+_Inferi_.
+
+Ceci communique aux abîmes.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le bas-fond
+
+
+Là le désintéressement s'évanouit. Le démon s'ébauche vaguement; chacun
+pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, tâtonne et ronge. L'Ugolin
+social est dans ce gouffre.
+
+Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes,
+presque fantômes, ne s'occupent pas du progrès universel, elles ignorent
+l'idée et le mot, elles n'ont souci que de l'assouvissement individuel.
+Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d'elles une sorte
+d'effacement effrayant. Elles ont deux mères, toutes deux marâtres,
+l'ignorance et la misère. Elles ont un guide, le besoin; et, pour toutes
+les formes de la satisfaction, l'appétit. Elles sont brutalement
+voraces, c'est-à-dire féroces, non à la façon du tyran, mais à la façon
+du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime; filiation
+fatale, engendrement vertigineux, logique de l'ombre. Ce qui rampe dans
+le troisième dessous social, ce n'est plus la réclamation étouffée de
+l'absolu; c'est la protestation de la matière. L'homme y devient dragon.
+Avoir faim, avoir soif, c'est le point de départ; être Satan, c'est le
+point d'arrivée. De cette cave sort Lacenaire.
+
+On vient de voir tout à l'heure, au livre quatrième, un des
+compartiments de la mine supérieure, de la grande sape politique,
+révolutionnaire et philosophique. Là, nous venons de le dire, tout est
+noble, pur, digne, honnête. Là, certes, on peut se tromper, et l'on se
+trompe; mais l'erreur y est vénérable tant elle implique d'héroïsme.
+L'ensemble du travail qui se fait là a un nom: le Progrès.
+
+Le moment est venu d'entrevoir d'autres profondeurs, les profondeurs
+hideuses.
+
+Il y a sous la société, insistons-y, et, jusqu'au jour où l'ignorance
+sera dissipée, il y aura la grande caverne du mal.
+
+Cette cave est au-dessous de toutes et est l'ennemie de toutes. C'est la
+haine sans exception. Cette cave ne connaît pas de philosophes. Son
+poignard n'a jamais taillé de plume. Sa noirceur n'a aucun rapport avec
+la noirceur sublime de l'écritoire. Jamais les doigts de la nuit qui se
+crispent sous ce plafond asphyxiant n'ont feuilleté un livre ni déplié
+un journal. Babeuf est un exploiteur pour Cartouche! Marat est un
+aristocrate pour Schinderhannes. Cette cave a pour but l'effondrement de
+tout.
+
+De tout. Y compris les sapes supérieures, qu'elle exècre. Elle ne mine
+pas seulement, dans son fourmillement hideux, l'ordre social actuel;
+elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine le droit, elle
+mine la pensée humaine, elle mine la civilisation, elle mine la
+révolution, elle mine le progrès. Elle s'appelle tout simplement vol,
+prostitution, meurtre et assassinat. Elle est ténèbres, et elle veut le
+chaos. Sa voûte est faite d'ignorance.
+
+Toutes les autres, celles d'en haut, n'ont qu'un but, la supprimer.
+C'est là que tendent, par tous leurs organes à la fois, par
+l'amélioration du réel comme par la contemplation de l'absolu, la
+philosophie et le progrès. Détruisez la cave Ignorance, vous détruisez
+la taupe Crime.
+
+Condensons en quelques mots une partie de ce que nous venons d'écrire.
+L'unique péril social, c'est l'Ombre.
+
+Humanité, c'est identité. Tous les hommes sont la même argile. Nulle
+différence, ici-bas du moins, dans la prédestination. Même ombre avant,
+même chair pendant, même cendre après. Mais l'ignorance mêlée à la pâte
+humaine la noircit. Cette incurable noirceur gagne le dedans de l'homme
+et y devient le Mal.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
+
+
+Un quatuor de bandits, Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse,
+gouvernait de 1830 à 1835 le troisième dessous de Paris.
+
+Gueulemer était un Hercule déclassé. Il avait pour antre l'égout de
+l'Arche-Marion. Il avait six pieds de haut, des pectoraux de marbre, des
+biceps d'airain, une respiration de caverne, le torse d'un colosse, un
+crâne d'oiseau. On croyait voir l'Hercule Farnèse vêtu d'un pantalon de
+coutil et d'une veste de velours de coton. Gueulemer, bâti de cette
+façon sculpturale, aurait pu dompter les monstres; il avait trouvé plus
+court d'en être un. Front bas, tempes larges, moins de quarante ans et
+la patte d'oie, le poil rude et court, la joue en brosse, une barbe
+sanglière; on voit d'ici l'homme. Ses muscles sollicitaient le travail,
+sa stupidité n'en voulait pas. C'était une grosse force paresseuse. Il
+était assassin par nonchalance. On le croyait créole. Il avait
+probablement un peu touché au maréchal Brune, ayant été portefaix à
+Avignon en 1815. Après ce stage, il était passé bandit.
+
+La diaphanéité de Babet contrastait avec la viande de Gueulemer. Babet
+était maigre et savant. Il était transparent, mais impénétrable. On
+voyait le jour à travers les os, mais rien à travers la prunelle. Il se
+déclarait chimiste. Il avait été pitre chez Bobèche et paillasse chez
+Bobino. Il avait joué le vaudeville à Saint-Mihiel. C'était un homme à
+intentions, beau parleur, qui soulignait ses sourires et guillemetait
+ses gestes. Son industrie était de vendre en plein vent des bustes de
+plâtre et des portraits du «chef de l'État». De plus, il arrachait les
+dents. Il avait montré des phénomènes dans les foires, et possédé une
+baraque avec trompette, et cette affiche:--Babet, artiste dentiste,
+membre des académies, fait des expériences physiques sur métaux et
+métalloïdes, extirpe les dents, entreprend les chicots abandonnés par
+ses confrères. Prix: une dent, un franc cinquante centimes; deux dents,
+deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de
+l'occasion.--(Ce «profitez de l'occasion» signifiait: faites-vous-en
+arracher le plus possible.) Il avait été marié et avait eu des enfants.
+Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants étaient devenus. Il les
+avait perdus comme on perd son mouchoir. Haute exception dans le monde
+obscur dont il était, Babet lisait les journaux. Un jour, du temps qu'il
+avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le
+_Messager_ qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment
+viable, ayant un mufle de veau, et il s'était écrié: _Voilà une fortune!
+ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme
+cela_!
+
+Depuis, il avait tout quitté pour «entreprendre Paris». Expression de
+lui.
+
+Qu'était-ce que Claquesous? C'était la nuit. Il attendait pour se
+montrer que le ciel se fût barbouillé de noir. Le soir il sortait d'un
+trou où il rentrait avant le jour. Où était ce trou? Personne ne le
+savait. Dans la plus complète obscurité, à ses complices, il ne parlait
+qu'en tournant le dos. S'appelait-il Claquesous? non. Il disait: Je
+m'appelle Pas-du-tout. Si une chandelle survenait, il mettait un masque.
+Il était ventriloque. Babet disait: _Claquesous est un nocturne à deux
+voix_. Claquesous était vague, errant, terrible. On n'était pas sûr
+qu'il eût un nom, Claquesous étant un sobriquet; on n'était pas sûr
+qu'il eût une voix, son ventre parlant plus souvent que sa bouche; on
+n'était pas sûr qu'il eût un visage, personne n'ayant jamais vu que son
+masque. Il disparaissait comme un évanouissement; ses apparitions
+étaient des sorties de terre.
+
+Un être lugubre, c'était Montparnasse. Montparnasse était un enfant;
+moins de vingt ans, un joli visage, des lèvres qui ressemblaient à des
+cerises, de charmants cheveux noirs, la clarté du printemps dans les
+yeux; il avait tous les vices et aspirait à tous les crimes. La
+digestion du mal le mettait en appétit du pire. C'était le gamin tourné
+voyou, et le voyou devenu escarpe. Il était gentil, efféminé, gracieux,
+robuste, mou, féroce. Il avait le bord du chapeau relevé à gauche pour
+faire place à la touffe de cheveux, selon le style de 1829. Il vivait de
+voler violemment. Sa redingote était de la meilleure coupe, mais râpée.
+Montparnasse, c'était une gravure de modes ayant de la misère et
+commettant des meurtres. La cause de tous les attentats de cet
+adolescent était l'envie d'être bien mis. La première grisette qui lui
+avait dit: Tu es beau, lui avait jeté la tache des ténèbres dans le
+coeur, et avait fait un Caïn de cet Abel. Se trouvant joli, il avait
+voulu être élégant; or la première élégance, c'est l'oisiveté;
+l'oisiveté d'un pauvre, c'est le crime. Peu de rôdeurs étaient aussi
+redoutés que Montparnasse. À dix-huit ans, il avait déjà plusieurs
+cadavres derrière lui. Plus d'un passant les bras étendus gisait dans
+l'ombre de ce misérable, la face dans une mare de sang. Frisé, pommadé,
+pincé à la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien,
+le murmure d'admiration des filles du boulevard autour de lui, la
+cravate savamment nouée, un casse-tête dans sa poche, une fleur à sa
+boutonnière; tel était ce mirliflore du sépulcre.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Composition de la troupe
+
+
+À eux quatre, ces bandits formaient une sorte de Protée, serpentant à
+travers la police et s'efforçant d'échapper aux regards indiscrets de
+Vidocq «sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine», s'entre-prêtant
+leurs noms et leurs trucs, se dérobant dans leur propre ombre, boîtes à
+secrets et asiles les uns pour les autres, défaisant leurs personnalités
+comme on ôte son faux nez au bal masqué, parfois se simplifiant au point
+de ne plus être qu'un, parfois se multipliant au point que Coco-Lacour
+lui-même les prenait pour une foule.
+
+Ces quatre hommes n'étaient point quatre hommes; c'était une sorte de
+mystérieux voleur à quatre têtes travaillant en grand sur Paris; c'était
+le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la société.
+
+Grâce à leurs ramifications, et au réseau sous-jacent de leurs
+relations, Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse avaient
+l'entreprise générale des guets-apens du département de la Seine. Ils
+faisaient sur le passant le coup d'état d'en bas. Les trouveurs d'idées
+en ce genre, les hommes à imagination nocturne, s'adressaient à eux pour
+l'exécution. On fournissait aux quatre coquins le canevas, ils se
+chargeaient de la mise en scène. Ils travaillaient sur scénario. Ils
+étaient toujours en situation de prêter un personnel proportionné et
+convenable à tous les attentats ayant besoin d'un coup d'épaule et
+suffisamment lucratifs. Un crime étant en quête de bras, ils lui
+sous-louaient des complices. Ils avaient une troupe d'acteurs de
+ténèbres à la disposition de toutes les tragédies de cavernes.
+
+Ils se réunissaient habituellement à la nuit tombante, heure de leur
+réveil, dans les steppes qui avoisinent la Salpêtrière. Là, ils
+conféraient. Ils avaient les douze heures noires devant eux; ils en
+réglaient l'emploi.
+
+_Patron-Minette_, tel était le nom qu'on donnait dans la circulation
+souterraine à l'association de ces quatre hommes. Dans la vieille langue
+populaire fantasque qui va s'effaçant tous les jours, _Patron-Minette_
+signifie le matin, de même que _Entre chien et loup_ signifie le soir.
+Cette appellation, _Patron-Minette_, venait probablement de l'heure à
+laquelle leur besogne finissait, l'aube étant l'instant de
+l'évanouissement des fantômes et de la séparation des bandits. Ces
+quatre hommes étaient connus sous cette rubrique. Quand le président des
+assises visita Lacenaire dans sa prison, il le questionna sur un méfait
+que Lacenaire niait.--Qui a fait cela? demanda le président. Lacenaire
+fit cette réponse, énigmatique pour le magistrat, mais claire pour la
+police:--C'est peut-être Patron-Minette.
+
+On devine parfois une pièce sur l'énoncé des personnages; on peut de
+même presque apprécier une bande sur la liste des bandits. Voici, car
+ces noms-là surnagent dans les mémoires spéciales, à quelles
+appellations répondaient les principaux affiliés de Patron-Minette:
+
+ Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille.
+ Brujon. (Il y avait une dynastie de Brujon; nous ne renonçons pas
+ à en dire un mot.)
+ Boulatruelle, le cantonnier déjà entrevu.
+ Laveuve.
+ Finistère.
+ Homère Hogu, nègre.
+ Mardisoir.
+ Dépêche.
+ Fauntleroy, dit Bouquetière.
+ Glorieux, forçat libéré.
+ Barrecarrosse, dit monsieur Dupont.
+ Lesplanade-du-Sud.
+ Poussagrive.
+ Carmagnolet.
+ Kruideniers, dit Bizarro.
+ Mangedentelle.
+ Les-pieds-en-l'air.
+ Demi-liards, dit Deux-milliards.
+ Etc., etc.
+
+Nous en passons, et non des pires. Ces noms ont des figures. Ils
+n'expriment pas seulement des êtres, mais des espèces. Chacun de ces
+noms répond à une variété de ces difformes champignons du dessous de la
+civilisation. Ces êtres, peu prodigues de leurs visages, n'étaient pas
+de ceux qu'on voit passer dans les rues. Le jour, fatigués des nuits
+farouches qu'ils avaient, ils s'en allaient dormir, tantôt dans les
+fours à plâtre, tantôt dans les carrières abandonnées de Montmartre ou
+de Montrouge, parfois dans les égouts. Ils se terraient.
+
+Que sont devenus ces hommes? Ils existent toujours. Ils ont toujours
+existé. Horace en parle: _Ambubaiarum collegia, phannacopolae, mendici,
+mimae;_ et, tant que la société sera ce qu'elle est, ils seront ce
+qu'ils sont. Sous l'obscur plafond de leur cave, ils renaissent à jamais
+du suintement social. Ils reviennent, spectres, toujours identiques;
+seulement ils ne portent plus les mêmes noms et ils ne sont plus dans
+les mêmes peaux.
+
+Les individus extirpés, la tribu subsiste.
+
+Ils ont toujours les mêmes facultés. Du truand au rôdeur, la race se
+maintient pure. Ils devinent les bourses dans les poches, ils flairent
+les montres dans les goussets. L'or et l'argent ont pour eux une odeur.
+Il y a des bourgeois naïfs dont on pourrait dire qu'ils ont l'air
+volables. Ces hommes suivent patiemment ces bourgeois. Au passage d'un
+étranger ou d'un provincial, ils ont des tressaillements d'araignée.
+
+Ces hommes-là, quand, vers minuit, sur un boulevard désert, on les
+rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des
+hommes, mais des formes faites de brume vivante; on dirait qu'ils font
+habituellement bloc avec les ténèbres, qu'ils n'en sont pas distincts,
+qu'ils n'ont pas d'autre âme que l'ombre, et que c'est momentanément, et
+pour vivre pendant quelques minutes d'une vie monstrueuse, qu'ils se
+sont désagrégés de la nuit.
+
+Que faut-il pour faire évanouir ces larves? De la lumière. De la lumière
+à flots. Pas une chauve-souris ne résiste à l'aube. Éclairez la société
+en dessous.
+
+
+
+
+Livre huitième--Le mauvais pauvre
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un homme en casquette
+
+
+L'été passa, puis l'automne; l'hiver vint. Ni M. Leblanc ni la jeune
+fille n'avaient remis les pieds au Luxembourg. Marius n'avait plus
+qu'une pensée, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours,
+il cherchait partout; il ne trouvait rien. Ce n'était plus Marius le
+rêveur enthousiaste, l'homme résolu, ardent et ferme, le hardi
+provocateur de la destinée, le cerveau qui échafaudait avenir sur
+avenir, le jeune esprit encombré de plans, de projets, de fiertés,
+d'idées et de volontés; c'était un chien perdu. Il tomba dans une
+tristesse noire. C'était fini. Le travail le rebutait, la promenade le
+fatiguait, la solitude l'ennuyait; la vaste nature, si remplie autrefois
+de formes, de clartés, de voix, de conseils, de perspectives,
+d'horizons, d'enseignements, était maintenant vide devant lui. Il lui
+semblait que tout avait disparu.
+
+Il pensait toujours, car il ne pouvait faire autrement; mais il ne se
+plaisait plus dans ses pensées. À tout ce qu'elles lui proposaient tout
+bas sans cesse, il répondait dans l'ombre: À quoi bon?
+
+Il se faisait cent reproches. Pourquoi l'ai-je suivie? J'étais si
+heureux rien que de la voir! Elle me regardait, est-ce que ce n'était
+pas immense? Elle avait l'air de m'aimer. Est-ce que ce n'était pas
+tout? J'ai voulu avoir quoi? Il n'y a rien après cela. J'ai été absurde.
+C'est ma faute, etc., etc. Courfeyrac, auquel il ne confiait rien,
+c'était sa nature, mais qui devinait un peu tout, c'était sa nature
+aussi, avait commencé par le féliciter d'être amoureux, en s'en
+ébahissant d'ailleurs; puis, voyant Marius tombé dans cette mélancolie,
+il avait fini par lui dire:--Je vois que tu as été simplement un animal.
+Tiens, viens à la Chaumière!
+
+Une fois, ayant confiance dans un beau soleil de septembre, Marius
+s'était laissé mener au bal de Sceaux par Courfeyrac, Bossuet et
+Grantaire, espérant, quel rêve! qu'il la retrouverait peut-être là. Bien
+entendu, il n'y vit pas celle qu'il cherchait.--C'est pourtant ici qu'on
+retrouve toutes les femmes perdues, grommelait Grantaire en aparté.
+Marius laissa ses amis au bal, et s'en retourna à pied, seul, las,
+fiévreux, les yeux troubles et tristes dans la nuit, ahuri de bruit et
+de poussière par les joyeux coucous pleins d'êtres chantants qui
+revenaient de la fête et passaient à côté de lui, découragé, aspirant
+pour se rafraîchir la tête l'âcre senteur des noyers de la route.
+
+Il se remit à vivre de plus en plus seul, égaré, accablé, tout à son
+angoisse intérieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans
+le piège, quêtant partout l'absente, abruti d'amour.
+
+Une autre fois, il avait fait une rencontre qui lui avait produit un
+effet singulier. Il avait croisé dans les petites rues qui avoisinent le
+boulevard des Invalides un homme vêtu comme un ouvrier et coiffé d'une
+casquette à longue visière qui laissait passer des mèches de cheveux
+très blancs. Marius fut frappé de la beauté de ces cheveux blancs et
+considéra cet homme qui marchait à pas lents et comme absorbé dans une
+méditation douloureuse. Chose étrange, il lui parut reconnaître M.
+Leblanc. C'étaient les mêmes cheveux, le même profil, autant que la
+casquette le laissait voir, la même allure, seulement plus triste. Mais
+pourquoi ces habits d'ouvrier? qu'est-ce que cela voulait dire? que
+signifiait ce déguisement? Marius fut très étonné. Quand il revint à
+lui, son premier mouvement fut de se mettre à suivre cet homme; qui sait
+s'il ne tenait point enfin la trace qu'il cherchait? En tout cas, il
+fallait revoir l'homme de près et éclaircir l'énigme. Mais il s'avisa de
+cette idée trop tard, l'homme n'était déjà plus là. Il avait pris
+quelque petite rue latérale, et Marius ne put le retrouver. Cette
+rencontre le préoccupa quelques jours, puis s'effaça.--Après tout, se
+dit-il, ce n'est probablement qu'une ressemblance.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Trouvaille
+
+
+Marius n'avait pas cessé d'habiter la masure Gorbeau. Il n'y faisait
+attention à personne.
+
+À cette époque, à la vérité, il n'y avait plus dans cette masure
+d'autres habitants que lui et ces Jondrette dont il avait une fois
+acquitté le loyer, sans avoir du reste jamais parlé ni au père, ni aux
+filles. Les autres locataires étaient déménagés ou morts, ou avaient été
+expulsés faute de payement.
+
+Un jour de cet hiver-là, le soleil s'était un peu montré dans
+l'après-midi, mais c'était le 2 février, cet antique jour de la
+Chandeleur dont le Soleil traître, précurseur d'un froid de six
+semaines, a inspiré à Mathieu Laensberg ces deux vers restés justement
+classiques:
+
+ _Qu'il luise ou qu'il luiserne,_
+ _L'ours rentre en sa caverne._
+
+Marius venait de sortir de la sienne. La nuit tombait. C'était l'heure
+d'aller dîner; car il avait bien fallu se remettre à dîner, hélas! ô
+infirmités des passions idéales!
+
+Il venait de franchir le seuil de sa porte que mame Bougon balayait en
+ce moment-là même tout en prononçant ce mémorable monologue:
+
+--Qu'est-ce qui est bon marché à présent? tout est cher. Il n'y a que la
+peine du monde qui est bon marché; elle est pour rien, la peine du
+monde!
+
+Marius montait à pas lents le boulevard vers la barrière afin de gagner
+la rue Saint-Jacques. Il marchait pensif, la tête baissée.
+
+Tout à coup il se sentit coudoyé dans la brume; il se retourna, et vit
+deux jeunes filles en haillons, l'une longue et mince, l'autre un peu
+moins grande, qui passaient rapidement, essoufflées, effarouchées, et
+comme ayant l'air de s'enfuir; elles venaient à sa rencontre, ne
+l'avaient pas vu, et l'avaient heurté en passant. Marius distinguait
+dans le crépuscule leurs figures livides, leurs têtes décoiffées, leurs
+cheveux épars, leurs affreux bonnets, leurs jupes en guenilles et leurs
+pieds nus. Tout en courant, elles se parlaient. La plus grande disait
+d'une voix très basse:
+
+--Les cognes sont venus. Ils ont manqué me pincer au demi-cercle.
+
+L'autre répondait:--Je les ai vus. J'ai cavalé, cavalé, cavalé!
+
+Marius comprit, à travers cet argot sinistre, que les gendarmes ou les
+sergents de ville avaient failli saisir ces deux enfants, et que ces
+enfants s'étaient échappées.
+
+Elles s'enfoncèrent sous les arbres du boulevard derrière lui, et y
+firent pendant quelques instants dans l'obscurité une espèce de
+blancheur vague qui s'effaça.
+
+Marius s'était arrêté un moment.
+
+Il allait continuer son chemin, lorsqu'il aperçut un petit paquet
+grisâtre à terre à ses pieds. Il se baissa et le ramassa. C'était une
+façon d'enveloppe qui paraissait contenir des papiers.
+
+--Bon, dit-il, ces malheureuses auront laissé tomber cela!
+
+Il revint sur ses pas, il appela, il ne les retrouva plus; il pensa
+qu'elles étaient déjà loin, mit le paquet dans sa poche, et s'en alla
+dîner.
+
+Chemin faisant, il vit dans une allée de la rue Mouffetard une bière
+d'enfant couverte d'un drap noir, posée sur trois chaises et éclairée
+par une chandelle. Les deux filles du crépuscule lui revinrent à
+l'esprit.
+
+--Pauvres mères! pensa-t-il. Il y a une chose plus triste que de voir
+ses enfants mourir; c'est de les voir mal vivre.
+
+Puis ces ombres qui variaient sa tristesse lui sortirent de la pensée,
+et il retomba dans ses préoccupations habituelles. Il se remit à songer
+à ses six mois d'amour et de bonheur en plein air et en pleine lumière
+sous les beaux arbres du Luxembourg.
+
+--Comme ma vie est devenue sombre! se disait-il. Les jeunes filles
+m'apparaissent toujours. Seulement autrefois c'étaient les anges;
+maintenant ce sont les goules.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Quadrifrons_
+
+
+Le soir, comme il se déshabillait pour se coucher, sa main rencontra
+dans la poche de son habit le paquet qu'il avait ramassé sur le
+boulevard. Il l'avait oublié. Il songea qu'il serait utile de l'ouvrir,
+et que ce paquet contenait peut-être l'adresse de ces jeunes filles, si,
+en réalité, il leur appartenait, et dans tous les cas les renseignements
+nécessaires pour le restituer à la personne qui l'avait perdu.
+
+Il défit l'enveloppe.
+
+Elle n'était pas cachetée et contenait quatre lettres, non cachetées
+également.
+
+Les adresses y étaient mises.
+
+Toutes quatre exhalaient une odeur d'affreux tabac.
+
+La première lettre était adressée: _à Madame, madame la marquise de
+Grucheray, place vis-à-vis la chambre des députés, nº_...
+
+Marius se dit qu'il trouverait probablement là les indications qu'il
+cherchait, et que d'ailleurs la lettre n'étant pas fermée, il était
+vraisemblable qu'elle pouvait être lue sans inconvénient.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+«Madame la marquise,
+
+«La vertu de la clémence et pitié est celle qui unit plus étroitement la
+société. Promenez votre sentiment chrétien, et faites un regard de
+compassion sur cette infortuné español victime de la loyauté et
+d'attachement à la cause sacrée de la légitimé, qu'il a payé de son
+sang, consacrée sa fortune, toute, pour défendre cette cause, et
+aujourd'hui se trouve dans la plus grande misère. Il ne doute point que
+votre honorable personne l'accordera un secours pour conserver une
+existence extrêmement pénible pour un militaire d'éducation et d'honneur
+plein de blessures. Compte d'avance sur l'humanité qui vous animé et sur
+l'intérêt que Madame la marquise porte à une nation aussi malheureuse.
+Leur prière ne sera pas en vaine, et leur reconnaissance conservera sont
+charmant souvenir.
+
+«De mes sentiments respectueux avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,
+
+«Madame,
+
+«Don Alvarez, capitaine español de caballerie, royaliste refugié en
+France que se trouve en voyagé pour sa patrie et le manquent les
+réssources pour continuer son voyagé.»
+
+Aucune adresse n'était jointe à la signature. Marius espéra trouver
+l'adresse dans la deuxième lettre dont la suscription portait: _à
+Madame, madame la contesse de Montvernet, rue Cassette, nº 9_.
