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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:15 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome III, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misérables Tome III
+ Marius
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 11, 2006 [EBook #17494]
+[This file last updated on September 27, 2010]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME III ***
+
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits and Chuck Greif;
+this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com
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+
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+
+
+Victor Hugo
+
+LES MISÉRABLES
+
+Tome III--MARIUS
+
+(1862)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Livre premier--Paris étudié dans son atome
+
+Chapitre I Parvulus
+Chapitre II Quelques-uns de ses signes particuliers
+Chapitre III Il est agréable
+Chapitre IV Il peut être utile
+Chapitre V Ses frontières
+Chapitre VI Un peu d'histoire
+Chapitre VII Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde
+Chapitre VIII Où on lira un mot charmant du dernier roi
+Chapitre IX La vieille âme de la Gaule
+Chapitre X Ecce Paris, ecce homo
+Chapitre XI Railler, régner
+Chapitre XII L'avenir latent dans le peuple
+Chapitre XIII Le petit Gavroche
+
+
+Livre deuxième--Le grand bourgeois
+
+Chapitre I Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
+Chapitre II Tel maître, tel logis
+Chapitre III Luc-Esprit
+Chapitre IV Aspirant centenaire
+Chapitre V Basque et Nicolette
+Chapitre VI Où l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits
+Chapitre VII Règle: Ne recevoir personne que le soir
+Chapitre VIII Les deux ne font pas la paire
+
+
+Livre troisième--Le grand-père et le petit-fils
+
+Chapitre I Un ancien salon
+Chapitre II Un des spectres rouges de ce temps-là
+Chapitre III _Requiescant_
+Chapitre IV Fin du brigand
+Chapitre V Utilité d'aller à la messe pour devenir révolutionnaire
+Chapitre VI Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier
+Chapitre VII Quelque cotillon
+Chapitre VIII Marbre contre granit
+
+
+Livre quatrième--Les amis de l'A B C
+
+Chapitre I Un groupe qui a failli devenir historique
+Chapitre II Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
+Chapitre III Les étonnements de Marius
+Chapitre IV L'arrière-salle du café Musain
+Chapitre V Élargissement de l'horizon
+Chapitre VI _Res angusta_
+
+
+Livre cinquième--Excellence du malheur
+
+Chapitre I Marius indigent
+Chapitre II Marius pauvre
+Chapitre III Marius grandi
+Chapitre IV M. Mabeuf
+Chapitre V Pauvreté, bonne voisine de misère
+Chapitre VI Le remplaçant
+
+
+Livre sixième--La conjonction de deux étoiles
+
+Chapitre I Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
+Chapitre II _Lux facta est_
+Chapitre III Effet de printemps
+Chapitre IV Commencement d'une grande maladie
+Chapitre V Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
+Chapitre VI Fait prisonnier
+Chapitre VII Aventures de la lettre U livrée aux conjectures
+Chapitre VIII Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux
+Chapitre IX Éclipse
+
+
+Livre septième--Patron-minette
+
+Chapitre I Les mines et les mineurs
+Chapitre II Le bas-fond
+Chapitre III Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
+Chapitre IV Composition de la troupe
+
+
+Livre huitième--Le mauvais pauvre
+
+Chapitre I Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un
+ homme en casquette
+Chapitre II Trouvaille
+Chapitre III _Quadrifrons_
+Chapitre IV Une rose dans la misère
+Chapitre V Le judas de la providence
+Chapitre VI L'homme fauve au gîte
+Chapitre VII Stratégie et tactique
+Chapitre VIII Le rayon dans le bouge
+Chapitre IX Jondrette pleure presque
+Chapitre X Tarif des cabriolets de régie: deux francs l'heure
+Chapitre XI Offres de service de la misère à la douleur
+Chapitre XII Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
+Chapitre XIII _Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare
+ pater noster_
+Chapitre XIV Où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat
+Chapitre XV Jondrette fait son emplette
+Chapitre XVI Où l'on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode
+ en 1832
+Chapitre XVII Emploi de la pièce de cinq francs de Marius
+Chapitre XVIII Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis
+Chapitre XIX Se préoccuper des fonds obscurs
+Chapitre XX Le guet-apens
+Chapitre XXI On devrait toujours commencer par arrêter les victimes
+Chapitre XXII Le petit qui criait au tome deux
+
+
+
+
+Livre premier--Paris étudié dans son atome
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Parvulus
+
+
+Paris a un enfant et la forêt a un oiseau; l'oiseau s'appelle le
+moineau; l'enfant s'appelle le gamin.
+
+Accouplez ces deux idées qui contiennent, l'une toute la fournaise,
+l'autre toute l'aurore, choquez ces étincelles, Paris, l'enfance; il en
+jaillit un petit être. _Homuncio_, dirait Plaute.
+
+Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au
+spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n'a pas de chemise sur
+le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête; il est
+comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept à
+treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un
+vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, un
+vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les
+oreilles, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette, quête,
+perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante le cabaret,
+connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons
+obscènes, et n'a rien de mauvais dans le coeur. C'est qu'il a dans l'âme
+une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue.
+Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il soit innocent.
+
+Si l'on demandait à l'énorme ville: Qu'est-ce que c'est que cela? elle
+répondrait: C'est mon petit.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Quelques-uns de ses signes particuliers
+
+
+Le gamin de Paris, c'est le nain de la géante.
+
+N'exagérons point, ce chérubin du ruisseau a quelquefois une chemise
+mais alors il n'en a qu'une; il a quelquefois des souliers, mais alors
+ils n'ont point de semelles; il a quelquefois un logis, et il l'aime,
+car il y trouve sa mère; mais il préfère la rue, parce qu'il y trouve la
+liberté. Il a ses jeux à lui, ses malices à lui dont la haine des
+bourgeois fait le fond; ses métaphores à lui; être mort, cela s'appelle
+_manger des pissenlits par la racine;_ ses métiers à lui, amener des
+fiacres, baisser les marchepieds des voitures, établir des péages d'un
+côté de la rue à l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire
+_des ponts des arts_, crier les discours prononcés par l'autorité en
+faveur du peuple français, gratter l'entre-deux des pavés; il a sa
+monnaie à lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre
+façonné qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie,
+qui prend le nom de _loques_, a un cours invariable et fort bien réglé
+dans cette petite bohème d'enfants.
+
+Enfin il a sa faune à lui, qu'il observe studieusement dans des coins;
+la bête à bon Dieu, le puceron tête-de-mort, le faucheux, le «diable»,
+insecte noir qui menace en tordant sa queue armée de deux cornes. Il a
+son monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n'est pas
+un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud,
+qui habite les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés,
+noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tantôt rapide, qui ne crie
+pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais
+vu; il nomme ce monstre «le sourd». Chercher des sourds dans les
+pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever
+brusquement un pavé, et voir des cloportes. Chaque région de Paris est
+célèbre par les trouvailles intéressantes qu'on peut y faire. Il y a des
+perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds
+au Panthéon, il y a des têtards dans les fossés du Champ de Mars.
+
+Quant à des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n'est pas moins
+cynique, mais il est plus honnête. Il est doué d'on ne sait quelle
+jovialité imprévue; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va
+gaillardement de la haute comédie à la farce.
+
+Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un
+médecin.--Tiens, s'écrie un gamin, depuis quand les médecins
+reportent-ils leur ouvrage?
+
+Un autre est dans une foule. Un homme grave, orné de lunettes et de
+breloques, se retourne indigné:--Vaurien, tu viens de prendre «la
+taille» à ma femme.
+
+--Moi, monsieur! fouillez-moi.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Il est agréable
+
+
+Le soir, grâce à quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se
+procurer, l'_homuncio_ entre dans un théâtre. En franchissant ce seuil
+magique, il se transfigure; il était le gamin, il devient le titi. Les
+théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en
+haut. C'est dans cette cale que le titi s'entasse. Le titi est au gamin
+ce que la phalène est à la larve; le même être envolé et planant. Il
+suffit qu'il soit là, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance
+d'enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble à
+un battement d'ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure,
+sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.
+
+Donnez à un être l'inutile et ôtez-lui le nécessaire, vous aurez le
+gamin.
+
+Le gamin n'est pas sans quelque intuition littéraire. Sa tendance, nous
+le disons avec la quantité de regret qui convient, ne serait point le
+goût classique. Il est, de sa nature, peu académique. Ainsi, pour donner
+un exemple, la popularité de mademoiselle Mars dans ce petit public
+d'enfants orageux était assaisonnée d'une pointe d'ironie. Le gamin
+l'appelait mademoiselle _Muche_.
+
+Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un
+bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l'égout, chasse
+dans le cloaque, extrait la gaîté de l'immondice, fouaille de sa verve
+les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule,
+tempère Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis
+le De Profundis jusqu'à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il
+ignore, est spartiate jusqu'à la filouterie, est fou jusqu'à la sagesse,
+est lyrique jusqu'à l'ordure, s'accroupirait sur l'Olympe, se vautre
+dans le fumier et en sort couvert d'étoiles. Le gamin de Paris, c'est
+Rabelais petit.
+
+Il n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de
+montre.
+
+Il s'étonne peu, s'effraye encore moins, chansonne les superstitions,
+dégonfle les exagérations, blague les mystères, tire la langue aux
+revenants, dépoétise les échasses, introduit la caricature dans les
+grossissements épiques. Ce n'est pas qu'il est prosaïque; loin de là;
+mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si
+Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait: Tiens! Croquemitaine!
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Il peut être utile
+
+
+Paris commence au badaud et finit au gamin, deux êtres dont aucune autre
+ville n'est capable; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder,
+et l'initiative inépuisable; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela
+dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud.
+Toute l'anarchie est dans le gamin.
+
+Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe, se noue et
+«se dénoue» dans la souffrance, en présence des réalités sociales et des
+choses humaines, témoin pensif. Il se croit lui-même insouciant; il ne
+l'est pas. Il regarde, prêt à rire; prêt à autre chose aussi. Qui que
+vous soyez qui vous nommez Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression,
+Iniquité, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au
+gamin béant.
+
+Ce petit grandira.
+
+De quelle argile est-il fait? de la première fange venue. Une poignée de
+boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffît qu'un dieu passe. Un dieu a
+toujours passé sur le gamin. La fortune travaille à ce petit être. Par
+ce mot la fortune, nous entendons un peu l'aventure. Ce pygmée pétri à
+même dans la grosse terre commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire,
+populacier, sera-ce un ionien ou un béotien? Attendez, _currit rota_,
+l'esprit de Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes
+du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Ses frontières
+
+
+Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui.
+_Urbis amator_, comme Fuscus; _ruris amator_, comme Flaccus.
+
+Errer songeant, c'est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le
+philosophe; particulièrement dans cette espèce de campagne un peu
+bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui
+entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue,
+c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin
+de l'herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des
+boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure
+divin, commencement de la rumeur humaine; de là un intérêt
+extraordinaire.
+
+De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais par le passant
+de l'épithète: _triste_, les promenades, en apparence sans but, du
+songeur.
+
+Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris,
+et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces
+sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plâtres, ces âpres
+monotonies des friches et des jachères, les plants de primeurs des
+maraîchers aperçus tout à coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du
+bourgeois, ces vastes recoins déserts où les tambours de la garnison
+tiennent bruyamment école et font une sorte de bégayement de la
+bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin
+dégingandé qui tourne au vent, les roues d'extraction des carrières, les
+guinguettes au coin des cimetières, le charme mystérieux des grands murs
+sombres coupant carrément d'immenses terrains vagues inondés de soleil
+et pleins de papillons, tout cela l'attirait.
+
+Presque personne sur la terre ne connaît ces lieux singuliers, la
+Glacière, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigré de balles, le
+Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne,
+Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Châtillon où il y a une
+vieille carrière épuisée qui ne sert plus qu'à faire pousser des
+champignons, et que ferme à fleur de terre une trappe en planches
+pourries. La campagne de Rome est une idée, la banlieue de Paris en est
+une autre; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des
+champs, des maisons ou des arbres, c'est rester à la surface; tous les
+aspects des choses sont des pensées de Dieu. Le lieu où une plaine fait
+sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle
+mélancolie pénétrante. La nature et l'humanité vous y parlent à la fois.
+Les originalités locales y apparaissent.
+
+Quiconque a erré comme nous dans ces solitudes contiguës à nos faubourgs
+qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu çà et là, à
+l'endroit le plus abandonné, au moment le plus inattendu, derrière une
+haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, groupés
+tumultueusement, fétides, boueux, poudreux, dépenaillés, hérissés, qui
+jouent à la pigoche couronnés de bleuets. Ce sont tous les petits
+échappés des familles pauvres. Le boulevard extérieur est leur milieu
+respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une éternelle école
+buissonnière. Ils y chantent ingénument leur répertoire de chansons
+malpropres. Ils sont là, ou pour mieux dire, ils existent là, loin de
+tout regard, dans la douce clarté de mai ou de juin, agenouillés autour
+d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant
+des liards, irresponsables, envolés, lâchés, heureux; et, dès qu'ils
+vous aperçoivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il
+leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent à vendre un vieux bas de
+laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres
+d'enfants étranges sont une des grâces charmantes, et en même temps
+poignantes, des environs de Paris.
+
+Quelquefois, dans ces tas de garçons, il y a des petites
+filles,--sont-ce leurs soeurs?--presque jeunes filles, maigres,
+fiévreuses, gantées de hâle, marquées de taches de rousseur, coiffées
+d'épis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en
+voit qui mangent des cerises dans les blés. Le soir on les entend rire.
+Ces groupes, chaudement éclairés de la pleine lumière de midi ou
+entrevus dans le crépuscule, occupent longtemps le songeur, et ces
+visions se mêlent à son rêve.
+
+Paris, centre, la banlieue, circonférence; voilà pour ces enfants toute
+la terre. Jamais ils ne se hasardent au delà. Ils ne peuvent pas plus
+sortir de l'atmosphère parisienne que les poissons ne peuvent sortir de
+l'eau. Pour eux, à deux lieues des barrières, il n'y a plus rien. Ivry,
+Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Ménilmontant
+Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, Sèvres, Puteaux,
+Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asnières,
+Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy,
+Gonesse, c'est là que finit l'univers.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Un peu d'histoire
+
+
+À l'époque, d'ailleurs presque contemporaine, où se passe l'action de ce
+livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville à chaque
+coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
+errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
+deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par
+les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
+construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté fameux,
+a produit «les hirondelles du pont d'Arcole». C'est là, du reste, le
+plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de l'homme
+commencent au vagabondage de l'enfant.
+
+Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
+souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
+dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
+tandis que, presque partout, l'enfant livré à lui-même est en quelque
+sorte dévoué et abandonné à une sorte d'immersion fatale dans les vices
+publics qui dévore en lui l'honnêteté et la conscience, le gamin de
+Paris, insistons-y, si fruste, et si entamé à la surface, est
+intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater et qui
+éclate dans la splendide probité de nos révolutions populaires, une
+certaine incorruptibilité résulte de l'idée qui est dans l'air de Paris
+comme du sel qui est dans l'eau de l'océan. Respirer Paris, cela
+conserve l'âme.
+
+Ce que nous disons là n'ôte rien au serrement de coeur dont on se sent
+pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
+semble qu'on voie flotter les fils de la famille brisée. Dans la
+civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n'est point une chose
+très anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
+sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
+leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures.
+Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, «être jeté sur
+le pavé de Paris».
+
+Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'étaient point découragés
+par l'ancienne monarchie. Un peu d'Égypte et de Bohême dans les basses
+régions accommodait les hautes sphères, et faisait l'affaire des
+puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple était un
+dogme. À quoi bon les «demi-lumières»? Tel était le mot d'ordre. Or
+l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.
+
+D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
+elle écumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
+roi voulait, avec raison, créer une flotte. L'idée était bonne. Mais
+voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet du
+vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va où il
+veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galères étaient alors à
+la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
+galères; mais la galère ne se meut que par le galérien; il fallait donc
+des galériens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
+par les parlements le plus de forçats qu'il pouvait. La magistrature y
+mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
+tête devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
+galères. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il eût quinze
+ans et qu'il ne sût où coucher, on l'envoyait aux galères. Grand règne;
+grand siècle.
+
+Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
+enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On chuchotait avec
+épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
+Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les
+exempts, à court d'enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les
+pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement
+intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pères.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde
+
+
+La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire: n'en
+est pas qui veut.
+
+Ce mot, _gamin_, fut imprimé pour la première fois et arriva de la
+langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C'est dans un
+opuscule intitulé _Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le
+scandale fut vif. Le mot a passé.
+
+Les éléments qui constituent la considération des gamins entre eux sont
+très variés. Nous en avons connu et pratiqué un qui était fort respecté
+et fort admiré pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de
+Notre-Dame; un autre, pour avoir réussi à pénétrer dans l'arrière-cour
+où étaient momentanément déposées les statues du dôme des Invalides et
+leur avoir «chipé» du plomb; un troisième, pour avoir vu verser une
+diligence; un autre encore, parce qu'il «connaissait» un soldat qui
+avait manqué crever un oeil à un bourgeois.
+
+C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, épiphonème
+profond dont le vulgaire rit sans le comprendre:--_Dieu de Dieu! ai-je
+du malheur! dire que je n'ai pas encore vu quelqu'un tomber d'un
+cinquième!_ (_Ai-je_ se prononce _j'ai-t-y; cinquième_ se prononce
+_cintième_.)
+
+Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci: Père un tel, votre
+femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoyé chercher
+de médecin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, _j'nous
+mourons nous-mêmes_. Mais si toute la passivité narquoise du paysan est
+dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, à
+coup sûr, dans cet autre. Un condamné à mort dans la charrette écoute
+son confesseur. L'enfant de Paris se récrie:--_Il parle à son calotin.
+Oh! le capon!_
+
+Une certaine audace en matière religieuse rehausse le gamin. Être esprit
+fort est important.
+
+Assister aux exécutions constitue un devoir. On se montre la guillotine
+et l'on rit. On l'appelle de toutes sortes de petits noms:--Fin de la
+soupe,--Grognon,--La mère au Bleu (au ciel),--La dernière
+bouchée,--etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les
+murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux
+grilles, on s'accroche aux cheminées. Le gamin naît couvreur comme il
+naît marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu'un mât. Pas de fête qui
+vaille la Grève. Samson et l'abbé Montés sont les vrais noms populaires.
+On hue le patient pour l'encourager. On l'admire quelquefois. Lacenaire,
+gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot où il y a
+un avenir: _J'en étais jaloux_. Dans la gaminerie, on ne connaît pas
+Voltaire, mais on connaît Papavoine. On mêle dans la même légende «les
+politiques» aux assassins. On a les traditions du dernier vêtement de
+tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une
+casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte
+était chauve et nu-tête, que Castaing était tout rose et très joli, que
+Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gardé ses
+bretelles, que Lecouffé et sa mère se querellaient.--_Ne vous reprochez
+donc pas votre panier_, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer
+Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y
+grimpe. Un gendarme, de station là, fronce le sourcil.--Laissez-moi
+monter, m'sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l'autorité,
+il ajoute: Je ne tomberai pas.--Je m'importe peu que tu tombes, répond
+le gendarme.
+
+Dans la gaminerie, un accident mémorable est fort compté. On parvient
+au sommet de la considération s'il arrive qu'on se coupe très
+profondément, «jusqu'à l'os».
+
+Le poing n'est pas un médiocre élément de respect. Une des choses que le
+gamin dit le plus volontiers, c'est: _Je suis joliment fort, va!_--Être
+gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estimée.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Où on lira un mot charmant du dernier roi
+
+
+L'été, il se métamorphose en grenouille; et le soir, à la nuit tombante,
+devant les ponts d'Austerlitz et d'Iéna, du haut des trains à charbon et
+des bateaux de blanchisseuses, il se précipite tête baissée dans la
+Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et
+de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en résulte
+une situation hautement dramatique qui a donné lieu une fois à un cri
+fraternel et mémorable; ce cri, qui fut célèbre vers 1830, est un
+avertissement stratégique de gamin à gamin; il se scande comme un vers
+d'Homère, avec une notation presque aussi inexprimable que la mélopée
+éleusiaque des Panathénées, et l'on y retrouve l'antique Évohé. Le
+voici:--_Ohé, Titi, ohéée! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes
+zardes et va-t'en, pâsse par l'égout!_
+
+Quelquefois ce moucheron--c'est ainsi qu'il se qualifie lui-même--sait
+lire; quelquefois il sait écrire, toujours il sait barbouiller. Il
+n'hésite pas à se donner, par on ne sait quel mystérieux enseignement
+mutuel, tous les talents qui peuvent être utiles à la chose publique: de
+1815 à 1830, il imitait le cri du dindon; de 1830 à 1848, il griffonnait
+une poire sur les murailles. Un soir d'été, Louis-Philippe, rentrant à
+pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait
+pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille
+de Neuilly; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV,
+aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis à l'enfant en lui
+disant: _La poire est aussi là-dessus_. Le gamin aime le hourvari. Un
+certain état violent lui plaît. Il exècre «les curés». Un jour, rue de
+l'université, un de ces jeunes drôles faisait un pied de nez à la porte
+cochère du numéro 69.--Pourquoi fais-tu cela à cette porte? lui demanda
+un passant. L'enfant répondit: Il y a là un curé. C'est là, en effet,
+que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme
+du gamin, si l'occasion se présente d'être enfant de choeur, il se peut
+qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux
+choses dont il est le Tantale et qu'il désire toujours sans y atteindre
+jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.
+
+Le gamin à l'état parfait possède tous les sergents de ville de Paris,
+et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la
+figure. Il les dénombre sur le bout du doigt. Il étudie leurs moeurs et
+il a sur chacun des notes spéciales. Il lit à livre ouvert dans les âmes
+de la police. Il vous dira couramment et sans broncher:--«Un tel est_
+traître;_--un tel est _très méchant;_--un tel est _grand;_--un tel est
+_ridicule;_» (tous ces mots, traître, méchant, grand, ridicule, ont dans
+sa bouche une acception particulière)--«celui-ci s'imagine que le
+Pont-Neuf est à lui et empêche _le monde_ de se promener sur la corniche
+en dehors des parapets; celui-là a la manie de tirer les oreilles aux
+_personnes_ etc., etc...»
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+La vieille âme de la Gaule
+
+
+Il y avait de cet enfant-là dans Poquelin, fils des Halles; il y en
+avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit
+gaulois. Mêlée au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme
+l'alcool au vin. Quelquefois elle est défaut. Homère rabâche, soit; on
+pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins était faubourien.
+Championnet, qui brutalisait les miracles, était sorti du pavé de Paris;
+il avait, tout petit, _inondé les portiques_ de Saint-Jean de Beauvais
+et de Saint-Etienne du Mont; il avait assez tutoyé la châsse de sainte
+Geneviève pour donner des ordres à la fiole de saint Janvier.
+
+Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de
+vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et
+de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. Jéhovah présent, il sauterait à
+cloche-pied les marches du paradis. Il est fort à la savate. Toutes les
+croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse
+par l'émeute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'était un
+polisson, c'est un héros; ainsi que le petit thébain, il secoue la peau
+du lion; le tambour Bara était un gamin de Paris; il crie: En avant!
+comme le cheval de l'Écriture dit: Vah! et en une minute, il passe du
+marmot au géant.
+
+Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'idéal. Mesurez cette
+envergure qui va de Molière à Bara.
+
+Somme toute, et pour tout résumer d'un mot, le gamin est un être qui
+s'amuse, parce qu'il est malheureux.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Ecce Paris, ecce homo
+
+
+Pour tout résumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois
+le _gracculus_ de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du
+monde vieux.
+
+Le gamin est une grâce pour la nation, et en même temps une maladie.
+Maladie qu'il faut guérir. Comment? Par la lumière.
+
+La lumière assainit.
+
+La lumière allume.
+
+Toutes les généreuses irradiations sociales sortent de la science, des
+lettres, des arts, de l'enseignement. Faites des hommes, faites des
+hommes. Éclairez-les pour qu'ils vous échauffent. Tôt ou tard la
+splendide question de l'instruction universelle se posera avec
+l'irrésistible autorité du vrai absolu; et alors ceux qui gouverneront
+sous la surveillance de l'idée française auront à faire ce choix: les
+enfants de la France, ou les gamins de Paris; des flammes dans la
+lumière ou des feux follets dans les ténèbres.
+
+Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.
+
+Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute
+cette prodigieuse ville est un raccourci des moeurs mortes et des moeurs
+vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec
+du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole,
+l'Hôtel de ville, un Parthénon, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg
+Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthéon, le Panthéon, une
+Voie Sacrée, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l'opinion;
+et il remplace les gémonies par le ridicule. Son majo s'appelle le
+faraud, son transtévérin s'appelle le faubourien,son hammal s'appelle le
+fort de la halle, son lazzarone s'appelle la pègre, son cockney
+s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est à Paris. La poissarde
+de Dumarsais peut donner la réplique à la vendeuse d'herbes d'Euripide,
+le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso,
+Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier
+Vadeboncoeur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands
+de bric-à-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora
+coffrerait Diderot, Grimod de la Reynière a découvert le roastbeef au
+suif comme Curtillus avait inventé le hérisson rôti, nous voyons
+reparaître sous le ballon de l'arc de l'Étoile le trapèze qui est dans
+Plaute, le mangeur d'épées du Poecile rencontré par Apulée est avaleur
+de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite
+font la paire, Ergasile se ferait présenter chez Cambacérès par
+d'Aigrefeuille; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus,
+Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste
+de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arrêtait pas plus longtemps devant Congrio
+que Charles Nodier devant Polichinelle; Marton n'est pas une tigresse,
+mais Pardalisca n'était point un dragon; Pantolabus le loustic blague au
+café anglais Nomentanus le viveur, Hermogène est ténor aux
+Champs-Élysées, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vêtu en Bobèche,
+fait la quête; l'importun qui vous arrête aux Tuileries par le bouton de
+votre habit vous fait répéter après deux mille ans l'apostrophe de
+Thesprion: _quis properantem me prehendit pallio_? le vin de Suresnes
+parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Desaugiers fait équilibre à la
+grande coupe de Balatron, le Père-Lachaise exhale sous les pluies
+nocturnes les mêmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre
+achetée pour cinq ans vaut la bière de louage de l'Esclave.
+
+Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne
+contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilos
+ressuscite dans Cagliostro; le brahmine Vâsaphantâ s'incarne dans le
+comte de Saint-Germain; le cimetière de Saint-Médard fait de tout aussi
+bons miracles que la mosquée Oumoumié de Damas.
+
+Paris a un Ésope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle
+Lenormand. Il s'effare comme Delphes aux réalités fulgurantes de la
+vision; il fait tourner les tables comme Dodone les trépieds. Il met la
+grisette sur le trône comme Rome y met la courtisane; et, somme toute,
+si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que
+Messaline. Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous
+avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère hébraïque et le quolibet
+gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux
+numéros du _Constitutionnel_, et fait Chodruc Duclos.
+
+Bien que Plutarque dise:_ le tyran n'envieillit guère_, Rome, sous Sylla
+comme sous Domitien, se résignait et mettait volontiers de l'eau dans
+son vin. Le Tibre était un Léthé, s'il faut en croire l'éloge un peu
+doctrinaire qu'en faisait Varus Vibiscus: _Contra Gracchos Tiberim
+habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci_. Paris boit un
+million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'empêche pas dans
+l'occasion de battre la générale et de sonner le tocsin.
+
+À cela près, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est
+pas difficile en fait de Vénus; sa callipyge est hottentote; pourvu
+qu'il rie, il amnistie; la laideur l'égaye, la difformité le désopile,
+le vice le distrait; soyez drôle, et vous pourrez être un drôle;
+l'hypocrisie même, ce cynisme suprême, ne le révolte pas; il est si
+littéraire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se
+scandalise pas plus de la prière de Tartuffe qu'Horace ne s'effarouche
+du «hoquet» de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au
+profil de Paris. Le bal Mabille n'est pas la danse polymnienne du
+Janicule, mais la revendeuse à la toilette y couve des yeux la lorette
+exactement comme l'entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.
+La barrière du Combat n'est pas un Colisée, mais on y est féroce comme
+si César regardait. L'hôtesse syrienne a plus de grâce que la mère
+Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers,
+Balzac et Charlet se sont attablés à la gargote parisienne. Paris règne.
+Les génies y flamboient, les queues rouges y prospèrent. Adonaï y passe
+sur son char aux douze roues de tonnerre et d'éclairs; Silène y fait son
+entrée sur sa bourrique. Silène, lisez Ramponneau.
+
+Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athènes, Rome, Sybaris,
+Jérusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrégé, toutes les
+barbaries aussi. Paris serait bien fâché de n'avoir pas une guillotine.
+
+Un peu de place de Grève est bon. Que serait toute cette fête éternelle
+sans cet assaisonnement? Nos lois y ont sagement pourvu, et, grâce à
+elles, ce couperet s'égoutte sur ce mardi gras.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Railler, régner
+
+
+De limite à Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui
+bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. _Vous plaire, ô Athéniens!_
+s'écriait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris
+fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut être bête si bon
+lui semble, il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est bête
+avec lui; puis Paris se réveille, se frotte les yeux, dit: Suis-je
+stupide! et éclate de rire à la face du genre humain. Quelle merveille
+qu'une telle ville! Chose étrange que ce grandiose et ce burlesque
+fassent bon voisinage, que toute cette majesté ne soit pas dérangée par
+toute cette parodie, et que la même bouche puisse souffler aujourd'hui
+dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flûte à l'oignon!
+Paris a une jovialité souveraine. Sa gaîté est de la foudre et sa farce
+tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses
+explosions, ses journées, ses chefs-d'oeuvre, ses prodiges, ses épopées,
+vont au bout de l'univers, et ses coq-à-l'âne aussi. Son rire est une
+bouche de volcan qui éclabousse toute la terre. Ses lazzis sont des
+flammèches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son
+idéal; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses
+ironies et prêtent leur éternité à ses polissonneries. Il est superbe;
+il a un prodigieux 14 juillet qui délivre le globe; il fait faire le
+serment du Jeu de Paume à toutes les nations; sa nuit du 4 août dissout
+en trois heures mille ans de féodalité; il fait de sa logique le muscle
+de la volonté unanime; il se multiplie sous toutes les formes du
+sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris,
+Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout où
+l'avenir s'allume, à Boston en 1779, à l'île de Léon en 1820, à Pesth en
+1848, à Palerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre: _Liberté_,
+à l'oreille des abolitionnistes américains groupés au bac de Harper's
+Ferry, et à l'oreille des patriotes d'Ancône assemblés dans l'ombre aux
+Archi, devant l'auberge Gozzi, au bord de la mer; il crée Canaris; il
+crée Quiroga; il crée Pisacane; il rayonne le grand sur la terre; c'est
+en allant où son souffle les pousse que Byron meurt à Missolonghi et que
+Mazet meurt à Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et
+cratère sous les pieds de Robespierre; ses livres, son théâtre, son
+art, sa science, sa littérature, sa philosophie, sont les manuels du
+genre humain; il a Pascal, Régnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques,
+Voltaire pour toutes les minutes, Molière pour tous les siècles; il fait
+parler sa langue à la bouche universelle, et cette langue devient verbe;
+il construit dans tous les esprits l'idée de progrès; les dogmes
+libérateurs qu'il forge sont pour les générations des épées de chevet,
+et c'est avec l'âme de ses penseurs et de ses poètes que sont faits
+depuis 1789 tous les héros de tous les peuples; cela ne l'empêche pas de
+gaminer; et ce génie énorme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant
+le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple
+de Thésée et écrit _Crédeville voleur_ sur les Pyramides.
+
+Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.
+
+Tel est ce Paris. Les fumées de ses toits sont les idées de l'univers.
+Tas de boue et de pierres si l'on veut, mais, par-dessus tout, être
+moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? parce qu'il ose.
+
+Oser; le progrès est à ce prix.
+
+Toutes les conquêtes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse.
+Pour que la révolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la
+pressente, que Diderot la prêche, que Beaumarchais l'annonce, que
+Condorcet la calcule, qu'Arouet la prépare, que Rousseau la prémédite;
+il faut que Danton l'ose.
+
+Le cri: _Audace!_ est un _Fiat Lux_. Il faut, pour la marche en avant du
+genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fières leçons
+de courage. Les témérités éblouissent l'histoire et sont une des grandes
+clartés de l'homme. L'aurore ose quand elle se lève. Tenter, braver,
+persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps
+le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait,
+tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre,
+tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et
+la lumière qui les électrise. Le même éclair formidable va de la torche
+de Prométhée au brûle-gueule de Cambronne.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+L'avenir latent dans le peuple
+
+
+Quant au peuple parisien, même homme fait, il est toujours le gamin;
+peindre l'enfant, c'est peindre la ville; et c'est pour cela que nous
+avons étudié cet aigle dans ce moineau franc.
+
+C'est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne
+apparaît; là est le pur sang; là est la vraie physionomie; là ce peuple
+travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux
+figures de l'homme. Il y a là des quantités profondes d'êtres inconnus
+où fourmillent les types les plus étranges depuis le déchargeur de la
+Râpée jusqu'à l'équarrisseur de Montfaucon. _Fex urbis_, s'écrie
+Cicéron; _mob_, ajoute Burke indigné; tourbe, multitude, populace. Ces
+mots-là sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela fait
+qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire; tant pis. Les
+abandonnerez-vous pour cela? leur ferez-vous de leur détresse une
+malédiction? la lumière ne peut-elle pénétrer ces masses? Revenons à ce
+cri: Lumière! et obstinons-nous-y! Lumière! lumière!--Qui sait si ces
+opacités ne deviendront pas transparentes? les révolutions ne sont-elles
+pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, éclairez,
+allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil,
+fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles,
+prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les
+Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux
+chênes. Faites de l'idée un tourbillon. Cette foule peut être sublimée.
+Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus
+qui pétille, éclate et frissonne à de certaines heures. Ces pieds nus,
+ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces
+ténèbres, peuvent être employés à la conquête de l'idéal. Regardez à
+travers le peuple et vous apercevrez la vérité. Ce vil sable que vous
+foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et
+qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est grâce à lui
+que Galilée et Newton découvriront les astres.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Le petit Gavroche
+
+
+Huit ou neuf ans environ après les évènements racontés dans la deuxième
+partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et
+dans les régions du Château-d'Eau un petit garçon de onze à douze ans
+qui eût assez correctement réalisé cet idéal du gamin ébauché plus haut,
+si, avec le rire de son âge sur les lèvres, il n'eût pas eu le coeur
+absolument sombre et vide. Cet enfant était bien affublé d'un pantalon
+d'homme, mais il ne le tenait pas de son père, et d'une camisole de
+femme, mais il ne la tenait pas de sa mère. Des gens quelconques
+l'avaient habillé de chiffons par charité. Pourtant il avait un père et
+une mère. Mais son père ne songeait pas à lui et sa mère ne l'aimait
+point. C'était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont père
+et mère et qui sont orphelins.
+
+Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavé lui
+était moins dur que le coeur de sa mère.
+
+Ses parents l'avaient jeté dans la vie d'un coup de pied.
+
+Il avait tout bonnement pris sa volée.
+
+C'était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l'air
+vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse,
+grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les
+passereaux, gaîment, riait quand on l'appelait galopin, se fâchait quand
+on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu,
+pas d'amour; mais il était joyeux parce qu'il était libre.
+
+Quand ces pauvres êtres sont des hommes, presque toujours la meule de
+l'ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu'ils sont
+enfants, ils échappent, étant petits. Le moindre trou les sauve.
+
+Pourtant, si abandonné que fût cet enfant, il arrivait parfois, tous les
+deux ou trois mois, qu'il disait: Tiens, je vais voir maman! Alors il
+quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux
+quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la
+Salpêtrière, et arrivait où? Précisément à ce double numéro 50-52 que le
+lecteur connaît, à la masure Gorbeau.
+
+À cette époque, la masure 50-52, habituellement déserte et éternellement
+décorée de l'écriteau: «Chambres à louer», se trouvait, chose rare,
+habitée par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours à
+Paris, n'avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous
+appartenaient à cette classe indigente qui commence à partir du dernier
+petit bourgeois gêné et qui se prolonge de misère en misère dans les
+bas-fonds de la société jusqu'à ces deux êtres auxquels toutes les
+choses matérielles de la civilisation viennent aboutir, l'égoutier qui
+balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.
+
+La «principale locataire» du temps de Jean Valjean était morte et avait
+été remplacée par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit: On
+ne manque jamais de vieilles femmes.
+
+Cette nouvelle vieille s'appelait madame Burgon, et n'avait rien de
+remarquable dans sa vie qu'une dynastie de trois perroquets, lesquels
+avaient successivement régné sur son âme.
+
+Les plus misérables entre ceux qui habitaient la masure étaient une
+famille de quatre personnes, le père, la mère et deux filles déjà assez
+grandes, tous les quatre logés dans le même galetas, une de ces cellules
+dont nous avons déjà parlé.
+
+Cette famille n'offrait au premier abord rien de très particulier que
+son extrême dénûment. Le père en louant la chambre avait dit s'appeler
+Jondrette. Quelque temps après son emménagement qui avait singulièrement
+ressemblé, pour emprunté l'expression mémorable de la principale
+locataire, à _l'entrée de rien du tout_, ce Jondrette avait dit à cette
+femme qui, comme sa devancière, était en même temps portière et balayait
+l'escalier:--Mère une telle, si quelqu'un venait par hasard demander un
+polonais ou un italien, ou peut-être un espagnol, ce serait moi.
+
+Cette famille était la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et
+il y trouvait la pauvreté, la détresse, et, ce qui est plus triste,
+aucun sourire; le froid dans l'âtre et le froid dans les coeurs. Quand
+il entrait, on lui demandait:--D'où viens-tu? Il répondait:--De la rue.
+Quand il s'en allait, on lui demandait:--Où vas-tu? il répondait:--Dans
+la rue. Sa mère lui disait:--Qu'est-ce que tu viens faire ici?
+
+Cet enfant vivait dans cette absence d'affection comme ces herbes pâles
+qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'être ainsi et n'en
+voulait à personne. Il ne savait pas au juste comment devaient être un
+père et une mère.
+
+Du reste sa mère aimait ses soeurs.
+
+Nous avons oublié de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet
+enfant le petit Gavroche. Pourquoi s'appelait-il Gavroche? Probablement
+parce que son père s'appelait Jondrette.
+
+Casser le fil semble être l'instinct de certaines familles misérables.
+
+La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau était la
+dernière au bout du corridor. La cellule d'à côté était occupée par un
+jeune homme très pauvre qu'on nommait Marius.
+
+Disons ce que c'était que monsieur Marius.
+
+
+
+
+Livre deuxième--Le grand bourgeois
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
+
+
+Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore
+quelques anciens habitants qui ont gardé le souvenir d'un bonhomme
+appelé M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme
+était vieux quand ils étaient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui
+regardent mélancoliquement ce vague fourmillement d'ombres qu'on nomme
+le passé, n'a pas encore tout à fait disparu du labyrinthe des rues
+voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attaché les noms de
+toutes les provinces de France, absolument comme on a donné de nos jours
+aux rues du nouveau quartier Tivoli les noms de toutes les capitales
+d'Europe; progression, soit dit en passant, où est visible le progrès.
+
+M. Gillenormand, lequel était on ne peut plus vivant en 1831, était un
+de ces hommes devenus curieux à voir uniquement à cause qu'ils ont
+longtemps vécu, et qui sont étranges parce qu'ils ont jadis ressemblé à
+tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus à personne.
+C'était un vieillard particulier, et bien véritablement l'homme d'un
+autre âge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitième
+siècle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis
+portaient leur marquisat. Il avait dépassé quatre-vingt-dix ans,
+marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait,
+dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de
+lunettes que pour lire. Il était d'humeur amoureuse, mais disait que
+depuis une dizaine d'années il avait décidément et tout à fait renoncé
+aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il; il n'ajoutait pas: Je
+suis trop vieux, mais: Je suis trop pauvre. Il disait: Si je n'étais pas
+ruiné... héée!--Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze
+mille livres. Son rêve était de faire un héritage et d'avoir cent mille
+francs de rente pour avoir des maîtresses. Il n'appartenait point, comme
+on voit, à cette variété malingre d'octogénaires qui, comme M. de
+Voltaire, ont été mourants toute leur vie; ce n'était pas une longévité
+de pot fêlé; ce vieillard gaillard s'était toujours bien porté. Il était
+superficiel, rapide, aisément courroucé. Il entrait en tempête à tout
+propos, le plus souvent à contre-sens du vrai. Quand on le contredisait,
+il levait la canne; il battait les gens, comme au grand siècle. Il avait
+une fille de cinquante ans passés, non mariée, qu'il rossait très fort
+quand il se mettait en colère, et qu'il eût volontiers fouettée. Elle
+lui faisait l'effet d'avoir huit ans. Il souffletait énergiquement ses
+domestiques et disait: Ah! carogne! Un de ses jurons était: _Par la
+pantoufloche de la pantouflochade!_ Il avait des tranquillités
+singulières; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait
+été fou, et qui le détestait, étant jaloux de M. Gillenormand à cause de
+sa femme, jolie barbière coquette. M. Gillenormand admirait son propre
+discernement en toute chose, et se déclarait très sagace; voici un de
+ses mots: «J'ai, en vérité, quelque pénétration; je suis de force à
+dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient.» Les mots
+qu'il prononçait le plus souvent, c'était: _l'homme sensible_ et _la
+nature_. Il ne donnait pas à ce dernier mot la grande acception que
+notre époque lui a rendue. Mais il le faisait entrer à sa façon dans ses
+petites satires du coin du feu:--La nature, disait-il, pour que la
+civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu'à des spécimens de
+barbarie amusante. L'Europe a des échantillons de l'Asie et de
+l'Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le lézard est
+un crocodile de poche. Les danseuses de l'Opéra sont des sauvagesses
+roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les
+magiciennes! elles les changent en huîtres, et les avalent. Les caraïbes
+ne laissent que les os, elles ne laissent que l'écaille. Telles sont nos
+moeurs. Nous ne dévorons pas, nous rongeons; nous n'exterminons pas,
+nous griffons.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Tel maître, tel logis
+
+
+Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6. La maison
+était à lui. Cette maison a été démolie et rebâtie depuis, et le chiffre
+en a probablement été changé dans ces révolutions de numérotage que
+subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement
+au premier, entre la rue et des jardins, meublé jusqu'aux plafonds de
+grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais représentant des
+bergerades; les sujets des plafonds et des panneaux étaient répétés en
+petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent à
+neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient
+aux croisées et y faisaient de grands plis cassés très magnifiques. Le
+jardin immédiatement situé sous ses fenêtres se rattachait à celle
+d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou
+quinze marches fort allégrement monté et descendu par ce bonhomme. Outre
+une bibliothèque contiguë à sa chambre, il avait un boudoir auquel il
+tenait fort, réduit galant tapissé d'une magnifique tenture de paille
+fleurdelysée et fleurie faite sur les galères de Louis XIV et commandée
+par M. de Vivonne à ses forçats pour sa maîtresse. M. Gillenormand avait
+hérité cela d'une farouche grand'tante maternelle, morte centenaire. Il
+avait eu deux femmes. Ses manières tenaient le milieu entre l'homme de
+cour qu'il n'avait jamais été et l'homme de robe qu'il aurait pu être.
+Il était gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait
+été de ces hommes qui sont toujours trompés par leur femme et jamais par
+leur maîtresse, parce qu'ils sont à la fois les plus maussades maris et
+les plus charmants amants qu'il y ait. Il était connaisseur en peinture.
+Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint
+par Jordaens, fait à grands coups de brosse, avec des millions de
+détails, à la façon fouillis et comme au hasard. Le vêtement de M.
+Gillenormand n'était pas l'habit Louis XV, ni même l'habit Louis XVI;
+c'était le costume des incroyables du Directoire. Il s'était cru tout
+jeune jusque-là et avait suivi les modes. Son habit était en drap léger,
+avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons
+d'acier. Avec cela la culotte course et les souliers à boucles. Il
+mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autorité:
+_La Révolution française est un tas de chenapans_.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Luc-Esprit
+
+
+À l'âge de seize ans, un soir, à l'Opéra, il avait eu l'honneur d'être
+lorgné à la fois par deux beautés alors mûres et célèbres et chantées
+par Voltaire, la Camargo et la Sallé. Pris entre deux feux, il avait
+fait une retraite héroïque vers une petite danseuse, fillette appelée
+Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont
+il était amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s'écriait:--Qu'elle
+était jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la dernière fois
+que je l'ai vue à Longchamps, frisée en sentiments soutenus, avec ses
+venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement
+arrivés, et son manchon d'agitation!--Il avait porté dans son
+adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec
+effusion.--J'étais vêtu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme
+de Boufflers, l'ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l'avait
+qualifié «un fol charmant». Il se scandalisait de tous les noms qu'il
+voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois.
+Il lisait les journaux, _les papiers nouvelles, les gazettes_, comme il
+disait, en étouffant des éclats de rire. Oh! disait-il, quelles sont ces
+gens-là! Corbière! Humann! Casimir-Perier! cela vous est ministre. Je me
+figure ceci dans un journal: M. Gillenormand, ministre! ce serait farce.
+Eh bien! ils sont si bêtes que ça irait! Il appelait allégrement toutes
+choses par le mot propre ou malpropre et ne se gênait pas devant les
+femmes. Il disait des grossièretés, des obscénités et des ordures avec
+je ne sais quoi de tranquille et de peu étonné qui était élégant.
+C'était le sans-façon de son siècle. Il est à remarquer que le temps des
+périphrases en vers a été le temps des crudités en prose. Son parrain
+avait prédit qu'il serait un homme de génie, et lui avait donné ces deux
+prénoms significatifs: Luc-Esprit.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Aspirant centenaire
+
+
+Il avait eu des prix en son enfance au collège de Moulins où il était
+né, et il avait été couronné de la main du duc de Nivernais qu'il
+appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni
+Napoléon, ni le retour des Bourbons, rien n'avait pu effacer le souvenir
+de ce couronnement. _Le duc de Nevers_ était pour lui la grande figure
+du siècle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu'il avait bon
+air avec son cordon bleu! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II
+avait réparé le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois
+mille roubles le secret de l'élixir d'or à Bestuchef. Là-dessus, il
+s'animait:--L'élixir d'or, s'écriait-il, la teinture jaune de Bestuchef,
+les gouttes du général Lamotte, c'était, au dix-huitième siècle, à un
+louis le flacon d'une demi-once, le grand remède aux catastrophes de
+l'amour, la panacée contre Vénus. Louis XV en envoyait deux cents
+flacons au pape.--On l'eût fort exaspéré et mis hors des gonds si on lui
+eût dit que l'élixir d'or n'est autre chose que le perchlorure de fer.
+M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789; il
+racontait sans cesse de quelle façon il s'était sauvé dans la Terreur,
+et comment il lui avait fallu bien de la gaîté et bien de l'esprit pour
+ne pas avoir la tête coupée. Si quelque jeune homme s'avisait de faire
+devant lui l'éloge de la République, il devenait bleu et s'irritait à
+s'évanouir. Quelquefois il faisait allusion à son âge de quatrevingt-dix
+ans, et disait: _J'espère bien que je ne verrai pas deux fois
+quatrevingt-treize_. D'autres fois, il signifiait aux gens qu'il
+entendait vivre cent ans.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Basque et Nicolette
+
+
+Il avait des théories. En voici une: «Quand un homme aime passionnément
+les femmes, et qu'il a lui-même une femme à lui dont il se soucie peu,
+laide, revêche, légitime, pleine de droits, juchée sur le code et
+jalouse au besoin, il n'a qu'une façon de s'en tirer et d'avoir la paix,
+c'est de laisser à sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication
+le fait libre. La femme s'occupe alors, se passionne au maniement des
+espèces, s'y vert-de-grise les doigts, entreprend l'élève des métayers
+et le dressage des fermiers, convoque les avoués, préside les notaires,
+harangue les tabellions, visite les robins, suit les procès, rédige les
+baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, achète, règle,
+jordonne, promet et compromet, lie et résilie, cède, concède et
+rétrocède, arrange, dérange, thésaurise, prodigue, elle fait des
+sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que
+son mari la dédaigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari.» Cette
+théorie, M. Gillenormand se l'était appliquée, et elle était devenue son
+histoire. Sa femme, la deuxième, avait administré sa fortune de telle
+façon qu'il restait à M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva
+veuf, juste de quoi vivre, en plaçant presque tout en viager, une
+quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient
+s'éteindre avec lui. Il n'avait pas hésité, peu préoccupé du souci de
+laisser un héritage. D'ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient
+des aventures, et, par exemple, devenaient des _biens nationaux;_ il
+avait assisté aux avatars du tiers consolidé, et il croyait peu au
+grand-livre.--_Rue Quincampoix que tout cela_! disait-il. Sa maison de
+la rue des Filles-du-Calvaire, nous l'avons dit, lui appartenait. Il
+avait deux domestiques, «un mâle et un femelle». Quand un domestique
+entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes
+le nom de leur province: Nîmois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier
+valet était un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans,
+incapable de courir vingt pas, mais, comme il était né à Bayonne, M.
+Gillenormand l'appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s'appelaient
+chez lui Nicolette (même la Magnon dont il sera question plus loin). Un
+jour une fière cuisinière, cordon bleu, de haute race de concierges, se
+présenta.--Combien voulez-vous gagner de gages par mois? lui demanda M.
+Gillenormand.--Trente francs.--Comment vous nommez-vous?--Olympie.--Tu
+auras cinquante francs, et tu t'appelleras Nicolette.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Où l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits
+
+
+Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en colère; il était
+furieux d'être désespéré. Il avait tous les préjugés et prenait toutes
+les licences. Une des choses dont il composait son relief extérieur et
+sa satisfaction intime, c'était, nous venons de l'indiquer, d'être resté
+vert galant, et de passer énergiquement pour tel. Il appelait cela avoir
+«royale renommée». La royale renommée lui attirait parfois de
+singulières aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche,
+comme une cloyère d'huîtres, un gros garçon nouveau-né, criant le diable
+et dûment emmitouflé de langes, qu'une servante chassée six mois
+auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits
+quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l'entourage. Et à
+qui cette effrontée drôlesse espérait-elle faire accroire cela? Quelle
+audace! quelle abominable calomnie! M. Gillenormand, lui, n'eut aucune
+colère. Il regarda le maillot avec l'aimable sourire d'un bonhomme
+flatté de la calomnie, et dit à la cantonade: «--Eh bien quoi?
+qu'est-ce? qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il y a? vous vous ébahissez
+bellement, et, en vérité, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur
+le duc d'Angoulême, bâtard de sa majesté Charles IX, se maria à
+quatrevingt-cinq ans avec une péronnelle de quinze ans, monsieur
+Virginal, marquis d'Alluye, frère du cardinal de Sourdis, archevêque de
+Bordeaux, eut à quatrevingt-trois ans d'une fille de chambre de madame
+la présidente Jacquin un fils, un vrai fils d'amour, qui fut chevalier
+de Malte et conseiller d'état d'épée; un des grands hommes de ce
+siècle-ci, l'abbé Tabaraud, est fils d'un homme de quatrevingt-sept ans.
+Ces choses-là n'ont rien que d'ordinaire. Et la Bible donc! Sur ce, je
+déclare que ce petit monsieur n'est pas de moi. Qu'on en prenne soin. Ce
+n'est pas sa faute.»--Le procédé était débonnaire. La créature, celle-là
+qui se nommait Magnon, lui fit un deuxième envoi l'année d'après.
+C'était encore un garçon. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il
+remit à la mère les deux mioches, s'engageant à payer pour leur
+entretien quatre-vingts francs par mois, à la condition que ladite mère
+ne recommencerait plus. Il ajouta: «J'entends que la mère les traite
+bien. Je les irai voir de temps en temps.» Ce qu'il fit. Il avait eu un
+frère prêtre, lequel avait été trente-trois ans recteur de l'académie de
+Poitiers, et était mort à soixante-dix-neuf ans. _Je l'ai perdu jeune_,
+disait-il. Ce frère, dont il est resté peu de souvenir, était un
+paisible avare qui, étant prêtre, se croyait obligé de faire l'aumône
+aux pauvres qu'il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des
+monnerons ou des sous démonétisés, trouvant ainsi moyen d'aller en enfer
+par le chemin du paradis. Quant à M. Gillenormand aîné, il ne
+marchandait pas l'aumône et donnait volontiers, et noblement. Il était
+bienveillant, brusque, charitable, et s'il eût été riche, sa pente eût
+été le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait fût fait
+grandement, même les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant
+été dévalisé par un homme d'affaires d'une manière grossière et visible,
+il jeta cette exclamation solennelle:--«Fi! c'est malproprement fait!
+j'ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a dégénéré dans ce siècle,
+même les coquins. Morbleu! ce n'est pas ainsi qu'on doit voler un homme
+de ma sorte. Je suis volé comme dans un bois, mais mal volé. _Sylvae
+sint consule dignae!»_--il avait eu, nous l'avons dit, deux femmes; de
+la première une fille qui était restée fille, et de la seconde une autre
+fille, morte vers l'âge de trente ans, laquelle avait épousé par amour
+ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les
+armées de la République et de l'Empire, avait eu la croix à Austerlitz
+et avait été fait colonel à Waterloo. _C'est la honte de ma famille_,
+disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une grâce
+particulière à chiffonner son jabot de dentelle d'un revers de main. Il
+croyait fort peu en Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Règle: Ne recevoir personne que le soir
+
+
+Tel était M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n'avait point perdu ses
+cheveux, plutôt gris que blancs, et était toujours coiffé en oreilles de
+chien. En somme, et avec tout cela, vénérable.
+
+Il tenait du dix-huitième siècle: frivole et grand.
+
+Dans les premières années de la Restauration, M. Gillenormand, qui était
+encore jeune,--il n'avait que soixante-quatorze ans en 1814,--avait
+habité le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, près Saint-Sulpice. Il
+ne s'était retiré au Marais qu'en sortant du monde, bien après ses
+quatre-vingts ans sonnés.
+
+Et en sortant du monde, il s'était muré dans ses habitudes. La
+principale, et où il était invariable, c'était de tenir sa porte
+absolument fermée le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit,
+pour quelque affaire que ce fût, que le soir. Il dînait à cinq heures,
+puis sa porte était ouverte. C'était la mode de son siècle, et il n'en
+voulait point démordre.--Le jour est canaille, disait-il, et ne mérite
+qu'un volet fermé. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le
+zénith allume ses étoiles.--Et il se barricadait pour tout le monde,
+fût-ce pour le roi. Vieille élégance de son temps.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Les deux ne font pas la paire
+
+
+Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d'en parler. Elles
+étaient nées à dix ans d'intervalle. Dans leur jeunesse elles s'étaient
+fort peu ressemblé, et, par le caractère comme par le visage, avaient
+été aussi peu soeurs que possible. La cadette était une charmante âme
+tournée vers tout ce qui est lumière, occupée de fleurs, de vers et de
+musique, envolée dans des espaces glorieux, enthousiaste, éthérée,
+fiancée dès l'enfance dans l'idéal à une vague figure héroïque. L'aînée
+avait aussi sa chimère; elle voyait dans l'azur un fournisseur, quelque
+bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement bête, un
+million fait homme, ou bien, un préfet; les réceptions de la préfecture,
+un huissier d'antichambre chaîne au cou, les bals officiels, les
+harangues de la mairie, être «madame la préfète», cela tourbillonnait
+dans son imagination. Les deux soeurs s'égaraient ainsi, chacune dans
+son rêve, à l'époque où elles étaient jeunes filles. Toutes deux avaient
+des ailes, l'une comme un ange, l'autre comme une oie.
+
+Aucune ambition ne se réalise pleinement, ici-bas du moins. Aucun
+paradis ne devient terrestre à l'époque où nous sommes. La cadette avait
+épousé l'homme de ses songes, mais elle était morte. L'aînée ne s'était
+pas mariée.
+
+Au moment où elle fait son entrée dans l'histoire que nous racontons,
+c'était une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus
+pointus et un des esprits les plus obtus qu'on pût voir. Détail
+caractéristique: en dehors de la famille étroite, personne n'avait
+jamais su son petit nom. On l'appelait _mademoiselle Gillenormand
+l'aînée_.
+
+En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l'aînée eût rendu des points
+à une miss. C'était la pudeur poussée au noir. Elle avait un souvenir
+affreux dans sa vie; un jour, un homme avait vu sa jarretière.
+
+L'âge n'avait fait qu'accroître cette pudeur impitoyable. Sa guimpe
+n'était jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle
+multipliait les agrafes et les épingles là où personne ne songeait à
+regarder. Le propre de la pruderie, c'est de mettre d'autant plus de
+factionnaires que la forteresse est moins menacée.
+
+Pourtant, explique qui pourra ces vieux mystères d'innocence, elle se
+laissait embrasser sans déplaisir par un officier de lanciers qui était
+son petit-neveu et qui s'appelait Théodule.
+
+En dépit de ce lancier favorisé, l'étiquette: _Prude_, sous laquelle
+nous l'avons classée, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand était
+une espèce d'âme crépusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un
+demi-vice.
+
+Elle ajoutait à la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle était
+de la confrérie de la Vierge, portait un voile blanc à de certaines
+fêtes, marmottait des oraisons spéciales, révérait «le saint sang»,
+vénérait «le sacré coeur», restait des heures en contemplation devant un
+autel rococo-jésuite dans une chapelle fermée au commun des fidèles, et
+y laissait envoler son âme parmi de petites nuées de marbre et à travers
+de grands rayons de bois doré.
+
+Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appelée Mlle
+Vaubois, absolument hébétée, et près de laquelle Mlle Gillenormand avait
+le plaisir d'être un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria,
+Mlle Vaubois n'avait de lumières que sur les différentes façons de faire
+les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, était l'hermine de
+la stupidité sans une seule tache d'intelligence.
+
+Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plutôt gagné que
+perdu. C'est le fait des natures passives. Elle n'avait jamais été
+méchante, ce qui est une bonté relative; et puis, les années usent les
+angles, et l'adoucissement de la durée lui était venu. Elle était triste
+d'une tristesse obscure dont elle n'avait pas elle-même le secret. Il y
+avait dans toute sa personne la stupeur d'une vie finie qui n'a pas
+commencé.
+
+Elle tenait la maison de son père. M. Gillenormand avait près de lui sa
+fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait près de lui sa soeur.
+Ces ménages d'un vieillard et d'une vieille fille ne sont point rares et
+ont l'aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s'appuient l'une
+sur l'autre.
+
+Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce
+vieillard, un enfant, un petit garçon toujours tremblant et muet devant
+M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais à cet enfant que
+d'une voix sévère et quelquefois la canne levée:--_Ici!
+monsieur!--Maroufle, polisson, approchez!--Répondez, drôle!--Que je vous
+voie, vaurien!_ etc., etc. Il l'idolâtrait.
+
+C'était son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant.
+
+
+
+
+Livre troisième--Le grand-père et le petit-fils
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Un ancien salon
+
+
+Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs
+salons très bons et très nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand
+était reçu. Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il
+avait, ensuite l'esprit qu'on lui prêtait, on le recherchait même, et on
+le fêtait. Il n'allait nulle part qu'à la condition d'y dominer. Il est
+des gens qui veulent à tout prix l'influence et qu'on s'occupe d'eux; là
+où ils ne peuvent être oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand
+n'était pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes
+qu'il fréquentait ne coûtait rien à son respect de lui-même. Il était
+oracle partout. Il lui arrivait de tenir tête à M. de Bonald, et même à
+M. Bengy-Puy-Vallée.
+
+Vers 1817, il passait invariablement deux après-midi par semaine dans
+une maison de son voisinage, rue Férou, chez madame la baronne de T.,
+digne et respectable personne dont le mari avait été, sous Louis XVI,
+ambassadeur de France à Berlin. Le baron de T., qui de son vivant
+donnait passionnément dans les extases et les visions magnétiques, était
+mort ruiné dans l'émigration, laissant, pour toute fortune, en dix
+volumes manuscrits reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche, des
+mémoires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n'avait
+point publié les mémoires par dignité, et se soutenait d'une petite
+rente, qui avait surnagé on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de
+la cour, _monde fort mêlé_, disait-elle, dans un isolement noble, fier
+et pauvre. Quelques amis se réunissaient deux fois par semaine autour de
+son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y
+prenait le thé, et l'on y poussait, selon que le vent était à l'élégie
+ou au dithyrambe, des gémissements ou des cris d'horreur sur le siècle,
+sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon
+bleu à des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l'on s'y
+entretenait tout bas des espérances que donnait Monsieur, depuis Charles
+X.
+
+On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes où
+Napoléon était appelé _Nicolas_. Des duchesses, les plus délicates et
+les plus charmantes femmes du monde, s'y extasiaient sur des couplets
+comme celui-ci adressé «aux fédérés»:
+
+ _Renfoncez dans vos culottes_
+ _Le bout d'chemis' qui vous pend._
+ _Qu'on n'dis'pas qu'les patriotes_
+ _Ont arboré l'drapeau blanc!_
+
+On s'y amusait à des calembours qu'on croyait terribles, à des jeux de
+mots innocents qu'on supposait venimeux, à des quatrains, même à des
+distiques; ainsi sur le ministère Dessolles, cabinet modéré dont
+faisaient partie MM. Decazes et Deserre:
+
+ _Pour raffermir le trône ébranlé sur sa base,_
+ _Il faut changer de sol, et de serre et de case._
+
+Ou bien on y façonnait la liste de la chambre des pairs, «chambre
+abominablement jacobine», et l'on combinait sur cette liste des
+alliances de noms, de manière à faire, par exemple, des phrases comme
+celle-ci: _Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr_. Le tout gaîment.
+
+Dans ce monde-là on parodiait la Révolution. On avait je ne sais quelles
+velléités d'aiguiser les mêmes colères en sens inverse. On chantait son
+petit _Ça ira_:
+
+ _Ah! ça ira! ça ira! ça ira_
+ _Les buonapartist'à la lanterne!_
+
+
+Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indifféremment,
+aujourd'hui cette tête-ci, demain celle-là. Ce n'est qu'une variante.
+
+Dans l'affaire Fualdès, qui est de cette époque, 1816, on prenait parti
+pour Bastide et Jausion, parce que Fualdès était «buonapartiste». On
+qualifiait les libéraux, _les frères et amis;_ c'était le dernier degré
+de l'injure.
+
+Comme certains clochers d'église, le salon de madame la baronne de T.
+avait deux coqs. L'un était M. Gillenormand, l'autre était le comte de
+Lamothe-Valois, duquel on se disait à l'oreille avec une sorte de
+considération: _Vous savez? C'est le Lamothe de l'affaire du collier_.
+Les partis ont de ces amnisties singulières.
+
+Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honorées
+s'amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde à
+qui l'on admet; de même qu'il y a perte de calorique dans le voisinage
+de ceux qui ont froid, il y a diminution de considération dans
+l'approche des gens méprisés. L'ancien monde d'en haut se tenait
+au-dessus de cette loi-là comme de toutes les autres. Marigny, frère de
+la Pompadour, a ses entrées chez M. le prince de Soubise. Quoique? non,
+parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le très bien venu
+chez M. le maréchal de Richelieu. Ce monde-là, c'est l'olympe. Mercure
+et le prince de Guéménée y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu
+qu'il soit dieu.
+
+Le comte de Lamothe qui, en 1815, était un vieillard de soixante-quinze
+ans, n'avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa
+figure anguleuse et froide, ses manières parfaitement polies, son habit
+boutonné jusqu'à la cravate, et ses grandes jambes toujours croisées
+dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne brûlée. Son
+visage était de la couleur de son pantalon.
+
+Ce M. de Lamothe était «compté» dans ce salon, à cause de sa
+«célébrité», et, chose étrange à dire, mais exacte, à cause du nom de
+Valois.
+
+Quant à M. Gillenormand, sa considération était absolument de bon aloi.
+Il faisait autorité. Il avait, tout léger qu'il était et sans que cela
+coûtât rien à sa gaîté, une certaine façon d'être, imposante, digne,
+honnête et bourgeoisement altière; et son grand âge s'y ajoutait. On
+n'est pas impunément un siècle. Les années finissent par faire autour
+d'une tête un échevellement vénérable.
+
+Il avait en outre de ces mots qui sont tout à fait l'étincelle de la
+vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, après avoir restauré Louis
+XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reçu
+par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et
+avec l'impertinence la plus délicate. M. Gillenormand approuva.--_Tous
+les rois qui ne sont pas le roi de France_, dit-il, _sont des rois de
+province_. On fit un jour devant lui cette demande et cette réponse:--À
+quoi donc a été condamné le rédacteur du _Courrier français_?--À être
+suspendu.--_Sus_ est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce
+genre fondent une situation.
+
+À un _te deum_ anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de
+Talleyrand, il dit: _Voilà son excellence le Mal_.
+
+M. Gillenormand venait habituellement accompagné de sa fille, cette
+longue mademoiselle qui avait alors passé quarante ans et en semblait
+cinquante, et d'un beau petit garçon de sept ans, blanc, rose, frais,
+avec des yeux heureux et confiants, lequel n'apparaissait jamais dans ce
+salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui: Qu'il est
+joli! quel dommage! pauvre enfant! Cet enfant était celui dont nous
+avons dit un mot tout à l'heure. On l'appelait--pauvre enfant--parce
+qu'il avait pour père «un brigand de la Loire».
+
+Ce brigand de la Loire était ce gendre de M. Gillenormand dont il a déjà
+été fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait _la honte de sa
+famille_.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Un des spectres rouges de ce temps-là
+
+
+Quelqu'un qui aurait passé à cette époque dans la petite ville de Vernon
+et qui s'y serait promené sur ce beau pont monumental auquel succédera
+bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
+remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
+d'une cinquantaine d'années coiffé d'une casquette de cuir, vêtu d'un
+pantalon et d'une veste de gros drap gris, à laquelle était cousu
+quelque chose de jaune qui avait été un ruban rouge, chaussé de sabots,
+hâlé par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
+une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courbé,
+voûté, vieilli avant l'âge, se promenant à peu près tous les jours, une
+bêche et une serpe à la main, dans un de ces compartiments entourés de
+murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chaîne de terrasses
+la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
+on dirait, s'ils étaient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
+s'ils étaient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
+aboutissent par un bout à la rivière et par l'autre à une maison.
+L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
+1817 le plus étroit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
+vivait là seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
+femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
+bourgeoise, qui le servait. Le carré de terre qu'il appelait son jardin
+était célèbre dans la ville pour la beauté des fleurs qu'il y cultivait.
+Les fleurs étaient son occupation.
+
+À force de travail, de persévérance, d'attention et de seaux d'eau, il
+avait réussi à créer après le créateur, et il avait inventé de certaines
+tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir été oubliés par la
+nature. Il était ingénieux; il avait devancé Soulange Bodin dans la
+formation des petits massifs de terre de bruyère pour la culture des
+rares et précieux arbustes d'Amérique et de Chine. Dès le point du jour,
+en été, il était dans ses allées, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
+marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bonté, de tristesse et
+de douceur, quelquefois rêveur et immobile des heures entières, écoutant
+le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
+une maison, ou bien les yeux fixés au bout d'un brin d'herbe sur quelque
+goutte de rosée dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
+table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
+faisait céder, sa servante le grondait. Il était timide jusqu'à sembler
+farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
+frappaient à sa porte et son curé, l'abbé Mabeuf, bon vieux homme.
+Pourtant si des habitants de la ville ou des étrangers, les premiers
+venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner à sa
+petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'était le brigand de la
+Loire.
+
+Quelqu'un qui, dans le même temps, aurait lu les mémoires militaires,
+les biographies, le _Moniteur_ et les bulletins de la grande Armée,
+aurait pu être frappé d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
+Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy était soldat au
+régiment de Saintonge. La Révolution éclata. Le régiment de Saintonge
+fit partie de l'armée du Rhin. Car les anciens régiments de la monarchie
+gardèrent leurs noms de province, même après la chute de la monarchie,
+et ne furent embrigadés qu'en 1794. Pontmercy se battit à Spire, à
+Worms, à Neustadt, à Turkheim, à Alzey, à Mayence où il était des deux
+cents qui formaient l'arrière-garde de Houchard. Il tint, lui douzième,
+contre le corps du prince de Hesse, derrière le vieux rempart
+d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'armée que lorsque le canon
+ennemi eut ouvert la brèche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
+de plongée. Il était sous Kléber à Marchiennes et au combat du
+Mont-Palissel où il eut le bras cassé d'un biscaïen. Puis il passa à la
+frontière d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui défendirent
+le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nommé adjudant-général et
+Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy était à côté de Berthier au milieu
+de la mitraille dans cette journée de Lodi qui fit dire à Bonaparte:
+_Berthier a été canonnier, cavalier et grenadier_. Il vit son ancien
+général Joubert tomber à Novi, au moment où, le sabre levé, il criait:
+«En avant!» Ayant été embarqué avec sa compagnie pour les besoins de la
+campagne dans une péniche qui allait de Gênes à je ne sais plus quel
+petit port de la côte, il tomba dans un guêpier de sept ou huit voiles
+anglaises. Le commandant génois voulait jeter les canons à la mer,
+cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
+navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs à la drisse du mât
+de pavillon, et passa fièrement sous le canon des frégates britanniques.
+À vingt lieues de là, son audace croissant, avec sa péniche il attaqua
+et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
+si chargé d'hommes et de chevaux que le bâtiment était bondé jusqu'aux
+hiloires. En 1805, il était de cette division Malher qui enleva
+Günzbourg à l'archiduc Ferdinand. À Weltingen, il reçut dans ses bras,
+sous une grêle de balles, le colonel Maupetit blessé mortellement à la
+tête du 9ème dragons. Il se distingua à Austerlitz dans cette admirable
+marche en échelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
+de la garde impériale russe écrasa un bataillon du 4ème de ligne,
+Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutèrent cette
+garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
+prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mélas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
+Il fit partie du huitième corps de la grande Armée que Mortier
+commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55ème de
+ligne qui était l'ancien régiment de Flandre. À Eylau, il était dans le
+cimetière où l'héroïque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
+livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
+pendant deux heures, tout l'effort de l'armée ennemie. Pontmercy fut un
+des trois qui sortirent de ce cimetière vivants. Il fut de Friedland.
+Puis il vit Moscou, puis la Bérésina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
+Wachau, Leipsick, et les défilés de Gelenhausen; puis Montmirail,
+Château-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
+la redoutable position de Laon. À Arnay-le-Duc, étant capitaine, il
+sabra dix cosaques, et sauva, non son général, mais son caporal. Il fut
+haché à cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
+bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
+permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
+qu'on appelait dans l'ancien régime _la double-main_, c'est-à-dire une
+aptitude égale à manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
+escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionnée par
+l'éducation militaire, que sont nées certaines armes spéciales, les
+dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
+accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. À Waterloo, il était chef d'escadron
+de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
+bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
+l'empereur. Il était couvert de sang. Il avait reçu, en arrachant le
+drapeau, un coup de sabre à travers le visage. L'empereur, content, lui
+cria: _Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la légion
+d'honneur_! Pontmercy répondit: _Sire, je vous remercie pour ma veuve_.
+Une heure après, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
+qu'était-ce que ce Georges Pontmercy? C'était ce même brigand de la
+Loire.
+
+On a déjà vu quelque chose de son histoire. Après Waterloo, Pontmercy,
+tiré, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait réussi à regagner
+l'armée, et s'était traîné d'ambulance en ambulance jusqu'aux
+cantonnements de la Loire.
+
+La Restauration l'avait mis à la demi-solde, puis l'avait envoyé en
+résidence, c'est-à-dire en surveillance, à Vernon. Le roi Louis XVIII,
+considérant comme non avenu tout ce qui s'était fait dans les
+Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualité d'officier de la légion
+d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
+côté ne négligeait aucune occasion de signer _le colonel baron
+Pontmercy_. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
+sans y attacher la rosette d'officier de la légion d'honneur. Le
+procureur du roi le fit prévenir que le parquet le poursuivrait pour
+«port illégal de cette décoration». Quand cet avis lui fut donné par un
+intermédiaire officieux, Pontmercy répondit avec un amer sourire: Je ne
+sais point si c'est moi qui n'entends plus le français, ou si c'est vous
+qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.--Puis
+il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
+l'inquiéter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le général
+commandant le département lui écrivirent avec cette suscription: _À
+monsieur le commandant Pontmercy_. Il renvoya les lettres non
+décachetées. En ce même moment, Napoléon à Sainte-Hélène traitait de la
+même façon les missives de sir Hudson Lowe adressées _au général
+Bonaparte_. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
+dans la bouche la même salive que son empereur.
+
+Il y avait ainsi à Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
+refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'âme d'Annibal.
+
+Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
+à lui, et lui dit:--Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
+porter ma balafre?
+
+Il n'avait rien, que sa très chétive demi-solde de chef d'escadron. Il
+avait loué à Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
+vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
+guerres, il avait trouvé le temps d'épouser mademoiselle Gillenormand.
+Le vieux bourgeois, indigné au fond, avait consenti en soupirant et en
+disant: _Les plus grandes familles y sont forcées_. En 1815, madame
+Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, élevée et rare et
+digne de son mari, était morte, laissant un enfant. Cet enfant eût été
+la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aïeul avait impérieusement
+réclamé son petit-fils, déclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
+le déshériterait. Le père avait cédé dans l'intérêt du petit, et, ne
+pouvant avoir son enfant, il s'était mis à aimer les fleurs.
+
+Il avait du reste renoncé à tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
+partageait sa pensée entre les choses innocentes qu'il faisait et les
+choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps à espérer un
+oeillet ou à se souvenir d'Austerlitz.
+
+M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
+était pour lui «un bandit», et il était pour le colonel «une ganache».
+M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
+pour faire des allusions moqueuses à «sa baronnie». Il était
+expressément convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
+ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendît chassé et déshérité.
+Pour les Gillenormand, Pontmercy était un pestiféré. Ils entendaient
+élever l'enfant à leur guise. Le colonel eut tort peut-être d'accepter
+ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
+que lui. L'héritage du père Gillenormand était peu de chose, mais
+l'héritage de Mlle Gillenormand aînée était considérable. Cette tante,
+restée fille, était fort riche du côté maternel, et le fils de sa soeur
+était son héritier naturel.
+
+L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un père, mais rien
+de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
+où son grand-père le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
+d'yeux, s'étaient fait jour à la longue jusque dans l'esprit du petit,
+il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
+naturellement, par une sorte d'infiltration et de pénétration lente, les
+idées et les opinions qui étaient, pour ainsi dire, son milieu
+respirable, il en vint peu à peu à ne songer à son père qu'avec honte et
+le coeur serré.
+
+Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
+s'échappait, venait furtivement à Paris comme un repris de justice qui
+rompt son ban, et allait se poster à Saint-Sulpice, à l'heure où la
+tante Gillenormand menait Marius à la messe. Là, tremblant que la tante
+ne se retournât, caché derrière un pilier, immobile, n'osant respirer,
+il regardait son enfant. Ce balafré avait peur de cette vieille fille.
+
+De là même était venue sa liaison avec le curé de Vernon, M. l'abbé
+Mabeuf.
+
+Ce digne prêtre était frère d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
+avait plusieurs fois remarqué cet homme contemplant cet enfant, et la
+cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
+les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
+comme une femme avait frappé le marguillier. Cette figure lui était
+restée dans l'esprit. Un jour, étant allé à Vernon voir son frère, il
+rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
+Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curé, et tous deux sous un
+prétexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
+d'autres. Le colonel d'abord très fermé finit par s'ouvrir, et le curé
+et le marguillier arrivèrent à savoir toute l'histoire, et comment
+Pontmercy sacrifiait son bonheur à l'avenir de son enfant. Cela fit que
+le curé le prit en vénération et en tendresse, et le colonel de son côté
+prit en affection le curé. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
+sincères et bons tous les deux, rien ne se pénètre et ne s'amalgame plus
+aisément qu'un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le même
+homme. L'un s'est dévoué pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
+d'en haut; pas d'autre différence.
+
+Deux fois par an, au 1er janvier et à la Saint-Georges, Marius écrivait
+à son père des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on eût dit
+copiées dans quelque formulaire; c'était tout ce que tolérait M.
+Gillenormand; et le père répondait des lettres fort tendres que l'aïeul
+fourrait dans sa poche sans les lire.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Requiescant_
+
+
+Le salon de madame de T. était tout ce que Marius Pontmercy connaissait
+du monde. C'était la seule ouverture par laquelle il pût regarder dans
+la vie. Cette ouverture était sombre, et il lui venait par cette lucarne
+plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
+n'était que joie et lumière en entrant dans ce monde étrange, y devint
+en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore à cet âge,
+grave. Entouré de toutes ces personnes imposantes et singulières, il
+regardait autour de lui avec un étonnement sérieux. Tout se réunissait
+pour accroître en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
+de T. de vieilles nobles dames très vénérables qui s'appelaient Mathan,
+Noé, Lévis qu'on prononçait Lévi, Cambis qu'on prononçait Cambyse. Ces
+antiques visages et ces noms bibliques se mêlaient dans l'esprit de
+l'enfant à son ancien testament qu'il apprenait par coeur, et quand
+elles étaient là toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, à
+peine éclairées par une lampe voilée de vert, avec leurs profils
+sévères, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
+âge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber à
+de rares intervalles des paroles à la fois majestueuses et farouches, le
+petit Marius les considérait avec des yeux effarés, croyant voir, non
+des femmes, mais des patriarches et des mages, non des êtres réels, mais
+des fantômes.
+
+À ces fantômes se mêlaient plusieurs prêtres, habitués de ce salon
+vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrétaire
+des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
+sous le pseudonyme de _Charles-Antoine_ des odes monorimes, le prince de
+Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
+spirituelle femme dont les toilettes de velours écarlate à torsades
+d'or, fort décolletées, effarouchaient ces ténèbres, le marquis de
+Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux «la
+politesse proportionnée», le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
+bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothèque
+du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutôt
+vieilli que vieux, contait qu'en 1793, âgé de seize ans, on l'avait mis
+au bagne comme réfractaire, et ferré avec un octogénaire, l'évêque de
+Mirepoix, réfractaire aussi, mais comme prêtre, tandis que lui l'était
+comme soldat. C'était à Toulon. Leur fonction était d'aller la nuit
+ramasser sur l'échafaud les têtes et les corps des guillotinés du jour;
+ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
+rouges de galériens avaient derrière leur nuque une croûte de sang,
+sèche le matin, humide le soir. Ces récits tragiques abondaient dans le
+salon de madame de T.; et à force d'y maudire Marat, on y applaudissait
+Trestaillon. Quelques députés du genre introuvable y faisaient leur
+whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le célèbre
+railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
+ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
+salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait été le camarade de
+plaisir de M. le comte d'Artois, et, à l'inverse d'Aristote accroupi
+sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et de
+la sorte montré aux siècles un philosophe vengé par un bailli.
+
+Quant aux prêtres, c'étaient l'abbé Halma, le même à qui M. Larose, son
+collaborateur à _la Foudre_, disait: _Bah! qui est-ce qui n'a pas
+cinquante ans? quelques blancs-becs peut-être_! l'abbé Letourneur,
+prédicateur du roi, l'abbé Frayssinous, qui n'était encore ni comte, ni
+évêque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane où il
+manquait des boutons, et l'abbé Keravenant, curé de Saint-Germain des
+Prés; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevêque de
+Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
+autre monsignor ainsi intitulé: abbate Palmieri, prélat domestique, un
+des sept protonotaires participants du saint-siège, chanoine de
+l'insigne basilique libérienne, avocat des saints, _postulatore di
+santi_, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie à
+peu près maître des requêtes de la section du paradis; enfin deux
+cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
+de la Luzerne était un écrivain et devait avoir, quelques années plus
+tard, l'honneur de signer dans le _Conservateur_ des articles côte à
+côte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre était archevêque de
+Toulouse, et venait souvent en villégiature à Paris chez son neveu le
+marquis de Tonnerre, qui a été ministre de la marine et de la guerre. Le
+cardinal de Clermont-Tonnerre était un petit vieillard gai montrant ses
+bas rouges sous sa soutane troussée; il avait pour spécialité de haïr
+l'encyclopédie et de jouer éperdument au billard, et les gens qui, à
+cette époque, passaient dans les soirs d'été rue Madame, où était alors
+l'hôtel de Clermont-Tonnerre, s'arrêtaient pour entendre le choc des
+billes, et la voix aiguë du cardinal criant à son conclaviste,
+monseigneur Cottret, évêque _in partibus_ de Caryste: _Marque, l'abbé,
+je carambole_. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait été amené chez
+madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien évêque
+de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure était considérable par
+sa haute taille et par son assiduité à l'académie; à travers la porte
+vitrée de la salle voisine de la bibliothèque où l'académie française
+tenait alors ses séances, les curieux pouvaient tous les jeudis
+contempler l'ancien évêque de Senlis, habituellement debout, poudré à
+frais, en bas violets, et tournant le dos à la porte, apparemment pour
+mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclésiastiques, quoique la
+plupart hommes de cour autant qu'hommes d'église, s'ajoutaient à la
+gravité du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
+Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
+Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
+duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est-à-dire prince
+souverain étranger, avait une si haute idée de la France et de la pairie
+qu'il voyait tout à travers elles. C'était lui qui disait: _Les
+cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
+France d'Angleterre_. Au reste, car il faut en ce siècle que la
+révolution soit partout, ce salon féodal était, comme nous l'avons dit,
+dominé par un bourgeois. M. Gillenormand y régnait.
+
+C'était là l'essence et la quintessence de la société parisienne
+blanche. On y tenait en quarantaine les renommées, même royalistes. Il y
+a toujours de l'anarchie dans la renommée. Chateaubriand, entrant là,
+eût fait l'effet du père Duchêne. Quelques ralliés pourtant pénétraient,
+par tolérance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y était reçu à
+correction.
+
+Les salons «nobles» d'aujourd'hui ne ressemblent plus à ces salons-là.
+Le faubourg Saint-Germain d'à présent sent le fagot. Les royalistes de
+maintenant sont des démagogues, disons-le à leur louange.
+
+Chez madame de T., le monde étant supérieur, le goût était exquis et
+hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
+comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui étaient
+l'ancien régime même, enterré, mais vivant. Quelques-unes de ces
+habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
+connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'était que
+vétusté. On appelait une femme _madame la générale. Madame la colonelle_
+n'était pas absolument inusité. La charmante madame de Léon, en souvenir
+sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, préférait cette
+appellation à son titre de princesse. La marquise de Créquy, elle aussi,
+s'était appelée _madame la colonelle_.
+
+Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
+dire toujours en parlant au roi dans l'intimité _le roi_ à la troisième
+personne et jamais _votre majesté_, la qualification _votre majesté_
+ayant été «souillée par l'usurpateur».
+
+On jugeait là les faits et les hommes. On raillait le siècle, ce qui
+dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'étonnement. On se
+communiquait la quantité de clarté qu'on avait. Mathusalem renseignait
+Épiménide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On déclarait non avenu
+le temps écoulé depuis Coblentz. De même que Louis XVIII était, par la
+grâce de Dieu, à la vingt-cinquième année de son règne, les émigrés
+étaient, de droit, à la vingt-cinquième année de leur adolescence.
+
+Tout était harmonieux; rien ne vivait trop; la parole était à peine un
+souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
+avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans
+l'antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages,
+complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre.
+Tout cela avait l'air d'avoir vécu il y a longtemps, et de s'obstiner
+contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'était là à
+peu près tout le dictionnaire. _Être en bonne odeur_, était la question.
+Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
+vénérables, et leurs idées sentaient le vétyver. C'était un monde momie.
+Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés.
+
+Une digne vieille marquise émigrée et ruinée, n'ayant plus qu'une bonne,
+continuait de dire: _Mes gens_.
+
+Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On était ultra.
+
+Être ultra; ce mot, quoique ce qu'il représente n'ait peut-être pas
+disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.
+
+Être ultra, c'est aller au delà. C'est attaquer le sceptre au nom du
+trône et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
+traîne; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bûcher sur le
+degré de cuisson des hérétiques; c'est reprocher à l'idole son peu
+d'idolâtrie; c'est insulter par excès de respect; c'est trouver dans le
+pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de
+lumière à la nuit; c'est être mécontent de l'albâtre, de la neige, du
+cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est être partisan des choses
+au point d'en devenir l'ennemi; c'est être si fort pour, qu'on est
+contre.
+
+L'esprit ultra caractérise spécialement la première phase de la
+Restauration.
+
+Rien dans l'histoire n'a ressemblé à ce quart d'heure qui commence à
+1814 et qui se termine vers 1820 à l'avènement de M. de Villèle, l'homme
+pratique de la droite. Ces six années furent un moment extraordinaire, à
+la fois brillant et morne, riant et sombre, éclairé comme par le
+rayonnement de l'aube et tout couvert en même temps des ténèbres des
+grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonçaient
+lentement dans le passé. Il y eut là, dans cette lumière et dans cette
+ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvénile
+et sénile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au réveil comme le
+retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
+regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
+revenus et les revenants, des «ci-devant» stupéfaits de tout, de braves
+et nobles gentilshommes souriant d'être en France et en pleurant aussi,
+ravis de revoir leur patrie, désespérés de ne plus retrouver leur
+monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
+c'est-à-dire la noblesse de l'épée; les races historiques ayant perdu le
+sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne dédaignant
+les compagnons de Napoléon. Les épées, comme nous venons de le dire, se
+renvoyaient l'insulte; l'épée de Fontenoy était risible et n'était
+qu'une rouillarde; l'épée de Marengo était odieuse et n'était qu'un
+sabre. Jadis méconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
+était grand, ni le sentiment de ce qui était ridicule. Il y eut
+quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
+répétons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
+quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pensée,
+il nous semble étrange comme un monde antédiluvien. C'est qu'en effet il
+a été lui aussi englouti par un déluge. Il a disparu sous deux
+révolutions. Quels flots que les idées! Comme elles couvrent vite tout
+ce qu'elles ont mission de détruire et d'ensevelir, et comme elles font
+promptement d'effrayantes profondeurs!
+
+Telle était la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
+où M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.
+
+Ces salons avaient une littérature et une politique à eux. On y croyait
+en Fiévée. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
+publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napoléon y était pleinement
+Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
+marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées du roi, fut une
+concession à l'esprit du siècle.
+
+Ces salons ne furent pas longtemps purs. Dès 1818, quelques doctrinaires
+commencèrent à y poindre, nuance inquiétante. La manière de ceux-là
+était d'être royalistes et de s'en excuser. Là où les ultras étaient
+très fiers, les doctrinaires étaient un peu honteux. Ils avaient de
+l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique était
+convenablement empesé de morgue; ils devaient réussir. Ils faisaient,
+utilement d'ailleurs, des excès de cravate blanche et d'habit boutonné.
+Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a été de créer la jeunesse
+vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rêvaient de greffer sur
+le principe absolu et excessif un pouvoir tempéré. Ils opposaient, et
+parfois avec une rare intelligence, au libéralisme démolisseur un
+libéralisme conservateur. On les entendait dire: «Grâce pour le
+royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapporté la tradition, le
+culte, la religion, le respect. Il est fidèle, brave, chevaleresque,
+aimant, dévoué. Il vient mêler, quoique à regret, aux grandeurs
+nouvelles de la nation les grandeurs séculaires de la monarchie. Il a le
+tort de ne pas comprendre la Révolution, l'Empire, la gloire, la
+liberté, les jeunes idées, les jeunes générations, le siècle. Mais ce
+tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
+Révolution, dont nous sommes les héritiers, doit avoir l'intelligence de
+tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libéralisme. Quelle
+faute! et quel aveuglement! La France révolutionnaire manque de respect
+à la France historique, c'est-à-dire à sa mère, c'est-à-dire à
+elle-même. Après le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
+comme après le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
+été injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
+veut donc toujours avoir quelque chose à proscrire! Dédorer la couronne
+de Louis XIV, gratter l'écusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
+raillons M. de Vaublanc qui effaçait les N du pont d'Iéna! Que
+faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
+Marengo. Les fleurs de lys sont à nous comme les N. C'est notre
+patrimoine. À quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
+dans le passé que dans le présent. Pourquoi ne pas vouloir toute
+l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?»
+
+C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protégeaient le
+royalisme, mécontent d'être critiqué et furieux d'être protégé.
+
+Les ultras marquèrent la première époque du royalisme; la congrégation
+caractérisa la seconde. À la fougue succéda l'habileté. Bornons ici
+cette esquisse.
+
+Dans le cours de ce récit, l'auteur de ce livre a trouvé sur son chemin
+ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a dû y jeter en
+passant un coup d'oeil et retracer quelques-uns des linéaments
+singuliers de cette société aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
+rapidement et sans aucune idée amère ou dérisoire. Des souvenirs,
+affectueux et respectueux, car ils touchent à sa mère, l'attachent à ce
+passé. D'ailleurs, disons-le, ce même petit monde avait sa grandeur. On
+en peut sourire, mais on ne peut ni le mépriser ni le haïr. C'était la
+France d'autrefois.
+
+Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des études quelconques.
+Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-père le
+confia à un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
+jeune âme qui s'ouvrait passa d'une prude à un cuistre. Marius eut ses
+années de collège, puis il entra à l'école de droit. Il était royaliste,
+fanatique et austère. Il aimait peu son grand-père dont la gaîté et le
+cynisme le froissaient, et il était sombre à l'endroit de son père.
+
+C'était du reste un garçon ardent et froid, noble, généreux, fier,
+religieux, exalté; digne jusqu'à la dureté, pur jusqu'à la sauvagerie.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Fin du brigand
+
+
+L'achèvement des études classiques de Marius coïncida avec la sortie du
+monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg
+Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s'établir au Marais
+dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait là pour
+domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui
+avait succédé à la Magnon, et ce Basque essoufflé et poussif dont il a
+été parlé plus haut.
+
+En 1827, Marius venait d'atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait
+un soir, il vit son grand-père qui tenait une lettre à la main.
+
+--Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.
+
+--Pourquoi? dit Marius.
+
+--Pour voir ton père.
+
+Marius eut un tremblement. Il avait songé à tout, excepté à ceci, qu'il
+pourrait un jour se faire qu'il eût à voir son père. Rien ne pouvait
+être pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus
+désagréable. C'était l'éloignement contraint au rapprochement. Ce
+n'était pas un chagrin, non, c'était une corvée.
+
+Marius, outre ses motifs d'antipathie politique, était convaincu que son
+père, le sabreur, comme l'appelait M. Gillenormand dans ses jours de
+douceur, ne l'aimait pas; cela était évident, puisqu'il l'avait
+abandonné ainsi et laissé à d'autres. Ne se sentant point aimé, il
+n'aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.
+
+Il fut si stupéfait qu'il ne questionna pas M. Gillenormand. Le
+grand-père reprit:
+
+--Il paraît qu'il est malade. Il te demande.
+
+Et après un silence il ajouta:
+
+--Pars demain matin. Je crois qu'il y a cour des Fontaines une voiture
+qui part à six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c'est
+pressé.
+
+Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu
+partir le soir même et être près de son père le lendemain matin. Une
+diligence de la rue du Bouloi faisait à cette époque le voyage de Rouen
+la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne songèrent
+à s'informer.
+
+Le lendemain, à la brune, Marius arrivait à Vernon. Les chandelles
+commençaient à s'allumer. Il demanda au premier passant venu: _la maison
+de monsieur Pontmercy_. Car dans sa pensée il était de l'avis de la
+Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son père ni baron ni
+colonel.
+
+On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite
+lampe à la main.
+
+--Monsieur Pontmercy? dit Marius.
+
+La femme resta immobile.
+
+--Est-ce ici? demanda Marius.
+
+La femme fit de la tête un signe affirmatif.
+
+--Pourrais-je lui parler?
+
+La femme fit un signe négatif.
+
+--Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m'attend.
+
+--Il ne vous attend plus, dit la femme.
+
+Alors il s'aperçut qu'elle pleurait.
+
+Elle lui désigna du doigt la porte d'une salle basse. Il entra.
+
+Dans cette salle qu'éclairait une chandelle de suif posée sur la
+cheminée, il y avait trois hommes, un qui était debout, un qui était à
+genoux, et un qui était à terre et en chemise couché tout de son long
+sur le carreau. Celui qui était à terre était le colonel.
+
+Les deux autres étaient un médecin et un prêtre, qui priait.
+
+Le colonel était depuis trois jours atteint d'une fièvre cérébrale. Au
+début de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait écrit à M.
+Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empiré. Le soir
+même de l'arrivée de Marius à Vernon, le colonel avait eu un accès de
+délire; il s'était levé de son lit malgré la servante, en criant:--Mon
+fils n'arrive pas! je vais au-devant de lui!--Puis il était sorti de sa
+chambre et était tombé sur le carreau de l'antichambre. Il venait
+d'expirer.
+
+On avait appelé le médecin et le curé. Le médecin était arrivé trop
+tard, le curé était arrivé trop tard. Le fils aussi était arrivé trop
+tard.
+
+À la clarté crépusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du
+colonel gisant et pâle une grosse larme qui avait coulé de son oeil
+mort. L'oeil était éteint, mais la larme n'était pas séchée. Cette
+larme, c'était le retard de son fils.
+
+Marius considéra cet homme qu'il voyait pour la première fois, et pour
+la dernière, ce visage vénérable et mâle, ces yeux ouverts qui ne
+regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels
+on distinguait çà et là des lignes brunes qui étaient des coups de sabre
+et des espèces d'étoiles rouges qui étaient des trous de balles. Il
+considéra cette gigantesque balafre qui imprimait l'héroïsme sur cette
+face où Dieu avait empreint la bonté. Il songea que cet homme était son
+père et que cet homme était mort, et il resta froid.
+
+La tristesse qu'il éprouvait fut la tristesse qu'il aurait ressentie
+devant tout autre homme qu'il aurait vu étendu mort.
+
+Le deuil, un deuil poignant, était dans cette chambre. La servante se
+lamentait dans un coin, le curé priait, et on l'entendait sangloter, le
+médecin s'essuyait les yeux; le cadavre lui-même pleurait.
+
+Ce médecin, ce prêtre et cette femme regardaient Marius à travers leur
+affliction sans dire une parole; c'était lui qui était l'étranger.
+Marius, trop peu ému, se sentit honteux et embarrassé de son attitude;
+il avait son chapeau à la main, il le laissa tomber à terre, afin de
+faire croire que la douleur lui ôtait la force de le tenir.
+
+En même temps il éprouvait comme un remords et il se méprisait d'agir
+ainsi. Mais était-ce sa faute? Il n'aimait pas son père, quoi!
+
+Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya à peine
+l'enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu'elle remit à
+Marius. Il y avait ceci, écrit de la main du colonel:
+
+«--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
+de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai payé
+de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
+sera digne.»
+
+Derrière, le colonel avait ajouté:
+
+«À cette même bataille de Waterloo, un sergent m'a sauvé la vie. Cet
+homme s'appelle Thénardier. Dans ces derniers temps, je crois qu'il
+tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, à
+Chelles ou à Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera à Thénardier
+tout le bien qu'il pourra.»
+
+Non par religion pour son père, mais à cause de ce respect vague de la
+mort qui est toujours si impérieux au coeur de l'homme, Marius prit ce
+papier et le serra.
+
+Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand fît vendre au fripier son épée
+et son uniforme. Les voisins dévalisèrent le jardin et pillèrent les
+fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou
+moururent.
+
+Marius n'était demeuré que quarante-huit heures à Vernon. Après
+l'enterrement, il était revenu à Paris et s'était remis à son droit,
+sans plus songer à son père que s'il n'eût jamais vécu. En deux jours le
+colonel avait été enterré, et en trois jours oublié.
+
+Marius avait un crêpe à son chapeau. Voilà tout.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Utilité d'aller à la messe pour devenir révolutionnaire
+
+
+Marius avait gardé les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche
+qu'il était allé entendre la messe à Saint-Sulpice, à cette même
+chapelle de la Vierge où sa tante le menait quand il était petit, étant
+ce jour-là distrait et rêveur plus qu'à l'ordinaire, il s'était placé
+derrière un pilier et agenouillé, sans y faire attention, sur une chaise
+en velours d'Utrecht au dossier de laquelle était écrit ce nom:
+_Monsieur Mabeuf, marguillier_. La messe commençait à peine qu'un
+vieillard se présenta et dit à Marius:
+
+--Monsieur, c'est ma place.
+
+Marius s'écarta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.
+
+La messe finie, Marius était resté pensif à quelques pas; le vieillard
+s'approcha de nouveau et lui dit:
+
+--Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir dérangé tout à l'heure
+et de vous déranger encore en ce moment; mais vous avez dû me trouver
+fâcheux, il faut que je vous explique.
+
+--Monsieur, dit Marius, c'est inutile.
+
+--Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise idée de
+moi. Voyez-vous, je tiens à cette place. Il me semble que la messe y est
+meilleure. Pourquoi? je vais vous le dire. C'est à cette place-là que
+j'ai vu venir pendant dix années, tous les deux ou trois mois
+régulièrement, un pauvre brave père qui n'avait pas d'autre occasion et
+pas d'autre manière de voir son enfant, parce que, pour des arrangements
+de famille, on l'en empêchait. Il venait à l'heure où il savait qu'on
+menait son fils à la messe. Le petit ne se doutait pas que son père
+était là. Il ne savait même peut-être pas qu'il avait un père,
+l'innocent! Le père, lui, se tenait derrière un pilier pour qu'on ne le
+vît pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit,
+ce pauvre homme! J'ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifié
+pour moi, et j'ai pris l'habitude de venir y entendre la messe. Je le
+préfère au banc d'oeuvre où j'aurais droit d'être comme marguillier.
+J'ai même un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-père,
+une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menaçaient de
+déshériter l'enfant si, lui le père, il le voyait. Il s'était sacrifié
+pour que son fils fût riche un jour et heureux. On l'en séparait pour
+opinion politique. Certainement j'approuve les opinions politiques, mais
+il y a des gens qui ne savent pas s'arrêter. Mon Dieu! parce qu'un homme
+a été à Waterloo, ce n'est pas un monstre; on ne sépare point pour cela
+un père de son enfant. C'était un colonel de Bonaparte. Il est mort, je
+crois. Il demeurait à Vernon où j'ai mon frère curé, et il s'appelait
+quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy....--Il avait, ma foi, un
+beau coup de sabre.
+
+--Pontmercy? dit Marius en pâlissant.
+
+--Précisément. Pontmercy. Est-ce que vous l'avez connu?
+
+--Monsieur, dit Marius, c'était mon père.
+
+Le vieux marguillier joignit les mains, et s'écria:
+
+--Ah! vous êtes l'enfant! Oui, c'est cela, ce doit être un homme à
+présent. Eh bien! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un
+père qui vous a bien aimé!
+
+Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu'à son logis. Le
+lendemain, il dit à M. Gillenormand:
+
+--Nous avons arrangé une partie de chasse avec quelques amis.
+Voulez-vous me permettre de m'absenter trois jours?
+
+--Quatre! répondit le grand-père. Va, amuse-toi.
+
+Et, clignant de l'oeil, il dit bas à sa fille:
+
+--Quelque amourette!
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier
+
+
+Où alla Marius, on le verra un peu plus loin.
+
+Marius fut trois jours absent, puis il revint à Paris, alla droit à la
+bibliothèque de l'école de droit, et demanda la collection du
+_Moniteur_.
+
+Il lut le _Moniteur_, il lut toutes les histoires de la République et de
+l'empire, le _Mémorial de Sainte-Hélène_, tous les mémoires, les
+journaux, les bulletins, les proclamations; il dévora tout. La première
+fois qu'il rencontra le nom de son père dans les bulletins de la grande
+Armée, il en eut la fièvre toute une semaine. Il alla voir les généraux
+sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H. Le
+marguillier Mabeuf, qu'il était allé revoir, lui avait conté la vie de
+Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva à
+connaître pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espèce de
+lion-agneau qui avait été son père.
+
+Cependant, occupé de cette étude qui lui prenait tous ses instants comme
+toutes ses pensées, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux
+heures des repas, il paraissait; puis on le cherchait, il n'était plus
+là. La tante bougonnait. Le père Gillenormand souriait. Bah! bah! c'est
+le temps des fillettes!--Quelquefois le vieillard ajoutait:--Diable! je
+croyais que c'était une galanterie, il paraît que c'est une passion.
+
+C'était une passion en effet. Marius était en train d'adorer son père.
+
+En même temps un changement extraordinaire se faisait dans ses idées.
+Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci
+est l'histoire de beaucoup d'esprits de notre temps, nous croyons utile
+de suivre ces phases pas à pas et de les indiquer toutes.
+
+Cette histoire où il venait de mettre les yeux l'effarait.
+
+Le premier effet fut l'éblouissement.
+
+La République, l'empire, n'avaient été pour lui jusqu'alors que des mots
+monstrueux. La République, une guillotine dans un crépuscule; l'empire,
+un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et là où il s'attendait à
+ne trouver qu'un chaos de ténèbres, il avait vu, avec une sorte de
+surprise inouïe mêlée de crainte et de joie, étinceler des astres,
+Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins,
+Danton, et se lever un soleil, Napoléon. Il ne savait où il en était. Il
+reculait aveuglé de clartés. Peu à peu, l'étonnement passé, il
+s'accoutuma à ces rayonnements, il considéra les actions sans vertige,
+il examina les personnages sans terreur; la révolution et l'empire se
+mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire; il
+vit chacun de ces deux groupes d'événements et d'hommes se résumer dans
+deux faits énormes; la République dans la souveraineté du droit civique
+restituée aux masses, l'empire dans la souveraineté de l'idée française
+imposée à l'Europe; il vit sortir de la révolution la grande figure du
+peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se déclara dans
+sa conscience que tout cela avait été bon.
+
+Ce que son éblouissement négligeait dans cette première appréciation
+beaucoup trop synthétique, nous ne croyons pas nécessaire de l'indiquer
+ici. C'est l'état d'un esprit en marche que nous constatons. Les progrès
+ne se font pas tous en une étape. Cela dit, une fois pour toutes, pour
+ce qui précède comme pour ce qui va suivre, nous continuons.
+
+Il s'aperçut alors que jusqu'à ce moment il n'avait pas plus compris son
+pays qu'il n'avait compris son père. Il n'avait connu ni l'un ni
+l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il
+voyait maintenant; et d'un côté il admirait, de l'autre il adorait.
+
+Il était plein de regrets, et de remords, et il songeait avec désespoir
+que tout ce qu'il avait dans l'âme, il ne pouvait plus le dire
+maintenant qu'à un tombeau! Oh! si son père avait existé, s'il l'avait
+eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bonté avait permis que
+ce père fût encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait
+précipité, comme il aurait crié à son père: Père! me voici! c'est moi!
+j'ai le même coeur que toi! je suis ton fils! Comme il aurait embrassé
+sa tête blanche, inondé ses cheveux de larmes, contemplé sa cicatrice,
+pressé ses mains, adoré ses vêtements, baisé ses pieds! Oh! pourquoi ce
+père était-il mort si tôt, avant l'âge, avant la justice, avant l'amour
+de son fils! Marius avait un continuel sanglot dans le coeur qui disait
+à tout moment: hélas! En même temps, il devenait plus vraiment sérieux,
+plus vraiment grave, plus sûr de sa foi et de sa pensée. À chaque
+instant des lueurs du vrai venaient compléter sa raison. Il se faisait
+en lui comme une croissance intérieure. Il sentait une sorte
+d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles
+pour lui, son père et sa patrie.
+
+Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait; il s'expliquait ce qu'il
+avait haï, il pénétrait ce qu'il avait abhorré; il voyait désormais
+clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses
+qu'on lui avait appris à détester et des grands hommes qu'on lui avait
+enseigné à maudire. Quand il songeait à ses précédentes opinions, qui
+n'étaient que d'hier et qui pourtant lui semblaient déjà si anciennes,
+il s'indignait et il souriait.
+
+De la réhabilitation de son père il avait naturellement passé à la
+réhabilitation de Napoléon.
+
+Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s'était point faite sans labeur.
+
+Dès l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur
+Bonaparte. Or, tous les préjugés de la Restauration, tous ses intérêts,
+tous ses instincts, tendaient à défigurer Napoléon. Elle l'exécrait
+plus encore que Robespierre. Elle avait exploité assez habilement la
+fatigue de la nation et la haine des mères. Bonaparte était devenu une
+sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre à l'imagination
+du peuple qui, comme nous l'indiquions tout à l'heure, ressemble à
+l'imagination des enfants, le parti de 1814 faisait apparaître
+successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible
+en restant grandiose jusqu'à ce qui est terrible en devenant grotesque,
+depuis Tibère jusqu'à Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on
+était libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine fît
+la basse. Marius n'avait jamais eu--sur cet homme, comme on
+l'appelait,--d'autres idées dans l'esprit. Elles s'étaient combinées
+avec la ténacité qui était dans sa nature. Il y avait en lui tout un
+petit homme têtu qui haïssait Napoléon.
+
+En lisant l'histoire, en l'étudiant surtout dans les documents et les
+matériaux, le voile qui couvrait Napoléon aux yeux de Marius se déchira
+peu à peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et soupçonna qu'il
+s'était trompé jusqu'à ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste;
+chaque jour il voyait mieux; et il se mit à gravir lentement, pas à pas,
+au commencement presque à regret, ensuite avec enivrement et comme
+attiré par une fascination irrésistible, d'abord les degrés sombres,
+puis les degrés vaguement éclairés, enfin les degrés lumineux et
+splendides de l'enthousiasme.
+
+Une nuit, il était seul dans sa petite chambre située sous le toit. Sa
+bougie était allumée; il lisait accoudé sur sa table à côté de sa
+fenêtre ouverte. Toutes sortes de rêveries lui arrivaient de l'espace et
+se mêlaient à sa pensée. Quel spectacle que la nuit! on entend des
+bruits sourds sans savoir d'où ils viennent, on voit rutiler comme une
+braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur
+est noir, les étoiles brillent, c'est formidable.
+
+Il lisait les bulletins de la grande Armée, ces strophes héroïques
+écrites sur le champ de bataille; il y voyait par intervalles le nom de
+son père, toujours le nom de l'empereur; tout le grand empire lui
+apparaissait; il sentait comme une marée qui se gonflait en lui et qui
+montait; il lui semblait par moments que son père passait près de lui
+comme un souffle, et lui parlait à l'oreille; il devenait peu à peu
+étrange; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le
+pas mesuré des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries; de
+temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire
+dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils
+retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales
+remuer confusément. Il avait le coeur serré. Il était transporté,
+tremblant, haletant; tout à coup, sans savoir lui-même ce qui était en
+lui et à quoi il obéissait, il se dressa, étendit ses deux bras hors de
+la fenêtre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini ténébreux,
+l'immensité éternelle, et cria: Vive l'empereur!
+
+À partir de ce moment, tout fut dit. L'ogre de Corse,--l'usurpateur,--le
+tyran,--le monstre qui était l'amant de ses soeurs,--l'histrion qui
+prenait des leçons de Talma,--l'empoisonneur de Jaffa,--le
+tigre,--Buonaparté,--tout cela s'évanouit, et fit place dans son esprit
+à un vague et éclatant rayonnement où resplendissait à une hauteur
+inaccessible le pâle fantôme de marbre de César. L'empereur n'avait été
+pour son père que le bien-aimé capitaine qu'on admire et pour qui l'on
+se dévoue; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le
+constructeur prédestiné du groupe français succédant au groupe romain
+dans la domination de l'univers. Il fut le prodigieux architecte d'un
+écroulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV,
+de Richelieu, de Louis XIV et du comité de salut public, ayant sans
+doute ses taches, ses fautes et même son crime, c'est-à-dire étant
+homme; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant
+dans son crime. Il fut l'homme prédestiné qui avait forcé toutes les
+nations à dire:--la grande nation. Il fut mieux encore; il fut
+l'incarnation même de la France, conquérant l'Europe par l'épée qu'il
+tenait et le monde par la clarté qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte
+le spectre éblouissant qui se dressera toujours sur la frontière et qui
+gardera l'avenir. Despote, mais dictateur; despote résultant d'une
+République et résumant une révolution. Napoléon devint pour lui
+l'homme-peuple comme Jésus est l'homme-Dieu.
+
+On le voit, à la façon de tous les nouveaux venus dans une religion, sa
+conversion l'enivrait, il se précipitait dans l'adhésion et il allait
+trop loin. Sa nature était ainsi: une fois sur une pente, il lui était
+presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'épée le gagnait et
+compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'idée. Il ne
+s'apercevait point qu'avec le génie, et pêle-mêle, il admirait la force,
+c'est-à-dire qu'il installait dans les deux compartiments de son
+idolâtrie, d'un côté ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. À
+plusieurs égards, il s'était mis à se tromper autrement. Il admettait
+tout. Il y a une manière de rencontrer l'erreur en allant à la vérité.
+Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans
+la voie nouvelle où il était entré, en jugeant les torts de l'ancien
+régime comme en mesurant la gloire de Napoléon, il négligeait les
+circonstances atténuantes.
+
+Quoi qu'il en fût, un pas prodigieux était fait. Où il avait vu
+autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'avènement de
+la France. Son orientation était changée. Ce qui avait été le couchant
+était le levant. Il s'était retourné.
+
+Toutes ces révolutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en
+doutât.
+
+Quand, dans ce mystérieux travail, il eut tout à fait perdu son ancienne
+peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut dépouillé l'aristocrate, le
+jacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement révolutionnaire,
+profondément démocrate, et presque républicain, il alla chez un graveur
+du quai des Orfèvres et y commanda cent cartes portant ce nom: _le baron
+Marius Pontmercy_.
+
+Ce qui n'était qu'une conséquence très logique du changement qui s'était
+opéré en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son père.
+Seulement, comme il ne connaissait personne, et qu'il ne pouvait semer
+ces cartes chez aucun portier, il les mit dans sa poche.
+
+Par une autre conséquence naturelle, à mesure qu'il se rapprochait de
+son père, de sa mémoire, et des choses pour lesquelles le colonel avait
+combattu vingt-cinq ans, il s'éloignait de son grand-père. Nous l'avons
+dit, dès longtemps l'humeur de M. Gillenormand ne lui agréait point. Il
+y avait déjà entre eux toutes les dissonances de jeune homme grave à
+vieillard frivole. La gaîté de Géronte choque et exaspère la mélancolie
+de Werther. Tant que les mêmes opinions politiques et les mêmes idées
+leur avaient été communes, Marius s'était rencontré là avec M.
+Gillenormand comme sur un pont. Quand ce pont tomba, l'abîme se fit. Et
+puis, par-dessus tout, Marius éprouvait des mouvements de révolte
+inexprimables en songeant que c'était M. Gillenormand qui, pour des
+motifs stupides, l'avait arraché sans pitié au colonel, privant ainsi le
+père de l'enfant et l'enfant du père.
+
+À force de piété pour son père, Marius en était presque venu à
+l'aversion pour son aïeul.
+
+Rien de cela du reste, nous l'avons dit, ne se trahissait au dehors.
+Seulement il était froid de plus en plus; laconique aux repas, et rare
+dans la maison. Quand sa tante l'en grondait, il était très doux et
+donnait pour prétexte ses études, les cours, les examens, des
+conférences, etc. Le grand-père ne sortait pas de son diagnostic
+infaillible:--Amoureux! Je m'y connais.
+
+Marius faisait de temps en temps quelques absences.
+
+Où va-t-il donc comme cela? demandait la tante.
+
+Dans un de ces voyages, toujours très courts, il était allé à
+Montfermeil pour obéir à l'indication que son père lui avait laissée, et
+il avait cherché l'ancien sergent de Waterloo, l'aubergiste Thénardier.
+Thénardier avait fait faillite, l'auberge était fermée, et l'on ne
+savait ce qu'il était devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre
+jours hors de la maison.
+
+--Décidément, dit le grand-père, il se dérange.
+
+On avait cru remarquer qu'il portait sur sa poitrine et sous sa chemise
+quelque chose qui était attaché à son cou par un ruban noir.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Quelque cotillon
+
+
+C'était un arrière-petit-neveu que M. Gillenormand avait du côté
+paternel, et qui menait, en dehors de la famille et loin de tous les
+foyers domestiques, la vie de garnison. Le lieutenant Théodule
+Gillenormand remplissait toutes les conditions voulues pour être ce
+qu'on appelle un joli officier. Il avait «une taille de demoiselle», une
+façon de traîner le sabre victorieuse, et la moustache en croc. Il
+venait fort rarement à Paris, si rarement que Marius ne l'avait jamais
+vu. Les deux cousins ne se connaissaient que de nom. Théodule était,
+nous croyons l'avoir dit, le favori de la tante Gillenormand, qui le
+préférait parce qu'elle ne le voyait pas. Ne pas voir les gens, cela
+permet de leur supposer toutes les perfections.
+
+Un matin, Mlle Gillenormand ainée était rentrée chez elle aussi émue que
+sa placidité pouvait l'être. Marius venait encore de demander à son
+grand-père la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu'il
+comptait partir le soir même.--Va! avait répondu le grand-père, et M.
+Gillenormand avait ajouté à part en poussant ses deux sourcils vers le
+haut de son front: Il découche avec récidive. Mlle Gillenormand était
+remontée dans sa chambre très intriguée, et avait jeté dans l'escalier
+ce point d'exclamation: C'est fort! et ce point d'interrogation: Mais où
+donc est-ce qu'il va? Elle entrevoyait quelque aventure de coeur plus ou
+moins illicite, une femme dans la pénombre, un rendez-vous, un mystère,
+et elle n'eût pas été fâchée d'y fourrer ses lunettes. La dégustation
+d'un mystère, cela ressemble à la primeur d'un esclandre; les saintes
+âmes ne détestent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de
+la bigoterie quelque curiosité pour le scandale.
+
+Elle était donc en proie au vague appétit de savoir une histoire.
+
+Pour se distraire de cette curiosité qui l'agitait un peu au delà de ses
+habitudes, elle s'était réfugiée dans ses talents, et elle s'était mise
+à festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l'Empire
+et de la Restauration où il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage
+maussade, ouvrière revêche. Elle était depuis plusieurs heures sur sa
+chaise quand la porte s'ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le
+lieutenant Théodule était devant elle, et lui faisait le salut
+d'ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est
+prude, on est dévote, on est la tante; mais c'est toujours agréable de
+voir entrer dans sa chambre un lancier.
+
+--Toi ici, Théodule! s'écria-t-elle.
+
+--En passant, ma tante.
+
+--Mais embrasse-moi donc.
+
+--Voilà! dit Théodule.
+
+Et il l'embrassa. La tante Gillenormand alla à son secrétaire, et
+l'ouvrit.
+
+--Tu nous restes au moins toute la semaine?
+
+--Ma tante, je repars ce soir.
+
+--Pas possible!
+
+--Mathématiquement!
+
+--Reste, mon petit Théodule, je t'en prie.
+
+--Le coeur dit oui, mais la consigne dit non. L'histoire est simple. On
+nous change de garnison; nous étions à Melun, on nous met à Gaillon.
+Pour aller de l'ancienne garnison à la nouvelle, il faut passer par
+Paris. J'ai dit: je vais aller voir ma tante.
+
+--Et voici pour ta peine.
+
+Elle lui mit dix louis dans la main.
+
+--Vous voulez dire pour mon plaisir, chère tante.
+
+Théodule l'embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d'avoir le cou
+un peu écorché par les soutaches de l'uniforme.
+
+--Est-ce que tu fais le voyage à cheval avec ton régiment? lui
+demanda-t-elle.
+
+--Non, ma tante. J'ai tenu à vous voir. J'ai une permission spéciale.
+Mon Grosseur mène mon cheval; je vais par la diligence. Et à ce propos,
+il faut que je vous demande une chose.
+
+--Quoi?
+
+--Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?
+
+--Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouillée au vif de
+la curiosité.
+
+--En arrivant, je suis allé à la diligence retenir une place dans le
+coupé.
+
+--Eh bien?
+
+--Un voyageur était déjà venu retenir une place sur l'impériale. J'ai vu
+sur la feuille son nom.
+
+--Quel nom?
+
+--Marius Pontmercy.
+
+--Le mauvais sujet! s'écria la tante. Ah! ton cousin n'est pas un garçon
+rangé comme toi. Dire qu'il va passer la nuit en diligence!
+
+--Comme moi.
+
+--Mais toi, c'est par devoir; lui, c'est par désordre.
+
+--Bigre! fit Théodule.
+
+Ici, il arriva un événement à Mlle Gillenormand aînée; elle eut une
+idée. Si elle eût été homme, elle se fût frappée le front. Elle
+apostropha Théodule:
+
+--Sais-tu que ton cousin ne te connaît pas?
+
+--Non. Je l'ai vu, moi; mais il n'a jamais daigné me remarquer.
+
+--Vous allez donc voyager ensemble comme cela?
+
+--Lui sur l'impériale, moi dans le coupé.
+
+--Où va cette diligence?
+
+--Aux Andelys.
+
+--C'est donc là que va Marius?
+
+--À moins que, comme moi, il ne s'arrête en route. Moi, je descends à
+Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de
+l'itinéraire de Marius.
+
+--Marius! quel vilain nom! Quelle idée a-t-on eue de l'appeler Marius!
+Tandis que toi, au moins, tu t'appelles Théodule!
+
+--J'aimerais mieux m'appeler Alfred, dit l'officier.
+
+--Écoute, Théodule.
+
+--J'écoute, ma tante.
+
+--Fais attention.
+
+--Je fais attention.
+
+--Y es-tu?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, Marius fait des absences.
+
+--Eh! eh!
+
+--Il voyage.
+
+--Ah! ah!
+
+--Il découche.
+
+--Oh! oh!
+
+--Nous voudrions savoir ce qu'il y a là-dessous.
+
+Théodule répondit avec le calme d'un homme bronzé:
+
+--Quelque cotillon.
+
+Et avec ce rire entre cuir et chair qui décèle la certitude, il ajouta:
+
+--Une fillette.
+
+--C'est évident, s'écria la tante qui crut entendre parler M.
+Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irrésistiblement de ce
+mot _fillette_, accentué presque de la même façon par le grand-oncle et
+par le petit-neveu. Elle reprit:
+
+--Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te connaît pas, cela
+te sera facile. Puisque fillette il y a, tâche de voir la fillette. Tu
+nous écriras l'historiette. Cela amusera le grand-père.
+
+Théodule n'avait point un goût excessif pour ce genre de guet; mais il
+était fort touché des dix louis, et il croyait leur voir une suite
+possible. Il accepta la commission et dit:--Comme il vous plaira, ma
+tante. Et il ajouta à part lui:--Me voilà duègne.
+
+Mlle Gillenormand l'embrassa.
+
+--Ce n'est pas toi, Théodule, qui ferais de ces frasques-là. Tu obéis à
+la discipline, tu es l'esclave de la consigne, tu es un homme de
+scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller
+voir une créature.
+
+Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche loué pour sa probité.
+
+Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se
+douter qu'il eût un surveillant. Quant au surveillant, la première chose
+qu'il fit, ce fut de s'endormir. Le sommeil fut complet et
+consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.
+
+Au point du jour, le conducteur de la diligence cria:--Vernon! relais de
+Vernon! les voyageurs pour Vernon!--Et le lieutenant Théodule se
+réveilla.
+
+--Bon, grommela-t-il, à demi endormi encore, c'est ici que je descends.
+
+Puis, sa mémoire se nettoyant par degrés, effet du réveil, il songea à
+sa tante, aux dix louis, et au compte qu'il s'était chargé de rendre des
+faits et gestes de Marius. Cela le fit rire.
+
+Il n'est peut-être plus dans la voiture, pensa-t-il, tout en
+reboutonnant sa veste de petit uniforme. Il a pu s'arrêter à Poissy; il
+a pu s'arrêter à Triel; s'il n'est pas descendu à Meulan, il a pu
+descendre à Mantes, à moins qu'il ne soit descendu à Rolleboise, ou
+qu'il n'ait poussé jusqu'à Pacy, avec le choix de tourner à gauche sur
+Évreux ou à droite sur Laroche-Guyon. Cours après, ma tante. Que diable
+vais-je lui écrire, à la bonne vieille?
+
+En ce moment un pantalon noir qui descendait de l'impériale apparut à la
+vitre du coupé.
+
+--Serait-ce Marius? dit le lieutenant.
+
+C'était Marius.
+
+Une petite paysanne, au bas de la voiture, mêlée aux chevaux et aux
+postillons, offrait des fleurs aux voyageurs.--Fleurissez vos dames,
+criait-elle.
+
+Marius s'approcha d'elle et lui acheta les plus belles fleurs de son
+éventaire.
+
+--Pour le coup, dit Théodule sautant à bas du coupé, voilà qui me pique.
+À qui diantre va-t-il porter ces fleurs-là? Il faut une fièrement jolie
+femme pour un si beau bouquet. Je veux la voir.
+
+Et, non plus par mandat maintenant, mais par curiosité personnelle,
+comme ces chiens qui chassent pour leur compte, il se mit à suivre
+Marius.
+
+Marius ne faisait nulle attention à Théodule. Des femmes élégantes
+descendaient de la diligence; il ne les regarda pas. Il semblait ne rien
+voir autour de lui.
+
+--Est-il amoureux! pensa Théodule.
+
+Marius se dirigea vers l'église.
+
+--À merveille, se dit Théodule. L'église! c'est cela. Les rendez-vous
+assaisonnés d'un peu de messe sont les meilleurs. Rien n'est exquis
+comme une oeillade qui passe par-dessus le bon Dieu.
+
+Parvenu à l'église, Marius n'y entra point, et tourna derrière le
+chevet. Il disparut à l'angle d'un des contreforts de l'abside.
+
+--Le rendez-vous est dehors, dit Théodule. Voyons la fillette.
+
+Et il s'avança sur la pointe de ses bottes vers l'angle où Marius avait
+tourné.
+
+Arrivé là, il s'arrêta stupéfait.
+
+Marius, le front dans ses deux mains, était agenouillé dans l'herbe sur
+une fosse. Il y avait effeuillé son bouquet. À l'extrémité de la fosse,
+à un renflement qui marquait la tête, il y avait une croix de bois noir
+avec ce nom en lettres blanches: _Colonel Baron Pontmercy_. On entendait
+Marius sangloter.
+
+La fillette était une tombe.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Marbre contre granit
+
+
+C'était là que Marius était venu la première fois qu'il s'était absenté
+de Paris. C'était là qu'il revenait chaque fois que M. Gillenormand
+disait: Il découche.
+
+Le lieutenant Théodule fut absolument décontenancé par ce coudoiement
+inattendu d'un sépulcre; il éprouva une sensation désagréable et
+singulière qu'il était incapable d'analyser, et qui se composait du
+respect d'un tombeau mêlé au respect d'un colonel. Il recula, laissant
+Marius seul dans le cimetière, et il y eut de la discipline dans cette
+reculade. La mort lui apparut avec de grosses épaulettes, et il lui fit
+presque le salut militaire. Ne sachant qu'écrire à la tante, il prit le
+parti de ne rien écrire du tout; et il ne serait probablement rien
+résulté de la découverte faite par Théodule sur les amours de Marius,
+si, par un de ces arrangements mystérieux si fréquents dans le hasard,
+la scène de Vernon n'eût eu presque immédiatement une sorte de
+contre-coup à Paris.
+
+Marius revint de Vernon le troisième jour de grand matin, descendit chez
+son grand-père, et, fatigué de deux nuits passées en diligence, sentant
+le besoin de réparer son insomnie par une heure d'école de natation,
+monta rapidement à sa chambre, ne prit que le temps de quitter sa
+redingote de voyage et le cordon noir qu'il avait au cou, et s'en alla
+au bain.
+
+M. Gillenormand, levé de bonne heure comme tous les vieillards qui se
+portent bien, l'avait entendu rentrer, et s'était hâté d'escalader, le
+plus vite qu'il avait pu avec ses vieilles jambes, l'escalier des
+combles où habitait Marius, afin de l'embrasser, et de le questionner
+dans l'embrassade, et de savoir un peu d'où il venait.
+
+Mais l'adolescent avait mis moins de temps à descendre que l'octogénaire
+à monter, et quand le père Gillenormand entra dans la mansarde, Marius
+n'y était plus.
+
+Le lit n'était pas défait, et sur le lit s'étalaient sans défiance la
+redingote et le cordon noir.
+
+--J'aime mieux ça, dit M. Gillenormand.
+
+Et un moment après il fit son entrée dans le salon où était déjà assise
+Mlle Gillenormand aînée, brodant ses roues de cabriolet.
+
+L'entrée fut triomphante.
+
+M. Gillenormand tenait d'une main la redingote et de l'autre le ruban de
+cou, et criait:
+
+--Victoire! nous allons pénétrer le mystère! nous allons savoir le fin
+du fin, nous allons palper les libertinages de notre sournois! nous
+voici à même le roman. J'ai le portrait!
+
+En effet, une boîte de chagrin noir, assez semblable à un médaillon,
+était suspendue au cordon.
+
+Le vieillard prit cette boîte et la considéra quelque temps sans
+l'ouvrir, avec cet air de volupté, de ravissement et de colère d'un
+pauvre diable affamé regardant passer sous son nez un admirable dîner
+qui ne serait pas pour lui.
+
+--Car c'est évidemment là un portrait. Je m'y connais. Cela se porte
+tendrement sur le coeur. Sont-ils bêtes! Quelque abominable goton, qui
+fait frémir probablement! Les jeunes gens ont si mauvais goût
+aujourd'hui!
+
+--Voyons, mon père, dit la vieille fille.
+
+La boîte s'ouvrait en pressant un ressort. Ils n'y trouvèrent rien qu'un
+papier soigneusement plié.
+
+--_De la même au même_, dit M. Gillenormand éclatant de rire. Je sais ce
+que c'est. Un billet doux!
+
+--Ah! lisons donc! dit la tante.
+
+Et elle mit ses lunettes. Ils déplièrent le papier et lurent ceci:
+
+«--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
+de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai payé
+de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
+sera digne.»
+
+Ce que le père et la fille éprouvèrent ne saurait se dire. Ils se
+sentirent glacés comme par le souffle d'une tête de mort. Ils
+n'échangèrent pas un mot. Seulement M. Gillenormand dit à voix basse et
+comme se parlant à lui-même:
+
+--C'est l'écriture de ce sabreur.
+
+La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le
+remit dans la boîte.
+
+Au même moment, un petit paquet carré long enveloppé de papier bleu
+tomba d'une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand le ramassa
+et développa le papier bleu. C'était le cent de cartes de Marius. Elle
+en passa une à M. Gillenormand qui lut: _Le baron Marius Pontmercy_.
+
+Le vieillard sonna. Nicolette vint. M. Gillenormand prit le cordon, la
+boîte et la redingote, jeta le tout à terre au milieu du salon, et dit:
+
+--Remportez ces nippes.
+
+Une grande heure se passa dans le plus profond silence. Le vieux homme
+et la vieille fille s'étaient assis se tournant le dos l'un à l'autre,
+et pensaient, chacun de leur côté, probablement les mêmes choses. Au
+bout de cette heure, la tante Gillenormand dit:
+
+--Joli!
+
+Quelques instants après, Marius parut. Il rentrait. Avant même d'avoir
+franchi le seuil du salon, il aperçut son grand-père qui tenait à la
+main une de ses cartes et qui, en le voyant, s'écria avec son air de
+supériorité bourgeoise et ricanante qui était quelque chose d'écrasant:
+
+--Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron à présent. Je te fais
+mon compliment. Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Marius rougit légèrement, et répondit:
+
+--Cela veut dire que je suis le fils de mon père.
+
+M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:
+
+--Ton père, c'est moi.
+
+--Mon père, reprit Marius les yeux baissés et l'air sévère, c'était un
+homme humble et héroïque qui a glorieusement servi la République et la
+France, qui a été grand dans la plus grande histoire que les hommes
+aient jamais faite, qui a vécu un quart de siècle au bivouac, le jour
+sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la
+boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a reçu vingt
+blessures, qui est mort dans l'oubli et dans l'abandon, et qui n'a
+jamais eu qu'un tort, c'est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi!
+
+C'était plus que M. Gillenormand n'en pouvait entendre. À ce mot, _la
+République_, il s'était levé, ou pour mieux dire, dressé debout. Chacune
+des paroles que Marius venait de prononcer avait fait sur le visage du
+vieux royaliste l'effet des bouffées d'un soufflet de forge sur un tison
+ardent. De sombre il était devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre
+flamboyant.
+
+--Marius! s'écria-t-il. Abominable enfant! je ne sais pas ce qu'était
+ton père! je ne veux pas le savoir! je n'en sais rien et je ne le sais
+pas! mais ce que je sais, c'est qu'il n'y a jamais eu que des misérables
+parmi tous ces gens-là! c'est que c'étaient tous des gueux, des
+assassins, des bonnets rouges, des voleurs! je dis tous! je dis tous! je
+ne connais personne! je dis tous! entends-tu, Marius! Vois-tu bien, tu
+es baron comme ma pantoufle! C'étaient tous des bandits qui ont servi
+Robespierre! tous des brigands qui ont servi Bu--o--na--parté! tous des
+traîtres qui ont trahi, trahi, trahi, leur roi légitime! tous des lâches
+qui se sont sauvés devant les Prussiens et les Anglais à Waterloo! Voilà
+ce que je sais. Si monsieur votre père est là-dessous, je l'ignore, j'en
+suis fâché, tant pis, votre serviteur!
+
+À son tour, c'était Marius qui était le tison, et M. Gillenormand qui
+était le soufflet. Marius frissonnait dans tous ses membres, il ne
+savait que devenir, sa tête flambait. Il était le prêtre qui regarde
+jeter au vent toutes ses hosties, le fakir qui voit un passant cracher
+sur son idole. Il ne se pouvait que de telles choses eussent été dites
+impunément devant lui. Mais que faire? Son père venait d'être foulé aux
+pieds et trépigné en sa présence, mais par qui? par son grand-père.
+Comment venger l'un sans outrager l'autre? Il était impossible qu'il
+insultât son grand-père, et il était également impossible qu'il ne
+vengeât point son père. D'un côté une tombe sacrée, de l'autre des
+cheveux blancs. Il fut quelques instants ivre et chancelant, ayant tout
+ce tourbillon dans la tête; puis il leva les yeux, regarda fixement son
+aïeul, et cria d'une voix tonnante:
+
+--À bas les Bourbons, et ce gros cochon de Louis XVIII!
+
+Louis XVIII était mort depuis quatre ans, mais cela lui était bien égal.
+
+Le vieillard, d'écarlate qu'il était, devint subitement plus blanc que
+ses cheveux. Il se tourna vers un buste de M. le duc de Berry qui était
+sur la cheminée et le salua profondément avec une sorte de majesté
+singulière. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la
+cheminée à la fenêtre et de la fenêtre à la cheminée, traversant toute
+la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui
+marche. À la seconde fois, il se pencha vers sa fille, qui assistait à
+ce choc avec la stupeur d'une vieille brebis, et lui dit en souriant
+d'un sourire presque calme.
+
+--Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester
+sous le même toit.
+
+Et tout à coup se redressant, blême, tremblant, terrible, le front
+agrandi par l'effrayant rayonnement de la colère, il étendit le bras
+vers Marius et lui cria:
+
+--Va-t'en.
+
+Marius quitta la maison.
+
+Le lendemain, M. Gillenormand dit à sa fille:
+
+--Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles à ce buveur de sang,
+et vous ne m'en parlerez jamais.
+
+Ayant un immense reste de fureur à dépenser et ne sachant qu'en faire,
+il continua de dire _vous_ à sa fille pendant plus de trois mois.
+
+Marius, de son côté, était sorti indigné. Une circonstance qu'il faut
+dire avait aggravé encore son exaspération. Il y a toujours de ces
+petites fatalités qui compliquent les drames domestiques. Les griefs
+s'en augmentent, quoique au fond les torts n'en soient pas accrus. En
+reportant précipitamment, sur l'ordre du grand-père, «les nippes» de
+Marius dans sa chambre, Nicolette avait, sans s'en apercevoir, laissé
+tomber, probablement dans l'escalier des combles, qui était obscur, le
+médaillon de chagrin noir où était le papier écrit par le colonel. Ce
+papier ni ce médaillon ne purent être retrouvés. Marius fut convaincu
+que «monsieur Gillenormand», à dater de ce jour il ne l'appela plus
+autrement, avait jeté «le testament de son père», au feu. Il savait par
+coeur les quelques lignes écrites par le colonel, et, par conséquent,
+rien n'était perdu. Mais le papier, l'écriture, cette relique sacrée,
+tout cela était son coeur même. Qu'en avait-on fait?
+
+Marius s'en était allé, sans dire où il allait, et sans savoir où il
+allait, avec trente francs, sa montre, et quelques hardes dans un sac de
+nuit. Il était monté dans un cabriolet de place, l'avait pris à l'heure
+et s'était dirigé à tout hasard vers le pays latin.
+
+Qu'allait devenir Marius?
+
+
+
+
+Livre quatrième--Les amis de l'A B C
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Un groupe qui a failli devenir historique
+
+
+À cette époque, indifférente en apparence, un certain frisson
+révolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs
+de 89 et de 92, étaient dans l'air. La jeunesse était, qu'on nous passe
+le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s'en douter,
+par le mouvement même du temps. L'aiguille qui marche sur le cadran
+marche aussi dans les âmes. Chacun faisait en avant le pas qu'il avait à
+faire. Les royalistes devenaient libéraux, les libéraux devenaient
+démocrates.
+
+C'était comme une marée montante compliquée de mille reflux; le propre
+des reflux, c'est de faire des mélanges; de là des combinaisons d'idées
+très singulières; on adorait à la fois Napoléon et la liberté. Nous
+faisons ici de l'histoire. C'étaient les mirages de ce temps-là. Les
+opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, variété
+bizarre, a eu un pendant non moins étrange, le libéralisme bonapartiste.
+
+D'autres groupes d'esprits étaient plus sérieux. Là on sondait le
+principe; là on s'attachait au droit. On se passionnait pour l'absolu,
+on entrevoyait les réalisations infinies; l'absolu, par sa rigidité
+même, pousse les esprits vers l'azur et les fait flotter dans
+l'illimité. Rien n'est tel que le dogme pour enfanter le rêve. Et rien
+n'est tel que le rêve pour engendrer l'avenir. Utopie aujourd'hui, chair
+et os demain.
+
+Les opinions avancées avaient des doubles fonds. Un commencement de
+mystère menaçait «l'ordre établi», lequel était suspect et sournois.
+Signe au plus haut point révolutionnaire. L'arrière-pensée du pouvoir
+rencontre dans la sape l'arrière-pensée du peuple. L'incubation des
+insurrections donne la réplique à la préméditation des coups d'État.
+
+Il n'y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations
+sous-jacentes comme le tugendbund allemand et le carbonarisme italien:
+mais çà et là des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde
+s'ébauchait à Aix; il y avait à Paris, entre autres affiliations de ce
+genre, la société des Amis de l'A B C.
+
+Qu'était-ce que les Amis de l'A B C? une société ayant pour but, en
+apparence, l'éducation des enfants, en réalité le redressement des
+hommes.
+
+On se déclarait les amis de l'A B C.--_L'Abaissé_, c'était le peuple. On
+voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les
+calembours sont quelquefois graves en politique; témoin le _Castratus ad
+castra_ qui fit de Narsès un général d'armée; témoin: _Barbari et
+Barberini_; témoin: _Fueros y Fuegos;_ témoin: _Tu es Petrus et super
+hanc petram_, etc., etc.
+
+Les amis de l'A B C étaient peu nombreux. C'était une société secrète à
+l'état d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries
+aboutissaient à des héros. Ils se réunissaient à Paris en deux endroits,
+près des halles, dans un cabaret appelé _Corinthe_ dont il sera question
+plus tard, et près du Panthéon dans un petit café de la place
+Saint-Michel appelé _le café Musain_, aujourd'hui démoli; le premier de
+ces lieux de rendez-vous était contigu aux ouvriers, le deuxième, aux
+étudiants.
+
+Les conciliabules habituels des Amis de l'A B C se tenaient dans une
+arrière-salle du café Musain.
+
+Cette salle, assez éloignée du café, auquel elle communiquait par un
+très long couloir, avait deux fenêtres et une issue avec un escalier
+dérobé sur la petite rue des Grès. On y fumait, on y buvait, on y
+jouait, on y riait. On y causait très haut de tout, et à voix basse
+d'autre chose. Au mur était clouée, indice suffisant pour éveiller le
+flair d'un agent de police, une vieille carte de la France sous la
+République.
+
+La plupart des amis de l'A B C étaient des étudiants, en entente
+cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils
+appartiennent dans une certaine mesure à l'histoire: Enjolras,
+Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou
+Laigle, Joly, Grantaire.
+
+Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, à force
+d'amitié. Tous, Laigle excepté, étaient du midi.
+
+Ce groupe était remarquable. Il s'est évanoui dans les profondeurs
+invisibles qui sont derrière nous. Au point de ce drame où nous sommes
+parvenus, il n'est pas inutile peut-être de diriger un rayon de clarté
+sur ces jeunes têtes avant que le lecteur les voie s'enfoncer dans
+l'ombre d'une aventure tragique.
+
+Enjolras, que nous avons nommé le premier, on verra plus tard pourquoi,
+était fils unique et riche.
+
+Enjolras était un jeune homme charmant, capable d'être terrible. Il
+était angéliquement beau. C'était Antinoüs farouche. On eût dit, à voir
+la réverbération pensive de son regard, qu'il avait déjà, dans quelque
+existence précédente, traversé l'apocalypse révolutionnaire. Il en avait
+la tradition comme un témoin. Il savait tous les petits détails de la
+grande chose. Nature pontificale et guerrière, étrange dans un
+adolescent. Il était officiant et militant; au point de vue immédiat,
+soldat de la démocratie; au-dessus du mouvement contemporain, prêtre de
+l'idéal. Il avait la prunelle profonde, la paupière un peu rouge, la
+lèvre inférieure épaisse et facilement dédaigneuse, le front haut.
+Beaucoup de front dans un visage, c'est comme beaucoup de ciel dans un
+horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce siècle
+et de la fin du siècle dernier qui ont été illustres de bonne heure, il
+avait une jeunesse excessive, fraîche comme chez les jeunes filles,
+quoique avec des heures de pâleur. Déjà homme, il semblait encore
+enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il était grave, il
+ne semblait pas savoir qu'il y eût sur la terre un être appelé la femme.
+Il n'avait qu'une passion, le droit, qu'une pensée, renverser
+l'obstacle. Sur le mont Aventin, il eût été Gracchus; dans la
+Convention, il eût été Saint-Just. Il voyait à peine les roses, il
+ignorait le printemps, il n'entendait pas chanter les oiseaux; la gorge
+nue d'Évadné ne l'eût pas plus ému qu'Aristogiton; pour lui, comme pour
+Harmodius, les fleurs n'étaient bonnes qu'à cacher l'épée. Il était
+sévère dans les joies. Devant tout ce qui n'était pas la République, il
+baissait chastement les yeux. C'était l'amoureux de marbre de la
+Liberté. Sa parole était âprement inspirée et avait un frémissement
+d'hymne. Il avait des ouvertures d'ailes inattendues. Malheur à
+l'amourette qui se fût risquée de son côté! Si quelque grisette de la
+place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
+d'échappé de collège, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces
+yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces
+lèvres neuves, ces dents exquises, eût eu appétit de toute cette aurore,
+et fût venue essayer sa beauté sur Enjolras, un regard surprenant et
+redoutable lui eût montré brusquement l'abîme, et lui eût appris à ne
+pas confondre avec le chérubin galant de Baumarchais le formidable
+chérubin d'Ézéchiel.
+
+À côté d'Enjolras qui représentait la logique de la révolution,
+Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la
+révolution et sa philosophie, il y a cette différence que sa logique
+peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir
+qu'à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. Il était
+moins haut et plus large. Il voulait qu'on versât aux esprits les
+principes étendus d'idées générales; il disait: Révolution, mais
+civilisation; et autour de la montagne à pic il ouvrait le vaste horizon
+bleu. De là, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose
+d'accessible et de praticable. La révolution avec Combeferre était plus
+respirable qu'avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et
+Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait à Robespierre; le
+second confinait à Condorcet. Combeferre vivait plus qu'Enjolras de la
+vie de tout le monde. S'il eût été donné à ces deux jeunes hommes
+d'arriver jusqu'à l'histoire, l'un eût été le juste, l'autre eût été le
+sage. Enjolras était plus viril, Combeferre était plus humain. _Homo_ et
+_Vir_, c'était bien là en effet leur nuance. Combeferre était doux comme
+Enjolras était sévère, par blancheur naturelle. Il aimait le mot
+citoyen, mais il préférait le mot homme. Il eût volontiers dit:
+_Hombre_, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux théâtres,
+suivait les cours publics, apprenait d'Arago la polarisation de la
+lumière, se passionnait pour une leçon où Geoffroy Saint-Hilaire avait
+expliqué la double fonction de l'artère carotide externe et de l'artère
+carotide interne, l'une qui fait le visage, l'autre qui fait le cerveau;
+il était au courant, suivait la science pas à pas, confrontait
+Saint-Simon avec Fourier, déchiffrait les hiéroglyphes, cassait les
+cailloux qu'il trouvait et raisonnait géologie, dessinait de mémoire un
+papillon bombyx, signalait les fautes de français dans le Dictionnaire
+de l'Académie, étudiait Puységur et Deleuze, n'affirmait rien, pas même
+les miracles, ne niait rien, pas même les revenants, feuilletait la
+collection du _Moniteur_, songeait. Il déclarait que l'avenir est dans
+la main du maître d'école, et se préoccupait des questions d'éducation.
+Il voulait que la société travaillât sans relâche à l'élévation du
+niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science, à la mise en
+circulation des idées, à la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et
+il craignait que la pauvreté actuelle des méthodes, la misère du point
+de vue littéraire borné à deux ou trois siècles classiques, le
+dogmatisme tyrannique des pédants officiels, les préjugés scolastiques
+et les routines ne finissent par faire de nos collèges des huîtrières
+artificielles. Il était savant, puriste, précis, polytechnique,
+piocheur, et en même temps pensif «jusqu'à la chimère», disaient ses
+amis. Il croyait à tous les rêves: les chemins de fer, la suppression de
+la souffrance dans les opérations chirurgicales, la fixation de l'image
+de la chambre noire, le télégraphe électrique, la direction des ballons.
+Du reste peu effrayé des citadelles bâties de toutes parts contre le
+genre humain par les superstitions, les despotismes et les préjugés. Il
+était de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position.
+Enjolras était un chef, Combeferre était un guide. On eût voulu
+combattre avec l'un et marcher avec l'autre. Ce n'est pas que Combeferre
+ne fût capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps à corps
+l'obstacle et de l'attaquer de vive force et par explosion; mais mettre
+peu à peu, par l'enseignement des axiomes et la promulgation des lois
+positives, le genre humain d'accord avec ses destinées, cela lui
+plaisait mieux; et, entre deux clartés, sa pente était plutôt pour
+l'illumination que pour l'embrasement. Un incendie peut faire une aurore
+sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour? Un volcan
+éclaire, mais l'aube éclaire encore mieux. Combeferre préférait
+peut-être la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clarté
+troublée par de la fumée, un progrès acheté par de la violence, ne
+satisfaisaient qu'à demi ce tendre et sérieux esprit. Une précipitation
+à pic d'un peuple dans la vérité, un 93, l'effarait; cependant la
+stagnation lui répugnait plus encore, il y sentait la putréfaction et la
+mort; à tout prendre, il aimait mieux l'écume que le miasme, et il
+préférait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de
+Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni hâte. Tandis que ses
+tumultueux amis, chevaleresquement épris de l'absolu, adoraient et
+appelaient les splendides aventures révolutionnaires, Combeferre
+inclinait à laisser faire le progrès, le bon progrès, froid peut-être,
+mais pur; méthodique, mais irréprochable; flegmatique, mais
+imperturbable. Combeferre se fût agenouillé et eût joint les mains pour
+que l'avenir arrivât avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublât
+l'immense évolution vertueuse des peuples. _Il faut que le bien soit
+innocent_, répétait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la
+révolution, c'est de regarder fixement l'éblouissant idéal et d'y voler
+à travers les foudres, avec du sang et du feu à ses serres, la beauté du
+progrès, c'est d'être sans tache; et il y a entre Washington qui
+représente l'un et Danton qui incarne l'autre, la différence qui sépare
+l'ange aux ailes de cygne de l'ange aux ailes d'aigle.
+
+Jean Prouvaire était une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il
+s'appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentanée qui se mêlait au
+puissant et profond mouvement d'où est sortie l'étude si nécessaire du
+moyen-âge. Jean Prouvaire était amoureux, cultivait un pot de fleurs,
+jouait de la flûte, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la
+femme, pleurait sur l'enfant, confondait dans la même confiance l'avenir
+et Dieu, et blâmait la révolution d'avoir fait tomber une tête royale,
+celle d'André Chénier. Il avait la voix habituellement délicate et tout
+à coup virile. Il était lettré jusqu'à l'érudition, et presque
+orientaliste. Il était bon par-dessus tout; et, chose toute simple pour
+qui sait combien la bonté confine à la grandeur, en fait de poésie il
+préférait l'immense. Il savait l'italien, le latin, le grec et l'hébreu;
+et cela lui servait à ne lire que quatre poètes: Dante, Juvénal, Eschyle
+et Isaïe. En français, il préférait Corneille à Racine et Agrippa
+d'Aubigné à Corneille. Il flânait volontiers dans les champs de folle
+avoine et de bleuets, et s'occupait des nuages presque autant que des
+événements. Son esprit avait deux attitudes, l'une du côté de l'homme,
+l'autre du côté de Dieu; il étudiait, ou il contemplait. Toute la
+journée il approfondissait les questions sociales; le salaire, le
+capital, le crédit, le mariage, la religion, la liberté de penser, la
+liberté d'aimer, l'éducation, la pénalité, la misère, l'association, la
+propriété, la production et la répartition, l'énigme d'en bas qui couvre
+d'ombre la fourmilière humaine; et le soir, il regardait les astres, ces
+êtres énormes. Comme Enjolras, il était riche et fils unique. Il parlait
+doucement, penchait la tête, baissait les yeux, souriait avec embarras,
+se mettait mal, avait l'air gauche, rougissait de rien, était fort
+timide. Du reste, intrépide.
+
+Feuilly était un ouvrier éventailliste, orphelin de père et de mère, qui
+gagnait péniblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pensée,
+délivrer le monde. Il avait une autre préoccupation encore: s'instruire;
+ce qu'il appelait aussi se délivrer. Il s'était enseigné à lui-même à
+lire et à écrire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly
+était un généreux coeur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin
+avait adopté les peuples. Sa mère lui manquant, il avait médité sur la
+patrie. Il ne voulait pas qu'il y eût sur la terre un homme qui fût sans
+patrie. Il couvait en lui-même, avec la divination profonde de l'homme
+du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui _l'idée des nationalités_.
+Il avait appris l'histoire exprès pour s'indigner en connaissance de
+cause. Dans ce jeune cénacle d'utopistes, surtout occupés de la France,
+il représentait le dehors. Il avait pour spécialité la Grèce, la
+Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il prononçait ces noms-là
+sans cesse, à propos et hors de propos, avec la ténacité du droit. La
+Turquie sur la Grèce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche
+sur Venise, ces viols l'exaspéraient. Entre toutes, la grande voie de
+fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de
+plus souveraine éloquence, il était éloquent de cette éloquence-là. Il
+ne tarissait pas sur cette date infâme, 1772, sur ce noble et vaillant
+peuple supprimé par trahison, sur ce Crime à trois, sur ce guet-apens
+monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions
+d'états qui, depuis, ont frappé plusieurs nobles nations, et leur ont,
+pour ainsi dire, raturé leur acte de naissance. Tous les attentats
+sociaux contemporains dérivent du partage de la Pologne. Le partage de
+la Pologne est un théorème dont tous les forfaits politiques actuels
+sont les corollaires. Pas un despote, pas un traître, depuis tout à
+l'heure un siècle, qui n'ait visé, homologué, contre-signé et paraphé,
+_ne varietur_, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier
+des trahisons modernes, celle-là apparaît la première. Le congrès de
+Vienne a consulté ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne
+l'hallali, 1815 est la curée. Tel était le texte habituel de Feuilly. Ce
+pauvre ouvrier s'était fait le tuteur de la justice, et elle le
+récompensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'éternité
+dans le droit. Varsovie ne peut pas plus être tartare que Venise ne peut
+être tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tôt ou
+tard, la patrie submergée flotte à la surface et reparaît. La Grèce
+redevient la Grèce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du
+droit contre le fait persiste à jamais. Le vol d'un peuple ne se
+prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne
+démarque pas une nation comme un mouchoir.
+
+Courfeyrac avait un père qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des idées
+fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et
+de noblesse, c'était de croire à la particule. La particule, on le sait,
+n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de _la Minerve_
+estimaient si haut ce pauvre _de_ qu'on se croyait obligé de l'abdiquer.
+M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M.
+Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de
+Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arrière,
+et s'appelait Courfeyrac tout court.
+
+Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir là,
+et nous borner à dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomyès.
+
+Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait
+appeler la beauté du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'éteint comme
+la gentillesse du petit chat, et toute cette grâce aboutit, sur deux
+pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.
+
+Ce genre d'esprit, les générations qui traversent les écoles, les levées
+successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main
+en main, _quasi cursores_, à peu près toujours le même; de sorte que,
+ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui eût écouté
+Courfeyrac en 1828 eût cru entendre Tholomyès en 1817. Seulement
+Courfeyrac était un brave garçon. Sous les apparentes similitudes de
+l'esprit extérieur, la différence entre Tholomyès et lui était grande.
+L'homme latent qui existait en eux était chez le premier tout autre que
+chez le second. Il y avait dans Tholomyès un procureur et dans
+Courfeyrac un paladin.
+
+Enjolras était le chef. Combeferre était le guide, Courfeyrac était le
+centre. Les autres donnaient plus de lumière, lui il donnait plus de
+calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualités d'un centre, la
+rondeur et le rayonnement.
+
+Bahorel avait figuré dans le tumulte sanglant de juin 1822, à l'occasion
+de l'enterrement du jeune Lallemand.
+
+Bahorel était un être de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave,
+panier percé, prodigue et rencontrant la générosité, bavard et
+rencontrant l'éloquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la
+meilleure pâte de diable qui fût possible; ayant des gilets téméraires
+et des opinions écarlates; tapageur en grand, c'est-à-dire n'aimant rien
+tant qu'une querelle, si ce n'est une émeute, et rien tant qu'une
+émeute, si ce n'est une révolution; toujours prêt à casser un carreau,
+puis à dépaver une rue, puis à démolir un gouvernement, pour voir
+l'effet; étudiant de onzième année. Il flairait le droit, mais il ne le
+faisait pas. Il avait pris pour devise: _avocat jamais_, et pour
+armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet
+carré. Chaque fois qu'il passait devant l'école de droit, ce qui lui
+arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'était pas
+encore inventé, et il prenait des précautions hygiéniques. Il disait du
+portail de l'école: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt:
+quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans
+ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait à rien faire
+une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il
+avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de
+leur fils.
+
+Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour
+cela qu'ils ont de l'intelligence.
+
+Bahorel, homme de caprice, était épars sur plusieurs cafés; les autres
+avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il flânait. Errer est humain,
+flâner est parisien. Au fond, esprit pénétrant, et penseur plus qu'il ne
+semblait.
+
+Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore
+informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.
+
+Il y avait dans ce conclave de jeunes têtes un membre chauve.
+
+Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aidé à monter
+dans un cabriolet de place le jour où il émigra, racontait qu'en 1814, à
+son retour en France, comme le roi débarquait à Calais, un homme lui
+présenta un placet.--Que demandez-vous? dit le roi.--Sire, un bureau de
+poste.--Comment vous appelez-vous?--L'Aigle.
+
+Le roi fronça le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom
+écrit ainsi: _Lesgle_. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi
+et il commença à sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour
+ancêtre un valet de chiens, surnommé Lesgueules. Ce surnom a fait mon
+nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption
+L'Aigle.--Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna à
+l'homme le bureau de poste de Meaux, exprès ou par mégarde.
+
+Le membre chauve du groupe était fils de ce Lesgle, ou Lègle, et signait
+Lègle (de Meaux). Ses camarades, pour abréger, l'appelaient Bossuet.
+
+Bossuet était un garçon gai qui avait du malheur. Sa spécialité était de
+ne réussir à rien. Par contre, il riait de tout. À vingt-cinq ans, il
+était chauve. Son père avait fini par avoir une maison et un champ; mais
+lui, le fils, n'avait rien eu de plus pressé que de perdre dans une
+fausse spéculation ce champ et cette maison. Il ne lui était rien resté.
+Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui
+manquait, tout le trompait; ce qu'il échafaudait croulait sur lui. S'il
+fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une maîtresse, il
+découvrait bientôt qu'il avait aussi un ami. À tout moment quelque
+misère lui advenait; de là sa jovialité. Il disait: _J'habite sous le
+toit des tuiles qui tombent_. Peu étonné, car pour lui l'accident était
+le prévu, il prenait la mauvaise chance en sérénité et souriait des
+taquineries de la destinée comme quelqu'un qui entend la plaisanterie.
+Il était pauvre, mais son gousset de bonne humeur était inépuisable. Il
+arrivait vite à son dernier sou, jamais à son dernier éclat de rire.
+Quand l'adversité entrait chez lui, il saluait cordialement cette
+ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il
+était familier avec la Fatalité au point de l'appeler par son petit
+nom.--Bonjour, Guignon, lui disait-il.
+
+Ces persécutions du sort l'avaient fait inventif. Il était plein de
+ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire,
+quand bon lui semblait, «des dépenses effrénées». Une nuit, il alla
+jusqu'à manger «cent francs» dans un souper avec une péronnelle, ce qui
+lui inspira au milieu de l'orgie ce mot mémorable: _Fille de cinq louis,
+tire-moi mes bottes_.
+
+Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait
+son droit, à la manière de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile;
+quelquefois pas du tout. Il logeait tantôt chez l'un, tantôt chez
+l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly étudiait la médecine. Il avait
+deux ans de moins que Bossuet.
+
+Joly était le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagné à la
+médecine, c'était d'être plus malade que médecin. À vingt-trois ans, il
+se croyait valétudinaire et passait sa vie à regarder sa langue dans son
+miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans
+sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la
+nuit, la circulation de son sang ne fût pas contrariée par le grand
+courant magnétique du globe. Dans les orages, il se tâtait le pouls. Du
+reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohérences, jeune, maniaque,
+malingre, joyeux, faisaient bon ménage ensemble, et il en résultait un
+être excentrique et agréable que ses camarades, prodigues de consonnes
+ailées, appelaient Jolllly.--Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait
+Jean Prouvaire.
+
+Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce
+qui est l'indice d'un esprit sagace.
+
+Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler
+que sérieusement, avaient une même religion: le Progrès.
+
+Tous étaient les fils directs de la révolution française. Les plus
+légers devenaient solennels en prononçant cette date: 89. Leurs pères
+selon la chair étaient ou avaient été feuillants, royalistes,
+doctrinaires; peu importait; ce pêle-mêle antérieur à eux, qui étaient
+jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans
+leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermédiaire au droit
+incorruptible et au devoir absolu.
+
+Affiliés et initiés, ils ébauchaient souterrainement l'idéal.
+
+Parmi tous ces coeurs passionnés et tous ces esprits convaincus, il y
+avait un sceptique. Comment se trouvait-il là? Par juxtaposition. Ce
+sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rébus:
+R. Grantaire était un homme qui se gardait bien de croire à quelque
+chose. C'était du reste un des étudiants qui avaient le plus appris
+pendant leurs cours à Paris; il savait que le meilleur café était au
+café Lemblin, et le meilleur billard au café Voltaire, qu'on trouvait de
+bonnes galettes et de bonnes filles à l'Ermitage sur le boulevard du
+Maine, des poulets à la crapaudine chez la mère Saguet, d'excellentes
+matelotes barrière de la Cunette, et un certain petit vin blanc barrière
+du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et
+le chausson, quelques danses, et il était profond bâtonniste. Par-dessus
+le marché, grand buveur. Il était laid démesurément; la plus jolie
+piqueuse de bottines de ce temps-là, Irma Boissy, indignée de sa
+laideur, avait rendu cette sentence: _Grantaire est impossible;_ mais la
+fatuité de Grantaire ne se déconcertait pas. Il regardait tendrement et
+fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: _si je
+voulais_! et cherchant à faire croire aux camarades qu'il était
+généralement demandé.
+
+Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social,
+révolution française, République, démocratie, humanité, civilisation,
+religion, progrès, étaient, pour Grantaire, très voisins de ne rien
+signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de
+l'intelligence, ne lui avait pas laissé une idée entière dans l'esprit.
+Il vivait avec ironie. Ceci était son axiome: Il n'y a qu'une certitude,
+mon verre plein. Il raillait tous les dévouements dans tous les partis,
+aussi bien le frère que le père, aussi bien Robespierre jeune que
+Loizerolles.--Ils sont bien avancés d'être morts, s'écriait-il. Il
+disait du crucifix: Voilà une potence qui a réussi. Coureur, joueur,
+libertin, souvent ivre, il faisait à ces jeunes songeurs le déplaisir de
+chantonner sans cesse: _J'aimons les filles et j'aimons le bon vin_.
+Air: Vive Henri IV.
+
+Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'était ni une
+idée ni un dogme, ni un art, ni une science; c'était un homme: Enjolras.
+Grantaire admirait, aimait et vénérait Enjolras. À qui se ralliait ce
+douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus
+absolu. De quelle façon Enjolras le subjuguait-il? Par les idées? Non.
+Par le caractère. Phénomène souvent observé. Un sceptique qui adhère à
+un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complémentaires.
+Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle.
+La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel;
+pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute,
+aimait à voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras.
+Sans qu'il s'en rendît clairement compte et sans qu'il songeât à se
+l'expliquer à lui-même, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure,
+candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses idées
+molles, fléchissantes, disloquées, malades, difformes, se rattachaient à
+Enjolras comme à une épine dorsale. Son rachis moral s'appuyait à cette
+fermeté. Grantaire, près d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il était
+lui-même d'ailleurs composé de deux éléments en apparence incompatibles.
+Il était ironique et cordial. Son indifférence aimait. Son esprit se
+passait de croyance et son coeur ne pouvait se passer d'amitié.
+Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature
+était ainsi. Il y a des hommes qui semblent nés pour être le verso,
+l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas,
+Éphestion, Pechméja. Ils ne vivent qu'à la condition d'être adossés à un
+autre; leur nom est une suite, et ne s'écrit que précédé de la
+conjonction _et_; leur existence ne leur est pas propre; elle est
+l'autre côté d'une destinée qui n'est pas la leur. Grantaire était un de
+ces hommes. Il était l'envers d'Enjolras.
+
+On pourrait presque dire que les affinités commencent aux lettres de
+l'alphabet. Dans la série, O et P sont inséparables. Vous pouvez, à
+votre gré, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.
+
+Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens;
+il y vivait; il ne se plaisait que là; il les suivait partout. Sa joie
+était de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumées du vin. On
+le tolérait pour sa bonne humeur.
+
+Enjolras, croyant, dédaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il
+lui accordait un peu de pitié hautaine. Grantaire était un Pylade point
+accepté. Toujours rudoyé par Enjolras, repoussé durement, rejeté et
+revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
+
+
+Une certaine après-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque
+coïncidence avec les événements racontés plus haut, Laigle de Meaux
+était mensuellement adossé au chambranle de la porte du café Musain. Il
+avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa
+rêverie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une
+manière d'être couché debout qui n'est point haïe des songeurs. Laigle
+de Meaux pensait, sans mélancolie, à une petite mésaventure qui lui
+était échue l'avant-veille à l'école de droit, et qui modifiait ses
+plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.
+
+La rêverie n'empêche pas un cabriolet de passer, et le songeur de
+remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une
+sorte de flânerie diffuse, aperçut, à travers ce somnambulisme, un
+véhicule à deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et
+comme indécis. À qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas?
+Laigle y regarda. Il y avait dedans, à côté du cocher, un jeune homme,
+et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux
+passants ce nom écrit en grosses lettres noires sur une carte cousue à
+l'étoffe: _Marius Pontmercy_.
+
+Ce nom fit changer d'attitude à Laigle. Il se dressa et jeta cette
+apostrophe au jeune homme du cabriolet:
+
+--Monsieur Marius Pontmercy!
+
+Le cabriolet interpellé s'arrêta.
+
+Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondément, leva les
+yeux.
+
+--Hein? dit-il.
+
+--Vous êtes monsieur Marius Pontmercy?
+
+--Sans doute.
+
+--Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.
+
+--Comment cela? demanda Marius; car c'était lui, en effet, qui sortait
+de chez son grand-père, et il avait devant lui une figure qu'il voyait
+pour la première fois. Je ne vous connais pas.
+
+--Moi non plus, je ne vous connais point, répondit Laigle.
+
+Marius crut à une rencontre de loustic, à un commencement de
+mystification en pleine rue. Il n'était pas d'humeur facile en ce
+moment-là. Il fronça le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable,
+poursuivit:
+
+--Vous n'étiez pas avant-hier à l'école?
+
+--Cela est possible.
+
+--Cela est certain.
+
+--Vous êtes étudiant? demanda Marius.
+
+--Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entré à l'école par
+hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces idées-là. Le professeur
+était en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont très
+ridicules dans ce moment-ci. Au troisième appel manqué, on vous raye
+l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.
+
+Marius commençait à écouter. Laigle continua:
+
+--C'était Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a
+le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec délices les
+absents. Il a sournoisement commencé par la lettre P. Je n'écoutais pas,
+n'étant point compromis dans cette lettre-là. L'appel n'allait pas mal.
+Aucune radiation. L'univers était présent. Blondeau était triste. Je
+disais à part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite
+exécution aujourd'hui. Tout à coup Blondeau appelle _Marius Pontmercy_.
+Personne ne répond. Blondeau, plein d'espoir, répète plus fort: _Marius
+Pontmercy_. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me
+suis dit rapidement: Voilà un brave garçon qu'on va rayer. Attention.
+Ceci est un véritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon
+élève. Ce n'est point là un cul-de-plomb, un étudiant qui étudie, un
+blanc-bec pédant, fort en sciences, lettres, théologie et sapience, un
+de ces esprits bêtas tirés à quatre épingles; une épingle par faculté.
+C'est un honorable paresseux qui flâne, qui pratique la villégiature,
+qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-être
+en cet instant-ci chez ma maîtresse. Sauvons-le. Mort à Blondeau! En ce
+moment, Blondeau a trempé dans l'encre sa plume noire de ratures, a
+promené sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a répété pour la troisième
+fois: _Marius Pontmercy_! J'ai répondu: _Présent_! Cela fait que vous
+n'avez pas été rayé.
+
+--Monsieur!... dit Marius.
+
+--Et que, moi, je l'ai été, ajouta Laigle de Meaux.
+
+--Je ne vous comprends pas, fit Marius.
+
+Laigle reprit:
+
+--Rien de plus simple. J'étais près de la chaire pour répondre et près
+de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une
+certaine fixité. Brusquement, Blondeau, qui doit être le nez malin dont
+parle Boileau, saute à la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de
+Meaux, et je m'appelle Lesgle.
+
+--L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!
+
+--Monsieur, le Blondeau arrive à ce beau nom, et crie: _Laigle_! Je
+réponds: _Présent_! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre,
+sourit, et me dit: Si vous êtes Pontmercy, vous n'êtes pas Laigle.
+Phrase qui a l'air désobligeante pour vous, mais qui n'était lugubre que
+pour moi. Cela dit, il me raye.
+
+Marius s'exclama.
+
+--Monsieur, je suis mortifié...
+
+--Avant tout, interrompit Laigle, je demande à embaumer Blondeau dans
+quelques phrases d'éloge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas
+grand'chose à changer à sa maigreur, à sa pâleur, à sa froideur, à sa
+roideur, et à son odeur. Et je dis: _Erudimini qui judicatis terram_.
+Ci-gît Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le boeuf de la
+discipline, _bos disciplinæ_, le molosse de la consigne, l'ange de
+l'appel, qui fut droit, carré, exact, rigide, honnête et hideux. Dieu le
+raya comme il m'a rayé.
+
+Marius reprit:
+
+--Je suis désolé...
+
+--Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leçon. À
+l'avenir, soyez exact.
+
+--Je vous fais vraiment mille excuses.
+
+--Ne vous exposez plus à faire rayer votre prochain.
+
+--Je suis désespéré...
+
+Laigle éclata de rire.
+
+--Et moi, ravi. J'étais sur la pente d'être avocat. Cette rature me
+sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne défendrai point la
+veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage.
+Voilà ma radiation obtenue. C'est à vous que je la dois, monsieur
+Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de
+remercîments. Où demeurez-vous?
+
+--Dans ce cabriolet, dit Marius.
+
+--Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous félicite. Vous
+avez là un loyer de neuf mille francs par an.
+
+En ce moment Courfeyrac sortait du café.
+
+Marius sourit tristement:
+
+--Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire à en sortir; mais
+c'est une histoire comme cela, je ne sais où aller.
+
+--Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.
+
+--J'aurais la priorité, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.
+
+--Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.
+
+--Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez
+Laigle.
+
+--De Meaux, répondit Laigle; par métaphore, Bossuet.
+
+Courfeyrac monta dans le cabriolet.
+
+--Cocher, dit-il, hôtel de la Porte-Saint-Jacques.
+
+Et le soir même, Marius était installé dans une chambre de l'hôtel de la
+Porte-Saint-Jacques, côte à côte avec Courfeyrac.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Les étonnements de Marius
+
+
+En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la
+saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius près
+de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui.
+Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea même pas. À cet
+âge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y
+a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On
+se regarde, on se connaît.
+
+Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:
+
+--À propos, avez-vous une opinion politique?
+
+--Tiens! dit Marius, presque offensé de la question.
+
+--Qu'est-ce que vous êtes?
+
+--Démocrate-bonapartiste.
+
+--Nuance gris de souris rassurée, dit Courfeyrac.
+
+Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au café Musain. Puis il lui
+chuchota à l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos
+entrées dans la révolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A
+B C. Il le présenta aux autres camarades en disant à demi-voix ce simple
+moi que Marius ne comprit pas: Un élève.
+
+Marius était tombé dans un guêpier d'esprits. Du reste, quoique
+silencieux et grave, il n'était ni le moins ailé ni le moins armé.
+
+Marius, jusque-là solitaire et inclinant au monologue et à l'aparté par
+habitude et par goût, fut un peu effarouché de cette volée de jeunes
+gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient à
+la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces
+esprits en liberté et en travail faisait tourbillonner ses idées.
+Quelquefois, dans le trouble, elles s'en allaient si loin de lui qu'il
+avait de la peine à les retrouver. Il entendait parler de philosophie,
+de littérature, d'art, d'histoire, de religion, d'une façon inattendue.
+Il entrevoyait des aspects étranges; et comme il ne les mettait point en
+perspective, il n'était pas sûr de ne pas voir le chaos. En quittant les
+opinions de son grand-père pour les opinions de son père, il s'était cru
+fixé; il soupçonnait maintenant, avec inquiétude et sans oser se
+l'avouer, qu'il ne l'était pas. L'angle sous lequel il voyait toute
+chose commençait de nouveau à se déplacer. Une certaine oscillation
+mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-ménage
+intérieur. Il en souffrait presque.
+
+Il semblait qu'il n'y eût pas pour ces jeunes gens de «choses
+consacrées». Marius entendait, sur toute matière, des langages
+singuliers, gênants pour son esprit encore timide.
+
+Une affiche de théâtre se présentait, ornée d'un titre de tragédie du
+vieux répertoire, dit classique.--À bas la tragédie chère aux bourgeois!
+criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre répliquer:
+
+--Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la tragédie, et il faut
+laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La tragédie à perruque a
+sa raison d'être, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui
+contestent le droit d'exister. Il y a des ébauches dans la nature; il y
+a, dans la création, des parodies toutes faites; un bec qui n'est pas un
+bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas
+des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux
+qui donne envie de rire, voilà le canard. Or, puisque la volaille existe
+à côté de l'oiseau, je ne vois pas pourquoi la tragédie classique
+n'existerait point en face de la tragédie antique.
+
+Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau
+entre Enjolras et Courfeyrac.
+
+Courfeyrac lui prenait le bras.
+
+--Faites attention. Ceci est la rue Plâtrière, nommée aujourd'hui rue
+Jean-Jacques-Rousseau, à cause d'un ménage singulier qui l'habitait il
+y a une soixantaine d'années. C'étaient Jean-Jacques et Thérèse. De
+temps en temps, il naissait là de petits êtres. Thérèse les enfantait,
+Jean-Jacques les enfantrouvait.
+
+Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.
+
+--Silence devant Jean-Jacques! Cet homme, je l'admire. Il a renié ses
+enfants, soit; mais il a adopté le peuple.
+
+Aucun de ces jeunes gens n'articulait ce mot: l'empereur. Jean Prouvaire
+seul disait quelquefois Napoléon; tous les autres disaient Bonaparte.
+Enjolras prononçait _Buonaparte_. Marius s'étonnait vaguement. _Initium
+sapientiæ_.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+L'arrière-salle du café Musain
+
+
+Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
+et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une véritable
+secousse pour son esprit.
+
+Cela se passait dans l'arrière-salle du café Musain. À peu près tous les
+Amis de l'A B C étaient réunis ce soir-là. Le quinquet était
+solennellement allumé. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
+avec bruit. Excepté Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
+haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
+de ces tumultes paisibles. C'était un jeu et un pêle-mêle autant qu'une
+conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
+quatre coins.
+
+Aucune femme n'était admise dans cette arrière-salle, excepté Louison,
+la laveuse de vaisselle du café, qui la traversait de temps en temps
+pour aller de la laverie au «laboratoire».
+
+Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'était
+emparé. Il raisonnait et déraisonnait à tue-tête, il criait:
+
+--J'ai soif. Mortels, je fais un rêve: que la tonne de Heidelberg ait
+une attaque d'apoplexie, et être de la douzaine de sangsues qu'on lui
+appliquera. Je voudrais boire. Je désire oublier la vie. La vie est une
+invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
+rien. On se casse le cou à vivre. La vie est un décor où il y a peu de
+praticables. Le bonheur est un vieux châssis peint d'un seul côté.
+L'Ecclésiaste dit: tout est vanité; je pense comme ce bonhomme qui n'a
+peut-être jamais existé. Zéro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vêtu
+de vanité. Ô vanité! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
+est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
+gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
+perruquier est un artiste, un gâcheux est un architecte, un jockey est
+un sportsman, un cloporte est un ptérygibranche. La vanité a un envers
+et un endroit; l'endroit est bête, c'est le nègre avec ses verroteries;
+l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
+l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignités, et
+même honneur et dignité, est généralement en chrysocale. Les rois font
+joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
+II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
+consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant à la valeur intrinsèque
+des gens, elle n'est guère plus respectable. Écoutez le panégyrique que
+le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est féroce; si le lys parlait,
+comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dévote est
+plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
+un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
+rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'étais élève
+chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
+à chiper des pommes; rapin est le mâle de rapine. Voilà pour moi; quant
+à vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
+excellences et qualités. Toute qualité verse dans un défaut; l'économe
+touche à l'avare, le généreux confine au prodigue, le brave côtoie le
+bravache; qui dit très pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
+vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogène. Qui
+admirez-vous, le tué ou le tueur, César ou Brutus? Généralement on est
+pour le tueur. Vive Brutus! il a tué. C'est ça qui est la vertu. Vertu,
+soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres à ces grands
+hommes-là. Le Brutus qui tua César était amoureux d'une statue de petit
+garçon. Cette statue était du statuaire grec Strongylion, lequel avait
+aussi sculpté cette figure d'amazone appelée Belle-Jambe, Eucnemos, que
+Néron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laissé que
+deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Néron; Brutus fut amoureux
+de l'une et Néron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
+rabâchage. Un siècle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
+copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
+Napoléon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
+de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
+convaincre. Mais tâchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
+contentez de réussir, quelle médiocrité! et de conquérir, quelle misère!
+Hélas, vanité et lâcheté partout. Tout obéit au succès, même la
+grammaire. _Si volet usus_, dit Horace. Donc, je dédaigne le genre
+humain. Descendrons-nous du tout à la partie? Voulez-vous que je me
+mette à admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plaît? Est-ce la
+Grèce? Les Athéniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
+dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacéphore disait
+de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
+considérable de la Grèce pendant cinquante ans a été ce grammairien
+Philetas, lequel était si petit et si menu qu'il était obligé de plomber
+ses souliers pour n'être pas emporté par le vent. Il y avait sur la plus
+grande place de Corinthe une statue sculptée par Silanion et cataloguée
+par Pline; cette statue représentait Épisthate. Qu'a fait Épisthate? il
+a inventé le croc-en-jambe. Ceci résume la Grèce et la gloire. Passons à
+d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
+pourquoi? À cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
+Athènes. L'Angleterre? pourquoi? À cause de Londres? je hais Carthage.
+Et puis, Londres, métropole du luxe, est le chef-lieu de la misère. Sur
+la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
+Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
+avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
+l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frère
+Jonathan? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez _time is money_, que
+reste-t-il de l'Angleterre? Ôtez _cotton is king_, que reste-t-il de
+l'Amérique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
+extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
+la Chine. Je conviens que la Russie a ses beautés, entre autres un fort
+despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une santé délicate. Un
+Alexis décapité, un Pierre poignardé, un Paul étranglé, un autre Paul
+aplati à coups de talon de botte, divers Ivans égorgés, plusieurs
+Nicolas et Basiles empoisonnés, tout cela indique que le palais des
+empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrité. Tous
+les peuples civilisés offrent à l'admiration du penseur ce détail: la
+guerre; or la guerre, la guerre civilisée, épuise et totalise toutes les
+formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
+mont Jaxa jusqu'à la maraude des Indiens Comanches dans la
+Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
+l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
+que vous avez à rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
+mêlé à vos modes et à vos élégances toutes les ordures compliquées de
+majesté, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu'à la chaise
+percée du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est à
+Bruxelles que l'on consomme le plus de bière, à Stockholm le plus
+d'eau-de-vie, à Madrid le plus de chocolat, à Amsterdam le plus de
+genièvre, à Londres le plus de vin, à Constantinople le plus de café, à
+Paris le plus d'absinthe; voilà toutes les notions utiles. Paris
+l'emporte, en somme. À Paris, les chiffonniers mêmes sont des sybarites;
+Diogène eût autant aimé être chiffonnier place Maubert que philosophe au
+Pirée. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
+bibines; les plus célèbres sont _la Casserole_ et _l'Abattoir_. Donc, ô
+guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
+bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansérails des
+califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard à
+quarante sous par tête, il me faut des tapis de Perse à y rouler
+Cléopâtre nue! Où est Cléopâtre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.
+
+Ainsi se répandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
+passage, dans son coin de l'arrière-salle Musain, Grantaire plus
+qu'ivre.
+
+Bossuet, étendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
+Grantaire repartait de plus belle:
+
+--Aigle de Meaux, à bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
+geste d'Hippocrate refusant le bric-à-brac d'Artaxerce. Je te dispense
+de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
+dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est réussi,
+l'homme est raté. Dieu a manqué cet animal-là. Une foule est un choix de
+laideurs. Le premier venu est un misérable. Femme rime à infâme. Oui,
+j'ai le spleen, compliqué de la mélancolie, avec la nostalgie, plus
+l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bâille, et je m'ennuie,
+et je m'assomme, et je m'embête! Que Dieu aille au diable!
+
+--Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
+droit avec la cantonade, et qui était engagé plus qu'à mi-corps dans une
+phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:
+
+--...Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus
+procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
+Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque année, un Équivalent devait
+être payé au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
+chacun, tant les propriétaires que les saisis d'héritage, et ce, pour
+toutes emphytéoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
+hypothécaires et hypothécaux....
+
+--Échos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.
+
+Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
+de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonçaient
+qu'un vaudeville s'ébauchait. Cette grosse affaire se traitait à voix
+basse, et les deux têtes en travail se touchaient:
+
+--Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
+sujet.
+
+--C'est juste. Dicte. J'écris.
+
+--Monsieur Dorimon?
+
+--Rentier?
+
+--Sans doute.
+
+--Sa fille, Célestine.
+
+--... tine. Après?
+
+--Le colonel Sainval.
+
+--Sainval est usé. Je dirais Valsin.
+
+À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
+profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
+trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel
+adversaire il avait affaire:
+
+--Diable! méfiez-vous. C'est une belle épée. Son jeu est net. Il a de
+l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de
+l'éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il
+est gaucher.
+
+Dans l'angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
+parlaient d'amour.
+
+--Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.
+
+--C'est une faute qu'elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu'on a
+tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le
+remords; si on la voit triste, on se fait conscience.
+
+--Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
+querellez!
+
+--Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite
+sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que
+nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à
+Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.
+
+--La paix, c'est le bonheur digérant.
+
+--Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
+sais qui je veux dire?
+
+--Elle me boude avec une patience cruelle.
+
+--Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.
+
+--Hélas!
+
+--À ta place, je la planterais là.
+
+--C'est facile à dire.
+
+--Et à faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?
+
+--Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, très littéraire,
+de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée,
+avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.
+
+--Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets
+de rotule. Achète-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
+prête.
+
+--À combien? cria Grantaire.
+
+Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La
+mythologie païenne se gourmait avec la mythologie chrétienne. Il
+s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme même, prenait
+le parti. Jean Prouvaire n'était timide qu'au repos. Une fois excité, il
+éclatait, une sorte de gaîté accentuait son enthousiasme, et il était à
+la fois riant et lyrique:
+
+--N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-être
+pas allés. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
+des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu'elle est
+aujourd'hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
+vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le
+Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne
+m'est pas prouvé que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
+creux des saules, en bouchant tour à tour les trous avec ses doigts; et
+j'ai toujours cru qu'Io était pour quelque chose dans la cascade de
+Pissevache.
+
+Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
+octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
+brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
+exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
+secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de
+papier.
+
+--Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu'au point de vue
+économique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
+gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. À la mort de François Ier, la
+dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la
+mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à
+vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de
+Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
+équivaudrait aujourd'hui à douze milliards. Deuxièmement, n'en déplaise
+à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de
+civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
+secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la
+démocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, détestables
+raisons que tout cela! Non! non! n'éclairons jamais le peuple à faux
+jour. Les principes s'étiolent et pâlissent dans votre cave
+constitutionnelle. Pas d'abâtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
+du roi au peuple. Dans tous ces octrois-là, il y a un article 14. À côté
+de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
+charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
+accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
+de charte!
+
+On était en hiver; deux bûches pétillaient dans la cheminée. Cela était
+tentant, et Courfeyrac n'y résista pas. Il froissa dans son poing la
+pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
+regarda philosophiquement brûler le chef-d'oeuvre de Louis XVIII, et se
+contenta de dire:
+
+--La charte métamorphosée en flamme.
+
+Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française
+qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
+bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
+folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les
+points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de
+bombardement joyeux.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Élargissement de l'horizon
+
+
+Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d'admirable qu'on ne
+peut jamais prévoir l'étincelle ni deviner l'éclair. Que va-t-il jaillir
+tout à l'heure? on l'ignore. L'éclat de rire part de l'attendrissement.
+Au moment bouffon, le sérieux fait son entrée. Les impulsions dépendent
+du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit
+pour ouvrir le champ à l'inattendu. Ce sont des entretiens à brusques
+tournants où la perspective change tout à coup. Le hasard est le
+machiniste de ces conversations-là.
+
+Une pensée sévère, bizarrement sortie d'un cliquetis de mots, traversa
+tout à coup la mêlée de paroles où ferraillaient confusément Grantaire,
+Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.
+
+Comment une phrase survient-elle dans le dialogue? d'où vient qu'elle se
+souligne tout à coup d'elle-même dans l'attention de ceux qui
+l'entendent? Nous venons de le dire, nul n'en sait rien. Au milieu du
+brouhaha, Bossuet termina tout à coup une apostrophe quelconque à
+Combeferre par cette date.
+
+--18 juin 1815: Waterloo.
+
+À ce nom, Waterloo, Marius, accoudé près d'un verre d'eau sur une table,
+ôta son poignet de dessous son menton, et commença à regarder fixement
+l'auditoire.
+
+--Pardieu, s'écria Courfeyrac (_Parbleu_, à cette époque, tombait en
+désuétude), ce chiffre 18 est étrange, et me frappe. C'est le nombre
+fatal de Bonaparte. Mettez Louis devant et Brumaire derrière, vous avez
+toute la destinée de l'homme, avec cette particularité expressive que le
+commencement y est talonné par la fin.
+
+Enjolras, jusque-là muet, rompit le silence, et adressa à Courfeyrac
+cette parole:
+
+--Tu veux dire le crime par l'expiation.
+
+Ce mot, _crime_, dépassait la mesure de ce que pouvait accepter Marius,
+déjà très ému par la brusque évocation de Waterloo.
+
+Il se leva, il marcha lentement vers la carte de France étalée sur le
+mur et au bas de laquelle on voyait une île dans un compartiment séparé,
+il posa son doigt sur ce compartiment, et dit:
+
+--La Corse. Une petite île qui a fait la France bien grande.
+
+Ce fut le souffle d'air glacé. Tous s'interrompirent. On sentit que
+quelque chose allait commencer.
+
+Bahorel, ripostant à Bossuet, était en train de prendre une pose de
+torse à laquelle il tenait. Il y renonça pour écouter.
+
+Enjolras, dont l'oeil bleu n'était attaché sur personne et semblait
+considérer le vide, répondit sans regarder Marius:
+
+--La France n'a besoin d'aucune Corse pour être grande. La France est
+grande parce qu'elle est la France. _Quia nominor leo_.
+
+Marius n'éprouva nulle velléité de reculer; il se tourna vers Enjolras,
+et sa voix éclata avec une vibration qui venait du tressaillement des
+entrailles:
+
+--À Dieu ne plaise que je diminue la France! mais ce n'est point la
+diminuer que de lui amalgamer Napoléon. Ah çà, parlons donc. Je suis
+nouveau venu parmi vous, mais je vous avoue que vous m'étonnez. Où en
+sommes-nous? qui sommes-nous? qui êtes-vous? qui suis-je?
+Expliquons-nous sur l'empereur. Je vous entends dire Buonaparte en
+accentuant l'u comme des royalistes. Je vous préviens que mon grand-père
+fait mieux encore; il dit Buonaparté. Je vous croyais des jeunes gens.
+Où mettez-vous donc votre enthousiasme? et qu'est-ce que vous en faites?
+qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il
+de plus?
+
+Si vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de quels grands hommes
+voudrez-vous? Il avait tout. Il était complet. Il avait dans son cerveau
+le cube des facultés humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il
+dictait comme César, sa causerie mêlait l'éclair de Pascal au coup de
+foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'écrivait, ses bulletins
+sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la métaphore de
+Mahomet, il laissait derrière lui dans l'orient des paroles grandes
+comme les pyramides; à Tilsitt il enseignait la majesté aux empereurs, à
+l'académie des sciences il donnait la réplique à Laplace, au conseil
+d'état il tenait tête à Merlin, il donnait une âme à la géométrie des
+uns et à la chicane des autres, il était légiste avec les procureurs et
+sidéral avec les astronomes; comme Cromwell soufflant une chandelle sur
+deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau; il voyait
+tout, il savait tout; ce qui ne l'empêchait pas de rire d'un rire
+bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout à coup, l'Europe
+effarée écoutait, des armées se mettaient en marche, des parcs
+d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les
+fleuves, les nuées de la cavalerie galopaient dans l'ouragan, cris,
+trompettes, tremblement de trônes partout, les frontières des royaumes
+oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain
+qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur
+l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans
+les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande Armée et
+la vieille garde, et c'était l'archange de la guerre!
+
+Tous se taisaient, et Enjolras baissait la tête. Le silence fait
+toujours un peu l'effet de l'acquiescement ou d'une sorte de mise au
+pied du mur. Marius, presque sans reprendre haleine, continua avec un
+surcroît d'enthousiasme:
+
+--Soyons justes, mes amis! être l'empire d'un tel empereur, quelle
+splendide destinée pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et
+qu'il ajoute son génie au génie de cet homme! Apparaître et régner,
+marcher et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre
+ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynastie,
+transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez,
+que vous mettez la main sur le pommeau de l'épée de Dieu, suivre dans un
+seul homme Annibal, César et Charlemagne, être le peuple de quelqu'un
+qui mêle à toutes vos aubes l'annonce éclatante d'une bataille gagnée,
+avoir pour réveille-matin le canon des Invalides, jeter dans des abîmes
+de lumière des mots prodigieux qui flamboient à jamais, Marengo, Arcole,
+Austerlitz, Iéna, Wagram! faire à chaque instant éclore au zénith des
+siècles des constellations de victoires, donner l'empire français pour
+pendant à l'empire romain, être la grande nation et enfanter la grande
+Armée, faire envoler par toute la terre ses légions comme une montagne
+envoie de tous côtés ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, être en
+Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers
+l'histoire une fanfare de titans, conquérir le monde deux fois, par la
+conquête et par l'éblouissement, cela est sublime; et qu'y a-t-il de
+plus grand?
+
+--Être libre, dit Combeferre.
+
+Marius à son tour baissa la tête. Ce mot simple et froid avait traversé
+comme une lame d'acier son effusion épique, et il la sentait s'évanouir
+en lui. Lorsqu'il leva les yeux, Combeferre n'était plus là. Satisfait
+probablement de sa réplique à l'apothéose, il venait de partir, et tous,
+excepté Enjolras, l'avaient suivi. La salle s'était vidée. Enjolras,
+resté seul avec Marius, le regardait gravement. Marius cependant, ayant
+un peu rallié ses idées, ne se tenait pas pour battu; il y avait en lui
+un reste de bouillonnement qui allait sans doute se traduire en
+syllogismes déployés contre Enjolras, quand tout à coup on entendit
+quelqu'un qui chantait dans l'escalier en s'en allant. C'était
+Combeferre, et voici ce qu'il chantait:
+
+ _Si César m'avait donné_
+ _La gloire et la guerre,_
+ _Et qu'il me fallût quitter_
+ _L'amour de ma mère_
+ _Je dirais au grand César:_
+ _Reprends ton sceptre et ton char,_
+ _J'aime mieux ma mère, ô gué!_
+ _J'aime mieux ma mère._
+
+L'accent tendre et farouche dont Combeferre le chantait donnait à ce
+couplet une sorte de grandeur étrange. Marius, pensif et l'oeil au
+plafond, répéta presque machinalement: Ma mère?...
+
+En ce moment, il sentit sur son épaule la main d'Enjolras.
+
+--Citoyen, lui dit Enjolras, ma mère, c'est la République.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Res angusta_
+
+
+Cette soirée laissa à Marius un ébranlement profond, et une obscurité
+triste dans l'âme. Il éprouva ce qu'éprouve peut-être la terre au moment
+où on l'ouvre avec le fer pour y déposer le grain de blé; elle ne sent
+que la blessure; le tressaillement du germe et la joie du fruit
+n'arrivent que plus tard.
+
+Marius fut sombre. Il venait à peine de se faire une foi; fallait-il
+donc déjà la rejeter? il s'affirma à lui-même que non. Il se déclara
+qu'il ne voulait pas douter, et il commença à douter malgré lui. Être
+entre deux religions, l'une dont on n'est pas encore sorti, l'autre où
+l'on n'est pas encore entré, cela est insupportable; et ces crépuscules
+ne plaisent qu'aux âmes chauves-souris. Marius était une prunelle
+franche, et il lui fallait de la vraie lumière. Les demi-jours du doute
+lui faisaient mal. Quel que fût son désir de rester où il était et de
+s'en tenir là, il était invinciblement contraint de continuer,
+d'avancer, d'examiner, de penser, de marcher plus loin. Où cela
+allait-il le conduire? il craignait, après avoir fait tant de pas qui
+l'avaient rapproché de son père, de faire maintenant des pas qui l'en
+éloigneraient. Son malaise croissait de toutes les réflexions qui lui
+venaient. L'escarpement se dessinait autour de lui. Il n'était d'accord
+ni avec son grand-père, ni avec ses amis; téméraire pour l'un, arriéré
+pour les autres; et il se reconnut doublement isolé, du côté de la
+vieillesse, et du côté de la jeunesse. Il cessa d'aller au café Musain.
+
+Dans ce trouble où était sa conscience, il ne songeait plus guère à de
+certains côtés sérieux de l'existence. Les réalités de la vie ne se
+laissent pas oublier. Elles vinrent brusquement lui donner leur coup de
+coude.
+
+Un matin, le maître de l'hôtel entra dans la chambre de Marius et lui
+dit:
+
+--Monsieur Courfeyrac a répondu pour vous.
+
+--Oui.
+
+--Mais il me faudrait de l'argent.
+
+--Priez Courfeyrac de venir me parler, dit Marius.
+
+Courfeyrac venu, l'hôte les quitta. Marius lui conta ce qu'il n'avait
+pas songé à lui dire encore, qu'il était comme seul au monde et n'ayant
+pas de parents.
+
+--Qu'allez-vous devenir? dit Courfeyrac.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Marius.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Avez-vous de l'argent?
+
+--Quinze francs.
+
+--Voulez-vous que je vous en prête?
+
+--Jamais.
+
+--Avez-vous des habits?
+
+--Voilà.
+
+--Avez-vous des bijoux?
+
+--Une montre.
+
+--D'argent?
+
+--D'or. La voici.
+
+--Je sais un marchand d'habits qui vous prendra votre redingote et un
+pantalon.
+
+--C'est bien.
+
+--Vous n'aurez plus qu'un pantalon, un gilet, un chapeau et un habit.
+
+--Et mes bottes.
+
+--Quoi! vous n'irez pas pieds nus? quelle opulence!
+
+--Ce sera assez.
+
+--Je sais un horloger qui vous achètera votre montre.
+
+--C'est bon.
+
+--Non, ce n'est pas bon. Que ferez-vous après?
+
+--Tout ce qu'il faudra. Tout l'honnête du moins.
+
+--Savez-vous l'anglais?
+
+--Non.
+
+--Savez-vous l'allemand?
+
+--Non.
+
+--Tant pis.
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est qu'un de mes amis, libraire, fait une façon d'encyclopédie pour
+laquelle vous auriez pu traduire des articles allemands ou anglais.
+C'est mal payé, mais on vit.
+
+--J'apprendrai l'anglais et l'allemand.
+
+--Et en attendant?
+
+--En attendant je mangerai mes habits et ma montre.
+
+On fit venir le marchand d'habits. Il acheta la défroque vingt francs.
+On alla chez l'horloger. Il acheta la montre quarante-cinq francs.
+
+--Ce n'est pas mal, disait Marius à Courfeyrac en rentrant à l'hôtel,
+avec mes quinze francs, cela fait quatre-vingts francs.
+
+--Et la note de l'hôtel? observa Courfeyrac.
+
+--Tiens, j'oubliais, dit Marius.
+
+L'hôte présenta sa note qu'il fallut payer sur-le-champ. Elle se
+montait à soixante-dix francs.
+
+--Il me reste dix francs, dit Marius.
+
+--Diable, fit Courfeyrac, vous mangerez cinq francs pendant que vous
+apprendrez l'anglais, et cinq francs pendant que vous apprendrez
+l'allemand. Ce sera avaler une langue bien vite ou une pièce de cent
+sous bien lentement.
+
+Cependant la tante Gillenormand, assez bonne personne au fond dans les
+occasions tristes, avait fini par déterrer le logis de Marius. Un matin,
+comme Marius revenait de l'école, il trouva une lettre de sa tante et
+les _soixante pistoles_, c'est-à-dire six cents francs en or dans une
+boîte cachetée.
+
+Marius renvoya les trente louis à sa tante avec une lettre respectueuse
+où il déclarait avoir des moyens d'existence et pouvoir suffire
+désormais à tous ses besoins. En ce moment-là il lui restait trois
+francs.
+
+La tante n'informa point le grand-père de ce refus de peur d'achever de
+l'exaspérer. D'ailleurs n'avait-il pas dit: Qu'on ne me parle jamais de
+ce buveur de sang!
+
+Marius sortit de l'hôtel de la porte Saint-Jacques, ne voulant pas s'y
+endetter.
+
+
+
+
+Livre cinquième--Excellence du malheur
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Marius indigent
+
+
+La vie devint sévère pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce
+n'était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu'on appelle _de la
+vache enragée_. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les
+nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l'âtre sans feu, les
+semaines sans travail, l'avenir sans espérance, l'habit percé au coude,
+le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve
+fermée le soir parce qu'on ne paye pas son loyer, l'insolence du portier
+et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la
+dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts,
+l'amertume, l'accablement. Marius apprit comment on dévore tout cela, et
+comment ce sont souvent les seules choses qu'on ait à dévorer. À ce
+moment de l'existence où l'homme a besoin d'orgueil parce qu'il a besoin
+d'amour, il se sentit moqué parce qu'il était mal vêtu, et ridicule
+parce qu'il était pauvre. À l'âge où la jeunesse vous gonfle le coeur
+d'une fierté impériale, il abaissa plus d'une fois ses yeux sur ses
+bottes trouées, et il connut les hontes injustes et les rougeurs
+poignantes de la misère. Admirable et terrible épreuve dont les faibles
+sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset où la destinée
+jette un homme, toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un
+demi-dieu.
+
+Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y
+a des bravoures opiniâtres et ignorées qui se défendent pied à pied dans
+l'ombre contre l'envahissement fatal des nécessités et des turpitudes.
+Nobles et mystérieux triomphes qu'aucun regard ne voit, qu'aucune
+renommée ne paye, qu'aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur,
+l'isolement, l'abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont
+leurs héros; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres.
+
+De fermes et rares natures sont ainsi créées; la misère, presque
+toujours marâtre, est quelquefois mère; le dénûment enfante la
+puissance d'âme et d'esprit; la détresse est nourrice de la fierté; le
+malheur est un bon lait pour les magnanimes.
+
+Il y eut un moment dans la vie de Marius où il balayait son palier, où
+il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitière, où il attendait
+que la brune tombât pour s'introduire chez le boulanger, et y acheter un
+pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'eût
+volé. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au
+milieu des cuisinières goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme
+gauche portant des livres sous son bras, qui avait l'air timide et
+furieux, qui en entrant ôtait son chapeau de son front où perlait la
+sueur, faisait un profond salut à la bouchère étonnée, un autre salut au
+garçon boucher, demandait une côtelette de mouton, la payait six ou sept
+sous, l'enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux
+livres, et s'en allait. C'était Marius. Avec cette côtelette, qu'il
+faisait cuire lui-même, il vivait trois jours.
+
+Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la
+graisse, le troisième jour il rongeait l'os.
+
+À plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui
+adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant
+qu'il n'avait besoin de rien.
+
+Il était encore en deuil de son père quand la révolution que nous avons
+racontée s'était faite en lui. Depuis lors, il n'avait plus quitté les
+vêtements noirs. Cependant ses vêtements le quittèrent. Un jour vint où
+il n'eut plus d'habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Courfeyrac,
+auquel il avait de son côté rendu quelques bons offices, lui donna un
+vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier
+quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit était vert. Alors
+Marius ne sortit plus qu'après la chute du jour. Cela faisait que son
+habit était noir. Voulant toujours être en deuil, il se vêtissait de la
+nuit.
+
+À travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il était censé habiter
+la chambre de Courfeyrac, qui était décente et où un certain nombre de
+bouquins de droit soutenus et complétés par des volumes de romans
+dépareillés figuraient la bibliothèque voulue par les règlements. Il se
+faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.
+
+Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-père par une lettre
+froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la
+lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, déchirée en quatre, au
+panier. Deux ou trois jours après, mademoiselle Gillenormand entendit
+son père qui était seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela
+lui arrivait chaque fois qu'il était très agité. Elle prêta l'oreille;
+le vieillard disait:--Si tu n'étais pas un imbécile, tu saurais qu'on
+ne peut pas être à la fois baron et avocat.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Marius pauvre
+
+
+Il en est de la misère comme de tout. Elle arrive à devenir possible.
+Elle finit par prendre une forme et se composer. On végète, c'est-à-dire
+on se développe d'une certaine façon chétive, mais suffisante à la vie.
+Voici de quelle manière l'existence de Marius Pontmercy s'était
+arrangée:
+
+Il était sorti du plus étroit, le défilé s'élargissait un peu devant
+lui. À force de labeur, de courage, de persévérance et de volonté, il
+était parvenu à tirer de son travail environ sept cents francs par an.
+Il avait appris l'allemand et l'anglais. Grâce à Courfeyrac qui l'avait
+mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la
+littérature-librairie le modeste rôle d'_utilité_. Il faisait des
+prospectus, traduisait des journaux, annotait des éditions, compilait
+des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il
+en vivait. Pas mal. Comment? Nous l'allons dire.
+
+Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de
+trente francs, un taudis sans cheminée qualifié cabinet où il n'y avait,
+en fait de meubles, que l'indispensable. Ces meubles étaient à lui. Il
+donnait trois francs par mois à la vieille principale locataire pour
+qu'elle vînt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d'eau
+chaude, un oeuf frais et un pain d'un sou. De ce pain et de cet oeuf, il
+déjeunait. Son déjeuner variait de deux à quatre sous selon que les
+oeufs étaient chers ou bon marché. À six heures du soir, il descendait
+rue Saint-Jacques, dîner chez Rousseau, vis-à-vis Basset le marchand
+d'estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe.
+Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de légumes de
+trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain à
+discrétion. Quant au vin, il buvait de l'eau. En payant au comptoir, où
+siégeait majestueusement madame Rousseau, à cette époque toujours grasse
+et encore fraîche, il donnait un sou au garçon, et madame Rousseau lui
+donnait un sourire. Puis il s'en allait. Pour seize sous, il avait eu un
+sourire et un dîner.
+
+Ce restaurant Rousseau, où l'on vidait si peu de bouteilles et tant de
+carafes, était un calmant plus encore qu'un restaurant. Il n'existe plus
+aujourd'hui. Le maître avait un beau surnom; on l'appelait _Rousseau
+l'aquatique_.
+
+Ainsi, déjeuner quatre sous, dîner seize sous; sa nourriture lui coûtait
+vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par
+an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs à la
+vieille, plus quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs,
+Marius était nourri, logé et servi. Son habillement lui coûtait cent
+francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs,
+le tout ne dépassait pas six cent cinquante francs. Il lui restait
+cinquante francs. Il était riche. Il prêtait dans l'occasion dix francs
+à un ami; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs.
+Quant au chauffage, n'ayant pas de cheminée, Marius l'avait «simplifié».
+
+Marius avait toujours deux habillements complets; l'un vieux, «pour tous
+les jours», l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux étaient
+noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans sa
+commode, la troisième chez la blanchisseuse. Il les renouvelait à mesure
+qu'elles s'usaient. Elles étaient habituellement déchirées, ce qui lui
+faisait boutonner son habit jusqu'au menton.
+
+Pour que Marius en vînt à cette situation florissante, il avait fallu
+des années. Années rudes; difficiles, les unes à traverser, les autres à
+gravir. Marius n'avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en
+fait de dénûment; il avait tout fait, excepté des dettes. Il se rendait
+ce témoignage que jamais il n'avait dû un sou à personne. Pour lui, une
+dette, c'était le commencement de l'esclavage. Il se disait même qu'un
+créancier est pire qu'un maître; car un maître ne possède que votre
+personne, un créancier possède votre dignité et peut la souffleter.
+Plutôt que d'emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours
+de jeûne. Sentant que toutes les extrémités se touchent et que, si l'on
+n'y prend garde, l'abaissement de fortune peut mener à la bassesse
+d'âme, il veillait jalousement sur sa fierté. Telle formule ou telle
+démarche qui, dans toute autre situation, lui eût paru déférence, lui
+semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne
+voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur sévère.
+Il était timide jusqu'à l'âpreté.
+
+Dans toutes ses épreuves il se sentait encouragé et quelquefois même
+porté par une force secrète qu'il avait en lui. L'âme aide le corps, et
+à de certains moments le soulève. C'est le seul oiseau qui soutienne sa
+cage.
+
+À côté du nom de son père, un autre nom était gravé dans le coeur de
+Marius, le nom de Thénardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et
+grave, environnait d'une sorte d'auréole l'homme auquel, dans sa pensée,
+il devait la vie de son père, cet intrépide sergent qui avait sauvé le
+colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne séparait
+jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son père, et il les
+associait dans sa vénération. C'était une sorte de culte à deux degrés,
+le grand autel pour le colonel, le petit pour Thénardier. Ce qui
+redoublait l'attendrissement de sa reconnaissance, c'est l'idée de
+l'infortune où il savait Thénardier tombé et englouti. Marius avait
+appris à Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste.
+Depuis il avait fait des efforts inouïs pour saisir sa trace et tâcher
+d'arriver à lui dans ce ténébreux abîme de la misère où Thénardier avait
+disparu. Marius avait battu tout le pays; il était allé à Chelles, à
+Bondy, à Gournay, à Nogent, à Lagny. Pendant trois années il s'y était
+acharné, dépensant à ces explorations le peu d'argent qu'il épargnait.
+Personne n'avait pu lui donner de nouvelles de Thénardier; on le croyait
+passé en pays étranger. Ses créanciers l'avaient cherché aussi, avec
+moins d'amour que Marius, mais avec autant d'acharnement, et n'avaient
+pu mettre la main sur lui. Marius s'accusait et s'en voulait presque de
+ne pas réussir dans ses recherches. C'était la seule dette que lui eût
+laissée le Colonel, et Marius tenait à honneur de la payer.--Comment!
+pensait-il, quand mon père gisait mourant sur le champ de bataille,
+Thénardier, lui, a bien su le trouver à travers la fumée et la mitraille
+et l'emporter sur ses épaules, et il ne lui devait rien cependant, et
+moi qui dois tant à Thénardier, je ne saurais pas le rejoindre dans
+cette ombre où il agonise et le rapporter à mon tour de la mort à la
+vie! Oh! je le retrouverai!--Pour retrouver Thénardier en effet, Marius
+eût donné un de ses bras, et, pour le tirer de la misère, tout son sang.
+Revoir Thénardier, rendre un service quelconque à Thénardier, lui dire:
+Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais! je suis là!
+disposez de moi!--c'était le plus doux et le plus magnifique rêve de
+Marius.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Marius grandi
+
+
+À cette époque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu'il avait
+quitté son grand-père. On était resté dans les mêmes termes de part et
+d'autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher à se revoir.
+D'ailleurs, se revoir, à quoi bon? pour se heurter? Lequel eût eu raison
+de l'autre? Marius était le vase d'airain, mais le père Gillenormand
+était le pot de fer.
+
+Disons-le, Marius s'était mépris sur le coeur de son grand-père. Il
+s'était figuré que M. Gillenormand ne l'avait jamais aimé, et que ce
+bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, tempêtait et levait la
+canne, n'avait pour lui tout au plus que cette affection à la fois
+légère et sévère des Gérontes de comédie. Marius se trompait. Il y a des
+pères qui n'aiment pas leurs enfants; il n'existe point d'aïeul qui
+n'adore son petit-fils. Au fond, nous l'avons dit, M. Gillenormand
+idolâtrait Marius. Il l'idolâtrait à sa façon, avec accompagnement de
+bourrades et même de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un
+vide noir dans le coeur. Il exigea qu'on ne lui en parlât plus, en
+regrettant tout bas d'être si bien obéi. Dans les premiers temps il
+espéra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur
+reviendrait. Mais les semaines se passèrent, les mois se passèrent, les
+années se passèrent; au grand désespoir de M. Gillenormand, le buveur
+de sang ne reparut pas.--Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que
+de le chasser, se disait le grand-père, et il se demandait: si c'était à
+refaire, le referais-je? Son orgueil sur-le-champ répondait oui, mais sa
+vieille tête qu'il hochait en silence répondait tristement non. Il avait
+ses heures d'abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin
+d'affections comme de soleil. C'est de la chaleur. Quelle que fût sa
+forte nature, l'absence de Marius avait changé quelque chose en lui.
+Pour rien au monde, il n'eût voulu faire un pas vers ce «petit drôle»
+mais il souffrait. Il ne s'informait jamais de lui, mais il y pensait
+toujours. Il vivait, de plus en plus retiré, au Marais. Il était encore,
+comme autrefois, gai et violent, mais sa gaîté avait une dureté
+convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la colère, et ses
+violences se terminaient toujours par une sorte d'accablement doux et
+sombre. Il disait quelquefois:--Oh! s'il revenait, quel bon soufflet je
+lui donnerais!
+
+Quant à la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup; Marius
+n'était plus pour elle qu'une espèce de silhouette noire et vague; et
+elle avait fini par s'en occuper beaucoup moins que du chat ou du
+perroquet qu'il est probable qu'elle avait.
+
+Ce qui accroissait la souffrance secrète du père Gillenormand, c'est
+qu'il la renfermait tout entière et n'en laissait rien deviner. Son
+chagrin était comme ces fournaises nouvellement inventées qui brûlent
+leur fumée. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui
+parlaient de Marius, et lui demandaient:--Que fait, ou que devient
+monsieur votre petit-fils?--Le vieux bourgeois répondait, en soupirant,
+s'il était trop triste, ou en donnant une chiquenaude à sa manchette,
+s'il voulait paraître gai:--Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans
+quelque coin.
+
+Pendant que le vieillard regrettait, Marius s'applaudissait. Comme à
+tous les bons coeurs, le malheur lui avait ôté l'amertume. Il ne pensait
+à M. Gillenormand qu'avec douceur, mais il avait tenu à ne plus rien
+recevoir de l'homme _qui avait été mal pour son père_.--C'était
+maintenant la traduction mitigée de ses premières indignations. En
+outre, il était heureux d'avoir souffert, et de souffrir encore. C'était
+pour son père. La dureté de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il
+se disait avec une sorte de joie que--_c'était bien le moins_; que
+c'était--une expiation;--que,--sans cela, il eût été puni, autrement et
+plus tard, de son indifférence impie pour son père et pour un tel père;
+qu'il n'aurait pas été juste que son père eût eu toute la souffrance, et
+lui rien;--qu'était-ce d'ailleurs que ses travaux et son dénûment
+comparés à la vie héroïque du colonel? qu'enfin sa seule manière de se
+rapprocher de son père et de lui ressembler, c'était d'être vaillant
+contre l'indigence comme lui avait été brave contre l'ennemi; et que
+c'était là sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot: _il
+en sera digne_.--Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa
+poitrine, l'écrit du colonel ayant disparu, mais dans son coeur.
+
+Et puis, le jour où son grand-père l'avait chassé, il n'était encore
+qu'un enfant, maintenant il était un homme. Il le sentait. La misère,
+insistons-y, lui avait été bonne. La pauvreté dans la jeunesse, quand
+elle réussit, a cela de magnifique qu'elle tourne toute la volonté vers
+l'effort et toute l'âme vers l'aspiration. La pauvreté met tout de suite
+la vie matérielle à nu et la fait hideuse; de là d'inexprimables élans
+vers la vie idéale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes
+et grossières, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac,
+le jeu, les bons repas, et le reste; occupations des bas côtés de l'âme
+aux dépens des côtés hauts et délicats. Le jeune homme pauvre se donne
+de la peine pour avoir son pain; il mange; quand il a mangé, il n'a plus
+que la rêverie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne; il regarde
+le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanité dans
+laquelle il souffre, la création dans laquelle il rayonne. Il regarde
+tant l'humanité qu'il voit l'âme, il regarde tant la création qu'il voit
+Dieu. Il rêve, et il se sent grand; il rêve encore, et il se sent
+tendre. De l'égoïsme de l'homme qui souffre, il passe à la compassion de
+l'homme qui médite. Un admirable sentiment éclate en lui, l'oubli de soi
+et la pitié pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la
+nature offre, donne et prodigue aux âmes ouvertes et refuse aux âmes
+fermées, il en vient à plaindre, lui millionnaire de l'intelligence, les
+millionnaires de l'argent. Toute haine s'en va de son coeur à mesure que
+toute clarté entre dans son esprit. D'ailleurs est-il malheureux? Non.
+La misère d'un jeune homme n'est jamais misérable. Le premier jeune
+garçon venu, si pauvre qu'il soit, avec sa santé, sa force, sa marche
+vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux
+noirs, ses joues fraîches, ses lèvres roses, ses dents blanches, son
+souffle pur, fera toujours envie à un vieil empereur. Et puis chaque
+matin il se remet à gagner son pain; et tandis que ses mains gagnent du
+pain, son épine dorsale gagne de la fierté, son cerveau gagne des idées.
+Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations,
+aux joies; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles,
+sur le pavé, dans les ronces, quelquefois dans la boue; la tête dans la
+lumière. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, sérieux,
+content de peu, bienveillant; et il bénit Dieu de lui avoir donné ces
+deux richesses qui manquent à bien des riches, le travail qui le fait
+libre et la pensée qui le fait digne.
+
+C'était là ce qui s'était passé en Marius. Il avait même, pour tout
+dire, un peu trop versé du côté de la contemplation. Du jour où il était
+arrivé à gagner sa vie à peu près sûrement, il s'était arrêté là,
+trouvant bon d'être pauvre, et retranchant au travail pour donner à la
+pensée. C'est-à-dire qu'il passait quelquefois des journées entières à
+songer, plongé et englouti comme un visionnaire dans les voluptés
+muettes de l'extase et du rayonnement intérieur. Il avait ainsi posé le
+problème de sa vie: travailler le moins possible du travail matériel
+pour travailler le plus possible du travail impalpable; en d'autres
+termes, donner quelques heures à la vie réelle, et jeter le reste dans
+l'infini. Il ne s'apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la
+contemplation ainsi comprise finit par être une des formes de la
+paresse; qu'il s'était contenté de dompter les premières nécessités de
+la vie, et qu'il se reposait trop tôt.
+
+Il était évident que, pour cette nature énergique et généreuse, ce ne
+pouvait être là qu'un état transitoire, et qu'au premier choc contre les
+inévitables complications de la destinée, Marius se réveillerait.
+
+En attendant, bien qu'il fût avocat et quoi qu'en pensât le père
+Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait même pas. La
+rêverie l'avait détourné de la plaidoirie. Hanter les avoués, suivre le
+palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire? Il ne voyait aucune
+raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure
+avait fini par lui faire un travail sûr, un travail de peu de labeur,
+qui, comme nous venons de l'expliquer, lui suffisait.
+
+Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui
+avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un
+travail régulier, et de lui donner quinze cents francs par an. Être bien
+logé! quinze cents francs! Sans doute. Mais renoncer à sa liberté! être
+un gagiste! une espèce d'homme de lettres commis! Dans la pensée de
+Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en même
+temps, il gagnait du bien-être et perdait de la dignité; c'était un
+malheur complet et beau qui se changeait en une gêne laide et ridicule;
+quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.
+
+Marius vivait solitaire. Par ce goût qu'il avait de rester en dehors de
+tout, et aussi pour avoir été par trop effarouché, il n'était décidément
+pas entré dans le groupe présidé par Enjolras. On était resté bons
+camarades; on était prêt à s'entr'aider dans l'occasion de toutes les
+façons possibles; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune,
+Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D'abord
+il lui devait la révolution qui s'était faite en lui; il lui devait
+d'avoir connu et aimé son père. _Il m'a opéré de la cataracte_,
+disait-il.
+
+Certes, ce marguillier avait été décisif.
+
+Ce n'est pas pourtant que M. Mabeuf eût été dans cette occasion autre
+chose que l'agent calme et impassible de la providence. Il avait éclairé
+Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que
+quelqu'un apporte; il avait été la chandelle et non le quelqu'un.
+
+Quant à la révolution politique intérieure de Marius, M. Mabeuf était
+tout à fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.
+
+Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas
+inutiles.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+M. Mabeuf
+
+
+Le jour où M. Mabeuf disait à Marius: _Certainement, j'approuve les
+opinions politiques_, il exprimait le véritable état de son esprit.
+Toutes les opinions politiques lui étaient indifférentes, et il les
+approuvait toutes sans distinguer, pour qu'elles le laissassent
+tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies «les belles, les
+bonnes, les charmantes», les _Euménides_. M. Mabeuf avait pour opinion
+politique d'aimer passionnément les plantes, et surtout les livres. Il
+possédait comme tout le monde sa terminaison en _iste_, sans laquelle
+personne n'aurait pu vivre en ce temps-là, mais il n'était ni royaliste,
+ni bonapartiste, ni chartiste, ni orléaniste, ni anarchiste; il était
+bouquiniste.
+
+Il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent à se haïr à propos de
+billevesées comme la charte, la démocratie, la légitimité, la monarchie,
+la République, etc., lorsqu'il y avait dans ce monde toutes sortes de
+mousses, d'herbes et d'arbustes qu'ils pouvaient regarder, et des tas
+d'in-folio et même d'in-trente-deux qu'ils pouvaient feuilleter. Il se
+gardait fort d'être inutile; avoir des livres ne l'empêchait pas de
+lire, être botaniste ne l'empêchait pas d'être jardinier. Quand il avait
+connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui,
+que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les
+fruits. M. Mabeuf était parvenu à produire des poires de semis aussi
+savoureuses que les poires de Saint-Germain; c'est d'une de ses
+combinaisons qu'est née, à ce qu'il paraît, la mirabelle d'octobre,
+célèbre aujourd'hui, et non moins parfumée que la mirabelle d'été. Il
+allait à la messe plutôt par douceur que par dévotion, et puis parce
+qu'aimant le visage des hommes, mais haïssant leur bruit, il ne les
+trouvait qu'à l'église réunis et silencieux. Sentant qu'il fallait être
+quelque chose dans l'état, il avait choisi la carrière de marguillier.
+Du reste, il n'avait jamais réussi à aimer aucune femme autant qu'un
+oignon de tulipe ou aucun homme autant qu'un elzevir. Il avait depuis
+longtemps passé soixante ans lorsqu'un jour quelqu'un lui demanda:
+--Est-ce que vous ne vous êtes jamais marié?--J'ai oublié, dit-il. Quand
+il lui arrivait parfois--à qui cela n'arrive-t-il pas?--de dire:--Oh!
+si j'étais riche!--ce n'était pas en lorgnant une jolie fille, comme le
+père Gillenormand, c'était en contemplant un bouquin. Il vivait seul,
+avec une vieille gouvernante. Il était un peu chiragre, et quand il
+dormait ses vieux doigts ankylosés par le rhumatisme s'arc-boutaient
+dans les plis de ses draps. Il avait fait et publié une _Flore des
+environs de Cauteretz_ avec planches coloriées, ouvrage assez estimé
+dont il possédait les cuivres et qu'il vendait lui-même. On venait deux
+ou trois fois par jour sonner chez lui, rue Mézières, pour cela. Il en
+tirait bien deux mille francs par an; c'était à peu près là toute sa
+fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire, à force de
+patience, de privations et de temps, une collection précieuse
+d'exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu'avec un
+livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L'unique décoration
+des quatre chambres au rez-de-chaussée qui, avec un petit jardin,
+composaient son logis, c'étaient des herbiers encadrés et des gravures
+de vieux maîtres. La vue d'un sabre ou d'un fusil le glaçait. De sa vie,
+il n'avait approché d'un canon, même aux Invalides. Il avait un estomac
+passable, un frère curé, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans
+la bouche ni dans l'esprit, un tremblement de tout le corps, l'accent
+picard, un rire enfantin, l'effroi facile, et l'air d'un vieux mouton.
+Avec cela point d'autre amitié ou d'autre habitude parmi les vivants
+qu'un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appelé Royol. Il avait
+pour rêve de naturaliser l'indigo en France.
+
+Sa servante était, elle aussi, une variété de l'innocence. La pauvre
+bonne vieille femme était vierge. Sultan, son matou, qui eût pu miauler
+le Miserere d'Allegri à la chapelle Sixtine, avait rempli son coeur et
+suffisait à la quantité de passion qui était en elle. Aucun de ses rêves
+n'était allé jusqu'à l'homme. Elle n'avait jamais pu franchir son chat.
+Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire était dans ses bonnets,
+toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche après la messe à
+compter son linge dans sa malle et à étaler sur son lit des robes en
+pièce qu'elle achetait et qu'elle ne faisait jamais faire. Elle savait
+lire. M. Mabeuf l'avait surnommée _la mère Plutarque_.
+
+M. Mabeuf avait pris Marius en gré, parce que Marius, étant jeune et
+doux, réchauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timidité. La
+jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l'effet du soleil sans le
+vent. Quand Marius était saturé de gloire militaire, de poudre à canon,
+de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles
+où son père avait donné et reçu de si grands coups de sabre, il allait
+voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du héros au point de vue des
+fleurs.
+
+Vers 1830, son frère le curé était mort, et presque tout de suite, comme
+lorsque la nuit vient, tout l'horizon s'était assombri pour M. Mabeuf.
+Une faillite--de notaire--lui enleva une somme de dix mille francs, qui
+était tout ce qu'il possédait du chef de son frère et du sien. La
+révolution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de
+gêne, la première chose qui ne se vend pas, c'est une _Flore_. _La Flore
+des environs de Cauteretz_ s'arrêta court. Des semaines s'écoulaient
+sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait à un coup de
+sonnette.--Monsieur, lui disait tristement la mère Plutarque, c'est le
+porteur d'eau.--Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue Mézières, abdiqua
+les fonctions de marguillier, renonça à Saint-Sulpice, vendit une
+partie, non de ses livres, mais de ses estampes,--ce à quoi il tenait le
+moins,--et s'alla installer dans une petite maison du boulevard
+Montparnasse, où du reste il ne demeura qu'un trimestre, pour deux
+raisons: premièrement, le rez-de-chaussée et le jardin coûtaient trois
+cents francs et il n'osait pas mettre plus de deux cents francs à son
+loyer; deuxièmement, étant voisin du tir Fatou, il entendait toute la
+journée des coups de pistolet, ce qui lui était insupportable.
+
+Il emporta sa _Flore_, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et
+ses livres, et s'établit près de la Salpêtrière dans une espèce de
+chaumière du village d'Austerlitz, où il avait pour cinquante écus par
+an trois chambres et un jardin clos d'une haie avec puits. Il profita de
+ce déménagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son
+entrée dans ce nouveau logis, il fut très gai et cloua lui-même les
+clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin
+le reste de la journée, et, le soir, voyant que la mère Plutarque avait
+l'air morne et songeait, il lui frappa sur l'épaule et lui dit en
+souriant:--Bah! nous avons l'indigo!
+
+Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius,
+étaient admis à le voir dans sa chaumière d'Austerlitz, nom tapageur qui
+lui était, pour tout dire, assez désagréable.
+
+Du reste, comme nous venons de l'indiquer, les cerveaux absorbés dans
+une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux
+à la fois, ne sont que très lentement perméables aux choses de la vie.
+Leur propre destin leur est lointain. Il résulte de ces
+concentrations-là une passivité qui, si elle était raisonnée,
+ressemblerait à la philosophie. On décline, on descend, on s'écoule, on
+s'écroule même, sans trop s'en apercevoir. Cela finit toujours, il est
+vrai, par un réveil, mais tardif. En attendant, il semble qu'on soit
+neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On
+est l'enjeu, et l'on regarde la partie avec indifférence.
+
+C'est ainsi qu'à travers cet obscurcissement qui se faisait autour de
+lui, toutes ses espérances s'éteignant l'une après l'autre, M. Mabeuf
+était resté serein, un peu puérilement, mais très profondément. Ses
+habitudes d'esprit avaient le va-et-vient d'un pendule. Une fois monté
+par une illusion, il allait très longtemps, même quand l'illusion avait
+disparu. Une horloge ne s'arrête pas court au moment précis où l'on en
+perd la clef.
+
+M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs étaient peu coûteux
+et inattendus; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la mère
+Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut,
+trouvant qu'elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c'est s'affirmer à
+soi-même sa lecture. Il y a des gens qui lisent très haut et qui ont
+l'air de se donner leur parole d'honneur de ce qu'ils lisent.
+
+La mère Plutarque lisait avec cette énergie-là le roman qu'elle tenait à
+la main. M. Mabeuf entendait sans écouter.
+
+Tout en lisant, la mère Plutarque arriva à cette phrase. Il était
+question d'un officier de dragons et d'une belle:
+
+«...La belle bouda, et le dragon...»
+
+Ici elle s'interrompit pour essuyer ses lunettes.
+
+--Bouddha et le Dragon, reprit à mi-voix M. Mabeuf. Oui, c'est vrai, il
+y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la
+gueule et brûlait le ciel. Plusieurs étoiles avaient déjà été incendiées
+par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla
+dans son antre et réussit à convertir le dragon. C'est un bon livre que
+vous lisez là, mère Plutarque. Il n'y a pas de plus belle légende.
+
+Et M. Mabeuf tomba dans une rêverie délicieuse.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Pauvreté, bonne voisine de misère
+
+
+Marius avait du goût pour ce vieillard candide qui se voyait lentement
+saisi par l'indigence, et qui arrivait à s'étonner peu à peu, sans
+pourtant s'attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait
+M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au
+plus.
+
+Le plaisir de Marius était de faire de longues promenades seul sur les
+boulevards extérieurs, ou au Champ de Mars ou dans les allées les moins
+fréquentées du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journée à
+regarder le jardin d'un maraîcher, les carrés de salade, les poules
+dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants
+le considéraient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise
+suspecte et une mine sinistre. Ce n'était qu'un jeune homme pauvre,
+rêvant sans objet.
+
+C'est dans une de ses promenades qu'il avait découvert la masure
+Gorbeau, et, l'isolement et le bon marché le tentant, il s'y était logé.
+On ne l'y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.
+
+Quelques-uns des anciens généraux ou des anciens camarades de son père
+l'avaient invité, quand ils le connurent, à les venir voir. Marius
+n'avait point refusé. C'étaient des occasions de parler de son père. Il
+allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le général
+Bellavesne, chez le général Fririon, aux Invalides. On y faisait de la
+musique, on y dansait. Ces soirs-là Marius mettait son habit neuf. Mais
+il n'allait jamais à ces soirées ni à ces bals que les jours où il
+gelait à pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne
+voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs.
+
+Il disait quelquefois, mais sans amertume:--Les hommes sont ainsi faits
+que, dans un salon, vous pouvez être crotté partout, excepté sur les
+souliers. On ne vous demande là, pour vous bien accueillir, qu'une chose
+irréprochable; la conscience? non, les bottes.
+
+Toutes les passions, autres que celles du coeur, se dissipent dans la
+rêverie. Les fièvres politiques de Marius s'y étaient évanouies. La
+révolution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aidé.
+Il était resté le même, aux colères près. Il avait toujours les mêmes
+opinions, seulement elles s'étaient attendries. À proprement parler, il
+n'avait plus d'opinions, il avait des sympathies. De quel parti
+était-il? du parti de l'humanité. Dans l'humanité il choisissait la
+France; dans la nation il choisissait le peuple; dans le peuple il
+choisissait la femme. C'était là surtout que sa pitié allait. Maintenant
+il préférait une idée à un fait, un poète à un héros, et il admirait
+plus encore un livre comme Job qu'un événement comme Marengo. Et puis
+quand, après une journée de méditation, il s'en revenait le soir par les
+boulevards et qu'à travers les branches des arbres il apercevait
+l'espace sans fond, les lueurs sans nom, l'abîme, l'ombre, le mystère,
+tout ce qui n'est qu'humain lui semblait bien petit.
+
+Il croyait être et il était peut-être en effet arrivé au vrai de la vie
+et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus guère
+regarder que le ciel, seule chose que la vérité puisse voir du fond de
+son puits.
+
+Cela ne l'empêchait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les
+échafaudages, les projets d'avenir. Dans cet état de rêverie, un oeil
+qui eût regardé au dedans de Marius, eût été ébloui de la pureté de
+cette âme. En effet, s'il était donné à nos yeux de chair de voir dans
+la conscience d'autrui, on jugerait bien plus sûrement un homme d'après
+ce qu'il rêve que d'après ce qu'il pense. Il y a de la volonté dans la
+pensée, il n'y en a pas dans le rêve. Le rêve, qui est tout spontané,
+prend et garde, même dans le gigantesque et l'idéal, la figure de notre
+esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincèrement du fond même
+de notre âme que nos aspirations irréfléchies et démesurées vers les
+splendeurs de la destinée. Dans ces aspirations, bien plus que dans les
+idées composées, raisonnées et coordonnées, on peut retrouver le vrai
+caractère de chaque homme. Nos chimères sont ce qui nous ressemble le
+mieux. Chacun rêve l'inconnu et l'impossible selon sa nature.
+
+Vers le milieu de cette année 1831, la vieille qui servait Marius lui
+conta qu'on allait mettre à la porte ses voisins, le misérable ménage
+Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journées dehors,
+savait à peine qu'il eût des voisins.
+
+--Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.
+
+--Parce qu'ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.
+
+--Combien est-ce?
+
+--Vingt francs, dit la vieille.
+
+Marius avait trente francs en réserve dans un tiroir.
+
+--Tenez, dit-il à la vieille, voilà vingt-cinq francs. Payez pour ces
+pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c'est moi.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Le remplaçant
+
+
+Le hasard fit que le régiment dont était le lieutenant Théodule vint
+tenir garnison à Paris. Ceci fut l'occasion d'une deuxième idée pour la
+tante Gillenormand. Elle avait, une première fois, imaginé de faire
+surveiller Marius par Théodule; elle complota de faire succéder Théodule
+à Marius.
+
+À toute aventure, et pour le cas où le grand-père aurait le vague besoin
+d'un jeune visage dans la maison, ces rayons d'aurore sont quelquefois
+doux aux ruines, il était expédient de trouver un autre Marius. Soit,
+pensa-t-elle, c'est un simple erratum comme j'en vois dans les livres;
+Marius, lisez Théodule.
+
+Un petit-neveu est l'à peu près d'un petit-fils; à défaut d'un avocat,
+on prend un lancier.
+
+Un matin, que M. Gillenormand était en train de lire quelque chose comme
+la _Quotidienne_, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce,
+car il s'agissait de son favori:
+
+--Mon père, Théodule va venir ce matin vous présenter ses respects.
+
+--Qui ça, Théodule?
+
+--Votre petit-neveu.
+
+--Ah! fit le grand-père.
+
+Puis il se remit à lire, ne songea plus au petit-neveu qui n'était qu'un
+Théodule quelconque, et ne tarda pas à avoir beaucoup d'humeur, ce qui
+lui arrivait presque toujours quand il lisait. La «feuille», qu'il
+tenait, royaliste d'ailleurs, cela va de soi, annonçait pour le
+lendemain, sans aménité aucune, un des petits événements quotidiens du
+Paris d'alors:
+
+--Que les élèves des écoles de droit et de médecine devaient se réunir
+sur la place du Panthéon à midi;--pour délibérer.--Il s'agissait d'une
+des questions du moment, de l'artillerie de la garde nationale, et d'un
+conflit entre le ministre de la guerre et «la milice citoyenne» au sujet
+des canons parqués dans la cour du Louvre. Les étudiants devaient
+«délibérer» là-dessus. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M.
+Gillenormand.
+
+Il songea à Marius, qui était étudiant, et qui, probablement, irait,
+comme les autres, «délibérer, à midi, sur la place du Panthéon».
+
+Comme il faisait ce songe pénible, le lieutenant Théodule entra, vêtu en
+bourgeois, ce qui était habile, et discrètement introduit par
+mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement:--Le
+vieux druide n'a pas tout placé en viager. Cela vaut bien qu'on se
+déguise en pékin de temps en temps.
+
+Mademoiselle Gillenormand dit, haut, à son père:
+
+--Théodule, votre petit-neveu.
+
+Et, bas, au lieutenant:
+
+--Approuve tout.
+
+Et se retira.
+
+Le lieutenant, peu accoutumé à des rencontres si vénérables, balbutia
+avec quelque timidité: Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte composé
+de l'ébauche involontaire et machinale du salut militaire achevée en
+salut bourgeois.
+
+--Ah! c'est vous; c'est bien, asseyez-vous, dit l'aïeul.
+
+Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.
+
+Théodule s'assit, et M. Gillenormand se leva.
+
+M. Gillenormand se mit à marcher de long en large, les mains dans ses
+poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irrités
+les deux montres qu'il avait dans ses deux goussets.
+
+--Ce tas de morveux! ça se convoque sur la place du Panthéon! Vertu de
+ma mie! Des galopins qui étaient hier en nourrice! Si on leur pressait
+le nez, il en sortirait du lait! Et ça délibère demain à midi! Où
+va-t-on? où va-t-on? Il est clair qu'on va à l'abîme. C'est là que nous
+ont conduits les descamisados! L'artillerie citoyenne! Délibérer sur
+l'artillerie citoyenne! S'en aller jaboter en plein air sur les
+pétarades de la garde nationale! Et avec qui vont-ils se trouver là?
+Voyez un peu où mène le jacobinisme. Je parie tout ce qu'on voudra, un
+million contre un fichtre, qu'il n'y aura là que des repris de justice
+et des forçats libérés. Les républicains et les galériens, ça ne fait
+qu'un nez et qu'un mouchoir. Carnot disait: Où veux-tu que j'aille,
+traître? Fouché répondait: Où tu voudras, imbécile! Voilà ce que c'est
+que les républicains.
+
+--C'est juste, dit Théodule.
+
+M. Gillenormand tourna la tête à demi, vit Théodule, et continua:
+
+--Quand on pense que ce drôle a eu la scélératesse de se faire
+carbonaro! Pourquoi as-tu quitté ma maison? Pour t'aller faire
+républicain. Pssst! d'abord le peuple n'en veut pas de ta République, il
+n'en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu'il y a toujours eu des
+rois et qu'il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, après
+tout, ce n'est que le peuple, il s'en hurle, de ta République,
+entends-tu, crétin! Est-ce assez horrible, ce caprice-là! S'amouracher
+du père Duchêne, faire les yeux doux à la guillotine, chanter des
+romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c'est à cracher
+sur tous ces jeunes gens-là, tant ils sont bêtes! Ils en sont tous là.
+Pas un n'échappe. Il suffit de respirer l'air qui passe dans la rue pour
+être insensé. Le dix-neuvième siècle est du poison. Le premier polisson
+venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un drôle pour de vrai, et
+vous plante là les vieux parents. C'est républicain, c'est romantique.
+Qu'est-ce que c'est que ça, romantique? faites-moi l'amitié de me dire
+ce que c'est que ça? Toutes les folies possibles. Il y a un an, ça vous
+allait à _Hernani_. Je vous demande un peu, _Hernani_! des antithèses!
+des abominations qui ne sont pas même écrites en français! Et puis on a
+des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce
+temps-ci.
+
+--Vous avez raison, mon oncle, dit Théodule.
+
+M. Gillenormand reprit:
+
+--Des canons dans la cour du Muséum! pourquoi faire? Canon, que me
+veux-tu? Vous voulez donc mitrailler l'Apollon du Belvédère? Qu'est-ce
+que les gargousses ont à faire avec la Vénus de Médicis? Oh! ces jeunes
+gens d'à présent, tous des chenapans! Quel pas grand'chose que leur
+Benjamin Constant! Et ceux qui ne sont pas des scélérats sont des
+dadais! Ils font tout ce qu'ils peuvent pour être laids, ils sont mal
+habillés, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air
+de mendier qui fait éclater de rire les jeannetons; ma parole d'honneur,
+on dirait les pauvres honteux de l'amour. Ils sont difformes, et ils se
+complètent en étant stupides; ils répètent les calembours de Tiercelin
+et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des
+chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros
+cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur
+jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille
+vous a des opinions politiques. Il devrait être sévèrement défendu
+d'avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des systèmes, ils refont
+la société, ils démolissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes
+les lois, ils mettent le grenier à la place de la cave et mon portier à
+la place du roi, ils bousculent l'Europe de fond en comble, ils
+rebâtissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder
+sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs
+charrettes! Ah! Marius! ah! gueusard! aller vociférer en place publique!
+discuter, débattre, prendre des mesures! ils appellent cela des mesures,
+justes dieux! le désordre se rapetisse et devient niais. J'ai vu le
+chaos, je vois le gâchis. Des écoliers délibérer sur la garde nationale,
+cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches! Les
+sauvages qui vont tout nus, la caboche coiffée comme un volant de
+raquette, avec une massue à la patte, sont moins brutes que ces
+bacheliers-là! Des marmousets de quatre sous! ça fait les entendus et
+les jordonnes! ça délibère et ratiocine! C'est la fin du monde. C'est
+évidemment la fin de ce misérable globe terraqué. Il fallait un hoquet
+final, la France le pousse. Délibérez, mes drôles! Ces choses-là
+arriveront tant qu'ils iront lire les journaux sous les arcades de
+l'Odéon. Cela leur coûte un sou, et leur bon sens, et leur intelligence,
+et leur coeur, et leur âme, et leur esprit. On sort de là, et l'on fiche
+le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste; tous,
+même le _Drapeau blanc_! au fond Martainville était un jacobin! Ah!
+juste ciel! tu pourras te vanter d'avoir désespéré ton grand-père, toi!
+
+--C'est évident, dit Théodule.
+
+Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier
+ajouta magistralement:
+
+--Il ne devrait pas y avoir d'autre journal que le _Moniteur_ et d'autre
+livre que l'_Annuaire militaire_.
+
+M. Gillenormand poursuivit:
+
+--C'est comme leur Sieyès! un régicide aboutissant à un sénateur! car
+c'est toujours par là qu'ils finissent. On se balafre avec le tutoiement
+citoyen pour arriver à se faire dire monsieur le comte. Monsieur le
+comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe
+Sieyès! Je me rends cette justice que je n'ai jamais fait plus de cas
+des philosophies de tous ces philosophes-là que des lunettes du
+grimacier de Tivoli! J'ai vu un jour les sénateurs passer sur le quai
+Malaquais en manteaux de velours violet semés d'abeilles avec des
+chapeaux à la Henri IV. Ils étaient hideux. On eût dit les singes de la
+cour du tigre. Citoyens, je vous déclare que votre progrès est une
+folie, que votre humanité est un rêve, que votre révolution est un
+crime, que votre République est un monstre, que votre jeune France
+pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens à tous, qui que vous
+soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous économistes, fussiez-vous
+légistes, fussiez-vous plus connaisseurs en liberté, en égalité et en
+fraternité que le couperet de la guillotine! Je vous signifie cela, mes
+bonshommes!
+
+--Parbleu, cria le lieutenant, voilà qui est admirablement vrai.
+
+M. Gillenormand interrompit un geste qu'il avait commencé, se retourna,
+regarda fixement le lancier Théodule entre les deux yeux, et lui dit:
+
+--Vous êtes un imbécile.
+
+
+
+
+Livre sixième--La conjonction de deux étoiles
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
+
+
+Marius à cette époque était un beau jeune homme de moyenne taille, avec
+d'épais cheveux très noirs, un front haut et intelligent, les narines
+ouvertes et passionnées, l'air sincère et calme, et sur tout son visage
+je ne sais quoi qui était hautain, pensif et innocent. Son profil, dont
+toutes les lignes étaient arrondies sans cesser d'être fermes, avait
+cette douceur germanique qui a pénétré dans la physionomie française par
+l'Alsace et la Lorraine, et cette absence complète d'angles qui rendait
+les Sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la
+race léonine de la race aquiline. Il était à cette saison de la vie où
+l'esprit des hommes qui pensent se compose, presque à proportions
+égales, de profondeur et de naïveté. Une situation grave étant donnée,
+il avait tout ce qu'il fallait pour être stupide; un tour de clef de
+plus, il pouvait être sublime. Ses façons étaient réservées, froides,
+polies, peu ouvertes. Comme sa bouche était charmante, ses lèvres les
+plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire
+corrigeait ce que toute sa physionomie avait de sévère. À de certains
+moments, c'était un singulier contraste que ce front chaste et ce
+sourire voluptueux. Il avait l'oeil petit et le regard grand.
+
+Au temps de sa pire misère, il remarquait que les jeunes filles se
+retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort
+dans l'âme. Il pensait qu'elles le regardaient pour ses vieux habits et
+qu'elles en riaient; le fait est qu'elles le regardaient pour sa grâce
+et qu'elles en rêvaient.
+
+Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l'avait rendu
+farouche. Il n'en choisit aucune, par l'excellente raison qu'il
+s'enfuyait devant toutes. Il vécut ainsi indéfiniment,--bêtement, disait
+Courfeyrac.
+
+Courfeyrac lui disait encore:--N'aspire pas à être vénérable (car ils se
+tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amitiés jeunes). Mon
+cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus
+les margotons. Les coquines ont du bon, ô Marius! À force de t'enfuir et
+de rougir, tu t'abrutiras.
+
+D'autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:
+
+--Bonjour, monsieur l'abbé.
+
+Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius était
+huit jours à éviter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et
+il évitait par-dessus le marché Courfeyrac.
+
+Il y avait pourtant dans toute l'immense création deux femmes que Marius
+ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde. À la vérité on
+l'eût fort étonné si on lui eût dit que c'étaient des femmes. L'une
+était la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui faisait dire à
+Courfeyrac: Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point
+la sienne. L'autre était une espèce de petite fille qu'il voyait très
+souvent et qu'il ne regardait jamais.
+
+Depuis plus d'un an, Marius remarquait dans une allée déserte du
+Luxembourg, l'allée qui longe le parapet de la Pépinière, un homme et
+une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même
+banc, à l'extrémité la plus solitaire de l'allée, du côté de la rue de
+l'Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se mêle aux promenades des gens
+dont l'oeil est retourné en dedans amenait Marius dans cette allée, et
+c'était presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L'homme
+pouvait avoir une soixantaine d'années, il paraissait triste et sérieux;
+toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigué des gens de
+guerre retirés du service. S'il avait eu une décoration, Marius eût dit:
+c'est un ancien officier. Il avait l'air bon, mais inabordable, et il
+n'arrêtait jamais son regard sur le regard de personne. Il portait un
+pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau à bords larges, qui
+paraissaient toujours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker,
+c'est-à-dire, éclatante de blancheur, mais de grosse toile. Une grisette
+passant un jour près de lui, dit: Voilà un veuf fort propre. Il avait
+les cheveux très blancs.
+
+La première fois que la jeune fille qui l'accompagnait vint s'asseoir
+avec lui sur le banc qu'ils semblaient avoir adopté, c'était une façon
+de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'en être presque
+laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-être d'avoir
+d'assez beaux yeux. Seulement ils étaient toujours levés avec une sorte
+d'assurance déplaisante. Elle avait cette mise à la fois vieille et
+enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coupée de gros
+mérinos noir. Ils avaient l'air du père et de la fille.
+
+Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n'était
+pas encore un vieillard et cette petite fille qui n'était pas encore une
+personne, puis il n'y fit plus aucune attention. Eux de leur côté
+semblaient ne pas même le voir. Ils causaient entre eux d'un air
+paisible et indifférent. La fille jasait sans cesse, et gaîment. Le
+vieux homme parlait peu, et, par instants, il attachait sur elle des
+yeux remplis d'une ineffable paternité.
+
+Marius avait pris l'habitude machinale de se promener dans cette allée.
+Il les y retrouvait invariablement.
+
+Voici comment la chose se passait:
+
+Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l'allée opposé à leur
+banc. Il marchait toute la longueur de l'allée, passait devant eux, puis
+s'en retournait jusqu'à l'extrémité par où il était venu, et
+recommençait. Il faisait ce va-et-vient cinq ou six fois dans sa
+promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu'ils
+en fussent arrivés, ces gens et lui, à échanger un salut. Ce personnage
+et cette jeune fille, quoiqu'ils parussent et peut-être parce qu'ils
+paraissaient éviter les regards, avaient naturellement quelque peu
+éveillé l'attention des cinq ou six étudiants qui se promenaient de
+temps en temps le long de la Pépinière, les studieux après leur cours,
+les autres après leur partie de billard. Courfeyrac, qui était un des
+derniers, les avait observés quelque temps, mais trouvant la fille
+laide, il s'en était bien vite et soigneusement écarté. Il s'était enfui
+comme un Parthe en leur décochant un sobriquet. Frappé uniquement de la
+robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appelé la fille
+_mademoiselle Lanoire_ et le père _monsieur Leblanc_, si bien que,
+personne ne les connaissant d'ailleurs, en l'absence du nom, le surnom
+avait fait loi. Les étudiants disaient:--Ah! monsieur Leblanc est à son
+banc! et Marius, comme les autres, avait trouvé commode d'appeler ce
+monsieur inconnu M. Leblanc.
+
+Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilité de ce
+récit.
+
+Marius les vit ainsi presque tous les jours à la même heure pendant la
+première année. Il trouvait l'homme à son gré, mais la fille assez
+maussade.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_Lux facta est_
+
+
+La seconde année, précisément au point de cette histoire où le lecteur
+est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s'interrompit,
+sans que Marius sût trop pourquoi lui-même, et qu'il fut près de six
+mois sans mettre les pieds dans son allée. Un jour enfin il y retourna.
+C'était par une sereine matinée d'été, Marius était joyeux comme on
+l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le coeur tous
+les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux du ciel bleu
+qu'il voyait à travers les feuilles des arbres.
+
+Il alla droit à «son allée», et, quand il fut au bout, il aperçut,
+toujours sur le même banc, ce couple connu. Seulement, quand il
+approcha, c'était bien le même homme; mais il lui parut que ce n'était
+plus la même fille. La personne qu'il voyait maintenant était une grande
+et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la
+femme à ce moment précis où elles se combinent encore avec toutes les
+grâces les plus naïves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent
+seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'étaient d'admirables cheveux
+châtains nuancés de veines dorées, un front qui semblait fait de marbre,
+des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat pâle,
+une blancheur émue, une bouche exquise d'où le sourire sortait comme une
+clarté et la parole comme une musique, une tête que Raphaël eût donnée à
+Marie posée sur un cou que Jean Goujon eût donné à Vénus. Et, afin que
+rien ne manquât à cette ravissante figure, le nez n'était pas beau, il
+était joli; ni droit ni courbé, ni italien ni grec; c'était le nez
+parisien; c'est-à-dire quelque chose de spirituel, de fin, d'irrégulier
+et de pur, qui désespère les peintres et qui charme les poètes.
+
+Quand Marius passa près d'elle, il ne put voir ses yeux qui étaient
+constamment baissés. Il ne vit que ses longs cils châtains pénétrés
+d'ombre et de pudeur.
+
+Cela n'empêchait pas la belle enfant de sourire tout en écoutant l'homme
+à cheveux blancs qui lui parlait, et rien n'était ravissant comme ce
+frais sourire avec des yeux baissés.
+
+Dans le premier moment, Marius pensa que c'était une autre fille du même
+homme, une soeur sans doute de la première. Mais, quand l'invariable
+habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois près du banc, et
+qu'il l'eut examinée avec attention, il reconnut que c'était la même. En
+six mois la petite fille était devenue jeune fille; voilà tout. Rien
+n'est plus fréquent que ce phénomène. Il y a un instant où les filles
+s'épanouissent en un clin d'oeil et deviennent des roses tout à coup.
+Hier on les a laissées enfants, aujourd'hui on les retrouve
+inquiétantes.
+
+Celle-ci n'avait pas seulement grandi, elle s'était idéalisée. Comme
+trois jours en avril suffisent à de certains arbres pour se couvrir de
+fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vêtir de beauté. Son avril à
+elle était venu.
+
+On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se
+réveiller, passent subitement de l'indigence au faste, font des dépenses
+de toutes sortes, et deviennent tout à coup éclatants, prodigues et
+magnifiques. Cela tient à une rente empochée; il y a eu échéance hier.
+La jeune fille avait touché son semestre.
+
+Et puis ce n'était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa
+robe de mérinos, ses souliers d'écolier et ses mains rouges; le goût
+lui était venu avec la beauté; c'était une personne bien mise avec une
+sorte d'élégance simple et riche et sans manière. Elle avait une robe de
+damas noir, un camail de même étoffe et un chapeau de crêpe blanc. Ses
+gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche
+d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la
+petitesse de son pied. Quand on passait près d'elle, toute sa toilette
+exhalait un parfum jeune et pénétrant.
+
+Quant à l'homme, il était toujours le même.
+
+La seconde fois que Marius arriva près d'elle, la jeune fille leva les
+paupières. Ses yeux étaient d'un bleu céleste et profond, mais dans cet
+azur voilé il n'y avait encore que le regard d'un enfant. Elle regarda
+Marius avec indifférence, comme elle eût regardé le marmot qui courait
+sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l'ombre sur le
+banc; et Marius de son côté continua sa promenade en pensant à autre
+chose.
+
+Il passa encore quatre ou cinq fois près du banc où était la jeune
+fille, mais sans même tourner les yeux vers elle.
+
+Les jours suivants, il revint comme à l'ordinaire au Luxembourg, comme à
+l'ordinaire, il y trouva «le père et la fille», mais il n'y fit plus
+attention. Il ne songea pas plus à cette fille quand elle fut belle
+qu'il n'y songeait lorsqu'elle était laide. Il passait fort près du banc
+où elle était, parce que c'était son habitude.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Effet de printemps
+
+
+Un jour, l'air était tiède, le Luxembourg était inondé d'ombre et de
+soleil, le ciel était pur comme si les anges l'eussent lavé le matin,
+les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des
+marronniers, Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne
+pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la
+jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.
+
+Qu'y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n'eût
+pu le dire. Il n'y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange
+éclair.
+
+Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.
+
+Ce qu'il venait de voir, ce n'était pas l'oeil ingénu et simple d'un
+enfant, c'était un gouffre mystérieux qui s'était entr'ouvert, puis
+brusquement refermé.
+
+Il y a un jour où toute jeune fille regarde ainsi. Malheur à qui se
+trouve là!
+
+Ce premier regard d'une âme qui ne se connaît pas encore est comme
+l'aube dans le ciel. C'est l'éveil de quelque chose de rayonnant et
+d'inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur
+inattendue qui éclaire vaguement tout-à-coup d'adorables ténèbres et qui
+se compose de toute l'innocence du présent et de toute la passion de
+l'avenir. C'est une sorte de tendresse indécise qui se révèle au hasard
+et qui attend. C'est un piège que l'innocence tend à son insu et où elle
+prend des coeurs sans le vouloir et sans le savoir. C'est une vierge qui
+regarde comme une femme.
+
+Il est rare qu'une rêverie profonde ne naisse pas de ce regard là où il
+tombe. Toutes les puretés et toutes les candeurs se concentrent dans ce
+rayon céleste et fatal qui, plus que les oeillades les mieux travaillées
+des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement éclore au fond
+d'une âme cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu'on
+appelle l'amour.
+
+Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son
+vêtement, et s'aperçut pour la première fois qu'il avait la malpropreté,
+l'inconvenance et la stupidité inouïe d'aller se promener au Luxembourg
+avec ses habits «de tous les jours», c'est-à-dire avec un chapeau cassé
+près de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc
+aux genoux et un habit noir pâle aux coudes.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Commencement d'une grande maladie
+
+
+Le lendemain, à l'heure accoutumée, Marius tira de son armoire son habit
+neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se
+revêtit de cette panoplie complète, mit des gants, luxe prodigieux, et
+s'en alla au Luxembourg.
+
+Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir.
+Courfeyrac en rentrant chez lui dit à ses amis. Je viens de rencontrer le
+chapeau neuf et l'habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans
+doute passer un examen. Il avait l'air tout bête.
+
+Arrivé au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considéra les
+cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui
+avait la tête toute noire de moisissure et à laquelle une hanche
+manquait. Il y avait près du bassin un bourgeois quadragénaire et ventru
+qui tenait par la main un petit garçon de cinq ans et lui disait:--Évite
+les excès. Mon fils, tiens-toi à égale distance du despotisme et de
+l'anarchie.--Marius écouta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le
+tour du bassin. Enfin il se dirigea vers «son allée», lentement et comme
+s'il y allait à regret. On eût dit qu'il était à la fois forcé et
+empêché d'y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et
+croyait faire comme tous les jours.
+
+En débouchant dans l'allée, il aperçut à l'autre bout «sur leur banc» M.
+Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu'en haut, le
+tendit sur son torse pour qu'il ne fît pas de plis, examina avec une
+certaine complaisance les reflets lustrés de son pantalon, et marcha sur
+le banc. Il y avait de l'attaque dans cette marche et certainement une
+velléité de conquête. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je
+dirais: Annibal marcha sur Rome.
+
+Du reste il n'y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et
+il n'avait aucunement interrompu les préoccupations habituelles de son
+esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-là que le _Manuel du
+Baccalauréat_ était un livre stupide et qu'il fallait qu'il eût été
+rédigé par de rares crétins pour qu'on y analysât comme chef-d'oeuvre de
+l'esprit humain trois tragédies de Racine et seulement une comédie de
+Molière. Il avait un sifflement aigu dans l'oreille. Tout en approchant
+du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur
+la jeune fille. Il lui semblait qu'elle emplissait toute l'extrémité de
+l'allée d'une vague lueur bleue.
+
+À mesure qu'il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus.
+Parvenu à une certaine distance du banc, bien avant d'être à la fin de
+l'allée, il s'arrêta, et il ne put savoir lui-même comment il se fit
+qu'il rebroussa chemin. Il ne se dit même point qu'il n'allait pas
+jusqu'au bout. Ce fut à peine si la jeune fille put l'apercevoir de
+loin et voir le bel air qu'il avait dans ses habits neufs. Cependant il
+se tenait très droit, pour avoir bonne mine dans le cas où quelqu'un qui
+serait derrière lui le regarderait.
+
+Il atteignit le bout opposé, puis revint, et cette fois il s'approcha un
+peu plus près du banc. Il parvint même jusqu'à une distance de trois
+intervalles d'arbres, mais là il sentit je ne sais quelle impossibilité
+d'aller plus loin, et il hésita. Il avait cru voir le visage de la jeune
+fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent,
+dompta l'hésitation, et continua d'aller en avant. Quelques secondes
+après, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu'aux
+oreilles, sans oser jeter un regard à droite, ni à gauche, la main dans
+son habit comme un homme d'état. Au moment où il passa--sous le canon de
+la place--il éprouva un affreux battement de coeur. Elle avait comme la
+veille sa robe de damas et son chapeau de crêpe. Il entendit une voix
+ineffable qui devait être «sa voix». Elle causait tranquillement. Elle
+était bien jolie. Il le sentait, quoiqu'il n'essayât pas de la
+voir.--Elle ne pourrait cependant, pensait-il, s'empêcher d'avoir de
+l'estime et de la considération pour moi si elle savait que c'est moi
+qui suis le véritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la
+Ronda que monsieur François de Neufchâteau a mise, comme étant de lui,
+en tête de son édition de _Gil Blas_!
+
+Il dépassa le banc, alla jusqu'à l'extrémité de l'allée qui était tout
+proche, puis revint sur ses pas et passa encore devant la belle fille.
+Cette fois il était très pâle. Du reste il n'éprouvait rien que de fort
+désagréable. Il s'éloigna du banc et de la jeune fille, et, tout en lui
+tournant le dos, il se figurait qu'elle le regardait, et cela le faisait
+trébucher.
+
+Il n'essaya plus de s'approcher du banc, il s'arrêta vers la moitié de
+l'allée, et là, chose qu'il ne faisait jamais, il s'assit, jetant des
+regards de côté, et songeant, dans les profondeurs les plus indistinctes
+de son esprit, qu'après tout il était difficile que les personnes dont
+il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument
+insensibles à son pantalon lustré et à son habit neuf.
+
+Au bout d'un quart d'heure il se leva, comme s'il allait recommencer à
+marcher vers ce banc qu'une auréole entourait. Cependant il restait
+debout et immobile. Pour la première fois depuis quinze mois il se dit
+que ce monsieur qui s'asseyait là tous les jours avec sa fille l'avait
+sans doute remarqué de son côté et trouvait probablement son assiduité
+étrange.
+
+Pour la première fois aussi il sentit quelque irrévérence à désigner cet
+inconnu, même dans le secret de sa pensée, par le sobriquet de M.
+Leblanc.
+
+Il demeura ainsi quelques minutes la tête baissée, et faisant des
+dessins sur le sable avec une baguette qu'il avait à la main.
+
+Puis il se tourna brusquement du côté opposé au banc, à M. Leblanc et à
+sa fille, et s'en revint chez lui.
+
+Ce jour-là il oublia d'aller dîner. À huit heures du soir il s'en
+aperçut, et comme il était trop tard pour descendre rue Saint-Jacques,
+tiens dit-il, et il mangea un morceau de pain.
+
+Il ne se coucha qu'après avoir brossé son habit et l'avoir plié avec
+soin.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
+
+
+Le lendemain, mame Bougon,--c'est ainsi que Courfeyrac nommait la
+vieille portière-principale-locataire-femme-de-ménage de la masure
+Gorbeau, elle s'appelait en réalité madame Burgon, nous l'avons
+constaté, mais ce brise-fer de Courfeyrac ne respectait rien,--mame
+Bougon, stupéfaite, remarqua que monsieur Marius sortait encore avec son
+habit neuf.
+
+Il retourna au Luxembourg, mais il ne dépassa point son banc de la
+moitié de l'allée. Il s'y assit comme la veille, considérant de loin et
+voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et surtout la lueur
+bleue. Il n'en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu'on ferma les
+portes du Luxembourg. Il ne vit pas M. Leblanc et sa fille se retirer.
+Il en conclut qu'ils étaient sortis du jardin par la grille de la rue de
+l'Ouest. Plus tard, quelques semaines après, quand il y songea, il ne
+put jamais se rappeler où il avait dîné ce soir-là.
+
+Le lendemain, c'était le troisième jour, mame Bougon fut refoudroyée.
+Marius sortit avec son habit neuf.
+
+--Trois jours de suite! s'écria-t-elle.
+
+Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec
+d'immenses enjambées; c'était un hippopotame entreprenant la poursuite
+d'un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra
+essoufflée, aux trois quarts étouffée par son asthme, furieuse.--Si cela
+a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les
+jours et de faire courir les personnes comme cela!
+
+Marius s'était rendu au Luxembourg.
+
+La jeune fille y était avec M. Leblanc. Marius approcha le plus près
+qu'il put en faisant semblant de lire dans un livre, mais il resta
+encore fort loin, puis revint s'asseoir sur son banc où il passa quatre
+heures à regarder sauter dans l'allée les moineaux francs qui lui
+faisaient l'effet de se moquer de lui.
+
+Une quinzaine s'écoula ainsi. Marius allait au Luxembourg non plus pour
+se promener, mais pour s'y asseoir toujours à la même place et sans
+savoir pourquoi. Arrivé là, il ne remuait plus. Il mettait chaque matin
+son habit neuf pour ne pas se montrer, et il recommençait le lendemain.
+
+Elle était décidément d'une beauté merveilleuse. La seule remarque qu'on
+pût faire qui ressemblât à une critique, c'est que la contradiction
+entre son regard qui était triste et son sourire qui était joyeux
+donnait à son visage quelque chose d'un peu égaré, ce qui fait qu'à de
+certains moments ce doux visage devenait étrange sans cesser d'être
+charmant.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Fait prisonnier
+
+
+Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius était comme à son
+ordinaire assis sur son banc, tenant à la main un livre ouvert dont
+depuis deux heures il n'avait pas tourné une page. Tout à coup il
+tressaillit. Un événement se passait à l'extrémité de l'allée. M.
+Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris
+le bras du père, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de
+l'allée où était Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit,
+puis il s'efforça de lire. Il tremblait. L'auréole venait droit à
+lui.--Ah! Mon dieu! pensait-il, je n'aurai jamais le temps de prendre
+une attitude.--Cependant, l'homme à cheveux blancs et la jeune fille
+s'avançaient. Il lui paraissait que cela durait un siècle et que cela
+n'était qu'une seconde.--Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici? se
+demandait-il. Comment! elle va passer là! Ses pieds vont marcher sur ce
+sable, dans cette allée, à deux pas de moi!--Il était bouleversé, il eût
+voulu être très beau, il eût voulu avoir la croix! Il entendait
+s'approcher le bruit doux et mesuré de leurs pas. Il s'imaginait que M.
+Leblanc lui jetait des regards irrités. Est-ce que ce monsieur va me
+parler? pensait-il. Il baissa la tête; quand il la releva, ils étaient
+tout près de lui. La jeune fille passa, et en passant elle le regarda.
+Elle le regarda fixement, avec une douceur pensive qui fit frissonner
+Marius de la tête aux pieds. Il lui sembla qu'elle lui reprochait
+d'avoir été si longtemps sans venir jusqu'à elle et qu'elle lui disait:
+C'est moi qui viens. Marius resta ébloui devant ces prunelles pleines de
+rayons et d'abîmes.
+
+Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle était venue à lui, quelle
+joie! Et puis, comme elle l'avait regardé! Elle lui parut plus belle
+qu'il ne l'avait encore vue. Belle d'une beauté tout ensemble féminine
+et angélique, d'une beauté complète qui eût fait chanter Pétrarque et
+agenouiller Dante. Il lui semblait qu'il nageait en plein ciel bleu. En
+même temps il était horriblement contrarié, parce qu'il avait de la
+poussière sur ses bottes.
+
+Il croyait être sûr qu'elle avait regardé aussi ses bottes.
+
+Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu. Puis il se mit à
+marcher dans le Luxembourg comme un fou. Il est probable que par moments
+il riait tout seul et parlait haut. Il était si rêveur près des bonnes
+d'enfants que chacune le croyait amoureux d'elle.
+
+Il sortit du Luxembourg, espérant la retrouver dans une rue.
+
+Il se croisa avec Courfeyrac sous les arcades de l'Odéon et lui dit:
+Viens dîner avec moi. Ils s'en allèrent chez Rousseau, et dépensèrent
+six francs. Marius mangea comme un ogre. Il donna six sous au garçon. Au
+dessert il dit à Courfeyrac: As-tu lu le journal? Quel beau discours a
+fait Audry de Puyraveau!
+
+Il était éperdument amoureux.
+
+Après le dîner, il dit à Courfeyrac: Je te paye le spectacle. Ils
+allèrent à la Porte-Saint-Martin voir Frédérick dans _l'Auberge des
+Adrets_. Marius s'amusa énormément.
+
+En même temps il eut un redoublement de sauvagerie. En sortant du
+théâtre, il refusa de regarder la jarretière d'une modiste qui enjambait
+un ruisseau, et Courfeyrac ayant dit: _Je mettrais volontiers cette
+femme dans ma collection_, lui fit presque horreur.
+
+Courfeyrac l'avait invité à déjeuner au café Voltaire le lendemain.
+Marius y alla, et mangea encore plus que la veille. Il était tout pensif
+et très gai. On eût dit qu'il saisissait toutes les occasions de rire
+aux éclats. Il embrassa tendrement un provincial quelconque qu'on lui
+présenta. Un cercle d'étudiants s'était fait autour de la table et l'on
+avait parlé des niaiseries payées par l'état qui se débitent en chaire à
+la Sorbonne, puis la conversation était tombée sur les fautes et les
+lacunes des dictionnaires et des prosodies-Quicherat. Marius interrompit
+la discussion pour s'écrier:--C'est cependant bien agréable d'avoir la
+croix!
+
+--Voilà qui est drôle! dit Courfeyrac bas à Jean Prouvaire.
+
+--Non, répondit Jean Prouvaire, voilà qui est sérieux.
+
+Cela était sérieux en effet. Marius en était à cette première heure
+violente et charmante qui commence les grandes passions.
+
+Un regard avait fait tout cela.
+
+Quand la mine est chargée, quand l'incendie est prêt, rien n'est plus
+simple. Un regard est une étincelle.
+
+C'en était fait. Marius aimait une femme. Sa destinée entrait dans
+l'inconnu.
+
+Le regard des femmes ressemble à de certains rouages tranquilles en
+apparence et formidables. On passe à côté tous les jours paisiblement et
+impunément et sans se douter de rien. Il vient un moment où l'on oublie
+même que cette chose est là. On va, on vient, on rêve, on parle, on rit.
+Tout à coup on se sent saisi. C'est fini. Le rouage vous tient, le
+regard vous a pris. Il vous a pris, n'importe par où ni comment, par une
+partie quelconque de votre pensée qui traînait, par une distraction que
+vous avez eue. Vous êtes perdu. Vous y passerez tout entier. Un
+enchaînement de forces mystérieuses s'empare de vous. Vous vous débattez
+en vain. Plus de secours humain possible. Vous allez tomber d'engrenage
+en engrenage, d'angoisse en angoisse, de torture en torture, vous, votre
+esprit, votre fortune, votre avenir, votre âme; et, selon que vous serez
+au pouvoir d'une créature méchante ou d'un noble coeur, vous ne sortirez
+de cette effrayante machine que défiguré par la honte ou transfiguré par
+la passion.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Aventures de la lettre U livrée aux conjectures
+
+
+L'isolement, le détachement de tout, la fierté, l'indépendance, le goût
+de la nature, l'absence d'activité quotidienne et matérielle, la vie en
+soi, les luttes secrètes de la chasteté, l'extase bienveillante devant
+toute la création, avaient préparé Marius à cette possession qu'on nomme
+la passion. Son culte pour son père était devenu peu à peu une religion,
+et, comme toute religion, s'était retiré au fond de l'âme. Il fallait
+quelque chose sur le premier plan. L'amour vint.
+
+Tout un grand mois s'écoula, pendant lequel Marius alla tous les jours
+au Luxembourg. L'heure venue, rien ne pouvait le retenir.--Il est de
+service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. Il est
+certain que la jeune fille le regardait.
+
+Il avait fini par s'enhardir, et il s'approchait du banc. Cependant il
+ne passait plus devant, obéissant à la fois à l'instinct de timidité et
+à l'instinct de prudence des amoureux. Il jugeait utile de ne point
+attirer «l'attention du père». Il combinait ses stations derrière les
+arbres et les piédestaux des statues avec un machiavélisme profond, de
+façon à se faire voir le plus possible à la jeune fille et à se laisser
+voir le moins possible du vieux monsieur. Quelquefois pendant des
+demi-heures entières, il restait immobile à l'ombre d'un Léonidas ou
+d'un Spartacus quelconque, tenant à la main un livre au-dessus duquel
+ses yeux, doucement levés, allaient chercher la belle fille, et elle, de
+son côté, détournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui.
+Tout en causant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde
+avec l'homme à cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les
+rêveries d'un oeil virginal et passionné. Antique et immémorial manège
+qu'Ève savait dès le premier jour du monde et que toute femme sait dès
+le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la réplique à l'un et son
+regard donnait la réplique à l'autre.
+
+Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s'apercevoir de
+quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se
+mettait à marcher. Il avait quitté leur place accoutumée et avait
+adopté, à l'autre extrémité de l'allée, le banc voisin du Gladiateur,
+comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et
+fit cette faute. Le «père» commença à devenir inexact, et n'amena plus
+«sa fille» tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne
+restait pas. Autre faute.
+
+Marius ne prenait point garde à ces symptômes. De la phase de timidité
+il avait passé, progrès naturel et fatal, à la phase d'aveuglement. Son
+amour croissait. Il en rêvait toutes les nuits. Et puis il lui était
+arrivé un bonheur inespéré, huile sur le feu, redoublement de ténèbres
+sur ses yeux. Un soir, à la brune, il avait trouvé sur le banc que «M.
+Leblanc et sa fille» venaient de quitter, un mouchoir. Un mouchoir tout
+simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des
+senteurs ineffables. Il s'en empara avec transport. Ce mouchoir était
+marqué des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant,
+ni sa famille, ni son nom, ni sa demeure; ces deux lettres étaient la
+première chose d'elle qu'il saisissait, adorables initiales sur
+lesquelles il commença tout de suite à construire son échafaudage. U
+était évidemment le prénom. Ursule! pensa-t-il, quel délicieux nom! Il
+baisa le mouchoir, l'aspira, le mit sur son coeur, sur sa chair, pendant
+le jour, et la nuit sous ses lèvres pour s'endormir.
+
+--J'y sens toute son âme! s'écriait-il.
+
+Ce mouchoir était au vieux monsieur qui l'avait tout bonnement laissé
+tomber de sa poche.
+
+Les jours qui suivirent la trouvaille, il ne se montra plus au
+Luxembourg que baisant le mouchoir et l'appuyant sur son coeur. La belle
+enfant n'y comprenait rien et le lui marquait par des signes
+imperceptibles.
+
+--Ô pudeur! disait Marius.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux
+
+
+Puisque nous avons prononcé le mot _pudeur_, et puisque nous ne cachons
+rien, nous devons dire qu'une fois pourtant, à travers ses extases, «son
+Ursule» lui donna un grief très sérieux. C'était un de ces jours où elle
+déterminait M. Leblanc à quitter le banc et à se promener dans l'allée.
+Il faisait une vive brise de prairial qui remuait le haut des platanes.
+Le père et la fille, se donnant le bras, venaient de passer devant le
+banc de Marius. Marius s'était levé derrière eux et les suivait du
+regard, comme il convient dans cette situation d'âme éperdue.
+
+Tout à coup un souffle de vent, plus en gaîté que les autres, et
+probablement chargé de faire les affaires du printemps, s'envola de la
+pépinière, s'abattit sur l'allée, enveloppa la jeune fille dans un
+ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de
+Théocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacrée que celle d'Isis,
+presque jusqu'à la hauteur de la jarretière. Une jambe d'une forme
+exquise apparut. Marius la vit. Il fut exaspéré et furieux.
+
+La jeune fille avait rapidement baissé sa robe d'un mouvement divinement
+effarouché, mais il n'en fut pas moins indigné.--Il était seul dans
+l'allée, c'est vrai. Mais il pouvait y avoir eu quelqu'un. Et s'il y
+avait eu quelqu'un! Comprend-on une chose pareille! C'est horrible ce
+qu'elle vient de faire là!--Hélas! la pauvre enfant n'avait rien fait;
+il n'y avait qu'un coupable, le vent; mais Marius, en qui frémissait
+confusément le Bartholo qu'il y a dans Chérubin, était déterminé à être
+mécontent, et était jaloux de son ombre. C'est ainsi en effet que
+s'éveille dans le coeur humain, et que s'impose, même sans droit,
+l'âcre et bizarre jalousie de la chair. Du reste, en dehors même de
+cette jalousie, la vue de cette jambe charmante n'avait eu pour lui rien
+d'agréable; le bas blanc de la première femme venue lui eût fait plus de
+plaisir.
+
+Quand «son Ursule», après avoir atteint l'extrémité de l'allée, revint
+sur ses pas avec M. Leblanc et passa devant le banc où Marius s'était
+rassis, Marius lui jeta un regard bourru et féroce. La jeune fille eut
+ce petit redressement en arrière accompagné d'un haussement de paupières
+qui signifie: Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?
+
+Ce fut là leur «première querelle».
+
+Marius achevait à peine de lui faire cette scène avec les yeux que
+quelqu'un traversa l'allée. C'était un invalide tout courbé, tout ridé
+et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque
+ovale de drap rouge aux épées croisées, croix de Saint-Louis du soldat,
+et orné en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton
+d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet être
+avait l'air extrêmement satisfait. Il lui sembla même que le vieux
+cynique, tout en clopinant près de lui, lui avait adressé un clignement
+d'oeil très fraternel et très joyeux, comme si un hasard quelconque
+avait fait qu'ils pussent être d'intelligence et qu'ils eussent savouré
+en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc à être si content, ce
+débris de Mars? Que s'était-il donc passé entre cette jambe de bois et
+l'autre? Marius arriva au paroxysme de la jalousie.--Il était peut-être
+là! se dit-il; il a peut-être vu!--Et il eut envie d'exterminer
+l'invalide.
+
+Le temps aidant, toute pointe s'émousse. Cette colère de Marius contre
+«Ursule», si juste et si légitime qu'elle fût, passa. Il finit par
+pardonner; mais ce fut un grand effort; il la bouda trois jours.
+
+Cependant, à travers tout cela et à cause de tout cela, la passion
+grandissait et devenait folle.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Éclipse
+
+
+On vient de voir comment Marius avait découvert ou cru découvrir qu'Elle
+s'appelait Ursule.
+
+L'appétit vient en aimant. Savoir qu'elle se nommait Ursule, c'était
+déjà beaucoup; c'était peu. Marius en trois ou quatre semaines eut
+dévoré ce bonheur. Il en voulut un autre. Il voulut savoir où elle
+demeurait.
+
+Il avait fait une première faute: tomber dans l'embûche du banc du
+Gladiateur. Il en avait fait une seconde: ne pas rester au Luxembourg
+quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisième. Immense. Il
+suivit «Ursule».
+
+Elle demeurait rue de l'Ouest, à l'endroit de la rue le moins fréquenté,
+dans une maison neuve à trois étages d'apparence modeste.
+
+À partir de ce moment, Marius ajouta à son bonheur de la voir au
+Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.
+
+Sa faim augmentait. Il savait comment elle s'appelait, son petit nom du
+moins, le nom charmant, le vrai nom d'une femme; il savait où elle
+demeurait; il voulut savoir qui elle était.
+
+Un soir, après qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu'il les eut vus
+disparaître sous la porte cochère, il entra à leur suite et dit
+vaillamment au portier:
+
+--C'est le monsieur du premier qui vient de rentrer?
+
+--Non, répondit le portier. C'est le monsieur du troisième.
+
+Encore un pas de fait. Ce succès enhardit Marius.
+
+--Sur le devant? demanda-t-il.
+
+--Parbleu! fit le portier, la maison n'est bâtie que sur la rue.
+
+--Et quel est l'état de ce monsieur? repartit Marius.
+
+--C'est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux
+malheureux, quoique pas riche.
+
+--Comment s'appelle-t-il? reprit Marius.
+
+Le portier leva la tête, et dit:
+
+--Est-ce que monsieur est mouchard?
+
+Marius s'en alla assez penaud, mais fort ravi. Il avançait.
+
+--Bon, pensa-t-il. Je sais qu'elle s'appelle Ursule, qu'elle est fille
+d'un rentier, et qu'elle demeure là, au troisième, rue de l'Ouest.
+
+Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu'une
+courte apparition; ils s'en allèrent qu'il faisait grand jour. Marius
+les suivit rue de l'Ouest comme il en avait pris l'habitude. En arrivant
+à la porte cochère, M. Leblanc fit passer sa fille devant puis s'arrêta
+avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.
+
+Le jour d'après, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en
+vain toute la journée.
+
+À la nuit tombée, il alla rue de l'Ouest, et vit de la lumière aux
+fenêtres du troisième. Il se promena sous ces fenêtres jusqu'à ce que
+cette lumière fût éteinte.
+
+Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour,
+puis alla faire sa faction de nuit sous les croisées. Cela le conduisait
+jusqu'à dix heures du soir. Son dîner devenait ce qu'il pouvait. La
+fièvre nourrit le malade et l'amour l'amoureux.
+
+Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne
+paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes;
+il n'osait guetter la porte cochère pendant le jour. Il se contentait
+d'aller à la nuit contempler la clarté rougeâtre des vitres. Il y voyait
+par moments passer des ombres, et le coeur lui battait.
+
+Le huitième jour, quand il arriva sous les fenêtres, il n'y avait pas de
+lumière.--Tiens! dit-il, la lampe n'est pas encore allumée. Il fait nuit
+pourtant. Est-ce qu'ils seraient sortis? Il attendit. Jusqu'à dix
+heures. Jusqu'à minuit. Jusqu'à une heure du matin. Aucune lumière ne
+s'alluma aux fenêtres du troisième étage et personne ne rentra dans la
+maison. Il s'en alla très sombre.
+
+Le lendemain,--car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n'y
+avait, pour ainsi dire, plus d'aujourd'hui pour lui,--le lendemain il ne
+trouva personne au Luxembourg, il s'y attendait; à la brune, il alla à
+la maison. Aucune lueur aux fenêtres; les persiennes étaient fermées; le
+troisième était tout noir.
+
+Marius frappa à la porte cochère, entra et dit au portier:
+
+--Le monsieur du troisième?
+
+--Déménagé, répondit le portier.
+
+Marius chancela et dit faiblement:
+
+--Depuis quand donc?
+
+--D'hier.
+
+--Où demeure-t-il maintenant?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Il n'a donc point laissé sa nouvelle adresse?
+
+--Non.
+
+Et le portier levant le nez reconnut Marius.
+
+--Tiens! c'est vous! dit-il, mais vous êtes donc décidément
+quart-d'oeil?
+
+
+
+
+Livre septième--Patron-minette
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Les mines et les mineurs
+
+
+Les sociétés humaines ont toutes ce qu'on appelle dans les théâtres _un
+troisième dessous_. Le sol social est partout miné, tantôt pour le bien,
+tantôt pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines
+supérieures et les mines inférieures. Il y a un haut et un bas dans cet
+obscur sous-sol qui s'effondre parfois sous la civilisation, et que
+notre indifférence et notre insouciance foulent aux pieds.
+L'Encyclopédie, au siècle dernier, était une mine, presque à ciel
+ouvert. Les ténèbres, ces sombres couveuses du christianisme primitif,
+n'attendaient qu'une occasion pour faire explosion sous les Césars et
+pour inonder le genre humain de lumière. Car dans les ténèbres sacrées
+il y a de la lumière latente. Les volcans sont pleins d'une ombre
+capable de flamboiement. Toute lave commence par être nuit. Les
+catacombes, où s'est dite la première messe, n'étaient pas seulement la
+cave de Rome, elles étaient le souterrain du monde.
+
+Il y a sous la construction sociale, cette merveille compliquée d'une
+masure, des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la
+mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine
+révolutionnaire. Tel pioche avec l'idée, tel pioche avec le chiffre, tel
+pioche avec la colère. On s'appelle et on se répond d'une catacombe à
+l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s'y
+ramifient en tous sens. Elles s'y rencontrent parfois, et y
+fraternisent. Jean-Jacques prête son pic à Diogène qui lui prête sa
+lanterne. Quelquefois elles s'y combattent. Calvin prend Socin aux
+cheveux. Mais rien n'arrête ni n'interrompt la tension de toutes ces
+énergies vers le but, et la vaste activité simultanée, qui va et vient,
+monte, descend et remonte dans ces obscurités, et qui transforme
+lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans; immense
+fourmillement inconnu. La société se doute à peine de ce creusement qui
+lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d'étages
+souterrains, autant de travaux différents, autant d'extractions
+diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L'avenir.
+
+Plus on s'enfonce, plus les travailleurs sont mystérieux. Jusqu'à un
+degré que le philosophe social sait reconnaître, le travail est bon; au
+delà de ce degré, il est douteux et mixte; plus bas, il devient
+terrible. À une certaine profondeur, les excavations ne sont plus
+pénétrables à l'esprit de civilisation, la limite respirable à l'homme
+est dépassée; un commencement de monstres est possible.
+
+L'échelle descendante est étrange; et chacun de ces échelons correspond
+à un étage où la philosophie peut prendre pied, et où l'on rencontre un
+de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous
+de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther, il y a Descartes;
+au-dessous de Descartes, il y a Voltaire; au-dessous de Voltaire, il y a
+Condorcet; au-dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de
+Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela
+continue. Plus bas, confusément, à la limite qui sépare l'indistinct de
+l'invisible, on aperçoit d'autres hommes sombres, qui peut-être
+n'existent pas encore. Ceux d'hier sont des spectres; ceux de demain
+sont des larves. L'oeil de l'esprit les distingue obscurément. Le
+travail embryonnaire de l'avenir est une des visions du philosophe.
+
+Un monde dans les limbes à l'état de foetus, quelle silhouette inouïe!
+
+Saint-Simon, Owen, Fourier, sont là aussi, dans des sapes latérales.
+
+Certes, quoiqu'une divine chaîne invisible lie entre eux à leur insu
+tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient
+isolés, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la
+lumière des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont
+paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le
+contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu'au plus
+nocturne, depuis le plus sage jusqu'au plus fou, ont une similitude, et
+la voici: le désintéressement. Marat s'oublie comme Jésus. Ils se
+laissent de côté, ils s'omettent, ils ne songent point à eux. Ils voient
+autre chose qu'eux-mêmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche
+l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux; le dernier, si
+énigmatique qu'il soit, a encore sous le sourcil la pâle clarté de
+l'infini. Vénérez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle
+étoile.
+
+La prunelle ombre est l'autre signe.
+
+À elle commence le mal. Devant qui n'a pas de regard songez et tremblez.
+L'ordre social a ses mineurs noirs.
+
+Il y a un point où l'approfondissement est de l'ensevelissement, et où
+la lumière s'éteint.
+
+Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d'indiquer, au-dessous de
+toutes ces galeries, au-dessous de tout cet immense système veineux
+souterrain du progrès et de l'utopie, bien plus avant dans la terre,
+plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus bas, beaucoup plus bas, et
+sans relation aucune avec les étages supérieurs, il y a la dernière
+sape. Lieu formidable. C'est ce que nous avons nommé le troisième
+dessous. C'est la fosse des ténèbres. C'est la cave des aveugles.
+_Inferi_.
+
+Ceci communique aux abîmes.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le bas-fond
+
+
+Là le désintéressement s'évanouit. Le démon s'ébauche vaguement; chacun
+pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, tâtonne et ronge. L'Ugolin
+social est dans ce gouffre.
+
+Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes,
+presque fantômes, ne s'occupent pas du progrès universel, elles ignorent
+l'idée et le mot, elles n'ont souci que de l'assouvissement individuel.
+Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d'elles une sorte
+d'effacement effrayant. Elles ont deux mères, toutes deux marâtres,
+l'ignorance et la misère. Elles ont un guide, le besoin; et, pour toutes
+les formes de la satisfaction, l'appétit. Elles sont brutalement
+voraces, c'est-à-dire féroces, non à la façon du tyran, mais à la façon
+du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime; filiation
+fatale, engendrement vertigineux, logique de l'ombre. Ce qui rampe dans
+le troisième dessous social, ce n'est plus la réclamation étouffée de
+l'absolu; c'est la protestation de la matière. L'homme y devient dragon.
+Avoir faim, avoir soif, c'est le point de départ; être Satan, c'est le
+point d'arrivée. De cette cave sort Lacenaire.
+
+On vient de voir tout à l'heure, au livre quatrième, un des
+compartiments de la mine supérieure, de la grande sape politique,
+révolutionnaire et philosophique. Là, nous venons de le dire, tout est
+noble, pur, digne, honnête. Là, certes, on peut se tromper, et l'on se
+trompe; mais l'erreur y est vénérable tant elle implique d'héroïsme.
+L'ensemble du travail qui se fait là a un nom: le Progrès.
+
+Le moment est venu d'entrevoir d'autres profondeurs, les profondeurs
+hideuses.
+
+Il y a sous la société, insistons-y, et, jusqu'au jour où l'ignorance
+sera dissipée, il y aura la grande caverne du mal.
+
+Cette cave est au-dessous de toutes et est l'ennemie de toutes. C'est la
+haine sans exception. Cette cave ne connaît pas de philosophes. Son
+poignard n'a jamais taillé de plume. Sa noirceur n'a aucun rapport avec
+la noirceur sublime de l'écritoire. Jamais les doigts de la nuit qui se
+crispent sous ce plafond asphyxiant n'ont feuilleté un livre ni déplié
+un journal. Babeuf est un exploiteur pour Cartouche! Marat est un
+aristocrate pour Schinderhannes. Cette cave a pour but l'effondrement de
+tout.
+
+De tout. Y compris les sapes supérieures, qu'elle exècre. Elle ne mine
+pas seulement, dans son fourmillement hideux, l'ordre social actuel;
+elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine le droit, elle
+mine la pensée humaine, elle mine la civilisation, elle mine la
+révolution, elle mine le progrès. Elle s'appelle tout simplement vol,
+prostitution, meurtre et assassinat. Elle est ténèbres, et elle veut le
+chaos. Sa voûte est faite d'ignorance.
+
+Toutes les autres, celles d'en haut, n'ont qu'un but, la supprimer.
+C'est là que tendent, par tous leurs organes à la fois, par
+l'amélioration du réel comme par la contemplation de l'absolu, la
+philosophie et le progrès. Détruisez la cave Ignorance, vous détruisez
+la taupe Crime.
+
+Condensons en quelques mots une partie de ce que nous venons d'écrire.
+L'unique péril social, c'est l'Ombre.
+
+Humanité, c'est identité. Tous les hommes sont la même argile. Nulle
+différence, ici-bas du moins, dans la prédestination. Même ombre avant,
+même chair pendant, même cendre après. Mais l'ignorance mêlée à la pâte
+humaine la noircit. Cette incurable noirceur gagne le dedans de l'homme
+et y devient le Mal.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
+
+
+Un quatuor de bandits, Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse,
+gouvernait de 1830 à 1835 le troisième dessous de Paris.