+
+Voici ce que Marius y lut:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«C'est une malheureuse meré de famille de six enfants dont le dernier
+n'a que huit mois. Moi malade depuis ma dernière couche, abandonnée de
+mon mari depuis cinq mois n'aiyant aucune réssource au monde dans la
+plus affreuse indigance.
+
+«Dans l'espoir de Madame la contesse, elle a l'honneur d'être, madame,
+avec un profond respect,
+
+«Femme Balizard.»
+
+Marius passa à la troisième lettre, qui était comme les précédentes une
+supplique; on y lisait:
+
+«Monsieur Pabourgeot, électeur, négociant-bonnetier en gros, rue
+Saint-Denis au coin de la rue aux Fers.
+
+«Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous prier de
+m'accorder la faveur prétieuse de vos simpaties et de vous intéresser à
+un homme de lettres qui vient d'envoyer un drame au théâtre-français. Le
+sujet en est historique, et l'action se passe en Auvergne du temps de
+l'empire. Le style, je crois, en est naturel, laconique, et peut avoir
+quelque mérite. Il y a des couplets a chanter a quatre endroits. Le
+comique, le sérieux, l'imprévu, s'y mêlent à la variété des caractères
+et a une teinte de romantisme répandue légèrement dans toute l'intrigue
+qui marche mistérieusement, et va, par des péripessies frappantes, se
+denouer au milieu de plusieurs coups de scènes éclatants.
+
+«Mon but principal est de satisfère le desir qui anime progresivement
+l'homme de notre siècle, c'est à dire, la mode, cette caprisieuse et
+bizarre girouette qui change presque à chaque nouveau vent.
+
+«Malgré ces qualités j'ai lieu de craindre que la jalousie, l'égoïsme
+des auteurs privilégiés, obtienne mon exclusion du théâtre, car je
+n'ignore pas les déboires dont on abreuve les nouveaux venus.
+
+«Monsieur Pabourgeot, votre juste réputation de protecteur éclairé des
+gants de lettres m'enhardit à vous envoyer ma fille qui vous exposera
+notre situation indigante, manquant de pain et de feu dans cette saison
+d'hyver. Vous dire que je vous prie d'agreer l'hommage que je désire
+vous faire de mon drame et de tous ceux que je ferai, c'est vous prouver
+combien j'ambicionne l'honneur de m'abriter sous votre égide, et de
+parer mes écrits de votre nom. Si vous daignez m'honorer de la plus
+modeste offrande, je m'occuperai aussitôt à faire une pièsse de vers
+pour vous payer mon tribu de reconnaissance. Cette pièsse, que je
+tacherai de rendre aussi parfaite que possible, vous sera envoyée avant
+d'être insérée au commencement du drame et débitée sur la scène.
+
+ «À Monsieur,
+ «Et Madame Pabourgeot,
+ «Mes hommages les plus respectueux.
+ «Genflot, homme de lettres.
+
+«P. S. Ne serait-ce que quarante sous.
+
+«Excusez-moi d'envoyer ma fille et de ne pas me présenter moi-même, mais
+de tristes motifs de toilette ne me permettent pas, hélas! de sortir...»
+
+Marius ouvrit enfin la quatrième lettre. Il y avait sur l'adresse: _Au
+monsieur bienfaisant de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Elle
+contenait ces quelques lignes:
+
+«Homme bienfaisant,
+
+«Si vous daignez accompagner ma fille, vous verrez une calamité
+missérable, et je vous montrerai mes certificats.
+
+«À l'aspect de ces écrits votre âme généreuse sera mue d'un sentiment de
+sensible bienveillance, car les vrais philosophes éprouvent toujours de
+vives émotions.
+
+«Convenez, homme compatissant, qu'il faut éprouver le plus cruel besoin,
+et qu'il est bien douloureux, pour obtenir quelque soulagement, de le
+faire attester par l'autorité comme si l'on n'était pas libre de
+souffrir et de mourir d'inanition en attendant que l'on soulage notre
+misère. Les destins sont bien fatals pour d'aucuns et trop prodigue ou
+trop protecteur pour d'autres.
+
+«J'attends votre présence ou votre offrande, si vous daignez la faire,
+et je vous prie de vouloir bien agréer les sentiments respectueux avec
+lesquels je m'honore d'être,
+
+ «homme vraiment magnanime,
+ «votre très humble
+ «et très obéissant serviteur,
+ «P. Fabantou, artiste dramatique.»
+
+Après avoir lu ces quatre lettres, Marius ne se trouva pas beaucoup plus
+avancé qu'auparavant.
+
+D'abord aucun des signataires ne donnait son adresse.
+
+Ensuite elles semblaient venir de quatre individus différents, don
+Alvarès, la femme Balizard, le poète Genflot et l'artiste dramatique
+Fabantou, mais ces lettres offraient ceci d'étrange qu'elles étaient
+écrites toutes quatre de la même écriture.
+
+Que conclure de là, sinon qu'elles venaient de la même personne?
+
+En outre, et cela rendait la conjecture plus vraisemblable, le papier,
+grossier et jauni, était le même pour les quatre, l'odeur de tabac
+était la même, et, quoiqu'on eût évidemment cherché à varier le style,
+les mêmes fautes d'orthographe s'y reproduisaient avec une tranquillité
+profonde, et l'homme de lettres Genflot n'en était pas plus exempt que
+le capitaine español.
+
+S'évertuer à deviner ce petit mystère était peine inutile. Si ce n'eût
+pas été une trouvaille, cela eût eu l'air d'une mystification. Marius
+était trop triste pour bien prendre même une plaisanterie du hasard et
+pour se prêter au jeu que paraissait vouloir jouer avec lui le pavé de
+la rue. Il lui semblait qu'il était à colin-maillard entre ces quatre
+lettres qui se moquaient de lui.
+
+Rien n'indiquait d'ailleurs que ces lettres appartinssent aux jeunes
+filles que Marius avait rencontrées sur le boulevard. Après tout,
+c'étaient des paperasses évidemment sans aucune valeur.
+
+Marius les remit dans l'enveloppe, jeta le tout dans un coin, et se
+coucha.
+
+Vers sept heures du matin, il venait de se lever et de déjeuner, et il
+essayait de se mettre au travail lorsqu'on frappa doucement à sa porte.
+
+Comme il ne possédait rien, il n'ôtait jamais sa clef, si ce n'est
+quelquefois, fort rarement, lorsqu'il travaillait à quelque travail
+pressé. Du reste, même absent, il laissait sa clef à sa serrure.--On
+vous volera, disait mame Bougon.--Quoi? disait Marius.--Le fait est
+pourtant qu'un jour on lui avait volé une vieille paire de bottes, au
+grand triomphe de mame Bougon.
+
+On frappa un second coup, très doux comme le premier.
+
+--Entrez, dit Marius.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des
+yeux les livres et les manuscrits qu'il avait sur sa table.
+
+Une voix, qui n'était pas celle de mame Bougon, répondit:
+
+--Pardon, monsieur....
+
+C'était une voix sourde, cassée, étranglée, éraillée, une voix de vieux
+homme enroué d'eau-de-vie et de rogome.
+
+Marius se tourna vivement, et vit une jeune fille.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Une rose dans la misère
+
+
+Une toute jeune fille était debout dans la porte entrebâillée. La
+lucarne du galetas où le jour paraissait était précisément en face de la
+porte et éclairait cette figure d'une lumière blafarde. C'était une
+créature hâve, chétive, décharnée; rien qu'une chemise et une jupe sur
+une nudité frissonnante et glacée. Pour ceinture une ficelle, pour
+coiffure une ficelle, des épaules pointues sortant de la chemise, une
+pâleur blonde et lymphatique, des clavicules terreuses, des mains
+rouges, la bouche entr'ouverte et dégradée, des dents de moins, l'oeil
+terne, hardi et bas, les formes d'une jeune fille avortée et le regard
+d'une vieille femme corrompue; cinquante ans mêlés à quinze ans; un de
+ces êtres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font frémir
+ceux qu'ils ne font pas pleurer.
+
+Marius s'était levé et considérait avec une sorte de stupeur cet être
+presque pareil aux formes de l'ombre qui traversent les rêves.
+
+Ce qui était poignant surtout, c'est que cette fille n'était pas venue
+au monde pour être laide. Dans sa première enfance, elle avait dû même
+être jolie. La grâce de l'âge luttait encore contre la hideuse
+vieillesse anticipée de la débauche et de la pauvreté. Un reste de
+beauté se mourait sur ce visage de seize ans, comme ce pâle soleil qui
+s'éteint sous d'affreuses nuées à l'aube d'une journée d'hiver.
+
+Ce visage n'était pas absolument inconnu à Marius. Il croyait se
+rappeler l'avoir vu quelque part.
+
+--Que voulez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.
+
+La jeune fille répondit avec sa voix de galérien ivre:
+
+--C'est une lettre pour vous, monsieur Marius.
+
+Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne fût à
+lui qu'elle eût affaire; mais qu'était-ce que cette fille? comment
+savait-elle son nom?
+
+Sans attendre qu'il lui dît d'avancer, elle entra. Elle entra
+résolûment, regardant avec une sorte d'assurance qui serrait le coeur
+toute la chambre et le lit défait. Elle avait les pieds nus. De larges
+trous à son jupon laissaient voir ses longues jambes et ses genoux
+maigres. Elle grelottait.
+
+Elle tenait en effet une lettre à la main qu'elle présenta à Marius.
+
+Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain à cacheter large et
+énorme était encore mouillé. Le message ne pouvait venir de bien loin.
+Il lut:
+
+«Mon aimable voisin, jeune homme!
+
+«J'ai apris vos bontés pour moi, que vous avez payé mon terme il y a six
+mois. Je vous bénis, jeune homme. Ma fille aînée vous dira que nous
+sommes sans un morceau de pain depuis deux jours, quatre personnes, et
+mon épouse malade. Si je ne suis point dessu dans ma pensée, je crois
+devoir espérer que votre coeur généreux s'humanisera à cet exposé et
+vous subjuguera le désir de m'être propice en daignant me prodiguer un
+léger bienfait.
+
+«Je suis avec la considération distinguée qu'on doit aux bienfaiteurs de
+l'humanité,
+
+ «Jondrette.
+
+«P. S.--Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.»
+
+Cette lettre, au milieu de l'aventure obscure qui occupait Marius depuis
+la veille au soir, c'était une chandelle dans une cave. Tout fut
+brusquement éclairé.
+
+Cette lettre venait d'où venaient les quatre autres. C'était la même
+écriture, le même style, la même orthographe, le même papier, la même
+odeur de tabac.
+
+Il y avait cinq missives, cinq histoires, cinq noms, cinq signatures, et
+un seul signataire. Le capitaine español don Alvarès, la malheureuse
+mère Balizard, le poëte dramatique Genflot, le vieux comédien Fabantou
+se nommaient tous les quatre Jondrette, si toutefois Jondrette lui-même
+s'appelait Jondrette.
+
+Depuis assez longtemps déjà que Marius habitait la masure, il n'avait
+eu, nous l'avons dit, que de bien rares occasions de voir, d'entrevoir
+même son très infime voisinage. Il avait l'esprit ailleurs, et où est
+l'esprit est le regard. Il avait dû plus d'une fois croiser les
+Jondrette dans le corridor ou dans l'escalier; mais ce n'était pour lui
+que des silhouettes; il y avait pris si peu garde que la veille au soir
+il avait heurté sur le boulevard sans les reconnaître les filles
+Jondrette, car c'était évidemment elles, et que c'était à grand'peine
+que celle-ci, qui venait d'entrer dans sa chambre, avait éveillé en lui,
+à travers le dégoût et la pitié, un vague souvenir de l'avoir rencontrée
+ailleurs.
+
+Maintenant il voyait clairement tout. Il comprenait que son voisin
+Jondrette avait pour industrie dans sa détresse d'exploiter la charité
+des personnes bienfaisantes, qu'il se procurait des adresses, et qu'il
+écrivait sous des noms supposés à des gens qu'il jugeait riches et
+pitoyables des lettres que ses filles portaient, à leurs risques et
+périls, car ce père en était là qu'il risquait ses filles; il jouait une
+partie avec la destinée et il les mettait au jeu. Marius comprenait que
+probablement, à en juger par leur fuite de la veille, par leur
+essoufflement, par leur terreur, et par ces mots d'argot qu'il avait
+entendus, ces infortunées faisaient encore on ne sait quels métiers
+sombres, et que de tout cela, il était résulté, au milieu de la société
+humaine telle qu'elle est faite, deux misérables êtres qui n'étaient ni
+des enfants, ni des filles, ni des femmes, espèces de monstres impurs et
+innocents produits par la misère.
+
+Tristes créatures sans nom, sans âge, sans sexe, auxquelles ni le bien,
+ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l'enfance, n'ont
+déjà plus rien dans ce monde, ni la liberté, ni la vertu, ni la
+responsabilité. Âmes écloses hier, fanées aujourd'hui, pareilles à ces
+fleurs tombées dans la rue que toutes les boues flétrissent en attendant
+qu'une roue les écrase.
+
+Cependant, tandis que Marius attachait sur elle un regard étonné et
+douloureux, la jeune fille allait et venait dans la mansarde avec une
+audace de spectre. Elle se démenait sans se préoccuper de sa nudité. Par
+instants, sa chemise défaite et déchirée lui tombait presque à la
+ceinture. Elle remuait les chaises, elle dérangeait les objets de
+toilette posés sur la commode, elle touchait aux vêtements de Marius,
+elle furetait ce qu'il y avait dans les coins.
+
+--Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!
+
+Et elle fredonnait, comme si elle eût été seule, des bribes de
+vaudeville, des refrains folâtres que sa voix gutturale et rauque
+faisait lugubres. Sous cette hardiesse perçait je ne sais quoi de
+contraint, d'inquiet et d'humilié. L'effronterie est une honte.
+
+Rien n'était plus morne que de la voir s'ébattre et pour ainsi dire
+voleter dans la chambre avec des mouvements d'oiseau que le jour effare,
+ou qui a l'aile cassée. On sentait qu'avec d'autres conditions
+d'éducation et de destinée, l'allure gaie et libre de cette jeune fille
+eût pu être quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les
+animaux la créature née pour être une colombe ne se change en une
+orfraie. Cela ne se voit que parmi les hommes.
+
+Marius songeait, et la laissait faire.
+
+Elle s'approcha de la table.
+
+--Ah! dit-elle, des livres!
+
+Une lueur traversa son oeil vitreux. Elle reprit, et son accent
+exprimait ce bonheur de se vanter de quelque chose, auquel nulle
+créature humaine n'est insensible:
+
+--Je sais lire, moi.
+
+Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut assez
+couramment:
+
+«...Le général Bauduin reçut l'ordre d'enlever avec les cinq bataillons
+de sa brigade le château de Hougomont qui est au milieu de la plaine de
+Waterloo...»
+
+Elle s'interrompit:
+
+--Ah! Waterloo! Je connais ça. C'est une bataille dans les temps. Mon
+père y était. Mon père a servi dans les armées. Nous sommes joliment
+bonapartistes chez nous, allez! C'est contre les Anglais Waterloo.
+
+Elle posa le livre, prit une plume, et s'écria:
+
+--Et je sais écrire aussi!
+
+Elle trempa la plume dans l'encre, et se tournant vers Marius:
+
+--Voulez-vous voir? Tenez, je vais écrire un mot pour voir.
+
+Et avant qu'il eût eu le temps de répondre, elle écrivit sur une feuille
+de papier blanc qui était au milieu de la table: _Les cognes sont là_.
+
+Puis, jetant la plume:
+
+--Il n'y a pas de fautes d'orthographe. Vous pouvez regarder. Nous avons
+reçu de l'éducation, ma soeur et moi. Nous n'avons pas toujours été
+comme nous sommes. Nous n'étions pas faites....
+
+Ici elle s'arrêta, fixa sa prunelle éteinte sur Marius, et éclata de
+rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses
+étouffées par tous les cynismes:
+
+--Bah!
+
+Et elle se mit à fredonner ces paroles sur un air gai:
+
+ _J'ai faim, mon père._
+ _Pas de fricot._
+ _J'ai froid, ma mère._
+ _Pas de tricot._
+ _Grelotte,_
+ _Lolotte!_
+ _Sanglote,_
+ _Jacquot!_
+
+À peine eut-elle achevé ce couplet qu'elle s'écria:
+
+--Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? Moi, j'y vais.
+J'ai un petit frère qui est ami avec des artistes et qui me donne des
+fois des billets. Par exemple, je n'aime pas les banquettes de galeries.
+On y est gêné, on y est mal. Il y a quelquefois du gros monde; il y a
+aussi du monde qui sent mauvais.
+
+Puis elle considéra Marius, prit un air étrange, et lui dit:
+
+--Savez-vous, monsieur Marius, que vous êtes très joli garçon?
+
+Et en même temps il leur vint à tous les deux la même pensée, qui la fit
+sourire et qui le fit rougir.
+
+Elle s'approcha de lui, et lui posa une main sur l'épaule.
+
+--Vous ne faites pas attention à moi, mais je vous connais, monsieur
+Marius. Je vous rencontre ici dans l'escalier, et puis je vous vois
+entrer chez un appelé le père Mabeuf qui demeure du côté d'Austerlitz,
+des fois, quand je me promène par là. Cela vous va très bien, vos
+cheveux ébouriffés.
+
+Sa voix cherchait à être très douce et ne parvenait qu'à être basse. Une
+partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux lèvres comme sur
+un clavier où il manque des notes.
+
+Marius s'était reculé doucement.
+
+--Mademoiselle, dit-il avec sa gravité froide, j'ai là un paquet qui
+est, je crois, à vous. Permettez-moi de vous le remettre.
+
+Et il lui tendit l'enveloppe qui renfermait les quatre lettres.
+
+Elle frappa dans ses deux mains, et s'écria:
+
+--Nous avons cherché partout!
+
+Puis elle saisit vivement le paquet, et défit l'enveloppe, tout en
+disant:
+
+--Dieu de Dieu! avons-nous cherché, ma soeur et moi! Et c'est vous qui
+l'aviez trouvé! Sur le boulevard, n'est-ce pas? ce doit être sur le
+boulevard? Voyez-vous, ça a tombé quand nous avons couru. C'est ma
+mioche de soeur qui a fait la bêtise. En rentrant nous ne l'avons plus
+trouvé. Comme nous ne voulions pas être battues, que cela est inutile,
+que cela est entièrement inutile, que cela est absolument inutile, nous
+avons dit chez nous que nous avions porté les lettres chez les personnes
+et qu'on nous avait dit nix! Les voilà, ces pauvres lettres! Et à quoi
+avez-vous vu qu'elles étaient à moi? Ah! oui, à l'écriture! C'est donc
+vous que nous avons cogné en passant hier au soir. On n'y voyait pas,
+quoi! J'ai dit à ma soeur: Est-ce que c'est un monsieur? Ma soeur m'a
+dit: Je crois que c'est un monsieur!
+
+Cependant, elle avait déplié la supplique adressée «au monsieur
+bienfaisant de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas».
+
+--Tiens! dit-elle, c'est celle pour ce vieux qui va à la messe. Au fait,
+c'est l'heure. Je vas lui porter. Il nous donnera peut-être de quoi
+déjeuner.
+
+Puis elle se remit à rire, et ajouta:
+
+--Savez-vous ce que cela fera si nous déjeunons aujourd'hui? Cela fera
+que nous aurons eu notre déjeuner d'avant-hier, notre dîner
+d'avant-hier, notre déjeuner d'hier, notre dîner d'hier, tout ça en une
+fois, ce matin. Tiens! parbleu! si vous n'êtes pas contents, crevez,
+chiens!
+
+Ceci fit souvenir Marius de ce que la malheureuse venait chercher chez
+lui.
+
+Il fouilla dans son gilet, il n'y trouva rien.
+
+La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n'avait plus
+conscience que Marius fût là.
+
+--Des fois je m'en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d'être
+ici, l'autre hiver nous demeurions sous les arches des ponts. On se
+serrait pour ne pas geler. Ma petite soeur pleurait. L'eau, comme c'est
+triste! Quand je pensais à me noyer, je disais: Non, c'est trop froid.
+Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois dans les fossés.
+Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les
+arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses
+comme les tours de Notre-Dame, je me figure que les murs blancs sont la
+rivière, je me dis: Tiens, il y a de l'eau là! Les étoiles sont comme
+des lampions d'illuminations, on dirait qu'elles fument et que le vent
+les éteint, je suis ahurie, comme si j'avais des chevaux qui me
+soufflent dans l'oreille; quoique ce soit la nuit, j'entends des orgues
+de Barbarie et les mécaniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je
+crois qu'on me jette des pierres, je me sauve sans savoir, tout tourne,
+tout tourne. Quand on n'a pas mangé, c'est très drôle.
+
+Et elle le regarda d'un air égaré.
+
+À force de creuser et d'approfondir ses poches, Marius avait fini par
+réunir cinq francs seize sous. C'était en ce moment tout ce qu'il
+possédait au monde.--Voilà toujours mon dîner d'aujourd'hui, pensa-t-il,
+demain nous verrons.--Il prit les seize sous et donna les cinq francs à
+la fille.
+
+Elle saisit la pièce.
+
+--Bon, dit-elle, il y a du soleil!
+
+Et comme si ce soleil eût eu la propriété de faire fondre dans son
+cerveau des avalanches d'argot, elle poursuivit:
+
+--Cinque francs! du luisant! un monarque! dans cette piolle! c'est
+chenâtre! Vous êtes un bon mion. Je vous fonce mon palpitant. Bravo les
+fanandels! deux jours de pivois! et de la viandemuche! et du fricotmar!
+on pitancera chenument! et de la bonne mouise!
+
+Elle ramena sa chemise sur ses épaules, fit un profond salut à Marius,
+puis un signe familier de la main, et se dirigea vers la porte en
+disant:
+
+--Bonjour, monsieur. C'est égal. Je vas trouver mon vieux.
+
+En passant, elle aperçut sur la commode une croûte de pain desséchée qui
+y moisissait dans la poussière; elle se jeta dessus et y mordit en
+grommelant:
+
+--C'est bon! c'est dur! ça me casse les dents!
+
+Puis elle sortit.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Le judas de la providence
+
+
+Marius depuis cinq ans avait vécu dans la pauvreté, dans le dénûment,
+dans la détresse même, mais il s'aperçut qu'il n'avait point connu la
+vraie misère. La vraie misère, il venait de la voir. C'était cette larve
+qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la
+misère de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misère de la femme; qui
+n'a vu que la misère de la femme n'a rien vu, il faut voir la misère de
+l'enfant.
+
+Quand l'homme est arrivé aux dernières extrémités, il arrive en même
+temps aux dernières ressources. Malheur aux êtres sans défense qui
+l'entourent! Le travail, le salaire, le pain, le feu, le courage, la
+bonne volonté, tout lui manque à la fois. La clarté du jour semble
+s'éteindre au dehors, la lumière morale s'éteint au dedans; dans ces
+ombres, l'homme rencontre la faiblesse de la femme et de l'enfant, et
+les ploie violemment aux ignominies.
+
+Alors toutes les horreurs sont possibles. Le désespoir est entouré de
+cloisons fragiles qui donnent toutes sur le vice ou sur le crime.
+
+La santé, la jeunesse, l'honneur, les saintes et farouches délicatesses
+de la chair encore neuve, le coeur, la virginité, la pudeur, cet
+épiderme de l'âme, sont sinistrement maniés par ce tâtonnement qui
+cherche des ressources, qui rencontre l'opprobre, et qui s'en accommode.
+Pères, mères, enfants, frères, soeurs, hommes, femmes, filles, adhèrent,
+et s'agrègent presque comme une formation minérale, dans cette brumeuse
+promiscuité de sexes, de parentés, d'âges, d'infamies, d'innocences. Ils
+s'accroupissent, adossés les uns aux autres, dans une espèce de destin
+taudis. Ils s'entreregardent lamentablement. Ô les infortunés! comme ils
+sont pâles! comme ils ont froid! Il semble qu'ils soient dans une
+planète bien plus loin du soleil que nous.
+
+Cette jeune fille fut pour Marius une sorte d'envoyée des ténèbres.
+
+Elle lui révéla tout un côté hideux de la nuit.
+
+Marius se reprocha presque les préoccupations de rêverie et de passion
+qui l'avaient empêché jusqu'à ce jour de jeter un coup d'oeil sur ses
+voisins. Avoir payé leur loyer, c'était un mouvement machinal, tout le
+monde eût eu ce mouvement; mais lui Marius eût dû faire mieux. Quoi! un
+mur seulement le séparait de ces êtres abandonnés, qui vivaient à tâtons
+dans la nuit, en dehors du reste des vivants, il les coudoyait, il était
+en quelque sorte, lui, le dernier chaînon du genre humain qu'ils
+touchassent, il les entendait vivre ou plutôt râler à côté de lui, et il
+n'y prenait point garde! tous les jours à chaque instant, à travers la
+muraille, il les entendait marcher, aller, venir, parler, et il ne
+prêtait pas l'oreille! et dans ces paroles il y avait des gémissements,
+et il ne les écoutait même pas! sa pensée était ailleurs, à des songes,
+à des rayonnements impossibles, à des amours en l'air, à des folies; et
+cependant des créatures humaines, ses frères en Jésus-Christ, ses frères
+dans le peuple, agonisaient à côté de lui! agonisaient inutilement! Il
+faisait même partie de leur malheur, et il l'aggravait. Car s'ils
+avaient eu un autre voisin, un voisin moins chimérique et plus attentif,
+un homme ordinaire et charitable, évidemment leur indigence eût été
+remarquée, leurs signaux de détresse eussent été aperçus, et depuis
+longtemps déjà peut-être ils eussent été recueillis et sauvés! Sans
+doute ils paraissaient bien dépravés, bien corrompus, bien avilis, bien
+odieux même, mais ils sont rares, ceux qui sont tombés sans être
+dégradés; d'ailleurs il y a un point où les infortunés et les infâmes se
+mêlent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les misérables; de
+qui est-ce la faute? Et puis, est-ce que ce n'est pas quand la chute est
+plus profonde que la charité doit être plus grande?