+
+Gueulemer était un Hercule déclassé. Il avait pour antre l'égout de
+l'Arche-Marion. Il avait six pieds de haut, des pectoraux de marbre, des
+biceps d'airain, une respiration de caverne, le torse d'un colosse, un
+crâne d'oiseau. On croyait voir l'Hercule Farnèse vêtu d'un pantalon de
+coutil et d'une veste de velours de coton. Gueulemer, bâti de cette
+façon sculpturale, aurait pu dompter les monstres; il avait trouvé plus
+court d'en être un. Front bas, tempes larges, moins de quarante ans et
+la patte d'oie, le poil rude et court, la joue en brosse, une barbe
+sanglière; on voit d'ici l'homme. Ses muscles sollicitaient le travail,
+sa stupidité n'en voulait pas. C'était une grosse force paresseuse. Il
+était assassin par nonchalance. On le croyait créole. Il avait
+probablement un peu touché au maréchal Brune, ayant été portefaix à
+Avignon en 1815. Après ce stage, il était passé bandit.
+
+La diaphanéité de Babet contrastait avec la viande de Gueulemer. Babet
+était maigre et savant. Il était transparent, mais impénétrable. On
+voyait le jour à travers les os, mais rien à travers la prunelle. Il se
+déclarait chimiste. Il avait été pitre chez Bobèche et paillasse chez
+Bobino. Il avait joué le vaudeville à Saint-Mihiel. C'était un homme à
+intentions, beau parleur, qui soulignait ses sourires et guillemetait
+ses gestes. Son industrie était de vendre en plein vent des bustes de
+plâtre et des portraits du «chef de l'État». De plus, il arrachait les
+dents. Il avait montré des phénomènes dans les foires, et possédé une
+baraque avec trompette, et cette affiche:--Babet, artiste dentiste,
+membre des académies, fait des expériences physiques sur métaux et
+métalloïdes, extirpe les dents, entreprend les chicots abandonnés par
+ses confrères. Prix: une dent, un franc cinquante centimes; deux dents,
+deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de
+l'occasion.--(Ce «profitez de l'occasion» signifiait: faites-vous-en
+arracher le plus possible.) Il avait été marié et avait eu des enfants.
+Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants étaient devenus. Il les
+avait perdus comme on perd son mouchoir. Haute exception dans le monde
+obscur dont il était, Babet lisait les journaux. Un jour, du temps qu'il
+avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le
+_Messager_ qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment
+viable, ayant un mufle de veau, et il s'était écrié: _Voilà une fortune!
+ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme
+cela_!
+
+Depuis, il avait tout quitté pour «entreprendre Paris». Expression de
+lui.
+
+Qu'était-ce que Claquesous? C'était la nuit. Il attendait pour se
+montrer que le ciel se fût barbouillé de noir. Le soir il sortait d'un
+trou où il rentrait avant le jour. Où était ce trou? Personne ne le
+savait. Dans la plus complète obscurité, à ses complices, il ne parlait
+qu'en tournant le dos. S'appelait-il Claquesous? non. Il disait: Je
+m'appelle Pas-du-tout. Si une chandelle survenait, il mettait un masque.
+Il était ventriloque. Babet disait: _Claquesous est un nocturne à deux
+voix_. Claquesous était vague, errant, terrible. On n'était pas sûr
+qu'il eût un nom, Claquesous étant un sobriquet; on n'était pas sûr
+qu'il eût une voix, son ventre parlant plus souvent que sa bouche; on
+n'était pas sûr qu'il eût un visage, personne n'ayant jamais vu que son
+masque. Il disparaissait comme un évanouissement; ses apparitions
+étaient des sorties de terre.
+
+Un être lugubre, c'était Montparnasse. Montparnasse était un enfant;
+moins de vingt ans, un joli visage, des lèvres qui ressemblaient à des
+cerises, de charmants cheveux noirs, la clarté du printemps dans les
+yeux; il avait tous les vices et aspirait à tous les crimes. La
+digestion du mal le mettait en appétit du pire. C'était le gamin tourné
+voyou, et le voyou devenu escarpe. Il était gentil, efféminé, gracieux,
+robuste, mou, féroce. Il avait le bord du chapeau relevé à gauche pour
+faire place à la touffe de cheveux, selon le style de 1829. Il vivait de
+voler violemment. Sa redingote était de la meilleure coupe, mais râpée.
+Montparnasse, c'était une gravure de modes ayant de la misère et
+commettant des meurtres. La cause de tous les attentats de cet
+adolescent était l'envie d'être bien mis. La première grisette qui lui
+avait dit: Tu es beau, lui avait jeté la tache des ténèbres dans le
+coeur, et avait fait un Caïn de cet Abel. Se trouvant joli, il avait
+voulu être élégant; or la première élégance, c'est l'oisiveté;
+l'oisiveté d'un pauvre, c'est le crime. Peu de rôdeurs étaient aussi
+redoutés que Montparnasse. À dix-huit ans, il avait déjà plusieurs
+cadavres derrière lui. Plus d'un passant les bras étendus gisait dans
+l'ombre de ce misérable, la face dans une mare de sang. Frisé, pommadé,
+pincé à la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien,
+le murmure d'admiration des filles du boulevard autour de lui, la
+cravate savamment nouée, un casse-tête dans sa poche, une fleur à sa
+boutonnière; tel était ce mirliflore du sépulcre.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Composition de la troupe
+
+
+À eux quatre, ces bandits formaient une sorte de Protée, serpentant à
+travers la police et s'efforçant d'échapper aux regards indiscrets de
+Vidocq «sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine», s'entre-prêtant
+leurs noms et leurs trucs, se dérobant dans leur propre ombre, boîtes à
+secrets et asiles les uns pour les autres, défaisant leurs personnalités
+comme on ôte son faux nez au bal masqué, parfois se simplifiant au point
+de ne plus être qu'un, parfois se multipliant au point que Coco-Lacour
+lui-même les prenait pour une foule.
+
+Ces quatre hommes n'étaient point quatre hommes; c'était une sorte de
+mystérieux voleur à quatre têtes travaillant en grand sur Paris; c'était
+le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la société.
+
+Grâce à leurs ramifications, et au réseau sous-jacent de leurs
+relations, Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse avaient
+l'entreprise générale des guets-apens du département de la Seine. Ils
+faisaient sur le passant le coup d'état d'en bas. Les trouveurs d'idées
+en ce genre, les hommes à imagination nocturne, s'adressaient à eux pour
+l'exécution. On fournissait aux quatre coquins le canevas, ils se
+chargeaient de la mise en scène. Ils travaillaient sur scénario. Ils
+étaient toujours en situation de prêter un personnel proportionné et
+convenable à tous les attentats ayant besoin d'un coup d'épaule et
+suffisamment lucratifs. Un crime étant en quête de bras, ils lui
+sous-louaient des complices. Ils avaient une troupe d'acteurs de
+ténèbres à la disposition de toutes les tragédies de cavernes.
+
+Ils se réunissaient habituellement à la nuit tombante, heure de leur
+réveil, dans les steppes qui avoisinent la Salpêtrière. Là, ils
+conféraient. Ils avaient les douze heures noires devant eux; ils en
+réglaient l'emploi.
+
+_Patron-Minette_, tel était le nom qu'on donnait dans la circulation
+souterraine à l'association de ces quatre hommes. Dans la vieille langue
+populaire fantasque qui va s'effaçant tous les jours, _Patron-Minette_
+signifie le matin, de même que _Entre chien et loup_ signifie le soir.
+Cette appellation, _Patron-Minette_, venait probablement de l'heure à
+laquelle leur besogne finissait, l'aube étant l'instant de
+l'évanouissement des fantômes et de la séparation des bandits. Ces
+quatre hommes étaient connus sous cette rubrique. Quand le président des
+assises visita Lacenaire dans sa prison, il le questionna sur un méfait
+que Lacenaire niait.--Qui a fait cela? demanda le président. Lacenaire
+fit cette réponse, énigmatique pour le magistrat, mais claire pour la
+police:--C'est peut-être Patron-Minette.
+
+On devine parfois une pièce sur l'énoncé des personnages; on peut de
+même presque apprécier une bande sur la liste des bandits. Voici, car
+ces noms-là surnagent dans les mémoires spéciales, à quelles
+appellations répondaient les principaux affiliés de Patron-Minette:
+
+ Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille.
+ Brujon. (Il y avait une dynastie de Brujon; nous ne renonçons pas
+ à en dire un mot.)
+ Boulatruelle, le cantonnier déjà entrevu.
+ Laveuve.
+ Finistère.
+ Homère Hogu, nègre.
+ Mardisoir.
+ Dépêche.
+ Fauntleroy, dit Bouquetière.
+ Glorieux, forçat libéré.
+ Barrecarrosse, dit monsieur Dupont.
+ Lesplanade-du-Sud.
+ Poussagrive.
+ Carmagnolet.
+ Kruideniers, dit Bizarro.
+ Mangedentelle.
+ Les-pieds-en-l'air.
+ Demi-liards, dit Deux-milliards.
+ Etc., etc.
+
+Nous en passons, et non des pires. Ces noms ont des figures. Ils
+n'expriment pas seulement des êtres, mais des espèces. Chacun de ces
+noms répond à une variété de ces difformes champignons du dessous de la
+civilisation. Ces êtres, peu prodigues de leurs visages, n'étaient pas
+de ceux qu'on voit passer dans les rues. Le jour, fatigués des nuits
+farouches qu'ils avaient, ils s'en allaient dormir, tantôt dans les
+fours à plâtre, tantôt dans les carrières abandonnées de Montmartre ou
+de Montrouge, parfois dans les égouts. Ils se terraient.
+
+Que sont devenus ces hommes? Ils existent toujours. Ils ont toujours
+existé. Horace en parle: _Ambubaiarum collegia, phannacopolae, mendici,
+mimae;_ et, tant que la société sera ce qu'elle est, ils seront ce
+qu'ils sont. Sous l'obscur plafond de leur cave, ils renaissent à jamais
+du suintement social. Ils reviennent, spectres, toujours identiques;
+seulement ils ne portent plus les mêmes noms et ils ne sont plus dans
+les mêmes peaux.
+
+Les individus extirpés, la tribu subsiste.
+
+Ils ont toujours les mêmes facultés. Du truand au rôdeur, la race se
+maintient pure. Ils devinent les bourses dans les poches, ils flairent
+les montres dans les goussets. L'or et l'argent ont pour eux une odeur.
+Il y a des bourgeois naïfs dont on pourrait dire qu'ils ont l'air
+volables. Ces hommes suivent patiemment ces bourgeois. Au passage d'un
+étranger ou d'un provincial, ils ont des tressaillements d'araignée.
+
+Ces hommes-là, quand, vers minuit, sur un boulevard désert, on les
+rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des
+hommes, mais des formes faites de brume vivante; on dirait qu'ils font
+habituellement bloc avec les ténèbres, qu'ils n'en sont pas distincts,
+qu'ils n'ont pas d'autre âme que l'ombre, et que c'est momentanément, et
+pour vivre pendant quelques minutes d'une vie monstrueuse, qu'ils se
+sont désagrégés de la nuit.
+
+Que faut-il pour faire évanouir ces larves? De la lumière. De la lumière
+à flots. Pas une chauve-souris ne résiste à l'aube. Éclairez la société
+en dessous.
+
+
+
+
+Livre huitième--Le mauvais pauvre
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un homme en casquette
+
+
+L'été passa, puis l'automne; l'hiver vint. Ni M. Leblanc ni la jeune
+fille n'avaient remis les pieds au Luxembourg. Marius n'avait plus
+qu'une pensée, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours,
+il cherchait partout; il ne trouvait rien. Ce n'était plus Marius le
+rêveur enthousiaste, l'homme résolu, ardent et ferme, le hardi
+provocateur de la destinée, le cerveau qui échafaudait avenir sur
+avenir, le jeune esprit encombré de plans, de projets, de fiertés,
+d'idées et de volontés; c'était un chien perdu. Il tomba dans une
+tristesse noire. C'était fini. Le travail le rebutait, la promenade le
+fatiguait, la solitude l'ennuyait; la vaste nature, si remplie autrefois
+de formes, de clartés, de voix, de conseils, de perspectives,
+d'horizons, d'enseignements, était maintenant vide devant lui. Il lui
+semblait que tout avait disparu.
+
+Il pensait toujours, car il ne pouvait faire autrement; mais il ne se
+plaisait plus dans ses pensées. À tout ce qu'elles lui proposaient tout
+bas sans cesse, il répondait dans l'ombre: À quoi bon?
+
+Il se faisait cent reproches. Pourquoi l'ai-je suivie? J'étais si
+heureux rien que de la voir! Elle me regardait, est-ce que ce n'était
+pas immense? Elle avait l'air de m'aimer. Est-ce que ce n'était pas
+tout? J'ai voulu avoir quoi? Il n'y a rien après cela. J'ai été absurde.
+C'est ma faute, etc., etc. Courfeyrac, auquel il ne confiait rien,
+c'était sa nature, mais qui devinait un peu tout, c'était sa nature
+aussi, avait commencé par le féliciter d'être amoureux, en s'en
+ébahissant d'ailleurs; puis, voyant Marius tombé dans cette mélancolie,
+il avait fini par lui dire:--Je vois que tu as été simplement un animal.
+Tiens, viens à la Chaumière!
+
+Une fois, ayant confiance dans un beau soleil de septembre, Marius
+s'était laissé mener au bal de Sceaux par Courfeyrac, Bossuet et
+Grantaire, espérant, quel rêve! qu'il la retrouverait peut-être là. Bien
+entendu, il n'y vit pas celle qu'il cherchait.--C'est pourtant ici qu'on
+retrouve toutes les femmes perdues, grommelait Grantaire en aparté.
+Marius laissa ses amis au bal, et s'en retourna à pied, seul, las,
+fiévreux, les yeux troubles et tristes dans la nuit, ahuri de bruit et
+de poussière par les joyeux coucous pleins d'êtres chantants qui
+revenaient de la fête et passaient à côté de lui, découragé, aspirant
+pour se rafraîchir la tête l'âcre senteur des noyers de la route.
+
+Il se remit à vivre de plus en plus seul, égaré, accablé, tout à son
+angoisse intérieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans
+le piège, quêtant partout l'absente, abruti d'amour.
+
+Une autre fois, il avait fait une rencontre qui lui avait produit un
+effet singulier. Il avait croisé dans les petites rues qui avoisinent le
+boulevard des Invalides un homme vêtu comme un ouvrier et coiffé d'une
+casquette à longue visière qui laissait passer des mèches de cheveux
+très blancs. Marius fut frappé de la beauté de ces cheveux blancs et
+considéra cet homme qui marchait à pas lents et comme absorbé dans une
+méditation douloureuse. Chose étrange, il lui parut reconnaître M.
+Leblanc. C'étaient les mêmes cheveux, le même profil, autant que la
+casquette le laissait voir, la même allure, seulement plus triste. Mais
+pourquoi ces habits d'ouvrier? qu'est-ce que cela voulait dire? que
+signifiait ce déguisement? Marius fut très étonné. Quand il revint à
+lui, son premier mouvement fut de se mettre à suivre cet homme; qui sait
+s'il ne tenait point enfin la trace qu'il cherchait? En tout cas, il
+fallait revoir l'homme de près et éclaircir l'énigme. Mais il s'avisa de
+cette idée trop tard, l'homme n'était déjà plus là. Il avait pris
+quelque petite rue latérale, et Marius ne put le retrouver. Cette
+rencontre le préoccupa quelques jours, puis s'effaça.--Après tout, se
+dit-il, ce n'est probablement qu'une ressemblance.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Trouvaille
+
+
+Marius n'avait pas cessé d'habiter la masure Gorbeau. Il n'y faisait
+attention à personne.
+
+À cette époque, à la vérité, il n'y avait plus dans cette masure
+d'autres habitants que lui et ces Jondrette dont il avait une fois
+acquitté le loyer, sans avoir du reste jamais parlé ni au père, ni aux
+filles. Les autres locataires étaient déménagés ou morts, ou avaient été
+expulsés faute de payement.
+
+Un jour de cet hiver-là, le soleil s'était un peu montré dans
+l'après-midi, mais c'était le 2 février, cet antique jour de la
+Chandeleur dont le Soleil traître, précurseur d'un froid de six
+semaines, a inspiré à Mathieu Laensberg ces deux vers restés justement
+classiques:
+
+ _Qu'il luise ou qu'il luiserne,_
+ _L'ours rentre en sa caverne._
+
+Marius venait de sortir de la sienne. La nuit tombait. C'était l'heure
+d'aller dîner; car il avait bien fallu se remettre à dîner, hélas! ô
+infirmités des passions idéales!
+
+Il venait de franchir le seuil de sa porte que mame Bougon balayait en
+ce moment-là même tout en prononçant ce mémorable monologue:
+
+--Qu'est-ce qui est bon marché à présent? tout est cher. Il n'y a que la
+peine du monde qui est bon marché; elle est pour rien, la peine du
+monde!
+
+Marius montait à pas lents le boulevard vers la barrière afin de gagner
+la rue Saint-Jacques. Il marchait pensif, la tête baissée.
+
+Tout à coup il se sentit coudoyé dans la brume; il se retourna, et vit
+deux jeunes filles en haillons, l'une longue et mince, l'autre un peu
+moins grande, qui passaient rapidement, essoufflées, effarouchées, et
+comme ayant l'air de s'enfuir; elles venaient à sa rencontre, ne
+l'avaient pas vu, et l'avaient heurté en passant. Marius distinguait
+dans le crépuscule leurs figures livides, leurs têtes décoiffées, leurs
+cheveux épars, leurs affreux bonnets, leurs jupes en guenilles et leurs
+pieds nus. Tout en courant, elles se parlaient. La plus grande disait
+d'une voix très basse:
+
+--Les cognes sont venus. Ils ont manqué me pincer au demi-cercle.
+
+L'autre répondait:--Je les ai vus. J'ai cavalé, cavalé, cavalé!
+
+Marius comprit, à travers cet argot sinistre, que les gendarmes ou les
+sergents de ville avaient failli saisir ces deux enfants, et que ces
+enfants s'étaient échappées.
+
+Elles s'enfoncèrent sous les arbres du boulevard derrière lui, et y
+firent pendant quelques instants dans l'obscurité une espèce de
+blancheur vague qui s'effaça.
+
+Marius s'était arrêté un moment.
+
+Il allait continuer son chemin, lorsqu'il aperçut un petit paquet
+grisâtre à terre à ses pieds. Il se baissa et le ramassa. C'était une
+façon d'enveloppe qui paraissait contenir des papiers.
+
+--Bon, dit-il, ces malheureuses auront laissé tomber cela!
+
+Il revint sur ses pas, il appela, il ne les retrouva plus; il pensa
+qu'elles étaient déjà loin, mit le paquet dans sa poche, et s'en alla
+dîner.
+
+Chemin faisant, il vit dans une allée de la rue Mouffetard une bière
+d'enfant couverte d'un drap noir, posée sur trois chaises et éclairée
+par une chandelle. Les deux filles du crépuscule lui revinrent à
+l'esprit.
+
+--Pauvres mères! pensa-t-il. Il y a une chose plus triste que de voir
+ses enfants mourir; c'est de les voir mal vivre.
+
+Puis ces ombres qui variaient sa tristesse lui sortirent de la pensée,
+et il retomba dans ses préoccupations habituelles. Il se remit à songer
+à ses six mois d'amour et de bonheur en plein air et en pleine lumière
+sous les beaux arbres du Luxembourg.
+
+--Comme ma vie est devenue sombre! se disait-il. Les jeunes filles
+m'apparaissent toujours. Seulement autrefois c'étaient les anges;
+maintenant ce sont les goules.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Quadrifrons_
+
+
+Le soir, comme il se déshabillait pour se coucher, sa main rencontra
+dans la poche de son habit le paquet qu'il avait ramassé sur le
+boulevard. Il l'avait oublié. Il songea qu'il serait utile de l'ouvrir,
+et que ce paquet contenait peut-être l'adresse de ces jeunes filles, si,
+en réalité, il leur appartenait, et dans tous les cas les renseignements
+nécessaires pour le restituer à la personne qui l'avait perdu.
+
+Il défit l'enveloppe.
+
+Elle n'était pas cachetée et contenait quatre lettres, non cachetées
+également.
+
+Les adresses y étaient mises.
+
+Toutes quatre exhalaient une odeur d'affreux tabac.
+
+La première lettre était adressée: _à Madame, madame la marquise de
+Grucheray, place vis-à-vis la chambre des députés, nº_...
+
+Marius se dit qu'il trouverait probablement là les indications qu'il
+cherchait, et que d'ailleurs la lettre n'étant pas fermée, il était
+vraisemblable qu'elle pouvait être lue sans inconvénient.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+«Madame la marquise,
+
+«La vertu de la clémence et pitié est celle qui unit plus étroitement la
+société. Promenez votre sentiment chrétien, et faites un regard de
+compassion sur cette infortuné español victime de la loyauté et
+d'attachement à la cause sacrée de la légitimé, qu'il a payé de son
+sang, consacrée sa fortune, toute, pour défendre cette cause, et
+aujourd'hui se trouve dans la plus grande misère. Il ne doute point que
+votre honorable personne l'accordera un secours pour conserver une
+existence extrêmement pénible pour un militaire d'éducation et d'honneur
+plein de blessures. Compte d'avance sur l'humanité qui vous animé et sur
+l'intérêt que Madame la marquise porte à une nation aussi malheureuse.
+Leur prière ne sera pas en vaine, et leur reconnaissance conservera sont
+charmant souvenir.
+
+«De mes sentiments respectueux avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,
+
+«Madame,
+
+«Don Alvarez, capitaine español de caballerie, royaliste refugié en
+France que se trouve en voyagé pour sa patrie et le manquent les
+réssources pour continuer son voyagé.»
+
+Aucune adresse n'était jointe à la signature. Marius espéra trouver
+l'adresse dans la deuxième lettre dont la suscription portait: _à
+Madame, madame la contesse de Montvernet, rue Cassette, nº 9_.
+
+Voici ce que Marius y lut:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«C'est une malheureuse meré de famille de six enfants dont le dernier
+n'a que huit mois. Moi malade depuis ma dernière couche, abandonnée de
+mon mari depuis cinq mois n'aiyant aucune réssource au monde dans la
+plus affreuse indigance.
+
+«Dans l'espoir de Madame la contesse, elle a l'honneur d'être, madame,
+avec un profond respect,
+
+«Femme Balizard.»
+
+Marius passa à la troisième lettre, qui était comme les précédentes une
+supplique; on y lisait:
+
+«Monsieur Pabourgeot, électeur, négociant-bonnetier en gros, rue
+Saint-Denis au coin de la rue aux Fers.
+
+«Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous prier de
+m'accorder la faveur prétieuse de vos simpaties et de vous intéresser à
+un homme de lettres qui vient d'envoyer un drame au théâtre-français. Le
+sujet en est historique, et l'action se passe en Auvergne du temps de
+l'empire. Le style, je crois, en est naturel, laconique, et peut avoir
+quelque mérite. Il y a des couplets a chanter a quatre endroits. Le
+comique, le sérieux, l'imprévu, s'y mêlent à la variété des caractères
+et a une teinte de romantisme répandue légèrement dans toute l'intrigue
+qui marche mistérieusement, et va, par des péripessies frappantes, se
+denouer au milieu de plusieurs coups de scènes éclatants.
+
+«Mon but principal est de satisfère le desir qui anime progresivement
+l'homme de notre siècle, c'est à dire, la mode, cette caprisieuse et
+bizarre girouette qui change presque à chaque nouveau vent.
+
+«Malgré ces qualités j'ai lieu de craindre que la jalousie, l'égoïsme
+des auteurs privilégiés, obtienne mon exclusion du théâtre, car je
+n'ignore pas les déboires dont on abreuve les nouveaux venus.
+
+«Monsieur Pabourgeot, votre juste réputation de protecteur éclairé des
+gants de lettres m'enhardit à vous envoyer ma fille qui vous exposera
+notre situation indigante, manquant de pain et de feu dans cette saison
+d'hyver. Vous dire que je vous prie d'agreer l'hommage que je désire
+vous faire de mon drame et de tous ceux que je ferai, c'est vous prouver
+combien j'ambicionne l'honneur de m'abriter sous votre égide, et de
+parer mes écrits de votre nom. Si vous daignez m'honorer de la plus
+modeste offrande, je m'occuperai aussitôt à faire une pièsse de vers
+pour vous payer mon tribu de reconnaissance. Cette pièsse, que je
+tacherai de rendre aussi parfaite que possible, vous sera envoyée avant
+d'être insérée au commencement du drame et débitée sur la scène.
+
+ «À Monsieur,
+ «Et Madame Pabourgeot,
+ «Mes hommages les plus respectueux.
+ «Genflot, homme de lettres.
+
+«P. S. Ne serait-ce que quarante sous.
+
+«Excusez-moi d'envoyer ma fille et de ne pas me présenter moi-même, mais
+de tristes motifs de toilette ne me permettent pas, hélas! de sortir...»
+
+Marius ouvrit enfin la quatrième lettre. Il y avait sur l'adresse: _Au
+monsieur bienfaisant de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Elle
+contenait ces quelques lignes:
+
+«Homme bienfaisant,
+
+«Si vous daignez accompagner ma fille, vous verrez une calamité
+missérable, et je vous montrerai mes certificats.
+
+«À l'aspect de ces écrits votre âme généreuse sera mue d'un sentiment de
+sensible bienveillance, car les vrais philosophes éprouvent toujours de
+vives émotions.
+
+«Convenez, homme compatissant, qu'il faut éprouver le plus cruel besoin,
+et qu'il est bien douloureux, pour obtenir quelque soulagement, de le
+faire attester par l'autorité comme si l'on n'était pas libre de
+souffrir et de mourir d'inanition en attendant que l'on soulage notre
+misère. Les destins sont bien fatals pour d'aucuns et trop prodigue ou
+trop protecteur pour d'autres.
+
+«J'attends votre présence ou votre offrande, si vous daignez la faire,
+et je vous prie de vouloir bien agréer les sentiments respectueux avec
+lesquels je m'honore d'être,
+
+ «homme vraiment magnanime,
+ «votre très humble
+ «et très obéissant serviteur,
+ «P. Fabantou, artiste dramatique.»
+
+Après avoir lu ces quatre lettres, Marius ne se trouva pas beaucoup plus
+avancé qu'auparavant.
+
+D'abord aucun des signataires ne donnait son adresse.
+
+Ensuite elles semblaient venir de quatre individus différents, don
+Alvarès, la femme Balizard, le poète Genflot et l'artiste dramatique
+Fabantou, mais ces lettres offraient ceci d'étrange qu'elles étaient
+écrites toutes quatre de la même écriture.
+
+Que conclure de là, sinon qu'elles venaient de la même personne?
+
+En outre, et cela rendait la conjecture plus vraisemblable, le papier,
+grossier et jauni, était le même pour les quatre, l'odeur de tabac
+était la même, et, quoiqu'on eût évidemment cherché à varier le style,
+les mêmes fautes d'orthographe s'y reproduisaient avec une tranquillité
+profonde, et l'homme de lettres Genflot n'en était pas plus exempt que
+le capitaine español.
+
+S'évertuer à deviner ce petit mystère était peine inutile. Si ce n'eût
+pas été une trouvaille, cela eût eu l'air d'une mystification. Marius
+était trop triste pour bien prendre même une plaisanterie du hasard et
+pour se prêter au jeu que paraissait vouloir jouer avec lui le pavé de
+la rue. Il lui semblait qu'il était à colin-maillard entre ces quatre
+lettres qui se moquaient de lui.
+
+Rien n'indiquait d'ailleurs que ces lettres appartinssent aux jeunes
+filles que Marius avait rencontrées sur le boulevard. Après tout,
+c'étaient des paperasses évidemment sans aucune valeur.
+
+Marius les remit dans l'enveloppe, jeta le tout dans un coin, et se
+coucha.
+
+Vers sept heures du matin, il venait de se lever et de déjeuner, et il
+essayait de se mettre au travail lorsqu'on frappa doucement à sa porte.
+
+Comme il ne possédait rien, il n'ôtait jamais sa clef, si ce n'est
+quelquefois, fort rarement, lorsqu'il travaillait à quelque travail
+pressé. Du reste, même absent, il laissait sa clef à sa serrure.--On
+vous volera, disait mame Bougon.--Quoi? disait Marius.--Le fait est
+pourtant qu'un jour on lui avait volé une vieille paire de bottes, au
+grand triomphe de mame Bougon.
+
+On frappa un second coup, très doux comme le premier.
+
+--Entrez, dit Marius.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des
+yeux les livres et les manuscrits qu'il avait sur sa table.
+
+Une voix, qui n'était pas celle de mame Bougon, répondit:
+
+--Pardon, monsieur....
+
+C'était une voix sourde, cassée, étranglée, éraillée, une voix de vieux
+homme enroué d'eau-de-vie et de rogome.
+
+Marius se tourna vivement, et vit une jeune fille.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Une rose dans la misère
+
+
+Une toute jeune fille était debout dans la porte entrebâillée. La
+lucarne du galetas où le jour paraissait était précisément en face de la
+porte et éclairait cette figure d'une lumière blafarde. C'était une
+créature hâve, chétive, décharnée; rien qu'une chemise et une jupe sur
+une nudité frissonnante et glacée. Pour ceinture une ficelle, pour
+coiffure une ficelle, des épaules pointues sortant de la chemise, une
+pâleur blonde et lymphatique, des clavicules terreuses, des mains
+rouges, la bouche entr'ouverte et dégradée, des dents de moins, l'oeil
+terne, hardi et bas, les formes d'une jeune fille avortée et le regard
+d'une vieille femme corrompue; cinquante ans mêlés à quinze ans; un de
+ces êtres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font frémir
+ceux qu'ils ne font pas pleurer.
+
+Marius s'était levé et considérait avec une sorte de stupeur cet être
+presque pareil aux formes de l'ombre qui traversent les rêves.
+
+Ce qui était poignant surtout, c'est que cette fille n'était pas venue
+au monde pour être laide. Dans sa première enfance, elle avait dû même
+être jolie. La grâce de l'âge luttait encore contre la hideuse
+vieillesse anticipée de la débauche et de la pauvreté. Un reste de
+beauté se mourait sur ce visage de seize ans, comme ce pâle soleil qui
+s'éteint sous d'affreuses nuées à l'aube d'une journée d'hiver.
+
+Ce visage n'était pas absolument inconnu à Marius. Il croyait se
+rappeler l'avoir vu quelque part.
+
+--Que voulez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.
+
+La jeune fille répondit avec sa voix de galérien ivre:
+
+--C'est une lettre pour vous, monsieur Marius.
+
+Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne fût à
+lui qu'elle eût affaire; mais qu'était-ce que cette fille? comment
+savait-elle son nom?
+
+Sans attendre qu'il lui dît d'avancer, elle entra. Elle entra
+résolûment, regardant avec une sorte d'assurance qui serrait le coeur
+toute la chambre et le lit défait. Elle avait les pieds nus. De larges
+trous à son jupon laissaient voir ses longues jambes et ses genoux
+maigres. Elle grelottait.
+
+Elle tenait en effet une lettre à la main qu'elle présenta à Marius.
+
+Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain à cacheter large et
+énorme était encore mouillé. Le message ne pouvait venir de bien loin.
+Il lut:
+
+«Mon aimable voisin, jeune homme!
+
+«J'ai apris vos bontés pour moi, que vous avez payé mon terme il y a six
+mois. Je vous bénis, jeune homme. Ma fille aînée vous dira que nous
+sommes sans un morceau de pain depuis deux jours, quatre personnes, et
+mon épouse malade. Si je ne suis point dessu dans ma pensée, je crois
+devoir espérer que votre coeur généreux s'humanisera à cet exposé et
+vous subjuguera le désir de m'être propice en daignant me prodiguer un
+léger bienfait.
+
+«Je suis avec la considération distinguée qu'on doit aux bienfaiteurs de
+l'humanité,
+
+ «Jondrette.
+
+«P. S.--Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.»
+
+Cette lettre, au milieu de l'aventure obscure qui occupait Marius depuis
+la veille au soir, c'était une chandelle dans une cave. Tout fut
+brusquement éclairé.
+
+Cette lettre venait d'où venaient les quatre autres. C'était la même
+écriture, le même style, la même orthographe, le même papier, la même
+odeur de tabac.
+
+Il y avait cinq missives, cinq histoires, cinq noms, cinq signatures, et
+un seul signataire. Le capitaine español don Alvarès, la malheureuse
+mère Balizard, le poëte dramatique Genflot, le vieux comédien Fabantou
+se nommaient tous les quatre Jondrette, si toutefois Jondrette lui-même
+s'appelait Jondrette.
+
+Depuis assez longtemps déjà que Marius habitait la masure, il n'avait
+eu, nous l'avons dit, que de bien rares occasions de voir, d'entrevoir
+même son très infime voisinage. Il avait l'esprit ailleurs, et où est
+l'esprit est le regard. Il avait dû plus d'une fois croiser les
+Jondrette dans le corridor ou dans l'escalier; mais ce n'était pour lui
+que des silhouettes; il y avait pris si peu garde que la veille au soir
+il avait heurté sur le boulevard sans les reconnaître les filles
+Jondrette, car c'était évidemment elles, et que c'était à grand'peine
+que celle-ci, qui venait d'entrer dans sa chambre, avait éveillé en lui,
+à travers le dégoût et la pitié, un vague souvenir de l'avoir rencontrée
+ailleurs.
+
+Maintenant il voyait clairement tout. Il comprenait que son voisin
+Jondrette avait pour industrie dans sa détresse d'exploiter la charité
+des personnes bienfaisantes, qu'il se procurait des adresses, et qu'il
+écrivait sous des noms supposés à des gens qu'il jugeait riches et
+pitoyables des lettres que ses filles portaient, à leurs risques et
+périls, car ce père en était là qu'il risquait ses filles; il jouait une
+partie avec la destinée et il les mettait au jeu. Marius comprenait que
+probablement, à en juger par leur fuite de la veille, par leur
+essoufflement, par leur terreur, et par ces mots d'argot qu'il avait
+entendus, ces infortunées faisaient encore on ne sait quels métiers
+sombres, et que de tout cela, il était résulté, au milieu de la société
+humaine telle qu'elle est faite, deux misérables êtres qui n'étaient ni
+des enfants, ni des filles, ni des femmes, espèces de monstres impurs et
+innocents produits par la misère.
+
+Tristes créatures sans nom, sans âge, sans sexe, auxquelles ni le bien,
+ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l'enfance, n'ont
+déjà plus rien dans ce monde, ni la liberté, ni la vertu, ni la
+responsabilité. Âmes écloses hier, fanées aujourd'hui, pareilles à ces
+fleurs tombées dans la rue que toutes les boues flétrissent en attendant
+qu'une roue les écrase.
+
+Cependant, tandis que Marius attachait sur elle un regard étonné et
+douloureux, la jeune fille allait et venait dans la mansarde avec une
+audace de spectre. Elle se démenait sans se préoccuper de sa nudité. Par
+instants, sa chemise défaite et déchirée lui tombait presque à la
+ceinture. Elle remuait les chaises, elle dérangeait les objets de
+toilette posés sur la commode, elle touchait aux vêtements de Marius,
+elle furetait ce qu'il y avait dans les coins.
+
+--Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!
+
+Et elle fredonnait, comme si elle eût été seule, des bribes de
+vaudeville, des refrains folâtres que sa voix gutturale et rauque
+faisait lugubres. Sous cette hardiesse perçait je ne sais quoi de
+contraint, d'inquiet et d'humilié. L'effronterie est une honte.
+
+Rien n'était plus morne que de la voir s'ébattre et pour ainsi dire
+voleter dans la chambre avec des mouvements d'oiseau que le jour effare,
+ou qui a l'aile cassée. On sentait qu'avec d'autres conditions
+d'éducation et de destinée, l'allure gaie et libre de cette jeune fille
+eût pu être quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les
+animaux la créature née pour être une colombe ne se change en une
+orfraie. Cela ne se voit que parmi les hommes.
+
+Marius songeait, et la laissait faire.
+
+Elle s'approcha de la table.
+
+--Ah! dit-elle, des livres!
+
+Une lueur traversa son oeil vitreux. Elle reprit, et son accent
+exprimait ce bonheur de se vanter de quelque chose, auquel nulle
+créature humaine n'est insensible:
+
+--Je sais lire, moi.
+
+Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut assez
+couramment:
+
+«...Le général Bauduin reçut l'ordre d'enlever avec les cinq bataillons
+de sa brigade le château de Hougomont qui est au milieu de la plaine de
+Waterloo...»
+
+Elle s'interrompit:
+
+--Ah! Waterloo! Je connais ça. C'est une bataille dans les temps. Mon
+père y était. Mon père a servi dans les armées. Nous sommes joliment
+bonapartistes chez nous, allez! C'est contre les Anglais Waterloo.
+
+Elle posa le livre, prit une plume, et s'écria:
+
+--Et je sais écrire aussi!
+
+Elle trempa la plume dans l'encre, et se tournant vers Marius:
+
+--Voulez-vous voir? Tenez, je vais écrire un mot pour voir.
+
+Et avant qu'il eût eu le temps de répondre, elle écrivit sur une feuille
+de papier blanc qui était au milieu de la table: _Les cognes sont là_.
+
+Puis, jetant la plume:
+
+--Il n'y a pas de fautes d'orthographe. Vous pouvez regarder. Nous avons
+reçu de l'éducation, ma soeur et moi. Nous n'avons pas toujours été
+comme nous sommes. Nous n'étions pas faites....
+
+Ici elle s'arrêta, fixa sa prunelle éteinte sur Marius, et éclata de
+rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses
+étouffées par tous les cynismes:
+
+--Bah!
+
+Et elle se mit à fredonner ces paroles sur un air gai:
+
+ _J'ai faim, mon père._
+ _Pas de fricot._
+ _J'ai froid, ma mère._
+ _Pas de tricot._
+ _Grelotte,_
+ _Lolotte!_
+ _Sanglote,_
+ _Jacquot!_
+
+À peine eut-elle achevé ce couplet qu'elle s'écria:
+
+--Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? Moi, j'y vais.
+J'ai un petit frère qui est ami avec des artistes et qui me donne des
+fois des billets. Par exemple, je n'aime pas les banquettes de galeries.
+On y est gêné, on y est mal. Il y a quelquefois du gros monde; il y a
+aussi du monde qui sent mauvais.
+
+Puis elle considéra Marius, prit un air étrange, et lui dit:
+
+--Savez-vous, monsieur Marius, que vous êtes très joli garçon?
+
+Et en même temps il leur vint à tous les deux la même pensée, qui la fit
+sourire et qui le fit rougir.
+
+Elle s'approcha de lui, et lui posa une main sur l'épaule.
+
+--Vous ne faites pas attention à moi, mais je vous connais, monsieur
+Marius. Je vous rencontre ici dans l'escalier, et puis je vous vois
+entrer chez un appelé le père Mabeuf qui demeure du côté d'Austerlitz,
+des fois, quand je me promène par là. Cela vous va très bien, vos
+cheveux ébouriffés.
+
+Sa voix cherchait à être très douce et ne parvenait qu'à être basse. Une
+partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux lèvres comme sur
+un clavier où il manque des notes.
+
+Marius s'était reculé doucement.
+
+--Mademoiselle, dit-il avec sa gravité froide, j'ai là un paquet qui
+est, je crois, à vous. Permettez-moi de vous le remettre.
+
+Et il lui tendit l'enveloppe qui renfermait les quatre lettres.
+
+Elle frappa dans ses deux mains, et s'écria:
+
+--Nous avons cherché partout!
+
+Puis elle saisit vivement le paquet, et défit l'enveloppe, tout en
+disant:
+
+--Dieu de Dieu! avons-nous cherché, ma soeur et moi! Et c'est vous qui
+l'aviez trouvé! Sur le boulevard, n'est-ce pas? ce doit être sur le
+boulevard? Voyez-vous, ça a tombé quand nous avons couru. C'est ma
+mioche de soeur qui a fait la bêtise. En rentrant nous ne l'avons plus
+trouvé. Comme nous ne voulions pas être battues, que cela est inutile,
+que cela est entièrement inutile, que cela est absolument inutile, nous
+avons dit chez nous que nous avions porté les lettres chez les personnes
+et qu'on nous avait dit nix! Les voilà, ces pauvres lettres! Et à quoi
+avez-vous vu qu'elles étaient à moi? Ah! oui, à l'écriture! C'est donc
+vous que nous avons cogné en passant hier au soir. On n'y voyait pas,
+quoi! J'ai dit à ma soeur: Est-ce que c'est un monsieur? Ma soeur m'a
+dit: Je crois que c'est un monsieur!
+
+Cependant, elle avait déplié la supplique adressée «au monsieur
+bienfaisant de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas».
+
+--Tiens! dit-elle, c'est celle pour ce vieux qui va à la messe. Au fait,
+c'est l'heure. Je vas lui porter. Il nous donnera peut-être de quoi
+déjeuner.
+
+Puis elle se remit à rire, et ajouta:
+
+--Savez-vous ce que cela fera si nous déjeunons aujourd'hui? Cela fera
+que nous aurons eu notre déjeuner d'avant-hier, notre dîner
+d'avant-hier, notre déjeuner d'hier, notre dîner d'hier, tout ça en une
+fois, ce matin. Tiens! parbleu! si vous n'êtes pas contents, crevez,
+chiens!
+
+Ceci fit souvenir Marius de ce que la malheureuse venait chercher chez
+lui.
+
+Il fouilla dans son gilet, il n'y trouva rien.
+
+La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n'avait plus
+conscience que Marius fût là.
+
+--Des fois je m'en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d'être
+ici, l'autre hiver nous demeurions sous les arches des ponts. On se
+serrait pour ne pas geler. Ma petite soeur pleurait. L'eau, comme c'est
+triste! Quand je pensais à me noyer, je disais: Non, c'est trop froid.
+Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois dans les fossés.
+Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les
+arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses
+comme les tours de Notre-Dame, je me figure que les murs blancs sont la
+rivière, je me dis: Tiens, il y a de l'eau là! Les étoiles sont comme
+des lampions d'illuminations, on dirait qu'elles fument et que le vent
+les éteint, je suis ahurie, comme si j'avais des chevaux qui me
+soufflent dans l'oreille; quoique ce soit la nuit, j'entends des orgues
+de Barbarie et les mécaniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je
+crois qu'on me jette des pierres, je me sauve sans savoir, tout tourne,
+tout tourne. Quand on n'a pas mangé, c'est très drôle.
+
+Et elle le regarda d'un air égaré.
+
+À force de creuser et d'approfondir ses poches, Marius avait fini par
+réunir cinq francs seize sous. C'était en ce moment tout ce qu'il
+possédait au monde.--Voilà toujours mon dîner d'aujourd'hui, pensa-t-il,
+demain nous verrons.--Il prit les seize sous et donna les cinq francs à
+la fille.
+
+Elle saisit la pièce.
+
+--Bon, dit-elle, il y a du soleil!
+
+Et comme si ce soleil eût eu la propriété de faire fondre dans son
+cerveau des avalanches d'argot, elle poursuivit:
+
+--Cinque francs! du luisant! un monarque! dans cette piolle! c'est
+chenâtre! Vous êtes un bon mion. Je vous fonce mon palpitant. Bravo les
+fanandels! deux jours de pivois! et de la viandemuche! et du fricotmar!
+on pitancera chenument! et de la bonne mouise!
+
+Elle ramena sa chemise sur ses épaules, fit un profond salut à Marius,
+puis un signe familier de la main, et se dirigea vers la porte en
+disant:
+
+--Bonjour, monsieur. C'est égal. Je vas trouver mon vieux.
+
+En passant, elle aperçut sur la commode une croûte de pain desséchée qui
+y moisissait dans la poussière; elle se jeta dessus et y mordit en
+grommelant:
+
+--C'est bon! c'est dur! ça me casse les dents!
+
+Puis elle sortit.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Le judas de la providence
+
+
+Marius depuis cinq ans avait vécu dans la pauvreté, dans le dénûment,
+dans la détresse même, mais il s'aperçut qu'il n'avait point connu la
+vraie misère. La vraie misère, il venait de la voir. C'était cette larve
+qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la
+misère de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misère de la femme; qui
+n'a vu que la misère de la femme n'a rien vu, il faut voir la misère de
+l'enfant.
+
+Quand l'homme est arrivé aux dernières extrémités, il arrive en même
+temps aux dernières ressources. Malheur aux êtres sans défense qui
+l'entourent! Le travail, le salaire, le pain, le feu, le courage, la
+bonne volonté, tout lui manque à la fois. La clarté du jour semble
+s'éteindre au dehors, la lumière morale s'éteint au dedans; dans ces
+ombres, l'homme rencontre la faiblesse de la femme et de l'enfant, et
+les ploie violemment aux ignominies.
+
+Alors toutes les horreurs sont possibles. Le désespoir est entouré de
+cloisons fragiles qui donnent toutes sur le vice ou sur le crime.
+
+La santé, la jeunesse, l'honneur, les saintes et farouches délicatesses
+de la chair encore neuve, le coeur, la virginité, la pudeur, cet
+épiderme de l'âme, sont sinistrement maniés par ce tâtonnement qui
+cherche des ressources, qui rencontre l'opprobre, et qui s'en accommode.
+Pères, mères, enfants, frères, soeurs, hommes, femmes, filles, adhèrent,
+et s'agrègent presque comme une formation minérale, dans cette brumeuse
+promiscuité de sexes, de parentés, d'âges, d'infamies, d'innocences. Ils
+s'accroupissent, adossés les uns aux autres, dans une espèce de destin
+taudis. Ils s'entreregardent lamentablement. Ô les infortunés! comme ils
+sont pâles! comme ils ont froid! Il semble qu'ils soient dans une
+planète bien plus loin du soleil que nous.
+
+Cette jeune fille fut pour Marius une sorte d'envoyée des ténèbres.
+
+Elle lui révéla tout un côté hideux de la nuit.
+
+Marius se reprocha presque les préoccupations de rêverie et de passion
+qui l'avaient empêché jusqu'à ce jour de jeter un coup d'oeil sur ses
+voisins. Avoir payé leur loyer, c'était un mouvement machinal, tout le
+monde eût eu ce mouvement; mais lui Marius eût dû faire mieux. Quoi! un
+mur seulement le séparait de ces êtres abandonnés, qui vivaient à tâtons
+dans la nuit, en dehors du reste des vivants, il les coudoyait, il était
+en quelque sorte, lui, le dernier chaînon du genre humain qu'ils
+touchassent, il les entendait vivre ou plutôt râler à côté de lui, et il
+n'y prenait point garde! tous les jours à chaque instant, à travers la
+muraille, il les entendait marcher, aller, venir, parler, et il ne
+prêtait pas l'oreille! et dans ces paroles il y avait des gémissements,
+et il ne les écoutait même pas! sa pensée était ailleurs, à des songes,
+à des rayonnements impossibles, à des amours en l'air, à des folies; et
+cependant des créatures humaines, ses frères en Jésus-Christ, ses frères
+dans le peuple, agonisaient à côté de lui! agonisaient inutilement! Il
+faisait même partie de leur malheur, et il l'aggravait. Car s'ils
+avaient eu un autre voisin, un voisin moins chimérique et plus attentif,
+un homme ordinaire et charitable, évidemment leur indigence eût été
+remarquée, leurs signaux de détresse eussent été aperçus, et depuis
+longtemps déjà peut-être ils eussent été recueillis et sauvés! Sans
+doute ils paraissaient bien dépravés, bien corrompus, bien avilis, bien
+odieux même, mais ils sont rares, ceux qui sont tombés sans être
+dégradés; d'ailleurs il y a un point où les infortunés et les infâmes se
+mêlent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les misérables; de
+qui est-ce la faute? Et puis, est-ce que ce n'est pas quand la chute est
+plus profonde que la charité doit être plus grande?
+
+Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occasions où Marius,
+comme tous les coeurs vraiment honnêtes, était à lui-même son propre
+pédagogue, et se grondait plus qu'il ne le méritait, il considérait le
+mur qui le séparait des Jondrette, comme s'il eût pu faire passer à
+travers cette cloison son regard plein de pitié et en aller réchauffer
+ces malheureux. Le mur était une mince lame de plâtre soutenue par des
+lattes et des solives, et qui, comme on vient de le lire, laissait
+parfaitement distinguer le bruit des paroles et des voix. Il fallait
+être le songeur Marius pour ne pas s'en être encore aperçu. Aucun papier
+n'était collé sur ce mur ni du côté des Jondrette, ni du côté de Marius;
+on en voyait à nu la grossière construction. Sans presque en avoir
+conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la rêverie
+examine, observe et scrute comme ferait la pensée. Tout à coup il se
+leva, il venait de remarquer vers le haut, près du plafond, un trou
+triangulaire résultant de trois lattes qui laissaient un vide entre
+elles. Le plâtras qui avait dû boucher ce vide était absent, et en
+montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le
+galetas des Jondrette. La commisération a et doit avoir sa curiosité. Ce
+trou faisait une espèce de judas. Il est permis de regarder l'infortune
+en traître pour la secourir.--Voyons un peu ce que c'est que ces
+gens-là, pensa Marius, et où ils en sont.
+
+Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse et regarda.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+L'homme fauve au gîte
+
+
+Les villes, comme les forêts, ont leurs antres où se cachent tout ce
+qu'elles ont de plus méchant et de plus redoutable. Seulement, dans les
+villes, ce qui se cache ainsi est féroce, immonde et petit, c'est-à-dire
+laid; dans les forêts, ce qui se cache est féroce, sauvage et grand,
+c'est-à-dire beau. Repaires pour repaires, ceux des bêtes sont
+préférables à ceux des hommes. Les cavernes valent mieux que les bouges.
+
+Ce que Marius voyait était un bouge.
+
+Marius était pauvre et sa chambre était indigente; mais, de même que sa
+pauvreté était noble, son grenier était propre. Le taudis où son regard
+plongeait en ce moment était abject, sale, fétide, infect, ténébreux,
+sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille, une table infirme,
+quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles;
+pour toute clarté, une fenêtre-mansarde à quatre carreaux, drapée de
+toiles d'araignée. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour
+qu'une face d'homme parût une face de fantôme. Les murs avaient un
+aspect lépreux, et étaient couverts de coutures et de cicatrices comme
+un visage défiguré par quelque horrible maladie. Une humidité chassieuse
+y suintait. On y distinguait des dessins obscènes grossièrement
+charbonnés.
+
+La chambre que Marius occupait avait un pavage de briques délabré;
+celle-ci n'était ni carrelée, ni planchéiée; on y marchait à cru sur
+l'antique plâtre de la masure devenu noir sous les pieds. Sur ce sol
+inégal, où la poussière était comme incrustée, et qui n'avait qu'une
+virginité, celle du balai, se groupaient capricieusement des
+constellations de vieux chaussons, de savates et de chiffons affreux; du
+reste cette chambre avait une cheminée; aussi la louait-on quarante
+francs par an. Il y avait de tout dans cette cheminée, un réchaud, une
+marmite, des planches cassées, des loques pendues à des clous, une cage
+d'oiseau, de la cendre, et même un peu de feu. Deux tisons y fumaient
+tristement.
+
+Une chose qui ajoutait encore à l'horreur de ce galetas, c'est que
+c'était grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des
+dessous de toits, des baies et des promontoires. De là d'affreux coins
+insondables où il semblait que devaient se blottir des araignées grosses
+comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-être même on
+ne sait quels êtres humains monstrueux.
+
+L'un des grabats était près de la porte, l'autre près de la fenêtre.
+Tous deux touchaient par une extrémité à la cheminée et faisaient face à
+Marius.
+
+Dans un angle voisin de l'ouverture par où Marius regardait, était
+accrochée au mur dans un cadre de bois noir une gravure coloriée au bas
+de laquelle était écrit en grosses lettres: LE SONGE. Cela représentait
+une femme endormie et un enfant endormi, l'enfant sur les genoux de la
+femme, un aigle dans un nuage avec une couronne dans le bas, et la femme
+écartant la couronne de la tête de l'enfant, sans se réveiller
+d'ailleurs; au fond Napoléon dans une gloire s'appuyait sur une colonne
+gros bleu à chapiteau jaune ornée de cette inscription:
+
+MARINGO. AUSTERLITS. IÉNA. WAGRAMME. ELOT.
+
+Au-dessus de ce cadre, une espèce de panneau de bois plus long que large
+était posé à terre et appuyé en plan incliné contre le mur. Cela avait
+l'air d'un tableau retourné, d'un châssis probablement barbouillé de
+l'autre côté, de quelque trumeau détaché d'une muraille et oublié là en
+attendant qu'on le raccroche.
+
+Près de la table, sur laquelle Marius apercevait une plume, de l'encre
+et du papier, était assis un homme d'environ soixante ans, petit,
+maigre, livide, hagard, l'air fin, cruel et inquiet; un gredin hideux.
+
+Lavater, s'il eût considéré ce visage, y eût trouvé le vautour mêlé au
+procureur; l'oiseau de proie et l'homme de chicane s'enlaidissant et se
+complétant l'un par l'autre, l'homme de chicane faisant l'oiseau de
+proie ignoble, l'oiseau de proie faisant l'homme de chicane horrible.
+
+Cet homme avait une longue barbe grise. Il était vêtu d'une chemise de
+femme qui laissait voir sa poitrine velue et ses bras nus hérissés de
+poils gris. Sous cette chemise, on voyait passer un pantalon boueux et
+des bottes dont sortaient les doigts de ses pieds.
+
+Il avait une pipe à la bouche et il fumait. Il n'y avait plus de pain
+dans le taudis, mais il y avait encore du tabac.
+
+Il écrivait, probablement quelque lettre comme celles que Marius avait
+lues.
+
+Sur le coin de la table on apercevait un vieux volume rougeâtre
+dépareillé, et le format, qui était l'ancien in-12 des cabinets de
+lecture, révélait un roman. Sur la couverture, s'étalait ce titre
+imprimé en grosses majuscules: DIEU, LE ROI, L'HONNEUR ET LES DAMES, PAR
+DUCRAY-DUMINIL. 1814.
+
+Tout en écrivant, l'homme parlait haut, et Marius entendait ses paroles:
+
+--Dire qu'il n'y a pas d'égalité, même quand on est mort! Voyez un peu
+le Père-Lachaise! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans
+l'allée des acacias, qui est pavée. Ils peuvent y arriver en voiture.
+Les petits, les pauvres gens, les malheureux, quoi! on les met dans le
+bas, où il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans
+l'humidité. On les met là pour qu'ils soient plus vite gâtés! On ne peut
+pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.
+
+Ici il s'arrêta, frappa du poing sur la table, et ajouta en grinçant des
+dents:
+
+--Oh! je mangerais le monde!
+
+Une grosse femme qui pouvait avoir quarante ans ou cent ans était
+accroupie près de la cheminée sur ses talons nus.
+
+Elle n'était vêtue, elle aussi, que d'une chemise et d'un jupon de
+tricot rapiécé avec des morceaux de vieux drap. Un tablier de grosse
+toile cachait la moitié du jupon. Quoique cette femme fût pliée et
+ramassée sur elle-même, on voyait qu'elle était de très haute taille.
+C'était une espèce de géante à côté de son mari. Elle avait d'affreux
+cheveux d'un blond roux grisonnants qu'elle remuait de temps en temps
+avec ses énormes mains luisantes à ongles plats.
+
+À côté d'elle était posé à terre, tout grand ouvert, un volume du même
+format que l'autre, et probablement du même roman.
+
+Sur un des grabats, Marius entrevoyait une espèce de longue petite fille
+blême assise, presque nue et les pieds pendants, n'ayant l'air ni
+d'écouter, ni de voir, ni de vivre.
+
+La soeur cadette sans doute de celle qui était venue chez lui.
+
+Elle paraissait onze ou douze ans. En l'examinant avec attention, on
+reconnaissait qu'elle en avait bien quatorze. C'était l'enfant qui
+disait la veille au soir sur le boulevard: _J'ai cavalé! cavalé!
+cavalé!_
+
+Elle était de cette espèce malingre qui reste longtemps en retard, puis
+pousse vite et tout à coup. C'est l'indigence qui fait ces tristes
+plantes humaines. Ces créatures n'ont ni enfance ni adolescence. À
+quinze ans, elles en paraissent douze, à seize ans, elles en paraissent
+vingt. Aujourd'hui petites filles, demain femmes. On dirait qu'elles
+enjambent la vie, pour avoir fini plus vite.
+
+En ce moment, cet être avait l'air d'un enfant.
+
+Du reste, il ne se révélait dans ce logis la présence d'aucun travail;
+pas un métier, pas un rouet, pas un outil. Dans un coin quelques
+ferrailles d'un aspect douteux. C'était cette morne paresse qui suit le
+désespoir et qui précède l'agonie.
+
+Marius considéra quelque temps cet intérieur funèbre plus effrayant que
+l'intérieur d'une tombe, car on y sentait remuer l'âme humaine et
+palpiter la vie.
+
+Le galetas, la cave, la basse-fosse où de certains indigents rampent au
+plus bas de l'édifice social, n'est pas tout à fait le sépulcre, c'en
+est l'antichambre; mais, comme ces riches qui étalent leurs plus grandes
+magnificences à l'entrée de leur palais, il semble que la mort, qui est
+tout à côté, mette ses plus grandes misères dans ce vestibule.
+
+L'homme s'était tu, la femme ne parlait pas, la jeune fille ne semblait
+pas respirer. On entendait crier la plume sur le papier.
+
+L'homme grommela, sans cesser d'écrire:
+
+--Canaille! canaille! tout est canaille!
+
+Cette variante à l'épiphonème de Salomon arracha un soupir à la femme.
+
+--Petit ami, calme-toi, dit-elle. Ne te fais pas de mal, chéri. Tu es
+trop bon d'écrire à tous ces gens-là, mon homme.
+
+Dans la misère, les corps se serrent les uns contre les autres, comme
+dans le froid, mais les coeurs s'éloignent. Cette femme, selon toute
+apparence, avait dû aimer cet homme de la quantité d'amour qui était en
+elle; mais probablement, dans les reproches quotidiens et réciproques
+d'une affreuse détresse pesant sur tout le groupe, cela s'était éteint.
+Il n'y avait plus en elle pour son mari que de la cendre d'affection.
+Pourtant les appellations caressantes, comme cela arrive souvent,
+avaient survécu. Elle lui disait: _Chéri_, _petit ami_, _mon homme_, etc.,
+de bouche, le coeur se taisant.
+
+L'homme s'était remis à écrire.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Stratégie et tactique
+
+
+Marius, la poitrine oppressée, allait redescendre de l'espèce
+d'observatoire qu'il s'était improvisé, quand un bruit attira son
+attention et le fit rester à sa place.
+
+La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement.
+
+La fille aînée parut sur le seuil.
+
+Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tachés de boue qui avait
+jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle était couverte d'une
+vieille mante en lambeaux que Marius ne lui avait pas vue une heure
+auparavant, mais qu'elle avait probablement déposée à sa porte afin
+d'inspirer plus de pitié, et qu'elle avait dû reprendre en sortant. Elle
+entra, repoussa la porte derrière elle, s'arrêta pour reprendre haleine,
+car elle était tout essoufflée, puis cria avec une expression de
+triomphe et de joie:
+
+--Il vient!
+
+Le père tourna les yeux, la femme tourna la tête, la petite soeur ne
+bougea pas.
+
+--Qui? demanda le père.
+
+--Le monsieur!
+
+--Le philanthrope?
+
+--Oui.
+
+--De l'église Saint-Jacques?
+
+--Oui.
+
+--Ce vieux?
+
+--Oui.
+
+--Et il va venir?
+
+--Il me suit.
+
+--Tu es sûre?
+
+--Je suis sûre.
+
+--Là, vrai, il vient?
+
+--Il vient en fiacre.
+
+--En fiacre. C'est Rothschild!
+
+Le père se leva.
+
+--Comment es-tu sûre? s'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu
+arrives avant lui? Lui as-tu bien donné l'adresse au moins? lui as-tu
+bien dit la dernière porte au fond du corridor à droite? Pourvu qu'il ne
+se trompe pas! Tu l'as donc trouvé à l'église? a-t-il lu ma lettre?
+qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+--Ta, ta, ta! dit la fille, comme tu galopes, bonhomme! Voici: je suis
+entrée dans l'église, il était à sa place d'habitude, je lui ai fait la
+révérence, et je lui ai remis la lettre, il a lu, et il m'a dit: Où
+demeurez-vous, mon enfant? J'ai dit: Monsieur, je vas vous mener. Il m'a
+dit: Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes à faire, je
+vais prendre une voiture, et j'arriverai chez vous en même temps que
+vous. Je lui ai donné l'adresse. Quand je lui ait dit la maison, il a
+paru surpris et qu'il hésitait un instant, puis il a dit: C'est égal,
+j'irai. La messe finie, je l'ai vu sortir de l'église avec sa fille, je
+les ai vus monter en fiacre. Et je lui ai bien dit la dernière porte au
+fond du corridor à droite.
+
+--Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra?
+
+--Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est
+ce qui fait que j'ai couru.
+
+--Comment sais-tu que c'est le même fiacre?
+
+--Parce que j'en avais remarqué le numéro donc!
+
+--Quel est ce numéro?
+
+--440.
+
+--Bien, tu es une fille d'esprit.
+
+La fille regarda hardiment son père, et, montrant les chaussures qu'elle
+avait aux pieds:--Une fille d'esprit, c'est possible. Mais je dis que je
+ne mettrai plus ces souliers-là, et que je n'en veux plus, pour la santé
+d'abord, et pour la propreté ensuite. Je ne connais rien de plus agaçant
+que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi, tout le long du
+chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.
+
+--Tu as raison, répondit le père d'un ton de douceur qui contrastait
+avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas
+entrer dans les églises. Il faut que les pauvres aient des souliers. On
+ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il amèrement. Puis
+revenant à l'objet qui le préoccupait:--Et tu es sûre, là, sûre, qu'il
+vient?
+
+--Il est derrière mes talons, dit-elle.
+
+L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.
+
+--Ma femme! cria-t-il, tu entends. Voilà le philanthrope. Éteins le feu.
+
+La mère stupéfaite ne bougea pas.
+
+Le père, avec l'agilité d'un saltimbanque, saisit un pot égueulé qui
+était sur la cheminée et jeta de l'eau sur les tisons.
+
+Puis s'adressant à sa fille aînée:
+
+--Toi! dépaille la chaise!
+
+Sa fille ne comprenait point.
+
+Il empoigna la chaise et d'un coup de talon il en fit une chaise
+dépaillée. Sa jambe passa au travers.
+
+Tout en retirant sa jambe, il demanda à sa fille:
+
+--Fait-il froid?
+
+--Très froid. Il neige.
+
+Le père se tourna vers la cadette qui était sur le grabat près de la
+fenêtre et lui cria d'une voix tonnante:
+
+--Vite! à bas du lit, fainéante! tu ne feras donc jamais rien! Casse un
+carreau!
+
+La petite se jeta à bas du lit en frissonnant.
+
+--Casse un carreau! reprit-il.
+
+L'enfant demeura interdite.
+
+--M'entends-tu? répéta le père, je te dis de casser un carreau!
+
+L'enfant, avec une sorte d'obéissance terrifiée, se dressa sur la pointe
+du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et
+tomba à grand bruit.
+
+--Bien, dit le père.
+
+Il était grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les
+recoins du galetas.
+
+On eût dit un général qui fait les derniers préparatifs au moment où la
+bataille va commencer.
+
+La mère, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et demanda d'une
+voix lente et sourde et dont les paroles semblaient sortir comme figées:
+
+--Chéri, qu'est-ce que tu veux faire?
+
+--Mets-toi au lit répondit l'homme.
+
+L'intonation n'admettait pas de délibération. La mère obéit et se jeta
+lourdement sur un des grabats.
+
+Cependant on entendait un sanglot dans un coin.
+
+--Qu'est-ce que c'est? cria le père.
+
+La fille cadette, sans sortir de l'ombre où elle s'était blottie, montra
+son poing ensanglanté. En brisant la vitre elle s'était blessée; elle
+s'en était allée près du grabat de sa mère, et elle pleurait
+silencieusement.
+
+Ce fut le tour de la mère de se redresser et de crier:
+
+--Tu vois bien! les bêtises que tu fais! en cassant ton carreau, elle
+s'est coupée!
+
+--Tant mieux! dit l'homme, c'était prévu.
+
+--Comment? tant mieux? reprit la femme.
+
+--Paix! répliqua le père, je supprime la liberté de la presse.
+
+Puis, déchirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un
+lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la
+petite.
+
+Cela fait, son oeil s'abaissa sur la chemise déchirée avec satisfaction.
+
+--Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.
+
+Une bise glacée sifflait à la vitre et entrait dans la chambre. La brume
+du dehors y pénétrait et s'y dilatait comme une ouate blanchâtre
+vaguement démêlée par des doigts invisibles. À travers le carreau cassé,
+on voyait tomber la neige. Le froid promis la veille par le soleil de la
+Chandeleur était en effet venu.
+
+Le père promena un coup d'oeil autour de lui comme pour s'assurer qu'il
+n'avait rien oublié. Il prit une vieille pelle et répandit de la cendre
+sur les tisons mouillés de façon à les cacher complètement.
+
+Puis se relevant et s'adossant à la cheminée:
+
+--Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Le rayon dans le bouge
+
+
+La grande fille s'approcha et posa sa main sur celle de son père.
+
+--Tâte comme j'ai froid, dit-elle.
+
+--Bah! répondit le père, j'ai bien plus froid que cela.
+
+La mère cria impétueusement:
+
+--Tu as toujours tout mieux que les autres, toi! même le mal.
+
+--À bas! dit l'homme.
+
+La mère, regardée d'une certaine façon, se tut.
+
+Il y eut dans le bouge un moment de silence. La fille aînée décrottait
+d'un air insouciant le bas de sa mante, la jeune soeur continuait de
+sangloter; la mère lui avait pris la tête dans ses deux mains et la
+couvrait de baisers en lui disant tout bas:
+
+--Mon trésor, je t'en prie, ce ne sera rien, ne pleure pas, tu vas
+fâcher ton père.
+
+--Non! cria le père, au contraire! sanglote! sanglote! cela fait bien.
+
+Puis, revenant à l'aînée:
+
+--Ah çà, mais! il n'arrive pas! S'il allait ne pas venir! j'aurais
+éteint mon feu, défoncé ma chaise, déchiré ma chemise et cassé mon
+carreau pour rien!
+
+--Et blessé la petite! murmura la mère.
+
+--Savez-vous, reprit le père, qu'il fait un froid de chien dans ce
+galetas du diable? Si cet homme ne venait pas! Oh! voilà! il se fait
+attendre! il se dit: Eh bien! ils m'attendront! ils sont là pour
+cela!--Oh! je les hais, et comme je les étranglerais avec jubilation,
+joie, enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces
+prétendus hommes charitables, qui font les conflits, qui vont à la
+messe, qui donnent dans la prêtraille, prêchi, prêcha, dans les
+calottes, et qui se croient au-dessus de nous, et qui viennent nous
+humilier, et nous apporter des vêtements! comme ils disent! des nippes
+qui ne valent pas quatre sous, et du pain! Ce n'est pas cela que je
+veux, tas de canailles! c'est de l'argent! Ah! de l'argent! jamais!
+parce qu'ils disent que nous l'irions boire, et que nous sommes des
+ivrognes et des fainéants! et eux! qu'est-ce qu'ils sont donc, et
+qu'est-ce qu'ils ont été dans leur temps? des voleurs! ils ne se
+seraient pas enrichis sans cela! Oh! l'on devrait prendre la société par
+les quatre coins de la nappe et tout jeter en l'air! tout se casserait,
+c'est possible, mais au moins personne n'aurait rien, ce serait cela de
+gagné!--Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton mufle de monsieur
+bienfaisant? viendra-t-il! L'animal a peut-être oublié l'adresse!
+Gageons que cette vieille bête....
+
+En ce moment on frappa un léger coup à la porte; l'homme s'y précipita
+et l'ouvrit en s'écriant avec des salutations profondes et des sourires
+d'adoration:
+
+--Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi
+que votre charmante demoiselle.
+
+Un homme d'un âge mûr et une jeune fille parurent sur le seuil du
+galetas.
+
+Marius n'avait pas quitté sa place. Ce qu'il éprouva en ce moment
+échappe à la langue humaine.
+
+C'était Elle.
+
+Quiconque a aimé sait tous les sens rayonnants que contiennent les
+quatre lettres de ce mot: Elle.
+
+C'était bien elle. C'est à peine si Marius la distinguait à travers la
+vapeur lumineuse qui s'était subitement répandue sur ses yeux. C'était
+ce doux être absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois,
+c'était cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage évanoui
+qui avait fait la nuit en s'en allant. La vision s'était éclipsée, elle
+reparaissait!
+
+Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas, dans ce bouge
+difforme, dans cette horreur!
+
+Marius frémissait éperdument. Quoi! c'était elle! les palpitations de
+son coeur lui troublaient la vue. Il se sentait prêt à fondre en larmes.
+Quoi! il la revoyait enfin après l'avoir cherchée si longtemps! il lui
+semblait qu'il avait perdu son âme et qu'il venait de la retrouver.
+
+Elle était toujours la même, un peu pâle seulement; sa délicate figure
+s'encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se dérobait
+sous une pelisse de satin noir. On entrevoyait sous sa longue robe son
+petit pied serré dans un brodequin de soie.
+
+Elle était toujours accompagnée de M. Leblanc.
+
+Elle avait fait quelques pas dans la chambre et avait déposé un assez
+gros paquet sur la table.
+
+La Jondrette aînée s'était retirée derrière la porte et regardait d'un
+oeil sombre ce chapeau de velours, cette mante de soie, et ce charmant
+visage heureux.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Jondrette pleure presque
+
+
+Le taudis était tellement obscur que les gens qui venaient du dehors
+éprouvaient en y pénétrant un effet d'entrée de cave. Les deux nouveaux
+venus avancèrent donc avec une certaine hésitation, distinguant à peine
+des formes vagues autour d'eux, tandis qu'ils étaient parfaitement vus
+et examinés par les yeux des habitants du galetas, accoutumés à ce
+crépuscule.
+
+M. Leblanc s'approcha avec son regard bon et triste, et dit au père
+Jondrette:
+
+--Monsieur, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et
+des couvertures de laine.
+
+--Notre angélique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant
+jusqu'à terre.--Puis, se penchant à l'oreille de sa fille aînée, pendant
+que les deux visiteurs examinaient cet intérieur lamentable, il ajouta
+bas et rapidement:
+
+--Hein? qu'est-ce que je disais? des nippes! pas d'argent. Ils sont tous
+les mêmes! À propos, comment la lettre à cette vieille ganache
+était-elle signée?
+
+--Fabantou, répondit la fille.
+
+--L'artiste dramatique, bon!
+
+Bien en prit à Jondrette, car en ce moment-là même M. Leblanc se
+retournait vers lui, et lui disait de cet air de quelqu'un qui cherche
+le nom:
+
+--Je vois que vous êtes bien à plaindre, monsieur....
+
+--Fabantou, répondit vivement Jondrette.
+
+--Monsieur Fabantou, oui, c'est cela, je me rappelle.
+
+--Artiste dramatique, monsieur, et qui a eu des succès.
+
+Ici Jondrette crut évidemment le moment venu de s'emparer du
+«philanthrope». Il s'écria avec un son de voix qui tenait tout à la fois
+de la gloriole du bateleur dans les foires et de l'humilité du mendiant
+sur les grandes routes:
+
+--Élève de Talma, monsieur! je suis élève de Talma! La fortune m'a souri
+jadis. Hélas! maintenant c'est le tour du malheur. Voyez, mon
+bienfaiteur, pas de pain, pas de feu. Mes pauvres mômes n'ont pas de
+feu! Mon unique chaise dépaillée! Un carreau cassé! par le temps qu'il
+fait! Mon épouse au lit! malade!
+
+--Pauvre femme! dit M. Leblanc.
+
+--Mon enfant blessée! ajouta Jondrette.
+
+L'enfant, distraite par l'arrivée des étrangers, s'était mise à
+contempler «la demoiselle», et avait cessé de sangloter.
+
+--Pleure donc! braille donc! lui dit Jondrette bas.
+
+En même temps il lui pinça sa main malade. Tout cela avec un talent
+d'escamoteur.
+
+La petite jeta les hauts cris.
+
+L'adorable jeune fille que Marius nommait dans son coeur «son Ursule»
+s'approcha vivement:
+
+--Pauvre chère enfant! dit-elle.
+
+--Voyez, ma belle demoiselle, poursuivit Jondrette, son poignet
+ensanglanté! C'est un accident qui est arrivé en travaillant sous une
+mécanique pour gagner six sous par jour. On sera peut-être obligé de lui
+couper le bras!
+
+--Vraiment? dit le vieux monsieur alarmé.
+
+La petite fille, prenant cette parole au sérieux, se remit à sangloter
+de plus belle.
+
+--Hélas, oui, mon bienfaiteur! répondit le père.
+
+Depuis quelques instants, Jondrette considérait, «le philanthrope» d'une
+manière bizarre. Tout en parlant, il semblait le scruter avec attention
+comme s'il cherchait à recueillir des souvenirs. Tout à coup, profitant
+d'un moment où les nouveaux venus questionnaient avec intérêt la petite
+sur sa main blessée, il passa près de sa femme qui était dans son lit
+avec un air accablé et stupide, et lui dit vivement et très bas:
+
+--Regarde donc cet homme-là!
+
+Puis se retournant vers M. Leblanc, et continuant sa lamentation:
+
+--Voyez, monsieur! je n'ai, moi, pour tout vêtement qu'une chemise de ma
+femme! et toute déchirée! au coeur de l'hiver. Je ne puis sortir faute
+d'un habit. Si j'avais le moindre habit, j'irais voir mademoiselle Mars
+qui me connaît et qui m'aime beaucoup. Ne demeure-t-elle pas toujours
+rue de la Tour-des-Dames? Savez-vous, monsieur? nous avons joué ensemble
+en province. J'ai partagé ses lauriers. Célimène viendrait à mon
+secours, monsieur! Elmire ferait l'aumône à Bélisaire! Mais non, rien!
+Et pas un sou dans la maison! Ma femme malade, pas un sou! Ma fille
+dangereusement blessée, pas un sou! Mon épouse a des étouffements. C'est
+son âge, et puis le système nerveux s'en est mêlé. Il lui faudrait des
+secours, et à ma fille aussi! Mais le médecin! mais le pharmacien!
+comment payer? pas un liard! Je m'agenouillerais devant un décime,
+monsieur! Voilà où les arts en sont réduits! Et savez-vous, ma charmante
+demoiselle, et vous, mon généreux protecteur, savez-vous, vous qui
+respirez la vertu et la bonté, et qui parfumez cette église où ma
+pauvre fille en venant faire sa prière vous aperçoit tous les jours?...
+Car j'élève mes filles dans la religion, monsieur. Je n'ai pas voulu
+qu'elles prissent le théâtre. Ah! les drôlesses; que je les voie
+broncher! Je ne badine pas, moi! Je leur flanque des bouzins sur
+l'honneur, sur la morale, sur la vertu! Demandez-leur. Il faut que ça
+marche droit. Elles ont un père. Ce ne sont pas de ces malheureuses qui
+commencent par n'avoir pas de famille et qui finissent par épouser le
+public. On est mamselle Personne, on devient madame Tout-le-Monde.
+Crebleur! pas de ça dans la famille Fabantou! J'entends les éduquer
+vertueusement, et que ça soit honnête, et que ça soit gentil, et que ça
+croie en Dieu! sacré nom!--Eh bien, monsieur, mon digne monsieur,
+savez-vous ce qui va se passer demain? Demain, c'est le 4 février, le
+jour fatal, le dernier délai que m'a donné mon propriétaire; si ce soir
+je ne l'ai pas payé, demain ma fille aînée, moi, mon épouse avec sa
+fièvre, mon enfant avec sa blessure, nous serons tous quatre chassés
+d'ici, et jetés dehors, dans la rue, sur le boulevard, sans abri, sous
+la pluie, sur la neige. Voilà, monsieur. Je dois quatre termes, une
+année! c'est-à-dire une soixantaine de francs.
+
+Jondrette mentait. Quatre termes n'eussent fait que quarante francs, et
+il n'en pouvait devoir quatre, puisqu'il n'y avait pas six mois que
+Marius en avait payé deux.
+
+M. Leblanc tira cinq francs de sa poche et les posa sur la table.
+
+Jondrette eut le temps de grommeler à l'oreille de sa grande fille:
+
+--Gredin! que veut-il que je fasse avec ses cinq francs? Cela ne me paye
+pas ma chaise et mon carreau! Faites donc des frais!
+
+Cependant, M. Leblanc avait quitté une grande redingote brune qu'il
+portait par-dessus sa redingote bleue et l'avait jetée sur le dos de la
+chaise.
+
+--Monsieur Fabantou, dit-il, je n'ai plus que ces cinq francs sur moi,
+mais je vais reconduire ma fille à la maison et je reviendrai ce soir;
+n'est-ce pas ce soir que vous devez payer?...
+
+Le visage de Jondrette s'éclaira d'une expression étrange.
+
+Il répondit vivement:
+
+--Oui, mon respectable monsieur. À huit heures je dois être chez mon
+propriétaire.
+
+--Je serai ici à six heures, et je vous apporterai les soixante francs.
+
+--Mon bienfaiteur! cria Jondrette éperdu.
+
+Et il ajouta tout bas:
+
+--Regarde-le bien, ma femme!
+
+M. Leblanc avait repris le bras de la belle jeune fille et se tournait
+vers la porte:
+
+--À ce soir, mes amis, dit-il.
+
+--Six heures? fit Jondrette.
+
+--Six heures précises.
+
+En ce moment le par-dessus resté sur la chaise frappa les yeux de la
+Jondrette aînée.
+
+--Monsieur, dit-elle, vous oubliez votre redingote.
+
+Jondrette dirigea vers sa fille un regard foudroyant accompagné d'un
+haussement d'épaules formidable.
+
+M. Leblanc se retourna et répondit avec un sourire:
+
+--Je ne l'oublie pas, je la laisse.
+
+--Ô mon protecteur, dit Jondrette, mon auguste bienfaiteur, je fonds en
+larmes! Souffrez que je vous reconduise jusqu'à votre fiacre.
+
+--Si vous sortez, repartit M. Leblanc, mettez ce par-dessus. Il fait
+vraiment très froid.
+
+Jondrette ne se le fit pas dire deux fois. Il endossa vivement la
+redingote brune.
+
+Et ils sortirent tous les trois, Jondrette précédant les deux étrangers.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Tarif des cabriolets de régie: deux francs l'heure
+
+
+Marius n'avait rien perdu de toute cette scène, et pourtant en réalité
+il n'en avait rien vu. Ses yeux étaient restés fixés sur la jeune fille,
+son coeur l'avait pour ainsi dire saisie et enveloppée tout entière dès
+son premier pas dans le galetas. Pendant tout le temps qu'elle avait été
+là, il avait vécu de cette vie de l'extase qui suspend les perceptions
+matérielles et précipite toute l'âme sur un seul point. Il contemplait,
+non pas cette fille, mais cette lumière qui avait une pelisse de satin
+et un chapeau de velours. L'étoile Sirius fût entrée dans la chambre
+qu'il n'eût pas été plus ébloui.
+
+Tandis que la jeune fille ouvrait le paquet, dépliait les hardes et les
+couvertures, questionnait la mère malade avec bonté et la petite blessée
+avec attendrissement, il épiait tous ses mouvements, il tâchait
+d'écouter ses paroles. Il connaissait ses yeux, son front, sa beauté, sa
+taille, sa démarche, il ne connaissait pas le son de sa voix. Il avait
+cru en saisir quelques mots une fois au Luxembourg, mais il n'en était
+pas absolument sûr. Il eût donné dix ans de sa vie pour l'entendre, pour
+pouvoir emporter dans son âme un peu de cette musique. Mais tout se
+perdait dans les étalages lamentables et les éclats de trompette de
+Jondrette. Cela mêlait une vraie colère au ravissement de Marius. Il la
+couvait des yeux. Il ne pouvait s'imaginer que ce fût vraiment cette
+créature divine qu'il apercevait au milieu de ces êtres immondes dans ce
+taudis monstrueux. Il lui semblait voir un colibri parmi des crapauds.
+
+Quand elle sortit, il n'eut qu'une pensée, la suivre, s'attacher à sa
+trace, ne la quitter que sachant où elle demeurait, ne pas la reperdre
+au moins après l'avoir si miraculeusement retrouvée! Il sauta à bas de
+la commode et prit son chapeau. Comme il mettait la main au pêne de la
+serrure et allait sortir, une réflexion l'arrêta. Le corridor était
+long, l'escalier roide, le Jondrette bavard, M. Leblanc n'était sans
+doute pas encore remonté en voiture; si, en se retournant dans le
+corridor, ou dans l'escalier, ou sur le seuil, il l'apercevait lui,
+Marius, dans cette maison, évidemment il s'alarmerait et trouverait
+moyen de lui échapper de nouveau, et ce serait encore une fois fini. Que
+faire? Attendre un peu? mais pendant cette attente, la voiture pouvait
+partir. Marius était perplexe. Enfin il se risqua, et sortit de sa
+chambre.
+
+Il n'y avait plus personne dans le corridor. Il courut à l'escalier. Il
+n'y avait personne dans l'escalier. Il descendit en hâte, et il arriva
+sur le boulevard à temps pour voir un fiacre tourner le coin de la rue
+du Petit-Banquier et rentrer dans Paris.
+
+Marius se précipita dans cette direction. Parvenu à l'angle du
+boulevard, il revit le fiacre qui descendait rapidement la rue
+Mouffetard; le fiacre était déjà très loin, aucun moyen de le rejoindre;
+quoi? courir après? impossible; et d'ailleurs de la voiture on
+remarquerait certainement un individu courant à toutes jambes à la
+poursuite du fiacre, et le père le reconnaîtrait. En ce moment, hasard
+inouï et merveilleux, Marius aperçut un cabriolet de régie qui passait à
+vide sur le boulevard. Il n'y avait qu'un parti à prendre, monter dans
+ce cabriolet, et suivre le fiacre. Cela était sûr, efficace et sans
+danger.
+
+Marius fit signe au cocher d'arrêter, et lui cria:
+
+--À l'heure!
+
+Marius était sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel
+des boutons manquaient, sa chemise était déchirée à l'un des plis de la
+poitrine.
+
+Le cocher s'arrêta, cligna de l'oeil et étendit vers Marius sa main
+gauche en frottant doucement son index avec son pouce.
+
+--Quoi? dit Marius.
+
+--Payez d'avance, dit le cocher.
+
+Marius se souvint qu'il n'avait sur lui que seize sous.
+
+--Combien? demanda-t-il.
+
+--Quarante sous.
+
+--Je payerai en revenant.
+
+Le cocher, pour toute réponse, siffla l'air de La Palisse et fouetta son
+cheval.
+
+Marius regarda le cabriolet s'éloigner d'un air égaré. Pour vingt-quatre
+sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour! il
+retombait dans la nuit! il avait vu et il redevenait aveugle! il songea
+amèrement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq
+francs qu'il avait donnés le matin même à cette misérable fille. S'il
+avait eu ces cinq francs, il était sauvé, il renaissait, il sortait des
+limbes et des ténèbres, il sortait de l'isolement, du spleen, du
+veuvage; il renouait le fil noir de sa destinée à ce beau fil d'or qui
+venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il
+rentra dans la masure désespéré.
+
+Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et
+qu'il n'y aurait qu'à s'y mieux prendre cette fois pour le suivre; mais
+dans sa contemplation, c'est à peine s'il avait entendu.
+
+Au moment de monter l'escalier, il aperçut de l'autre côté du boulevard,
+le long du mur désert de la rue de la Barrière des Gobelins, Jondrette
+enveloppé du par-dessus du «philanthrope», qui parlait à un de ces
+hommes de mine inquiétante qu'on est convenu d'appeler _rôdeurs de
+barrières;_ gens à figures équivoques, à monologues suspects, qui ont un
+air de mauvaise pensée, et qui dorment assez habituellement de jour, ce
+qui fait supposer qu'ils travaillent la nuit.
+
+Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par
+tourbillons, faisaient un groupe qu'un sergent de ville eût à coup sûr
+observé, mais que Marius remarqua à peine.
+
+Cependant, quelle que fût sa préoccupation douloureuse, il ne put
+s'empêcher de se dire que ce rôdeur de barrières à qui Jondrette
+parlait ressemblait à un certain Panchaud, dit Printanier, dit
+Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montré une fois et qui passait
+dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu,
+dans le livre précédent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit
+Printanier, dit Bigrenaille, a figuré plus tard dans plusieurs procès
+criminels et est devenu depuis un coquin célèbre. Il n'était encore
+alors qu'un fameux coquin. Aujourd'hui il est à l'état de tradition
+parmi les bandits et les escarpes. Il faisait école vers la fin du
+dernier règne. Et le soir, à la nuit tombante, à l'heure où les groupes
+se forment et se parlent bas, on en causait à la Force dans la
+fosse-aux-lions. On pouvait même, dans cette prison, précisément à
+l'endroit où passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui
+servit à la fuite inouïe en plein jour de trente détenus en 1843, on
+pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD,
+audacieusement gravé par lui sur le mur de ronde dans une de ses
+tentatives d'évasion. En 1832, la police le surveillait déjà, mais il
+n'avait pas encore sérieusement débuté.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Offres de service de la misère à la douleur
+
+
+Marius monta l'escalier de la masure à pas lents; à l'instant où il
+allait rentrer dans sa cellule, il aperçut derrière lui dans le corridor
+la Jondrette aînée qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse à voir,
+c'était elle qui avait ses cinq francs, il était trop tard pour les lui
+redemander, le cabriolet n'était plus là, le fiacre était bien loin.
+D'ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant à la questionner sur la
+demeure des gens qui étaient venus tout à l'heure, cela était inutile,
+il était évident qu'elle ne la savait point, puisque la lettre signée
+Fabantou était adressée _au monsieur bienfaisant de l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.
+
+Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derrière lui.
+
+Elle ne se ferma pas; il se retourna et vit une main qui retenait la
+porte entr'ouverte.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, qui est là?
+
+C'était la fille Jondrette.
+
+--C'est vous? reprit Marius presque durement, toujours vous donc! Que me
+voulez-vous?
+
+Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n'avait plus son
+assurance du matin. Elle n'était pas entrée et se tenait dans l'ombre du
+corridor, où Marius l'apercevait par la porte entre-bâillée.
+
+--Ah çà, répondrez-vous? fit Marius. Qu'est-ce que vous me voulez?
+
+Elle leva sur lui son oeil morne où une espèce de clarté semblait
+s'allumer vaguement, et lui dit:
+
+--Monsieur Marius, vous avez l'air triste. Qu'est-ce que vous avez?
+
+--Moi! dit Marius.
+
+--Oui, vous.
+
+--Je n'ai rien.
+
+--Si!
+
+--Non.
+
+--Je vous dis que si!
+
+--Laissez-moi tranquille!
+
+Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.
+
+--Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous
+avez été bon ce matin. Soyez-le encore à présent. Vous m'avez donné de
+quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du
+chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin.
+Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Puis-je servir à quelque chose?
+Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n'aurez pas
+besoin de me dire, mais enfin je peux être utile. Je peux bien vous
+aider, puisque j'aide mon père. Quand il faut porter des lettres, aller
+dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse,
+suivre quelqu'un, moi je sers à ça. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce
+que vous avez, j'irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu'un qui
+parle aux personnes, ça suffit pour qu'on sache les choses, et tout
+s'arrange. Servez-vous de moi.
+
+Une idée traversa l'esprit de Marius. Quelle branche dédaigne-t-on quand
+on se sent tomber?
+
+Il s'approcha de la Jondrette.
+
+--Écoute... lui dit-il.
+
+Elle l'interrompit avec un éclair de joie dans les yeux.
+
+--Oh! oui, tutoyez-moi! j'aime mieux cela.
+
+--Eh bien, reprit-il, tu as amené ici ce vieux monsieur avec sa
+fille....
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu leur adresse?
+
+--Non.
+
+--Trouve-la-moi.
+
+L'oeil de la Jondrette, de morne, était devenu joyeux, de joyeux il
+devint sombre.
+
+--C'est là ce que vous voulez? demanda-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que vous les connaissez?
+
+--Non.
+
+--C'est-à-dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais
+vous voulez la connaître.
+
+Ce _les_ qui était devenu _la_ avait je ne sais quoi de significatif et
+d'amer.
+
+--Enfin, peux-tu? dit Marius.
+
+--Vous avoir l'adresse de la belle demoiselle?
+
+Il y avait encore dans ces mots «la belle demoiselle» une nuance qui
+importuna Marius. Il reprit:
+
+--Enfin n'importe! l'adresse du père et de la fille. Leur adresse,
+quoi!
+
+Elle le regarda fixement.
+
+--Qu'est-ce que vous me donnerez?
+
+--Tout ce que tu voudras!
+
+--Tout ce que je voudrai?
+
+--Oui.
+
+--Vous aurez l'adresse.
+
+Elle baissa la tête, puis d'un mouvement brusque elle tira la porte qui
+se referma.
+
+Marius se retrouva seul.
+
+Il se laissa tomber sur une chaise, la tête et les deux coudes sur son
+lit, abîmé dans des pensées qu'il ne pouvait saisir et comme en proie à
+un vertige. Tout ce qui s'était passé depuis le matin, l'apparition de
+l'ange, sa disparition, ce que cette créature venait de lui dire, une
+lueur d'espérance flottant dans un désespoir immense, voilà ce qui
+emplissait confusément son cerveau.
+
+Tout à coup il fut violemment arraché à sa rêverie.
+
+Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles
+pleines du plus étrange intérêt pour lui:
+
+--Je te dis que j'en suis sûr et que je l'ai reconnu.
+
+De qui parlait Jondrette? il avait reconnu qui? M. Leblanc? le père de
+«son Ursule»? quoi! est-ce que Jondrette le connaissait? Marius
+allait-il avoir de cette façon brusque et inattendue tous les
+renseignements sans lesquels sa vie était obscure pour lui-même?
+allait-il savoir enfin qui il aimait, qui était cette jeune fille? qui
+était son père? l'ombre si épaisse qui les couvrait était-elle au moment
+de s'éclaircir? Le voile allait-il se déchirer? Ah! ciel!
+
+Il bondit, plutôt qu'il ne monta, sur la commode, et reprit sa place
+près de la petite lucarne de la cloison.
+
+Il revoyait l'intérieur du bouge Jondrette.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
+
+
+Rien n'était changé dans l'aspect de la famille, sinon que la femme et
+les filles avaient puisé dans le paquet, et mis des bas et des camisoles
+de laine. Deux couvertures neuves étaient jetées sur les deux lits.
+
+Le Jondrette venait évidemment de rentrer. Il avait encore
+l'essoufflement du dehors. Ses filles étaient près de la cheminée,
+assises à terre, l'aînée pansant la main de la cadette. Sa femme était
+comme affaissée sur le grabat voisin de la cheminée avec un visage
+étonné. Jondrette marchait dans le galetas de long en large à grands
+pas. Il avait les yeux extraordinaires.
+
+La femme, qui semblait timide et frappée de stupeur devant son mari, se
+hasarda à lui dire:
+
+--Quoi, vraiment? tu es sûr?
+
+--Sûr! Il y a huit ans! mais je le reconnais! Ah! je le reconnais! je
+l'ai reconnu tout de suite! Quoi, cela ne t'a pas sauté aux yeux?
+
+--Non.
+
+--Mais je t'ai dit pourtant: fais attention! mais c'est la taille, c'est
+le visage, à peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas,
+je ne sais pas comment ils font; c'est le son de voix. Il est mieux mis,
+voilà tout! Ah! vieux mystérieux du diable, je te tiens, va!
+
+Il s'arrêta et dit à ses filles:
+
+--Allez-vous-en, vous autres!--C'est drôle que cela ne t'ait pas sauté
+aux yeux.
+
+Elles se levèrent pour obéir.
+
+La mère balbutia:
+
+--Avec sa main malade?
+
+--L'air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.
+
+Il était visible que cet homme était de ceux auxquels on ne réplique
+pas. Les deux filles sortirent.
+
+Au moment où elles allaient passer la porte, le père retint l'aînée par
+le bras et dit avec un accent particulier:
+
+--Vous serez ici à cinq heures précises. Toutes les deux. J'aurai besoin
+de vous.
+
+Marius redoubla d'attention.
+
+Demeuré seul avec sa femme, Jondrette se remit à marcher dans la chambre
+et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques
+minutes à faire rentrer et à enfoncer dans la ceinture de son pantalon
+le bas de la chemise de femme qu'il portait.
+
+Tout à coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s'écria:
+
+--Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle....
+
+--Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?
+
+Marius n'en pouvait douter, c'était bien d'elle qu'on parlait. Il
+écoutait avec une anxiété ardente. Toute sa vie était dans ses oreilles.
+
+Mais le Jondrette s'était penché, et avait parlé bas à sa femme. Puis il
+se releva et termina tout haut:
+
+--C'est elle!
+
+--Ça? dit la femme.
+
+--Ça! dit le mari.
+
+Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le _ça_ de la
+mère. C'était la surprise, la rage, la haine, la colère, mêlées et
+combinées dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques
+mots prononcés, du nom sans doute, que son mari lui avait dit à
+l'oreille, pour que cette grosse femme assoupie se réveillât, et de
+repoussante devînt effroyable.
+
+--Pas possible! s'écria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont
+nu-pieds et n'ont pas une robe à mettre! Comment! une pelisse de satin,
+un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents
+francs d'effets! qu'on croirait que c'est une dame! Non, tu te trompes!
+Mais d'abord l'autre était affreuse, celle-ci n'est pas mal! elle n'est
+vraiment pas mal! ce ne peut pas être elle!
+
+--Je te dis que c'est elle. Tu verras.
+
+À cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et
+blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment
+elle parut à Marius plus redoutable encore que son mari. C'était une
+truie avec le regard d'une tigresse.
+
+--Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes
+filles d'un air de pitié, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui
+crever le ventre à coups de sabot!
+
+Elle sauta à bas du lit, et resta un moment debout, décoiffée, les
+narines gonflées, la bouche entr'ouverte, les poings crispés et rejetés
+en arrière. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L'homme allait
+et venait sans faire attention à sa femelle.
+
+Après quelques instants de ce silence, il s'approcha de la Jondrette et
+s'arrêta devant elle, les bras croisés, comme le moment d'auparavant.
+
+--Et veux-tu que je te dise encore une chose?
+
+--Quoi? demanda-t-elle.
+
+Il répondit d'une voix brève et basse:
+
+--C'est que ma fortune est faite.
+
+La Jondrette le considéra de ce regard qui veut dire: Est-ce que celui
+qui me parle deviendrait fou?
+
+Lui continua:
+
+--Tonnerre! voilà pas mal longtemps déjà que je suis paroissien de la
+paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain!
+j'en ai assez eu de la misère! ma charge et la charge des autres! Je ne
+plaisante plus, je ne trouve plus ça comique, assez de calembours, bon
+Dieu! plus de farces, père éternel! Je veux manger à ma faim, je veux
+boire à ma soif! bâfrer! dormir! ne rien faire! je veux avoir mon tour,
+moi, tiens! avant de crever! je veux être un peu millionnaire.
+
+Il fit le tour du bouge et ajouta:
+
+--Comme les autres.
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire? demanda la femme.
+
+Il secoua la tête, cligna de l'oeil et haussa la voix comme un physicien
+de carrefour qui va faire une démonstration:
+
+--Ce que je veux dire? écoute!
+
+--Chut! grommela la Jondrette, pas si haut! si ce sont des affaires
+qu'il ne faut pas qu'on entende.
+
+--Bah! qui ça? le voisin? je l'ai vu sortir tout à l'heure. D'ailleurs
+est-ce qu'il entend, ce grand bêta? Et puis je te dis que je l'ai vu
+sortir.
+
+Cependant, par une sorte d'instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez
+pourtant pour que ses paroles échappassent à Marius. Une circonstance
+favorable, et qui avait permis à Marius de ne rien perdre de cette
+conversation, c'est que la neige tombée assourdissait le bruit des
+voitures sur le boulevard.
+
+Voici ce que Marius entendit:
+
+--Écoute bien. Il est pris, le crésus! C'est tout comme. C'est déjà
+fait. Tout est arrangé. J'ai vu des gens. Il viendra ce soir à six
+heures. Apporter ses soixante francs, canaille! As-tu vu comme je vous
+ai débagoulé ça, mes soixante francs, mon propriétaire, mon 4 février!
+ce n'est seulement pas un terme! était-ce bête! Il viendra donc à six
+heures! c'est l'heure où le voisin est allé dîner. La mère Burgon lave
+la vaisselle en ville. Il n'y a personne dans la maison. Le voisin ne
+rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous
+aideras. Il s'exécutera.
+
+--Et s'il ne s'exécute pas? demanda la femme.
+
+Jondrette fit un geste sinistre et dit:
+
+--Nous l'exécuterons.
+
+Et il éclata de rire.
+
+C'était la première fois que Marius le voyait rire. Ce rire était froid
+et doux, et faisait frissonner.
+
+Jondrette ouvrit un placard près de la cheminée et en tira une vieille
+casquette qu'il mit sur sa tête après l'avoir brossée avec sa manche.
+
+--Maintenant, fit-il, je sors. J'ai encore des gens à voir. Des bons. Tu
+verras comme ça va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible.
+C'est un beau coup à jouer. Garde la maison.
+
+Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un
+moment pensif, puis s'écria:
+
+--Sais-tu qu'il est tout de même bien heureux qu'il ne m'ait pas
+reconnu, lui! S'il m'avait reconnu de son côté, il ne serait pas revenu.
+Il nous échappait! C'est ma barbe qui m'a sauvé! ma barbiche romantique!
+ma jolie petite barbiche romantique!
+
+Et il se remit à rire.
+
+Il alla à la fenêtre. La neige tombait toujours et rayait le gris du
+ciel.
+
+--Quel chien de temps! dit-il.
+
+Puis croisant la redingote:
+
+--La pelure est trop large.--C'est égal, ajouta-t-il, il a diablement
+bien fait de me la laisser, le vieux coquin! Sans cela je n'aurais pas
+pu sortir et tout aurait encore manqué! À quoi les choses tiennent
+pourtant!
+
+Et, enfonçant la casquette sur ses yeux, il sortit.
+
+À peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte
+se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par
+l'ouverture.
+
+--J'oubliais, dit-il. Tu auras un réchaud de charbon.
+
+Et il jeta dans le tablier de sa femme la pièce de cinq francs que lui
+avait laissée le «philanthrope».
+
+--Un réchaud de charbon? demanda la femme.
+
+--Oui.
+
+--Combien de boisseaux?
+
+--Deux bons.
+
+--Cela fera trente sous. Avec le reste j'achèterai de quoi dîner.
+
+--Diable, non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne va pas dépenser la pièce-cent-sous.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'aurai quelque chose à acheter de mon côté.
+
+--Quoi?
+
+--Quelque chose.
+
+--Combien te faudra-t-il?
+
+--Où y a-t-il un quincaillier par ici?
+
+--Rue Mouffetard.
+
+--Ah oui, au coin d'une rue, je vois la boutique.
+
+--Mais dis-moi donc combien il te faudra pour ce que tu as à acheter?
+
+--Cinquante sous-trois francs.
+
+--Il ne restera pas gras pour le dîner.
+
+--Aujourd'hui il ne s'agit pas de manger. Il y a mieux à faire.
+
+--Ça suffit, mon bijou.
+
+Sur ce mot de sa femme, Jondrette referma la porte, et cette fois Marius
+entendit son pas s'éloigner dans le corridor de la masure et descendre
+rapidement l'escalier.
+
+Une heure sonnait en cet instant à Saint-Médard.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+_Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster_
+
+
+Marius, tout songeur qu'il était, était, nous l'avons dit, une nature
+ferme et énergique. Les habitudes de recueillement solitaire, en
+développant en lui la sympathie et la compassion, avaient diminué
+peut-être la faculté de s'irriter, mais laissé intacte la faculté de
+s'indigner; il avait la bienveillance d'un brahme et la sévérité d'un
+juge; il avait pitié d'un crapaud, mais il écrasait une vipère. Or,
+c'était dans un trou de vipères que son regard venait de plonger;
+c'était un nid de monstres qu'il avait sous les yeux.
+
+--Il faut mettre le pied sur ces misérables, dit-il.
+
+Aucune des énigmes qu'il espérait voir dissiper ne s'était éclaircie; au
+contraire, toutes s'étaient épaissies peut-être; il ne savait rien de
+plus sur la belle enfant du Luxembourg et sur l'homme qu'il appelait M.
+Leblanc, sinon que Jondrette les connaissait. À travers les paroles
+ténébreuses qui avaient été dites, il n'entrevoyait distinctement qu'une
+chose, c'est qu'un guet-apens se préparait, un guet-apens obscur, mais
+terrible; c'est qu'ils couraient tous les deux un grand danger, elle
+probablement, son père à coup sûr; c'est qu'il fallait les sauver;
+c'est qu'il fallait déjouer les combinaisons hideuses des Jondrette et
+rompre la toile de ces araignées.
+
+Il observa un moment la Jondrette. Elle avait tiré d'un coin un vieux
+fourneau de tôle et elle fouillait dans des ferrailles.
+
+Il descendit de la commode le plus doucement qu'il put et en ayant soin
+de ne faire aucun bruit.
+
+Dans son effroi de ce qui s'apprêtait et dans l'horreur dont les
+Jondrette l'avaient pénétré, il sentait une sorte de joie à l'idée qu'il
+lui serait peut-être donné de rendre un tel service à celle qu'il
+aimait.
+
+Mais comment faire? Avertir les personnes menacées? où les trouver? Il
+ne savait pas leur adresse. Elles avaient reparu un instant à ses yeux,
+puis elles s'étaient replongées dans les immenses profondeurs de Paris.
+Attendre M. Leblanc à la porte le soir à six heures, au moment où il
+arriverait, et le prévenir du piège? Mais Jondrette et ses gens le
+verraient guetter, le lieu était désert, ils seraient plus forts que
+lui, ils trouveraient moyen de le saisir ou de l'éloigner, et celui que
+Marius voulait sauver serait perdu. Une heure venait de sonner, le
+guet-apens devait s'accomplir à six heures. Marius avait cinq heures
+devant lui.
+
+Il n'y avait qu'une chose à faire.
+
+Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau,
+et sortit, sans faire plus de bruit que s'il eût marché sur de la mousse
+avec des pieds nus.
+
+D'ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.
+
+Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.
+
+Il était vers le milieu de cette rue près d'un mur très bas qu'on peut
+enjamber à de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il
+marchait lentement, préoccupé qu'il était, la neige assourdissait ses
+pas; tout à coup il entendit des voix qui parlaient tout près de lui. Il
+tourna la tête, la rue était déserte, il n'y avait personne, c'était en
+plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.
+
+Il eut l'idée de regarder par-dessus le mur qu'il côtoyait.
+
+Il y avait là en effet deux hommes adossés à la muraille, assis dans la
+neige et se parlant bas.
+
+Ces deux figures lui étaient inconnues. L'un était un homme barbu en
+blouse et l'autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une
+calotte grecque, l'autre la tête nue et de la neige dans les cheveux.
+
+En avançant la tête au-dessus d'eux, Marius pouvait entendre.
+
+Le chevelu poussait l'autre du coude et disait:
+
+--Avec Patron-Minette, ça ne peut pas manquer.
+
+--Crois-tu? dit le barbu; et le chevelu repartit:
+
+--Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui
+puisse arriver: cinq ans, six ans, dix ans au plus!
+
+L'autre répondit avec quelque hésitation et en grelottant sous son
+bonnet grec:
+
+--Ça, c'est une chose réelle. On ne peut pas aller à l'encontre de ces
+choses-là.
+
+--Je te dis que l'affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La
+maringotte du père Chose sera attelée.
+
+Puis ils se mirent à parler d'un mélodrame qu'ils avaient vu la veille à
+la Gaîté.
+
+Marius continua son chemin.
+
+Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si étrangement
+cachés derrière ce mur et accroupis dans la neige, n'étaient pas
+peut-être sans quelque rapport avec les abominables projets de
+Jondrette. Ce devait être là _l'affaire_.
+
+Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda à la première
+boutique qu'il rencontra où il y avait un commissaire de police.
+
+On lui indiqua la rue de Pontoise et le numéro 14.
+
+Marius s'y rendit.
+
+Et passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le
+mangea, prévoyant qu'il ne dînerait pas.
+
+Chemin faisant, il rendit justice à la providence. Il songea que, s'il
+n'avait pas donné ses cinq francs le matin à la fille Jondrette, il
+aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par conséquent tout ignoré, que
+rien n'aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M.
+Leblanc était perdu, et sans doute sa fille avec lui.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat
+
+
+Arrivé au numéro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et
+demanda le commissaire de police.
+
+--Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un garçon de bureau
+quelconque; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui
+parler? est-ce pressé?
+
+--Oui, dit Marius.
+
+Le garçon de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un
+homme de haute taille s'y tenait debout, derrière une grille, appuyé à
+un poêle, et relevant de ses deux mains les pans d'un vaste carrick à
+trois collets. C'était une figure carrée, une bouche mince et ferme,
+d'épais favoris grisonnants très farouches, un regard à retourner vos
+poches. On eût pu dire de ce regard, non qu'il pénétrait, mais qu'il
+fouillait.
+
+Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins féroce ni beaucoup moins
+redoutable que Jondrette; le dogue quelquefois n'est pas moins
+inquiétant à rencontrer que le loup.
+
+--Que voulez-vous? dit-il à Marius, sans ajouter monsieur.
+
+--Monsieur le commissaire de police?
+
+--Il est absent. Je le remplace.
+
+--C'est pour une affaire très secrète.
+
+--Alors parlez.
+
+--Et très pressée.
+
+--Alors, parlez vite.
+
+Cet homme, calme et brusque, était tout à la fois effrayant et
+rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta
+l'aventure.--Qu'une personne qu'il ne connaissait que de vue devait être
+attirée le soir même dans un guet-apens;--qu'habitant la chambre voisine
+du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le
+complot à travers la cloison;--que le scélérat qui avait imaginé le
+piège était un nommé Jondrette;--qu'il aurait des complices,
+probablement des rôdeurs de barrières, entre autres un certain Panchaud,
+dit Printanier, dit Bigrenaille;--que les filles de Jondrette feraient
+le guet;--qu'il n'existait aucun moyen de prévenir l'homme menacé,
+attendu qu'on ne savait même pas son nom;--et qu'enfin tout cela devait
+s'exécuter à six heures du soir au point le plus désert du boulevard de
+l'Hôpital, dans la maison du numéro 50-52.
+
+À ce numéro, l'inspecteur leva la tête, et dit froidement:
+
+--C'est donc dans la chambre du fond du corridor?
+
+--Précisément, fit Marius, et il ajouta:--Est-ce que vous connaissez
+cette maison?
+
+L'inspecteur resta un moment silencieux, puis répondit en chauffant le
+talon de sa botte à la bouche du poêle:
+
+--Apparemment.
+
+Il continua dans ses dents, parlant moins à Marius qu'à sa cravate:
+
+--Il doit y avoir un peu de Patron-Minette là dedans.
+
+Ce mot frappa Marius.
+
+--Patron-Minette, dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-là.
+
+Et il raconta à l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu et de
+l'homme barbu dans la neige derrière le mur de la rue du Petit-Banquier.
+
+L'inspecteur grommela:
+
+--Le chevelu doit être Brujon, et le barbu doit être Demi-Liard, dit
+Deux-Milliards.
+
+Il avait de nouveau baissé les paupières, et il méditait.
+
+--Quant au père Chose, je l'entrevois. Voilà que j'ai brûlé mon carrick.
+Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poêles. Le numéro 50-52.
+Ancienne propriété Gorbeau.
+
+Puis il regarda Marius.
+
+--Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu?
+
+--Et Panchaud.
+
+--Vous n'avez pas vu rôdailler par là une espèce de petit muscadin du
+diable?
+
+--Non.
+
+--Ni un grand gros massif matériel qui ressemble à l'éléphant du Jardin
+des Plantes?
+
+--Non.
+
+--Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue-rouge?
+
+--Non.
+
+--Quant au quatrième, personne ne le voit, pas même ses adjudants,
+commis et employés. Il est peu surprenant que vous ne l'ayez pas aperçu.
+
+--Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marius, que tous ces êtres-là?
+
+L'inspecteur répondit:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas leur heure.
+
+Il retomba dans son silence, puis reprit:
+
+--50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans
+l'intérieur sans que les artistes s'en aperçoivent. Alors ils en
+seraient quittes pour décommander le vaudeville. Ils sont si modestes!
+le public les gêne. Pas de ça, pas de ça. Je veux les entendre chanter
+et les faire danser.
+
+Ce monologue terminé, il se tourna vers Marius et lui demanda en le
+regardant fixement:
+
+--Aurez-vous peur?
+
+--De quoi? dit Marius.
+
+--De ces hommes?
+
+--Pas plus que de vous! répliqua rudement Marius qui commençait à
+remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.
+
+L'inspecteur regarda Marius plus fixement encore et reprit avec une
+sorte de solennité sentencieuse.
+
+--Vous parlez là comme un homme brave et comme un homme honnête. Le
+courage ne craint pas le crime, et l'honnêteté ne craint pas l'autorité.
+
+Marius l'interrompit:
+
+--C'est bon; mais que comptez-vous faire?
+
+L'inspecteur se borna à lui répondre:
+
+--Les locataires de cette maison-là ont des passe-partout pour rentrer
+la nuit chez eux. Vous devez en avoir un?
+
+--Oui, dit Marius.
+
+--L'avez-vous sur vous?
+
+--Oui.
+
+--Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.
+
+Marius prit sa clef dans son gilet, la remit à l'inspecteur, et ajouta:
+
+--Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.
+
+L'inspecteur jeta sur Marius le coup d'oeil de Voltaire à un académicien
+de province qui lui eût proposé une rime; il plongea d'un seul mouvement
+ses deux mains, qui étaient énormes, dans les deux poches de son
+carrick, et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets
+qu'on appelle coups de poing. Il les présenta à Marius en disant
+vivement et d'un ton bref:
+
+--Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu'on
+vous croie sorti. Ils sont chargés. Chacun de deux balles. Vous
+observerez, il y a un trou au mur, comme vous me l'avez dit. Les gens
+viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose à
+point, et qu'il sera temps de l'arrêter, vous tirerez un coup de
+pistolet. Pas trop tôt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en
+l'air, au plafond, n'importe où. Surtout pas trop tôt. Attendez qu'il y
+ait commencement d'exécution, vous êtes avocat, vous savez ce que c'est.
+
+Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de côté de son habit.
+
+--Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l'inspecteur.
+Mettez-les plutôt dans vos goussets.
+
+Marius cacha les pistolets dans ses goussets.
+
+--Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute à perdre
+pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour
+sept heures?
+
+--Six heures, dit Marius.
+
+--J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps.
+N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.
+
+--Soyez tranquille, répondit Marius.
+
+Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir
+l'inspecteur lui cria:
+
+--À propos, si vous aviez besoin de moi d'ici-là, venez ou envoyez ici.
+Vous feriez demander l'inspecteur Javert.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Jondrette fait son emplette
+
+
+Quelques instants après, vers trois heures, Courfeyrac passait par
+aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et
+emplissait l'espace. Bossuet était en train de dire à Courfeyrac:
+
+--À voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu'il y a au ciel
+une peste de papillons blancs.--Tout à coup, Bossuet aperçut Marius qui
+remontait la rue vers la barrière et avait un air particulier.
+
+--Tiens! s'exclama Bossuet. Marius!
+
+--Je l'ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il est occupé.
+
+--À quoi?
+
+--Tu ne vois donc pas la mine qu'il a?
+
+--Quelle mine?
+
+--Il a l'air de quelqu'un qui suit quelqu'un.
+
+--C'est vrai, dit Bossuet.
+
+--Vois donc les yeux qu'il fait! reprit Courfeyrac.
+
+--Mais qui diable suit-il?
+
+--Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri! il est amoureux.
+
+--Mais, observa Bossuet, c'est que je ne vois pas de mimi, ni de goton,
+ni de bonnet-fleuri dans la rue. Il n'y a pas une femme.
+
+Courfeyrac regarda, et s'écria:
+
+--Il suit un homme!
+
+Un homme en effet, coiffé d'une casquette, et dont on distinguait la
+barbe grise quoiqu'on ne le vît que de dos, marchait à une vingtaine de
+pas en avant de Marius.
+
+Cet homme était vêtu d'une redingote toute neuve trop grande pour lui et
+d'un épouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue.
+
+Bossuet éclata de rire.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
+
+--Ça? reprit Courfeyrac, c'est un poète. Les poètes portent assez
+volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des
+redingotes de pairs de France.
+
+--Voyons où va Marius, fit Bossuet, voyons où va cet homme, suivons-les,
+hein?
+
+--Bossuet! s'écria Courfeyrac, aigle de Meaux! vous êtes une prodigieuse
+brute. Suivre un homme qui suit un homme!
+
+Ils rebroussèrent chemin.
+
+Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l'épiait.
+
+Jondrette allait devant lui sans se douter qu'il y eût déjà un regard
+qui le tenait.
+
+Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus
+affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d'heure
+environ, puis revint rue Mouffetard. Il s'arrêta chez un quincaillier
+qu'il y avait à cette époque au coin de la rue Pierre-Lombard, et,
+quelques minutes après, Marius le vit sortir de la boutique, tenant à la
+main un grand ciseau à froid emmanché de bois blanc qu'il cacha sous sa
+redingote. À la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna à gauche
+et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige
+qui avait cessé un moment venait de recommencer. Marius s'embusqua au
+coin même de la rue du Petit-Banquier qui était déserte comme toujours,
+et il n'y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu près du
+mur bas où Marius avait entendu parler l'homme chevelu et l'homme barbu,
+Jondrette se retourna, s'assura que personne ne le suivait et ne le
+voyait, puis enjamba le mur, et disparut.
+
+Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l'arrière-cour
+d'un ancien loueur de voitures mal famé qui avait fait faillite et qui
+avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.
+
+Marius pensa qu'il était sage de profiter de l'absence de Jondrette pour
+rentrer; d'ailleurs l'heure avançait; tous les soirs mame Burgon, en
+partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer
+la porte de la maison qui était toujours close à la brune; Marius avait
+donné sa clef à l'inspecteur de police; il était donc important qu'il se
+hâtât.
+
+Le soir était venu; la nuit était à peu près fermée; il n'y avait plus,
+sur l'horizon et dans l'immensité, qu'un point éclairé par le soleil,
+c'était la lune.
+
+Elle se levait rouge derrière le dôme bas de la Salpêtrière.
+
+Marius regagna à grands pas le nº 50-52. La porte était encore ouverte
+quand il arriva. Il monta l'escalier sur la pointe du pied et se glissa
+le long du mur du corridor jusqu'à sa chambre. Ce corridor, on s'en
+souvient, était bordé des deux côtés de galetas en ce moment tous à
+louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes
+ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir
+dans la cellule inhabitée quatre têtes d'hommes immobiles que
+blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius
+ne chercha pas à voir, ne voulant pas être vu. Il parvint à rentrer dans
+sa chambre sans être aperçu et sans bruit. Il était temps. Un moment
+après, il entendit mame Burgon qui s'en allait et la porte de la maison
+qui se fermait.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+Où l'on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode en 1832
+
+
+Marius s'assit sur son lit. Il pouvait être cinq heures et demie. Une
+demi-heure seulement le séparait de ce qui allait arriver. Il entendait
+battre ses artères comme on entend le battement d'une montre dans
+l'obscurité. Il songeait à cette double marche qui se faisait en ce
+moment dans les ténèbres, le crime s'avançant d'un côté, la justice
+venant de l'autre. Il n'avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans
+un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme à
+tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante,
+cette journée entière lui faisait l'effet d'un rêve, et, pour ne point
+se croire en proie à un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses
+goussets le froid des deux pistolets d'acier.
+
+Il ne neigeait plus; la lune, de plus en plus claire, se dégageait des
+brumes, et sa lueur mêlée au reflet blanc de la neige tombée donnait à
+la chambre un aspect crépusculaire.
+
+Il y avait de la lumière dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou
+de la cloison briller d'une clarté rouge qui lui paraissait sanglante.
+
+Il était réel que cette clarté ne pouvait guère être produite par une
+chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n'y
+bougeait, personne n'y parlait, pas un souffle, le silence y était
+glacial et profond, et sans cette lumière on se fût cru à côté d'un
+sépulcre.
+
+Marius ôta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. Marius entendit la porte d'en bas tourner
+sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l'escalier et parcourut le
+corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit; c'était Jondrette
+qui rentrait.
+
+Tout de suite plusieurs voix s'élevèrent. Toute la famille était dans le
+galetas. Seulement elle se taisait en l'absence du maître comme les
+louveteaux en l'absence du loup.
+
+--C'est moi, dit-il.
+
+--Bonsoir, pèremuche! glapirent les filles.
+
+--Eh bien? dit la mère.
+
+--Tout va à la papa, répondit Jondrette, mais j'ai un froid de chien aux
+pieds. Bon, c'est cela, tu t'es habillée. Il faudra que tu puisses
+inspirer de la confiance.
+
+--Toute prête à sortir.
+
+--Tu n'oublieras rien de ce que je t'ai dit? Tu feras bien tout?
+
+--Sois tranquille.
+
+--C'est que... dit Jondrette. Et il n'acheva pas sa phrase.
+
+Marius l'entendit poser quelque chose de lourd sur la table,
+probablement le ciseau qu'il avait acheté.
+
+--Ah çà, reprit Jondrette, a-t-on mangé ici?
+
+--Oui, dit la mère, j'ai eu trois grosses pommes de terre et du sel.
+J'ai profité du feu pour les faire cuire.
+
+--Bon, repartit Jondrette. Demain je vous mène dîner avec moi. Il y aura
+un canard et des accessoires. Vous dînerez comme des Charles-Dix. Tout
+va bien!
+
+Puis il ajouta en baissant la voix.
+
+--La souricière est ouverte. Les chats sont là.
+
+Il baissa encore la voix et dit:
+
+--Mets ça dans le feu.
+
+Marius entendit un cliquetis de charbon qu'on heurtait avec une pincette
+ou un outil en fer, et Jondrette continua:
+
+--As-tu suifé les gonds de la porte pour qu'ils ne fassent pas de bruit?
+
+--Oui, répondit la mère.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Six heures bientôt. La demie vient de sonner à Saint-Médard.
+
+--Diable! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet.
+Venez, vous autres, écoutez ici.
+
+Il y eut un chuchotement.
+
+La voix de Jondrette s'éleva encore:
+
+--La Burgon est-elle partie?
+
+--Oui, dit la mère.
+
+--Es-tu sûre qu'il n'y a personne chez le voisin?
+
+--Il n'est pas rentré de la journée, et tu sais bien que c'est l'heure
+de son dîner.
+
+--Tu es sûre?
+
+--Sûre.
+
+--C'est égal, reprit Jondrette, il n'y a pas de mal à aller voir chez
+lui s'il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.
+
+Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa
+silencieusement sous son lit.
+
+À peine y était-il blotti qu'il aperçut une lumière à travers les fentes
+de sa porte.
+
+--P'pa, cria une voix, il est sorti.
+
+Il reconnut la voix de la fille aînée.
+
+--Es-tu entrée? demanda le père.
+
+--Non, répondit la fille, mais puisque sa clef est à sa porte, il est
+sorti.
+
+Le père cria:
+
+--Entre tout de même.
+
+La porte s'ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une
+chandelle à la main. Elle était comme le matin, seulement plus
+effrayante encore à cette clarté.
+
+Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d'anxiété,
+mais il y avait près du lit un miroir cloué au mur, c'était là qu'elle
+allait. Elle se haussa sur la pointe des pieds et s'y regarda. On
+entendait un bruit de ferrailles remuées dans la pièce voisine.
+
+Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fit des sourires au
+miroir tout en chantonnant de sa voix cassée et sépulcrale:
+
+ _Nos amours ont duré toute une semaine,_
+ _Ah! que du bonheur les instants sont courts!_
+ _S'adorer huit jours, c'était bien la peine!_
+ _Le temps des amours devrait durer toujours!_
+ _Devrait durer toujours! devrait durer toujours!_
+
+Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu'elle
+n'entendît pas sa respiration.
+
+Elle se dirigea vers la fenêtre et regarda dehors en parlant haut avec
+cet air à demi fou qu'elle avait.
+
+--Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche! dit-elle.
+
+Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant
+successivement de face et de trois quarts.
+
+--Eh bien! cria le père, qu'est-ce que tu fais donc?
+
+--Je regarde sous le lit et sous les meubles, répondit-elle en
+continuant d'arranger ses cheveux, il n'y a personne.
+
+--Cruche! hurla le père. Ici tout de suite! et ne perdons pas le temps.
+
+--J'y vas! j'y vas! dit-elle. On n'a le temps de rien dans leur baraque!
+
+Elle fredonna:
+
+ _Vous me quittez pour aller à la gloire,_
+ _Mon triste coeur suivra partout vos pas._
+
+Elle jeta un dernier coup d'oeil au miroir et sortit en refermant la
+porte sur elle.
+
+Un moment après, Marius entendit le bruit des pieds nus des deux jeunes
+filles dans le corridor et la voix de Jondrette qui leur criait:
+
+--Faites bien attention! l'une du côté de la barrière, l'autre au coin
+de la rue du Petit-Banquier. Ne perdez pas de vue une minute la porte de
+la maison, et pour peu que vous voyiez quelque chose, tout de suite
+ici! quatre à quatre! Vous avez une clef pour rentrer.
+
+La fille aînée grommela:
+
+--Faire faction nu-pieds dans la neige!
+
+--Demain vous aurez des bottines de soie couleur scarabée! dit le père.
+
+Elles descendirent l'escalier, et, quelques secondes après, le choc de
+la porte d'en bas qui se refermait annonça qu'elles étaient dehors.
+
+Il n'y avait plus dans la maison que Marius et les Jondrette; et
+probablement aussi les êtres mystérieux entrevus par Marius dans le
+crépuscule derrière la porte du galetas inhabité.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+Emploi de la pièce de cinq francs de Marius
+
+
+Marius jugea que le moment était venu de reprendre sa place à son
+observatoire. En un clin d'oeil, et avec la souplesse de son âge, il fut
+près du trou de la cloison.
+
+Il regarda.
+
+L'intérieur du logis Jondrette offrait un aspect singulier, et Marius
+s'expliqua la clarté étrange qu'il y avait remarquée. Une chandelle y
+brûlait dans un chandelier vert-de-grisé, mais ce n'était pas elle qui
+éclairait réellement la chambre. Le taudis tout entier était comme
+illuminé par la réverbération d'un assez grand réchaud de tôle placé
+dans la cheminée et rempli de charbon allumé; le réchaud que la
+Jondrette avait préparé le matin. Le charbon était ardent et le réchaud
+était rouge, une flamme bleue y dansait et aidait à distinguer la forme
+du ciseau acheté par Jondrette rue Pierre-Lombard, qui rougissait
+enfoncé dans la braise. On voyait dans un coin près de la porte, et
+comme disposés pour un usage prévu, deux tas qui paraissaient être l'un
+un tas de ferrailles, l'autre un tas de cordes. Tout cela, pour
+quelqu'un qui n'eût rien su de ce qui s'apprêtait, eût fait flotter
+l'esprit entre une idée très sinistre et une idée très simple. Le bouge
+ainsi éclairé ressemblait plutôt à une forge qu'à une bouche de l'enfer,
+mais Jondrette, à cette lueur, avait plutôt l'air d'un démon que d'un
+forgeron.
+
+La chaleur du brasier était telle que la chandelle sur la table fondait
+du côté du réchaud et se consumait en biseau. Une vieille lanterne
+sourde en cuivre, digne de Diogène devenu Cartouche, était posée sur la
+cheminée.
+
+Le réchaud, placé dans le foyer même, à côté des tisons à peu près
+éteints, envoyait sa vapeur dans le tuyau de la cheminée et ne répandait
+pas d'odeur.
+
+La lune, entrant par les quatre carreaux de la fenêtre, jetait sa
+blancheur dans le galetas pourpre et flamboyant, et pour le poétique
+esprit de Marius, songeur même au moment de l'action, c'était comme une
+pensée du ciel mêlée aux rêves difformes de la terre.
+
+Un souffle d'air, pénétrant par le carreau cassé, contribuait à dissiper
+l'odeur du charbon et à dissimuler le réchaud.
+
+Le repaire Jondrette était, si l'on se rappelle ce que nous avons dit de
+la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de théâtre à un fait
+violent et sombre et d'enveloppe à un crime. C'était la chambre la plus
+reculée de la maison la plus isolée du boulevard le plus désert de
+Paris. Si le guet-apens n'existait pas, on l'y eût inventé.
+
+Toute l'épaisseur d'une maison et une foule de chambres inhabitées
+séparaient ce bouge du boulevard, et la seule fenêtre qu'il eût donnait
+sur de vastes terrains vagues enclos de murailles et de palissades.
+
+Jondrette avait allumé sa pipe, s'était assis sur la chaise dépaillée,
+et fumait. Sa femme lui parlait bas.
+
+Si Marius eût été Courfeyrac, c'est-à-dire un de ces hommes qui rient
+dans toutes les occasions de la vie, il eût éclaté de rire quand son
+regard tomba sur la Jondrette. Elle avait un chapeau noir avec des
+plumes assez semblable aux chapeaux des hérauts d'armes du sacre de
+Charles X, un immense châle tartan sur son jupon de tricot, et les
+souliers d'homme que sa fille avait dédaignés le matin. C'était cette
+toilette qui avait arraché à Jondrette l'exclamation: _Bon! tu t'es
+habillée! tu as bien fait. Il faut que tu puisses inspirer la
+confiance_!
+
+Quant à Jondrette, il n'avait pas quitté le surtout neuf et trop large
+pour lui que M. Leblanc lui avait donné, et son costume continuait
+d'offrir ce contraste de la redingote et du pantalon qui constituait aux
+yeux de Courfeyrac l'idéal du poète.
+
+Tout à coup Jondrette haussa la voix:
+
+--À propos! j'y songe. Par le temps qu'il fait, il va venir en fiacre.
+Allume la lanterne, prend-là, et descends. Tu te tiendras derrière la
+porte en bas. Au moment où tu entendras la voiture s'arrêter, tu
+ouvriras tout de suite, il montera, tu l'éclaireras dans l'escalier et
+dans le corridor, et pendant qu'il entrera ici, tu redescendras bien
+vite, tu payeras le cocher, et tu renverras le fiacre.
+
+--Et de l'argent? demanda la femme.
+
+Jondrette fouilla dans son pantalon, et lui remit cinq francs.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria-t-elle.
+
+Jondrette répondit avec dignité:
+
+--C'est le monarque que le voisin a donné ce matin.
+
+Et il ajouta:
+
+--Sais-tu? il faudrait ici deux chaises.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour s'asseoir.
+
+Marius sentit un frisson lui courir dans les reins en entendant la
+Jondrette faire cette réponse paisible:
+
+--Pardieu! je vais t'aller chercher celles du voisin.
+
+Et d'un mouvement rapide elle ouvrit la porte du bouge et sortit dans le
+corridor.
+
+Marius n'avait pas matériellement le temps de descendre de la commode,
+d'aller jusqu'à son lit et de s'y cacher.
+
+--Prends la chandelle, cria Jondrette.
+
+--Non, dit-elle, cela m'embarrasserait, j'ai les deux chaises à porter.
+Il fait clair de lune.
+
+Marius entendit la lourde main de la mère Jondrette chercher en
+tâtonnant sa clef dans l'obscurité. La porte s'ouvrit. Il resta cloué à
+sa place par le saisissement et la stupeur.
+
+La Jondrette entra.
+
+La lucarne mansardée laissait passer un rayon de lune entre deux grands
+pans d'ombre. Un de ces pans d'ombre couvrait entièrement le mur auquel
+était adossé Marius, de sorte qu'il y disparaissait.
+
+La mère Jondrette leva les yeux, ne vit pas Marius, prit les deux
+chaises, les seules que Marius possédât, et s'en alla, en laissant la
+porte retomber bruyamment derrière elle.
+
+Elle rentra dans le bouge:
+
+--Voici les deux chaises.
+
+--Et voilà la lanterne, dit le mari. Descends bien vite.
+
+Elle obéit en hâte, et Jondrette resta seul.
+
+Il disposa les deux chaises des deux côtés de la table, retourna le
+ciseau dans le brasier, mit devant la cheminée un vieux paravent, qui
+masquait le réchaud, puis alla au coin où était le tas de cordes et se
+baissa comme pour y examiner quelque chose. Marius reconnut alors que ce
+qu'il avait pris pour un tas informe était une échelle de corde très
+bien faite avec des échelons de bois et deux crampons pour l'accrocher.
+
+Cette échelle et quelques gros outils, véritables masses de fer, qui
+étaient mêlés au monceau de ferrailles entassé derrière la porte,
+n'étaient point le matin dans le bouge Jondrette et y avaient été
+évidemment apportés dans l'après-midi, pendant l'absence de Marius.
+
+--Ce sont des outils de taillandier, pensa Marius.
+
+Si Marius eût été un peu plus lettré en ce genre, il eût reconnu, dans
+ce qu'il prenait pour des engins de taillandier, de certains instruments
+pouvant forcer une serrure ou crocheter une porte, et d'autres pouvant
+couper ou trancher, les deux familles d'outils sinistres que les voleurs
+appellent _les cadets_ et _les fauchants_.
+
+La cheminée et la table avec les deux chaises étaient précisément en
+face de Marius. Le réchaud étant caché, la chambre n'était plus éclairée
+que par la chandelle; le moindre tesson sur la table ou sur la cheminée
+faisait une grande ombre. Un pot à l'eau égueulé masquait la moitié d'un
+mur. Il y avait dans cette chambre je ne sais quel calme hideux et
+menaçant. On y sentait l'attente de quelque chose d'épouvantable.
+
+Jondrette avait laissé sa pipe s'éteindre, grave signe de préoccupation,
+et était venu se rasseoir. La chandelle faisait saillir les angles
+farouches et fins de son visage. Il avait des froncements de sourcils et
+de brusques épanouissements de la main droite comme s'il répondait aux
+derniers conseils d'un sombre monologue intérieur. Dans une de ces
+obscures répliques qu'il se faisait à lui-même, il amena vivement à lui
+le tiroir de la table, y prit un long couteau de cuisine qui y était
+caché et en essaya le tranchant sur son ongle. Cela fait, il remit le
+couteau dans le tiroir, qu'il repoussa.
+
+Marius de son côté saisit le pistolet qui était dans son gousset droit,
+l'en retira et l'arma.
+
+Le pistolet en s'armant fit un petit bruit clair et sec.
+
+Jondrette tressaillit et se souleva à demi sur sa chaise:
+
+--Qui est là? cria-t-il.
+
+Marius suspendit son haleine, Jondrette écouta un instant, puis se mit à
+rire en disant:
+
+--Suis-je bête! C'est la cloison qui craque.
+
+Marius garda le pistolet à sa main.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis
+
+
+Tout à coup la vibration lointaine et mélancolique d'une cloche ébranla
+les vitres. Six heures sonnaient à Saint-Médard.
+
+Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de tête. Le sixième sonné,
+il moucha la chandelle avec ses doigts.
+
+Puis il se mit à marcher dans la chambre, écouta dans le corridor,
+marcha, écouta encore:--Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il; puis il
+revint à sa chaise.
+
+Il se rasseyait à peine que la porte s'ouvrit.
+
+La mère Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant
+une horrible grimace aimable qu'un des trous de la lanterne sourde
+éclairait d'en bas.
+
+--Entrez, monsieur, dit-elle.
+
+--Entrez, mon bienfaiteur, répéta Jondrette se levant précipitamment.
+
+M. Leblanc parut.
+
+Il avait un air de sérénité qui le faisait singulièrement vénérable.
+
+Il posa sur la table quatre louis.
+
+--Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers
+besoins. Nous verrons ensuite.
+
+--Dieu vous le rende, mon généreux bienfaiteur! dit Jondrette; et,
+s'approchant rapidement de sa femme:
+
+--Renvoie le fiacre!
+
+Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saluts et offrait une
+chaise à M. Leblanc. Un instant après elle revint et lui dit bas à
+l'oreille:
+
+--C'est fait.
+
+La neige qui n'avait cessé de tomber depuis le matin était tellement
+épaisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne
+l'entendit pas s'en aller.
+
+Cependant M. Leblanc s'était assis.
+
+Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.
+
+Maintenant, pour se faire une idée de la scène qui va suivre, que le
+lecteur se figure dans son esprit la nuit glacée, les solitudes de la
+Salpêtrière couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme
+d'immenses linceuls, la clarté de veilleuse des réverbères rougissant çà
+et là ces boulevards tragiques et les longues rangées des ormes noirs,
+pas un passant peut-être à un quart de lieue à la ronde, la masure
+Gorbeau à son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit, dans
+cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le
+vaste galetas Jondrette éclairé d'une chandelle, et dans ce bouge deux
+hommes assis à une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et
+effroyable, la Jondrette, la mère louve, dans un coin, et, derrière la
+cloison, Marius invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant
+pas un mouvement, l'oeil au guet, le pistolet au poing.
+
+Marius du reste n'éprouvait qu'une émotion d'horreur, mais aucune
+crainte. Il étreignait la crosse du pistolet et se sentait
+rassuré.--J'arrêterai ce misérable quand je voudrai, pensait-il.
+
+Il sentait la police quelque part là en embuscade, attendant le signal
+convenu et toute prête à étendre le bras.
+
+Il espérait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de
+M. Leblanc quelque lumière jaillirait sur tout ce qu'il avait intérêt à
+connaître.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+Se préoccuper des fonds obscurs
+
+
+À peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui étaient
+vides.
+
+--Comment va la pauvre petite blessée? demanda-t-il.
+
+--Mal, répondit Jondrette avec un sourire navré et reconnaissant, très
+mal, mon digne monsieur. Sa soeur aînée l'a menée à la Bourbe se faire
+panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout à l'heure.
+
+--Madame Fabantou me paraît mieux portante? reprit M. Leblanc en jetant
+les yeux sur le bizarre accoutrement de la Jondrette, qui, debout entre
+lui et la porte, comme si elle gardait déjà l'issue, le considérait dans
+une posture de menace et presque de combat.
+
+--Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulez-vous, monsieur? elle
+a tant de courage, cette femme-là! Ce n'est pas une femme, c'est un
+boeuf.
+
+La Jondrette, touchée du compliment, se récria avec une minauderie de
+monstre flatté:
+
+--Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette!
+
+--Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous appeliez Fabantou?
+
+--Fabantou dit Jondrette! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste!
+
+Et, jetant à sa femme un haussement d'épaules que M. Leblanc ne vit pas,
+il poursuivit avec une inflexion de voix emphatique et caressante:
+
+--Ah! c'est que nous avons toujours fait bon ménage, cette pauvre chérie
+et moi! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela! Nous
+sommes si malheureux, mon respectable monsieur! On a des bras, pas de
+travail! On a du coeur, pas d'ouvrage! Je ne sais pas comment le
+gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne
+suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas
+de mal, mais si j'étais les ministres, ma parole la plus sacrée, cela
+irait autrement. Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le métier du
+cartonnage à mes filles. Vous me direz: Quoi! un métier? Oui! un métier!
+un simple métier! un gagne-pain! Quelle chute, mon bienfaiteur! Quelle
+dégradation quand on a été ce que nous étions! Hélas! il ne nous reste
+rien de notre temps de prospérité! Rien qu'une seule chose, un tableau
+auquel je tiens, mais dont je me déferais pourtant, car il faut vivre!
+item, il faut vivre!
+
+Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de désordre apparent qui
+n'ôtait rien à l'expression réfléchie et sagace de sa physionomie,
+Marius leva les yeux et aperçut au fond de la chambre quelqu'un qu'il
+n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on
+n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un
+gilet de tricot violet, vieux, usé, taché, coupé et faisant des bouches
+ouvertes à tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des
+chaussons à sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et
+tatoués, et le visage barbouillé de noir. Il s'était assis en silence et
+les bras croisés sur le lit le plus voisin, et, comme il se tenait
+derrière la Jondrette, on ne le distinguait que confusément.
+
+Cette espèce d'instinct magnétique qui avertit le regard fit que M.
+Leblanc se tourna presque en même temps que Marius. Il ne put se
+défendre d'un mouvement de surprise qui n'échappa point à Jondrette.
+
+--Ah! je vois! s'écria Jondrette en se boutonnant d'un air de
+complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va! ma foi, elle me
+va!
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.
+
+--Ça! fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention.
+
+Le voisin était d'un aspect singulier. Cependant les fabriques de
+produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup
+d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de
+M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intrépide. Il
+reprit:
+
+--Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?
+
+--Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en
+s'accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux
+fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous
+disais que j'avais un tableau à vendre.
+
+Un léger bruit se fit à la porte. Un second homme venait d'entrer et de
+s'asseoir sur le lit, derrière la Jondrette. Il avait, comme le premier,
+les bras nus et un masque d'encre ou de suie.
+
+Quoique cet homme se fût, à la lettre, glissé dans la chambre, il ne put
+faire que M. Leblanc ne l'aperçût.
+
+--Ne prenez pas garde, dit Jondrette. Ce sont des gens de la maison. Je
+disais donc qu'il me restait un tableau, un tableau précieux....--Tenez,
+monsieur, voyez.
+
+Il se leva, alla à la muraille au bas de laquelle était posé le panneau
+dont nous avons parlé, et le retourna, tout en le laissant appuyé au
+mur. C'était quelque chose en effet qui ressemblait à un tableau et que
+la chandelle éclairait à peu près. Marius n'en pouvait rien distinguer,
+Jondrette étant placé entre le tableau et lui; seulement il entrevoyait
+un barbouillage grossier, et une espèce de personnage principal enluminé
+avec la crudité criarde des toiles foraines et des peintures de
+paravent.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc.
+
+Jondrette s'exclama:
+
+--Une peinture de maître, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur!
+J'y tiens comme à mes deux filles, il me rappelle des souvenirs! mais,
+je vous l'ai dit et je ne m'en dédis pas, je suis si malheureux que je
+m'en déferais.
+
+Soit hasard, soit qu'il eût quelque commencement d'inquiétude, tout en
+examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la
+chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un
+debout près du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, immobiles,
+le visage barbouillé de noir. Un de ceux qui étaient sur le lit
+s'appuyait au mur, les yeux fermés, et l'on eût dit qu'il dormait.
+Celui-là était vieux; ses cheveux blancs sur son visage noir étaient
+horribles. Les deux autres semblaient jeunes. L'un était barbu, l'autre
+chevelu. Aucun n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons
+étaient pieds nus.
+
+Jondrette remarqua que l'oeil de M. Leblanc s'attachait à ces hommes.
+
+--C'est des amis. Ça voisine, dit-il. C'est barbouillé parce que ça
+travaille dans le charbon. Ce sont des fumistes. Ne vous en occupez pas,
+mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez pitié de ma misère.
+Je ne vous le vendrai pas cher. Combien l'estimez-vous?
+
+--Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les deux yeux et
+comme un homme qui se met sur ses gardes, c'est quelque enseigne de
+cabaret. Cela vaut bien trois francs.
+
+Jondrette répondit avec douceur:
+
+--Avez-vous votre portefeuille là? je me contenterais de mille écus.
+
+M. Leblanc se leva debout, s'adossa à la muraille et promena rapidement
+son regard dans la chambre. Il avait Jondrette à sa gauche du côté de la
+fenêtre et la Jondrette et les quatre hommes à sa droite du côté de la
+porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas même l'air
+de le voir; Jondrette s'était remis à parler d'un accent plaintif, avec
+la prunelle si vague et l'intonation si lamentable que M. Leblanc
+pouvait croire que c'était tout simplement un homme devenu fou de misère
+qu'il avait devant les yeux.