+
+Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occasions où Marius,
+comme tous les coeurs vraiment honnêtes, était à lui-même son propre
+pédagogue, et se grondait plus qu'il ne le méritait, il considérait le
+mur qui le séparait des Jondrette, comme s'il eût pu faire passer à
+travers cette cloison son regard plein de pitié et en aller réchauffer
+ces malheureux. Le mur était une mince lame de plâtre soutenue par des
+lattes et des solives, et qui, comme on vient de le lire, laissait
+parfaitement distinguer le bruit des paroles et des voix. Il fallait
+être le songeur Marius pour ne pas s'en être encore aperçu. Aucun papier
+n'était collé sur ce mur ni du côté des Jondrette, ni du côté de Marius;
+on en voyait à nu la grossière construction. Sans presque en avoir
+conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la rêverie
+examine, observe et scrute comme ferait la pensée. Tout à coup il se
+leva, il venait de remarquer vers le haut, près du plafond, un trou
+triangulaire résultant de trois lattes qui laissaient un vide entre
+elles. Le plâtras qui avait dû boucher ce vide était absent, et en
+montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le
+galetas des Jondrette. La commisération a et doit avoir sa curiosité. Ce
+trou faisait une espèce de judas. Il est permis de regarder l'infortune
+en traître pour la secourir.--Voyons un peu ce que c'est que ces
+gens-là, pensa Marius, et où ils en sont.
+
+Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse et regarda.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+L'homme fauve au gîte
+
+
+Les villes, comme les forêts, ont leurs antres où se cachent tout ce
+qu'elles ont de plus méchant et de plus redoutable. Seulement, dans les
+villes, ce qui se cache ainsi est féroce, immonde et petit, c'est-à-dire
+laid; dans les forêts, ce qui se cache est féroce, sauvage et grand,
+c'est-à-dire beau. Repaires pour repaires, ceux des bêtes sont
+préférables à ceux des hommes. Les cavernes valent mieux que les bouges.
+
+Ce que Marius voyait était un bouge.
+
+Marius était pauvre et sa chambre était indigente; mais, de même que sa
+pauvreté était noble, son grenier était propre. Le taudis où son regard
+plongeait en ce moment était abject, sale, fétide, infect, ténébreux,
+sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille, une table infirme,
+quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles;
+pour toute clarté, une fenêtre-mansarde à quatre carreaux, drapée de
+toiles d'araignée. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour
+qu'une face d'homme parût une face de fantôme. Les murs avaient un
+aspect lépreux, et étaient couverts de coutures et de cicatrices comme
+un visage défiguré par quelque horrible maladie. Une humidité chassieuse
+y suintait. On y distinguait des dessins obscènes grossièrement
+charbonnés.
+
+La chambre que Marius occupait avait un pavage de briques délabré;
+celle-ci n'était ni carrelée, ni planchéiée; on y marchait à cru sur
+l'antique plâtre de la masure devenu noir sous les pieds. Sur ce sol
+inégal, où la poussière était comme incrustée, et qui n'avait qu'une
+virginité, celle du balai, se groupaient capricieusement des
+constellations de vieux chaussons, de savates et de chiffons affreux; du
+reste cette chambre avait une cheminée; aussi la louait-on quarante
+francs par an. Il y avait de tout dans cette cheminée, un réchaud, une
+marmite, des planches cassées, des loques pendues à des clous, une cage
+d'oiseau, de la cendre, et même un peu de feu. Deux tisons y fumaient
+tristement.
+
+Une chose qui ajoutait encore à l'horreur de ce galetas, c'est que
+c'était grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des
+dessous de toits, des baies et des promontoires. De là d'affreux coins
+insondables où il semblait que devaient se blottir des araignées grosses
+comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-être même on
+ne sait quels êtres humains monstrueux.
+
+L'un des grabats était près de la porte, l'autre près de la fenêtre.
+Tous deux touchaient par une extrémité à la cheminée et faisaient face à
+Marius.
+
+Dans un angle voisin de l'ouverture par où Marius regardait, était
+accrochée au mur dans un cadre de bois noir une gravure coloriée au bas
+de laquelle était écrit en grosses lettres: LE SONGE. Cela représentait
+une femme endormie et un enfant endormi, l'enfant sur les genoux de la
+femme, un aigle dans un nuage avec une couronne dans le bas, et la femme
+écartant la couronne de la tête de l'enfant, sans se réveiller
+d'ailleurs; au fond Napoléon dans une gloire s'appuyait sur une colonne
+gros bleu à chapiteau jaune ornée de cette inscription:
+
+MARINGO. AUSTERLITS. IÉNA. WAGRAMME. ELOT.
+
+Au-dessus de ce cadre, une espèce de panneau de bois plus long que large
+était posé à terre et appuyé en plan incliné contre le mur. Cela avait
+l'air d'un tableau retourné, d'un châssis probablement barbouillé de
+l'autre côté, de quelque trumeau détaché d'une muraille et oublié là en
+attendant qu'on le raccroche.
+
+Près de la table, sur laquelle Marius apercevait une plume, de l'encre
+et du papier, était assis un homme d'environ soixante ans, petit,
+maigre, livide, hagard, l'air fin, cruel et inquiet; un gredin hideux.
+
+Lavater, s'il eût considéré ce visage, y eût trouvé le vautour mêlé au
+procureur; l'oiseau de proie et l'homme de chicane s'enlaidissant et se
+complétant l'un par l'autre, l'homme de chicane faisant l'oiseau de
+proie ignoble, l'oiseau de proie faisant l'homme de chicane horrible.
+
+Cet homme avait une longue barbe grise. Il était vêtu d'une chemise de
+femme qui laissait voir sa poitrine velue et ses bras nus hérissés de
+poils gris. Sous cette chemise, on voyait passer un pantalon boueux et
+des bottes dont sortaient les doigts de ses pieds.
+
+Il avait une pipe à la bouche et il fumait. Il n'y avait plus de pain
+dans le taudis, mais il y avait encore du tabac.
+
+Il écrivait, probablement quelque lettre comme celles que Marius avait
+lues.
+
+Sur le coin de la table on apercevait un vieux volume rougeâtre
+dépareillé, et le format, qui était l'ancien in-12 des cabinets de
+lecture, révélait un roman. Sur la couverture, s'étalait ce titre
+imprimé en grosses majuscules: DIEU, LE ROI, L'HONNEUR ET LES DAMES, PAR
+DUCRAY-DUMINIL. 1814.
+
+Tout en écrivant, l'homme parlait haut, et Marius entendait ses paroles:
+
+--Dire qu'il n'y a pas d'égalité, même quand on est mort! Voyez un peu
+le Père-Lachaise! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans
+l'allée des acacias, qui est pavée. Ils peuvent y arriver en voiture.
+Les petits, les pauvres gens, les malheureux, quoi! on les met dans le
+bas, où il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans
+l'humidité. On les met là pour qu'ils soient plus vite gâtés! On ne peut
+pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.
+
+Ici il s'arrêta, frappa du poing sur la table, et ajouta en grinçant des
+dents:
+
+--Oh! je mangerais le monde!
+
+Une grosse femme qui pouvait avoir quarante ans ou cent ans était
+accroupie près de la cheminée sur ses talons nus.
+
+Elle n'était vêtue, elle aussi, que d'une chemise et d'un jupon de
+tricot rapiécé avec des morceaux de vieux drap. Un tablier de grosse
+toile cachait la moitié du jupon. Quoique cette femme fût pliée et
+ramassée sur elle-même, on voyait qu'elle était de très haute taille.
+C'était une espèce de géante à côté de son mari. Elle avait d'affreux
+cheveux d'un blond roux grisonnants qu'elle remuait de temps en temps
+avec ses énormes mains luisantes à ongles plats.
+
+À côté d'elle était posé à terre, tout grand ouvert, un volume du même
+format que l'autre, et probablement du même roman.
+
+Sur un des grabats, Marius entrevoyait une espèce de longue petite fille
+blême assise, presque nue et les pieds pendants, n'ayant l'air ni
+d'écouter, ni de voir, ni de vivre.
+
+La soeur cadette sans doute de celle qui était venue chez lui.
+
+Elle paraissait onze ou douze ans. En l'examinant avec attention, on
+reconnaissait qu'elle en avait bien quatorze. C'était l'enfant qui
+disait la veille au soir sur le boulevard: _J'ai cavalé! cavalé!
+cavalé!_
+
+Elle était de cette espèce malingre qui reste longtemps en retard, puis
+pousse vite et tout à coup. C'est l'indigence qui fait ces tristes
+plantes humaines. Ces créatures n'ont ni enfance ni adolescence. À
+quinze ans, elles en paraissent douze, à seize ans, elles en paraissent
+vingt. Aujourd'hui petites filles, demain femmes. On dirait qu'elles
+enjambent la vie, pour avoir fini plus vite.
+
+En ce moment, cet être avait l'air d'un enfant.
+
+Du reste, il ne se révélait dans ce logis la présence d'aucun travail;
+pas un métier, pas un rouet, pas un outil. Dans un coin quelques
+ferrailles d'un aspect douteux. C'était cette morne paresse qui suit le
+désespoir et qui précède l'agonie.
+
+Marius considéra quelque temps cet intérieur funèbre plus effrayant que
+l'intérieur d'une tombe, car on y sentait remuer l'âme humaine et
+palpiter la vie.
+
+Le galetas, la cave, la basse-fosse où de certains indigents rampent au
+plus bas de l'édifice social, n'est pas tout à fait le sépulcre, c'en
+est l'antichambre; mais, comme ces riches qui étalent leurs plus grandes
+magnificences à l'entrée de leur palais, il semble que la mort, qui est
+tout à côté, mette ses plus grandes misères dans ce vestibule.
+
+L'homme s'était tu, la femme ne parlait pas, la jeune fille ne semblait
+pas respirer. On entendait crier la plume sur le papier.
+
+L'homme grommela, sans cesser d'écrire:
+
+--Canaille! canaille! tout est canaille!
+
+Cette variante à l'épiphonème de Salomon arracha un soupir à la femme.
+
+--Petit ami, calme-toi, dit-elle. Ne te fais pas de mal, chéri. Tu es
+trop bon d'écrire à tous ces gens-là, mon homme.
+
+Dans la misère, les corps se serrent les uns contre les autres, comme
+dans le froid, mais les coeurs s'éloignent. Cette femme, selon toute
+apparence, avait dû aimer cet homme de la quantité d'amour qui était en
+elle; mais probablement, dans les reproches quotidiens et réciproques
+d'une affreuse détresse pesant sur tout le groupe, cela s'était éteint.
+Il n'y avait plus en elle pour son mari que de la cendre d'affection.
+Pourtant les appellations caressantes, comme cela arrive souvent,
+avaient survécu. Elle lui disait: _Chéri_, _petit ami_, _mon homme_, etc.,
+de bouche, le coeur se taisant.
+
+L'homme s'était remis à écrire.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Stratégie et tactique
+
+
+Marius, la poitrine oppressée, allait redescendre de l'espèce
+d'observatoire qu'il s'était improvisé, quand un bruit attira son
+attention et le fit rester à sa place.
+
+La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement.
+
+La fille aînée parut sur le seuil.
+
+Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tachés de boue qui avait
+jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle était couverte d'une
+vieille mante en lambeaux que Marius ne lui avait pas vue une heure
+auparavant, mais qu'elle avait probablement déposée à sa porte afin
+d'inspirer plus de pitié, et qu'elle avait dû reprendre en sortant. Elle
+entra, repoussa la porte derrière elle, s'arrêta pour reprendre haleine,
+car elle était tout essoufflée, puis cria avec une expression de
+triomphe et de joie:
+
+--Il vient!
+
+Le père tourna les yeux, la femme tourna la tête, la petite soeur ne
+bougea pas.
+
+--Qui? demanda le père.
+
+--Le monsieur!
+
+--Le philanthrope?
+
+--Oui.
+
+--De l'église Saint-Jacques?
+
+--Oui.
+
+--Ce vieux?
+
+--Oui.
+
+--Et il va venir?
+
+--Il me suit.
+
+--Tu es sûre?
+
+--Je suis sûre.
+
+--Là, vrai, il vient?
+
+--Il vient en fiacre.
+
+--En fiacre. C'est Rothschild!
+
+Le père se leva.
+
+--Comment es-tu sûre? s'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu
+arrives avant lui? Lui as-tu bien donné l'adresse au moins? lui as-tu
+bien dit la dernière porte au fond du corridor à droite? Pourvu qu'il ne
+se trompe pas! Tu l'as donc trouvé à l'église? a-t-il lu ma lettre?
+qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+--Ta, ta, ta! dit la fille, comme tu galopes, bonhomme! Voici: je suis
+entrée dans l'église, il était à sa place d'habitude, je lui ai fait la
+révérence, et je lui ai remis la lettre, il a lu, et il m'a dit: Où
+demeurez-vous, mon enfant? J'ai dit: Monsieur, je vas vous mener. Il m'a
+dit: Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes à faire, je
+vais prendre une voiture, et j'arriverai chez vous en même temps que
+vous. Je lui ai donné l'adresse. Quand je lui ait dit la maison, il a
+paru surpris et qu'il hésitait un instant, puis il a dit: C'est égal,
+j'irai. La messe finie, je l'ai vu sortir de l'église avec sa fille, je
+les ai vus monter en fiacre. Et je lui ai bien dit la dernière porte au
+fond du corridor à droite.
+
+--Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra?
+
+--Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est
+ce qui fait que j'ai couru.
+
+--Comment sais-tu que c'est le même fiacre?
+
+--Parce que j'en avais remarqué le numéro donc!
+
+--Quel est ce numéro?
+
+--440.
+
+--Bien, tu es une fille d'esprit.
+
+La fille regarda hardiment son père, et, montrant les chaussures qu'elle
+avait aux pieds:--Une fille d'esprit, c'est possible. Mais je dis que je
+ne mettrai plus ces souliers-là, et que je n'en veux plus, pour la santé
+d'abord, et pour la propreté ensuite. Je ne connais rien de plus agaçant
+que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi, tout le long du
+chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.
+
+--Tu as raison, répondit le père d'un ton de douceur qui contrastait
+avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas
+entrer dans les églises. Il faut que les pauvres aient des souliers. On
+ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il amèrement. Puis
+revenant à l'objet qui le préoccupait:--Et tu es sûre, là, sûre, qu'il
+vient?
+
+--Il est derrière mes talons, dit-elle.
+
+L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.
+
+--Ma femme! cria-t-il, tu entends. Voilà le philanthrope. Éteins le feu.
+
+La mère stupéfaite ne bougea pas.
+
+Le père, avec l'agilité d'un saltimbanque, saisit un pot égueulé qui
+était sur la cheminée et jeta de l'eau sur les tisons.
+
+Puis s'adressant à sa fille aînée:
+
+--Toi! dépaille la chaise!
+
+Sa fille ne comprenait point.
+
+Il empoigna la chaise et d'un coup de talon il en fit une chaise
+dépaillée. Sa jambe passa au travers.
+
+Tout en retirant sa jambe, il demanda à sa fille:
+
+--Fait-il froid?
+
+--Très froid. Il neige.
+
+Le père se tourna vers la cadette qui était sur le grabat près de la
+fenêtre et lui cria d'une voix tonnante:
+
+--Vite! à bas du lit, fainéante! tu ne feras donc jamais rien! Casse un
+carreau!
+
+La petite se jeta à bas du lit en frissonnant.
+
+--Casse un carreau! reprit-il.
+
+L'enfant demeura interdite.
+
+--M'entends-tu? répéta le père, je te dis de casser un carreau!
+
+L'enfant, avec une sorte d'obéissance terrifiée, se dressa sur la pointe
+du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et
+tomba à grand bruit.
+
+--Bien, dit le père.
+
+Il était grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les
+recoins du galetas.
+
+On eût dit un général qui fait les derniers préparatifs au moment où la
+bataille va commencer.
+
+La mère, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et demanda d'une
+voix lente et sourde et dont les paroles semblaient sortir comme figées:
+
+--Chéri, qu'est-ce que tu veux faire?
+
+--Mets-toi au lit répondit l'homme.
+
+L'intonation n'admettait pas de délibération. La mère obéit et se jeta
+lourdement sur un des grabats.
+
+Cependant on entendait un sanglot dans un coin.
+
+--Qu'est-ce que c'est? cria le père.
+
+La fille cadette, sans sortir de l'ombre où elle s'était blottie, montra
+son poing ensanglanté. En brisant la vitre elle s'était blessée; elle
+s'en était allée près du grabat de sa mère, et elle pleurait
+silencieusement.
+
+Ce fut le tour de la mère de se redresser et de crier:
+
+--Tu vois bien! les bêtises que tu fais! en cassant ton carreau, elle
+s'est coupée!
+
+--Tant mieux! dit l'homme, c'était prévu.
+
+--Comment? tant mieux? reprit la femme.
+
+--Paix! répliqua le père, je supprime la liberté de la presse.
+
+Puis, déchirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un
+lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la
+petite.
+
+Cela fait, son oeil s'abaissa sur la chemise déchirée avec satisfaction.
+
+--Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.
+
+Une bise glacée sifflait à la vitre et entrait dans la chambre. La brume
+du dehors y pénétrait et s'y dilatait comme une ouate blanchâtre
+vaguement démêlée par des doigts invisibles. À travers le carreau cassé,
+on voyait tomber la neige. Le froid promis la veille par le soleil de la
+Chandeleur était en effet venu.
+
+Le père promena un coup d'oeil autour de lui comme pour s'assurer qu'il
+n'avait rien oublié. Il prit une vieille pelle et répandit de la cendre
+sur les tisons mouillés de façon à les cacher complètement.
+
+Puis se relevant et s'adossant à la cheminée:
+
+--Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Le rayon dans le bouge
+
+
+La grande fille s'approcha et posa sa main sur celle de son père.
+
+--Tâte comme j'ai froid, dit-elle.
+
+--Bah! répondit le père, j'ai bien plus froid que cela.
+
+La mère cria impétueusement:
+
+--Tu as toujours tout mieux que les autres, toi! même le mal.
+
+--À bas! dit l'homme.
+
+La mère, regardée d'une certaine façon, se tut.
+
+Il y eut dans le bouge un moment de silence. La fille aînée décrottait
+d'un air insouciant le bas de sa mante, la jeune soeur continuait de
+sangloter; la mère lui avait pris la tête dans ses deux mains et la
+couvrait de baisers en lui disant tout bas:
+
+--Mon trésor, je t'en prie, ce ne sera rien, ne pleure pas, tu vas
+fâcher ton père.
+
+--Non! cria le père, au contraire! sanglote! sanglote! cela fait bien.
+
+Puis, revenant à l'aînée:
+
+--Ah çà, mais! il n'arrive pas! S'il allait ne pas venir! j'aurais
+éteint mon feu, défoncé ma chaise, déchiré ma chemise et cassé mon
+carreau pour rien!
+
+--Et blessé la petite! murmura la mère.
+
+--Savez-vous, reprit le père, qu'il fait un froid de chien dans ce
+galetas du diable? Si cet homme ne venait pas! Oh! voilà! il se fait
+attendre! il se dit: Eh bien! ils m'attendront! ils sont là pour
+cela!--Oh! je les hais, et comme je les étranglerais avec jubilation,
+joie, enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces
+prétendus hommes charitables, qui font les conflits, qui vont à la
+messe, qui donnent dans la prêtraille, prêchi, prêcha, dans les
+calottes, et qui se croient au-dessus de nous, et qui viennent nous
+humilier, et nous apporter des vêtements! comme ils disent! des nippes
+qui ne valent pas quatre sous, et du pain! Ce n'est pas cela que je
+veux, tas de canailles! c'est de l'argent! Ah! de l'argent! jamais!
+parce qu'ils disent que nous l'irions boire, et que nous sommes des
+ivrognes et des fainéants! et eux! qu'est-ce qu'ils sont donc, et
+qu'est-ce qu'ils ont été dans leur temps? des voleurs! ils ne se
+seraient pas enrichis sans cela! Oh! l'on devrait prendre la société par
+les quatre coins de la nappe et tout jeter en l'air! tout se casserait,
+c'est possible, mais au moins personne n'aurait rien, ce serait cela de
+gagné!--Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton mufle de monsieur
+bienfaisant? viendra-t-il! L'animal a peut-être oublié l'adresse!
+Gageons que cette vieille bête....
+
+En ce moment on frappa un léger coup à la porte; l'homme s'y précipita
+et l'ouvrit en s'écriant avec des salutations profondes et des sourires
+d'adoration:
+
+--Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi
+que votre charmante demoiselle.
+
+Un homme d'un âge mûr et une jeune fille parurent sur le seuil du
+galetas.
+
+Marius n'avait pas quitté sa place. Ce qu'il éprouva en ce moment
+échappe à la langue humaine.
+
+C'était Elle.
+
+Quiconque a aimé sait tous les sens rayonnants que contiennent les
+quatre lettres de ce mot: Elle.
+
+C'était bien elle. C'est à peine si Marius la distinguait à travers la
+vapeur lumineuse qui s'était subitement répandue sur ses yeux. C'était
+ce doux être absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois,
+c'était cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage évanoui
+qui avait fait la nuit en s'en allant. La vision s'était éclipsée, elle
+reparaissait!
+
+Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas, dans ce bouge
+difforme, dans cette horreur!
+
+Marius frémissait éperdument. Quoi! c'était elle! les palpitations de
+son coeur lui troublaient la vue. Il se sentait prêt à fondre en larmes.
+Quoi! il la revoyait enfin après l'avoir cherchée si longtemps! il lui
+semblait qu'il avait perdu son âme et qu'il venait de la retrouver.
+
+Elle était toujours la même, un peu pâle seulement; sa délicate figure
+s'encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se dérobait
+sous une pelisse de satin noir. On entrevoyait sous sa longue robe son
+petit pied serré dans un brodequin de soie.
+
+Elle était toujours accompagnée de M. Leblanc.
+
+Elle avait fait quelques pas dans la chambre et avait déposé un assez
+gros paquet sur la table.
+
+La Jondrette aînée s'était retirée derrière la porte et regardait d'un
+oeil sombre ce chapeau de velours, cette mante de soie, et ce charmant
+visage heureux.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Jondrette pleure presque
+
+
+Le taudis était tellement obscur que les gens qui venaient du dehors
+éprouvaient en y pénétrant un effet d'entrée de cave. Les deux nouveaux
+venus avancèrent donc avec une certaine hésitation, distinguant à peine
+des formes vagues autour d'eux, tandis qu'ils étaient parfaitement vus
+et examinés par les yeux des habitants du galetas, accoutumés à ce
+crépuscule.
+
+M. Leblanc s'approcha avec son regard bon et triste, et dit au père
+Jondrette:
+
+--Monsieur, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et
+des couvertures de laine.
+
+--Notre angélique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant
+jusqu'à terre.--Puis, se penchant à l'oreille de sa fille aînée, pendant
+que les deux visiteurs examinaient cet intérieur lamentable, il ajouta
+bas et rapidement:
+
+--Hein? qu'est-ce que je disais? des nippes! pas d'argent. Ils sont tous
+les mêmes! À propos, comment la lettre à cette vieille ganache
+était-elle signée?
+
+--Fabantou, répondit la fille.
+
+--L'artiste dramatique, bon!
+
+Bien en prit à Jondrette, car en ce moment-là même M. Leblanc se
+retournait vers lui, et lui disait de cet air de quelqu'un qui cherche
+le nom:
+
+--Je vois que vous êtes bien à plaindre, monsieur....
+
+--Fabantou, répondit vivement Jondrette.
+
+--Monsieur Fabantou, oui, c'est cela, je me rappelle.
+
+--Artiste dramatique, monsieur, et qui a eu des succès.
+
+Ici Jondrette crut évidemment le moment venu de s'emparer du
+«philanthrope». Il s'écria avec un son de voix qui tenait tout à la fois
+de la gloriole du bateleur dans les foires et de l'humilité du mendiant
+sur les grandes routes:
+
+--Élève de Talma, monsieur! je suis élève de Talma! La fortune m'a souri
+jadis. Hélas! maintenant c'est le tour du malheur. Voyez, mon
+bienfaiteur, pas de pain, pas de feu. Mes pauvres mômes n'ont pas de
+feu! Mon unique chaise dépaillée! Un carreau cassé! par le temps qu'il
+fait! Mon épouse au lit! malade!
+
+--Pauvre femme! dit M. Leblanc.
+
+--Mon enfant blessée! ajouta Jondrette.
+
+L'enfant, distraite par l'arrivée des étrangers, s'était mise à
+contempler «la demoiselle», et avait cessé de sangloter.
+
+--Pleure donc! braille donc! lui dit Jondrette bas.
+
+En même temps il lui pinça sa main malade. Tout cela avec un talent
+d'escamoteur.
+
+La petite jeta les hauts cris.
+
+L'adorable jeune fille que Marius nommait dans son coeur «son Ursule»
+s'approcha vivement:
+
+--Pauvre chère enfant! dit-elle.
+
+--Voyez, ma belle demoiselle, poursuivit Jondrette, son poignet
+ensanglanté! C'est un accident qui est arrivé en travaillant sous une
+mécanique pour gagner six sous par jour. On sera peut-être obligé de lui
+couper le bras!
+
+--Vraiment? dit le vieux monsieur alarmé.
+
+La petite fille, prenant cette parole au sérieux, se remit à sangloter
+de plus belle.
+
+--Hélas, oui, mon bienfaiteur! répondit le père.
+
+Depuis quelques instants, Jondrette considérait, «le philanthrope» d'une
+manière bizarre. Tout en parlant, il semblait le scruter avec attention
+comme s'il cherchait à recueillir des souvenirs. Tout à coup, profitant
+d'un moment où les nouveaux venus questionnaient avec intérêt la petite
+sur sa main blessée, il passa près de sa femme qui était dans son lit
+avec un air accablé et stupide, et lui dit vivement et très bas:
+
+--Regarde donc cet homme-là!
+
+Puis se retournant vers M. Leblanc, et continuant sa lamentation:
+
+--Voyez, monsieur! je n'ai, moi, pour tout vêtement qu'une chemise de ma
+femme! et toute déchirée! au coeur de l'hiver. Je ne puis sortir faute
+d'un habit. Si j'avais le moindre habit, j'irais voir mademoiselle Mars
+qui me connaît et qui m'aime beaucoup. Ne demeure-t-elle pas toujours
+rue de la Tour-des-Dames? Savez-vous, monsieur? nous avons joué ensemble
+en province. J'ai partagé ses lauriers. Célimène viendrait à mon
+secours, monsieur! Elmire ferait l'aumône à Bélisaire! Mais non, rien!
+Et pas un sou dans la maison! Ma femme malade, pas un sou! Ma fille
+dangereusement blessée, pas un sou! Mon épouse a des étouffements. C'est
+son âge, et puis le système nerveux s'en est mêlé. Il lui faudrait des
+secours, et à ma fille aussi! Mais le médecin! mais le pharmacien!
+comment payer? pas un liard! Je m'agenouillerais devant un décime,
+monsieur! Voilà où les arts en sont réduits! Et savez-vous, ma charmante
+demoiselle, et vous, mon généreux protecteur, savez-vous, vous qui
+respirez la vertu et la bonté, et qui parfumez cette église où ma
+pauvre fille en venant faire sa prière vous aperçoit tous les jours?...
+Car j'élève mes filles dans la religion, monsieur. Je n'ai pas voulu
+qu'elles prissent le théâtre. Ah! les drôlesses; que je les voie
+broncher! Je ne badine pas, moi! Je leur flanque des bouzins sur
+l'honneur, sur la morale, sur la vertu! Demandez-leur. Il faut que ça
+marche droit. Elles ont un père. Ce ne sont pas de ces malheureuses qui
+commencent par n'avoir pas de famille et qui finissent par épouser le
+public. On est mamselle Personne, on devient madame Tout-le-Monde.
+Crebleur! pas de ça dans la famille Fabantou! J'entends les éduquer
+vertueusement, et que ça soit honnête, et que ça soit gentil, et que ça
+croie en Dieu! sacré nom!--Eh bien, monsieur, mon digne monsieur,
+savez-vous ce qui va se passer demain? Demain, c'est le 4 février, le
+jour fatal, le dernier délai que m'a donné mon propriétaire; si ce soir
+je ne l'ai pas payé, demain ma fille aînée, moi, mon épouse avec sa
+fièvre, mon enfant avec sa blessure, nous serons tous quatre chassés
+d'ici, et jetés dehors, dans la rue, sur le boulevard, sans abri, sous
+la pluie, sur la neige. Voilà, monsieur. Je dois quatre termes, une
+année! c'est-à-dire une soixantaine de francs.
+
+Jondrette mentait. Quatre termes n'eussent fait que quarante francs, et
+il n'en pouvait devoir quatre, puisqu'il n'y avait pas six mois que
+Marius en avait payé deux.
+
+M. Leblanc tira cinq francs de sa poche et les posa sur la table.
+
+Jondrette eut le temps de grommeler à l'oreille de sa grande fille:
+
+--Gredin! que veut-il que je fasse avec ses cinq francs? Cela ne me paye
+pas ma chaise et mon carreau! Faites donc des frais!
+
+Cependant, M. Leblanc avait quitté une grande redingote brune qu'il
+portait par-dessus sa redingote bleue et l'avait jetée sur le dos de la
+chaise.
+
+--Monsieur Fabantou, dit-il, je n'ai plus que ces cinq francs sur moi,
+mais je vais reconduire ma fille à la maison et je reviendrai ce soir;
+n'est-ce pas ce soir que vous devez payer?...
+
+Le visage de Jondrette s'éclaira d'une expression étrange.
+
+Il répondit vivement:
+
+--Oui, mon respectable monsieur. À huit heures je dois être chez mon
+propriétaire.
+
+--Je serai ici à six heures, et je vous apporterai les soixante francs.
+
+--Mon bienfaiteur! cria Jondrette éperdu.
+
+Et il ajouta tout bas:
+
+--Regarde-le bien, ma femme!
+
+M. Leblanc avait repris le bras de la belle jeune fille et se tournait
+vers la porte:
+
+--À ce soir, mes amis, dit-il.
+
+--Six heures? fit Jondrette.
+
+--Six heures précises.
+
+En ce moment le par-dessus resté sur la chaise frappa les yeux de la
+Jondrette aînée.
+
+--Monsieur, dit-elle, vous oubliez votre redingote.
+
+Jondrette dirigea vers sa fille un regard foudroyant accompagné d'un
+haussement d'épaules formidable.
+
+M. Leblanc se retourna et répondit avec un sourire:
+
+--Je ne l'oublie pas, je la laisse.
+
+--Ô mon protecteur, dit Jondrette, mon auguste bienfaiteur, je fonds en
+larmes! Souffrez que je vous reconduise jusqu'à votre fiacre.
+
+--Si vous sortez, repartit M. Leblanc, mettez ce par-dessus. Il fait
+vraiment très froid.
+
+Jondrette ne se le fit pas dire deux fois. Il endossa vivement la
+redingote brune.
+
+Et ils sortirent tous les trois, Jondrette précédant les deux étrangers.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Tarif des cabriolets de régie: deux francs l'heure
+
+
+Marius n'avait rien perdu de toute cette scène, et pourtant en réalité
+il n'en avait rien vu. Ses yeux étaient restés fixés sur la jeune fille,
+son coeur l'avait pour ainsi dire saisie et enveloppée tout entière dès
+son premier pas dans le galetas. Pendant tout le temps qu'elle avait été
+là, il avait vécu de cette vie de l'extase qui suspend les perceptions
+matérielles et précipite toute l'âme sur un seul point. Il contemplait,
+non pas cette fille, mais cette lumière qui avait une pelisse de satin
+et un chapeau de velours. L'étoile Sirius fût entrée dans la chambre
+qu'il n'eût pas été plus ébloui.
+
+Tandis que la jeune fille ouvrait le paquet, dépliait les hardes et les
+couvertures, questionnait la mère malade avec bonté et la petite blessée
+avec attendrissement, il épiait tous ses mouvements, il tâchait
+d'écouter ses paroles. Il connaissait ses yeux, son front, sa beauté, sa
+taille, sa démarche, il ne connaissait pas le son de sa voix. Il avait
+cru en saisir quelques mots une fois au Luxembourg, mais il n'en était
+pas absolument sûr. Il eût donné dix ans de sa vie pour l'entendre, pour
+pouvoir emporter dans son âme un peu de cette musique. Mais tout se
+perdait dans les étalages lamentables et les éclats de trompette de
+Jondrette. Cela mêlait une vraie colère au ravissement de Marius. Il la
+couvait des yeux. Il ne pouvait s'imaginer que ce fût vraiment cette
+créature divine qu'il apercevait au milieu de ces êtres immondes dans ce
+taudis monstrueux. Il lui semblait voir un colibri parmi des crapauds.
+
+Quand elle sortit, il n'eut qu'une pensée, la suivre, s'attacher à sa
+trace, ne la quitter que sachant où elle demeurait, ne pas la reperdre
+au moins après l'avoir si miraculeusement retrouvée! Il sauta à bas de
+la commode et prit son chapeau. Comme il mettait la main au pêne de la
+serrure et allait sortir, une réflexion l'arrêta. Le corridor était
+long, l'escalier roide, le Jondrette bavard, M. Leblanc n'était sans
+doute pas encore remonté en voiture; si, en se retournant dans le
+corridor, ou dans l'escalier, ou sur le seuil, il l'apercevait lui,
+Marius, dans cette maison, évidemment il s'alarmerait et trouverait
+moyen de lui échapper de nouveau, et ce serait encore une fois fini. Que
+faire? Attendre un peu? mais pendant cette attente, la voiture pouvait
+partir. Marius était perplexe. Enfin il se risqua, et sortit de sa
+chambre.
+
+Il n'y avait plus personne dans le corridor. Il courut à l'escalier. Il
+n'y avait personne dans l'escalier. Il descendit en hâte, et il arriva
+sur le boulevard à temps pour voir un fiacre tourner le coin de la rue
+du Petit-Banquier et rentrer dans Paris.
+
+Marius se précipita dans cette direction. Parvenu à l'angle du
+boulevard, il revit le fiacre qui descendait rapidement la rue
+Mouffetard; le fiacre était déjà très loin, aucun moyen de le rejoindre;
+quoi? courir après? impossible; et d'ailleurs de la voiture on
+remarquerait certainement un individu courant à toutes jambes à la
+poursuite du fiacre, et le père le reconnaîtrait. En ce moment, hasard
+inouï et merveilleux, Marius aperçut un cabriolet de régie qui passait à
+vide sur le boulevard. Il n'y avait qu'un parti à prendre, monter dans
+ce cabriolet, et suivre le fiacre. Cela était sûr, efficace et sans
+danger.
+
+Marius fit signe au cocher d'arrêter, et lui cria:
+
+--À l'heure!
+
+Marius était sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel
+des boutons manquaient, sa chemise était déchirée à l'un des plis de la
+poitrine.
+
+Le cocher s'arrêta, cligna de l'oeil et étendit vers Marius sa main
+gauche en frottant doucement son index avec son pouce.
+
+--Quoi? dit Marius.
+
+--Payez d'avance, dit le cocher.
+
+Marius se souvint qu'il n'avait sur lui que seize sous.
+
+--Combien? demanda-t-il.
+
+--Quarante sous.
+
+--Je payerai en revenant.
+
+Le cocher, pour toute réponse, siffla l'air de La Palisse et fouetta son
+cheval.
+
+Marius regarda le cabriolet s'éloigner d'un air égaré. Pour vingt-quatre
+sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour! il
+retombait dans la nuit! il avait vu et il redevenait aveugle! il songea
+amèrement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq
+francs qu'il avait donnés le matin même à cette misérable fille. S'il
+avait eu ces cinq francs, il était sauvé, il renaissait, il sortait des
+limbes et des ténèbres, il sortait de l'isolement, du spleen, du
+veuvage; il renouait le fil noir de sa destinée à ce beau fil d'or qui
+venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il
+rentra dans la masure désespéré.
+
+Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et
+qu'il n'y aurait qu'à s'y mieux prendre cette fois pour le suivre; mais
+dans sa contemplation, c'est à peine s'il avait entendu.
+
+Au moment de monter l'escalier, il aperçut de l'autre côté du boulevard,
+le long du mur désert de la rue de la Barrière des Gobelins, Jondrette
+enveloppé du par-dessus du «philanthrope», qui parlait à un de ces
+hommes de mine inquiétante qu'on est convenu d'appeler _rôdeurs de
+barrières;_ gens à figures équivoques, à monologues suspects, qui ont un
+air de mauvaise pensée, et qui dorment assez habituellement de jour, ce
+qui fait supposer qu'ils travaillent la nuit.
+
+Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par
+tourbillons, faisaient un groupe qu'un sergent de ville eût à coup sûr
+observé, mais que Marius remarqua à peine.
+
+Cependant, quelle que fût sa préoccupation douloureuse, il ne put
+s'empêcher de se dire que ce rôdeur de barrières à qui Jondrette
+parlait ressemblait à un certain Panchaud, dit Printanier, dit
+Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montré une fois et qui passait
+dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu,
+dans le livre précédent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit
+Printanier, dit Bigrenaille, a figuré plus tard dans plusieurs procès
+criminels et est devenu depuis un coquin célèbre. Il n'était encore
+alors qu'un fameux coquin. Aujourd'hui il est à l'état de tradition
+parmi les bandits et les escarpes. Il faisait école vers la fin du
+dernier règne. Et le soir, à la nuit tombante, à l'heure où les groupes
+se forment et se parlent bas, on en causait à la Force dans la
+fosse-aux-lions. On pouvait même, dans cette prison, précisément à
+l'endroit où passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui
+servit à la fuite inouïe en plein jour de trente détenus en 1843, on
+pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD,
+audacieusement gravé par lui sur le mur de ronde dans une de ses
+tentatives d'évasion. En 1832, la police le surveillait déjà, mais il
+n'avait pas encore sérieusement débuté.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Offres de service de la misère à la douleur
+
+
+Marius monta l'escalier de la masure à pas lents; à l'instant où il
+allait rentrer dans sa cellule, il aperçut derrière lui dans le corridor
+la Jondrette aînée qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse à voir,
+c'était elle qui avait ses cinq francs, il était trop tard pour les lui
+redemander, le cabriolet n'était plus là, le fiacre était bien loin.
+D'ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant à la questionner sur la
+demeure des gens qui étaient venus tout à l'heure, cela était inutile,
+il était évident qu'elle ne la savait point, puisque la lettre signée
+Fabantou était adressée _au monsieur bienfaisant de l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.
+
+Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derrière lui.
+
+Elle ne se ferma pas; il se retourna et vit une main qui retenait la
+porte entr'ouverte.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, qui est là?
+
+C'était la fille Jondrette.
+
+--C'est vous? reprit Marius presque durement, toujours vous donc! Que me
+voulez-vous?
+
+Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n'avait plus son
+assurance du matin. Elle n'était pas entrée et se tenait dans l'ombre du
+corridor, où Marius l'apercevait par la porte entre-bâillée.
+
+--Ah çà, répondrez-vous? fit Marius. Qu'est-ce que vous me voulez?
+
+Elle leva sur lui son oeil morne où une espèce de clarté semblait
+s'allumer vaguement, et lui dit:
+
+--Monsieur Marius, vous avez l'air triste. Qu'est-ce que vous avez?
+
+--Moi! dit Marius.
+
+--Oui, vous.
+
+--Je n'ai rien.
+
+--Si!
+
+--Non.
+
+--Je vous dis que si!
+
+--Laissez-moi tranquille!
+
+Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.
+
+--Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous
+avez été bon ce matin. Soyez-le encore à présent. Vous m'avez donné de
+quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du
+chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin.
+Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Puis-je servir à quelque chose?
+Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n'aurez pas
+besoin de me dire, mais enfin je peux être utile. Je peux bien vous
+aider, puisque j'aide mon père. Quand il faut porter des lettres, aller
+dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse,
+suivre quelqu'un, moi je sers à ça. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce
+que vous avez, j'irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu'un qui
+parle aux personnes, ça suffit pour qu'on sache les choses, et tout
+s'arrange. Servez-vous de moi.
+
+Une idée traversa l'esprit de Marius. Quelle branche dédaigne-t-on quand
+on se sent tomber?
+
+Il s'approcha de la Jondrette.
+
+--Écoute... lui dit-il.
+
+Elle l'interrompit avec un éclair de joie dans les yeux.
+
+--Oh! oui, tutoyez-moi! j'aime mieux cela.
+
+--Eh bien, reprit-il, tu as amené ici ce vieux monsieur avec sa
+fille....
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu leur adresse?
+
+--Non.
+
+--Trouve-la-moi.
+
+L'oeil de la Jondrette, de morne, était devenu joyeux, de joyeux il
+devint sombre.
+
+--C'est là ce que vous voulez? demanda-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que vous les connaissez?
+
+--Non.
+
+--C'est-à-dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais
+vous voulez la connaître.
+
+Ce _les_ qui était devenu _la_ avait je ne sais quoi de significatif et
+d'amer.
+
+--Enfin, peux-tu? dit Marius.
+
+--Vous avoir l'adresse de la belle demoiselle?
+
+Il y avait encore dans ces mots «la belle demoiselle» une nuance qui
+importuna Marius. Il reprit:
+
+--Enfin n'importe! l'adresse du père et de la fille. Leur adresse,
+quoi!
+
+Elle le regarda fixement.
+
+--Qu'est-ce que vous me donnerez?
+
+--Tout ce que tu voudras!
+
+--Tout ce que je voudrai?
+
+--Oui.
+
+--Vous aurez l'adresse.
+
+Elle baissa la tête, puis d'un mouvement brusque elle tira la porte qui
+se referma.
+
+Marius se retrouva seul.
+
+Il se laissa tomber sur une chaise, la tête et les deux coudes sur son
+lit, abîmé dans des pensées qu'il ne pouvait saisir et comme en proie à
+un vertige. Tout ce qui s'était passé depuis le matin, l'apparition de
+l'ange, sa disparition, ce que cette créature venait de lui dire, une
+lueur d'espérance flottant dans un désespoir immense, voilà ce qui
+emplissait confusément son cerveau.
+
+Tout à coup il fut violemment arraché à sa rêverie.
+
+Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles
+pleines du plus étrange intérêt pour lui:
+
+--Je te dis que j'en suis sûr et que je l'ai reconnu.
+
+De qui parlait Jondrette? il avait reconnu qui? M. Leblanc? le père de
+«son Ursule»? quoi! est-ce que Jondrette le connaissait? Marius
+allait-il avoir de cette façon brusque et inattendue tous les
+renseignements sans lesquels sa vie était obscure pour lui-même?
+allait-il savoir enfin qui il aimait, qui était cette jeune fille? qui
+était son père? l'ombre si épaisse qui les couvrait était-elle au moment
+de s'éclaircir? Le voile allait-il se déchirer? Ah! ciel!
+
+Il bondit, plutôt qu'il ne monta, sur la commode, et reprit sa place
+près de la petite lucarne de la cloison.
+
+Il revoyait l'intérieur du bouge Jondrette.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
+
+
+Rien n'était changé dans l'aspect de la famille, sinon que la femme et
+les filles avaient puisé dans le paquet, et mis des bas et des camisoles
+de laine. Deux couvertures neuves étaient jetées sur les deux lits.
+
+Le Jondrette venait évidemment de rentrer. Il avait encore
+l'essoufflement du dehors. Ses filles étaient près de la cheminée,
+assises à terre, l'aînée pansant la main de la cadette. Sa femme était
+comme affaissée sur le grabat voisin de la cheminée avec un visage
+étonné. Jondrette marchait dans le galetas de long en large à grands
+pas. Il avait les yeux extraordinaires.
+
+La femme, qui semblait timide et frappée de stupeur devant son mari, se
+hasarda à lui dire:
+
+--Quoi, vraiment? tu es sûr?
+
+--Sûr! Il y a huit ans! mais je le reconnais! Ah! je le reconnais! je
+l'ai reconnu tout de suite! Quoi, cela ne t'a pas sauté aux yeux?
+
+--Non.
+
+--Mais je t'ai dit pourtant: fais attention! mais c'est la taille, c'est
+le visage, à peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas,
+je ne sais pas comment ils font; c'est le son de voix. Il est mieux mis,
+voilà tout! Ah! vieux mystérieux du diable, je te tiens, va!
+
+Il s'arrêta et dit à ses filles:
+
+--Allez-vous-en, vous autres!--C'est drôle que cela ne t'ait pas sauté
+aux yeux.
+
+Elles se levèrent pour obéir.
+
+La mère balbutia:
+
+--Avec sa main malade?
+
+--L'air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.
+
+Il était visible que cet homme était de ceux auxquels on ne réplique
+pas. Les deux filles sortirent.
+
+Au moment où elles allaient passer la porte, le père retint l'aînée par
+le bras et dit avec un accent particulier:
+
+--Vous serez ici à cinq heures précises. Toutes les deux. J'aurai besoin
+de vous.
+
+Marius redoubla d'attention.
+
+Demeuré seul avec sa femme, Jondrette se remit à marcher dans la chambre
+et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques
+minutes à faire rentrer et à enfoncer dans la ceinture de son pantalon
+le bas de la chemise de femme qu'il portait.
+
+Tout à coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s'écria:
+
+--Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle....
+
+--Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?
+
+Marius n'en pouvait douter, c'était bien d'elle qu'on parlait. Il
+écoutait avec une anxiété ardente. Toute sa vie était dans ses oreilles.
+
+Mais le Jondrette s'était penché, et avait parlé bas à sa femme. Puis il
+se releva et termina tout haut:
+
+--C'est elle!
+
+--Ça? dit la femme.
+
+--Ça! dit le mari.
+
+Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le _ça_ de la
+mère. C'était la surprise, la rage, la haine, la colère, mêlées et
+combinées dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques
+mots prononcés, du nom sans doute, que son mari lui avait dit à
+l'oreille, pour que cette grosse femme assoupie se réveillât, et de
+repoussante devînt effroyable.
+
+--Pas possible! s'écria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont
+nu-pieds et n'ont pas une robe à mettre! Comment! une pelisse de satin,
+un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents
+francs d'effets! qu'on croirait que c'est une dame! Non, tu te trompes!
+Mais d'abord l'autre était affreuse, celle-ci n'est pas mal! elle n'est
+vraiment pas mal! ce ne peut pas être elle!
+
+--Je te dis que c'est elle. Tu verras.
+
+À cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et
+blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment
+elle parut à Marius plus redoutable encore que son mari. C'était une
+truie avec le regard d'une tigresse.
+
+--Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes
+filles d'un air de pitié, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui
+crever le ventre à coups de sabot!
+
+Elle sauta à bas du lit, et resta un moment debout, décoiffée, les
+narines gonflées, la bouche entr'ouverte, les poings crispés et rejetés
+en arrière. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L'homme allait
+et venait sans faire attention à sa femelle.
+
+Après quelques instants de ce silence, il s'approcha de la Jondrette et
+s'arrêta devant elle, les bras croisés, comme le moment d'auparavant.
+
+--Et veux-tu que je te dise encore une chose?
+
+--Quoi? demanda-t-elle.
+
+Il répondit d'une voix brève et basse:
+
+--C'est que ma fortune est faite.
+
+La Jondrette le considéra de ce regard qui veut dire: Est-ce que celui
+qui me parle deviendrait fou?
+
+Lui continua:
+
+--Tonnerre! voilà pas mal longtemps déjà que je suis paroissien de la
+paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain!
+j'en ai assez eu de la misère! ma charge et la charge des autres! Je ne
+plaisante plus, je ne trouve plus ça comique, assez de calembours, bon
+Dieu! plus de farces, père éternel! Je veux manger à ma faim, je veux
+boire à ma soif! bâfrer! dormir! ne rien faire! je veux avoir mon tour,
+moi, tiens! avant de crever! je veux être un peu millionnaire.
+
+Il fit le tour du bouge et ajouta:
+
+--Comme les autres.
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire? demanda la femme.
+
+Il secoua la tête, cligna de l'oeil et haussa la voix comme un physicien
+de carrefour qui va faire une démonstration:
+
+--Ce que je veux dire? écoute!
+
+--Chut! grommela la Jondrette, pas si haut! si ce sont des affaires
+qu'il ne faut pas qu'on entende.
+
+--Bah! qui ça? le voisin? je l'ai vu sortir tout à l'heure. D'ailleurs
+est-ce qu'il entend, ce grand bêta? Et puis je te dis que je l'ai vu
+sortir.
+
+Cependant, par une sorte d'instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez
+pourtant pour que ses paroles échappassent à Marius. Une circonstance
+favorable, et qui avait permis à Marius de ne rien perdre de cette
+conversation, c'est que la neige tombée assourdissait le bruit des
+voitures sur le boulevard.
+
+Voici ce que Marius entendit:
+
+--Écoute bien. Il est pris, le crésus! C'est tout comme. C'est déjà
+fait. Tout est arrangé. J'ai vu des gens. Il viendra ce soir à six
+heures. Apporter ses soixante francs, canaille! As-tu vu comme je vous
+ai débagoulé ça, mes soixante francs, mon propriétaire, mon 4 février!
+ce n'est seulement pas un terme! était-ce bête! Il viendra donc à six
+heures! c'est l'heure où le voisin est allé dîner. La mère Burgon lave
+la vaisselle en ville. Il n'y a personne dans la maison. Le voisin ne
+rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous
+aideras. Il s'exécutera.
+
+--Et s'il ne s'exécute pas? demanda la femme.
+
+Jondrette fit un geste sinistre et dit:
+
+--Nous l'exécuterons.
+
+Et il éclata de rire.
+
+C'était la première fois que Marius le voyait rire. Ce rire était froid
+et doux, et faisait frissonner.
+
+Jondrette ouvrit un placard près de la cheminée et en tira une vieille
+casquette qu'il mit sur sa tête après l'avoir brossée avec sa manche.
+
+--Maintenant, fit-il, je sors. J'ai encore des gens à voir. Des bons. Tu
+verras comme ça va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible.
+C'est un beau coup à jouer. Garde la maison.
+
+Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un
+moment pensif, puis s'écria:
+
+--Sais-tu qu'il est tout de même bien heureux qu'il ne m'ait pas
+reconnu, lui! S'il m'avait reconnu de son côté, il ne serait pas revenu.
+Il nous échappait! C'est ma barbe qui m'a sauvé! ma barbiche romantique!
+ma jolie petite barbiche romantique!
+
+Et il se remit à rire.
+
+Il alla à la fenêtre. La neige tombait toujours et rayait le gris du
+ciel.
+
+--Quel chien de temps! dit-il.
+
+Puis croisant la redingote:
+
+--La pelure est trop large.--C'est égal, ajouta-t-il, il a diablement
+bien fait de me la laisser, le vieux coquin! Sans cela je n'aurais pas
+pu sortir et tout aurait encore manqué! À quoi les choses tiennent
+pourtant!