+
+--Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait
+Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu'à me jeter à même la
+rivière. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre à mes deux
+filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des boîtes d'étrennes. Eh
+bien! il faut une table avec une planche au fond pour que les verres ne
+tombent pas par terre, il faut un fourneau fait exprès, un pot à trois
+compartiments pour les différents degrés de force que doit avoir la
+colle selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier ou pour les
+étoffes, un tranchet pour couper le carton, un moule pour l'ajuster, un
+marteau pour clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je
+sais, moi? et tout cela pour gagner quatre sous par jour! et on
+travaille quatorze heures! et chaque boîte passe treize fois dans les
+mains de l'ouvrière! et mouiller le papier! et ne rien tacher! et tenir
+la colle chaude! le diable, je vous dis! quatre sous par jour! comment
+voulez-vous qu'on vive?
+
+Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait.
+L'oeil de M. Leblanc était fixé sur Jondrette et l'oeil de Jondrette sur
+la porte. L'attention haletante de Marius allait de l'un à l'autre. M.
+Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette répéta deux
+ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions variées dans le genre
+traînant et suppliant: Je n'ai plus qu'à me jeter à la rivière! j'ai
+descendu l'autre jour trois marches pour cela du côté du pont
+d'Austerlitz!
+
+Tout à coup sa prunelle éteinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce
+petit homme se dressa et devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc
+et lui cria d'une voix tonnante:
+
+--Il ne s'agit pas de tout cela! me reconnaissez-vous?
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+Le guet-apens
+
+
+La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement, et laissait voir
+trois hommes en blouse de toile bleue, masqués de masques de papier
+noir. Le premier était maigre et avait une longue trique ferrée, le
+second, qui était une espèce de colosse, portait, par le milieu du
+manche et la cognée en bas, un merlin à assommer les boeufs. Le
+troisième, homme aux épaules trapues, moins maigre que le premier, moins
+massif que le second, tenait à plein poing une énorme clef volée à
+quelque porte de prison.
+
+Il paraît que c'était l'arrivée de ces hommes que Jondrette attendait.
+Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'homme à la trique, le
+maigre.
+
+--Tout est-il prêt? dit Jondrette.
+
+--Oui, répondit l'homme maigre.
+
+--Où donc est Montparnasse?
+
+--Le jeune premier s'est arrêté pour causer avec ta fille.
+
+--Laquelle?
+
+--L'aînée.
+
+--Il y a un fiacre en bas?
+
+--Oui.
+
+--La maringotte est attelée?
+
+--Attelée.
+
+--De deux bons chevaux?
+
+--Excellents.
+
+--Elle attend où j'ai dit qu'elle attendît?
+
+--Oui.
+
+--Bien, dit Jondrette.
+
+M. Leblanc était très pâle. Il considérait tout dans le bouge autour de
+lui comme un homme qui comprend où il est tombé, et sa tête, tour à tour
+dirigée vers toutes les têtes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou
+avec une lenteur attentive et étonnée, mais il n'y avait dans son air
+rien qui ressemblât à la peur. Il s'était fait de la table un
+retranchement improvisé; et cet homme qui, le moment d'auparavant,
+n'avait l'air que d'un bon vieux homme, était devenu subitement une
+sorte d'athlète, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise
+avec un geste redoutable et surprenant.
+
+Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger, semblait être
+de ces natures qui sont courageuses comme elles sont bonnes, aisément et
+simplement. Le père d'une femme qu'on aime n'est jamais un étranger pour
+nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.
+
+Trois des hommes aux bras nus dont Jondrette avait dit: _ce sont des
+fumistes_, avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande
+cisaille, l'autre une pince à faire des pesées, le troisième un marteau,
+et s'étaient mis en travers de la porte sans prononcer une parole. Le
+vieux était resté sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La
+Jondrette s'était assise à côté de lui. Marius pensa qu'avant quelques
+secondes le moment d'intervenir serait arrivé, et il éleva sa main
+droite vers le plafond, dans la direction du corridor, prêt à lâcher son
+coup de pistolet.
+
+Jondrette, son colloque avec l'homme à la trique terminé, se tourna de
+nouveau vers M. Leblanc et répéta sa question en l'accompagnant de ce
+rire bas, contenu et terrible qu'il avait:
+
+--Vous ne me reconnaissez donc pas?
+
+M. Leblanc le regarda en face et répondit:
+
+--Non.
+
+Alors Jondrette vint jusqu'à la table. Il se pencha par-dessus la
+chandelle, croisant les bras, approchant sa mâchoire anguleuse et féroce
+du visage calme de M. Leblanc, et avançant le plus qu'il pouvait sans
+que M. Leblanc reculât, et, dans cette posture de bête fauve qui va
+mordre, il cria:
+
+--Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me
+nomme Thénardier! je suis l'aubergiste de Montfermeil! entendez-vous
+bien? Thénardier! Maintenant me reconnaissez-vous?
+
+Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il
+répondit sans que sa voix tremblât, ni s'élevât, avec sa placidité
+ordinaire:
+
+--Pas davantage.
+
+Marius n'entendit pas cette réponse. Qui l'eût vu en ce moment dans
+cette obscurité l'eût vu hagard, stupide et foudroyé. Au moment où
+Jondrette avait dit: _Je me nomme Thénardier_, Marius avait tremblé de
+tous ses membres et s'était appuyé au mur comme s'il eût senti le froid
+d'une lame d'épée à travers son coeur. Puis son bras droit, prêt à
+lâcher le coup de signal, s'était abaissé lentement, et au moment où
+Jondrette avait répété _Entendez-vous bien, Thénardier_? les doigts
+défaillants de Marius avaient laissé tomber le pistolet. Jondrette, en
+dévoilant qui il était, n'avait pas ému M. Leblanc, mais il avait
+bouleversé Marius. Ce nom de Thénardier, que M. Leblanc ne semblait pas
+connaître, Marius le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom était
+pour lui! Ce nom, il l'avait porté sur son coeur, écrit dans le
+testament de son père! il le portait au fond de sa pensée, au fond de
+sa mémoire, dans cette recommandation sacrée: «Un nommé Thénardier m'a
+sauvé la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il
+pourra.» Ce nom, on s'en souvient, était une des piétés de son âme; il
+le mêlait au nom de son père dans son culte. Quoi! c'était là ce
+Thénardier, c'était là cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait
+vainement et si longtemps cherché! Il le trouvait enfin, et comment! ce
+sauveur de son père était un bandit! cet homme, auquel lui Marius
+brûlait de se dévouer, était un monstre! ce libérateur du colonel
+Pontmercy était en train de commettre un attentat dont Marius ne voyait
+pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait à un
+assassinat! et sur qui, grand Dieu! Quelle fatalité! quelle amère
+moquerie du sort! Son père lui ordonnait du fond de son cercueil de
+faire tout le bien possible à Thénardier, depuis quatre ans Marius
+n'avait pas d'autre idée que d'acquitter cette dette de son père, et, au
+moment où il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu
+d'un crime, la destinée lui criait: c'est Thénardier! La vie de son
+père, sauvée dans une grêle de mitraille sur le champ héroïque de
+Waterloo, il allait enfin la payer à cet homme, et la payer de
+l'échafaud! Il s'était promis, si jamais il retrouvait ce Thénardier, de
+ne l'aborder qu'en se jetant à ses pieds, et il le retrouvait en effet,
+mais pour le livrer au bourreau! Son père lui disait: Secours
+Thénardier! et il répondait à cette voix adorée et sainte en écrasant
+Thénardier! Donner pour spectacle à son père dans son tombeau l'homme
+qui l'avait arraché à la mort au péril de sa vie, exécuté place
+Saint-Jacques par le fait de son fils, de ce Marius à qui il avait légué
+cet homme! et quelle dérision que d'avoir si longtemps porté sur sa
+poitrine les dernières volontés de son père écrites de sa main pour
+faire affreusement tout le contraire! Mais, d'un autre côté, assister à
+ce guet-apens et ne pas l'empêcher! quoi! condamner la victime et
+épargner l'assassin! est-ce qu'on pouvait être tenu à quelque
+reconnaissance envers un pareil misérable? Toutes les idées que Marius
+avait depuis quatre ans étaient comme traversées de part en part par ce
+coup inattendu. Il frémissait. Tout dépendait de lui. Il tenait dans sa
+main à leur insu ces êtres qui s'agitaient là sous ses yeux. S'il tirait
+le coup de pistolet, M. Leblanc était sauvé et Thénardier était perdu;
+s'il ne le tirait pas, M. Leblanc était sacrifié et, qui sait?
+Thénardier échappait. Précipiter l'un, ou laisser tomber l'autre!
+remords des deux côtés. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs
+les plus impérieux, à tant d'engagements profonds pris avec lui-même, au
+devoir le plus saint, au texte le plus vénéré! manquer au testament de
+son père, ou laisser s'accomplir un crime! Il lui semblait d'un côté
+entendre «son Ursule» le supplier pour son père, et de l'autre le
+colonel lui recommander Thénardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
+dérobaient sous lui. Et il n'avait pas même le temps de délibérer, tant
+la scène qu'il avait sous les yeux se précipitait avec furie. C'était
+comme un tourbillon dont il s'était cru maître et qui l'emportait. Il
+fut au moment de s'évanouir.
+
+Cependant Thénardier, nous ne le nommerons plus autrement désormais, se
+promenait de long en large devant la table dans une sorte d'égarement et
+de triomphe frénétique.
+
+Il prit à plein poing la chandelle et la posa sur la cheminée avec un
+frappement si violent que la mèche faillit s'éteindre et que le suif
+éclaboussa le mur.
+
+Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci:
+
+--Flambé! fumé! fricassé! à la crapaudine!
+
+Et il se remit à marcher, en pleine explosion.
+
+--Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope!
+monsieur le millionnaire râpé! monsieur le donneur de poupées! vieux
+Jocrisse! Ah! vous ne me reconnaissez pas! Non, ce n'est pas vous qui
+êtes venu à Montfermeil, à mon auberge, il y a huit ans, la nuit de Noël
+1823! ce n'est pas vous qui avez emmené de chez moi l'enfant de la
+Fantine, l'Alouette! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune! non!
+et un paquet plein de nippes à la main comme ce matin chez moi! Dis
+donc, ma femme! c'est sa manie, à ce qu'il paraît, de porter dans les
+maisons des paquets pleins de bas de laine! vieux charitable, va! Est-ce
+que vous êtes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux
+pauvres votre fonds de boutique, saint homme! quel funambule! Ah! vous
+ne me reconnaissez pas? Eh bien, je vous reconnais, moi, je vous ai
+reconnu tout de suite dès que vous avez fourré votre mufle ici. Ah! on
+va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les
+maisons des gens, sous prétexte que ce sont des auberges, avec des
+habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donné un sou,
+tromper les personnes, faire le généreux, leur prendre leur gagne-pain,
+et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter
+après, quand les gens sont ruinés, une redingote trop large et deux
+méchantes couvertures d'hôpital, vieux gueux, voleur d'enfants!
+
+Il s'arrêta, et parut un moment se parler à lui-même. On eût dit que sa
+fureur tombait comme le Rhône dans quelque trou; puis, comme s'il
+achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il
+frappa un coup de poing sur la table et cria:
+
+--Avec son air bonasse!
+
+Et apostrophant M. Leblanc:
+
+--Parbleu! vous vous êtes moqué de moi autrefois. Vous êtes cause de
+tous mes malheurs! Vous avez eu pour quinze cents francs une fille que
+j'avais, et qui était certainement à des riches, et qui m'avait déjà
+rapporté beaucoup d'argent, et dont je devais tirer de quoi vivre toute
+ma vie! une fille qui m'aurait dédommagé de tout ce que j'ai perdu dans
+cette abominable gargote où l'on faisait des sabbats sterlings et où
+j'ai mangé comme un imbécile tout mon saint-frusquin! Oh! je voudrais
+que tout le vin qu'on a bu chez moi fût du poison à ceux qui l'ont bu!
+Enfin n'importe! Dites donc! vous avez dû me trouver farce quand vous
+vous êtes en allé avec l'Alouette! Vous aviez votre gourdin dans la
+forêt! Vous étiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
+aujourd'hui! Vous êtes fichu, mon bonhomme! Oh mais, je ris. Vrai, je
+ris! Est-il tombé dans le panneau! Je lui ai dit que j'étais acteur, que
+je m'appelais Fabantou, que j'avais joué la comédie avec mamselle Mars,
+avec mamselle Muche, que mon propriétaire voulait être payé demain 4
+février, et il n'a même pas vu que c'est le 8 janvier et non le 4
+février qui est un terme! Absurde crétin! Et ces quatre méchants
+philippes qu'il m'apporte! Canaille! Il n'a même pas eu le coeur d'aller
+jusqu'à cent francs! Et comme il donnait dans mes platitudes! Ça
+m'amusait. Je me disais: Ganache! Va, je te tiens. Je te lèche les
+pattes ce matin! Je te rongerai le coeur ce soir!
+
+Thénardier cessa. Il était essoufflé. Sa petite poitrine étroite
+haletait comme un soufflet de forge. Son oeil était plein de cet ignoble
+bonheur d'une créature faible, cruelle et lâche, qui peut enfin
+terrasser ce qu'elle a redouté et insulter ce qu'elle a flatté, joie
+d'un nain qui mettrait le talon sur la tête de Goliath, joie d'un chacal
+qui commence à déchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se
+défendre, assez vivant pour souffrir encore.
+
+M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit:
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous méprenez. Je suis un
+homme très pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais
+pas. Vous me prenez pour un autre.
+
+--Ah! râla Thénardier, la bonne balançoire! Vous tenez à cette
+plaisanterie! Vous pataugez, mon vieux! Ah! vous ne vous souvenez pas?
+Vous ne voyez pas qui je suis!
+
+--Pardon, monsieur, répondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui
+avait en un pareil moment quelque chose d'étrange et de puissant, je
+vois que vous êtes un bandit.
+
+Qui ne l'a remarqué, les êtres odieux ont leur susceptibilité, les
+monstres sont chatouilleux. À ce mot de bandit, la femme Thénardier se
+jeta à bas du lit, Thénardier saisit sa chaise comme s'il allait la
+briser dans ses mains.--Ne bouge pas, toi! cria-t-il à sa femme; et, se
+tournant vers M. Leblanc:
+
+--Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les
+gens riches! Tiens! c'est vrai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai
+pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un bandit! Voilà trois jours
+que je n'ai pas mangé, je suis un bandit! Ah! vous vous chauffez les
+pieds, vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des
+redingotes ouatées, comme des archevêques, vous logez au premier dans
+des maisons à portier, vous mangez des truffes, vous mangez des bottes
+d'asperges à quarante francs au mois de janvier, des petits pois, vous
+vous gavez, et, quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez
+dans le journal ce que marque le thermomètre de l'ingénieur Chevalier.
+Nous! c'est nous qui sommes les thermomètres! nous n'avons pas besoin
+d'aller voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y a
+de degrés de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la
+glace nous arriver au coeur, et nous disons: Il n'y a pas de Dieu! Et
+vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler
+bandits! Mais nous vous mangerons! mais nous vous dévorerons, pauvres
+petits! Monsieur le millionnaire! sachez ceci: J'ai été un homme établi,
+j'ai été patenté, j'ai été électeur, je suis un bourgeois, moi! et vous
+n'en êtes peut-être pas un, vous!
+
+Ici Thénardier fit un pas vers les hommes qui étaient près de la porte,
+et ajouta avec un frémissement:
+
+--Quand je pense qu'il ose venir me parler comme à un savetier!
+
+Puis s'adressant à M. Leblanc avec une recrudescence de frénésie:
+
+--Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope! je ne suis pas un
+homme louche, moi! je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom
+et qui vient enlever des enfants dans les maisons! Je suis un ancien
+soldat français, je devrais être décoré! J'étais à Waterloo, moi! et
+j'ai sauvé dans la bataille un général appelé le comte de je ne sais
+quoi! Il m'a dit son nom; mais sa chienne de voix était si faible que je
+ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que _Merci_. J'aurais mieux aimé
+son nom que son remercîment. Cela m'aurait aidé à le retrouver. Ce
+tableau que vous voyez, et qui a été peint par David à Bruqueselles,
+savez-vous qui il représente? il représente moi. David a voulu
+immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce général sur mon dos, et je
+l'emporte à travers la mitraille. Voilà l'histoire. Il n'a même jamais
+rien fait pour moi, ce général-là; il ne valait pas mieux que les
+autres! Je ne lui en ai pas moins sauvé la vie au danger de la mienne,
+et j'en ai les certificats plein mes poches! Je suis un soldat de
+Waterloo, mille noms de noms! Et maintenant que j'ai eu la bonté de vous
+dire tout ça, finissons, il me faut de l'argent, il me faut beaucoup
+d'argent, il me faut énormément d'argent, ou je vous extermine, tonnerre
+du bon Dieu!
+
+Marius avait repris quelque empire sur ses angoisses, et écoutait. La
+dernière possibilité de doute venait de s'évanouir. C'était bien le
+Thénardier du testament. Marius frissonna à ce reproche d'ingratitude
+adressé à son père et qu'il était sur le point de justifier si
+fatalement. Ses perplexités en redoublèrent. Du reste il y avait dans
+toutes ces paroles de Thénardier, dans l'accent, dans le geste, dans le
+regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y avait dans
+cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce mélange de
+fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de
+sottise, dans ce chaos de griefs réels et de sentiments faux, dans cette
+impudeur d'un méchant homme savourant la volupté de la violence, dans
+cette nudité effrontée d'une âme laide, dans cette conflagration de
+toutes les souffrances combinées avec toutes les haines, quelque chose
+qui était hideux comme le mal et poignant comme le vrai.
+
+Le tableau de maître, la peinture de David dont il avait proposé l'achat
+à M. Leblanc, n'était, le lecteur l'a deviné, autre chose que l'enseigne
+de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-même, seul débris qu'il
+eût conservé de son naufrage de Montfermeil.
+
+Comme il avait cessé d'intercepter le rayon visuel de Marius, Marius
+maintenant pouvait considérer cette chose, et dans ce badigeonnage il
+reconnaissait réellement une bataille, un fond de fumée, et un homme qui
+en portait un autre. C'était le groupe de Thénardier et de Pontmercy, le
+sergent sauveur, le colonel sauvé. Marius était comme ivre, ce tableau
+faisait en quelque sorte son père vivant, ce n'était plus l'enseigne du
+cabaret de Montfermeil, c'était une résurrection, une tombe s'y
+entr'ouvrait, un fantôme s'y dressait. Marius entendait son coeur tinter
+à ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son père
+sanglant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui
+semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.
+
+Quand Thénardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses
+prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse et brève:
+
+--Qu'as-tu à dire avant qu'on te mette en brindesingues?
+
+M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix éraillée lança
+du corridor ce sarcasme lugubre:
+
+--S'il faut fendre du bois, je suis là, moi!
+
+C'était l'homme au merlin qui s'égayait.
+
+En même temps une énorme face hérissée et terreuse parut à la porte avec
+un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.
+
+C'était la face de l'homme au merlin.
+
+--Pourquoi as-tu ôté ton masque? lui cria Thénardier avec fureur.
+
+--Pour rire, répliqua l'homme.
+
+Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et guetter tous les
+mouvements de Thénardier, qui, aveuglé et ébloui par sa propre rage,
+allait et venait dans le repaire avec la confiance de sentir la porte
+gardée, de tenir, armé, un homme désarmé, et d'être neuf contre un, en
+supposant que la Thénardier ne comptât que pour un homme. Dans son
+apostrophe à l'homme au merlin, il tournait le dos à M. Leblanc.
+
+M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la
+table, et d'un bond, avec une agilité prodigieuse, avant que Thénardier
+eût eu le temps de se retourner, il était à la fenêtre. L'ouvrir,
+escalader l'appui, l'enjamber, ce fut une seconde. Il était à moitié
+dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramenèrent
+énergiquement dans le bouge. C'étaient les trois «fumistes» qui
+s'étaient élancés sur lui. En même temps, la Thénardier l'avait empoigné
+aux cheveux.
+
+Au piétinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor.
+Le vieux qui était sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du
+grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier à la main.
+
+Un des «fumistes» dont la chandelle éclairait le visage barbouillé, et
+dans lequel Marius, malgré ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit
+Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la tête de M. Leblanc
+une espèce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une
+barre de fer.
+
+Marius ne put résister à ce spectacle.--Mon père, pensa-t-il,
+pardonne-moi!--Et son doigt chercha la détente du pistolet. Le coup
+allait partir lorsque la voix de Thénardier cria:
+
+--Ne lui faites pas de mal!
+
+Cette tentative désespérée de la victime, loin d'exaspérer Thénardier,
+l'avait calmé. Il y avait deux hommes en lui, l'homme féroce et l'homme
+adroit. Jusqu'à cet instant, dans le débordement du triomphe, devant la
+proie abattue et ne bougeant pas, l'homme féroce avait dominé; quand la
+victime se débattit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et
+prit le dessus.
+
+--Ne lui faites pas de mal! répéta-t-il. Et, sans s'en douter, pour
+premier succès, il arrêta le pistolet prêt à partir et paralysa Marius
+pour lequel l'urgence disparut, et qui, devant cette phase nouvelle, ne
+vit point d'inconvénient à attendre encore. Qui sait si quelque chance
+ne surgirait pas qui le délivrerait de l'affreuse alternative de laisser
+périr le père d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel?
+
+Une lutte herculéenne s'était engagée. D'un coup de poing en plein torse
+M. Leblanc avait envoyé le vieux rouler au milieu de la chambre, puis de
+deux revers de main avait terrassé deux autres assaillants, et il en
+tenait un sous chacun de ses genoux; les misérables râlaient sous cette
+pression comme sous une meule de granit; mais les quatre autres avaient
+saisi le redoutable vieillard aux deux bras et à la nuque et le tenaient
+accroupi sur les deux «fumistes» terrassés. Ainsi, maître des uns et
+maîtrisé par les autres, écrasant ceux d'en bas et étouffant sous ceux
+d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entassaient sur
+lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme
+un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.
+
+Ils parvinrent à le renverser sur le lit le plus proche de la croisée et
+l'y tinrent en respect. La Thénardier ne lui avait pas lâché les
+cheveux.
+
+--Toi, dit Thénardier, ne t'en mêle pas. Tu vas déchirer ton châle.
+
+La Thénardier obéit, comme la louve obéit au loup, avec un grondement.
+
+--Vous autres, reprit Thénardier, fouillez-le.
+
+M. Leblanc semblait avoir renoncé à la résistance. On le fouilla. Il
+n'avait rien sur lui qu'une bourse de cuir qui contenait six francs, et
+son mouchoir.
+
+Thénardier mit le mouchoir dans sa poche.
+
+--Quoi! pas de portefeuille? demanda-t-il.
+
+--Ni de montre, répondit un des «fumistes».
+
+--C'est égal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqué qui
+tenait la grosse clef, c'est un vieux rude!
+
+Thénardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes, qu'il
+leur jeta.
+
+--Attachez-le au pied du lit, dit-il. Et, apercevant le vieux qui était
+resté étendu à travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui
+ne bougeait pas:
+
+--Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.
+
+--Non, répondit Bigrenaille, il est ivre.
+
+--Balayez-le dans un coin, dit Thénardier.
+
+--Deux des «fumistes» poussèrent l'ivrogne avec le pied près du tas de
+ferrailles.
+
+--Babet, pourquoi en as-tu amené tant? dit Thénardier bas à l'homme à la
+trique, c'était inutile.
+
+--Que veux-tu? répliqua l'homme à la trique, ils ont tous voulu en être.
+La saison est mauvaise. Il ne se fait pas d'affaires.
+
+Le grabat où M. Leblanc avait été renversé était une façon de lit
+d'hôpital porté sur quatre montants grossiers en bois à peine équarri.
+M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le lièrent solidement, debout
+et les pieds posant à terre, au montant du lit le plus éloigné de la
+fenêtre et le plus proche de la cheminée.
+
+Quand le dernier noeud fut serré, Thénardier prit une chaise et vint
+s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Thénardier ne se ressemblait
+plus, en quelques instants sa physionomie avait passé de la violence
+effrénée à la douceur tranquille et rusée. Marius avait peine à
+reconnaître dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque
+bestiale qui écumait le moment d'auparavant, il considérait avec stupeur
+cette métamorphose fantastique et inquiétante, et il éprouvait ce
+qu'éprouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avoué.
+
+--Monsieur... fit Thénardier.
+
+Et écartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M.
+Leblanc:
+
+--Éloignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.
+
+Tous se retirèrent vers la porte. Il reprit:
+
+--Monsieur, vous avez eu tort de vouloir sauter par la fenêtre. Vous
+auriez pu vous casser une jambe. Maintenant, si vous le permettez, nous
+allons causer tranquillement. Il faut d'abord que je vous communique une
+remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore poussé le
+moindre cri.
+
+Thénardier avait raison, ce détail était réel, quoiqu'il eût échappé à
+Marius dans son trouble. M. Leblanc avait à peine prononcé quelques
+paroles sans hausser la voix, et, même dans sa lutte près de la fenêtre
+avec les six bandits, il avait gardé le plus profond et le plus
+singulier silence. Thénardier poursuivit:
+
+--Mon Dieu! vous auriez un peu crié au voleur, que je ne l'aurais pas
+trouvé inconvenant! À l'assassin! cela se dit dans l'occasion, et, quant
+à moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple
+qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
+ne vous inspirent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait
+qu'on ne vous aurait pas dérangé. On ne vous aurait même pas bâillonné.
+Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est très
+sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave.
+On y tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus
+prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et
+le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous
+n'avez pas crié, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais
+vous dire ce que j'en conclus. Mon cher monsieur, quand on crie,
+qu'est-ce qui vient? la police. Et après la police? la justice. Eh bien,
+vous n'avez pas crié; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous
+de voir arriver la justice et la police. C'est que,--il y a longtemps
+que je m'en doute,--vous avez un intérêt quelconque à cacher quelque
+chose. De notre côté nous avons le même intérêt. Donc nous pouvons nous
+entendre.
+
+Tout en parlant ainsi, il semblait que Thénardier, la prunelle attachée
+sur M. Leblanc, cherchât à enfoncer les pointes aiguës qui sortaient de
+ses yeux jusque dans la conscience de son prisonnier. Du reste son
+langage, empreint d'une sorte d'insolence modérée et sournoise, était
+réservé et presque choisi, et dans ce misérable qui n'était tout à
+l'heure qu'un brigand on sentait maintenant «l'homme qui a étudié pour
+être prêtre».
+
+Le silence qu'avait gardé le prisonnier, cette précaution qui allait
+jusqu'à l'oubli même du soin de sa vie, cette résistance opposée au
+premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il
+faut le dire, depuis que la remarque en avait été faite, était importun
+à Marius, et l'étonnait péniblement.
+
+L'observation si fondée de Thénardier obscurcissait encore pour Marius
+les épaisseurs mystérieuses sous lesquelles se dérobait cette figure
+grave et étrange à laquelle Courfeyrac avait jeté le sobriquet de
+monsieur Leblanc. Mais, quel qu'il fût, lié de cordes, entouré de
+bourreaux, à demi plongé, pour ainsi dire, dans une fosse qui
+s'enfonçait sous lui d'un degré à chaque instant, devant la fureur comme
+devant la douceur de Thénardier, cet homme demeurait impassible; et
+Marius ne pouvait s'empêcher d'admirer en un pareil moment ce visage
+superbement mélancolique.
+
+C'était évidemment une âme inaccessible à l'épouvante et ne sachant pas
+ce que c'est que d'être éperdue. C'était un de ces hommes qui dominent
+l'étonnement des situations désespérées. Si extrême que fût la crise, si
+inévitable que fût la catastrophe, il n'y avait rien là de l'agonie du
+noyé ouvrant sous l'eau des yeux horribles.
+
+Thénardier se leva sans affectation, alla à la cheminée, déplaça le
+paravent qu'il appuya au grabat voisin, et démasqua ainsi le réchaud
+plein de braise ardente dans laquelle le prisonnier pouvait parfaitement
+voir le ciseau rougi à blanc et piqué çà et là de petites étoiles
+écarlates.
+
+Puis Thénardier vint se rasseoir près de M. Leblanc.
+
+--Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci à
+l'amiable. J'ai eu tort de m'emporter tout à l'heure, je ne sais où
+j'avais l'esprit, j'ai été beaucoup trop loin, j'ai dit des
+extravagances. Par exemple, parce que vous êtes millionnaire, je vous ai
+dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immensément d'argent.
+Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau être riche,
+vous avez vos charges, qui n'a pas les siennes? Je ne veux pas vous
+ruiner, je ne suis pas un happe-chair après tout. Je ne suis pas de ces
+gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela
+pour être ridicules. Tenez, j'y mets du mien et je fais un sacrifice de
+mon côté. Il me faut simplement deux cent mille francs.
+
+M. Leblanc ne souffla pas un mot. Thénardier poursuivit:
+
+--Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais
+pas l'état de votre fortune, mais je sais que vous ne regardez pas à
+l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent
+mille francs à un père de famille qui n'est pas heureux. Certainement
+vous êtes raisonnable aussi, vous ne vous êtes pas figuré que je me
+donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j'organiserais la chose
+de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de tous ces
+messieurs, pour aboutir à vous demander de quoi aller boire du rouge à
+quinze et manger du veau chez Desnoyers. Deux cent mille francs, ça vaut
+ça. Une fois cette bagatelle sortie de votre poche, je vous réponds que
+tout est dit et que vous n'avez pas à craindre une pichenette. Vous me
+direz: Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi. Oh! je ne suis
+pas exagéré. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez
+la bonté d'écrire ce que je vais vous dicter.
+
+Ici Thénardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et
+en jetant un sourire du côté du réchaud:
+
+--Je vous préviens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas
+écrire.
+
+Un grand inquisiteur eût pu envier ce sourire.
+
+Thénardier poussa la table tout près de M. Leblanc, et prit l'encrier,
+une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa
+entr'ouvert et où luisait la longue lame du couteau.
+
+Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.
+
+--Écrivez, dit-il.
+
+Le prisonnier parla enfin.
+
+--Comment voulez-vous que j'écrive? je suis attaché.
+
+--C'est vrai, pardon! fit Thénardier, vous avez bien raison.
+
+Et se tournant vers Bigrenaille:
+
+--Déliez le bras droit de monsieur.
+
+Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, exécuta l'ordre de
+Thénardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thénardier
+trempa la plume dans l'encre et la lui présenta.
+
+--Remarquez bien, monsieur, que vous êtes en notre pouvoir, à notre
+discrétion, absolument à notre discrétion, qu'aucune puissance humaine
+ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment désolés d'être
+contraints d'en venir à des extrémités désagréables. Je ne sais ni votre
+nom, ni votre adresse; mais je vous préviens que vous resterez attaché
+jusqu'à ce que la personne chargée de porter la lettre que vous allez
+écrire soit revenue. Maintenant veuillez écrire.
+
+--Quoi? demanda le prisonnier.
+
+--Je dicte.
+
+M. Leblanc prit la plume. Thénardier commença à dicter:
+
+--«Ma fille...»
+
+Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Thénardier.
+
+--Mettez «ma chère fille», dit Thénardier. M. Leblanc obéit. Thénardier
+continua:
+
+--«Viens sur-le-champ...»
+
+Il s'interrompit:
+
+--Vous la tutoyez, n'est-ce pas?
+
+--Qui? demanda M. Leblanc.
+
+--Parbleu! dit Thénardier, la petite, l'Alouette.
+
+M. Leblanc répondit sans la moindre émotion apparente:
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+--Allez toujours, fit Thénardier; et il se remit à dicter:
+
+--«Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi. La personne qui te
+remettra ce billet est chargée de t'amener près de moi. Je t'attends.
+Viens avec confiance.»
+
+M. Leblanc avait tout écrit. Thénardier reprit:
+
+--Ah! effacez _viens avec confiance;_ cela pourrait faire supposer que
+la chose n'est pas toute simple et que la défiance est possible.
+
+M. Leblanc ratura les trois mots.
+
+--À présent, poursuivit Thénardier, signez. Comment vous appelez-vous?
+
+Le prisonnier posa la plume et demanda:
+
+--Pour qui est cette lettre?
+
+--Vous le savez bien, répondit Thénardier. Pour la petite. Je viens de
+vous le dire.
+
+Il était évident que Thénardier évitait de nommer la jeune fille dont il
+était question. Il disait «l'Alouette», il disait «la petite», mais il
+ne prononçait pas le nom. Précaution d'habile homme gardant son secret
+devant ses complices. Dire le nom, c'eût été leur livrer toute
+«l'affaire», et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en
+savoir.
+
+Il reprit:
+
+--Signez. Quel est votre nom?
+
+--Urbain Fabre, dit le prisonnier.
+
+Thénardier, avec le mouvement d'un chat, précipita sa main dans sa
+poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la
+marque et l'approcha de la chandelle.
+
+--U.F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U.F.
+
+Le prisonnier signa.
+
+--Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la
+plier.
+
+Cela fait, Thénardier reprit:
+
+--Mettez l'adresse. _Mademoiselle Fabre_, chez vous. Je sais que vous
+demeurez pas très loin d'ici, aux environs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
+puisque c'est là que vous allez à la messe tous les jours, mais je ne
+sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation.
+Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour
+votre adresse. Mettez-la vous-même.
+
+Le prisonnier resta un moment pensif, puis il reprit la plume et
+écrivit:
+
+--Mademoiselle Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue
+Saint-Dominique-d'Enfer, nº 17.
+
+Thénardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fébrile.
+
+--Ma femme! cria-t-il.
+
+La Thénardier accourut.
+
+--Voici la lettre. Tu sais ce que tu as à faire. Un fiacre est en bas.
+Pars tout de suite, et reviens idem.
+
+Et s'adressant à l'homme au merlin:
+
+--Toi, puisque tu as ôté ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu
+monteras derrière le fiacre. Tu sais où tu as laissé la maringotte?
+
+--Oui, dit l'homme.
+
+Et, déposant son merlin dans un coin, il suivit la Thénardier.
+
+Comme ils s'en allaient, Thénardier passa sa tête par la porte
+entrebâillée et cria dans le corridor:
+
+--Surtout ne perds pas la lettre! songe que tu as deux cent mille francs
+sur toi.
+
+La voix rauque de la Thénardier répondit:
+
+--Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac.
+
+Une minute ne s'était pas écoulée qu'on entendit le claquement d'un
+fouet qui décrut et s'éteignit rapidement.
+
+--Bon! grommela Thénardier. Ils vont bon train. De ce galop-là la
+bourgeoise sera de retour dans trois quarts d'heure.
+
+Il approcha une chaise de la cheminée et s'assit en croisant les bras et
+en présentant ses bottes boueuses au réchaud.
+
+--J'ai froid aux pieds, dit-il.
+
+Il ne restait plus dans le bouge avec Thénardier et le prisonnier que
+cinq bandits. Ces hommes, à travers les masques ou la glu noire qui leur
+couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers,
+des nègres ou des démons, avaient des airs engourdis et mornes, et l'on
+sentait qu'ils exécutaient un crime comme une besogne, tranquillement,
+sans colère et sans pitié, avec une sorte d'ennui. Ils étaient dans un
+coin entassés comme des brutes et se taisaient. Thénardier se chauffait
+les pieds. Le prisonnier était retombé dans sa taciturnité. Un calme
+sombre avait succédé au vacarme farouche qui remplissait le galetas
+quelques instants auparavant.
+
+La chandelle, où un large champignon s'était formé, éclairait à peine
+l'immense taudis, le brasier s'était terni, et toutes ces têtes
+monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond.
+
+On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard
+ivre qui dormait.
+
+Marius attendait, dans une anxiété que tout accroissait. L'énigme était
+plus impénétrable que jamais. Qu'était-ce que cette «petite» que
+Thénardier avait aussi nommée l'Alouette? était-ce son «Ursule»? Le
+prisonnier n'avait pas paru ému à ce mot, l'Alouette, et avait répondu
+le plus naturellement du monde: Je ne sais ce que vous voulez dire. D'un
+autre côté, les deux lettres U.F. étaient expliquées, c'était Urbain
+Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est là ce que Marius
+voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse le retenait
+cloué à la place d'où il observait et dominait toute cette scène. Il
+était là, presque incapable de réflexion et de mouvement, comme anéanti
+par de si abominables choses vues de près. Il attendait, espérant
+quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses idées et ne
+sachant quel parti prendre.
+
+--Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je le verrai
+bien, car la Thénardier va l'amener ici. Alors tout sera dit, je
+donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la délivrerai! Rien ne
+m'arrêtera.
+
+Près d'une demi-heure passa ainsi. Thénardier paraissait absorbé par une
+méditation ténébreuse. Le prisonnier ne bougeait pas. Cependant Marius
+croyait par intervalles et depuis quelques instants entendre un petit
+bruit sourd du côté du prisonnier.
+
+Tout à coup Thénardier apostropha le prisonnier:
+
+--Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout de suite.
+
+Ces quelques mots semblaient commencer un éclaircissement. Marius prêta
+l'oreille. Thénardier continua:
+
+--Mon épouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que
+l'Alouette est véritablement votre fille, et je trouve tout simple que
+vous la gardiez. Seulement, écoutez un peu. Avec votre lettre, ma femme
+ira la trouver. J'ai dit à ma femme de s'habiller, comme vous avez vu,
+de façon que votre demoiselle la suive sans difficulté. Elles monteront
+toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derrière. Il y a quelque
+part en dehors d'une barrière une maringotte attelée de deux très bons
+chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon
+camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici
+nous dire: C'est fait. Quant à votre demoiselle, on ne lui fera pas de
+mal, la maringotte la mènera dans un endroit où elle sera tranquille,
+et, dès que vous m'aurez donné les petits deux cent mille francs, on
+vous la rendra. Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup
+de pouce à l'Alouette. Voilà.
+
+Le prisonnier n'articula pas une parole. Après une pause, Thénardier
+poursuivit:
+
+--C'est simple, comme vous voyez, Il n'y aura pas de mal si vous ne
+voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous préviens
+pour que vous sachiez.
+
+Il s'arrêta, le prisonnier ne rompit pas le silence, et Thénardier
+reprit:
+
+--Dès que mon épouse sera revenue et qu'elle m'aura dit: L'Alouette est
+en route, nous vous lâcherons, et vous serez libre d'aller coucher chez
+vous. Vous voyez que nous n'avions pas de mauvaises intentions.
+
+Des images épouvantables passèrent devant la pensée de Marius. Quoi!
+cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? Un de ces
+monstres allait l'emporter dans l'ombre? où?... Et si c'était elle! Et
+il était clair que c'était elle! Marius sentait les battements de son
+coeur s'arrêter. Que faire? Tirer le coup de pistolet? mettre aux mains
+de la justice tous ces misérables? Mais l'affreux homme au merlin n'en
+serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius
+songeait à ces mots de Thénardier dont il entrevoyait la signification
+sanglante: _Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup de
+pouce à l'Alouette_.
+
+Maintenant ce n'était pas seulement par le testament du colonel, c'était
+par son amour même, par le péril de celle qu'il aimait, qu'il se sentait
+retenu.
+
+Cette effroyable situation, qui durait déjà depuis plus d'une heure,
+changeait d'aspect à chaque instant. Marius eut la force de passer
+successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures,
+cherchant une espérance et ne la trouvant pas. Le tumulte de ses pensées
+contrastait avec le silence funèbre du repaire.
+
+Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier
+qui s'ouvrait, puis se fermait.
+
+Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens.
+
+--Voici la bourgeoise, dit Thénardier.
+
+Il achevait à peine qu'en effet la Thénardier se précipita dans la
+chambre, rouge, essoufflée, haletante, les yeux flambants, et cria en
+frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses à la fois:
+
+--Fausse adresse!
+
+Le bandit qu'elle avait emmené avec elle, parut derrière elle et vint
+reprendre son merlin.
+
+--Fausse adresse? répéta Thénardier.
+
+Elle reprit:
+
+--Personne! Rue Saint-Dominique, numéro dix-sept, pas de monsieur Urbain
+Fabre! On ne sait pas ce que c'est!
+
+Elle s'arrêta suffoquée, puis continua:
+
+--Monsieur Thénardier! ce vieux t'a fait poser! Tu es trop bon, vois-tu!
+Moi, je te vous lui aurais coupé la margoulette en quatre pour
+commencer! et s'il avait fait le méchant, je l'aurais fait cuire tout
+vivant! Il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise où est la fille,
+et qu'il dise où est le magot! Voilà comment j'aurais mené cela, moi! On
+a bien raison de dire que les hommes sont plus bêtes que les femmes!
+Personne! numéro dix-sept! C'est une grande porte cochère! Pas de
+monsieur Fabre, rue Saint-Dominique! et ventre à terre, et pourboire au
+cocher, et tout! J'ai parlé au portier et à la portière, qui est une
+belle forte femme, ils ne connaissent pas ça!
+
+Marius respira. Elle, Ursule, ou l'Alouette, celle qu'il ne savait plus
+comment nommer, était sauvée.
+
+Pendant que sa femme exaspérée vociférait, Thénardier s'était assis sur
+la table; il resta quelques instants sans prononcer une parole,
+balançant sa jambe droite qui pendait, et considérant le réchaud d'un
+air de rêverie sauvage.
+
+Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulièrement
+féroce:
+
+--Une fausse adresse? qu'est-ce que tu as donc espéré?
+
+--Gagner du temps! cria le prisonnier d'une voix éclatante.
+
+Et au même instant il secoua ses liens; ils étaient coupés. Le
+prisonnier n'était plus attaché au lit que par une jambe.
+
+Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnaître et de
+s'élancer, lui s'était penché sous la cheminée, avait étendu la main
+vers le réchaud, puis s'était redressé, et maintenant Thénardier, la
+Thénardier et les bandits, refoulés par le saisissement au fond du
+bouge, le regardaient avec stupeur élevant au-dessus de sa tête le
+ciseau rouge d'où tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une
+attitude formidable.
+
+L'enquête judiciaire, à laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau
+donna lieu par la suite, a constaté qu'un gros sou, coupé et travaillé
+d'une façon particulière, fut trouvé dans le galetas, quand la police y
+fît une descente; ce gros sou était une de ces merveilles d'industrie
+que la patience du bagne engendre dans les ténèbres et pour les
+ténèbres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments
+d'évasion. Ces produits hideux et délicats d'un art prodigieux sont dans
+la bijouterie ce que les métaphores de l'argot sont dans la poésie. Il y
+a des Benvenuto Cellini au bagne, de même que dans la langue il y a des
+Villon. Le malheureux qui aspire à la délivrance trouve moyen,
+quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de
+scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans
+toucher aux empreintes monétaires, et de pratiquer un pas de vis sur la
+tranche du sou de manière à faire adhérer les lames de nouveau. Cela se
+visse et se dévisse à volonté; c'est une boîte. Dans cette boîte, on
+cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien manié coupe des
+manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheureux
+forçat ne possède qu'un sou; point, il possède la liberté. C'est un gros
+sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ultérieures, fut
+trouvé ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat près de
+la fenêtre. On découvrit également une petite scie en acier bleu qui
+pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment où les
+bandits fouillèrent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il
+réussit à cacher dans sa main, et qu'ensuite, ayant la main droite
+libre, il le dévissa, et se servit de la scie pour couper les cordes qui
+l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit léger et les mouvements
+imperceptibles que Marius avait remarqués.
+
+N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coupé les
+liens de sa jambe gauche.
+
+Les bandits étaient revenus de leur première surprise.
+
+--Sois tranquille, dit Bigrenaille à Thénardier. Il tient encore par une
+jambe, et il ne s'en ira pas. J'en réponds. C'est moi qui lui ai ficelé
+cette patte-là.
+
+Cependant le prisonnier éleva la voix:
+
+--Vous êtes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'être tant
+défendue. Quant à vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me
+feriez écrire ce que je ne veux pas écrire, que vous me feriez dire ce
+que je ne veux pas dire....
+
+Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:
+
+--Tenez.
+
+En même temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau
+ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.
+
+On entendit le frémissement de la chair brûlée, l'odeur propre aux
+chambres de torture se répandit dans le taudis. Marius chancela éperdu
+d'horreur, les brigands eux-mêmes eurent un frisson, le visage de
+l'étrange vieillard se contracta à peine, et, tandis que le fer rouge
+s'enfonçait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il
+attachait sur Thénardier son beau regard sans haine où la souffrance
+s'évanouissait dans une majesté sereine.
+
+Chez les grandes et hautes natures les révoltes de la chair et des sens
+en proie à la douleur physique font sortir l'âme et la font apparaître
+sur le front, de même que les rébellions de la soldatesque forcent le
+capitaine à se montrer.
+
+--Misérables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de
+vous.
+
+Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lança par la fenêtre qui était
+restée ouverte, l'horrible outil embrasé disparut dans la nuit en
+tournoyant et alla tomber au loin et s'éteindre dans la neige.
+
+Le prisonnier reprit:
+
+--Faites de moi ce que vous voudrez.
+
+Il était désarmé.
+
+--Empoignez-le! dit Thénardier.
+
+Deux des brigands lui posèrent la main sur l'épaule, et l'homme masqué à
+voix de ventriloque se tint en face de lui, prêt à lui faire sauter le
+crâne d'un coup de clef au moindre mouvement.
+
+En même temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison,
+mais tellement près qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce
+colloque échangé à voix basse:
+
+--Il n'y a plus qu'une chose à faire.
+
+--L'escarper!
+
+--C'est cela.
+
+C'étaient le mari et la femme qui tenaient conseil.
+
+Thénardier marcha à pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit
+le couteau.
+
+Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexité inouïe. Depuis une
+heure il y avait deux voix dans sa conscience, l'une lui disait de
+respecter le testament de son père, l'autre lui criait de secourir le
+prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui
+le mettait à l'agonie. Il avait vaguement espéré jusqu'à ce moment
+trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible
+n'avait surgi. Cependant le péril pressait, la dernière limite de
+l'attente était dépassée, à quelques pas du prisonnier Thénardier
+songeait, le couteau à la main.
+
+Marius égaré promenait ses yeux autour de lui, dernière ressource
+machinale du désespoir.
+
+Tout à coup il tressaillit.
+
+À ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune éclairait et
+semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut
+cette ligne écrite en grosses lettres le matin même par l'aînée des
+filles Thénardier:
+
+--Les cognes sont là.
+
+Une idée, une clarté traversa l'esprit de Marius; c'était le moyen qu'il
+cherchait, la solution de cet affreux problème qui le torturait,
+épargner l'assassin et sauver la victime. Il s'agenouilla sur la
+commode, étendit le bras, saisit la feuille de papier, détacha doucement
+un morceau de plâtre de la cloison, l'enveloppa dans le papier, et jeta
+le tout par la crevasse au milieu du bouge.
+
+Il était temps. Thénardier avait vaincu ses dernières craintes ou ses
+derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.
+
+--Quelque chose qui tombe! cria la Thénardier.
+
+--Qu'est-ce? dit le mari.
+
+La femme s'était élancée et avait ramassé le plâtras enveloppé du
+papier. Elle le remit à son mari.
+
+--Par où cela est-il venu? demanda Thénardier.
+
+--Pardié! fit la femme, par où veux-tu que cela soit entré? C'est venu
+par la fenêtre.
+
+--Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.
+
+Thénardier déplia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.
+
+--C'est de l'écriture d'Éponine. Diable!
+
+Il fit signe à sa femme, qui s'approcha vivement et il lui montra la
+ligne écrite sur la feuille de papier, puis il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Vite! l'échelle! laissons le lard dans la souricière et fichons le
+camp!
+
+--Sans couper le cou à l'homme? demanda la Thénardier.
+
+--Nous n'avons pas le temps.
+
+--Par où? reprit Bigrenaille.
+
+--Par la fenêtre, répondit Thénardier. Puisque Ponine a jeté la pierre
+par la fenêtre, c'est que la maison n'est pas cernée de ce côté-là.
+
+Le masque à voix de ventriloque posa à terre sa grosse clef, éleva ses
+deux bras en l'air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un
+mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un équipage. Les brigands
+qui tenaient le prisonnier le lâchèrent; en un clin d'oeil l'échelle de
+corde fut déroulée hors de la fenêtre et attachée solidement au rebord
+par les deux crampons de fer.
+
+Le prisonnier ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de
+lui. Il semblait rêver ou prier.
+
+Sitôt l'échelle fixée, Thénardier cria.
+
+--Viens! la bourgeoise!
+
+Et il se précipita vers la croisée.
+
+Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.
+
+--Non pas, dis donc, vieux farceur! après nous!
+
+--Après nous! hurlèrent les bandits.
+
+--Vous êtes des enfants, dit Thénardier, nous perdons le temps. Les
+railles sont sur nos talons.
+
+--Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort à qui passera le premier.
+
+Thénardier s'exclama:
+
+--Êtes-vous fous! êtes-vous toqués! en voilà-t-il un tas de jobards!
+perdre le temps, n'est-ce pas? tirer au sort, n'est-ce pas? au doigt
+mouillé! à la courte paille! écrire nos noms! les mettre dans un
+bonnet!...
+
+--Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de la porte.
+
+Tous se retournèrent. C'était Javert.
+
+Il tenait son chapeau à la main, et le tendait en souriant.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+On devrait toujours commencer par arrêter les victimes
+
+
+Javert, à la nuit tombante, avait aposté des hommes et s'était embusqué
+lui-même derrière les arbres de la rue de la Barrière des Gobelins qui
+fait face à la masure Gorbeau de l'autre côté du boulevard. Il avait
+commencé par ouvrir «sa poche», pour y fourrer les deux jeunes filles
+chargées de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait «coffré»
+qu'Azelma. Quant à Éponine, elle n'était pas à son poste, elle avait
+disparu et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'était mis en arrêt,
+prêtant l'oreille au signal convenu. Les allées et venues du fiacre
+l'avaient fort agité. Enfin il s'était impatienté, et, _sûr qu'il y
+avait un nid là_, sûr d'être _en bonne fortune_, ayant reconnu plusieurs
+des bandits qui étaient entrés, il avait fini par se décider à monter
+sans attendre le coup de pistolet.
+
+On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marius.
+
+Il était arrivé à point.
+
+Les bandits effarés se jetèrent sur les armes qu'ils avaient abandonnées
+dans tous les coins au moment de s'évader. En moins d'une seconde, ces
+sept hommes, épouvantables à voir, se groupèrent dans une posture de
+défense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son
+assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux,
+Thénardier son couteau au poing. La Thénardier saisit un énorme pavé qui
+était dans l'angle de la fenêtre et qui servait à ses filles de
+tabouret.
+
+Javert remit son chapeau sur sa tête, et fit deux pas dans la chambre,
+les bras croisés, la canne sous le bras, l'épée dans le fourreau.
+
+--Halte-là! dit-il. Vous ne passerez pas par la fenêtre, vous passerez
+par la porte. C'est moins malsain. Vous êtes sept, nous sommes quinze.
+Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.
+
+Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait caché sous sa blouse et le mit
+dans la main de Thénardier en lui disant à l'oreille:
+
+--C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-là. Oses-tu, toi?
+
+--Parbleu! répondit Thénardier.
+
+--Eh bien, tire.
+
+Thénardier prit le pistolet, et ajusta Javert.
+
+Javert, qui était à trois pas, le regarda fixement et se contenta de
+dire:
+
+--Ne tire pas, va! ton coup va rater.
+
+Thénardier pressa la détente. Le coup rata.
+
+--Quand je te le disais! fit Javert.
+
+Bigrenaille jeta son casse-tête aux pieds de Javert.
+
+--Tu es l'empereur des diables! je me rends.
+
+--Et vous? demanda Javert aux autres bandits.
+
+Ils répondirent:
+
+--Nous aussi.
+
+Javert repartit avec calme:
+
+--C'est ça, c'est bon, je le disais, on est gentil.
+
+--Je ne demande qu'une chose, reprit le Bigrenaille, c'est qu'on ne me
+refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.
+
+--Accordé, dit Javert.
+
+Et se retournant et appelant derrière lui:
+
+--Entrez maintenant!
+
+Une escouade de sergents de ville l'épée au poing et d'agents armés de
+casse-tête et de gourdins se rua à l'appel de Javert. On garrotta les
+bandits. Cette foule d'hommes à peine éclairés d'une chandelle
+emplissait d'ombre le repaire.
+
+--Les poucettes à tous! cria Javert.
+
+--Approchez donc un peu! cria une voix qui n'était pas une voix d'homme,
+mais dont personne n'eût pu dire: c'est une voix de femme.
+
+La Thénardier s'était retranchée dans un des angles de la fenêtre, et
+c'était elle qui venait de pousser ce rugissement.
+
+Les sergents de ville et les agents reculèrent.
+
+Elle avait jeté son châle et gardé son chapeau; son mari, accroupi
+derrière elle, disparaissait presque sous le châle tombé, et elle le
+couvrait de son corps, élevant le pavé des deux mains au-dessus de sa
+tête avec le balancement d'une géante qui va lancer un rocher.
+
+--Gare! cria-t-elle.
+
+Tous se refoulèrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du
+galetas.
+
+La Thénardier jeta un regard aux bandits qui s'étaient laissé garrotter
+et murmura d'un accent guttural et rauque:
+
+--Les lâches!
+
+Javert sourit et s'avança dans l'espace vide que la Thénardier couvait
+de ses deux prunelles.
+
+--N'approche pas, va-t'en, cria-t-elle, ou je t'écroule!
+
+--Quel grenadier! fit Javert; la mère! tu as de la barbe comme un homme,
+mais j'ai des griffes comme une femme.
+
+Et il continua de s'avancer.
+
+La Thénardier, échevelée et terrible, écarta les jambes, se cambra en
+arrière et jeta éperdument le pavé à la tête de Javert. Javert se
+courba. Le pavé passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont
+il fit tomber un vaste plâtras et revint, en ricochant d'angle en angle
+à travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de
+Javert.
+
+Au même instant Javert arrivait au couple Thénardier. Une de ses larges
+mains s'abattit sur l'épaule de la femme et l'autre sur la tête du mari.
+
+--Les poucettes! cria-t-il.
+
+Les hommes de police rentrèrent en foule, et en quelques secondes
+l'ordre de Javert fut exécuté.
+
+La Thénardier, brisée, regarda ses mains garrottées et celles de son
+mari, se laissa tomber à terre et s'écria en pleurant:
+
+--Mes filles!
+
+--Elles sont à l'ombre, dit Javert.
+
+Cependant les agents avaient avisé l'ivrogne endormi derrière la porte
+et le secouaient. Il s'éveilla en balbutiant:
+
+--Est-ce fini, Jondrette?
+
+--Oui, répondit Javert.
+
+Les six bandits garrottés étaient debout; du reste, ils avaient encore
+leurs mines de spectres; trois barbouillés de noir, trois masqués.
+
+--Gardez vos masques, dit Javert.
+
+Et, les passant en revue avec le regard d'un Frédéric II à la parade de
+Potsdam, il dit aux trois «fumistes»:
+
+--Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.
+
+Puis, se tournant vers les trois masques, il dit à l'homme au merlin:
+
+--Bonjour, Gueulemer.
+
+Et à l'homme à la trique:
+
+--Bonjour, Babet.
+
+Et au ventriloque:
+
+--Salut, Claquesous.
+
+En ce moment, il aperçut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entrée
+des agents de police, n'avait pas prononcé une parole et se tenait tête
+baissée.
+
+--Déliez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!
+
+Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, où étaient restées
+la chandelle et l'écritoire, tira un papier timbré de sa poche et
+commença son procès-verbal.
+
+Quand il eut écrit les premières lignes qui ne sont que des formules
+toujours les mêmes, il leva les yeux:
+
+--Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attaché.
+
+Les agents regardèrent autour d'eux.
+
+--Eh bien, demanda Javert, où est-il donc?
+
+Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le père d'Ursule
+ou de l'Alouette, avait disparu.
+
+La porte était gardée, mais la croisée ne l'était pas. Sitôt qu'il
+s'était vu délié, et pendant que Javert verbalisait, il avait profité du
+trouble, du tumulte, de l'encombrement, de l'obscurité, et d'un moment
+où l'attention n'était pas fixée sur lui, pour s'élancer par la fenêtre.
+
+Un agent courut à la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.
+
+L'échelle de corde tremblait encore.
+
+--Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait être le meilleur!
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+Le petit qui criait au tome deux
+
+
+Le lendemain du jour où ces événements s'étaient accomplis dans la
+maison du boulevard de l'Hôpital, un enfant, qui semblait venir du côté
+du pont d'Austerlitz, montait par la contre-allée de droite dans la
+direction de la barrière de Fontainebleau. Il était nuit close. Cet
+enfant était pâle, maigre, vêtu de loques, avec un pantalon de toile au
+mois de février, et chantait à tue-tête.
+
+Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courbée fouillait dans
+un tas d'ordures à la lueur du réverbère; l'enfant la heurta en passant,
+puis recula en s'écriant:
+
+--Tiens! moi qui avait pris ça pour un énorme, un énorme chien!
+
+Il prononça le mot énorme pour la seconde fois avec un renflement de
+voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien: un énorme,
+un ÉNORME chien!
+
+La vieille se redressa furieuse.
+
+--Carcan de moutard! grommela-t-elle. Si je n'avais pas été penchée, je
+sais bien où je t'aurais flanqué mon pied!
+
+L'enfant était déjà à distance.
+
+--Kisss! kisss! fit-il. Après ça, je ne me suis peut-être pas trompé.
+
+La vieille, suffoquée d'indignation, se dressa tout à fait, et le
+rougeoiement de la lanterne éclaira en plein sa face livide, toute
+creusée d'angles et de rides, avec des pattes d'oie rejoignant les coins
+de la bouche. Le corps se perdait dans l'ombre et l'on ne voyait que la
+tête. On eût dit le masque de la Décrépitude découpé par une lueur dans
+la nuit. L'enfant la considéra.
+
+--Madame, dit-il, n'a pas le genre de beauté qui me conviendrait.
+
+Il poursuivit son chemin et se remit à chanter:
+
+ _Le roi Coupdesabot_
+ _S'en allait à la chasse,_
+ _À la chasse aux corbeaux..._
+
+Au bout de ces trois vers, il s'interrompit. Il était arrivé devant le
+numéro 50-52, et, trouvant la porte fermée, il avait commencé à la
+battre à coups de pied, coups de pied retentissants et héroïques,
+lesquels décelaient plutôt les souliers d'homme qu'il portait que les
+pieds d'enfant qu'il avait.
+
+Cependant cette même vieille qu'il avait rencontrée au coin de la rue du
+Petit-Banquier accourait derrière lui poussant des clameurs et
+prodiguant des gestes démesurés.
+
+--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Dieu Seigneur! on enfonce la
+porte! on défonce la maison!
+
+Les coups de pied continuaient.
+
+La vieille s'époumonait.
+
+--Est-ce qu'on arrange les bâtiments comme ça à présent!
+
+Tout à coup elle s'arrêta. Elle avait reconnu le gamin.
+
+--Quoi! c'est ce satan!
+
+--Tiens, c'est la vieille, dit l'enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je
+viens voir mes ancêtres.
+
+La vieille répondit, avec une grimace composite, admirable
+improvisation de la haine tirant parti de la caducité et de la laideur,
+qui fut malheureusement perdue dans l'obscurité:
+
+--Il n'y a personne, mufle.
+
+--Bah! reprit l'enfant, où donc est mon père?
+
+--À la Force.
+
+--Tiens! et ma mère?
+
+--À Saint-Lazare.
+
+--Eh bien! et mes soeurs?
+
+--Aux Madelonnettes.
+
+L'enfant se gratta le derrière de l'oreille, regarda mame Burgon, et
+dit:
+
+--Ah!
+
+Puis il pirouetta sur ses talons, et, un moment après, la vieille restée
+sur le pas de la porte l'entendit qui chantait de sa voix claire et
+jeune en s'enfonçant sous les ormes noirs frissonnant au vent d'hiver:
+
+ _Le roi Coupdesabot_
+ _S'en allait à la chasse,_
+ _À la chasse aux corbeaux,_
+ _Monté sur des échasses._
+ _Quand on passait dessous_
+ _On lui payait deux sous._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome III, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME III ***
+
+***** This file should be named 17494-8.txt or 17494-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Misérables, par Victor Hugo.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome III, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misérables Tome III
+ Marius
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 11, 2006 [EBook #17494]
+[This file last updated on September 27, 2010]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME III ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits and Chuck Greif;
+this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com
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+</pre>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>Les Mis&eacute;rables</h1>
+<h1>Victor Hugo</h1>
+
+<h2>Tome III&mdash;MARIUS</h2>
+
+<h3>(1862)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="premiere" id="premiere"></a></p>
+<table summary="table"><tr><td>
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+<br /><br />
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_premier_Paris_etudie_dans_son_atome"><b>Livre premier&mdash;Paris &eacute;tudi&eacute; dans son atome</b></a><br /></p>
+<br />
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I&mdash;Parvulus</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II&mdash;Quelques-uns de ses signes particuliers</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III&mdash;Il est agr&eacute;able</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV&mdash;Il peut &ecirc;tre utile</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V&mdash;Ses fronti&egrave;res</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI&mdash;Un peu d'histoire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII&mdash;Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII&mdash;O&ugrave; on lira un mot charmant du dernier roi</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX&mdash;La vieille &acirc;me de la Gaule</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X&mdash;Ecce Paris, ecce homo</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI&mdash;Railler, r&eacute;gner</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII&mdash;L'avenir latent dans le peuple</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII&mdash;Le petit Gavroche</b></a><br />
+<br /><br />
+<p class="dent">
+<a name="deuxieme" id="deuxieme"></a>
+<a href="#Livre_deuxieme_Le_grand_bourgeois"><b>Livre deuxi&egrave;me&mdash;Le grand bourgeois</b></a><br /></p>
+<br /><br />
+<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I&mdash;Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II&mdash;Tel ma&icirc;tre, tel logis</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III&mdash;Luc-Esprit</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVb"><b>Chapitre IV&mdash;Aspirant centenaire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vb"><b>Chapitre V&mdash;Basque et Nicolette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIb"><b>Chapitre VI&mdash;O&ugrave; l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIb"><b>Chapitre VII&mdash;R&egrave;gle: Ne recevoir personne que le soir</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIb"><b>Chapitre VIII&mdash;Les deux ne font pas la paire</b></a><br />
+<br /><br /><a name="troisieme" id="troisieme"></a>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_troisieme_Le_grand-pere_et_le_petit-fils"><b>Livre troisi&egrave;me&mdash;Le grand-p&egrave;re et le petit-fils</b></a><br /></p>
+<br /><br />
+<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I&mdash;Un ancien salon</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II&mdash;Un des spectres rouges de ce temps-l&agrave;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III&mdash;<i>Requiescant</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV&mdash;Fin du brigand</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V&mdash;Utilit&eacute; d'aller &agrave; la messe pour devenir r&eacute;volutionnaire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI&mdash;Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII&mdash;Quelque cotillon</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII&mdash;Marbre contre granit</b></a><br />
+<br /><br /><a name="quatrieme" id="quatrieme"></a>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_quatrieme_Les_amis_de_lA_B_C"><b>Livre quatri&egrave;me&mdash;Les amis de l'A B C</b></a><br /></p>
+<br /><br />
+<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I&mdash;Un groupe qui a failli devenir historique</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IId"><b>Chapitre II&mdash;Oraison fun&egrave;bre de Blondeau, par Bossuet</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIId"><b>Chapitre III&mdash;Les &eacute;tonnements de Marius</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVd"><b>Chapitre IV&mdash;L'arri&egrave;re-salle du caf&eacute; Musain</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vd"><b>Chapitre V&mdash;&Eacute;largissement de l'horizon</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VId"><b>Chapitre VI&mdash;<i>Res angusta</i></b></a><br />
+<br /><br /><a name="cinquieme" id="cinquieme"></a>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_cinquieme_Excellence_du_malheur"><b>Livre cinqui&egrave;me&mdash;Excellence du malheur</b></a><br /></p>
+<br />
+<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I&mdash;Marius indigent</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II&mdash;Marius pauvre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III&mdash;Marius grandi</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV&mdash;M. Mabeuf</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V&mdash;Pauvret&eacute;, bonne voisine de mis&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI&mdash;Le rempla&ccedil;ant</b></a><br />
+<br /><br /><a name="sixieme" id="sixieme"></a>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_sixieme_La_conjonction_de_deux_etoiles"><b>Livre sixi&egrave;me&mdash;La conjonction de deux &eacute;toiles</b></a><br /></p>
+<br /><br />
+<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I&mdash;Le sobriquet: mode de formation des noms de familles</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II&mdash;<i>Lux facta est</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIf"><b>Chapitre III&mdash;Effet de printemps</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVf"><b>Chapitre IV&mdash;Commencement d'une grande maladie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vf"><b>Chapitre V&mdash;Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIf"><b>Chapitre VI&mdash;Fait prisonnier</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIf"><b>Chapitre VII&mdash;Aventures de la lettre U livr&eacute;e aux conjectures</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIf"><b>Chapitre VIII&mdash;Les invalides eux-m&ecirc;mes peuvent &ecirc;tre heureux</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXf"><b>Chapitre IX&mdash;&Eacute;clipse</b></a><br />
+<br /><br /><a name="septieme" id="septieme"></a>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_septieme_Patron-minette"><b>Livre septi&egrave;me&mdash;Patron-minette</b></a><br /></p>
+<br /><br />
+<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I&mdash;Les mines et les mineurs</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II&mdash;Le bas-fond</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIg"><b>Chapitre III&mdash;Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVg"><b>Chapitre IV&mdash;Composition de la troupe</b></a><br />
+<br /><br /><a name="huitieme" id="huitieme"></a>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_huitieme_Le_mauvais_pauvre"><b>Livre huiti&egrave;me&mdash;Le mauvais pauvre</b></a><br /></p>
+<br /><br />
+<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I&mdash;Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un
+homme en casquette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II&mdash;Trouvaille</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III&mdash;<i>Quadrifrons</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV&mdash;Une rose dans la mis&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vh"><b>Chapitre V&mdash;Le judas de la providence</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIh"><b>Chapitre VI&mdash;L'homme fauve au g&icirc;te</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIh"><b>Chapitre VII&mdash;Strat&eacute;gie et tactique</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIh"><b>Chapitre VIII&mdash;Le rayon dans le bouge</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXh"><b>Chapitre IX&mdash;Jondrette pleure presque</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Xh"><b>Chapitre X&mdash;Tarif des cabriolets de r&eacute;gie: deux francs l'heure</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIh"><b>Chapitre XI&mdash;Offres de service de la mis&egrave;re &agrave; la douleur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIIh"><b>Chapitre XII&mdash;Emploi de la pi&egrave;ce de cinq francs de M. Leblanc</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIIIh"><b>Chapitre XIII&mdash;<i>Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIVh"><b>Chapitre XIV&mdash;O&ugrave; un agent de police donne deux coups de poing &agrave; un avocat</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVh"><b>Chapitre XV&mdash;Jondrette fait son emplette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIh"><b>Chapitre XVI&mdash;O&ugrave; l'on retrouvera la chanson sur un air anglais &agrave; la mode en 1832</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIIh"><b>Chapitre XVII&mdash;Emploi de la pi&egrave;ce de cinq francs de Marius</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIIIh"><b>Chapitre XVIII&mdash;Les deux chaises de Marius se font vis-&agrave;-vis</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIXh"><b>Chapitre XIX&mdash;Se pr&eacute;occuper des fonds obscurs</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXh"><b>Chapitre XX&mdash;Le guet-apens</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIh"><b>Chapitre XXI&mdash;On devrait toujours commencer par arr&ecirc;ter les victimes</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIIh"><b>Chapitre XXII&mdash;Le petit qui criait au tome deux</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_premier_Paris_etudie_dans_son_atome" id="Livre_premier_Paris_etudie_dans_son_atome"></a>Livre premier&mdash;Paris &eacute;tudi&eacute; dans son atome</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premiere">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Parvulus</h3>
+
+
+<p>Paris a un enfant et la for&ecirc;t a un oiseau; l'oiseau s'appelle le
+moineau; l'enfant s'appelle le gamin.</p>
+
+<p>Accouplez ces deux id&eacute;es qui contiennent, l'une toute la fournaise,
+l'autre toute l'aurore, choquez ces &eacute;tincelles, Paris, l'enfance; il en
+jaillit un petit &ecirc;tre. <i>Homuncio</i>, dirait Plaute.</p>
+
+<p>Ce petit &ecirc;tre est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au
+spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n'a pas de chemise sur
+le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la t&ecirc;te; il est
+comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept &agrave;
+treize ans, vit par bandes, bat le pav&eacute;, loge en plein air, porte un
+vieux pantalon de son p&egrave;re qui lui descend plus bas que les talons, un
+vieux chapeau de quelque autre p&egrave;re qui lui descend plus bas que les
+oreilles, une seule bretelle en lisi&egrave;re jaune, court, guette, qu&ecirc;te,
+perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damn&eacute;, hante le cabaret,
+conna&icirc;t des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons
+obsc&egrave;nes, et n'a rien de mauvais dans le c&oelig;ur. C'est qu'il a dans l'&acirc;me
+une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue.
+Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il soit innocent.</p>
+
+<p>Si l'on demandait &agrave; l'&eacute;norme ville: Qu'est-ce que c'est que cela? elle
+r&eacute;pondrait: C'est mon petit.</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premiere">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Quelques-uns de ses signes particuliers</h3>
+
+<p>Le gamin de Paris, c'est le nain de la g&eacute;ante.</p>
+
+<p>N'exag&eacute;rons point, ce ch&eacute;rubin du ruisseau a quelquefois une chemise
+mais alors il n'en a qu'une; il a quelquefois des souliers, mais alors
+ils n'ont point de semelles; il a quelquefois un logis, et il l'aime,
+car il y trouve sa m&egrave;re; mais il pr&eacute;f&egrave;re la rue, parce qu'il y trouve la
+libert&eacute;. Il a ses jeux &agrave; lui, ses malices &agrave; lui dont la haine des
+bourgeois fait le fond; ses m&eacute;taphores &agrave; lui; &ecirc;tre mort, cela s'appelle
+<i>manger des pissenlits par la racine;</i> ses m&eacute;tiers &agrave; lui, amener des
+fiacres, baisser les marchepieds des voitures, &eacute;tablir des p&eacute;ages d'un
+c&ocirc;t&eacute; de la rue &agrave; l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire
+<i>des ponts des arts</i>, crier les discours prononc&eacute;s par l'autorit&eacute; en
+faveur du peuple fran&ccedil;ais, gratter l'entre-deux des pav&eacute;s; il a sa
+monnaie &agrave; lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre
+fa&ccedil;onn&eacute; qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie,
+qui prend le nom de <i>loques</i>, a un cours invariable et fort bien r&eacute;gl&eacute;
+dans cette petite boh&egrave;me d'enfants.</p>
+
+<p>Enfin il a sa faune &agrave; lui, qu'il observe studieusement dans des coins;
+la b&ecirc;te &agrave; bon Dieu, le puceron t&ecirc;te-de-mort, le faucheux, le &laquo;diable&raquo;,
+insecte noir qui menace en tordant sa queue arm&eacute;e de deux cornes. Il a
+son monstre fabuleux qui a des &eacute;cailles sous le ventre et qui n'est pas
+un l&eacute;zard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud,
+qui habite les trous des vieux fours &agrave; chaux et des puisards dess&eacute;ch&eacute;s,
+noir, velu, visqueux, rampant, tant&ocirc;t lent, tant&ocirc;t rapide, qui ne crie
+pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais
+vu; il nomme ce monstre &laquo;le sourd&raquo;. Chercher des sourds dans les
+pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever
+brusquement un pav&eacute;, et voir des cloportes. Chaque r&eacute;gion de Paris est
+c&eacute;l&egrave;bre par les trouvailles int&eacute;ressantes qu'on peut y faire. Il y a des
+perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds
+au Panth&eacute;on, il y a des t&ecirc;tards dans les foss&eacute;s du Champ de Mars.</p>
+
+<p>Quant &agrave; des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n'est pas moins
+cynique, mais il est plus honn&ecirc;te. Il est dou&eacute; d'on ne sait quelle
+jovialit&eacute; impr&eacute;vue; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va
+gaillardement de la haute com&eacute;die &agrave; la farce.</p>
+
+<p>Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un
+m&eacute;decin.&mdash;Tiens, s'&eacute;crie un gamin, depuis quand les m&eacute;decins
+reportent-ils leur ouvrage?</p>
+
+<p>Un autre est dans une foule. Un homme grave, orn&eacute; de lunettes et de
+breloques, se retourne indign&eacute;:&mdash;Vaurien, tu viens de prendre &laquo;la
+taille&raquo; &agrave; ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur! fouillez-moi.</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premiere">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Il est agr&eacute;able</h3>
+
+
+<p>Le soir, gr&acirc;ce &agrave; quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se
+procurer, l'<i>homuncio</i> entre dans un th&eacute;&acirc;tre. En franchissant ce seuil
+magique, il se transfigure; il &eacute;tait le gamin, il devient le titi. Les
+th&eacute;&acirc;tres sont des esp&egrave;ces de vaisseaux retourn&eacute;s qui ont la cale en
+haut. C'est dans cette cale que le titi s'entasse. Le titi est au gamin
+ce que la phal&egrave;ne est &agrave; la larve; le m&ecirc;me &ecirc;tre envol&eacute; et planant. Il
+suffit qu'il soit l&agrave;, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance
+d'enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble &agrave;
+un battement d'ailes, pour que cette cale &eacute;troite, f&eacute;tide, obscure,
+sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.</p>
+
+<p>Donnez &agrave; un &ecirc;tre l'inutile et &ocirc;tez-lui le n&eacute;cessaire, vous aurez le
+gamin.</p>
+
+<p>Le gamin n'est pas sans quelque intuition litt&eacute;raire. Sa tendance, nous
+le disons avec la quantit&eacute; de regret qui convient, ne serait point le
+go&ucirc;t classique. Il est, de sa nature, peu acad&eacute;mique. Ainsi, pour donner
+un exemple, la popularit&eacute; de mademoiselle Mars dans ce petit public
+d'enfants orageux &eacute;tait assaisonn&eacute;e d'une pointe d'ironie. Le gamin
+l'appelait mademoiselle <i>Muche</i>.</p>
+
+<p>Cet &ecirc;tre braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un
+bambin et des guenilles comme un philosophe, p&ecirc;che dans l'&eacute;gout, chasse
+dans le cloaque, extrait la ga&icirc;t&eacute; de l'immondice, fouaille de sa verve
+les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule,
+temp&egrave;re Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis
+le De Profundis jusqu'&agrave; la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il
+ignore, est spartiate jusqu'&agrave; la filouterie, est fou jusqu'&agrave; la sagesse,
+est lyrique jusqu'&agrave; l'ordure, s'accroupirait sur l'Olympe, se vautre
+dans le fumier et en sort couvert d'&eacute;toiles. Le gamin de Paris, c'est
+Rabelais petit.</p>
+
+<p>Il n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de
+montre.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tonne peu, s'effraye encore moins, chansonne les superstitions,
+d&eacute;gonfle les exag&eacute;rations, blague les myst&egrave;res, tire la langue aux
+revenants, d&eacute;po&eacute;tise les &eacute;chasses, introduit la caricature dans les
+grossissements &eacute;piques. Ce n'est pas qu'il est prosa&iuml;que; loin de l&agrave;;
+mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si
+Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait: Tiens! Croquemitaine!</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premiere">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Il peut &ecirc;tre utile</h3>
+
+
+<p>Paris commence au badaud et finit au gamin, deux &ecirc;tres dont aucune autre
+ville n'est capable; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder,
+et l'initiative in&eacute;puisable; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela
+dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud.
+Toute l'anarchie est dans le gamin.</p>
+
+<p>Ce p&acirc;le enfant des faubourgs de Paris vit et se d&eacute;veloppe, se noue et
+&laquo;se d&eacute;noue&raquo; dans la souffrance, en pr&eacute;sence des r&eacute;alit&eacute;s sociales et des
+choses humaines, t&eacute;moin pensif. Il se croit lui-m&ecirc;me insouciant; il ne
+l'est pas. Il regarde, pr&ecirc;t &agrave; rire; pr&ecirc;t &agrave; autre chose aussi. Qui que
+vous soyez qui vous nommez Pr&eacute;jug&eacute;, Abus, Ignominie, Oppression,
+Iniquit&eacute;, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au
+gamin b&eacute;ant.</p>
+
+<p>Ce petit grandira.</p>
+
+<p>De quelle argile est-il fait? de la premi&egrave;re fange venue. Une poign&eacute;e de
+boue, un souffle, et voil&agrave; Adam. Il suff&icirc;t qu'un dieu passe. Un dieu a
+toujours pass&eacute; sur le gamin. La fortune travaille &agrave; ce petit &ecirc;tre. Par
+ce mot la fortune, nous entendons un peu l'aventure. Ce pygm&eacute;e p&eacute;tri &agrave;
+m&ecirc;me dans la grosse terre commune, ignorant, illettr&eacute;, ahuri, vulgaire,
+populacier, sera-ce un ionien ou un b&eacute;otien? Attendez, <i>currit rota</i>,
+l'esprit de Paris, ce d&eacute;mon qui cr&eacute;e les enfants du hasard et les hommes
+du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premiere">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Ses fronti&egrave;res</h3>
+
+
+
+<p>Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui.
+<i>Urbis amator</i>, comme Fuscus; <i>ruris amator</i>, comme Flaccus.</p>
+
+<p>Errer songeant, c'est-&agrave;-dire fl&acirc;ner, est un bon emploi du temps pour le
+philosophe; particuli&egrave;rement dans cette esp&egrave;ce de campagne un peu
+b&acirc;tarde, assez laide, mais bizarre et compos&eacute;e de deux natures, qui
+entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue,
+c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin
+de l'herbe, commencement du pav&eacute;, fin des sillons, commencement des
+boutiques, fin des orni&egrave;res, commencement des passions, fin du murmure
+divin, commencement de la rumeur humaine; de l&agrave; un int&eacute;r&ecirc;t
+extraordinaire.</p>
+
+<p>De l&agrave;, dans ces lieux peu attrayants, et marqu&eacute;s &agrave; jamais par le passant
+de l'&eacute;pith&egrave;te: <i>triste</i>, les promenades, en apparence sans but, du
+songeur.</p>
+
+<p>Celui qui &eacute;crit ces lignes a &eacute;t&eacute; longtemps r&ocirc;deur de barri&egrave;res &agrave; Paris,
+et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces
+sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces pl&acirc;tres, ces &acirc;pres
+monotonies des friches et des jach&egrave;res, les plants de primeurs des
+mara&icirc;chers aper&ccedil;us tout &agrave; coup dans un fond, ce m&eacute;lange du sauvage et du
+bourgeois, ces vastes recoins d&eacute;serts o&ugrave; les tambours de la garnison
+tiennent bruyamment &eacute;cole et font une sorte de b&eacute;gayement de la
+bataille, ces th&eacute;ba&iuml;des le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin
+d&eacute;gingand&eacute; qui tourne au vent, les roues d'extraction des carri&egrave;res, les
+guinguettes au coin des cimeti&egrave;res, le charme myst&eacute;rieux des grands murs
+sombres coupant carr&eacute;ment d'immenses terrains vagues inond&eacute;s de soleil
+et pleins de papillons, tout cela l'attirait.</p>
+
+<p>Presque personne sur la terre ne conna&icirc;t ces lieux singuliers, la
+Glaci&egrave;re, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigr&eacute; de balles, le
+Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne,
+Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Ch&acirc;tillon o&ugrave; il y a une
+vieille carri&egrave;re &eacute;puis&eacute;e qui ne sert plus qu'&agrave; faire pousser des
+champignons, et que ferme &agrave; fleur de terre une trappe en planches
+pourries. La campagne de Rome est une id&eacute;e, la banlieue de Paris en est
+une autre; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des
+champs, des maisons ou des arbres, c'est rester &agrave; la surface; tous les
+aspects des choses sont des pens&eacute;es de Dieu. Le lieu o&ugrave; une plaine fait
+sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle
+m&eacute;lancolie p&eacute;n&eacute;trante. La nature et l'humanit&eacute; vous y parlent &agrave; la fois.
+Les originalit&eacute;s locales y apparaissent.</p>
+
+<p>Quiconque a err&eacute; comme nous dans ces solitudes contigu&euml;s &agrave; nos faubourgs
+qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu &ccedil;&agrave; et l&agrave;, &agrave;
+l'endroit le plus abandonn&eacute;, au moment le plus inattendu, derri&egrave;re une
+haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, group&eacute;s
+tumultueusement, f&eacute;tides, boueux, poudreux, d&eacute;penaill&eacute;s, h&eacute;riss&eacute;s, qui
+jouent &agrave; la pigoche couronn&eacute;s de bleuets. Ce sont tous les petits
+&eacute;chapp&eacute;s des familles pauvres. Le boulevard ext&eacute;rieur est leur milieu
+respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une &eacute;ternelle &eacute;cole
+buissonni&egrave;re. Ils y chantent ing&eacute;nument leur r&eacute;pertoire de chansons
+malpropres. Ils sont l&agrave;, ou pour mieux dire, ils existent l&agrave;, loin de
+tout regard, dans la douce clart&eacute; de mai ou de juin, agenouill&eacute;s autour
+d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant
+des liards, irresponsables, envol&eacute;s, l&acirc;ch&eacute;s, heureux; et, d&egrave;s qu'ils
+vous aper&ccedil;oivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il
+leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent &agrave; vendre un vieux bas de
+laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres
+d'enfants &eacute;tranges sont une des gr&acirc;ces charmantes, et en m&ecirc;me temps
+poignantes, des environs de Paris.</p>
+
+<p>Quelquefois, dans ces tas de gar&ccedil;ons, il y a des petites
+filles,&mdash;sont-ce leurs s&oelig;urs?&mdash;presque jeunes filles, maigres,
+fi&eacute;vreuses, gant&eacute;es de h&acirc;le, marqu&eacute;es de taches de rousseur, coiff&eacute;es
+d'&eacute;pis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en
+voit qui mangent des cerises dans les bl&eacute;s. Le soir on les entend rire.
+Ces groupes, chaudement &eacute;clair&eacute;s de la pleine lumi&egrave;re de midi ou
+entrevus dans le cr&eacute;puscule, occupent longtemps le songeur, et ces
+visions se m&ecirc;lent &agrave; son r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Paris, centre, la banlieue, circonf&eacute;rence; voil&agrave; pour ces enfants toute
+la terre. Jamais ils ne se hasardent au del&agrave;. Ils ne peuvent pas plus
+sortir de l'atmosph&egrave;re parisienne que les poissons ne peuvent sortir de
+l'eau. Pour eux, &agrave; deux lieues des barri&egrave;res, il n'y a plus rien. Ivry,
+Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, M&eacute;nilmontant
+Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, S&egrave;vres, Puteaux,
+Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asni&egrave;res,
+Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy,
+Gonesse, c'est l&agrave; que finit l'univers.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premiere">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Un peu d'histoire</h3>
+
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque, d'ailleurs presque contemporaine, o&ugrave; se passe l'action de ce
+livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville &agrave; chaque
+coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
+errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
+deux cent soixante enfants sans asile ramass&eacute;s alors annuellement par
+les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
+construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, rest&eacute; fameux,
+a produit &laquo;les hirondelles du pont d'Arcole&raquo;. C'est l&agrave;, du reste, le
+plus d&eacute;sastreux des sympt&ocirc;mes sociaux. Tous les crimes de l'homme
+commencent au vagabondage de l'enfant.</p>
+
+<p>Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
+souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
+dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
+tandis que, presque partout, l'enfant livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me est en quelque
+sorte d&eacute;vou&eacute; et abandonn&eacute; &agrave; une sorte d'immersion fatale dans les vices
+publics qui d&eacute;vore en lui l'honn&ecirc;tet&eacute; et la conscience, le gamin de
+Paris, insistons-y, si fruste, et si entam&eacute; &agrave; la surface, est
+int&eacute;rieurement &agrave; peu pr&egrave;s intact. Chose magnifique &agrave; constater et qui
+&eacute;clate dans la splendide probit&eacute; de nos r&eacute;volutions populaires, une
+certaine incorruptibilit&eacute; r&eacute;sulte de l'id&eacute;e qui est dans l'air de Paris
+comme du sel qui est dans l'eau de l'oc&eacute;an. Respirer Paris, cela
+conserve l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Ce que nous disons l&agrave; n'&ocirc;te rien au serrement de c&oelig;ur dont on se sent
+pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
+semble qu'on voie flotter les fils de la famille bris&eacute;e. Dans la
+civilisation actuelle, si incompl&egrave;te encore, ce n'est point une chose
+tr&egrave;s anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
+sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
+leurs entrailles sur la voie publique. De l&agrave; des destin&eacute;es obscures.
+Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, &laquo;&ecirc;tre jet&eacute; sur
+le pav&eacute; de Paris&raquo;.</p>
+
+<p>Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'&eacute;taient point d&eacute;courag&eacute;s
+par l'ancienne monarchie. Un peu d'&Eacute;gypte et de Boh&ecirc;me dans les basses
+r&eacute;gions accommodait les hautes sph&egrave;res, et faisait l'affaire des
+puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple &eacute;tait un
+dogme. &Agrave; quoi bon les &laquo;demi-lumi&egrave;res&raquo;? Tel &eacute;tait le mot d'ordre. Or
+l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
+elle &eacute;cumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
+roi voulait, avec raison, cr&eacute;er une flotte. L'id&eacute;e &eacute;tait bonne. Mais
+voyons le moyen. Pas de flotte si, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du navire &agrave; voiles, jouet du
+vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va o&ugrave; il
+veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les gal&egrave;res &eacute;taient alors &agrave;
+la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
+gal&egrave;res; mais la gal&egrave;re ne se meut que par le gal&eacute;rien; il fallait donc
+des gal&eacute;riens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
+par les parlements le plus de for&ccedil;ats qu'il pouvait. La magistrature y
+mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
+t&ecirc;te devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
+gal&egrave;res. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il e&ucirc;t quinze
+ans et qu'il ne s&ucirc;t o&ugrave; coucher, on l'envoyait aux gal&egrave;res. Grand r&egrave;gne;
+grand si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
+enlevait, on ne sait pour quel myst&eacute;rieux emploi. On chuchotait avec
+&eacute;pouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
+Barbier parle na&iuml;vement de ces choses. Il arrivait parfois que les
+exempts, &agrave; court d'enfants, en prenaient qui avaient des p&egrave;res. Les
+p&egrave;res, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, couraient sus aux exempts. En ce cas-l&agrave;, le parlement
+intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les p&egrave;res.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premiere">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde</h3>
+
+
+<p>La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire: n'en
+est pas qui veut.</p>
+
+<p>Ce mot, <i>gamin</i>, fut imprim&eacute; pour la premi&egrave;re fois et arriva de la
+langue populaire dans la langue litt&eacute;raire en 1834. C'est dans un
+opuscule intitul&eacute; <i>Claude Gueux</i> que ce mot fit son apparition. Le
+scandale fut vif. Le mot a pass&eacute;.</p>
+
+<p>Les &eacute;l&eacute;ments qui constituent la consid&eacute;ration des gamins entre eux sont
+tr&egrave;s vari&eacute;s. Nous en avons connu et pratiqu&eacute; un qui &eacute;tait fort respect&eacute;
+et fort admir&eacute; pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de
+Notre-Dame; un autre, pour avoir r&eacute;ussi &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans l'arri&egrave;re-cour
+o&ugrave; &eacute;taient momentan&eacute;ment d&eacute;pos&eacute;es les statues du d&ocirc;me des Invalides et
+leur avoir &laquo;chip&eacute;&raquo; du plomb; un troisi&egrave;me, pour avoir vu verser une
+diligence; un autre encore, parce qu'il &laquo;connaissait&raquo; un soldat qui
+avait manqu&eacute; crever un &oelig;il &agrave; un bourgeois.</p>
+
+<p>C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, &eacute;piphon&egrave;me
+profond dont le vulgaire rit sans le comprendre:&mdash;<i>Dieu de Dieu! ai-je
+du malheur! dire que je n'ai pas encore vu quelqu'un tomber d'un
+cinqui&egrave;me!</i> (<i>Ai-je</i> se prononce <i>j'ai-t-y; cinqui&egrave;me</i> se prononce
+<i>cinti&egrave;me</i>.)</p>
+
+<p>Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci: P&egrave;re un tel, votre
+femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoy&eacute; chercher
+de m&eacute;decin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, <i>j'nous
+mourons nous-m&ecirc;mes</i>. Mais si toute la passivit&eacute; narquoise du paysan est
+dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, &agrave;
+coup s&ucirc;r, dans cet autre. Un condamn&eacute; &agrave; mort dans la charrette &eacute;coute
+son confesseur. L'enfant de Paris se r&eacute;crie:&mdash;<i>Il parle &agrave; son calotin.
+Oh! le capon!</i></p>
+
+<p>Une certaine audace en mati&egrave;re religieuse rehausse le gamin. &Ecirc;tre esprit
+fort est important.</p>
+
+<p>Assister aux ex&eacute;cutions constitue un devoir. On se montre la guillotine
+et l'on rit. On l'appelle de toutes sortes de petits noms:&mdash;Fin de la
+soupe,&mdash;Grognon,&mdash;La m&egrave;re au Bleu (au ciel),&mdash;La derni&egrave;re
+bouch&eacute;e,&mdash;etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les
+murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux
+grilles, on s'accroche aux chemin&eacute;es. Le gamin na&icirc;t couvreur comme il
+na&icirc;t marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu'un m&acirc;t. Pas de f&ecirc;te qui
+vaille la Gr&egrave;ve. Samson et l'abb&eacute; Mont&eacute;s sont les vrais noms populaires.
+On hue le patient pour l'encourager. On l'admire quelquefois. Lacenaire,
+gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot o&ugrave; il y a
+un avenir: <i>J'en &eacute;tais jaloux</i>. Dans la gaminerie, on ne conna&icirc;t pas
+Voltaire, mais on conna&icirc;t Papavoine. On m&ecirc;le dans la m&ecirc;me l&eacute;gende &laquo;les
+politiques&raquo; aux assassins. On a les traditions du dernier v&ecirc;tement de
+tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une
+casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte
+&eacute;tait chauve et nu-t&ecirc;te, que Castaing &eacute;tait tout rose et tr&egrave;s joli, que
+Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gard&eacute; ses
+bretelles, que Lecouff&eacute; et sa m&egrave;re se querellaient.&mdash;<i>Ne vous reprochez
+donc pas votre panier</i>, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer
+Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y
+grimpe. Un gendarme, de station l&agrave;, fronce le sourcil.&mdash;Laissez-moi
+monter, m'sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l'autorit&eacute;,
+il ajoute: Je ne tomberai pas.&mdash;Je m'importe peu que tu tombes, r&eacute;pond
+le gendarme.</p>
+
+<p>Dans la gaminerie, un accident m&eacute;morable est fort compt&eacute;. On parvient
+au sommet de la consid&eacute;ration s'il arrive qu'on se coupe tr&egrave;s
+profond&eacute;ment, &laquo;jusqu'&agrave; l'os&raquo;.</p>
+
+<p>Le poing n'est pas un m&eacute;diocre &eacute;l&eacute;ment de respect. Une des choses que le
+gamin dit le plus volontiers, c'est: <i>Je suis joliment fort, va!</i>&mdash;&Ecirc;tre
+gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estim&eacute;e.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premiere">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; on lira un mot charmant du dernier roi</h3>
+
+
+<p>L'&eacute;t&eacute;, il se m&eacute;tamorphose en grenouille; et le soir, &agrave; la nuit tombante,
+devant les ponts d'Austerlitz et d'I&eacute;na, du haut des trains &agrave; charbon et
+des bateaux de blanchisseuses, il se pr&eacute;cipite t&ecirc;te baiss&eacute;e dans la
+Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et
+de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en r&eacute;sulte
+une situation hautement dramatique qui a donn&eacute; lieu une fois &agrave; un cri
+fraternel et m&eacute;morable; ce cri, qui fut c&eacute;l&egrave;bre vers 1830, est un
+avertissement strat&eacute;gique de gamin &agrave; gamin; il se scande comme un vers
+d'Hom&egrave;re, avec une notation presque aussi inexprimable que la m&eacute;lop&eacute;e
+&eacute;leusiaque des Panath&eacute;n&eacute;es, et l'on y retrouve l'antique &Eacute;voh&eacute;. Le
+voici:&mdash;<i>Oh&eacute;, Titi, oh&eacute;&eacute;e! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes
+zardes et va-t'en, p&acirc;sse par l'&eacute;gout!</i></p>
+
+<p>Quelquefois ce moucheron&mdash;c'est ainsi qu'il se qualifie lui-m&ecirc;me&mdash;sait
+lire; quelquefois il sait &eacute;crire, toujours il sait barbouiller. Il
+n'h&eacute;site pas &agrave; se donner, par on ne sait quel myst&eacute;rieux enseignement
+mutuel, tous les talents qui peuvent &ecirc;tre utiles &agrave; la chose publique: de
+1815 &agrave; 1830, il imitait le cri du dindon; de 1830 &agrave; 1848, il griffonnait
+une poire sur les murailles. Un soir d'&eacute;t&eacute;, Louis-Philippe, rentrant &agrave;
+pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait
+pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille
+de Neuilly; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV,
+aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis &agrave; l'enfant en lui
+disant: <i>La poire est aussi l&agrave;-dessus</i>. Le gamin aime le hourvari. Un
+certain &eacute;tat violent lui pla&icirc;t. Il ex&egrave;cre &laquo;les cur&eacute;s&raquo;. Un jour, rue de
+l'universit&eacute;, un de ces jeunes dr&ocirc;les faisait un pied de nez &agrave; la porte
+coch&egrave;re du num&eacute;ro 69.&mdash;Pourquoi fais-tu cela &agrave; cette porte? lui demanda
+un passant. L'enfant r&eacute;pondit: Il y a l&agrave; un cur&eacute;. C'est l&agrave;, en effet,
+que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme
+du gamin, si l'occasion se pr&eacute;sente d'&ecirc;tre enfant de ch&oelig;ur, il se peut
+qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux
+choses dont il est le Tantale et qu'il d&eacute;sire toujours sans y atteindre
+jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.</p>
+
+<p>Le gamin &agrave; l'&eacute;tat parfait poss&egrave;de tous les sergents de ville de Paris,
+et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la
+figure. Il les d&eacute;nombre sur le bout du doigt. Il &eacute;tudie leurs m&oelig;urs et
+il a sur chacun des notes sp&eacute;ciales. Il lit &agrave; livre ouvert dans les &acirc;mes
+de la police. Il vous dira couramment et sans broncher:&mdash;&laquo;Un tel est
+<i>tra&icirc;tre;</i>&mdash;un tel est <i>tr&egrave;s m&eacute;chant;</i>&mdash;un tel est <i>grand;</i>&mdash;un
+tel est <i>ridicule;</i>&raquo; (tous ces mots, tra&icirc;tre, m&eacute;chant, grand, ridicule,
+ont dans sa bouche une acception particuli&egrave;re)&mdash;&laquo;celui-ci s'imagine que le
+Pont-Neuf est &agrave; lui et emp&ecirc;che <i>le monde</i> de se promener sur la corniche
+en dehors des parapets; celui-l&agrave; a la manie de tirer les oreilles aux
+<i>personnes</i> etc., etc...&raquo;</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premiere">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>La vieille &acirc;me de la Gaule</h3>
+
+
+<p>Il y avait de cet enfant-l&agrave; dans Poquelin, fils des Halles; il y en
+avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit
+gaulois. M&ecirc;l&eacute;e au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme
+l'alcool au vin. Quelquefois elle est d&eacute;faut. Hom&egrave;re rab&acirc;che, soit; on
+pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins &eacute;tait faubourien.
+Championnet, qui brutalisait les miracles, &eacute;tait sorti du pav&eacute; de Paris;
+il avait, tout petit, <i>inond&eacute; les portiques</i> de Saint-Jean de Beauvais
+et de Saint-Etienne du Mont; il avait assez tutoy&eacute; la ch&acirc;sse de sainte
+Genevi&egrave;ve pour donner des ordres &agrave; la fiole de saint Janvier.</p>
+
+<p>Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de
+vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et
+de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. J&eacute;hovah pr&eacute;sent, il sauterait &agrave;
+cloche-pied les marches du paradis. Il est fort &agrave; la savate. Toutes les
+croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse
+par l'&eacute;meute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'&eacute;tait un
+polisson, c'est un h&eacute;ros; ainsi que le petit th&eacute;bain, il secoue la peau
+du lion; le tambour Bara &eacute;tait un gamin de Paris; il crie: En avant!
+comme le cheval de l'&Eacute;criture dit: Vah! et en une minute, il passe du
+marmot au g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'id&eacute;al. Mesurez cette
+envergure qui va de Moli&egrave;re &agrave; Bara.</p>
+
+<p>Somme toute, et pour tout r&eacute;sumer d'un mot, le gamin est un &ecirc;tre qui
+s'amuse, parce qu'il est malheureux.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premiere">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Ecce Paris, ecce homo</h3>
+
+
+<p>Pour tout r&eacute;sumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois
+le <i>gracculus</i> de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du
+monde vieux.</p>
+
+<p>Le gamin est une gr&acirc;ce pour la nation, et en m&ecirc;me temps une maladie.
+Maladie qu'il faut gu&eacute;rir. Comment? Par la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re assainit.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re allume.</p>
+
+<p>Toutes les g&eacute;n&eacute;reuses irradiations sociales sortent de la science, des
+lettres, des arts, de l'enseignement. Faites des hommes, faites des
+hommes. &Eacute;clairez-les pour qu'ils vous &eacute;chauffent. T&ocirc;t ou tard la
+splendide question de l'instruction universelle se posera avec
+l'irr&eacute;sistible autorit&eacute; du vrai absolu; et alors ceux qui gouverneront
+sous la surveillance de l'id&eacute;e fran&ccedil;aise auront &agrave; faire ce choix: les
+enfants de la France, ou les gamins de Paris; des flammes dans la
+lumi&egrave;re ou des feux follets dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.</p>
+
+<p>Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute
+cette prodigieuse ville est un raccourci des m&oelig;urs mortes et des m&oelig;urs
+vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec
+du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole,
+l'H&ocirc;tel de ville, un Parth&eacute;non, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg
+Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panth&eacute;on, le Panth&eacute;on, une
+Voie Sacr&eacute;e, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l'opinion;
+et il remplace les g&eacute;monies par le ridicule. Son majo s'appelle le
+faraud, son transt&eacute;v&eacute;rin s'appelle le faubourien, son hammal s'appelle le
+fort de la halle, son lazzarone s'appelle la p&egrave;gre, son cockney
+s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est &agrave; Paris. La poissarde
+de Dumarsais peut donner la r&eacute;plique &agrave; la vendeuse d'herbes d'Euripide,
+le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso,
+Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier
+Vadebonc&oelig;ur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands
+de bric-&agrave;-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora
+coffrerait Diderot, Grimod de la Reyni&egrave;re a d&eacute;couvert le roastbeef au
+suif comme Curtillus avait invent&eacute; le h&eacute;risson r&ocirc;ti, nous voyons
+repara&icirc;tre sous le ballon de l'arc de l'&Eacute;toile le trap&egrave;ze qui est dans
+Plaute, le mangeur d'&eacute;p&eacute;es du Poecile rencontr&eacute; par Apul&eacute;e est avaleur
+de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite
+font la paire, Ergasile se ferait pr&eacute;senter chez Cambac&eacute;r&egrave;s par
+d'Aigrefeuille; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus,
+Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste
+de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arr&ecirc;tait pas plus longtemps devant Congrio
+que Charles Nodier devant Polichinelle; Marton n'est pas une tigresse,
+mais Pardalisca n'&eacute;tait point un dragon; Pantolabus le loustic blague au
+caf&eacute; anglais Nomentanus le viveur, Hermog&egrave;ne est t&eacute;nor aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et, autour de lui, Thrasius le gueux, v&ecirc;tu en Bob&egrave;che,
+fait la qu&ecirc;te; l'importun qui vous arr&ecirc;te aux Tuileries par le bouton de
+votre habit vous fait r&eacute;p&eacute;ter apr&egrave;s deux mille ans l'apostrophe de
+Thesprion: <i>quis properantem me prehendit pallio</i>? le vin de Suresnes
+parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Desaugiers fait &eacute;quilibre &agrave; la
+grande coupe de Balatron, le P&egrave;re-Lachaise exhale sous les pluies
+nocturnes les m&ecirc;mes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre
+achet&eacute;e pour cinq ans vaut la bi&egrave;re de louage de l'Esclave.</p>
+
+<p>Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne
+contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilos
+ressuscite dans Cagliostro; le brahmine V&acirc;saphant&acirc; s'incarne dans le
+comte de Saint-Germain; le cimeti&egrave;re de Saint-M&eacute;dard fait de tout aussi
+bons miracles que la mosqu&eacute;e Oumoumi&eacute; de Damas.</p>
+
+<p>Paris a un &Eacute;sope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle
+Lenormand. Il s'effare comme Delphes aux r&eacute;alit&eacute;s fulgurantes de la
+vision; il fait tourner les tables comme Dodone les tr&eacute;pieds. Il met la
+grisette sur le tr&ocirc;ne comme Rome y met la courtisane; et, somme toute,
+si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que
+Messaline. Paris combine dans un type inou&iuml;, qui a v&eacute;cu et que nous
+avons coudoy&eacute;, la nudit&eacute; grecque, l'ulc&egrave;re h&eacute;bra&iuml;que et le quolibet
+gascon. Il m&ecirc;le Diog&egrave;ne, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux
+num&eacute;ros du <i>Constitutionnel</i>, et fait Chodruc Duclos.</p>
+
+<p>Bien que Plutarque dise: <i>le tyran n'envieillit gu&egrave;re</i>, Rome, sous Sylla
+comme sous Domitien, se r&eacute;signait et mettait volontiers de l'eau dans
+son vin. Le Tibre &eacute;tait un L&eacute;th&eacute;, s'il faut en croire l'&eacute;loge un peu
+doctrinaire qu'en faisait Varus Vibiscus: <i>Contra Gracchos Tiberim
+habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci</i>. Paris boit un
+million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'emp&ecirc;che pas dans
+l'occasion de battre la g&eacute;n&eacute;rale et de sonner le tocsin.</p>
+
+<p>&Agrave; cela pr&egrave;s, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est
+pas difficile en fait de V&eacute;nus; sa callipyge est hottentote; pourvu
+qu'il rie, il amnistie; la laideur l'&eacute;gaye, la difformit&eacute; le d&eacute;sopile,
+le vice le distrait; soyez dr&ocirc;le, et vous pourrez &ecirc;tre un dr&ocirc;le;
+l'hypocrisie m&ecirc;me, ce cynisme supr&ecirc;me, ne le r&eacute;volte pas; il est si
+litt&eacute;raire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se
+scandalise pas plus de la pri&egrave;re de Tartuffe qu'Horace ne s'effarouche
+du &laquo;hoquet&raquo; de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au
+profil de Paris. Le bal Mabille n'est pas la danse polymnienne du
+Janicule, mais la revendeuse &agrave; la toilette y couve des yeux la lorette
+exactement comme l'entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.
+La barri&egrave;re du Combat n'est pas un Colis&eacute;e, mais on y est f&eacute;roce comme
+si C&eacute;sar regardait. L'h&ocirc;tesse syrienne a plus de gr&acirc;ce que la m&egrave;re
+Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers,
+Balzac et Charlet se sont attabl&eacute;s &agrave; la gargote parisienne. Paris r&egrave;gne.
+Les g&eacute;nies y flamboient, les queues rouges y prosp&egrave;rent. Adona&iuml; y passe
+sur son char aux douze roues de tonnerre et d'&eacute;clairs; Sil&egrave;ne y fait son
+entr&eacute;e sur sa bourrique. Sil&egrave;ne, lisez Ramponneau.</p>
+
+<p>Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Ath&egrave;nes, Rome, Sybaris,
+J&eacute;rusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abr&eacute;g&eacute;, toutes les
+barbaries aussi. Paris serait bien f&acirc;ch&eacute; de n'avoir pas une guillotine.</p>
+
+<p>Un peu de place de Gr&egrave;ve est bon. Que serait toute cette f&ecirc;te &eacute;ternelle
+sans cet assaisonnement? Nos lois y ont sagement pourvu, et, gr&acirc;ce &agrave;
+elles, ce couperet s'&eacute;goutte sur ce mardi gras.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premiere">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>Railler, r&eacute;gner</h3>
+
+
+<p>De limite &agrave; Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui
+bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. <i>Vous plaire, &ocirc; Ath&eacute;niens!</i>
+s'&eacute;criait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris
+fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut &ecirc;tre b&ecirc;te si bon
+lui semble, il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est b&ecirc;te
+avec lui; puis Paris se r&eacute;veille, se frotte les yeux, dit: Suis-je
+stupide! et &eacute;clate de rire &agrave; la face du genre humain. Quelle merveille
+qu'une telle ville! Chose &eacute;trange que ce grandiose et ce burlesque
+fassent bon voisinage, que toute cette majest&eacute; ne soit pas d&eacute;rang&eacute;e par
+toute cette parodie, et que la m&ecirc;me bouche puisse souffler aujourd'hui
+dans le clairon du jugement dernier et demain dans la fl&ucirc;te &agrave; l'oignon!
+Paris a une jovialit&eacute; souveraine. Sa ga&icirc;t&eacute; est de la foudre et sa farce
+tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses
+explosions, ses journ&eacute;es, ses chefs-d'&oelig;uvre, ses prodiges, ses &eacute;pop&eacute;es,
+vont au bout de l'univers, et ses coq-&agrave;-l'&acirc;ne aussi. Son rire est une
+bouche de volcan qui &eacute;clabousse toute la terre. Ses lazzis sont des
+flamm&egrave;ches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son
+id&eacute;al; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses
+ironies et pr&ecirc;tent leur &eacute;ternit&eacute; &agrave; ses polissonneries. Il est superbe;
+il a un prodigieux 14 juillet qui d&eacute;livre le globe; il fait faire le
+serment du Jeu de Paume &agrave; toutes les nations; sa nuit du 4 ao&ucirc;t dissout
+en trois heures mille ans de f&eacute;odalit&eacute;; il fait de sa logique le muscle
+de la volont&eacute; unanime; il se multiplie sous toutes les formes du
+sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris,
+Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout o&ugrave;
+l'avenir s'allume, &agrave; Boston en 1779, &agrave; l'&icirc;le de L&eacute;on en 1820, &agrave; Pesth en
+1848, &agrave; Palerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre: <i>Libert&eacute;</i>,
+&agrave; l'oreille des abolitionnistes am&eacute;ricains group&eacute;s au bac de Harper's
+Ferry, et &agrave; l'oreille des patriotes d'Anc&ocirc;ne assembl&eacute;s dans l'ombre aux
+Archi, devant l'auberge Gozzi, au bord de la mer; il cr&eacute;e Canaris; il
+cr&eacute;e Quiroga; il cr&eacute;e Pisacane; il rayonne le grand sur la terre; c'est
+en allant o&ugrave; son souffle les pousse que Byron meurt &agrave; Missolonghi et que
+Mazet meurt &agrave; Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et
+crat&egrave;re sous les pieds de Robespierre; ses livres, son th&eacute;&acirc;tre, son
+art, sa science, sa litt&eacute;rature, sa philosophie, sont les manuels du
+genre humain; il a Pascal, R&eacute;gnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques,
+Voltaire pour toutes les minutes, Moli&egrave;re pour tous les si&egrave;cles; il fait
+parler sa langue &agrave; la bouche universelle, et cette langue devient verbe;
+il construit dans tous les esprits l'id&eacute;e de progr&egrave;s; les dogmes
+lib&eacute;rateurs qu'il forge sont pour les g&eacute;n&eacute;rations des &eacute;p&eacute;es de chevet,
+et c'est avec l'&acirc;me de ses penseurs et de ses po&egrave;tes que sont faits
+depuis 1789 tous les h&eacute;ros de tous les peuples; cela ne l'emp&ecirc;che pas de
+gaminer; et ce g&eacute;nie &eacute;norme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant
+le monde par sa lumi&egrave;re, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple
+de Th&eacute;s&eacute;e et &eacute;crit <i>Cr&eacute;deville voleur</i> sur les Pyramides.</p>
+
+<p>Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.</p>
+
+<p>Tel est ce Paris. Les fum&eacute;es de ses toits sont les id&eacute;es de l'univers.
+Tas de boue et de pierres si l'on veut, mais, par-dessus tout, &ecirc;tre
+moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? parce qu'il ose.</p>
+
+<p>Oser; le progr&egrave;s est &agrave; ce prix.</p>
+
+<p>Toutes les conqu&ecirc;tes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse.
+Pour que la r&eacute;volution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la
+pressente, que Diderot la pr&ecirc;che, que Beaumarchais l'annonce, que
+Condorcet la calcule, qu'Arouet la pr&eacute;pare, que Rousseau la pr&eacute;m&eacute;dite;
+il faut que Danton l'ose.</p>
+
+<p>Le cri: <i>Audace!</i> est un <i>Fiat Lux</i>. Il faut, pour la marche en avant du
+genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fi&egrave;res le&ccedil;ons
+de courage. Les t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s &eacute;blouissent l'histoire et sont une des grandes
+clart&eacute;s de l'homme. L'aurore ose quand elle se l&egrave;ve. Tenter, braver,
+persister, pers&eacute;v&eacute;rer, s'&ecirc;tre fid&egrave;le &agrave; soi-m&ecirc;me, prendre corps &agrave; corps
+le destin, &eacute;tonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait,
+tant&ocirc;t affronter la puissance injuste, tant&ocirc;t insulter la victoire ivre,
+tenir bon, tenir t&ecirc;te; voil&agrave; l'exemple dont les peuples ont besoin, et
+la lumi&egrave;re qui les &eacute;lectrise. Le m&ecirc;me &eacute;clair formidable va de la torche
+de Prom&eacute;th&eacute;e au br&ucirc;le-gueule de Cambronne.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premiere">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3>L'avenir latent dans le peuple</h3>
+
+
+<p>Quant au peuple parisien, m&ecirc;me homme fait, il est toujours le gamin;
+peindre l'enfant, c'est peindre la ville; et c'est pour cela que nous
+avons &eacute;tudi&eacute; cet aigle dans ce moineau franc.</p>
+
+<p>C'est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne
+appara&icirc;t; l&agrave; est le pur sang; l&agrave; est la vraie physionomie; l&agrave; ce peuple
+travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux
+figures de l'homme. Il y a l&agrave; des quantit&eacute;s profondes d'&ecirc;tres inconnus
+o&ugrave; fourmillent les types les plus &eacute;tranges depuis le d&eacute;chargeur de la
+R&acirc;p&eacute;e jusqu'&agrave; l'&eacute;quarrisseur de Montfaucon. <i>Fex urbis</i>, s'&eacute;crie
+Cic&eacute;ron; <i>mob</i>, ajoute Burke indign&eacute;; tourbe, multitude, populace. Ces
+mots-l&agrave; sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela fait
+qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire; tant pis. Les
+abandonnerez-vous pour cela? leur ferez-vous de leur d&eacute;tresse une
+mal&eacute;diction? la lumi&egrave;re ne peut-elle p&eacute;n&eacute;trer ces masses? Revenons &agrave; ce
+cri: Lumi&egrave;re! et obstinons-nous-y! Lumi&egrave;re! lumi&egrave;re!&mdash;Qui sait si ces
+opacit&eacute;s ne deviendront pas transparentes? les r&eacute;volutions ne sont-elles
+pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, &eacute;clairez,
+allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil,
+fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles,
+prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les
+Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux
+ch&ecirc;nes. Faites de l'id&eacute;e un tourbillon. Cette foule peut &ecirc;tre sublim&eacute;e.
+Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus
+qui p&eacute;tille, &eacute;clate et frissonne &agrave; de certaines heures. Ces pieds nus,
+ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces
+t&eacute;n&egrave;bres, peuvent &ecirc;tre employ&eacute;s &agrave; la conqu&ecirc;te de l'id&eacute;al. Regardez &agrave;
+travers le peuple et vous apercevrez la v&eacute;rit&eacute;. Ce vil sable que vous
+foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et
+qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est gr&acirc;ce &agrave; lui
+que Galil&eacute;e et Newton d&eacute;couvriront les astres.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premiere">Chapitre XIII</a></h2>
+
+<h3>Le petit Gavroche</h3>
+
+
+<p>Huit ou neuf ans environ apr&egrave;s les &eacute;v&egrave;nements racont&eacute;s dans la deuxi&egrave;me
+partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et
+dans les r&eacute;gions du Ch&acirc;teau-d'Eau un petit gar&ccedil;on de onze &agrave; douze ans
+qui e&ucirc;t assez correctement r&eacute;alis&eacute; cet id&eacute;al du gamin &eacute;bauch&eacute; plus haut,
+si, avec le rire de son &acirc;ge sur les l&egrave;vres, il n'e&ucirc;t pas eu le c&oelig;ur
+absolument sombre et vide. Cet enfant &eacute;tait bien affubl&eacute; d'un pantalon
+d'homme, mais il ne le tenait pas de son p&egrave;re, et d'une camisole de
+femme, mais il ne la tenait pas de sa m&egrave;re. Des gens quelconques
+l'avaient habill&eacute; de chiffons par charit&eacute;. Pourtant il avait un p&egrave;re et
+une m&egrave;re. Mais son p&egrave;re ne songeait pas &agrave; lui et sa m&egrave;re ne l'aimait
+point. C'&eacute;tait un de ces enfants dignes de piti&eacute; entre tous qui ont p&egrave;re
+et m&egrave;re et qui sont orphelins.</p>
+
+<p>Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pav&eacute; lui
+&eacute;tait moins dur que le c&oelig;ur de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Ses parents l'avaient jet&eacute; dans la vie d'un coup de pied.</p>
+
+<p>Il avait tout bonnement pris sa vol&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un gar&ccedil;on bruyant, bl&ecirc;me, leste, &eacute;veill&eacute;, goguenard, &agrave; l'air
+vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait &agrave; la fayousse,
+grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les
+passereaux, ga&icirc;ment, riait quand on l'appelait galopin, se f&acirc;chait quand
+on l'appelait voyou. Il n'avait pas de g&icirc;te, pas de pain, pas de feu,
+pas d'amour; mais il &eacute;tait joyeux parce qu'il &eacute;tait libre.</p>
+
+<p>Quand ces pauvres &ecirc;tres sont des hommes, presque toujours la meule de
+l'ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu'ils sont
+enfants, ils &eacute;chappent, &eacute;tant petits. Le moindre trou les sauve.</p>
+
+<p>Pourtant, si abandonn&eacute; que f&ucirc;t cet enfant, il arrivait parfois, tous les
+deux ou trois mois, qu'il disait: Tiens, je vais voir maman! Alors il
+quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux
+quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re, et arrivait o&ugrave;? Pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; ce double num&eacute;ro 50-52 que le
+lecteur conna&icirc;t, &agrave; la masure Gorbeau.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, la masure 50-52, habituellement d&eacute;serte et &eacute;ternellement
+d&eacute;cor&eacute;e de l'&eacute;criteau: &laquo;Chambres &agrave; louer&raquo;, se trouvait, chose rare,
+habit&eacute;e par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours &agrave;
+Paris, n'avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous
+appartenaient &agrave; cette classe indigente qui commence &agrave; partir du dernier
+petit bourgeois g&ecirc;n&eacute; et qui se prolonge de mis&egrave;re en mis&egrave;re dans les
+bas-fonds de la soci&eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; ces deux &ecirc;tres auxquels toutes les
+choses mat&eacute;rielles de la civilisation viennent aboutir, l'&eacute;goutier qui
+balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.</p>
+
+<p>La &laquo;principale locataire&raquo; du temps de Jean Valjean &eacute;tait morte et avait
+&eacute;t&eacute; remplac&eacute;e par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit: On
+ne manque jamais de vieilles femmes.</p>
+
+<p>Cette nouvelle vieille s'appelait madame Burgon, et n'avait rien de
+remarquable dans sa vie qu'une dynastie de trois perroquets, lesquels
+avaient successivement r&eacute;gn&eacute; sur son &acirc;me.</p>
+
+<p>Les plus mis&eacute;rables entre ceux qui habitaient la masure &eacute;taient une
+famille de quatre personnes, le p&egrave;re, la m&egrave;re et deux filles d&eacute;j&agrave; assez
+grandes, tous les quatre log&eacute;s dans le m&ecirc;me galetas, une de ces cellules
+dont nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;.</p>
+
+<p>Cette famille n'offrait au premier abord rien de tr&egrave;s particulier que
+son extr&ecirc;me d&eacute;n&ucirc;ment. Le p&egrave;re en louant la chambre avait dit s'appeler
+Jondrette. Quelque temps apr&egrave;s son emm&eacute;nagement qui avait singuli&egrave;rement
+ressembl&eacute;, pour emprunt&eacute; l'expression m&eacute;morable de la principale
+locataire, &agrave; <i>l'entr&eacute;e de rien du tout</i>, ce Jondrette avait dit &agrave; cette
+femme qui, comme sa devanci&egrave;re, &eacute;tait en m&ecirc;me temps porti&egrave;re et balayait
+l'escalier:&mdash;M&egrave;re une telle, si quelqu'un venait par hasard demander un
+polonais ou un italien, ou peut-&ecirc;tre un espagnol, ce serait moi.</p>
+
+<p>Cette famille &eacute;tait la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et
+il y trouvait la pauvret&eacute;, la d&eacute;tresse, et, ce qui est plus triste,
+aucun sourire; le froid dans l'&acirc;tre et le froid dans les c&oelig;urs. Quand
+il entrait, on lui demandait:&mdash;D'o&ugrave; viens-tu? Il r&eacute;pondait:&mdash;De la rue.
+Quand il s'en allait, on lui demandait:&mdash;O&ugrave; vas-tu? il r&eacute;pondait:&mdash;Dans
+la rue. Sa m&egrave;re lui disait:&mdash;Qu'est-ce que tu viens faire ici?</p>
+
+<p>Cet enfant vivait dans cette absence d'affection comme ces herbes p&acirc;les
+qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'&ecirc;tre ainsi et n'en
+voulait &agrave; personne. Il ne savait pas au juste comment devaient &ecirc;tre un
+p&egrave;re et une m&egrave;re.</p>
+
+<p>Du reste sa m&egrave;re aimait ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Nous avons oubli&eacute; de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet
+enfant le petit Gavroche. Pourquoi s'appelait-il Gavroche? Probablement
+parce que son p&egrave;re s'appelait Jondrette.</p>
+
+<p>Casser le fil semble &ecirc;tre l'instinct de certaines familles mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau &eacute;tait la
+derni&egrave;re au bout du corridor. La cellule d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; &eacute;tait occup&eacute;e par un
+jeune homme tr&egrave;s pauvre qu'on nommait Marius.</p>
+
+<p>Disons ce que c'&eacute;tait que monsieur Marius.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_deuxieme_Le_grand_bourgeois" id="Livre_deuxieme_Le_grand_bourgeois"></a>Livre deuxi&egrave;me&mdash;Le grand bourgeois</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents</h3>
+
+
+<p>Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore
+quelques anciens habitants qui ont gard&eacute; le souvenir d'un bonhomme
+appel&eacute; M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme
+&eacute;tait vieux quand ils &eacute;taient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui
+regardent m&eacute;lancoliquement ce vague fourmillement d'ombres qu'on nomme
+le pass&eacute;, n'a pas encore tout &agrave; fait disparu du labyrinthe des rues
+voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attach&eacute; les noms de
+toutes les provinces de France, absolument comme on a donn&eacute; de nos jours
+aux rues du nouveau quartier Tivoli les noms de toutes les capitales
+d'Europe; progression, soit dit en passant, o&ugrave; est visible le progr&egrave;s.</p>
+
+<p>M. Gillenormand, lequel &eacute;tait on ne peut plus vivant en 1831, &eacute;tait un
+de ces hommes devenus curieux &agrave; voir uniquement &agrave; cause qu'ils ont
+longtemps v&eacute;cu, et qui sont &eacute;tranges parce qu'ils ont jadis ressembl&eacute; &agrave;
+tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus &agrave; personne.
+C'&eacute;tait un vieillard particulier, et bien v&eacute;ritablement l'homme d'un
+autre &acirc;ge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis
+portaient leur marquisat. Il avait d&eacute;pass&eacute; quatre-vingt-dix ans,
+marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait,
+dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de
+lunettes que pour lire. Il &eacute;tait d'humeur amoureuse, mais disait que
+depuis une dizaine d'ann&eacute;es il avait d&eacute;cid&eacute;ment et tout &agrave; fait renonc&eacute;
+aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il; il n'ajoutait pas: Je
+suis trop vieux, mais: Je suis trop pauvre. Il disait: Si je n'&eacute;tais pas
+ruin&eacute;... h&eacute;&eacute;e!&mdash;Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze
+mille livres. Son r&ecirc;ve &eacute;tait de faire un h&eacute;ritage et d'avoir cent mille
+francs de rente pour avoir des ma&icirc;tresses. Il n'appartenait point, comme
+on voit, &agrave; cette vari&eacute;t&eacute; malingre d'octog&eacute;naires qui, comme M. de
+Voltaire, ont &eacute;t&eacute; mourants toute leur vie; ce n'&eacute;tait pas une long&eacute;vit&eacute;
+de pot f&ecirc;l&eacute;; ce vieillard gaillard s'&eacute;tait toujours bien port&eacute;. Il &eacute;tait
+superficiel, rapide, ais&eacute;ment courrouc&eacute;. Il entrait en temp&ecirc;te &agrave; tout
+propos, le plus souvent &agrave; contre-sens du vrai. Quand on le contredisait,
+il levait la canne; il battait les gens, comme au grand si&egrave;cle. Il avait
+une fille de cinquante ans pass&eacute;s, non mari&eacute;e, qu'il rossait tr&egrave;s fort
+quand il se mettait en col&egrave;re, et qu'il e&ucirc;t volontiers fouett&eacute;e. Elle
+lui faisait l'effet d'avoir huit ans. Il souffletait &eacute;nergiquement ses
+domestiques et disait: Ah! carogne! Un de ses jurons &eacute;tait: <i>Par la
+pantoufloche de la pantouflochade!</i> Il avait des tranquillit&eacute;s
+singuli&egrave;res; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait
+&eacute;t&eacute; fou, et qui le d&eacute;testait, &eacute;tant jaloux de M. Gillenormand &agrave; cause de
+sa femme, jolie barbi&egrave;re coquette. M. Gillenormand admirait son propre
+discernement en toute chose, et se d&eacute;clarait tr&egrave;s sagace; voici un de
+ses mots: &laquo;J'ai, en v&eacute;rit&eacute;, quelque p&eacute;n&eacute;tration; je suis de force &agrave;
+dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient.&raquo; Les mots
+qu'il pronon&ccedil;ait le plus souvent, c'&eacute;tait: <i>l'homme sensible</i> et <i>la
+nature</i>. Il ne donnait pas &agrave; ce dernier mot la grande acception que
+notre &eacute;poque lui a rendue. Mais il le faisait entrer &agrave; sa fa&ccedil;on dans ses
+petites satires du coin du feu:&mdash;La nature, disait-il, pour que la
+civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu'&agrave; des sp&eacute;cimens de
+barbarie amusante. L'Europe a des &eacute;chantillons de l'Asie et de
+l'Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le l&eacute;zard est
+un crocodile de poche. Les danseuses de l'Op&eacute;ra sont des sauvagesses
+roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les
+magiciennes! elles les changent en hu&icirc;tres, et les avalent. Les cara&iuml;bes
+ne laissent que les os, elles ne laissent que l'&eacute;caille. Telles sont nos
+m&oelig;urs. Nous ne d&eacute;vorons pas, nous rongeons; nous n'exterminons pas,
+nous griffons.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Tel ma&icirc;tre, tel logis</h3>
+
+
+<p>Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, n&ordm; 6. La maison
+&eacute;tait &agrave; lui. Cette maison a &eacute;t&eacute; d&eacute;molie et reb&acirc;tie depuis, et le chiffre
+en a probablement &eacute;t&eacute; chang&eacute; dans ces r&eacute;volutions de num&eacute;rotage que
+subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement
+au premier, entre la rue et des jardins, meubl&eacute; jusqu'aux plafonds de
+grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais repr&eacute;sentant des
+bergerades; les sujets des plafonds et des panneaux &eacute;taient r&eacute;p&eacute;t&eacute;s en
+petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent &agrave;
+neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient
+aux crois&eacute;es et y faisaient de grands plis cass&eacute;s tr&egrave;s magnifiques. Le
+jardin imm&eacute;diatement situ&eacute; sous ses fen&ecirc;tres se rattachait &agrave; celle
+d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou
+quinze marches fort all&eacute;grement mont&eacute; et descendu par ce bonhomme. Outre
+une biblioth&egrave;que contigu&euml; &agrave; sa chambre, il avait un boudoir auquel il
+tenait fort, r&eacute;duit galant tapiss&eacute; d'une magnifique tenture de paille
+fleurdelys&eacute;e et fleurie faite sur les gal&egrave;res de Louis XIV et command&eacute;e
+par M. de Vivonne &agrave; ses for&ccedil;ats pour sa ma&icirc;tresse. M. Gillenormand avait
+h&eacute;rit&eacute; cela d'une farouche grand'tante maternelle, morte centenaire. Il
+avait eu deux femmes. Ses mani&egrave;res tenaient le milieu entre l'homme de
+cour qu'il n'avait jamais &eacute;t&eacute; et l'homme de robe qu'il aurait pu &ecirc;tre.
+Il &eacute;tait gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait
+&eacute;t&eacute; de ces hommes qui sont toujours tromp&eacute;s par leur femme et jamais par
+leur ma&icirc;tresse, parce qu'ils sont &agrave; la fois les plus maussades maris et
+les plus charmants amants qu'il y ait. Il &eacute;tait connaisseur en peinture.
+Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint
+par Jordaens, fait &agrave; grands coups de brosse, avec des millions de
+d&eacute;tails, &agrave; la fa&ccedil;on fouillis et comme au hasard. Le v&ecirc;tement de M.
+Gillenormand n'&eacute;tait pas l'habit Louis XV, ni m&ecirc;me l'habit Louis XVI;
+c'&eacute;tait le costume des incroyables du Directoire. Il s'&eacute;tait cru tout
+jeune jusque-l&agrave; et avait suivi les modes. Son habit &eacute;tait en drap l&eacute;ger,
+avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons
+d'acier. Avec cela la culotte course et les souliers &agrave; boucles. Il
+mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autorit&eacute;:
+<i>La R&eacute;volution fran&ccedil;aise est un tas de chenapans</i>.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Luc-Esprit</h3>
+
+
+<p>&Agrave; l'&acirc;ge de seize ans, un soir, &agrave; l'Op&eacute;ra, il avait eu l'honneur d'&ecirc;tre
+lorgn&eacute; &agrave; la fois par deux beaut&eacute;s alors m&ucirc;res et c&eacute;l&egrave;bres et chant&eacute;es
+par Voltaire, la Camargo et la Sall&eacute;. Pris entre deux feux, il avait
+fait une retraite h&eacute;ro&iuml;que vers une petite danseuse, fillette appel&eacute;e
+Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont
+il &eacute;tait amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s'&eacute;criait:&mdash;Qu'elle
+&eacute;tait jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la derni&egrave;re fois
+que je l'ai vue &agrave; Longchamps, fris&eacute;e en sentiments soutenus, avec ses
+venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement
+arriv&eacute;s, et son manchon d'agitation!&mdash;Il avait port&eacute; dans son
+adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec
+effusion.&mdash;J'&eacute;tais v&ecirc;tu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme
+de Boufflers, l'ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l'avait
+qualifi&eacute; &laquo;un fol charmant&raquo;. Il se scandalisait de tous les noms qu'il
+voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois.
+Il lisait les journaux, <i>les papiers nouvelles, les gazettes</i>, comme il
+disait, en &eacute;touffant des &eacute;clats de rire. Oh! disait-il, quelles sont ces
+gens-l&agrave;! Corbi&egrave;re! Humann! Casimir-Perier! cela vous est ministre. Je me
+figure ceci dans un journal: M. Gillenormand, ministre! ce serait farce.
+Eh bien! ils sont si b&ecirc;tes que &ccedil;a irait! Il appelait all&eacute;grement toutes
+choses par le mot propre ou malpropre et ne se g&ecirc;nait pas devant les
+femmes. Il disait des grossi&egrave;ret&eacute;s, des obsc&eacute;nit&eacute;s et des ordures avec
+je ne sais quoi de tranquille et de peu &eacute;tonn&eacute; qui &eacute;tait &eacute;l&eacute;gant.
+C'&eacute;tait le sans-fa&ccedil;on de son si&egrave;cle. Il est &agrave; remarquer que le temps des
+p&eacute;riphrases en vers a &eacute;t&eacute; le temps des crudit&eacute;s en prose. Son parrain
+avait pr&eacute;dit qu'il serait un homme de g&eacute;nie, et lui avait donn&eacute; ces deux
+pr&eacute;noms significatifs: Luc-Esprit.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVb" id="Chapitre_IVb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Aspirant centenaire</h3>
+
+
+<p>Il avait eu des prix en son enfance au coll&egrave;ge de Moulins o&ugrave; il &eacute;tait
+n&eacute;, et il avait &eacute;t&eacute; couronn&eacute; de la main du duc de Nivernais qu'il
+appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni
+Napol&eacute;on, ni le retour des Bourbons, rien n'avait pu effacer le souvenir
+de ce couronnement. <i>Le duc de Nevers</i> &eacute;tait pour lui la grande figure
+du si&egrave;cle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu'il avait bon
+air avec son cordon bleu! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II
+avait r&eacute;par&eacute; le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois
+mille roubles le secret de l'&eacute;lixir d'or &agrave; Bestuchef. L&agrave;-dessus, il
+s'animait:&mdash;L'&eacute;lixir d'or, s'&eacute;criait-il, la teinture jaune de Bestuchef,
+les gouttes du g&eacute;n&eacute;ral Lamotte, c'&eacute;tait, au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, &agrave; un
+louis le flacon d'une demi-once, le grand rem&egrave;de aux catastrophes de
+l'amour, la panac&eacute;e contre V&eacute;nus. Louis XV en envoyait deux cents
+flacons au pape.&mdash;On l'e&ucirc;t fort exasp&eacute;r&eacute; et mis hors des gonds si on lui
+e&ucirc;t dit que l'&eacute;lixir d'or n'est autre chose que le perchlorure de fer.
+M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789; il
+racontait sans cesse de quelle fa&ccedil;on il s'&eacute;tait sauv&eacute; dans la Terreur,
+et comment il lui avait fallu bien de la ga&icirc;t&eacute; et bien de l'esprit pour
+ne pas avoir la t&ecirc;te coup&eacute;e. Si quelque jeune homme s'avisait de faire
+devant lui l'&eacute;loge de la R&eacute;publique, il devenait bleu et s'irritait &agrave;
+s'&eacute;vanouir. Quelquefois il faisait allusion &agrave; son &acirc;ge de quatrevingt-dix
+ans, et disait: <i>J'esp&egrave;re bien que je ne verrai pas deux fois
+quatrevingt-treize</i>. D'autres fois, il signifiait aux gens qu'il
+entendait vivre cent ans.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vb" id="Chapitre_Vb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Basque et Nicolette</h3>
+
+
+<p>Il avait des th&eacute;ories. En voici une: &laquo;Quand un homme aime passionn&eacute;ment
+les femmes, et qu'il a lui-m&ecirc;me une femme &agrave; lui dont il se soucie peu,
+laide, rev&ecirc;che, l&eacute;gitime, pleine de droits, juch&eacute;e sur le code et
+jalouse au besoin, il n'a qu'une fa&ccedil;on de s'en tirer et d'avoir la paix,
+c'est de laisser &agrave; sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication
+le fait libre. La femme s'occupe alors, se passionne au maniement des
+esp&egrave;ces, s'y vert-de-grise les doigts, entreprend l'&eacute;l&egrave;ve des m&eacute;tayers
+et le dressage des fermiers, convoque les avou&eacute;s, pr&eacute;side les notaires,
+harangue les tabellions, visite les robins, suit les proc&egrave;s, r&eacute;dige les
+baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, ach&egrave;te, r&egrave;gle,
+jordonne, promet et compromet, lie et r&eacute;silie, c&egrave;de, conc&egrave;de et
+r&eacute;troc&egrave;de, arrange, d&eacute;range, th&eacute;saurise, prodigue, elle fait des
+sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que
+son mari la d&eacute;daigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari.&raquo; Cette
+th&eacute;orie, M. Gillenormand se l'&eacute;tait appliqu&eacute;e, et elle &eacute;tait devenue son
+histoire. Sa femme, la deuxi&egrave;me, avait administr&eacute; sa fortune de telle
+fa&ccedil;on qu'il restait &agrave; M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva
+veuf, juste de quoi vivre, en pla&ccedil;ant presque tout en viager, une
+quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient
+s'&eacute;teindre avec lui. Il n'avait pas h&eacute;sit&eacute;, peu pr&eacute;occup&eacute; du souci de
+laisser un h&eacute;ritage. D'ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient
+des aventures, et, par exemple, devenaient des <i>biens nationaux;</i> il
+avait assist&eacute; aux avatars du tiers consolid&eacute;, et il croyait peu au
+grand-livre.&mdash;<i>Rue Quincampoix que tout cela</i>! disait-il. Sa maison de
+la rue des Filles-du-Calvaire, nous l'avons dit, lui appartenait. Il
+avait deux domestiques, &laquo;un m&acirc;le et un femelle&raquo;. Quand un domestique
+entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes
+le nom de leur province: N&icirc;mois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier
+valet &eacute;tait un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans,
+incapable de courir vingt pas, mais, comme il &eacute;tait n&eacute; &agrave; Bayonne, M.
+Gillenormand l'appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s'appelaient
+chez lui Nicolette (m&ecirc;me la Magnon dont il sera question plus loin). Un
+jour une fi&egrave;re cuisini&egrave;re, cordon bleu, de haute race de concierges, se
+pr&eacute;senta.&mdash;Combien voulez-vous gagner de gages par mois? lui demanda M.
+Gillenormand.&mdash;Trente francs.&mdash;Comment vous nommez-vous?&mdash;Olympie.&mdash;Tu
+auras cinquante francs, et tu t'appelleras Nicolette.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIb" id="Chapitre_VIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits</h3>
+
+
+<p>Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en col&egrave;re; il &eacute;tait
+furieux d'&ecirc;tre d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il avait tous les pr&eacute;jug&eacute;s et prenait toutes
+les licences. Une des choses dont il composait son relief ext&eacute;rieur et
+sa satisfaction intime, c'&eacute;tait, nous venons de l'indiquer, d'&ecirc;tre rest&eacute;
+vert galant, et de passer &eacute;nergiquement pour tel. Il appelait cela avoir
+&laquo;royale renomm&eacute;e&raquo;. La royale renomm&eacute;e lui attirait parfois de
+singuli&egrave;res aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche,
+comme une cloy&egrave;re d'hu&icirc;tres, un gros gar&ccedil;on nouveau-n&eacute;, criant le diable
+et d&ucirc;ment emmitoufl&eacute; de langes, qu'une servante chass&eacute;e six mois
+auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits
+quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l'entourage. Et &agrave;
+qui cette effront&eacute;e dr&ocirc;lesse esp&eacute;rait-elle faire accroire cela? Quelle
+audace! quelle abominable calomnie! M. Gillenormand, lui, n'eut aucune
+col&egrave;re. Il regarda le maillot avec l'aimable sourire d'un bonhomme
+flatt&eacute; de la calomnie, et dit &agrave; la cantonade: &laquo;&mdash;Eh bien quoi?
+qu'est-ce? qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il y a? vous vous &eacute;bahissez
+bellement, et, en v&eacute;rit&eacute;, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur
+le duc d'Angoul&ecirc;me, b&acirc;tard de sa majest&eacute; Charles IX, se maria &agrave;
+quatrevingt-cinq ans avec une p&eacute;ronnelle de quinze ans, monsieur
+Virginal, marquis d'Alluye, fr&egrave;re du cardinal de Sourdis, archev&ecirc;que de
+Bordeaux, eut &agrave; quatrevingt-trois ans d'une fille de chambre de madame
+la pr&eacute;sidente Jacquin un fils, un vrai fils d'amour, qui fut chevalier
+de Malte et conseiller d'&eacute;tat d'&eacute;p&eacute;e; un des grands hommes de ce
+si&egrave;cle-ci, l'abb&eacute; Tabaraud, est fils d'un homme de quatrevingt-sept ans.
+Ces choses-l&agrave; n'ont rien que d'ordinaire. Et la Bible donc! Sur ce, je
+d&eacute;clare que ce petit monsieur n'est pas de moi. Qu'on en prenne soin. Ce
+n'est pas sa faute.&raquo;&mdash;Le proc&eacute;d&eacute; &eacute;tait d&eacute;bonnaire. La cr&eacute;ature, celle-l&agrave;
+qui se nommait Magnon, lui fit un deuxi&egrave;me envoi l'ann&eacute;e d'apr&egrave;s.
+C'&eacute;tait encore un gar&ccedil;on. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il
+remit &agrave; la m&egrave;re les deux mioches, s'engageant &agrave; payer pour leur
+entretien quatre-vingts francs par mois, &agrave; la condition que ladite m&egrave;re
+ne recommencerait plus. Il ajouta: &laquo;J'entends que la m&egrave;re les traite
+bien. Je les irai voir de temps en temps.&raquo; Ce qu'il fit. Il avait eu un
+fr&egrave;re pr&ecirc;tre, lequel avait &eacute;t&eacute; trente-trois ans recteur de l'acad&eacute;mie de
+Poitiers, et &eacute;tait mort &agrave; soixante-dix-neuf ans. <i>Je l'ai perdu jeune</i>,
+disait-il. Ce fr&egrave;re, dont il est rest&eacute; peu de souvenir, &eacute;tait un
+paisible avare qui, &eacute;tant pr&ecirc;tre, se croyait oblig&eacute; de faire l'aum&ocirc;ne
+aux pauvres qu'il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des
+monnerons ou des sous d&eacute;mon&eacute;tis&eacute;s, trouvant ainsi moyen d'aller en enfer
+par le chemin du paradis. Quant &agrave; M. Gillenormand a&icirc;n&eacute;, il ne
+marchandait pas l'aum&ocirc;ne et donnait volontiers, et noblement. Il &eacute;tait
+bienveillant, brusque, charitable, et s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; riche, sa pente e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait f&ucirc;t fait
+grandement, m&ecirc;me les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant
+&eacute;t&eacute; d&eacute;valis&eacute; par un homme d'affaires d'une mani&egrave;re grossi&egrave;re et visible,
+il jeta cette exclamation solennelle:&mdash;&laquo;Fi! c'est malproprement fait!