+
+Et, enfonçant la casquette sur ses yeux, il sortit.
+
+À peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte
+se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par
+l'ouverture.
+
+--J'oubliais, dit-il. Tu auras un réchaud de charbon.
+
+Et il jeta dans le tablier de sa femme la pièce de cinq francs que lui
+avait laissée le «philanthrope».
+
+--Un réchaud de charbon? demanda la femme.
+
+--Oui.
+
+--Combien de boisseaux?
+
+--Deux bons.
+
+--Cela fera trente sous. Avec le reste j'achèterai de quoi dîner.
+
+--Diable, non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne va pas dépenser la pièce-cent-sous.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'aurai quelque chose à acheter de mon côté.
+
+--Quoi?
+
+--Quelque chose.
+
+--Combien te faudra-t-il?
+
+--Où y a-t-il un quincaillier par ici?
+
+--Rue Mouffetard.
+
+--Ah oui, au coin d'une rue, je vois la boutique.
+
+--Mais dis-moi donc combien il te faudra pour ce que tu as à acheter?
+
+--Cinquante sous-trois francs.
+
+--Il ne restera pas gras pour le dîner.
+
+--Aujourd'hui il ne s'agit pas de manger. Il y a mieux à faire.
+
+--Ça suffit, mon bijou.
+
+Sur ce mot de sa femme, Jondrette referma la porte, et cette fois Marius
+entendit son pas s'éloigner dans le corridor de la masure et descendre
+rapidement l'escalier.
+
+Une heure sonnait en cet instant à Saint-Médard.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+_Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster_
+
+
+Marius, tout songeur qu'il était, était, nous l'avons dit, une nature
+ferme et énergique. Les habitudes de recueillement solitaire, en
+développant en lui la sympathie et la compassion, avaient diminué
+peut-être la faculté de s'irriter, mais laissé intacte la faculté de
+s'indigner; il avait la bienveillance d'un brahme et la sévérité d'un
+juge; il avait pitié d'un crapaud, mais il écrasait une vipère. Or,
+c'était dans un trou de vipères que son regard venait de plonger;
+c'était un nid de monstres qu'il avait sous les yeux.
+
+--Il faut mettre le pied sur ces misérables, dit-il.
+
+Aucune des énigmes qu'il espérait voir dissiper ne s'était éclaircie; au
+contraire, toutes s'étaient épaissies peut-être; il ne savait rien de
+plus sur la belle enfant du Luxembourg et sur l'homme qu'il appelait M.
+Leblanc, sinon que Jondrette les connaissait. À travers les paroles
+ténébreuses qui avaient été dites, il n'entrevoyait distinctement qu'une
+chose, c'est qu'un guet-apens se préparait, un guet-apens obscur, mais
+terrible; c'est qu'ils couraient tous les deux un grand danger, elle
+probablement, son père à coup sûr; c'est qu'il fallait les sauver;
+c'est qu'il fallait déjouer les combinaisons hideuses des Jondrette et
+rompre la toile de ces araignées.
+
+Il observa un moment la Jondrette. Elle avait tiré d'un coin un vieux
+fourneau de tôle et elle fouillait dans des ferrailles.
+
+Il descendit de la commode le plus doucement qu'il put et en ayant soin
+de ne faire aucun bruit.
+
+Dans son effroi de ce qui s'apprêtait et dans l'horreur dont les
+Jondrette l'avaient pénétré, il sentait une sorte de joie à l'idée qu'il
+lui serait peut-être donné de rendre un tel service à celle qu'il
+aimait.
+
+Mais comment faire? Avertir les personnes menacées? où les trouver? Il
+ne savait pas leur adresse. Elles avaient reparu un instant à ses yeux,
+puis elles s'étaient replongées dans les immenses profondeurs de Paris.
+Attendre M. Leblanc à la porte le soir à six heures, au moment où il
+arriverait, et le prévenir du piège? Mais Jondrette et ses gens le
+verraient guetter, le lieu était désert, ils seraient plus forts que
+lui, ils trouveraient moyen de le saisir ou de l'éloigner, et celui que
+Marius voulait sauver serait perdu. Une heure venait de sonner, le
+guet-apens devait s'accomplir à six heures. Marius avait cinq heures
+devant lui.
+
+Il n'y avait qu'une chose à faire.
+
+Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau,
+et sortit, sans faire plus de bruit que s'il eût marché sur de la mousse
+avec des pieds nus.
+
+D'ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.
+
+Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.
+
+Il était vers le milieu de cette rue près d'un mur très bas qu'on peut
+enjamber à de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il
+marchait lentement, préoccupé qu'il était, la neige assourdissait ses
+pas; tout à coup il entendit des voix qui parlaient tout près de lui. Il
+tourna la tête, la rue était déserte, il n'y avait personne, c'était en
+plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.
+
+Il eut l'idée de regarder par-dessus le mur qu'il côtoyait.
+
+Il y avait là en effet deux hommes adossés à la muraille, assis dans la
+neige et se parlant bas.
+
+Ces deux figures lui étaient inconnues. L'un était un homme barbu en
+blouse et l'autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une
+calotte grecque, l'autre la tête nue et de la neige dans les cheveux.
+
+En avançant la tête au-dessus d'eux, Marius pouvait entendre.
+
+Le chevelu poussait l'autre du coude et disait:
+
+--Avec Patron-Minette, ça ne peut pas manquer.
+
+--Crois-tu? dit le barbu; et le chevelu repartit:
+
+--Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui
+puisse arriver: cinq ans, six ans, dix ans au plus!
+
+L'autre répondit avec quelque hésitation et en grelottant sous son
+bonnet grec:
+
+--Ça, c'est une chose réelle. On ne peut pas aller à l'encontre de ces
+choses-là.
+
+--Je te dis que l'affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La
+maringotte du père Chose sera attelée.
+
+Puis ils se mirent à parler d'un mélodrame qu'ils avaient vu la veille à
+la Gaîté.
+
+Marius continua son chemin.
+
+Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si étrangement
+cachés derrière ce mur et accroupis dans la neige, n'étaient pas
+peut-être sans quelque rapport avec les abominables projets de
+Jondrette. Ce devait être là _l'affaire_.
+
+Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda à la première
+boutique qu'il rencontra où il y avait un commissaire de police.
+
+On lui indiqua la rue de Pontoise et le numéro 14.
+
+Marius s'y rendit.
+
+Et passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le
+mangea, prévoyant qu'il ne dînerait pas.
+
+Chemin faisant, il rendit justice à la providence. Il songea que, s'il
+n'avait pas donné ses cinq francs le matin à la fille Jondrette, il
+aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par conséquent tout ignoré, que
+rien n'aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M.
+Leblanc était perdu, et sans doute sa fille avec lui.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat
+
+
+Arrivé au numéro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et
+demanda le commissaire de police.
+
+--Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un garçon de bureau
+quelconque; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui
+parler? est-ce pressé?
+
+--Oui, dit Marius.
+
+Le garçon de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un
+homme de haute taille s'y tenait debout, derrière une grille, appuyé à
+un poêle, et relevant de ses deux mains les pans d'un vaste carrick à
+trois collets. C'était une figure carrée, une bouche mince et ferme,
+d'épais favoris grisonnants très farouches, un regard à retourner vos
+poches. On eût pu dire de ce regard, non qu'il pénétrait, mais qu'il
+fouillait.
+
+Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins féroce ni beaucoup moins
+redoutable que Jondrette; le dogue quelquefois n'est pas moins
+inquiétant à rencontrer que le loup.
+
+--Que voulez-vous? dit-il à Marius, sans ajouter monsieur.
+
+--Monsieur le commissaire de police?
+
+--Il est absent. Je le remplace.
+
+--C'est pour une affaire très secrète.
+
+--Alors parlez.
+
+--Et très pressée.
+
+--Alors, parlez vite.
+
+Cet homme, calme et brusque, était tout à la fois effrayant et
+rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta
+l'aventure.--Qu'une personne qu'il ne connaissait que de vue devait être
+attirée le soir même dans un guet-apens;--qu'habitant la chambre voisine
+du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le
+complot à travers la cloison;--que le scélérat qui avait imaginé le
+piège était un nommé Jondrette;--qu'il aurait des complices,
+probablement des rôdeurs de barrières, entre autres un certain Panchaud,
+dit Printanier, dit Bigrenaille;--que les filles de Jondrette feraient
+le guet;--qu'il n'existait aucun moyen de prévenir l'homme menacé,
+attendu qu'on ne savait même pas son nom;--et qu'enfin tout cela devait
+s'exécuter à six heures du soir au point le plus désert du boulevard de
+l'Hôpital, dans la maison du numéro 50-52.
+
+À ce numéro, l'inspecteur leva la tête, et dit froidement:
+
+--C'est donc dans la chambre du fond du corridor?
+
+--Précisément, fit Marius, et il ajouta:--Est-ce que vous connaissez
+cette maison?
+
+L'inspecteur resta un moment silencieux, puis répondit en chauffant le
+talon de sa botte à la bouche du poêle:
+
+--Apparemment.
+
+Il continua dans ses dents, parlant moins à Marius qu'à sa cravate:
+
+--Il doit y avoir un peu de Patron-Minette là dedans.
+
+Ce mot frappa Marius.
+
+--Patron-Minette, dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-là.
+
+Et il raconta à l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu et de
+l'homme barbu dans la neige derrière le mur de la rue du Petit-Banquier.
+
+L'inspecteur grommela:
+
+--Le chevelu doit être Brujon, et le barbu doit être Demi-Liard, dit
+Deux-Milliards.
+
+Il avait de nouveau baissé les paupières, et il méditait.
+
+--Quant au père Chose, je l'entrevois. Voilà que j'ai brûlé mon carrick.
+Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poêles. Le numéro 50-52.
+Ancienne propriété Gorbeau.
+
+Puis il regarda Marius.
+
+--Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu?
+
+--Et Panchaud.
+
+--Vous n'avez pas vu rôdailler par là une espèce de petit muscadin du
+diable?
+
+--Non.
+
+--Ni un grand gros massif matériel qui ressemble à l'éléphant du Jardin
+des Plantes?
+
+--Non.
+
+--Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue-rouge?
+
+--Non.
+
+--Quant au quatrième, personne ne le voit, pas même ses adjudants,
+commis et employés. Il est peu surprenant que vous ne l'ayez pas aperçu.
+
+--Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marius, que tous ces êtres-là?
+
+L'inspecteur répondit:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas leur heure.
+
+Il retomba dans son silence, puis reprit:
+
+--50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans
+l'intérieur sans que les artistes s'en aperçoivent. Alors ils en
+seraient quittes pour décommander le vaudeville. Ils sont si modestes!
+le public les gêne. Pas de ça, pas de ça. Je veux les entendre chanter
+et les faire danser.
+
+Ce monologue terminé, il se tourna vers Marius et lui demanda en le
+regardant fixement:
+
+--Aurez-vous peur?
+
+--De quoi? dit Marius.
+
+--De ces hommes?
+
+--Pas plus que de vous! répliqua rudement Marius qui commençait à
+remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.
+
+L'inspecteur regarda Marius plus fixement encore et reprit avec une
+sorte de solennité sentencieuse.
+
+--Vous parlez là comme un homme brave et comme un homme honnête. Le
+courage ne craint pas le crime, et l'honnêteté ne craint pas l'autorité.
+
+Marius l'interrompit:
+
+--C'est bon; mais que comptez-vous faire?
+
+L'inspecteur se borna à lui répondre:
+
+--Les locataires de cette maison-là ont des passe-partout pour rentrer
+la nuit chez eux. Vous devez en avoir un?
+
+--Oui, dit Marius.
+
+--L'avez-vous sur vous?
+
+--Oui.
+
+--Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.
+
+Marius prit sa clef dans son gilet, la remit à l'inspecteur, et ajouta:
+
+--Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.
+
+L'inspecteur jeta sur Marius le coup d'oeil de Voltaire à un académicien
+de province qui lui eût proposé une rime; il plongea d'un seul mouvement
+ses deux mains, qui étaient énormes, dans les deux poches de son
+carrick, et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets
+qu'on appelle coups de poing. Il les présenta à Marius en disant
+vivement et d'un ton bref:
+
+--Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu'on
+vous croie sorti. Ils sont chargés. Chacun de deux balles. Vous
+observerez, il y a un trou au mur, comme vous me l'avez dit. Les gens
+viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose à
+point, et qu'il sera temps de l'arrêter, vous tirerez un coup de
+pistolet. Pas trop tôt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en
+l'air, au plafond, n'importe où. Surtout pas trop tôt. Attendez qu'il y
+ait commencement d'exécution, vous êtes avocat, vous savez ce que c'est.
+
+Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de côté de son habit.
+
+--Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l'inspecteur.
+Mettez-les plutôt dans vos goussets.
+
+Marius cacha les pistolets dans ses goussets.
+
+--Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute à perdre
+pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour
+sept heures?
+
+--Six heures, dit Marius.
+
+--J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps.
+N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.
+
+--Soyez tranquille, répondit Marius.
+
+Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir
+l'inspecteur lui cria:
+
+--À propos, si vous aviez besoin de moi d'ici-là, venez ou envoyez ici.
+Vous feriez demander l'inspecteur Javert.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Jondrette fait son emplette
+
+
+Quelques instants après, vers trois heures, Courfeyrac passait par
+aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et
+emplissait l'espace. Bossuet était en train de dire à Courfeyrac:
+
+--À voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu'il y a au ciel
+une peste de papillons blancs.--Tout à coup, Bossuet aperçut Marius qui
+remontait la rue vers la barrière et avait un air particulier.
+
+--Tiens! s'exclama Bossuet. Marius!
+
+--Je l'ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il est occupé.
+
+--À quoi?
+
+--Tu ne vois donc pas la mine qu'il a?
+
+--Quelle mine?
+
+--Il a l'air de quelqu'un qui suit quelqu'un.
+
+--C'est vrai, dit Bossuet.
+
+--Vois donc les yeux qu'il fait! reprit Courfeyrac.
+
+--Mais qui diable suit-il?
+
+--Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri! il est amoureux.
+
+--Mais, observa Bossuet, c'est que je ne vois pas de mimi, ni de goton,
+ni de bonnet-fleuri dans la rue. Il n'y a pas une femme.
+
+Courfeyrac regarda, et s'écria:
+
+--Il suit un homme!
+
+Un homme en effet, coiffé d'une casquette, et dont on distinguait la
+barbe grise quoiqu'on ne le vît que de dos, marchait à une vingtaine de
+pas en avant de Marius.
+
+Cet homme était vêtu d'une redingote toute neuve trop grande pour lui et
+d'un épouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue.
+
+Bossuet éclata de rire.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
+
+--Ça? reprit Courfeyrac, c'est un poète. Les poètes portent assez
+volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des
+redingotes de pairs de France.
+
+--Voyons où va Marius, fit Bossuet, voyons où va cet homme, suivons-les,
+hein?
+
+--Bossuet! s'écria Courfeyrac, aigle de Meaux! vous êtes une prodigieuse
+brute. Suivre un homme qui suit un homme!
+
+Ils rebroussèrent chemin.
+
+Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l'épiait.
+
+Jondrette allait devant lui sans se douter qu'il y eût déjà un regard
+qui le tenait.
+
+Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus
+affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d'heure
+environ, puis revint rue Mouffetard. Il s'arrêta chez un quincaillier
+qu'il y avait à cette époque au coin de la rue Pierre-Lombard, et,
+quelques minutes après, Marius le vit sortir de la boutique, tenant à la
+main un grand ciseau à froid emmanché de bois blanc qu'il cacha sous sa
+redingote. À la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna à gauche
+et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige
+qui avait cessé un moment venait de recommencer. Marius s'embusqua au
+coin même de la rue du Petit-Banquier qui était déserte comme toujours,
+et il n'y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu près du
+mur bas où Marius avait entendu parler l'homme chevelu et l'homme barbu,
+Jondrette se retourna, s'assura que personne ne le suivait et ne le
+voyait, puis enjamba le mur, et disparut.
+
+Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l'arrière-cour
+d'un ancien loueur de voitures mal famé qui avait fait faillite et qui
+avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.
+
+Marius pensa qu'il était sage de profiter de l'absence de Jondrette pour
+rentrer; d'ailleurs l'heure avançait; tous les soirs mame Burgon, en
+partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer
+la porte de la maison qui était toujours close à la brune; Marius avait
+donné sa clef à l'inspecteur de police; il était donc important qu'il se
+hâtât.
+
+Le soir était venu; la nuit était à peu près fermée; il n'y avait plus,
+sur l'horizon et dans l'immensité, qu'un point éclairé par le soleil,
+c'était la lune.
+
+Elle se levait rouge derrière le dôme bas de la Salpêtrière.
+
+Marius regagna à grands pas le nº 50-52. La porte était encore ouverte
+quand il arriva. Il monta l'escalier sur la pointe du pied et se glissa
+le long du mur du corridor jusqu'à sa chambre. Ce corridor, on s'en
+souvient, était bordé des deux côtés de galetas en ce moment tous à
+louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes
+ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir
+dans la cellule inhabitée quatre têtes d'hommes immobiles que
+blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius
+ne chercha pas à voir, ne voulant pas être vu. Il parvint à rentrer dans
+sa chambre sans être aperçu et sans bruit. Il était temps. Un moment
+après, il entendit mame Burgon qui s'en allait et la porte de la maison
+qui se fermait.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+Où l'on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode en 1832
+
+
+Marius s'assit sur son lit. Il pouvait être cinq heures et demie. Une
+demi-heure seulement le séparait de ce qui allait arriver. Il entendait
+battre ses artères comme on entend le battement d'une montre dans
+l'obscurité. Il songeait à cette double marche qui se faisait en ce
+moment dans les ténèbres, le crime s'avançant d'un côté, la justice
+venant de l'autre. Il n'avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans
+un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme à
+tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante,
+cette journée entière lui faisait l'effet d'un rêve, et, pour ne point
+se croire en proie à un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses
+goussets le froid des deux pistolets d'acier.
+
+Il ne neigeait plus; la lune, de plus en plus claire, se dégageait des
+brumes, et sa lueur mêlée au reflet blanc de la neige tombée donnait à
+la chambre un aspect crépusculaire.
+
+Il y avait de la lumière dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou
+de la cloison briller d'une clarté rouge qui lui paraissait sanglante.
+
+Il était réel que cette clarté ne pouvait guère être produite par une
+chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n'y
+bougeait, personne n'y parlait, pas un souffle, le silence y était
+glacial et profond, et sans cette lumière on se fût cru à côté d'un
+sépulcre.
+
+Marius ôta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. Marius entendit la porte d'en bas tourner
+sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l'escalier et parcourut le
+corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit; c'était Jondrette
+qui rentrait.
+
+Tout de suite plusieurs voix s'élevèrent. Toute la famille était dans le
+galetas. Seulement elle se taisait en l'absence du maître comme les
+louveteaux en l'absence du loup.
+
+--C'est moi, dit-il.
+
+--Bonsoir, pèremuche! glapirent les filles.
+
+--Eh bien? dit la mère.
+
+--Tout va à la papa, répondit Jondrette, mais j'ai un froid de chien aux
+pieds. Bon, c'est cela, tu t'es habillée. Il faudra que tu puisses
+inspirer de la confiance.
+
+--Toute prête à sortir.
+
+--Tu n'oublieras rien de ce que je t'ai dit? Tu feras bien tout?
+
+--Sois tranquille.
+
+--C'est que... dit Jondrette. Et il n'acheva pas sa phrase.
+
+Marius l'entendit poser quelque chose de lourd sur la table,
+probablement le ciseau qu'il avait acheté.
+
+--Ah çà, reprit Jondrette, a-t-on mangé ici?
+
+--Oui, dit la mère, j'ai eu trois grosses pommes de terre et du sel.
+J'ai profité du feu pour les faire cuire.
+
+--Bon, repartit Jondrette. Demain je vous mène dîner avec moi. Il y aura
+un canard et des accessoires. Vous dînerez comme des Charles-Dix. Tout
+va bien!
+
+Puis il ajouta en baissant la voix.
+
+--La souricière est ouverte. Les chats sont là.
+
+Il baissa encore la voix et dit:
+
+--Mets ça dans le feu.
+
+Marius entendit un cliquetis de charbon qu'on heurtait avec une pincette
+ou un outil en fer, et Jondrette continua:
+
+--As-tu suifé les gonds de la porte pour qu'ils ne fassent pas de bruit?
+
+--Oui, répondit la mère.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Six heures bientôt. La demie vient de sonner à Saint-Médard.
+
+--Diable! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet.
+Venez, vous autres, écoutez ici.
+
+Il y eut un chuchotement.
+
+La voix de Jondrette s'éleva encore:
+
+--La Burgon est-elle partie?
+
+--Oui, dit la mère.
+
+--Es-tu sûre qu'il n'y a personne chez le voisin?
+
+--Il n'est pas rentré de la journée, et tu sais bien que c'est l'heure
+de son dîner.
+
+--Tu es sûre?
+
+--Sûre.
+
+--C'est égal, reprit Jondrette, il n'y a pas de mal à aller voir chez
+lui s'il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.
+
+Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa
+silencieusement sous son lit.
+
+À peine y était-il blotti qu'il aperçut une lumière à travers les fentes
+de sa porte.
+
+--P'pa, cria une voix, il est sorti.
+
+Il reconnut la voix de la fille aînée.
+
+--Es-tu entrée? demanda le père.
+
+--Non, répondit la fille, mais puisque sa clef est à sa porte, il est
+sorti.
+
+Le père cria:
+
+--Entre tout de même.
+
+La porte s'ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une
+chandelle à la main. Elle était comme le matin, seulement plus
+effrayante encore à cette clarté.
+
+Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d'anxiété,
+mais il y avait près du lit un miroir cloué au mur, c'était là qu'elle
+allait. Elle se haussa sur la pointe des pieds et s'y regarda. On
+entendait un bruit de ferrailles remuées dans la pièce voisine.
+
+Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fit des sourires au
+miroir tout en chantonnant de sa voix cassée et sépulcrale:
+
+ _Nos amours ont duré toute une semaine,_
+ _Ah! que du bonheur les instants sont courts!_
+ _S'adorer huit jours, c'était bien la peine!_
+ _Le temps des amours devrait durer toujours!_
+ _Devrait durer toujours! devrait durer toujours!_
+
+Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu'elle
+n'entendît pas sa respiration.
+
+Elle se dirigea vers la fenêtre et regarda dehors en parlant haut avec
+cet air à demi fou qu'elle avait.
+
+--Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche! dit-elle.
+
+Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant
+successivement de face et de trois quarts.
+
+--Eh bien! cria le père, qu'est-ce que tu fais donc?
+
+--Je regarde sous le lit et sous les meubles, répondit-elle en
+continuant d'arranger ses cheveux, il n'y a personne.
+
+--Cruche! hurla le père. Ici tout de suite! et ne perdons pas le temps.
+
+--J'y vas! j'y vas! dit-elle. On n'a le temps de rien dans leur baraque!
+
+Elle fredonna:
+
+ _Vous me quittez pour aller à la gloire,_
+ _Mon triste coeur suivra partout vos pas._
+
+Elle jeta un dernier coup d'oeil au miroir et sortit en refermant la
+porte sur elle.
+
+Un moment après, Marius entendit le bruit des pieds nus des deux jeunes
+filles dans le corridor et la voix de Jondrette qui leur criait:
+
+--Faites bien attention! l'une du côté de la barrière, l'autre au coin
+de la rue du Petit-Banquier. Ne perdez pas de vue une minute la porte de
+la maison, et pour peu que vous voyiez quelque chose, tout de suite
+ici! quatre à quatre! Vous avez une clef pour rentrer.
+
+La fille aînée grommela:
+
+--Faire faction nu-pieds dans la neige!
+
+--Demain vous aurez des bottines de soie couleur scarabée! dit le père.
+
+Elles descendirent l'escalier, et, quelques secondes après, le choc de
+la porte d'en bas qui se refermait annonça qu'elles étaient dehors.
+
+Il n'y avait plus dans la maison que Marius et les Jondrette; et
+probablement aussi les êtres mystérieux entrevus par Marius dans le
+crépuscule derrière la porte du galetas inhabité.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+Emploi de la pièce de cinq francs de Marius
+
+
+Marius jugea que le moment était venu de reprendre sa place à son
+observatoire. En un clin d'oeil, et avec la souplesse de son âge, il fut
+près du trou de la cloison.
+
+Il regarda.
+
+L'intérieur du logis Jondrette offrait un aspect singulier, et Marius
+s'expliqua la clarté étrange qu'il y avait remarquée. Une chandelle y
+brûlait dans un chandelier vert-de-grisé, mais ce n'était pas elle qui
+éclairait réellement la chambre. Le taudis tout entier était comme
+illuminé par la réverbération d'un assez grand réchaud de tôle placé
+dans la cheminée et rempli de charbon allumé; le réchaud que la
+Jondrette avait préparé le matin. Le charbon était ardent et le réchaud
+était rouge, une flamme bleue y dansait et aidait à distinguer la forme
+du ciseau acheté par Jondrette rue Pierre-Lombard, qui rougissait
+enfoncé dans la braise. On voyait dans un coin près de la porte, et
+comme disposés pour un usage prévu, deux tas qui paraissaient être l'un
+un tas de ferrailles, l'autre un tas de cordes. Tout cela, pour
+quelqu'un qui n'eût rien su de ce qui s'apprêtait, eût fait flotter
+l'esprit entre une idée très sinistre et une idée très simple. Le bouge
+ainsi éclairé ressemblait plutôt à une forge qu'à une bouche de l'enfer,
+mais Jondrette, à cette lueur, avait plutôt l'air d'un démon que d'un
+forgeron.