+j'ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; dans ce si&egrave;cle,
+m&ecirc;me les coquins. Morbleu! ce n'est pas ainsi qu'on doit voler un homme
+de ma sorte. Je suis vol&eacute; comme dans un bois, mais mal vol&eacute;. <i>Sylvae
+sint consule dignae!&raquo;</i>&mdash;il avait eu, nous l'avons dit, deux femmes; de
+la premi&egrave;re une fille qui &eacute;tait rest&eacute;e fille, et de la seconde une autre
+fille, morte vers l'&acirc;ge de trente ans, laquelle avait &eacute;pous&eacute; par amour
+ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les
+arm&eacute;es de la R&eacute;publique et de l'Empire, avait eu la croix &agrave; Austerlitz
+et avait &eacute;t&eacute; fait colonel &agrave; Waterloo. <i>C'est la honte de ma famille</i>,
+disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une gr&acirc;ce
+particuli&egrave;re &agrave; chiffonner son jabot de dentelle d'un revers de main. Il
+croyait fort peu en Dieu.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIb" id="Chapitre_VIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>R&egrave;gle: Ne recevoir personne que le soir</h3>
+
+
+<p>Tel &eacute;tait M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n'avait point perdu ses
+cheveux, plut&ocirc;t gris que blancs, et &eacute;tait toujours coiff&eacute; en oreilles de
+chien. En somme, et avec tout cela, v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il tenait du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle: frivole et grand.</p>
+
+<p>Dans les premi&egrave;res ann&eacute;es de la Restauration, M. Gillenormand, qui &eacute;tait
+encore jeune,&mdash;il n'avait que soixante-quatorze ans en 1814,&mdash;avait
+habit&eacute; le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, pr&egrave;s Saint-Sulpice. Il
+ne s'&eacute;tait retir&eacute; au Marais qu'en sortant du monde, bien apr&egrave;s ses
+quatre-vingts ans sonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Et en sortant du monde, il s'&eacute;tait mur&eacute; dans ses habitudes. La
+principale, et o&ugrave; il &eacute;tait invariable, c'&eacute;tait de tenir sa porte
+absolument ferm&eacute;e le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit,
+pour quelque affaire que ce f&ucirc;t, que le soir. Il d&icirc;nait &agrave; cinq heures,
+puis sa porte &eacute;tait ouverte. C'&eacute;tait la mode de son si&egrave;cle, et il n'en
+voulait point d&eacute;mordre.&mdash;Le jour est canaille, disait-il, et ne m&eacute;rite
+qu'un volet ferm&eacute;. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le
+z&eacute;nith allume ses &eacute;toiles.&mdash;Et il se barricadait pour tout le monde,
+f&ucirc;t-ce pour le roi. Vieille &eacute;l&eacute;gance de son temps.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIb" id="Chapitre_VIIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Les deux ne font pas la paire</h3>
+
+
+<p>Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d'en parler. Elles
+&eacute;taient n&eacute;es &agrave; dix ans d'intervalle. Dans leur jeunesse elles s'&eacute;taient
+fort peu ressembl&eacute;, et, par le caract&egrave;re comme par le visage, avaient
+&eacute;t&eacute; aussi peu s&oelig;urs que possible. La cadette &eacute;tait une charmante &acirc;me
+tourn&eacute;e vers tout ce qui est lumi&egrave;re, occup&eacute;e de fleurs, de vers et de
+musique, envol&eacute;e dans des espaces glorieux, enthousiaste, &eacute;th&eacute;r&eacute;e,
+fianc&eacute;e d&egrave;s l'enfance dans l'id&eacute;al &agrave; une vague figure h&eacute;ro&iuml;que. L'a&icirc;n&eacute;e
+avait aussi sa chim&egrave;re; elle voyait dans l'azur un fournisseur, quelque
+bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement b&ecirc;te, un
+million fait homme, ou bien, un pr&eacute;fet; les r&eacute;ceptions de la pr&eacute;fecture,
+un huissier d'antichambre cha&icirc;ne au cou, les bals officiels, les
+harangues de la mairie, &ecirc;tre &laquo;madame la pr&eacute;f&egrave;te&raquo;, cela tourbillonnait
+dans son imagination. Les deux s&oelig;urs s'&eacute;garaient ainsi, chacune dans
+son r&ecirc;ve, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; elles &eacute;taient jeunes filles. Toutes deux avaient
+des ailes, l'une comme un ange, l'autre comme une oie.</p>
+
+<p>Aucune ambition ne se r&eacute;alise pleinement, ici-bas du moins. Aucun
+paradis ne devient terrestre &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes. La cadette avait
+&eacute;pous&eacute; l'homme de ses songes, mais elle &eacute;tait morte. L'a&icirc;n&eacute;e ne s'&eacute;tait
+pas mari&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle fait son entr&eacute;e dans l'histoire que nous racontons,
+c'&eacute;tait une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus
+pointus et un des esprits les plus obtus qu'on p&ucirc;t voir. D&eacute;tail
+caract&eacute;ristique: en dehors de la famille &eacute;troite, personne n'avait
+jamais su son petit nom. On l'appelait <i>mademoiselle Gillenormand
+l'a&icirc;n&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l'a&icirc;n&eacute;e e&ucirc;t rendu des points
+&agrave; une miss. C'&eacute;tait la pudeur pouss&eacute;e au noir. Elle avait un souvenir
+affreux dans sa vie; un jour, un homme avait vu sa jarreti&egrave;re.</p>
+
+<p>L'&acirc;ge n'avait fait qu'accro&icirc;tre cette pudeur impitoyable. Sa guimpe
+n'&eacute;tait jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle
+multipliait les agrafes et les &eacute;pingles l&agrave; o&ugrave; personne ne songeait &agrave;
+regarder. Le propre de la pruderie, c'est de mettre d'autant plus de
+factionnaires que la forteresse est moins menac&eacute;e.</p>
+
+<p>Pourtant, explique qui pourra ces vieux myst&egrave;res d'innocence, elle se
+laissait embrasser sans d&eacute;plaisir par un officier de lanciers qui &eacute;tait
+son petit-neveu et qui s'appelait Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit de ce lancier favoris&eacute;, l'&eacute;tiquette: <i>Prude</i>, sous laquelle
+nous l'avons class&eacute;e, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand &eacute;tait
+une esp&egrave;ce d'&acirc;me cr&eacute;pusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un
+demi-vice.</p>
+
+<p>Elle ajoutait &agrave; la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle &eacute;tait
+de la confr&eacute;rie de la Vierge, portait un voile blanc &agrave; de certaines
+f&ecirc;tes, marmottait des oraisons sp&eacute;ciales, r&eacute;v&eacute;rait &laquo;le saint sang&raquo;,
+v&eacute;n&eacute;rait &laquo;le sacr&eacute; c&oelig;ur&raquo;, restait des heures en contemplation devant un
+autel rococo-j&eacute;suite dans une chapelle ferm&eacute;e au commun des fid&egrave;les, et
+y laissait envoler son &acirc;me parmi de petites nu&eacute;es de marbre et &agrave; travers
+de grands rayons de bois dor&eacute;.</p>
+
+<p>Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appel&eacute;e Mlle
+Vaubois, absolument h&eacute;b&eacute;t&eacute;e, et pr&egrave;s de laquelle Mlle Gillenormand avait
+le plaisir d'&ecirc;tre un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria,
+Mlle Vaubois n'avait de lumi&egrave;res que sur les diff&eacute;rentes fa&ccedil;ons de faire
+les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, &eacute;tait l'hermine de
+la stupidit&eacute; sans une seule tache d'intelligence.</p>
+
+<p>Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plut&ocirc;t gagn&eacute; que
+perdu. C'est le fait des natures passives. Elle n'avait jamais &eacute;t&eacute;
+m&eacute;chante, ce qui est une bont&eacute; relative; et puis, les ann&eacute;es usent les
+angles, et l'adoucissement de la dur&eacute;e lui &eacute;tait venu. Elle &eacute;tait triste
+d'une tristesse obscure dont elle n'avait pas elle-m&ecirc;me le secret. Il y
+avait dans toute sa personne la stupeur d'une vie finie qui n'a pas
+commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Elle tenait la maison de son p&egrave;re. M. Gillenormand avait pr&egrave;s de lui sa
+fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait pr&egrave;s de lui sa s&oelig;ur.
+Ces m&eacute;nages d'un vieillard et d'une vieille fille ne sont point rares et
+ont l'aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s'appuient l'une
+sur l'autre.</p>
+
+<p>Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce
+vieillard, un enfant, un petit gar&ccedil;on toujours tremblant et muet devant
+M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais &agrave; cet enfant que
+d'une voix s&eacute;v&egrave;re et quelquefois la canne lev&eacute;e:&mdash;<i>Ici!
+monsieur!&mdash;Maroufle, polisson, approchez!&mdash;R&eacute;pondez, dr&ocirc;le!&mdash;Que je vous
+voie, vaurien!</i> etc., etc. Il l'idol&acirc;trait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_troisieme_Le_grand-pere_et_le_petit-fils" id="Livre_troisieme_Le_grand-pere_et_le_petit-fils"></a>Livre troisi&egrave;me&mdash;Le grand-p&egrave;re et le petit-fils</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Un ancien salon</h3>
+
+
+
+<p>Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs
+salons tr&egrave;s bons et tr&egrave;s nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand
+&eacute;tait re&ccedil;u. Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il
+avait, ensuite l'esprit qu'on lui pr&ecirc;tait, on le recherchait m&ecirc;me, et on
+le f&ecirc;tait. Il n'allait nulle part qu'&agrave; la condition d'y dominer. Il est
+des gens qui veulent &agrave; tout prix l'influence et qu'on s'occupe d'eux; l&agrave;
+o&ugrave; ils ne peuvent &ecirc;tre oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand
+n'&eacute;tait pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes
+qu'il fr&eacute;quentait ne co&ucirc;tait rien &agrave; son respect de lui-m&ecirc;me. Il &eacute;tait
+oracle partout. Il lui arrivait de tenir t&ecirc;te &agrave; M. de Bonald, et m&ecirc;me &agrave;
+M. Bengy-Puy-Vall&eacute;e.</p>
+
+<p>Vers 1817, il passait invariablement deux apr&egrave;s-midi par semaine dans
+une maison de son voisinage, rue F&eacute;rou, chez madame la baronne de T.,
+digne et respectable personne dont le mari avait &eacute;t&eacute;, sous Louis XVI,
+ambassadeur de France &agrave; Berlin. Le baron de T., qui de son vivant
+donnait passionn&eacute;ment dans les extases et les visions magn&eacute;tiques, &eacute;tait
+mort ruin&eacute; dans l'&eacute;migration, laissant, pour toute fortune, en dix
+volumes manuscrits reli&eacute;s en maroquin rouge et dor&eacute;s sur tranche, des
+m&eacute;moires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n'avait
+point publi&eacute; les m&eacute;moires par dignit&eacute;, et se soutenait d'une petite
+rente, qui avait surnag&eacute; on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de
+la cour, <i>monde fort m&ecirc;l&eacute;</i>, disait-elle, dans un isolement noble, fier
+et pauvre. Quelques amis se r&eacute;unissaient deux fois par semaine autour de
+son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y
+prenait le th&eacute;, et l'on y poussait, selon que le vent &eacute;tait &agrave; l'&eacute;l&eacute;gie
+ou au dithyrambe, des g&eacute;missements ou des cris d'horreur sur le si&egrave;cle,
+sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon
+bleu &agrave; des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l'on s'y
+entretenait tout bas des esp&eacute;rances que donnait Monsieur, depuis Charles
+X.</p>
+
+<p>On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes o&ugrave;
+Napol&eacute;on &eacute;tait appel&eacute; <i>Nicolas</i>. Des duchesses, les plus d&eacute;licates et
+les plus charmantes femmes du monde, s'y extasiaient sur des couplets
+comme celui-ci adress&eacute; &laquo;aux f&eacute;d&eacute;r&eacute;s&raquo;:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Renfoncez dans vos culottes</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le bout d'chemis' qui vous pend.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'on n'dis'pas qu'les patriotes</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ont arbor&eacute; l'drapeau blanc!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>On s'y amusait &agrave; des calembours qu'on croyait terribles, &agrave; des jeux de
+mots innocents qu'on supposait venimeux, &agrave; des quatrains, m&ecirc;me &agrave; des
+distiques; ainsi sur le minist&egrave;re Dessolles, cabinet mod&eacute;r&eacute; dont
+faisaient partie MM. Decazes et Deserre:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour raffermir le tr&ocirc;ne &eacute;branl&eacute; sur sa base,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il faut changer de sol, et de serre et de case.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ou bien on y fa&ccedil;onnait la liste de la chambre des pairs, &laquo;chambre
+abominablement jacobine&raquo;, et l'on combinait sur cette liste des
+alliances de noms, de mani&egrave;re &agrave; faire, par exemple, des phrases comme
+celle-ci: <i>Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr</i>. Le tout ga&icirc;ment.</p>
+
+<p>Dans ce monde-l&agrave; on parodiait la R&eacute;volution. On avait je ne sais quelles
+vell&eacute;it&eacute;s d'aiguiser les m&ecirc;mes col&egrave;res en sens inverse. On chantait son
+petit <i>&Ccedil;a ira</i>:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ah! &ccedil;a ira! &ccedil;a ira! &ccedil;a ira</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Les buonapartist'&agrave; la lanterne!</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indiff&eacute;remment,
+aujourd'hui cette t&ecirc;te-ci, demain celle-l&agrave;. Ce n'est qu'une variante.</p>
+
+<p>Dans l'affaire Fuald&egrave;s, qui est de cette &eacute;poque, 1816, on prenait parti
+pour Bastide et Jausion, parce que Fuald&egrave;s &eacute;tait &laquo;buonapartiste&raquo;. On
+qualifiait les lib&eacute;raux, <i>les fr&egrave;res et amis;</i> c'&eacute;tait le dernier degr&eacute;
+de l'injure.</p>
+
+<p>Comme certains clochers d'&eacute;glise, le salon de madame la baronne de T.
+avait deux coqs. L'un &eacute;tait M. Gillenormand, l'autre &eacute;tait le comte de
+Lamothe-Valois, duquel on se disait &agrave; l'oreille avec une sorte de
+consid&eacute;ration: <i>Vous savez? C'est le Lamothe de l'affaire du collier</i>.
+Les partis ont de ces amnisties singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honor&eacute;es
+s'amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde &agrave;
+qui l'on admet; de m&ecirc;me qu'il y a perte de calorique dans le voisinage
+de ceux qui ont froid, il y a diminution de consid&eacute;ration dans
+l'approche des gens m&eacute;pris&eacute;s. L'ancien monde d'en haut se tenait
+au-dessus de cette loi-l&agrave; comme de toutes les autres. Marigny, fr&egrave;re de
+la Pompadour, a ses entr&eacute;es chez M. le prince de Soubise. Quoique? non,
+parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le tr&egrave;s bien venu
+chez M. le mar&eacute;chal de Richelieu. Ce monde-l&agrave;, c'est l'olympe. Mercure
+et le prince de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;e y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu
+qu'il soit dieu.</p>
+
+<p>Le comte de Lamothe qui, en 1815, &eacute;tait un vieillard de soixante-quinze
+ans, n'avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa
+figure anguleuse et froide, ses mani&egrave;res parfaitement polies, son habit
+boutonn&eacute; jusqu'&agrave; la cravate, et ses grandes jambes toujours crois&eacute;es
+dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne br&ucirc;l&eacute;e. Son
+visage &eacute;tait de la couleur de son pantalon.</p>
+
+<p>Ce M. de Lamothe &eacute;tait &laquo;compt&eacute;&raquo; dans ce salon, &agrave; cause de sa
+&laquo;c&eacute;l&eacute;brit&eacute;&raquo;, et, chose &eacute;trange &agrave; dire, mais exacte, &agrave; cause du nom de
+Valois.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Gillenormand, sa consid&eacute;ration &eacute;tait absolument de bon aloi.
+Il faisait autorit&eacute;. Il avait, tout l&eacute;ger qu'il &eacute;tait et sans que cela
+co&ucirc;t&acirc;t rien &agrave; sa ga&icirc;t&eacute;, une certaine fa&ccedil;on d'&ecirc;tre, imposante, digne,
+honn&ecirc;te et bourgeoisement alti&egrave;re; et son grand &acirc;ge s'y ajoutait. On
+n'est pas impun&eacute;ment un si&egrave;cle. Les ann&eacute;es finissent par faire autour
+d'une t&ecirc;te un &eacute;chevellement v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il avait en outre de ces mots qui sont tout &agrave; fait l'&eacute;tincelle de la
+vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, apr&egrave;s avoir restaur&eacute; Louis
+XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut re&ccedil;u
+par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et
+avec l'impertinence la plus d&eacute;licate. M. Gillenormand approuva.&mdash;<i>Tous
+les rois qui ne sont pas le roi de France</i>, dit-il, <i>sont des rois de
+province</i>. On fit un jour devant lui cette demande et cette r&eacute;ponse:&mdash;&Agrave;
+quoi donc a &eacute;t&eacute; condamn&eacute; le r&eacute;dacteur du <i>Courrier fran&ccedil;ais</i>?&mdash;&Agrave; &ecirc;tre
+suspendu.&mdash;<i>Sus</i> est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce
+genre fondent une situation.</p>
+
+<p>&Agrave; un <i>te deum</i> anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de
+Talleyrand, il dit: <i>Voil&agrave; son excellence le Mal</i>.</p>
+
+<p>M. Gillenormand venait habituellement accompagn&eacute; de sa fille, cette
+longue mademoiselle qui avait alors pass&eacute; quarante ans et en semblait
+cinquante, et d'un beau petit gar&ccedil;on de sept ans, blanc, rose, frais,
+avec des yeux heureux et confiants, lequel n'apparaissait jamais dans ce
+salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui: Qu'il est
+joli! quel dommage! pauvre enfant! Cet enfant &eacute;tait celui dont nous
+avons dit un mot tout &agrave; l'heure. On l'appelait&mdash;pauvre enfant&mdash;parce
+qu'il avait pour p&egrave;re &laquo;un brigand de la Loire&raquo;.</p>
+
+<p>Ce brigand de la Loire &eacute;tait ce gendre de M. Gillenormand dont il a d&eacute;j&agrave;
+&eacute;t&eacute; fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait <i>la honte de sa
+famille</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Un des spectres rouges de ce temps-l&agrave;</h3>
+
+
+<p>Quelqu'un qui aurait pass&eacute; &agrave; cette &eacute;poque dans la petite ville de Vernon
+et qui s'y serait promen&eacute; sur ce beau pont monumental auquel succ&eacute;dera
+bient&ocirc;t, esp&eacute;rons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
+remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
+d'une cinquantaine d'ann&eacute;es coiff&eacute; d'une casquette de cuir, v&ecirc;tu d'un
+pantalon et d'une veste de gros drap gris, &agrave; laquelle &eacute;tait cousu
+quelque chose de jaune qui avait &eacute;t&eacute; un ruban rouge, chauss&eacute; de sabots,
+h&acirc;l&eacute; par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
+une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courb&eacute;,
+vo&ucirc;t&eacute;, vieilli avant l'&acirc;ge, se promenant &agrave; peu pr&egrave;s tous les jours, une
+b&ecirc;che et une serpe &agrave; la main, dans un de ces compartiments entour&eacute;s de
+murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une cha&icirc;ne de terrasses
+la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
+on dirait, s'ils &eacute;taient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
+s'ils &eacute;taient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
+aboutissent par un bout &agrave; la rivi&egrave;re et par l'autre &agrave; une maison.
+L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
+1817 le plus &eacute;troit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
+vivait l&agrave; seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
+femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
+bourgeoise, qui le servait. Le carr&eacute; de terre qu'il appelait son jardin
+&eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre dans la ville pour la beaut&eacute; des fleurs qu'il y cultivait.
+Les fleurs &eacute;taient son occupation.</p>
+
+<p>&Agrave; force de travail, de pers&eacute;v&eacute;rance, d'attention et de seaux d'eau, il
+avait r&eacute;ussi &agrave; cr&eacute;er apr&egrave;s le cr&eacute;ateur, et il avait invent&eacute; de certaines
+tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir &eacute;t&eacute; oubli&eacute;s par la
+nature. Il &eacute;tait ing&eacute;nieux; il avait devanc&eacute; Soulange Bodin dans la
+formation des petits massifs de terre de bruy&egrave;re pour la culture des
+rares et pr&eacute;cieux arbustes d'Am&eacute;rique et de Chine. D&egrave;s le point du jour,
+en &eacute;t&eacute;, il &eacute;tait dans ses all&eacute;es, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
+marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bont&eacute;, de tristesse et
+de douceur, quelquefois r&ecirc;veur et immobile des heures enti&egrave;res, &eacute;coutant
+le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
+une maison, ou bien les yeux fix&eacute;s au bout d'un brin d'herbe sur quelque
+goutte de ros&eacute;e dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
+table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
+faisait c&eacute;der, sa servante le grondait. Il &eacute;tait timide jusqu'&agrave; sembler
+farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
+frappaient &agrave; sa porte et son cur&eacute;, l'abb&eacute; Mabeuf, bon vieux homme.
+Pourtant si des habitants de la ville ou des &eacute;trangers, les premiers
+venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner &agrave; sa
+petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'&eacute;tait le brigand de la
+Loire.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui, dans le m&ecirc;me temps, aurait lu les m&eacute;moires militaires,
+les biographies, le <i>Moniteur</i> et les bulletins de la grande Arm&eacute;e,
+aurait pu &ecirc;tre frapp&eacute; d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
+Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy &eacute;tait soldat au
+r&eacute;giment de Saintonge. La R&eacute;volution &eacute;clata. Le r&eacute;giment de Saintonge
+fit partie de l'arm&eacute;e du Rhin. Car les anciens r&eacute;giments de la monarchie
+gard&egrave;rent leurs noms de province, m&ecirc;me apr&egrave;s la chute de la monarchie,
+et ne furent embrigad&eacute;s qu'en 1794. Pontmercy se battit &agrave; Spire, &agrave;
+Worms, &agrave; Neustadt, &agrave; Turkheim, &agrave; Alzey, &agrave; Mayence o&ugrave; il &eacute;tait des deux
+cents qui formaient l'arri&egrave;re-garde de Houchard. Il tint, lui douzi&egrave;me,
+contre le corps du prince de Hesse, derri&egrave;re le vieux rempart
+d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'arm&eacute;e que lorsque le canon
+ennemi eut ouvert la br&egrave;che depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
+de plong&eacute;e. Il &eacute;tait sous Kl&eacute;ber &agrave; Marchiennes et au combat du
+Mont-Palissel o&ugrave; il eut le bras cass&eacute; d'un bisca&iuml;en. Puis il passa &agrave; la
+fronti&egrave;re d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui d&eacute;fendirent
+le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nomm&eacute; adjudant-g&eacute;n&eacute;ral et
+Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy &eacute;tait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Berthier au milieu
+de la mitraille dans cette journ&eacute;e de Lodi qui fit dire &agrave; Bonaparte:
+<i>Berthier a &eacute;t&eacute; canonnier, cavalier et grenadier</i>. Il vit son ancien
+g&eacute;n&eacute;ral Joubert tomber &agrave; Novi, au moment o&ugrave;, le sabre lev&eacute;, il criait:
+&laquo;En avant!&raquo; Ayant &eacute;t&eacute; embarqu&eacute; avec sa compagnie pour les besoins de la
+campagne dans une p&eacute;niche qui allait de G&ecirc;nes &agrave; je ne sais plus quel
+petit port de la c&ocirc;te, il tomba dans un gu&ecirc;pier de sept ou huit voiles
+anglaises. Le commandant g&eacute;nois voulait jeter les canons &agrave; la mer,
+cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
+navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs &agrave; la drisse du m&acirc;t
+de pavillon, et passa fi&egrave;rement sous le canon des fr&eacute;gates britanniques.
+&Agrave; vingt lieues de l&agrave;, son audace croissant, avec sa p&eacute;niche il attaqua
+et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
+si charg&eacute; d'hommes et de chevaux que le b&acirc;timent &eacute;tait bond&eacute; jusqu'aux
+hiloires. En 1805, il &eacute;tait de cette division Malher qui enleva
+G&uuml;nzbourg &agrave; l'archiduc Ferdinand. &Agrave; Weltingen, il re&ccedil;ut dans ses bras,
+sous une gr&ecirc;le de balles, le colonel Maupetit bless&eacute; mortellement &agrave; la
+t&ecirc;te du 9&egrave;me dragons. Il se distingua &agrave; Austerlitz dans cette admirable
+marche en &eacute;chelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
+de la garde imp&eacute;riale russe &eacute;crasa un bataillon du 4&egrave;me de ligne,
+Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbut&egrave;rent cette
+garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
+prisonniers Wurmser dans Mantoue, M&eacute;las dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
+Il fit partie du huiti&egrave;me corps de la grande Arm&eacute;e que Mortier
+commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55&egrave;me de
+ligne qui &eacute;tait l'ancien r&eacute;giment de Flandre. &Agrave; Eylau, il &eacute;tait dans le
+cimeti&egrave;re o&ugrave; l'h&eacute;ro&iuml;que capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
+livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
+pendant deux heures, tout l'effort de l'arm&eacute;e ennemie. Pontmercy fut un
+des trois qui sortirent de ce cimeti&egrave;re vivants. Il fut de Friedland.
+Puis il vit Moscou, puis la B&eacute;r&eacute;sina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
+Wachau, Leipsick, et les d&eacute;fil&eacute;s de Gelenhausen; puis Montmirail,
+Ch&acirc;teau-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
+la redoutable position de Laon. &Agrave; Arnay-le-Duc, &eacute;tant capitaine, il
+sabra dix cosaques, et sauva, non son g&eacute;n&eacute;ral, mais son caporal. Il fut
+hach&eacute; &agrave; cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
+bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
+permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
+qu'on appelait dans l'ancien r&eacute;gime <i>la double-main</i>, c'est-&agrave;-dire une
+aptitude &eacute;gale &agrave; manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
+escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionn&eacute;e par
+l'&eacute;ducation militaire, que sont n&eacute;es certaines armes sp&eacute;ciales, les
+dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
+accompagna Napol&eacute;on &agrave; l'&icirc;le d'Elbe. &Agrave; Waterloo, il &eacute;tait chef d'escadron
+de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
+bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
+l'empereur. Il &eacute;tait couvert de sang. Il avait re&ccedil;u, en arrachant le
+drapeau, un coup de sabre &agrave; travers le visage. L'empereur, content, lui
+cria: <i>Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la l&eacute;gion
+d'honneur</i>! Pontmercy r&eacute;pondit: <i>Sire, je vous remercie pour ma veuve</i>.
+Une heure apr&egrave;s, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
+qu'&eacute;tait-ce que ce Georges Pontmercy? C'&eacute;tait ce m&ecirc;me brigand de la
+Loire.</p>
+
+<p>On a d&eacute;j&agrave; vu quelque chose de son histoire. Apr&egrave;s Waterloo, Pontmercy,
+tir&eacute;, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait r&eacute;ussi &agrave; regagner
+l'arm&eacute;e, et s'&eacute;tait tra&icirc;n&eacute; d'ambulance en ambulance jusqu'aux
+cantonnements de la Loire.</p>
+
+<p>La Restauration l'avait mis &agrave; la demi-solde, puis l'avait envoy&eacute; en
+r&eacute;sidence, c'est-&agrave;-dire en surveillance, &agrave; Vernon. Le roi Louis XVIII,
+consid&eacute;rant comme non avenu tout ce qui s'&eacute;tait fait dans les
+Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualit&eacute; d'officier de la l&eacute;gion
+d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
+c&ocirc;t&eacute; ne n&eacute;gligeait aucune occasion de signer <i>le colonel baron
+Pontmercy</i>. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
+sans y attacher la rosette d'officier de la l&eacute;gion d'honneur. Le
+procureur du roi le fit pr&eacute;venir que le parquet le poursuivrait pour
+&laquo;port ill&eacute;gal de cette d&eacute;coration&raquo;. Quand cet avis lui fut donn&eacute; par un
+interm&eacute;diaire officieux, Pontmercy r&eacute;pondit avec un amer sourire: Je ne
+sais point si c'est moi qui n'entends plus le fran&ccedil;ais, ou si c'est vous
+qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.&mdash;Puis
+il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
+l'inqui&eacute;ter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le g&eacute;n&eacute;ral
+commandant le d&eacute;partement lui &eacute;crivirent avec cette suscription: <i>&Agrave;
+monsieur le commandant Pontmercy</i>. Il renvoya les lettres non
+d&eacute;cachet&eacute;es. En ce m&ecirc;me moment, Napol&eacute;on &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne traitait de la
+m&ecirc;me fa&ccedil;on les missives de sir Hudson Lowe adress&eacute;es <i>au g&eacute;n&eacute;ral
+Bonaparte</i>. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
+dans la bouche la m&ecirc;me salive que son empereur.</p>
+
+<p>Il y avait ainsi &agrave; Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
+refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'&acirc;me d'Annibal.</p>
+
+<p>Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
+&agrave; lui, et lui dit:&mdash;Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
+porter ma balafre?</p>
+
+<p>Il n'avait rien, que sa tr&egrave;s ch&eacute;tive demi-solde de chef d'escadron. Il
+avait lou&eacute; &agrave; Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
+vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
+guerres, il avait trouv&eacute; le temps d'&eacute;pouser mademoiselle Gillenormand.
+Le vieux bourgeois, indign&eacute; au fond, avait consenti en soupirant et en
+disant: <i>Les plus grandes familles y sont forc&eacute;es</i>. En 1815, madame
+Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, &eacute;lev&eacute;e et rare et
+digne de son mari, &eacute;tait morte, laissant un enfant. Cet enfant e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+la joie du colonel dans sa solitude; mais l'a&iuml;eul avait imp&eacute;rieusement
+r&eacute;clam&eacute; son petit-fils, d&eacute;clarant que, si on ne le lui donnait pas, il
+le d&eacute;sh&eacute;riterait. Le p&egrave;re avait c&eacute;d&eacute; dans l'int&eacute;r&ecirc;t du petit, et, ne
+pouvant avoir son enfant, il s'&eacute;tait mis &agrave; aimer les fleurs.</p>
+
+<p>Il avait du reste renonc&eacute; &agrave; tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
+partageait sa pens&eacute;e entre les choses innocentes qu'il faisait et les
+choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps &agrave; esp&eacute;rer un
+&oelig;illet ou &agrave; se souvenir d'Austerlitz.</p>
+
+<p>M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
+&eacute;tait pour lui &laquo;un bandit&raquo;, et il &eacute;tait pour le colonel &laquo;une ganache&raquo;.
+M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
+pour faire des allusions moqueuses &agrave; &laquo;sa baronnie&raquo;. Il &eacute;tait
+express&eacute;ment convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
+ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rend&icirc;t chass&eacute; et d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;.
+Pour les Gillenormand, Pontmercy &eacute;tait un pestif&eacute;r&eacute;. Ils entendaient
+&eacute;lever l'enfant &agrave; leur guise. Le colonel eut tort peut-&ecirc;tre d'accepter
+ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
+que lui. L'h&eacute;ritage du p&egrave;re Gillenormand &eacute;tait peu de chose, mais
+l'h&eacute;ritage de Mlle Gillenormand a&icirc;n&eacute;e &eacute;tait consid&eacute;rable. Cette tante,
+rest&eacute;e fille, &eacute;tait fort riche du c&ocirc;t&eacute; maternel, et le fils de sa s&oelig;ur
+&eacute;tait son h&eacute;ritier naturel.</p>
+
+<p>L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un p&egrave;re, mais rien
+de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
+o&ugrave; son grand-p&egrave;re le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
+d'yeux, s'&eacute;taient fait jour &agrave; la longue jusque dans l'esprit du petit,
+il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
+naturellement, par une sorte d'infiltration et de p&eacute;n&eacute;tration lente, les
+id&eacute;es et les opinions qui &eacute;taient, pour ainsi dire, son milieu
+respirable, il en vint peu &agrave; peu &agrave; ne songer &agrave; son p&egrave;re qu'avec honte et
+le c&oelig;ur serr&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
+s'&eacute;chappait, venait furtivement &agrave; Paris comme un repris de justice qui
+rompt son ban, et allait se poster &agrave; Saint-Sulpice, &agrave; l'heure o&ugrave; la
+tante Gillenormand menait Marius &agrave; la messe. L&agrave;, tremblant que la tante
+ne se retourn&acirc;t, cach&eacute; derri&egrave;re un pilier, immobile, n'osant respirer,
+il regardait son enfant. Ce balafr&eacute; avait peur de cette vieille fille.</p>
+
+<p>De l&agrave; m&ecirc;me &eacute;tait venue sa liaison avec le cur&eacute; de Vernon, M. l'abb&eacute;
+Mabeuf.</p>
+
+<p>Ce digne pr&ecirc;tre &eacute;tait fr&egrave;re d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
+avait plusieurs fois remarqu&eacute; cet homme contemplant cet enfant, et la
+cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
+les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
+comme une femme avait frapp&eacute; le marguillier. Cette figure lui &eacute;tait
+rest&eacute;e dans l'esprit. Un jour, &eacute;tant all&eacute; &agrave; Vernon voir son fr&egrave;re, il
+rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
+Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au cur&eacute;, et tous deux sous un
+pr&eacute;texte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
+d'autres. Le colonel d'abord tr&egrave;s ferm&eacute; finit par s'ouvrir, et le cur&eacute;
+et le marguillier arriv&egrave;rent &agrave; savoir toute l'histoire, et comment
+Pontmercy sacrifiait son bonheur &agrave; l'avenir de son enfant. Cela fit que
+le cur&eacute; le prit en v&eacute;n&eacute;ration et en tendresse, et le colonel de son c&ocirc;t&eacute;
+prit en affection le cur&eacute;. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
+sinc&egrave;res et bons tous les deux, rien ne se p&eacute;n&egrave;tre et ne s'amalgame plus
+ais&eacute;ment qu'un vieux pr&ecirc;tre et un vieux soldat. Au fond, c'est le m&ecirc;me
+homme. L'un s'est d&eacute;vou&eacute; pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
+d'en haut; pas d'autre diff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Deux fois par an, au 1<sup>er</sup> janvier et &agrave; la Saint-Georges, Marius &eacute;crivait
+&agrave; son p&egrave;re des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on e&ucirc;t dit
+copi&eacute;es dans quelque formulaire; c'&eacute;tait tout ce que tol&eacute;rait M.
+Gillenormand; et le p&egrave;re r&eacute;pondait des lettres fort tendres que l'a&iuml;eul
+fourrait dans sa poche sans les lire.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3><i>Requiescant</i></h3>
+
+
+<p>Le salon de madame de T. &eacute;tait tout ce que Marius Pontmercy connaissait
+du monde. C'&eacute;tait la seule ouverture par laquelle il p&ucirc;t regarder dans
+la vie. Cette ouverture &eacute;tait sombre, et il lui venait par cette lucarne
+plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
+n'&eacute;tait que joie et lumi&egrave;re en entrant dans ce monde &eacute;trange, y devint
+en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore &agrave; cet &acirc;ge,
+grave. Entour&eacute; de toutes ces personnes imposantes et singuli&egrave;res, il
+regardait autour de lui avec un &eacute;tonnement s&eacute;rieux. Tout se r&eacute;unissait
+pour accro&icirc;tre en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
+de T. de vieilles nobles dames tr&egrave;s v&eacute;n&eacute;rables qui s'appelaient Mathan,
+No&eacute;, L&eacute;vis qu'on pronon&ccedil;ait L&eacute;vi, Cambis qu'on pronon&ccedil;ait Cambyse. Ces
+antiques visages et ces noms bibliques se m&ecirc;laient dans l'esprit de
+l'enfant &agrave; son ancien testament qu'il apprenait par c&oelig;ur, et quand
+elles &eacute;taient l&agrave; toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, &agrave;
+peine &eacute;clair&eacute;es par une lampe voil&eacute;e de vert, avec leurs profils
+s&eacute;v&egrave;res, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
+&acirc;ge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber &agrave;
+de rares intervalles des paroles &agrave; la fois majestueuses et farouches, le
+petit Marius les consid&eacute;rait avec des yeux effar&eacute;s, croyant voir, non
+des femmes, mais des patriarches et des mages, non des &ecirc;tres r&eacute;els, mais
+des fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>&Agrave; ces fant&ocirc;mes se m&ecirc;laient plusieurs pr&ecirc;tres, habitu&eacute;s de ce salon
+vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secr&eacute;taire
+des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
+sous le pseudonyme de <i>Charles-Antoine</i> des odes monorimes, le prince de
+Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
+spirituelle femme dont les toilettes de velours &eacute;carlate &agrave; torsades
+d'or, fort d&eacute;collet&eacute;es, effarouchaient ces t&eacute;n&egrave;bres, le marquis de
+Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux &laquo;la
+politesse proportionn&eacute;e&raquo;, le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
+bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la biblioth&egrave;que
+du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plut&ocirc;t
+vieilli que vieux, contait qu'en 1793, &acirc;g&eacute; de seize ans, on l'avait mis
+au bagne comme r&eacute;fractaire, et ferr&eacute; avec un octog&eacute;naire, l'&eacute;v&ecirc;que de
+Mirepoix, r&eacute;fractaire aussi, mais comme pr&ecirc;tre, tandis que lui l'&eacute;tait
+comme soldat. C'&eacute;tait &agrave; Toulon. Leur fonction &eacute;tait d'aller la nuit
+ramasser sur l'&eacute;chafaud les t&ecirc;tes et les corps des guillotin&eacute;s du jour;
+ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
+rouges de gal&eacute;riens avaient derri&egrave;re leur nuque une cro&ucirc;te de sang,
+s&egrave;che le matin, humide le soir. Ces r&eacute;cits tragiques abondaient dans le
+salon de madame de T.; et &agrave; force d'y maudire Marat, on y applaudissait
+Trestaillon. Quelques d&eacute;put&eacute;s du genre introuvable y faisaient leur
+whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le c&eacute;l&egrave;bre
+railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
+ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
+salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait &eacute;t&eacute; le camarade de
+plaisir de M. le comte d'Artois, et, &agrave; l'inverse d'Aristote accroupi
+sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard &agrave; quatre pattes, et de
+la sorte montr&eacute; aux si&egrave;cles un philosophe veng&eacute; par un bailli.</p>
+
+<p>Quant aux pr&ecirc;tres, c'&eacute;taient l'abb&eacute; Halma, le m&ecirc;me &agrave; qui M. Larose, son
+collaborateur &agrave; <i>la Foudre</i>, disait: <i>Bah! qui est-ce qui n'a pas
+cinquante ans? quelques blancs-becs peut-&ecirc;tre</i>! l'abb&eacute; Letourneur,
+pr&eacute;dicateur du roi, l'abb&eacute; Frayssinous, qui n'&eacute;tait encore ni comte, ni
+&eacute;v&ecirc;que, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane o&ugrave; il
+manquait des boutons, et l'abb&eacute; Keravenant, cur&eacute; de Saint-Germain des
+Pr&eacute;s; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archev&ecirc;que de
+Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
+autre monsignor ainsi intitul&eacute;: abbate Palmieri, pr&eacute;lat domestique, un
+des sept protonotaires participants du saint-si&egrave;ge, chanoine de
+l'insigne basilique lib&eacute;rienne, avocat des saints, <i>postulatore di
+santi</i>, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie &agrave;
+peu pr&egrave;s ma&icirc;tre des requ&ecirc;tes de la section du paradis; enfin deux
+cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
+de la Luzerne &eacute;tait un &eacute;crivain et devait avoir, quelques ann&eacute;es plus
+tard, l'honneur de signer dans le <i>Conservateur</i> des articles c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre &eacute;tait archev&ecirc;que de
+Toulouse, et venait souvent en vill&eacute;giature &agrave; Paris chez son neveu le
+marquis de Tonnerre, qui a &eacute;t&eacute; ministre de la marine et de la guerre. Le
+cardinal de Clermont-Tonnerre &eacute;tait un petit vieillard gai montrant ses
+bas rouges sous sa soutane trouss&eacute;e; il avait pour sp&eacute;cialit&eacute; de ha&iuml;r
+l'encyclop&eacute;die et de jouer &eacute;perdument au billard, et les gens qui, &agrave;
+cette &eacute;poque, passaient dans les soirs d'&eacute;t&eacute; rue Madame, o&ugrave; &eacute;tait alors
+l'h&ocirc;tel de Clermont-Tonnerre, s'arr&ecirc;taient pour entendre le choc des
+billes, et la voix aigu&euml; du cardinal criant &agrave; son conclaviste,
+monseigneur Cottret, &eacute;v&ecirc;que <i>in partibus</i> de Caryste: <i>Marque, l'abb&eacute;,
+je carambole</i>. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait &eacute;t&eacute; amen&eacute; chez
+madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien &eacute;v&ecirc;que
+de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure &eacute;tait consid&eacute;rable par
+sa haute taille et par son assiduit&eacute; &agrave; l'acad&eacute;mie; &agrave; travers la porte
+vitr&eacute;e de la salle voisine de la biblioth&egrave;que o&ugrave; l'acad&eacute;mie fran&ccedil;aise
+tenait alors ses s&eacute;ances, les curieux pouvaient tous les jeudis
+contempler l'ancien &eacute;v&ecirc;que de Senlis, habituellement debout, poudr&eacute; &agrave;
+frais, en bas violets, et tournant le dos &agrave; la porte, apparemment pour
+mieux faire voir son petit collet. Tous ces eccl&eacute;siastiques, quoique la
+plupart hommes de cour autant qu'hommes d'&eacute;glise, s'ajoutaient &agrave; la
+gravit&eacute; du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
+Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
+Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
+duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est-&agrave;-dire prince
+souverain &eacute;tranger, avait une si haute id&eacute;e de la France et de la pairie
+qu'il voyait tout &agrave; travers elles. C'&eacute;tait lui qui disait: <i>Les
+cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
+France d'Angleterre</i>. Au reste, car il faut en ce si&egrave;cle que la
+r&eacute;volution soit partout, ce salon f&eacute;odal &eacute;tait, comme nous l'avons dit,
+domin&eacute; par un bourgeois. M. Gillenormand y r&eacute;gnait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; l'essence et la quintessence de la soci&eacute;t&eacute; parisienne
+blanche. On y tenait en quarantaine les renomm&eacute;es, m&ecirc;me royalistes. Il y
+a toujours de l'anarchie dans la renomm&eacute;e. Chateaubriand, entrant l&agrave;,
+e&ucirc;t fait l'effet du p&egrave;re Duch&ecirc;ne. Quelques ralli&eacute;s pourtant p&eacute;n&eacute;traient,
+par tol&eacute;rance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y &eacute;tait re&ccedil;u &agrave;
+correction.</p>
+
+<p>Les salons &laquo;nobles&raquo; d'aujourd'hui ne ressemblent plus &agrave; ces salons-l&agrave;.
+Le faubourg Saint-Germain d'&agrave; pr&eacute;sent sent le fagot. Les royalistes de
+maintenant sont des d&eacute;magogues, disons-le &agrave; leur louange.</p>
+
+<p>Chez madame de T., le monde &eacute;tant sup&eacute;rieur, le go&ucirc;t &eacute;tait exquis et
+hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
+comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui &eacute;taient
+l'ancien r&eacute;gime m&ecirc;me, enterr&eacute;, mais vivant. Quelques-unes de ces
+habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
+connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'&eacute;tait que
+v&eacute;tust&eacute;. On appelait une femme <i>madame la g&eacute;n&eacute;rale. Madame la colonelle</i>
+n'&eacute;tait pas absolument inusit&eacute;. La charmante madame de L&eacute;on, en souvenir
+sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, pr&eacute;f&eacute;rait cette
+appellation &agrave; son titre de princesse. La marquise de Cr&eacute;quy, elle aussi,
+s'&eacute;tait appel&eacute;e <i>madame la colonelle</i>.</p>
+
+<p>Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
+dire toujours en parlant au roi dans l'intimit&eacute; <i>le roi</i> &agrave; la troisi&egrave;me
+personne et jamais <i>votre majest&eacute;</i>, la qualification <i>votre majest&eacute;</i>
+ayant &eacute;t&eacute; &laquo;souill&eacute;e par l'usurpateur&raquo;.</p>
+
+<p>On jugeait l&agrave; les faits et les hommes. On raillait le si&egrave;cle, ce qui
+dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'&eacute;tonnement. On se
+communiquait la quantit&eacute; de clart&eacute; qu'on avait. Mathusalem renseignait
+&Eacute;pim&eacute;nide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On d&eacute;clarait non avenu
+le temps &eacute;coul&eacute; depuis Coblentz. De m&ecirc;me que Louis XVIII &eacute;tait, par la
+gr&acirc;ce de Dieu, &agrave; la vingt-cinqui&egrave;me ann&eacute;e de son r&egrave;gne, les &eacute;migr&eacute;s
+&eacute;taient, de droit, &agrave; la vingt-cinqui&egrave;me ann&eacute;e de leur adolescence.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait harmonieux; rien ne vivait trop; la parole &eacute;tait &agrave; peine un
+souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
+avait des jeunes gens, mais ils &eacute;taient un peu morts. Dans
+l'antichambre, les livr&eacute;es &eacute;taient vieillottes. Ces personnages,
+compl&egrave;tement pass&eacute;s, &eacute;taient servis par des domestiques du m&ecirc;me genre.
+Tout cela avait l'air d'avoir v&eacute;cu il y a longtemps, et de s'obstiner
+contre le s&eacute;pulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'&eacute;tait l&agrave; &agrave;
+peu pr&egrave;s tout le dictionnaire. <i>&Ecirc;tre en bonne odeur</i>, &eacute;tait la question.
+Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
+v&eacute;n&eacute;rables, et leurs id&eacute;es sentaient le v&eacute;tyver. C'&eacute;tait un monde momie.
+Les ma&icirc;tres &eacute;taient embaum&eacute;s, les valets &eacute;taient empaill&eacute;s.</p>
+
+<p>Une digne vieille marquise &eacute;migr&eacute;e et ruin&eacute;e, n'ayant plus qu'une bonne,
+continuait de dire: <i>Mes gens</i>.</p>
+
+<p>Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On &eacute;tait ultra.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre ultra; ce mot, quoique ce qu'il repr&eacute;sente n'ait peut-&ecirc;tre pas
+disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre ultra, c'est aller au del&agrave;. C'est attaquer le sceptre au nom du
+tr&ocirc;ne et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
+tra&icirc;ne; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le b&ucirc;cher sur le
+degr&eacute; de cuisson des h&eacute;r&eacute;tiques; c'est reprocher &agrave; l'idole son peu
+d'idol&acirc;trie; c'est insulter par exc&egrave;s de respect; c'est trouver dans le
+pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royaut&eacute;, et trop de
+lumi&egrave;re &agrave; la nuit; c'est &ecirc;tre m&eacute;content de l'alb&acirc;tre, de la neige, du
+cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est &ecirc;tre partisan des choses
+au point d'en devenir l'ennemi; c'est &ecirc;tre si fort pour, qu'on est
+contre.</p>
+
+<p>L'esprit ultra caract&eacute;rise sp&eacute;cialement la premi&egrave;re phase de la
+Restauration.</p>
+
+<p>Rien dans l'histoire n'a ressembl&eacute; &agrave; ce quart d'heure qui commence &agrave;
+1814 et qui se termine vers 1820 &agrave; l'av&egrave;nement de M. de Vill&egrave;le, l'homme
+pratique de la droite. Ces six ann&eacute;es furent un moment extraordinaire, &agrave;
+la fois brillant et morne, riant et sombre, &eacute;clair&eacute; comme par le
+rayonnement de l'aube et tout couvert en m&ecirc;me temps des t&eacute;n&egrave;bres des
+grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfon&ccedil;aient
+lentement dans le pass&eacute;. Il y eut l&agrave;, dans cette lumi&egrave;re et dans cette
+ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juv&eacute;nile
+et s&eacute;nile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au r&eacute;veil comme le
+retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
+regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
+revenus et les revenants, des &laquo;ci-devant&raquo; stup&eacute;faits de tout, de braves
+et nobles gentilshommes souriant d'&ecirc;tre en France et en pleurant aussi,
+ravis de revoir leur patrie, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de ne plus retrouver leur
+monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
+c'est-&agrave;-dire la noblesse de l'&eacute;p&eacute;e; les races historiques ayant perdu le
+sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne d&eacute;daignant
+les compagnons de Napol&eacute;on. Les &eacute;p&eacute;es, comme nous venons de le dire, se
+renvoyaient l'insulte; l'&eacute;p&eacute;e de Fontenoy &eacute;tait risible et n'&eacute;tait
+qu'une rouillarde; l'&eacute;p&eacute;e de Marengo &eacute;tait odieuse et n'&eacute;tait qu'un
+sabre. Jadis m&eacute;connaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
+&eacute;tait grand, ni le sentiment de ce qui &eacute;tait ridicule. Il y eut
+quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
+r&eacute;p&eacute;tons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
+quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pens&eacute;e,
+il nous semble &eacute;trange comme un monde ant&eacute;diluvien. C'est qu'en effet il
+a &eacute;t&eacute; lui aussi englouti par un d&eacute;luge. Il a disparu sous deux
+r&eacute;volutions. Quels flots que les id&eacute;es! Comme elles couvrent vite tout
+ce qu'elles ont mission de d&eacute;truire et d'ensevelir, et comme elles font
+promptement d'effrayantes profondeurs!</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
+o&ugrave; M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.</p>
+
+<p>Ces salons avaient une litt&eacute;rature et une politique &agrave; eux. On y croyait
+en Fi&eacute;v&eacute;e. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
+publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napol&eacute;on y &eacute;tait pleinement
+Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
+marquis de Buonaparte, lieutenant g&eacute;n&eacute;ral des arm&eacute;es du roi, fut une
+concession &agrave; l'esprit du si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Ces salons ne furent pas longtemps purs. D&egrave;s 1818, quelques doctrinaires
+commenc&egrave;rent &agrave; y poindre, nuance inqui&eacute;tante. La mani&egrave;re de ceux-l&agrave;
+&eacute;tait d'&ecirc;tre royalistes et de s'en excuser. L&agrave; o&ugrave; les ultras &eacute;taient
+tr&egrave;s fiers, les doctrinaires &eacute;taient un peu honteux. Ils avaient de
+l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique &eacute;tait
+convenablement empes&eacute; de morgue; ils devaient r&eacute;ussir. Ils faisaient,
+utilement d'ailleurs, des exc&egrave;s de cravate blanche et d'habit boutonn&eacute;.
+Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a &eacute;t&eacute; de cr&eacute;er la jeunesse
+vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils r&ecirc;vaient de greffer sur
+le principe absolu et excessif un pouvoir temp&eacute;r&eacute;. Ils opposaient, et
+parfois avec une rare intelligence, au lib&eacute;ralisme d&eacute;molisseur un
+lib&eacute;ralisme conservateur. On les entendait dire: &laquo;Gr&acirc;ce pour le
+royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapport&eacute; la tradition, le
+culte, la religion, le respect. Il est fid&egrave;le, brave, chevaleresque,
+aimant, d&eacute;vou&eacute;. Il vient m&ecirc;ler, quoique &agrave; regret, aux grandeurs
+nouvelles de la nation les grandeurs s&eacute;culaires de la monarchie. Il a le
+tort de ne pas comprendre la R&eacute;volution, l'Empire, la gloire, la
+libert&eacute;, les jeunes id&eacute;es, les jeunes g&eacute;n&eacute;rations, le si&egrave;cle. Mais ce
+tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
+R&eacute;volution, dont nous sommes les h&eacute;ritiers, doit avoir l'intelligence de
+tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du lib&eacute;ralisme. Quelle
+faute! et quel aveuglement! La France r&eacute;volutionnaire manque de respect
+&agrave; la France historique, c'est-&agrave;-dire &agrave; sa m&egrave;re, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+elle-m&ecirc;me. Apr&egrave;s le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
+comme apr&egrave;s le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
+&eacute;t&eacute; injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
+veut donc toujours avoir quelque chose &agrave; proscrire! D&eacute;dorer la couronne
+de Louis XIV, gratter l'&eacute;cusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
+raillons M. de Vaublanc qui effa&ccedil;ait les N du pont d'I&eacute;na! Que
+faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
+Marengo. Les fleurs de lys sont &agrave; nous comme les N. C'est notre
+patrimoine. &Agrave; quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
+dans le pass&eacute; que dans le pr&eacute;sent. Pourquoi ne pas vouloir toute
+l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et prot&eacute;geaient le
+royalisme, m&eacute;content d'&ecirc;tre critiqu&eacute; et furieux d'&ecirc;tre prot&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>Les ultras marqu&egrave;rent la premi&egrave;re &eacute;poque du royalisme; la congr&eacute;gation
+caract&eacute;risa la seconde. &Agrave; la fougue succ&eacute;da l'habilet&eacute;. Bornons ici
+cette esquisse.</p>
+
+<p>Dans le cours de ce r&eacute;cit, l'auteur de ce livre a trouv&eacute; sur son chemin
+ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a d&ucirc; y jeter en
+passant un coup d'&oelig;il et retracer quelques-uns des lin&eacute;aments
+singuliers de cette soci&eacute;t&eacute; aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
+rapidement et sans aucune id&eacute;e am&egrave;re ou d&eacute;risoire. Des souvenirs,
+affectueux et respectueux, car ils touchent &agrave; sa m&egrave;re, l'attachent &agrave; ce
+pass&eacute;. D'ailleurs, disons-le, ce m&ecirc;me petit monde avait sa grandeur. On
+en peut sourire, mais on ne peut ni le m&eacute;priser ni le ha&iuml;r. C'&eacute;tait la
+France d'autrefois.</p>
+
+<p>Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des &eacute;tudes quelconques.
+Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-p&egrave;re le
+confia &agrave; un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
+jeune &acirc;me qui s'ouvrait passa d'une prude &agrave; un cuistre. Marius eut ses
+ann&eacute;es de coll&egrave;ge, puis il entra &agrave; l'&eacute;cole de droit. Il &eacute;tait royaliste,
+fanatique et aust&egrave;re. Il aimait peu son grand-p&egrave;re dont la ga&icirc;t&eacute; et le
+cynisme le froissaient, et il &eacute;tait sombre &agrave; l'endroit de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait du reste un gar&ccedil;on ardent et froid, noble, g&eacute;n&eacute;reux, fier,
+religieux, exalt&eacute;; digne jusqu'&agrave; la duret&eacute;, pur jusqu'&agrave; la sauvagerie.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Fin du brigand</h3>
+
+
+<p>L'ach&egrave;vement des &eacute;tudes classiques de Marius co&iuml;ncida avec la sortie du
+monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg
+Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s'&eacute;tablir au Marais
+dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait l&agrave; pour
+domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui
+avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; la Magnon, et ce Basque essouffl&eacute; et poussif dont il a
+&eacute;t&eacute; parl&eacute; plus haut.</p>
+
+<p>En 1827, Marius venait d'atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait
+un soir, il vit son grand-p&egrave;re qui tenait une lettre &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir ton p&egrave;re.</p>
+
+<p>Marius eut un tremblement. Il avait song&eacute; &agrave; tout, except&eacute; &agrave; ceci, qu'il
+pourrait un jour se faire qu'il e&ucirc;t &agrave; voir son p&egrave;re. Rien ne pouvait
+&ecirc;tre pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus
+d&eacute;sagr&eacute;able. C'&eacute;tait l'&eacute;loignement contraint au rapprochement. Ce
+n'&eacute;tait pas un chagrin, non, c'&eacute;tait une corv&eacute;e.</p>
+
+<p>Marius, outre ses motifs d'antipathie politique, &eacute;tait convaincu que son
+p&egrave;re, le sabreur, comme l'appelait M. Gillenormand dans ses jours de
+douceur, ne l'aimait pas; cela &eacute;tait &eacute;vident, puisqu'il l'avait
+abandonn&eacute; ainsi et laiss&eacute; &agrave; d'autres. Ne se sentant point aim&eacute;, il
+n'aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.</p>
+
+<p>Il fut si stup&eacute;fait qu'il ne questionna pas M. Gillenormand. Le
+grand-p&egrave;re reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t qu'il est malade. Il te demande.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un silence il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pars demain matin. Je crois qu'il y a cour des Fontaines une voiture
+qui part &agrave; six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c'est
+press&eacute;.</p>
+
+<p>Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu
+partir le soir m&ecirc;me et &ecirc;tre pr&egrave;s de son p&egrave;re le lendemain matin. Une
+diligence de la rue du Bouloi faisait &agrave; cette &eacute;poque le voyage de Rouen
+la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne song&egrave;rent
+&agrave; s'informer.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; la brune, Marius arrivait &agrave; Vernon. Les chandelles
+commen&ccedil;aient &agrave; s'allumer. Il demanda au premier passant venu: <i>la maison
+de monsieur Pontmercy</i>. Car dans sa pens&eacute;e il &eacute;tait de l'avis de la
+Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son p&egrave;re ni baron ni
+colonel.</p>
+
+<p>On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite
+lampe &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pontmercy? dit Marius.</p>
+
+<p>La femme resta immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ici? demanda Marius.</p>
+
+<p>La femme fit de la t&ecirc;te un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrais-je lui parler?</p>
+
+<p>La femme fit un signe n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous attend plus, dit la femme.</p>
+
+<p>Alors il s'aper&ccedil;ut qu'elle pleurait.</p>
+
+<p>Elle lui d&eacute;signa du doigt la porte d'une salle basse. Il entra.</p>
+
+<p>Dans cette salle qu'&eacute;clairait une chandelle de suif pos&eacute;e sur la
+chemin&eacute;e, il y avait trois hommes, un qui &eacute;tait debout, un qui &eacute;tait &agrave;
+genoux, et un qui &eacute;tait &agrave; terre et en chemise couch&eacute; tout de son long
+sur le carreau. Celui qui &eacute;tait &agrave; terre &eacute;tait le colonel.</p>
+
+<p>Les deux autres &eacute;taient un m&eacute;decin et un pr&ecirc;tre, qui priait.</p>
+
+<p>Le colonel &eacute;tait depuis trois jours atteint d'une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale. Au
+d&eacute;but de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait &eacute;crit &agrave; M.
+Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empir&eacute;. Le soir
+m&ecirc;me de l'arriv&eacute;e de Marius &agrave; Vernon, le colonel avait eu un acc&egrave;s de
+d&eacute;lire; il s'&eacute;tait lev&eacute; de son lit malgr&eacute; la servante, en criant:&mdash;Mon
+fils n'arrive pas! je vais au-devant de lui!&mdash;Puis il &eacute;tait sorti de sa
+chambre et &eacute;tait tomb&eacute; sur le carreau de l'antichambre. Il venait
+d'expirer.</p>
+
+<p>On avait appel&eacute; le m&eacute;decin et le cur&eacute;. Le m&eacute;decin &eacute;tait arriv&eacute; trop
+tard, le cur&eacute; &eacute;tait arriv&eacute; trop tard. Le fils aussi &eacute;tait arriv&eacute; trop
+tard.</p>
+
+<p>&Agrave; la clart&eacute; cr&eacute;pusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du
+colonel gisant et p&acirc;le une grosse larme qui avait coul&eacute; de son &oelig;il
+mort. L'&oelig;il &eacute;tait &eacute;teint, mais la larme n'&eacute;tait pas s&eacute;ch&eacute;e. Cette
+larme, c'&eacute;tait le retard de son fils.</p>
+
+<p>Marius consid&eacute;ra cet homme qu'il voyait pour la premi&egrave;re fois, et pour
+la derni&egrave;re, ce visage v&eacute;n&eacute;rable et m&acirc;le, ces yeux ouverts qui ne
+regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels
+on distinguait &ccedil;&agrave; et l&agrave; des lignes brunes qui &eacute;taient des coups de sabre
+et des esp&egrave;ces d'&eacute;toiles rouges qui &eacute;taient des trous de balles. Il
+consid&eacute;ra cette gigantesque balafre qui imprimait l'h&eacute;ro&iuml;sme sur cette
+face o&ugrave; Dieu avait empreint la bont&eacute;. Il songea que cet homme &eacute;tait son
+p&egrave;re et que cet homme &eacute;tait mort, et il resta froid.</p>
+
+<p>La tristesse qu'il &eacute;prouvait fut la tristesse qu'il aurait ressentie
+devant tout autre homme qu'il aurait vu &eacute;tendu mort.</p>
+
+<p>Le deuil, un deuil poignant, &eacute;tait dans cette chambre. La servante se
+lamentait dans un coin, le cur&eacute; priait, et on l'entendait sangloter, le
+m&eacute;decin s'essuyait les yeux; le cadavre lui-m&ecirc;me pleurait.</p>
+
+<p>Ce m&eacute;decin, ce pr&ecirc;tre et cette femme regardaient Marius &agrave; travers leur
+affliction sans dire une parole; c'&eacute;tait lui qui &eacute;tait l'&eacute;tranger.
+Marius, trop peu &eacute;mu, se sentit honteux et embarrass&eacute; de son attitude;
+il avait son chapeau &agrave; la main, il le laissa tomber &agrave; terre, afin de
+faire croire que la douleur lui &ocirc;tait la force de le tenir.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il &eacute;prouvait comme un remords et il se m&eacute;prisait d'agir
+ainsi. Mais &eacute;tait-ce sa faute? Il n'aimait pas son p&egrave;re, quoi!</p>
+
+<p>Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya &agrave; peine
+l'enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu'elle remit &agrave;
+Marius. Il y avait ceci, &eacute;crit de la main du colonel:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;<i>Pour mon fils</i>.&mdash;L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
+de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai pay&eacute;
+de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
+sera digne.&raquo;</p>
+
+<p>Derri&egrave;re, le colonel avait ajout&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; cette m&ecirc;me bataille de Waterloo, un sergent m'a sauv&eacute; la vie. Cet
+homme s'appelle Th&eacute;nardier. Dans ces derniers temps, je crois qu'il
+tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, &agrave;
+Chelles ou &agrave; Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera &agrave; Th&eacute;nardier
+tout le bien qu'il pourra.&raquo;</p>
+
+<p>Non par religion pour son p&egrave;re, mais &agrave; cause de ce respect vague de la
+mort qui est toujours si imp&eacute;rieux au c&oelig;ur de l'homme, Marius prit ce
+papier et le serra.</p>
+
+<p>Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand f&icirc;t vendre au fripier son &eacute;p&eacute;e
+et son uniforme. Les voisins d&eacute;valis&egrave;rent le jardin et pill&egrave;rent les
+fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou
+moururent.</p>
+
+<p>Marius n'&eacute;tait demeur&eacute; que quarante-huit heures &agrave; Vernon. Apr&egrave;s
+l'enterrement, il &eacute;tait revenu &agrave; Paris et s'&eacute;tait remis &agrave; son droit,
+sans plus songer &agrave; son p&egrave;re que s'il n'e&ucirc;t jamais v&eacute;cu. En deux jours le
+colonel avait &eacute;t&eacute; enterr&eacute;, et en trois jours oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Marius avait un cr&ecirc;pe &agrave; son chapeau. Voil&agrave; tout.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Utilit&eacute; d'aller &agrave; la messe pour devenir r&eacute;volutionnaire</h3>
+
+
+<p>Marius avait gard&eacute; les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche
+qu'il &eacute;tait all&eacute; entendre la messe &agrave; Saint-Sulpice, &agrave; cette m&ecirc;me
+chapelle de la Vierge o&ugrave; sa tante le menait quand il &eacute;tait petit, &eacute;tant
+ce jour-l&agrave; distrait et r&ecirc;veur plus qu'&agrave; l'ordinaire, il s'&eacute;tait plac&eacute;
+derri&egrave;re un pilier et agenouill&eacute;, sans y faire attention, sur une chaise
+en velours d'Utrecht au dossier de laquelle &eacute;tait &eacute;crit ce nom:
+<i>Monsieur Mabeuf, marguillier</i>. La messe commen&ccedil;ait &agrave; peine qu'un
+vieillard se pr&eacute;senta et dit &agrave; Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est ma place.</p>
+
+<p>Marius s'&eacute;carta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.</p>
+
+<p>La messe finie, Marius &eacute;tait rest&eacute; pensif &agrave; quelques pas; le vieillard
+s'approcha de nouveau et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir d&eacute;rang&eacute; tout &agrave; l'heure
+et de vous d&eacute;ranger encore en ce moment; mais vous avez d&ucirc; me trouver
+f&acirc;cheux, il faut que je vous explique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Marius, c'est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise id&eacute;e de
+moi. Voyez-vous, je tiens &agrave; cette place. Il me semble que la messe y est
+meilleure. Pourquoi? je vais vous le dire. C'est &agrave; cette place-l&agrave; que
+j'ai vu venir pendant dix ann&eacute;es, tous les deux ou trois mois
+r&eacute;guli&egrave;rement, un pauvre brave p&egrave;re qui n'avait pas d'autre occasion et
+pas d'autre mani&egrave;re de voir son enfant, parce que, pour des arrangements
+de famille, on l'en emp&ecirc;chait. Il venait &agrave; l'heure o&ugrave; il savait qu'on
+menait son fils &agrave; la messe. Le petit ne se doutait pas que son p&egrave;re
+&eacute;tait l&agrave;. Il ne savait m&ecirc;me peut-&ecirc;tre pas qu'il avait un p&egrave;re,
+l'innocent! Le p&egrave;re, lui, se tenait derri&egrave;re un pilier pour qu'on ne le
+v&icirc;t pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit,
+ce pauvre homme! J'ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifi&eacute;
+pour moi, et j'ai pris l'habitude de venir y entendre la messe. Je le
+pr&eacute;f&egrave;re au banc d'&oelig;uvre o&ugrave; j'aurais droit d'&ecirc;tre comme marguillier.
+J'ai m&ecirc;me un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-p&egrave;re,
+une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui mena&ccedil;aient de
+d&eacute;sh&eacute;riter l'enfant si, lui le p&egrave;re, il le voyait. Il s'&eacute;tait sacrifi&eacute;
+pour que son fils f&ucirc;t riche un jour et heureux. On l'en s&eacute;parait pour
+opinion politique. Certainement j'approuve les opinions politiques, mais
+il y a des gens qui ne savent pas s'arr&ecirc;ter. Mon Dieu! parce qu'un homme
+a &eacute;t&eacute; &agrave; Waterloo, ce n'est pas un monstre; on ne s&eacute;pare point pour cela
+un p&egrave;re de son enfant. C'&eacute;tait un colonel de Bonaparte. Il est mort, je
+crois. Il demeurait &agrave; Vernon o&ugrave; j'ai mon fr&egrave;re cur&eacute;, et il s'appelait
+quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy....&mdash;Il avait, ma foi, un
+beau coup de sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Pontmercy? dit Marius en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment. Pontmercy. Est-ce que vous l'avez connu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Marius, c'&eacute;tait mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le vieux marguillier joignit les mains, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes l'enfant! Oui, c'est cela, ce doit &ecirc;tre un homme &agrave;
+pr&eacute;sent. Eh bien! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un
+p&egrave;re qui vous a bien aim&eacute;!</p>
+
+<p>Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu'&agrave; son logis. Le
+lendemain, il dit &agrave; M. Gillenormand:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons arrang&eacute; une partie de chasse avec quelques amis.
+Voulez-vous me permettre de m'absenter trois jours?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre! r&eacute;pondit le grand-p&egrave;re. Va, amuse-toi.</p>
+
+<p>Et, clignant de l'&oelig;il, il dit bas &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Quelque amourette!</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier</h3>
+
+
+<p>O&ugrave; alla Marius, on le verra un peu plus loin.</p>
+
+<p>Marius fut trois jours absent, puis il revint &agrave; Paris, alla droit &agrave; la
+biblioth&egrave;que de l'&eacute;cole de droit, et demanda la collection du
+<i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>Il lut le <i>Moniteur</i>, il lut toutes les histoires de la R&eacute;publique et de
+l'empire, le <i>M&eacute;morial de Sainte-H&eacute;l&egrave;ne</i>, tous les m&eacute;moires, les
+journaux, les bulletins, les proclamations; il d&eacute;vora tout. La premi&egrave;re
+fois qu'il rencontra le nom de son p&egrave;re dans les bulletins de la grande
+Arm&eacute;e, il en eut la fi&egrave;vre toute une semaine. Il alla voir les g&eacute;n&eacute;raux
+sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H. Le
+marguillier Mabeuf, qu'il &eacute;tait all&eacute; revoir, lui avait cont&eacute; la vie de
+Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva &agrave;
+conna&icirc;tre pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette esp&egrave;ce de
+lion-agneau qui avait &eacute;t&eacute; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant, occup&eacute; de cette &eacute;tude qui lui prenait tous ses instants comme
+toutes ses pens&eacute;es, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux
+heures des repas, il paraissait; puis on le cherchait, il n'&eacute;tait plus
+l&agrave;. La tante bougonnait. Le p&egrave;re Gillenormand souriait. Bah! bah! c'est
+le temps des fillettes!&mdash;Quelquefois le vieillard ajoutait:&mdash;Diable! je
+croyais que c'&eacute;tait une galanterie, il para&icirc;t que c'est une passion.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une passion en effet. Marius &eacute;tait en train d'adorer son p&egrave;re.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps un changement extraordinaire se faisait dans ses id&eacute;es.
+Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci
+est l'histoire de beaucoup d'esprits de notre temps, nous croyons utile
+de suivre ces phases pas &agrave; pas et de les indiquer toutes.</p>
+
+<p>Cette histoire o&ugrave; il venait de mettre les yeux l'effarait.</p>
+
+<p>Le premier effet fut l'&eacute;blouissement.</p>
+
+<p>La R&eacute;publique, l'empire, n'avaient &eacute;t&eacute; pour lui jusqu'alors que des mots
+monstrueux. La R&eacute;publique, une guillotine dans un cr&eacute;puscule; l'empire,
+un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et l&agrave; o&ugrave; il s'attendait &agrave;
+ne trouver qu'un chaos de t&eacute;n&egrave;bres, il avait vu, avec une sorte de
+surprise inou&iuml;e m&ecirc;l&eacute;e de crainte et de joie, &eacute;tinceler des astres,
+Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins,
+Danton, et se lever un soleil, Napol&eacute;on. Il ne savait o&ugrave; il en &eacute;tait. Il
+reculait aveugl&eacute; de clart&eacute;s. Peu &agrave; peu, l'&eacute;tonnement pass&eacute;, il
+s'accoutuma &agrave; ces rayonnements, il consid&eacute;ra les actions sans vertige,
+il examina les personnages sans terreur; la r&eacute;volution et l'empire se
+mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire; il
+vit chacun de ces deux groupes d'&eacute;v&eacute;nements et d'hommes se r&eacute;sumer dans
+deux faits &eacute;normes; la R&eacute;publique dans la souverainet&eacute; du droit civique
+restitu&eacute;e aux masses, l'empire dans la souverainet&eacute; de l'id&eacute;e fran&ccedil;aise
+impos&eacute;e &agrave; l'Europe; il vit sortir de la r&eacute;volution la grande figure du
+peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se d&eacute;clara dans
+sa conscience que tout cela avait &eacute;t&eacute; bon.</p>
+
+<p>Ce que son &eacute;blouissement n&eacute;gligeait dans cette premi&egrave;re appr&eacute;ciation
+beaucoup trop synth&eacute;tique, nous ne croyons pas n&eacute;cessaire de l'indiquer
+ici. C'est l'&eacute;tat d'un esprit en marche que nous constatons. Les progr&egrave;s
+ne se font pas tous en une &eacute;tape. Cela dit, une fois pour toutes, pour
+ce qui pr&eacute;c&egrave;de comme pour ce qui va suivre, nous continuons.</p>
+
+<p>Il s'aper&ccedil;ut alors que jusqu'&agrave; ce moment il n'avait pas plus compris son
+pays qu'il n'avait compris son p&egrave;re. Il n'avait connu ni l'un ni
+l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il
+voyait maintenant; et d'un c&ocirc;t&eacute; il admirait, de l'autre il adorait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plein de regrets, et de remords, et il songeait avec d&eacute;sespoir
+que tout ce qu'il avait dans l'&acirc;me, il ne pouvait plus le dire
+maintenant qu'&agrave; un tombeau! Oh! si son p&egrave;re avait exist&eacute;, s'il l'avait
+eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bont&eacute; avait permis que
+ce p&egrave;re f&ucirc;t encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait
+pr&eacute;cipit&eacute;, comme il aurait cri&eacute; &agrave; son p&egrave;re: P&egrave;re! me voici! c'est moi!
+j'ai le m&ecirc;me c&oelig;ur que toi! je suis ton fils! Comme il aurait embrass&eacute;
+sa t&ecirc;te blanche, inond&eacute; ses cheveux de larmes, contempl&eacute; sa cicatrice,
+press&eacute; ses mains, ador&eacute; ses v&ecirc;tements, bais&eacute; ses pieds! Oh! pourquoi ce
+p&egrave;re &eacute;tait-il mort si t&ocirc;t, avant l'&acirc;ge, avant la justice, avant l'amour
+de son fils! Marius avait un continuel sanglot dans le c&oelig;ur qui disait
+&agrave; tout moment: h&eacute;las! En m&ecirc;me temps, il devenait plus vraiment s&eacute;rieux,
+plus vraiment grave, plus s&ucirc;r de sa foi et de sa pens&eacute;e. &Agrave; chaque
+instant des lueurs du vrai venaient compl&eacute;ter sa raison. Il se faisait
+en lui comme une croissance int&eacute;rieure. Il sentait une sorte
+d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles
+pour lui, son p&egrave;re et sa patrie.</p>
+
+<p>Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait; il s'expliquait ce qu'il
+avait ha&iuml;, il p&eacute;n&eacute;trait ce qu'il avait abhorr&eacute;; il voyait d&eacute;sormais
+clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses
+qu'on lui avait appris &agrave; d&eacute;tester et des grands hommes qu'on lui avait
+enseign&eacute; &agrave; maudire. Quand il songeait &agrave; ses pr&eacute;c&eacute;dentes opinions, qui
+n'&eacute;taient que d'hier et qui pourtant lui semblaient d&eacute;j&agrave; si anciennes,
+il s'indignait et il souriait.</p>
+
+<p>De la r&eacute;habilitation de son p&egrave;re il avait naturellement pass&eacute; &agrave; la
+r&eacute;habilitation de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s'&eacute;tait point faite sans labeur.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur
+Bonaparte. Or, tous les pr&eacute;jug&eacute;s de la Restauration, tous ses int&eacute;r&ecirc;ts,
+tous ses instincts, tendaient &agrave; d&eacute;figurer Napol&eacute;on. Elle l'ex&eacute;crait
+plus encore que Robespierre. Elle avait exploit&eacute; assez habilement la
+fatigue de la nation et la haine des m&egrave;res. Bonaparte &eacute;tait devenu une
+sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre &agrave; l'imagination
+du peuple qui, comme nous l'indiquions tout &agrave; l'heure, ressemble &agrave;
+l'imagination des enfants, le parti de 1814 faisait appara&icirc;tre
+successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible
+en restant grandiose jusqu'&agrave; ce qui est terrible en devenant grotesque,
+depuis Tib&egrave;re jusqu'&agrave; Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on
+&eacute;tait libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine f&icirc;t
+la basse. Marius n'avait jamais eu&mdash;sur cet homme, comme on
+l'appelait,&mdash;d'autres id&eacute;es dans l'esprit. Elles s'&eacute;taient combin&eacute;es
+avec la t&eacute;nacit&eacute; qui &eacute;tait dans sa nature. Il y avait en lui tout un
+petit homme t&ecirc;tu qui ha&iuml;ssait Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>En lisant l'histoire, en l'&eacute;tudiant surtout dans les documents et les
+mat&eacute;riaux, le voile qui couvrait Napol&eacute;on aux yeux de Marius se d&eacute;chira
+peu &agrave; peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et soup&ccedil;onna qu'il
+s'&eacute;tait tromp&eacute; jusqu'&agrave; ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste;
+chaque jour il voyait mieux; et il se mit &agrave; gravir lentement, pas &agrave; pas,
+au commencement presque &agrave; regret, ensuite avec enivrement et comme
+attir&eacute; par une fascination irr&eacute;sistible, d'abord les degr&eacute;s sombres,
+puis les degr&eacute;s vaguement &eacute;clair&eacute;s, enfin les degr&eacute;s lumineux et
+splendides de l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Une nuit, il &eacute;tait seul dans sa petite chambre situ&eacute;e sous le toit. Sa
+bougie &eacute;tait allum&eacute;e; il lisait accoud&eacute; sur sa table &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa
+fen&ecirc;tre ouverte. Toutes sortes de r&ecirc;veries lui arrivaient de l'espace et
+se m&ecirc;laient &agrave; sa pens&eacute;e. Quel spectacle que la nuit! on entend des
+bruits sourds sans savoir d'o&ugrave; ils viennent, on voit rutiler comme une
+braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur
+est noir, les &eacute;toiles brillent, c'est formidable.</p>
+
+<p>Il lisait les bulletins de la grande Arm&eacute;e, ces strophes h&eacute;ro&iuml;ques
+&eacute;crites sur le champ de bataille; il y voyait par intervalles le nom de
+son p&egrave;re, toujours le nom de l'empereur; tout le grand empire lui
+apparaissait; il sentait comme une mar&eacute;e qui se gonflait en lui et qui
+montait; il lui semblait par moments que son p&egrave;re passait pr&egrave;s de lui
+comme un souffle, et lui parlait &agrave; l'oreille; il devenait peu &agrave; peu
+&eacute;trange; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le
+pas mesur&eacute; des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries; de
+temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire
+dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils
+retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales
+remuer confus&eacute;ment. Il avait le c&oelig;ur serr&eacute;. Il &eacute;tait transport&eacute;,
+tremblant, haletant; tout &agrave; coup, sans savoir lui-m&ecirc;me ce qui &eacute;tait en
+lui et &agrave; quoi il ob&eacute;issait, il se dressa, &eacute;tendit ses deux bras hors de
+la fen&ecirc;tre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini t&eacute;n&eacute;breux,
+l'immensit&eacute; &eacute;ternelle, et cria: Vive l'empereur!</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, tout fut dit. L'ogre de Corse,&mdash;l'usurpateur,&mdash;le
+tyran,&mdash;le monstre qui &eacute;tait l'amant de ses s&oelig;urs,&mdash;l'histrion qui
+prenait des le&ccedil;ons de Talma,&mdash;l'empoisonneur de Jaffa,&mdash;le
+tigre,&mdash;Buonapart&eacute;,&mdash;tout cela s'&eacute;vanouit, et fit place dans son esprit
+&agrave; un vague et &eacute;clatant rayonnement o&ugrave; resplendissait &agrave; une hauteur
+inaccessible le p&acirc;le fant&ocirc;me de marbre de C&eacute;sar. L'empereur n'avait &eacute;t&eacute;
+pour son p&egrave;re que le bien-aim&eacute; capitaine qu'on admire et pour qui l'on
+se d&eacute;voue; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le
+constructeur pr&eacute;destin&eacute; du groupe fran&ccedil;ais succ&eacute;dant au groupe romain
+dans la domination de l'univers. Il fut le prodigieux architecte d'un
+&eacute;croulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV,
+de Richelieu, de Louis XIV et du comit&eacute; de salut public, ayant sans
+doute ses taches, ses fautes et m&ecirc;me son crime, c'est-&agrave;-dire &eacute;tant
+homme; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant
+dans son crime. Il fut l'homme pr&eacute;destin&eacute; qui avait forc&eacute; toutes les
+nations &agrave; dire:&mdash;la grande nation. Il fut mieux encore; il fut
+l'incarnation m&ecirc;me de la France, conqu&eacute;rant l'Europe par l'&eacute;p&eacute;e qu'il
+tenait et le monde par la clart&eacute; qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte
+le spectre &eacute;blouissant qui se dressera toujours sur la fronti&egrave;re et qui
+gardera l'avenir. Despote, mais dictateur; despote r&eacute;sultant d'une
+R&eacute;publique et r&eacute;sumant une r&eacute;volution. Napol&eacute;on devint pour lui
+l'homme-peuple comme J&eacute;sus est l'homme-Dieu.</p>
+
+<p>On le voit, &agrave; la fa&ccedil;on de tous les nouveaux venus dans une religion, sa
+conversion l'enivrait, il se pr&eacute;cipitait dans l'adh&eacute;sion et il allait
+trop loin. Sa nature &eacute;tait ainsi: une fois sur une pente, il lui &eacute;tait
+presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'&eacute;p&eacute;e le gagnait et
+compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'id&eacute;e. Il ne
+s'apercevait point qu'avec le g&eacute;nie, et p&ecirc;le-m&ecirc;le, il admirait la force,
+c'est-&agrave;-dire qu'il installait dans les deux compartiments de son
+idol&acirc;trie, d'un c&ocirc;t&eacute; ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. &Agrave;
+plusieurs &eacute;gards, il s'&eacute;tait mis &agrave; se tromper autrement. Il admettait
+tout. Il y a une mani&egrave;re de rencontrer l'erreur en allant &agrave; la v&eacute;rit&eacute;.
+Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans
+la voie nouvelle o&ugrave; il &eacute;tait entr&eacute;, en jugeant les torts de l'ancien
+r&eacute;gime comme en mesurant la gloire de Napol&eacute;on, il n&eacute;gligeait les
+circonstances att&eacute;nuantes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en f&ucirc;t, un pas prodigieux &eacute;tait fait. O&ugrave; il avait vu
+autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'av&egrave;nement de
+la France. Son orientation &eacute;tait chang&eacute;e. Ce qui avait &eacute;t&eacute; le couchant
+&eacute;tait le levant. Il s'&eacute;tait retourn&eacute;.</p>
+
+<p>Toutes ces r&eacute;volutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en
+dout&acirc;t.</p>
+
+<p>Quand, dans ce myst&eacute;rieux travail, il eut tout &agrave; fait perdu son ancienne
+peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut d&eacute;pouill&eacute; l'aristocrate, le
+jacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement r&eacute;volutionnaire,
+profond&eacute;ment d&eacute;mocrate, et presque r&eacute;publicain, il alla chez un graveur
+du quai des Orf&egrave;vres et y commanda cent cartes portant ce nom: <i>le baron
+Marius Pontmercy</i>.</p>
+
+<p>Ce qui n'&eacute;tait qu'une cons&eacute;quence tr&egrave;s logique du changement qui s'&eacute;tait
+op&eacute;r&eacute; en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son p&egrave;re.
+Seulement, comme il ne connaissait personne, et qu'il ne pouvait semer
+ces cartes chez aucun portier, il les mit dans sa poche.</p>
+
+<p>Par une autre cons&eacute;quence naturelle, &agrave; mesure qu'il se rapprochait de
+son p&egrave;re, de sa m&eacute;moire, et des choses pour lesquelles le colonel avait
+combattu vingt-cinq ans, il s'&eacute;loignait de son grand-p&egrave;re. Nous l'avons
+dit, d&egrave;s longtemps l'humeur de M. Gillenormand ne lui agr&eacute;ait point. Il
+y avait d&eacute;j&agrave; entre eux toutes les dissonances de jeune homme grave &agrave;
+vieillard frivole. La ga&icirc;t&eacute; de G&eacute;ronte choque et exasp&egrave;re la m&eacute;lancolie
+de Werther. Tant que les m&ecirc;mes opinions politiques et les m&ecirc;mes id&eacute;es
+leur avaient &eacute;t&eacute; communes, Marius s'&eacute;tait rencontr&eacute; l&agrave; avec M.
+Gillenormand comme sur un pont. Quand ce pont tomba, l'ab&icirc;me se fit. Et
+puis, par-dessus tout, Marius &eacute;prouvait des mouvements de r&eacute;volte
+inexprimables en songeant que c'&eacute;tait M. Gillenormand qui, pour des
+motifs stupides, l'avait arrach&eacute; sans piti&eacute; au colonel, privant ainsi le
+p&egrave;re de l'enfant et l'enfant du p&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; force de pi&eacute;t&eacute; pour son p&egrave;re, Marius en &eacute;tait presque venu &agrave;
+l'aversion pour son a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Rien de cela du reste, nous l'avons dit, ne se trahissait au dehors.
+Seulement il &eacute;tait froid de plus en plus; laconique aux repas, et rare
+dans la maison. Quand sa tante l'en grondait, il &eacute;tait tr&egrave;s doux et
+donnait pour pr&eacute;texte ses &eacute;tudes, les cours, les examens, des
+conf&eacute;rences, etc. Le grand-p&egrave;re ne sortait pas de son diagnostic
+infaillible:&mdash;Amoureux! Je m'y connais.</p>
+
+<p>Marius faisait de temps en temps quelques absences.</p>
+
+<p>O&ugrave; va-t-il donc comme cela? demandait la tante.</p>
+
+<p>Dans un de ces voyages, toujours tr&egrave;s courts, il &eacute;tait all&eacute; &agrave;
+Montfermeil pour ob&eacute;ir &agrave; l'indication que son p&egrave;re lui avait laiss&eacute;e, et
+il avait cherch&eacute; l'ancien sergent de Waterloo, l'aubergiste Th&eacute;nardier.
+Th&eacute;nardier avait fait faillite, l'auberge &eacute;tait ferm&eacute;e, et l'on ne
+savait ce qu'il &eacute;tait devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre
+jours hors de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, dit le grand-p&egrave;re, il se d&eacute;range.</p>
+
+<p>On avait cru remarquer qu'il portait sur sa poitrine et sous sa chemise
+quelque chose qui &eacute;tait attach&eacute; &agrave; son cou par un ruban noir.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Quelque cotillon</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait un arri&egrave;re-petit-neveu que M. Gillenormand avait du c&ocirc;t&eacute;
+paternel, et qui menait, en dehors de la famille et loin de tous les
+foyers domestiques, la vie de garnison. Le lieutenant Th&eacute;odule
+Gillenormand remplissait toutes les conditions voulues pour &ecirc;tre ce
+qu'on appelle un joli officier. Il avait &laquo;une taille de demoiselle&raquo;, une
+fa&ccedil;on de tra&icirc;ner le sabre victorieuse, et la moustache en croc. Il
+venait fort rarement &agrave; Paris, si rarement que Marius ne l'avait jamais
+vu. Les deux cousins ne se connaissaient que de nom. Th&eacute;odule &eacute;tait,
+nous croyons l'avoir dit, le favori de la tante Gillenormand, qui le
+pr&eacute;f&eacute;rait parce qu'elle ne le voyait pas. Ne pas voir les gens, cela
+permet de leur supposer toutes les perfections.</p>
+
+<p>Un matin, Mlle Gillenormand ain&eacute;e &eacute;tait rentr&eacute;e chez elle aussi &eacute;mue que
+sa placidit&eacute; pouvait l'&ecirc;tre. Marius venait encore de demander &agrave; son
+grand-p&egrave;re la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu'il
+comptait partir le soir m&ecirc;me.&mdash;Va! avait r&eacute;pondu le grand-p&egrave;re, et M.
+Gillenormand avait ajout&eacute; &agrave; part en poussant ses deux sourcils vers le
+haut de son front: Il d&eacute;couche avec r&eacute;cidive. Mlle Gillenormand &eacute;tait
+remont&eacute;e dans sa chambre tr&egrave;s intrigu&eacute;e, et avait jet&eacute; dans l'escalier
+ce point d'exclamation: C'est fort! et ce point d'interrogation: Mais o&ugrave;
+donc est-ce qu'il va? Elle entrevoyait quelque aventure de c&oelig;ur plus ou
+moins illicite, une femme dans la p&eacute;nombre, un rendez-vous, un myst&egrave;re,
+et elle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute;e d'y fourrer ses lunettes. La d&eacute;gustation
+d'un myst&egrave;re, cela ressemble &agrave; la primeur d'un esclandre; les saintes
+&acirc;mes ne d&eacute;testent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de
+la bigoterie quelque curiosit&eacute; pour le scandale.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait donc en proie au vague app&eacute;tit de savoir une histoire.</p>
+
+<p>Pour se distraire de cette curiosit&eacute; qui l'agitait un peu au del&agrave; de ses
+habitudes, elle s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e dans ses talents, et elle s'&eacute;tait mise
+&agrave; festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l'Empire
+et de la Restauration o&ugrave; il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage
+maussade, ouvri&egrave;re rev&ecirc;che. Elle &eacute;tait depuis plusieurs heures sur sa
+chaise quand la porte s'ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le
+lieutenant Th&eacute;odule &eacute;tait devant elle, et lui faisait le salut
+d'ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est
+prude, on est d&eacute;vote, on est la tante; mais c'est toujours agr&eacute;able de
+voir entrer dans sa chambre un lancier.</p>
+
+<p>&mdash;Toi ici, Th&eacute;odule! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;En passant, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais embrasse-moi donc.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! dit Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>Et il l'embrassa. La tante Gillenormand alla &agrave; son secr&eacute;taire, et
+l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous restes au moins toute la semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, je repars ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Math&eacute;matiquement!</p>
+
+<p>&mdash;Reste, mon petit Th&eacute;odule, je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur dit oui, mais la consigne dit non. L'histoire est simple. On
+nous change de garnison; nous &eacute;tions &agrave; Melun, on nous met &agrave; Gaillon.
+Pour aller de l'ancienne garnison &agrave; la nouvelle, il faut passer par
+Paris. J'ai dit: je vais aller voir ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Et voici pour ta peine.</p>
+
+<p>Elle lui mit dix louis dans la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire pour mon plaisir, ch&egrave;re tante.</p>
+
+<p>Th&eacute;odule l'embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d'avoir le cou
+un peu &eacute;corch&eacute; par les soutaches de l'uniforme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu fais le voyage &agrave; cheval avec ton r&eacute;giment? lui
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante. J'ai tenu &agrave; vous voir. J'ai une permission sp&eacute;ciale.
+Mon Grosseur m&egrave;ne mon cheval; je vais par la diligence. Et &agrave; ce propos,
+il faut que je vous demande une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouill&eacute;e au vif de
+la curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En arrivant, je suis all&eacute; &agrave; la diligence retenir une place dans le
+coup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Un voyageur &eacute;tait d&eacute;j&agrave; venu retenir une place sur l'imp&eacute;riale. J'ai vu
+sur la feuille son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Quel nom?</p>
+
+<p>&mdash;Marius Pontmercy.</p>
+
+<p>&mdash;Le mauvais sujet! s'&eacute;cria la tante. Ah! ton cousin n'est pas un gar&ccedil;on
+rang&eacute; comme toi. Dire qu'il va passer la nuit en diligence!</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, c'est par devoir; lui, c'est par d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! fit Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>Ici, il arriva un &eacute;v&eacute;nement &agrave; Mlle Gillenormand a&icirc;n&eacute;e; elle eut une
+id&eacute;e. Si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; homme, elle se f&ucirc;t frapp&eacute;e le front. Elle
+apostropha Th&eacute;odule:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que ton cousin ne te conna&icirc;t pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je l'ai vu, moi; mais il n'a jamais daign&eacute; me remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez donc voyager ensemble comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Lui sur l'imp&eacute;riale, moi dans le coup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; va cette diligence?</p>
+
+<p>&mdash;Aux Andelys.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc l&agrave; que va Marius?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins que, comme moi, il ne s'arr&ecirc;te en route. Moi, je descends &agrave;
+Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de
+l'itin&eacute;raire de Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Marius! quel vilain nom! Quelle id&eacute;e a-t-on eue de l'appeler Marius!
+Tandis que toi, au moins, tu t'appelles Th&eacute;odule!</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux m'appeler Alfred, dit l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais attention.</p>
+
+<p>&mdash;Y es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Marius fait des absences.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!</p>
+
+<p>&mdash;Il voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Il d&eacute;couche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;Nous voudrions savoir ce qu'il y a l&agrave;-dessous.</p>
+
+<p>Th&eacute;odule r&eacute;pondit avec le calme d'un homme bronz&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Quelque cotillon.</p>
+
+<p>Et avec ce rire entre cuir et chair qui d&eacute;c&egrave;le la certitude, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Une fillette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;vident, s'&eacute;cria la tante qui crut entendre parler M.
+Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irr&eacute;sistiblement de ce
+mot <i>fillette</i>, accentu&eacute; presque de la m&ecirc;me fa&ccedil;on par le grand-oncle et
+par le petit-neveu. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te conna&icirc;t pas, cela
+te sera facile. Puisque fillette il y a, t&acirc;che de voir la fillette. Tu
+nous &eacute;criras l'historiette. Cela amusera le grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Th&eacute;odule n'avait point un go&ucirc;t excessif pour ce genre de guet; mais il
+&eacute;tait fort touch&eacute; des dix louis, et il croyait leur voir une suite
+possible. Il accepta la commission et dit:&mdash;Comme il vous plaira, ma
+tante. Et il ajouta &agrave; part lui:&mdash;Me voil&agrave; du&egrave;gne.</p>
+
+<p>Mlle Gillenormand l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas toi, Th&eacute;odule, qui ferais de ces frasques-l&agrave;. Tu ob&eacute;is &agrave;
+la discipline, tu es l'esclave de la consigne, tu es un homme de
+scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller
+voir une cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche lou&eacute; pour sa probit&eacute;.</p>
+
+<p>Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se
+douter qu'il e&ucirc;t un surveillant. Quant au surveillant, la premi&egrave;re chose
+qu'il fit, ce fut de s'endormir. Le sommeil fut complet et
+consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.</p>
+
+<p>Au point du jour, le conducteur de la diligence cria:&mdash;Vernon! relais de
+Vernon! les voyageurs pour Vernon!&mdash;Et le lieutenant Th&eacute;odule se
+r&eacute;veilla.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, grommela-t-il, &agrave; demi endormi encore, c'est ici que je descends.</p>
+
+<p>Puis, sa m&eacute;moire se nettoyant par degr&eacute;s, effet du r&eacute;veil, il songea &agrave;
+sa tante, aux dix louis, et au compte qu'il s'&eacute;tait charg&eacute; de rendre des
+faits et gestes de Marius. Cela le fit rire.</p>
+
+<p>Il n'est peut-&ecirc;tre plus dans la voiture, pensa-t-il, tout en
+reboutonnant sa veste de petit uniforme. Il a pu s'arr&ecirc;ter &agrave; Poissy; il
+a pu s'arr&ecirc;ter &agrave; Triel; s'il n'est pas descendu &agrave; Meulan, il a pu
+descendre &agrave; Mantes, &agrave; moins qu'il ne soit descendu &agrave; Rolleboise, ou
+qu'il n'ait pouss&eacute; jusqu'&agrave; Pacy, avec le choix de tourner &agrave; gauche sur
+&Eacute;vreux ou &agrave; droite sur Laroche-Guyon. Cours apr&egrave;s, ma tante. Que diable
+vais-je lui &eacute;crire, &agrave; la bonne vieille?</p>
+
+<p>En ce moment un pantalon noir qui descendait de l'imp&eacute;riale apparut &agrave; la
+vitre du coup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce Marius? dit le lieutenant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marius.</p>
+
+<p>Une petite paysanne, au bas de la voiture, m&ecirc;l&eacute;e aux chevaux et aux
+postillons, offrait des fleurs aux voyageurs.&mdash;Fleurissez vos dames,
+criait-elle.</p>
+
+<p>Marius s'approcha d'elle et lui acheta les plus belles fleurs de son
+&eacute;ventaire.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, dit Th&eacute;odule sautant &agrave; bas du coup&eacute;, voil&agrave; qui me pique.
+&Agrave; qui diantre va-t-il porter ces fleurs-l&agrave;? Il faut une fi&egrave;rement jolie
+femme pour un si beau bouquet. Je veux la voir.</p>
+
+<p>Et, non plus par mandat maintenant, mais par curiosit&eacute; personnelle,
+comme ces chiens qui chassent pour leur compte, il se mit &agrave; suivre
+Marius.</p>
+
+<p>Marius ne faisait nulle attention &agrave; Th&eacute;odule. Des femmes &eacute;l&eacute;gantes
+descendaient de la diligence; il ne les regarda pas. Il semblait ne rien
+voir autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il amoureux! pensa Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>Marius se dirigea vers l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille, se dit Th&eacute;odule. L'&eacute;glise! c'est cela. Les rendez-vous
+assaisonn&eacute;s d'un peu de messe sont les meilleurs. Rien n'est exquis
+comme une &oelig;illade qui passe par-dessus le bon Dieu.</p>
+
+<p>Parvenu &agrave; l'&eacute;glise, Marius n'y entra point, et tourna derri&egrave;re le
+chevet. Il disparut &agrave; l'angle d'un des contreforts de l'abside.</p>
+
+<p>&mdash;Le rendez-vous est dehors, dit Th&eacute;odule. Voyons la fillette.</p>
+
+<p>Et il s'avan&ccedil;a sur la pointe de ses bottes vers l'angle o&ugrave; Marius avait
+tourn&eacute;.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, il s'arr&ecirc;ta stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Marius, le front dans ses deux mains, &eacute;tait agenouill&eacute; dans l'herbe sur
+une fosse. Il y avait effeuill&eacute; son bouquet. &Agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la fosse,
+&agrave; un renflement qui marquait la t&ecirc;te, il y avait une croix de bois noir
+avec ce nom en lettres blanches: <i>Colonel Baron Pontmercy</i>. On entendait
+Marius sangloter.</p>
+
+<p>La fillette &eacute;tait une tombe.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Marbre contre granit</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que Marius &eacute;tait venu la premi&egrave;re fois qu'il s'&eacute;tait absent&eacute;
+de Paris. C'&eacute;tait l&agrave; qu'il revenait chaque fois que M. Gillenormand
+disait: Il d&eacute;couche.</p>
+
+<p>Le lieutenant Th&eacute;odule fut absolument d&eacute;contenanc&eacute; par ce coudoiement
+inattendu d'un s&eacute;pulcre; il &eacute;prouva une sensation d&eacute;sagr&eacute;able et
+singuli&egrave;re qu'il &eacute;tait incapable d'analyser, et qui se composait du
+respect d'un tombeau m&ecirc;l&eacute; au respect d'un colonel. Il recula, laissant
+Marius seul dans le cimeti&egrave;re, et il y eut de la discipline dans cette
+reculade. La mort lui apparut avec de grosses &eacute;paulettes, et il lui fit
+presque le salut militaire. Ne sachant qu'&eacute;crire &agrave; la tante, il prit le
+parti de ne rien &eacute;crire du tout; et il ne serait probablement rien
+r&eacute;sult&eacute; de la d&eacute;couverte faite par Th&eacute;odule sur les amours de Marius,
+si, par un de ces arrangements myst&eacute;rieux si fr&eacute;quents dans le hasard,
+la sc&egrave;ne de Vernon n'e&ucirc;t eu presque imm&eacute;diatement une sorte de
+contre-coup &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Marius revint de Vernon le troisi&egrave;me jour de grand matin, descendit chez
+son grand-p&egrave;re, et, fatigu&eacute; de deux nuits pass&eacute;es en diligence, sentant
+le besoin de r&eacute;parer son insomnie par une heure d'&eacute;cole de natation,
+monta rapidement &agrave; sa chambre, ne prit que le temps de quitter sa
+redingote de voyage et le cordon noir qu'il avait au cou, et s'en alla
+au bain.</p>
+
+<p>M. Gillenormand, lev&eacute; de bonne heure comme tous les vieillards qui se
+portent bien, l'avait entendu rentrer, et s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; d'escalader, le
+plus vite qu'il avait pu avec ses vieilles jambes, l'escalier des
+combles o&ugrave; habitait Marius, afin de l'embrasser, et de le questionner
+dans l'embrassade, et de savoir un peu d'o&ugrave; il venait.</p>
+
+<p>Mais l'adolescent avait mis moins de temps &agrave; descendre que l'octog&eacute;naire
+&agrave; monter, et quand le p&egrave;re Gillenormand entra dans la mansarde, Marius
+n'y &eacute;tait plus.</p>
+
+<p>Le lit n'&eacute;tait pas d&eacute;fait, et sur le lit s'&eacute;talaient sans d&eacute;fiance la
+redingote et le cordon noir.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux &ccedil;a, dit M. Gillenormand.</p>
+
+<p>Et un moment apr&egrave;s il fit son entr&eacute;e dans le salon o&ugrave; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; assise
+Mlle Gillenormand a&icirc;n&eacute;e, brodant ses roues de cabriolet.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e fut triomphante.</p>
+
+<p>M. Gillenormand tenait d'une main la redingote et de l'autre le ruban de
+cou, et criait:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! nous allons p&eacute;n&eacute;trer le myst&egrave;re! nous allons savoir le fin
+du fin, nous allons palper les libertinages de notre sournois! nous
+voici &agrave; m&ecirc;me le roman. J'ai le portrait!</p>
+
+<p>En effet, une bo&icirc;te de chagrin noir, assez semblable &agrave; un m&eacute;daillon,
+&eacute;tait suspendue au cordon.</p>
+
+<p>Le vieillard prit cette bo&icirc;te et la consid&eacute;ra quelque temps sans
+l'ouvrir, avec cet air de volupt&eacute;, de ravissement et de col&egrave;re d'un
+pauvre diable affam&eacute; regardant passer sous son nez un admirable d&icirc;ner
+qui ne serait pas pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Car c'est &eacute;videmment l&agrave; un portrait. Je m'y connais. Cela se porte
+tendrement sur le c&oelig;ur. Sont-ils b&ecirc;tes! Quelque abominable goton, qui
+fait fr&eacute;mir probablement! Les jeunes gens ont si mauvais go&ucirc;t
+aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon p&egrave;re, dit la vieille fille.</p>
+
+<p>La bo&icirc;te s'ouvrait en pressant un ressort. Ils n'y trouv&egrave;rent rien qu'un
+papier soigneusement pli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;<i>De la m&ecirc;me au m&ecirc;me</i>, dit M. Gillenormand &eacute;clatant de rire. Je sais ce
+que c'est. Un billet doux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lisons donc! dit la tante.</p>
+
+<p>Et elle mit ses lunettes. Ils d&eacute;pli&egrave;rent le papier et lurent ceci:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;<i>Pour mon fils</i>.&mdash;L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
+de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai pay&eacute;
+de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
+sera digne.&raquo;</p>
+
+<p>Ce que le p&egrave;re et la fille &eacute;prouv&egrave;rent ne saurait se dire. Ils se
+sentirent glac&eacute;s comme par le souffle d'une t&ecirc;te de mort. Ils
+n'&eacute;chang&egrave;rent pas un mot. Seulement M. Gillenormand dit &agrave; voix basse et
+comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'&eacute;criture de ce sabreur.</p>
+
+<p>La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le
+remit dans la bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, un petit paquet carr&eacute; long envelopp&eacute; de papier bleu
+tomba d'une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand le ramassa
+et d&eacute;veloppa le papier bleu. C'&eacute;tait le cent de cartes de Marius. Elle
+en passa une &agrave; M. Gillenormand qui lut: <i>Le baron Marius Pontmercy</i>.</p>
+
+<p>Le vieillard sonna. Nicolette vint. M. Gillenormand prit le cordon, la
+bo&icirc;te et la redingote, jeta le tout &agrave; terre au milieu du salon, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Remportez ces nippes.</p>
+
+<p>Une grande heure se passa dans le plus profond silence. Le vieux homme
+et la vieille fille s'&eacute;taient assis se tournant le dos l'un &agrave; l'autre,
+et pensaient, chacun de leur c&ocirc;t&eacute;, probablement les m&ecirc;mes choses. Au
+bout de cette heure, la tante Gillenormand dit:</p>
+
+<p>&mdash;Joli!</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, Marius parut. Il rentrait. Avant m&ecirc;me d'avoir
+franchi le seuil du salon, il aper&ccedil;ut son grand-p&egrave;re qui tenait &agrave; la
+main une de ses cartes et qui, en le voyant, s'&eacute;cria avec son air de
+sup&eacute;riorit&eacute; bourgeoise et ricanante qui &eacute;tait quelque chose d'&eacute;crasant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron &agrave; pr&eacute;sent. Je te fais
+mon compliment. Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>Marius rougit l&eacute;g&egrave;rement, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que je suis le fils de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:</p>
+
+<p>&mdash;Ton p&egrave;re, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, reprit Marius les yeux baiss&eacute;s et l'air s&eacute;v&egrave;re, c'&eacute;tait un
+homme humble et h&eacute;ro&iuml;que qui a glorieusement servi la R&eacute;publique et la
+France, qui a &eacute;t&eacute; grand dans la plus grande histoire que les hommes
+aient jamais faite, qui a v&eacute;cu un quart de si&egrave;cle au bivouac, le jour
+sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la
+boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a re&ccedil;u vingt
+blessures, qui est mort dans l'oubli et dans l'abandon, et qui n'a
+jamais eu qu'un tort, c'est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus que M. Gillenormand n'en pouvait entendre. &Agrave; ce mot, <i>la
+R&eacute;publique</i>, il s'&eacute;tait lev&eacute;, ou pour mieux dire, dress&eacute; debout. Chacune
+des paroles que Marius venait de prononcer avait fait sur le visage du
+vieux royaliste l'effet des bouff&eacute;es d'un soufflet de forge sur un tison
+ardent. De sombre il &eacute;tait devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre
+flamboyant.</p>
+
+<p>&mdash;Marius! s'&eacute;cria-t-il. Abominable enfant! je ne sais pas ce qu'&eacute;tait
+ton p&egrave;re! je ne veux pas le savoir! je n'en sais rien et je ne le sais
+pas! mais ce que je sais, c'est qu'il n'y a jamais eu que des mis&eacute;rables
+parmi tous ces gens-l&agrave;! c'est que c'&eacute;taient tous des gueux, des
+assassins, des bonnets rouges, des voleurs! je dis tous! je dis tous! je
+ne connais personne! je dis tous! entends-tu, Marius! Vois-tu bien, tu
+es baron comme ma pantoufle! C'&eacute;taient tous des bandits qui ont servi
+Robespierre! tous des brigands qui ont servi Bu&mdash;o&mdash;na&mdash;part&eacute;! tous des
+tra&icirc;tres qui ont trahi, trahi, trahi, leur roi l&eacute;gitime! tous des l&acirc;ches
+qui se sont sauv&eacute;s devant les Prussiens et les Anglais &agrave; Waterloo! Voil&agrave;
+ce que je sais. Si monsieur votre p&egrave;re est l&agrave;-dessous, je l'ignore, j'en
+suis f&acirc;ch&eacute;, tant pis, votre serviteur!</p>
+
+<p>&Agrave; son tour, c'&eacute;tait Marius qui &eacute;tait le tison, et M. Gillenormand qui
+&eacute;tait le soufflet. Marius frissonnait dans tous ses membres, il ne
+savait que devenir, sa t&ecirc;te flambait. Il &eacute;tait le pr&ecirc;tre qui regarde
+jeter au vent toutes ses hosties, le fakir qui voit un passant cracher
+sur son idole. Il ne se pouvait que de telles choses eussent &eacute;t&eacute; dites
+impun&eacute;ment devant lui. Mais que faire? Son p&egrave;re venait d'&ecirc;tre foul&eacute; aux
+pieds et tr&eacute;pign&eacute; en sa pr&eacute;sence, mais par qui? par son grand-p&egrave;re.
+Comment venger l'un sans outrager l'autre? Il &eacute;tait impossible qu'il
+insult&acirc;t son grand-p&egrave;re, et il &eacute;tait &eacute;galement impossible qu'il ne
+venge&acirc;t point son p&egrave;re. D'un c&ocirc;t&eacute; une tombe sacr&eacute;e, de l'autre des
+cheveux blancs. Il fut quelques instants ivre et chancelant, ayant tout
+ce tourbillon dans la t&ecirc;te; puis il leva les yeux, regarda fixement son
+a&iuml;eul, et cria d'une voix tonnante:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bas les Bourbons, et ce gros cochon de Louis XVIII!</p>
+
+<p>Louis XVIII &eacute;tait mort depuis quatre ans, mais cela lui &eacute;tait bien &eacute;gal.</p>
+
+<p>Le vieillard, d'&eacute;carlate qu'il &eacute;tait, devint subitement plus blanc que
+ses cheveux. Il se tourna vers un buste de M. le duc de Berry qui &eacute;tait
+sur la chemin&eacute;e et le salua profond&eacute;ment avec une sorte de majest&eacute;
+singuli&egrave;re. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la
+chemin&eacute;e &agrave; la fen&ecirc;tre et de la fen&ecirc;tre &agrave; la chemin&eacute;e, traversant toute
+la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui
+marche. &Agrave; la seconde fois, il se pencha vers sa fille, qui assistait &agrave;
+ce choc avec la stupeur d'une vieille brebis, et lui dit en souriant
+d'un sourire presque calme.</p>
+
+<p>&mdash;Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester
+sous le m&ecirc;me toit.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup se redressant, bl&ecirc;me, tremblant, terrible, le front
+agrandi par l'effrayant rayonnement de la col&egrave;re, il &eacute;tendit le bras
+vers Marius et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en.</p>
+
+<p>Marius quitta la maison.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Gillenormand dit &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles &agrave; ce buveur de sang,
+et vous ne m'en parlerez jamais.</p>
+
+<p>Ayant un immense reste de fureur &agrave; d&eacute;penser et ne sachant qu'en faire,
+il continua de dire <i>vous</i> &agrave; sa fille pendant plus de trois mois.</p>
+
+<p>Marius, de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;tait sorti indign&eacute;. Une circonstance qu'il faut
+dire avait aggrav&eacute; encore son exasp&eacute;ration. Il y a toujours de ces
+petites fatalit&eacute;s qui compliquent les drames domestiques. Les griefs
+s'en augmentent, quoique au fond les torts n'en soient pas accrus. En
+reportant pr&eacute;cipitamment, sur l'ordre du grand-p&egrave;re, &laquo;les nippes&raquo; de
+Marius dans sa chambre, Nicolette avait, sans s'en apercevoir, laiss&eacute;
+tomber, probablement dans l'escalier des combles, qui &eacute;tait obscur, le
+m&eacute;daillon de chagrin noir o&ugrave; &eacute;tait le papier &eacute;crit par le colonel. Ce
+papier ni ce m&eacute;daillon ne purent &ecirc;tre retrouv&eacute;s. Marius fut convaincu
+que &laquo;monsieur Gillenormand&raquo;, &agrave; dater de ce jour il ne l'appela plus
+autrement, avait jet&eacute; &laquo;le testament de son p&egrave;re&raquo;, au feu. Il savait par
+c&oelig;ur les quelques lignes &eacute;crites par le colonel, et, par cons&eacute;quent,
+rien n'&eacute;tait perdu. Mais le papier, l'&eacute;criture, cette relique sacr&eacute;e,
+tout cela &eacute;tait son c&oelig;ur m&ecirc;me. Qu'en avait-on fait?</p>
+
+<p>Marius s'en &eacute;tait all&eacute;, sans dire o&ugrave; il allait, et sans savoir o&ugrave; il
+allait, avec trente francs, sa montre, et quelques hardes dans un sac de
+nuit. Il &eacute;tait mont&eacute; dans un cabriolet de place, l'avait pris &agrave; l'heure
+et s'&eacute;tait dirig&eacute; &agrave; tout hasard vers le pays latin.</p>
+
+<p>Qu'allait devenir Marius?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_quatrieme_Les_amis_de_lA_B_C" id="Livre_quatrieme_Les_amis_de_lA_B_C"></a>Livre quatri&egrave;me&mdash;Les amis de l'A B C</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Un groupe qui a failli devenir historique</h3>
+
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, indiff&eacute;rente en apparence, un certain frisson
+r&eacute;volutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs
+de 89 et de 92, &eacute;taient dans l'air. La jeunesse &eacute;tait, qu'on nous passe
+le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s'en douter,
+par le mouvement m&ecirc;me du temps. L'aiguille qui marche sur le cadran
+marche aussi dans les &acirc;mes. Chacun faisait en avant le pas qu'il avait &agrave;
+faire. Les royalistes devenaient lib&eacute;raux, les lib&eacute;raux devenaient
+d&eacute;mocrates.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme une mar&eacute;e montante compliqu&eacute;e de mille reflux; le propre
+des reflux, c'est de faire des m&eacute;langes; de l&agrave; des combinaisons d'id&eacute;es
+tr&egrave;s singuli&egrave;res; on adorait &agrave; la fois Napol&eacute;on et la libert&eacute;. Nous
+faisons ici de l'histoire. C'&eacute;taient les mirages de ce temps-l&agrave;. Les
+opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, vari&eacute;t&eacute;
+bizarre, a eu un pendant non moins &eacute;trange, le lib&eacute;ralisme bonapartiste.</p>
+
+<p>D'autres groupes d'esprits &eacute;taient plus s&eacute;rieux. L&agrave; on sondait le
+principe; l&agrave; on s'attachait au droit. On se passionnait pour l'absolu,
+on entrevoyait les r&eacute;alisations infinies; l'absolu, par sa rigidit&eacute;
+m&ecirc;me, pousse les esprits vers l'azur et les fait flotter dans
+l'illimit&eacute;. Rien n'est tel que le dogme pour enfanter le r&ecirc;ve. Et rien
+n'est tel que le r&ecirc;ve pour engendrer l'avenir. Utopie aujourd'hui, chair
+et os demain.</p>
+
+<p>Les opinions avanc&eacute;es avaient des doubles fonds. Un commencement de
+myst&egrave;re mena&ccedil;ait &laquo;l'ordre &eacute;tabli&raquo;, lequel &eacute;tait suspect et sournois.
+Signe au plus haut point r&eacute;volutionnaire. L'arri&egrave;re-pens&eacute;e du pouvoir
+rencontre dans la sape l'arri&egrave;re-pens&eacute;e du peuple. L'incubation des
+insurrections donne la r&eacute;plique &agrave; la pr&eacute;m&eacute;ditation des coups d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations
+sous-jacentes comme le tugendbund allemand et le carbonarisme italien:
+mais &ccedil;&agrave; et l&agrave; des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde
+s'&eacute;bauchait &agrave; Aix; il y avait &agrave; Paris, entre autres affiliations de ce
+genre, la soci&eacute;t&eacute; des Amis de l'A B C.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce que les Amis de l'A B C? une soci&eacute;t&eacute; ayant pour but, en
+apparence, l'&eacute;ducation des enfants, en r&eacute;alit&eacute; le redressement des
+hommes.</p>
+
+<p>On se d&eacute;clarait les amis de l'A B C.&mdash;<i>L'Abaiss&eacute;</i>, c'&eacute;tait le peuple. On
+voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les
+calembours sont quelquefois graves en politique; t&eacute;moin le <i>Castratus ad
+castra</i> qui fit de Nars&egrave;s un g&eacute;n&eacute;ral d'arm&eacute;e; t&eacute;moin: <i>Barbari et
+Barberini</i>; t&eacute;moin: <i>Fueros y Fuegos;</i> t&eacute;moin: <i>Tu es Petrus et super
+hanc petram</i>, etc., etc.</p>
+
+<p>Les amis de l'A B C &eacute;taient peu nombreux. C'&eacute;tait une soci&eacute;t&eacute; secr&egrave;te &agrave;
+l'&eacute;tat d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries
+aboutissaient &agrave; des h&eacute;ros. Ils se r&eacute;unissaient &agrave; Paris en deux endroits,
+pr&egrave;s des halles, dans un cabaret appel&eacute; <i>Corinthe</i> dont il sera question
+plus tard, et pr&egrave;s du Panth&eacute;on dans un petit caf&eacute; de la place
+Saint-Michel appel&eacute; <i>le caf&eacute; Musain</i>, aujourd'hui d&eacute;moli; le premier de
+ces lieux de rendez-vous &eacute;tait contigu aux ouvriers, le deuxi&egrave;me, aux
+&eacute;tudiants.</p>
+
+<p>Les conciliabules habituels des Amis de l'A B C se tenaient dans une
+arri&egrave;re-salle du caf&eacute; Musain.</p>
+
+<p>Cette salle, assez &eacute;loign&eacute;e du caf&eacute;, auquel elle communiquait par un
+tr&egrave;s long couloir, avait deux fen&ecirc;tres et une issue avec un escalier
+d&eacute;rob&eacute; sur la petite rue des Gr&egrave;s. On y fumait, on y buvait, on y
+jouait, on y riait. On y causait tr&egrave;s haut de tout, et &agrave; voix basse
+d'autre chose. Au mur &eacute;tait clou&eacute;e, indice suffisant pour &eacute;veiller le
+flair d'un agent de police, une vieille carte de la France sous la
+R&eacute;publique.</p>
+
+<p>La plupart des amis de l'A B C &eacute;taient des &eacute;tudiants, en entente
+cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils
+appartiennent dans une certaine mesure &agrave; l'histoire: Enjolras,
+Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou
+Laigle, Joly, Grantaire.</p>
+
+<p>Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, &agrave; force
+d'amiti&eacute;. Tous, Laigle except&eacute;, &eacute;taient du midi.</p>
+
+<p>Ce groupe &eacute;tait remarquable. Il s'est &eacute;vanoui dans les profondeurs
+invisibles qui sont derri&egrave;re nous. Au point de ce drame o&ugrave; nous sommes
+parvenus, il n'est pas inutile peut-&ecirc;tre de diriger un rayon de clart&eacute;
+sur ces jeunes t&ecirc;tes avant que le lecteur les voie s'enfoncer dans
+l'ombre d'une aventure tragique.</p>
+
+<p>Enjolras, que nous avons nomm&eacute; le premier, on verra plus tard pourquoi,
+&eacute;tait fils unique et riche.</p>
+
+<p>Enjolras &eacute;tait un jeune homme charmant, capable d'&ecirc;tre terrible. Il
+&eacute;tait ang&eacute;liquement beau. C'&eacute;tait Antino&uuml;s farouche. On e&ucirc;t dit, &agrave; voir
+la r&eacute;verb&eacute;ration pensive de son regard, qu'il avait d&eacute;j&agrave;, dans quelque
+existence pr&eacute;c&eacute;dente, travers&eacute; l'apocalypse r&eacute;volutionnaire. Il en avait
+la tradition comme un t&eacute;moin. Il savait tous les petits d&eacute;tails de la
+grande chose. Nature pontificale et guerri&egrave;re, &eacute;trange dans un
+adolescent. Il &eacute;tait officiant et militant; au point de vue imm&eacute;diat,
+soldat de la d&eacute;mocratie; au-dessus du mouvement contemporain, pr&ecirc;tre de
+l'id&eacute;al. Il avait la prunelle profonde, la paupi&egrave;re un peu rouge, la
+l&egrave;vre inf&eacute;rieure &eacute;paisse et facilement d&eacute;daigneuse, le front haut.
+Beaucoup de front dans un visage, c'est comme beaucoup de ciel dans un
+horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce si&egrave;cle
+et de la fin du si&egrave;cle dernier qui ont &eacute;t&eacute; illustres de bonne heure, il
+avait une jeunesse excessive, fra&icirc;che comme chez les jeunes filles,
+quoique avec des heures de p&acirc;leur. D&eacute;j&agrave; homme, il semblait encore
+enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il &eacute;tait grave, il
+ne semblait pas savoir qu'il y e&ucirc;t sur la terre un &ecirc;tre appel&eacute; la femme.
+Il n'avait qu'une passion, le droit, qu'une pens&eacute;e, renverser
+l'obstacle. Sur le mont Aventin, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Gracchus; dans la
+Convention, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Saint-Just. Il voyait &agrave; peine les roses, il
+ignorait le printemps, il n'entendait pas chanter les oiseaux; la gorge
+nue d'&Eacute;vadn&eacute; ne l'e&ucirc;t pas plus &eacute;mu qu'Aristogiton; pour lui, comme pour
+Harmodius, les fleurs n'&eacute;taient bonnes qu'&agrave; cacher l'&eacute;p&eacute;e. Il &eacute;tait
+s&eacute;v&egrave;re dans les joies. Devant tout ce qui n'&eacute;tait pas la R&eacute;publique, il
+baissait chastement les yeux. C'&eacute;tait l'amoureux de marbre de la
+Libert&eacute;. Sa parole &eacute;tait &acirc;prement inspir&eacute;e et avait un fr&eacute;missement
+d'hymne. Il avait des ouvertures d'ailes inattendues. Malheur &agrave;
+l'amourette qui se f&ucirc;t risqu&eacute;e de son c&ocirc;t&eacute;! Si quelque grisette de la
+place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
+d'&eacute;chapp&eacute; de coll&egrave;ge, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces
+yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces
+l&egrave;vres neuves, ces dents exquises, e&ucirc;t eu app&eacute;tit de toute cette aurore,
+et f&ucirc;t venue essayer sa beaut&eacute; sur Enjolras, un regard surprenant et
+redoutable lui e&ucirc;t montr&eacute; brusquement l'ab&icirc;me, et lui e&ucirc;t appris &agrave; ne
+pas confondre avec le ch&eacute;rubin galant de Baumarchais le formidable
+ch&eacute;rubin d'&Eacute;z&eacute;chiel.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Enjolras qui repr&eacute;sentait la logique de la r&eacute;volution,
+Combeferre en repr&eacute;sentait la philosophie. Entre la logique de la
+r&eacute;volution et sa philosophie, il y a cette diff&eacute;rence que sa logique
+peut conclure &agrave; la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir
+qu'&agrave; la paix. Combeferre compl&eacute;tait et rectifiait Enjolras. Il &eacute;tait
+moins haut et plus large. Il voulait qu'on vers&acirc;t aux esprits les
+principes &eacute;tendus d'id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales; il disait: R&eacute;volution, mais
+civilisation; et autour de la montagne &agrave; pic il ouvrait le vaste horizon
+bleu. De l&agrave;, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose
+d'accessible et de praticable. La r&eacute;volution avec Combeferre &eacute;tait plus
+respirable qu'avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et
+Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait &agrave; Robespierre; le
+second confinait &agrave; Condorcet. Combeferre vivait plus qu'Enjolras de la
+vie de tout le monde. S'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; ces deux jeunes hommes
+d'arriver jusqu'&agrave; l'histoire, l'un e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le juste, l'autre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le
+sage. Enjolras &eacute;tait plus viril, Combeferre &eacute;tait plus humain. <i>Homo</i> et
+<i>Vir</i>, c'&eacute;tait bien l&agrave; en effet leur nuance. Combeferre &eacute;tait doux comme
+Enjolras &eacute;tait s&eacute;v&egrave;re, par blancheur naturelle. Il aimait le mot
+citoyen, mais il pr&eacute;f&eacute;rait le mot homme. Il e&ucirc;t volontiers dit:
+<i>Hombre</i>, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux th&eacute;&acirc;tres,
+suivait les cours publics, apprenait d'Arago la polarisation de la
+lumi&egrave;re, se passionnait pour une le&ccedil;on o&ugrave; Geoffroy Saint-Hilaire avait
+expliqu&eacute; la double fonction de l'art&egrave;re carotide externe et de l'art&egrave;re
+carotide interne, l'une qui fait le visage, l'autre qui fait le cerveau;
+il &eacute;tait au courant, suivait la science pas &agrave; pas, confrontait
+Saint-Simon avec Fourier, d&eacute;chiffrait les hi&eacute;roglyphes, cassait les
+cailloux qu'il trouvait et raisonnait g&eacute;ologie, dessinait de m&eacute;moire un
+papillon bombyx, signalait les fautes de fran&ccedil;ais dans le Dictionnaire
+de l'Acad&eacute;mie, &eacute;tudiait Puys&eacute;gur et Deleuze, n'affirmait rien, pas m&ecirc;me
+les miracles, ne niait rien, pas m&ecirc;me les revenants, feuilletait la
+collection du <i>Moniteur</i>, songeait. Il d&eacute;clarait que l'avenir est dans
+la main du ma&icirc;tre d'&eacute;cole, et se pr&eacute;occupait des questions d'&eacute;ducation.
+Il voulait que la soci&eacute;t&eacute; travaill&acirc;t sans rel&acirc;che &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation du
+niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science, &agrave; la mise en
+circulation des id&eacute;es, &agrave; la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et
+il craignait que la pauvret&eacute; actuelle des m&eacute;thodes, la mis&egrave;re du point
+de vue litt&eacute;raire born&eacute; &agrave; deux ou trois si&egrave;cles classiques, le
+dogmatisme tyrannique des p&eacute;dants officiels, les pr&eacute;jug&eacute;s scolastiques
+et les routines ne finissent par faire de nos coll&egrave;ges des hu&icirc;tri&egrave;res
+artificielles. Il &eacute;tait savant, puriste, pr&eacute;cis, polytechnique,
+piocheur, et en m&ecirc;me temps pensif &laquo;jusqu'&agrave; la chim&egrave;re&raquo;, disaient ses
+amis. Il croyait &agrave; tous les r&ecirc;ves: les chemins de fer, la suppression de
+la souffrance dans les op&eacute;rations chirurgicales, la fixation de l'image
+de la chambre noire, le t&eacute;l&eacute;graphe &eacute;lectrique, la direction des ballons.
+Du reste peu effray&eacute; des citadelles b&acirc;ties de toutes parts contre le
+genre humain par les superstitions, les despotismes et les pr&eacute;jug&eacute;s. Il
+&eacute;tait de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position.
+Enjolras &eacute;tait un chef, Combeferre &eacute;tait un guide. On e&ucirc;t voulu
+combattre avec l'un et marcher avec l'autre. Ce n'est pas que Combeferre
+ne f&ucirc;t capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps &agrave; corps
+l'obstacle et de l'attaquer de vive force et par explosion; mais mettre
+peu &agrave; peu, par l'enseignement des axiomes et la promulgation des lois
+positives, le genre humain d'accord avec ses destin&eacute;es, cela lui
+plaisait mieux; et, entre deux clart&eacute;s, sa pente &eacute;tait plut&ocirc;t pour
+l'illumination que pour l'embrasement. Un incendie peut faire une aurore
+sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour? Un volcan
+&eacute;claire, mais l'aube &eacute;claire encore mieux. Combeferre pr&eacute;f&eacute;rait
+peut-&ecirc;tre la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clart&eacute;
+troubl&eacute;e par de la fum&eacute;e, un progr&egrave;s achet&eacute; par de la violence, ne
+satisfaisaient qu'&agrave; demi ce tendre et s&eacute;rieux esprit. Une pr&eacute;cipitation
+&agrave; pic d'un peuple dans la v&eacute;rit&eacute;, un 93, l'effarait; cependant la
+stagnation lui r&eacute;pugnait plus encore, il y sentait la putr&eacute;faction et la
+mort; &agrave; tout prendre, il aimait mieux l'&eacute;cume que le miasme, et il
+pr&eacute;f&eacute;rait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de
+Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni h&acirc;te. Tandis que ses
+tumultueux amis, chevaleresquement &eacute;pris de l'absolu, adoraient et
+appelaient les splendides aventures r&eacute;volutionnaires, Combeferre
+inclinait &agrave; laisser faire le progr&egrave;s, le bon progr&egrave;s, froid peut-&ecirc;tre,
+mais pur; m&eacute;thodique, mais irr&eacute;prochable; flegmatique, mais
+imperturbable. Combeferre se f&ucirc;t agenouill&eacute; et e&ucirc;t joint les mains pour
+que l'avenir arriv&acirc;t avec toute sa candeur, et pour que rien ne troubl&acirc;t
+l'immense &eacute;volution vertueuse des peuples. <i>Il faut que le bien soit
+innocent</i>, r&eacute;p&eacute;tait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la
+r&eacute;volution, c'est de regarder fixement l'&eacute;blouissant id&eacute;al et d'y voler
+&agrave; travers les foudres, avec du sang et du feu &agrave; ses serres, la beaut&eacute; du
+progr&egrave;s, c'est d'&ecirc;tre sans tache; et il y a entre Washington qui
+repr&eacute;sente l'un et Danton qui incarne l'autre, la diff&eacute;rence qui s&eacute;pare
+l'ange aux ailes de cygne de l'ange aux ailes d'aigle.</p>
+
+<p>Jean Prouvaire &eacute;tait une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il
+s'appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentan&eacute;e qui se m&ecirc;lait au
+puissant et profond mouvement d'o&ugrave; est sortie l'&eacute;tude si n&eacute;cessaire du
+moyen-&acirc;ge. Jean Prouvaire &eacute;tait amoureux, cultivait un pot de fleurs,
+jouait de la fl&ucirc;te, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la
+femme, pleurait sur l'enfant, confondait dans la m&ecirc;me confiance l'avenir
+et Dieu, et bl&acirc;mait la r&eacute;volution d'avoir fait tomber une t&ecirc;te royale,
+celle d'Andr&eacute; Ch&eacute;nier. Il avait la voix habituellement d&eacute;licate et tout
+&agrave; coup virile. Il &eacute;tait lettr&eacute; jusqu'&agrave; l'&eacute;rudition, et presque
+orientaliste. Il &eacute;tait bon par-dessus tout; et, chose toute simple pour
+qui sait combien la bont&eacute; confine &agrave; la grandeur, en fait de po&eacute;sie il
+pr&eacute;f&eacute;rait l'immense. Il savait l'italien, le latin, le grec et l'h&eacute;breu;
+et cela lui servait &agrave; ne lire que quatre po&egrave;tes: Dante, Juv&eacute;nal, Eschyle
+et Isa&iuml;e. En fran&ccedil;ais, il pr&eacute;f&eacute;rait Corneille &agrave; Racine et Agrippa
+d'Aubign&eacute; &agrave; Corneille. Il fl&acirc;nait volontiers dans les champs de folle
+avoine et de bleuets, et s'occupait des nuages presque autant que des
+&eacute;v&eacute;nements. Son esprit avait deux attitudes, l'une du c&ocirc;t&eacute; de l'homme,
+l'autre du c&ocirc;t&eacute; de Dieu; il &eacute;tudiait, ou il contemplait. Toute la
+journ&eacute;e il approfondissait les questions sociales; le salaire, le
+capital, le cr&eacute;dit, le mariage, la religion, la libert&eacute; de penser, la
+libert&eacute; d'aimer, l'&eacute;ducation, la p&eacute;nalit&eacute;, la mis&egrave;re, l'association, la
+propri&eacute;t&eacute;, la production et la r&eacute;partition, l'&eacute;nigme d'en bas qui couvre
+d'ombre la fourmili&egrave;re humaine; et le soir, il regardait les astres, ces
+&ecirc;tres &eacute;normes. Comme Enjolras, il &eacute;tait riche et fils unique. Il parlait
+doucement, penchait la t&ecirc;te, baissait les yeux, souriait avec embarras,
+se mettait mal, avait l'air gauche, rougissait de rien, &eacute;tait fort
+timide. Du reste, intr&eacute;pide.</p>
+
+<p>Feuilly &eacute;tait un ouvrier &eacute;ventailliste, orphelin de p&egrave;re et de m&egrave;re, qui
+gagnait p&eacute;niblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pens&eacute;e,
+d&eacute;livrer le monde. Il avait une autre pr&eacute;occupation encore: s'instruire;
+ce qu'il appelait aussi se d&eacute;livrer. Il s'&eacute;tait enseign&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me &agrave;
+lire et &agrave; &eacute;crire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly
+&eacute;tait un g&eacute;n&eacute;reux c&oelig;ur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin
+avait adopt&eacute; les peuples. Sa m&egrave;re lui manquant, il avait m&eacute;dit&eacute; sur la
+patrie. Il ne voulait pas qu'il y e&ucirc;t sur la terre un homme qui f&ucirc;t sans
+patrie. Il couvait en lui-m&ecirc;me, avec la divination profonde de l'homme
+du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui <i>l'id&eacute;e des nationalit&eacute;s</i>.
+Il avait appris l'histoire expr&egrave;s pour s'indigner en connaissance de
+cause. Dans ce jeune c&eacute;nacle d'utopistes, surtout occup&eacute;s de la France,
+il repr&eacute;sentait le dehors. Il avait pour sp&eacute;cialit&eacute; la Gr&egrave;ce, la
+Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il pronon&ccedil;ait ces noms-l&agrave;
+sans cesse, &agrave; propos et hors de propos, avec la t&eacute;nacit&eacute; du droit. La
+Turquie sur la Gr&egrave;ce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche
+sur Venise, ces viols l'exasp&eacute;raient. Entre toutes, la grande voie de
+fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de
+plus souveraine &eacute;loquence, il &eacute;tait &eacute;loquent de cette &eacute;loquence-l&agrave;. Il
+ne tarissait pas sur cette date inf&acirc;me, 1772, sur ce noble et vaillant
+peuple supprim&eacute; par trahison, sur ce Crime &agrave; trois, sur ce guet-apens
+monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions
+d'&eacute;tats qui, depuis, ont frapp&eacute; plusieurs nobles nations, et leur ont,
+pour ainsi dire, ratur&eacute; leur acte de naissance. Tous les attentats
+sociaux contemporains d&eacute;rivent du partage de la Pologne. Le partage de
+la Pologne est un th&eacute;or&egrave;me dont tous les forfaits politiques actuels
+sont les corollaires. Pas un despote, pas un tra&icirc;tre, depuis tout &agrave;
+l'heure un si&egrave;cle, qui n'ait vis&eacute;, homologu&eacute;, contre-sign&eacute; et paraph&eacute;,
+<i>ne varietur</i>, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier
+des trahisons modernes, celle-l&agrave; appara&icirc;t la premi&egrave;re. Le congr&egrave;s de
+Vienne a consult&eacute; ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne
+l'hallali, 1815 est la cur&eacute;e. Tel &eacute;tait le texte habituel de Feuilly. Ce
+pauvre ouvrier s'&eacute;tait fait le tuteur de la justice, et elle le
+r&eacute;compensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'&eacute;ternit&eacute;
+dans le droit. Varsovie ne peut pas plus &ecirc;tre tartare que Venise ne peut
+&ecirc;tre tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. T&ocirc;t ou
+tard, la patrie submerg&eacute;e flotte &agrave; la surface et repara&icirc;t. La Gr&egrave;ce
+redevient la Gr&egrave;ce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du
+droit contre le fait persiste &agrave; jamais. Le vol d'un peuple ne se
+prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne
+d&eacute;marque pas une nation comme un mouchoir.</p>
+
+<p>Courfeyrac avait un p&egrave;re qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des id&eacute;es
+fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et
+de noblesse, c'&eacute;tait de croire &agrave; la particule. La particule, on le sait,
+n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de <i>la Minerve</i>
+estimaient si haut ce pauvre <i>de</i> qu'on se croyait oblig&eacute; de l'abdiquer.
+M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M.
+Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de
+Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arri&egrave;re,
+et s'appelait Courfeyrac tout court.</p>
+
+<p>Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir l&agrave;,
+et nous borner &agrave; dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomy&egrave;s.</p>
+
+<p>Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait
+appeler la beaut&eacute; du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'&eacute;teint comme
+la gentillesse du petit chat, et toute cette gr&acirc;ce aboutit, sur deux
+pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.</p>
+
+<p>Ce genre d'esprit, les g&eacute;n&eacute;rations qui traversent les &eacute;coles, les lev&eacute;es
+successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main
+en main, <i>quasi cursores</i>, &agrave; peu pr&egrave;s toujours le m&ecirc;me; de sorte que,
+ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui e&ucirc;t &eacute;cout&eacute;
+Courfeyrac en 1828 e&ucirc;t cru entendre Tholomy&egrave;s en 1817. Seulement
+Courfeyrac &eacute;tait un brave gar&ccedil;on. Sous les apparentes similitudes de
+l'esprit ext&eacute;rieur, la diff&eacute;rence entre Tholomy&egrave;s et lui &eacute;tait grande.
+L'homme latent qui existait en eux &eacute;tait chez le premier tout autre que
+chez le second. Il y avait dans Tholomy&egrave;s un procureur et dans
+Courfeyrac un paladin.</p>
+
+<p>Enjolras &eacute;tait le chef. Combeferre &eacute;tait le guide, Courfeyrac &eacute;tait le
+centre. Les autres donnaient plus de lumi&egrave;re, lui il donnait plus de
+calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualit&eacute;s d'un centre, la
+rondeur et le rayonnement.</p>
+
+<p>Bahorel avait figur&eacute; dans le tumulte sanglant de juin 1822, &agrave; l'occasion
+de l'enterrement du jeune Lallemand.</p>
+
+<p>Bahorel &eacute;tait un &ecirc;tre de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave,
+panier perc&eacute;, prodigue et rencontrant la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, bavard et
+rencontrant l'&eacute;loquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la
+meilleure p&acirc;te de diable qui f&ucirc;t possible; ayant des gilets t&eacute;m&eacute;raires
+et des opinions &eacute;carlates; tapageur en grand, c'est-&agrave;-dire n'aimant rien
+tant qu'une querelle, si ce n'est une &eacute;meute, et rien tant qu'une
+&eacute;meute, si ce n'est une r&eacute;volution; toujours pr&ecirc;t &agrave; casser un carreau,
+puis &agrave; d&eacute;paver une rue, puis &agrave; d&eacute;molir un gouvernement, pour voir
+l'effet; &eacute;tudiant de onzi&egrave;me ann&eacute;e. Il flairait le droit, mais il ne le
+faisait pas. Il avait pris pour devise: <i>avocat jamais</i>, et pour
+armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet
+carr&eacute;. Chaque fois qu'il passait devant l'&eacute;cole de droit, ce qui lui
+arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'&eacute;tait pas
+encore invent&eacute;, et il prenait des pr&eacute;cautions hygi&eacute;niques. Il disait du
+portail de l'&eacute;cole: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt:
+quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans
+ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait &agrave; rien faire
+une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il
+avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de
+leur fils.</p>
+
+<p>Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour
+cela qu'ils ont de l'intelligence.</p>
+
+<p>Bahorel, homme de caprice, &eacute;tait &eacute;pars sur plusieurs caf&eacute;s; les autres
+avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il fl&acirc;nait. Errer est humain,
+fl&acirc;ner est parisien. Au fond, esprit p&eacute;n&eacute;trant, et penseur plus qu'il ne
+semblait.</p>
+
+<p>Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore
+informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce conclave de jeunes t&ecirc;tes un membre chauve.</p>
+
+<p>Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aid&eacute; &agrave; monter
+dans un cabriolet de place le jour o&ugrave; il &eacute;migra, racontait qu'en 1814, &agrave;
+son retour en France, comme le roi d&eacute;barquait &agrave; Calais, un homme lui
+pr&eacute;senta un placet.&mdash;Que demandez-vous? dit le roi.&mdash;Sire, un bureau de
+poste.&mdash;Comment vous appelez-vous?&mdash;L'Aigle.</p>
+
+<p>Le roi fron&ccedil;a le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom
+&eacute;crit ainsi: <i>Lesgle</i>. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi
+et il commen&ccedil;a &agrave; sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour
+anc&ecirc;tre un valet de chiens, surnomm&eacute; Lesgueules. Ce surnom a fait mon
+nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption
+L'Aigle.&mdash;Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna &agrave;
+l'homme le bureau de poste de Meaux, expr&egrave;s ou par m&eacute;garde.</p>
+
+<p>Le membre chauve du groupe &eacute;tait fils de ce Lesgle, ou L&egrave;gle, et signait
+L&egrave;gle (de Meaux). Ses camarades, pour abr&eacute;ger, l'appelaient Bossuet.</p>
+
+<p>Bossuet &eacute;tait un gar&ccedil;on gai qui avait du malheur. Sa sp&eacute;cialit&eacute; &eacute;tait de
+ne r&eacute;ussir &agrave; rien. Par contre, il riait de tout. &Agrave; vingt-cinq ans, il
+&eacute;tait chauve. Son p&egrave;re avait fini par avoir une maison et un champ; mais
+lui, le fils, n'avait rien eu de plus press&eacute; que de perdre dans une
+fausse sp&eacute;culation ce champ et cette maison. Il ne lui &eacute;tait rien rest&eacute;.
+Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui
+manquait, tout le trompait; ce qu'il &eacute;chafaudait croulait sur lui. S'il
+fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une ma&icirc;tresse, il
+d&eacute;couvrait bient&ocirc;t qu'il avait aussi un ami. &Agrave; tout moment quelque
+mis&egrave;re lui advenait; de l&agrave; sa jovialit&eacute;. Il disait: <i>J'habite sous le
+toit des tuiles qui tombent</i>. Peu &eacute;tonn&eacute;, car pour lui l'accident &eacute;tait
+le pr&eacute;vu, il prenait la mauvaise chance en s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et souriait des
+taquineries de la destin&eacute;e comme quelqu'un qui entend la plaisanterie.
+Il &eacute;tait pauvre, mais son gousset de bonne humeur &eacute;tait in&eacute;puisable. Il
+arrivait vite &agrave; son dernier sou, jamais &agrave; son dernier &eacute;clat de rire.
+Quand l'adversit&eacute; entrait chez lui, il saluait cordialement cette
+ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il
+&eacute;tait familier avec la Fatalit&eacute; au point de l'appeler par son petit
+nom.&mdash;Bonjour, Guignon, lui disait-il.</p>
+
+<p>Ces pers&eacute;cutions du sort l'avaient fait inventif. Il &eacute;tait plein de
+ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire,
+quand bon lui semblait, &laquo;des d&eacute;penses effr&eacute;n&eacute;es&raquo;. Une nuit, il alla
+jusqu'&agrave; manger &laquo;cent francs&raquo; dans un souper avec une p&eacute;ronnelle, ce qui
+lui inspira au milieu de l'orgie ce mot m&eacute;morable: <i>Fille de cinq louis,
+tire-moi mes bottes</i>.</p>
+
+<p>Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait
+son droit, &agrave; la mani&egrave;re de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile;
+quelquefois pas du tout. Il logeait tant&ocirc;t chez l'un, tant&ocirc;t chez
+l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly &eacute;tudiait la m&eacute;decine. Il avait
+deux ans de moins que Bossuet.</p>
+
+<p>Joly &eacute;tait le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagn&eacute; &agrave; la
+m&eacute;decine, c'&eacute;tait d'&ecirc;tre plus malade que m&eacute;decin. &Agrave; vingt-trois ans, il
+se croyait val&eacute;tudinaire et passait sa vie &agrave; regarder sa langue dans son
+miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans
+sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la
+nuit, la circulation de son sang ne f&ucirc;t pas contrari&eacute;e par le grand
+courant magn&eacute;tique du globe. Dans les orages, il se t&acirc;tait le pouls. Du
+reste, le plus gai de tous. Toutes ces incoh&eacute;rences, jeune, maniaque,
+malingre, joyeux, faisaient bon m&eacute;nage ensemble, et il en r&eacute;sultait un
+&ecirc;tre excentrique et agr&eacute;able que ses camarades, prodigues de consonnes
+ail&eacute;es, appelaient Jolllly.&mdash;Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait
+Jean Prouvaire.</p>
+
+<p>Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce
+qui est l'indice d'un esprit sagace.</p>
+
+<p>Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler
+que s&eacute;rieusement, avaient une m&ecirc;me religion: le Progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Tous &eacute;taient les fils directs de la r&eacute;volution fran&ccedil;aise. Les plus
+l&eacute;gers devenaient solennels en pronon&ccedil;ant cette date: 89. Leurs p&egrave;res
+selon la chair &eacute;taient ou avaient &eacute;t&eacute; feuillants, royalistes,
+doctrinaires; peu importait; ce p&ecirc;le-m&ecirc;le ant&eacute;rieur &agrave; eux, qui &eacute;taient
+jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans
+leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance interm&eacute;diaire au droit
+incorruptible et au devoir absolu.</p>
+
+<p>Affili&eacute;s et initi&eacute;s, ils &eacute;bauchaient souterrainement l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>Parmi tous ces c&oelig;urs passionn&eacute;s et tous ces esprits convaincus, il y
+avait un sceptique. Comment se trouvait-il l&agrave;? Par juxtaposition. Ce
+sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce r&eacute;bus:
+R. Grantaire &eacute;tait un homme qui se gardait bien de croire &agrave; quelque
+chose. C'&eacute;tait du reste un des &eacute;tudiants qui avaient le plus appris
+pendant leurs cours &agrave; Paris; il savait que le meilleur caf&eacute; &eacute;tait au
+caf&eacute; Lemblin, et le meilleur billard au caf&eacute; Voltaire, qu'on trouvait de
+bonnes galettes et de bonnes filles &agrave; l'Ermitage sur le boulevard du
+Maine, des poulets &agrave; la crapaudine chez la m&egrave;re Saguet, d'excellentes
+matelotes barri&egrave;re de la Cunette, et un certain petit vin blanc barri&egrave;re
+du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et
+le chausson, quelques danses, et il &eacute;tait profond b&acirc;tonniste. Par-dessus
+le march&eacute;, grand buveur. Il &eacute;tait laid d&eacute;mesur&eacute;ment; la plus jolie
+piqueuse de bottines de ce temps-l&agrave;, Irma Boissy, indign&eacute;e de sa
+laideur, avait rendu cette sentence: <i>Grantaire est impossible;</i> mais la
+fatuit&eacute; de Grantaire ne se d&eacute;concertait pas. Il regardait tendrement et
+fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: <i>si je
+voulais</i>! et cherchant &agrave; faire croire aux camarades qu'il &eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;ralement demand&eacute;.</p>
+
+<p>Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social,
+r&eacute;volution fran&ccedil;aise, R&eacute;publique, d&eacute;mocratie, humanit&eacute;, civilisation,
+religion, progr&egrave;s, &eacute;taient, pour Grantaire, tr&egrave;s voisins de ne rien
+signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de
+l'intelligence, ne lui avait pas laiss&eacute; une id&eacute;e enti&egrave;re dans l'esprit.
+Il vivait avec ironie. Ceci &eacute;tait son axiome: Il n'y a qu'une certitude,
+mon verre plein. Il raillait tous les d&eacute;vouements dans tous les partis,
+aussi bien le fr&egrave;re que le p&egrave;re, aussi bien Robespierre jeune que
+Loizerolles.&mdash;Ils sont bien avanc&eacute;s d'&ecirc;tre morts, s'&eacute;criait-il. Il
+disait du crucifix: Voil&agrave; une potence qui a r&eacute;ussi. Coureur, joueur,
+libertin, souvent ivre, il faisait &agrave; ces jeunes songeurs le d&eacute;plaisir de
+chantonner sans cesse: <i>J'aimons les filles et j'aimons le bon vin</i>.
+Air: Vive Henri IV.</p>
+
+<p>Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'&eacute;tait ni une
+id&eacute;e ni un dogme, ni un art, ni une science; c'&eacute;tait un homme: Enjolras.
+Grantaire admirait, aimait et v&eacute;n&eacute;rait Enjolras. &Agrave; qui se ralliait ce
+douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus
+absolu. De quelle fa&ccedil;on Enjolras le subjuguait-il? Par les id&eacute;es? Non.
+Par le caract&egrave;re. Ph&eacute;nom&egrave;ne souvent observ&eacute;. Un sceptique qui adh&egrave;re &agrave;
+un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs compl&eacute;mentaires.
+Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle.
+La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel;
+pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute,
+aimait &agrave; voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras.
+Sans qu'il s'en rend&icirc;t clairement compte et sans qu'il songe&acirc;t &agrave; se
+l'expliquer &agrave; lui-m&ecirc;me, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure,
+candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses id&eacute;es
+molles, fl&eacute;chissantes, disloqu&eacute;es, malades, difformes, se rattachaient &agrave;
+Enjolras comme &agrave; une &eacute;pine dorsale. Son rachis moral s'appuyait &agrave; cette
+fermet&eacute;. Grantaire, pr&egrave;s d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il &eacute;tait
+lui-m&ecirc;me d'ailleurs compos&eacute; de deux &eacute;l&eacute;ments en apparence incompatibles.
+Il &eacute;tait ironique et cordial. Son indiff&eacute;rence aimait. Son esprit se
+passait de croyance et son c&oelig;ur ne pouvait se passer d'amiti&eacute;.
+Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature
+&eacute;tait ainsi. Il y a des hommes qui semblent n&eacute;s pour &ecirc;tre le verso,
+l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas,
+&Eacute;phestion, Pechm&eacute;ja. Ils ne vivent qu'&agrave; la condition d'&ecirc;tre adoss&eacute;s &agrave; un
+autre; leur nom est une suite, et ne s'&eacute;crit que pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de la
+conjonction <i>et</i>; leur existence ne leur est pas propre; elle est
+l'autre c&ocirc;t&eacute; d'une destin&eacute;e qui n'est pas la leur. Grantaire &eacute;tait un de
+ces hommes. Il &eacute;tait l'envers d'Enjolras.</p>
+
+<p>On pourrait presque dire que les affinit&eacute;s commencent aux lettres de
+l'alphabet. Dans la s&eacute;rie, O et P sont ins&eacute;parables. Vous pouvez, &agrave;
+votre gr&eacute;, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.</p>
+
+<p>Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens;
+il y vivait; il ne se plaisait que l&agrave;; il les suivait partout. Sa joie
+&eacute;tait de voir aller et venir ces silhouettes dans les fum&eacute;es du vin. On
+le tol&eacute;rait pour sa bonne humeur.</p>
+
+<p>Enjolras, croyant, d&eacute;daignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il
+lui accordait un peu de piti&eacute; hautaine. Grantaire &eacute;tait un Pylade point
+accept&eacute;. Toujours rudoy&eacute; par Enjolras, repouss&eacute; durement, rejet&eacute; et
+revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IId" id="Chapitre_IId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Oraison fun&egrave;bre de Blondeau, par Bossuet</h3>
+
+
+<p>Une certaine apr&egrave;s-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque
+co&iuml;ncidence avec les &eacute;v&eacute;nements racont&eacute;s plus haut, Laigle de Meaux
+&eacute;tait mensuellement adoss&eacute; au chambranle de la porte du caf&eacute; Musain. Il
+avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa
+r&ecirc;verie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre couch&eacute; debout qui n'est point ha&iuml;e des songeurs. Laigle
+de Meaux pensait, sans m&eacute;lancolie, &agrave; une petite m&eacute;saventure qui lui
+&eacute;tait &eacute;chue l'avant-veille &agrave; l'&eacute;cole de droit, et qui modifiait ses
+plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.</p>
+
+<p>La r&ecirc;verie n'emp&ecirc;che pas un cabriolet de passer, et le songeur de
+remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une
+sorte de fl&acirc;nerie diffuse, aper&ccedil;ut, &agrave; travers ce somnambulisme, un
+v&eacute;hicule &agrave; deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et
+comme ind&eacute;cis. &Agrave; qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas?
+Laigle y regarda. Il y avait dedans, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cocher, un jeune homme,
+et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux
+passants ce nom &eacute;crit en grosses lettres noires sur une carte cousue &agrave;
+l'&eacute;toffe: <i>Marius Pontmercy</i>.</p>
+
+<p>Ce nom fit changer d'attitude &agrave; Laigle. Il se dressa et jeta cette
+apostrophe au jeune homme du cabriolet:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius Pontmercy!</p>
+
+<p>Le cabriolet interpell&eacute; s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profond&eacute;ment, leva les
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes monsieur Marius Pontmercy?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Marius; car c'&eacute;tait lui, en effet, qui sortait
+de chez son grand-p&egrave;re, et il avait devant lui une figure qu'il voyait
+pour la premi&egrave;re fois. Je ne vous connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi non plus, je ne vous connais point, r&eacute;pondit Laigle.</p>
+
+<p>Marius crut &agrave; une rencontre de loustic, &agrave; un commencement de
+mystification en pleine rue. Il n'&eacute;tait pas d'humeur facile en ce
+moment-l&agrave;. Il fron&ccedil;a le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable,
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&eacute;tiez pas avant-hier &agrave; l'&eacute;cole?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &eacute;tudiant? demanda Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entr&eacute; &agrave; l'&eacute;cole par
+hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces id&eacute;es-l&agrave;. Le professeur
+&eacute;tait en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont tr&egrave;s
+ridicules dans ce moment-ci. Au troisi&egrave;me appel manqu&eacute;, on vous raye
+l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.</p>
+
+<p>Marius commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;couter. Laigle continua:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a
+le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec d&eacute;lices les
+absents. Il a sournoisement commenc&eacute; par la lettre P. Je n'&eacute;coutais pas,
+n'&eacute;tant point compromis dans cette lettre-l&agrave;. L'appel n'allait pas mal.
+Aucune radiation. L'univers &eacute;tait pr&eacute;sent. Blondeau &eacute;tait triste. Je
+disais &agrave; part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite
+ex&eacute;cution aujourd'hui. Tout &agrave; coup Blondeau appelle <i>Marius Pontmercy</i>.
+Personne ne r&eacute;pond. Blondeau, plein d'espoir, r&eacute;p&egrave;te plus fort: <i>Marius
+Pontmercy</i>. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me
+suis dit rapidement: Voil&agrave; un brave gar&ccedil;on qu'on va rayer. Attention.
+Ceci est un v&eacute;ritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon
+&eacute;l&egrave;ve. Ce n'est point l&agrave; un cul-de-plomb, un &eacute;tudiant qui &eacute;tudie, un
+blanc-bec p&eacute;dant, fort en sciences, lettres, th&eacute;ologie et sapience, un
+de ces esprits b&ecirc;tas tir&eacute;s &agrave; quatre &eacute;pingles; une &eacute;pingle par facult&eacute;.
+C'est un honorable paresseux qui fl&acirc;ne, qui pratique la vill&eacute;giature,
+qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-&ecirc;tre
+en cet instant-ci chez ma ma&icirc;tresse. Sauvons-le. Mort &agrave; Blondeau! En ce
+moment, Blondeau a tremp&eacute; dans l'encre sa plume noire de ratures, a
+promen&eacute; sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a r&eacute;p&eacute;t&eacute; pour la troisi&egrave;me
+fois: <i>Marius Pontmercy</i>! J'ai r&eacute;pondu: <i>Pr&eacute;sent</i>! Cela fait que vous
+n'avez pas &eacute;t&eacute; ray&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!... dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Et que, moi, je l'ai &eacute;t&eacute;, ajouta Laigle de Meaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, fit Marius.</p>
+
+<p>Laigle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple. J'&eacute;tais pr&egrave;s de la chaire pour r&eacute;pondre et pr&egrave;s
+de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une
+certaine fixit&eacute;. Brusquement, Blondeau, qui doit &ecirc;tre le nez malin dont
+parle Boileau, saute &agrave; la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de
+Meaux, et je m'appelle Lesgle.</p>
+
+<p>&mdash;L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le Blondeau arrive &agrave; ce beau nom, et crie: <i>Laigle</i>! Je
+r&eacute;ponds: <i>Pr&eacute;sent</i>! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre,
+sourit, et me dit: Si vous &ecirc;tes Pontmercy, vous n'&ecirc;tes pas Laigle.
+Phrase qui a l'air d&eacute;sobligeante pour vous, mais qui n'&eacute;tait lugubre que
+pour moi. Cela dit, il me raye.</p>
+
+<p>Marius s'exclama.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis mortifi&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, interrompit Laigle, je demande &agrave; embaumer Blondeau dans
+quelques phrases d'&eacute;loge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas
+grand'chose &agrave; changer &agrave; sa maigreur, &agrave; sa p&acirc;leur, &agrave; sa froideur, &agrave; sa
+roideur, et &agrave; son odeur. Et je dis: <i>Erudimini qui judicatis terram</i>.
+Ci-g&icirc;t Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le b&oelig;uf de la
+discipline, <i>bos disciplinæ</i>, le molosse de la consigne, l'ange de
+l'appel, qui fut droit, carr&eacute;, exact, rigide, honn&ecirc;te et hideux. Dieu le
+raya comme il m'a ray&eacute;.</p>
+
+<p>Marius reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d&eacute;sol&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de le&ccedil;on. &Agrave;
+l'avenir, soyez exact.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais vraiment mille excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous exposez plus &agrave; faire rayer votre prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;...</p>
+
+<p>Laigle &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ravi. J'&eacute;tais sur la pente d'&ecirc;tre avocat. Cette rature me
+sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne d&eacute;fendrai point la
+veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage.
+Voil&agrave; ma radiation obtenue. C'est &agrave; vous que je la dois, monsieur
+Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de
+remerc&icirc;ments. O&ugrave; demeurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cabriolet, dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous f&eacute;licite. Vous
+avez l&agrave; un loyer de neuf mille francs par an.</p>
+
+<p>En ce moment Courfeyrac sortait du caf&eacute;.</p>
+
+<p>Marius sourit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire &agrave; en sortir; mais
+c'est une histoire comme cela, je ne sais o&ugrave; aller.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais la priorit&eacute;, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez
+Laigle.</p>
+
+<p>&mdash;De Meaux, r&eacute;pondit Laigle; par m&eacute;taphore, Bossuet.</p>
+
+<p>Courfeyrac monta dans le cabriolet.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, dit-il, h&ocirc;tel de la Porte-Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Et le soir m&ecirc;me, Marius &eacute;tait install&eacute; dans une chambre de l'h&ocirc;tel de la
+Porte-Saint-Jacques, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec Courfeyrac.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIId" id="Chapitre_IIId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Les &eacute;tonnements de Marius</h3>
+
+
+<p>En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la
+saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius pr&egrave;s
+de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui.
+Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea m&ecirc;me pas. &Agrave; cet
+&acirc;ge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y
+a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On
+se regarde, on se conna&icirc;t.</p>
+
+<p>Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, avez-vous une opinion politique?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Marius, presque offens&eacute; de la question.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous &ecirc;tes?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;mocrate-bonapartiste.</p>
+
+<p>&mdash;Nuance gris de souris rassur&eacute;e, dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au caf&eacute; Musain. Puis il lui
+chuchota &agrave; l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos
+entr&eacute;es dans la r&eacute;volution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A
+B C. Il le pr&eacute;senta aux autres camarades en disant &agrave; demi-voix ce simple
+moi que Marius ne comprit pas: Un &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait tomb&eacute; dans un gu&ecirc;pier d'esprits. Du reste, quoique
+silencieux et grave, il n'&eacute;tait ni le moins ail&eacute; ni le moins arm&eacute;.</p>
+
+<p>Marius, jusque-l&agrave; solitaire et inclinant au monologue et &agrave; l'apart&eacute; par
+habitude et par go&ucirc;t, fut un peu effarouch&eacute; de cette vol&eacute;e de jeunes
+gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient &agrave;
+la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces
+esprits en libert&eacute; et en travail faisait tourbillonner ses id&eacute;es.
+Quelquefois, dans le trouble, elles s'en allaient si loin de lui qu'il
+avait de la peine &agrave; les retrouver. Il entendait parler de philosophie,
+de litt&eacute;rature, d'art, d'histoire, de religion, d'une fa&ccedil;on inattendue.
+Il entrevoyait des aspects &eacute;tranges; et comme il ne les mettait point en
+perspective, il n'&eacute;tait pas s&ucirc;r de ne pas voir le chaos. En quittant les
+opinions de son grand-p&egrave;re pour les opinions de son p&egrave;re, il s'&eacute;tait cru
+fix&eacute;; il soup&ccedil;onnait maintenant, avec inqui&eacute;tude et sans oser se
+l'avouer, qu'il ne l'&eacute;tait pas. L'angle sous lequel il voyait toute
+chose commen&ccedil;ait de nouveau &agrave; se d&eacute;placer. Une certaine oscillation
+mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-m&eacute;nage
+int&eacute;rieur. Il en souffrait presque.</p>
+
+<p>Il semblait qu'il n'y e&ucirc;t pas pour ces jeunes gens de &laquo;choses
+consacr&eacute;es&raquo;. Marius entendait, sur toute mati&egrave;re, des langages
+singuliers, g&ecirc;nants pour son esprit encore timide.</p>
+
+<p>Une affiche de th&eacute;&acirc;tre se pr&eacute;sentait, orn&eacute;e d'un titre de trag&eacute;die du
+vieux r&eacute;pertoire, dit classique.&mdash;&Agrave; bas la trag&eacute;die ch&egrave;re aux bourgeois!
+criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre r&eacute;pliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la trag&eacute;die, et il faut
+laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La trag&eacute;die &agrave; perruque a
+sa raison d'&ecirc;tre, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui
+contestent le droit d'exister. Il y a des &eacute;bauches dans la nature; il y
+a, dans la cr&eacute;ation, des parodies toutes faites; un bec qui n'est pas un
+bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas
+des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux
+qui donne envie de rire, voil&agrave; le canard. Or, puisque la volaille existe
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'oiseau, je ne vois pas pourquoi la trag&eacute;die classique
+n'existerait point en face de la trag&eacute;die antique.</p>
+
+<p>Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau
+entre Enjolras et Courfeyrac.</p>
+
+<p>Courfeyrac lui prenait le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention. Ceci est la rue Pl&acirc;tri&egrave;re, nomm&eacute;e aujourd'hui rue
+Jean-Jacques-Rousseau, &agrave; cause d'un m&eacute;nage singulier qui l'habitait il
+y a une soixantaine d'ann&eacute;es. C'&eacute;taient Jean-Jacques et Th&eacute;r&egrave;se. De
+temps en temps, il naissait l&agrave; de petits &ecirc;tres. Th&eacute;r&egrave;se les enfantait,
+Jean-Jacques les enfantrouvait.</p>
+
+<p>Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Silence devant Jean-Jacques! Cet homme, je l'admire. Il a reni&eacute; ses
+enfants, soit; mais il a adopt&eacute; le peuple.</p>
+
+<p>Aucun de ces jeunes gens n'articulait ce mot: l'empereur. Jean Prouvaire
+seul disait quelquefois Napol&eacute;on; tous les autres disaient Bonaparte.
+Enjolras pronon&ccedil;ait <i>Buonaparte</i>. Marius s'&eacute;tonnait vaguement. <i>Initium
+sapientiæ</i>.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVd" id="Chapitre_IVd"></a><a href="#quatrieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>L'arri&egrave;re-salle du caf&eacute; Musain</h3>
+
+
+<p>Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
+et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une v&eacute;ritable
+secousse pour son esprit.</p>
+
+<p>Cela se passait dans l'arri&egrave;re-salle du caf&eacute; Musain. &Agrave; peu pr&egrave;s tous les
+Amis de l'A B C &eacute;taient r&eacute;unis ce soir-l&agrave;. Le quinquet &eacute;tait
+solennellement allum&eacute;. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
+avec bruit. Except&eacute; Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
+haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
+de ces tumultes paisibles. C'&eacute;tait un jeu et un p&ecirc;le-m&ecirc;le autant qu'une
+conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
+quatre coins.</p>
+
+<p>Aucune femme n'&eacute;tait admise dans cette arri&egrave;re-salle, except&eacute; Louison,
+la laveuse de vaisselle du caf&eacute;, qui la traversait de temps en temps
+pour aller de la laverie au &laquo;laboratoire&raquo;.</p>
+
+<p>Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'&eacute;tait
+empar&eacute;. Il raisonnait et d&eacute;raisonnait &agrave; tue-t&ecirc;te, il criait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif. Mortels, je fais un r&ecirc;ve: que la tonne de Heidelberg ait
+une attaque d'apoplexie, et &ecirc;tre de la douzaine de sangsues qu'on lui
+appliquera. Je voudrais boire. Je d&eacute;sire oublier la vie. La vie est une
+invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
+rien. On se casse le cou &agrave; vivre. La vie est un d&eacute;cor o&ugrave; il y a peu de
+praticables. Le bonheur est un vieux ch&acirc;ssis peint d'un seul c&ocirc;t&eacute;.
+L'Eccl&eacute;siaste dit: tout est vanit&eacute;; je pense comme ce bonhomme qui n'a
+peut-&ecirc;tre jamais exist&eacute;. Z&eacute;ro, ne voulant pas aller tout nu, s'est v&ecirc;tu
+de vanit&eacute;. &Ocirc; vanit&eacute;! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
+est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
+gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
+perruquier est un artiste, un g&acirc;cheux est un architecte, un jockey est
+un sportsman, un cloporte est un pt&eacute;rygibranche. La vanit&eacute; a un envers
+et un endroit; l'endroit est b&ecirc;te, c'est le n&egrave;gre avec ses verroteries;
+l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
+l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignit&eacute;s, et
+m&ecirc;me honneur et dignit&eacute;, est g&eacute;n&eacute;ralement en chrysocale. Les rois font
+joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
+II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
+consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant &agrave; la valeur intrins&egrave;que
+des gens, elle n'est gu&egrave;re plus respectable. &Eacute;coutez le pan&eacute;gyrique que
+le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est f&eacute;roce; si le lys parlait,
+comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une d&eacute;vote est
+plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
+un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
+rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'&eacute;tais &eacute;l&egrave;ve
+chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
+&agrave; chiper des pommes; rapin est le m&acirc;le de rapine. Voil&agrave; pour moi; quant
+&agrave; vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
+excellences et qualit&eacute;s. Toute qualit&eacute; verse dans un d&eacute;faut; l'&eacute;conome
+touche &agrave; l'avare, le g&eacute;n&eacute;reux confine au prodigue, le brave c&ocirc;toie le
+bravache; qui dit tr&egrave;s pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
+vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diog&egrave;ne. Qui
+admirez-vous, le tu&eacute; ou le tueur, C&eacute;sar ou Brutus? G&eacute;n&eacute;ralement on est
+pour le tueur. Vive Brutus! il a tu&eacute;. C'est &ccedil;a qui est la vertu. Vertu,
+soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres &agrave; ces grands
+hommes-l&agrave;. Le Brutus qui tua C&eacute;sar &eacute;tait amoureux d'une statue de petit
+gar&ccedil;on. Cette statue &eacute;tait du statuaire grec Strongylion, lequel avait
+aussi sculpt&eacute; cette figure d'amazone appel&eacute;e Belle-Jambe, Eucnemos, que
+N&eacute;ron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laiss&eacute; que
+deux statues qui ont mis d'accord Brutus et N&eacute;ron; Brutus fut amoureux
+de l'une et N&eacute;ron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
+rab&acirc;chage. Un si&egrave;cle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
+copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
+Napol&eacute;on se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
+de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
+convaincre. Mais t&acirc;chez donc de prouver quelque chose! Vous vous
+contentez de r&eacute;ussir, quelle m&eacute;diocrit&eacute;! et de conqu&eacute;rir, quelle mis&egrave;re!
+H&eacute;las, vanit&eacute; et l&acirc;chet&eacute; partout. Tout ob&eacute;it au succ&egrave;s, m&ecirc;me la
+grammaire. <i>Si volet usus</i>, dit Horace. Donc, je d&eacute;daigne le genre
+humain. Descendrons-nous du tout &agrave; la partie? Voulez-vous que je me
+mette &agrave; admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous pla&icirc;t? Est-ce la
+Gr&egrave;ce? Les Ath&eacute;niens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
+dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anac&eacute;phore disait
+de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
+consid&eacute;rable de la Gr&egrave;ce pendant cinquante ans a &eacute;t&eacute; ce grammairien
+Philetas, lequel &eacute;tait si petit et si menu qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de plomber
+ses souliers pour n'&ecirc;tre pas emport&eacute; par le vent. Il y avait sur la plus
+grande place de Corinthe une statue sculpt&eacute;e par Silanion et catalogu&eacute;e
+par Pline; cette statue repr&eacute;sentait &Eacute;pisthate. Qu'a fait &Eacute;pisthate? il
+a invent&eacute; le croc-en-jambe. Ceci r&eacute;sume la Gr&egrave;ce et la gloire. Passons &agrave;
+d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
+pourquoi? &Agrave; cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
+Ath&egrave;nes. L'Angleterre? pourquoi? &Agrave; cause de Londres? je hais Carthage.
+Et puis, Londres, m&eacute;tropole du luxe, est le chef-lieu de la mis&egrave;re. Sur
+la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
+Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
+avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
+l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc fr&egrave;re
+Jonathan? Je go&ucirc;te peu ce fr&egrave;re &agrave; esclaves. &Ocirc;tez <i>time is money</i>, que
+reste-t-il de l'Angleterre? &Ocirc;tez <i>cotton is king</i>, que reste-t-il de
+l'Am&eacute;rique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
+extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
+la Chine. Je conviens que la Russie a ses beaut&eacute;s, entre autres un fort
+despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une sant&eacute; d&eacute;licate. Un
+Alexis d&eacute;capit&eacute;, un Pierre poignard&eacute;, un Paul &eacute;trangl&eacute;, un autre Paul
+aplati &agrave; coups de talon de botte, divers Ivans &eacute;gorg&eacute;s, plusieurs
+Nicolas et Basiles empoisonn&eacute;s, tout cela indique que le palais des
+empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrit&eacute;. Tous
+les peuples civilis&eacute;s offrent &agrave; l'admiration du penseur ce d&eacute;tail: la
+guerre; or la guerre, la guerre civilis&eacute;e, &eacute;puise et totalise toutes les
+formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
+mont Jaxa jusqu'&agrave; la maraude des Indiens Comanches dans la
+Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
+l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
+que vous avez &agrave; rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
+m&ecirc;l&eacute; &agrave; vos modes et &agrave; vos &eacute;l&eacute;gances toutes les ordures compliqu&eacute;es de
+majest&eacute;, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu'&agrave; la chaise
+perc&eacute;e du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est &agrave;
+Bruxelles que l'on consomme le plus de bi&egrave;re, &agrave; Stockholm le plus
+d'eau-de-vie, &agrave; Madrid le plus de chocolat, &agrave; Amsterdam le plus de
+geni&egrave;vre, &agrave; Londres le plus de vin, &agrave; Constantinople le plus de caf&eacute;, &agrave;
+Paris le plus d'absinthe; voil&agrave; toutes les notions utiles. Paris
+l'emporte, en somme. &Agrave; Paris, les chiffonniers m&ecirc;mes sont des sybarites;
+Diog&egrave;ne e&ucirc;t autant aim&eacute; &ecirc;tre chiffonnier place Maubert que philosophe au
+Pir&eacute;e. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
+bibines; les plus c&eacute;l&egrave;bres sont <i>la Casserole</i> et <i>l'Abattoir</i>. Donc, &ocirc;
+guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
+bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravans&eacute;rails des
+califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard &agrave;
+quarante sous par t&ecirc;te, il me faut des tapis de Perse &agrave; y rouler
+Cl&eacute;op&acirc;tre nue! O&ugrave; est Cl&eacute;op&acirc;tre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.</p>
+
+<p>Ainsi se r&eacute;pandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
+passage, dans son coin de l'arri&egrave;re-salle Musain, Grantaire plus
+qu'ivre.</p>
+
+<p>Bossuet, &eacute;tendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
+Grantaire repartait de plus belle:</p>
+
+<p>&mdash;Aigle de Meaux, &agrave; bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
+geste d'Hippocrate refusant le bric-&agrave;-brac d'Artaxerce. Je te dispense
+de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
+dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est r&eacute;ussi,
+l'homme est rat&eacute;. Dieu a manqu&eacute; cet animal-l&agrave;. Une foule est un choix de
+laideurs. Le premier venu est un mis&eacute;rable. Femme rime &agrave; inf&acirc;me. Oui,
+j'ai le spleen, compliqu&eacute; de la m&eacute;lancolie, avec la nostalgie, plus
+l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je b&acirc;ille, et je m'ennuie,
+et je m'assomme, et je m'emb&ecirc;te! Que Dieu aille au diable!</p>
+
+<p>&mdash;Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
+droit avec la cantonade, et qui &eacute;tait engag&eacute; plus qu'&agrave; mi-corps dans une
+phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:</p>
+
+<p>&mdash;...Et quant &agrave; moi, quoique je sois &agrave; peine l&eacute;giste et tout au plus
+procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
+Normandie, &agrave; la Saint-Michel, et pour chaque ann&eacute;e, un &Eacute;quivalent devait
+&ecirc;tre pay&eacute; au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
+chacun, tant les propri&eacute;taires que les saisis d'h&eacute;ritage, et ce, pour
+toutes emphyt&eacute;oses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
+hypoth&eacute;caires et hypoth&eacute;caux....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;chos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
+de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annon&ccedil;aient
+qu'un vaudeville s'&eacute;bauchait. Cette grosse affaire se traitait &agrave; voix
+basse, et les deux t&ecirc;tes en travail se touchaient:</p>
+
+<p>&mdash;Commen&ccedil;ons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
+sujet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Dicte. J'&eacute;cris.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Dorimon?</p>
+
+<p>&mdash;Rentier?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille, C&eacute;lestine.</p>
+
+<p>&mdash;... tine. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel Sainval.</p>
+
+<p>&mdash;Sainval est us&eacute;. Je dirais Valsin.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
+profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
+trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait &agrave; quel
+adversaire il avait affaire:</p>
+
+<p>&mdash;Diable! m&eacute;fiez-vous. C'est une belle &eacute;p&eacute;e. Son jeu est net. Il a de
+l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du p&eacute;tillement, de
+l'&eacute;clair, la parade juste, et des ripostes math&eacute;matiques, bigre! et il
+est gaucher.</p>
+
+<p>Dans l'angle oppos&eacute; &agrave; Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
+parlaient d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une ma&icirc;tresse qui rit toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une faute qu'elle fait, r&eacute;pondait Bahorel. La ma&icirc;tresse qu'on a
+tort de rire. &Ccedil;a encourage &agrave; la tromper. La voir gaie, cela vous &ocirc;te le
+remords; si on la voit triste, on se fait conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
+querellez!</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient au trait&eacute; que nous avons fait. En faisant notre petite
+sainte-alliance, nous nous sommes assign&eacute; &agrave; chacun notre fronti&egrave;re que
+nous ne d&eacute;passons jamais. Ce qui est situ&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de bise appartient &agrave;
+Vaud, du c&ocirc;t&eacute; de vent &agrave; Gex. De l&agrave; la paix.</p>
+
+<p>&mdash;La paix, c'est le bonheur dig&eacute;rant.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Jolllly, o&ugrave; en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
+sais qui je veux dire?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me boude avec une patience cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ta place, je la planterais l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile &agrave; dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, tr&egrave;s litt&eacute;raire,
+de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potel&eacute;e,
+avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, alors il faut lui plaire, &ecirc;tre &eacute;l&eacute;gant, et faire des effets
+de rotule. Ach&egrave;te-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
+pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; combien? cria Grantaire.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me coin &eacute;tait en proie &agrave; une discussion po&eacute;tique. La
+mythologie pa&iuml;enne se gourmait avec la mythologie chr&eacute;tienne. Il
+s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme m&ecirc;me, prenait
+le parti. Jean Prouvaire n'&eacute;tait timide qu'au repos. Une fois excit&eacute;, il
+&eacute;clatait, une sorte de ga&icirc;t&eacute; accentuait son enthousiasme, et il &eacute;tait &agrave;
+la fois riant et lyrique:</p>
+
+<p>&mdash;N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-&ecirc;tre
+pas all&eacute;s. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
+des songes, dites-vous. Eh bien, m&ecirc;me dans la nature, telle qu'elle est
+aujourd'hui, apr&egrave;s la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
+vieux mythes pa&iuml;ens. Telle montagne &agrave; profil de citadelle, comme le
+Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cyb&egrave;le; il ne
+m'est pas prouv&eacute; que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
+creux des saules, en bouchant tour &agrave; tour les trous avec ses doigts; et
+j'ai toujours cru qu'Io &eacute;tait pour quelque chose dans la cascade de
+Pissevache.</p>
+
+<p>Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
+octroy&eacute;e. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
+br&egrave;che &eacute;nergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
+exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
+secouait, m&ecirc;lant &agrave; ses arguments le fr&eacute;missement de cette feuille de
+papier.</p>
+
+<p>&mdash;Premi&egrave;rement, je ne veux pas de rois. Ne f&ucirc;t-ce qu'au point de vue
+&eacute;conomique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
+gratis. &Eacute;coutez ceci: Chert&eacute; des rois. À la mort de Fran&ccedil;ois Ier, la
+dette publique en France &eacute;tait de trente mille livres de rente; &agrave; la
+mort de Louis XIV, elle &eacute;tait de deux milliards six cents millions &agrave;
+vingt-huit livres le marc, ce qui &eacute;quivalait en 1760, au dire de
+Desmarets, &agrave; quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
+&eacute;quivaudrait aujourd'hui &agrave; douze milliards. Deuxi&egrave;mement, n'en d&eacute;plaise
+&agrave; Combeferre, une charte octroy&eacute;e est un mauvais exp&eacute;dient de
+civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
+secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie &agrave; la
+d&eacute;mocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, d&eacute;testables
+raisons que tout cela! Non! non! n'&eacute;clairons jamais le peuple &agrave; faux
+jour. Les principes s'&eacute;tiolent et p&acirc;lissent dans votre cave
+constitutionnelle. Pas d'ab&acirc;tardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
+du roi au peuple. Dans tous ces octrois-l&agrave;, il y a un article 14. &Agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
+charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
+accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
+de charte!</p>
+
+<p>On &eacute;tait en hiver; deux b&ucirc;ches p&eacute;tillaient dans la chemin&eacute;e. Cela &eacute;tait
+tentant, et Courfeyrac n'y r&eacute;sista pas. Il froissa dans son poing la
+pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
+regarda philosophiquement br&ucirc;ler le chef-d'&oelig;uvre de Louis XVIII, et se
+contenta de dire:</p>
+
+<p>&mdash;La charte m&eacute;tamorphos&eacute;e en flamme.</p>
+
+<p>Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose fran&ccedil;aise
+qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
+bon et le mauvais go&ucirc;t, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
+folles fus&eacute;es du dialogue, montant &agrave; la fois et se croisant de tous les
+points de la salle, faisaient au-dessus des t&ecirc;tes une sorte de
+bombardement joyeux.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vd" id="Chapitre_Vd"></a><a href="#quatrieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>&Eacute;largissement de l'horizon</h3>
+
+
+<p>Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d'admirable qu'on ne
+peut jamais pr&eacute;voir l'&eacute;tincelle ni deviner l'&eacute;clair. Que va-t-il jaillir
+tout &agrave; l'heure? on l'ignore. L'&eacute;clat de rire part de l'attendrissement.
+Au moment bouffon, le s&eacute;rieux fait son entr&eacute;e. Les impulsions d&eacute;pendent
+du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit
+pour ouvrir le champ &agrave; l'inattendu. Ce sont des entretiens &agrave; brusques
+tournants o&ugrave; la perspective change tout &agrave; coup. Le hasard est le
+machiniste de ces conversations-l&agrave;.</p>
+
+<p>Une pens&eacute;e s&eacute;v&egrave;re, bizarrement sortie d'un cliquetis de mots, traversa
+tout &agrave; coup la m&ecirc;l&eacute;e de paroles o&ugrave; ferraillaient confus&eacute;ment Grantaire,
+Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.</p>
+
+<p>Comment une phrase survient-elle dans le dialogue? d'o&ugrave; vient qu'elle se
+souligne tout &agrave; coup d'elle-m&ecirc;me dans l'attention de ceux qui
+l'entendent? Nous venons de le dire, nul n'en sait rien. Au milieu du
+brouhaha, Bossuet termina tout &agrave; coup une apostrophe quelconque &agrave;
+Combeferre par cette date.</p>
+
+<p>&mdash;18 juin 1815: Waterloo.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, Waterloo, Marius, accoud&eacute; pr&egrave;s d'un verre d'eau sur une table,
+&ocirc;ta son poignet de dessous son menton, et commen&ccedil;a &agrave; regarder fixement
+l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, s'&eacute;cria Courfeyrac (<i>Parbleu</i>, &agrave; cette &eacute;poque, tombait en
+d&eacute;su&eacute;tude), ce chiffre 18 est &eacute;trange, et me frappe. C'est le nombre
+fatal de Bonaparte. Mettez Louis devant et Brumaire derri&egrave;re, vous avez
+toute la destin&eacute;e de l'homme, avec cette particularit&eacute; expressive que le
+commencement y est talonn&eacute; par la fin.</p>
+
+<p>Enjolras, jusque-l&agrave; muet, rompit le silence, et adressa &agrave; Courfeyrac
+cette parole:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire le crime par l'expiation.</p>
+
+<p>Ce mot, <i>crime</i>, d&eacute;passait la mesure de ce que pouvait accepter Marius,
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s &eacute;mu par la brusque &eacute;vocation de Waterloo.</p>
+
+<p>Il se leva, il marcha lentement vers la carte de France &eacute;tal&eacute;e sur le
+mur et au bas de laquelle on voyait une &icirc;le dans un compartiment s&eacute;par&eacute;,
+il posa son doigt sur ce compartiment, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;La Corse. Une petite &icirc;le qui a fait la France bien grande.</p>
+
+<p>Ce fut le souffle d'air glac&eacute;. Tous s'interrompirent. On sentit que
+quelque chose allait commencer.</p>
+
+<p>Bahorel, ripostant &agrave; Bossuet, &eacute;tait en train de prendre une pose de
+torse &agrave; laquelle il tenait. Il y renon&ccedil;a pour &eacute;couter.</p>
+
+<p>Enjolras, dont l'&oelig;il bleu n'&eacute;tait attach&eacute; sur personne et semblait
+consid&eacute;rer le vide, r&eacute;pondit sans regarder Marius:</p>
+
+<p>&mdash;La France n'a besoin d'aucune Corse pour &ecirc;tre grande. La France est
+grande parce qu'elle est la France. <i>Quia nominor leo</i>.</p>
+
+<p>Marius n'&eacute;prouva nulle vell&eacute;it&eacute; de reculer; il se tourna vers Enjolras,
+et sa voix &eacute;clata avec une vibration qui venait du tressaillement des
+entrailles:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Dieu ne plaise que je diminue la France! mais ce n'est point la
+diminuer que de lui amalgamer Napol&eacute;on. Ah &ccedil;&agrave;, parlons donc. Je suis
+nouveau venu parmi vous, mais je vous avoue que vous m'&eacute;tonnez. O&ugrave; en
+sommes-nous? qui sommes-nous? qui &ecirc;tes-vous? qui suis-je?
+Expliquons-nous sur l'empereur. Je vous entends dire Buonaparte en
+accentuant l'u comme des royalistes. Je vous pr&eacute;viens que mon grand-p&egrave;re
+fait mieux encore; il dit Buonapart&eacute;. Je vous croyais des jeunes gens.
+O&ugrave; mettez-vous donc votre enthousiasme? et qu'est-ce que vous en faites?
+qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il
+de plus?</p>
+
+<p>Si vous ne voulez pas de ce grand homme-l&agrave;, de quels grands hommes
+voudrez-vous? Il avait tout. Il &eacute;tait complet. Il avait dans son cerveau
+le cube des facult&eacute;s humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il
+dictait comme C&eacute;sar, sa causerie m&ecirc;lait l'&eacute;clair de Pascal au coup de
+foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'&eacute;crivait, ses bulletins
+sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la m&eacute;taphore de
+Mahomet, il laissait derri&egrave;re lui dans l'orient des paroles grandes
+comme les pyramides; &agrave; Tilsitt il enseignait la majest&eacute; aux empereurs, &agrave;
+l'acad&eacute;mie des sciences il donnait la r&eacute;plique &agrave; Laplace, au conseil
+d'&eacute;tat il tenait t&ecirc;te &agrave; Merlin, il donnait une &acirc;me &agrave; la g&eacute;om&eacute;trie des
+uns et &agrave; la chicane des autres, il &eacute;tait l&eacute;giste avec les procureurs et
+sid&eacute;ral avec les astronomes; comme Cromwell soufflant une chandelle sur
+deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau; il voyait
+tout, il savait tout; ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas de rire d'un rire
+bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout &agrave; coup, l'Europe
+effar&eacute;e &eacute;coutait, des arm&eacute;es se mettaient en marche, des parcs
+d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les
+fleuves, les nu&eacute;es de la cavalerie galopaient dans l'ouragan, cris,
+trompettes, tremblement de tr&ocirc;nes partout, les fronti&egrave;res des royaumes
+oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain
+qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur
+l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans
+les yeux, d&eacute;ployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande Arm&eacute;e et
+la vieille garde, et c'&eacute;tait l'archange de la guerre!</p>
+
+<p>Tous se taisaient, et Enjolras baissait la t&ecirc;te. Le silence fait
+toujours un peu l'effet de l'acquiescement ou d'une sorte de mise au
+pied du mur. Marius, presque sans reprendre haleine, continua avec un
+surcro&icirc;t d'enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Soyons justes, mes amis! &ecirc;tre l'empire d'un tel empereur, quelle
+splendide destin&eacute;e pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et
+qu'il ajoute son g&eacute;nie au g&eacute;nie de cet homme! Appara&icirc;tre et r&eacute;gner,
+marcher et triompher, avoir pour &eacute;tapes toutes les capitales, prendre
+ses grenadiers et en faire des rois, d&eacute;cr&eacute;ter des chutes de dynastie,
+transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez,
+que vous mettez la main sur le pommeau de l'&eacute;p&eacute;e de Dieu, suivre dans un
+seul homme Annibal, C&eacute;sar et Charlemagne, &ecirc;tre le peuple de quelqu'un
+qui m&ecirc;le &agrave; toutes vos aubes l'annonce &eacute;clatante d'une bataille gagn&eacute;e,
+avoir pour r&eacute;veille-matin le canon des Invalides, jeter dans des ab&icirc;mes
+de lumi&egrave;re des mots prodigieux qui flamboient &agrave; jamais, Marengo, Arcole,
+Austerlitz, I&eacute;na, Wagram! faire &agrave; chaque instant &eacute;clore au z&eacute;nith des
+si&egrave;cles des constellations de victoires, donner l'empire fran&ccedil;ais pour
+pendant &agrave; l'empire romain, &ecirc;tre la grande nation et enfanter la grande
+Arm&eacute;e, faire envoler par toute la terre ses l&eacute;gions comme une montagne
+envoie de tous c&ocirc;t&eacute;s ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, &ecirc;tre en
+Europe une sorte de peuple dor&eacute; &agrave; force de gloire, sonner &agrave; travers
+l'histoire une fanfare de titans, conqu&eacute;rir le monde deux fois, par la
+conqu&ecirc;te et par l'&eacute;blouissement, cela est sublime; et qu'y a-t-il de
+plus grand?</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tre libre, dit Combeferre.</p>
+
+<p>Marius &agrave; son tour baissa la t&ecirc;te. Ce mot simple et froid avait travers&eacute;
+comme une lame d'acier son effusion &eacute;pique, et il la sentait s'&eacute;vanouir
+en lui. Lorsqu'il leva les yeux, Combeferre n'&eacute;tait plus l&agrave;. Satisfait
+probablement de sa r&eacute;plique &agrave; l'apoth&eacute;ose, il venait de partir, et tous,
+except&eacute; Enjolras, l'avaient suivi. La salle s'&eacute;tait vid&eacute;e. Enjolras,
+rest&eacute; seul avec Marius, le regardait gravement. Marius cependant, ayant
+un peu ralli&eacute; ses id&eacute;es, ne se tenait pas pour battu; il y avait en lui
+un reste de bouillonnement qui allait sans doute se traduire en
+syllogismes d&eacute;ploy&eacute;s contre Enjolras, quand tout &agrave; coup on entendit
+quelqu'un qui chantait dans l'escalier en s'en allant. C'&eacute;tait
+Combeferre, et voici ce qu'il chantait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Si C&eacute;sar m'avait donn&eacute;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La gloire et la guerre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et qu'il me fall&ucirc;t quitter</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amour de ma m&egrave;re</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je dirais au grand C&eacute;sar:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Reprends ton sceptre et ton char,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aime mieux ma m&egrave;re, &ocirc; gu&eacute;!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aime mieux ma m&egrave;re.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>L'accent tendre et farouche dont Combeferre le chantait donnait &agrave; ce
+couplet une sorte de grandeur &eacute;trange. Marius, pensif et l'&oelig;il au
+plafond, r&eacute;p&eacute;ta presque machinalement: Ma m&egrave;re?...</p>
+
+<p>En ce moment, il sentit sur son &eacute;paule la main d'Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, lui dit Enjolras, ma m&egrave;re, c'est la R&eacute;publique.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VId" id="Chapitre_VId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3><i>Res angusta</i></h3>
+
+
+<p>Cette soir&eacute;e laissa &agrave; Marius un &eacute;branlement profond, et une obscurit&eacute;
+triste dans l'&acirc;me. Il &eacute;prouva ce qu'&eacute;prouve peut-&ecirc;tre la terre au moment
+o&ugrave; on l'ouvre avec le fer pour y d&eacute;poser le grain de bl&eacute;; elle ne sent
+que la blessure; le tressaillement du germe et la joie du fruit
+n'arrivent que plus tard.</p>
+
+<p>Marius fut sombre. Il venait &agrave; peine de se faire une foi; fallait-il
+donc d&eacute;j&agrave; la rejeter? il s'affirma &agrave; lui-m&ecirc;me que non. Il se d&eacute;clara
+qu'il ne voulait pas douter, et il commen&ccedil;a &agrave; douter malgr&eacute; lui. &Ecirc;tre
+entre deux religions, l'une dont on n'est pas encore sorti, l'autre o&ugrave;
+l'on n'est pas encore entr&eacute;, cela est insupportable; et ces cr&eacute;puscules
+ne plaisent qu'aux &acirc;mes chauves-souris. Marius &eacute;tait une prunelle
+franche, et il lui fallait de la vraie lumi&egrave;re. Les demi-jours du doute
+lui faisaient mal. Quel que f&ucirc;t son d&eacute;sir de rester o&ugrave; il &eacute;tait et de
+s'en tenir l&agrave;, il &eacute;tait invinciblement contraint de continuer,
+d'avancer, d'examiner, de penser, de marcher plus loin. O&ugrave; cela
+allait-il le conduire? il craignait, apr&egrave;s avoir fait tant de pas qui
+l'avaient rapproch&eacute; de son p&egrave;re, de faire maintenant des pas qui l'en
+&eacute;loigneraient. Son malaise croissait de toutes les r&eacute;flexions qui lui
+venaient. L'escarpement se dessinait autour de lui. Il n'&eacute;tait d'accord
+ni avec son grand-p&egrave;re, ni avec ses amis; t&eacute;m&eacute;raire pour l'un, arri&eacute;r&eacute;
+pour les autres; et il se reconnut doublement isol&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la
+vieillesse, et du c&ocirc;t&eacute; de la jeunesse. Il cessa d'aller au caf&eacute; Musain.</p>
+
+<p>Dans ce trouble o&ugrave; &eacute;tait sa conscience, il ne songeait plus gu&egrave;re &agrave; de
+certains c&ocirc;t&eacute;s s&eacute;rieux de l'existence. Les r&eacute;alit&eacute;s de la vie ne se
+laissent pas oublier. Elles vinrent brusquement lui donner leur coup de
+coude.</p>
+
+<p>Un matin, le ma&icirc;tre de l'h&ocirc;tel entra dans la chambre de Marius et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Courfeyrac a r&eacute;pondu pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me faudrait de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Priez Courfeyrac de venir me parler, dit Marius.</p>
+
+<p>Courfeyrac venu, l'h&ocirc;te les quitta. Marius lui conta ce qu'il n'avait
+pas song&eacute; &agrave; lui dire encore, qu'il &eacute;tait comme seul au monde et n'ayant
+pas de parents.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous devenir? dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, r&eacute;pondit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Quinze francs.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous en pr&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des habits?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des bijoux?</p>
+
+<p>&mdash;Une montre.</p>
+
+<p>&mdash;D'argent?</p>
+
+<p>&mdash;D'or. La voici.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais un marchand d'habits qui vous prendra votre redingote et un
+pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez plus qu'un pantalon, un gilet, un chapeau et un habit.</p>
+
+<p>&mdash;Et mes bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous n'irez pas pieds nus? quelle opulence!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera assez.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais un horloger qui vous ach&egrave;tera votre montre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas bon. Que ferez-vous apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il faudra. Tout l'honn&ecirc;te du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous l'anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous l'allemand?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'un de mes amis, libraire, fait une fa&ccedil;on d'encyclop&eacute;die pour
+laquelle vous auriez pu traduire des articles allemands ou anglais.
+C'est mal pay&eacute;, mais on vit.</p>
+
+<p>&mdash;J'apprendrai l'anglais et l'allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Et en attendant?</p>
+
+<p>&mdash;En attendant je mangerai mes habits et ma montre.</p>
+
+<p>On fit venir le marchand d'habits. Il acheta la d&eacute;froque vingt francs.
+On alla chez l'horloger. Il acheta la montre quarante-cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mal, disait Marius &agrave; Courfeyrac en rentrant &agrave; l'h&ocirc;tel,
+avec mes quinze francs, cela fait quatre-vingts francs.</p>
+
+<p>&mdash;Et la note de l'h&ocirc;tel? observa Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, j'oubliais, dit Marius.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;te pr&eacute;senta sa note qu'il fallut payer sur-le-champ. Elle se
+montait &agrave; soixante-dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste dix francs, dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, fit Courfeyrac, vous mangerez cinq francs pendant que vous
+apprendrez l'anglais, et cinq francs pendant que vous apprendrez
+l'allemand. Ce sera avaler une langue bien vite ou une pi&egrave;ce de cent
+sous bien lentement.</p>
+
+<p>Cependant la tante Gillenormand, assez bonne personne au fond dans les
+occasions tristes, avait fini par d&eacute;terrer le logis de Marius. Un matin,
+comme Marius revenait de l'&eacute;cole, il trouva une lettre de sa tante et
+les <i>soixante pistoles</i>, c'est-&agrave;-dire six cents francs en or dans une
+bo&icirc;te cachet&eacute;e.</p>
+
+<p>Marius renvoya les trente louis &agrave; sa tante avec une lettre respectueuse
+o&ugrave; il d&eacute;clarait avoir des moyens d'existence et pouvoir suffire
+d&eacute;sormais &agrave; tous ses besoins. En ce moment-l&agrave; il lui restait trois
+francs.</p>
+
+<p>La tante n'informa point le grand-p&egrave;re de ce refus de peur d'achever de
+l'exasp&eacute;rer. D'ailleurs n'avait-il pas dit: Qu'on ne me parle jamais de
+ce buveur de sang!</p>
+
+<p>Marius sortit de l'h&ocirc;tel de la porte Saint-Jacques, ne voulant pas s'y
+endetter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_cinquieme_Excellence_du_malheur" id="Livre_cinquieme_Excellence_du_malheur"></a>Livre cinqui&egrave;me&mdash;Excellence du malheur</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Marius indigent</h3>
+
+
+<p>La vie devint s&eacute;v&egrave;re pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce
+n'&eacute;tait rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu'on appelle <i>de la
+vache enrag&eacute;e</i>. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les
+nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l'&acirc;tre sans feu, les
+semaines sans travail, l'avenir sans esp&eacute;rance, l'habit perc&eacute; au coude,
+le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve
+ferm&eacute;e le soir parce qu'on ne paye pas son loyer, l'insolence du portier
+et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la
+dignit&eacute; refoul&eacute;e, les besognes quelconques accept&eacute;es, les d&eacute;go&ucirc;ts,
+l'amertume, l'accablement. Marius apprit comment on d&eacute;vore tout cela, et
+comment ce sont souvent les seules choses qu'on ait &agrave; d&eacute;vorer. &Agrave; ce
+moment de l'existence o&ugrave; l'homme a besoin d'orgueil parce qu'il a besoin
+d'amour, il se sentit moqu&eacute; parce qu'il &eacute;tait mal v&ecirc;tu, et ridicule
+parce qu'il &eacute;tait pauvre. &Agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; la jeunesse vous gonfle le c&oelig;ur
+d'une fiert&eacute; imp&eacute;riale, il abaissa plus d'une fois ses yeux sur ses
+bottes trou&eacute;es, et il connut les hontes injustes et les rougeurs
+poignantes de la mis&egrave;re. Admirable et terrible &eacute;preuve dont les faibles
+sortent inf&acirc;mes, dont les forts sortent sublimes. Creuset o&ugrave; la destin&eacute;e
+jette un homme, toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un
+demi-dieu.</p>
+
+<p>Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y
+a des bravoures opini&acirc;tres et ignor&eacute;es qui se d&eacute;fendent pied &agrave; pied dans
+l'ombre contre l'envahissement fatal des n&eacute;cessit&eacute;s et des turpitudes.
+Nobles et myst&eacute;rieux triomphes qu'aucun regard ne voit, qu'aucune
+renomm&eacute;e ne paye, qu'aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur,
+l'isolement, l'abandon, la pauvret&eacute;, sont des champs de bataille qui ont
+leurs h&eacute;ros; h&eacute;ros obscurs plus grands parfois que les h&eacute;ros illustres.</p>
+
+<p>De fermes et rares natures sont ainsi cr&eacute;&eacute;es; la mis&egrave;re, presque
+toujours mar&acirc;tre, est quelquefois m&egrave;re; le d&eacute;n&ucirc;ment enfante la
+puissance d'&acirc;me et d'esprit; la d&eacute;tresse est nourrice de la fiert&eacute;; le
+malheur est un bon lait pour les magnanimes.</p>
+
+<p>Il y eut un moment dans la vie de Marius o&ugrave; il balayait son palier, o&ugrave;
+il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruiti&egrave;re, o&ugrave; il attendait
+que la brune tomb&acirc;t pour s'introduire chez le boulanger, et y acheter un
+pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'e&ucirc;t
+vol&eacute;. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au
+milieu des cuisini&egrave;res goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme
+gauche portant des livres sous son bras, qui avait l'air timide et
+furieux, qui en entrant &ocirc;tait son chapeau de son front o&ugrave; perlait la
+sueur, faisait un profond salut &agrave; la bouch&egrave;re &eacute;tonn&eacute;e, un autre salut au
+gar&ccedil;on boucher, demandait une c&ocirc;telette de mouton, la payait six ou sept
+sous, l'enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux
+livres, et s'en allait. C'&eacute;tait Marius. Avec cette c&ocirc;telette, qu'il
+faisait cuire lui-m&ecirc;me, il vivait trois jours.</p>
+
+<p>Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la
+graisse, le troisi&egrave;me jour il rongeait l'os.</p>
+
+<p>&Agrave; plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui
+adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant
+qu'il n'avait besoin de rien.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait encore en deuil de son p&egrave;re quand la r&eacute;volution que nous avons
+racont&eacute;e s'&eacute;tait faite en lui. Depuis lors, il n'avait plus quitt&eacute; les
+v&ecirc;tements noirs. Cependant ses v&ecirc;tements le quitt&egrave;rent. Un jour vint o&ugrave;
+il n'eut plus d'habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Courfeyrac,
+auquel il avait de son c&ocirc;t&eacute; rendu quelques bons offices, lui donna un
+vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier
+quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit &eacute;tait vert. Alors
+Marius ne sortit plus qu'apr&egrave;s la chute du jour. Cela faisait que son
+habit &eacute;tait noir. Voulant toujours &ecirc;tre en deuil, il se v&ecirc;tissait de la
+nuit.</p>
+
+<p>&Agrave; travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il &eacute;tait cens&eacute; habiter
+la chambre de Courfeyrac, qui &eacute;tait d&eacute;cente et o&ugrave; un certain nombre de
+bouquins de droit soutenus et compl&eacute;t&eacute;s par des volumes de romans
+d&eacute;pareill&eacute;s figuraient la biblioth&egrave;que voulue par les r&egrave;glements. Il se
+faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.</p>
+
+<p>Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-p&egrave;re par une lettre
+froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la
+lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, d&eacute;chir&eacute;e en quatre, au
+panier. Deux ou trois jours apr&egrave;s, mademoiselle Gillenormand entendit
+son p&egrave;re qui &eacute;tait seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela
+lui arrivait chaque fois qu'il &eacute;tait tr&egrave;s agit&eacute;. Elle pr&ecirc;ta l'oreille;
+le vieillard disait:&mdash;Si tu n'&eacute;tais pas un imb&eacute;cile, tu saurais qu'on
+ne peut pas &ecirc;tre &agrave; la fois baron et avocat.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Marius pauvre</h3>
+
+
+<p>Il en est de la mis&egrave;re comme de tout. Elle arrive &agrave; devenir possible.
+Elle finit par prendre une forme et se composer. On v&eacute;g&egrave;te, c'est-&agrave;-dire
+on se d&eacute;veloppe d'une certaine fa&ccedil;on ch&eacute;tive, mais suffisante &agrave; la vie.
+Voici de quelle mani&egrave;re l'existence de Marius Pontmercy s'&eacute;tait
+arrang&eacute;e:</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti du plus &eacute;troit, le d&eacute;fil&eacute; s'&eacute;largissait un peu devant
+lui. &Agrave; force de labeur, de courage, de pers&eacute;v&eacute;rance et de volont&eacute;, il
+&eacute;tait parvenu &agrave; tirer de son travail environ sept cents francs par an.
+Il avait appris l'allemand et l'anglais. Gr&acirc;ce &agrave; Courfeyrac qui l'avait
+mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la
+litt&eacute;rature-librairie le modeste r&ocirc;le d'<i>utilit&eacute;</i>. Il faisait des
+prospectus, traduisait des journaux, annotait des &eacute;ditions, compilait
+des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il
+en vivait. Pas mal. Comment? Nous l'allons dire.</p>
+
+<p>Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de
+trente francs, un taudis sans chemin&eacute;e qualifi&eacute; cabinet o&ugrave; il n'y avait,
+en fait de meubles, que l'indispensable. Ces meubles &eacute;taient &agrave; lui. Il
+donnait trois francs par mois &agrave; la vieille principale locataire pour
+qu'elle v&icirc;nt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d'eau
+chaude, un &oelig;uf frais et un pain d'un sou. De ce pain et de cet &oelig;uf, il
+d&eacute;jeunait. Son d&eacute;jeuner variait de deux &agrave; quatre sous selon que les
+&oelig;ufs &eacute;taient chers ou bon march&eacute;. &Agrave; six heures du soir, il descendait
+rue Saint-Jacques, d&icirc;ner chez Rousseau, vis-&agrave;-vis Basset le marchand
+d'estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe.
+Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de l&eacute;gumes de
+trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain &agrave;
+discr&eacute;tion. Quant au vin, il buvait de l'eau. En payant au comptoir, o&ugrave;
+si&eacute;geait majestueusement madame Rousseau, &agrave; cette &eacute;poque toujours grasse
+et encore fra&icirc;che, il donnait un sou au gar&ccedil;on, et madame Rousseau lui
+donnait un sourire. Puis il s'en allait. Pour seize sous, il avait eu un
+sourire et un d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Ce restaurant Rousseau, o&ugrave; l'on vidait si peu de bouteilles et tant de
+carafes, &eacute;tait un calmant plus encore qu'un restaurant. Il n'existe plus
+aujourd'hui. Le ma&icirc;tre avait un beau surnom; on l'appelait <i>Rousseau
+l'aquatique</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, d&eacute;jeuner quatre sous, d&icirc;ner seize sous; sa nourriture lui co&ucirc;tait
+vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par
+an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs &agrave; la
+vieille, plus quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs,
+Marius &eacute;tait nourri, log&eacute; et servi. Son habillement lui co&ucirc;tait cent
+francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs,
+le tout ne d&eacute;passait pas six cent cinquante francs. Il lui restait
+cinquante francs. Il &eacute;tait riche. Il pr&ecirc;tait dans l'occasion dix francs
+&agrave; un ami; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs.
+Quant au chauffage, n'ayant pas de chemin&eacute;e, Marius l'avait &laquo;simplifi&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>Marius avait toujours deux habillements complets; l'un vieux, &laquo;pour tous
+les jours&raquo;, l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux &eacute;taient
+noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans sa
+commode, la troisi&egrave;me chez la blanchisseuse. Il les renouvelait &agrave; mesure
+qu'elles s'usaient. Elles &eacute;taient habituellement d&eacute;chir&eacute;es, ce qui lui
+faisait boutonner son habit jusqu'au menton.</p>
+
+<p>Pour que Marius en v&icirc;nt &agrave; cette situation florissante, il avait fallu
+des ann&eacute;es. Ann&eacute;es rudes; difficiles, les unes &agrave; traverser, les autres &agrave;
+gravir. Marius n'avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en
+fait de d&eacute;n&ucirc;ment; il avait tout fait, except&eacute; des dettes. Il se rendait
+ce t&eacute;moignage que jamais il n'avait d&ucirc; un sou &agrave; personne. Pour lui, une
+dette, c'&eacute;tait le commencement de l'esclavage. Il se disait m&ecirc;me qu'un
+cr&eacute;ancier est pire qu'un ma&icirc;tre; car un ma&icirc;tre ne poss&egrave;de que votre
+personne, un cr&eacute;ancier poss&egrave;de votre dignit&eacute; et peut la souffleter.
+Plut&ocirc;t que d'emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours
+de je&ucirc;ne. Sentant que toutes les extr&eacute;mit&eacute;s se touchent et que, si l'on
+n'y prend garde, l'abaissement de fortune peut mener &agrave; la bassesse
+d'&acirc;me, il veillait jalousement sur sa fiert&eacute;. Telle formule ou telle
+d&eacute;marche qui, dans toute autre situation, lui e&ucirc;t paru d&eacute;f&eacute;rence, lui
+semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne
+voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur s&eacute;v&egrave;re.
+Il &eacute;tait timide jusqu'&agrave; l'&acirc;pret&eacute;.</p>
+
+<p>Dans toutes ses &eacute;preuves il se sentait encourag&eacute; et quelquefois m&ecirc;me
+port&eacute; par une force secr&egrave;te qu'il avait en lui. L'&acirc;me aide le corps, et
+&agrave; de certains moments le soul&egrave;ve. C'est le seul oiseau qui soutienne sa
+cage.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; du nom de son p&egrave;re, un autre nom &eacute;tait grav&eacute; dans le c&oelig;ur de
+Marius, le nom de Th&eacute;nardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et
+grave, environnait d'une sorte d'aur&eacute;ole l'homme auquel, dans sa pens&eacute;e,
+il devait la vie de son p&egrave;re, cet intr&eacute;pide sergent qui avait sauv&eacute; le
+colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne s&eacute;parait
+jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son p&egrave;re, et il les
+associait dans sa v&eacute;n&eacute;ration. C'&eacute;tait une sorte de culte &agrave; deux degr&eacute;s,
+le grand autel pour le colonel, le petit pour Th&eacute;nardier. Ce qui
+redoublait l'attendrissement de sa reconnaissance, c'est l'id&eacute;e de
+l'infortune o&ugrave; il savait Th&eacute;nardier tomb&eacute; et englouti. Marius avait
+appris &agrave; Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste.
+Depuis il avait fait des efforts inou&iuml;s pour saisir sa trace et t&acirc;cher
+d'arriver &agrave; lui dans ce t&eacute;n&eacute;breux ab&icirc;me de la mis&egrave;re o&ugrave; Th&eacute;nardier avait
+disparu. Marius avait battu tout le pays; il &eacute;tait all&eacute; &agrave; Chelles, &agrave;
+Bondy, &agrave; Gournay, &agrave; Nogent, &agrave; Lagny. Pendant trois ann&eacute;es il s'y &eacute;tait
+acharn&eacute;, d&eacute;pensant &agrave; ces explorations le peu d'argent qu'il &eacute;pargnait.
+Personne n'avait pu lui donner de nouvelles de Th&eacute;nardier; on le croyait
+pass&eacute; en pays &eacute;tranger. Ses cr&eacute;anciers l'avaient cherch&eacute; aussi, avec
+moins d'amour que Marius, mais avec autant d'acharnement, et n'avaient
+pu mettre la main sur lui. Marius s'accusait et s'en voulait presque de
+ne pas r&eacute;ussir dans ses recherches. C'&eacute;tait la seule dette que lui e&ucirc;t
+laiss&eacute;e le Colonel, et Marius tenait &agrave; honneur de la payer.&mdash;Comment!
+pensait-il, quand mon p&egrave;re gisait mourant sur le champ de bataille,
+Th&eacute;nardier, lui, a bien su le trouver &agrave; travers la fum&eacute;e et la mitraille
+et l'emporter sur ses &eacute;paules, et il ne lui devait rien cependant, et
+moi qui dois tant &agrave; Th&eacute;nardier, je ne saurais pas le rejoindre dans
+cette ombre o&ugrave; il agonise et le rapporter &agrave; mon tour de la mort &agrave; la
+vie! Oh! je le retrouverai!&mdash;Pour retrouver Th&eacute;nardier en effet, Marius
+e&ucirc;t donn&eacute; un de ses bras, et, pour le tirer de la mis&egrave;re, tout son sang.
+Revoir Th&eacute;nardier, rendre un service quelconque &agrave; Th&eacute;nardier, lui dire:
+Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais! je suis l&agrave;!
+disposez de moi!&mdash;c'&eacute;tait le plus doux et le plus magnifique r&ecirc;ve de
+Marius.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Marius grandi</h3>
+
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu'il avait
+quitt&eacute; son grand-p&egrave;re. On &eacute;tait rest&eacute; dans les m&ecirc;mes termes de part et
+d'autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher &agrave; se revoir.
+D'ailleurs, se revoir, &agrave; quoi bon? pour se heurter? Lequel e&ucirc;t eu raison
+de l'autre? Marius &eacute;tait le vase d'airain, mais le p&egrave;re Gillenormand
+&eacute;tait le pot de fer.</p>
+
+<p>Disons-le, Marius s'&eacute;tait m&eacute;pris sur le c&oelig;ur de son grand-p&egrave;re. Il
+s'&eacute;tait figur&eacute; que M. Gillenormand ne l'avait jamais aim&eacute;, et que ce
+bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, temp&ecirc;tait et levait la
+canne, n'avait pour lui tout au plus que cette affection &agrave; la fois
+l&eacute;g&egrave;re et s&eacute;v&egrave;re des G&eacute;rontes de com&eacute;die. Marius se trompait. Il y a des
+p&egrave;res qui n'aiment pas leurs enfants; il n'existe point d'a&iuml;eul qui
+n'adore son petit-fils. Au fond, nous l'avons dit, M. Gillenormand
+idol&acirc;trait Marius. Il l'idol&acirc;trait &agrave; sa fa&ccedil;on, avec accompagnement de
+bourrades et m&ecirc;me de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un
+vide noir dans le c&oelig;ur. Il exigea qu'on ne lui en parl&acirc;t plus, en
+regrettant tout bas d'&ecirc;tre si bien ob&eacute;i. Dans les premiers temps il
+esp&eacute;ra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur
+reviendrait. Mais les semaines se pass&egrave;rent, les mois se pass&egrave;rent, les
+ann&eacute;es se pass&egrave;rent; au grand d&eacute;sespoir de M. Gillenormand, le buveur
+de sang ne reparut pas.&mdash;Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que
+de le chasser, se disait le grand-p&egrave;re, et il se demandait: si c'&eacute;tait &agrave;
+refaire, le referais-je? Son orgueil sur-le-champ r&eacute;pondait oui, mais sa
+vieille t&ecirc;te qu'il hochait en silence r&eacute;pondait tristement non. Il avait
+ses heures d'abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin
+d'affections comme de soleil. C'est de la chaleur. Quelle que f&ucirc;t sa
+forte nature, l'absence de Marius avait chang&eacute; quelque chose en lui.
+Pour rien au monde, il n'e&ucirc;t voulu faire un pas vers ce &laquo;petit dr&ocirc;le&raquo;
+mais il souffrait. Il ne s'informait jamais de lui, mais il y pensait
+toujours. Il vivait, de plus en plus retir&eacute;, au Marais. Il &eacute;tait encore,
+comme autrefois, gai et violent, mais sa ga&icirc;t&eacute; avait une duret&eacute;
+convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la col&egrave;re, et ses
+violences se terminaient toujours par une sorte d'accablement doux et
+sombre. Il disait quelquefois:&mdash;Oh! s'il revenait, quel bon soufflet je
+lui donnerais!</p>
+
+<p>Quant &agrave; la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup; Marius
+n'&eacute;tait plus pour elle qu'une esp&egrave;ce de silhouette noire et vague; et
+elle avait fini par s'en occuper beaucoup moins que du chat ou du
+perroquet qu'il est probable qu'elle avait.</p>
+
+<p>Ce qui accroissait la souffrance secr&egrave;te du p&egrave;re Gillenormand, c'est
+qu'il la renfermait tout enti&egrave;re et n'en laissait rien deviner. Son
+chagrin &eacute;tait comme ces fournaises nouvellement invent&eacute;es qui br&ucirc;lent
+leur fum&eacute;e. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui
+parlaient de Marius, et lui demandaient:&mdash;Que fait, ou que devient
+monsieur votre petit-fils?&mdash;Le vieux bourgeois r&eacute;pondait, en soupirant,
+s'il &eacute;tait trop triste, ou en donnant une chiquenaude &agrave; sa manchette,
+s'il voulait para&icirc;tre gai:&mdash;Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans
+quelque coin.</p>
+
+<p>Pendant que le vieillard regrettait, Marius s'applaudissait. Comme &agrave;
+tous les bons c&oelig;urs, le malheur lui avait &ocirc;t&eacute; l'amertume. Il ne pensait
+&agrave; M. Gillenormand qu'avec douceur, mais il avait tenu &agrave; ne plus rien
+recevoir de l'homme <i>qui avait &eacute;t&eacute; mal pour son p&egrave;re</i>.&mdash;C'&eacute;tait
+maintenant la traduction mitig&eacute;e de ses premi&egrave;res indignations. En
+outre, il &eacute;tait heureux d'avoir souffert, et de souffrir encore. C'&eacute;tait
+pour son p&egrave;re. La duret&eacute; de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il
+se disait avec une sorte de joie que&mdash;<i>c'&eacute;tait bien le moins</i>; que
+c'&eacute;tait&mdash;une expiation;&mdash;que,&mdash;sans cela, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; puni, autrement et
+plus tard, de son indiff&eacute;rence impie pour son p&egrave;re et pour un tel p&egrave;re;
+qu'il n'aurait pas &eacute;t&eacute; juste que son p&egrave;re e&ucirc;t eu toute la souffrance, et
+lui rien;&mdash;qu'&eacute;tait-ce d'ailleurs que ses travaux et son d&eacute;n&ucirc;ment
+compar&eacute;s &agrave; la vie h&eacute;ro&iuml;que du colonel? qu'enfin sa seule mani&egrave;re de se
+rapprocher de son p&egrave;re et de lui ressembler, c'&eacute;tait d'&ecirc;tre vaillant
+contre l'indigence comme lui avait &eacute;t&eacute; brave contre l'ennemi; et que
+c'&eacute;tait l&agrave; sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot: <i>il
+en sera digne</i>.&mdash;Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa
+poitrine, l'&eacute;crit du colonel ayant disparu, mais dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et puis, le jour o&ugrave; son grand-p&egrave;re l'avait chass&eacute;, il n'&eacute;tait encore
+qu'un enfant, maintenant il &eacute;tait un homme. Il le sentait. La mis&egrave;re,
+insistons-y, lui avait &eacute;t&eacute; bonne. La pauvret&eacute; dans la jeunesse, quand
+elle r&eacute;ussit, a cela de magnifique qu'elle tourne toute la volont&eacute; vers
+l'effort et toute l'&acirc;me vers l'aspiration. La pauvret&eacute; met tout de suite
+la vie mat&eacute;rielle &agrave; nu et la fait hideuse; de l&agrave; d'inexprimables &eacute;lans
+vers la vie id&eacute;ale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes
+et grossi&egrave;res, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac,
+le jeu, les bons repas, et le reste; occupations des bas c&ocirc;t&eacute;s de l'&acirc;me
+aux d&eacute;pens des c&ocirc;t&eacute;s hauts et d&eacute;licats. Le jeune homme pauvre se donne
+de la peine pour avoir son pain; il mange; quand il a mang&eacute;, il n'a plus
+que la r&ecirc;verie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne; il regarde
+le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanit&eacute; dans
+laquelle il souffre, la cr&eacute;ation dans laquelle il rayonne. Il regarde
+tant l'humanit&eacute; qu'il voit l'&acirc;me, il regarde tant la cr&eacute;ation qu'il voit
+Dieu. Il r&ecirc;ve, et il se sent grand; il r&ecirc;ve encore, et il se sent
+tendre. De l'&eacute;go&iuml;sme de l'homme qui souffre, il passe &agrave; la compassion de
+l'homme qui m&eacute;dite. Un admirable sentiment &eacute;clate en lui, l'oubli de soi
+et la piti&eacute; pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la
+nature offre, donne et prodigue aux &acirc;mes ouvertes et refuse aux &acirc;mes
+ferm&eacute;es, il en vient &agrave; plaindre, lui millionnaire de l'intelligence, les
+millionnaires de l'argent. Toute haine s'en va de son c&oelig;ur &agrave; mesure que
+toute clart&eacute; entre dans son esprit. D'ailleurs est-il malheureux? Non.
+La mis&egrave;re d'un jeune homme n'est jamais mis&eacute;rable. Le premier jeune
+gar&ccedil;on venu, si pauvre qu'il soit, avec sa sant&eacute;, sa force, sa marche
+vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux
+noirs, ses joues fra&icirc;ches, ses l&egrave;vres roses, ses dents blanches, son
+souffle pur, fera toujours envie &agrave; un vieil empereur. Et puis chaque
+matin il se remet &agrave; gagner son pain; et tandis que ses mains gagnent du
+pain, son &eacute;pine dorsale gagne de la fiert&eacute;, son cerveau gagne des id&eacute;es.
+Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations,
+aux joies; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles,
+sur le pav&eacute;, dans les ronces, quelquefois dans la boue; la t&ecirc;te dans la
+lumi&egrave;re. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, s&eacute;rieux,
+content de peu, bienveillant; et il b&eacute;nit Dieu de lui avoir donn&eacute; ces
+deux richesses qui manquent &agrave; bien des riches, le travail qui le fait
+libre et la pens&eacute;e qui le fait digne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; en Marius. Il avait m&ecirc;me, pour tout
+dire, un peu trop vers&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la contemplation. Du jour o&ugrave; il &eacute;tait
+arriv&eacute; &agrave; gagner sa vie &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;rement, il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; l&agrave;,
+trouvant bon d'&ecirc;tre pauvre, et retranchant au travail pour donner &agrave; la
+pens&eacute;e. C'est-&agrave;-dire qu'il passait quelquefois des journ&eacute;es enti&egrave;res &agrave;
+songer, plong&eacute; et englouti comme un visionnaire dans les volupt&eacute;s
+muettes de l'extase et du rayonnement int&eacute;rieur. Il avait ainsi pos&eacute; le
+probl&egrave;me de sa vie: travailler le moins possible du travail mat&eacute;riel
+pour travailler le plus possible du travail impalpable; en d'autres
+termes, donner quelques heures &agrave; la vie r&eacute;elle, et jeter le reste dans
+l'infini. Il ne s'apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la
+contemplation ainsi comprise finit par &ecirc;tre une des formes de la
+paresse; qu'il s'&eacute;tait content&eacute; de dompter les premi&egrave;res n&eacute;cessit&eacute;s de
+la vie, et qu'il se reposait trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que, pour cette nature &eacute;nergique et g&eacute;n&eacute;reuse, ce ne
+pouvait &ecirc;tre l&agrave; qu'un &eacute;tat transitoire, et qu'au premier choc contre les
+in&eacute;vitables complications de la destin&eacute;e, Marius se r&eacute;veillerait.</p>
+
+<p>En attendant, bien qu'il f&ucirc;t avocat et quoi qu'en pens&acirc;t le p&egrave;re
+Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait m&ecirc;me pas. La
+r&ecirc;verie l'avait d&eacute;tourn&eacute; de la plaidoirie. Hanter les avou&eacute;s, suivre le
+palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire? Il ne voyait aucune
+raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure
+avait fini par lui faire un travail s&ucirc;r, un travail de peu de labeur,
+qui, comme nous venons de l'expliquer, lui suffisait.</p>
+
+<p>Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui
+avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un
+travail r&eacute;gulier, et de lui donner quinze cents francs par an. &Ecirc;tre bien
+log&eacute;! quinze cents francs! Sans doute. Mais renoncer &agrave; sa libert&eacute;! &ecirc;tre
+un gagiste! une esp&egrave;ce d'homme de lettres commis! Dans la pens&eacute;e de
+Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en m&ecirc;me
+temps, il gagnait du bien-&ecirc;tre et perdait de la dignit&eacute;; c'&eacute;tait un
+malheur complet et beau qui se changeait en une g&ecirc;ne laide et ridicule;
+quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.</p>
+
+<p>Marius vivait solitaire. Par ce go&ucirc;t qu'il avait de rester en dehors de
+tout, et aussi pour avoir &eacute;t&eacute; par trop effarouch&eacute;, il n'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment
+pas entr&eacute; dans le groupe pr&eacute;sid&eacute; par Enjolras. On &eacute;tait rest&eacute; bons
+camarades; on &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; s'entr'aider dans l'occasion de toutes les
+fa&ccedil;ons possibles; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune,
+Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D'abord
+il lui devait la r&eacute;volution qui s'&eacute;tait faite en lui; il lui devait
+d'avoir connu et aim&eacute; son p&egrave;re. <i>Il m'a op&eacute;r&eacute; de la cataracte</i>,
+disait-il.</p>
+
+<p>Certes, ce marguillier avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>Ce n'est pas pourtant que M. Mabeuf e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans cette occasion autre
+chose que l'agent calme et impassible de la providence. Il avait &eacute;clair&eacute;
+Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que
+quelqu'un apporte; il avait &eacute;t&eacute; la chandelle et non le quelqu'un.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la r&eacute;volution politique int&eacute;rieure de Marius, M. Mabeuf &eacute;tait
+tout &agrave; fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.</p>
+
+<p>Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas
+inutiles.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>M. Mabeuf</h3>
+
+
+<p>Le jour o&ugrave; M. Mabeuf disait &agrave; Marius: <i>Certainement, j'approuve les
+opinions politiques</i>, il exprimait le v&eacute;ritable &eacute;tat de son esprit.
+Toutes les opinions politiques lui &eacute;taient indiff&eacute;rentes, et il les
+approuvait toutes sans distinguer, pour qu'elles le laissassent
+tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies &laquo;les belles, les
+bonnes, les charmantes&raquo;, les <i>Eum&eacute;nides</i>. M. Mabeuf avait pour opinion
+politique d'aimer passionn&eacute;ment les plantes, et surtout les livres. Il
+poss&eacute;dait comme tout le monde sa terminaison en <i>iste</i>, sans laquelle
+personne n'aurait pu vivre en ce temps-l&agrave;, mais il n'&eacute;tait ni royaliste,
+ni bonapartiste, ni chartiste, ni orl&eacute;aniste, ni anarchiste; il &eacute;tait
+bouquiniste.</p>
+
+<p>Il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent &agrave; se ha&iuml;r &agrave; propos de
+billeves&eacute;es comme la charte, la d&eacute;mocratie, la l&eacute;gitimit&eacute;, la monarchie,
+la R&eacute;publique, etc., lorsqu'il y avait dans ce monde toutes sortes de
+mousses, d'herbes et d'arbustes qu'ils pouvaient regarder, et des tas
+d'in-folio et m&ecirc;me d'in-trente-deux qu'ils pouvaient feuilleter. Il se
+gardait fort d'&ecirc;tre inutile; avoir des livres ne l'emp&ecirc;chait pas de
+lire, &ecirc;tre botaniste ne l'emp&ecirc;chait pas d'&ecirc;tre jardinier. Quand il avait
+connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui,
+que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les
+fruits. M. Mabeuf &eacute;tait parvenu &agrave; produire des poires de semis aussi
+savoureuses que les poires de Saint-Germain; c'est d'une de ses
+combinaisons qu'est n&eacute;e, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, la mirabelle d'octobre,
+c&eacute;l&egrave;bre aujourd'hui, et non moins parfum&eacute;e que la mirabelle d'&eacute;t&eacute;. Il
+allait &agrave; la messe plut&ocirc;t par douceur que par d&eacute;votion, et puis parce
+qu'aimant le visage des hommes, mais ha&iuml;ssant leur bruit, il ne les
+trouvait qu'&agrave; l'&eacute;glise r&eacute;unis et silencieux. Sentant qu'il fallait &ecirc;tre
+quelque chose dans l'&eacute;tat, il avait choisi la carri&egrave;re de marguillier.
+Du reste, il n'avait jamais r&eacute;ussi &agrave; aimer aucune femme autant qu'un
+oignon de tulipe ou aucun homme autant qu'un elzevir. Il avait depuis
+longtemps pass&eacute; soixante ans lorsqu'un jour quelqu'un lui demanda:
+&mdash;Est-ce que vous ne vous &ecirc;tes jamais mari&eacute;?&mdash;J'ai oubli&eacute;, dit-il. Quand
+il lui arrivait parfois&mdash;&agrave; qui cela n'arrive-t-il pas?&mdash;de dire:&mdash;Oh!
+si j'&eacute;tais riche!&mdash;ce n'&eacute;tait pas en lorgnant une jolie fille, comme le
+p&egrave;re Gillenormand, c'&eacute;tait en contemplant un bouquin. Il vivait seul,
+avec une vieille gouvernante. Il &eacute;tait un peu chiragre, et quand il
+dormait ses vieux doigts ankylos&eacute;s par le rhumatisme s'arc-boutaient
+dans les plis de ses draps. Il avait fait et publi&eacute; une <i>Flore des
+environs de Cauteretz</i> avec planches colori&eacute;es, ouvrage assez estim&eacute;
+dont il poss&eacute;dait les cuivres et qu'il vendait lui-m&ecirc;me. On venait deux
+ou trois fois par jour sonner chez lui, rue M&eacute;zi&egrave;res, pour cela. Il en
+tirait bien deux mille francs par an; c'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s l&agrave; toute sa
+fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire, &agrave; force de
+patience, de privations et de temps, une collection pr&eacute;cieuse
+d'exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu'avec un
+livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L'unique d&eacute;coration
+des quatre chambres au rez-de-chauss&eacute;e qui, avec un petit jardin,
+composaient son logis, c'&eacute;taient des herbiers encadr&eacute;s et des gravures
+de vieux ma&icirc;tres. La vue d'un sabre ou d'un fusil le gla&ccedil;ait. De sa vie,
+il n'avait approch&eacute; d'un canon, m&ecirc;me aux Invalides. Il avait un estomac
+passable, un fr&egrave;re cur&eacute;, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans
+la bouche ni dans l'esprit, un tremblement de tout le corps, l'accent
+picard, un rire enfantin, l'effroi facile, et l'air d'un vieux mouton.
+Avec cela point d'autre amiti&eacute; ou d'autre habitude parmi les vivants
+qu'un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appel&eacute; Royol. Il avait
+pour r&ecirc;ve de naturaliser l'indigo en France.</p>
+
+<p>Sa servante &eacute;tait, elle aussi, une vari&eacute;t&eacute; de l'innocence. La pauvre
+bonne vieille femme &eacute;tait vierge. Sultan, son matou, qui e&ucirc;t pu miauler
+le Miserere d'Allegri &agrave; la chapelle Sixtine, avait rempli son c&oelig;ur et
+suffisait &agrave; la quantit&eacute; de passion qui &eacute;tait en elle. Aucun de ses r&ecirc;ves
+n'&eacute;tait all&eacute; jusqu'&agrave; l'homme. Elle n'avait jamais pu franchir son chat.
+Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire &eacute;tait dans ses bonnets,
+toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche apr&egrave;s la messe &agrave;
+compter son linge dans sa malle et &agrave; &eacute;taler sur son lit des robes en
+pi&egrave;ce qu'elle achetait et qu'elle ne faisait jamais faire. Elle savait
+lire. M. Mabeuf l'avait surnomm&eacute;e <i>la m&egrave;re Plutarque</i>.</p>
+
+<p>M. Mabeuf avait pris Marius en gr&eacute;, parce que Marius, &eacute;tant jeune et
+doux, r&eacute;chauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timidit&eacute;. La
+jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l'effet du soleil sans le
+vent. Quand Marius &eacute;tait satur&eacute; de gloire militaire, de poudre &agrave; canon,
+de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles
+o&ugrave; son p&egrave;re avait donn&eacute; et re&ccedil;u de si grands coups de sabre, il allait
+voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du h&eacute;ros au point de vue des
+fleurs.</p>
+
+<p>Vers 1830, son fr&egrave;re le cur&eacute; &eacute;tait mort, et presque tout de suite, comme
+lorsque la nuit vient, tout l'horizon s'&eacute;tait assombri pour M. Mabeuf.
+Une faillite&mdash;de notaire&mdash;lui enleva une somme de dix mille francs, qui
+&eacute;tait tout ce qu'il poss&eacute;dait du chef de son fr&egrave;re et du sien. La
+r&eacute;volution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de
+g&ecirc;ne, la premi&egrave;re chose qui ne se vend pas, c'est une <i>Flore</i>. <i>La Flore
+des environs de Cauteretz</i> s'arr&ecirc;ta court. Des semaines s'&eacute;coulaient
+sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait &agrave; un coup de
+sonnette.&mdash;Monsieur, lui disait tristement la m&egrave;re Plutarque, c'est le
+porteur d'eau.&mdash;Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue M&eacute;zi&egrave;res, abdiqua
+les fonctions de marguillier, renon&ccedil;a &agrave; Saint-Sulpice, vendit une
+partie, non de ses livres, mais de ses estampes,&mdash;ce &agrave; quoi il tenait le
+moins,&mdash;et s'alla installer dans une petite maison du boulevard
+Montparnasse, o&ugrave; du reste il ne demeura qu'un trimestre, pour deux
+raisons: premi&egrave;rement, le rez-de-chauss&eacute;e et le jardin co&ucirc;taient trois
+cents francs et il n'osait pas mettre plus de deux cents francs &agrave; son
+loyer; deuxi&egrave;mement, &eacute;tant voisin du tir Fatou, il entendait toute la
+journ&eacute;e des coups de pistolet, ce qui lui &eacute;tait insupportable.</p>
+
+<p>Il emporta sa <i>Flore</i>, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et
+ses livres, et s'&eacute;tablit pr&egrave;s de la Salp&ecirc;tri&egrave;re dans une esp&egrave;ce de
+chaumi&egrave;re du village d'Austerlitz, o&ugrave; il avait pour cinquante &eacute;cus par
+an trois chambres et un jardin clos d'une haie avec puits. Il profita de
+ce d&eacute;m&eacute;nagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son
+entr&eacute;e dans ce nouveau logis, il fut tr&egrave;s gai et cloua lui-m&ecirc;me les
+clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin
+le reste de la journ&eacute;e, et, le soir, voyant que la m&egrave;re Plutarque avait
+l'air morne et songeait, il lui frappa sur l'&eacute;paule et lui dit en
+souriant:&mdash;Bah! nous avons l'indigo!</p>
+
+<p>Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius,
+&eacute;taient admis &agrave; le voir dans sa chaumi&egrave;re d'Austerlitz, nom tapageur qui
+lui &eacute;tait, pour tout dire, assez d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Du reste, comme nous venons de l'indiquer, les cerveaux absorb&eacute;s dans
+une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux
+&agrave; la fois, ne sont que tr&egrave;s lentement perm&eacute;ables aux choses de la vie.
+Leur propre destin leur est lointain. Il r&eacute;sulte de ces
+concentrations-l&agrave; une passivit&eacute; qui, si elle &eacute;tait raisonn&eacute;e,
+ressemblerait &agrave; la philosophie. On d&eacute;cline, on descend, on s'&eacute;coule, on
+s'&eacute;croule m&ecirc;me, sans trop s'en apercevoir. Cela finit toujours, il est
+vrai, par un r&eacute;veil, mais tardif. En attendant, il semble qu'on soit
+neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On
+est l'enjeu, et l'on regarde la partie avec indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'&agrave; travers cet obscurcissement qui se faisait autour de
+lui, toutes ses esp&eacute;rances s'&eacute;teignant l'une apr&egrave;s l'autre, M. Mabeuf
+&eacute;tait rest&eacute; serein, un peu pu&eacute;rilement, mais tr&egrave;s profond&eacute;ment. Ses
+habitudes d'esprit avaient le va-et-vient d'un pendule. Une fois mont&eacute;
+par une illusion, il allait tr&egrave;s longtemps, m&ecirc;me quand l'illusion avait
+disparu. Une horloge ne s'arr&ecirc;te pas court au moment pr&eacute;cis o&ugrave; l'on en
+perd la clef.</p>
+
+<p>M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs &eacute;taient peu co&ucirc;teux
+et inattendus; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la m&egrave;re
+Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut,
+trouvant qu'elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c'est s'affirmer &agrave;
+soi-m&ecirc;me sa lecture. Il y a des gens qui lisent tr&egrave;s haut et qui ont
+l'air de se donner leur parole d'honneur de ce qu'ils lisent.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Plutarque lisait avec cette &eacute;nergie-l&agrave; le roman qu'elle tenait &agrave;
+la main. M. Mabeuf entendait sans &eacute;couter.</p>
+
+<p>Tout en lisant, la m&egrave;re Plutarque arriva &agrave; cette phrase. Il &eacute;tait
+question d'un officier de dragons et d'une belle:</p>
+
+<p>&laquo;...La belle bouda, et le dragon...&raquo;</p>
+
+<p>Ici elle s'interrompit pour essuyer ses lunettes.</p>
+
+<p>&mdash;Bouddha et le Dragon, reprit &agrave; mi-voix M. Mabeuf. Oui, c'est vrai, il
+y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la
+gueule et br&ucirc;lait le ciel. Plusieurs &eacute;toiles avaient d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; incendi&eacute;es
+par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla
+dans son antre et r&eacute;ussit &agrave; convertir le dragon. C'est un bon livre que
+vous lisez l&agrave;, m&egrave;re Plutarque. Il n'y a pas de plus belle l&eacute;gende.</p>
+
+<p>Et M. Mabeuf tomba dans une r&ecirc;verie d&eacute;licieuse.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Pauvret&eacute;, bonne voisine de mis&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Marius avait du go&ucirc;t pour ce vieillard candide qui se voyait lentement
+saisi par l'indigence, et qui arrivait &agrave; s'&eacute;tonner peu &agrave; peu, sans
+pourtant s'attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait
+M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au
+plus.</p>
+
+<p>Le plaisir de Marius &eacute;tait de faire de longues promenades seul sur les
+boulevards ext&eacute;rieurs, ou au Champ de Mars ou dans les all&eacute;es les moins
+fr&eacute;quent&eacute;es du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journ&eacute;e &agrave;
+regarder le jardin d'un mara&icirc;cher, les carr&eacute;s de salade, les poules
+dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants
+le consid&eacute;raient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise
+suspecte et une mine sinistre. Ce n'&eacute;tait qu'un jeune homme pauvre,
+r&ecirc;vant sans objet.</p>
+
+<p>C'est dans une de ses promenades qu'il avait d&eacute;couvert la masure
+Gorbeau, et, l'isolement et le bon march&eacute; le tentant, il s'y &eacute;tait log&eacute;.
+On ne l'y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.</p>
+
+<p>Quelques-uns des anciens g&eacute;n&eacute;raux ou des anciens camarades de son p&egrave;re
+l'avaient invit&eacute;, quand ils le connurent, &agrave; les venir voir. Marius
+n'avait point refus&eacute;. C'&eacute;taient des occasions de parler de son p&egrave;re. Il
+allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le g&eacute;n&eacute;ral
+Bellavesne, chez le g&eacute;n&eacute;ral Fririon, aux Invalides. On y faisait de la
+musique, on y dansait. Ces soirs-l&agrave; Marius mettait son habit neuf. Mais
+il n'allait jamais &agrave; ces soir&eacute;es ni &agrave; ces bals que les jours o&ugrave; il
+gelait &agrave; pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne
+voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs.</p>
+
+<p>Il disait quelquefois, mais sans amertume:&mdash;Les hommes sont ainsi faits
+que, dans un salon, vous pouvez &ecirc;tre crott&eacute; partout, except&eacute; sur les
+souliers. On ne vous demande l&agrave;, pour vous bien accueillir, qu'une chose
+irr&eacute;prochable; la conscience? non, les bottes.</p>
+
+<p>Toutes les passions, autres que celles du c&oelig;ur, se dissipent dans la
+r&ecirc;verie. Les fi&egrave;vres politiques de Marius s'y &eacute;taient &eacute;vanouies. La
+r&eacute;volution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aid&eacute;.
+Il &eacute;tait rest&eacute; le m&ecirc;me, aux col&egrave;res pr&egrave;s. Il avait toujours les m&ecirc;mes
+opinions, seulement elles s'&eacute;taient attendries. &Agrave; proprement parler, il
+n'avait plus d'opinions, il avait des sympathies. De quel parti
+&eacute;tait-il? du parti de l'humanit&eacute;. Dans l'humanit&eacute; il choisissait la
+France; dans la nation il choisissait le peuple; dans le peuple il
+choisissait la femme. C'&eacute;tait l&agrave; surtout que sa piti&eacute; allait. Maintenant
+il pr&eacute;f&eacute;rait une id&eacute;e &agrave; un fait, un po&egrave;te &agrave; un h&eacute;ros, et il admirait
+plus encore un livre comme Job qu'un &eacute;v&eacute;nement comme Marengo. Et puis
+quand, apr&egrave;s une journ&eacute;e de m&eacute;ditation, il s'en revenait le soir par les
+boulevards et qu'&agrave; travers les branches des arbres il apercevait
+l'espace sans fond, les lueurs sans nom, l'ab&icirc;me, l'ombre, le myst&egrave;re,
+tout ce qui n'est qu'humain lui semblait bien petit.</p>
+
+<p>Il croyait &ecirc;tre et il &eacute;tait peut-&ecirc;tre en effet arriv&eacute; au vrai de la vie
+et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus gu&egrave;re
+regarder que le ciel, seule chose que la v&eacute;rit&eacute; puisse voir du fond de
+son puits.</p>
+
+<p>Cela ne l'emp&ecirc;chait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les
+&eacute;chafaudages, les projets d'avenir. Dans cet &eacute;tat de r&ecirc;verie, un &oelig;il
+qui e&ucirc;t regard&eacute; au dedans de Marius, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;bloui de la puret&eacute; de
+cette &acirc;me. En effet, s'il &eacute;tait donn&eacute; &agrave; nos yeux de chair de voir dans
+la conscience d'autrui, on jugerait bien plus s&ucirc;rement un homme d'apr&egrave;s
+ce qu'il r&ecirc;ve que d'apr&egrave;s ce qu'il pense. Il y a de la volont&eacute; dans la
+pens&eacute;e, il n'y en a pas dans le r&ecirc;ve. Le r&ecirc;ve, qui est tout spontan&eacute;,
+prend et garde, m&ecirc;me dans le gigantesque et l'id&eacute;al, la figure de notre
+esprit. Rien ne sort plus directement et plus sinc&egrave;rement du fond m&ecirc;me
+de notre &acirc;me que nos aspirations irr&eacute;fl&eacute;chies et d&eacute;mesur&eacute;es vers les
+splendeurs de la destin&eacute;e. Dans ces aspirations, bien plus que dans les
+id&eacute;es compos&eacute;es, raisonn&eacute;es et coordonn&eacute;es, on peut retrouver le vrai
+caract&egrave;re de chaque homme. Nos chim&egrave;res sont ce qui nous ressemble le
+mieux. Chacun r&ecirc;ve l'inconnu et l'impossible selon sa nature.</p>
+
+<p>Vers le milieu de cette ann&eacute;e 1831, la vieille qui servait Marius lui
+conta qu'on allait mettre &agrave; la porte ses voisins, le mis&eacute;rable m&eacute;nage
+Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journ&eacute;es dehors,
+savait &agrave; peine qu'il e&ucirc;t des voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.</p>
+
+<p>&mdash;Combien est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt francs, dit la vieille.</p>
+
+<p>Marius avait trente francs en r&eacute;serve dans un tiroir.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-il &agrave; la vieille, voil&agrave; vingt-cinq francs. Payez pour ces
+pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c'est moi.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Le rempla&ccedil;ant</h3>
+
+
+<p>Le hasard fit que le r&eacute;giment dont &eacute;tait le lieutenant Th&eacute;odule vint
+tenir garnison &agrave; Paris. Ceci fut l'occasion d'une deuxi&egrave;me id&eacute;e pour la
+tante Gillenormand. Elle avait, une premi&egrave;re fois, imagin&eacute; de faire
+surveiller Marius par Th&eacute;odule; elle complota de faire succ&eacute;der Th&eacute;odule
+&agrave; Marius.</p>
+
+<p>&Agrave; toute aventure, et pour le cas o&ugrave; le grand-p&egrave;re aurait le vague besoin
+d'un jeune visage dans la maison, ces rayons d'aurore sont quelquefois
+doux aux ruines, il &eacute;tait exp&eacute;dient de trouver un autre Marius. Soit,
+pensa-t-elle, c'est un simple erratum comme j'en vois dans les livres;
+Marius, lisez Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>Un petit-neveu est l'&agrave; peu pr&egrave;s d'un petit-fils; &agrave; d&eacute;faut d'un avocat,
+on prend un lancier.</p>
+
+<p>Un matin, que M. Gillenormand &eacute;tait en train de lire quelque chose comme
+la <i>Quotidienne</i>, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce,
+car il s'agissait de son favori:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, Th&eacute;odule va venir ce matin vous pr&eacute;senter ses respects.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a, Th&eacute;odule?</p>
+
+<p>&mdash;Votre petit-neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis il se remit &agrave; lire, ne songea plus au petit-neveu qui n'&eacute;tait qu'un
+Th&eacute;odule quelconque, et ne tarda pas &agrave; avoir beaucoup d'humeur, ce qui
+lui arrivait presque toujours quand il lisait. La &laquo;feuille&raquo;, qu'il
+tenait, royaliste d'ailleurs, cela va de soi, annon&ccedil;ait pour le
+lendemain, sans am&eacute;nit&eacute; aucune, un des petits &eacute;v&eacute;nements quotidiens du
+Paris d'alors:</p>
+
+<p>&mdash;Que les &eacute;l&egrave;ves des &eacute;coles de droit et de m&eacute;decine devaient se r&eacute;unir
+sur la place du Panth&eacute;on &agrave; midi;&mdash;pour d&eacute;lib&eacute;rer.&mdash;Il s'agissait d'une
+des questions du moment, de l'artillerie de la garde nationale, et d'un
+conflit entre le ministre de la guerre et &laquo;la milice citoyenne&raquo; au sujet
+des canons parqu&eacute;s dans la cour du Louvre. Les &eacute;tudiants devaient
+&laquo;d&eacute;lib&eacute;rer&raquo; l&agrave;-dessus. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M.
+Gillenormand.</p>
+
+<p>Il songea &agrave; Marius, qui &eacute;tait &eacute;tudiant, et qui, probablement, irait,
+comme les autres, &laquo;d&eacute;lib&eacute;rer, &agrave; midi, sur la place du Panth&eacute;on&raquo;.</p>
+
+<p>Comme il faisait ce songe p&eacute;nible, le lieutenant Th&eacute;odule entra, v&ecirc;tu en
+bourgeois, ce qui &eacute;tait habile, et discr&egrave;tement introduit par
+mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement:&mdash;Le
+vieux druide n'a pas tout plac&eacute; en viager. Cela vaut bien qu'on se
+d&eacute;guise en p&eacute;kin de temps en temps.</p>
+
+<p>Mademoiselle Gillenormand dit, haut, &agrave; son p&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;odule, votre petit-neveu.</p>
+
+<p>Et, bas, au lieutenant:</p>
+
+<p>&mdash;Approuve tout.</p>
+
+<p>Et se retira.</p>
+
+<p>Le lieutenant, peu accoutum&eacute; &agrave; des rencontres si v&eacute;n&eacute;rables, balbutia
+avec quelque timidit&eacute;: Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte compos&eacute;
+de l'&eacute;bauche involontaire et machinale du salut militaire achev&eacute;e en
+salut bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous; c'est bien, asseyez-vous, dit l'a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.</p>
+
+<p>Th&eacute;odule s'assit, et M. Gillenormand se leva.</p>
+
+<p>M. Gillenormand se mit &agrave; marcher de long en large, les mains dans ses
+poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irrit&eacute;s
+les deux montres qu'il avait dans ses deux goussets.</p>
+
+<p>&mdash;Ce tas de morveux! &ccedil;a se convoque sur la place du Panth&eacute;on! Vertu de
+ma mie! Des galopins qui &eacute;taient hier en nourrice! Si on leur pressait
+le nez, il en sortirait du lait! Et &ccedil;a d&eacute;lib&egrave;re demain &agrave; midi! O&ugrave;
+va-t-on? o&ugrave; va-t-on? Il est clair qu'on va &agrave; l'ab&icirc;me. C'est l&agrave; que nous
+ont conduits les descamisados! L'artillerie citoyenne! D&eacute;lib&eacute;rer sur
+l'artillerie citoyenne! S'en aller jaboter en plein air sur les
+p&eacute;tarades de la garde nationale! Et avec qui vont-ils se trouver l&agrave;?
+Voyez un peu o&ugrave; m&egrave;ne le jacobinisme. Je parie tout ce qu'on voudra, un
+million contre un fichtre, qu'il n'y aura l&agrave; que des repris de justice
+et des for&ccedil;ats lib&eacute;r&eacute;s. Les r&eacute;publicains et les gal&eacute;riens, &ccedil;a ne fait
+qu'un nez et qu'un mouchoir. Carnot disait: O&ugrave; veux-tu que j'aille,
+tra&icirc;tre? Fouch&eacute; r&eacute;pondait: O&ugrave; tu voudras, imb&eacute;cile! Voil&agrave; ce que c'est
+que les r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>M. Gillenormand tourna la t&ecirc;te &agrave; demi, vit Th&eacute;odule, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense que ce dr&ocirc;le a eu la sc&eacute;l&eacute;ratesse de se faire
+carbonaro! Pourquoi as-tu quitt&eacute; ma maison? Pour t'aller faire
+r&eacute;publicain. Pssst! d'abord le peuple n'en veut pas de ta R&eacute;publique, il
+n'en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu'il y a toujours eu des
+rois et qu'il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, apr&egrave;s
+tout, ce n'est que le peuple, il s'en hurle, de ta R&eacute;publique,
+entends-tu, cr&eacute;tin! Est-ce assez horrible, ce caprice-l&agrave;! S'amouracher
+du p&egrave;re Duch&ecirc;ne, faire les yeux doux &agrave; la guillotine, chanter des
+romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c'est &agrave; cracher
+sur tous ces jeunes gens-l&agrave;, tant ils sont b&ecirc;tes! Ils en sont tous l&agrave;.
+Pas un n'&eacute;chappe. Il suffit de respirer l'air qui passe dans la rue pour
+&ecirc;tre insens&eacute;. Le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle est du poison. Le premier polisson
+venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un dr&ocirc;le pour de vrai, et
+vous plante l&agrave; les vieux parents. C'est r&eacute;publicain, c'est romantique.
+Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a, romantique? faites-moi l'amiti&eacute; de me dire
+ce que c'est que &ccedil;a? Toutes les folies possibles. Il y a un an, &ccedil;a vous
+allait &agrave; <i>Hernani</i>. Je vous demande un peu, <i>Hernani</i>! des antith&egrave;ses!
+des abominations qui ne sont pas m&ecirc;me &eacute;crites en fran&ccedil;ais! Et puis on a
+des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce
+temps-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon oncle, dit Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>M. Gillenormand reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Des canons dans la cour du Mus&eacute;um! pourquoi faire? Canon, que me
+veux-tu? Vous voulez donc mitrailler l'Apollon du Belv&eacute;d&egrave;re? Qu'est-ce
+que les gargousses ont &agrave; faire avec la V&eacute;nus de M&eacute;dicis? Oh! ces jeunes
+gens d'&agrave; pr&eacute;sent, tous des chenapans! Quel pas grand'chose que leur
+Benjamin Constant! Et ceux qui ne sont pas des sc&eacute;l&eacute;rats sont des
+dadais! Ils font tout ce qu'ils peuvent pour &ecirc;tre laids, ils sont mal
+habill&eacute;s, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air
+de mendier qui fait &eacute;clater de rire les jeannetons; ma parole d'honneur,
+on dirait les pauvres honteux de l'amour. Ils sont difformes, et ils se
+compl&egrave;tent en &eacute;tant stupides; ils r&eacute;p&egrave;tent les calembours de Tiercelin
+et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des
+chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros
+cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur
+jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille
+vous a des opinions politiques. Il devrait &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;rement d&eacute;fendu
+d'avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des syst&egrave;mes, ils refont
+la soci&eacute;t&eacute;, ils d&eacute;molissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes
+les lois, ils mettent le grenier &agrave; la place de la cave et mon portier &agrave;
+la place du roi, ils bousculent l'Europe de fond en comble, ils
+reb&acirc;tissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder
+sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs
+charrettes! Ah! Marius! ah! gueusard! aller vocif&eacute;rer en place publique!
+discuter, d&eacute;battre, prendre des mesures! ils appellent cela des mesures,
+justes dieux! le d&eacute;sordre se rapetisse et devient niais. J'ai vu le
+chaos, je vois le g&acirc;chis. Des &eacute;coliers d&eacute;lib&eacute;rer sur la garde nationale,
+cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches! Les
+sauvages qui vont tout nus, la caboche coiff&eacute;e comme un volant de
+raquette, avec une massue &agrave; la patte, sont moins brutes que ces
+bacheliers-l&agrave;! Des marmousets de quatre sous! &ccedil;a fait les entendus et
+les jordonnes! &ccedil;a d&eacute;lib&egrave;re et ratiocine! C'est la fin du monde. C'est
+&eacute;videmment la fin de ce mis&eacute;rable globe terraqu&eacute;. Il fallait un hoquet
+final, la France le pousse. D&eacute;lib&eacute;rez, mes dr&ocirc;les! Ces choses-l&agrave;
+arriveront tant qu'ils iront lire les journaux sous les arcades de
+l'Od&eacute;on. Cela leur co&ucirc;te un sou, et leur bon sens, et leur intelligence,
+et leur c&oelig;ur, et leur &acirc;me, et leur esprit. On sort de l&agrave;, et l'on fiche
+le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste; tous,
+m&ecirc;me le <i>Drapeau blanc</i>! au fond Martainville &eacute;tait un jacobin! Ah!
+juste ciel! tu pourras te vanter d'avoir d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; ton grand-p&egrave;re, toi!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;vident, dit Th&eacute;odule.</p>
+
+<p>Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier
+ajouta magistralement:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne devrait pas y avoir d'autre journal que le <i>Moniteur</i> et d'autre
+livre que l'<i>Annuaire militaire</i>.</p>
+
+<p>M. Gillenormand poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme leur Siey&egrave;s! un r&eacute;gicide aboutissant &agrave; un s&eacute;nateur! car
+c'est toujours par l&agrave; qu'ils finissent. On se balafre avec le tutoiement
+citoyen pour arriver &agrave; se faire dire monsieur le comte. Monsieur le
+comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe
+Siey&egrave;s! Je me rends cette justice que je n'ai jamais fait plus de cas
+des philosophies de tous ces philosophes-l&agrave; que des lunettes du
+grimacier de Tivoli! J'ai vu un jour les s&eacute;nateurs passer sur le quai
+Malaquais en manteaux de velours violet sem&eacute;s d'abeilles avec des
+chapeaux &agrave; la Henri IV. Ils &eacute;taient hideux. On e&ucirc;t dit les singes de la
+cour du tigre. Citoyens, je vous d&eacute;clare que votre progr&egrave;s est une
+folie, que votre humanit&eacute; est un r&ecirc;ve, que votre r&eacute;volution est un
+crime, que votre R&eacute;publique est un monstre, que votre jeune France
+pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens &agrave; tous, qui que vous
+soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous &eacute;conomistes, fussiez-vous
+l&eacute;gistes, fussiez-vous plus connaisseurs en libert&eacute;, en &eacute;galit&eacute; et en
+fraternit&eacute; que le couperet de la guillotine! Je vous signifie cela, mes
+bonshommes!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, cria le lieutenant, voil&agrave; qui est admirablement vrai.</p>
+
+<p>M. Gillenormand interrompit un geste qu'il avait commenc&eacute;, se retourna,
+regarda fixement le lancier Th&eacute;odule entre les deux yeux, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un imb&eacute;cile.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_sixieme_La_conjonction_de_deux_etoiles" id="Livre_sixieme_La_conjonction_de_deux_etoiles"></a>Livre sixi&egrave;me&mdash;La conjonction de deux &eacute;toiles</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le sobriquet: mode de formation des noms de familles</h3>
+
+
+<p>Marius &agrave; cette &eacute;poque &eacute;tait un beau jeune homme de moyenne taille, avec
+d'&eacute;pais cheveux tr&egrave;s noirs, un front haut et intelligent, les narines
+ouvertes et passionn&eacute;es, l'air sinc&egrave;re et calme, et sur tout son visage
+je ne sais quoi qui &eacute;tait hautain, pensif et innocent. Son profil, dont
+toutes les lignes &eacute;taient arrondies sans cesser d'&ecirc;tre fermes, avait
+cette douceur germanique qui a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la physionomie fran&ccedil;aise par
+l'Alsace et la Lorraine, et cette absence compl&egrave;te d'angles qui rendait
+les Sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la
+race l&eacute;onine de la race aquiline. Il &eacute;tait &agrave; cette saison de la vie o&ugrave;
+l'esprit des hommes qui pensent se compose, presque &agrave; proportions
+&eacute;gales, de profondeur et de na&iuml;vet&eacute;. Une situation grave &eacute;tant donn&eacute;e,
+il avait tout ce qu'il fallait pour &ecirc;tre stupide; un tour de clef de
+plus, il pouvait &ecirc;tre sublime. Ses fa&ccedil;ons &eacute;taient r&eacute;serv&eacute;es, froides,
+polies, peu ouvertes. Comme sa bouche &eacute;tait charmante, ses l&egrave;vres les
+plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire
+corrigeait ce que toute sa physionomie avait de s&eacute;v&egrave;re. &Agrave; de certains
+moments, c'&eacute;tait un singulier contraste que ce front chaste et ce
+sourire voluptueux. Il avait l'&oelig;il petit et le regard grand.</p>
+
+<p>Au temps de sa pire mis&egrave;re, il remarquait que les jeunes filles se
+retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort
+dans l'&acirc;me. Il pensait qu'elles le regardaient pour ses vieux habits et
+qu'elles en riaient; le fait est qu'elles le regardaient pour sa gr&acirc;ce
+et qu'elles en r&ecirc;vaient.</p>
+
+<p>Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l'avait rendu
+farouche. Il n'en choisit aucune, par l'excellente raison qu'il
+s'enfuyait devant toutes. Il v&eacute;cut ainsi ind&eacute;finiment,&mdash;b&ecirc;tement, disait
+Courfeyrac.</p>
+
+<p>Courfeyrac lui disait encore:&mdash;N'aspire pas &agrave; &ecirc;tre v&eacute;n&eacute;rable (car ils se
+tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amiti&eacute;s jeunes). Mon
+cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus
+les margotons. Les coquines ont du bon, &ocirc; Marius! &Agrave; force de t'enfuir et
+de rougir, tu t'abrutiras.</p>
+
+<p>D'autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius &eacute;tait
+huit jours &agrave; &eacute;viter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et
+il &eacute;vitait par-dessus le march&eacute; Courfeyrac.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant dans toute l'immense cr&eacute;ation deux femmes que Marius
+ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde. &Agrave; la v&eacute;rit&eacute; on
+l'e&ucirc;t fort &eacute;tonn&eacute; si on lui e&ucirc;t dit que c'&eacute;taient des femmes. L'une
+&eacute;tait la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui faisait dire &agrave;
+Courfeyrac: Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point
+la sienne. L'autre &eacute;tait une esp&egrave;ce de petite fille qu'il voyait tr&egrave;s
+souvent et qu'il ne regardait jamais.</p>
+
+<p>Depuis plus d'un an, Marius remarquait dans une all&eacute;e d&eacute;serte du
+Luxembourg, l'all&eacute;e qui longe le parapet de la P&eacute;pini&egrave;re, un homme et
+une toute jeune fille presque toujours assis c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur le m&ecirc;me
+banc, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; la plus solitaire de l'all&eacute;e, du c&ocirc;t&eacute; de la rue de
+l'Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se m&ecirc;le aux promenades des gens
+dont l'&oelig;il est retourn&eacute; en dedans amenait Marius dans cette all&eacute;e, et
+c'&eacute;tait presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L'homme
+pouvait avoir une soixantaine d'ann&eacute;es, il paraissait triste et s&eacute;rieux;
+toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigu&eacute; des gens de
+guerre retir&eacute;s du service. S'il avait eu une d&eacute;coration, Marius e&ucirc;t dit:
+c'est un ancien officier. Il avait l'air bon, mais inabordable, et il
+n'arr&ecirc;tait jamais son regard sur le regard de personne. Il portait un
+pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau &agrave; bords larges, qui
+paraissaient toujours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker,
+c'est-&agrave;-dire, &eacute;clatante de blancheur, mais de grosse toile. Une grisette
+passant un jour pr&egrave;s de lui, dit: Voil&agrave; un veuf fort propre. Il avait
+les cheveux tr&egrave;s blancs.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que la jeune fille qui l'accompagnait vint s'asseoir
+avec lui sur le banc qu'ils semblaient avoir adopt&eacute;, c'&eacute;tait une fa&ccedil;on
+de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'en &ecirc;tre presque
+laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-&ecirc;tre d'avoir
+d'assez beaux yeux. Seulement ils &eacute;taient toujours lev&eacute;s avec une sorte
+d'assurance d&eacute;plaisante. Elle avait cette mise &agrave; la fois vieille et
+enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coup&eacute;e de gros
+m&eacute;rinos noir. Ils avaient l'air du p&egrave;re et de la fille.</p>
+
+<p>Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n'&eacute;tait
+pas encore un vieillard et cette petite fille qui n'&eacute;tait pas encore une
+personne, puis il n'y fit plus aucune attention. Eux de leur c&ocirc;t&eacute;
+semblaient ne pas m&ecirc;me le voir. Ils causaient entre eux d'un air
+paisible et indiff&eacute;rent. La fille jasait sans cesse, et ga&icirc;ment. Le
+vieux homme parlait peu, et, par instants, il attachait sur elle des
+yeux remplis d'une ineffable paternit&eacute;.</p>
+
+<p>Marius avait pris l'habitude machinale de se promener dans cette all&eacute;e.
+Il les y retrouvait invariablement.</p>
+
+<p>Voici comment la chose se passait:</p>
+
+<p>Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l'all&eacute;e oppos&eacute; &agrave; leur
+banc. Il marchait toute la longueur de l'all&eacute;e, passait devant eux, puis
+s'en retournait jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; par o&ugrave; il &eacute;tait venu, et
+recommen&ccedil;ait. Il faisait ce va-et-vient cinq ou six fois dans sa
+promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu'ils
+en fussent arriv&eacute;s, ces gens et lui, &agrave; &eacute;changer un salut. Ce personnage
+et cette jeune fille, quoiqu'ils parussent et peut-&ecirc;tre parce qu'ils
+paraissaient &eacute;viter les regards, avaient naturellement quelque peu
+&eacute;veill&eacute; l'attention des cinq ou six &eacute;tudiants qui se promenaient de
+temps en temps le long de la P&eacute;pini&egrave;re, les studieux apr&egrave;s leur cours,
+les autres apr&egrave;s leur partie de billard. Courfeyrac, qui &eacute;tait un des
+derniers, les avait observ&eacute;s quelque temps, mais trouvant la fille
+laide, il s'en &eacute;tait bien vite et soigneusement &eacute;cart&eacute;. Il s'&eacute;tait enfui
+comme un Parthe en leur d&eacute;cochant un sobriquet. Frapp&eacute; uniquement de la
+robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appel&eacute; la fille
+<i>mademoiselle Lanoire</i> et le p&egrave;re <i>monsieur Leblanc</i>, si bien que,
+personne ne les connaissant d'ailleurs, en l'absence du nom, le surnom
+avait fait loi. Les &eacute;tudiants disaient:&mdash;Ah! monsieur Leblanc est &agrave; son
+banc! et Marius, comme les autres, avait trouv&eacute; commode d'appeler ce
+monsieur inconnu M. Leblanc.</p>
+
+<p>Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilit&eacute; de ce
+r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Marius les vit ainsi presque tous les jours &agrave; la m&ecirc;me heure pendant la
+premi&egrave;re ann&eacute;e. Il trouvait l'homme &agrave; son gr&eacute;, mais la fille assez
+maussade.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3><i>Lux facta est</i></h3>
+
+
+<p>La seconde ann&eacute;e, pr&eacute;cis&eacute;ment au point de cette histoire o&ugrave; le lecteur
+est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s'interrompit,
+sans que Marius s&ucirc;t trop pourquoi lui-m&ecirc;me, et qu'il fut pr&egrave;s de six
+mois sans mettre les pieds dans son all&eacute;e. Un jour enfin il y retourna.
+C'&eacute;tait par une sereine matin&eacute;e d'&eacute;t&eacute;, Marius &eacute;tait joyeux comme on
+l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le c&oelig;ur tous
+les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux du ciel bleu
+qu'il voyait &agrave; travers les feuilles des arbres.</p>
+
+<p>Il alla droit &agrave; &laquo;son all&eacute;e&raquo;, et, quand il fut au bout, il aper&ccedil;ut,
+toujours sur le m&ecirc;me banc, ce couple connu. Seulement, quand il
+approcha, c'&eacute;tait bien le m&ecirc;me homme; mais il lui parut que ce n'&eacute;tait
+plus la m&ecirc;me fille. La personne qu'il voyait maintenant &eacute;tait une grande
+et belle cr&eacute;ature ayant toutes les formes les plus charmantes de la
+femme &agrave; ce moment pr&eacute;cis o&ugrave; elles se combinent encore avec toutes les
+gr&acirc;ces les plus na&iuml;ves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent
+seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'&eacute;taient d'admirables cheveux
+ch&acirc;tains nuanc&eacute;s de veines dor&eacute;es, un front qui semblait fait de marbre,
+des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat p&acirc;le,
+une blancheur &eacute;mue, une bouche exquise d'o&ugrave; le sourire sortait comme une
+clart&eacute; et la parole comme une musique, une t&ecirc;te que Rapha&euml;l e&ucirc;t donn&eacute;e &agrave;
+Marie pos&eacute;e sur un cou que Jean Goujon e&ucirc;t donn&eacute; &agrave; V&eacute;nus. Et, afin que
+rien ne manqu&acirc;t &agrave; cette ravissante figure, le nez n'&eacute;tait pas beau, il
+&eacute;tait joli; ni droit ni courb&eacute;, ni italien ni grec; c'&eacute;tait le nez
+parisien; c'est-&agrave;-dire quelque chose de spirituel, de fin, d'irr&eacute;gulier
+et de pur, qui d&eacute;sesp&egrave;re les peintres et qui charme les po&egrave;tes.</p>
+
+<p>Quand Marius passa pr&egrave;s d'elle, il ne put voir ses yeux qui &eacute;taient
+constamment baiss&eacute;s. Il ne vit que ses longs cils ch&acirc;tains p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s
+d'ombre et de pudeur.</p>
+
+<p>Cela n'emp&ecirc;chait pas la belle enfant de sourire tout en &eacute;coutant l'homme
+&agrave; cheveux blancs qui lui parlait, et rien n'&eacute;tait ravissant comme ce
+frais sourire avec des yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans le premier moment, Marius pensa que c'&eacute;tait une autre fille du m&ecirc;me
+homme, une s&oelig;ur sans doute de la premi&egrave;re. Mais, quand l'invariable
+habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois pr&egrave;s du banc, et
+qu'il l'eut examin&eacute;e avec attention, il reconnut que c'&eacute;tait la m&ecirc;me. En
+six mois la petite fille &eacute;tait devenue jeune fille; voil&agrave; tout. Rien
+n'est plus fr&eacute;quent que ce ph&eacute;nom&egrave;ne. Il y a un instant o&ugrave; les filles
+s'&eacute;panouissent en un clin d'&oelig;il et deviennent des roses tout &agrave; coup.
+Hier on les a laiss&eacute;es enfants, aujourd'hui on les retrouve
+inqui&eacute;tantes.</p>
+
+<p>Celle-ci n'avait pas seulement grandi, elle s'&eacute;tait id&eacute;alis&eacute;e. Comme
+trois jours en avril suffisent &agrave; de certains arbres pour se couvrir de
+fleurs, six mois lui avaient suffi pour se v&ecirc;tir de beaut&eacute;. Son avril &agrave;
+elle &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se
+r&eacute;veiller, passent subitement de l'indigence au faste, font des d&eacute;penses
+de toutes sortes, et deviennent tout &agrave; coup &eacute;clatants, prodigues et
+magnifiques. Cela tient &agrave; une rente empoch&eacute;e; il y a eu &eacute;ch&eacute;ance hier.
+La jeune fille avait touch&eacute; son semestre.</p>
+
+<p>Et puis ce n'&eacute;tait plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa
+robe de m&eacute;rinos, ses souliers d'&eacute;colier et ses mains rouges; le go&ucirc;t
+lui &eacute;tait venu avec la beaut&eacute;; c'&eacute;tait une personne bien mise avec une
+sorte d'&eacute;l&eacute;gance simple et riche et sans mani&egrave;re. Elle avait une robe de
+damas noir, un camail de m&ecirc;me &eacute;toffe et un chapeau de cr&ecirc;pe blanc. Ses
+gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche
+d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la
+petitesse de son pied. Quand on passait pr&egrave;s d'elle, toute sa toilette
+exhalait un parfum jeune et p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'homme, il &eacute;tait toujours le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La seconde fois que Marius arriva pr&egrave;s d'elle, la jeune fille leva les
+paupi&egrave;res. Ses yeux &eacute;taient d'un bleu c&eacute;leste et profond, mais dans cet
+azur voil&eacute; il n'y avait encore que le regard d'un enfant. Elle regarda
+Marius avec indiff&eacute;rence, comme elle e&ucirc;t regard&eacute; le marmot qui courait
+sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l'ombre sur le
+banc; et Marius de son c&ocirc;t&eacute; continua sa promenade en pensant &agrave; autre
+chose.</p>
+
+<p>Il passa encore quatre ou cinq fois pr&egrave;s du banc o&ugrave; &eacute;tait la jeune
+fille, mais sans m&ecirc;me tourner les yeux vers elle.</p>
+
+<p>Les jours suivants, il revint comme &agrave; l'ordinaire au Luxembourg, comme &agrave;
+l'ordinaire, il y trouva &laquo;le p&egrave;re et la fille&raquo;, mais il n'y fit plus
+attention. Il ne songea pas plus &agrave; cette fille quand elle fut belle
+qu'il n'y songeait lorsqu'elle &eacute;tait laide. Il passait fort pr&egrave;s du banc
+o&ugrave; elle &eacute;tait, parce que c'&eacute;tait son habitude.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIf" id="Chapitre_IIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Effet de printemps</h3>
+
+
+<p>Un jour, l'air &eacute;tait ti&egrave;de, le Luxembourg &eacute;tait inond&eacute; d'ombre et de
+soleil, le ciel &eacute;tait pur comme si les anges l'eussent lav&eacute; le matin,
+les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des
+marronniers, Marius avait ouvert toute son &acirc;me &agrave; la nature, il ne
+pensait &agrave; rien, il vivait et il respirait, il passa pr&egrave;s de ce banc, la
+jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n'e&ucirc;t
+pu le dire. Il n'y avait rien et il y avait tout. Ce fut un &eacute;trange
+&eacute;clair.</p>
+
+<p>Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.</p>
+
+<p>Ce qu'il venait de voir, ce n'&eacute;tait pas l'&oelig;il ing&eacute;nu et simple d'un
+enfant, c'&eacute;tait un gouffre myst&eacute;rieux qui s'&eacute;tait entr'ouvert, puis
+brusquement referm&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a un jour o&ugrave; toute jeune fille regarde ainsi. Malheur &agrave; qui se
+trouve l&agrave;!</p>
+
+<p>Ce premier regard d'une &acirc;me qui ne se conna&icirc;t pas encore est comme
+l'aube dans le ciel. C'est l'&eacute;veil de quelque chose de rayonnant et
+d'inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur
+inattendue qui &eacute;claire vaguement tout-&agrave;-coup d'adorables t&eacute;n&egrave;bres et qui
+se compose de toute l'innocence du pr&eacute;sent et de toute la passion de
+l'avenir. C'est une sorte de tendresse ind&eacute;cise qui se r&eacute;v&egrave;le au hasard
+et qui attend. C'est un pi&egrave;ge que l'innocence tend &agrave; son insu et o&ugrave; elle
+prend des c&oelig;urs sans le vouloir et sans le savoir. C'est une vierge qui
+regarde comme une femme.</p>
+
+<p>Il est rare qu'une r&ecirc;verie profonde ne naisse pas de ce regard l&agrave; o&ugrave; il
+tombe. Toutes les puret&eacute;s et toutes les candeurs se concentrent dans ce
+rayon c&eacute;leste et fatal qui, plus que les &oelig;illades les mieux travaill&eacute;es
+des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement &eacute;clore au fond
+d'une &acirc;me cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu'on
+appelle l'amour.</p>
+
+<p>Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son
+v&ecirc;tement, et s'aper&ccedil;ut pour la premi&egrave;re fois qu'il avait la malpropret&eacute;,
+l'inconvenance et la stupidit&eacute; inou&iuml;e d'aller se promener au Luxembourg
+avec ses habits &laquo;de tous les jours&raquo;, c'est-&agrave;-dire avec un chapeau cass&eacute;
+pr&egrave;s de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc
+aux genoux et un habit noir p&acirc;le aux coudes.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVf" id="Chapitre_IVf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Commencement d'une grande maladie</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, &agrave; l'heure accoutum&eacute;e, Marius tira de son armoire son habit
+neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se
+rev&ecirc;tit de cette panoplie compl&egrave;te, mit des gants, luxe prodigieux, et
+s'en alla au Luxembourg.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir.
+Courfeyrac en rentrant chez lui dit &agrave; ses amis. Je viens de rencontrer le
+chapeau neuf et l'habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans
+doute passer un examen. Il avait l'air tout b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et consid&eacute;ra les
+cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui
+avait la t&ecirc;te toute noire de moisissure et &agrave; laquelle une hanche
+manquait. Il y avait pr&egrave;s du bassin un bourgeois quadrag&eacute;naire et ventru
+qui tenait par la main un petit gar&ccedil;on de cinq ans et lui disait:&mdash;&Eacute;vite
+les exc&egrave;s. Mon fils, tiens-toi &agrave; &eacute;gale distance du despotisme et de
+l'anarchie.&mdash;Marius &eacute;couta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le
+tour du bassin. Enfin il se dirigea vers &laquo;son all&eacute;e&raquo;, lentement et comme
+s'il y allait &agrave; regret. On e&ucirc;t dit qu'il &eacute;tait &agrave; la fois forc&eacute; et
+emp&ecirc;ch&eacute; d'y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et
+croyait faire comme tous les jours.</p>
+
+<p>En d&eacute;bouchant dans l'all&eacute;e, il aper&ccedil;ut &agrave; l'autre bout &laquo;sur leur banc&raquo; M.
+Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu'en haut, le
+tendit sur son torse pour qu'il ne f&icirc;t pas de plis, examina avec une
+certaine complaisance les reflets lustr&eacute;s de son pantalon, et marcha sur
+le banc. Il y avait de l'attaque dans cette marche et certainement une
+vell&eacute;it&eacute; de conqu&ecirc;te. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je
+dirais: Annibal marcha sur Rome.</p>
+
+<p>Du reste il n'y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et
+il n'avait aucunement interrompu les pr&eacute;occupations habituelles de son
+esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-l&agrave; que le <i>Manuel du
+Baccalaur&eacute;at</i> &eacute;tait un livre stupide et qu'il fallait qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+r&eacute;dig&eacute; par de rares cr&eacute;tins pour qu'on y analys&acirc;t comme chef-d'&oelig;uvre de
+l'esprit humain trois trag&eacute;dies de Racine et seulement une com&eacute;die de
+Moli&egrave;re. Il avait un sifflement aigu dans l'oreille. Tout en approchant
+du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur
+la jeune fille. Il lui semblait qu'elle emplissait toute l'extr&eacute;mit&eacute; de
+l'all&eacute;e d'une vague lueur bleue.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus.
+Parvenu &agrave; une certaine distance du banc, bien avant d'&ecirc;tre &agrave; la fin de
+l'all&eacute;e, il s'arr&ecirc;ta, et il ne put savoir lui-m&ecirc;me comment il se fit
+qu'il rebroussa chemin. Il ne se dit m&ecirc;me point qu'il n'allait pas
+jusqu'au bout. Ce fut &agrave; peine si la jeune fille put l'apercevoir de
+loin et voir le bel air qu'il avait dans ses habits neufs. Cependant il
+se tenait tr&egrave;s droit, pour avoir bonne mine dans le cas o&ugrave; quelqu'un qui
+serait derri&egrave;re lui le regarderait.</p>
+
+<p>Il atteignit le bout oppos&eacute;, puis revint, et cette fois il s'approcha un
+peu plus pr&egrave;s du banc. Il parvint m&ecirc;me jusqu'&agrave; une distance de trois
+intervalles d'arbres, mais l&agrave; il sentit je ne sais quelle impossibilit&eacute;
+d'aller plus loin, et il h&eacute;sita. Il avait cru voir le visage de la jeune
+fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent,
+dompta l'h&eacute;sitation, et continua d'aller en avant. Quelques secondes
+apr&egrave;s, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu'aux
+oreilles, sans oser jeter un regard &agrave; droite, ni &agrave; gauche, la main dans
+son habit comme un homme d'&eacute;tat. Au moment o&ugrave; il passa&mdash;sous le canon de
+la place&mdash;il &eacute;prouva un affreux battement de c&oelig;ur. Elle avait comme la
+veille sa robe de damas et son chapeau de cr&ecirc;pe. Il entendit une voix
+ineffable qui devait &ecirc;tre &laquo;sa voix&raquo;. Elle causait tranquillement. Elle
+&eacute;tait bien jolie. Il le sentait, quoiqu'il n'essay&acirc;t pas de la
+voir.&mdash;Elle ne pourrait cependant, pensait-il, s'emp&ecirc;cher d'avoir de
+l'estime et de la consid&eacute;ration pour moi si elle savait que c'est moi
+qui suis le v&eacute;ritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la
+Ronda que monsieur Fran&ccedil;ois de Neufch&acirc;teau a mise, comme &eacute;tant de lui,
+en t&ecirc;te de son &eacute;dition de <i>Gil Blas</i>!</p>
+
+<p>Il d&eacute;passa le banc, alla jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de l'all&eacute;e qui &eacute;tait tout
+proche, puis revint sur ses pas et passa encore devant la belle fille.
+Cette fois il &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le. Du reste il n'&eacute;prouvait rien que de fort
+d&eacute;sagr&eacute;able. Il s'&eacute;loigna du banc et de la jeune fille, et, tout en lui
+tournant le dos, il se figurait qu'elle le regardait, et cela le faisait
+tr&eacute;bucher.</p>
+
+<p>Il n'essaya plus de s'approcher du banc, il s'arr&ecirc;ta vers la moiti&eacute; de
+l'all&eacute;e, et l&agrave;, chose qu'il ne faisait jamais, il s'assit, jetant des
+regards de c&ocirc;t&eacute;, et songeant, dans les profondeurs les plus indistinctes
+de son esprit, qu'apr&egrave;s tout il &eacute;tait difficile que les personnes dont
+il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument
+insensibles &agrave; son pantalon lustr&eacute; et &agrave; son habit neuf.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure il se leva, comme s'il allait recommencer &agrave;
+marcher vers ce banc qu'une aur&eacute;ole entourait. Cependant il restait
+debout et immobile. Pour la premi&egrave;re fois depuis quinze mois il se dit
+que ce monsieur qui s'asseyait l&agrave; tous les jours avec sa fille l'avait
+sans doute remarqu&eacute; de son c&ocirc;t&eacute; et trouvait probablement son assiduit&eacute;
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois aussi il sentit quelque irr&eacute;v&eacute;rence &agrave; d&eacute;signer cet
+inconnu, m&ecirc;me dans le secret de sa pens&eacute;e, par le sobriquet de M.
+Leblanc.</p>
+
+<p>Il demeura ainsi quelques minutes la t&ecirc;te baiss&eacute;e, et faisant des
+dessins sur le sable avec une baguette qu'il avait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Puis il se tourna brusquement du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; au banc, &agrave; M. Leblanc et &agrave;
+sa fille, et s'en revint chez lui.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; il oublia d'aller d&icirc;ner. &Agrave; huit heures du soir il s'en
+aper&ccedil;ut, et comme il &eacute;tait trop tard pour descendre rue Saint-Jacques,
+tiens dit-il, et il mangea un morceau de pain.</p>
+
+<p>Il ne se coucha qu'apr&egrave;s avoir bross&eacute; son habit et l'avoir pli&eacute; avec
+soin.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vf" id="Chapitre_Vf"></a><a href="#sixieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, mame Bougon,&mdash;c'est ainsi que Courfeyrac nommait la
+vieille porti&egrave;re-principale-locataire-femme-de-m&eacute;nage de la masure
+Gorbeau, elle s'appelait en r&eacute;alit&eacute; madame Burgon, nous l'avons
+constat&eacute;, mais ce brise-fer de Courfeyrac ne respectait rien,&mdash;mame
+Bougon, stup&eacute;faite, remarqua que monsieur Marius sortait encore avec son
+habit neuf.</p>
+
+<p>Il retourna au Luxembourg, mais il ne d&eacute;passa point son banc de la
+moiti&eacute; de l'all&eacute;e. Il s'y assit comme la veille, consid&eacute;rant de loin et
+voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et surtout la lueur
+bleue. Il n'en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu'on ferma les
+portes du Luxembourg. Il ne vit pas M. Leblanc et sa fille se retirer.
+Il en conclut qu'ils &eacute;taient sortis du jardin par la grille de la rue de
+l'Ouest. Plus tard, quelques semaines apr&egrave;s, quand il y songea, il ne
+put jamais se rappeler o&ugrave; il avait d&icirc;n&eacute; ce soir-l&agrave;.</p>
+
+<p>Le lendemain, c'&eacute;tait le troisi&egrave;me jour, mame Bougon fut refoudroy&eacute;e.
+Marius sortit avec son habit neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Trois jours de suite! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec
+d'immenses enjamb&eacute;es; c'&eacute;tait un hippopotame entreprenant la poursuite
+d'un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra
+essouffl&eacute;e, aux trois quarts &eacute;touff&eacute;e par son asthme, furieuse.&mdash;Si cela
+a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les
+jours et de faire courir les personnes comme cela!</p>
+
+<p>Marius s'&eacute;tait rendu au Luxembourg.</p>
+
+<p>La jeune fille y &eacute;tait avec M. Leblanc. Marius approcha le plus pr&egrave;s
+qu'il put en faisant semblant de lire dans un livre, mais il resta
+encore fort loin, puis revint s'asseoir sur son banc o&ugrave; il passa quatre
+heures &agrave; regarder sauter dans l'all&eacute;e les moineaux francs qui lui
+faisaient l'effet de se moquer de lui.</p>
+
+<p>Une quinzaine s'&eacute;coula ainsi. Marius allait au Luxembourg non plus pour
+se promener, mais pour s'y asseoir toujours &agrave; la m&ecirc;me place et sans
+savoir pourquoi. Arriv&eacute; l&agrave;, il ne remuait plus. Il mettait chaque matin
+son habit neuf pour ne pas se montrer, et il recommen&ccedil;ait le lendemain.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment d'une beaut&eacute; merveilleuse. La seule remarque qu'on
+p&ucirc;t faire qui ressembl&acirc;t &agrave; une critique, c'est que la contradiction
+entre son regard qui &eacute;tait triste et son sourire qui &eacute;tait joyeux
+donnait &agrave; son visage quelque chose d'un peu &eacute;gar&eacute;, ce qui fait qu'&agrave; de
+certains moments ce doux visage devenait &eacute;trange sans cesser d'&ecirc;tre
+charmant.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIf" id="Chapitre_VIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Fait prisonnier</h3>
+
+
+<p>Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius &eacute;tait comme &agrave; son
+ordinaire assis sur son banc, tenant &agrave; la main un livre ouvert dont
+depuis deux heures il n'avait pas tourn&eacute; une page. Tout &agrave; coup il
+tressaillit. Un &eacute;v&eacute;nement se passait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de l'all&eacute;e. M.
+Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris
+le bras du p&egrave;re, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de
+l'all&eacute;e o&ugrave; &eacute;tait Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit,
+puis il s'effor&ccedil;a de lire. Il tremblait. L'aur&eacute;ole venait droit &agrave;
+lui.&mdash;Ah! Mon dieu! pensait-il, je n'aurai jamais le temps de prendre
+une attitude.&mdash;Cependant, l'homme &agrave; cheveux blancs et la jeune fille
+s'avan&ccedil;aient. Il lui paraissait que cela durait un si&egrave;cle et que cela
+n'&eacute;tait qu'une seconde.&mdash;Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici? se
+demandait-il. Comment! elle va passer l&agrave;! Ses pieds vont marcher sur ce
+sable, dans cette all&eacute;e, &agrave; deux pas de moi!&mdash;Il &eacute;tait boulevers&eacute;, il e&ucirc;t
+voulu &ecirc;tre tr&egrave;s beau, il e&ucirc;t voulu avoir la croix! Il entendait
+s'approcher le bruit doux et mesur&eacute; de leurs pas. Il s'imaginait que M.
+Leblanc lui jetait des regards irrit&eacute;s. Est-ce que ce monsieur va me
+parler? pensait-il. Il baissa la t&ecirc;te; quand il la releva, ils &eacute;taient
+tout pr&egrave;s de lui. La jeune fille passa, et en passant elle le regarda.