+
+La chaleur du brasier était telle que la chandelle sur la table fondait
+du côté du réchaud et se consumait en biseau. Une vieille lanterne
+sourde en cuivre, digne de Diogène devenu Cartouche, était posée sur la
+cheminée.
+
+Le réchaud, placé dans le foyer même, à côté des tisons à peu près
+éteints, envoyait sa vapeur dans le tuyau de la cheminée et ne répandait
+pas d'odeur.
+
+La lune, entrant par les quatre carreaux de la fenêtre, jetait sa
+blancheur dans le galetas pourpre et flamboyant, et pour le poétique
+esprit de Marius, songeur même au moment de l'action, c'était comme une
+pensée du ciel mêlée aux rêves difformes de la terre.
+
+Un souffle d'air, pénétrant par le carreau cassé, contribuait à dissiper
+l'odeur du charbon et à dissimuler le réchaud.
+
+Le repaire Jondrette était, si l'on se rappelle ce que nous avons dit de
+la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de théâtre à un fait
+violent et sombre et d'enveloppe à un crime. C'était la chambre la plus
+reculée de la maison la plus isolée du boulevard le plus désert de
+Paris. Si le guet-apens n'existait pas, on l'y eût inventé.
+
+Toute l'épaisseur d'une maison et une foule de chambres inhabitées
+séparaient ce bouge du boulevard, et la seule fenêtre qu'il eût donnait
+sur de vastes terrains vagues enclos de murailles et de palissades.
+
+Jondrette avait allumé sa pipe, s'était assis sur la chaise dépaillée,
+et fumait. Sa femme lui parlait bas.
+
+Si Marius eût été Courfeyrac, c'est-à-dire un de ces hommes qui rient
+dans toutes les occasions de la vie, il eût éclaté de rire quand son
+regard tomba sur la Jondrette. Elle avait un chapeau noir avec des
+plumes assez semblable aux chapeaux des hérauts d'armes du sacre de
+Charles X, un immense châle tartan sur son jupon de tricot, et les
+souliers d'homme que sa fille avait dédaignés le matin. C'était cette
+toilette qui avait arraché à Jondrette l'exclamation: _Bon! tu t'es
+habillée! tu as bien fait. Il faut que tu puisses inspirer la
+confiance_!
+
+Quant à Jondrette, il n'avait pas quitté le surtout neuf et trop large
+pour lui que M. Leblanc lui avait donné, et son costume continuait
+d'offrir ce contraste de la redingote et du pantalon qui constituait aux
+yeux de Courfeyrac l'idéal du poète.
+
+Tout à coup Jondrette haussa la voix:
+
+--À propos! j'y songe. Par le temps qu'il fait, il va venir en fiacre.
+Allume la lanterne, prend-là, et descends. Tu te tiendras derrière la
+porte en bas. Au moment où tu entendras la voiture s'arrêter, tu
+ouvriras tout de suite, il montera, tu l'éclaireras dans l'escalier et
+dans le corridor, et pendant qu'il entrera ici, tu redescendras bien
+vite, tu payeras le cocher, et tu renverras le fiacre.
+
+--Et de l'argent? demanda la femme.
+
+Jondrette fouilla dans son pantalon, et lui remit cinq francs.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria-t-elle.
+
+Jondrette répondit avec dignité:
+
+--C'est le monarque que le voisin a donné ce matin.
+
+Et il ajouta:
+
+--Sais-tu? il faudrait ici deux chaises.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour s'asseoir.
+
+Marius sentit un frisson lui courir dans les reins en entendant la
+Jondrette faire cette réponse paisible:
+
+--Pardieu! je vais t'aller chercher celles du voisin.
+
+Et d'un mouvement rapide elle ouvrit la porte du bouge et sortit dans le
+corridor.
+
+Marius n'avait pas matériellement le temps de descendre de la commode,
+d'aller jusqu'à son lit et de s'y cacher.
+
+--Prends la chandelle, cria Jondrette.
+
+--Non, dit-elle, cela m'embarrasserait, j'ai les deux chaises à porter.
+Il fait clair de lune.
+
+Marius entendit la lourde main de la mère Jondrette chercher en
+tâtonnant sa clef dans l'obscurité. La porte s'ouvrit. Il resta cloué à
+sa place par le saisissement et la stupeur.
+
+La Jondrette entra.
+
+La lucarne mansardée laissait passer un rayon de lune entre deux grands
+pans d'ombre. Un de ces pans d'ombre couvrait entièrement le mur auquel
+était adossé Marius, de sorte qu'il y disparaissait.
+
+La mère Jondrette leva les yeux, ne vit pas Marius, prit les deux
+chaises, les seules que Marius possédât, et s'en alla, en laissant la
+porte retomber bruyamment derrière elle.
+
+Elle rentra dans le bouge:
+
+--Voici les deux chaises.
+
+--Et voilà la lanterne, dit le mari. Descends bien vite.
+
+Elle obéit en hâte, et Jondrette resta seul.
+
+Il disposa les deux chaises des deux côtés de la table, retourna le
+ciseau dans le brasier, mit devant la cheminée un vieux paravent, qui
+masquait le réchaud, puis alla au coin où était le tas de cordes et se
+baissa comme pour y examiner quelque chose. Marius reconnut alors que ce
+qu'il avait pris pour un tas informe était une échelle de corde très
+bien faite avec des échelons de bois et deux crampons pour l'accrocher.
+
+Cette échelle et quelques gros outils, véritables masses de fer, qui
+étaient mêlés au monceau de ferrailles entassé derrière la porte,
+n'étaient point le matin dans le bouge Jondrette et y avaient été
+évidemment apportés dans l'après-midi, pendant l'absence de Marius.
+
+--Ce sont des outils de taillandier, pensa Marius.
+
+Si Marius eût été un peu plus lettré en ce genre, il eût reconnu, dans
+ce qu'il prenait pour des engins de taillandier, de certains instruments
+pouvant forcer une serrure ou crocheter une porte, et d'autres pouvant
+couper ou trancher, les deux familles d'outils sinistres que les voleurs
+appellent _les cadets_ et _les fauchants_.
+
+La cheminée et la table avec les deux chaises étaient précisément en
+face de Marius. Le réchaud étant caché, la chambre n'était plus éclairée
+que par la chandelle; le moindre tesson sur la table ou sur la cheminée
+faisait une grande ombre. Un pot à l'eau égueulé masquait la moitié d'un
+mur. Il y avait dans cette chambre je ne sais quel calme hideux et
+menaçant. On y sentait l'attente de quelque chose d'épouvantable.
+
+Jondrette avait laissé sa pipe s'éteindre, grave signe de préoccupation,
+et était venu se rasseoir. La chandelle faisait saillir les angles
+farouches et fins de son visage. Il avait des froncements de sourcils et
+de brusques épanouissements de la main droite comme s'il répondait aux
+derniers conseils d'un sombre monologue intérieur. Dans une de ces
+obscures répliques qu'il se faisait à lui-même, il amena vivement à lui
+le tiroir de la table, y prit un long couteau de cuisine qui y était
+caché et en essaya le tranchant sur son ongle. Cela fait, il remit le
+couteau dans le tiroir, qu'il repoussa.
+
+Marius de son côté saisit le pistolet qui était dans son gousset droit,
+l'en retira et l'arma.
+
+Le pistolet en s'armant fit un petit bruit clair et sec.
+
+Jondrette tressaillit et se souleva à demi sur sa chaise:
+
+--Qui est là? cria-t-il.
+
+Marius suspendit son haleine, Jondrette écouta un instant, puis se mit à
+rire en disant:
+
+--Suis-je bête! C'est la cloison qui craque.
+
+Marius garda le pistolet à sa main.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis
+
+
+Tout à coup la vibration lointaine et mélancolique d'une cloche ébranla
+les vitres. Six heures sonnaient à Saint-Médard.
+
+Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de tête. Le sixième sonné,
+il moucha la chandelle avec ses doigts.
+
+Puis il se mit à marcher dans la chambre, écouta dans le corridor,
+marcha, écouta encore:--Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il; puis il
+revint à sa chaise.
+
+Il se rasseyait à peine que la porte s'ouvrit.
+
+La mère Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant
+une horrible grimace aimable qu'un des trous de la lanterne sourde
+éclairait d'en bas.
+
+--Entrez, monsieur, dit-elle.
+
+--Entrez, mon bienfaiteur, répéta Jondrette se levant précipitamment.
+
+M. Leblanc parut.
+
+Il avait un air de sérénité qui le faisait singulièrement vénérable.
+
+Il posa sur la table quatre louis.
+
+--Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers
+besoins. Nous verrons ensuite.
+
+--Dieu vous le rende, mon généreux bienfaiteur! dit Jondrette; et,
+s'approchant rapidement de sa femme:
+
+--Renvoie le fiacre!
+
+Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saluts et offrait une
+chaise à M. Leblanc. Un instant après elle revint et lui dit bas à
+l'oreille:
+
+--C'est fait.
+
+La neige qui n'avait cessé de tomber depuis le matin était tellement
+épaisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne
+l'entendit pas s'en aller.
+
+Cependant M. Leblanc s'était assis.
+
+Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.
+
+Maintenant, pour se faire une idée de la scène qui va suivre, que le
+lecteur se figure dans son esprit la nuit glacée, les solitudes de la
+Salpêtrière couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme
+d'immenses linceuls, la clarté de veilleuse des réverbères rougissant çà
+et là ces boulevards tragiques et les longues rangées des ormes noirs,
+pas un passant peut-être à un quart de lieue à la ronde, la masure
+Gorbeau à son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit, dans
+cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le
+vaste galetas Jondrette éclairé d'une chandelle, et dans ce bouge deux
+hommes assis à une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et
+effroyable, la Jondrette, la mère louve, dans un coin, et, derrière la
+cloison, Marius invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant
+pas un mouvement, l'oeil au guet, le pistolet au poing.
+
+Marius du reste n'éprouvait qu'une émotion d'horreur, mais aucune
+crainte. Il étreignait la crosse du pistolet et se sentait
+rassuré.--J'arrêterai ce misérable quand je voudrai, pensait-il.
+
+Il sentait la police quelque part là en embuscade, attendant le signal
+convenu et toute prête à étendre le bras.
+
+Il espérait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de
+M. Leblanc quelque lumière jaillirait sur tout ce qu'il avait intérêt à
+connaître.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+Se préoccuper des fonds obscurs
+
+
+À peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui étaient
+vides.
+
+--Comment va la pauvre petite blessée? demanda-t-il.
+
+--Mal, répondit Jondrette avec un sourire navré et reconnaissant, très
+mal, mon digne monsieur. Sa soeur aînée l'a menée à la Bourbe se faire
+panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout à l'heure.
+
+--Madame Fabantou me paraît mieux portante? reprit M. Leblanc en jetant
+les yeux sur le bizarre accoutrement de la Jondrette, qui, debout entre
+lui et la porte, comme si elle gardait déjà l'issue, le considérait dans
+une posture de menace et presque de combat.
+
+--Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulez-vous, monsieur? elle
+a tant de courage, cette femme-là! Ce n'est pas une femme, c'est un
+boeuf.
+
+La Jondrette, touchée du compliment, se récria avec une minauderie de
+monstre flatté:
+
+--Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette!
+
+--Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous appeliez Fabantou?
+
+--Fabantou dit Jondrette! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste!
+
+Et, jetant à sa femme un haussement d'épaules que M. Leblanc ne vit pas,
+il poursuivit avec une inflexion de voix emphatique et caressante:
+
+--Ah! c'est que nous avons toujours fait bon ménage, cette pauvre chérie
+et moi! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela! Nous
+sommes si malheureux, mon respectable monsieur! On a des bras, pas de
+travail! On a du coeur, pas d'ouvrage! Je ne sais pas comment le
+gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne
+suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas
+de mal, mais si j'étais les ministres, ma parole la plus sacrée, cela
+irait autrement. Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le métier du
+cartonnage à mes filles. Vous me direz: Quoi! un métier? Oui! un métier!
+un simple métier! un gagne-pain! Quelle chute, mon bienfaiteur! Quelle
+dégradation quand on a été ce que nous étions! Hélas! il ne nous reste
+rien de notre temps de prospérité! Rien qu'une seule chose, un tableau
+auquel je tiens, mais dont je me déferais pourtant, car il faut vivre!
+item, il faut vivre!
+
+Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de désordre apparent qui
+n'ôtait rien à l'expression réfléchie et sagace de sa physionomie,
+Marius leva les yeux et aperçut au fond de la chambre quelqu'un qu'il
+n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on
+n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un
+gilet de tricot violet, vieux, usé, taché, coupé et faisant des bouches
+ouvertes à tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des
+chaussons à sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et
+tatoués, et le visage barbouillé de noir. Il s'était assis en silence et
+les bras croisés sur le lit le plus voisin, et, comme il se tenait
+derrière la Jondrette, on ne le distinguait que confusément.
+
+Cette espèce d'instinct magnétique qui avertit le regard fit que M.
+Leblanc se tourna presque en même temps que Marius. Il ne put se
+défendre d'un mouvement de surprise qui n'échappa point à Jondrette.
+
+--Ah! je vois! s'écria Jondrette en se boutonnant d'un air de
+complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va! ma foi, elle me
+va!
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.
+
+--Ça! fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention.
+
+Le voisin était d'un aspect singulier. Cependant les fabriques de
+produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup
+d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de
+M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intrépide. Il
+reprit:
+
+--Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?
+
+--Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en
+s'accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux
+fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous
+disais que j'avais un tableau à vendre.
+
+Un léger bruit se fit à la porte. Un second homme venait d'entrer et de
+s'asseoir sur le lit, derrière la Jondrette. Il avait, comme le premier,
+les bras nus et un masque d'encre ou de suie.
+
+Quoique cet homme se fût, à la lettre, glissé dans la chambre, il ne put
+faire que M. Leblanc ne l'aperçût.
+
+--Ne prenez pas garde, dit Jondrette. Ce sont des gens de la maison. Je
+disais donc qu'il me restait un tableau, un tableau précieux....--Tenez,
+monsieur, voyez.
+
+Il se leva, alla à la muraille au bas de laquelle était posé le panneau
+dont nous avons parlé, et le retourna, tout en le laissant appuyé au
+mur. C'était quelque chose en effet qui ressemblait à un tableau et que
+la chandelle éclairait à peu près. Marius n'en pouvait rien distinguer,
+Jondrette étant placé entre le tableau et lui; seulement il entrevoyait
+un barbouillage grossier, et une espèce de personnage principal enluminé
+avec la crudité criarde des toiles foraines et des peintures de
+paravent.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc.
+
+Jondrette s'exclama:
+
+--Une peinture de maître, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur!
+J'y tiens comme à mes deux filles, il me rappelle des souvenirs! mais,
+je vous l'ai dit et je ne m'en dédis pas, je suis si malheureux que je
+m'en déferais.
+
+Soit hasard, soit qu'il eût quelque commencement d'inquiétude, tout en
+examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la
+chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un
+debout près du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, immobiles,
+le visage barbouillé de noir. Un de ceux qui étaient sur le lit
+s'appuyait au mur, les yeux fermés, et l'on eût dit qu'il dormait.
+Celui-là était vieux; ses cheveux blancs sur son visage noir étaient
+horribles. Les deux autres semblaient jeunes. L'un était barbu, l'autre
+chevelu. Aucun n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons
+étaient pieds nus.
+
+Jondrette remarqua que l'oeil de M. Leblanc s'attachait à ces hommes.
+
+--C'est des amis. Ça voisine, dit-il. C'est barbouillé parce que ça
+travaille dans le charbon. Ce sont des fumistes. Ne vous en occupez pas,
+mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez pitié de ma misère.
+Je ne vous le vendrai pas cher. Combien l'estimez-vous?
+
+--Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les deux yeux et
+comme un homme qui se met sur ses gardes, c'est quelque enseigne de
+cabaret. Cela vaut bien trois francs.
+
+Jondrette répondit avec douceur:
+
+--Avez-vous votre portefeuille là? je me contenterais de mille écus.
+
+M. Leblanc se leva debout, s'adossa à la muraille et promena rapidement
+son regard dans la chambre. Il avait Jondrette à sa gauche du côté de la
+fenêtre et la Jondrette et les quatre hommes à sa droite du côté de la
+porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas même l'air
+de le voir; Jondrette s'était remis à parler d'un accent plaintif, avec
+la prunelle si vague et l'intonation si lamentable que M. Leblanc
+pouvait croire que c'était tout simplement un homme devenu fou de misère
+qu'il avait devant les yeux.
+
+--Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait
+Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu'à me jeter à même la
+rivière. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre à mes deux
+filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des boîtes d'étrennes. Eh
+bien! il faut une table avec une planche au fond pour que les verres ne
+tombent pas par terre, il faut un fourneau fait exprès, un pot à trois
+compartiments pour les différents degrés de force que doit avoir la
+colle selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier ou pour les
+étoffes, un tranchet pour couper le carton, un moule pour l'ajuster, un
+marteau pour clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je
+sais, moi? et tout cela pour gagner quatre sous par jour! et on
+travaille quatorze heures! et chaque boîte passe treize fois dans les
+mains de l'ouvrière! et mouiller le papier! et ne rien tacher! et tenir
+la colle chaude! le diable, je vous dis! quatre sous par jour! comment
+voulez-vous qu'on vive?
+
+Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait.
+L'oeil de M. Leblanc était fixé sur Jondrette et l'oeil de Jondrette sur
+la porte. L'attention haletante de Marius allait de l'un à l'autre. M.
+Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette répéta deux
+ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions variées dans le genre
+traînant et suppliant: Je n'ai plus qu'à me jeter à la rivière! j'ai
+descendu l'autre jour trois marches pour cela du côté du pont
+d'Austerlitz!
+
+Tout à coup sa prunelle éteinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce
+petit homme se dressa et devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc
+et lui cria d'une voix tonnante:
+
+--Il ne s'agit pas de tout cela! me reconnaissez-vous?
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+Le guet-apens
+
+
+La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement, et laissait voir
+trois hommes en blouse de toile bleue, masqués de masques de papier
+noir. Le premier était maigre et avait une longue trique ferrée, le
+second, qui était une espèce de colosse, portait, par le milieu du
+manche et la cognée en bas, un merlin à assommer les boeufs. Le
+troisième, homme aux épaules trapues, moins maigre que le premier, moins
+massif que le second, tenait à plein poing une énorme clef volée à
+quelque porte de prison.
+
+Il paraît que c'était l'arrivée de ces hommes que Jondrette attendait.
+Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'homme à la trique, le
+maigre.
+
+--Tout est-il prêt? dit Jondrette.
+
+--Oui, répondit l'homme maigre.
+
+--Où donc est Montparnasse?
+
+--Le jeune premier s'est arrêté pour causer avec ta fille.
+
+--Laquelle?
+
+--L'aînée.
+
+--Il y a un fiacre en bas?
+
+--Oui.
+
+--La maringotte est attelée?
+
+--Attelée.
+
+--De deux bons chevaux?
+
+--Excellents.
+
+--Elle attend où j'ai dit qu'elle attendît?
+
+--Oui.
+
+--Bien, dit Jondrette.
+
+M. Leblanc était très pâle. Il considérait tout dans le bouge autour de
+lui comme un homme qui comprend où il est tombé, et sa tête, tour à tour
+dirigée vers toutes les têtes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou
+avec une lenteur attentive et étonnée, mais il n'y avait dans son air
+rien qui ressemblât à la peur. Il s'était fait de la table un
+retranchement improvisé; et cet homme qui, le moment d'auparavant,
+n'avait l'air que d'un bon vieux homme, était devenu subitement une
+sorte d'athlète, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise
+avec un geste redoutable et surprenant.
+
+Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger, semblait être
+de ces natures qui sont courageuses comme elles sont bonnes, aisément et
+simplement. Le père d'une femme qu'on aime n'est jamais un étranger pour
+nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.
+
+Trois des hommes aux bras nus dont Jondrette avait dit: _ce sont des
+fumistes_, avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande
+cisaille, l'autre une pince à faire des pesées, le troisième un marteau,
+et s'étaient mis en travers de la porte sans prononcer une parole. Le
+vieux était resté sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La
+Jondrette s'était assise à côté de lui. Marius pensa qu'avant quelques
+secondes le moment d'intervenir serait arrivé, et il éleva sa main
+droite vers le plafond, dans la direction du corridor, prêt à lâcher son
+coup de pistolet.
+
+Jondrette, son colloque avec l'homme à la trique terminé, se tourna de
+nouveau vers M. Leblanc et répéta sa question en l'accompagnant de ce
+rire bas, contenu et terrible qu'il avait:
+
+--Vous ne me reconnaissez donc pas?
+
+M. Leblanc le regarda en face et répondit:
+
+--Non.
+
+Alors Jondrette vint jusqu'à la table. Il se pencha par-dessus la
+chandelle, croisant les bras, approchant sa mâchoire anguleuse et féroce
+du visage calme de M. Leblanc, et avançant le plus qu'il pouvait sans
+que M. Leblanc reculât, et, dans cette posture de bête fauve qui va
+mordre, il cria:
+
+--Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me
+nomme Thénardier! je suis l'aubergiste de Montfermeil! entendez-vous
+bien? Thénardier! Maintenant me reconnaissez-vous?
+
+Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il
+répondit sans que sa voix tremblât, ni s'élevât, avec sa placidité
+ordinaire:
+
+--Pas davantage.
+
+Marius n'entendit pas cette réponse. Qui l'eût vu en ce moment dans
+cette obscurité l'eût vu hagard, stupide et foudroyé. Au moment où
+Jondrette avait dit: _Je me nomme Thénardier_, Marius avait tremblé de
+tous ses membres et s'était appuyé au mur comme s'il eût senti le froid
+d'une lame d'épée à travers son coeur. Puis son bras droit, prêt à
+lâcher le coup de signal, s'était abaissé lentement, et au moment où
+Jondrette avait répété _Entendez-vous bien, Thénardier_? les doigts
+défaillants de Marius avaient laissé tomber le pistolet. Jondrette, en
+dévoilant qui il était, n'avait pas ému M. Leblanc, mais il avait
+bouleversé Marius. Ce nom de Thénardier, que M. Leblanc ne semblait pas
+connaître, Marius le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom était
+pour lui! Ce nom, il l'avait porté sur son coeur, écrit dans le
+testament de son père! il le portait au fond de sa pensée, au fond de
+sa mémoire, dans cette recommandation sacrée: «Un nommé Thénardier m'a
+sauvé la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il
+pourra.» Ce nom, on s'en souvient, était une des piétés de son âme; il
+le mêlait au nom de son père dans son culte. Quoi! c'était là ce
+Thénardier, c'était là cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait
+vainement et si longtemps cherché! Il le trouvait enfin, et comment! ce
+sauveur de son père était un bandit! cet homme, auquel lui Marius
+brûlait de se dévouer, était un monstre! ce libérateur du colonel
+Pontmercy était en train de commettre un attentat dont Marius ne voyait
+pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait à un
+assassinat! et sur qui, grand Dieu! Quelle fatalité! quelle amère
+moquerie du sort! Son père lui ordonnait du fond de son cercueil de
+faire tout le bien possible à Thénardier, depuis quatre ans Marius
+n'avait pas d'autre idée que d'acquitter cette dette de son père, et, au
+moment où il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu
+d'un crime, la destinée lui criait: c'est Thénardier! La vie de son
+père, sauvée dans une grêle de mitraille sur le champ héroïque de
+Waterloo, il allait enfin la payer à cet homme, et la payer de
+l'échafaud! Il s'était promis, si jamais il retrouvait ce Thénardier, de
+ne l'aborder qu'en se jetant à ses pieds, et il le retrouvait en effet,
+mais pour le livrer au bourreau! Son père lui disait: Secours
+Thénardier! et il répondait à cette voix adorée et sainte en écrasant
+Thénardier! Donner pour spectacle à son père dans son tombeau l'homme
+qui l'avait arraché à la mort au péril de sa vie, exécuté place
+Saint-Jacques par le fait de son fils, de ce Marius à qui il avait légué
+cet homme! et quelle dérision que d'avoir si longtemps porté sur sa
+poitrine les dernières volontés de son père écrites de sa main pour
+faire affreusement tout le contraire! Mais, d'un autre côté, assister à
+ce guet-apens et ne pas l'empêcher! quoi! condamner la victime et
+épargner l'assassin! est-ce qu'on pouvait être tenu à quelque
+reconnaissance envers un pareil misérable? Toutes les idées que Marius
+avait depuis quatre ans étaient comme traversées de part en part par ce
+coup inattendu. Il frémissait. Tout dépendait de lui. Il tenait dans sa
+main à leur insu ces êtres qui s'agitaient là sous ses yeux. S'il tirait
+le coup de pistolet, M. Leblanc était sauvé et Thénardier était perdu;
+s'il ne le tirait pas, M. Leblanc était sacrifié et, qui sait?
+Thénardier échappait. Précipiter l'un, ou laisser tomber l'autre!
+remords des deux côtés. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs
+les plus impérieux, à tant d'engagements profonds pris avec lui-même, au
+devoir le plus saint, au texte le plus vénéré! manquer au testament de
+son père, ou laisser s'accomplir un crime! Il lui semblait d'un côté
+entendre «son Ursule» le supplier pour son père, et de l'autre le
+colonel lui recommander Thénardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
+dérobaient sous lui. Et il n'avait pas même le temps de délibérer, tant
+la scène qu'il avait sous les yeux se précipitait avec furie. C'était
+comme un tourbillon dont il s'était cru maître et qui l'emportait. Il
+fut au moment de s'évanouir.