+Elle le regarda fixement, avec une douceur pensive qui fit frissonner
+Marius de la t&ecirc;te aux pieds. Il lui sembla qu'elle lui reprochait
+d'avoir &eacute;t&eacute; si longtemps sans venir jusqu'&agrave; elle et qu'elle lui disait:
+C'est moi qui viens. Marius resta &eacute;bloui devant ces prunelles pleines de
+rayons et d'ab&icirc;mes.</p>
+
+<p>Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle &eacute;tait venue &agrave; lui, quelle
+joie! Et puis, comme elle l'avait regard&eacute;! Elle lui parut plus belle
+qu'il ne l'avait encore vue. Belle d'une beaut&eacute; tout ensemble f&eacute;minine
+et ang&eacute;lique, d'une beaut&eacute; compl&egrave;te qui e&ucirc;t fait chanter P&eacute;trarque et
+agenouiller Dante. Il lui semblait qu'il nageait en plein ciel bleu. En
+m&ecirc;me temps il &eacute;tait horriblement contrari&eacute;, parce qu'il avait de la
+poussi&egrave;re sur ses bottes.</p>
+
+<p>Il croyait &ecirc;tre s&ucirc;r qu'elle avait regard&eacute; aussi ses bottes.</p>
+
+<p>Il la suivit des yeux jusqu'&agrave; ce qu'elle e&ucirc;t disparu. Puis il se mit &agrave;
+marcher dans le Luxembourg comme un fou. Il est probable que par moments
+il riait tout seul et parlait haut. Il &eacute;tait si r&ecirc;veur pr&egrave;s des bonnes
+d'enfants que chacune le croyait amoureux d'elle.</p>
+
+<p>Il sortit du Luxembourg, esp&eacute;rant la retrouver dans une rue.</p>
+
+<p>Il se croisa avec Courfeyrac sous les arcades de l'Od&eacute;on et lui dit:
+Viens d&icirc;ner avec moi. Ils s'en all&egrave;rent chez Rousseau, et d&eacute;pens&egrave;rent
+six francs. Marius mangea comme un ogre. Il donna six sous au gar&ccedil;on. Au
+dessert il dit &agrave; Courfeyrac: As-tu lu le journal? Quel beau discours a
+fait Audry de Puyraveau!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;perdument amoureux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, il dit &agrave; Courfeyrac: Je te paye le spectacle. Ils
+all&egrave;rent &agrave; la Porte-Saint-Martin voir Fr&eacute;d&eacute;rick dans <i>l'Auberge des
+Adrets</i>. Marius s'amusa &eacute;norm&eacute;ment.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il eut un redoublement de sauvagerie. En sortant du
+th&eacute;&acirc;tre, il refusa de regarder la jarreti&egrave;re d'une modiste qui enjambait
+un ruisseau, et Courfeyrac ayant dit: <i>Je mettrais volontiers cette
+femme dans ma collection</i>, lui fit presque horreur.</p>
+
+<p>Courfeyrac l'avait invit&eacute; &agrave; d&eacute;jeuner au caf&eacute; Voltaire le lendemain.
+Marius y alla, et mangea encore plus que la veille. Il &eacute;tait tout pensif
+et tr&egrave;s gai. On e&ucirc;t dit qu'il saisissait toutes les occasions de rire
+aux &eacute;clats. Il embrassa tendrement un provincial quelconque qu'on lui
+pr&eacute;senta. Un cercle d'&eacute;tudiants s'&eacute;tait fait autour de la table et l'on
+avait parl&eacute; des niaiseries pay&eacute;es par l'&eacute;tat qui se d&eacute;bitent en chaire &agrave;
+la Sorbonne, puis la conversation &eacute;tait tomb&eacute;e sur les fautes et les
+lacunes des dictionnaires et des prosodies-Quicherat. Marius interrompit
+la discussion pour s'&eacute;crier:&mdash;C'est cependant bien agr&eacute;able d'avoir la
+croix!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est dr&ocirc;le! dit Courfeyrac bas &agrave; Jean Prouvaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Jean Prouvaire, voil&agrave; qui est s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait s&eacute;rieux en effet. Marius en &eacute;tait &agrave; cette premi&egrave;re heure
+violente et charmante qui commence les grandes passions.</p>
+
+<p>Un regard avait fait tout cela.</p>
+
+<p>Quand la mine est charg&eacute;e, quand l'incendie est pr&ecirc;t, rien n'est plus
+simple. Un regard est une &eacute;tincelle.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait fait. Marius aimait une femme. Sa destin&eacute;e entrait dans
+l'inconnu.</p>
+
+<p>Le regard des femmes ressemble &agrave; de certains rouages tranquilles en
+apparence et formidables. On passe &agrave; c&ocirc;t&eacute; tous les jours paisiblement et
+impun&eacute;ment et sans se douter de rien. Il vient un moment o&ugrave; l'on oublie
+m&ecirc;me que cette chose est l&agrave;. On va, on vient, on r&ecirc;ve, on parle, on rit.
+Tout &agrave; coup on se sent saisi. C'est fini. Le rouage vous tient, le
+regard vous a pris. Il vous a pris, n'importe par o&ugrave; ni comment, par une
+partie quelconque de votre pens&eacute;e qui tra&icirc;nait, par une distraction que
+vous avez eue. Vous &ecirc;tes perdu. Vous y passerez tout entier. Un
+encha&icirc;nement de forces myst&eacute;rieuses s'empare de vous. Vous vous d&eacute;battez
+en vain. Plus de secours humain possible. Vous allez tomber d'engrenage
+en engrenage, d'angoisse en angoisse, de torture en torture, vous, votre
+esprit, votre fortune, votre avenir, votre &acirc;me; et, selon que vous serez
+au pouvoir d'une cr&eacute;ature m&eacute;chante ou d'un noble c&oelig;ur, vous ne sortirez
+de cette effrayante machine que d&eacute;figur&eacute; par la honte ou transfigur&eacute; par
+la passion.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIf" id="Chapitre_VIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Aventures de la lettre U livr&eacute;e aux conjectures</h3>
+
+
+<p>L'isolement, le d&eacute;tachement de tout, la fiert&eacute;, l'ind&eacute;pendance, le go&ucirc;t
+de la nature, l'absence d'activit&eacute; quotidienne et mat&eacute;rielle, la vie en
+soi, les luttes secr&egrave;tes de la chastet&eacute;, l'extase bienveillante devant
+toute la cr&eacute;ation, avaient pr&eacute;par&eacute; Marius &agrave; cette possession qu'on nomme
+la passion. Son culte pour son p&egrave;re &eacute;tait devenu peu &agrave; peu une religion,
+et, comme toute religion, s'&eacute;tait retir&eacute; au fond de l'&acirc;me. Il fallait
+quelque chose sur le premier plan. L'amour vint.</p>
+
+<p>Tout un grand mois s'&eacute;coula, pendant lequel Marius alla tous les jours
+au Luxembourg. L'heure venue, rien ne pouvait le retenir.&mdash;Il est de
+service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. Il est
+certain que la jeune fille le regardait.</p>
+
+<p>Il avait fini par s'enhardir, et il s'approchait du banc. Cependant il
+ne passait plus devant, ob&eacute;issant &agrave; la fois &agrave; l'instinct de timidit&eacute; et
+&agrave; l'instinct de prudence des amoureux. Il jugeait utile de ne point
+attirer &laquo;l'attention du p&egrave;re&raquo;. Il combinait ses stations derri&egrave;re les
+arbres et les pi&eacute;destaux des statues avec un machiav&eacute;lisme profond, de
+fa&ccedil;on &agrave; se faire voir le plus possible &agrave; la jeune fille et &agrave; se laisser
+voir le moins possible du vieux monsieur. Quelquefois pendant des
+demi-heures enti&egrave;res, il restait immobile &agrave; l'ombre d'un L&eacute;onidas ou
+d'un Spartacus quelconque, tenant &agrave; la main un livre au-dessus duquel
+ses yeux, doucement lev&eacute;s, allaient chercher la belle fille, et elle, de
+son c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;tournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui.
+Tout en causant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde
+avec l'homme &agrave; cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les
+r&ecirc;veries d'un &oelig;il virginal et passionn&eacute;. Antique et imm&eacute;morial man&egrave;ge
+qu'&Egrave;ve savait d&egrave;s le premier jour du monde et que toute femme sait d&egrave;s
+le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la r&eacute;plique &agrave; l'un et son
+regard donnait la r&eacute;plique &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s'apercevoir de
+quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se
+mettait &agrave; marcher. Il avait quitt&eacute; leur place accoutum&eacute;e et avait
+adopt&eacute;, &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de l'all&eacute;e, le banc voisin du Gladiateur,
+comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et
+fit cette faute. Le &laquo;p&egrave;re&raquo; commen&ccedil;a &agrave; devenir inexact, et n'amena plus
+&laquo;sa fille&raquo; tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne
+restait pas. Autre faute.</p>
+
+<p>Marius ne prenait point garde &agrave; ces sympt&ocirc;mes. De la phase de timidit&eacute;
+il avait pass&eacute;, progr&egrave;s naturel et fatal, &agrave; la phase d'aveuglement. Son
+amour croissait. Il en r&ecirc;vait toutes les nuits. Et puis il lui &eacute;tait
+arriv&eacute; un bonheur inesp&eacute;r&eacute;, huile sur le feu, redoublement de t&eacute;n&egrave;bres
+sur ses yeux. Un soir, &agrave; la brune, il avait trouv&eacute; sur le banc que &laquo;M.
+Leblanc et sa fille&raquo; venaient de quitter, un mouchoir. Un mouchoir tout
+simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des
+senteurs ineffables. Il s'en empara avec transport. Ce mouchoir &eacute;tait
+marqu&eacute; des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant,
+ni sa famille, ni son nom, ni sa demeure; ces deux lettres &eacute;taient la
+premi&egrave;re chose d'elle qu'il saisissait, adorables initiales sur
+lesquelles il commen&ccedil;a tout de suite &agrave; construire son &eacute;chafaudage. U
+&eacute;tait &eacute;videmment le pr&eacute;nom. Ursule! pensa-t-il, quel d&eacute;licieux nom! Il
+baisa le mouchoir, l'aspira, le mit sur son c&oelig;ur, sur sa chair, pendant
+le jour, et la nuit sous ses l&egrave;vres pour s'endormir.</p>
+
+<p>&mdash;J'y sens toute son &acirc;me! s'&eacute;criait-il.</p>
+
+<p>Ce mouchoir &eacute;tait au vieux monsieur qui l'avait tout bonnement laiss&eacute;
+tomber de sa poche.</p>
+
+<p>Les jours qui suivirent la trouvaille, il ne se montra plus au
+Luxembourg que baisant le mouchoir et l'appuyant sur son c&oelig;ur. La belle
+enfant n'y comprenait rien et le lui marquait par des signes
+imperceptibles.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; pudeur! disait Marius.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIf" id="Chapitre_VIIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Les invalides eux-m&ecirc;mes peuvent &ecirc;tre heureux</h3>
+
+
+<p>Puisque nous avons prononc&eacute; le mot <i>pudeur</i>, et puisque nous ne cachons
+rien, nous devons dire qu'une fois pourtant, &agrave; travers ses extases, &laquo;son
+Ursule&raquo; lui donna un grief tr&egrave;s s&eacute;rieux. C'&eacute;tait un de ces jours o&ugrave; elle
+d&eacute;terminait M. Leblanc &agrave; quitter le banc et &agrave; se promener dans l'all&eacute;e.
+Il faisait une vive brise de prairial qui remuait le haut des platanes.
+Le p&egrave;re et la fille, se donnant le bras, venaient de passer devant le
+banc de Marius. Marius s'&eacute;tait lev&eacute; derri&egrave;re eux et les suivait du
+regard, comme il convient dans cette situation d'&acirc;me &eacute;perdue.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un souffle de vent, plus en ga&icirc;t&eacute; que les autres, et
+probablement charg&eacute; de faire les affaires du printemps, s'envola de la
+p&eacute;pini&egrave;re, s'abattit sur l'all&eacute;e, enveloppa la jeune fille dans un
+ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de
+Th&eacute;ocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacr&eacute;e que celle d'Isis,
+presque jusqu'&agrave; la hauteur de la jarreti&egrave;re. Une jambe d'une forme
+exquise apparut. Marius la vit. Il fut exasp&eacute;r&eacute; et furieux.</p>
+
+<p>La jeune fille avait rapidement baiss&eacute; sa robe d'un mouvement divinement
+effarouch&eacute;, mais il n'en fut pas moins indign&eacute;.&mdash;Il &eacute;tait seul dans
+l'all&eacute;e, c'est vrai. Mais il pouvait y avoir eu quelqu'un. Et s'il y
+avait eu quelqu'un! Comprend-on une chose pareille! C'est horrible ce
+qu'elle vient de faire l&agrave;!&mdash;H&eacute;las! la pauvre enfant n'avait rien fait;
+il n'y avait qu'un coupable, le vent; mais Marius, en qui fr&eacute;missait
+confus&eacute;ment le Bartholo qu'il y a dans Ch&eacute;rubin, &eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; &ecirc;tre
+m&eacute;content, et &eacute;tait jaloux de son ombre. C'est ainsi en effet que
+s'&eacute;veille dans le c&oelig;ur humain, et que s'impose, m&ecirc;me sans droit,
+l'&acirc;cre et bizarre jalousie de la chair. Du reste, en dehors m&ecirc;me de
+cette jalousie, la vue de cette jambe charmante n'avait eu pour lui rien
+d'agr&eacute;able; le bas blanc de la premi&egrave;re femme venue lui e&ucirc;t fait plus de
+plaisir.</p>
+
+<p>Quand &laquo;son Ursule&raquo;, apr&egrave;s avoir atteint l'extr&eacute;mit&eacute; de l'all&eacute;e, revint
+sur ses pas avec M. Leblanc et passa devant le banc o&ugrave; Marius s'&eacute;tait
+rassis, Marius lui jeta un regard bourru et f&eacute;roce. La jeune fille eut
+ce petit redressement en arri&egrave;re accompagn&eacute; d'un haussement de paupi&egrave;res
+qui signifie: Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; leur &laquo;premi&egrave;re querelle&raquo;.</p>
+
+<p>Marius achevait &agrave; peine de lui faire cette sc&egrave;ne avec les yeux que
+quelqu'un traversa l'all&eacute;e. C'&eacute;tait un invalide tout courb&eacute;, tout rid&eacute;
+et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque
+ovale de drap rouge aux &eacute;p&eacute;es crois&eacute;es, croix de Saint-Louis du soldat,
+et orn&eacute; en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton
+d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet &ecirc;tre
+avait l'air extr&ecirc;mement satisfait. Il lui sembla m&ecirc;me que le vieux
+cynique, tout en clopinant pr&egrave;s de lui, lui avait adress&eacute; un clignement
+d'&oelig;il tr&egrave;s fraternel et tr&egrave;s joyeux, comme si un hasard quelconque
+avait fait qu'ils pussent &ecirc;tre d'intelligence et qu'ils eussent savour&eacute;
+en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc &agrave; &ecirc;tre si content, ce
+d&eacute;bris de Mars? Que s'&eacute;tait-il donc pass&eacute; entre cette jambe de bois et
+l'autre? Marius arriva au paroxysme de la jalousie.&mdash;Il &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+l&agrave;! se dit-il; il a peut-&ecirc;tre vu!&mdash;Et il eut envie d'exterminer
+l'invalide.</p>
+
+<p>Le temps aidant, toute pointe s'&eacute;mousse. Cette col&egrave;re de Marius contre
+&laquo;Ursule&raquo;, si juste et si l&eacute;gitime qu'elle f&ucirc;t, passa. Il finit par
+pardonner; mais ce fut un grand effort; il la bouda trois jours.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; travers tout cela et &agrave; cause de tout cela, la passion
+grandissait et devenait folle.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXf" id="Chapitre_IXf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>&Eacute;clipse</h3>
+
+
+<p>On vient de voir comment Marius avait d&eacute;couvert ou cru d&eacute;couvrir qu'Elle
+s'appelait Ursule.</p>
+
+<p>L'app&eacute;tit vient en aimant. Savoir qu'elle se nommait Ursule, c'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; beaucoup; c'&eacute;tait peu. Marius en trois ou quatre semaines eut
+d&eacute;vor&eacute; ce bonheur. Il en voulut un autre. Il voulut savoir o&ugrave; elle
+demeurait.</p>
+
+<p>Il avait fait une premi&egrave;re faute: tomber dans l'emb&ucirc;che du banc du
+Gladiateur. Il en avait fait une seconde: ne pas rester au Luxembourg
+quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisi&egrave;me. Immense. Il
+suivit &laquo;Ursule&raquo;.</p>
+
+<p>Elle demeurait rue de l'Ouest, &agrave; l'endroit de la rue le moins fr&eacute;quent&eacute;,
+dans une maison neuve &agrave; trois &eacute;tages d'apparence modeste.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, Marius ajouta &agrave; son bonheur de la voir au
+Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.</p>
+
+<p>Sa faim augmentait. Il savait comment elle s'appelait, son petit nom du
+moins, le nom charmant, le vrai nom d'une femme; il savait o&ugrave; elle
+demeurait; il voulut savoir qui elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>Un soir, apr&egrave;s qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu'il les eut vus
+dispara&icirc;tre sous la porte coch&egrave;re, il entra &agrave; leur suite et dit
+vaillamment au portier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le monsieur du premier qui vient de rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le portier. C'est le monsieur du troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Encore un pas de fait. Ce succ&egrave;s enhardit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le devant? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit le portier, la maison n'est b&acirc;tie que sur la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est l'&eacute;tat de ce monsieur? repartit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux
+malheureux, quoique pas riche.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il? reprit Marius.</p>
+
+<p>Le portier leva la t&ecirc;te, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que monsieur est mouchard?</p>
+
+<p>Marius s'en alla assez penaud, mais fort ravi. Il avan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, pensa-t-il. Je sais qu'elle s'appelle Ursule, qu'elle est fille
+d'un rentier, et qu'elle demeure l&agrave;, au troisi&egrave;me, rue de l'Ouest.</p>
+
+<p>Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu'une
+courte apparition; ils s'en all&egrave;rent qu'il faisait grand jour. Marius
+les suivit rue de l'Ouest comme il en avait pris l'habitude. En arrivant
+&agrave; la porte coch&egrave;re, M. Leblanc fit passer sa fille devant puis s'arr&ecirc;ta
+avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.</p>
+
+<p>Le jour d'apr&egrave;s, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en
+vain toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; la nuit tomb&eacute;e, il alla rue de l'Ouest, et vit de la lumi&egrave;re aux
+fen&ecirc;tres du troisi&egrave;me. Il se promena sous ces fen&ecirc;tres jusqu'&agrave; ce que
+cette lumi&egrave;re f&ucirc;t &eacute;teinte.</p>
+
+<p>Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour,
+puis alla faire sa faction de nuit sous les crois&eacute;es. Cela le conduisait
+jusqu'&agrave; dix heures du soir. Son d&icirc;ner devenait ce qu'il pouvait. La
+fi&egrave;vre nourrit le malade et l'amour l'amoureux.</p>
+
+<p>Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne
+paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes;
+il n'osait guetter la porte coch&egrave;re pendant le jour. Il se contentait
+d'aller &agrave; la nuit contempler la clart&eacute; rouge&acirc;tre des vitres. Il y voyait
+par moments passer des ombres, et le c&oelig;ur lui battait.</p>
+
+<p>Le huiti&egrave;me jour, quand il arriva sous les fen&ecirc;tres, il n'y avait pas de
+lumi&egrave;re.&mdash;Tiens! dit-il, la lampe n'est pas encore allum&eacute;e. Il fait nuit
+pourtant. Est-ce qu'ils seraient sortis? Il attendit. Jusqu'&agrave; dix
+heures. Jusqu'&agrave; minuit. Jusqu'&agrave; une heure du matin. Aucune lumi&egrave;re ne
+s'alluma aux fen&ecirc;tres du troisi&egrave;me &eacute;tage et personne ne rentra dans la
+maison. Il s'en alla tr&egrave;s sombre.</p>
+
+<p>Le lendemain,&mdash;car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n'y
+avait, pour ainsi dire, plus d'aujourd'hui pour lui,&mdash;le lendemain il ne
+trouva personne au Luxembourg, il s'y attendait; &agrave; la brune, il alla &agrave;
+la maison. Aucune lueur aux fen&ecirc;tres; les persiennes &eacute;taient ferm&eacute;es; le
+troisi&egrave;me &eacute;tait tout noir.</p>
+
+<p>Marius frappa &agrave; la porte coch&egrave;re, entra et dit au portier:</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur du troisi&egrave;me?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;m&eacute;nag&eacute;, r&eacute;pondit le portier.</p>
+
+<p>Marius chancela et dit faiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand donc?</p>
+
+<p>&mdash;D'hier.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; demeure-t-il maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a donc point laiss&eacute; sa nouvelle adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Et le portier levant le nez reconnut Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vous! dit-il, mais vous &ecirc;tes donc d&eacute;cid&eacute;ment
+quart-d'&oelig;il?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_septieme_Patron-minette" id="Livre_septieme_Patron-minette"></a>Livre septi&egrave;me&mdash;Patron-minette</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Les mines et les mineurs</h3>
+
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s humaines ont toutes ce qu'on appelle dans les th&eacute;&acirc;tres <i>un
+troisi&egrave;me dessous</i>. Le sol social est partout min&eacute;, tant&ocirc;t pour le bien,
+tant&ocirc;t pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines
+sup&eacute;rieures et les mines inf&eacute;rieures. Il y a un haut et un bas dans cet
+obscur sous-sol qui s'effondre parfois sous la civilisation, et que
+notre indiff&eacute;rence et notre insouciance foulent aux pieds.
+L'Encyclop&eacute;die, au si&egrave;cle dernier, &eacute;tait une mine, presque &agrave; ciel
+ouvert. Les t&eacute;n&egrave;bres, ces sombres couveuses du christianisme primitif,
+n'attendaient qu'une occasion pour faire explosion sous les C&eacute;sars et
+pour inonder le genre humain de lumi&egrave;re. Car dans les t&eacute;n&egrave;bres sacr&eacute;es
+il y a de la lumi&egrave;re latente. Les volcans sont pleins d'une ombre
+capable de flamboiement. Toute lave commence par &ecirc;tre nuit. Les
+catacombes, o&ugrave; s'est dite la premi&egrave;re messe, n'&eacute;taient pas seulement la
+cave de Rome, elles &eacute;taient le souterrain du monde.</p>
+
+<p>Il y a sous la construction sociale, cette merveille compliqu&eacute;e d'une
+masure, des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la
+mine philosophique, la mine politique, la mine &eacute;conomique, la mine
+r&eacute;volutionnaire. Tel pioche avec l'id&eacute;e, tel pioche avec le chiffre, tel
+pioche avec la col&egrave;re. On s'appelle et on se r&eacute;pond d'une catacombe &agrave;
+l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s'y
+ramifient en tous sens. Elles s'y rencontrent parfois, et y
+fraternisent. Jean-Jacques pr&ecirc;te son pic &agrave; Diog&egrave;ne qui lui pr&ecirc;te sa
+lanterne. Quelquefois elles s'y combattent. Calvin prend Socin aux
+cheveux. Mais rien n'arr&ecirc;te ni n'interrompt la tension de toutes ces
+&eacute;nergies vers le but, et la vaste activit&eacute; simultan&eacute;e, qui va et vient,
+monte, descend et remonte dans ces obscurit&eacute;s, et qui transforme
+lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans; immense
+fourmillement inconnu. La soci&eacute;t&eacute; se doute &agrave; peine de ce creusement qui
+lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d'&eacute;tages
+souterrains, autant de travaux diff&eacute;rents, autant d'extractions
+diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L'avenir.</p>
+
+<p>Plus on s'enfonce, plus les travailleurs sont myst&eacute;rieux. Jusqu'&agrave; un
+degr&eacute; que le philosophe social sait reconna&icirc;tre, le travail est bon; au
+del&agrave; de ce degr&eacute;, il est douteux et mixte; plus bas, il devient
+terrible. &Agrave; une certaine profondeur, les excavations ne sont plus
+p&eacute;n&eacute;trables &agrave; l'esprit de civilisation, la limite respirable &agrave; l'homme
+est d&eacute;pass&eacute;e; un commencement de monstres est possible.</p>
+
+<p>L'&eacute;chelle descendante est &eacute;trange; et chacun de ces &eacute;chelons correspond
+&agrave; un &eacute;tage o&ugrave; la philosophie peut prendre pied, et o&ugrave; l'on rencontre un
+de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous
+de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther, il y a Descartes;
+au-dessous de Descartes, il y a Voltaire; au-dessous de Voltaire, il y a
+Condorcet; au-dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de
+Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela
+continue. Plus bas, confus&eacute;ment, &agrave; la limite qui s&eacute;pare l'indistinct de
+l'invisible, on aper&ccedil;oit d'autres hommes sombres, qui peut-&ecirc;tre
+n'existent pas encore. Ceux d'hier sont des spectres; ceux de demain
+sont des larves. L'&oelig;il de l'esprit les distingue obscur&eacute;ment. Le
+travail embryonnaire de l'avenir est une des visions du philosophe.</p>
+
+<p>Un monde dans les limbes &agrave; l'&eacute;tat de foetus, quelle silhouette inou&iuml;e!</p>
+
+<p>Saint-Simon, Owen, Fourier, sont l&agrave; aussi, dans des sapes lat&eacute;rales.</p>
+
+<p>Certes, quoiqu'une divine cha&icirc;ne invisible lie entre eux &agrave; leur insu
+tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient
+isol&eacute;s, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la
+lumi&egrave;re des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont
+paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le
+contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu'au plus
+nocturne, depuis le plus sage jusqu'au plus fou, ont une similitude, et
+la voici: le d&eacute;sint&eacute;ressement. Marat s'oublie comme J&eacute;sus. Ils se
+laissent de c&ocirc;t&eacute;, ils s'omettent, ils ne songent point &agrave; eux. Ils voient
+autre chose qu'eux-m&ecirc;mes. Ils ont un regard, et ce regard cherche
+l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux; le dernier, si
+&eacute;nigmatique qu'il soit, a encore sous le sourcil la p&acirc;le clart&eacute; de
+l'infini. V&eacute;n&eacute;rez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle
+&eacute;toile.</p>
+
+<p>La prunelle ombre est l'autre signe.</p>
+
+<p>&Agrave; elle commence le mal. Devant qui n'a pas de regard songez et tremblez.
+L'ordre social a ses mineurs noirs.</p>
+
+<p>Il y a un point o&ugrave; l'approfondissement est de l'ensevelissement, et o&ugrave;
+la lumi&egrave;re s'&eacute;teint.</p>
+
+<p>Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d'indiquer, au-dessous de
+toutes ces galeries, au-dessous de tout cet immense syst&egrave;me veineux
+souterrain du progr&egrave;s et de l'utopie, bien plus avant dans la terre,
+plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus bas, beaucoup plus bas, et
+sans relation aucune avec les &eacute;tages sup&eacute;rieurs, il y a la derni&egrave;re
+sape. Lieu formidable. C'est ce que nous avons nomm&eacute; le troisi&egrave;me
+dessous. C'est la fosse des t&eacute;n&egrave;bres. C'est la cave des aveugles.
+<i>Inferi</i>.</p>
+
+<p>Ceci communique aux ab&icirc;mes.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Le bas-fond</h3>
+
+
+
+<p>L&agrave; le d&eacute;sint&eacute;ressement s'&eacute;vanouit. Le d&eacute;mon s'&eacute;bauche vaguement; chacun
+pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, t&acirc;tonne et ronge. L'Ugolin
+social est dans ce gouffre.</p>
+
+<p>Les silhouettes farouches qui r&ocirc;dent dans cette fosse, presque b&ecirc;tes,
+presque fant&ocirc;mes, ne s'occupent pas du progr&egrave;s universel, elles ignorent
+l'id&eacute;e et le mot, elles n'ont souci que de l'assouvissement individuel.
+Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d'elles une sorte
+d'effacement effrayant. Elles ont deux m&egrave;res, toutes deux mar&acirc;tres,
+l'ignorance et la mis&egrave;re. Elles ont un guide, le besoin; et, pour toutes
+les formes de la satisfaction, l'app&eacute;tit. Elles sont brutalement
+voraces, c'est-&agrave;-dire f&eacute;roces, non &agrave; la fa&ccedil;on du tyran, mais &agrave; la fa&ccedil;on
+du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime; filiation
+fatale, engendrement vertigineux, logique de l'ombre. Ce qui rampe dans
+le troisi&egrave;me dessous social, ce n'est plus la r&eacute;clamation &eacute;touff&eacute;e de
+l'absolu; c'est la protestation de la mati&egrave;re. L'homme y devient dragon.
+Avoir faim, avoir soif, c'est le point de d&eacute;part; &ecirc;tre Satan, c'est le
+point d'arriv&eacute;e. De cette cave sort Lacenaire.</p>
+
+<p>On vient de voir tout &agrave; l'heure, au livre quatri&egrave;me, un des
+compartiments de la mine sup&eacute;rieure, de la grande sape politique,
+r&eacute;volutionnaire et philosophique. L&agrave;, nous venons de le dire, tout est
+noble, pur, digne, honn&ecirc;te. L&agrave;, certes, on peut se tromper, et l'on se
+trompe; mais l'erreur y est v&eacute;n&eacute;rable tant elle implique d'h&eacute;ro&iuml;sme.
+L'ensemble du travail qui se fait l&agrave; a un nom: le Progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le moment est venu d'entrevoir d'autres profondeurs, les profondeurs
+hideuses.</p>
+
+<p>Il y a sous la soci&eacute;t&eacute;, insistons-y, et, jusqu'au jour o&ugrave; l'ignorance
+sera dissip&eacute;e, il y aura la grande caverne du mal.</p>
+
+<p>Cette cave est au-dessous de toutes et est l'ennemie de toutes. C'est la
+haine sans exception. Cette cave ne conna&icirc;t pas de philosophes. Son
+poignard n'a jamais taill&eacute; de plume. Sa noirceur n'a aucun rapport avec
+la noirceur sublime de l'&eacute;critoire. Jamais les doigts de la nuit qui se
+crispent sous ce plafond asphyxiant n'ont feuillet&eacute; un livre ni d&eacute;pli&eacute;
+un journal. Babeuf est un exploiteur pour Cartouche! Marat est un
+aristocrate pour Schinderhannes. Cette cave a pour but l'effondrement de
+tout.</p>
+
+<p>De tout. Y compris les sapes sup&eacute;rieures, qu'elle ex&egrave;cre. Elle ne mine
+pas seulement, dans son fourmillement hideux, l'ordre social actuel;
+elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine le droit, elle
+mine la pens&eacute;e humaine, elle mine la civilisation, elle mine la
+r&eacute;volution, elle mine le progr&egrave;s. Elle s'appelle tout simplement vol,
+prostitution, meurtre et assassinat. Elle est t&eacute;n&egrave;bres, et elle veut le
+chaos. Sa vo&ucirc;te est faite d'ignorance.</p>
+
+<p>Toutes les autres, celles d'en haut, n'ont qu'un but, la supprimer.
+C'est l&agrave; que tendent, par tous leurs organes &agrave; la fois, par
+l'am&eacute;lioration du r&eacute;el comme par la contemplation de l'absolu, la
+philosophie et le progr&egrave;s. D&eacute;truisez la cave Ignorance, vous d&eacute;truisez
+la taupe Crime.</p>
+
+<p>Condensons en quelques mots une partie de ce que nous venons d'&eacute;crire.
+L'unique p&eacute;ril social, c'est l'Ombre.</p>
+
+<p>Humanit&eacute;, c'est identit&eacute;. Tous les hommes sont la m&ecirc;me argile. Nulle
+diff&eacute;rence, ici-bas du moins, dans la pr&eacute;destination. M&ecirc;me ombre avant,
+m&ecirc;me chair pendant, m&ecirc;me cendre apr&egrave;s. Mais l'ignorance m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la p&acirc;te
+humaine la noircit. Cette incurable noirceur gagne le dedans de l'homme
+et y devient le Mal.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIg" id="Chapitre_IIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse</h3>
+
+
+<p>Un quatuor de bandits, Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse,
+gouvernait de 1830 &agrave; 1835 le troisi&egrave;me dessous de Paris.</p>
+
+<p>Gueulemer &eacute;tait un Hercule d&eacute;class&eacute;. Il avait pour antre l'&eacute;gout de
+l'Arche-Marion. Il avait six pieds de haut, des pectoraux de marbre, des
+biceps d'airain, une respiration de caverne, le torse d'un colosse, un
+cr&acirc;ne d'oiseau. On croyait voir l'Hercule Farn&egrave;se v&ecirc;tu d'un pantalon de
+coutil et d'une veste de velours de coton. Gueulemer, b&acirc;ti de cette
+fa&ccedil;on sculpturale, aurait pu dompter les monstres; il avait trouv&eacute; plus
+court d'en &ecirc;tre un. Front bas, tempes larges, moins de quarante ans et
+la patte d'oie, le poil rude et court, la joue en brosse, une barbe
+sangli&egrave;re; on voit d'ici l'homme. Ses muscles sollicitaient le travail,
+sa stupidit&eacute; n'en voulait pas. C'&eacute;tait une grosse force paresseuse. Il
+&eacute;tait assassin par nonchalance. On le croyait cr&eacute;ole. Il avait
+probablement un peu touch&eacute; au mar&eacute;chal Brune, ayant &eacute;t&eacute; portefaix &agrave;
+Avignon en 1815. Apr&egrave;s ce stage, il &eacute;tait pass&eacute; bandit.</p>
+
+<p>La diaphan&eacute;it&eacute; de Babet contrastait avec la viande de Gueulemer. Babet
+&eacute;tait maigre et savant. Il &eacute;tait transparent, mais imp&eacute;n&eacute;trable. On
+voyait le jour &agrave; travers les os, mais rien &agrave; travers la prunelle. Il se
+d&eacute;clarait chimiste. Il avait &eacute;t&eacute; pitre chez Bob&egrave;che et paillasse chez
+Bobino. Il avait jou&eacute; le vaudeville &agrave; Saint-Mihiel. C'&eacute;tait un homme &agrave;
+intentions, beau parleur, qui soulignait ses sourires et guillemetait
+ses gestes. Son industrie &eacute;tait de vendre en plein vent des bustes de
+pl&acirc;tre et des portraits du &laquo;chef de l'&Eacute;tat&raquo;. De plus, il arrachait les
+dents. Il avait montr&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes dans les foires, et poss&eacute;d&eacute; une
+baraque avec trompette, et cette affiche:&mdash;Babet, artiste dentiste,
+membre des acad&eacute;mies, fait des exp&eacute;riences physiques sur m&eacute;taux et
+m&eacute;tallo&iuml;des, extirpe les dents, entreprend les chicots abandonn&eacute;s par
+ses confr&egrave;res. Prix: une dent, un franc cinquante centimes; deux dents,
+deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de
+l'occasion.&mdash;(Ce &laquo;profitez de l'occasion&raquo; signifiait: faites-vous-en
+arracher le plus possible.) Il avait &eacute;t&eacute; mari&eacute; et avait eu des enfants.
+Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants &eacute;taient devenus. Il les
+avait perdus comme on perd son mouchoir. Haute exception dans le monde
+obscur dont il &eacute;tait, Babet lisait les journaux. Un jour, du temps qu'il
+avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le
+<i>Messager</i> qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment
+viable, ayant un mufle de veau, et il s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;: <i>Voil&agrave; une fortune!
+ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme
+cela</i>!</p>
+
+<p>Depuis, il avait tout quitt&eacute; pour &laquo;entreprendre Paris&raquo;. Expression de
+lui.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce que Claquesous? C'&eacute;tait la nuit. Il attendait pour se
+montrer que le ciel se f&ucirc;t barbouill&eacute; de noir. Le soir il sortait d'un
+trou o&ugrave; il rentrait avant le jour. O&ugrave; &eacute;tait ce trou? Personne ne le
+savait. Dans la plus compl&egrave;te obscurit&eacute;, &agrave; ses complices, il ne parlait
+qu'en tournant le dos. S'appelait-il Claquesous? non. Il disait: Je
+m'appelle Pas-du-tout. Si une chandelle survenait, il mettait un masque.
+Il &eacute;tait ventriloque. Babet disait: <i>Claquesous est un nocturne &agrave; deux
+voix</i>. Claquesous &eacute;tait vague, errant, terrible. On n'&eacute;tait pas s&ucirc;r
+qu'il e&ucirc;t un nom, Claquesous &eacute;tant un sobriquet; on n'&eacute;tait pas s&ucirc;r
+qu'il e&ucirc;t une voix, son ventre parlant plus souvent que sa bouche; on
+n'&eacute;tait pas s&ucirc;r qu'il e&ucirc;t un visage, personne n'ayant jamais vu que son
+masque. Il disparaissait comme un &eacute;vanouissement; ses apparitions
+&eacute;taient des sorties de terre.</p>
+
+<p>Un &ecirc;tre lugubre, c'&eacute;tait Montparnasse. Montparnasse &eacute;tait un enfant;
+moins de vingt ans, un joli visage, des l&egrave;vres qui ressemblaient &agrave; des
+cerises, de charmants cheveux noirs, la clart&eacute; du printemps dans les
+yeux; il avait tous les vices et aspirait &agrave; tous les crimes. La
+digestion du mal le mettait en app&eacute;tit du pire. C'&eacute;tait le gamin tourn&eacute;
+voyou, et le voyou devenu escarpe. Il &eacute;tait gentil, eff&eacute;min&eacute;, gracieux,
+robuste, mou, f&eacute;roce. Il avait le bord du chapeau relev&eacute; &agrave; gauche pour
+faire place &agrave; la touffe de cheveux, selon le style de 1829. Il vivait de
+voler violemment. Sa redingote &eacute;tait de la meilleure coupe, mais r&acirc;p&eacute;e.
+Montparnasse, c'&eacute;tait une gravure de modes ayant de la mis&egrave;re et
+commettant des meurtres. La cause de tous les attentats de cet
+adolescent &eacute;tait l'envie d'&ecirc;tre bien mis. La premi&egrave;re grisette qui lui
+avait dit: Tu es beau, lui avait jet&eacute; la tache des t&eacute;n&egrave;bres dans le
+c&oelig;ur, et avait fait un Ca&iuml;n de cet Abel. Se trouvant joli, il avait
+voulu &ecirc;tre &eacute;l&eacute;gant; or la premi&egrave;re &eacute;l&eacute;gance, c'est l'oisivet&eacute;;
+l'oisivet&eacute; d'un pauvre, c'est le crime. Peu de r&ocirc;deurs &eacute;taient aussi
+redout&eacute;s que Montparnasse. &Agrave; dix-huit ans, il avait d&eacute;j&agrave; plusieurs
+cadavres derri&egrave;re lui. Plus d'un passant les bras &eacute;tendus gisait dans
+l'ombre de ce mis&eacute;rable, la face dans une mare de sang. Fris&eacute;, pommad&eacute;,
+pinc&eacute; &agrave; la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien,
+le murmure d'admiration des filles du boulevard autour de lui, la
+cravate savamment nou&eacute;e, un casse-t&ecirc;te dans sa poche, une fleur &agrave; sa
+boutonni&egrave;re; tel &eacute;tait ce mirliflore du s&eacute;pulcre.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVg" id="Chapitre_IVg"></a><a href="#septieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Composition de la troupe</h3>
+
+
+<p>&Agrave; eux quatre, ces bandits formaient une sorte de Prot&eacute;e, serpentant &agrave;
+travers la police et s'effor&ccedil;ant d'&eacute;chapper aux regards indiscrets de
+Vidocq &laquo;sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine&raquo;, s'entre-pr&ecirc;tant
+leurs noms et leurs trucs, se d&eacute;robant dans leur propre ombre, bo&icirc;tes &agrave;
+secrets et asiles les uns pour les autres, d&eacute;faisant leurs personnalit&eacute;s
+comme on &ocirc;te son faux nez au bal masqu&eacute;, parfois se simplifiant au point
+de ne plus &ecirc;tre qu'un, parfois se multipliant au point que Coco-Lacour
+lui-m&ecirc;me les prenait pour une foule.</p>
+
+<p>Ces quatre hommes n'&eacute;taient point quatre hommes; c'&eacute;tait une sorte de
+myst&eacute;rieux voleur &agrave; quatre t&ecirc;tes travaillant en grand sur Paris; c'&eacute;tait
+le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; leurs ramifications, et au r&eacute;seau sous-jacent de leurs
+relations, Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse avaient
+l'entreprise g&eacute;n&eacute;rale des guets-apens du d&eacute;partement de la Seine. Ils
+faisaient sur le passant le coup d'&eacute;tat d'en bas. Les trouveurs d'id&eacute;es
+en ce genre, les hommes &agrave; imagination nocturne, s'adressaient &agrave; eux pour
+l'ex&eacute;cution. On fournissait aux quatre coquins le canevas, ils se
+chargeaient de la mise en sc&egrave;ne. Ils travaillaient sur sc&eacute;nario. Ils
+&eacute;taient toujours en situation de pr&ecirc;ter un personnel proportionn&eacute; et
+convenable &agrave; tous les attentats ayant besoin d'un coup d'&eacute;paule et
+suffisamment lucratifs. Un crime &eacute;tant en qu&ecirc;te de bras, ils lui
+sous-louaient des complices. Ils avaient une troupe d'acteurs de
+t&eacute;n&egrave;bres &agrave; la disposition de toutes les trag&eacute;dies de cavernes.</p>
+
+<p>Ils se r&eacute;unissaient habituellement &agrave; la nuit tombante, heure de leur
+r&eacute;veil, dans les steppes qui avoisinent la Salp&ecirc;tri&egrave;re. L&agrave;, ils
+conf&eacute;raient. Ils avaient les douze heures noires devant eux; ils en
+r&eacute;glaient l'emploi.</p>
+
+<p><i>Patron-Minette</i>, tel &eacute;tait le nom qu'on donnait dans la circulation
+souterraine &agrave; l'association de ces quatre hommes. Dans la vieille langue
+populaire fantasque qui va s'effa&ccedil;ant tous les jours, <i>Patron-Minette</i>
+signifie le matin, de m&ecirc;me que <i>Entre chien et loup</i> signifie le soir.
+Cette appellation, <i>Patron-Minette</i>, venait probablement de l'heure &agrave;
+laquelle leur besogne finissait, l'aube &eacute;tant l'instant de
+l'&eacute;vanouissement des fant&ocirc;mes et de la s&eacute;paration des bandits. Ces
+quatre hommes &eacute;taient connus sous cette rubrique. Quand le pr&eacute;sident des
+assises visita Lacenaire dans sa prison, il le questionna sur un m&eacute;fait
+que Lacenaire niait.&mdash;Qui a fait cela? demanda le pr&eacute;sident. Lacenaire
+fit cette r&eacute;ponse, &eacute;nigmatique pour le magistrat, mais claire pour la
+police:&mdash;C'est peut-&ecirc;tre Patron-Minette.</p>
+
+<p>On devine parfois une pi&egrave;ce sur l'&eacute;nonc&eacute; des personnages; on peut de
+m&ecirc;me presque appr&eacute;cier une bande sur la liste des bandits. Voici, car
+ces noms-l&agrave; surnagent dans les m&eacute;moires sp&eacute;ciales, &agrave; quelles
+appellations r&eacute;pondaient les principaux affili&eacute;s de Patron-Minette:</p>
+
+<p style="text-indent:0%;margin-left:2%;">
+Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille.<br />
+Brujon. (Il y avait une dynastie de Brujon; nous ne renon&ccedil;ons pas<br />
+&agrave; en dire un mot.)<br />
+Boulatruelle, le cantonnier d&eacute;j&agrave; entrevu.<br />
+Laveuve.<br />
+Finist&egrave;re.<br />
+Hom&egrave;re Hogu, n&egrave;gre.<br />
+Mardisoir.<br />
+D&eacute;p&ecirc;che.<br />
+Fauntleroy, dit Bouqueti&egrave;re.<br />
+Glorieux, for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute;.<br />
+Barrecarrosse, dit monsieur Dupont.<br />
+Lesplanade-du-Sud.<br />
+Poussagrive.<br />
+Carmagnolet.<br />
+Kruideniers, dit Bizarro.<br />
+Mangedentelle.<br />
+Les-pieds-en-l'air.<br />
+Demi-liards, dit Deux-milliards.<br />
+Etc., etc.<br />
+</p>
+
+<p>Nous en passons, et non des pires. Ces noms ont des figures. Ils
+n'expriment pas seulement des &ecirc;tres, mais des esp&egrave;ces. Chacun de ces
+noms r&eacute;pond &agrave; une vari&eacute;t&eacute; de ces difformes champignons du dessous de la
+civilisation. Ces &ecirc;tres, peu prodigues de leurs visages, n'&eacute;taient pas
+de ceux qu'on voit passer dans les rues. Le jour, fatigu&eacute;s des nuits
+farouches qu'ils avaient, ils s'en allaient dormir, tant&ocirc;t dans les
+fours &agrave; pl&acirc;tre, tant&ocirc;t dans les carri&egrave;res abandonn&eacute;es de Montmartre ou
+de Montrouge, parfois dans les &eacute;gouts. Ils se terraient.</p>
+
+<p>Que sont devenus ces hommes? Ils existent toujours. Ils ont toujours
+exist&eacute;. Horace en parle: <i>Ambubaiarum collegia, phannacopolae, mendici,
+mimae;</i> et, tant que la soci&eacute;t&eacute; sera ce qu'elle est, ils seront ce
+qu'ils sont. Sous l'obscur plafond de leur cave, ils renaissent &agrave; jamais
+du suintement social. Ils reviennent, spectres, toujours identiques;
+seulement ils ne portent plus les m&ecirc;mes noms et ils ne sont plus dans
+les m&ecirc;mes peaux.</p>
+
+<p>Les individus extirp&eacute;s, la tribu subsiste.</p>
+
+<p>Ils ont toujours les m&ecirc;mes facult&eacute;s. Du truand au r&ocirc;deur, la race se
+maintient pure. Ils devinent les bourses dans les poches, ils flairent
+les montres dans les goussets. L'or et l'argent ont pour eux une odeur.
+Il y a des bourgeois na&iuml;fs dont on pourrait dire qu'ils ont l'air
+volables. Ces hommes suivent patiemment ces bourgeois. Au passage d'un
+&eacute;tranger ou d'un provincial, ils ont des tressaillements d'araign&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces hommes-l&agrave;, quand, vers minuit, sur un boulevard d&eacute;sert, on les
+rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des
+hommes, mais des formes faites de brume vivante; on dirait qu'ils font
+habituellement bloc avec les t&eacute;n&egrave;bres, qu'ils n'en sont pas distincts,
+qu'ils n'ont pas d'autre &acirc;me que l'ombre, et que c'est momentan&eacute;ment, et
+pour vivre pendant quelques minutes d'une vie monstrueuse, qu'ils se
+sont d&eacute;sagr&eacute;g&eacute;s de la nuit.</p>
+
+<p>Que faut-il pour faire &eacute;vanouir ces larves? De la lumi&egrave;re. De la lumi&egrave;re
+&agrave; flots. Pas une chauve-souris ne r&eacute;siste &agrave; l'aube. &Eacute;clairez la soci&eacute;t&eacute;
+en dessous.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_huitieme_Le_mauvais_pauvre" id="Livre_huitieme_Le_mauvais_pauvre"></a>Livre huiti&egrave;me&mdash;Le mauvais pauvre</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un homme en casquette</h3>
+
+
+<p>L'&eacute;t&eacute; passa, puis l'automne; l'hiver vint. Ni M. Leblanc ni la jeune
+fille n'avaient remis les pieds au Luxembourg. Marius n'avait plus
+qu'une pens&eacute;e, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours,
+il cherchait partout; il ne trouvait rien. Ce n'&eacute;tait plus Marius le
+r&ecirc;veur enthousiaste, l'homme r&eacute;solu, ardent et ferme, le hardi
+provocateur de la destin&eacute;e, le cerveau qui &eacute;chafaudait avenir sur
+avenir, le jeune esprit encombr&eacute; de plans, de projets, de fiert&eacute;s,
+d'id&eacute;es et de volont&eacute;s; c'&eacute;tait un chien perdu. Il tomba dans une
+tristesse noire. C'&eacute;tait fini. Le travail le rebutait, la promenade le
+fatiguait, la solitude l'ennuyait; la vaste nature, si remplie autrefois
+de formes, de clart&eacute;s, de voix, de conseils, de perspectives,
+d'horizons, d'enseignements, &eacute;tait maintenant vide devant lui. Il lui
+semblait que tout avait disparu.</p>
+
+<p>Il pensait toujours, car il ne pouvait faire autrement; mais il ne se
+plaisait plus dans ses pens&eacute;es. &Agrave; tout ce qu'elles lui proposaient tout
+bas sans cesse, il r&eacute;pondait dans l'ombre: &Agrave; quoi bon?</p>
+
+<p>Il se faisait cent reproches. Pourquoi l'ai-je suivie? J'&eacute;tais si
+heureux rien que de la voir! Elle me regardait, est-ce que ce n'&eacute;tait
+pas immense? Elle avait l'air de m'aimer. Est-ce que ce n'&eacute;tait pas
+tout? J'ai voulu avoir quoi? Il n'y a rien apr&egrave;s cela. J'ai &eacute;t&eacute; absurde.
+C'est ma faute, etc., etc. Courfeyrac, auquel il ne confiait rien,
+c'&eacute;tait sa nature, mais qui devinait un peu tout, c'&eacute;tait sa nature
+aussi, avait commenc&eacute; par le f&eacute;liciter d'&ecirc;tre amoureux, en s'en
+&eacute;bahissant d'ailleurs; puis, voyant Marius tomb&eacute; dans cette m&eacute;lancolie,
+il avait fini par lui dire:&mdash;Je vois que tu as &eacute;t&eacute; simplement un animal.
+Tiens, viens &agrave; la Chaumi&egrave;re!</p>
+
+<p>Une fois, ayant confiance dans un beau soleil de septembre, Marius
+s'&eacute;tait laiss&eacute; mener au bal de Sceaux par Courfeyrac, Bossuet et
+Grantaire, esp&eacute;rant, quel r&ecirc;ve! qu'il la retrouverait peut-&ecirc;tre l&agrave;. Bien
+entendu, il n'y vit pas celle qu'il cherchait.&mdash;C'est pourtant ici qu'on
+retrouve toutes les femmes perdues, grommelait Grantaire en apart&eacute;.
+Marius laissa ses amis au bal, et s'en retourna &agrave; pied, seul, las,
+fi&eacute;vreux, les yeux troubles et tristes dans la nuit, ahuri de bruit et
+de poussi&egrave;re par les joyeux coucous pleins d'&ecirc;tres chantants qui
+revenaient de la f&ecirc;te et passaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, d&eacute;courag&eacute;, aspirant
+pour se rafra&icirc;chir la t&ecirc;te l'&acirc;cre senteur des noyers de la route.</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; vivre de plus en plus seul, &eacute;gar&eacute;, accabl&eacute;, tout &agrave; son
+angoisse int&eacute;rieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans
+le pi&egrave;ge, qu&ecirc;tant partout l'absente, abruti d'amour.</p>
+
+<p>Une autre fois, il avait fait une rencontre qui lui avait produit un
+effet singulier. Il avait crois&eacute; dans les petites rues qui avoisinent le
+boulevard des Invalides un homme v&ecirc;tu comme un ouvrier et coiff&eacute; d'une
+casquette &agrave; longue visi&egrave;re qui laissait passer des m&egrave;ches de cheveux
+tr&egrave;s blancs. Marius fut frapp&eacute; de la beaut&eacute; de ces cheveux blancs et
+consid&eacute;ra cet homme qui marchait &agrave; pas lents et comme absorb&eacute; dans une
+m&eacute;ditation douloureuse. Chose &eacute;trange, il lui parut reconna&icirc;tre M.
+Leblanc. C'&eacute;taient les m&ecirc;mes cheveux, le m&ecirc;me profil, autant que la
+casquette le laissait voir, la m&ecirc;me allure, seulement plus triste. Mais
+pourquoi ces habits d'ouvrier? qu'est-ce que cela voulait dire? que
+signifiait ce d&eacute;guisement? Marius fut tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;. Quand il revint &agrave;
+lui, son premier mouvement fut de se mettre &agrave; suivre cet homme; qui sait
+s'il ne tenait point enfin la trace qu'il cherchait? En tout cas, il
+fallait revoir l'homme de pr&egrave;s et &eacute;claircir l'&eacute;nigme. Mais il s'avisa de
+cette id&eacute;e trop tard, l'homme n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus l&agrave;. Il avait pris
+quelque petite rue lat&eacute;rale, et Marius ne put le retrouver. Cette
+rencontre le pr&eacute;occupa quelques jours, puis s'effa&ccedil;a.&mdash;Apr&egrave;s tout, se
+dit-il, ce n'est probablement qu'une ressemblance.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Trouvaille</h3>
+
+
+<p>Marius n'avait pas cess&eacute; d'habiter la masure Gorbeau. Il n'y faisait
+attention &agrave; personne.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, il n'y avait plus dans cette masure
+d'autres habitants que lui et ces Jondrette dont il avait une fois
+acquitt&eacute; le loyer, sans avoir du reste jamais parl&eacute; ni au p&egrave;re, ni aux
+filles. Les autres locataires &eacute;taient d&eacute;m&eacute;nag&eacute;s ou morts, ou avaient &eacute;t&eacute;
+expuls&eacute;s faute de payement.</p>
+
+<p>Un jour de cet hiver-l&agrave;, le soleil s'&eacute;tait un peu montr&eacute; dans
+l'apr&egrave;s-midi, mais c'&eacute;tait le 2 f&eacute;vrier, cet antique jour de la
+Chandeleur dont le Soleil tra&icirc;tre, pr&eacute;curseur d'un froid de six
+semaines, a inspir&eacute; &agrave; Mathieu Laensberg ces deux vers rest&eacute;s justement
+classiques:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il luise ou qu'il luiserne,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'ours rentre en sa caverne.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Marius venait de sortir de la sienne. La nuit tombait. C'&eacute;tait l'heure
+d'aller d&icirc;ner; car il avait bien fallu se remettre &agrave; d&icirc;ner, h&eacute;las! &ocirc;
+infirmit&eacute;s des passions id&eacute;ales!</p>
+
+<p>Il venait de franchir le seuil de sa porte que mame Bougon balayait en
+ce moment-l&agrave; m&ecirc;me tout en pronon&ccedil;ant ce m&eacute;morable monologue:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est bon march&eacute; &agrave; pr&eacute;sent? tout est cher. Il n'y a que la
+peine du monde qui est bon march&eacute;; elle est pour rien, la peine du
+monde!</p>
+
+<p>Marius montait &agrave; pas lents le boulevard vers la barri&egrave;re afin de gagner
+la rue Saint-Jacques. Il marchait pensif, la t&ecirc;te baiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se sentit coudoy&eacute; dans la brume; il se retourna, et vit
+deux jeunes filles en haillons, l'une longue et mince, l'autre un peu
+moins grande, qui passaient rapidement, essouffl&eacute;es, effarouch&eacute;es, et
+comme ayant l'air de s'enfuir; elles venaient &agrave; sa rencontre, ne
+l'avaient pas vu, et l'avaient heurt&eacute; en passant. Marius distinguait
+dans le cr&eacute;puscule leurs figures livides, leurs t&ecirc;tes d&eacute;coiff&eacute;es, leurs
+cheveux &eacute;pars, leurs affreux bonnets, leurs jupes en guenilles et leurs
+pieds nus. Tout en courant, elles se parlaient. La plus grande disait
+d'une voix tr&egrave;s basse:</p>
+
+<p>&mdash;Les cognes sont venus. Ils ont manqu&eacute; me pincer au demi-cercle.</p>
+
+<p>L'autre r&eacute;pondait:&mdash;Je les ai vus. J'ai caval&eacute;, caval&eacute;, caval&eacute;!</p>
+
+<p>Marius comprit, &agrave; travers cet argot sinistre, que les gendarmes ou les
+sergents de ville avaient failli saisir ces deux enfants, et que ces
+enfants s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;es.</p>
+
+<p>Elles s'enfonc&egrave;rent sous les arbres du boulevard derri&egrave;re lui, et y
+firent pendant quelques instants dans l'obscurit&eacute; une esp&egrave;ce de
+blancheur vague qui s'effa&ccedil;a.</p>
+
+<p>Marius s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; un moment.</p>
+
+<p>Il allait continuer son chemin, lorsqu'il aper&ccedil;ut un petit paquet
+gris&acirc;tre &agrave; terre &agrave; ses pieds. Il se baissa et le ramassa. C'&eacute;tait une
+fa&ccedil;on d'enveloppe qui paraissait contenir des papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit-il, ces malheureuses auront laiss&eacute; tomber cela!</p>
+
+<p>Il revint sur ses pas, il appela, il ne les retrouva plus; il pensa
+qu'elles &eacute;taient d&eacute;j&agrave; loin, mit le paquet dans sa poche, et s'en alla
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il vit dans une all&eacute;e de la rue Mouffetard une bi&egrave;re
+d'enfant couverte d'un drap noir, pos&eacute;e sur trois chaises et &eacute;clair&eacute;e
+par une chandelle. Les deux filles du cr&eacute;puscule lui revinrent &agrave;
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres m&egrave;res! pensa-t-il. Il y a une chose plus triste que de voir
+ses enfants mourir; c'est de les voir mal vivre.</p>
+
+<p>Puis ces ombres qui variaient sa tristesse lui sortirent de la pens&eacute;e,
+et il retomba dans ses pr&eacute;occupations habituelles. Il se remit &agrave; songer
+&agrave; ses six mois d'amour et de bonheur en plein air et en pleine lumi&egrave;re
+sous les beaux arbres du Luxembourg.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ma vie est devenue sombre! se disait-il. Les jeunes filles
+m'apparaissent toujours. Seulement autrefois c'&eacute;taient les anges;
+maintenant ce sont les goules.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3><i>Quadrifrons</i></h3>
+
+
+<p>Le soir, comme il se d&eacute;shabillait pour se coucher, sa main rencontra
+dans la poche de son habit le paquet qu'il avait ramass&eacute; sur le
+boulevard. Il l'avait oubli&eacute;. Il songea qu'il serait utile de l'ouvrir,
+et que ce paquet contenait peut-&ecirc;tre l'adresse de ces jeunes filles, si,
+en r&eacute;alit&eacute;, il leur appartenait, et dans tous les cas les renseignements
+n&eacute;cessaires pour le restituer &agrave; la personne qui l'avait perdu.</p>
+
+<p>Il d&eacute;fit l'enveloppe.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait pas cachet&eacute;e et contenait quatre lettres, non cachet&eacute;es
+&eacute;galement.</p>
+
+<p>Les adresses y &eacute;taient mises.</p>
+
+<p>Toutes quatre exhalaient une odeur d'affreux tabac.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re lettre &eacute;tait adress&eacute;e: <i>&agrave; Madame, madame la marquise de
+Grucheray, place vis-&agrave;-vis la chambre des d&eacute;put&eacute;s, n&ordm;</i>...</p>
+
+<p>Marius se dit qu'il trouverait probablement l&agrave; les indications qu'il
+cherchait, et que d'ailleurs la lettre n'&eacute;tant pas ferm&eacute;e, il &eacute;tait
+vraisemblable qu'elle pouvait &ecirc;tre lue sans inconv&eacute;nient.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Madame la marquise,</p>
+
+<p>&laquo;La vertu de la cl&eacute;mence et piti&eacute; est celle qui unit plus &eacute;troitement la
+soci&eacute;t&eacute;. Promenez votre sentiment chr&eacute;tien, et faites un regard de
+compassion sur cette infortun&eacute; espa&ntilde;ol victime de la loyaut&eacute; et
+d'attachement &agrave; la cause sacr&eacute;e de la l&eacute;gitim&eacute;, qu'il a pay&eacute; de son
+sang, consacr&eacute;e sa fortune, toute, pour d&eacute;fendre cette cause, et
+aujourd'hui se trouve dans la plus grande mis&egrave;re. Il ne doute point que
+votre honorable personne l'accordera un secours pour conserver une
+existence extr&ecirc;mement p&eacute;nible pour un militaire d'&eacute;ducation et d'honneur
+plein de blessures. Compte d'avance sur l'humanit&eacute; qui vous anim&eacute; et sur
+l'int&eacute;r&ecirc;t que Madame la marquise porte &agrave; une nation aussi malheureuse.
+Leur pri&egrave;re ne sera pas en vaine, et leur reconnaissance conservera sont
+charmant souvenir.</p>
+
+<p>&laquo;De mes sentiments respectueux avec lesquelles j'ai l'honneur d'&ecirc;tre,</p>
+
+<p>&laquo;Madame,</p>
+
+<p>&laquo;Don Alvarez, capitaine espa&ntilde;ol de caballerie, royaliste refugi&eacute; en
+France que se trouve en voyag&eacute; pour sa patrie et le manquent les
+r&eacute;ssources pour continuer son voyag&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Aucune adresse n'&eacute;tait jointe &agrave; la signature. Marius esp&eacute;ra trouver
+l'adresse dans la deuxi&egrave;me lettre dont la suscription portait: <i>&agrave;
+Madame, madame la contesse de Montvernet, rue Cassette, n&ordm; 9</i>.</p>
+
+<p>Voici ce que Marius y lut:</p>
+
+<p>&laquo;Madame la comtesse,</p>
+
+<p>&laquo;C'est une malheureuse mer&eacute; de famille de six enfants dont le dernier
+n'a que huit mois. Moi malade depuis ma derni&egrave;re couche, abandonn&eacute;e de
+mon mari depuis cinq mois n'aiyant aucune r&eacute;ssource au monde dans la
+plus affreuse indigance.</p>
+
+<p>&laquo;Dans l'espoir de Madame la contesse, elle a l'honneur d'&ecirc;tre, madame,
+avec un profond respect,</p>
+
+<p>&laquo;Femme Balizard.&raquo;</p>
+
+<p>Marius passa &agrave; la troisi&egrave;me lettre, qui &eacute;tait comme les pr&eacute;c&eacute;dentes une
+supplique; on y lisait:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Pabourgeot, &eacute;lecteur, n&eacute;gociant-bonnetier en gros, rue
+Saint-Denis au coin de la rue aux Fers.</p>
+
+<p>&laquo;Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous prier de
+m'accorder la faveur pr&eacute;tieuse de vos simpaties et de vous int&eacute;resser &agrave;
+un homme de lettres qui vient d'envoyer un drame au th&eacute;&acirc;tre-fran&ccedil;ais. Le
+sujet en est historique, et l'action se passe en Auvergne du temps de
+l'empire. Le style, je crois, en est naturel, laconique, et peut avoir
+quelque m&eacute;rite. Il y a des couplets a chanter a quatre endroits. Le
+comique, le s&eacute;rieux, l'impr&eacute;vu, s'y m&ecirc;lent &agrave; la vari&eacute;t&eacute; des caract&egrave;res
+et a une teinte de romantisme r&eacute;pandue l&eacute;g&egrave;rement dans toute l'intrigue
+qui marche mist&eacute;rieusement, et va, par des p&eacute;ripessies frappantes, se
+denouer au milieu de plusieurs coups de sc&egrave;nes &eacute;clatants.</p>
+
+<p>&laquo;Mon but principal est de satisf&egrave;re le desir qui anime progresivement
+l'homme de notre si&egrave;cle, c'est &agrave; dire, la mode, cette caprisieuse et
+bizarre girouette qui change presque &agrave; chaque nouveau vent.</p>
+
+<p>&laquo;Malgr&eacute; ces qualit&eacute;s j'ai lieu de craindre que la jalousie, l'&eacute;go&iuml;sme
+des auteurs privil&eacute;gi&eacute;s, obtienne mon exclusion du th&eacute;&acirc;tre, car je
+n'ignore pas les d&eacute;boires dont on abreuve les nouveaux venus.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Pabourgeot, votre juste r&eacute;putation de protecteur &eacute;clair&eacute; des
+gants de lettres m'enhardit &agrave; vous envoyer ma fille qui vous exposera
+notre situation indigante, manquant de pain et de feu dans cette saison
+d'hyver. Vous dire que je vous prie d'agreer l'hommage que je d&eacute;sire
+vous faire de mon drame et de tous ceux que je ferai, c'est vous prouver
+combien j'ambicionne l'honneur de m'abriter sous votre &eacute;gide, et de
+parer mes &eacute;crits de votre nom. Si vous daignez m'honorer de la plus
+modeste offrande, je m'occuperai aussit&ocirc;t &agrave; faire une pi&egrave;sse de vers
+pour vous payer mon tribu de reconnaissance. Cette pi&egrave;sse, que je
+tacherai de rendre aussi parfaite que possible, vous sera envoy&eacute;e avant
+d'&ecirc;tre ins&eacute;r&eacute;e au commencement du drame et d&eacute;bit&eacute;e sur la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 9em;">&laquo;&Agrave; Monsieur,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">&laquo;Et Madame Pabourgeot,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Mes hommages les plus respectueux.</span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;">&laquo;Genflot, homme de lettres.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;P. S. Ne serait-ce que quarante sous.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez-moi d'envoyer ma fille et de ne pas me pr&eacute;senter moi-m&ecirc;me, mais
+de tristes motifs de toilette ne me permettent pas, h&eacute;las! de sortir...&raquo;</p>
+
+<p>Marius ouvrit enfin la quatri&egrave;me lettre. Il y avait sur l'adresse: <i>Au
+monsieur bienfaisant de l'&eacute;glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>. Elle
+contenait ces quelques lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Homme bienfaisant,</p>
+
+<p>&laquo;Si vous daignez accompagner ma fille, vous verrez une calamit&eacute;
+miss&eacute;rable, et je vous montrerai mes certificats.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'aspect de ces &eacute;crits votre &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse sera mue d'un sentiment de
+sensible bienveillance, car les vrais philosophes &eacute;prouvent toujours de
+vives &eacute;motions.</p>
+
+<p>&laquo;Convenez, homme compatissant, qu'il faut &eacute;prouver le plus cruel besoin,
+et qu'il est bien douloureux, pour obtenir quelque soulagement, de le
+faire attester par l'autorit&eacute; comme si l'on n'&eacute;tait pas libre de
+souffrir et de mourir d'inanition en attendant que l'on soulage notre
+mis&egrave;re. Les destins sont bien fatals pour d'aucuns et trop prodigue ou
+trop protecteur pour d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;J'attends votre pr&eacute;sence ou votre offrande, si vous daignez la faire,
+et je vous prie de vouloir bien agr&eacute;er les sentiments respectueux avec
+lesquels je m'honore d'&ecirc;tre,</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6.5em;">&laquo;homme vraiment magnanime,</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">&laquo;votre tr&egrave;s humble</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">&laquo;et tr&egrave;s ob&eacute;issant serviteur,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;P. Fabantou, artiste dramatique.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir lu ces quatre lettres, Marius ne se trouva pas beaucoup plus
+avanc&eacute; qu'auparavant.</p>
+
+<p>D'abord aucun des signataires ne donnait son adresse.</p>
+
+<p>Ensuite elles semblaient venir de quatre individus diff&eacute;rents, don
+Alvar&egrave;s, la femme Balizard, le po&egrave;te Genflot et l'artiste dramatique
+Fabantou, mais ces lettres offraient ceci d'&eacute;trange qu'elles &eacute;taient
+&eacute;crites toutes quatre de la m&ecirc;me &eacute;criture.</p>
+
+<p>Que conclure de l&agrave;, sinon qu'elles venaient de la m&ecirc;me personne?</p>
+
+<p>En outre, et cela rendait la conjecture plus vraisemblable, le papier,
+grossier et jauni, &eacute;tait le m&ecirc;me pour les quatre, l'odeur de tabac
+&eacute;tait la m&ecirc;me, et, quoiqu'on e&ucirc;t &eacute;videmment cherch&eacute; &agrave; varier le style,
+les m&ecirc;mes fautes d'orthographe s'y reproduisaient avec une tranquillit&eacute;
+profonde, et l'homme de lettres Genflot n'en &eacute;tait pas plus exempt que
+le capitaine espa&ntilde;ol.</p>
+
+<p>S'&eacute;vertuer &agrave; deviner ce petit myst&egrave;re &eacute;tait peine inutile. Si ce n'e&ucirc;t
+pas &eacute;t&eacute; une trouvaille, cela e&ucirc;t eu l'air d'une mystification. Marius
+&eacute;tait trop triste pour bien prendre m&ecirc;me une plaisanterie du hasard et
+pour se pr&ecirc;ter au jeu que paraissait vouloir jouer avec lui le pav&eacute; de
+la rue. Il lui semblait qu'il &eacute;tait &agrave; colin-maillard entre ces quatre
+lettres qui se moquaient de lui.</p>
+
+<p>Rien n'indiquait d'ailleurs que ces lettres appartinssent aux jeunes
+filles que Marius avait rencontr&eacute;es sur le boulevard. Apr&egrave;s tout,
+c'&eacute;taient des paperasses &eacute;videmment sans aucune valeur.</p>
+
+<p>Marius les remit dans l'enveloppe, jeta le tout dans un coin, et se
+coucha.</p>
+
+<p>Vers sept heures du matin, il venait de se lever et de d&eacute;jeuner, et il
+essayait de se mettre au travail lorsqu'on frappa doucement &agrave; sa porte.</p>
+
+<p>Comme il ne poss&eacute;dait rien, il n'&ocirc;tait jamais sa clef, si ce n'est
+quelquefois, fort rarement, lorsqu'il travaillait &agrave; quelque travail
+press&eacute;. Du reste, m&ecirc;me absent, il laissait sa clef &agrave; sa serrure.&mdash;On
+vous volera, disait mame Bougon.&mdash;Quoi? disait Marius.&mdash;Le fait est
+pourtant qu'un jour on lui avait vol&eacute; une vieille paire de bottes, au
+grand triomphe de mame Bougon.</p>
+
+<p>On frappa un second coup, tr&egrave;s doux comme le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit Marius.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des
+yeux les livres et les manuscrits qu'il avait sur sa table.</p>
+
+<p>Une voix, qui n'&eacute;tait pas celle de mame Bougon, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une voix sourde, cass&eacute;e, &eacute;trangl&eacute;e, &eacute;raill&eacute;e, une voix de vieux
+homme enrou&eacute; d'eau-de-vie et de rogome.</p>
+
+<p>Marius se tourna vivement, et vit une jeune fille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Une rose dans la mis&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Une toute jeune fille &eacute;tait debout dans la porte entreb&acirc;ill&eacute;e. La
+lucarne du galetas o&ugrave; le jour paraissait &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment en face de la
+porte et &eacute;clairait cette figure d'une lumi&egrave;re blafarde. C'&eacute;tait une
+cr&eacute;ature h&acirc;ve, ch&eacute;tive, d&eacute;charn&eacute;e; rien qu'une chemise et une jupe sur
+une nudit&eacute; frissonnante et glac&eacute;e. Pour ceinture une ficelle, pour
+coiffure une ficelle, des &eacute;paules pointues sortant de la chemise, une
+p&acirc;leur blonde et lymphatique, des clavicules terreuses, des mains
+rouges, la bouche entr'ouverte et d&eacute;grad&eacute;e, des dents de moins, l'&oelig;il
+terne, hardi et bas, les formes d'une jeune fille avort&eacute;e et le regard
+d'une vieille femme corrompue; cinquante ans m&ecirc;l&eacute;s &agrave; quinze ans; un de
+ces &ecirc;tres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font fr&eacute;mir
+ceux qu'ils ne font pas pleurer.</p>
+
+<p>Marius s'&eacute;tait lev&eacute; et consid&eacute;rait avec une sorte de stupeur cet &ecirc;tre
+presque pareil aux formes de l'ombre qui traversent les r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait poignant surtout, c'est que cette fille n'&eacute;tait pas venue
+au monde pour &ecirc;tre laide. Dans sa premi&egrave;re enfance, elle avait d&ucirc; m&ecirc;me
+&ecirc;tre jolie. La gr&acirc;ce de l'&acirc;ge luttait encore contre la hideuse
+vieillesse anticip&eacute;e de la d&eacute;bauche et de la pauvret&eacute;. Un reste de
+beaut&eacute; se mourait sur ce visage de seize ans, comme ce p&acirc;le soleil qui
+s'&eacute;teint sous d'affreuses nu&eacute;es &agrave; l'aube d'une journ&eacute;e d'hiver.</p>
+
+<p>Ce visage n'&eacute;tait pas absolument inconnu &agrave; Marius. Il croyait se
+rappeler l'avoir vu quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.</p>
+
+<p>La jeune fille r&eacute;pondit avec sa voix de gal&eacute;rien ivre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre pour vous, monsieur Marius.</p>
+
+<p>Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne f&ucirc;t &agrave;
+lui qu'elle e&ucirc;t affaire; mais qu'&eacute;tait-ce que cette fille? comment
+savait-elle son nom?</p>
+
+<p>Sans attendre qu'il lui d&icirc;t d'avancer, elle entra. Elle entra
+r&eacute;sol&ucirc;ment, regardant avec une sorte d'assurance qui serrait le c&oelig;ur
+toute la chambre et le lit d&eacute;fait. Elle avait les pieds nus. De larges
+trous &agrave; son jupon laissaient voir ses longues jambes et ses genoux
+maigres. Elle grelottait.</p>
+
+<p>Elle tenait en effet une lettre &agrave; la main qu'elle pr&eacute;senta &agrave; Marius.</p>
+
+<p>Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain &agrave; cacheter large et
+&eacute;norme &eacute;tait encore mouill&eacute;. Le message ne pouvait venir de bien loin.
+Il lut:</p>
+
+<p>&laquo;Mon aimable voisin, jeune homme!</p>
+
+<p>&laquo;J'ai apris vos bont&eacute;s pour moi, que vous avez pay&eacute; mon terme il y a six
+mois. Je vous b&eacute;nis, jeune homme. Ma fille a&icirc;n&eacute;e vous dira que nous
+sommes sans un morceau de pain depuis deux jours, quatre personnes, et
+mon &eacute;pouse malade. Si je ne suis point dessu dans ma pens&eacute;e, je crois
+devoir esp&eacute;rer que votre c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux s'humanisera &agrave; cet expos&eacute; et
+vous subjuguera le d&eacute;sir de m'&ecirc;tre propice en daignant me prodiguer un
+l&eacute;ger bienfait.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis avec la consid&eacute;ration distingu&eacute;e qu'on doit aux bienfaiteurs de
+l'humanit&eacute;,</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 9em;">&laquo;Jondrette.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;P. S.&mdash;Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre, au milieu de l'aventure obscure qui occupait Marius depuis
+la veille au soir, c'&eacute;tait une chandelle dans une cave. Tout fut
+brusquement &eacute;clair&eacute;.</p>
+
+<p>Cette lettre venait d'o&ugrave; venaient les quatre autres. C'&eacute;tait la m&ecirc;me
+&eacute;criture, le m&ecirc;me style, la m&ecirc;me orthographe, le m&ecirc;me papier, la m&ecirc;me
+odeur de tabac.</p>
+
+<p>Il y avait cinq missives, cinq histoires, cinq noms, cinq signatures, et
+un seul signataire. Le capitaine espa&ntilde;ol don Alvar&egrave;s, la malheureuse
+m&egrave;re Balizard, le po&euml;te dramatique Genflot, le vieux com&eacute;dien Fabantou
+se nommaient tous les quatre Jondrette, si toutefois Jondrette lui-m&ecirc;me
+s'appelait Jondrette.</p>
+
+<p>Depuis assez longtemps d&eacute;j&agrave; que Marius habitait la masure, il n'avait
+eu, nous l'avons dit, que de bien rares occasions de voir, d'entrevoir
+m&ecirc;me son tr&egrave;s infime voisinage. Il avait l'esprit ailleurs, et o&ugrave; est
+l'esprit est le regard. Il avait d&ucirc; plus d'une fois croiser les
+Jondrette dans le corridor ou dans l'escalier; mais ce n'&eacute;tait pour lui
+que des silhouettes; il y avait pris si peu garde que la veille au soir
+il avait heurt&eacute; sur le boulevard sans les reconna&icirc;tre les filles
+Jondrette, car c'&eacute;tait &eacute;videmment elles, et que c'&eacute;tait &agrave; grand'peine
+que celle-ci, qui venait d'entrer dans sa chambre, avait &eacute;veill&eacute; en lui,
+&agrave; travers le d&eacute;go&ucirc;t et la piti&eacute;, un vague souvenir de l'avoir rencontr&eacute;e
+ailleurs.</p>
+
+<p>Maintenant il voyait clairement tout. Il comprenait que son voisin
+Jondrette avait pour industrie dans sa d&eacute;tresse d'exploiter la charit&eacute;
+des personnes bienfaisantes, qu'il se procurait des adresses, et qu'il
+&eacute;crivait sous des noms suppos&eacute;s &agrave; des gens qu'il jugeait riches et
+pitoyables des lettres que ses filles portaient, &agrave; leurs risques et
+p&eacute;rils, car ce p&egrave;re en &eacute;tait l&agrave; qu'il risquait ses filles; il jouait une
+partie avec la destin&eacute;e et il les mettait au jeu. Marius comprenait que
+probablement, &agrave; en juger par leur fuite de la veille, par leur
+essoufflement, par leur terreur, et par ces mots d'argot qu'il avait
+entendus, ces infortun&eacute;es faisaient encore on ne sait quels m&eacute;tiers
+sombres, et que de tout cela, il &eacute;tait r&eacute;sult&eacute;, au milieu de la soci&eacute;t&eacute;
+humaine telle qu'elle est faite, deux mis&eacute;rables &ecirc;tres qui n'&eacute;taient ni
+des enfants, ni des filles, ni des femmes, esp&egrave;ces de monstres impurs et
+innocents produits par la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Tristes cr&eacute;atures sans nom, sans &acirc;ge, sans sexe, auxquelles ni le bien,
+ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l'enfance, n'ont
+d&eacute;j&agrave; plus rien dans ce monde, ni la libert&eacute;, ni la vertu, ni la
+responsabilit&eacute;. &Acirc;mes &eacute;closes hier, fan&eacute;es aujourd'hui, pareilles &agrave; ces
+fleurs tomb&eacute;es dans la rue que toutes les boues fl&eacute;trissent en attendant
+qu'une roue les &eacute;crase.</p>
+
+<p>Cependant, tandis que Marius attachait sur elle un regard &eacute;tonn&eacute; et
+douloureux, la jeune fille allait et venait dans la mansarde avec une
+audace de spectre. Elle se d&eacute;menait sans se pr&eacute;occuper de sa nudit&eacute;. Par
+instants, sa chemise d&eacute;faite et d&eacute;chir&eacute;e lui tombait presque &agrave; la
+ceinture. Elle remuait les chaises, elle d&eacute;rangeait les objets de
+toilette pos&eacute;s sur la commode, elle touchait aux v&ecirc;tements de Marius,
+elle furetait ce qu'il y avait dans les coins.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!</p>
+
+<p>Et elle fredonnait, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; seule, des bribes de
+vaudeville, des refrains fol&acirc;tres que sa voix gutturale et rauque
+faisait lugubres. Sous cette hardiesse per&ccedil;ait je ne sais quoi de
+contraint, d'inquiet et d'humili&eacute;. L'effronterie est une honte.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait plus morne que de la voir s'&eacute;battre et pour ainsi dire
+voleter dans la chambre avec des mouvements d'oiseau que le jour effare,
+ou qui a l'aile cass&eacute;e. On sentait qu'avec d'autres conditions
+d'&eacute;ducation et de destin&eacute;e, l'allure gaie et libre de cette jeune fille
+e&ucirc;t pu &ecirc;tre quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les
+animaux la cr&eacute;ature n&eacute;e pour &ecirc;tre une colombe ne se change en une
+orfraie. Cela ne se voit que parmi les hommes.</p>
+
+<p>Marius songeait, et la laissait faire.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, des livres!</p>
+
+<p>Une lueur traversa son &oelig;il vitreux. Elle reprit, et son accent
+exprimait ce bonheur de se vanter de quelque chose, auquel nulle
+cr&eacute;ature humaine n'est insensible:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais lire, moi.</p>
+
+<p>Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut assez
+couramment:</p>
+
+<p>&laquo;...Le g&eacute;n&eacute;ral Bauduin re&ccedil;ut l'ordre d'enlever avec les cinq bataillons
+de sa brigade le ch&acirc;teau de Hougomont qui est au milieu de la plaine de
+Waterloo...&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Waterloo! Je connais &ccedil;a. C'est une bataille dans les temps. Mon
+p&egrave;re y &eacute;tait. Mon p&egrave;re a servi dans les arm&eacute;es. Nous sommes joliment
+bonapartistes chez nous, allez! C'est contre les Anglais Waterloo.</p>
+
+<p>Elle posa le livre, prit une plume, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Et je sais &eacute;crire aussi!</p>
+
+<p>Elle trempa la plume dans l'encre, et se tournant vers Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous voir? Tenez, je vais &eacute;crire un mot pour voir.</p>
+
+<p>Et avant qu'il e&ucirc;t eu le temps de r&eacute;pondre, elle &eacute;crivit sur une feuille
+de papier blanc qui &eacute;tait au milieu de la table: <i>Les cognes sont l&agrave;</i>.</p>
+
+<p>Puis, jetant la plume:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de fautes d'orthographe. Vous pouvez regarder. Nous avons
+re&ccedil;u de l'&eacute;ducation, ma s&oelig;ur et moi. Nous n'avons pas toujours &eacute;t&eacute;
+comme nous sommes. Nous n'&eacute;tions pas faites....</p>
+
+<p>Ici elle s'arr&ecirc;ta, fixa sa prunelle &eacute;teinte sur Marius, et &eacute;clata de
+rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses
+&eacute;touff&eacute;es par tous les cynismes:</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; fredonner ces paroles sur un air gai:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai faim, mon p&egrave;re.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Pas de fricot.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai froid, ma m&egrave;re.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Pas de tricot.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Grelotte,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Lolotte!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Sanglote,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Jacquot!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-elle achev&eacute; ce couplet qu'elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? Moi, j'y vais.
+J'ai un petit fr&egrave;re qui est ami avec des artistes et qui me donne des
+fois des billets. Par exemple, je n'aime pas les banquettes de galeries.
+On y est g&ecirc;n&eacute;, on y est mal. Il y a quelquefois du gros monde; il y a
+aussi du monde qui sent mauvais.</p>
+
+<p>Puis elle consid&eacute;ra Marius, prit un air &eacute;trange, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, monsieur Marius, que vous &ecirc;tes tr&egrave;s joli gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>Et en m&ecirc;me temps il leur vint &agrave; tous les deux la m&ecirc;me pens&eacute;e, qui la fit
+sourire et qui le fit rougir.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de lui, et lui posa une main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne faites pas attention &agrave; moi, mais je vous connais, monsieur
+Marius. Je vous rencontre ici dans l'escalier, et puis je vous vois
+entrer chez un appel&eacute; le p&egrave;re Mabeuf qui demeure du c&ocirc;t&eacute; d'Austerlitz,
+des fois, quand je me prom&egrave;ne par l&agrave;. Cela vous va tr&egrave;s bien, vos
+cheveux &eacute;bouriff&eacute;s.</p>
+
+<p>Sa voix cherchait &agrave; &ecirc;tre tr&egrave;s douce et ne parvenait qu'&agrave; &ecirc;tre basse. Une
+partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux l&egrave;vres comme sur
+un clavier o&ugrave; il manque des notes.</p>
+
+<p>Marius s'&eacute;tait recul&eacute; doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il avec sa gravit&eacute; froide, j'ai l&agrave; un paquet qui
+est, je crois, &agrave; vous. Permettez-moi de vous le remettre.</p>
+
+<p>Et il lui tendit l'enveloppe qui renfermait les quatre lettres.</p>
+
+<p>Elle frappa dans ses deux mains, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons cherch&eacute; partout!</p>
+
+<p>Puis elle saisit vivement le paquet, et d&eacute;fit l'enveloppe, tout en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu de Dieu! avons-nous cherch&eacute;, ma s&oelig;ur et moi! Et c'est vous qui
+l'aviez trouv&eacute;! Sur le boulevard, n'est-ce pas? ce doit &ecirc;tre sur le
+boulevard? Voyez-vous, &ccedil;a a tomb&eacute; quand nous avons couru. C'est ma
+mioche de s&oelig;ur qui a fait la b&ecirc;tise. En rentrant nous ne l'avons plus
+trouv&eacute;. Comme nous ne voulions pas &ecirc;tre battues, que cela est inutile,
+que cela est enti&egrave;rement inutile, que cela est absolument inutile, nous
+avons dit chez nous que nous avions port&eacute; les lettres chez les personnes
+et qu'on nous avait dit nix! Les voil&agrave;, ces pauvres lettres! Et &agrave; quoi
+avez-vous vu qu'elles &eacute;taient &agrave; moi? Ah! oui, &agrave; l'&eacute;criture! C'est donc
+vous que nous avons cogn&eacute; en passant hier au soir. On n'y voyait pas,
+quoi! J'ai dit &agrave; ma s&oelig;ur: Est-ce que c'est un monsieur? Ma s&oelig;ur m'a
+dit: Je crois que c'est un monsieur!</p>
+
+<p>Cependant, elle avait d&eacute;pli&eacute; la supplique adress&eacute;e &laquo;au monsieur
+bienfaisant de l'&eacute;glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-elle, c'est celle pour ce vieux qui va &agrave; la messe. Au fait,
+c'est l'heure. Je vas lui porter. Il nous donnera peut-&ecirc;tre de quoi
+d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Puis elle se remit &agrave; rire, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que cela fera si nous d&eacute;jeunons aujourd'hui? Cela fera
+que nous aurons eu notre d&eacute;jeuner d'avant-hier, notre d&icirc;ner
+d'avant-hier, notre d&eacute;jeuner d'hier, notre d&icirc;ner d'hier, tout &ccedil;a en une
+fois, ce matin. Tiens! parbleu! si vous n'&ecirc;tes pas contents, crevez,
+chiens!</p>
+
+<p>Ceci fit souvenir Marius de ce que la malheureuse venait chercher chez
+lui.</p>
+
+<p>Il fouilla dans son gilet, il n'y trouva rien.</p>
+
+<p>La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n'avait plus
+conscience que Marius f&ucirc;t l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Des fois je m'en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d'&ecirc;tre
+ici, l'autre hiver nous demeurions sous les arches des ponts. On se
+serrait pour ne pas geler. Ma petite s&oelig;ur pleurait. L'eau, comme c'est
+triste! Quand je pensais &agrave; me noyer, je disais: Non, c'est trop froid.
+Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois dans les foss&eacute;s.
+Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les
+arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses
+comme les tours de Notre-Dame, je me figure que les murs blancs sont la
+rivi&egrave;re, je me dis: Tiens, il y a de l'eau l&agrave;! Les &eacute;toiles sont comme
+des lampions d'illuminations, on dirait qu'elles fument et que le vent
+les &eacute;teint, je suis ahurie, comme si j'avais des chevaux qui me
+soufflent dans l'oreille; quoique ce soit la nuit, j'entends des orgues
+de Barbarie et les m&eacute;caniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je
+crois qu'on me jette des pierres, je me sauve sans savoir, tout tourne,
+tout tourne. Quand on n'a pas mang&eacute;, c'est tr&egrave;s dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et elle le regarda d'un air &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; force de creuser et d'approfondir ses poches, Marius avait fini par
+r&eacute;unir cinq francs seize sous. C'&eacute;tait en ce moment tout ce qu'il
+poss&eacute;dait au monde.&mdash;Voil&agrave; toujours mon d&icirc;ner d'aujourd'hui, pensa-t-il,
+demain nous verrons.&mdash;Il prit les seize sous et donna les cinq francs &agrave;
+la fille.</p>
+
+<p>Elle saisit la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit-elle, il y a du soleil!</p>
+
+<p>Et comme si ce soleil e&ucirc;t eu la propri&eacute;t&eacute; de faire fondre dans son
+cerveau des avalanches d'argot, elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Cinque francs! du luisant! un monarque! dans cette piolle! c'est
+chen&acirc;tre! Vous &ecirc;tes un bon mion. Je vous fonce mon palpitant. Bravo les
+fanandels! deux jours de pivois! et de la viandemuche! et du fricotmar!
+on pitancera chenument! et de la bonne mouise!</p>
+
+<p>Elle ramena sa chemise sur ses &eacute;paules, fit un profond salut &agrave; Marius,
+puis un signe familier de la main, et se dirigea vers la porte en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur. C'est &eacute;gal. Je vas trouver mon vieux.</p>
+
+<p>En passant, elle aper&ccedil;ut sur la commode une cro&ucirc;te de pain dess&eacute;ch&eacute;e qui
+y moisissait dans la poussi&egrave;re; elle se jeta dessus et y mordit en
+grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! c'est dur! &ccedil;a me casse les dents!</p>
+
+<p>Puis elle sortit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vh" id="Chapitre_Vh"></a><a href="#huitieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Le judas de la providence</h3>
+
+
+<p>Marius depuis cinq ans avait v&eacute;cu dans la pauvret&eacute;, dans le d&eacute;n&ucirc;ment,
+dans la d&eacute;tresse m&ecirc;me, mais il s'aper&ccedil;ut qu'il n'avait point connu la
+vraie mis&egrave;re. La vraie mis&egrave;re, il venait de la voir. C'&eacute;tait cette larve
+qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la
+mis&egrave;re de l'homme n'a rien vu, il faut voir la mis&egrave;re de la femme; qui
+n'a vu que la mis&egrave;re de la femme n'a rien vu, il faut voir la mis&egrave;re de
+l'enfant.</p>
+
+<p>Quand l'homme est arriv&eacute; aux derni&egrave;res extr&eacute;mit&eacute;s, il arrive en m&ecirc;me
+temps aux derni&egrave;res ressources. Malheur aux &ecirc;tres sans d&eacute;fense qui
+l'entourent! Le travail, le salaire, le pain, le feu, le courage, la
+bonne volont&eacute;, tout lui manque &agrave; la fois. La clart&eacute; du jour semble
+s'&eacute;teindre au dehors, la lumi&egrave;re morale s'&eacute;teint au dedans; dans ces
+ombres, l'homme rencontre la faiblesse de la femme et de l'enfant, et
+les ploie violemment aux ignominies.</p>
+
+<p>Alors toutes les horreurs sont possibles. Le d&eacute;sespoir est entour&eacute; de
+cloisons fragiles qui donnent toutes sur le vice ou sur le crime.</p>
+
+<p>La sant&eacute;, la jeunesse, l'honneur, les saintes et farouches d&eacute;licatesses
+de la chair encore neuve, le c&oelig;ur, la virginit&eacute;, la pudeur, cet
+&eacute;piderme de l'&acirc;me, sont sinistrement mani&eacute;s par ce t&acirc;tonnement qui
+cherche des ressources, qui rencontre l'opprobre, et qui s'en accommode.
+P&egrave;res, m&egrave;res, enfants, fr&egrave;res, s&oelig;urs, hommes, femmes, filles, adh&egrave;rent,
+et s'agr&egrave;gent presque comme une formation min&eacute;rale, dans cette brumeuse
+promiscuit&eacute; de sexes, de parent&eacute;s, d'&acirc;ges, d'infamies, d'innocences. Ils
+s'accroupissent, adoss&eacute;s les uns aux autres, dans une esp&egrave;ce de destin
+taudis. Ils s'entreregardent lamentablement. &Ocirc; les infortun&eacute;s! comme ils
+sont p&acirc;les! comme ils ont froid! Il semble qu'ils soient dans une
+plan&egrave;te bien plus loin du soleil que nous.</p>
+
+<p>Cette jeune fille fut pour Marius une sorte d'envoy&eacute;e des t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Elle lui r&eacute;v&eacute;la tout un c&ocirc;t&eacute; hideux de la nuit.</p>
+
+<p>Marius se reprocha presque les pr&eacute;occupations de r&ecirc;verie et de passion
+qui l'avaient emp&ecirc;ch&eacute; jusqu'&agrave; ce jour de jeter un coup d'&oelig;il sur ses
+voisins. Avoir pay&eacute; leur loyer, c'&eacute;tait un mouvement machinal, tout le
+monde e&ucirc;t eu ce mouvement; mais lui Marius e&ucirc;t d&ucirc; faire mieux. Quoi! un
+mur seulement le s&eacute;parait de ces &ecirc;tres abandonn&eacute;s, qui vivaient &agrave; t&acirc;tons
+dans la nuit, en dehors du reste des vivants, il les coudoyait, il &eacute;tait
+en quelque sorte, lui, le dernier cha&icirc;non du genre humain qu'ils
+touchassent, il les entendait vivre ou plut&ocirc;t r&acirc;ler &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et il
+n'y prenait point garde! tous les jours &agrave; chaque instant, &agrave; travers la
+muraille, il les entendait marcher, aller, venir, parler, et il ne
+pr&ecirc;tait pas l'oreille! et dans ces paroles il y avait des g&eacute;missements,
+et il ne les &eacute;coutait m&ecirc;me pas! sa pens&eacute;e &eacute;tait ailleurs, &agrave; des songes,
+&agrave; des rayonnements impossibles, &agrave; des amours en l'air, &agrave; des folies; et
+cependant des cr&eacute;atures humaines, ses fr&egrave;res en J&eacute;sus-Christ, ses fr&egrave;res
+dans le peuple, agonisaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui! agonisaient inutilement! Il
+faisait m&ecirc;me partie de leur malheur, et il l'aggravait. Car s'ils
+avaient eu un autre voisin, un voisin moins chim&eacute;rique et plus attentif,
+un homme ordinaire et charitable, &eacute;videmment leur indigence e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+remarqu&eacute;e, leurs signaux de d&eacute;tresse eussent &eacute;t&eacute; aper&ccedil;us, et depuis
+longtemps d&eacute;j&agrave; peut-&ecirc;tre ils eussent &eacute;t&eacute; recueillis et sauv&eacute;s! Sans
+doute ils paraissaient bien d&eacute;prav&eacute;s, bien corrompus, bien avilis, bien
+odieux m&ecirc;me, mais ils sont rares, ceux qui sont tomb&eacute;s sans &ecirc;tre
+d&eacute;grad&eacute;s; d'ailleurs il y a un point o&ugrave; les infortun&eacute;s et les inf&acirc;mes se
+m&ecirc;lent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les mis&eacute;rables; de
+qui est-ce la faute? Et puis, est-ce que ce n'est pas quand la chute est
+plus profonde que la charit&eacute; doit &ecirc;tre plus grande?</p>
+
+<p>Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occasions o&ugrave; Marius,
+comme tous les c&oelig;urs vraiment honn&ecirc;tes, &eacute;tait &agrave; lui-m&ecirc;me son propre
+p&eacute;dagogue, et se grondait plus qu'il ne le m&eacute;ritait, il consid&eacute;rait le
+mur qui le s&eacute;parait des Jondrette, comme s'il e&ucirc;t pu faire passer &agrave;
+travers cette cloison son regard plein de piti&eacute; et en aller r&eacute;chauffer
+ces malheureux. Le mur &eacute;tait une mince lame de pl&acirc;tre soutenue par des
+lattes et des solives, et qui, comme on vient de le lire, laissait
+parfaitement distinguer le bruit des paroles et des voix. Il fallait
+&ecirc;tre le songeur Marius pour ne pas s'en &ecirc;tre encore aper&ccedil;u. Aucun papier
+n'&eacute;tait coll&eacute; sur ce mur ni du c&ocirc;t&eacute; des Jondrette, ni du c&ocirc;t&eacute; de Marius;
+on en voyait &agrave; nu la grossi&egrave;re construction. Sans presque en avoir
+conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la r&ecirc;verie
+examine, observe et scrute comme ferait la pens&eacute;e. Tout &agrave; coup il se
+leva, il venait de remarquer vers le haut, pr&egrave;s du plafond, un trou
+triangulaire r&eacute;sultant de trois lattes qui laissaient un vide entre
+elles. Le pl&acirc;tras qui avait d&ucirc; boucher ce vide &eacute;tait absent, et en
+montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le
+galetas des Jondrette. La commis&eacute;ration a et doit avoir sa curiosit&eacute;. Ce
+trou faisait une esp&egrave;ce de judas. Il est permis de regarder l'infortune
+en tra&icirc;tre pour la secourir.&mdash;Voyons un peu ce que c'est que ces
+gens-l&agrave;, pensa Marius, et o&ugrave; ils en sont.</p>
+
+<p>Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse et regarda.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIh" id="Chapitre_VIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>L'homme fauve au g&icirc;te</h3>
+
+
+<p>Les villes, comme les for&ecirc;ts, ont leurs antres o&ugrave; se cachent tout ce
+qu'elles ont de plus m&eacute;chant et de plus redoutable. Seulement, dans les
+villes, ce qui se cache ainsi est f&eacute;roce, immonde et petit, c'est-&agrave;-dire
+laid; dans les for&ecirc;ts, ce qui se cache est f&eacute;roce, sauvage et grand,
+c'est-&agrave;-dire beau. Repaires pour repaires, ceux des b&ecirc;tes sont
+pr&eacute;f&eacute;rables &agrave; ceux des hommes. Les cavernes valent mieux que les bouges.</p>
+
+<p>Ce que Marius voyait &eacute;tait un bouge.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait pauvre et sa chambre &eacute;tait indigente; mais, de m&ecirc;me que sa
+pauvret&eacute; &eacute;tait noble, son grenier &eacute;tait propre. Le taudis o&ugrave; son regard
+plongeait en ce moment &eacute;tait abject, sale, f&eacute;tide, infect, t&eacute;n&eacute;breux,
+sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille, une table infirme,
+quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles;
+pour toute clart&eacute;, une fen&ecirc;tre-mansarde &agrave; quatre carreaux, drap&eacute;e de
+toiles d'araign&eacute;e. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour
+qu'une face d'homme par&ucirc;t une face de fant&ocirc;me. Les murs avaient un
+aspect l&eacute;preux, et &eacute;taient couverts de coutures et de cicatrices comme
+un visage d&eacute;figur&eacute; par quelque horrible maladie. Une humidit&eacute; chassieuse
+y suintait. On y distinguait des dessins obsc&egrave;nes grossi&egrave;rement
+charbonn&eacute;s.</p>
+
+<p>La chambre que Marius occupait avait un pavage de briques d&eacute;labr&eacute;;
+celle-ci n'&eacute;tait ni carrel&eacute;e, ni planch&eacute;i&eacute;e; on y marchait &agrave; cru sur
+l'antique pl&acirc;tre de la masure devenu noir sous les pieds. Sur ce sol
+in&eacute;gal, o&ugrave; la poussi&egrave;re &eacute;tait comme incrust&eacute;e, et qui n'avait qu'une
+virginit&eacute;, celle du balai, se groupaient capricieusement des
+constellations de vieux chaussons, de savates et de chiffons affreux; du
+reste cette chambre avait une chemin&eacute;e; aussi la louait-on quarante
+francs par an. Il y avait de tout dans cette chemin&eacute;e, un r&eacute;chaud, une
+marmite, des planches cass&eacute;es, des loques pendues &agrave; des clous, une cage
+d'oiseau, de la cendre, et m&ecirc;me un peu de feu. Deux tisons y fumaient
+tristement.</p>
+
+<p>Une chose qui ajoutait encore &agrave; l'horreur de ce galetas, c'est que
+c'&eacute;tait grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des
+dessous de toits, des baies et des promontoires. De l&agrave; d'affreux coins
+insondables o&ugrave; il semblait que devaient se blottir des araign&eacute;es grosses
+comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me on
+ne sait quels &ecirc;tres humains monstrueux.</p>
+
+<p>L'un des grabats &eacute;tait pr&egrave;s de la porte, l'autre pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.
+Tous deux touchaient par une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; la chemin&eacute;e et faisaient face &agrave;
+Marius.</p>
+
+<p>Dans un angle voisin de l'ouverture par o&ugrave; Marius regardait, &eacute;tait
+accroch&eacute;e au mur dans un cadre de bois noir une gravure colori&eacute;e au bas
+de laquelle &eacute;tait &eacute;crit en grosses lettres: LE SONGE. Cela repr&eacute;sentait
+une femme endormie et un enfant endormi, l'enfant sur les genoux de la
+femme, un aigle dans un nuage avec une couronne dans le bas, et la femme
+&eacute;cartant la couronne de la t&ecirc;te de l'enfant, sans se r&eacute;veiller
+d'ailleurs; au fond Napol&eacute;on dans une gloire s'appuyait sur une colonne
+gros bleu &agrave; chapiteau jaune orn&eacute;e de cette inscription:</p>
+
+<p>MARINGO. AUSTERLITS. I&Eacute;NA. WAGRAMME. ELOT.</p>
+
+<p>Au-dessus de ce cadre, une esp&egrave;ce de panneau de bois plus long que large
+&eacute;tait pos&eacute; &agrave; terre et appuy&eacute; en plan inclin&eacute; contre le mur. Cela avait
+l'air d'un tableau retourn&eacute;, d'un ch&acirc;ssis probablement barbouill&eacute; de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;, de quelque trumeau d&eacute;tach&eacute; d'une muraille et oubli&eacute; l&agrave; en
+attendant qu'on le raccroche.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la table, sur laquelle Marius apercevait une plume, de l'encre
+et du papier, &eacute;tait assis un homme d'environ soixante ans, petit,
+maigre, livide, hagard, l'air fin, cruel et inquiet; un gredin hideux.</p>
+
+<p>Lavater, s'il e&ucirc;t consid&eacute;r&eacute; ce visage, y e&ucirc;t trouv&eacute; le vautour m&ecirc;l&eacute; au
+procureur; l'oiseau de proie et l'homme de chicane s'enlaidissant et se
+compl&eacute;tant l'un par l'autre, l'homme de chicane faisant l'oiseau de
+proie ignoble, l'oiseau de proie faisant l'homme de chicane horrible.</p>
+
+<p>Cet homme avait une longue barbe grise. Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'une chemise de
+femme qui laissait voir sa poitrine velue et ses bras nus h&eacute;riss&eacute;s de
+poils gris. Sous cette chemise, on voyait passer un pantalon boueux et
+des bottes dont sortaient les doigts de ses pieds.</p>
+
+<p>Il avait une pipe &agrave; la bouche et il fumait. Il n'y avait plus de pain
+dans le taudis, mais il y avait encore du tabac.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivait, probablement quelque lettre comme celles que Marius avait
+lues.</p>
+
+<p>Sur le coin de la table on apercevait un vieux volume rouge&acirc;tre
+d&eacute;pareill&eacute;, et le format, qui &eacute;tait l'ancien in-12 des cabinets de
+lecture, r&eacute;v&eacute;lait un roman. Sur la couverture, s'&eacute;talait ce titre
+imprim&eacute; en grosses majuscules: DIEU, LE ROI, L'HONNEUR ET LES DAMES, PAR
+DUCRAY-DUMINIL. 1814.</p>
+
+<p>Tout en &eacute;crivant, l'homme parlait haut, et Marius entendait ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Dire qu'il n'y a pas d'&eacute;galit&eacute;, m&ecirc;me quand on est mort! Voyez un peu
+le P&egrave;re-Lachaise! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans
+l'all&eacute;e des acacias, qui est pav&eacute;e. Ils peuvent y arriver en voiture.
+Les petits, les pauvres gens, les malheureux, quoi! on les met dans le
+bas, o&ugrave; il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans
+l'humidit&eacute;. On les met l&agrave; pour qu'ils soient plus vite g&acirc;t&eacute;s! On ne peut
+pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.</p>
+
+<p>Ici il s'arr&ecirc;ta, frappa du poing sur la table, et ajouta en grin&ccedil;ant des
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je mangerais le monde!</p>
+
+<p>Une grosse femme qui pouvait avoir quarante ans ou cent ans &eacute;tait
+accroupie pr&egrave;s de la chemin&eacute;e sur ses talons nus.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait v&ecirc;tue, elle aussi, que d'une chemise et d'un jupon de
+tricot rapi&eacute;c&eacute; avec des morceaux de vieux drap. Un tablier de grosse
+toile cachait la moiti&eacute; du jupon. Quoique cette femme f&ucirc;t pli&eacute;e et
+ramass&eacute;e sur elle-m&ecirc;me, on voyait qu'elle &eacute;tait de tr&egrave;s haute taille.
+C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de g&eacute;ante &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son mari. Elle avait d'affreux
+cheveux d'un blond roux grisonnants qu'elle remuait de temps en temps
+avec ses &eacute;normes mains luisantes &agrave; ongles plats.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle &eacute;tait pos&eacute; &agrave; terre, tout grand ouvert, un volume du m&ecirc;me
+format que l'autre, et probablement du m&ecirc;me roman.</p>
+
+<p>Sur un des grabats, Marius entrevoyait une esp&egrave;ce de longue petite fille
+bl&ecirc;me assise, presque nue et les pieds pendants, n'ayant l'air ni
+d'&eacute;couter, ni de voir, ni de vivre.</p>
+
+<p>La s&oelig;ur cadette sans doute de celle qui &eacute;tait venue chez lui.</p>
+
+<p>Elle paraissait onze ou douze ans. En l'examinant avec attention, on
+reconnaissait qu'elle en avait bien quatorze. C'&eacute;tait l'enfant qui
+disait la veille au soir sur le boulevard: <i>J'ai caval&eacute;! caval&eacute;!
+caval&eacute;!</i></p>
+
+<p>Elle &eacute;tait de cette esp&egrave;ce malingre qui reste longtemps en retard, puis
+pousse vite et tout &agrave; coup. C'est l'indigence qui fait ces tristes
+plantes humaines. Ces cr&eacute;atures n'ont ni enfance ni adolescence. &Agrave;
+quinze ans, elles en paraissent douze, &agrave; seize ans, elles en paraissent
+vingt. Aujourd'hui petites filles, demain femmes. On dirait qu'elles
+enjambent la vie, pour avoir fini plus vite.</p>
+
+<p>En ce moment, cet &ecirc;tre avait l'air d'un enfant.</p>
+
+<p>Du reste, il ne se r&eacute;v&eacute;lait dans ce logis la pr&eacute;sence d'aucun travail;
+pas un m&eacute;tier, pas un rouet, pas un outil. Dans un coin quelques
+ferrailles d'un aspect douteux. C'&eacute;tait cette morne paresse qui suit le
+d&eacute;sespoir et qui pr&eacute;c&egrave;de l'agonie.</p>
+
+<p>Marius consid&eacute;ra quelque temps cet int&eacute;rieur fun&egrave;bre plus effrayant que
+l'int&eacute;rieur d'une tombe, car on y sentait remuer l'&acirc;me humaine et
+palpiter la vie.</p>
+
+<p>Le galetas, la cave, la basse-fosse o&ugrave; de certains indigents rampent au
+plus bas de l'&eacute;difice social, n'est pas tout &agrave; fait le s&eacute;pulcre, c'en
+est l'antichambre; mais, comme ces riches qui &eacute;talent leurs plus grandes
+magnificences &agrave; l'entr&eacute;e de leur palais, il semble que la mort, qui est
+tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, mette ses plus grandes mis&egrave;res dans ce vestibule.</p>
+
+<p>L'homme s'&eacute;tait tu, la femme ne parlait pas, la jeune fille ne semblait
+pas respirer. On entendait crier la plume sur le papier.</p>
+
+<p>L'homme grommela, sans cesser d'&eacute;crire:</p>
+
+<p>&mdash;Canaille! canaille! tout est canaille!</p>
+
+<p>Cette variante &agrave; l'&eacute;piphon&egrave;me de Salomon arracha un soupir &agrave; la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Petit ami, calme-toi, dit-elle. Ne te fais pas de mal, ch&eacute;ri. Tu es
+trop bon d'&eacute;crire &agrave; tous ces gens-l&agrave;, mon homme.</p>
+
+<p>Dans la mis&egrave;re, les corps se serrent les uns contre les autres, comme
+dans le froid, mais les c&oelig;urs s'&eacute;loignent. Cette femme, selon toute
+apparence, avait d&ucirc; aimer cet homme de la quantit&eacute; d'amour qui &eacute;tait en
+elle; mais probablement, dans les reproches quotidiens et r&eacute;ciproques
+d'une affreuse d&eacute;tresse pesant sur tout le groupe, cela s'&eacute;tait &eacute;teint.
+Il n'y avait plus en elle pour son mari que de la cendre d'affection.
+Pourtant les appellations caressantes, comme cela arrive souvent,
+avaient surv&eacute;cu. Elle lui disait: <i>Ch&eacute;ri, petit ami, mon homme,</i> etc.,
+de bouche, le c&oelig;ur se taisant.</p>
+
+<p>L'homme s'&eacute;tait remis &agrave; &eacute;crire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIh" id="Chapitre_VIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Strat&eacute;gie et tactique</h3>
+
+
+<p>Marius, la poitrine oppress&eacute;e, allait redescendre de l'esp&egrave;ce
+d'observatoire qu'il s'&eacute;tait improvis&eacute;, quand un bruit attira son
+attention et le fit rester &agrave; sa place.</p>
+
+<p>La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement.</p>
+
+<p>La fille a&icirc;n&eacute;e parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tach&eacute;s de boue qui avait
+jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle &eacute;tait couverte d'une
+vieille mante en lambeaux que Marius ne lui avait pas vue une heure
+auparavant, mais qu'elle avait probablement d&eacute;pos&eacute;e &agrave; sa porte afin
+d'inspirer plus de piti&eacute;, et qu'elle avait d&ucirc; reprendre en sortant. Elle
+entra, repoussa la porte derri&egrave;re elle, s'arr&ecirc;ta pour reprendre haleine,
+car elle &eacute;tait tout essouffl&eacute;e, puis cria avec une expression de
+triomphe et de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient!</p>
+
+<p>Le p&egrave;re tourna les yeux, la femme tourna la t&ecirc;te, la petite s&oelig;ur ne
+bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? demanda le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Le philanthrope?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;De l'&eacute;glise Saint-Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce vieux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il va venir?</p>
+
+<p>&mdash;Il me suit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es s&ucirc;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, vrai, il vient?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient en fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;En fiacre. C'est Rothschild!</p>
+
+<p>Le p&egrave;re se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Comment es-tu s&ucirc;re? s'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu
+arrives avant lui? Lui as-tu bien donn&eacute; l'adresse au moins? lui as-tu
+bien dit la derni&egrave;re porte au fond du corridor &agrave; droite? Pourvu qu'il ne
+se trompe pas! Tu l'as donc trouv&eacute; &agrave; l'&eacute;glise? a-t-il lu ma lettre?
+qu'est-ce qu'il t'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta! dit la fille, comme tu galopes, bonhomme! Voici: je suis
+entr&eacute;e dans l'&eacute;glise, il &eacute;tait &agrave; sa place d'habitude, je lui ai fait la
+r&eacute;v&eacute;rence, et je lui ai remis la lettre, il a lu, et il m'a dit: O&ugrave;
+demeurez-vous, mon enfant? J'ai dit: Monsieur, je vas vous mener. Il m'a
+dit: Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes &agrave; faire, je
+vais prendre une voiture, et j'arriverai chez vous en m&ecirc;me temps que
+vous. Je lui ai donn&eacute; l'adresse. Quand je lui ait dit la maison, il a
+paru surpris et qu'il h&eacute;sitait un instant, puis il a dit: C'est &eacute;gal,
+j'irai. La messe finie, je l'ai vu sortir de l'&eacute;glise avec sa fille, je
+les ai vus monter en fiacre. Et je lui ai bien dit la derni&egrave;re porte au
+fond du corridor &agrave; droite.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est
+ce qui fait que j'ai couru.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu que c'est le m&ecirc;me fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'en avais remarqu&eacute; le num&eacute;ro donc!</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce num&eacute;ro?</p>
+
+<p>&mdash;440.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, tu es une fille d'esprit.</p>
+
+<p>La fille regarda hardiment son p&egrave;re, et, montrant les chaussures qu'elle
+avait aux pieds:&mdash;Une fille d'esprit, c'est possible. Mais je dis que je
+ne mettrai plus ces souliers-l&agrave;, et que je n'en veux plus, pour la sant&eacute;
+d'abord, et pour la propret&eacute; ensuite. Je ne connais rien de plus aga&ccedil;ant
+que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi, tout le long du
+chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, r&eacute;pondit le p&egrave;re d'un ton de douceur qui contrastait
+avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas
+entrer dans les &eacute;glises. Il faut que les pauvres aient des souliers. On
+ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il am&egrave;rement. Puis
+revenant &agrave; l'objet qui le pr&eacute;occupait:&mdash;Et tu es s&ucirc;re, l&agrave;, s&ucirc;re, qu'il
+vient?</p>
+
+<p>&mdash;Il est derri&egrave;re mes talons, dit-elle.</p>
+
+<p>L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! cria-t-il, tu entends. Voil&agrave; le philanthrope. &Eacute;teins le feu.</p>
+
+<p>La m&egrave;re stup&eacute;faite ne bougea pas.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re, avec l'agilit&eacute; d'un saltimbanque, saisit un pot &eacute;gueul&eacute; qui
+&eacute;tait sur la chemin&eacute;e et jeta de l'eau sur les tisons.</p>
+
+<p>Puis s'adressant &agrave; sa fille a&icirc;n&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Toi! d&eacute;paille la chaise!</p>
+
+<p>Sa fille ne comprenait point.</p>
+
+<p>Il empoigna la chaise et d'un coup de talon il en fit une chaise
+d&eacute;paill&eacute;e. Sa jambe passa au travers.</p>
+
+<p>Tout en retirant sa jambe, il demanda &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Fait-il froid?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s froid. Il neige.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re se tourna vers la cadette qui &eacute;tait sur le grabat pr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre et lui cria d'une voix tonnante:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! &agrave; bas du lit, fain&eacute;ante! tu ne feras donc jamais rien! Casse un
+carreau!</p>
+
+<p>La petite se jeta &agrave; bas du lit en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Casse un carreau! reprit-il.</p>
+
+<p>L'enfant demeura interdite.</p>
+
+<p>&mdash;M'entends-tu? r&eacute;p&eacute;ta le p&egrave;re, je te dis de casser un carreau!</p>
+
+<p>L'enfant, avec une sorte d'ob&eacute;issance terrifi&eacute;e, se dressa sur la pointe
+du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et
+tomba &agrave; grand bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les
+recoins du galetas.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit un g&eacute;n&eacute;ral qui fait les derniers pr&eacute;paratifs au moment o&ugrave; la
+bataille va commencer.</p>
+
+<p>La m&egrave;re, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et demanda d'une
+voix lente et sourde et dont les paroles semblaient sortir comme fig&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Ch&eacute;ri, qu'est-ce que tu veux faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi au lit r&eacute;pondit l'homme.</p>
+
+<p>L'intonation n'admettait pas de d&eacute;lib&eacute;ration. La m&egrave;re ob&eacute;it et se jeta
+lourdement sur un des grabats.</p>
+
+<p>Cependant on entendait un sanglot dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? cria le p&egrave;re.</p>
+
+<p>La fille cadette, sans sortir de l'ombre o&ugrave; elle s'&eacute;tait blottie, montra
+son poing ensanglant&eacute;. En brisant la vitre elle s'&eacute;tait bless&eacute;e; elle
+s'en &eacute;tait all&eacute;e pr&egrave;s du grabat de sa m&egrave;re, et elle pleurait
+silencieusement.</p>
+
+<p>Ce fut le tour de la m&egrave;re de se redresser et de crier:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien! les b&ecirc;tises que tu fais! en cassant ton carreau, elle
+s'est coup&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! dit l'homme, c'&eacute;tait pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? tant mieux? reprit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Paix! r&eacute;pliqua le p&egrave;re, je supprime la libert&eacute; de la presse.</p>
+
+<p>Puis, d&eacute;chirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un
+lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la
+petite.</p>
+
+<p>Cela fait, son &oelig;il s'abaissa sur la chemise d&eacute;chir&eacute;e avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.</p>
+
+<p>Une bise glac&eacute;e sifflait &agrave; la vitre et entrait dans la chambre. La brume
+du dehors y p&eacute;n&eacute;trait et s'y dilatait comme une ouate blanch&acirc;tre
+vaguement d&eacute;m&ecirc;l&eacute;e par des doigts invisibles. &Agrave; travers le carreau cass&eacute;,
+on voyait tomber la neige. Le froid promis la veille par le soleil de la
+Chandeleur &eacute;tait en effet venu.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re promena un coup d'&oelig;il autour de lui comme pour s'assurer qu'il
+n'avait rien oubli&eacute;. Il prit une vieille pelle et r&eacute;pandit de la cendre
+sur les tisons mouill&eacute;s de fa&ccedil;on &agrave; les cacher compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Puis se relevant et s'adossant &agrave; la chemin&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIh" id="Chapitre_VIIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Le rayon dans le bouge</h3>
+
+
+<p>La grande fille s'approcha et posa sa main sur celle de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;T&acirc;te comme j'ai froid, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! r&eacute;pondit le p&egrave;re, j'ai bien plus froid que cela.</p>
+
+<p>La m&egrave;re cria imp&eacute;tueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as toujours tout mieux que les autres, toi! m&ecirc;me le mal.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bas! dit l'homme.</p>
+
+<p>La m&egrave;re, regard&eacute;e d'une certaine fa&ccedil;on, se tut.</p>
+
+<p>Il y eut dans le bouge un moment de silence. La fille a&icirc;n&eacute;e d&eacute;crottait
+d'un air insouciant le bas de sa mante, la jeune s&oelig;ur continuait de
+sangloter; la m&egrave;re lui avait pris la t&ecirc;te dans ses deux mains et la
+couvrait de baisers en lui disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Mon tr&eacute;sor, je t'en prie, ce ne sera rien, ne pleure pas, tu vas
+f&acirc;cher ton p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non! cria le p&egrave;re, au contraire! sanglote! sanglote! cela fait bien.</p>
+
+<p>Puis, revenant &agrave; l'a&icirc;n&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, mais! il n'arrive pas! S'il allait ne pas venir! j'aurais
+&eacute;teint mon feu, d&eacute;fonc&eacute; ma chaise, d&eacute;chir&eacute; ma chemise et cass&eacute; mon
+carreau pour rien!</p>
+
+<p>&mdash;Et bless&eacute; la petite! murmura la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, reprit le p&egrave;re, qu'il fait un froid de chien dans ce
+galetas du diable? Si cet homme ne venait pas! Oh! voil&agrave;! il se fait
+attendre! il se dit: Eh bien! ils m'attendront! ils sont l&agrave; pour
+cela!&mdash;Oh! je les hais, et comme je les &eacute;tranglerais avec jubilation,
+joie, enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces
+pr&eacute;tendus hommes charitables, qui font les conflits, qui vont &agrave; la
+messe, qui donnent dans la pr&ecirc;traille, pr&ecirc;chi, pr&ecirc;cha, dans les
+calottes, et qui se croient au-dessus de nous, et qui viennent nous
+humilier, et nous apporter des v&ecirc;tements! comme ils disent! des nippes
+qui ne valent pas quatre sous, et du pain! Ce n'est pas cela que je
+veux, tas de canailles! c'est de l'argent! Ah! de l'argent! jamais!
+parce qu'ils disent que nous l'irions boire, et que nous sommes des
+ivrognes et des fain&eacute;ants! et eux! qu'est-ce qu'ils sont donc, et
+qu'est-ce qu'ils ont &eacute;t&eacute; dans leur temps? des voleurs! ils ne se
+seraient pas enrichis sans cela! Oh! l'on devrait prendre la soci&eacute;t&eacute; par
+les quatre coins de la nappe et tout jeter en l'air! tout se casserait,
+c'est possible, mais au moins personne n'aurait rien, ce serait cela de
+gagn&eacute;!&mdash;Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton mufle de monsieur
+bienfaisant? viendra-t-il! L'animal a peut-&ecirc;tre oubli&eacute; l'adresse!
+Gageons que cette vieille b&ecirc;te....</p>
+
+<p>En ce moment on frappa un l&eacute;ger coup &agrave; la porte; l'homme s'y pr&eacute;cipita
+et l'ouvrit en s'&eacute;criant avec des salutations profondes et des sourires
+d'adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi
+que votre charmante demoiselle.</p>
+
+<p>Un homme d'un &acirc;ge m&ucirc;r et une jeune fille parurent sur le seuil du
+galetas.</p>
+
+<p>Marius n'avait pas quitt&eacute; sa place. Ce qu'il &eacute;prouva en ce moment
+&eacute;chappe &agrave; la langue humaine.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Elle.</p>
+
+<p>Quiconque a aim&eacute; sait tous les sens rayonnants que contiennent les
+quatre lettres de ce mot: Elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien elle. C'est &agrave; peine si Marius la distinguait &agrave; travers la
+vapeur lumineuse qui s'&eacute;tait subitement r&eacute;pandue sur ses yeux. C'&eacute;tait
+ce doux &ecirc;tre absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois,
+c'&eacute;tait cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage &eacute;vanoui
+qui avait fait la nuit en s'en allant. La vision s'&eacute;tait &eacute;clips&eacute;e, elle
+reparaissait!</p>
+
+<p>Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas, dans ce bouge
+difforme, dans cette horreur!</p>
+
+<p>Marius fr&eacute;missait &eacute;perdument. Quoi! c'&eacute;tait elle! les palpitations de
+son c&oelig;ur lui troublaient la vue. Il se sentait pr&ecirc;t &agrave; fondre en larmes.
+Quoi! il la revoyait enfin apr&egrave;s l'avoir cherch&eacute;e si longtemps! il lui
+semblait qu'il avait perdu son &acirc;me et qu'il venait de la retrouver.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait toujours la m&ecirc;me, un peu p&acirc;le seulement; sa d&eacute;licate figure
+s'encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se d&eacute;robait
+sous une pelisse de satin noir. On entrevoyait sous sa longue robe son
+petit pied serr&eacute; dans un brodequin de soie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait toujours accompagn&eacute;e de M. Leblanc.</p>
+
+<p>Elle avait fait quelques pas dans la chambre et avait d&eacute;pos&eacute; un assez
+gros paquet sur la table.</p>
+
+<p>La Jondrette a&icirc;n&eacute;e s'&eacute;tait retir&eacute;e derri&egrave;re la porte et regardait d'un
+&oelig;il sombre ce chapeau de velours, cette mante de soie, et ce charmant
+visage heureux.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXh" id="Chapitre_IXh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>Jondrette pleure presque</h3>
+
+
+<p>Le taudis &eacute;tait tellement obscur que les gens qui venaient du dehors
+&eacute;prouvaient en y p&eacute;n&eacute;trant un effet d'entr&eacute;e de cave. Les deux nouveaux
+venus avanc&egrave;rent donc avec une certaine h&eacute;sitation, distinguant &agrave; peine
+des formes vagues autour d'eux, tandis qu'ils &eacute;taient parfaitement vus
+et examin&eacute;s par les yeux des habitants du galetas, accoutum&eacute;s &agrave; ce
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>M. Leblanc s'approcha avec son regard bon et triste, et dit au p&egrave;re
+Jondrette:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et
+des couvertures de laine.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ang&eacute;lique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant
+jusqu'&agrave; terre.&mdash;Puis, se penchant &agrave; l'oreille de sa fille a&icirc;n&eacute;e, pendant
+que les deux visiteurs examinaient cet int&eacute;rieur lamentable, il ajouta
+bas et rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Hein? qu'est-ce que je disais? des nippes! pas d'argent. Ils sont tous
+les m&ecirc;mes! &Agrave; propos, comment la lettre &agrave; cette vieille ganache
+&eacute;tait-elle sign&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Fabantou, r&eacute;pondit la fille.</p>
+
+<p>&mdash;L'artiste dramatique, bon!</p>
+
+<p>Bien en prit &agrave; Jondrette, car en ce moment-l&agrave; m&ecirc;me M. Leblanc se
+retournait vers lui, et lui disait de cet air de quelqu'un qui cherche
+le nom:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous &ecirc;tes bien &agrave; plaindre, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Fabantou, r&eacute;pondit vivement Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Fabantou, oui, c'est cela, je me rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;Artiste dramatique, monsieur, et qui a eu des succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Ici Jondrette crut &eacute;videmment le moment venu de s'emparer du
+&laquo;philanthrope&raquo;. Il s'&eacute;cria avec un son de voix qui tenait tout &agrave; la fois
+de la gloriole du bateleur dans les foires et de l'humilit&eacute; du mendiant
+sur les grandes routes:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;l&egrave;ve de Talma, monsieur! je suis &eacute;l&egrave;ve de Talma! La fortune m'a souri
+jadis. H&eacute;las! maintenant c'est le tour du malheur. Voyez, mon
+bienfaiteur, pas de pain, pas de feu. Mes pauvres m&ocirc;mes n'ont pas de
+feu! Mon unique chaise d&eacute;paill&eacute;e! Un carreau cass&eacute;! par le temps qu'il
+fait! Mon &eacute;pouse au lit! malade!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! dit M. Leblanc.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant bless&eacute;e! ajouta Jondrette.</p>
+
+<p>L'enfant, distraite par l'arriv&eacute;e des &eacute;trangers, s'&eacute;tait mise &agrave;
+contempler &laquo;la demoiselle&raquo;, et avait cess&eacute; de sangloter.</p>
+
+<p>&mdash;Pleure donc! braille donc! lui dit Jondrette bas.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il lui pin&ccedil;a sa main malade. Tout cela avec un talent
+d'escamoteur.</p>
+
+<p>La petite jeta les hauts cris.</p>
+
+<p>L'adorable jeune fille que Marius nommait dans son c&oelig;ur &laquo;son Ursule&raquo;
+s'approcha vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ch&egrave;re enfant! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, ma belle demoiselle, poursuivit Jondrette, son poignet
+ensanglant&eacute;! C'est un accident qui est arriv&eacute; en travaillant sous une
+m&eacute;canique pour gagner six sous par jour. On sera peut-&ecirc;tre oblig&eacute; de lui
+couper le bras!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit le vieux monsieur alarm&eacute;.</p>
+
+<p>La petite fille, prenant cette parole au s&eacute;rieux, se remit &agrave; sangloter
+de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, oui, mon bienfaiteur! r&eacute;pondit le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants, Jondrette consid&eacute;rait, &laquo;le philanthrope&raquo; d'une
+mani&egrave;re bizarre. Tout en parlant, il semblait le scruter avec attention
+comme s'il cherchait &agrave; recueillir des souvenirs. Tout &agrave; coup, profitant
+d'un moment o&ugrave; les nouveaux venus questionnaient avec int&eacute;r&ecirc;t la petite
+sur sa main bless&eacute;e, il passa pr&egrave;s de sa femme qui &eacute;tait dans son lit
+avec un air accabl&eacute; et stupide, et lui dit vivement et tr&egrave;s bas:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc cet homme-l&agrave;!</p>
+
+<p>Puis se retournant vers M. Leblanc, et continuant sa lamentation:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, monsieur! je n'ai, moi, pour tout v&ecirc;tement qu'une chemise de ma
+femme! et toute d&eacute;chir&eacute;e! au c&oelig;ur de l'hiver. Je ne puis sortir faute
+d'un habit. Si j'avais le moindre habit, j'irais voir mademoiselle Mars
+qui me conna&icirc;t et qui m'aime beaucoup. Ne demeure-t-elle pas toujours
+rue de la Tour-des-Dames? Savez-vous, monsieur? nous avons jou&eacute; ensemble
+en province. J'ai partag&eacute; ses lauriers. C&eacute;lim&egrave;ne viendrait &agrave; mon
+secours, monsieur! Elmire ferait l'aum&ocirc;ne &agrave; B&eacute;lisaire! Mais non, rien!
+Et pas un sou dans la maison! Ma femme malade, pas un sou! Ma fille
+dangereusement bless&eacute;e, pas un sou! Mon &eacute;pouse a des &eacute;touffements. C'est
+son &acirc;ge, et puis le syst&egrave;me nerveux s'en est m&ecirc;l&eacute;. Il lui faudrait des
+secours, et &agrave; ma fille aussi! Mais le m&eacute;decin! mais le pharmacien!
+comment payer? pas un liard! Je m'agenouillerais devant un d&eacute;cime,
+monsieur! Voil&agrave; o&ugrave; les arts en sont r&eacute;duits! Et savez-vous, ma charmante
+demoiselle, et vous, mon g&eacute;n&eacute;reux protecteur, savez-vous, vous qui
+respirez la vertu et la bont&eacute;, et qui parfumez cette &eacute;glise o&ugrave; ma
+pauvre fille en venant faire sa pri&egrave;re vous aper&ccedil;oit tous les jours?...
+Car j'&eacute;l&egrave;ve mes filles dans la religion, monsieur. Je n'ai pas voulu
+qu'elles prissent le th&eacute;&acirc;tre. Ah! les dr&ocirc;lesses; que je les voie
+broncher! Je ne badine pas, moi! Je leur flanque des bouzins sur
+l'honneur, sur la morale, sur la vertu! Demandez-leur. Il faut que &ccedil;a
+marche droit. Elles ont un p&egrave;re. Ce ne sont pas de ces malheureuses qui
+commencent par n'avoir pas de famille et qui finissent par &eacute;pouser le
+public. On est mamselle Personne, on devient madame Tout-le-Monde.
+Crebleur! pas de &ccedil;a dans la famille Fabantou! J'entends les &eacute;duquer
+vertueusement, et que &ccedil;a soit honn&ecirc;te, et que &ccedil;a soit gentil, et que &ccedil;a
+croie en Dieu! sacr&eacute; nom!&mdash;Eh bien, monsieur, mon digne monsieur,
+savez-vous ce qui va se passer demain? Demain, c'est le 4 f&eacute;vrier, le
+jour fatal, le dernier d&eacute;lai que m'a donn&eacute; mon propri&eacute;taire; si ce soir
+je ne l'ai pas pay&eacute;, demain ma fille a&icirc;n&eacute;e, moi, mon &eacute;pouse avec sa
+fi&egrave;vre, mon enfant avec sa blessure, nous serons tous quatre chass&eacute;s
+d'ici, et jet&eacute;s dehors, dans la rue, sur le boulevard, sans abri, sous
+la pluie, sur la neige. Voil&agrave;, monsieur. Je dois quatre termes, une
+ann&eacute;e! c'est-&agrave;-dire une soixantaine de francs.</p>
+
+<p>Jondrette mentait. Quatre termes n'eussent fait que quarante francs, et
+il n'en pouvait devoir quatre, puisqu'il n'y avait pas six mois que
+Marius en avait pay&eacute; deux.</p>
+
+<p>M. Leblanc tira cinq francs de sa poche et les posa sur la table.</p>
+
+<p>Jondrette eut le temps de grommeler &agrave; l'oreille de sa grande fille:</p>
+
+<p>&mdash;Gredin! que veut-il que je fasse avec ses cinq francs? Cela ne me paye
+pas ma chaise et mon carreau! Faites donc des frais!</p>
+
+<p>Cependant, M. Leblanc avait quitt&eacute; une grande redingote brune qu'il
+portait par-dessus sa redingote bleue et l'avait jet&eacute;e sur le dos de la
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Fabantou, dit-il, je n'ai plus que ces cinq francs sur moi,
+mais je vais reconduire ma fille &agrave; la maison et je reviendrai ce soir;
+n'est-ce pas ce soir que vous devez payer?...</p>
+
+<p>Le visage de Jondrette s'&eacute;claira d'une expression &eacute;trange.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon respectable monsieur. &Agrave; huit heures je dois &ecirc;tre chez mon
+propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai ici &agrave; six heures, et je vous apporterai les soixante francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bienfaiteur! cria Jondrette &eacute;perdu.</p>
+
+<p>Et il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-le bien, ma femme!</p>
+
+<p>M. Leblanc avait repris le bras de la belle jeune fille et se tournait
+vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce soir, mes amis, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures? fit Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures pr&eacute;cises.</p>
+
+<p>En ce moment le par-dessus rest&eacute; sur la chaise frappa les yeux de la
+Jondrette a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, vous oubliez votre redingote.</p>
+
+<p>Jondrette dirigea vers sa fille un regard foudroyant accompagn&eacute; d'un
+haussement d'&eacute;paules formidable.</p>
+
+<p>M. Leblanc se retourna et r&eacute;pondit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'oublie pas, je la laisse.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon protecteur, dit Jondrette, mon auguste bienfaiteur, je fonds en
+larmes! Souffrez que je vous reconduise jusqu'&agrave; votre fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous sortez, repartit M. Leblanc, mettez ce par-dessus. Il fait
+vraiment tr&egrave;s froid.</p>
+
+<p>Jondrette ne se le fit pas dire deux fois. Il endossa vivement la
+redingote brune.</p>
+
+<p>Et ils sortirent tous les trois, Jondrette pr&eacute;c&eacute;dant les deux &eacute;trangers.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Xh" id="Chapitre_Xh"></a><a href="#huitieme">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Tarif des cabriolets de r&eacute;gie: deux francs l'heure</h3>
+
+
+<p>Marius n'avait rien perdu de toute cette sc&egrave;ne, et pourtant en r&eacute;alit&eacute;
+il n'en avait rien vu. Ses yeux &eacute;taient rest&eacute;s fix&eacute;s sur la jeune fille,
+son c&oelig;ur l'avait pour ainsi dire saisie et envelopp&eacute;e tout enti&egrave;re d&egrave;s
+son premier pas dans le galetas. Pendant tout le temps qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+l&agrave;, il avait v&eacute;cu de cette vie de l'extase qui suspend les perceptions
+mat&eacute;rielles et pr&eacute;cipite toute l'&acirc;me sur un seul point. Il contemplait,
+non pas cette fille, mais cette lumi&egrave;re qui avait une pelisse de satin
+et un chapeau de velours. L'&eacute;toile Sirius f&ucirc;t entr&eacute;e dans la chambre
+qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus &eacute;bloui.</p>
+
+<p>Tandis que la jeune fille ouvrait le paquet, d&eacute;pliait les hardes et les
+couvertures, questionnait la m&egrave;re malade avec bont&eacute; et la petite bless&eacute;e
+avec attendrissement, il &eacute;piait tous ses mouvements, il t&acirc;chait
+d'&eacute;couter ses paroles. Il connaissait ses yeux, son front, sa beaut&eacute;, sa
+taille, sa d&eacute;marche, il ne connaissait pas le son de sa voix. Il avait
+cru en saisir quelques mots une fois au Luxembourg, mais il n'en &eacute;tait
+pas absolument s&ucirc;r. Il e&ucirc;t donn&eacute; dix ans de sa vie pour l'entendre, pour
+pouvoir emporter dans son &acirc;me un peu de cette musique. Mais tout se
+perdait dans les &eacute;talages lamentables et les &eacute;clats de trompette de
+Jondrette. Cela m&ecirc;lait une vraie col&egrave;re au ravissement de Marius. Il la
+couvait des yeux. Il ne pouvait s'imaginer que ce f&ucirc;t vraiment cette
+cr&eacute;ature divine qu'il apercevait au milieu de ces &ecirc;tres immondes dans ce
+taudis monstrueux. Il lui semblait voir un colibri parmi des crapauds.</p>
+
+<p>Quand elle sortit, il n'eut qu'une pens&eacute;e, la suivre, s'attacher &agrave; sa
+trace, ne la quitter que sachant o&ugrave; elle demeurait, ne pas la reperdre
+au moins apr&egrave;s l'avoir si miraculeusement retrouv&eacute;e! Il sauta &agrave; bas de
+la commode et prit son chapeau. Comme il mettait la main au p&ecirc;ne de la
+serrure et allait sortir, une r&eacute;flexion l'arr&ecirc;ta. Le corridor &eacute;tait
+long, l'escalier roide, le Jondrette bavard, M. Leblanc n'&eacute;tait sans
+doute pas encore remont&eacute; en voiture; si, en se retournant dans le
+corridor, ou dans l'escalier, ou sur le seuil, il l'apercevait lui,
+Marius, dans cette maison, &eacute;videmment il s'alarmerait et trouverait
+moyen de lui &eacute;chapper de nouveau, et ce serait encore une fois fini. Que
+faire? Attendre un peu? mais pendant cette attente, la voiture pouvait
+partir. Marius &eacute;tait perplexe. Enfin il se risqua, et sortit de sa
+chambre.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus personne dans le corridor. Il courut &agrave; l'escalier. Il
+n'y avait personne dans l'escalier. Il descendit en h&acirc;te, et il arriva
+sur le boulevard &agrave; temps pour voir un fiacre tourner le coin de la rue
+du Petit-Banquier et rentrer dans Paris.</p>
+
+<p>Marius se pr&eacute;cipita dans cette direction. Parvenu &agrave; l'angle du
+boulevard, il revit le fiacre qui descendait rapidement la rue
+Mouffetard; le fiacre &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s loin, aucun moyen de le rejoindre;
+quoi? courir apr&egrave;s? impossible; et d'ailleurs de la voiture on
+remarquerait certainement un individu courant &agrave; toutes jambes &agrave; la
+poursuite du fiacre, et le p&egrave;re le reconna&icirc;trait. En ce moment, hasard
+inou&iuml; et merveilleux, Marius aper&ccedil;ut un cabriolet de r&eacute;gie qui passait &agrave;
+vide sur le boulevard. Il n'y avait qu'un parti &agrave; prendre, monter dans
+ce cabriolet, et suivre le fiacre. Cela &eacute;tait s&ucirc;r, efficace et sans
+danger.</p>
+
+<p>Marius fit signe au cocher d'arr&ecirc;ter, et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'heure!</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel
+des boutons manquaient, sa chemise &eacute;tait d&eacute;chir&eacute;e &agrave; l'un des plis de la
+poitrine.</p>
+
+<p>Le cocher s'arr&ecirc;ta, cligna de l'&oelig;il et &eacute;tendit vers Marius sa main
+gauche en frottant doucement son index avec son pouce.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Payez d'avance, dit le cocher.</p>
+
+<p>Marius se souvint qu'il n'avait sur lui que seize sous.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante sous.</p>
+
+<p>&mdash;Je payerai en revenant.</p>
+
+<p>Le cocher, pour toute r&eacute;ponse, siffla l'air de La Palisse et fouetta son
+cheval.</p>
+
+<p>Marius regarda le cabriolet s'&eacute;loigner d'un air &eacute;gar&eacute;. Pour vingt-quatre
+sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour! il
+retombait dans la nuit! il avait vu et il redevenait aveugle! il songea
+am&egrave;rement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq
+francs qu'il avait donn&eacute;s le matin m&ecirc;me &agrave; cette mis&eacute;rable fille. S'il
+avait eu ces cinq francs, il &eacute;tait sauv&eacute;, il renaissait, il sortait des
+limbes et des t&eacute;n&egrave;bres, il sortait de l'isolement, du spleen, du
+veuvage; il renouait le fil noir de sa destin&eacute;e &agrave; ce beau fil d'or qui
+venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il
+rentra dans la masure d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et
+qu'il n'y aurait qu'&agrave; s'y mieux prendre cette fois pour le suivre; mais
+dans sa contemplation, c'est &agrave; peine s'il avait entendu.</p>
+
+<p>Au moment de monter l'escalier, il aper&ccedil;ut de l'autre c&ocirc;t&eacute; du boulevard,
+le long du mur d&eacute;sert de la rue de la Barri&egrave;re des Gobelins, Jondrette
+envelopp&eacute; du par-dessus du &laquo;philanthrope&raquo;, qui parlait &agrave; un de ces
+hommes de mine inqui&eacute;tante qu'on est convenu d'appeler <i>r&ocirc;deurs de
+barri&egrave;res;</i> gens &agrave; figures &eacute;quivoques, &agrave; monologues suspects, qui ont un
+air de mauvaise pens&eacute;e, et qui dorment assez habituellement de jour, ce
+qui fait supposer qu'ils travaillent la nuit.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par
+tourbillons, faisaient un groupe qu'un sergent de ville e&ucirc;t &agrave; coup s&ucirc;r
+observ&eacute;, mais que Marius remarqua &agrave; peine.</p>
+
+<p>Cependant, quelle que f&ucirc;t sa pr&eacute;occupation douloureuse, il ne put
+s'emp&ecirc;cher de se dire que ce r&ocirc;deur de barri&egrave;res &agrave; qui Jondrette
+parlait ressemblait &agrave; un certain Panchaud, dit Printanier, dit
+Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montr&eacute; une fois et qui passait
+dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu,
+dans le livre pr&eacute;c&eacute;dent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit
+Printanier, dit Bigrenaille, a figur&eacute; plus tard dans plusieurs proc&egrave;s
+criminels et est devenu depuis un coquin c&eacute;l&egrave;bre. Il n'&eacute;tait encore
+alors qu'un fameux coquin. Aujourd'hui il est &agrave; l'&eacute;tat de tradition
+parmi les bandits et les escarpes. Il faisait &eacute;cole vers la fin du
+dernier r&egrave;gne. Et le soir, &agrave; la nuit tombante, &agrave; l'heure o&ugrave; les groupes
+se forment et se parlent bas, on en causait &agrave; la Force dans la
+fosse-aux-lions. On pouvait m&ecirc;me, dans cette prison, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave;
+l'endroit o&ugrave; passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui
+servit &agrave; la fuite inou&iuml;e en plein jour de trente d&eacute;tenus en 1843, on
+pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD,
+audacieusement grav&eacute; par lui sur le mur de ronde dans une de ses
+tentatives d'&eacute;vasion. En 1832, la police le surveillait d&eacute;j&agrave;, mais il
+n'avait pas encore s&eacute;rieusement d&eacute;but&eacute;.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIh" id="Chapitre_XIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>Offres de service de la mis&egrave;re &agrave; la douleur</h3>
+
+
+<p>Marius monta l'escalier de la masure &agrave; pas lents; &agrave; l'instant o&ugrave; il
+allait rentrer dans sa cellule, il aper&ccedil;ut derri&egrave;re lui dans le corridor
+la Jondrette a&icirc;n&eacute;e qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse &agrave; voir,
+c'&eacute;tait elle qui avait ses cinq francs, il &eacute;tait trop tard pour les lui
+redemander, le cabriolet n'&eacute;tait plus l&agrave;, le fiacre &eacute;tait bien loin.
+D'ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant &agrave; la questionner sur la
+demeure des gens qui &eacute;taient venus tout &agrave; l'heure, cela &eacute;tait inutile,
+il &eacute;tait &eacute;vident qu'elle ne la savait point, puisque la lettre sign&eacute;e
+Fabantou &eacute;tait adress&eacute;e <i>au monsieur bienfaisant de l'&eacute;glise
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>.</p>
+
+<p>Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Elle ne se ferma pas; il se retourna et vit une main qui retenait la
+porte entr'ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, qui est l&agrave;?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la fille Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous? reprit Marius presque durement, toujours vous donc! Que me
+voulez-vous?</p>
+
+<p>Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n'avait plus son
+assurance du matin. Elle n'&eacute;tait pas entr&eacute;e et se tenait dans l'ombre du
+corridor, o&ugrave; Marius l'apercevait par la porte entre-b&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, r&eacute;pondrez-vous? fit Marius. Qu'est-ce que vous me voulez?</p>
+
+<p>Elle leva sur lui son &oelig;il morne o&ugrave; une esp&egrave;ce de clart&eacute; semblait
+s'allumer vaguement, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marius, vous avez l'air triste. Qu'est-ce que vous avez?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si!</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que si!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille!</p>
+
+<p>Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous
+avez &eacute;t&eacute; bon ce matin. Soyez-le encore &agrave; pr&eacute;sent. Vous m'avez donn&eacute; de
+quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du
+chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin.
+Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Puis-je servir &agrave; quelque chose?
+Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n'aurez pas
+besoin de me dire, mais enfin je peux &ecirc;tre utile. Je peux bien vous
+aider, puisque j'aide mon p&egrave;re. Quand il faut porter des lettres, aller
+dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse,
+suivre quelqu'un, moi je sers &agrave; &ccedil;a. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce
+que vous avez, j'irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu'un qui
+parle aux personnes, &ccedil;a suffit pour qu'on sache les choses, et tout
+s'arrange. Servez-vous de moi.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e traversa l'esprit de Marius. Quelle branche d&eacute;daigne-t-on quand
+on se sent tomber?</p>
+
+<p>Il s'approcha de la Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute... lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle l'interrompit avec un &eacute;clair de joie dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, tutoyez-moi! j'aime mieux cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit-il, tu as amen&eacute; ici ce vieux monsieur avec sa
+fille....</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu leur adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Trouve-la-moi.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de la Jondrette, de morne, &eacute;tait devenu joyeux, de joyeux il
+devint sombre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; ce que vous voulez? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous les connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais
+vous voulez la conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ce <i>les</i> qui &eacute;tait devenu <i>la</i> avait je ne sais quoi de significatif et
+d'amer.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, peux-tu? dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avoir l'adresse de la belle demoiselle?</p>
+
+<p>Il y avait encore dans ces mots &laquo;la belle demoiselle&raquo; une nuance qui
+importuna Marius. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin n'importe! l'adresse du p&egrave;re et de la fille. Leur adresse,
+quoi!</p>
+
+<p>Elle le regarda fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me donnerez?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu voudras!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je voudrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez l'adresse.</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te, puis d'un mouvement brusque elle tira la porte qui
+se referma.</p>
+
+<p>Marius se retrouva seul.</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur une chaise, la t&ecirc;te et les deux coudes sur son
+lit, ab&icirc;m&eacute; dans des pens&eacute;es qu'il ne pouvait saisir et comme en proie &agrave;
+un vertige. Tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; depuis le matin, l'apparition de
+l'ange, sa disparition, ce que cette cr&eacute;ature venait de lui dire, une
+lueur d'esp&eacute;rance flottant dans un d&eacute;sespoir immense, voil&agrave; ce qui
+emplissait confus&eacute;ment son cerveau.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il fut violemment arrach&eacute; &agrave; sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles
+pleines du plus &eacute;trange int&eacute;r&ecirc;t pour lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que j'en suis s&ucirc;r et que je l'ai reconnu.</p>
+
+<p>De qui parlait Jondrette? il avait reconnu qui? M. Leblanc? le p&egrave;re de
+&laquo;son Ursule&raquo;? quoi! est-ce que Jondrette le connaissait? Marius
+allait-il avoir de cette fa&ccedil;on brusque et inattendue tous les
+renseignements sans lesquels sa vie &eacute;tait obscure pour lui-m&ecirc;me?
+allait-il savoir enfin qui il aimait, qui &eacute;tait cette jeune fille? qui
+&eacute;tait son p&egrave;re? l'ombre si &eacute;paisse qui les couvrait &eacute;tait-elle au moment
+de s'&eacute;claircir? Le voile allait-il se d&eacute;chirer? Ah! ciel!</p>
+
+<p>Il bondit, plut&ocirc;t qu'il ne monta, sur la commode, et reprit sa place
+pr&egrave;s de la petite lucarne de la cloison.</p>
+
+<p>Il revoyait l'int&eacute;rieur du bouge Jondrette.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIIh" id="Chapitre_XIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3>Emploi de la pi&egrave;ce de cinq francs de M. Leblanc</h3>
+
+
+<p>Rien n'&eacute;tait chang&eacute; dans l'aspect de la famille, sinon que la femme et
+les filles avaient puis&eacute; dans le paquet, et mis des bas et des camisoles
+de laine. Deux couvertures neuves &eacute;taient jet&eacute;es sur les deux lits.</p>
+
+<p>Le Jondrette venait &eacute;videmment de rentrer. Il avait encore
+l'essoufflement du dehors. Ses filles &eacute;taient pr&egrave;s de la chemin&eacute;e,
+assises &agrave; terre, l'a&icirc;n&eacute;e pansant la main de la cadette. Sa femme &eacute;tait
+comme affaiss&eacute;e sur le grabat voisin de la chemin&eacute;e avec un visage
+&eacute;tonn&eacute;. Jondrette marchait dans le galetas de long en large &agrave; grands
+pas. Il avait les yeux extraordinaires.</p>
+
+<p>La femme, qui semblait timide et frapp&eacute;e de stupeur devant son mari, se
+hasarda &agrave; lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vraiment? tu es s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;r! Il y a huit ans! mais je le reconnais! Ah! je le reconnais! je
+l'ai reconnu tout de suite! Quoi, cela ne t'a pas saut&eacute; aux yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je t'ai dit pourtant: fais attention! mais c'est la taille, c'est
+le visage, &agrave; peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas,
+je ne sais pas comment ils font; c'est le son de voix. Il est mieux mis,
+voil&agrave; tout! Ah! vieux myst&eacute;rieux du diable, je te tiens, va!</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta et dit &agrave; ses filles:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, vous autres!&mdash;C'est dr&ocirc;le que cela ne t'ait pas saut&eacute;
+aux yeux.</p>
+
+<p>Elles se lev&egrave;rent pour ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>La m&egrave;re balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Avec sa main malade?</p>
+
+<p>&mdash;L'air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait visible que cet homme &eacute;tait de ceux auxquels on ne r&eacute;plique
+pas. Les deux filles sortirent.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elles allaient passer la porte, le p&egrave;re retint l'a&icirc;n&eacute;e par
+le bras et dit avec un accent particulier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez ici &agrave; cinq heures pr&eacute;cises. Toutes les deux. J'aurai besoin
+de vous.</p>
+
+<p>Marius redoubla d'attention.</p>
+
+<p>Demeur&eacute; seul avec sa femme, Jondrette se remit &agrave; marcher dans la chambre
+et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques
+minutes &agrave; faire rentrer et &agrave; enfoncer dans la ceinture de son pantalon
+le bas de la chemise de femme qu'il portait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?</p>
+
+<p>Marius n'en pouvait douter, c'&eacute;tait bien d'elle qu'on parlait. Il
+&eacute;coutait avec une anxi&eacute;t&eacute; ardente. Toute sa vie &eacute;tait dans ses oreilles.</p>
+
+<p>Mais le Jondrette s'&eacute;tait pench&eacute;, et avait parl&eacute; bas &agrave; sa femme. Puis il
+se releva et termina tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a? dit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a! dit le mari.</p>
+
+<p>Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le <i>&ccedil;a</i> de la
+m&egrave;re. C'&eacute;tait la surprise, la rage, la haine, la col&egrave;re, m&ecirc;l&eacute;es et
+combin&eacute;es dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques
+mots prononc&eacute;s, du nom sans doute, que son mari lui avait dit &agrave;
+l'oreille, pour que cette grosse femme assoupie se r&eacute;veill&acirc;t, et de
+repoussante dev&icirc;nt effroyable.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'&eacute;cria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont
+nu-pieds et n'ont pas une robe &agrave; mettre! Comment! une pelisse de satin,
+un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents
+francs d'effets! qu'on croirait que c'est une dame! Non, tu te trompes!
+Mais d'abord l'autre &eacute;tait affreuse, celle-ci n'est pas mal! elle n'est
+vraiment pas mal! ce ne peut pas &ecirc;tre elle!</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est elle. Tu verras.</p>
+
+<p>&Agrave; cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et
+blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment
+elle parut &agrave; Marius plus redoutable encore que son mari. C'&eacute;tait une
+truie avec le regard d'une tigresse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes
+filles d'un air de piti&eacute;, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui
+crever le ventre &agrave; coups de sabot!</p>
+
+<p>Elle sauta &agrave; bas du lit, et resta un moment debout, d&eacute;coiff&eacute;e, les
+narines gonfl&eacute;es, la bouche entr'ouverte, les poings crisp&eacute;s et rejet&eacute;s
+en arri&egrave;re. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L'homme allait
+et venait sans faire attention &agrave; sa femelle.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques instants de ce silence, il s'approcha de la Jondrette et
+s'arr&ecirc;ta devant elle, les bras crois&eacute;s, comme le moment d'auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Et veux-tu que je te dise encore une chose?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit d'une voix br&egrave;ve et basse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ma fortune est faite.</p>
+
+<p>La Jondrette le consid&eacute;ra de ce regard qui veut dire: Est-ce que celui
+qui me parle deviendrait fou?</p>
+
+<p>Lui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! voil&agrave; pas mal longtemps d&eacute;j&agrave; que je suis paroissien de la
+paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain!
+j'en ai assez eu de la mis&egrave;re! ma charge et la charge des autres! Je ne
+plaisante plus, je ne trouve plus &ccedil;a comique, assez de calembours, bon
+Dieu! plus de farces, p&egrave;re &eacute;ternel! Je veux manger &agrave; ma faim, je veux
+boire &agrave; ma soif! b&acirc;frer! dormir! ne rien faire! je veux avoir mon tour,
+moi, tiens! avant de crever! je veux &ecirc;tre un peu millionnaire.</p>
+
+<p>Il fit le tour du bouge et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux dire? demanda la femme.</p>
+
+<p>Il secoua la t&ecirc;te, cligna de l'&oelig;il et haussa la voix comme un physicien
+de carrefour qui va faire une d&eacute;monstration:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux dire? &eacute;coute!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! grommela la Jondrette, pas si haut! si ce sont des affaires
+qu'il ne faut pas qu'on entende.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! qui &ccedil;a? le voisin? je l'ai vu sortir tout &agrave; l'heure. D'ailleurs
+est-ce qu'il entend, ce grand b&ecirc;ta? Et puis je te dis que je l'ai vu
+sortir.</p>
+
+<p>Cependant, par une sorte d'instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez
+pourtant pour que ses paroles &eacute;chappassent &agrave; Marius. Une circonstance
+favorable, et qui avait permis &agrave; Marius de ne rien perdre de cette
+conversation, c'est que la neige tomb&eacute;e assourdissait le bruit des
+voitures sur le boulevard.</p>
+
+<p>Voici ce que Marius entendit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute bien. Il est pris, le cr&eacute;sus! C'est tout comme. C'est d&eacute;j&agrave;
+fait. Tout est arrang&eacute;. J'ai vu des gens. Il viendra ce soir &agrave; six
+heures. Apporter ses soixante francs, canaille! As-tu vu comme je vous
+ai d&eacute;bagoul&eacute; &ccedil;a, mes soixante francs, mon propri&eacute;taire, mon 4 f&eacute;vrier!
+ce n'est seulement pas un terme! &eacute;tait-ce b&ecirc;te! Il viendra donc &agrave; six
+heures! c'est l'heure o&ugrave; le voisin est all&eacute; d&icirc;ner. La m&egrave;re Burgon lave
+la vaisselle en ville. Il n'y a personne dans la maison. Le voisin ne
+rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous
+aideras. Il s'ex&eacute;cutera.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne s'ex&eacute;cute pas? demanda la femme.</p>
+
+<p>Jondrette fit un geste sinistre et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'ex&eacute;cuterons.</p>
+
+<p>Et il &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que Marius le voyait rire. Ce rire &eacute;tait froid
+et doux, et faisait frissonner.</p>
+
+<p>Jondrette ouvrit un placard pr&egrave;s de la chemin&eacute;e et en tira une vieille
+casquette qu'il mit sur sa t&ecirc;te apr&egrave;s l'avoir bross&eacute;e avec sa manche.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, fit-il, je sors. J'ai encore des gens &agrave; voir. Des bons. Tu
+verras comme &ccedil;a va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible.
+C'est un beau coup &agrave; jouer. Garde la maison.</p>
+
+<p>Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un
+moment pensif, puis s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'il est tout de m&ecirc;me bien heureux qu'il ne m'ait pas
+reconnu, lui! S'il m'avait reconnu de son c&ocirc;t&eacute;, il ne serait pas revenu.
+Il nous &eacute;chappait! C'est ma barbe qui m'a sauv&eacute;! ma barbiche romantique!
+ma jolie petite barbiche romantique!</p>
+
+<p>Et il se remit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Il alla &agrave; la fen&ecirc;tre. La neige tombait toujours et rayait le gris du
+ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Quel chien de temps! dit-il.</p>
+
+<p>Puis croisant la redingote:</p>
+
+<p>&mdash;La pelure est trop large.&mdash;C'est &eacute;gal, ajouta-t-il, il a diablement
+bien fait de me la laisser, le vieux coquin! Sans cela je n'aurais pas
+pu sortir et tout aurait encore manqu&eacute;! &Agrave; quoi les choses tiennent
+pourtant!</p>
+
+<p>Et, enfon&ccedil;ant la casquette sur ses yeux, il sortit.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte
+se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par
+l'ouverture.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais, dit-il. Tu auras un r&eacute;chaud de charbon.</p>
+
+<p>Et il jeta dans le tablier de sa femme la pi&egrave;ce de cinq francs que lui
+avait laiss&eacute;e le &laquo;philanthrope&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Un r&eacute;chaud de charbon? demanda la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de boisseaux?</p>
+
+<p>&mdash;Deux bons.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fera trente sous. Avec le reste j'ach&egrave;terai de quoi d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas d&eacute;penser la pi&egrave;ce-cent-sous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aurai quelque chose &agrave; acheter de mon c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Combien te faudra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; y a-t-il un quincaillier par ici?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Mouffetard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, au coin d'une rue, je vois la boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dis-moi donc combien il te faudra pour ce que tu as &agrave; acheter?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante sous-trois francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne restera pas gras pour le d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui il ne s'agit pas de manger. Il y a mieux &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a suffit, mon bijou.</p>
+
+<p>Sur ce mot de sa femme, Jondrette referma la porte, et cette fois Marius
+entendit son pas s'&eacute;loigner dans le corridor de la masure et descendre
+rapidement l'escalier.</p>
+
+<p>Une heure sonnait en cet instant &agrave; Saint-M&eacute;dard.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIIIh" id="Chapitre_XIIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XIII</a></h2>
+
+<h3><i>Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster</i></h3>
+
+
+<p>Marius, tout songeur qu'il &eacute;tait, &eacute;tait, nous l'avons dit, une nature
+ferme et &eacute;nergique. Les habitudes de recueillement solitaire, en
+d&eacute;veloppant en lui la sympathie et la compassion, avaient diminu&eacute;
+peut-&ecirc;tre la facult&eacute; de s'irriter, mais laiss&eacute; intacte la facult&eacute; de
+s'indigner; il avait la bienveillance d'un brahme et la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'un
+juge; il avait piti&eacute; d'un crapaud, mais il &eacute;crasait une vip&egrave;re. Or,
+c'&eacute;tait dans un trou de vip&egrave;res que son regard venait de plonger;
+c'&eacute;tait un nid de monstres qu'il avait sous les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mettre le pied sur ces mis&eacute;rables, dit-il.</p>
+
+<p>Aucune des &eacute;nigmes qu'il esp&eacute;rait voir dissiper ne s'&eacute;tait &eacute;claircie; au
+contraire, toutes s'&eacute;taient &eacute;paissies peut-&ecirc;tre; il ne savait rien de
+plus sur la belle enfant du Luxembourg et sur l'homme qu'il appelait M.
+Leblanc, sinon que Jondrette les connaissait. &Agrave; travers les paroles
+t&eacute;n&eacute;breuses qui avaient &eacute;t&eacute; dites, il n'entrevoyait distinctement qu'une
+chose, c'est qu'un guet-apens se pr&eacute;parait, un guet-apens obscur, mais
+terrible; c'est qu'ils couraient tous les deux un grand danger, elle
+probablement, son p&egrave;re &agrave; coup s&ucirc;r; c'est qu'il fallait les sauver;
+c'est qu'il fallait d&eacute;jouer les combinaisons hideuses des Jondrette et
+rompre la toile de ces araign&eacute;es.</p>
+
+<p>Il observa un moment la Jondrette. Elle avait tir&eacute; d'un coin un vieux
+fourneau de t&ocirc;le et elle fouillait dans des ferrailles.</p>
+
+<p>Il descendit de la commode le plus doucement qu'il put et en ayant soin
+de ne faire aucun bruit.</p>
+
+<p>Dans son effroi de ce qui s'appr&ecirc;tait et dans l'horreur dont les
+Jondrette l'avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, il sentait une sorte de joie &agrave; l'id&eacute;e qu'il
+lui serait peut-&ecirc;tre donn&eacute; de rendre un tel service &agrave; celle qu'il
+aimait.</p>
+
+<p>Mais comment faire? Avertir les personnes menac&eacute;es? o&ugrave; les trouver? Il
+ne savait pas leur adresse. Elles avaient reparu un instant &agrave; ses yeux,
+puis elles s'&eacute;taient replong&eacute;es dans les immenses profondeurs de Paris.
+Attendre M. Leblanc &agrave; la porte le soir &agrave; six heures, au moment o&ugrave; il
+arriverait, et le pr&eacute;venir du pi&egrave;ge? Mais Jondrette et ses gens le
+verraient guetter, le lieu &eacute;tait d&eacute;sert, ils seraient plus forts que
+lui, ils trouveraient moyen de le saisir ou de l'&eacute;loigner, et celui que
+Marius voulait sauver serait perdu. Une heure venait de sonner, le
+guet-apens devait s'accomplir &agrave; six heures. Marius avait cinq heures
+devant lui.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau,
+et sortit, sans faire plus de bruit que s'il e&ucirc;t march&eacute; sur de la mousse
+avec des pieds nus.</p>
+
+<p>D'ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.</p>
+
+<p>Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait vers le milieu de cette rue pr&egrave;s d'un mur tr&egrave;s bas qu'on peut
+enjamber &agrave; de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il
+marchait lentement, pr&eacute;occup&eacute; qu'il &eacute;tait, la neige assourdissait ses
+pas; tout &agrave; coup il entendit des voix qui parlaient tout pr&egrave;s de lui. Il
+tourna la t&ecirc;te, la rue &eacute;tait d&eacute;serte, il n'y avait personne, c'&eacute;tait en
+plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.</p>
+
+<p>Il eut l'id&eacute;e de regarder par-dessus le mur qu'il c&ocirc;toyait.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; en effet deux hommes adoss&eacute;s &agrave; la muraille, assis dans la
+neige et se parlant bas.</p>
+
+<p>Ces deux figures lui &eacute;taient inconnues. L'un &eacute;tait un homme barbu en
+blouse et l'autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une
+calotte grecque, l'autre la t&ecirc;te nue et de la neige dans les cheveux.</p>
+
+<p>En avan&ccedil;ant la t&ecirc;te au-dessus d'eux, Marius pouvait entendre.</p>
+
+<p>Le chevelu poussait l'autre du coude et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Avec Patron-Minette, &ccedil;a ne peut pas manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu? dit le barbu; et le chevelu repartit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui
+puisse arriver: cinq ans, six ans, dix ans au plus!</p>
+
+<p>L'autre r&eacute;pondit avec quelque h&eacute;sitation et en grelottant sous son
+bonnet grec:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est une chose r&eacute;elle. On ne peut pas aller &agrave; l'encontre de ces
+choses-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que l'affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La
+maringotte du p&egrave;re Chose sera attel&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis ils se mirent &agrave; parler d'un m&eacute;lodrame qu'ils avaient vu la veille &agrave;
+la Ga&icirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Marius continua son chemin.</p>
+
+<p>Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si &eacute;trangement
+cach&eacute;s derri&egrave;re ce mur et accroupis dans la neige, n'&eacute;taient pas
+peut-&ecirc;tre sans quelque rapport avec les abominables projets de
+Jondrette. Ce devait &ecirc;tre l&agrave; <i>l'affaire</i>.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda &agrave; la premi&egrave;re
+boutique qu'il rencontra o&ugrave; il y avait un commissaire de police.</p>
+
+<p>On lui indiqua la rue de Pontoise et le num&eacute;ro 14.</p>
+
+<p>Marius s'y rendit.</p>
+
+<p>Et passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le
+mangea, pr&eacute;voyant qu'il ne d&icirc;nerait pas.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il rendit justice &agrave; la providence. Il songea que, s'il
+n'avait pas donn&eacute; ses cinq francs le matin &agrave; la fille Jondrette, il
+aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par cons&eacute;quent tout ignor&eacute;, que
+rien n'aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M.
+Leblanc &eacute;tait perdu, et sans doute sa fille avec lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIVh" id="Chapitre_XIVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XIV</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; un agent de police donne deux coups de poing &agrave; un avocat</h3>
+
+
+<p>Arriv&eacute; au num&eacute;ro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et
+demanda le commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un gar&ccedil;on de bureau
+quelconque; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui
+parler? est-ce press&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Marius.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un
+homme de haute taille s'y tenait debout, derri&egrave;re une grille, appuy&eacute; &agrave;
+un po&ecirc;le, et relevant de ses deux mains les pans d'un vaste carrick &agrave;
+trois collets. C'&eacute;tait une figure carr&eacute;e, une bouche mince et ferme,
+d'&eacute;pais favoris grisonnants tr&egrave;s farouches, un regard &agrave; retourner vos
+poches. On e&ucirc;t pu dire de ce regard, non qu'il p&eacute;n&eacute;trait, mais qu'il
+fouillait.</p>
+
+<p>Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins f&eacute;roce ni beaucoup moins
+redoutable que Jondrette; le dogue quelquefois n'est pas moins
+inqui&eacute;tant &agrave; rencontrer que le loup.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? dit-il &agrave; Marius, sans ajouter monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire de police?</p>
+
+<p>&mdash;Il est absent. Je le remplace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour une affaire tr&egrave;s secr&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Alors parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Et tr&egrave;s press&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, parlez vite.</p>
+
+<p>Cet homme, calme et brusque, &eacute;tait tout &agrave; la fois effrayant et
+rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta
+l'aventure.&mdash;Qu'une personne qu'il ne connaissait que de vue devait &ecirc;tre
+attir&eacute;e le soir m&ecirc;me dans un guet-apens;&mdash;qu'habitant la chambre voisine
+du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le
+complot &agrave; travers la cloison;&mdash;que le sc&eacute;l&eacute;rat qui avait imagin&eacute; le
+pi&egrave;ge &eacute;tait un nomm&eacute; Jondrette;&mdash;qu'il aurait des complices,
+probablement des r&ocirc;deurs de barri&egrave;res, entre autres un certain Panchaud,
+dit Printanier, dit Bigrenaille;&mdash;que les filles de Jondrette feraient
+le guet;&mdash;qu'il n'existait aucun moyen de pr&eacute;venir l'homme menac&eacute;,
+attendu qu'on ne savait m&ecirc;me pas son nom;&mdash;et qu'enfin tout cela devait
+s'ex&eacute;cuter &agrave; six heures du soir au point le plus d&eacute;sert du boulevard de
+l'H&ocirc;pital, dans la maison du num&eacute;ro 50-52.</p>
+
+<p>&Agrave; ce num&eacute;ro, l'inspecteur leva la t&ecirc;te, et dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc dans la chambre du fond du corridor?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, fit Marius, et il ajouta:&mdash;Est-ce que vous connaissez
+cette maison?</p>
+
+<p>L'inspecteur resta un moment silencieux, puis r&eacute;pondit en chauffant le
+talon de sa botte &agrave; la bouche du po&ecirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment.</p>
+
+<p>Il continua dans ses dents, parlant moins &agrave; Marius qu'&agrave; sa cravate:</p>
+
+<p>&mdash;Il doit y avoir un peu de Patron-Minette l&agrave; dedans.</p>
+
+<p>Ce mot frappa Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Patron-Minette, dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il raconta &agrave; l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu et de
+l'homme barbu dans la neige derri&egrave;re le mur de la rue du Petit-Banquier.</p>
+
+<p>L'inspecteur grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Le chevelu doit &ecirc;tre Brujon, et le barbu doit &ecirc;tre Demi-Liard, dit
+Deux-Milliards.</p>
+
+<p>Il avait de nouveau baiss&eacute; les paupi&egrave;res, et il m&eacute;ditait.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au p&egrave;re Chose, je l'entrevois. Voil&agrave; que j'ai br&ucirc;l&eacute; mon carrick.
+Ils font toujours trop de feu dans ces maudits po&ecirc;les. Le num&eacute;ro 50-52.
+Ancienne propri&eacute;t&eacute; Gorbeau.</p>
+
+<p>Puis il regarda Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu?</p>
+
+<p>&mdash;Et Panchaud.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu r&ocirc;dailler par l&agrave; une esp&egrave;ce de petit muscadin du
+diable?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni un grand gros massif mat&eacute;riel qui ressemble &agrave; l'&eacute;l&eacute;phant du Jardin
+des Plantes?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue-rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au quatri&egrave;me, personne ne le voit, pas m&ecirc;me ses adjudants,
+commis et employ&eacute;s. Il est peu surprenant que vous ne l'ayez pas aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marius, que tous ces &ecirc;tres-l&agrave;?</p>
+
+<p>L'inspecteur r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs ce n'est pas leur heure.</p>
+
+<p>Il retomba dans son silence, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans
+l'int&eacute;rieur sans que les artistes s'en aper&ccedil;oivent. Alors ils en
+seraient quittes pour d&eacute;commander le vaudeville. Ils sont si modestes!
+le public les g&ecirc;ne. Pas de &ccedil;a, pas de &ccedil;a. Je veux les entendre chanter
+et les faire danser.</p>
+
+<p>Ce monologue termin&eacute;, il se tourna vers Marius et lui demanda en le
+regardant fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Aurez-vous peur?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;De ces hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que de vous! r&eacute;pliqua rudement Marius qui commen&ccedil;ait &agrave;
+remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.</p>
+
+<p>L'inspecteur regarda Marius plus fixement encore et reprit avec une
+sorte de solennit&eacute; sentencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez l&agrave; comme un homme brave et comme un homme honn&ecirc;te. Le
+courage ne craint pas le crime, et l'honn&ecirc;tet&eacute; ne craint pas l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Marius l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon; mais que comptez-vous faire?</p>
+
+<p>L'inspecteur se borna &agrave; lui r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Les locataires de cette maison-l&agrave; ont des passe-partout pour rentrer
+la nuit chez eux. Vous devez en avoir un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.</p>
+
+<p>Marius prit sa clef dans son gilet, la remit &agrave; l'inspecteur, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.</p>
+
+<p>L'inspecteur jeta sur Marius le coup d'&oelig;il de Voltaire &agrave; un acad&eacute;micien
+de province qui lui e&ucirc;t propos&eacute; une rime; il plongea d'un seul mouvement
+ses deux mains, qui &eacute;taient &eacute;normes, dans les deux poches de son
+carrick, et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets
+qu'on appelle coups de poing. Il les pr&eacute;senta &agrave; Marius en disant
+vivement et d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu'on
+vous croie sorti. Ils sont charg&eacute;s. Chacun de deux balles. Vous
+observerez, il y a un trou au mur, comme vous me l'avez dit. Les gens
+viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose &agrave;
+point, et qu'il sera temps de l'arr&ecirc;ter, vous tirerez un coup de
+pistolet. Pas trop t&ocirc;t. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en
+l'air, au plafond, n'importe o&ugrave;. Surtout pas trop t&ocirc;t. Attendez qu'il y
+ait commencement d'ex&eacute;cution, vous &ecirc;tes avocat, vous savez ce que c'est.</p>
+
+<p>Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de c&ocirc;t&eacute; de son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l'inspecteur.
+Mettez-les plut&ocirc;t dans vos goussets.</p>
+
+<p>Marius cacha les pistolets dans ses goussets.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute &agrave; perdre
+pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour
+sept heures?</p>
+
+<p>&mdash;Six heures, dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps.
+N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, r&eacute;pondit Marius.</p>
+
+<p>Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir
+l'inspecteur lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, si vous aviez besoin de moi d'ici-l&agrave;, venez ou envoyez ici.
+Vous feriez demander l'inspecteur Javert.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVh" id="Chapitre_XVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XV</a></h2>
+
+<h3>Jondrette fait son emplette</h3>
+
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, vers trois heures, Courfeyrac passait par
+aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et
+emplissait l'espace. Bossuet &eacute;tait en train de dire &agrave; Courfeyrac:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu'il y a au ciel
+une peste de papillons blancs.&mdash;Tout &agrave; coup, Bossuet aper&ccedil;ut Marius qui
+remontait la rue vers la barri&egrave;re et avait un air particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'exclama Bossuet. Marius!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il est occup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois donc pas la mine qu'il a?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mine?</p>
+
+<p>&mdash;Il a l'air de quelqu'un qui suit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc les yeux qu'il fait! reprit Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui diable suit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri! il est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, observa Bossuet, c'est que je ne vois pas de mimi, ni de goton,
+ni de bonnet-fleuri dans la rue. Il n'y a pas une femme.</p>
+
+<p>Courfeyrac regarda, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il suit un homme!</p>
+
+<p>Un homme en effet, coiff&eacute; d'une casquette, et dont on distinguait la
+barbe grise quoiqu'on ne le v&icirc;t que de dos, marchait &agrave; une vingtaine de
+pas en avant de Marius.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait v&ecirc;tu d'une redingote toute neuve trop grande pour lui et
+d'un &eacute;pouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue.</p>
+
+<p>Bossuet &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cet homme-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a? reprit Courfeyrac, c'est un po&egrave;te. Les po&egrave;tes portent assez
+volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des
+redingotes de pairs de France.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons o&ugrave; va Marius, fit Bossuet, voyons o&ugrave; va cet homme, suivons-les,
+hein?</p>
+
+<p>&mdash;Bossuet! s'&eacute;cria Courfeyrac, aigle de Meaux! vous &ecirc;tes une prodigieuse
+brute. Suivre un homme qui suit un homme!</p>
+
+<p>Ils rebrouss&egrave;rent chemin.</p>
+
+<p>Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l'&eacute;piait.</p>
+
+<p>Jondrette allait devant lui sans se douter qu'il y e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; un regard
+qui le tenait.</p>
+
+<p>Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus
+affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d'heure
+environ, puis revint rue Mouffetard. Il s'arr&ecirc;ta chez un quincaillier
+qu'il y avait &agrave; cette &eacute;poque au coin de la rue Pierre-Lombard, et,
+quelques minutes apr&egrave;s, Marius le vit sortir de la boutique, tenant &agrave; la
+main un grand ciseau &agrave; froid emmanch&eacute; de bois blanc qu'il cacha sous sa
+redingote. &Agrave; la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna &agrave; gauche
+et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige
+qui avait cess&eacute; un moment venait de recommencer. Marius s'embusqua au
+coin m&ecirc;me de la rue du Petit-Banquier qui &eacute;tait d&eacute;serte comme toujours,
+et il n'y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu pr&egrave;s du
+mur bas o&ugrave; Marius avait entendu parler l'homme chevelu et l'homme barbu,
+Jondrette se retourna, s'assura que personne ne le suivait et ne le
+voyait, puis enjamba le mur, et disparut.</p>
+
+<p>Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l'arri&egrave;re-cour
+d'un ancien loueur de voitures mal fam&eacute; qui avait fait faillite et qui
+avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.</p>
+
+<p>Marius pensa qu'il &eacute;tait sage de profiter de l'absence de Jondrette pour
+rentrer; d'ailleurs l'heure avan&ccedil;ait; tous les soirs mame Burgon, en
+partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer
+la porte de la maison qui &eacute;tait toujours close &agrave; la brune; Marius avait
+donn&eacute; sa clef &agrave; l'inspecteur de police; il &eacute;tait donc important qu'il se
+h&acirc;t&acirc;t.</p>
+
+<p>Le soir &eacute;tait venu; la nuit &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s ferm&eacute;e; il n'y avait plus,
+sur l'horizon et dans l'immensit&eacute;, qu'un point &eacute;clair&eacute; par le soleil,
+c'&eacute;tait la lune.</p>
+
+<p>Elle se levait rouge derri&egrave;re le d&ocirc;me bas de la Salp&ecirc;tri&egrave;re.</p>
+
+<p>Marius regagna &agrave; grands pas le n&ordm; 50-52. La porte &eacute;tait encore ouverte
+quand il arriva. Il monta l'escalier sur la pointe du pied et se glissa
+le long du mur du corridor jusqu'&agrave; sa chambre. Ce corridor, on s'en
+souvient, &eacute;tait bord&eacute; des deux c&ocirc;t&eacute;s de galetas en ce moment tous &agrave;
+louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes
+ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir
+dans la cellule inhabit&eacute;e quatre t&ecirc;tes d'hommes immobiles que
+blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius
+ne chercha pas &agrave; voir, ne voulant pas &ecirc;tre vu. Il parvint &agrave; rentrer dans
+sa chambre sans &ecirc;tre aper&ccedil;u et sans bruit. Il &eacute;tait temps. Un moment
+apr&egrave;s, il entendit mame Burgon qui s'en allait et la porte de la maison
+qui se fermait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIh" id="Chapitre_XVIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XVI</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; l'on retrouvera la chanson sur un air anglais &agrave; la mode en 1832</h3>
+
+
+<p>Marius s'assit sur son lit. Il pouvait &ecirc;tre cinq heures et demie. Une
+demi-heure seulement le s&eacute;parait de ce qui allait arriver. Il entendait
+battre ses art&egrave;res comme on entend le battement d'une montre dans
+l'obscurit&eacute;. Il songeait &agrave; cette double marche qui se faisait en ce
+moment dans les t&eacute;n&egrave;bres, le crime s'avan&ccedil;ant d'un c&ocirc;t&eacute;, la justice
+venant de l'autre. Il n'avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans
+un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme &agrave;
+tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante,
+cette journ&eacute;e enti&egrave;re lui faisait l'effet d'un r&ecirc;ve, et, pour ne point
+se croire en proie &agrave; un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses
+goussets le froid des deux pistolets d'acier.</p>
+
+<p>Il ne neigeait plus; la lune, de plus en plus claire, se d&eacute;gageait des
+brumes, et sa lueur m&ecirc;l&eacute;e au reflet blanc de la neige tomb&eacute;e donnait &agrave;
+la chambre un aspect cr&eacute;pusculaire.</p>
+
+<p>Il y avait de la lumi&egrave;re dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou
+de la cloison briller d'une clart&eacute; rouge qui lui paraissait sanglante.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait r&eacute;el que cette clart&eacute; ne pouvait gu&egrave;re &ecirc;tre produite par une
+chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n'y
+bougeait, personne n'y parlait, pas un souffle, le silence y &eacute;tait
+glacial et profond, et sans cette lumi&egrave;re on se f&ucirc;t cru &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un
+s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>Marius &ocirc;ta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'&eacute;coul&egrave;rent. Marius entendit la porte d'en bas tourner
+sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l'escalier et parcourut le
+corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit; c'&eacute;tait Jondrette
+qui rentrait.</p>
+
+<p>Tout de suite plusieurs voix s'&eacute;lev&egrave;rent. Toute la famille &eacute;tait dans le
+galetas. Seulement elle se taisait en l'absence du ma&icirc;tre comme les
+louveteaux en l'absence du loup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, p&egrave;remuche! glapirent les filles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va &agrave; la papa, r&eacute;pondit Jondrette, mais j'ai un froid de chien aux
+pieds. Bon, c'est cela, tu t'es habill&eacute;e. Il faudra que tu puisses
+inspirer de la confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Toute pr&ecirc;te &agrave; sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'oublieras rien de ce que je t'ai dit? Tu feras bien tout?</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... dit Jondrette. Et il n'acheva pas sa phrase.</p>
+
+<p>Marius l'entendit poser quelque chose de lourd sur la table,
+probablement le ciseau qu'il avait achet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, reprit Jondrette, a-t-on mang&eacute; ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit la m&egrave;re, j'ai eu trois grosses pommes de terre et du sel.
+J'ai profit&eacute; du feu pour les faire cuire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, repartit Jondrette. Demain je vous m&egrave;ne d&icirc;ner avec moi. Il y aura
+un canard et des accessoires. Vous d&icirc;nerez comme des Charles-Dix. Tout
+va bien!</p>
+
+<p>Puis il ajouta en baissant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;La sourici&egrave;re est ouverte. Les chats sont l&agrave;.</p>
+
+<p>Il baissa encore la voix et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mets &ccedil;a dans le feu.</p>
+
+<p>Marius entendit un cliquetis de charbon qu'on heurtait avec une pincette
+ou un outil en fer, et Jondrette continua:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu suif&eacute; les gonds de la porte pour qu'ils ne fassent pas de bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Six heures bient&ocirc;t. La demie vient de sonner &agrave; Saint-M&eacute;dard.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet.
+Venez, vous autres, &eacute;coutez ici.</p>
+
+<p>Il y eut un chuchotement.</p>
+
+<p>La voix de Jondrette s'&eacute;leva encore:</p>
+
+<p>&mdash;La Burgon est-elle partie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu s&ucirc;re qu'il n'y a personne chez le voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas rentr&eacute; de la journ&eacute;e, et tu sais bien que c'est l'heure
+de son d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es s&ucirc;re?</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, reprit Jondrette, il n'y a pas de mal &agrave; aller voir chez
+lui s'il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.</p>
+
+<p>Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa
+silencieusement sous son lit.</p>
+
+<p>&Agrave; peine y &eacute;tait-il blotti qu'il aper&ccedil;ut une lumi&egrave;re &agrave; travers les fentes
+de sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;P'pa, cria une voix, il est sorti.</p>
+
+<p>Il reconnut la voix de la fille a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu entr&eacute;e? demanda le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la fille, mais puisque sa clef est &agrave; sa porte, il est
+sorti.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re cria:</p>
+
+<p>&mdash;Entre tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une
+chandelle &agrave; la main. Elle &eacute;tait comme le matin, seulement plus
+effrayante encore &agrave; cette clart&eacute;.</p>
+
+<p>Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d'anxi&eacute;t&eacute;,
+mais il y avait pr&egrave;s du lit un miroir clou&eacute; au mur, c'&eacute;tait l&agrave; qu'elle
+allait. Elle se haussa sur la pointe des pieds et s'y regarda. On
+entendait un bruit de ferrailles remu&eacute;es dans la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fit des sourires au
+miroir tout en chantonnant de sa voix cass&eacute;e et s&eacute;pulcrale:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Nos amours ont dur&eacute; toute une semaine,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Ah! que du bonheur les instants sont courts!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>S'adorer huit jours, c'&eacute;tait bien la peine!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Le temps des amours devrait durer toujours!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Devrait durer toujours! devrait durer toujours!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu'elle
+n'entend&icirc;t pas sa respiration.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers la fen&ecirc;tre et regarda dehors en parlant haut avec
+cet air &agrave; demi fou qu'elle avait.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche! dit-elle.</p>
+
+<p>Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant
+successivement de face et de trois quarts.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cria le p&egrave;re, qu'est-ce que tu fais donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je regarde sous le lit et sous les meubles, r&eacute;pondit-elle en
+continuant d'arranger ses cheveux, il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Cruche! hurla le p&egrave;re. Ici tout de suite! et ne perdons pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vas! j'y vas! dit-elle. On n'a le temps de rien dans leur baraque!</p>
+
+<p>Elle fredonna:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous me quittez pour aller &agrave; la gloire,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mon triste c&oelig;ur suivra partout vos pas.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Elle jeta un dernier coup d'&oelig;il au miroir et sortit en refermant la
+porte sur elle.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, Marius entendit le bruit des pieds nus des deux jeunes
+filles dans le corridor et la voix de Jondrette qui leur criait:</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention! l'une du c&ocirc;t&eacute; de la barri&egrave;re, l'autre au coin
+de la rue du Petit-Banquier. Ne perdez pas de vue une minute la porte de
+la maison, et pour peu que vous voyiez quelque chose, tout de suite
+ici! quatre &agrave; quatre! Vous avez une clef pour rentrer.</p>
+
+<p>La fille a&icirc;n&eacute;e grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Faire faction nu-pieds dans la neige!</p>
+
+<p>&mdash;Demain vous aurez des bottines de soie couleur scarab&eacute;e! dit le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Elles descendirent l'escalier, et, quelques secondes apr&egrave;s, le choc de
+la porte d'en bas qui se refermait annon&ccedil;a qu'elles &eacute;taient dehors.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus dans la maison que Marius et les Jondrette; et
+probablement aussi les &ecirc;tres myst&eacute;rieux entrevus par Marius dans le
+cr&eacute;puscule derri&egrave;re la porte du galetas inhabit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIIh" id="Chapitre_XVIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XVII</a></h2>
+
+<h3>Emploi de la pi&egrave;ce de cinq francs de Marius</h3>
+
+
+<p>Marius jugea que le moment &eacute;tait venu de reprendre sa place &agrave; son
+observatoire. En un clin d'&oelig;il, et avec la souplesse de son &acirc;ge, il fut
+pr&egrave;s du trou de la cloison.</p>
+
+<p>Il regarda.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur du logis Jondrette offrait un aspect singulier, et Marius
+s'expliqua la clart&eacute; &eacute;trange qu'il y avait remarqu&eacute;e. Une chandelle y
+br&ucirc;lait dans un chandelier vert-de-gris&eacute;, mais ce n'&eacute;tait pas elle qui
+&eacute;clairait r&eacute;ellement la chambre. Le taudis tout entier &eacute;tait comme
+illumin&eacute; par la r&eacute;verb&eacute;ration d'un assez grand r&eacute;chaud de t&ocirc;le plac&eacute;
+dans la chemin&eacute;e et rempli de charbon allum&eacute;; le r&eacute;chaud que la
+Jondrette avait pr&eacute;par&eacute; le matin. Le charbon &eacute;tait ardent et le r&eacute;chaud
+&eacute;tait rouge, une flamme bleue y dansait et aidait &agrave; distinguer la forme
+du ciseau achet&eacute; par Jondrette rue Pierre-Lombard, qui rougissait
+enfonc&eacute; dans la braise. On voyait dans un coin pr&egrave;s de la porte, et
+comme dispos&eacute;s pour un usage pr&eacute;vu, deux tas qui paraissaient &ecirc;tre l'un
+un tas de ferrailles, l'autre un tas de cordes. Tout cela, pour
+quelqu'un qui n'e&ucirc;t rien su de ce qui s'appr&ecirc;tait, e&ucirc;t fait flotter
+l'esprit entre une id&eacute;e tr&egrave;s sinistre et une id&eacute;e tr&egrave;s simple. Le bouge
+ainsi &eacute;clair&eacute; ressemblait plut&ocirc;t &agrave; une forge qu'&agrave; une bouche de l'enfer,
+mais Jondrette, &agrave; cette lueur, avait plut&ocirc;t l'air d'un d&eacute;mon que d'un
+forgeron.</p>
+
+<p>La chaleur du brasier &eacute;tait telle que la chandelle sur la table fondait
+du c&ocirc;t&eacute; du r&eacute;chaud et se consumait en biseau. Une vieille lanterne
+sourde en cuivre, digne de Diog&egrave;ne devenu Cartouche, &eacute;tait pos&eacute;e sur la
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le r&eacute;chaud, plac&eacute; dans le foyer m&ecirc;me, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des tisons &agrave; peu pr&egrave;s
+&eacute;teints, envoyait sa vapeur dans le tuyau de la chemin&eacute;e et ne r&eacute;pandait
+pas d'odeur.</p>
+
+<p>La lune, entrant par les quatre carreaux de la fen&ecirc;tre, jetait sa
+blancheur dans le galetas pourpre et flamboyant, et pour le po&eacute;tique
+esprit de Marius, songeur m&ecirc;me au moment de l'action, c'&eacute;tait comme une
+pens&eacute;e du ciel m&ecirc;l&eacute;e aux r&ecirc;ves difformes de la terre.</p>
+
+<p>Un souffle d'air, p&eacute;n&eacute;trant par le carreau cass&eacute;, contribuait &agrave; dissiper
+l'odeur du charbon et &agrave; dissimuler le r&eacute;chaud.</p>
+
+<p>Le repaire Jondrette &eacute;tait, si l'on se rappelle ce que nous avons dit de
+la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de th&eacute;&acirc;tre &agrave; un fait
+violent et sombre et d'enveloppe &agrave; un crime. C'&eacute;tait la chambre la plus
+recul&eacute;e de la maison la plus isol&eacute;e du boulevard le plus d&eacute;sert de
+Paris. Si le guet-apens n'existait pas, on l'y e&ucirc;t invent&eacute;.</p>
+
+<p>Toute l'&eacute;paisseur d'une maison et une foule de chambres inhabit&eacute;es
+s&eacute;paraient ce bouge du boulevard, et la seule fen&ecirc;tre qu'il e&ucirc;t donnait
+sur de vastes terrains vagues enclos de murailles et de palissades.</p>
+
+<p>Jondrette avait allum&eacute; sa pipe, s'&eacute;tait assis sur la chaise d&eacute;paill&eacute;e,
+et fumait. Sa femme lui parlait bas.</p>
+
+<p>Si Marius e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Courfeyrac, c'est-&agrave;-dire un de ces hommes qui rient
+dans toutes les occasions de la vie, il e&ucirc;t &eacute;clat&eacute; de rire quand son
+regard tomba sur la Jondrette. Elle avait un chapeau noir avec des
+plumes assez semblable aux chapeaux des h&eacute;rauts d'armes du sacre de
+Charles X, un immense ch&acirc;le tartan sur son jupon de tricot, et les
+souliers d'homme que sa fille avait d&eacute;daign&eacute;s le matin. C'&eacute;tait cette
+toilette qui avait arrach&eacute; &agrave; Jondrette l'exclamation: <i>Bon! tu t'es
+habill&eacute;e! tu as bien fait. Il faut que tu puisses inspirer la
+confiance</i>!</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jondrette, il n'avait pas quitt&eacute; le surtout neuf et trop large
+pour lui que M. Leblanc lui avait donn&eacute;, et son costume continuait
+d'offrir ce contraste de la redingote et du pantalon qui constituait aux
+yeux de Courfeyrac l'id&eacute;al du po&egrave;te.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Jondrette haussa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos! j'y songe. Par le temps qu'il fait, il va venir en fiacre.
+Allume la lanterne, prend-l&agrave;, et descends. Tu te tiendras derri&egrave;re la
+porte en bas. Au moment o&ugrave; tu entendras la voiture s'arr&ecirc;ter, tu
+ouvriras tout de suite, il montera, tu l'&eacute;claireras dans l'escalier et
+dans le corridor, et pendant qu'il entrera ici, tu redescendras bien
+vite, tu payeras le cocher, et tu renverras le fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Et de l'argent? demanda la femme.</p>
+
+<p>Jondrette fouilla dans son pantalon, et lui remit cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Jondrette r&eacute;pondit avec dignit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le monarque que le voisin a donn&eacute; ce matin.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu? il faudrait ici deux chaises.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour s'asseoir.</p>
+
+<p>Marius sentit un frisson lui courir dans les reins en entendant la
+Jondrette faire cette r&eacute;ponse paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! je vais t'aller chercher celles du voisin.</p>
+
+<p>Et d'un mouvement rapide elle ouvrit la porte du bouge et sortit dans le
+corridor.</p>
+
+<p>Marius n'avait pas mat&eacute;riellement le temps de descendre de la commode,
+d'aller jusqu'&agrave; son lit et de s'y cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Prends la chandelle, cria Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, cela m'embarrasserait, j'ai les deux chaises &agrave; porter.
+Il fait clair de lune.</p>
+
+<p>Marius entendit la lourde main de la m&egrave;re Jondrette chercher en
+t&acirc;tonnant sa clef dans l'obscurit&eacute;. La porte s'ouvrit. Il resta clou&eacute; &agrave;
+sa place par le saisissement et la stupeur.</p>
+
+<p>La Jondrette entra.</p>
+
+<p>La lucarne mansard&eacute;e laissait passer un rayon de lune entre deux grands
+pans d'ombre. Un de ces pans d'ombre couvrait enti&egrave;rement le mur auquel
+&eacute;tait adoss&eacute; Marius, de sorte qu'il y disparaissait.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Jondrette leva les yeux, ne vit pas Marius, prit les deux
+chaises, les seules que Marius poss&eacute;d&acirc;t, et s'en alla, en laissant la
+porte retomber bruyamment derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>Elle rentra dans le bouge:</p>
+
+<p>&mdash;Voici les deux chaises.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; la lanterne, dit le mari. Descends bien vite.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it en h&acirc;te, et Jondrette resta seul.</p>
+
+<p>Il disposa les deux chaises des deux c&ocirc;t&eacute;s de la table, retourna le
+ciseau dans le brasier, mit devant la chemin&eacute;e un vieux paravent, qui
+masquait le r&eacute;chaud, puis alla au coin o&ugrave; &eacute;tait le tas de cordes et se
+baissa comme pour y examiner quelque chose. Marius reconnut alors que ce
+qu'il avait pris pour un tas informe &eacute;tait une &eacute;chelle de corde tr&egrave;s
+bien faite avec des &eacute;chelons de bois et deux crampons pour l'accrocher.</p>
+
+<p>Cette &eacute;chelle et quelques gros outils, v&eacute;ritables masses de fer, qui
+&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s au monceau de ferrailles entass&eacute; derri&egrave;re la porte,
+n'&eacute;taient point le matin dans le bouge Jondrette et y avaient &eacute;t&eacute;
+&eacute;videmment apport&eacute;s dans l'apr&egrave;s-midi, pendant l'absence de Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des outils de taillandier, pensa Marius.</p>
+
+<p>Si Marius e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un peu plus lettr&eacute; en ce genre, il e&ucirc;t reconnu, dans
+ce qu'il prenait pour des engins de taillandier, de certains instruments
+pouvant forcer une serrure ou crocheter une porte, et d'autres pouvant
+couper ou trancher, les deux familles d'outils sinistres que les voleurs
+appellent <i>les cadets</i> et <i>les fauchants</i>.</p>
+
+<p>La chemin&eacute;e et la table avec les deux chaises &eacute;taient pr&eacute;cis&eacute;ment en
+face de Marius. Le r&eacute;chaud &eacute;tant cach&eacute;, la chambre n'&eacute;tait plus &eacute;clair&eacute;e
+que par la chandelle; le moindre tesson sur la table ou sur la chemin&eacute;e
+faisait une grande ombre. Un pot &agrave; l'eau &eacute;gueul&eacute; masquait la moiti&eacute; d'un
+mur. Il y avait dans cette chambre je ne sais quel calme hideux et
+mena&ccedil;ant. On y sentait l'attente de quelque chose d'&eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Jondrette avait laiss&eacute; sa pipe s'&eacute;teindre, grave signe de pr&eacute;occupation,
+et &eacute;tait venu se rasseoir. La chandelle faisait saillir les angles
+farouches et fins de son visage. Il avait des froncements de sourcils et
+de brusques &eacute;panouissements de la main droite comme s'il r&eacute;pondait aux
+derniers conseils d'un sombre monologue int&eacute;rieur. Dans une de ces
+obscures r&eacute;pliques qu'il se faisait &agrave; lui-m&ecirc;me, il amena vivement &agrave; lui
+le tiroir de la table, y prit un long couteau de cuisine qui y &eacute;tait
+cach&eacute; et en essaya le tranchant sur son ongle. Cela fait, il remit le
+couteau dans le tiroir, qu'il repoussa.</p>
+
+<p>Marius de son c&ocirc;t&eacute; saisit le pistolet qui &eacute;tait dans son gousset droit,
+l'en retira et l'arma.</p>
+
+<p>Le pistolet en s'armant fit un petit bruit clair et sec.</p>
+
+<p>Jondrette tressaillit et se souleva &agrave; demi sur sa chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? cria-t-il.</p>
+
+<p>Marius suspendit son haleine, Jondrette &eacute;couta un instant, puis se mit &agrave;
+rire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je b&ecirc;te! C'est la cloison qui craque.</p>
+
+<p>Marius garda le pistolet &agrave; sa main.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIIIh" id="Chapitre_XVIIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XVIII</a></h2>
+
+<h3>Les deux chaises de Marius se font vis-&agrave;-vis</h3>
+
+
+<p>Tout &agrave; coup la vibration lointaine et m&eacute;lancolique d'une cloche &eacute;branla
+les vitres. Six heures sonnaient &agrave; Saint-M&eacute;dard.</p>
+
+<p>Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de t&ecirc;te. Le sixi&egrave;me sonn&eacute;,
+il moucha la chandelle avec ses doigts.</p>
+
+<p>Puis il se mit &agrave; marcher dans la chambre, &eacute;couta dans le corridor,
+marcha, &eacute;couta encore:&mdash;Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il; puis il
+revint &agrave; sa chaise.</p>
+
+<p>Il se rasseyait &agrave; peine que la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant
+une horrible grimace aimable qu'un des trous de la lanterne sourde
+&eacute;clairait d'en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, mon bienfaiteur, r&eacute;p&eacute;ta Jondrette se levant pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>M. Leblanc parut.</p>
+
+<p>Il avait un air de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qui le faisait singuli&egrave;rement v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il posa sur la table quatre louis.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers
+besoins. Nous verrons ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous le rende, mon g&eacute;n&eacute;reux bienfaiteur! dit Jondrette; et,
+s'approchant rapidement de sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Renvoie le fiacre!</p>
+
+<p>Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saluts et offrait une
+chaise &agrave; M. Leblanc. Un instant apr&egrave;s elle revint et lui dit bas &agrave;
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>La neige qui n'avait cess&eacute; de tomber depuis le matin &eacute;tait tellement
+&eacute;paisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne
+l'entendit pas s'en aller.</p>
+
+<p>Cependant M. Leblanc s'&eacute;tait assis.</p>
+
+<p>Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.</p>
+
+<p>Maintenant, pour se faire une id&eacute;e de la sc&egrave;ne qui va suivre, que le
+lecteur se figure dans son esprit la nuit glac&eacute;e, les solitudes de la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme
+d'immenses linceuls, la clart&eacute; de veilleuse des r&eacute;verb&egrave;res rougissant &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; ces boulevards tragiques et les longues rang&eacute;es des ormes noirs,
+pas un passant peut-&ecirc;tre &agrave; un quart de lieue &agrave; la ronde, la masure
+Gorbeau &agrave; son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit, dans
+cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le
+vaste galetas Jondrette &eacute;clair&eacute; d'une chandelle, et dans ce bouge deux
+hommes assis &agrave; une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et
+effroyable, la Jondrette, la m&egrave;re louve, dans un coin, et, derri&egrave;re la
+cloison, Marius invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant
+pas un mouvement, l'&oelig;il au guet, le pistolet au poing.</p>
+
+<p>Marius du reste n'&eacute;prouvait qu'une &eacute;motion d'horreur, mais aucune
+crainte. Il &eacute;treignait la crosse du pistolet et se sentait
+rassur&eacute;.&mdash;J'arr&ecirc;terai ce mis&eacute;rable quand je voudrai, pensait-il.</p>
+
+<p>Il sentait la police quelque part l&agrave; en embuscade, attendant le signal
+convenu et toute pr&ecirc;te &agrave; &eacute;tendre le bras.</p>
+
+<p>Il esp&eacute;rait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de
+M. Leblanc quelque lumi&egrave;re jaillirait sur tout ce qu'il avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+conna&icirc;tre.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIXh" id="Chapitre_XIXh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XIX</a></h2>
+
+<h3>Se pr&eacute;occuper des fonds obscurs</h3>
+
+
+<p>&Agrave; peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui &eacute;taient
+vides.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va la pauvre petite bless&eacute;e? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mal, r&eacute;pondit Jondrette avec un sourire navr&eacute; et reconnaissant, tr&egrave;s
+mal, mon digne monsieur. Sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e l'a men&eacute;e &agrave; la Bourbe se faire
+panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Fabantou me para&icirc;t mieux portante? reprit M. Leblanc en jetant
+les yeux sur le bizarre accoutrement de la Jondrette, qui, debout entre
+lui et la porte, comme si elle gardait d&eacute;j&agrave; l'issue, le consid&eacute;rait dans
+une posture de menace et presque de combat.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulez-vous, monsieur? elle
+a tant de courage, cette femme-l&agrave;! Ce n'est pas une femme, c'est un
+b&oelig;uf.</p>
+
+<p>La Jondrette, touch&eacute;e du compliment, se r&eacute;cria avec une minauderie de
+monstre flatt&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette!</p>
+
+<p>&mdash;Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous appeliez Fabantou?</p>
+
+<p>&mdash;Fabantou dit Jondrette! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste!</p>
+
+<p>Et, jetant &agrave; sa femme un haussement d'&eacute;paules que M. Leblanc ne vit pas,
+il poursuivit avec une inflexion de voix emphatique et caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que nous avons toujours fait bon m&eacute;nage, cette pauvre ch&eacute;rie
+et moi! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela! Nous
+sommes si malheureux, mon respectable monsieur! On a des bras, pas de
+travail! On a du c&oelig;ur, pas d'ouvrage! Je ne sais pas comment le
+gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne
+suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas
+de mal, mais si j'&eacute;tais les ministres, ma parole la plus sacr&eacute;e, cela
+irait autrement. Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le m&eacute;tier du
+cartonnage &agrave; mes filles. Vous me direz: Quoi! un m&eacute;tier? Oui! un m&eacute;tier!
+un simple m&eacute;tier! un gagne-pain! Quelle chute, mon bienfaiteur! Quelle
+d&eacute;gradation quand on a &eacute;t&eacute; ce que nous &eacute;tions! H&eacute;las! il ne nous reste
+rien de notre temps de prosp&eacute;rit&eacute;! Rien qu'une seule chose, un tableau
+auquel je tiens, mais dont je me d&eacute;ferais pourtant, car il faut vivre!
+item, il faut vivre!</p>
+
+<p>Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de d&eacute;sordre apparent qui
+n'&ocirc;tait rien &agrave; l'expression r&eacute;fl&eacute;chie et sagace de sa physionomie,
+Marius leva les yeux et aper&ccedil;ut au fond de la chambre quelqu'un qu'il
+n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on
+n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un
+gilet de tricot violet, vieux, us&eacute;, tach&eacute;, coup&eacute; et faisant des bouches
+ouvertes &agrave; tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des
+chaussons &agrave; sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et
+tatou&eacute;s, et le visage barbouill&eacute; de noir. Il s'&eacute;tait assis en silence et
+les bras crois&eacute;s sur le lit le plus voisin, et, comme il se tenait
+derri&egrave;re la Jondrette, on ne le distinguait que confus&eacute;ment.</p>
+
+<p>Cette esp&egrave;ce d'instinct magn&eacute;tique qui avertit le regard fit que M.
+Leblanc se tourna presque en m&ecirc;me temps que Marius. Il ne put se
+d&eacute;fendre d'un mouvement de surprise qui n'&eacute;chappa point &agrave; Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vois! s'&eacute;cria Jondrette en se boutonnant d'un air de
+complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va! ma foi, elle me
+va!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a! fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention.</p>
+
+<p>Le voisin &eacute;tait d'un aspect singulier. Cependant les fabriques de
+produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup
+d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de
+M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intr&eacute;pide. Il
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en
+s'accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux
+fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous
+disais que j'avais un tableau &agrave; vendre.</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger bruit se fit &agrave; la porte. Un second homme venait d'entrer et de
+s'asseoir sur le lit, derri&egrave;re la Jondrette. Il avait, comme le premier,
+les bras nus et un masque d'encre ou de suie.</p>
+
+<p>Quoique cet homme se f&ucirc;t, &agrave; la lettre, gliss&eacute; dans la chambre, il ne put
+faire que M. Leblanc ne l'aper&ccedil;&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas garde, dit Jondrette. Ce sont des gens de la maison. Je
+disais donc qu'il me restait un tableau, un tableau pr&eacute;cieux....&mdash;Tenez,
+monsieur, voyez.</p>
+
+<p>Il se leva, alla &agrave; la muraille au bas de laquelle &eacute;tait pos&eacute; le panneau
+dont nous avons parl&eacute;, et le retourna, tout en le laissant appuy&eacute; au
+mur. C'&eacute;tait quelque chose en effet qui ressemblait &agrave; un tableau et que
+la chandelle &eacute;clairait &agrave; peu pr&egrave;s. Marius n'en pouvait rien distinguer,
+Jondrette &eacute;tant plac&eacute; entre le tableau et lui; seulement il entrevoyait
+un barbouillage grossier, et une esp&egrave;ce de personnage principal enlumin&eacute;
+avec la crudit&eacute; criarde des toiles foraines et des peintures de
+paravent.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc.</p>
+
+<p>Jondrette s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Une peinture de ma&icirc;tre, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur!
+J'y tiens comme &agrave; mes deux filles, il me rappelle des souvenirs! mais,
+je vous l'ai dit et je ne m'en d&eacute;dis pas, je suis si malheureux que je
+m'en d&eacute;ferais.</p>
+
+<p>Soit hasard, soit qu'il e&ucirc;t quelque commencement d'inqui&eacute;tude, tout en
+examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la
+chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un
+debout pr&egrave;s du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, immobiles,
+le visage barbouill&eacute; de noir. Un de ceux qui &eacute;taient sur le lit
+s'appuyait au mur, les yeux ferm&eacute;s, et l'on e&ucirc;t dit qu'il dormait.
+Celui-l&agrave; &eacute;tait vieux; ses cheveux blancs sur son visage noir &eacute;taient
+horribles. Les deux autres semblaient jeunes. L'un &eacute;tait barbu, l'autre
+chevelu. Aucun n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons
+&eacute;taient pieds nus.</p>
+
+<p>Jondrette remarqua que l'&oelig;il de M. Leblanc s'attachait &agrave; ces hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est des amis. &Ccedil;a voisine, dit-il. C'est barbouill&eacute; parce que &ccedil;a
+travaille dans le charbon. Ce sont des fumistes. Ne vous en occupez pas,
+mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez piti&eacute; de ma mis&egrave;re.
+Je ne vous le vendrai pas cher. Combien l'estimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les deux yeux et
+comme un homme qui se met sur ses gardes, c'est quelque enseigne de
+cabaret. Cela vaut bien trois francs.</p>
+
+<p>Jondrette r&eacute;pondit avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous votre portefeuille l&agrave;? je me contenterais de mille &eacute;cus.</p>
+
+<p>M. Leblanc se leva debout, s'adossa &agrave; la muraille et promena rapidement
+son regard dans la chambre. Il avait Jondrette &agrave; sa gauche du c&ocirc;t&eacute; de la
+fen&ecirc;tre et la Jondrette et les quatre hommes &agrave; sa droite du c&ocirc;t&eacute; de la
+porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas m&ecirc;me l'air
+de le voir; Jondrette s'&eacute;tait remis &agrave; parler d'un accent plaintif, avec
+la prunelle si vague et l'intonation si lamentable que M. Leblanc
+pouvait croire que c'&eacute;tait tout simplement un homme devenu fou de mis&egrave;re
+qu'il avait devant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait
+Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu'&agrave; me jeter &agrave; m&ecirc;me la
+rivi&egrave;re. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre &agrave; mes deux
+filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des bo&icirc;tes d'&eacute;trennes. Eh
+bien! il faut une table avec une planche au fond pour que les verres ne
+tombent pas par terre, il faut un fourneau fait expr&egrave;s, un pot &agrave; trois
+compartiments pour les diff&eacute;rents degr&eacute;s de force que doit avoir la
+colle selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier ou pour les
+&eacute;toffes, un tranchet pour couper le carton, un moule pour l'ajuster, un
+marteau pour clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je
+sais, moi? et tout cela pour gagner quatre sous par jour! et on
+travaille quatorze heures! et chaque bo&icirc;te passe treize fois dans les
+mains de l'ouvri&egrave;re! et mouiller le papier! et ne rien tacher! et tenir
+la colle chaude! le diable, je vous dis! quatre sous par jour! comment
+voulez-vous qu'on vive?</p>
+
+<p>Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait.
+L'&oelig;il de M. Leblanc &eacute;tait fix&eacute; sur Jondrette et l'&oelig;il de Jondrette sur
+la porte. L'attention haletante de Marius allait de l'un &agrave; l'autre. M.
+Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette r&eacute;p&eacute;ta deux
+ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions vari&eacute;es dans le genre
+tra&icirc;nant et suppliant: Je n'ai plus qu'&agrave; me jeter &agrave; la rivi&egrave;re! j'ai
+descendu l'autre jour trois marches pour cela du c&ocirc;t&eacute; du pont
+d'Austerlitz!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup sa prunelle &eacute;teinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce
+petit homme se dressa et devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc
+et lui cria d'une voix tonnante:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de tout cela! me reconnaissez-vous?</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXh" id="Chapitre_XXh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XX</a></h2>
+
+<h3>Le guet-apens</h3>
+
+
+
+<p>La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement, et laissait voir
+trois hommes en blouse de toile bleue, masqu&eacute;s de masques de papier
+noir. Le premier &eacute;tait maigre et avait une longue trique ferr&eacute;e, le
+second, qui &eacute;tait une esp&egrave;ce de colosse, portait, par le milieu du
+manche et la cogn&eacute;e en bas, un merlin &agrave; assommer les b&oelig;ufs. Le
+troisi&egrave;me, homme aux &eacute;paules trapues, moins maigre que le premier, moins
+massif que le second, tenait &agrave; plein poing une &eacute;norme clef vol&eacute;e &agrave;
+quelque porte de prison.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que c'&eacute;tait l'arriv&eacute;e de ces hommes que Jondrette attendait.
+Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'homme &agrave; la trique, le
+maigre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est-il pr&ecirc;t? dit Jondrette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit l'homme maigre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est Montparnasse?</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune premier s'est arr&ecirc;t&eacute; pour causer avec ta fille.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un fiacre en bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;La maringotte est attel&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Attel&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;De deux bons chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Excellents.</p>
+
+<p>&mdash;Elle attend o&ugrave; j'ai dit qu'elle attend&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Jondrette.</p>
+
+<p>M. Leblanc &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le. Il consid&eacute;rait tout dans le bouge autour de
+lui comme un homme qui comprend o&ugrave; il est tomb&eacute;, et sa t&ecirc;te, tour &agrave; tour
+dirig&eacute;e vers toutes les t&ecirc;tes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou
+avec une lenteur attentive et &eacute;tonn&eacute;e, mais il n'y avait dans son air
+rien qui ressembl&acirc;t &agrave; la peur. Il s'&eacute;tait fait de la table un
+retranchement improvis&eacute;; et cet homme qui, le moment d'auparavant,
+n'avait l'air que d'un bon vieux homme, &eacute;tait devenu subitement une
+sorte d'athl&egrave;te, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise
+avec un geste redoutable et surprenant.</p>
+
+<p>Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger, semblait &ecirc;tre
+de ces natures qui sont courageuses comme elles sont bonnes, ais&eacute;ment et
+simplement. Le p&egrave;re d'une femme qu'on aime n'est jamais un &eacute;tranger pour
+nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.</p>
+
+<p>Trois des hommes aux bras nus dont Jondrette avait dit: <i>ce sont des
+fumistes</i>, avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande
+cisaille, l'autre une pince &agrave; faire des pes&eacute;es, le troisi&egrave;me un marteau,
+et s'&eacute;taient mis en travers de la porte sans prononcer une parole. Le
+vieux &eacute;tait rest&eacute; sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La
+Jondrette s'&eacute;tait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. Marius pensa qu'avant quelques
+secondes le moment d'intervenir serait arriv&eacute;, et il &eacute;leva sa main
+droite vers le plafond, dans la direction du corridor, pr&ecirc;t &agrave; l&acirc;cher son
+coup de pistolet.</p>
+
+<p>Jondrette, son colloque avec l'homme &agrave; la trique termin&eacute;, se tourna de
+nouveau vers M. Leblanc et r&eacute;p&eacute;ta sa question en l'accompagnant de ce
+rire bas, contenu et terrible qu'il avait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez donc pas?</p>
+
+<p>M. Leblanc le regarda en face et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Alors Jondrette vint jusqu'&agrave; la table. Il se pencha par-dessus la
+chandelle, croisant les bras, approchant sa m&acirc;choire anguleuse et f&eacute;roce
+du visage calme de M. Leblanc, et avan&ccedil;ant le plus qu'il pouvait sans
+que M. Leblanc recul&acirc;t, et, dans cette posture de b&ecirc;te fauve qui va
+mordre, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me
+nomme Th&eacute;nardier! je suis l'aubergiste de Montfermeil! entendez-vous
+bien? Th&eacute;nardier! Maintenant me reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il
+r&eacute;pondit sans que sa voix trembl&acirc;t, ni s'&eacute;lev&acirc;t, avec sa placidit&eacute;
+ordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>Marius n'entendit pas cette r&eacute;ponse. Qui l'e&ucirc;t vu en ce moment dans
+cette obscurit&eacute; l'e&ucirc;t vu hagard, stupide et foudroy&eacute;. Au moment o&ugrave;
+Jondrette avait dit: <i>Je me nomme Th&eacute;nardier</i>, Marius avait trembl&eacute; de
+tous ses membres et s'&eacute;tait appuy&eacute; au mur comme s'il e&ucirc;t senti le froid
+d'une lame d'&eacute;p&eacute;e &agrave; travers son c&oelig;ur. Puis son bras droit, pr&ecirc;t &agrave;
+l&acirc;cher le coup de signal, s'&eacute;tait abaiss&eacute; lentement, et au moment o&ugrave;
+Jondrette avait r&eacute;p&eacute;t&eacute; <i>Entendez-vous bien, Th&eacute;nardier</i>? les doigts
+d&eacute;faillants de Marius avaient laiss&eacute; tomber le pistolet. Jondrette, en
+d&eacute;voilant qui il &eacute;tait, n'avait pas &eacute;mu M. Leblanc, mais il avait
+boulevers&eacute; Marius. Ce nom de Th&eacute;nardier, que M. Leblanc ne semblait pas
+conna&icirc;tre, Marius le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom &eacute;tait
+pour lui! Ce nom, il l'avait port&eacute; sur son c&oelig;ur, &eacute;crit dans le
+testament de son p&egrave;re! il le portait au fond de sa pens&eacute;e, au fond de
+sa m&eacute;moire, dans cette recommandation sacr&eacute;e: &laquo;Un nomm&eacute; Th&eacute;nardier m'a
+sauv&eacute; la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il
+pourra.&raquo; Ce nom, on s'en souvient, &eacute;tait une des pi&eacute;t&eacute;s de son &acirc;me; il
+le m&ecirc;lait au nom de son p&egrave;re dans son culte. Quoi! c'&eacute;tait l&agrave; ce
+Th&eacute;nardier, c'&eacute;tait l&agrave; cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait
+vainement et si longtemps cherch&eacute;! Il le trouvait enfin, et comment! ce
+sauveur de son p&egrave;re &eacute;tait un bandit! cet homme, auquel lui Marius
+br&ucirc;lait de se d&eacute;vouer, &eacute;tait un monstre! ce lib&eacute;rateur du colonel
+Pontmercy &eacute;tait en train de commettre un attentat dont Marius ne voyait
+pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait &agrave; un
+assassinat! et sur qui, grand Dieu! Quelle fatalit&eacute;! quelle am&egrave;re
+moquerie du sort! Son p&egrave;re lui ordonnait du fond de son cercueil de
+faire tout le bien possible &agrave; Th&eacute;nardier, depuis quatre ans Marius
+n'avait pas d'autre id&eacute;e que d'acquitter cette dette de son p&egrave;re, et, au
+moment o&ugrave; il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu
+d'un crime, la destin&eacute;e lui criait: c'est Th&eacute;nardier! La vie de son
+p&egrave;re, sauv&eacute;e dans une gr&ecirc;le de mitraille sur le champ h&eacute;ro&iuml;que de
+Waterloo, il allait enfin la payer &agrave; cet homme, et la payer de
+l'&eacute;chafaud! Il s'&eacute;tait promis, si jamais il retrouvait ce Th&eacute;nardier, de
+ne l'aborder qu'en se jetant &agrave; ses pieds, et il le retrouvait en effet,
+mais pour le livrer au bourreau! Son p&egrave;re lui disait: Secours
+Th&eacute;nardier! et il r&eacute;pondait &agrave; cette voix ador&eacute;e et sainte en &eacute;crasant
+Th&eacute;nardier! Donner pour spectacle &agrave; son p&egrave;re dans son tombeau l'homme
+qui l'avait arrach&eacute; &agrave; la mort au p&eacute;ril de sa vie, ex&eacute;cut&eacute; place
+Saint-Jacques par le fait de son fils, de ce Marius &agrave; qui il avait l&eacute;gu&eacute;
+cet homme! et quelle d&eacute;rision que d'avoir si longtemps port&eacute; sur sa
+poitrine les derni&egrave;res volont&eacute;s de son p&egrave;re &eacute;crites de sa main pour
+faire affreusement tout le contraire! Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, assister &agrave;
+ce guet-apens et ne pas l'emp&ecirc;cher! quoi! condamner la victime et
+&eacute;pargner l'assassin! est-ce qu'on pouvait &ecirc;tre tenu &agrave; quelque
+reconnaissance envers un pareil mis&eacute;rable? Toutes les id&eacute;es que Marius
+avait depuis quatre ans &eacute;taient comme travers&eacute;es de part en part par ce
+coup inattendu. Il fr&eacute;missait. Tout d&eacute;pendait de lui. Il tenait dans sa
+main &agrave; leur insu ces &ecirc;tres qui s'agitaient l&agrave; sous ses yeux. S'il tirait
+le coup de pistolet, M. Leblanc &eacute;tait sauv&eacute; et Th&eacute;nardier &eacute;tait perdu;
+s'il ne le tirait pas, M. Leblanc &eacute;tait sacrifi&eacute; et, qui sait?
+Th&eacute;nardier &eacute;chappait. Pr&eacute;cipiter l'un, ou laisser tomber l'autre!
+remords des deux c&ocirc;t&eacute;s. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs
+les plus imp&eacute;rieux, &agrave; tant d'engagements profonds pris avec lui-m&ecirc;me, au
+devoir le plus saint, au texte le plus v&eacute;n&eacute;r&eacute;! manquer au testament de
+son p&egrave;re, ou laisser s'accomplir un crime! Il lui semblait d'un c&ocirc;t&eacute;
+entendre &laquo;son Ursule&raquo; le supplier pour son p&egrave;re, et de l'autre le
+colonel lui recommander Th&eacute;nardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
+d&eacute;robaient sous lui. Et il n'avait pas m&ecirc;me le temps de d&eacute;lib&eacute;rer, tant
+la sc&egrave;ne qu'il avait sous les yeux se pr&eacute;cipitait avec furie. C'&eacute;tait
+comme un tourbillon dont il s'&eacute;tait cru ma&icirc;tre et qui l'emportait. Il
+fut au moment de s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>Cependant Th&eacute;nardier, nous ne le nommerons plus autrement d&eacute;sormais, se
+promenait de long en large devant la table dans une sorte d'&eacute;garement et
+de triomphe fr&eacute;n&eacute;tique.</p>
+
+<p>Il prit &agrave; plein poing la chandelle et la posa sur la chemin&eacute;e avec un
+frappement si violent que la m&egrave;che faillit s'&eacute;teindre et que le suif
+&eacute;claboussa le mur.</p>
+
+<p>Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Flamb&eacute;! fum&eacute;! fricass&eacute;! &agrave; la crapaudine!</p>
+
+<p>Et il se remit &agrave; marcher, en pleine explosion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope!
+monsieur le millionnaire r&acirc;p&eacute;! monsieur le donneur de poup&eacute;es! vieux
+Jocrisse! Ah! vous ne me reconnaissez pas! Non, ce n'est pas vous qui
+&ecirc;tes venu &agrave; Montfermeil, &agrave; mon auberge, il y a huit ans, la nuit de No&euml;l
+1823! ce n'est pas vous qui avez emmen&eacute; de chez moi l'enfant de la
+Fantine, l'Alouette! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune! non!
+et un paquet plein de nippes &agrave; la main comme ce matin chez moi! Dis
+donc, ma femme! c'est sa manie, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, de porter dans les
+maisons des paquets pleins de bas de laine! vieux charitable, va! Est-ce
+que vous &ecirc;tes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux
+pauvres votre fonds de boutique, saint homme! quel funambule! Ah! vous
+ne me reconnaissez pas? Eh bien, je vous reconnais, moi, je vous ai
+reconnu tout de suite d&egrave;s que vous avez fourr&eacute; votre mufle ici. Ah! on
+va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les
+maisons des gens, sous pr&eacute;texte que ce sont des auberges, avec des
+habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donn&eacute; un sou,
+tromper les personnes, faire le g&eacute;n&eacute;reux, leur prendre leur gagne-pain,
+et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter
+apr&egrave;s, quand les gens sont ruin&eacute;s, une redingote trop large et deux
+m&eacute;chantes couvertures d'h&ocirc;pital, vieux gueux, voleur d'enfants!</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et parut un moment se parler &agrave; lui-m&ecirc;me. On e&ucirc;t dit que sa
+fureur tombait comme le Rh&ocirc;ne dans quelque trou; puis, comme s'il
+achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il
+frappa un coup de poing sur la table et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Avec son air bonasse!</p>
+
+<p>Et apostrophant M. Leblanc:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! vous vous &ecirc;tes moqu&eacute; de moi autrefois. Vous &ecirc;tes cause de
+tous mes malheurs! Vous avez eu pour quinze cents francs une fille que
+j'avais, et qui &eacute;tait certainement &agrave; des riches, et qui m'avait d&eacute;j&agrave;
+rapport&eacute; beaucoup d'argent, et dont je devais tirer de quoi vivre toute
+ma vie! une fille qui m'aurait d&eacute;dommag&eacute; de tout ce que j'ai perdu dans
+cette abominable gargote o&ugrave; l'on faisait des sabbats sterlings et o&ugrave;
+j'ai mang&eacute; comme un imb&eacute;cile tout mon saint-frusquin! Oh! je voudrais
+que tout le vin qu'on a bu chez moi f&ucirc;t du poison &agrave; ceux qui l'ont bu!
+Enfin n'importe! Dites donc! vous avez d&ucirc; me trouver farce quand vous
+vous &ecirc;tes en all&eacute; avec l'Alouette! Vous aviez votre gourdin dans la
+for&ecirc;t! Vous &eacute;tiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
+aujourd'hui! Vous &ecirc;tes fichu, mon bonhomme! Oh mais, je ris. Vrai, je
+ris! Est-il tomb&eacute; dans le panneau! Je lui ai dit que j'&eacute;tais acteur, que
+je m'appelais Fabantou, que j'avais jou&eacute; la com&eacute;die avec mamselle Mars,
+avec mamselle Muche, que mon propri&eacute;taire voulait &ecirc;tre pay&eacute; demain 4
+f&eacute;vrier, et il n'a m&ecirc;me pas vu que c'est le 8 janvier et non le 4
+f&eacute;vrier qui est un terme! Absurde cr&eacute;tin! Et ces quatre m&eacute;chants
+philippes qu'il m'apporte! Canaille! Il n'a m&ecirc;me pas eu le c&oelig;ur d'aller
+jusqu'&agrave; cent francs! Et comme il donnait dans mes platitudes! &Ccedil;a
+m'amusait. Je me disais: Ganache! Va, je te tiens. Je te l&egrave;che les
+pattes ce matin! Je te rongerai le c&oelig;ur ce soir!</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier cessa. Il &eacute;tait essouffl&eacute;. Sa petite poitrine &eacute;troite
+haletait comme un soufflet de forge. Son &oelig;il &eacute;tait plein de cet ignoble
+bonheur d'une cr&eacute;ature faible, cruelle et l&acirc;che, qui peut enfin
+terrasser ce qu'elle a redout&eacute; et insulter ce qu'elle a flatt&eacute;, joie
+d'un nain qui mettrait le talon sur la t&ecirc;te de Goliath, joie d'un chacal
+qui commence &agrave; d&eacute;chirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se
+d&eacute;fendre, assez vivant pour souffrir encore.</p>
+
+<p>M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous m&eacute;prenez. Je suis un
+homme tr&egrave;s pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais
+pas. Vous me prenez pour un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&acirc;la Th&eacute;nardier, la bonne balan&ccedil;oire! Vous tenez &agrave; cette
+plaisanterie! Vous pataugez, mon vieux! Ah! vous ne vous souvenez pas?
+Vous ne voyez pas qui je suis!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, r&eacute;pondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui
+avait en un pareil moment quelque chose d'&eacute;trange et de puissant, je
+vois que vous &ecirc;tes un bandit.</p>
+
+<p>Qui ne l'a remarqu&eacute;, les &ecirc;tres odieux ont leur susceptibilit&eacute;, les
+monstres sont chatouilleux. &Agrave; ce mot de bandit, la femme Th&eacute;nardier se
+jeta &agrave; bas du lit, Th&eacute;nardier saisit sa chaise comme s'il allait la
+briser dans ses mains.&mdash;Ne bouge pas, toi! cria-t-il &agrave; sa femme; et, se
+tournant vers M. Leblanc:</p>
+
+<p>&mdash;Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les
+gens riches! Tiens! c'est vrai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai
+pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un bandit! Voil&agrave; trois jours
+que je n'ai pas mang&eacute;, je suis un bandit! Ah! vous vous chauffez les
+pieds, vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des
+redingotes ouat&eacute;es, comme des archev&ecirc;ques, vous logez au premier dans
+des maisons &agrave; portier, vous mangez des truffes, vous mangez des bottes
+d'asperges &agrave; quarante francs au mois de janvier, des petits pois, vous
+vous gavez, et, quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez
+dans le journal ce que marque le thermom&egrave;tre de l'ing&eacute;nieur Chevalier.
+Nous! c'est nous qui sommes les thermom&egrave;tres! nous n'avons pas besoin
+d'aller voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y a
+de degr&eacute;s de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la
+glace nous arriver au c&oelig;ur, et nous disons: Il n'y a pas de Dieu! Et
+vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler
+bandits! Mais nous vous mangerons! mais nous vous d&eacute;vorerons, pauvres
+petits! Monsieur le millionnaire! sachez ceci: J'ai &eacute;t&eacute; un homme &eacute;tabli,
+j'ai &eacute;t&eacute; patent&eacute;, j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lecteur, je suis un bourgeois, moi! et vous
+n'en &ecirc;tes peut-&ecirc;tre pas un, vous!</p>
+
+<p>Ici Th&eacute;nardier fit un pas vers les hommes qui &eacute;taient pr&egrave;s de la porte,
+et ajouta avec un fr&eacute;missement:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense qu'il ose venir me parler comme &agrave; un savetier!</p>
+
+<p>Puis s'adressant &agrave; M. Leblanc avec une recrudescence de fr&eacute;n&eacute;sie:</p>
+
+<p>&mdash;Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope! je ne suis pas un
+homme louche, moi! je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom
+et qui vient enlever des enfants dans les maisons! Je suis un ancien
+soldat fran&ccedil;ais, je devrais &ecirc;tre d&eacute;cor&eacute;! J'&eacute;tais &agrave; Waterloo, moi! et
+j'ai sauv&eacute; dans la bataille un g&eacute;n&eacute;ral appel&eacute; le comte de je ne sais
+quoi! Il m'a dit son nom; mais sa chienne de voix &eacute;tait si faible que je
+ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que <i>Merci</i>. J'aurais mieux aim&eacute;
+son nom que son remerc&icirc;ment. Cela m'aurait aid&eacute; &agrave; le retrouver. Ce
+tableau que vous voyez, et qui a &eacute;t&eacute; peint par David &agrave; Bruqueselles,
+savez-vous qui il repr&eacute;sente? il repr&eacute;sente moi. David a voulu
+immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce g&eacute;n&eacute;ral sur mon dos, et je
+l'emporte &agrave; travers la mitraille. Voil&agrave; l'histoire. Il n'a m&ecirc;me jamais
+rien fait pour moi, ce g&eacute;n&eacute;ral-l&agrave;; il ne valait pas mieux que les
+autres! Je ne lui en ai pas moins sauv&eacute; la vie au danger de la mienne,
+et j'en ai les certificats plein mes poches! Je suis un soldat de
+Waterloo, mille noms de noms! Et maintenant que j'ai eu la bont&eacute; de vous
+dire tout &ccedil;a, finissons, il me faut de l'argent, il me faut beaucoup
+d'argent, il me faut &eacute;norm&eacute;ment d'argent, ou je vous extermine, tonnerre
+du bon Dieu!</p>
+
+<p>Marius avait repris quelque empire sur ses angoisses, et &eacute;coutait. La
+derni&egrave;re possibilit&eacute; de doute venait de s'&eacute;vanouir. C'&eacute;tait bien le
+Th&eacute;nardier du testament. Marius frissonna &agrave; ce reproche d'ingratitude
+adress&eacute; &agrave; son p&egrave;re et qu'il &eacute;tait sur le point de justifier si
+fatalement. Ses perplexit&eacute;s en redoubl&egrave;rent. Du reste il y avait dans
+toutes ces paroles de Th&eacute;nardier, dans l'accent, dans le geste, dans le
+regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y avait dans
+cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce m&eacute;lange de
+fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de
+sottise, dans ce chaos de griefs r&eacute;els et de sentiments faux, dans cette
+impudeur d'un m&eacute;chant homme savourant la volupt&eacute; de la violence, dans
+cette nudit&eacute; effront&eacute;e d'une &acirc;me laide, dans cette conflagration de
+toutes les souffrances combin&eacute;es avec toutes les haines, quelque chose
+qui &eacute;tait hideux comme le mal et poignant comme le vrai.</p>
+
+<p>Le tableau de ma&icirc;tre, la peinture de David dont il avait propos&eacute; l'achat
+&agrave; M. Leblanc, n'&eacute;tait, le lecteur l'a devin&eacute;, autre chose que l'enseigne
+de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-m&ecirc;me, seul d&eacute;bris qu'il
+e&ucirc;t conserv&eacute; de son naufrage de Montfermeil.</p>
+
+<p>Comme il avait cess&eacute; d'intercepter le rayon visuel de Marius, Marius
+maintenant pouvait consid&eacute;rer cette chose, et dans ce badigeonnage il
+reconnaissait r&eacute;ellement une bataille, un fond de fum&eacute;e, et un homme qui
+en portait un autre. C'&eacute;tait le groupe de Th&eacute;nardier et de Pontmercy, le
+sergent sauveur, le colonel sauv&eacute;. Marius &eacute;tait comme ivre, ce tableau
+faisait en quelque sorte son p&egrave;re vivant, ce n'&eacute;tait plus l'enseigne du
+cabaret de Montfermeil, c'&eacute;tait une r&eacute;surrection, une tombe s'y
+entr'ouvrait, un fant&ocirc;me s'y dressait. Marius entendait son c&oelig;ur tinter
+&agrave; ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son p&egrave;re
+sanglant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui
+semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.</p>
+
+<p>Quand Th&eacute;nardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses
+prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse et br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu &agrave; dire avant qu'on te mette en brindesingues?</p>
+
+<p>M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix &eacute;raill&eacute;e lan&ccedil;a
+du corridor ce sarcasme lugubre:</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut fendre du bois, je suis l&agrave;, moi!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'homme au merlin qui s'&eacute;gayait.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps une &eacute;norme face h&eacute;riss&eacute;e et terreuse parut &agrave; la porte avec
+un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la face de l'homme au merlin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu &ocirc;t&eacute; ton masque? lui cria Th&eacute;nardier avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour rire, r&eacute;pliqua l'homme.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et guetter tous les
+mouvements de Th&eacute;nardier, qui, aveugl&eacute; et &eacute;bloui par sa propre rage,
+allait et venait dans le repaire avec la confiance de sentir la porte
+gard&eacute;e, de tenir, arm&eacute;, un homme d&eacute;sarm&eacute;, et d'&ecirc;tre neuf contre un, en
+supposant que la Th&eacute;nardier ne compt&acirc;t que pour un homme. Dans son
+apostrophe &agrave; l'homme au merlin, il tournait le dos &agrave; M. Leblanc.</p>
+
+<p>M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la
+table, et d'un bond, avec une agilit&eacute; prodigieuse, avant que Th&eacute;nardier
+e&ucirc;t eu le temps de se retourner, il &eacute;tait &agrave; la fen&ecirc;tre. L'ouvrir,
+escalader l'appui, l'enjamber, ce fut une seconde. Il &eacute;tait &agrave; moiti&eacute;
+dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramen&egrave;rent
+&eacute;nergiquement dans le bouge. C'&eacute;taient les trois &laquo;fumistes&raquo; qui
+s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;s sur lui. En m&ecirc;me temps, la Th&eacute;nardier l'avait empoign&eacute;
+aux cheveux.</p>
+
+<p>Au pi&eacute;tinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor.
+Le vieux qui &eacute;tait sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du
+grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier &agrave; la main.</p>
+
+<p>Un des &laquo;fumistes&raquo; dont la chandelle &eacute;clairait le visage barbouill&eacute;, et
+dans lequel Marius, malgr&eacute; ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit
+Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la t&ecirc;te de M. Leblanc
+une esp&egrave;ce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une
+barre de fer.</p>
+
+<p>Marius ne put r&eacute;sister &agrave; ce spectacle.&mdash;Mon p&egrave;re, pensa-t-il,
+pardonne-moi!&mdash;Et son doigt chercha la d&eacute;tente du pistolet. Le coup
+allait partir lorsque la voix de Th&eacute;nardier cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui faites pas de mal!</p>
+
+<p>Cette tentative d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de la victime, loin d'exasp&eacute;rer Th&eacute;nardier,
+l'avait calm&eacute;. Il y avait deux hommes en lui, l'homme f&eacute;roce et l'homme
+adroit. Jusqu'&agrave; cet instant, dans le d&eacute;bordement du triomphe, devant la
+proie abattue et ne bougeant pas, l'homme f&eacute;roce avait domin&eacute;; quand la
+victime se d&eacute;battit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et
+prit le dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui faites pas de mal! r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Et, sans s'en douter, pour
+premier succ&egrave;s, il arr&ecirc;ta le pistolet pr&ecirc;t &agrave; partir et paralysa Marius
+pour lequel l'urgence disparut, et qui, devant cette phase nouvelle, ne
+vit point d'inconv&eacute;nient &agrave; attendre encore. Qui sait si quelque chance
+ne surgirait pas qui le d&eacute;livrerait de l'affreuse alternative de laisser
+p&eacute;rir le p&egrave;re d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel?</p>
+
+<p>Une lutte hercul&eacute;enne s'&eacute;tait engag&eacute;e. D'un coup de poing en plein torse
+M. Leblanc avait envoy&eacute; le vieux rouler au milieu de la chambre, puis de
+deux revers de main avait terrass&eacute; deux autres assaillants, et il en
+tenait un sous chacun de ses genoux; les mis&eacute;rables r&acirc;laient sous cette
+pression comme sous une meule de granit; mais les quatre autres avaient
+saisi le redoutable vieillard aux deux bras et &agrave; la nuque et le tenaient
+accroupi sur les deux &laquo;fumistes&raquo; terrass&eacute;s. Ainsi, ma&icirc;tre des uns et
+ma&icirc;tris&eacute; par les autres, &eacute;crasant ceux d'en bas et &eacute;touffant sous ceux
+d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entassaient sur
+lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme
+un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.</p>
+
+<p>Ils parvinrent &agrave; le renverser sur le lit le plus proche de la crois&eacute;e et
+l'y tinrent en respect. La Th&eacute;nardier ne lui avait pas l&acirc;ch&eacute; les
+cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit Th&eacute;nardier, ne t'en m&ecirc;le pas. Tu vas d&eacute;chirer ton ch&acirc;le.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier ob&eacute;it, comme la louve ob&eacute;it au loup, avec un grondement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, reprit Th&eacute;nardier, fouillez-le.</p>
+
+<p>M. Leblanc semblait avoir renonc&eacute; &agrave; la r&eacute;sistance. On le fouilla. Il
+n'avait rien sur lui qu'une bourse de cuir qui contenait six francs, et
+son mouchoir.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier mit le mouchoir dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas de portefeuille? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ni de montre, r&eacute;pondit un des &laquo;fumistes&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqu&eacute; qui
+tenait la grosse clef, c'est un vieux rude!</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes, qu'il
+leur jeta.</p>
+
+<p>&mdash;Attachez-le au pied du lit, dit-il. Et, apercevant le vieux qui &eacute;tait
+rest&eacute; &eacute;tendu &agrave; travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui
+ne bougeait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Bigrenaille, il est ivre.</p>
+
+<p>&mdash;Balayez-le dans un coin, dit Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Deux des &laquo;fumistes&raquo; pouss&egrave;rent l'ivrogne avec le pied pr&egrave;s du tas de
+ferrailles.</p>
+
+<p>&mdash;Babet, pourquoi en as-tu amen&eacute; tant? dit Th&eacute;nardier bas &agrave; l'homme &agrave; la
+trique, c'&eacute;tait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? r&eacute;pliqua l'homme &agrave; la trique, ils ont tous voulu en &ecirc;tre.
+La saison est mauvaise. Il ne se fait pas d'affaires.</p>
+
+<p>Le grabat o&ugrave; M. Leblanc avait &eacute;t&eacute; renvers&eacute; &eacute;tait une fa&ccedil;on de lit
+d'h&ocirc;pital port&eacute; sur quatre montants grossiers en bois &agrave; peine &eacute;quarri.
+M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le li&egrave;rent solidement, debout
+et les pieds posant &agrave; terre, au montant du lit le plus &eacute;loign&eacute; de la
+fen&ecirc;tre et le plus proche de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand le dernier n&oelig;ud fut serr&eacute;, Th&eacute;nardier prit une chaise et vint
+s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Th&eacute;nardier ne se ressemblait
+plus, en quelques instants sa physionomie avait pass&eacute; de la violence
+effr&eacute;n&eacute;e &agrave; la douceur tranquille et rus&eacute;e. Marius avait peine &agrave;
+reconna&icirc;tre dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque
+bestiale qui &eacute;cumait le moment d'auparavant, il consid&eacute;rait avec stupeur
+cette m&eacute;tamorphose fantastique et inqui&eacute;tante, et il &eacute;prouvait ce
+qu'&eacute;prouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... fit Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Et &eacute;cartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M.
+Leblanc:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;loignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.</p>
+
+<p>Tous se retir&egrave;rent vers la porte. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez eu tort de vouloir sauter par la fen&ecirc;tre. Vous
+auriez pu vous casser une jambe. Maintenant, si vous le permettez, nous
+allons causer tranquillement. Il faut d'abord que je vous communique une
+remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore pouss&eacute; le
+moindre cri.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier avait raison, ce d&eacute;tail &eacute;tait r&eacute;el, quoiqu'il e&ucirc;t &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+Marius dans son trouble. M. Leblanc avait &agrave; peine prononc&eacute; quelques
+paroles sans hausser la voix, et, m&ecirc;me dans sa lutte pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre
+avec les six bandits, il avait gard&eacute; le plus profond et le plus
+singulier silence. Th&eacute;nardier poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous auriez un peu cri&eacute; au voleur, que je ne l'aurais pas
+trouv&eacute; inconvenant! &Agrave; l'assassin! cela se dit dans l'occasion, et, quant
+&agrave; moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple
+qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
+ne vous inspirent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait
+qu'on ne vous aurait pas d&eacute;rang&eacute;. On ne vous aurait m&ecirc;me pas b&acirc;illonn&eacute;.
+Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est tr&egrave;s
+sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave.
+On y tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus
+prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et
+le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous
+n'avez pas cri&eacute;, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais
+vous dire ce que j'en conclus. Mon cher monsieur, quand on crie,
+qu'est-ce qui vient? la police. Et apr&egrave;s la police? la justice. Eh bien,
+vous n'avez pas cri&eacute;; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous
+de voir arriver la justice et la police. C'est que,&mdash;il y a longtemps
+que je m'en doute,&mdash;vous avez un int&eacute;r&ecirc;t quelconque &agrave; cacher quelque
+chose. De notre c&ocirc;t&eacute; nous avons le m&ecirc;me int&eacute;r&ecirc;t. Donc nous pouvons nous
+entendre.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, il semblait que Th&eacute;nardier, la prunelle attach&eacute;e
+sur M. Leblanc, cherch&acirc;t &agrave; enfoncer les pointes aigu&euml;s qui sortaient de
+ses yeux jusque dans la conscience de son prisonnier. Du reste son
+langage, empreint d'une sorte d'insolence mod&eacute;r&eacute;e et sournoise, &eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; et presque choisi, et dans ce mis&eacute;rable qui n'&eacute;tait tout &agrave;
+l'heure qu'un brigand on sentait maintenant &laquo;l'homme qui a &eacute;tudi&eacute; pour
+&ecirc;tre pr&ecirc;tre&raquo;.</p>
+
+<p>Le silence qu'avait gard&eacute; le prisonnier, cette pr&eacute;caution qui allait
+jusqu'&agrave; l'oubli m&ecirc;me du soin de sa vie, cette r&eacute;sistance oppos&eacute;e au
+premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il
+faut le dire, depuis que la remarque en avait &eacute;t&eacute; faite, &eacute;tait importun
+&agrave; Marius, et l'&eacute;tonnait p&eacute;niblement.</p>
+
+<p>L'observation si fond&eacute;e de Th&eacute;nardier obscurcissait encore pour Marius
+les &eacute;paisseurs myst&eacute;rieuses sous lesquelles se d&eacute;robait cette figure
+grave et &eacute;trange &agrave; laquelle Courfeyrac avait jet&eacute; le sobriquet de
+monsieur Leblanc. Mais, quel qu'il f&ucirc;t, li&eacute; de cordes, entour&eacute; de
+bourreaux, &agrave; demi plong&eacute;, pour ainsi dire, dans une fosse qui
+s'enfon&ccedil;ait sous lui d'un degr&eacute; &agrave; chaque instant, devant la fureur comme
+devant la douceur de Th&eacute;nardier, cet homme demeurait impassible; et
+Marius ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'admirer en un pareil moment ce visage
+superbement m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &eacute;videmment une &acirc;me inaccessible &agrave; l'&eacute;pouvante et ne sachant pas
+ce que c'est que d'&ecirc;tre &eacute;perdue. C'&eacute;tait un de ces hommes qui dominent
+l'&eacute;tonnement des situations d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. Si extr&ecirc;me que f&ucirc;t la crise, si
+in&eacute;vitable que f&ucirc;t la catastrophe, il n'y avait rien l&agrave; de l'agonie du
+noy&eacute; ouvrant sous l'eau des yeux horribles.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier se leva sans affectation, alla &agrave; la chemin&eacute;e, d&eacute;pla&ccedil;a le
+paravent qu'il appuya au grabat voisin, et d&eacute;masqua ainsi le r&eacute;chaud
+plein de braise ardente dans laquelle le prisonnier pouvait parfaitement
+voir le ciseau rougi &agrave; blanc et piqu&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; de petites &eacute;toiles
+&eacute;carlates.</p>
+
+<p>Puis Th&eacute;nardier vint se rasseoir pr&egrave;s de M. Leblanc.</p>
+
+<p>&mdash;Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci &agrave;
+l'amiable. J'ai eu tort de m'emporter tout &agrave; l'heure, je ne sais o&ugrave;
+j'avais l'esprit, j'ai &eacute;t&eacute; beaucoup trop loin, j'ai dit des
+extravagances. Par exemple, parce que vous &ecirc;tes millionnaire, je vous ai
+dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immens&eacute;ment d'argent.
+Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau &ecirc;tre riche,
+vous avez vos charges, qui n'a pas les siennes? Je ne veux pas vous
+ruiner, je ne suis pas un happe-chair apr&egrave;s tout. Je ne suis pas de ces
+gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela
+pour &ecirc;tre ridicules. Tenez, j'y mets du mien et je fais un sacrifice de
+mon c&ocirc;t&eacute;. Il me faut simplement deux cent mille francs.</p>
+
+<p>M. Leblanc ne souffla pas un mot. Th&eacute;nardier poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais
+pas l'&eacute;tat de votre fortune, mais je sais que vous ne regardez pas &agrave;
+l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent
+mille francs &agrave; un p&egrave;re de famille qui n'est pas heureux. Certainement
+vous &ecirc;tes raisonnable aussi, vous ne vous &ecirc;tes pas figur&eacute; que je me
+donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j'organiserais la chose
+de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de tous ces
+messieurs, pour aboutir &agrave; vous demander de quoi aller boire du rouge &agrave;
+quinze et manger du veau chez Desnoyers. Deux cent mille francs, &ccedil;a vaut
+&ccedil;a. Une fois cette bagatelle sortie de votre poche, je vous r&eacute;ponds que
+tout est dit et que vous n'avez pas &agrave; craindre une pichenette. Vous me
+direz: Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi. Oh! je ne suis
+pas exag&eacute;r&eacute;. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez
+la bont&eacute; d'&eacute;crire ce que je vais vous dicter.</p>
+
+<p>Ici Th&eacute;nardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et
+en jetant un sourire du c&ocirc;t&eacute; du r&eacute;chaud:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;viens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas
+&eacute;crire.</p>
+
+<p>Un grand inquisiteur e&ucirc;t pu envier ce sourire.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier poussa la table tout pr&egrave;s de M. Leblanc, et prit l'encrier,
+une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa
+entr'ouvert et o&ugrave; luisait la longue lame du couteau.</p>
+
+<p>Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;crivez, dit-il.</p>
+
+<p>Le prisonnier parla enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que j'&eacute;crive? je suis attach&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, pardon! fit Th&eacute;nardier, vous avez bien raison.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Bigrenaille:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;liez le bras droit de monsieur.</p>
+
+<p>Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, ex&eacute;cuta l'ordre de
+Th&eacute;nardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Th&eacute;nardier
+trempa la plume dans l'encre et la lui pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez bien, monsieur, que vous &ecirc;tes en notre pouvoir, &agrave; notre
+discr&eacute;tion, absolument &agrave; notre discr&eacute;tion, qu'aucune puissance humaine
+ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment d&eacute;sol&eacute;s d'&ecirc;tre
+contraints d'en venir &agrave; des extr&eacute;mit&eacute;s d&eacute;sagr&eacute;ables. Je ne sais ni votre
+nom, ni votre adresse; mais je vous pr&eacute;viens que vous resterez attach&eacute;
+jusqu'&agrave; ce que la personne charg&eacute;e de porter la lettre que vous allez
+&eacute;crire soit revenue. Maintenant veuillez &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Je dicte.</p>
+
+<p>M. Leblanc prit la plume. Th&eacute;nardier commen&ccedil;a &agrave; dicter:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ma fille...&raquo;</p>
+
+<p>Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez &laquo;ma ch&egrave;re fille&raquo;, dit Th&eacute;nardier. M. Leblanc ob&eacute;it. Th&eacute;nardier
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Viens sur-le-champ...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous la tutoyez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? demanda M. Leblanc.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Th&eacute;nardier, la petite, l'Alouette.</p>
+
+<p>M. Leblanc r&eacute;pondit sans la moindre &eacute;motion apparente:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire.</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours, fit Th&eacute;nardier; et il se remit &agrave; dicter:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi. La personne qui te
+remettra ce billet est charg&eacute;e de t'amener pr&egrave;s de moi. Je t'attends.
+Viens avec confiance.&raquo;</p>
+
+<p>M. Leblanc avait tout &eacute;crit. Th&eacute;nardier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! effacez <i>viens avec confiance;</i> cela pourrait faire supposer que
+la chose n'est pas toute simple et que la d&eacute;fiance est possible.</p>
+
+<p>M. Leblanc ratura les trois mots.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pr&eacute;sent, poursuivit Th&eacute;nardier, signez. Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>Le prisonnier posa la plume et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui est cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, r&eacute;pondit Th&eacute;nardier. Pour la petite. Je viens de
+vous le dire.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que Th&eacute;nardier &eacute;vitait de nommer la jeune fille dont il
+&eacute;tait question. Il disait &laquo;l'Alouette&raquo;, il disait &laquo;la petite&raquo;, mais il
+ne pronon&ccedil;ait pas le nom. Pr&eacute;caution d'habile homme gardant son secret
+devant ses complices. Dire le nom, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; leur livrer toute
+&laquo;l'affaire&raquo;, et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en
+savoir.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Signez. Quel est votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Urbain Fabre, dit le prisonnier.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, avec le mouvement d'un chat, pr&eacute;cipita sa main dans sa
+poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la
+marque et l'approcha de la chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;U.F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U.F.</p>
+
+<p>Le prisonnier signa.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la
+plier.</p>
+
+<p>Cela fait, Th&eacute;nardier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez l'adresse. <i>Mademoiselle Fabre</i>, chez vous. Je sais que vous
+demeurez pas tr&egrave;s loin d'ici, aux environs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
+puisque c'est l&agrave; que vous allez &agrave; la messe tous les jours, mais je ne
+sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation.
+Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour
+votre adresse. Mettez-la vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le prisonnier resta un moment pensif, puis il reprit la plume et
+&eacute;crivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue
+Saint-Dominique-d'Enfer, n&ordm; 17.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion f&eacute;brile.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! cria-t-il.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre. Tu sais ce que tu as &agrave; faire. Un fiacre est en bas.
+Pars tout de suite, et reviens idem.</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; l'homme au merlin:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, puisque tu as &ocirc;t&eacute; ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu
+monteras derri&egrave;re le fiacre. Tu sais o&ugrave; tu as laiss&eacute; la maringotte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'homme.</p>
+
+<p>Et, d&eacute;posant son merlin dans un coin, il suivit la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Comme ils s'en allaient, Th&eacute;nardier passa sa t&ecirc;te par la porte
+entreb&acirc;ill&eacute;e et cria dans le corridor:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout ne perds pas la lettre! songe que tu as deux cent mille francs
+sur toi.</p>
+
+<p>La voix rauque de la Th&eacute;nardier r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac.</p>
+
+<p>Une minute ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;e qu'on entendit le claquement d'un
+fouet qui d&eacute;crut et s'&eacute;teignit rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! grommela Th&eacute;nardier. Ils vont bon train. De ce galop-l&agrave; la
+bourgeoise sera de retour dans trois quarts d'heure.</p>
+
+<p>Il approcha une chaise de la chemin&eacute;e et s'assit en croisant les bras et
+en pr&eacute;sentant ses bottes boueuses au r&eacute;chaud.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid aux pieds, dit-il.</p>
+
+<p>Il ne restait plus dans le bouge avec Th&eacute;nardier et le prisonnier que
+cinq bandits. Ces hommes, &agrave; travers les masques ou la glu noire qui leur
+couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers,
+des n&egrave;gres ou des d&eacute;mons, avaient des airs engourdis et mornes, et l'on
+sentait qu'ils ex&eacute;cutaient un crime comme une besogne, tranquillement,
+sans col&egrave;re et sans piti&eacute;, avec une sorte d'ennui. Ils &eacute;taient dans un
+coin entass&eacute;s comme des brutes et se taisaient. Th&eacute;nardier se chauffait
+les pieds. Le prisonnier &eacute;tait retomb&eacute; dans sa taciturnit&eacute;. Un calme
+sombre avait succ&eacute;d&eacute; au vacarme farouche qui remplissait le galetas
+quelques instants auparavant.</p>
+
+<p>La chandelle, o&ugrave; un large champignon s'&eacute;tait form&eacute;, &eacute;clairait &agrave; peine
+l'immense taudis, le brasier s'&eacute;tait terni, et toutes ces t&ecirc;tes
+monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond.</p>
+
+<p>On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard
+ivre qui dormait.</p>
+
+<p>Marius attendait, dans une anxi&eacute;t&eacute; que tout accroissait. L'&eacute;nigme &eacute;tait
+plus imp&eacute;n&eacute;trable que jamais. Qu'&eacute;tait-ce que cette &laquo;petite&raquo; que
+Th&eacute;nardier avait aussi nomm&eacute;e l'Alouette? &eacute;tait-ce son &laquo;Ursule&raquo;? Le
+prisonnier n'avait pas paru &eacute;mu &agrave; ce mot, l'Alouette, et avait r&eacute;pondu
+le plus naturellement du monde: Je ne sais ce que vous voulez dire. D'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, les deux lettres U.F. &eacute;taient expliqu&eacute;es, c'&eacute;tait Urbain
+Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est l&agrave; ce que Marius
+voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse le retenait
+clou&eacute; &agrave; la place d'o&ugrave; il observait et dominait toute cette sc&egrave;ne. Il
+&eacute;tait l&agrave;, presque incapable de r&eacute;flexion et de mouvement, comme an&eacute;anti
+par de si abominables choses vues de pr&egrave;s. Il attendait, esp&eacute;rant
+quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses id&eacute;es et ne
+sachant quel parti prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je le verrai
+bien, car la Th&eacute;nardier va l'amener ici. Alors tout sera dit, je
+donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la d&eacute;livrerai! Rien ne
+m'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s d'une demi-heure passa ainsi. Th&eacute;nardier paraissait absorb&eacute; par une
+m&eacute;ditation t&eacute;n&eacute;breuse. Le prisonnier ne bougeait pas. Cependant Marius
+croyait par intervalles et depuis quelques instants entendre un petit
+bruit sourd du c&ocirc;t&eacute; du prisonnier.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Th&eacute;nardier apostropha le prisonnier:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout de suite.</p>
+
+<p>Ces quelques mots semblaient commencer un &eacute;claircissement. Marius pr&ecirc;ta
+l'oreille. Th&eacute;nardier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;pouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que
+l'Alouette est v&eacute;ritablement votre fille, et je trouve tout simple que
+vous la gardiez. Seulement, &eacute;coutez un peu. Avec votre lettre, ma femme
+ira la trouver. J'ai dit &agrave; ma femme de s'habiller, comme vous avez vu,
+de fa&ccedil;on que votre demoiselle la suive sans difficult&eacute;. Elles monteront
+toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derri&egrave;re. Il y a quelque
+part en dehors d'une barri&egrave;re une maringotte attel&eacute;e de deux tr&egrave;s bons
+chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon
+camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici
+nous dire: C'est fait. Quant &agrave; votre demoiselle, on ne lui fera pas de
+mal, la maringotte la m&egrave;nera dans un endroit o&ugrave; elle sera tranquille,
+et, d&egrave;s que vous m'aurez donn&eacute; les petits deux cent mille francs, on
+vous la rendra. Si vous me faites arr&ecirc;ter, mon camarade donnera le coup
+de pouce &agrave; l'Alouette. Voil&agrave;.</p>
+
+<p>Le prisonnier n'articula pas une parole. Apr&egrave;s une pause, Th&eacute;nardier
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est simple, comme vous voyez, Il n'y aura pas de mal si vous ne
+voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous pr&eacute;viens
+pour que vous sachiez.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, le prisonnier ne rompit pas le silence, et Th&eacute;nardier
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s que mon &eacute;pouse sera revenue et qu'elle m'aura dit: L'Alouette est
+en route, nous vous l&acirc;cherons, et vous serez libre d'aller coucher chez
+vous. Vous voyez que nous n'avions pas de mauvaises intentions.</p>
+
+<p>Des images &eacute;pouvantables pass&egrave;rent devant la pens&eacute;e de Marius. Quoi!
+cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? Un de ces
+monstres allait l'emporter dans l'ombre? o&ugrave;?... Et si c'&eacute;tait elle! Et
+il &eacute;tait clair que c'&eacute;tait elle! Marius sentait les battements de son
+c&oelig;ur s'arr&ecirc;ter. Que faire? Tirer le coup de pistolet? mettre aux mains
+de la justice tous ces mis&eacute;rables? Mais l'affreux homme au merlin n'en
+serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius
+songeait &agrave; ces mots de Th&eacute;nardier dont il entrevoyait la signification
+sanglante: <i>Si vous me faites arr&ecirc;ter, mon camarade donnera le coup de
+pouce &agrave; l'Alouette</i>.</p>
+
+<p>Maintenant ce n'&eacute;tait pas seulement par le testament du colonel, c'&eacute;tait
+par son amour m&ecirc;me, par le p&eacute;ril de celle qu'il aimait, qu'il se sentait
+retenu.</p>
+
+<p>Cette effroyable situation, qui durait d&eacute;j&agrave; depuis plus d'une heure,
+changeait d'aspect &agrave; chaque instant. Marius eut la force de passer
+successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures,
+cherchant une esp&eacute;rance et ne la trouvant pas. Le tumulte de ses pens&eacute;es
+contrastait avec le silence fun&egrave;bre du repaire.</p>
+
+<p>Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier
+qui s'ouvrait, puis se fermait.</p>
+
+<p>Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la bourgeoise, dit Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Il achevait &agrave; peine qu'en effet la Th&eacute;nardier se pr&eacute;cipita dans la
+chambre, rouge, essouffl&eacute;e, haletante, les yeux flambants, et cria en
+frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses &agrave; la fois:</p>
+
+<p>&mdash;Fausse adresse!</p>
+
+<p>Le bandit qu'elle avait emmen&eacute; avec elle, parut derri&egrave;re elle et vint
+reprendre son merlin.</p>
+
+<p>&mdash;Fausse adresse? r&eacute;p&eacute;ta Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Personne! Rue Saint-Dominique, num&eacute;ro dix-sept, pas de monsieur Urbain
+Fabre! On ne sait pas ce que c'est!</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta suffoqu&eacute;e, puis continua:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Th&eacute;nardier! ce vieux t'a fait poser! Tu es trop bon, vois-tu!
+Moi, je te vous lui aurais coup&eacute; la margoulette en quatre pour
+commencer! et s'il avait fait le m&eacute;chant, je l'aurais fait cuire tout
+vivant! Il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise o&ugrave; est la fille,
+et qu'il dise o&ugrave; est le magot! Voil&agrave; comment j'aurais men&eacute; cela, moi! On
+a bien raison de dire que les hommes sont plus b&ecirc;tes que les femmes!
+Personne! num&eacute;ro dix-sept! C'est une grande porte coch&egrave;re! Pas de
+monsieur Fabre, rue Saint-Dominique! et ventre &agrave; terre, et pourboire au
+cocher, et tout! J'ai parl&eacute; au portier et &agrave; la porti&egrave;re, qui est une
+belle forte femme, ils ne connaissent pas &ccedil;a!</p>
+
+<p>Marius respira. Elle, Ursule, ou l'Alouette, celle qu'il ne savait plus
+comment nommer, &eacute;tait sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant que sa femme exasp&eacute;r&eacute;e vocif&eacute;rait, Th&eacute;nardier s'&eacute;tait assis sur
+la table; il resta quelques instants sans prononcer une parole,
+balan&ccedil;ant sa jambe droite qui pendait, et consid&eacute;rant le r&eacute;chaud d'un
+air de r&ecirc;verie sauvage.</p>
+
+<p>Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singuli&egrave;rement
+f&eacute;roce:</p>
+
+<p>&mdash;Une fausse adresse? qu'est-ce que tu as donc esp&eacute;r&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Gagner du temps! cria le prisonnier d'une voix &eacute;clatante.</p>
+
+<p>Et au m&ecirc;me instant il secoua ses liens; ils &eacute;taient coup&eacute;s. Le
+prisonnier n'&eacute;tait plus attach&eacute; au lit que par une jambe.</p>
+
+<p>Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconna&icirc;tre et de
+s'&eacute;lancer, lui s'&eacute;tait pench&eacute; sous la chemin&eacute;e, avait &eacute;tendu la main
+vers le r&eacute;chaud, puis s'&eacute;tait redress&eacute;, et maintenant Th&eacute;nardier, la
+Th&eacute;nardier et les bandits, refoul&eacute;s par le saisissement au fond du
+bouge, le regardaient avec stupeur &eacute;levant au-dessus de sa t&ecirc;te le
+ciseau rouge d'o&ugrave; tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une
+attitude formidable.</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te judiciaire, &agrave; laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau
+donna lieu par la suite, a constat&eacute; qu'un gros sou, coup&eacute; et travaill&eacute;
+d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re, fut trouv&eacute; dans le galetas, quand la police y
+f&icirc;t une descente; ce gros sou &eacute;tait une de ces merveilles d'industrie
+que la patience du bagne engendre dans les t&eacute;n&egrave;bres et pour les
+t&eacute;n&egrave;bres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments
+d'&eacute;vasion. Ces produits hideux et d&eacute;licats d'un art prodigieux sont dans
+la bijouterie ce que les m&eacute;taphores de l'argot sont dans la po&eacute;sie. Il y
+a des Benvenuto Cellini au bagne, de m&ecirc;me que dans la langue il y a des
+Villon. Le malheureux qui aspire &agrave; la d&eacute;livrance trouve moyen,
+quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de
+scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans
+toucher aux empreintes mon&eacute;taires, et de pratiquer un pas de vis sur la
+tranche du sou de mani&egrave;re &agrave; faire adh&eacute;rer les lames de nouveau. Cela se
+visse et se d&eacute;visse &agrave; volont&eacute;; c'est une bo&icirc;te. Dans cette bo&icirc;te, on
+cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien mani&eacute; coupe des
+manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheureux
+for&ccedil;at ne poss&egrave;de qu'un sou; point, il poss&egrave;de la libert&eacute;. C'est un gros
+sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ult&eacute;rieures, fut
+trouv&eacute; ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat pr&egrave;s de
+la fen&ecirc;tre. On d&eacute;couvrit &eacute;galement une petite scie en acier bleu qui
+pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment o&ugrave; les
+bandits fouill&egrave;rent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il
+r&eacute;ussit &agrave; cacher dans sa main, et qu'ensuite, ayant la main droite
+libre, il le d&eacute;vissa, et se servit de la scie pour couper les cordes qui
+l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit l&eacute;ger et les mouvements
+imperceptibles que Marius avait remarqu&eacute;s.</p>
+
+<p>N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coup&eacute; les
+liens de sa jambe gauche.</p>
+
+<p>Les bandits &eacute;taient revenus de leur premi&egrave;re surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, dit Bigrenaille &agrave; Th&eacute;nardier. Il tient encore par une
+jambe, et il ne s'en ira pas. J'en r&eacute;ponds. C'est moi qui lui ai ficel&eacute;
+cette patte-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cependant le prisonnier &eacute;leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'&ecirc;tre tant
+d&eacute;fendue. Quant &agrave; vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me
+feriez &eacute;crire ce que je ne veux pas &eacute;crire, que vous me feriez dire ce
+que je ne veux pas dire....</p>
+
+<p>Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau
+ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.</p>
+
+<p>On entendit le fr&eacute;missement de la chair br&ucirc;l&eacute;e, l'odeur propre aux
+chambres de torture se r&eacute;pandit dans le taudis. Marius chancela &eacute;perdu
+d'horreur, les brigands eux-m&ecirc;mes eurent un frisson, le visage de
+l'&eacute;trange vieillard se contracta &agrave; peine, et, tandis que le fer rouge
+s'enfon&ccedil;ait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il
+attachait sur Th&eacute;nardier son beau regard sans haine o&ugrave; la souffrance
+s'&eacute;vanouissait dans une majest&eacute; sereine.</p>
+
+<p>Chez les grandes et hautes natures les r&eacute;voltes de la chair et des sens
+en proie &agrave; la douleur physique font sortir l'&acirc;me et la font appara&icirc;tre
+sur le front, de m&ecirc;me que les r&eacute;bellions de la soldatesque forcent le
+capitaine &agrave; se montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de
+vous.</p>
+
+<p>Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lan&ccedil;a par la fen&ecirc;tre qui &eacute;tait
+rest&eacute;e ouverte, l'horrible outil embras&eacute; disparut dans la nuit en
+tournoyant et alla tomber au loin et s'&eacute;teindre dans la neige.</p>
+
+<p>Le prisonnier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites de moi ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&eacute;sarm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Empoignez-le! dit Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Deux des brigands lui pos&egrave;rent la main sur l'&eacute;paule, et l'homme masqu&eacute; &agrave;
+voix de ventriloque se tint en face de lui, pr&ecirc;t &agrave; lui faire sauter le
+cr&acirc;ne d'un coup de clef au moindre mouvement.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison,
+mais tellement pr&egrave;s qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce
+colloque &eacute;chang&eacute; &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus qu'une chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;L'escarper!</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient le mari et la femme qui tenaient conseil.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier marcha &agrave; pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit
+le couteau.</p>
+
+<p>Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexit&eacute; inou&iuml;e. Depuis une
+heure il y avait deux voix dans sa conscience, l'une lui disait de
+respecter le testament de son p&egrave;re, l'autre lui criait de secourir le
+prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui
+le mettait &agrave; l'agonie. Il avait vaguement esp&eacute;r&eacute; jusqu'&agrave; ce moment
+trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible
+n'avait surgi. Cependant le p&eacute;ril pressait, la derni&egrave;re limite de
+l'attente &eacute;tait d&eacute;pass&eacute;e, &agrave; quelques pas du prisonnier Th&eacute;nardier
+songeait, le couteau &agrave; la main.</p>
+
+<p>Marius &eacute;gar&eacute; promenait ses yeux autour de lui, derni&egrave;re ressource
+machinale du d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il tressaillit.</p>
+
+<p>&Agrave; ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune &eacute;clairait et
+semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut
+cette ligne &eacute;crite en grosses lettres le matin m&ecirc;me par l'a&icirc;n&eacute;e des
+filles Th&eacute;nardier:</p>
+
+<p>&mdash;Les cognes sont l&agrave;.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e, une clart&eacute; traversa l'esprit de Marius; c'&eacute;tait le moyen qu'il
+cherchait, la solution de cet affreux probl&egrave;me qui le torturait,
+&eacute;pargner l'assassin et sauver la victime. Il s'agenouilla sur la
+commode, &eacute;tendit le bras, saisit la feuille de papier, d&eacute;tacha doucement
+un morceau de pl&acirc;tre de la cloison, l'enveloppa dans le papier, et jeta
+le tout par la crevasse au milieu du bouge.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps. Th&eacute;nardier avait vaincu ses derni&egrave;res craintes ou ses
+derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose qui tombe! cria la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit le mari.</p>
+
+<p>La femme s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;e et avait ramass&eacute; le pl&acirc;tras envelopp&eacute; du
+papier. Elle le remit &agrave; son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave; cela est-il venu? demanda Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Pardi&eacute;! fit la femme, par o&ugrave; veux-tu que cela soit entr&eacute;? C'est venu
+par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier d&eacute;plia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'&eacute;criture d'&Eacute;ponine. Diable!</p>
+
+<p>Il fit signe &agrave; sa femme, qui s'approcha vivement et il lui montra la
+ligne &eacute;crite sur la feuille de papier, puis il ajouta d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! l'&eacute;chelle! laissons le lard dans la sourici&egrave;re et fichons le
+camp!</p>
+
+<p>&mdash;Sans couper le cou &agrave; l'homme? demanda la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave;? reprit Bigrenaille.</p>
+
+<p>&mdash;Par la fen&ecirc;tre, r&eacute;pondit Th&eacute;nardier. Puisque Ponine a jet&eacute; la pierre
+par la fen&ecirc;tre, c'est que la maison n'est pas cern&eacute;e de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.</p>
+
+<p>Le masque &agrave; voix de ventriloque posa &agrave; terre sa grosse clef, &eacute;leva ses
+deux bras en l'air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un
+mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un &eacute;quipage. Les brigands
+qui tenaient le prisonnier le l&acirc;ch&egrave;rent; en un clin d'&oelig;il l'&eacute;chelle de
+corde fut d&eacute;roul&eacute;e hors de la fen&ecirc;tre et attach&eacute;e solidement au rebord
+par les deux crampons de fer.</p>
+
+<p>Le prisonnier ne faisait pas attention &agrave; ce qui se passait autour de
+lui. Il semblait r&ecirc;ver ou prier.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t l'&eacute;chelle fix&eacute;e, Th&eacute;nardier cria.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! la bourgeoise!</p>
+
+<p>Et il se pr&eacute;cipita vers la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dis donc, vieux farceur! apr&egrave;s nous!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s nous! hurl&egrave;rent les bandits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes des enfants, dit Th&eacute;nardier, nous perdons le temps. Les
+railles sont sur nos talons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort &agrave; qui passera le premier.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous fous! &ecirc;tes-vous toqu&eacute;s! en voil&agrave;-t-il un tas de jobards!
+perdre le temps, n'est-ce pas? tirer au sort, n'est-ce pas? au doigt
+mouill&eacute;! &agrave; la courte paille! &eacute;crire nos noms! les mettre dans un
+bonnet!...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de la porte.</p>
+
+<p>Tous se retourn&egrave;rent. C'&eacute;tait Javert.</p>
+
+<p>Il tenait son chapeau &agrave; la main, et le tendait en souriant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIh" id="Chapitre_XXIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XXI</a></h2>
+
+<h3>On devrait toujours commencer par arr&ecirc;ter les victimes</h3>
+
+
+<p>Javert, &agrave; la nuit tombante, avait apost&eacute; des hommes et s'&eacute;tait embusqu&eacute;
+lui-m&ecirc;me derri&egrave;re les arbres de la rue de la Barri&egrave;re des Gobelins qui
+fait face &agrave; la masure Gorbeau de l'autre c&ocirc;t&eacute; du boulevard. Il avait
+commenc&eacute; par ouvrir &laquo;sa poche&raquo;, pour y fourrer les deux jeunes filles
+charg&eacute;es de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait &laquo;coffr&eacute;&raquo;
+qu'Azelma. Quant &agrave; &Eacute;ponine, elle n'&eacute;tait pas &agrave; son poste, elle avait
+disparu et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'&eacute;tait mis en arr&ecirc;t,
+pr&ecirc;tant l'oreille au signal convenu. Les all&eacute;es et venues du fiacre
+l'avaient fort agit&eacute;. Enfin il s'&eacute;tait impatient&eacute;, et, <i>s&ucirc;r qu'il y
+avait un nid l&agrave;</i>, s&ucirc;r d'&ecirc;tre <i>en bonne fortune</i>, ayant reconnu plusieurs
+des bandits qui &eacute;taient entr&eacute;s, il avait fini par se d&eacute;cider &agrave; monter
+sans attendre le coup de pistolet.</p>
+
+<p>On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marius.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; point.</p>
+
+<p>Les bandits effar&eacute;s se jet&egrave;rent sur les armes qu'ils avaient abandonn&eacute;es
+dans tous les coins au moment de s'&eacute;vader. En moins d'une seconde, ces
+sept hommes, &eacute;pouvantables &agrave; voir, se group&egrave;rent dans une posture de
+d&eacute;fense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son
+assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux,
+Th&eacute;nardier son couteau au poing. La Th&eacute;nardier saisit un &eacute;norme pav&eacute; qui
+&eacute;tait dans l'angle de la fen&ecirc;tre et qui servait &agrave; ses filles de
+tabouret.</p>
+
+<p>Javert remit son chapeau sur sa t&ecirc;te, et fit deux pas dans la chambre,
+les bras crois&eacute;s, la canne sous le bras, l'&eacute;p&eacute;e dans le fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-l&agrave;! dit-il. Vous ne passerez pas par la fen&ecirc;tre, vous passerez
+par la porte. C'est moins malsain. Vous &ecirc;tes sept, nous sommes quinze.
+Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.</p>
+
+<p>Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait cach&eacute; sous sa blouse et le mit
+dans la main de Th&eacute;nardier en lui disant &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-l&agrave;. Oses-tu, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! r&eacute;pondit Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tire.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier prit le pistolet, et ajusta Javert.</p>
+
+<p>Javert, qui &eacute;tait &agrave; trois pas, le regarda fixement et se contenta de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ne tire pas, va! ton coup va rater.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier pressa la d&eacute;tente. Le coup rata.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le disais! fit Javert.</p>
+
+<p>Bigrenaille jeta son casse-t&ecirc;te aux pieds de Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es l'empereur des diables! je me rends.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? demanda Javert aux autres bandits.</p>
+
+<p>Ils r&eacute;pondirent:</p>
+
+<p>&mdash;Nous aussi.</p>
+
+<p>Javert repartit avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, c'est bon, je le disais, on est gentil.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande qu'une chose, reprit le Bigrenaille, c'est qu'on ne me
+refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.</p>
+
+<p>&mdash;Accord&eacute;, dit Javert.</p>
+
+<p>Et se retournant et appelant derri&egrave;re lui:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez maintenant!</p>
+
+<p>Une escouade de sergents de ville l'&eacute;p&eacute;e au poing et d'agents arm&eacute;s de
+casse-t&ecirc;te et de gourdins se rua &agrave; l'appel de Javert. On garrotta les
+bandits. Cette foule d'hommes &agrave; peine &eacute;clair&eacute;s d'une chandelle
+emplissait d'ombre le repaire.</p>
+
+<p>&mdash;Les poucettes &agrave; tous! cria Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez donc un peu! cria une voix qui n'&eacute;tait pas une voix d'homme,
+mais dont personne n'e&ucirc;t pu dire: c'est une voix de femme.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier s'&eacute;tait retranch&eacute;e dans un des angles de la fen&ecirc;tre, et
+c'&eacute;tait elle qui venait de pousser ce rugissement.</p>
+
+<p>Les sergents de ville et les agents recul&egrave;rent.</p>
+
+<p>Elle avait jet&eacute; son ch&acirc;le et gard&eacute; son chapeau; son mari, accroupi
+derri&egrave;re elle, disparaissait presque sous le ch&acirc;le tomb&eacute;, et elle le
+couvrait de son corps, &eacute;levant le pav&eacute; des deux mains au-dessus de sa
+t&ecirc;te avec le balancement d'une g&eacute;ante qui va lancer un rocher.</p>
+
+<p>&mdash;Gare! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Tous se refoul&egrave;rent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du
+galetas.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier jeta un regard aux bandits qui s'&eacute;taient laiss&eacute; garrotter
+et murmura d'un accent guttural et rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Les l&acirc;ches!</p>
+
+<p>Javert sourit et s'avan&ccedil;a dans l'espace vide que la Th&eacute;nardier couvait
+de ses deux prunelles.</p>
+
+<p>&mdash;N'approche pas, va-t'en, cria-t-elle, ou je t'&eacute;croule!</p>
+
+<p>&mdash;Quel grenadier! fit Javert; la m&egrave;re! tu as de la barbe comme un homme,
+mais j'ai des griffes comme une femme.</p>
+
+<p>Et il continua de s'avancer.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier, &eacute;chevel&eacute;e et terrible, &eacute;carta les jambes, se cambra en
+arri&egrave;re et jeta &eacute;perdument le pav&eacute; &agrave; la t&ecirc;te de Javert. Javert se
+courba. Le pav&eacute; passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont
+il fit tomber un vaste pl&acirc;tras et revint, en ricochant d'angle en angle
+&agrave; travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de
+Javert.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant Javert arrivait au couple Th&eacute;nardier. Une de ses larges
+mains s'abattit sur l'&eacute;paule de la femme et l'autre sur la t&ecirc;te du mari.</p>
+
+<p>&mdash;Les poucettes! cria-t-il.</p>
+
+<p>Les hommes de police rentr&egrave;rent en foule, et en quelques secondes
+l'ordre de Javert fut ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier, bris&eacute;e, regarda ses mains garrott&eacute;es et celles de son
+mari, se laissa tomber &agrave; terre et s'&eacute;cria en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mes filles!</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont &agrave; l'ombre, dit Javert.</p>
+
+<p>Cependant les agents avaient avis&eacute; l'ivrogne endormi derri&egrave;re la porte
+et le secouaient. Il s'&eacute;veilla en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fini, Jondrette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Javert.</p>
+
+<p>Les six bandits garrott&eacute;s &eacute;taient debout; du reste, ils avaient encore
+leurs mines de spectres; trois barbouill&eacute;s de noir, trois masqu&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez vos masques, dit Javert.</p>
+
+<p>Et, les passant en revue avec le regard d'un Fr&eacute;d&eacute;ric II &agrave; la parade de
+Potsdam, il dit aux trois &laquo;fumistes&raquo;:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers les trois masques, il dit &agrave; l'homme au merlin:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Gueulemer.</p>
+
+<p>Et &agrave; l'homme &agrave; la trique:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Babet.</p>
+
+<p>Et au ventriloque:</p>
+
+<p>&mdash;Salut, Claquesous.</p>
+
+<p>En ce moment, il aper&ccedil;ut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entr&eacute;e
+des agents de police, n'avait pas prononc&eacute; une parole et se tenait t&ecirc;te
+baiss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;liez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!</p>
+
+<p>Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, o&ugrave; &eacute;taient rest&eacute;es
+la chandelle et l'&eacute;critoire, tira un papier timbr&eacute; de sa poche et
+commen&ccedil;a son proc&egrave;s-verbal.</p>
+
+<p>Quand il eut &eacute;crit les premi&egrave;res lignes qui ne sont que des formules
+toujours les m&ecirc;mes, il leva les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attach&eacute;.</p>
+
+<p>Les agents regard&egrave;rent autour d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda Javert, o&ugrave; est-il donc?</p>
+
+<p>Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le p&egrave;re d'Ursule
+ou de l'Alouette, avait disparu.</p>
+
+<p>La porte &eacute;tait gard&eacute;e, mais la crois&eacute;e ne l'&eacute;tait pas. Sit&ocirc;t qu'il
+s'&eacute;tait vu d&eacute;li&eacute;, et pendant que Javert verbalisait, il avait profit&eacute; du
+trouble, du tumulte, de l'encombrement, de l'obscurit&eacute;, et d'un moment
+o&ugrave; l'attention n'&eacute;tait pas fix&eacute;e sur lui, pour s'&eacute;lancer par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Un agent courut &agrave; la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.</p>
+
+<p>L'&eacute;chelle de corde tremblait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait &ecirc;tre le meilleur!</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIIh" id="Chapitre_XXIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre XXII</a></h2>
+
+<h3>Le petit qui criait au tome deux</h3>
+
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; ces &eacute;v&eacute;nements s'&eacute;taient accomplis dans la
+maison du boulevard de l'H&ocirc;pital, un enfant, qui semblait venir du c&ocirc;t&eacute;
+du pont d'Austerlitz, montait par la contre-all&eacute;e de droite dans la
+direction de la barri&egrave;re de Fontainebleau. Il &eacute;tait nuit close. Cet
+enfant &eacute;tait p&acirc;le, maigre, v&ecirc;tu de loques, avec un pantalon de toile au
+mois de f&eacute;vrier, et chantait &agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courb&eacute;e fouillait dans
+un tas d'ordures &agrave; la lueur du r&eacute;verb&egrave;re; l'enfant la heurta en passant,
+puis recula en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! moi qui avait pris &ccedil;a pour un &eacute;norme, un &eacute;norme chien!</p>
+
+<p>Il pronon&ccedil;a le mot &eacute;norme pour la seconde fois avec un renflement de
+voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien: un &eacute;norme,
+un &Eacute;NORME chien!</p>
+
+<p>La vieille se redressa furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Carcan de moutard! grommela-t-elle. Si je n'avais pas &eacute;t&eacute; pench&eacute;e, je
+sais bien o&ugrave; je t'aurais flanqu&eacute; mon pied!</p>
+
+<p>L'enfant &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; distance.</p>
+
+<p>&mdash;Kisss! kisss! fit-il. Apr&egrave;s &ccedil;a, je ne me suis peut-&ecirc;tre pas tromp&eacute;.</p>
+
+<p>La vieille, suffoqu&eacute;e d'indignation, se dressa tout &agrave; fait, et le
+rougeoiement de la lanterne &eacute;claira en plein sa face livide, toute
+creus&eacute;e d'angles et de rides, avec des pattes d'oie rejoignant les coins
+de la bouche. Le corps se perdait dans l'ombre et l'on ne voyait que la
+t&ecirc;te. On e&ucirc;t dit le masque de la D&eacute;cr&eacute;pitude d&eacute;coup&eacute; par une lueur dans
+la nuit. L'enfant la consid&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, n'a pas le genre de beaut&eacute; qui me conviendrait.</p>
+
+<p>Il poursuivit son chemin et se remit &agrave; chanter:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Le roi Coupdesabot</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>S'en allait &agrave; la chasse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; la chasse aux corbeaux...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Au bout de ces trois vers, il s'interrompit. Il &eacute;tait arriv&eacute; devant le
+num&eacute;ro 50-52, et, trouvant la porte ferm&eacute;e, il avait commenc&eacute; &agrave; la
+battre &agrave; coups de pied, coups de pied retentissants et h&eacute;ro&iuml;ques,
+lesquels d&eacute;celaient plut&ocirc;t les souliers d'homme qu'il portait que les
+pieds d'enfant qu'il avait.</p>
+
+<p>Cependant cette m&ecirc;me vieille qu'il avait rencontr&eacute;e au coin de la rue du
+Petit-Banquier accourait derri&egrave;re lui poussant des clameurs et
+prodiguant des gestes d&eacute;mesur&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Dieu Seigneur! on enfonce la
+porte! on d&eacute;fonce la maison!</p>
+
+<p>Les coups de pied continuaient.</p>
+
+<p>La vieille s'&eacute;poumonait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on arrange les b&acirc;timents comme &ccedil;a &agrave; pr&eacute;sent!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle s'arr&ecirc;ta. Elle avait reconnu le gamin.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est ce satan!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est la vieille, dit l'enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je
+viens voir mes anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>La vieille r&eacute;pondit, avec une grimace composite, admirable
+improvisation de la haine tirant parti de la caducit&eacute; et de la laideur,
+qui fut malheureusement perdue dans l'obscurit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a personne, mufle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! reprit l'enfant, o&ugrave; donc est mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Force.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! et ma m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et mes s&oelig;urs?</p>
+
+<p>&mdash;Aux Madelonnettes.</p>
+
+<p>L'enfant se gratta le derri&egrave;re de l'oreille, regarda mame Burgon, et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Puis il pirouetta sur ses talons, et, un moment apr&egrave;s, la vieille rest&eacute;e
+sur le pas de la porte l'entendit qui chantait de sa voix claire et
+jeune en s'enfon&ccedil;ant sous les ormes noirs frissonnant au vent d'hiver:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Le roi Coupdesabot</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>S'en allait &agrave; la chasse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; la chasse aux corbeaux,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Mont&eacute; sur des &eacute;chasses.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Quand on passait dessous</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>On lui payait deux sous.</i></span><br />
+</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome III, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME III ***
+
+***** This file should be named 17494-h.htm or 17494-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Ebooks libres et gratuits and Chuck Greif;
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+
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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