+
+Cependant Thénardier, nous ne le nommerons plus autrement désormais, se
+promenait de long en large devant la table dans une sorte d'égarement et
+de triomphe frénétique.
+
+Il prit à plein poing la chandelle et la posa sur la cheminée avec un
+frappement si violent que la mèche faillit s'éteindre et que le suif
+éclaboussa le mur.
+
+Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci:
+
+--Flambé! fumé! fricassé! à la crapaudine!
+
+Et il se remit à marcher, en pleine explosion.
+
+--Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope!
+monsieur le millionnaire râpé! monsieur le donneur de poupées! vieux
+Jocrisse! Ah! vous ne me reconnaissez pas! Non, ce n'est pas vous qui
+êtes venu à Montfermeil, à mon auberge, il y a huit ans, la nuit de Noël
+1823! ce n'est pas vous qui avez emmené de chez moi l'enfant de la
+Fantine, l'Alouette! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune! non!
+et un paquet plein de nippes à la main comme ce matin chez moi! Dis
+donc, ma femme! c'est sa manie, à ce qu'il paraît, de porter dans les
+maisons des paquets pleins de bas de laine! vieux charitable, va! Est-ce
+que vous êtes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux
+pauvres votre fonds de boutique, saint homme! quel funambule! Ah! vous
+ne me reconnaissez pas? Eh bien, je vous reconnais, moi, je vous ai
+reconnu tout de suite dès que vous avez fourré votre mufle ici. Ah! on
+va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les
+maisons des gens, sous prétexte que ce sont des auberges, avec des
+habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donné un sou,
+tromper les personnes, faire le généreux, leur prendre leur gagne-pain,
+et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter
+après, quand les gens sont ruinés, une redingote trop large et deux
+méchantes couvertures d'hôpital, vieux gueux, voleur d'enfants!
+
+Il s'arrêta, et parut un moment se parler à lui-même. On eût dit que sa
+fureur tombait comme le Rhône dans quelque trou; puis, comme s'il
+achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il
+frappa un coup de poing sur la table et cria:
+
+--Avec son air bonasse!
+
+Et apostrophant M. Leblanc:
+
+--Parbleu! vous vous êtes moqué de moi autrefois. Vous êtes cause de
+tous mes malheurs! Vous avez eu pour quinze cents francs une fille que
+j'avais, et qui était certainement à des riches, et qui m'avait déjà
+rapporté beaucoup d'argent, et dont je devais tirer de quoi vivre toute
+ma vie! une fille qui m'aurait dédommagé de tout ce que j'ai perdu dans
+cette abominable gargote où l'on faisait des sabbats sterlings et où
+j'ai mangé comme un imbécile tout mon saint-frusquin! Oh! je voudrais
+que tout le vin qu'on a bu chez moi fût du poison à ceux qui l'ont bu!
+Enfin n'importe! Dites donc! vous avez dû me trouver farce quand vous
+vous êtes en allé avec l'Alouette! Vous aviez votre gourdin dans la
+forêt! Vous étiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
+aujourd'hui! Vous êtes fichu, mon bonhomme! Oh mais, je ris. Vrai, je
+ris! Est-il tombé dans le panneau! Je lui ai dit que j'étais acteur, que
+je m'appelais Fabantou, que j'avais joué la comédie avec mamselle Mars,
+avec mamselle Muche, que mon propriétaire voulait être payé demain 4
+février, et il n'a même pas vu que c'est le 8 janvier et non le 4
+février qui est un terme! Absurde crétin! Et ces quatre méchants
+philippes qu'il m'apporte! Canaille! Il n'a même pas eu le coeur d'aller
+jusqu'à cent francs! Et comme il donnait dans mes platitudes! Ça
+m'amusait. Je me disais: Ganache! Va, je te tiens. Je te lèche les
+pattes ce matin! Je te rongerai le coeur ce soir!
+
+Thénardier cessa. Il était essoufflé. Sa petite poitrine étroite
+haletait comme un soufflet de forge. Son oeil était plein de cet ignoble
+bonheur d'une créature faible, cruelle et lâche, qui peut enfin
+terrasser ce qu'elle a redouté et insulter ce qu'elle a flatté, joie
+d'un nain qui mettrait le talon sur la tête de Goliath, joie d'un chacal
+qui commence à déchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se
+défendre, assez vivant pour souffrir encore.
+
+M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit:
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous méprenez. Je suis un
+homme très pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais
+pas. Vous me prenez pour un autre.
+
+--Ah! râla Thénardier, la bonne balançoire! Vous tenez à cette
+plaisanterie! Vous pataugez, mon vieux! Ah! vous ne vous souvenez pas?
+Vous ne voyez pas qui je suis!
+
+--Pardon, monsieur, répondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui
+avait en un pareil moment quelque chose d'étrange et de puissant, je
+vois que vous êtes un bandit.
+
+Qui ne l'a remarqué, les êtres odieux ont leur susceptibilité, les
+monstres sont chatouilleux. À ce mot de bandit, la femme Thénardier se
+jeta à bas du lit, Thénardier saisit sa chaise comme s'il allait la
+briser dans ses mains.--Ne bouge pas, toi! cria-t-il à sa femme; et, se
+tournant vers M. Leblanc:
+
+--Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les
+gens riches! Tiens! c'est vrai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai
+pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un bandit! Voilà trois jours
+que je n'ai pas mangé, je suis un bandit! Ah! vous vous chauffez les
+pieds, vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des
+redingotes ouatées, comme des archevêques, vous logez au premier dans
+des maisons à portier, vous mangez des truffes, vous mangez des bottes
+d'asperges à quarante francs au mois de janvier, des petits pois, vous
+vous gavez, et, quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez
+dans le journal ce que marque le thermomètre de l'ingénieur Chevalier.
+Nous! c'est nous qui sommes les thermomètres! nous n'avons pas besoin
+d'aller voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y a
+de degrés de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la
+glace nous arriver au coeur, et nous disons: Il n'y a pas de Dieu! Et
+vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler
+bandits! Mais nous vous mangerons! mais nous vous dévorerons, pauvres
+petits! Monsieur le millionnaire! sachez ceci: J'ai été un homme établi,
+j'ai été patenté, j'ai été électeur, je suis un bourgeois, moi! et vous
+n'en êtes peut-être pas un, vous!
+
+Ici Thénardier fit un pas vers les hommes qui étaient près de la porte,
+et ajouta avec un frémissement:
+
+--Quand je pense qu'il ose venir me parler comme à un savetier!
+
+Puis s'adressant à M. Leblanc avec une recrudescence de frénésie:
+
+--Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope! je ne suis pas un
+homme louche, moi! je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom
+et qui vient enlever des enfants dans les maisons! Je suis un ancien
+soldat français, je devrais être décoré! J'étais à Waterloo, moi! et
+j'ai sauvé dans la bataille un général appelé le comte de je ne sais
+quoi! Il m'a dit son nom; mais sa chienne de voix était si faible que je
+ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que _Merci_. J'aurais mieux aimé
+son nom que son remercîment. Cela m'aurait aidé à le retrouver. Ce
+tableau que vous voyez, et qui a été peint par David à Bruqueselles,
+savez-vous qui il représente? il représente moi. David a voulu
+immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce général sur mon dos, et je
+l'emporte à travers la mitraille. Voilà l'histoire. Il n'a même jamais
+rien fait pour moi, ce général-là; il ne valait pas mieux que les
+autres! Je ne lui en ai pas moins sauvé la vie au danger de la mienne,
+et j'en ai les certificats plein mes poches! Je suis un soldat de
+Waterloo, mille noms de noms! Et maintenant que j'ai eu la bonté de vous
+dire tout ça, finissons, il me faut de l'argent, il me faut beaucoup
+d'argent, il me faut énormément d'argent, ou je vous extermine, tonnerre
+du bon Dieu!
+
+Marius avait repris quelque empire sur ses angoisses, et écoutait. La
+dernière possibilité de doute venait de s'évanouir. C'était bien le
+Thénardier du testament. Marius frissonna à ce reproche d'ingratitude
+adressé à son père et qu'il était sur le point de justifier si
+fatalement. Ses perplexités en redoublèrent. Du reste il y avait dans
+toutes ces paroles de Thénardier, dans l'accent, dans le geste, dans le
+regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y avait dans
+cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce mélange de
+fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de
+sottise, dans ce chaos de griefs réels et de sentiments faux, dans cette
+impudeur d'un méchant homme savourant la volupté de la violence, dans
+cette nudité effrontée d'une âme laide, dans cette conflagration de
+toutes les souffrances combinées avec toutes les haines, quelque chose
+qui était hideux comme le mal et poignant comme le vrai.
+
+Le tableau de maître, la peinture de David dont il avait proposé l'achat
+à M. Leblanc, n'était, le lecteur l'a deviné, autre chose que l'enseigne
+de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-même, seul débris qu'il
+eût conservé de son naufrage de Montfermeil.
+
+Comme il avait cessé d'intercepter le rayon visuel de Marius, Marius
+maintenant pouvait considérer cette chose, et dans ce badigeonnage il
+reconnaissait réellement une bataille, un fond de fumée, et un homme qui
+en portait un autre. C'était le groupe de Thénardier et de Pontmercy, le
+sergent sauveur, le colonel sauvé. Marius était comme ivre, ce tableau
+faisait en quelque sorte son père vivant, ce n'était plus l'enseigne du
+cabaret de Montfermeil, c'était une résurrection, une tombe s'y
+entr'ouvrait, un fantôme s'y dressait. Marius entendait son coeur tinter
+à ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son père
+sanglant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui
+semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.
+
+Quand Thénardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses
+prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse et brève:
+
+--Qu'as-tu à dire avant qu'on te mette en brindesingues?
+
+M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix éraillée lança
+du corridor ce sarcasme lugubre:
+
+--S'il faut fendre du bois, je suis là, moi!
+
+C'était l'homme au merlin qui s'égayait.
+
+En même temps une énorme face hérissée et terreuse parut à la porte avec
+un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.
+
+C'était la face de l'homme au merlin.
+
+--Pourquoi as-tu ôté ton masque? lui cria Thénardier avec fureur.
+
+--Pour rire, répliqua l'homme.
+
+Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et guetter tous les
+mouvements de Thénardier, qui, aveuglé et ébloui par sa propre rage,
+allait et venait dans le repaire avec la confiance de sentir la porte
+gardée, de tenir, armé, un homme désarmé, et d'être neuf contre un, en
+supposant que la Thénardier ne comptât que pour un homme. Dans son
+apostrophe à l'homme au merlin, il tournait le dos à M. Leblanc.
+
+M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la
+table, et d'un bond, avec une agilité prodigieuse, avant que Thénardier
+eût eu le temps de se retourner, il était à la fenêtre. L'ouvrir,
+escalader l'appui, l'enjamber, ce fut une seconde. Il était à moitié
+dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramenèrent
+énergiquement dans le bouge. C'étaient les trois «fumistes» qui
+s'étaient élancés sur lui. En même temps, la Thénardier l'avait empoigné
+aux cheveux.
+
+Au piétinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor.
+Le vieux qui était sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du
+grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier à la main.
+
+Un des «fumistes» dont la chandelle éclairait le visage barbouillé, et
+dans lequel Marius, malgré ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit
+Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la tête de M. Leblanc
+une espèce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une
+barre de fer.
+
+Marius ne put résister à ce spectacle.--Mon père, pensa-t-il,
+pardonne-moi!--Et son doigt chercha la détente du pistolet. Le coup
+allait partir lorsque la voix de Thénardier cria:
+
+--Ne lui faites pas de mal!
+
+Cette tentative désespérée de la victime, loin d'exaspérer Thénardier,
+l'avait calmé. Il y avait deux hommes en lui, l'homme féroce et l'homme
+adroit. Jusqu'à cet instant, dans le débordement du triomphe, devant la
+proie abattue et ne bougeant pas, l'homme féroce avait dominé; quand la
+victime se débattit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et
+prit le dessus.
+
+--Ne lui faites pas de mal! répéta-t-il. Et, sans s'en douter, pour
+premier succès, il arrêta le pistolet prêt à partir et paralysa Marius
+pour lequel l'urgence disparut, et qui, devant cette phase nouvelle, ne
+vit point d'inconvénient à attendre encore. Qui sait si quelque chance
+ne surgirait pas qui le délivrerait de l'affreuse alternative de laisser
+périr le père d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel?
+
+Une lutte herculéenne s'était engagée. D'un coup de poing en plein torse
+M. Leblanc avait envoyé le vieux rouler au milieu de la chambre, puis de
+deux revers de main avait terrassé deux autres assaillants, et il en
+tenait un sous chacun de ses genoux; les misérables râlaient sous cette
+pression comme sous une meule de granit; mais les quatre autres avaient
+saisi le redoutable vieillard aux deux bras et à la nuque et le tenaient
+accroupi sur les deux «fumistes» terrassés. Ainsi, maître des uns et
+maîtrisé par les autres, écrasant ceux d'en bas et étouffant sous ceux
+d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entassaient sur
+lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme
+un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.
+
+Ils parvinrent à le renverser sur le lit le plus proche de la croisée et
+l'y tinrent en respect. La Thénardier ne lui avait pas lâché les
+cheveux.
+
+--Toi, dit Thénardier, ne t'en mêle pas. Tu vas déchirer ton châle.
+
+La Thénardier obéit, comme la louve obéit au loup, avec un grondement.
+
+--Vous autres, reprit Thénardier, fouillez-le.
+
+M. Leblanc semblait avoir renoncé à la résistance. On le fouilla. Il
+n'avait rien sur lui qu'une bourse de cuir qui contenait six francs, et
+son mouchoir.
+
+Thénardier mit le mouchoir dans sa poche.
+
+--Quoi! pas de portefeuille? demanda-t-il.
+
+--Ni de montre, répondit un des «fumistes».
+
+--C'est égal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqué qui
+tenait la grosse clef, c'est un vieux rude!
+
+Thénardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes, qu'il
+leur jeta.
+
+--Attachez-le au pied du lit, dit-il. Et, apercevant le vieux qui était
+resté étendu à travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui
+ne bougeait pas:
+
+--Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.
+
+--Non, répondit Bigrenaille, il est ivre.
+
+--Balayez-le dans un coin, dit Thénardier.
+
+--Deux des «fumistes» poussèrent l'ivrogne avec le pied près du tas de
+ferrailles.
+
+--Babet, pourquoi en as-tu amené tant? dit Thénardier bas à l'homme à la
+trique, c'était inutile.
+
+--Que veux-tu? répliqua l'homme à la trique, ils ont tous voulu en être.
+La saison est mauvaise. Il ne se fait pas d'affaires.
+
+Le grabat où M. Leblanc avait été renversé était une façon de lit
+d'hôpital porté sur quatre montants grossiers en bois à peine équarri.
+M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le lièrent solidement, debout
+et les pieds posant à terre, au montant du lit le plus éloigné de la
+fenêtre et le plus proche de la cheminée.
+
+Quand le dernier noeud fut serré, Thénardier prit une chaise et vint
+s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Thénardier ne se ressemblait
+plus, en quelques instants sa physionomie avait passé de la violence
+effrénée à la douceur tranquille et rusée. Marius avait peine à
+reconnaître dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque
+bestiale qui écumait le moment d'auparavant, il considérait avec stupeur
+cette métamorphose fantastique et inquiétante, et il éprouvait ce
+qu'éprouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avoué.
+
+--Monsieur... fit Thénardier.
+
+Et écartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M.
+Leblanc:
+
+--Éloignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.
+
+Tous se retirèrent vers la porte. Il reprit:
+
+--Monsieur, vous avez eu tort de vouloir sauter par la fenêtre. Vous
+auriez pu vous casser une jambe. Maintenant, si vous le permettez, nous
+allons causer tranquillement. Il faut d'abord que je vous communique une
+remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore poussé le
+moindre cri.
+
+Thénardier avait raison, ce détail était réel, quoiqu'il eût échappé à
+Marius dans son trouble. M. Leblanc avait à peine prononcé quelques
+paroles sans hausser la voix, et, même dans sa lutte près de la fenêtre
+avec les six bandits, il avait gardé le plus profond et le plus
+singulier silence. Thénardier poursuivit:
+
+--Mon Dieu! vous auriez un peu crié au voleur, que je ne l'aurais pas
+trouvé inconvenant! À l'assassin! cela se dit dans l'occasion, et, quant
+à moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple
+qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
+ne vous inspirent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait
+qu'on ne vous aurait pas dérangé. On ne vous aurait même pas bâillonné.
+Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est très
+sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave.
+On y tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus
+prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et
+le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous
+n'avez pas crié, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais
+vous dire ce que j'en conclus. Mon cher monsieur, quand on crie,
+qu'est-ce qui vient? la police. Et après la police? la justice. Eh bien,
+vous n'avez pas crié; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous
+de voir arriver la justice et la police. C'est que,--il y a longtemps
+que je m'en doute,--vous avez un intérêt quelconque à cacher quelque
+chose. De notre côté nous avons le même intérêt. Donc nous pouvons nous
+entendre.
+
+Tout en parlant ainsi, il semblait que Thénardier, la prunelle attachée
+sur M. Leblanc, cherchât à enfoncer les pointes aiguës qui sortaient de
+ses yeux jusque dans la conscience de son prisonnier. Du reste son
+langage, empreint d'une sorte d'insolence modérée et sournoise, était
+réservé et presque choisi, et dans ce misérable qui n'était tout à
+l'heure qu'un brigand on sentait maintenant «l'homme qui a étudié pour
+être prêtre».
+
+Le silence qu'avait gardé le prisonnier, cette précaution qui allait
+jusqu'à l'oubli même du soin de sa vie, cette résistance opposée au
+premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il
+faut le dire, depuis que la remarque en avait été faite, était importun
+à Marius, et l'étonnait péniblement.
+
+L'observation si fondée de Thénardier obscurcissait encore pour Marius
+les épaisseurs mystérieuses sous lesquelles se dérobait cette figure
+grave et étrange à laquelle Courfeyrac avait jeté le sobriquet de
+monsieur Leblanc. Mais, quel qu'il fût, lié de cordes, entouré de
+bourreaux, à demi plongé, pour ainsi dire, dans une fosse qui
+s'enfonçait sous lui d'un degré à chaque instant, devant la fureur comme
+devant la douceur de Thénardier, cet homme demeurait impassible; et
+Marius ne pouvait s'empêcher d'admirer en un pareil moment ce visage
+superbement mélancolique.
+
+C'était évidemment une âme inaccessible à l'épouvante et ne sachant pas
+ce que c'est que d'être éperdue. C'était un de ces hommes qui dominent
+l'étonnement des situations désespérées. Si extrême que fût la crise, si
+inévitable que fût la catastrophe, il n'y avait rien là de l'agonie du
+noyé ouvrant sous l'eau des yeux horribles.
+
+Thénardier se leva sans affectation, alla à la cheminée, déplaça le
+paravent qu'il appuya au grabat voisin, et démasqua ainsi le réchaud
+plein de braise ardente dans laquelle le prisonnier pouvait parfaitement
+voir le ciseau rougi à blanc et piqué çà et là de petites étoiles
+écarlates.
+
+Puis Thénardier vint se rasseoir près de M. Leblanc.
+
+--Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci à
+l'amiable. J'ai eu tort de m'emporter tout à l'heure, je ne sais où
+j'avais l'esprit, j'ai été beaucoup trop loin, j'ai dit des
+extravagances. Par exemple, parce que vous êtes millionnaire, je vous ai
+dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immensément d'argent.
+Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau être riche,
+vous avez vos charges, qui n'a pas les siennes? Je ne veux pas vous
+ruiner, je ne suis pas un happe-chair après tout. Je ne suis pas de ces
+gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela
+pour être ridicules. Tenez, j'y mets du mien et je fais un sacrifice de
+mon côté. Il me faut simplement deux cent mille francs.
+
+M. Leblanc ne souffla pas un mot. Thénardier poursuivit:
+
+--Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais
+pas l'état de votre fortune, mais je sais que vous ne regardez pas à
+l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent
+mille francs à un père de famille qui n'est pas heureux. Certainement
+vous êtes raisonnable aussi, vous ne vous êtes pas figuré que je me
+donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j'organiserais la chose
+de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de tous ces
+messieurs, pour aboutir à vous demander de quoi aller boire du rouge à
+quinze et manger du veau chez Desnoyers. Deux cent mille francs, ça vaut
+ça. Une fois cette bagatelle sortie de votre poche, je vous réponds que
+tout est dit et que vous n'avez pas à craindre une pichenette. Vous me
+direz: Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi. Oh! je ne suis
+pas exagéré. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez
+la bonté d'écrire ce que je vais vous dicter.
+
+Ici Thénardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et
+en jetant un sourire du côté du réchaud:
+
+--Je vous préviens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas
+écrire.
+
+Un grand inquisiteur eût pu envier ce sourire.
+
+Thénardier poussa la table tout près de M. Leblanc, et prit l'encrier,
+une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa
+entr'ouvert et où luisait la longue lame du couteau.
+
+Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.
+
+--Écrivez, dit-il.
+
+Le prisonnier parla enfin.
+
+--Comment voulez-vous que j'écrive? je suis attaché.
+
+--C'est vrai, pardon! fit Thénardier, vous avez bien raison.
+
+Et se tournant vers Bigrenaille:
+
+--Déliez le bras droit de monsieur.
+
+Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, exécuta l'ordre de
+Thénardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thénardier
+trempa la plume dans l'encre et la lui présenta.
+
+--Remarquez bien, monsieur, que vous êtes en notre pouvoir, à notre
+discrétion, absolument à notre discrétion, qu'aucune puissance humaine
+ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment désolés d'être
+contraints d'en venir à des extrémités désagréables. Je ne sais ni votre
+nom, ni votre adresse; mais je vous préviens que vous resterez attaché
+jusqu'à ce que la personne chargée de porter la lettre que vous allez
+écrire soit revenue. Maintenant veuillez écrire.
+
+--Quoi? demanda le prisonnier.
+
+--Je dicte.
+
+M. Leblanc prit la plume. Thénardier commença à dicter:
+
+--«Ma fille...»
+
+Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Thénardier.
+
+--Mettez «ma chère fille», dit Thénardier. M. Leblanc obéit. Thénardier
+continua:
+
+--«Viens sur-le-champ...»
+
+Il s'interrompit:
+
+--Vous la tutoyez, n'est-ce pas?
+
+--Qui? demanda M. Leblanc.
+
+--Parbleu! dit Thénardier, la petite, l'Alouette.
+
+M. Leblanc répondit sans la moindre émotion apparente:
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+--Allez toujours, fit Thénardier; et il se remit à dicter:
+
+--«Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi. La personne qui te
+remettra ce billet est chargée de t'amener près de moi. Je t'attends.
+Viens avec confiance.»
+
+M. Leblanc avait tout écrit. Thénardier reprit:
+
+--Ah! effacez _viens avec confiance;_ cela pourrait faire supposer que
+la chose n'est pas toute simple et que la défiance est possible.
+
+M. Leblanc ratura les trois mots.
+
+--À présent, poursuivit Thénardier, signez. Comment vous appelez-vous?
+
+Le prisonnier posa la plume et demanda:
+
+--Pour qui est cette lettre?
+
+--Vous le savez bien, répondit Thénardier. Pour la petite. Je viens de
+vous le dire.
+
+Il était évident que Thénardier évitait de nommer la jeune fille dont il
+était question. Il disait «l'Alouette», il disait «la petite», mais il
+ne prononçait pas le nom. Précaution d'habile homme gardant son secret
+devant ses complices. Dire le nom, c'eût été leur livrer toute
+«l'affaire», et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en
+savoir.
+
+Il reprit:
+
+--Signez. Quel est votre nom?
+
+--Urbain Fabre, dit le prisonnier.
+
+Thénardier, avec le mouvement d'un chat, précipita sa main dans sa
+poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la
+marque et l'approcha de la chandelle.
+
+--U.F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U.F.
+
+Le prisonnier signa.
+
+--Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la
+plier.
+
+Cela fait, Thénardier reprit:
+
+--Mettez l'adresse. _Mademoiselle Fabre_, chez vous. Je sais que vous
+demeurez pas très loin d'ici, aux environs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
+puisque c'est là que vous allez à la messe tous les jours, mais je ne
+sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation.
+Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour
+votre adresse. Mettez-la vous-même.
+
+Le prisonnier resta un moment pensif, puis il reprit la plume et
+écrivit:
+
+--Mademoiselle Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue
+Saint-Dominique-d'Enfer, nº 17.
+
+Thénardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fébrile.
+
+--Ma femme! cria-t-il.
+
+La Thénardier accourut.
+
+--Voici la lettre. Tu sais ce que tu as à faire. Un fiacre est en bas.
+Pars tout de suite, et reviens idem.
+
+Et s'adressant à l'homme au merlin:
+
+--Toi, puisque tu as ôté ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu
+monteras derrière le fiacre. Tu sais où tu as laissé la maringotte?
+
+--Oui, dit l'homme.
+
+Et, déposant son merlin dans un coin, il suivit la Thénardier.
+
+Comme ils s'en allaient, Thénardier passa sa tête par la porte
+entrebâillée et cria dans le corridor:
+
+--Surtout ne perds pas la lettre! songe que tu as deux cent mille francs
+sur toi.
+
+La voix rauque de la Thénardier répondit:
+
+--Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac.
+
+Une minute ne s'était pas écoulée qu'on entendit le claquement d'un
+fouet qui décrut et s'éteignit rapidement.
+
+--Bon! grommela Thénardier. Ils vont bon train. De ce galop-là la
+bourgeoise sera de retour dans trois quarts d'heure.
+
+Il approcha une chaise de la cheminée et s'assit en croisant les bras et
+en présentant ses bottes boueuses au réchaud.
+
+--J'ai froid aux pieds, dit-il.
+
+Il ne restait plus dans le bouge avec Thénardier et le prisonnier que
+cinq bandits. Ces hommes, à travers les masques ou la glu noire qui leur
+couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers,
+des nègres ou des démons, avaient des airs engourdis et mornes, et l'on
+sentait qu'ils exécutaient un crime comme une besogne, tranquillement,
+sans colère et sans pitié, avec une sorte d'ennui. Ils étaient dans un
+coin entassés comme des brutes et se taisaient. Thénardier se chauffait
+les pieds. Le prisonnier était retombé dans sa taciturnité. Un calme
+sombre avait succédé au vacarme farouche qui remplissait le galetas
+quelques instants auparavant.
+
+La chandelle, où un large champignon s'était formé, éclairait à peine
+l'immense taudis, le brasier s'était terni, et toutes ces têtes
+monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond.
+
+On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard
+ivre qui dormait.
+
+Marius attendait, dans une anxiété que tout accroissait. L'énigme était
+plus impénétrable que jamais. Qu'était-ce que cette «petite» que
+Thénardier avait aussi nommée l'Alouette? était-ce son «Ursule»? Le
+prisonnier n'avait pas paru ému à ce mot, l'Alouette, et avait répondu
+le plus naturellement du monde: Je ne sais ce que vous voulez dire. D'un
+autre côté, les deux lettres U.F. étaient expliquées, c'était Urbain
+Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est là ce que Marius
+voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse le retenait
+cloué à la place d'où il observait et dominait toute cette scène. Il
+était là, presque incapable de réflexion et de mouvement, comme anéanti
+par de si abominables choses vues de près. Il attendait, espérant
+quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses idées et ne
+sachant quel parti prendre.
+
+--Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je le verrai
+bien, car la Thénardier va l'amener ici. Alors tout sera dit, je
+donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la délivrerai! Rien ne
+m'arrêtera.
+
+Près d'une demi-heure passa ainsi. Thénardier paraissait absorbé par une
+méditation ténébreuse. Le prisonnier ne bougeait pas. Cependant Marius
+croyait par intervalles et depuis quelques instants entendre un petit
+bruit sourd du côté du prisonnier.
+
+Tout à coup Thénardier apostropha le prisonnier:
+
+--Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout de suite.
+
+Ces quelques mots semblaient commencer un éclaircissement. Marius prêta
+l'oreille. Thénardier continua:
+
+--Mon épouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que
+l'Alouette est véritablement votre fille, et je trouve tout simple que
+vous la gardiez. Seulement, écoutez un peu. Avec votre lettre, ma femme
+ira la trouver. J'ai dit à ma femme de s'habiller, comme vous avez vu,
+de façon que votre demoiselle la suive sans difficulté. Elles monteront
+toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derrière. Il y a quelque
+part en dehors d'une barrière une maringotte attelée de deux très bons
+chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon
+camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici
+nous dire: C'est fait. Quant à votre demoiselle, on ne lui fera pas de
+mal, la maringotte la mènera dans un endroit où elle sera tranquille,
+et, dès que vous m'aurez donné les petits deux cent mille francs, on
+vous la rendra. Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup
+de pouce à l'Alouette. Voilà.
+
+Le prisonnier n'articula pas une parole. Après une pause, Thénardier
+poursuivit:
+
+--C'est simple, comme vous voyez, Il n'y aura pas de mal si vous ne
+voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous préviens
+pour que vous sachiez.
+
+Il s'arrêta, le prisonnier ne rompit pas le silence, et Thénardier
+reprit:
+
+--Dès que mon épouse sera revenue et qu'elle m'aura dit: L'Alouette est
+en route, nous vous lâcherons, et vous serez libre d'aller coucher chez
+vous. Vous voyez que nous n'avions pas de mauvaises intentions.
+
+Des images épouvantables passèrent devant la pensée de Marius. Quoi!
+cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? Un de ces
+monstres allait l'emporter dans l'ombre? où?... Et si c'était elle! Et
+il était clair que c'était elle! Marius sentait les battements de son
+coeur s'arrêter. Que faire? Tirer le coup de pistolet? mettre aux mains
+de la justice tous ces misérables? Mais l'affreux homme au merlin n'en
+serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius
+songeait à ces mots de Thénardier dont il entrevoyait la signification
+sanglante: _Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup de
+pouce à l'Alouette_.
+
+Maintenant ce n'était pas seulement par le testament du colonel, c'était
+par son amour même, par le péril de celle qu'il aimait, qu'il se sentait
+retenu.
+
+Cette effroyable situation, qui durait déjà depuis plus d'une heure,
+changeait d'aspect à chaque instant. Marius eut la force de passer
+successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures,
+cherchant une espérance et ne la trouvant pas. Le tumulte de ses pensées
+contrastait avec le silence funèbre du repaire.
+
+Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier
+qui s'ouvrait, puis se fermait.
+
+Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens.
+
+--Voici la bourgeoise, dit Thénardier.
+
+Il achevait à peine qu'en effet la Thénardier se précipita dans la
+chambre, rouge, essoufflée, haletante, les yeux flambants, et cria en
+frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses à la fois:
+
+--Fausse adresse!
+
+Le bandit qu'elle avait emmené avec elle, parut derrière elle et vint
+reprendre son merlin.
+
+--Fausse adresse? répéta Thénardier.
+
+Elle reprit:
+
+--Personne! Rue Saint-Dominique, numéro dix-sept, pas de monsieur Urbain
+Fabre! On ne sait pas ce que c'est!
+
+Elle s'arrêta suffoquée, puis continua:
+
+--Monsieur Thénardier! ce vieux t'a fait poser! Tu es trop bon, vois-tu!
+Moi, je te vous lui aurais coupé la margoulette en quatre pour
+commencer! et s'il avait fait le méchant, je l'aurais fait cuire tout
+vivant! Il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise où est la fille,
+et qu'il dise où est le magot! Voilà comment j'aurais mené cela, moi! On
+a bien raison de dire que les hommes sont plus bêtes que les femmes!
+Personne! numéro dix-sept! C'est une grande porte cochère! Pas de
+monsieur Fabre, rue Saint-Dominique! et ventre à terre, et pourboire au
+cocher, et tout! J'ai parlé au portier et à la portière, qui est une
+belle forte femme, ils ne connaissent pas ça!
+
+Marius respira. Elle, Ursule, ou l'Alouette, celle qu'il ne savait plus
+comment nommer, était sauvée.
+
+Pendant que sa femme exaspérée vociférait, Thénardier s'était assis sur
+la table; il resta quelques instants sans prononcer une parole,
+balançant sa jambe droite qui pendait, et considérant le réchaud d'un
+air de rêverie sauvage.
+
+Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulièrement
+féroce:
+
+--Une fausse adresse? qu'est-ce que tu as donc espéré?
+
+--Gagner du temps! cria le prisonnier d'une voix éclatante.
+
+Et au même instant il secoua ses liens; ils étaient coupés. Le
+prisonnier n'était plus attaché au lit que par une jambe.
+
+Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnaître et de
+s'élancer, lui s'était penché sous la cheminée, avait étendu la main
+vers le réchaud, puis s'était redressé, et maintenant Thénardier, la
+Thénardier et les bandits, refoulés par le saisissement au fond du
+bouge, le regardaient avec stupeur élevant au-dessus de sa tête le
+ciseau rouge d'où tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une
+attitude formidable.
+
+L'enquête judiciaire, à laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau
+donna lieu par la suite, a constaté qu'un gros sou, coupé et travaillé
+d'une façon particulière, fut trouvé dans le galetas, quand la police y
+fît une descente; ce gros sou était une de ces merveilles d'industrie
+que la patience du bagne engendre dans les ténèbres et pour les
+ténèbres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments
+d'évasion. Ces produits hideux et délicats d'un art prodigieux sont dans
+la bijouterie ce que les métaphores de l'argot sont dans la poésie. Il y
+a des Benvenuto Cellini au bagne, de même que dans la langue il y a des
+Villon. Le malheureux qui aspire à la délivrance trouve moyen,
+quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de
+scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans
+toucher aux empreintes monétaires, et de pratiquer un pas de vis sur la
+tranche du sou de manière à faire adhérer les lames de nouveau. Cela se
+visse et se dévisse à volonté; c'est une boîte. Dans cette boîte, on
+cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien manié coupe des
+manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheureux
+forçat ne possède qu'un sou; point, il possède la liberté. C'est un gros
+sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ultérieures, fut
+trouvé ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat près de
+la fenêtre. On découvrit également une petite scie en acier bleu qui
+pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment où les
+bandits fouillèrent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il
+réussit à cacher dans sa main, et qu'ensuite, ayant la main droite
+libre, il le dévissa, et se servit de la scie pour couper les cordes qui
+l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit léger et les mouvements
+imperceptibles que Marius avait remarqués.
+
+N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coupé les
+liens de sa jambe gauche.
+
+Les bandits étaient revenus de leur première surprise.
+
+--Sois tranquille, dit Bigrenaille à Thénardier. Il tient encore par une
+jambe, et il ne s'en ira pas. J'en réponds. C'est moi qui lui ai ficelé
+cette patte-là.
+
+Cependant le prisonnier éleva la voix:
+
+--Vous êtes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'être tant
+défendue. Quant à vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me
+feriez écrire ce que je ne veux pas écrire, que vous me feriez dire ce
+que je ne veux pas dire....
+
+Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:
+
+--Tenez.
+
+En même temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau
+ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.
+
+On entendit le frémissement de la chair brûlée, l'odeur propre aux
+chambres de torture se répandit dans le taudis. Marius chancela éperdu
+d'horreur, les brigands eux-mêmes eurent un frisson, le visage de
+l'étrange vieillard se contracta à peine, et, tandis que le fer rouge
+s'enfonçait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il
+attachait sur Thénardier son beau regard sans haine où la souffrance
+s'évanouissait dans une majesté sereine.
+
+Chez les grandes et hautes natures les révoltes de la chair et des sens
+en proie à la douleur physique font sortir l'âme et la font apparaître
+sur le front, de même que les rébellions de la soldatesque forcent le
+capitaine à se montrer.
+
+--Misérables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de
+vous.
+
+Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lança par la fenêtre qui était
+restée ouverte, l'horrible outil embrasé disparut dans la nuit en
+tournoyant et alla tomber au loin et s'éteindre dans la neige.
+
+Le prisonnier reprit:
+
+--Faites de moi ce que vous voudrez.
+
+Il était désarmé.
+
+--Empoignez-le! dit Thénardier.
+
+Deux des brigands lui posèrent la main sur l'épaule, et l'homme masqué à
+voix de ventriloque se tint en face de lui, prêt à lui faire sauter le
+crâne d'un coup de clef au moindre mouvement.
+
+En même temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison,
+mais tellement près qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce
+colloque échangé à voix basse:
+
+--Il n'y a plus qu'une chose à faire.
+
+--L'escarper!
+
+--C'est cela.
+
+C'étaient le mari et la femme qui tenaient conseil.
+
+Thénardier marcha à pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit
+le couteau.
+
+Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexité inouïe. Depuis une
+heure il y avait deux voix dans sa conscience, l'une lui disait de
+respecter le testament de son père, l'autre lui criait de secourir le
+prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui
+le mettait à l'agonie. Il avait vaguement espéré jusqu'à ce moment
+trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible
+n'avait surgi. Cependant le péril pressait, la dernière limite de
+l'attente était dépassée, à quelques pas du prisonnier Thénardier
+songeait, le couteau à la main.
+
+Marius égaré promenait ses yeux autour de lui, dernière ressource
+machinale du désespoir.
+
+Tout à coup il tressaillit.
+
+À ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune éclairait et
+semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut
+cette ligne écrite en grosses lettres le matin même par l'aînée des
+filles Thénardier:
+
+--Les cognes sont là.
+
+Une idée, une clarté traversa l'esprit de Marius; c'était le moyen qu'il
+cherchait, la solution de cet affreux problème qui le torturait,
+épargner l'assassin et sauver la victime. Il s'agenouilla sur la
+commode, étendit le bras, saisit la feuille de papier, détacha doucement
+un morceau de plâtre de la cloison, l'enveloppa dans le papier, et jeta
+le tout par la crevasse au milieu du bouge.
+
+Il était temps. Thénardier avait vaincu ses dernières craintes ou ses
+derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.
+
+--Quelque chose qui tombe! cria la Thénardier.
+
+--Qu'est-ce? dit le mari.
+
+La femme s'était élancée et avait ramassé le plâtras enveloppé du
+papier. Elle le remit à son mari.
+
+--Par où cela est-il venu? demanda Thénardier.
+
+--Pardié! fit la femme, par où veux-tu que cela soit entré? C'est venu
+par la fenêtre.
+
+--Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.
+
+Thénardier déplia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.
+
+--C'est de l'écriture d'Éponine. Diable!
+
+Il fit signe à sa femme, qui s'approcha vivement et il lui montra la
+ligne écrite sur la feuille de papier, puis il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Vite! l'échelle! laissons le lard dans la souricière et fichons le
+camp!
+
+--Sans couper le cou à l'homme? demanda la Thénardier.
+
+--Nous n'avons pas le temps.
+
+--Par où? reprit Bigrenaille.
+
+--Par la fenêtre, répondit Thénardier. Puisque Ponine a jeté la pierre
+par la fenêtre, c'est que la maison n'est pas cernée de ce côté-là.
+
+Le masque à voix de ventriloque posa à terre sa grosse clef, éleva ses
+deux bras en l'air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un
+mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un équipage. Les brigands
+qui tenaient le prisonnier le lâchèrent; en un clin d'oeil l'échelle de
+corde fut déroulée hors de la fenêtre et attachée solidement au rebord
+par les deux crampons de fer.
+
+Le prisonnier ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de
+lui. Il semblait rêver ou prier.
+
+Sitôt l'échelle fixée, Thénardier cria.
+
+--Viens! la bourgeoise!
+
+Et il se précipita vers la croisée.
+
+Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.
+
+--Non pas, dis donc, vieux farceur! après nous!
+
+--Après nous! hurlèrent les bandits.
+
+--Vous êtes des enfants, dit Thénardier, nous perdons le temps. Les
+railles sont sur nos talons.
+
+--Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort à qui passera le premier.
+
+Thénardier s'exclama:
+
+--Êtes-vous fous! êtes-vous toqués! en voilà-t-il un tas de jobards!
+perdre le temps, n'est-ce pas? tirer au sort, n'est-ce pas? au doigt
+mouillé! à la courte paille! écrire nos noms! les mettre dans un
+bonnet!...
+
+--Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de la porte.
+
+Tous se retournèrent. C'était Javert.
+
+Il tenait son chapeau à la main, et le tendait en souriant.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+On devrait toujours commencer par arrêter les victimes
+
+
+Javert, à la nuit tombante, avait aposté des hommes et s'était embusqué
+lui-même derrière les arbres de la rue de la Barrière des Gobelins qui
+fait face à la masure Gorbeau de l'autre côté du boulevard. Il avait
+commencé par ouvrir «sa poche», pour y fourrer les deux jeunes filles
+chargées de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait «coffré»
+qu'Azelma. Quant à Éponine, elle n'était pas à son poste, elle avait
+disparu et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'était mis en arrêt,
+prêtant l'oreille au signal convenu. Les allées et venues du fiacre
+l'avaient fort agité. Enfin il s'était impatienté, et, _sûr qu'il y
+avait un nid là_, sûr d'être _en bonne fortune_, ayant reconnu plusieurs
+des bandits qui étaient entrés, il avait fini par se décider à monter
+sans attendre le coup de pistolet.
+
+On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marius.
+
+Il était arrivé à point.
+
+Les bandits effarés se jetèrent sur les armes qu'ils avaient abandonnées
+dans tous les coins au moment de s'évader. En moins d'une seconde, ces
+sept hommes, épouvantables à voir, se groupèrent dans une posture de
+défense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son
+assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux,
+Thénardier son couteau au poing. La Thénardier saisit un énorme pavé qui
+était dans l'angle de la fenêtre et qui servait à ses filles de
+tabouret.
+
+Javert remit son chapeau sur sa tête, et fit deux pas dans la chambre,
+les bras croisés, la canne sous le bras, l'épée dans le fourreau.
+
+--Halte-là! dit-il. Vous ne passerez pas par la fenêtre, vous passerez
+par la porte. C'est moins malsain. Vous êtes sept, nous sommes quinze.
+Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.
+
+Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait caché sous sa blouse et le mit
+dans la main de Thénardier en lui disant à l'oreille:
+
+--C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-là. Oses-tu, toi?
+
+--Parbleu! répondit Thénardier.
+
+--Eh bien, tire.
+
+Thénardier prit le pistolet, et ajusta Javert.
+
+Javert, qui était à trois pas, le regarda fixement et se contenta de
+dire:
+
+--Ne tire pas, va! ton coup va rater.
+
+Thénardier pressa la détente. Le coup rata.
+
+--Quand je te le disais! fit Javert.
+
+Bigrenaille jeta son casse-tête aux pieds de Javert.
+
+--Tu es l'empereur des diables! je me rends.
+
+--Et vous? demanda Javert aux autres bandits.
+
+Ils répondirent:
+
+--Nous aussi.
+
+Javert repartit avec calme:
+
+--C'est ça, c'est bon, je le disais, on est gentil.
+
+--Je ne demande qu'une chose, reprit le Bigrenaille, c'est qu'on ne me
+refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.
+
+--Accordé, dit Javert.
+
+Et se retournant et appelant derrière lui:
+
+--Entrez maintenant!
+
+Une escouade de sergents de ville l'épée au poing et d'agents armés de
+casse-tête et de gourdins se rua à l'appel de Javert. On garrotta les
+bandits. Cette foule d'hommes à peine éclairés d'une chandelle
+emplissait d'ombre le repaire.
+
+--Les poucettes à tous! cria Javert.
+
+--Approchez donc un peu! cria une voix qui n'était pas une voix d'homme,
+mais dont personne n'eût pu dire: c'est une voix de femme.
+
+La Thénardier s'était retranchée dans un des angles de la fenêtre, et
+c'était elle qui venait de pousser ce rugissement.
+
+Les sergents de ville et les agents reculèrent.
+
+Elle avait jeté son châle et gardé son chapeau; son mari, accroupi
+derrière elle, disparaissait presque sous le châle tombé, et elle le
+couvrait de son corps, élevant le pavé des deux mains au-dessus de sa
+tête avec le balancement d'une géante qui va lancer un rocher.
+
+--Gare! cria-t-elle.
+
+Tous se refoulèrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du
+galetas.
+
+La Thénardier jeta un regard aux bandits qui s'étaient laissé garrotter
+et murmura d'un accent guttural et rauque:
+
+--Les lâches!
+
+Javert sourit et s'avança dans l'espace vide que la Thénardier couvait
+de ses deux prunelles.
+
+--N'approche pas, va-t'en, cria-t-elle, ou je t'écroule!
+
+--Quel grenadier! fit Javert; la mère! tu as de la barbe comme un homme,
+mais j'ai des griffes comme une femme.
+
+Et il continua de s'avancer.
+
+La Thénardier, échevelée et terrible, écarta les jambes, se cambra en
+arrière et jeta éperdument le pavé à la tête de Javert. Javert se
+courba. Le pavé passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont
+il fit tomber un vaste plâtras et revint, en ricochant d'angle en angle
+à travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de
+Javert.
+
+Au même instant Javert arrivait au couple Thénardier. Une de ses larges
+mains s'abattit sur l'épaule de la femme et l'autre sur la tête du mari.
+
+--Les poucettes! cria-t-il.
+
+Les hommes de police rentrèrent en foule, et en quelques secondes
+l'ordre de Javert fut exécuté.
+
+La Thénardier, brisée, regarda ses mains garrottées et celles de son
+mari, se laissa tomber à terre et s'écria en pleurant:
+
+--Mes filles!
+
+--Elles sont à l'ombre, dit Javert.
+
+Cependant les agents avaient avisé l'ivrogne endormi derrière la porte
+et le secouaient. Il s'éveilla en balbutiant:
+
+--Est-ce fini, Jondrette?
+
+--Oui, répondit Javert.
+
+Les six bandits garrottés étaient debout; du reste, ils avaient encore
+leurs mines de spectres; trois barbouillés de noir, trois masqués.
+
+--Gardez vos masques, dit Javert.
+
+Et, les passant en revue avec le regard d'un Frédéric II à la parade de
+Potsdam, il dit aux trois «fumistes»:
+
+--Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.
+
+Puis, se tournant vers les trois masques, il dit à l'homme au merlin:
+
+--Bonjour, Gueulemer.
+
+Et à l'homme à la trique:
+
+--Bonjour, Babet.
+
+Et au ventriloque:
+
+--Salut, Claquesous.
+
+En ce moment, il aperçut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entrée
+des agents de police, n'avait pas prononcé une parole et se tenait tête
+baissée.
+
+--Déliez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!
+
+Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, où étaient restées
+la chandelle et l'écritoire, tira un papier timbré de sa poche et
+commença son procès-verbal.
+
+Quand il eut écrit les premières lignes qui ne sont que des formules
+toujours les mêmes, il leva les yeux:
+
+--Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attaché.
+
+Les agents regardèrent autour d'eux.
+
+--Eh bien, demanda Javert, où est-il donc?
+
+Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le père d'Ursule
+ou de l'Alouette, avait disparu.
+
+La porte était gardée, mais la croisée ne l'était pas. Sitôt qu'il
+s'était vu délié, et pendant que Javert verbalisait, il avait profité du
+trouble, du tumulte, de l'encombrement, de l'obscurité, et d'un moment
+où l'attention n'était pas fixée sur lui, pour s'élancer par la fenêtre.
+
+Un agent courut à la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.
+
+L'échelle de corde tremblait encore.
+
+--Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait être le meilleur!
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+Le petit qui criait au tome deux
+
+
+Le lendemain du jour où ces événements s'étaient accomplis dans la
+maison du boulevard de l'Hôpital, un enfant, qui semblait venir du côté
+du pont d'Austerlitz, montait par la contre-allée de droite dans la
+direction de la barrière de Fontainebleau. Il était nuit close. Cet
+enfant était pâle, maigre, vêtu de loques, avec un pantalon de toile au
+mois de février, et chantait à tue-tête.
+
+Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courbée fouillait dans
+un tas d'ordures à la lueur du réverbère; l'enfant la heurta en passant,
+puis recula en s'écriant:
+
+--Tiens! moi qui avait pris ça pour un énorme, un énorme chien!
+
+Il prononça le mot énorme pour la seconde fois avec un renflement de
+voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien: un énorme,
+un ÉNORME chien!
+
+La vieille se redressa furieuse.
+
+--Carcan de moutard! grommela-t-elle. Si je n'avais pas été penchée, je
+sais bien où je t'aurais flanqué mon pied!
+
+L'enfant était déjà à distance.
+
+--Kisss! kisss! fit-il. Après ça, je ne me suis peut-être pas trompé.
+
+La vieille, suffoquée d'indignation, se dressa tout à fait, et le
+rougeoiement de la lanterne éclaira en plein sa face livide, toute
+creusée d'angles et de rides, avec des pattes d'oie rejoignant les coins
+de la bouche. Le corps se perdait dans l'ombre et l'on ne voyait que la
+tête. On eût dit le masque de la Décrépitude découpé par une lueur dans
+la nuit. L'enfant la considéra.
+
+--Madame, dit-il, n'a pas le genre de beauté qui me conviendrait.
+
+Il poursuivit son chemin et se remit à chanter:
+
+ _Le roi Coupdesabot_
+ _S'en allait à la chasse,_
+ _À la chasse aux corbeaux..._
+
+Au bout de ces trois vers, il s'interrompit. Il était arrivé devant le
+numéro 50-52, et, trouvant la porte fermée, il avait commencé à la
+battre à coups de pied, coups de pied retentissants et héroïques,
+lesquels décelaient plutôt les souliers d'homme qu'il portait que les
+pieds d'enfant qu'il avait.
+
+Cependant cette même vieille qu'il avait rencontrée au coin de la rue du
+Petit-Banquier accourait derrière lui poussant des clameurs et
+prodiguant des gestes démesurés.
+
+--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Dieu Seigneur! on enfonce la
+porte! on défonce la maison!
+
+Les coups de pied continuaient.
+
+La vieille s'époumonait.
+
+--Est-ce qu'on arrange les bâtiments comme ça à présent!
+
+Tout à coup elle s'arrêta. Elle avait reconnu le gamin.
+
+--Quoi! c'est ce satan!
+
+--Tiens, c'est la vieille, dit l'enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je
+viens voir mes ancêtres.
+
+La vieille répondit, avec une grimace composite, admirable
+improvisation de la haine tirant parti de la caducité et de la laideur,
+qui fut malheureusement perdue dans l'obscurité:
+
+--Il n'y a personne, mufle.
+
+--Bah! reprit l'enfant, où donc est mon père?
+
+--À la Force.
+
+--Tiens! et ma mère?
+
+--À Saint-Lazare.
+
+--Eh bien! et mes soeurs?
+
+--Aux Madelonnettes.
+
+L'enfant se gratta le derrière de l'oreille, regarda mame Burgon, et
+dit:
+
+--Ah!
+
+Puis il pirouetta sur ses talons, et, un moment après, la vieille restée
+sur le pas de la porte l'entendit qui chantait de sa voix claire et
+jeune en s'enfonçant sous les ormes noirs frissonnant au vent d'hiver:
+
+ _Le roi Coupdesabot_
+ _S'en allait à la chasse,_
+ _À la chasse aux corbeaux,_
+ _Monté sur des échasses._
+ _Quand on passait dessous_
+ _On lui payait deux sous._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome III, by Victor Hugo
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+
+*** END: FULL LICENSE ***
+